DICTIONNAIRE DE THÉOLOGIE CATHOLIQUE CONTENANT L’EXPOSÉ DES DOCTKINES DE LA THÉOLOGIE CATHOLIQUE LEURS PREUVES ET LEUR HISTOIRE COMMENCÉ SOUS LA DIRECTION DE A. VACANT E. MANGENOT PROFESSEUR A L’INSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS PROFESSEUR AU GRAND SEMINAIRE DE NANCY CONTINUÉ SOUS CELLE DE É. AMANN PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE CATHOLIQUE DE L’UNIVERSITÉ DE STRASBOURG AVEC LE CONCOURS D’UN GRAND NOMBRE DE COLLABORATEURS TOME CINQUIÈME PREMIÈRE PARTIE ENCHANTEMENT - EUCHARISTIE PAR IS-VI LIBRAIRIE LETOUZEY ET 87, Boulevard Raspail, 87 1939 TOUS DROITS RÉSERVÉS ANE DICTIONNAIRE DE THÉOLOGIE CATHOLIQUE {suite) ENCHANTEMENT. — I. Notion. II. Existence. III. Origine. IV. Espèces. V. Condamnation. I. Notion. — A considérer l’étymologie de ce mot (in,cantatio), on entend par enchantement J’art d’opé­ rer des prodiges par des chants ou par des paroles. A cette pratique se rapportent les charmes, expression dérivée de carmen, qui signifie : vers, poésie, chanson. La magie étant l’art d’opérer des choses merveil­ leuses et qui paraissent surnaturelles sans l’inter­ vention de Dieu, il est manifeste que l’enchantement n’est qu’une espèce particulière de magie; celle-ci, en effet, comprend : les charmes, les enchantements, la divination, les évocations, la fascination, les ma­ léfices, les sorts ou sortilèges. Toutes ces pratiques sont différentes, soit par le moyen mis en œuvre, soit par le résultat immédiat à obtenir. Renvoyant à à l’article Magie les recherches historiques, les études critiques, les considérations théologiques et morales qui concernent les pratiques de magie en général, nous nous bornons ici à l’exposé de ce qui est propre à l’enchantement. II. Existence. — Une des erreurs que l’on trouve répandues dans presque toutes les formes du paga­ nisme était de croire qu’il y avait des paroles efficaces, des chants magiques par lesquels on pouvait opérer des choses merveilleuses et surnaturelles, en appa­ rence du moins. Dans toutes les religions anciennes, le magicien jouait un rôle important. Nos pères qui croyaient si vivement aux fées, mêlaient aux histoires, récits et légendes, des enchantements. Les traditions populaires en regorgent, les romans de chevalerie, les chroniques du moyen âge en sont remplis. Nous n'aurions que l’embarras du choix, pour en allonger démesurément et inutilement cet article. On voyait, au rapport de Léon l’Africain, tout en haut des principales tours de la citadelle de Maroc, trois pommes d’or d’un prix inestimable, si bien gardées par enchantement, que les rois de Fez n’y ont jamais pu toucher, quelques efforts qu’ils aient faits. Marco Polo conte que des Tartares, ayant pris huit insulaires de Zipangu, avec qui ils étaient en guerre, se disposaient à les décapiter, mais ils n’y purent parvenir, parce que ces insulaires portaient au bras droit, entre cuir et chair, une petite pierre enchantée DICT. DE THÉOL. CATHOL. qui les rendait insensibles au tranchant du cimeterre, de sorte qu’il fallut les assommer pour les faire mourir. On raconte que l’enchanteur Merlin, à l’aide de certaines évocations, transformait une dame en oiseau et de celui-ci faisait réapparaître la pauvre pri­ sonnière, évoquait les morts, rendait les chevaliers invulnérables, changeait en un clin d’œil une chau­ mière en palais. III. Origine. — 11 est certain que l’on peut, sans recourir à aucun pouvoir occulte, enchanter les ser­ pents. Dans les Indes, il y a des hommes qui les prennent au son du flageolet, les apprivoisent, leur apprennent à se mouvoir en cadence. En Égypte, plusieurs les saisissent avec intrépidité, les manient sans danger et jonglent avec eux. Le secret de cet art est conservé dans certaines familles égyptiennes, appelées psylles. La Bible fait plusieurs fois mention des enchante­ ments et des enchanteurs. Dans le ps. lvii, 5,6. David compare le pécheur endurci à l’aspic et au serpent qui se bouchent les oreilles pour ne pas entendre la voix de l’enchanteur. Le texte hébreu porte «la voix des sifjleurs », parce que l’enchanteur captive le serpent en sifflant ou en chuchotant une conjuration plus ou moins intelligible. L’Ecclésiaste, x, 11, compare le méchant au serpent qui mord lorsqu’il n’est pas em­ pêché par le charme. LaVulgate traduit le mot hébreu par « en silence », mais elle ne rend pas le sens de l’original. Voir Dictionnaire de la Bible de M. Vigou­ reux, art. Charme, t. u, col. 594; Charmeurs de ser­ pents, col. 595-597. Jérémie, vin, 17, menaçant son peuple au nom de Dieu de grands châtiments, lui dit : « Je vais envoyer contre eux des serpents et des vipères contre lesquels il n’y a pas de charmes et ils vous mordront. · Isaïe, ni, 3, appelle le charmeur : « celui qui connaît les charmes. » La Vulgate traduit prudentem eloquii mystici. Saint Jérôme, In Is., ni, 3, P. L., t. xxiv, col. 62, dit qu’il traduit ainsi d’après Symmaque et ajoute que Théodotion et Aquila tra­ duisent justement par prudent enchanteur; eloquium mysticum doit donc s’entendre du charme. Diction­ naire de la Bible de M. Vigouroux, loc. cil. Outre les serpents, il y a plusieurs espèces d’oiseaux et d'autres animaux que l’on peut attirer, endormir V. — 1 3 ENCHANTEMENT — ENCRATITES ou apprivoiser par des sifflements ou par les inflexions de la voix. Quoique ces procédés soient très naturels, ils ont dû paraître merveilleux aux ignorants. On a vu des voyageurs ayant pris des oiseaux à la pipée être traités par les sauvages comme des enchanteurs. Dans ces moments d’admiration, il n’a pas été diffi­ cile à des hommes rusés d’en imposer aux simples, de leur persuader que, par des chants ou des paroles magiques, on pouvait guérir les maladies, détourner les orages, rendre la terre fertile, etc., aussi aisément que l’on rendait dociles les serpents et autres ani­ maux. Il n’en fallut pas davantage pour établir l’opi­ nion du pouvoir surnaturel des enchanteurs. Ce pou­ voir préternaturel a-t-il réellement existé? VoîcMagie. Dans l’Exode.vn, vin, lorsque Moïse fit des miracles en Égypte, il est dit que les magiciens de Pharaon « firent des œuvres semblables par des enchantements et des pratiques secrètes. » Ces pratiques pouvaient être des moyens naturels, des tours de main capables d’en imposer aux spectateurs. Y eut-il du surnaturel dans leurs opérations, rien ne nous oblige de le sup­ poser et le récit de la Bible semble plutôt prouver le contraire. Voir Dictionnaire de la Bible, t. il, col. 597. Toutes les superstitions étaient une conséquence naturelle du polythéisme et de l’idolâtrie : les philo­ sophes païens en ont été infatués aussi bien que le peuple.On admettait généralement, dans le paganisme, qu'un homme pouvait avoir commerce avec les génies ou démons que l’on adorait comme des dieux, et obte­ nir de ceux-ci des connaissances supérieures ou opérer par leur recours des choses prodigieuses. Telle est la première origine des différentes espèces de magie. IV. Espèces. — On a cru que par certaines for­ mules d’invocation, per carmina, l’on pouvait faire agir les génies, c’est ce que l’on a nommé charmes ; les attirer par des chants ou par le son des instruments de musique, ce sont les enchantements; évoquer les morts et converser avec eux, c’est la nécromancie; apprendre 1’avenir et connaître les choses cachées, ce sont les différentes espèces de divination (augures, aruspices); envoyer des maladies ou causer du dom­ mage à ceux auxquels on veut nuire, ce sont les maléfices; nouer les enfants et les empêcher de croître, c’est la fascination; diriger les sorts bons ou mauvais, et les faire tomber sur qui l’on veut, c’est ce que nous nommons sortilèges ou sorcellerie; inspirer des pas­ sions criminelles aux personnes de l’un ou l’autre sexe, ce sont les philtres, etc. Tout cela dérive de l’erreur fondamentale du paganisme : l’existence de génies bons ou mauvais, sortes de divinités infé­ rieures, pouvant agir sur les hommes æt se mettre à leur service. V. Condamnation. — A l'époque de la prédica­ tion de l’Évangile, la magic et les prestiges de toute espèce étaient communs parmi les païens et chez les juifs; les basilidiens et d’autres hérétiques en fai­ saient profession. Constantin, devenu chrétien, ne défendit d’abord que la magie noire et malfaisante, les enchantements pour nuire à quelqu’un; il n’éta­ blit aucune peine contre les pratiques destinées à produire du bien. Mais les Pères de l’Eglise s’élevèrent fortement contre toute espèce de magie. Ils firent voir que non seulement ces pratiques étaient vaines et absurdes, mais que si elles produisaient quelque effet, ce ne pouvait être que par l’opération du démon ; qu’y avoir recours ou y mettre sa confiance, c’était un acte d’idolâtrie, une espèce d’apostasie du christia­ nisme. Ils recommandèrent aux fidèles de ne point em­ ployer d’autres moyens pour obtenir les bienfaits de Dieu, que la prière, le signe de croix, les bénédic­ tions de l’Église. Plusieurs conciles confirmèrent, par leurs décrets,, les leçons des Pères et prononcèrent l'excommunication contre tous ceux qui useraient de pratiques superstitieuses. Citons les conciles de Laodicée de 366, can. 36, voir Hefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq, t. i, p. 1018, celui d’Agde de 506, can. 42, Hefele, t. n, p. 997. le concile in Trullo de 692, a. 61, Hefele, t. m, p. 570, le concile de Rome de 721, can. 12. Ibid., p. 597. Les capitulaires de Charlemagne et plusieurs conciles postérieurs, le pénitentiel romain ont frappé d’anathème et ont soumis à une pénitence rigoureuse, tous ceux qui auraient recours à la magie, de quelque espèce qu’elle fût. Ce serait une erreur flagrante de soutenir que les prohibitions et les censures de l’Église sont précisé­ ment ce qui a donné plus d’importance à ces pra­ tiques; que l'on aurait désabusé plus efficacement les peuples, si l’on avait eu recours à l’histoire naturelle et à la physique. Mais c’est cette étude même, mal dirigée, qui avait été la source du mal. Le polythéisme qui avait peuplé l’univers d’esprits, de génies, de dé­ mons, les uns bons, les autres mauvais, était né de faux raisonnements et de fausses observations de la nature; le christianisme, en établissant la croyance en un seul Dieu, sapait cette erreur par la base. Les su­ perstitions auraient été plus tôt détruites, si les bar­ bares du Nord, tous païens, ne les avaient pas fait re­ naître dans nos contrées. La religion a plus contribué à déraciner les superstitions de la magie que l’étude de la physique; les simples sont incapables de cette étude, mais ils sont très capables de croire en un seul Dieu. Voir Magie. C. Antoine. ENCRATITES. — I. Origine. II. Doctrine. III. Opposition à l’encratisme hérétique. I. Origine.—1 ° L’ascétisme chrétien. — L’ascétisme, quand il est inspiré par des motifs raisonnables et dans · le but de réfréner les passions, de mortifier la chair, d’expier le péché et de pratiquer la vertu, ne peut être que recommandé. De tout temps il a été pratiqué par certains hommes, même en dehors du judaïsme et du christianisme. Clément d’Alexandrie rappelle qu’avant les encratites, les allobiens, chez les Sarmates, n’ha­ bitaient pas les villes, n’avaient ni toit ni demeure, se revêtaient de simples écorces d’arbres, ne mangeaient que des glands et des baies, ne buvaient que de l’eau et n’usaient pas du mariage, Strom., I, 15, P. G., t. vin, col. 780; que les brahmanes et ceux qu’on appe­ lait les vénérables, σεμνοί, parmi les Indiens, prati­ quaient de semblables mortifications et d'autres encore. Strom., Ill, 7, col. 1164. Et certes, Jésus-Christ et ses apôtres ne s’étaient pas fait faute, comme en té­ moignent abondamment les Évangiles et les Épîtres, de recommander l’ascétisme sous de multiples formes. Et les premiers chrétiens, dociles à de tels enseigne­ ments, le pratiquèrent comme il convient, car rien ne cadre mieux avec les principes de la vie chrétienne, qui est une vie de mortification. 2° Premiers dangers. — Mais, malgré les plus sages réserves, des excès étaient à craindre, même en cette matière, même chez des baptisés; et surtout d’autres motifs que ceux d’une foi éclairée et d’une morale bien réglée pouvaient y pousser; d’autres maîtres que les représentants légitimes de l’Église pouvaient en être les inspirateurs suspects. On l’avait bien vu du temps des apôtres, puisque saint Paul écrivait à Ti­ mothée : » L’Esprit dit clairement que dans les temps à venir, certains abandonneront la foi, pour s’attacher à des esprits séducteurs et à des doctrines diaboliques, enseignées par d’hypocrites imposteurs qui ont la marque de flétrissure dans leur propre conscience, qui proscrivent le mariage et l’usage d’aliments que Dieu a créés afin que les fidèles et ceux qui ont connu la vérité en usent avec actions de grâces. Car tout ce que Dieu a créé est bon, et l’on ne doit rien rejeter de 5 ENCRATITES β ce qui se prend avec actions de grâces, parce que tout d'encratites qu’ils revendiquaient, Ιγκρατεϊς d’après est sanctifié par la parole de Dieu et par la prière. » saint Irénée, Conl. hær., i, 28, P. G., t. vu, col. 690, I Tim., IV, 1-5. Or, les esprits séducteurs et les impos­ έγκρατηταί d’après Clément d’Alexandrie, Pœd., n, teurs hypocrites ne manquèrent pas, surtout parmi les 2, P. G., t. vin, col. 429, ou έγκρατϊται d'après les gnostiques. Déjà, au sein du judaïsm-, les esséniens Philosoph >umena, VIII, vu, 20, loc. cit., devint le mot avaient fait un schisme et recrutaient maintenant des usuel pour désigner dans un sens péjoratif ceux dont adeptes parmi les judéochrétiens, au grand détriment l’ascétisme était regardé comme entaché d’hérésie, de l’unité. D’autre part, l’hypothèse prônée comme parce qu’ils pratiquaient la continence par esprit un principe certain et indiscutable que la matière est d’impiété et de haine, εγκράτειαν διά δνσσεβεία; καί d’essence mauvaise, que dès lors elle ne peut être φιλαπεχΟημοσΰνης καταγγείλουσι. Clément d'Alexan­ l’œuvre de Dieu, mais celle d’un démiurge, devait drie. Strom., Ill, 5, P. G., t. vin, col. 1144. La doc­ aboutir à des conclusions théoriques et pratiques inac­ trine qu’ils professaient, c’est qu’il faut s’abstenir de ceptables. C’est ainsi que Cerdon et surtout Marcion, viande et de vin dans l’alimentation et de tout rapport au ti° siècle, en firent une application impudente et conjugal dans le mariage. Pourquoi? Pour pratiquer odieuse. Ils enseignaient, en effet, que le. démiurge la mortification. Pourquoi encore? Pour ne point par­ n’est autre que le Dieu des Juifs, le Jéhovah de la ticiper à l’œuvre essentiellement mauvaise du dé­ Bible, adversaire du Dieu vrai et bon, et que Jésus- miurge. Les motifs d’une telle abstention et d’une Christ, le Sauveur, n’est venu que pour contrecarrer telle continence étaient donc suspects. Fidèles aux l’œuvre de ce démiurge ainsi que pour rétablir les enseignements de saint Paul, les époux chrétiens droits du Dieu bon. De naïfs chrétiens se rencon­ des premiers temps savaient garder la continence trèrent pour se laisser prendre à de telles erreurs; et sans pour quelques jours afin de vaquer plus librement à tomber tout d’abord dans une hérésie nettement ca­ la prière;mais les nouveaux sectaires prétendaient que ractérisée, ce qui du reste ne pouvait guère tarder, l’exception devait être la règle et qu’une continence ils introduisirent pratiquement une manière de vivre absolue s’imposait à tous et toujours pour mieux qui, dépassant l'enseignement de l’Évangile et la combattre l’impureté, et ses funestes effets. Dans ces doctrine de l’Église, tendait à donner aux simples conditions, à quoi bon le mariage? Il n’était plus un conseils évangéliques la valeur de prescriptions ri­ remède approprié à la faiblesse de l’homme contre la goureuses, absolument indispensables pour s’assurer concupiscence ni un état naturel pour perpétuer l’es­ le salut. Et c’est ainsi qu’on en vint à condamner l’usage pèce humaine; il n'y avait donc qu’à le condamner du mariage, de la viande et du vin. et à le supprimer, ce qui devait entrainer la disparition 3° L'erreur se dessine. — Aux débuts, c’est l’auteur du genre humain. La conséquence était grave; c’était des Philosophoumena qui l'affirme, Philos., VIII,vu,20, du reste se heurter à la fois contre l’autorité de Dieu, édit. Cruice, Paris, 1860, p. 421, nul désaccord avec auteur de l’union légitime de l’homme et de la femme, l’Église sur la question de Dieu et du Christ, mais contre le Christ qui avait assisté aux noces de Cana, une explosion d’orgueil : ceux qui se disaient encra- et contre saint Paul qui avait prescrit qu’on honorât tites, les continents par excellence, se vantaient d’ob­ le mariage. Hcb., xm, 4. Rien de plus vrai, sans doute, server une tempérance rigoureuse, consistant à ne mais d’autres témoignages scripturaires, où la conti­ boire que de l’eau, à ne se nourrir que de végétaux et nence est particulièrement recommandée, étaient à s’abstenir de tout rapport sexuel. Sans doute, et mis en avant pour légitimer l’encratisme aux dépens d'une manière générale, de telles pratiques pouvaient du mariage; nous verrons plus bas lesquels et parquels s’autoriser à certains égards et dans quelque mesure j procédés d’exégèse, quand nous rapporterons la réfude la sainte Écriture; et une exégèse complaisante, I tation qu’en fit Clément d’Alexandrie. Du reste, l’Écrivolontairement incomplète, par de véritables tours de ture n'était pas la seule source où ils cherchaient la force, pouvait laisser ou faire croire à des esprits justification de leurs erreurs; il était d'autres livres bornés, superficiels, inattentifs ou exaltés, que c’était où ils puisaient à pleines mains. là le seul vrai christianisme, la seule doctrine authen­ 2° Autorités invoquées. — Durant le n» siècle, en tique du salut. Mais à quelles conditions? A la condi­ effet, parurent maints apocryphes qui favorisaient tion de passer sous silence ou de tenir pour non ave­ particulièrement les tendances encratites au détri­ nus les textes les plus formels et les plus contraires, ment de la saine pratique religieuse. Les Actes de Paul, les points fondamentaux de la morale évangélique et bien que d’une doctrine opposée à la gnose, recom­ chrétienne; à la condition de donner arbitrairement à mandaient la continence d’une manière beaucoup ce qui n’était que des conseils de perfection pour les plus accentuée que la prédication ecclésiastique, tout âmes d’élite la valeur absolue et imprescriptible d’un comme si elle constituait l’essentiel du christianisme. devoir pour tous sans distinction. Qu’on louât et Les Actes de Thomas présentaient de même l’ascétisme. exaltât la vertu de tempérance, de continence, rien de Et les Actes de Pierre, de Jean, empreints de docétisme, mieux;le Christ et les apôtres ne l'avaient-ils pas déjà surtout ceux de Jean, offraient une tendance ascétique fait? Il va de soi que de telles vertus s’imposent à tout très prononcée. « En quelque proportion, dit M■·'’ Du­ homme parce qu’il est pécheur et faillible; dans quelle chesne, Histoire ancienne de l’Église, 2e édit., Paris, mesure et à quel titre? D’une manière absolue ou re­ 1907, t. i, p. 514, que l’hérésie gnostique soit, en ces lative? Comme un devoir ou comme un conseil? Car écrits, combinée avec l’orthodoxie, une chose est sûre, tous les hommes ne sont pas également pécheurs; il c’est qu’ils ont tous une même tendance, la tendance en est de plus parfaits que d’autres. Et quelle diffé­ encratite, opposée aux rapports sexuels, même dans rence entre le commandement qui s’impose à tous et le mariage, et à l’usage des aliments forts, la viande et le simple conseil qui ne peut s’adresser qu’à quelques- surtout le vin. Il ne s’agit pas ici de renoncement in­ uns, entre le devoir et la perfection ! Une aussi im­ dividuel, mais de règle générale : tout chrétien doit portante distinction aurait évité bien des malenten­ être ascète, continent, encratique. Ce programme n’était pas nouveau. On l’affichait déjà au temps des dus, bien des excès; elle devait y couper court en tout cas. Mais on la négligea et, le mouvement gnostique apôtres; la première Épître à Timothée le condamne aidant, on vit se dessiner une doctrine qui exaltait énergiquement. Dès ce temps-là sans doute il se rat­ outre mesure la continence, et paraître des sectaires tachait à des idées suspectes sur le créateur et la crea­ qui se paraient du titre de continents. Qui étaient-ils tion. Au il· siècle, ces idées s’expriment dans les di­ verses formes de la gnose et dans l’enseignement et que prétendaient-ils? II. Doctrine. — 1° Les encratiles. — Le titre marcionite. Ce ne fut pas, loin de là, une recommanda­ EN C BATIT ES 8 tion pour l’ascèse, mais plutôt une raison de la soup­ S. Jérôme, De viris ill., 29, P. L., t. xxm, col. 645. çonner, même quand elle pouvait paraître inoffensive. Et il forme ainsi un parti nouveau qui, pour se dis­ Il y avait peut-être des encratites qui s’en tenaient a tinguer du reste des encratites, prend son nom, ce leurs observances, mais il est rare qu’on parle d’eux qui accuse des divergences de vues et des luttes intes­ sans qu’il ne se révèle quelque accointance fâcheuse. » tines. Du reste, ces partis ne furent pas les seuls, car Cette accointance venait précisément de la gnose, d’autres sectaires, et par exemple, les manichéens, dont les infiltrations avaient pénétré les divers apo­ prirent également le titre de continents; d’autres cryphes de l’époque, et dont les principes s’étalaient encore se firent appeler apotactiques ou renonçants, dans des traités spéciaux ou dans des ouvrages d’une parce qu’ils prétendaient avoir renoncé à tous les plai­ portée plus générale. sirs du monde, voir Apotactiques; hydroparastates 3° Les principaux chefs. — Parmi les principaux ou aquariens, parce qu’ils ne se servaient que d’eau théoriciens de l’encratisme, il faut citer, par ordre pour l’eucharistie, voir Aouabiens; saccophores, chronologique, Jules Cassien, le maître docète qui parce qu’ils portaient comme vêtement distinctif un composa un ouvrage spécial sur la matière, intitulé sac. Mais tous professaient les principes généraux de Περί εϋνουχία; ou Περί εγκράτειας, voir Cassien 1, l’encratisme. Et c'est ainsi que, sous divers noms, avec puis et surtout Tatien. C’est à Tatien, en effet, que des principes communs et malgré la divergence des saint Irénée rattache les encratites, ainsi qu’à Sa­ détails, les encratites vécurent jusqu’à la fin du iv· turnin et à Marcion. Cont. hser., i, 28, P. G., t. vu, siècle. Saint Épiphane signale, en effet, leur présence col. 690. '['alien passe surtout pour avoir été le vrai surtout en Asie-Mineure, plus particulièrement dans chef des encratites. Saint Jérôme l’appelle princeps la Pisidie et la Phrygie brûlée, mais encore dans encralilarum. Episl., xlviii, 2, P. L., t. xxn, col. 494. l’Isauric, la Pamphylie, la Cilicie, la Galatie. Hær., Fit-il de tous les partisans de l’ascétisme outré une secte xlvii, 1, P. G., t. xli, col. 849, 852. à part et l’organisa-t-il comme une église? C’est ce qu’il Aux noms de Tatien et de Sévère il faut joindre est assez difficile de prouver. Beaucoup d’encratites celui de Dosithée, un cilicien que saint Épiphane a pourtant, embrassant sa doctrine, prirentson nom pour confondu avec un samaritain de même nom. D’après se bien distinguer des autres. Toujours est-il que Tatien Macarius Magnés, en effet, Μακαρίου Μαγνήτος doit être regardé comme l’un des auteurs responsables Άποκριτικος η Μονογενής, Macarii Magnetis quæ du mouvement encratite, qui se prononça dans l’Église supersunt ex inedito codice, édit. Blondel, Paris, 1876, à la fin du ne siècle et se poursuivit sous des noms mul­ p. 151, ce Dosithée, de Cilicie, dans un ouvrage en tiples et avec des fortunes diverses jusqu’à la fin du huit livres composé pour la défense de l’encratisme, iv> siècle. Après avoir vaillamment défendu le chris­ disait, entre autres choses, « que le monde avait eu tianisme sous le patronage et à l’exemple de saint son commencement par le mariage, mais qu'il aurait Justin, il avait quitté Rome, vers 172, parce que ses sa fin par la continence. » Π condamnait donc le ma­ principes et ses doctrines avaient déplu aux chefs de riage et il blâmait, conformément aux vues de la l’Église, et se retira en Orient, soit à Édesse, soit à secte, l’usage de la viande et du vin. Son ouvrage est Daphné près d’Antioche. Peut-être était-il tombé perdu comme ceux de Cassien et de Tatien, dont il a déjà dans les erreurs gnostiques du docétisme, du été question plus haut. dualisme et d’un encratisme outré. En tout cas, il 4° Propagande. — La grande extension des encra­ ne tarda pas à montrer qu’il avait subi la néfaste in­ tites, telle que l’a signalée saint Épiphane pour la fin fluence de la gnose et il se fit l’écho de Marcion. Comme du IV' siècle, témoigne d’une propagande active de la Marcion, il regarde la matière comme le siège du mal part de leurs différents chefs, ou tout au moins de et l’œuvre du démiurge; il réduit l’incarnation du l’influence et du succès de Ι’έγκράτεια auprès de Verbe à une pure apparence et supprime les généalo­ tous ceux qui avaient un penchant pour l’ascétisme. gies du Christ dans son Diatessaron ; il voit dans l’union E' il n’est pas étonnant que des chrétiens de bonne foi conjugale le fruit de l’arbre défendu, une œuvre sata­ se soient laissé séduire par l’attrait d’une pratique nique et proscrit en conséquence le mariage: il inter­ qui semblait assurer le salut de l’âme par la mortifi­ dit l’usage de la viande et du vin comme trop favorables cation de la chair, sans se douter le moins du monde de à l'intempérance et à l’incontinence; enfin à toutes ces ce qu’elle cachait d’hétérodoxie dans le fond. Ce fut le erreurs empruntées il en ajoute une autre, qui lui est cas notamment de l’un des martyrs de Lyon, en personnelle, il nie le salut d’Adam; le tout à grands 177, Alcibiade; celui-ci entendait vivre en prison renforts de textes scripturaires. C’est dans un ou­ comme il avait vécu jusqu’alors, au pain et à l’eau. vrage spécial qu’il formula et proposa sa théorie en­ Mais après avoir été exposé dans l’amphithéâtre, cratite; il est malheureusement perdu comme celui de l’un de ses compagnons, Attale, lui fit remarquer Jules Cassien; nous n’en connaissons que le titre, qu’en vivant de la sorte il n’agissait pas correctement sauvé de l'oubli par Clément d’Alexandrie, Περί I et selon l’ordre; car, en n’usant pas des créatures de τού κατά τά·< Σωττ,ρα καταρτισμού, De la perfection I Dieu, il devenait une cause de scandale, semblant selon le Sauveur, et quelques-uns des arguments scrip­ autoriser par là les austérités irrégulières ou super­ turaires réfutés par l’auteur des Stromales. Slrom., stitieuses du montanisme et de l’encratisme. LeltrIll, 12, P. G., t. vni, col. 1181 sq. Voir Tatien. des Eglises de Vienne et de Lyon aux Églises d’Asie et Peu après Tatien. et non pas avant, comme le dit de Phrygie, Eusèbe, H. E., v, 30, P. G., t. xx, col. 437. saint Épiphane, User., xlv, xlvi, xlvii, P. G., t. xli, : Sozomène, H. E.,y, 11, P. G.,t. Lxvn, col. 1248, rap­ col. 839, 893, et à sa suite saint Augustin, Hær., xxiv, porte un cas plus singulier encore, celui d’un évêque xxv, P. L.,t. xm, col. 30. qui placent les sévériens encratite, nommé Busiris, qui confessa vaillamment avant les tatianistes, ci. Nicétas Choniatês, Thesau­ la foi sous Julien, survécut à ses épreuves et fit re­ rus orthodoxs fidei, rv, 17, 18, P. G., t. cxxxrx, col. tour à la vraie foi sous Théodose. Et ce fait permet­ 1281 sq., un certain Sévère renforce et développe trait de croire que certains encratites s’étaient orga­ l’hérésie des encratites, en lui donnant un caractère nisés en église et avaient leur clergé dans le courant ébionite accentué; car, s’il admet la Loi, les Prophètes du rv' siècle; cela serait d’autant plus vraisemblable et les Evangiles, sauf à les interpréter d’une façon que saint Basile signale deux autres évêques encra­ toute particulière, ' ■ ; i-. j’ ,τες, il rejette toutes tites, Izoin et Saturnin, admis dans les rangs du clergé les lettres de saint Paul et même les Actes. Eusèbe, catholique quand ils demandèrent à rentrer dans H. E., rv, 29. P. G., t. XX. col. 400-401 ; Théodoret, l’Église. Episl.. clxxxviit. can. 1, P. G., t. xxxn, Hærei. fab., i, 20, 21. P. G., t. lxxxhi, col. 369-372; col. 669. Mais si les encratites réussirent à se propager» 9 ENCRATITES à se maintenir et même à s’organiser en communautés, ce ne (ut pas faute d’avoir été combattus, car ils le furent par la parole et par la plume, à Lyon, à Rome, à Alexandrie et ailleurs, dès leur apparition et tant qu’ils furent regardés comme un danger soit pour l’Église, soit pour l’État, dès que l’État fut devenu chrétien et eut adopté une politique chrétienne. III. Opposition a l’encratisme hérétique. — 1° Ceux qui le combattent. — L’Église veillait à l’inté­ grité de la foi et à la pureté des pratiques religieuses; aussi dès qu’une secte menaçait l’une ou l’autre, la dénonçait-elle comme une nouveauté dangereuse et condamnable. Nous ignorons, faute de documents, les mesures prises dès la fin du n° siècle et pendant le m® ; nous savons du moins que Tatien, mal vu de l’Église romaine, dut aller en Orient répandre sa funeste doc­ trine. Les hérésiologues contemporains, témoins des origines et des premières évolutions de la secte, l’ins­ crivent au catalogue des hérésies : tels, saint Irénée, Cont. hær., i, 28, P. G., t. vu, col. 690-691 ; le pseudoTertullien, De præscript., 52, P. L., t. n, col. 72; l’au­ teur des Philosophoumena, édit. Cruice, Paris, 1860, p. 421. Les deux grands maîtres du Didascalée d’Alexandrie, Clément et Origène, la combattent dans leurs leçons. Nous savons par Eusèbe de Césarée, H. E., iv, 28, P. G., t. xx, col. 400, qu’un certain Musanus écrivit à quelques-uns de ses frères passés à la secte toute récente des encratites, dont le. chef était Tatien, pour les en détourner; et Théodoret nous ap­ prend qu’un autre écrivain de la même époque, Apollinaire, combattit les sévériens, Ilœret. jab.,i, 21, P. G., t. lxxxiii, col. 372 ; c'est vraisemblablement l’évêque d’I-liérapolis en Phrygie, dont Eusèbe nous dit qu’il écrivit contre les prophètes montanistes. II. E., v, 19, P. G., t. xx, col. 481. Et si l’on pouvait en croire l’auteur du Prædestinatus, qui place les sévé­ riens avant les tatianistes, un certain Euphranon, évêque de Rhodes, aurait réfuté les sévériens, tandis qu'un Épiphane, évêque d’Ancyre en Galatie, aurait combattu les tatianistes. Prædeslinatus, 24, 25, P. L., t. lui, col. 595. 2° Mesures canoniques et législatives dont ils ont été l’objet. — Qualifiés d’hérétiques, les encratites, quand ils voulaient se convertir, furent, de la part de l’Eglise. l’objet de certaines mesures disciplinaires, dont la première était évidemment la renonciation à leurs er­ reurs. Mais il en est une qui donna lieu à de vifs dé­ bats au milieu du ni’ siècle, celle de savoir ce que va­ lait leur baptême, s’il fallait le considérer comme de nulle valeur, et par suite s’il ne convenait pas avant tout de leur conférer le baptême catholique. Si la ques­ tion de la nullité de leur baptême avait été tranchée partout d’une manière uniforme, la querelle des re­ baptisants n’aurait certainement pas éclaté. Voir t. n, col. 219-233. Mais elle éclata, tranchée dans un sens par saint Cyprien de Carthage et par saint Firmilien de Césarée en Cappadoce, tranchée dans un sens contraire par le pape Étienne et le plus grand nombre des évê­ ques. Et l’uniformité était encore loin d’être acquise, à la fin du ivc siècle, puisque saint Basile, successeur lointain de saint Firmilien sur le siège de Césarée, constate des divergences. Il rappelle, quant à lui, que saint Cyprien et saint Firmilien n’admettaient les encratites, les cathares et les hvdroparastates qu’en leur conférant le baptême catholique, et il estime qu’on doit agir ainsi, malgré certaines coutumes contraires, bien qu’on ait admis dans les rangs du clergé deux de leurs évêques. Epist., clxxxvhi, can. 1, P. G., t. xxxn, col. 669. Et si telle est sa décision, c’est que l’hérésie des encratites, issue du marcionisme, abhorre le ma­ riage et le vin, sous le prétexte erroné que la créature de Dieu est souillée, et se vante à tort de baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, puisque, à 10 l’exemple de Marcion, elle regarde Dieu comme l’au­ teur du mal. Toutefois, parce qu’il n’est pas absolu et intransigeant dans sa manière de voir, s’il n’admet qu’en les rebaptisant les encratites, les saccophores et les apotactiques, il sait qu’un usage contraire existe ailleurs qu’à Césarée, et il fait remarquer à Amphi­ lochius qu’il serait bon de réunir les évêques à ce sujet pour en délibérer comme il convient. Epist., cxcix, can. 47, P. G., t. xxxii, col. 732. Mais, d’autre part, certaines pratiques, soupçon­ nées d’encratisme hétérodoxe, s’étaient glissées dans la vie de quelques chrétiens, et notamment chez des membres du clergé. De là des précautions prises et des canons formulés contre ces usages suspects d’hérésie. C’est ainsi qu’en 314, le concile d’Ancyre permet bien aux prêtres et aux diacres de s’abstenir de viande, mais à la condition d’en goûter tout d’abord. Si, la dédai­ gnant et se refusant même à manger des légumes cuits avec de la viande, ils n’obéissent pas au présent rè­ glement, ils doivent être exclus des rangs du clergé. Can. 14, Lauchert.Die Kanones der wichtigsten allkirchlichen Concilien, Fribourg-en-Brisgau, 1896, p. 32. Une telle mesure paraîtrait excessive, s’il s'agissait simplement d’une abstinence raisonnable et parfaite­ ment conforme aux principes ascétiques de la mortifi­ cation chrétienne; mais la sévérité s’explique, parce que le canon du concile d’Ancyre vise un faux ascé­ tisme, d’inspiration gnostique ou manichéenne, comme celui des encratites; ce motif n'est pas allégué, mais il est sous-entendu. Il est en tout cas assez clairement indiqué dans les Canons apostoliques. Le canon 51· , (50) parle, en effet, des clercs, évêques, prêtres ou diacres, qui s’abstiennent du mariage, de la viande et du vin, non pour un motif légitime d’ascétisme bien compris, mais par infamie, βδελυρίαν, c’est-à-dire parce qu’ils oublient que tout ce que Dieu a fait est bon, qu’il a créé l’homme mâle et femelle, et parce qu'ils· blasphèment l’œuvre du démiurge. Can. aposl.. can. 51 (50); Lauchert, op. cil., p. 8. On reconnaît là sans peine l’erreur particulière des encratites. Aussi le canon 53e (52) frappe-t-il l’évêque, prêtre ou diacre, qui, les jours de fête, refuserait de manger de la viande et de boire du vin, non pour un motif ascétique par­ faitement respectable, mais par un dégoût qui n’est autre que la βδελυρία, citée plus haut, βδελυσσόμενο; χαί οΰ 8t’ άσκησιν. Lauchert, op. cil., p. 8. Un tel clerc, est-il dit, καΟαιρείσΟω ώς κεκαντηριασμένος ττ,ν Ιδίαν συνείδησιν, καί αίτιος σκανδάλου πολλοί; γινόμενος; il est frappé pour deux motifs : d’abord, parce que, selon le mot de saint Paul à Timothée, I Tim., iv, 2, il a la marque de la flétrissure dans sa propre conscience ; ensuite, parce qu’il est une cause de scan­ dale pour plusieurs. De son côté, l’État, quand il devint favorable au christianisme, s’appliqua à combattre l’hérésie dans un but de paix religieuse et sociale. Constantin, peu après le concile de Nicée, s’inspirant de cette idée, fit une constitution contre les hérétiques. Il oublia, il est vrai, d'y comprendre les ariens, parce qu’il était alors sous l’influence des deux Eusèbe, et particulièrement sous celle de l’évêque de Nicomédie, mais il cite nom­ mément les Valentiniens, les marcionites et les cat-iphryges, avec lesquels les encratites avaient des prin­ cipes communs, et leur interdit de tenir des réunions ou des conventicules. Eusèbe, Vita Constantini, ni. 64, 65, P. G., t. xx, col. 1140, 1141. Beaucoup plus tard, à la fin du iv° siècle, en 381 et 383, Théodose le Grand ne se contenta pas de condamner les mani­ chéens en général, il entendit frapper tous ceux qui, sous divers noms, professaient plusieurs erreurs du manichéisme, et notamment les encratites. les npotactiques, les hydroparastates et les saccophor· · ui n’étaient à vrai dire que des sectaires intolérables. 11 ENCRATITES Nec se, dit-il, sub simulatione jallaciœ eorum scilicet nominum, quibus plerique, ut cognovimus, probalæ fidei cl propositi castioris dici ac signari volunt, ma­ ligna fraude defendant·, cum prieserlim nonnullos ex Ilis encratitas, apotaclilas, hydroparastatas vel saccophoras nominari se velint, et varietate nominum diver­ sorum vetui religiosa: professionis officia mentiantur : eos enim omnes convenit, non professione defendi no­ minum, sed notabiles atque execrandos haberi scelere sectarum. C'est la seconde constitution de Théodose contre les manichéens. Codex lheodosianus, XVI, tit. v, 1. 7 et 11. Λ partir du ve siècle, grâce à la législation canonique et civils, les encratites cessent de jouer un rôle capable de troubler la paix de l'Église et de l’État. 3° Réfutation spéciale dont ils sont l’objet de la part de Clément d’Alexandrie. — Laissons de côté la ques­ tion du salut d’Adam, à laquelle le pseudo-Tertullien ne fait qu’une simple allusion ainsi que saint Irénée, et que saint Épiphane a cherché à réfuter par des ar­ guments assez subtils, Heer., hær. xlvi, 3, P. G., t. xli, col. 840; laissons également de côté celle de l’abstinence du vin, que Tatien regardait comme obli­ gatoire pour tous, parce que Jéhovah, dans le prophète Amos, h, 12, reprochait aux enfants d’Israël d'avoir fait boire du vin aux nazaréens, cf. S. Jérôme, In Am., 1. I, c. i, 12, P. L., t. xxv, col. 1010; et tenons-nousen aux arguments scripturaires, mis en avant par les encratites pour justifier l’interdiction des rapports conjugaux dans le mariage, et du mariage lui-même. C’est surtout Clément d’Alexandrie qui permet d’avoir une idée de leur méthode exégétique; sa réfutation de l’encratisme, bien qu’un peu désordonnée, est instruc­ tive. Clément d’Alexandrie consent d’abord à discuter un passage de l’Évangile selon les Égyptiens, allégué par Jules Cassien et interprété par lui dan- un sens réaliste inacceptable, celui où le Sauveur, interrogé par Salomé sur la question de savoir quand arriverait la fin du monde, répond : όταν εσται τα δύο ëv, καί τό εζω ως τό ϊσω, καί τό ά'ρσεν μετά τής Οηλείας, ού'τε αρσεν ούτε θήλυ. Ce passage,’déjà interprété par lepseudoClément dans un sens spirituel très acceptable, Epist., U, 12, Funk, Opera Pair, apost., Tubingue, 1881, t. i, p. 158, prend, sous la plume de Cassien, la forme sui­ vante ; όταν -ô τής αισχύνης ένδυμα πατήσητε, καί όταν γένηται τα δύο εν, και το ά^ρεν μετά τής βηλείας, ούτε άρρεν ούτε Ολλυ. Cassien y voyait, conformément à cette parole : « Je suis venu détruire les œuvres de la femme, · que le même Évangile prête· au Sauveur, la condamnation du mariage. Clément d’Alexandrie, au contraire, l’acceptant tel que, n’y voit que la con­ damnation des œuvres de la cupidité ou de la concu­ piscence, έ-ιθύμ:α. Salomé insistant dit : « J’ai donc uien fait, moi qui n’ai pas engendré; » et le Seigneur de répondre : « Nourris-toi de toutes les herbes, sauf de celles qui sont amères. · Cela prouve, dit Clément d’Alexandrie, Strom., Ill, 9, P. G., t. vni, col. 11651169, que la continence et le mariage sont deux états qui dépendent de notre liberté. Celui qui se marie selon le Logos ne commet pas de faute, à moins qu’il ne regarde l’éducation des enfants comme une chose amère; il en est tant à qui la privation d’enfants semble plus triste! Du reste, la procréation des enfants n’a pas à paraître chose amere; et celui qui ne pouvant supporter l’isolement contracte mariage, fait une chose licite s’il en use avec tempérance. « Qu’on n’allègue pas, disait encore Cassien, que Dieu a conformé phy­ siologiquement l’homme et la femme pour qu’ils ' puissent s’unir, car Dieu ne proclamerait pas heureux | les eunuques et le prophète n’aurait pas dit que l’eu­ nuque n’est pas un arbre stérile, · Is., lvi, 3; et il cite | le passage de ï'Éoangile selon les Égyptiens. Clément ; d’Alexandrie s'appuie cette fois sur la division pla- | 12 tonicienne et montre que cette citation est mal com­ prise. La partie irascible désigne l’homme, la partie concupiscible la femme; quiconque ne cède ni à l’un ni à l’autre, réalise le mot de saint Paul : « Il n’y a plus ni homme, ni femme, » Gal., in, 28, et l’homme alors soumet son esprit et son âme au joug du Logos ou de la raison; c’est le triomphe de la partie rationnelle. Strom., III, 13, col. 1193. Clément d’Alexandrie commence sa réfutation de l’encratisme par cette observation générale : Ceux qui, par haine, s’abstiennent du mariage, aussi bien que ceux qui, par concupiscence, abusent des plaisirs charnels, ne comptent pas au nombre des sauvés avec lesquels est le Seigneur. Strom., Ill, 10, col. 1172. Il cite en suite les passages scripturaires qui légitiment l’union de l’homme· et de la femme, en faisant remar­ quer, par l’enseignement de saint Paul, que c’est un seul et même Dieu qui a parlé dans la Loi et les Pro­ phètes, le Père qui a envoyé son Fils « pour condamner le péché dans la chair et faire que la justice de la Loi soit accomplie en nous. » Rom., vin, 2-4. C’était ré­ futer, en passant, la distinction marcionite de l’en­ cratisme entre Dieu et le démiurge. 11 rappelle, Strom., III, 12, col. 1177, le conseil donné par saint Paul aux époux chrétiens ; · Ne vous sous­ trayez pas l’un à l’autre, si ce n’est d’un commun ac­ cord, pour un temps, afin de vaquer à la prière; puis remettez-vous ensemble de peur que Satan ne vous tente par suite de votre incontinence. » 1 Cor., vu, 5. L’apôtre approuve donc le mariage, tout en recom­ mandant la virginité et la continence passagère et consentie dans le mariage. Or, c’est justement ce passage que Tatien, qui voit dans le mariage une in­ vention du diable, interprétait sophistiquement pour en conclure que, lorsque les époux reviennent ensemble, ils retombent sous l’empire de l’intempérance, de la fornication et du diable. Nous aussi, réplique Clément, ibid., col. 1181, nous repoussons l’intempérance, la fornication et toutes les œuvres sataniques; mais avec l’apôtre nous- prétendons que l’usage modéré du ma­ riage, soit pour vaquer à la prière, soit pour procréer des enfants, est parfaitement honnête; et quand 1’apôtre dit aux époux de se remettre ensemble, de peur que Satan ne les tente, c’est pour supprimer toute occasion étrangère de péché et précisément pour soustraire les époux à l’intempérance, à la forni­ cation et au diable. Tatien abusait encore d’un autre passage de saint Paul, que Clément d’Alexandrie a omis, mais que saint Jérôme a signalé. In Gal., 1. Ill, c. vi, 8, P. L., t. xxvi, col. 431. Où l’apôtre avait écrit : Qui seminat in carne sua, de carne et metet corruptionem, Tatien, supprimant sua, raisonnait ainsi : Si quis seminat in carne, de carne metet corruptionem; in carne autem seminat qui jungitur mulieri. Ergo et qui uxore utitur et seminat in carne ejus, de carne metet corruptionem. D’un mot saint Jérôme perce à jour l’erreur de cette argumentation sophistique. Tatien distinguait entre le « vieil homme » et le « nouveau », mais dans un autre sens que nous, ri­ poste Clément d’Alexandrie, col.1184. Nous lui accor­ dons que le vieil homme peut s’entendre de la Loi et le nouveau de l’Évangile, mais non comme lui qui sup­ prime la Loi en l’attribuant à un autre Dieu. Le Fils, en effet, ne parle pas autrement que le Père, et c’est le même qui est l’auteur de la Loi et de l’Évangile. La Loi vit en tant que spirituelle et spirituellement comprise; elle est sainte. Et quand l’apôtre dit que nous sommes morts à la loi, cela veut dire au péché, et nullement au mariage, comme le prétend Tatien. Car soutenir que le mariage, contracté comme le veut la Loi, est un péché, ce serait faire de Dieu l’auteur du pécué. La loi est sainte, le mariage aussi ; le mariage 13 ENCRATITES — ENCYCLIQUES n’est nullement une fornication. Ceux qui soutiennent le contraire ont déjà été repris par le Saint-Esprit comme l'a marqué saint Paul, I Tim., iv, 1-5. Ibid., col. 1185. Les encratites ont donc tort d’interdire le mariage ainsi que l’usage de la viande et du vin, Sans doute, l’apôtre a dit : « Ce qui est bien, c’est de ne pas manger de viande, de ne pas boire du vin, » c’est-à-dire de ne rien faire » qui soit pour autrui une occasion de chute, » Rom., xiv, 21, de scandale ou de faiblesse. Il a dit aussi que c’est un bien de rester comme lui, sans épouse. Mais, observe Clément d’Alexandrie, ce sont là des conseils, non des ordres. Car toutes les épîtres apostoliques qui recommandent la modération et la continence, contiennent également de nombreux conseils relatifs au mariage et aux enfants, et n’ont jamais interdit l’usage honnête et modéré du mariage en laissant parfaitement d’accord la Loi et l’Évangile. Ibid., col. 1188. Inutile de poursuivre la réfutation des autres textes scripturaires allégués par Ta tien. Voir Strom., III, 13-16, P. G., t. vin, col. 1192-1205. Ce qui vient d’être dit suffit amplement pour montrer combien Tatien s'abusait pour soutenir contre toute évidence une mau­ vaise cause. Choix de textes plus ou moins favorables, interprétation forcée de quelques-uns, silence complet ou négligence voulue quant aux passages défavorables, exégèse fantaisiste sur la question de l’encratisme, c’est ce que l’on peut reprocher à Tatien. Il admettait du moins les Épîtres de saint Paul, tandis que Sévère les rejetait. Quelle qu’ait été la nuance qui distinguait la doctrine de leurs chefs, les encratites, en soutenant l'abstinence de la viande et du vin dans l’alimentation et des rapports conjugaux dans le mariage, non comme un moyen de mieux pratiquer les vertus de tempé­ rance et de continence, mais comme un devoir de la vie chrétienne qui s’impose à tous sans exception, dépassaient abusivement le cadre de la morale évan­ gélique et tendaient à transformer le monde en un cloître et chaque chrétien en moine. De plus, cet excès de rigorisme impliquait une méconnaissance de la na­ ture humaine, s’inspirait de principes contraires à la vraie foi et aboutissait à des conséquences fâcheuses· De toute façon il devait être condamné. L’Église ne pouvait pas tolérer que l’on réprouvât ainsi le ma­ riage, car c’était blâmer une chose naturelle, voulue de Dieu, sanctifiée par le Christ et ordonnée surnaturellementpour la sanctification des époux chrétiens et pour la multiplication des enfants de Dieu; c’était mettre en opposition radicale l’Évangile et la Loi, le Christ et Jéhovah, le Dieu bon et le prétendu dé­ miurge d’invention gnostique; c’était en un mot dé­ truire la nature, l’économie et l’existence du chris­ tianisme. I. Sources. — S. Irénée, Cont. hier., i, 28, P. G., t. vn, col. 690-691; Philosophoumena, VIII, 16,20, édit. Cruice, Paris, 1860, p. 416, 421; pseudo-Tertullien, De prtescriplionibus, 52, P. L., t. n, col. 72; Clément d'Alexandrie, Ptedag., n, 2; Strom., I, 15; III, 5, 6, 9-18, P. G., t. vin, col. 429, 1144, 1149, 1152, 1165-1213; VII, 17, P. G., L IX, col. 533; S. Épiphane, Hier., xlv, xuvi, xlvii, P. G., t. xui, col. 839-853 :Eusèbe. U. E., iv,28, 29, P. G., t xx.col. 400, 401; S. Philastrius, Hier., 48, 72, P. L., L xn, col. 1164, 1182; S. Augustin, De hier., 24, 25, P. L., t. xt.it, col. 30; S. Jérôme, De viris ill., 29, P. L., t. XXUI, col. 645; In Gai., I. III, c. vt, 8, P. L., t. xxvi, col. 431 ; Théodoret, Heeret. /ab.. t, 20, 21, P. G., t. Lxxxin, col. 369-372. II. Travaux. — Tillemont. Mémoires pour servir à Γhis­ toire ecclésiastique des six premiers siècles, Paris, 1701-1709, t. n, p. 410-118; Ceillier, Histoire générale des auteurs sacrés el ecclésiastiques, Paris, 1858-1863, t. vt, p. 393, 394; Har­ nack, Geschichte der allchrisllichen IMeralur bis Eusebius, Leipzig, 1893-1897: Mgr Duchesne. Histoire ancienne de Γ Église, S'édit-, Paris, 1907, t. r,p. 510 sq. ; voir Encratites ou Tatien dans Smith et Wace, Dictionary of Christian 14 biography, Londres, 1877; Vigoureux, Dictionnaire de la Bible, t. i, col. 159-165; Hauck, Realencyklopiidie fiir proteslantische Théologie und Kirche, 3’ édit., Leipzig, 1896 sq, ; Wetzer et Welte, Kirchenlexikon, 2* édit., Fribourg-enBrisgau, 1880 sq. ; Kraus, Real-Encyklopadie der christlichen Allerihümer; L1. Chevalier, Répertoire, Topo-bibliographie, Paris, 1905, col. 998. G. Babeille. ENCYCLIQUES.—-1. Nom et définition. IL His­ toire. III. Autorité. I. Nom et définition. — Les encycliques (litleræ encyclicœ) désignent, étymologiquement, des lettres circulaires, puisque leur nom vient de έγκύκλιχος, ad­ jectif grec dérivant lui-même du substantif κύκλος, cercle. Autrefois, on désignait sous ce nom les lettres que les évêques ou les archevêques adressaient à leur troupeau ou à d’autres évêques. On appelle aujour­ d'hui lettres pastorales les circulaires que les évêques envoient, spécialement pour le carême, à leurs diocé­ sains. Mais l’usage a restreint le terme d’encycliques exclusivement à une catégorie spéciale de lettres apos­ toliques adressées par le pape à la chrétienté entière. Elles diffèrent, au point de vue de leur forme technique, des constitutions dogmatiques et des décrets pontifi­ caux, expédiés comme bulles ou comme brefs. Voir ces mots. Elles rentrent dans la catégorie des simples lettres apostoliques, et elles ne s’en distinguent qu’en ce qu’au lieu d’être destinées à des particuliers ou aux évêques et archevêques d’une contrée, d'un pays, elles sont adressées « aux patriarches, primats, arche­ vêques, évêques et autres ordinaires en paix et en communion avec le siège apostolique ». Cependant quelques encycliques ont été envoyées aux évêques et aux fidèles d’une seule contrée, par exemple, l’Italie. Elles sont écrites en latin et parfois elles sont accompagnées d’une version italienne. On les désigne comme les bulles et les autres lettres aposto­ liques par leurs premiers mots. Elles ne promulguent pas de définitions nouvelles, mais traitent de sujets qui intéressent l’Église entière. Le pape y condamne parfois des erreurs et y signale des dangers que courent la foi et les mœurs; il y exhorte les catholiques à la fidélité et à la constance dans la vérité et la saine doctrine, dont il rappelle les principaux points, et il y indique des remèdes aux maux qui existent déjà ou qui sont à redouter. II. Histoire. — Bien que les papes aient depuis longtemps l’habitude d’écrire des lettres apostoliques à la chrétienté entière, ces lettres ne portaient pas le nom d'encycliques. La première qui ait ce titre date du début du pontificat de Benoît XIV : le 3 décembre 1740, ce pontife publiait une Epistola encyclica et commonitoria ad omnes episcopos sur les devoirs de leur charge. Benedicti XIV bullarium, Prato, 1845, t. i, p. 3. Le premier extrait d’une encyclique, qu’on trouve dans 1’Enchiridion de Denzinger-Bannwart, n. 1475-1479, est encore d’une lettre de Benoît XIV, l’encyclique Vix pervenit, du l°r novembre 1745, aux évêques d’Italie. On lit aussi dans le même recueil, n. 1607. 1608, des déclarations de Léon XII sur la Société biblique et des conseils aux fidèles pour l’ob­ servation des règles de l’index relatives à la lecture de la Bible en langue vulgaire. Encyclique Ubi primum du 5 mai 1824. Les encycliques pontificales, d'abord assez rares, se sont multipliées de plus en plus sous les quatre derniers pontificats. Rappelons les encycliques Mirari vos. Singulari nos, écrites par Grégoire XVI, le 15 août 1832 et le 25 juin 1834, au sujet des erreur* de Lamennais, Denzinger-Bannwart, Enchiridion, n. 1613-1617, l’encyclique du même pontife Inter præcipuas, du 6 mai 1844, sur les versions de l’Écriture éditées par les Sociétés bibliques protestantes. En­ chiridion, n. 1630-1633. Le 9 novembre 1846, Pie IX écrivait l’encyciique Qui pluribus contre les erreur* 15 ENCYCLIQUES d’Hermès. Ibid., n. 1634-1639. Plus célèbre encore est l'encyclique Quanta cura du même pape, publiée le 8 décembre 1864, pour la répression des principales erreurs modernes. Ibid., n. 1688-1699. Léon XIII a écrit une série d'encycliques, qui ont eu un grand reten­ tissement, par exemple : Inscrutabilis, du 21 avril 1878, sur les maux des sociétés modernes; Quod aposlolici muneris, du 28 décembre 1878,sur le socialisme; Æterni Patris, du 4 août 1879, sur saint Thomas d’Aquin et la philosophie scolastiqne; Arcanum divinæ sapientiæ, du 10 février 1880, sur le mariage chrétien et la famille; Diuturnum illud, du 29 juin 1881, sur l’origine du pouvoir; Immortale Dei, du 1er novembre 1885, sur la constitution chrétienne des États; I.ibertas præstantissimum, du 20 juin 1888, sur la liberté; Rerum novarum, du 16 mai 1891, sur la question ouvrière; Providentissimus Deus, du 18 no­ vembre 1893, sur les études bibliques; Salis cognitum, du 9 juin 1896, sur l’unité de l’Église; Mires caritatis, du 28 mai 1902, sur la sainte eucharistie. Pie X a déjà publié plusieurs encycliques : Jucunda sane, le 12 mars 1904, pour le 13« centenaire de saint Grégoire le Grand; Vehementer nos, le 11 février 1906, au clergé et au peuple français, sur la séparation de l’Église et de J’État; Acerbo nimis, le 15 avril 1906, pour recom­ mander la pratique du catéchisme; Pascendi domini­ ci gregis, le 7 septembre 1907,sur les fausses doctrines des modernistes; Communium rerum, le 21 avril 1909, sur saint Anselme; Editæ sæpe Dei, le 26 mai 1910, sur saint Charles Borromée. La secrétairerie des lettres latines et la sccrétairerie des brefs aux princes ont la charge latine scribendi acta summi pontificis. Const. Sapienti consilio, du 29 juin 1908, in, 5, Ada apostolicæ Sedis, 1909, t. i, p. 17. .Mais le souverain pontife peut se priver du service de ces deux offices, et Léon XIII collaborait à la rédaction de ses encycliques. Les anglicans, à l’imitation des usages romains, ont récemment repris l'ancien nom de lettres encycliques épiscopales pour désigner des lettres circulaires du primat d’Angleterre. La réponse des archevêques de Cantorbéry et d'York à la lettre Apostolicæ curæ de Léon XIII (13 septembre 1896), sur l’invalidité des ordinations anglicanes, est dans le style des ency­ cliques pontificales, et elle est dénommée par ses pre­ miers mots : Sœpius officio. III. Autorité. — Les encycliques des papes ne constituent pas jusqu’à présent des definitions ex cathedra d’autorité infaillible. Le souverain pontife pourrait cependant, s’il le voulait, porter des défini­ tions solennelles dans des encycliques. L’usage du magistère infaillible dans les encycliques se détermine, pour les cas particuliers, d’après les circonstances et le langage. Si elles ne sont pas des jugements solennels, puisqu’elles n’en ont ni la forme ni les conditions extérieures, elles sont, au moins, des actes du magis­ tère ordinaire du souverain pontife, et elles se rap­ prochent des jugements solennels, lorsqu’elles portent sur des matières qui pourraient être l’objet de défini­ tions. Sans donner un jugement définitif et absolu ni de définition ex cathedra, le souverain pontife, en publiant une encyclique, veut souvent pourvoir à la sécurité de la doctrine par une direction obligatoire. C’est le cas quand il condamne des erreurs et quand il expose l’enseienement de l’Église. Le pape use alors de son pouvoir de docteur et de pasteur de l’Église universelle, non sans doute au degré suprême de son magistère, mais à un degré inférieur, de droit ordi­ naire. Il propose à toute l’Église une direction et un mseisnement qui. sans être définitifs, s’imposent obligatoiremont à tous les catholiques. Le privilège de l’infaillibilité peut se rencontrer dans ces actes du magistère ordinaire du souverain pontife. Voir Ma­ ENDURCISSEMENT gistère ordinaire. 16 Lorsqu’il ne s’y rencontre pas, comme il arrive le plus souvent, les catholiques doivent donner à l’enseignement pontifical, non pas un assentiment de foi, puisque la vérité doctrinale n’est pas définie, mais un assentiment religieux, qui est fondé sur l’autorité du gouvernement universel de l’Église et qui relève, d’une certaine manière, de la vertu de foi. Il ne suffit pas du silence respectueux qui consisterait à ne pas re jeter ni critiquer l’enseignement donné; il faut lui accorder, qu’il soit négatif ou posi­ tif, respect, obéissance, et assentiment intérieur de l’esprit, motivé sur l’autorité de l’Église. Bien qu’il ne soit pas métaphysiquement certain, puisque l’en­ seignement qui y est donné n’est pas infaillible, cet assentiment est cependant moralement certain, fondé qu’il est sur l’enseignement de l’autorité com­ pétente en des matières de son ressort, avec les chances les plus grandes de toute absence d’erreur. Voir t. iv, col. 2209. Kirchliches Handlexikon, Munich, 1907, t. I, p. 1310 The catholic encyclopedia, art. Encyclical, New York, s. d. (1909), t. v, p. 413-414; les recueils des lettres apos­ toliques de Pie VII, de Grégoire XIII, de Pie X et de Léon XIII, mentionnés t. u, col. 1249; Acta Pii X, Rome, 1909; Acta apostolicæ Sedis. Rome, 1909, t. I, p. 333-388; 1910, t. II, p. 357-403; d'Arras. Léon XIII d'après ses encycliques, Paris, 1902; Pégues, dans la Revue thomiste, no­ vembre-décembre 1904, p. 530-531 ; L. Choupin, Valeur des décisions doctrinales et disciplinaires du Saint-Siège, Paris, 1907, p. 24-29. E. Mangenot. ENDURCISSEMENT. — I. Notions et définitions. IL Controverse. III. Démonstration. IV. Objections. I. Notions et définitions. — L’endurcisse­ ment dont il est ici question, est l’obstination dans le péché, c’est encore une disposition de la volonté par laquelle le pécheur adhère tellement au mal qu’il ne veuille plus revenir au bien. L’endurcissement est parfait, lorsqu’il est incompa­ tible avec la conversion de l’âme, et tel est le cas des damnés; l’endurcissement imparfait rend simplement la conversion très difficile. Sur cette terre, remarque saint Thomas, le pécheur peut être obstiné, en ce sens que sa volonté est si fortement attachée au péché, qu’elle ne produise plus que de faibles mouvements vers le bien; et cependant ces bons mouvements, si faibles soient-ils, sont pour lui le moyen de se préparer à la grâce et à la conversion. Quæst. disp., De veritate, q. xxiv, a. 2. Nous nous occuperons uniquement de l’endurcissement imparfait. Cette obstination dans le mal est diamétralement opposée à la grâce actuelle. Celle-ci, en effet, comprend un droit jugement par rapport au bien honnête et une inclination de la volonté à réaliser ce bien, tandis que l’endurcissement suppose le jugement perverti et la volonté portée au mal. Nul mieux que Lessius, De perfect, div., 1. XIII, η. 76. 81, n’a décrit l’endurcis­ sement. Il y a d’abord, dit-il, l’aveuglement (excæcatio), qui consiste non seulement dans la privation de la lumière divine, mais encore dans une perversion positive du jugement Ces deux éléments sont néces­ saires pour constituer ce triste état de l’âme. L’effet du premier est de rendre l’intelligence inapte à per­ cevoir les vérités surnaturelles, ou du moins à les percevoir d’une manière utile et efficace pour le salut. On ne tire plus aucun fruit des sermons, des conver­ sations ou des lectures pieuses. L’effet du second élément est de fausser le jugement sur les choses concernant le salut. On tient le faux pour vrai, le mal pour le bien, l’obscurité pour lumière, le doute pour certitude et réciproquement. Il semble que, par rapport aux choses de Dieu, l’optique mentale soit faussée. L’endurcissement est la conséquence fatale de l’a­ 17 ENDURCISSEMENT veuglement. Ce que l’aveuglement produit dans l’intel­ ligence et le jugement, l'endurcissement l’opère dans la volonté et ses tendances. De même que la lumière divine excite dans la volonté une certaine disposition à suivre les inspirations d'en haut, à obéir à Dieu, de même la cécité spirituelle produit l’endurcissement, l'obstination dans le mal, pousse la volonté à résister aux avertissements salutaires, aux appels de la grâce divine. Ainsi l’endurcissement consiste dans un atta­ chement ferme et obstiné au mal, sous une certaine apparence de bien; d’où il suit que la volonté du pécheur ne peut être ébranlée, ni par les avertisse­ ments venus de l’extérieur, ni les inspirations inté­ rieures, ni par les menaces, ni par les promesses. Il reste dur comine la pierre et impénétrable jusqu’à ce que la divine miséricorde brise par une grâce spéciale, extraordinaire, sa volonté rebelle. Cf. S. Thomas, Sum. theol., Il» 11«, q. lxxix, a. 3. « Malheur à vous, dit Isaïe, iv, 20, 21, qui appelez le mal bien et le bien, mal ; qui donnez les ténèbres pour la lumière, et la lumière pour les ténèbres; qui donnez l’amer pour le doux et le doux pour l’amer. Malheur à vous qui êtes sages à vos yeux et prudents vis-à-vis de vous-mêmes. » Les causes de l’endurcissement sont multiples et appartiennent à différents ordres. La cause positive interne n’est autre que l’homme lui-même à qui est justement imputable ce triste état. Par ses péchés répétés, multipliés, amoncelés, il contracte des habi­ tudes mauvaises dans l’intelligence et la volonté; ce sont ces dispositions vicieuses qui obscurcissent l’intel­ ligence des vérités de la foi et endurcissent le cœur. La lecture fréquente des mauvais journaux et revues, les conversations contre la foi remplissent l’esprit de préjugés et d’erreur, l’ambition, la luxure, la cupi­ dité, la recherche avide des richesses abaissent la volonté vers les biens de la terre et la rendent inca­ pable, sans une grâce spéciale, de secouer le joug néfaste des passions et de s’élever vers Dieu. La cause positive externe est le démon agissant par de mauvaises suggestions et instigations. Non seulement le démon tente par lui-même, mais encore il se sert des circon­ stances et des choses extérieures. Les liaisons crimi­ nelles, les fréquentations dangereuses, les théâtres licencieux, les livres pornographiques, etc., sont autant de moyens dont se sert le tentateur pour affer­ mir ses victimes dans le péché, les endurcir dans le mal. Enfin, la cause externe permissive et négative de l'endurcissement, c’est Dieu; comme nous l’expli­ querons plus bas, Dieu n’est pas l’auteur, la cause positive de l’endurcissement, mais il permet, il n’em­ pêche pas celui-ci, par cela même qu'il refuse au pécheur une grâce plus abondante, une grâce spéciale. Dieu, ne l’oublions pas, est le maître absolu dans la distribution des grâces. Lorsque le secours divin est plus faible et la volonté de l'homme moins disposée à correspondre à l'appel d’en haut, il résulte une grande difficulté de suivre le mouvement de la grâce, et c’est précisément dans cette grande difficulté que consiste l’endurcissement. Toutefois, cette difficulté ne pro­ vient pas d’une nécessité, mais elle prend sa source dans la libre volonté de l’homme. D’une part, en effet, c’est librement qu’il s’est jeté parson péché dans cette misérable situation morale, d’autre part, il dépend de son libre arbitre de remplacer les habitudes vicieuses par des habitudes contraires. Tout pécheur n’est pas nécessairement un pécheur endurci, celui-ci persiste plus longtemps dans le péché et avec une résistance plus grande à son relèvement. C’est l’avis unanime des théologiens que le pécheur ordinaire, d’une manière générale, reçoit des grâces plus fréquentes et plus puissantes que le pécheur endurci. Suivant le cours ordinaire de la providence, l’endurcissement comporte la soustraction de nom­ 18 breuses grâces, qui sont accordées aux justes ou aux pécheurs ordinaires. C’est ce que le prophète Isaïe faisait remarquer lorsque, sous la figure d'une vigne, il reprochait l’ingratitude, l'endurcissement du peuple juif. « Et maintenant, je vous montrerai ce que je ferai, moi, à ma vigne. J’enlèverai sa haie, et elle sera au pillage, je détruirai sa muraille et elle sera foulée aux pieds. Je la rendrai déserte ; elle ne sera pas sarclée, et elle ne sera pas labourée; les ronces et les épines s’élèveront et je commanderai aux nuées de ne pas répandre sur elle la pluie. » Is., v, 5 sq. Cf. S. Thomas. In exposit. in Is., c. v ; S. Jean Chrysostome, In Is., v, 5, P. G., t. lvi, col. 60. Les secours divins refusés aux pécheurs endurcis ne sont pas seulement les grâces efficaces. Sous le nom de pécheurs endurcis, les Pères de l’Église et les théolo­ giens désignent une catégorie particulière de pécheurs. Or, il est certain que les pécheurs ordinaires et les justes, au moment où ils tombent dans le péché, n’a­ vaient pas la grâce efficace pour résister. Aussi, afin de conserver la distinction classique entre les pécheurs endurcis et ceux qui ne le sont pas, doit-on admettre que les premiers, non seulement n’ont pas la grâce efficace, mais encore sont privés de certains secours spéciaux, tels que grâce immédiatement suffisante, protection particulière de Dieu, éloignement des tentations, etc. Voilà pourquoi saint Thomas, Cont. gentes, 1. Ill, c. clxii, après avoir établi par de nom­ breuses et solides raisons que Dieu ne saurait être l'auteur du péché, explique certains textes de la sainte Écriture qui sembleraient affirmer le con­ traire. « Ces textes, dit-il, doivent être entendus de telle sorte que Dieu ne donne pas à certaines personnes pour éviter le péché le secours qu’il accorde à d’autres. Ce secours ne comporte pas seulement la grâce actuelle, mais encore une protection extérieure qui écarte les tentations et brise l’effort des passions mauvaises. » II. Controverse. — Calvin et les calvinistes sou­ tenaient que Dieu, par un décret positif, prédestine certaines âmes à la damnation éternelle et par consé­ quent leur refuse toute grâce. Voir t.n, col. 1406-1412. Cette doctrine est hérétique. Voir Prédestination. Que tous les pécheurs ordinaires reçoivent des grâces, avec lesquelles ils puissent se convertir, c’est l’opinion commune des théologiens. Perrone admet que c’est une doctrine catholique. Quant aux pécheurs endurcis, il est hors de doute que plusieurs d'entre eux reçoivent non seulement des grâces suffisantes, mais encore des grâces efficaces. C’est, en effet, un fait historique que certains pécheurs endurcis se sont réellement et sincèrement convertis, saint Paul, saint Augustin et d’autres. Si l’on considère l’ensemble des pécheurs endurcis, U est certain qu’ils ne sont pas privés des grâces de conversion, à cause de l’énormité ou de la multitude de leurs péchés. On sait, en effet, par le traité De pænitenlia qu’il n’existe sur cette terre ni péché ni multitude de péchés irrémissible. Du moins, Dieu peut-il refuser à certains pécheurs endurcis toute grâce de conversion à cause des per­ sonnes, en punition de certains péchés? Quelques théologiens thomistes ont soutenu cette opinion, aujourd’hui abandonnée (Bannez, Ledesma, Godoy, Gonet, etc.). Dans quelles limites Dieu donne-t-il aux pécheurs endurcis la grâce suffisante pour se convertir? Sans doute, Dieu peut enlever au pécheur la vie, ou l’usage de la raison. Dans ce cas, il ne saurait être question de grâces suffisantes. Voilà pourquoi nous nous occu­ pons seulement du pécheur endurci vivant et jouissant de l'usage de la raison; et nous affirmons que la gr.ïc· suffisante pour se convertir ne lui fait pas défaut. Il est vrai qu’il n'a pas toujours à sa disposition la grâce 19 ENDURCISSEMENT pour se convertir hic et nunc, mais, du moins, a-t-il la grâce de prier et, par la prière, le moyen de se disposer à la justification. D’autre part, il arrive le plus souvent que le pécheur endurci est bien éloigné de penser aux choses du salut et de la religion, il est donc évident qu'il n’est pas à tout instant excité par la grâce à se con­ vertir; mais Dieu lui donnera en temps opportun l’illumination de l’intelligence et l’inspiration de la volonté, suffisantes pour qu’il puisse se convertir s’il le veut. Le temps opportun, où Dieu d’ordinaire distribue ces secours, c'est à l'occasion des grâces externes : la prédication, la maladie, les épreuves, les bonnes lectures, toutes circonstances qui incitent l’homme à la pénitence. On peut citer un grand nombre de passages de la sainte Écriture où il est dit que Dieu endurcit les pécheurs. Exod.. x, 1. Dieu dit : « J’ai endurci le coeur de Pharaon et des Égyptiens, afin de faire des miracles sur eux et d’apprendre aux Israélites que je suis le Seigneur. » Nous lisons dans Isaïe, xxxm, 17 : « Vous avez endurci notre cœur afin de nous ôter la crainte de vos châtiments. · Saint Paul conclut, Rom., ix, 18, « que Dieu a pitié de qui il veut et qu’il endurcit qui il lui plaît ». S’il y a, disent les incrédules, un blas­ phème terrible, c’est d’enseigner que Dieu est la cause du péché; telle est, cependant, ajoutent-ils, la doc­ trine de Moïse, des prophètes, de l’Évangile et de saint Paul. Il n’y manque rien pour être un article de foi du christianisme, comme l’a soutenu Calvin. D’autre part, saint Augustin, s'appuyant sur ces mêmes passages de l’Écriture, semble admettre que, dans certains cas, Dieu prive le pécheur endurci de toute grâce. Ne soutient-il pas contre les pélagiens que l’endurcissement des pécheurs est un acte positif de la puissance de Dieu? Lorsque Julien lui répond que les pécheurs ont été abandonnés à eux-mêmes par la patience divine, et non poussés au péché par sa puis­ sance, le docteur de la grâce«persiste à soutenir qu’il y a encore un acte de patience et un acte de puis­ sance. Contra Julianum, 1. V,c. ni, n. 13; c. iv, n. 15, P. L., t. xliv, col. 791, 793. Aussi les théologiens de l'école augustinicnne admettent que l’état d’endurcis­ sement comporte une privation complète de toute grâce de conversion. Contre ces différents adversaires, nous devons établir et démontrer la proposition suivante. III. Démonstration. — Personne, tant qu’il est en vie, n’est endurci dans le mal au point de n’avoir pas la grâce, au moins médiatement suffisante, pour sauver son âme. Cette vérité catholique est fondée sur l’Écriture sainte, le témoignage des Pères de l’Église et la raison théologique. 1° Argument d'Écriture sainte. — « Je vis, moi, dit le Seigneur Dieu; je ne veux pas la mort de l’impie, mais que l'impie se détourne de sa voie et qu’il vive. Détournez-vous, détournez-vous de vos voies très mau­ vaises et pourquoi mourrez-vous,maison d’Israël?... Mais si je dis à l’impie : tu mourras de mort, et qu’il fasse pénitence de son péché..., tous les péchés qu’il a commis ne lui seront point imputés. » Ezech., xxxiii, 11, 14, 16. « Convertissez-vous et faites pénitence de toutes vos iniquités, et l’iniquité ne vous sera pas à ruine. ■ Ezech.. xvm, 30. « Si vos péchés sont comme l’écarlate, comme la neige ils deviendront, blancs, et s’ils sont rouges comme le vermillon, comme la laine ils seront blancs. - Is., 1.18. Ces expressions sont géné­ rales, elles n’admettent aucune exception et com­ prennent. par conséquent, les pécheurs endurcis. « Mais vous avez pitié de tous, parce que vous pouvez tout, et vous dissimulez les péchés des hommes à cause du repentir. Car vous aimez tout ce qui est et vous ne haïssez rien de ce que vous avez fait... Vous êtes indul­ gent envers tous, parce que tout est à vous, Seigneur 20 qui aimez les âmes. » Sap., xi, 24, 39. « Le Seigneur agit patiemment à cause de vous, ne voulant pas même que quelques-uns périssent, mais que tous recourent à la pénitence. » II Pet., ni, 9. Cf. Luc., v, 31 sq. ; xv, 4 sq. ; I Tim., n, 4 sq. Bien plus, la sainte Écriture invite en termes for­ mels et pressants les pécheurs endurcis à se convertir. « Convertissez-vous à mes remontrances... Parce que j'ai appelé et que vous avez refusé de m’entendre, que j'ai tendu ma main et qu’il n’y a eu personne qui m’ait regardé, que vous avez méprisé tous mes conseils et négligé mes réprimandes, moi aussi, à votre mort je rirai. » Prov., i, 23. « Est-ce que tu méprises les richesses de sa bonté, de sa patience, de sa longanimité? Ignores-tu que la bonté de Dieu t’invite à la pénitence? Cependant par ta dureté et ton cœur impénitent, tu t’amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste juge­ ment de Dieu. » Rom., n, 4. Cf. Sap., xn, 20 sq. ; Act., vu, 51. 2° Argument des Pères de l’Église.—Saint Augustin traite de l’endurcissement dans son traité LUI, In Joa. Expliquant ce texte de saint Jean : Propterea non poterant credere, quia iterum dixit Isaias : Excæcauil oculos eorum et induraoil cor eorum..., Joa., xn, 39, il se propose l’objection suivante : « S’ils n’ont pu croire, comment y a-t-il péché pour un homme de ne faire point ce qu'il ne peut pas faire? In Joa., tr. LUI, n. 5, P.L.,t.xxxv, col. 1776, et il répond en ces termes : Ils ne pouvaient pas croire, parce que le prophète Isaïe avait prédit ce résultat; mais le prophète avait prédit cet événement parce que Dieu l’avait prévu. Si vous me demandez pourquoi ils n’ont pas voulu croire, je vous réponds : parce qu’ils ne voulaient pas, · n. 6. Cette impuissance à croire n’a rien d’étonnant en ceux dont la volonté est orgueilleuse au point d’igno­ rer la justice de Dieu pour [rechercher leur justice propre... Lors donc qu’il est dit, ils ne pouvaient pas, entendez : ils ne voulaient pas; de même qu’il est dit de Dieu, notre Seigneur : il ne peut pas se nier. Il Tim., n, 13... Que Dieu ne puisse pas se nier, c’est la gloire de la volonté divine, que ceux-ci ne puissent pas croire, c’est la faute de la volonté humaine, n. 9. » Si donc ils ne pouvaient croire, ee n’est pas que l’homme ne puisse se convertir, mais parce que l’ob­ stination dans leur sens propre empêchait la croyance, » n. 10. Pourquoi Dieu ne leur donne-t-il pas une grâce efficace qui les aide à croire? « C’est, répond le saint docteur, à cause de la volon lé perverse de ces hommes, » n. 6,7. De tout ceci il ressort clairement que l’obstacle à la conversion des pécheurs endurcis.ee n'est pas le défaut de grâce suffisante, mais bien la, mauvaise volonté de ceux-ci qui résistent à la grâce. Le même docteur, commentant les paroles de saint Paul aux Romains, i, 28, s’exprime en ces termes : « Voilà l’aveuglement de l’âme, celui qui est affligé de cette cécité, est privé de la lumière intérieure de Dieu, mais pas entièrement, tant qu’il est en cette vie. Il y a, en ellct, les ténèbres extérieures, qui se rapportent plutôt au jour du jugement; alors tout homme qui aura refusé de se convertir, quand il en était temps encore, se trouvera séparé totalement de Dieu. » In ps. vi, n. 8, P. L., t. xxxvi, col. 94. De là, saint Augustin tire cette conclusion : « Il ne faut jamais désespérer du salut du pécheur si obstiné soit-il, tant qu’il est en vie, et l’on a raison de prier pour celui dont on ne désespère pas. s Retract., 1. I, c. xix, n. 7, P. L., t. xxxir, col. 616. Saint Prosper dit aussi : « Dieu ne barre jamais la route au retour du pécheur, jamais il ne prive quelqu’un de la possibilité de faire le bien. Resp. xv ad object. Vincent., P. L., t. li, col. 85. L’au­ teur anonyme de l’ouvrage : De oocalione gentium dit encore : « Nous croyons que le secours de la grâce n’est l 21 ENDURCISSEMENT jamais entièrement refusé à aucun homme. » L. I, c. xxi, P. L; t. i.i, col. 674. « Ces bienfaits, alors même qu’ils n’ont procuré aux pécheurs endurcis aucun remède pour leur conversion, prouvent cepen­ dant que leur endurcissement ne doit pas être im­ puté à la volonté divine, mais à leur volonté propre. » L. II, c. xiii, P. L., t. ni, col. 698. Au témoignage des Pères de l’Église s’ajoute celui des théologiens; il suffira de citer saint Thomas, le prince de la théologie. « C’est une erreur de soutenir qu’il puisse se trouver en cette vie un seul péché dont on ne puisse se repentir. D’abord parce que cela serait la négation du libre arbitre, ensuite parce que cela détruirait la vertu de la grâce qui peut exciter des sentiments de pénitence dans le cœur de tout pécheur, quel qu'il soit. Sum. theol., Ill*, q. i.xxxvi, a. 1. « Il est manifeste que l’homme n’est jamais tellement obstiné dans le mal qu’il ne puisse coopérer à son relèvement. La passion, en effet, peut être brisée et réformée, les mauvaises habitudes ne corrompent jamais totalement le cœur, la raison n’adhère jamais à l’erreur avec une pertinacité telle qu’elle ne puisse s’en déprendre par mie étude appropriée. » Quasi. disp. De veritale, q. xxiv, a. 11. Donc si, dans le cœur du pécheur endurci, « les mouvements vers le bien sont affaiblis,» il n’en demeure pas moins» qu’il peut y donner son consentement s’il le veut. » Sans doute, on trouve parfois dans les écrits des Pères des expressions de ce genre : « l’homme peut tomber dans le péché par manque de grâce; » mais il s’agit—etle contexte l’indique — de la grâce effi­ cace, d’une grâce abondante, de celle que l’auteur inconnu du De vocatione gentium appelle misericordiam specialem par opposition à benignitalem generalem, c’est-à-dire la grâce suffisante, que Dieu ne refuse à personne, 1. II,c.xxv, xxxi, P. L., t. li,co1. 710sq.,716. 3° Arguments de raison Idéologique. — 1. Dieu veut, d’une volonté positive et agissante, le salut de tous les hommes. I Tim., n, 4 sq. Or, s’il excluait le pécheur endurci de toute grâce, même de la grâce médiatement suffisante, il n’aurait plus cette volonté positive et agissante de sauver tous les hommes. De cette volonté salvifique universelle de Dieu, il suit que Dieu veut que nous priions pour tous les hommes sans exclure personne, il suit encore que Dieu accorde à tout homme, et donc au pécheur endurci, la grâce de la prière. C'est ce que remarque saint Augustin : 11 reste toujours au pécheur la volonté de prier, volonté qui est un fruit de la grâce. Petraei., 1. I, c. xv, n. 4, P. L., t. xxxii, col. 609. 2. C’est pour le pécheur une obligation grave de faire pénitence, de se convertir, de revenir à Dieu. L’Écriture sainte est pleine des exhortations que Dieu fait au pécheur de se convertir. 11 suffit de lire les textes cités plus haut. D’autre part, nous savons par la con­ damnation de l’hérésie de Pélage que, sans le. secours de la grâce surnaturelle, l’homme est incapable d'opé­ rer sa conversion salutaire. Il ne peut donc se faire que le pécheur endurci se trouve privé de toute grâce, il ne saurait être responsable de ce triste état et jus­ ticiable de la colère divine, s’il n’avait pas le pouvoir de se convertir, et ce pouvoir suppose la grâce. 3. L’Église oblige tous les pécheurs sans exception à confesser une fois l’an leurs péchés et à recevoir la sainte eucharistie. Mais le pécheur, pour recevoir ces deux sacrements, doit préalablement effectuer une conversion sincère, se repentir de scs péchés et revenir à Dieu. Tout cela postule le secours divin et le com­ mandement de l’Église, sous peine d’être impie et sacrilège, suppose donc que le; pécheur endurci n’est pas privé de toute grâce. IV. Objections. — Contre la doctrine catholique que nous avons exposée jusqu’à présent, on propose 22 un certain nombre d’objections tirées de la sainte Écriture et de saint Augustin. Voici les principales : 1° Écriture sainte. — 1. Exod., x, 1 : « Dieu dit : j’ai endurci le cœur de Pharaon et des Égyptiens, afin de faire des miracles sur eux et d’apprendre aux Israé­ lites que je suis le Seigneur. » C’est le propre non seu­ lement de l’hébreu, mais de toutes les langues, d’expri­ mer comme cause ce qui n’est qu’occasion. On dit d’un homme qui déplaît qu’il donne de l’humeur, qu’il fait enrager; d’un père trop indulgent qu’il pervertit et perd ses enfants; souvent c’est contre leur inten­ tion; iis n’en sont donc pas la cause, mais seulement l’occasion, de même les miracles de Moïse et les plaies d’Égypte étaient l’occasion et non la cause de l'endur­ cissement de Pharaon. La patience de Dieu produit souvent le même effet sur les pécheurs, Dieu le pré­ voit, le prédit, le leur reproche; ce n’est donc pas lui qui est la cause directe. Il pourrait l’empêcher sans doute, mais l’excès de leur malice n’est pas un titre pour engager Dieu à leur donner des grâces plus fortes et plus abondantes. Il les laisse donc s’endurcir, il ne les en empêche point, c’est tout ce que signifie l’expression endurcir les pécheurs. C’est dans le même sens qu’il est dit, dans les Livres saints et dans les écrits des Pères, que Dieu abandonne les pécheurs, qu’il délaisse les nations infidèles, qu’il livre les impies à leur sens réprouvé, etc. Cela ne signi­ fie point que Dieu les prive absolument de toute grâce, mais qu’il ne leur en accorde pas autant qu’aux justes; qu’il ne leur donne pas autant de secours qu’il l’a fait autrefois, ou qu’il ne leur donne pas des grâces aussi fortes qu’il le faudrait pour vaincre efficacement leur obstination. En effet, c'est un usage, commun dans toutes les langues, d’exprimer en termes absolus ce qui n’est vrai que par comparaison. Ainsi, lorsqu’un père ne veille plus avec autant de soin qu’il le faisait autre­ fois, ou qu’il le faudrait, sur la conduite de son fils, on dit qu’il l’abandonne, qu’il le livre à lui-même; s’il témoigne à l’aîné plus d’affection qu’au cadet, on dit que celui-ci est délaissé, négligé, pris en aversion, etc. Ces façons de parler ne sont jamais absolues, mais per­ sonne n’y est trompé, parce que le sens relatif est consacré par l’usage. On doit raisonner de même sur les textes où il est dit que Dieu aveugle les pécheurs, puisque l’Écriture nous enseigne qu’ils sont aveuglés par leur propre malice. Sap., n, 21. « Dieu, dit encore saint Augustin, aveugle et endurcit les pécheurs en les abandonnant, et en ne les secourant pas. » in Joa., tr. LUI, n. 6, P. L., t. xxxv, col. 1776. Or, nous venons de voir en quel sens Dieu les abandonne et ne les secourt pas. 2. Mais il y a quelques-uns de ces passages qui méritent une attention particulière. Dans Isaïe, vr, 9, Dieu dit au prophète : Va et dis à ce peuple : Écoutez et n’entendez pas, voyez et gardez-vous de connaître. Aveugle le cœur de ce peuple, appesantis ses oreilles et ferme-lui les yeux de peur qu’il ne voie, n’entende, ne comprenne et ne se convertisse et que je ne le guérisse. » Isaïe n’avait certainement pas le pouvoir de rendre les Juifs sourds et aveugles; mais Dieu lui ordonnait de leur reprocher leur endurcissement et de leur prédire ce qui arriverait. Ainsi, aveugle ce peuple signifie simplement : dis-lui et reproche-lui qu’il est aveugle. L’Évangile fait plus d’une fois allusion à cette prophétie. Dans saint Matthieu, xin, 13, Jésus-Christ dit des Juifs : « Je leur parle en paraboles, parce qu’ils regardent et ne voient pas, ils écoutent et ils n’en­ tendent ni ne comnrennent pas. Ainsi s’accomplit en eux la prophétie d’Isaïe qui a dit : Vous écouterez et n’entendrez pas, etc. En effet, le cœur de ce peuple est appesanti, ils écoutent grossièrement, ils ferment 23 ENDURCISSEMENT les yeux de peur de voir, d’entendre, de comprendre, de se convertir et d’être guéris. » Dans saint Marc, iv, 12, le Sauveur dit à ses disciples: « Il vous est donné de connaître les mystères du royaume de Dieu; mais pour ceux qui sont dehors, tout se passe en paraboles, afin que voyant ils ne voient pas, qu’écoutant ils n’entendent pas, qu’ils ne se convertissent pas et que leurs péchés ne leur soient pas remis. » Dans saint Jean, xn, 39, il est dit des Juifs que, malgré la grandeur et la multitude des miracles de Jésus-Christ, « ils ne pouvaient pas croire, parce qu’Isaïe a dit : il a aveuglé leurs yeux et endurci leur cœur, de peur qu’ils ne voient, n’entendent, ne se convertissent et que je ne les guérisse. » Saint Paul applique encore aux Juifs cette prophétie. Act., xvin, 25; Rom., xi, 8. Il suffit de comparer ces divers passages pour en comprendre le vrai sens ; saint Matthieu s’est exprimé d’une manière qui ne fait aucune difficulté; mais, comme le texte de saint Marc paraît plus obscur, les incrédules s’y sont attachés, et ils en concluent que Jésus-Christ parlait exprès en paraboles, afin que les Juifs n’y entendissent rien et refusassent de se con­ vertir. a) 11 est clair qu’au lieu de lire dans le texte afin que, il faut traduire : de manière que : c’est la signifi­ cation très ordinaire du grec tva et du latin ut et cette traduction fait déjà disparaître la plus grande difficulté. « Pour ceux qui sont dehors tout se passe en paraboles, de manière que, voyant, ils ne voient pas, etc. » C'est précisément le même sens que dans saint Matthieu. b) Il n’est pas moins évident que des paraboles, c'est-à-dire des comparaisons sensibles, des apologues, des façons de parler populaires et proverbiales, étaient la manière d’instruire le plus à la portée du peuple, et la plus capable d'exciter son attention : non seule­ ment c’était le goût de la méthode des anciens, et sur­ tout des Orientaux, mais c’est encore aujourd’hui le genre d’instruction que le peuple saisit le mieux. Ce serait donc une absurdité de supposer que JésusChrist s'en servait, afin de n’être ni écouté, ni entendu. c) Pourquoi était-il donné aux apôtres de connaître les mystères du royaume de Dieu, et pourquoi cela n’était-il pas accordé de même au commun des Juifs? Parce que les apôtres interrogeaient leur Maître en particulier, afin d’apprendre de lui le vrai sens des paraboles; l’Évangile leur rend ce témoignage. Les Juifs,au contraire, s’en tenaient à l'écorce du discours, et ne se souciaient pas d’en savoir davantage. Loin de chercher à se mieux instruire, ils fermaient les yeux, ils se bouchaient les oreilles, parce qu’ils refusaient de se convertir. Tout sc passait donc en paraboles, à leur égard; ils se bornaient là et n’allaient pas plus loin, de manière qu’ils écoutaient sans rien com­ prendre, etc. C’était donc un juste reproche que Jésus-Christ leur faisait, et non une tournure mali­ cieuse dont il usait à leur égard. Cf. P. Lagrange, Évangile selon saint Marc. Paris. 1911. p. 95-103. Mais saint Jean dit qu'ils ne pouvaient pas se con­ vertir. · Si l’on me demande, dit à ce sujet saint Augustin, pourquoi ils ne le pouvaient pas, je réponds d’abord, parce qu’ils ne. le voulaient pas. » In Joa., tr. LUI. n. 6, P. L., t.xxxv, col. 1776. En effet, lorsque nous parlons d’un homme qui a beaucoup de répu­ gnance à faire une chose, nous disons qu’il ne peut pas s’y résoudre, cela ne signifie point qu’il n’en a pas le pouvoir. A la vérité, saint Jean semble attribuer cette incré­ dulité à Dieu lui-même : Il a aveugle leurs yeuxet en­ durci leur coeur, etc. Mais cet évangéliste savait que le passage d’Isaïe était très connu, qu’il n’était pas nécessaire de copier servilement la lettre, pour en 24 faire prendre le sens. Or, nous avons vu que dans ce prophète, aveugle ce peuple, signifie : déclare-lui qu'il est aveugle et reproche-lui son aveuglement. On expliquera de la même manière Amos, i, 3; Heb., xn, 19; II Mach., ix, 13. 2° Saint Augustin. — 1. A la vérité, saint Augus­ tin répète en plusieurs endroits que Dieu a voulu l’endurcissement des pécheurs, mais, par là, il entend que Dieu l’a permis, ne l’a pas empêché. Il dit que Pharaon s’endurcit lui-même, et que la patience de Dieu en fut l’occasion. Liber de gratia et libero arbi­ trio, η. 45, P. L., t. xliv, col. 906; Serni., lvii, n. 8, P. L., t. xxxviii, col. 390; In ps. civ, n. 17, col. 1398. « Dieu, dit-il, endurcit, non en donnant de la malice au pécheur, mais en ne lui faisant pas miséricorde. Epist., cxciv, ad Sextum, c. ni, η. 1, P. L., t. xxxm, col. 871. » Ce n’est donc pas qu’il lui donne ce qui le rend plus méchant, mais c’est qu’il ne lui donne pas ce qui le rend mjilleur. Ad Simplicianum, q. n, n. 15, P. L., t. xn, col. 119. « C’est-à-dire une grâce aussi forte qu’il la faudrait pour vaincre son obstination dans le mal. » In Joa., tr. LUI, n.6 sq., P. L.,t. xxxv, col. 1776. En cela même consiste l’acte de puissance que Dieu exerce pour lors; cette puissance ne brille nulle part avec plus d’éclat que dans la distribution qu’elle fait de ses grâces en telle mesure qu’il lui plaît. « Pélage, dit-il, nous répondra peut-être que Dieu ne force personne au mal, mais qu’il abandonne seulement ceux qui le méritent, et il aura raison. » De natura et gratia, c. xxm, n. 25, P. L., t. xliv, col. 259. C’est par ces passages qu’il faut expliquer ce qui paraîtrait plus dur dans d’autres endroits des ouvrages de ce Père. Lorsqu’on objecte à saint Prosper que, selon saint Augustin, Dieu pousse les hommes au péché, il répond que c’est une calomnie. «Ce ne sont pas là, ditil, les œuvres de Dieu, mais du diable, les pécheurs ne reçoivent pas de Dieu l’augmentation de leur iniquité, mais ils deviennent plus méchants par eux-mêmes. » Ad capit. Gallor., resp. 11 et sent. 11, P. L., t. Li, col. 72. 2. Saint Augustin, Expositio quarumdam proposil. in Epist. ad Rom., c. lxii, P. L., t. xxxv, col. 2080, s’exprime en ces termes au sujet de l’endurcisse­ ment de Pharaon :« Le refus d’obéissance ne saurait lui être imputé, puisqu’un cœur endurci ne peut obéir, mais par son infidélité précédente il a mérité son état d’endurcissement, et ce péché d’infidélité lui est imputé. » Mais, dans ce passage, saint Augustin s’appuie sur une théorie erronée de 1’initium fidei qu’il a rétractée et condamnée dans la suite. Soutenant l’erreur des semipélagicns que l’initium fidei n’est pas un don de Dieu, mais ce par quoi nous obtenons tous les autres dons de Dieu, il enseigne dans le traité même d’où est tirée l’objection que si les bonnes œuvres que nous faisons avec le secours divin nous sont légi­ timement imputées, toutefois l’acte de foi doit nous être imputé à un titre spécial. Il provient, en effet, exclusivement de nous et il est le principe des autres actes surnaturels. Or, cette doctrine fausse, qu’il a lui-même formellement condamnée, saint Augustin la con firme par l’exemple de Pharaon. On doit imputer à Pharaon le premier péché qui a mérité son endurcis­ sement. mais non pas les péchés consécutifs à l’endur­ cissement. Ceci doit être entendu de cette imputation spéciale que saint Augustin attribuait à l’initium fidei et puisque le saint docteur a reconnu, rétracté et condamné son erreur sur l’initium fidei, l’application faite à l’endurcissement de Pharaon tombe d’ellemême. Voir t. i, col. 2378 2380. 2407-2408. Consulter les traités de la grâce A l’article Distribution des grâces. C. ANTOINE. 25 ÉNÉE — ENFANTS (DEVOIRS ENVERS LEURS PARENTS) ÉNÉE, évêque de Paris, mort le 25 décembre 870. Il était chancelier de Charles le Chauve et il avait été loué, pour les services rendus à l’Église dans cette charge, par les évêques de la province de Sens,Episl., xcix, P. L., t. cxix, col. 574, lorsque, en 853, il fut choisi pour gouverner le diocèse de Paris. Il assista à presque tous les synodes qui se tinrent à cette époque dans l’empire des Francs, et ce fut lui que les évêques de la province de Sens, pour satisfaire aux désirs du pape Nicolas Ier, désignèrent pour venger l’Église romaine des accusations de Photius et de ses par­ tisans. Dans ce but, Énée composa, en 868, un traité Adversus Græcos, qui est un recueil de textes des Pères et des écrivains ecclésiastiques en faveur de la doctrine et des coutumes des Occidentaux. Cette lettre fut publiée par dom d’Achery, Spicilegium, 13 in-4°, Paris, 1655-1677, t. vu a, p. Isq.; 3 in-fol., Paris, 1723, t. i, p. 113-148. Elle est reproduite dans P. L., t. cxxi, col. 685-762. Fabricius, Bibliotheca latina mediœ œtatis, in-8°, 1858, t.i, p. 25; Histoire littéraire de la France, t. v, p. 386; dom M. Félibien, Histoire de la ville de Paris, 5 in-fol., Paris, 1725, t. i, p. 95; Gallia Christiana, in-fol., Paris, 1744, t. vu, col. 33; dom Ceillier, Histoire générale des auteurs ecclésiastiques, in-4°, 1754, t. xix, p. 216; Hurter, Nomen­ clator, 3· édit., 1903, t. I, col. 786. B. Heurtebize. ENFANTS (Devoirs envers leurs parents). — I. Vertu. IL Précepte. III. Pratique. I. Vertu. — L’ensemble des devoirs des enfants envers leurs parents forme l’objet de la piété filiale, vertu qui se rattache à la justice comme partie potentielle. Cf. Thomas, Sum. theol., II» II·', q. ci, a. 1, 2. Aucun bien d’ordre purement naturel ne saurait égaler le bienfait de l’existence qu’après Dieu nous devons à nos parents; voilà pourquoi la piété filiale, quel que soit son dévouement, est incapable d’acquitter complètement la dette que nous avons contractée à l’égard de nos parents. Dans la classification des ver­ tus, la piété filiale est donc rangée parmi les annexes ou parties potentielles de la justice. Parentibus, dit saint Thomas, non potest secundum aequalitatem recompensari quod eis debetur, ut patet per Philosophum in VIII Ethicorum. Et sic adjungitur pietas justiliæ. Sum. theol., 11» 11»', q. lxxx, a. unicus. Sans doute, si un fils sauve la vie à ses parents, il leur rend, en quelque sorte, ce qu’il a reçu d’eux. Cependant, s’il conserve à ses parents la vie corporelle, ce n’est pas à lui, à vrai dire, qu’ils doivent l’existence; tandis que, sans ses parents, le fils n’aurait jamais existé. 11 n’y a donc pas, même dans ce cas, parfaite réciprocité entre le fils et les parents. Il en serait autrement, et même on serait en droit de dire que les parents ont reçu de leur enfant plus qu’ils ne lui ont donné, si celui-ci leur pro­ curait des biens de l’ordre surnaturel, si, par exemple, il les éclairait des lumières de la vraie foi, et les récon­ ciliait avec Dieu. Marc, Institutiones morales, n. 688. La piété filiale se manifeste, selon les circonstances, par divers actes, tels que témoignages d’amour et de respect, obéissance, assistance. Notons que l’amour inspiré par la piété filiale diffère de l’amour de charité. La piété filiale nous fait aimer nos parents en tant que nous leur devons le bienfait de l’existence. Par la cha­ rité, nous aimons le prochain, y compris nos parents, propter Deum, et in quantum ordinantur ad Deum. Voir t. n, col. 2256-2257. Il va sans dire que la piété fi­ liale, comme les autres vertus morales, peut être in­ formée par la charité. IL Précepte. — Les principaux devoirs des en­ fants envers leurs parents découlent, comme conclu­ sions immédiates, des premiers principes du droit naturel; aussi n’ont-ils jamais été complètement ignorés, même des peuples les plus barbares. 26 La loi naturelle devait trouver son expression dans le décalogue. Les devoirs des enfants envers leurs pa­ rents sont l’objet du quatrième commandement qui est formulé en ces termes dans la loi donnée par Dieu à Moïse : Honora patrem tuum et matrem tuam, ut sis longævus super terram, quam Dominus Deus tuus dabit tibi. Exod.,xx, 12. Le même précepte est énoncé dans le Deutéronome, v, 16. Ce n’est pas sans raison que le texte sacré se sert de l’expression que la Vul­ gate traduit par honora. Scite autem in lege, lisonsnous dans le catéchisme du concile de Trente, posita est honoris vox, non amoris, aut metus, etiam si vald amandi ac metuendi parentes sint. Etenim qui amat non semper observat et veneratur : qui metuit non semper diligit : quem vero aliquis ex animo honorat, item amat et veretur. Catechismus adparochos, De quarto praecepto. On pourrait citer une foule de passages des livres tant de l’Ancien que du Nouveau Testament où il est question des devoirs des enfants; les livres sapien­ tiaux, entre autres, y reviennent très souvent. Voir Exod., xxi, 15; Dent., xxi, 18-21; xxvu, 16; Prov., I, 8; xv, 5; xix, 26; xxx, 17; Eccli., m, 8-18; vu, 30; Tob., iv, 3-4; Eph., vi, 1-3; Col., m, 20. NotreSeigneur lui-même a rappelé le quatrième précepte, en le dégageant de certaines fausses interprétations des scribes et des pharisiens. Matth., xix, 19; xv, 3-7. Au précepte et à l’exhortation les Livres saints joignent la leçon de l’exemple. L’histoire de Cham et celle d’Absalom nous montrent comment sont punis les enfants qui manquent de respect envers leurs pa­ rents, ou se révoltent contre eux. Gen., rx, 22-27; II Reg., xviii, 14. Nous voyons dans la Genèse le prix que les anciens patriarches attachaient à la bé­ nédiction paternelle, xxvu; xlviii. De beaux mo­ dèles d’obéissance et de respect à l’égard des parents nous sont donnés par Isaac, Joseph, Salomon, le jeune Tobie, les Réchabites. Gen., xxii, 2-11; xlv, 3; III Reg., n, 19; Tob., v; Jer., xxxv, 1-12. Les devoirs des enfants intéressent le législateur civil par les côtés où ils touchent à l’ordre public. Aussi les codes anciens et modernes s’en sont-ils occupés, et ils ont édicté diverses prescriptions qui interprètent d’une manière plus ou moins heureuse le droit naturel et divin, notamment en ce qui concerne le respect et l’assistance dus aux parents. Code civil français, art. 205 sq. III. Pratique. — 1° Amour et respect. — Les en­ fants doivent aimer sincèrement et du fond de leur cœur ceux à qui ils sont redevables du bienfait de la vie et de l’éducation. Celui qui serait assez dénaturé pour souhaiter du mal à ses parents, pour leur causer une peine injuste, pécherait contre la charité et contre la piété filiale. Marc, Institutiones morales, Rome, 1911, t. i, n. 694. A l’amour doit se joindre le respect extérieur. C’est un point qui se recommande tout spécialement à l’attention des prédicateurs et des catéchistes. la notion du respect étant, de nos jours, fort affaiblie. L’irrévérence à l’égard des parents peut aller facile­ ment jusqu’au péché mortel. Ainsi, à moins qu’ils ne soient excusés par l’ignorance ou l’irréflexion, pèchent mortellement ceux qui adressent à leurs pa­ rents des propos gravement injurieux. On exagérerait cependant en taxant de péché mortel celui qui, par étourderie, se permettrait de contrefaire ses parents, ou de tenir sur leur compte des propos un peu irré­ vérencieux, surtout si c’était en leur absence. Il va sans dire qu’ils pèchent gravement ceux qui ont la criminelle audace de frapper leurs parents ou même de lever la main contre eux. On excuse cepen­ dant celui qui se trouverait dans un cas de légitim·. défense, ou qui, pour donner les soins nécessaires a des parents tombés dans l’enfance ou la démence 21 ENFANTS (DEVOIRS ENVERS LEURS PARENTS) ENFER 28 serait obligé de les rudoyer un peu. « On ne peut, dit 3° Assistance. — Aux devoirs de la piété filiale, Berthier, excuser ceux qui, par mépris ou par malice, dont il vient d’être question, il faut ajouter l’assis­ frappent leurs parents ivres ou privés de raison; il tance corporelle et spirituelle. Les enfants ne doivent en serait autrement si des traitements un peu rudes pas se décharger sur l’Etat ou sur les communes du étaient nécessaires pour les contenir. » Abrégé de théo­ soin de leurs parents pauvres, âgés ou infirmes; c’est logie dogmatique et morale, n. 2393. On comprend que, à eux qu’incombe, sous ce rapport, la première et même dans ces douloureuses circonstances, il faut y principale obligation. « Ils pèchent au moins contre la aller le plus doucement et le plus charitablement pos­ piété, dit Berthier, ceux qui ne les visitent pas (leurs sible. parents), ou ne les soignent pas dans leurs infirmités « C’est manquer gravement au respect qu’on doit ou leur vieillesse, qui leur refusent les aliments et les à ses parents, écrit Gousset, que de leur intenter des choses nécessaires à la vie selon leur condition, qui procès, de les poursuivre devant les tribunaux. Ce­ n’ont pas soin, dans une maladie grave, de leur faire pendant comme les intérêts du père et du fils sont des recevoir à temps les sacrements, qui ne leur font pas intérêts distincts, si le père commettait une injustice faire des funérailles selon leur condition, qui ne prient envers son fils, celui-ci, après avoir tenté sans succès pas pour eux après leur mort, et ne font dire aucune tous les moyens de conciliation, pourrait réclamer messe pour le repos de leur âme. » Abrégé de théologie, l’intervention du juge sans manquer à son père. » Cours n. 2392. De nos jours, ils sont, hélas 1 trop nombreux de théologie morale, t. i, p. 259. ceux qui paraissent ne point se soucier des intérêts Enfin, se rendent coupables d’un impardonnable spirituels de leurs parents, et attendent le dernier manque d'égards les parvenus qui, par orgueil, af­ moment avant de leur procurer les secours de la reli­ fectent de ne pas reconnaître des parents pauvres ou gion. C’est aux pasteurs des âmes à combattre éner­ mal vêtus. On excuse cependant celui dont les parents, giquement une si funeste négligence. dit saint Alphonse, aliquo infami crimine essent no­ tati. Il en est de même de ceux qui, vu certaines cir­ Outre les auteurs cités dans le corps de l’article, voir constances, ne peuvent saluer leurs parents, ou leur Sénèque, De beneflc., 1. III, c. xxxvnt; S. Basile, In Hexaemeron, homil. ix, n. 4, P. G.,t. xxix, col. 196-197 ; Buadresser la parole sans s’exposer à de graves inconvé­ nients. S. Alphonse, Theologia moralis, 1. Ill, η. 334. scus, Viridarium, Paris, 1896, t. n, p. 343-366; S. Al­ 2° Obéissance. — Mais les parents ne sont pas seu­ phonse de Lignori, Œuvres ascétiques, trad. Dujardin, t. xvi, 463-177 ; Ballerini. Opus theologicum. Prato, 1890, t. ii, lement revêtus d'une dignité qui commande le res­ p. p. 564-571; Lehmkuhl, Theologia moralis, part. I, 1. Il, pect, ils possèdent une autorité à laquelle est due div. Ill, tr. I, c. I, § 2, 5’ édit., Fribourg-en-Brisgau, 1888, l’obéissance. Les enfants, tant qu’ils restent sous la t. I, p. 467-471. dépendance de leurs parents, sont tenus de leur obéir L. Desbrus. en toutes les choses honnêtes et licites qui sont du ENFER. Le mot enfer vient du latin infernus, qui, ressort de l’autorité paternelle. d’après sa racine, désigne des lieux inférieurs, bas, L’objet propre et direct de l’autorité paternelle est souterrains. De même sens que le latin infernus, le gouvernement de la maison et l’éducation des en­ sont les mots Ilote, caverne, Hell, Hôlle, etc., des fants. Ceux qui, en cet ordre de choses, refusent de langues germaniques. C’est encore une idée analogue se conformer à la volonté de leurs parents com­ qu’exprime le grec ϊδης, de à privatif et 13 (tôetv), voir: mettent certainement un péché spécial contre l’obéis­ lieu invisible, ténébreux. Cf. J. Hontheim, Hell, dans sance. En est-il de même si ce que commandent les The catholic encyclopedic, New-York, 1910, t. vu, parents est déjà prescrit par la loi divine ou ecclé­ p. 207. siastique? Un jeune homme, par exemple, malgré la La signification primitive de l’hébreu, Se’ôl, tsi1, défense de sa mère, profère des paroles impies ou li­ est discutée. Autrefois, en effet, on le faisait générâcencieuses. La désobéissance constitue-t-elle dans ce 1 leinent venir de Sâ'al, bs-i-'iïü, fodit, excavit, ca-t -T cas une circonstance qu’il faille nécessairement faire connaître en confession? Les auteurs ne sont pas verne souterraine; ainsi Gescnius, Thesaurus; Fürts, Handworterbuch, etc. Cf. Gen.,xxxvn, 35;Num.,xvi, d’accord à ce sujet. Voir Marc, Institutiones morales, 30; Dcut.,ΧΧΧΠ,22; Job,x, 21,22; xvn, 13,16;xiv, n. 697; Tanquerey, Synopsis theologiœ, t. ni, p. 38. Les enfants doivent obéir à leurs parents en tout 21,etc. ;Ps. lxxxv, 13; cxxxvm,8;Prov.,xv,24; Am., ce qui n’est pas contraire à la loi de Dieu, sauf toute­ ix, 2; Is., xiv, 9; lvii, 9; Ezech., xxxi, 15; xxxn, fois pour le choix d’un état de vie. La fonction d’édu­ 21 : tous textes qui confirment cette étymologie. cateurs, qui est celle des parents, ne leur confère pas D’autres préféraient la racine Sa’al, bxcf, poposcit, le droit de disposer d’une manière absolue et irrévo­ lieu insatiable, dévorant tous les hommes. Prov., cable de la personne de leurs enfants. Post annos xxvii, 20; xxx, 16; Is., v, 14; Ps. vi, 6; lxxxix, 49. pubertalis, dit saint Thomas, quilibet ingenuus liber­ Cf. A. Wabnitz, art. Enfer, dans Encyclopédie des tatem habet quantum ad ea quæ pertinent ad disposi­ sciences religieuses, de Lichtenberger, Paris, 1878, t. iv, tionem sui status, praesertim in iis qute sunt divini ob­ p.425; P. M. Hetzenauer, Theologia biblica, Fribourgsequii. Sum. llieol., 11“ II®, q. clxxxiv, a. 6. en-Brisgau, 1908,1.1, p. 613. Actuellement, plusieurs Cependant, avant de faire le choix qui fixera son assyriologues préféreraient l’origine assyrienne, Stïàlu, avenir, un enfant consciencieux et respectueux se qui renferme une allusion à la divination par les fait généralement un devoir de consulter ses parents. morts ; le Se'ôl primitivement aurait donc été le lieu A moins de circonstances exceptionnelles, on ne sau­ des morts ayant pouvoir de divination, puis de tous rait approuver ceux qui se marient sans le consente­ les morts. Encyclopaedia biblica, art. Sehol, Londres, ment de leurs parents. Quant à ceux qui sont appe­ 1903, t. iv, col. 4453, avec références. La question lés à l’état ecclésiastique ou religieux, il sera souvent d’étymologie est importante pour déterminer l’ori­ utile de leur rappeler que les parents, même les plus gine des croyances. C’est ainsi que R. H. Charles, chrétiens, peuvent se laisser aveugler par une affec­ Eschatology, dans Encyclopaedia biblica,Londres, 1901, tion trop naturelle, au point de faire une injuste oppo­ t. n, col. 1335 sq., exploite cette dernière étymologie sition à la vocation de leurs enfants. · Si, dit saint Al­ en faveur de la théorie rationaliste sur l’origine de phonse, un jeune homme est appelé à l’état religieux, l’eschatologie juive. C’est à tort, car, dans la Bible, et que ses parents s’y opposent, il doit préférer la jamais, comme le montrent les textes cités plus haut, volonté de Dieu à celle de ses parents. » Pratique de on ne rencontre Se’ôl avec ce sens radical, s’il l’a jamais eu, et la Bible nous reporte aux origines du l'amour envers Jésus-Christ, c. vu. 29 ENFER DANS L’ÉCRITURE SAINTE peuple hébreu. Cependant, lorsque Dieu instruisit son peuple, les esprits n’étaient pas à l’état de table rase. Ils avaient les idées de leur pays d'origine et la révélation divine aurait pu s’y grelïer, en dissipant progressivement les ténèbres et en projetant sur la vérité une plus vive lumière. Il n’y aurait donc rien d’étonnant que les conceptions primitives des Hébreux sur le séjour d’outre-tombe et les mots qui les expri­ maient aient eu des rapprochements et la même si­ gnification que les idées et les termes chaldéens, Abraham étant sorti d’Ur en Chaldée. D’autre part, même en adoptant la première signi­ fication, Se’ôl (Septante : &δης; Vulgate : infernus) ne signifie pas davantage enfer au sens strict, lieu de damnation, maisdemeure des morts en général, justes et impies. Cf. par exemple, Gen., xxxvn, 35; Num., xvi, 30. Et cela avec raison, car, avant l’ascension de Jésus-Christ, aucune âme ne pouvait entrer au ciel; on pouvait donc dire que tous les morts étaient en un même lieu, loin du ciel et de la surface de la terre. Dans le Nouveau Testament, la même conception du Se’ôl est gardée dans tous les textes qui décrivent l’au-delà en son état primitif, avant les changements opérés par le Christ. Ainsi dans la parabole de Lazare et du mauvais riche, celui-ci est enseveli dans 1’άδης, celui-là est porté dans le sein d’Abraham, les limbes, Luc., xvi, 22, mais les deux régions semblent faire partie d’un même lieu. Voir t. i, col. 111-115. Act., n, 21 ; Eph., iv, 9 ; I Pet., ni. 19. C’est dans le même sens qu’il est parlé de la descente de Jésus-Christ aux enfers. La rédemption et l’ascension bouleversent l’économie ancienne; dans le Se'ôl antique, il ne reste plus que les pécheurs et spécialement les damnés; l’enfer des damnés reçoit alors un nom spécial géhenne, γέεννα, d'sh’j, gé-hinnôm. L’origine du mot est donc hébraïque. En hébreu, il signifie : vallée de Hinnôm; pn disait aussi gé-ben-hinnôm : vallée du fils d’Hinnom.ou encore gé-benon-hinnôm : vallée des fils d’Hinnom. Hinnom doit être un nom propre, celui de quelque propriétaire ancien pas autrement connu. Cette vallée était un ravin au S.-O. de Jéru­ salem. Cf. Hagen, Lexicon biblicum, t. n, p. 179; Dictionnaire de la Bible de M. Vigoureux, art. Géennomet Géhenne, t. n, col. 153-155; Wilke-Grimm; sur­ tout G. Warren. Hinnom, dans Dictionary of the Bible, Édimbourg, 1902, t. il, p. 385-388. Sous les rois impies Achaz et Manassé, IV Reg., xxm, 10; Jer., xxxii, 35; II Par., xxxm, 6, les Juifs y avaient immolé leurs enfants à Moloch dans les brasiers de Tophet. Josias rendit ce lieu impur en y faisant jeter des immondices de tous genres, cadavres, etc., IV Reg., xxm, 10, et cette pratique ayant continué après lui, ce lieu devint comme la sentine de Jérusalem; des feux y brûlaient en conséquence presque perpétuelle­ ment pour consumer ces pourritures. Aussi, dès le temps d’Isaïe, la lugubre vallée devint la figure de l’enfer, Is., lxvi, 24, et fut appelée « géhenne du feu ». Jésus-Christ n’a donc pas créé le mot, ni sa signifi­ cation infernale; il en a fait seulement un large usage, parce que le ravin ténébreux et maudit, avec ses cadavres lentement dévorés par les vers, ou brûlés sur des bûchers sans fin, était un emblème expressif du véritable enfer; l’enfer était cela, mais pour tou­ jours ; un ver qui ne meurt pas, un feu qui ne s’éteint pas. Ce lieu est encore nommé abîme, Luc., vin, 31; Apec., ix, 11 ; xx, 1, 3: fournaise de feu, Matth., xm, 42. 50. etc. : feu éternel. Matth.. xvnt,8; xxv,41 ; Jude, 7; étang de feu et de soufre, Apoc.. xix, 20; xx, 9, 15; xxi, 8; ténèbres extérieures, Matth., vni, 12:xxn, 13; xxv, 30;cf. II Pet., il, 17: Jude, 13; lieu de tourments, Luc., xvi, 28; perdition, deslruction, Matth., vu, 13; Phil., in, 19; I Tim., vi, 9; II Thess., i, 9; cf. Gal., I 30 vi, 8; mort, seconde mort, Rom., vi, 21 ; Apoc., n, 11 ; xx, 6,14; xxi, 8; tartare, II Pet.,n,4. Sur le vocabu laire biblique de l’enfer, voir Salmond, art. Hell, dans Dictionary of the Bible, t. n, p. 343 -346. Nous étudierons successivement l’enfer : 1° dans l’Écriture; 2° d’après les Pères; 3° d'après les théo­ logiens; 4° d’après les opinions erronées; 5° d’après les décisions de l’Église; puis, nous exposerons : 6° la synthèse de l’enseignement théologique sur l’enfer. I. ENFER DANS L’ÉCRITURE SAINTE. — I. Dans l’Ancien Testament. II. Dans le Nouveau. I. Dans l’Ancien Testament. — 1° Pentateuque, Juges, Bois. — Comme chez tous les peuples, la croyance à l’au-delà fait partie essentielle de la re­ ligion hébraïque primitive. Cet au-delà est un lieu et un état. Le lieu, comme il a été expliqué plus haut, est appelé Se’ôl, caverne souterraine, englou­ tissant tous les morts. Ce lieu est certainement distinct du tombeau. Pour sa description générale ainsi que celle de l’état commun de ses habitants, voir F. Vigouroux, La Bible et les découvertes modernes. 6e édit., Paris, 1896, t. iv, p. 576-584; Diclionnaire de la Bible de M. Vigouroux, art. Enfer, t. u, col. 1792-1795; J. Touzard, dans la Revue biblique, 1898, p. 212-217. Nous ne nous occuperons ici que de l’enfer au sens strict, c’est-à-dire du lieu et de l’état des âmes en état de péché mortel après la mort. L’état des âmes dans le Se’ôl fut d’abord chez les Hébreux très obscur. Que peut, en effet, dire de cer­ tain la raison sur cet état? La raison, non éclairée par la révélation divine, est impuissante à le connaître clairement; l’expérience de l’humanité dans toutes les religions anciennes le montre bien. Or, l’exercice de la raison était peut-être moins développé chez le» Juifs en général que chez beaucoup d’autres peuples. Race toute positive et toute pratique, race très jalouse et très exclusiviste au point de vue de la natio­ nalité, les Juifs primitifs n’étaient que très peu aptes à réfléchir et à spéculer sur l’au-delà individuel. Ils croyaient à l’autre monde, mais ils pensaient surtout à celui-ci pour y chercher le bonheur personnel et la prospérité nationale. Voir en particulier cette oppo­ sition entre l’eschatologie individuelle et l’eschato­ logie nationale, mise en relief jusqu’à l’excès par P. J. Toner, The catholic Encyclopedia, art. Eschatology, New York, 1909, t. v, p. 531 ; R. H. Charles, Ency­ clopedia biblica de Cheyne, art. Eschatology, Londres, 1901, t. ii, p. 1335 sq. La révélation primitive hébraïque n’ajouta que très peu de chose aux notions imparfaites fournies par la raison. Par suite, sous le rapport de la sanction morale dans leSe'ÔZ, la conscience juive fut d’abord très impar­ faitement éclairée.Elle avait un vif sentiment de sa res­ ponsabilité, individuelle et nationale, devant Jahv.·. Cf. Gen., m, 3-19; iv, 7, 13, 23; xn sq. : histoire d··» patriarches, Abraham, xxiv, 40; Isaac, xxxi, 48-51: Jacob, XLvn, 9, 3t; xlix, 18; Joseph, xxxix, Exod., iv, 24-26; v, 21;xv,26; xvi,6-9;xvm,16,etc.. toute la constitution théocratique d’Israël au point de vue moral, social, politique, économique même, et toute l’histoire des chutes, des châtiments et des conversions d’Israël s’avouant coupable, digne de châtiment, implorant le pardon de Dieu. Ceci à l’encontre des idées sur l’amoralisme primitif des Hébreux, dans R. H. Charles, loc. cil., col. 1335-1343. Cependant, cette responsabilité morale des Hébreux devant Jahvé était surtout à échéance terrestre. La loi, Lev., xxvi, 14-21 ; Deut., xxvm, 15-45, énumère toutes sortes de châtiments pour ceux qui trans­ gressent les préceptes divins, et les châtiments v<.·. tous terrestres, cf. Milton S. Terry, Biblical Dog- 3λ ENFER DANS L’ÉCRITURE SAINTE malles, in-8°, Londres, 1907, p. 122 sq., et il en est ainsi dans l’Ancien Testament presque jusqu’à David et aux prophètes Toutefois, pour comprendre sainement cette mentalité, il faut noter que ces sentiments contribuèrent puissamment à développer chez les Juifs un sens religieux de plus en plus profond ainsi qu’à élever peu à peu leur sens moral au-dessus d’un utilitarisme égoïste : les Juifs fidèles cherchaient le bonheur temporel, fuyaient ici-bas la vengeance divine par un fidèle service re­ ligieux, méritant les complaisances de Dieu. De sanction morale primitive dans l’au-delà, on peut trouver quelques premières traces, d’abord dans cette vague conception que le déshonneur de la vie d’ici-bas, comme l’honneur, spécialement au moment de la mort, suivent les hommes dans le Se’ôl, III Beg., n, 6, 9; puis en cette autre que l’homme libre, choisissant la vertu ou le péché, choisit aussi en fait la vie ou la mort, Deut., xxx, 15-20, expression confuse, qui, plus tard, sera toute spiritualisée, mais qui, dès maintenant, malgré certaines parties du contexte, peut difficilement être restreinte à un sens uniquement matériel. L’Épttre aux Hébreux, xi, nous donne la certitude que les patriarches et tous les Juifs fidèles croyaient en Dieu rémunérateur. Billot, De novissimis, 2° édit., Borne, 1903, p. 12-13. 11 n’en résulte pas toutefois que la masse du peuple vécût beaucoup de cette foi; aussi ne se fait-elle pas souvent jour dans son histoire. On cite souvent, en faveur de la rémunération diffé­ rente après la mort, quelques textes du Pentateuque, à première vue assez clairs, mais dont la signification semble incertaine. Les expressions : Ibis ad paires in pace, Gen., χνι, 15; Moriatur anima mea morte ju­ storum; fiant novissima mea horum similia, Num., XXIII, 10, distinguent nettement la mort des justes et celle des impies; mais cette distinction peut n’être encore que temporelle, comme dans le reste du Penta­ teuque. Ces expressions peuvent équivaloir à ces autres très fréquentes dites de la mort des patriarches à leur très grande louange : Mortuus, ou sepultus in senectute bona, plenus dierum, in pace. Gen., xv, 15, etc. Cf. A. Crampon, La Sainte Bible, Tournai, 1894, 1.1, p. 535. Les trois blasphémateurs, Coré, Dathan, Abiron, avec leurs families, furent engloutis tout à coup dans le Se'ôl; celui-ci n’est pas spécifiquement l’enfer des damnés, car ces familles comptaient des enfants innocents. Num., χνι, 27-33. Dans le cantique de Moïse, Deut., xxxn, 22, ignis succensus est in jurore meo et ardebit usque ad inferni novissima, signifie une dévastation totale, radicale, du pays occupé par les Hébreux infidèles à Dieu comme l’explique la suite, dcDOtabitque terram cum germine et montium fun­ damenta comburet. D’après le contexte, par consé­ quent,ce feu est une métaphore exprimant la rigueur des châtiments divins sur Israël coupable et il dé­ signe donc des châtiments temporels. Finalement, dans le Pentateuque, et il en est de même dans les livres de Josué, des Juges et des Bois, il n’y a aucune distinction explicite entre le sort des justes et des impies dans l’au-delà. Deux principes implicites y sont contenus seulement : celui de la responsabilité individuelle devant Jahvé et celui de l'espérance messianique individualisée. Voir t. n, col. 2475. Ces deux principes seront féconds et contri­ bueront à développer une eschatologie de plus en plus parfaite. Cf. F. Vigoureux. La Bible et les découocrtes modernes, t. rv, p. 585-592. 2° Livres moraux anciens : Job. Psaumes. Ecclesiaste, Proverbes. — C’est naturellement le spectacle de la disproportion des miseres et des vertus ici-bas qui fixa la réflexion sur les sanctions de l’au-delà. Euxmêmes justes et malh-: areux. les auteurs inspirés con­ sidérèrent d’abord les malheurs des justes. Guidés par l’inspiration et la droiture de leur conscience, ils s’élevèrent bientôt à la claire vérité : la justice com­ plète pour l’homme vertueux, et ainsi digne de bonheur, n’est pas ici-bas, mais dans l’au-delà. 1. C’est la solution de Job qui pose très explici­ tement le problème et dont tout le livre est occupé à chercher cette solution. Ses trois premiers amis défendent la théorie de la sanction exclusivement terrestre pour le péché comme pour la vertu. Fort de son innocence, Job oppose le fait, son histoire, à leurs théories*et peu à peu monte à la vérité-principe: la sanction dans l’au-delà, d’abord en désir, xiv; puis en espoir absolu, xvi, 8-xvn, 9; enfin en certi­ tude, xix, 23. Job ne traite pas directement des pé­ cheurs ni deileur châtiment après la mort. On cite par­ fois pourtant à ce sujet deux textes qui ne semblent pas probants, xxiv, 19, la Vulgate dit de l’impie : Ad nimium calorem transeat ab aquis nivium et usque ad inferos peccatum illius. Pères, théologiens, prédicateurs ont entendu ce passage de la damna­ tion éternelle, quelques-uns pour en conclure qu’en enfer il y avait non seulement le supplice du feu, mais aussi celui du froid. Mais le texte hébreu signifie simplement : le Se'ôl engloutit le pécheur comme la sécheresse et la chaleur absorbent l’eau des neiges; sanction terrestre d’une mort rapide, que de fait décrit le verset suivant, surtout dans le texte original. De même, xxxi, 12. il est dit de l’adultère, ignis est usque ad perditionem devorans, c’est-àdire jusqu’à la ruine totale terrestre, la perte de la fortune, de la famille, etc., comme l’explique la seconde partie du verset ; et omnia eradicans genimina (ses possessions). Il y acependant, dans Job, deux allu­ sions possibles au véritable enfer des méchants : xx vi, 6, le Se'ôl est distingué de Vabaddôn, ruine, destruction, ici lieu de ruine et de destruction. Cf. Prov., xv, 11 ; Ps. liv, 24. S’agit-il dans ces textes d’une distinction locale dans le Se'ôl, d'un lieu plus abyssal (cf. Job, xxviii, 14), plus destructeur pour les morts, ou d’une simple répétition synonymique, appelée par le parallélisme? Cf. xxvm, 22, où perditio semble dé­ signer le Se'ôlsimplement, xxxi, 12. La signification simplement synonymique est donnée comme certaine dans la Sainte Bible polyglotte de Vigouroux, Paris, 1902, t. ut, p. 758, 759, note sur xxvt, 6. Une autre expression a semblé à plusieurs, par exemple, à H. Martin, La vie juture, note 13, p. 547, renfermer l’enseignement clair d’un enfer de damnés. Job, xxvi, 5, dit : Ecce giganles gemunt sub aquis. Ces giganles, en hébreu rephaïm, o»ndi, dont la Bible parle sou­ vent, sont donnés comme les types des impies, révoltés contre Dieu et précipités dans le Se'ôl, évi­ demment pour leur châtiment. Cf. Baruch, in. 26-28; Prov., ix, 18; xxi, 16; Is., xiv, 9; xxvi, 14, 19; Ps. lxxxvii, 11. Mais on s’accorde maintenant à tra­ duire rephaïm par les défaillis, les ombres (ou les morts), lorsqu’il s’agit du se’ôl. Cf. Sainte Bible poly­ glotte, note sur Job, xxvi, 5. Ce dernier verset doit donc se traduire ; Voici que les morts tremblent (devant Dieu), sous les eaux (dans le Se'ôl situé sous la terre et les océans). Quant aux sombres descrip­ tions par lesquelles Job peint si vivement la terram tenebrosam et operiam mortis caligine, terram miserite et tenebrarum, ubi umbra mortis et nullus ordo, sed sempiternus horror, x, 21, 22, elles s’appliquent évi­ demment au séjour des morts, malgré leur pessi­ misme. car Job affirme en même temps qu’il est inno­ cent et qu’il marche vers cet enfer. En résumé, Job attire l’attention sur les sanctions de l’au-delà. Affirmer la récompense des justes, c’est proclamer implicitement la punition des méchants; mais l’implicite peut rester longtemps inaperçu. 33 ENFER DANS L’ÉCRITURE SAINTE 2. Une autre affirmation, implicite encore, mais plus claire, du châtiment infernal se trouve dans la doctrine du jugement divin universel, exposée dans les Psaumes, l’Ecclésiaste et les Proverbes. Ici encore pourtant il faut se rappeler que les Juifs pensaient surtout aux sanctions d'ici-bas et la plupart des textes, parlant en général du jugement divin, sont à interpréter au sens temporel. Par exemple, Ps. i, 5, non resurgent impii in judicio neque peccatores in concilio justorum..., iter impiorum peribit, sont des maximes générales qui, dans l’esprit du psalmiste, à en juger par le parallélisme du bonheur tout terrestre du juste, devaient être aussi entendues de la ruine terrestre. De même, Ps. ix, 9, 18 : Ipse judicabit orbem terrie in æquitale·, convertantur peccatores in in­ fernum, que les pécheurs retournent dans le Se’ôl; xxx, 18; Liv, 16, 24; lxxxi, 8;lxi, 13. Lesps. xcv, 10-13; cix, 1, 6, 7, parlent d’un jugement vraiment eschatologique et universel, mais en perspective mes­ sianique, regardant les nations plus directement que les individus, et donc aussi d'ordre temporel, du moins au sens littéral direct. D’autres psaumes parlent clairement du jugement ultraterrestre. Les ps. xv, 10-11; xvi, 15, développent principalement la considération des espérances éternelles des justes. Enfin les ps. xxxvi, xlviii, lxxii, xci, abordent directement le problème de la rétribution du mal. Les ps. xxxvi et xci renferment une opposition claire entre le sort du juste et de l’impie, quelquefois en formules générales de vie, de ruine, de salut, pour les siècles des siècles, etc.. ; cependant il ne faudrait pas s’en tenir à l'apparence, car le contexte restreint ces promesses ou ces menaces au sort temporel de l’individu ou de sa postérité. Voirxxxvr,3,9,11,18,2529, 34-38. Le ps. xlviii signifie, d’après l’original, que le juste est persécuté, que les méchants triomphent, qu’il ne faut pourtant pas craindre ni se scandaliser : comme tous les hommes, malgré leurs richesses, les méchants n’échapperont pas à la mort; ils seront, comme un troupeau, poussés dans le Se’ôl. Bientôt les justes marcheront sur leurs tombes et leur ombre se consumera au Se’ôl sans autre demeure, 15 b. Mais pour moi, Dieu rachètera mon âme de la puissance du Se’ôl, car (ou quand) il me prendra (m’enlèvera) avec lui, 16. Il y a là une vision assez nette du ciel et de l’enfer; celui-ci, toutefois, est le Se’ôl, envisagé comme la demeure éternelle des méchants, après la délivrance des justes. Il faut noter que ce psaume est d’une époque assez récente et qu’il a été composé probablement sous Ézéchias. Le ps. lxxii pose, lui aussi, la question angoissante, 1-9; il décrit la prospérité des méchants, 10-16, le scandale de ce spectacle : pourquoi n’en ferais-je pas autant?... 17-28; la solution qu’il donne est celle-ci : il faut tourner sa réflexion vers le sanctuaire du Sei­ gneur et prendre garde au sort final des méchants. Ce sort semble d’abord être uniquement la mort temporelle, 18-20, mais le psalmiste s'élève ensuite à de teliès aspirations du bonheur éternel avec Dieu auquel il oppose toujours la perte des impies que cette mort, cette perte temporelle parait bien inclure dans son esprit une autre mort, une perte éternelle, 24-28, Cf. Pannier, dans le Dictionnaire de la Bible, t. v, col. 822, 823. L’Ecclésiaste résume sa sagesse, xi, 1-10, dont la notion n’est pas très élevée, sans être pourtant non plus immorale. Il faut jouir de la vie d’ici-bas, honnê­ tement, avec mesure, en gardant le souvenir que tout est vanité, que tout bien est un don de Dieu et que Dieu nous jugera. Ce jugement est déjà rappelé, in, 16-17; vin, 5-6 (d'après l’hébreu) : « Le cœur du sage connaîtra le temps et le jugement; il y a, en effet, pour toute chose un temps et un jugement, car il est DICT. DE THÉOL. CATHOL. 34 grand le mal qui tombera sur l’homme (oppresseur); » vin, 11, 12, jugement infaillible sur les pécheurs. Mais s’agit-il de l’autre vie? Le contexte fait plutôt penser à cette vie terrestre; vin, 13, parle du sort de sa postérité. Le fait pourtant des impies continuant à être heureux se dresse toujours en objection, vin, 14 ; la réponse est de nouveau d’abord toute terrestre, il faut jouir le plus possible de la vie et des biens que Dieu donne ici-bas. L’Ecclésiaste insiste et répète la difficulté,car elle n’est pas résolue, ix, 1-6; meme ré­ ponse. Pour le sens de ce texte pas plus matérialiste que Joa., ix, 4, voir P. M. Hetzcnauer, Theologia biblica, t. i, p. 612-613. Mais bientôt il revient encore à l’idée du jugement divin, xi, 9-10. Cette insistance suffirait à montrer que probablement il s’agit ici d’un jugement pour l’autre vie, que le sentiment de la justice impose à l’Ecclésiaste, nonobstant sa philo­ sophie terre à terre. Cette probabilité devient cer­ titude en présence des textes qui affirment si forte­ ment l’impunité des méchants ici-bas. Cf. vin, 14. Le c. xii contient finalement une affirmation directe et claire du jugement divin en dehors de ce monde, et des sanctions divines ultra-terrestres, 13, 14, qui impliquent l’enfer. Voir t. iv, col. 2023. Cf. F. Vi­ goureux, La Bible et les découvertes modernes, t. iv, p. 592-593. Remarquons encore que le texte invoqué si souvent au sujet de l’enfer éternel, Eccle., xi. 3, in quocumque loco ceciderit ibi erit, n'a, au sens littéral, qu’une signification purement matérielle : dans la conduite humaine de la vie et des affaires temporelles, il faut se soumettre aux lois phy­ siques, aux événements, réglés par la providence, contre lesquels nous ne pouvons rien; il n’y a là aucune allusion à la mort. Cf. Hetzenauer, op. cit., t. i, p. 613. Les Proverbes sont un essai de morale un peu ascé­ tique. Les motifs invoqués pour faire pratiquer la vertu sont presque tous d’ordre temporel. On ren­ contre pourtant quelques affirmations assez claires des sanctions plus définitives de la vie future, soit pour les justes, soit pour les méchants; xi, 4, il y a un jour de jugement inexorable de Dieu, jugement individuel, car les Proverbes s’adressent aux âmes individuelles; pour l’impie, la mort détruit toutes les espérances. Cf. x. 2, xiv, 32; xxm, 17, 18; xxiv, 14 ; iv, 18 ; vm, 35-36. En résumé, avant les prophètes, les Hébreux con­ naissaient la vie future, mais une vie future, à con­ ditions peu précises, plutôt tristes d’ailleurs et mélan­ coliques. L’espérancedu libérateur était très éloignée; seules donc, quelques âmes supérieures s’élevèrent assez pour vivre réellement de ces perspectives loin­ taines de délivrance messianique; ce sont aussi ces âmes qui arrivèrent le plus vite à reconnaître un Se’ôl à sanctions morales différentes pour les justes réunis à Dieu, et pour les impies rejetés de Dieu. Cf. Ps. lxxii. Cependant la masse restait peu sensible à la pensée morne de l’au-delà : joie et tristesse, tout était considéré en cette vie pour soi et pour ses descendants; religieusement la joie était tenue pour un bien venu de Dieu et une bénédiction réservée aux justes; la tristesse était donc une malédiction qui allait normalement aux impies. Mais le fait d’expé­ rience contraire à la vue théorique amena, par une autre voie, à la sanction ultra-terrestre, et les solu­ tions opposées de cette sanction pour les bons et pour les méchants, déterminées par un jugement de Dieu, ont déjà été entrevues çà et là dans les livres poétiques et sapientiaux de l’ancienne alliance. Voir J. Touzard, dans la Revue biblique, 1898, p. 219-223. 3° Prophètes. — Nous ne nous occuperons que de leurs affirmations explicites au sujet du châtiment des impies dans la vie future. V. - 2 ENFER DANS L’ÉCRITURE SAINTE 1. Avant la fin de la captivité, vnie et vil· siècles. — Bien que remplis de menaces contre les Israélites corrompus et contre les païens dégradés, les petits prophètes preexiliens ne font aucune menace pour l’au-delà. Il n’y a pas à s’en étonner, car leur point de vue est essentiellement nationaliste, et, lorsqu’il est plus individualiste dans leurs menaces aux Juifs prévaricateurs, ils s’adressent à un peuple si charnel qu’ils ne peuvent recourir pour l’ébranler qu'à des promesses ou à des menaces temporelles. Cependant Joël, ni, 1-21, semble annoncer vraiment le jugement dernier « dans la vallée de Josaphat » (de Dieu qui juge), appelée « vallée de la décision », ni, 2, 14. Après une grandiose description de ce jour terrible, 9-16, sans préciser autrement le jugement de condam­ nation, le prophète ouvre les riantes perspectives d’un bonheur qui n’aura plus de fin pour Juda purifié, restauré, le mettant en face d’une désolation et d’un châtiment également sans doute éternels, 17-21. Sophonie parle aussi d'un jour de jugement, i, 14-16, jugement universel des nations, i, 18, in, 8; mais le jugement dernier n’est ici, encore plus que chez Joël, qu’au second plan, tout au plus entrevu dans les lignes du jugement temporel messianique. C’est aux grands prophètes que Dieu a commencé de découvrir vraiment avec clarté les perspectives de la vie future. Isaïe, le premier, semble-t-il, a vu au fond du Se'61, l’abîme terrible où sont torturés les damnés, xiv, 9-20, description de la ruine du roi de Babylone; celui-ci est précipité au séjour des morts et dans ses dernières profondeurs, pour y être l’opprobre des autres illustres criminels;première vue vague encore, xxiv décrit le jugement dernier; les versets 21-22 disent que Dieu châtiera les divinités païennes (les démons cachés sous ces divinitcs)et les rois de la terre, qu’il les réunira dans l’abime du Se’ôl, qu’ils y seront enfermés comme, dans une prison et que pendant de longs jours, c’est-à-dire toujours, continuera leur châtiment. Cf. xxvi, 14, opposé à 19. Au c. xxxiii, 14, il s'agit des pécheurs de Sion, qui, à la vue des châtiments de Dieu sur Assur, se demandent en tremblant comment ils pourront habiter au milieu de. la colère de Jahvé, feu dévorant, brasier qui ne s’éteint pas au milieu de Jérusalem, résidence d’où il juge si terriblement les nations l’une après l’autre. Cf. Dent., iv, 24; Is., xxxi, 9. Au sens littéral, il n’est donc pas question ici de l’enfer; cependant le sens conséquent de ces affirmations absolues contre les pé­ cheurs peut s’étendre jusqu’à ce«licu éternel»,comme traduisent les I.XX. Enfin, après avoir, comme en un refrain menaçant, qui termine les diverses sections de sa prophétie, répété aux impies que, pour eux, il n’y a pas de paix, absolument et sans restriction, xlviii, 22; lvii, 21, Isaïe donne, lxvi, 15-24, la grande vision prophétique de l’au-delà. C’est le jugement dernier, 16, 18. C’est la restauration d’Israël pour l’éternité avec de nou­ veaux cieux et une nouvelle terre, 22. Ht egredientur et videbunt cadavera virorum qui prævaricali sunt in nie; vermis eorum non morietur et ignis eorum non exstinguetur, et erunt usque ad satietatem visionis omni carni. Sur ce texte, fameux dans toute la tra­ dition chrétienne, voir Knabenbauer, In Isaiam, t. n, p. 522; Condamin, Le livre d'Isaïe, Paris, 1905, p. 390. Les derniers mots, d’après l’original hébreu wn, signifient : ils seront en abominaT: t: tion à toute chair. Tous les commentateurs s’ac­ cordent à y voir une affirmation de l'enfer éternel; les traits sont peut-être pris des faits historiques de Gé-hinnom, mais ils sont évidemment surélevés en valeur symbolique jusqu’aux réalités invisibles éternelles. Cheyne, The Prophecies 0/ Isaiah, New- 36 York, 1890, le concède. Toutefois ce texte seul ne prouve pas le réalisme des vers et du feu de cet enfer. Cf. Judith, xvi, 20, 21, répétition du texte d’Isaïe, avec insistance sur l’éternité du supplice senti : et sentiant usque in sempiternum. Pendant la période des grandes épreuves d’Israël, tout en insistant sur l’eschatologie nationale, Dieu commence à inculquer de plus en plus à son peuple le sentiment de la responsabilité individuelle en face des vérités éternelles. Jérémie ne dit rien de certain sur l’enfer. Dans le passage, xv, 14, le feu de la colère divine n’est qu’une métaphore ; en xvn, 4, le prophète parle de ce même feu de la colère divine; s’il ajoute qu’il brûlera toujours, peut-être ne veut-il signifier qu’une ruine totale, mais peut-être aussi est-ce une perspective subite­ ment élargie jusqu’à l’au-delà dans un éclair passager. Ézéchiel, dans ses annonces prophétiques de la ruine de l’Assyrie et de l’Égypte, fait une grandiose description de la descente aux enfers de tous ces puissants peuples que Dieu veut châtier, έν βάθει βόβροιι, χχχπ, 23; cf. 24, 30. II ya là certainement l’affirmation d’une sanction morale de châtiment dans l’au-delà et en un lieu spécial du ie’ôl. Cf. Is., xiv, 9-20. Ézéchiel d'ailleurs n’en dit pas davan­ tage explicitement. Du reste, il insiste sur le juge­ ment de Dieu à l’égard des individus, qui seront punis ou sauvés; et de même il parle encore du ju­ gement divin au point de vue messianique de l’ave­ nir d’Israël : seuls, les Israélites fidèles feront partie du royaume de Dieu restauré. Daniel, xn, 1-2, en donnant une affirmation précise de l’enfer éternel, ajoute un nouveau point de doc­ trine : la résurrection des damnés eux-mêmes, qui se réveilleront du sommeil de la mort pour l’opprobre et la honte éternelle. Voir, vu, 10 sq., l’annonce géné­ rale des jugements divins et de la destruction des impies. Cf. J. Touzard, dans la Revue biblique, 1898, p. 223-230. 2. Après la captivité, vi" siècle.— La courte pro­ phétie d’Aggée ne contient que des bénédictions et malédictions temporelles. Celle de Zacharie, à portée générale, eschatologique, prédit spécialement, v, 1-11, un jugement de toute impiété et une séparation entre elle et le peuple de Dieu qui ne se réalisera pleinement que dans 1’autre vie. Les c. xn-xiv, à la manière prophétique, décrivent confondus, les deux jugements divins, temporel et éternel. Enfin Malachie clôt la prophétie ancienne par une nouvelle annonce du jugement universel, iv, 1-3, qui réglera différemment le sort des justes et des impies. 4° Deulérocanoniques, n” siècle avant Jésus-Christ. — 1. La Sagesse, i-v, aborde directement le problème delà destinée humaine, i, 6,8-10, l’auteur pose comme la thèse du jugement des impies : Dieu sait tout et jugera tout pour châtier tout mal. n, 1-10, par mode d’objection, il expose la solution matérialiste · rien après la mort; personne n’en est revenu; le hasard règle tout. Donc mangeons, buvons, etc.; la force, voilà le droit : détruisons le juste notre ennemi. 21-25, une première brève réponse : insensés, qui ignorent la justice de Dieu et la nature de l’homme faite pour l’immortalité; immortalité heureuse pour les justes, de mort pour les fils du diable, cause de la mort, ni, 1-9, bonheur immortel des justes; 10-19, malheur des impies d’abord temporel, puis fin dernière terrible, iv, 1-7, malheurs terrestres des impies, honneurs de la vertu; 8-14 a : le sort privilégié et prédestiné du juste qui meurt jeune; 14d-18a : le monde n’y com­ prend rien et se moque; 18-19 : mais Dieu à son tour le condamnera, iv, 20-v. 24 : le sort éternel des impies dans un tableau grandiose. D’abord, voici les impies 37 ENFER DANS L’ÉCRITURE SAINTE pleins d’efiroi à la pensée de leurs péchés et accablés sous le témoignage de leurs crimes, iv, 20; en face de leurs anciens persécuteurs, les justes, debout en grande assurance, v, 1. Alors les décisions : les impies, 2-15, stupéfiés et épouvantés horriblement de ce changement de destinées, avouent leur folie et leur culpabilité. Aux justes, au contraire, 16, 17 (Vulg.), la vie éternelle, auprès du Seigneur, dans son magni­ fique royaume. Enfin l'exécution de ces décisions, déjà faite pour les justes, réalisée avec un grand éclat contre les impies, 18-24. Dieu s’arme de zèle, de jus­ tice, de jugement et de colère, et les impies sont châ­ tiés terriblement; tout se tourne à les faire souffrir. La foudre et les traits divins vont droit à leur but. jusqu’à l’entière ruine des méchants. Ce texte est d’une grande précision soit sur l'enfer en général, soit en particulier sur la peine du sens, bien que décrite sous forme symbolique, vr, 6-9, l’auteur fait enfin une application spéciale de ces doctrines aux puissants et affirme l’inégalité des peines infernales. Cf. xiv, 10, 13, 31 ; xv, 8, un mot sur la responsabilité éter­ nelle du pécheur : quand on lui redemandera son âme qui lui avait été prêtée. 2. L'Ecclésiastique est un livre de même genre et de même doctrine que les Proverbes, donc à point de vue le plus souvent temporel; cependant la préoccu­ pation de la vie future y est beaucoup plus accen­ tuée. Voici quel est le sort des méchants, vu, 8 : tout péché sera puni : 17-19; le feu et le ver seront le châ­ timent de l’impie. C’est sans doute une allusion à Isaïe, lxvi, 24. Cf. vu, 40; ix, 16-17, ne pas envier le pécheur, sciens quoniam usque ad inferos non placebit impius; χιν, 2-21; xr, 28-29, les rétributions in die obitus; xv, 13 21,1a vie et la mort sont devant l'homme libre; xvm, 24. la mort sera le temps de la colère et de la sanction, lorsque Dieu détournera son visage du pécheur; xli, 1-18 : mort et sanction; le verset 7 ne nie pas le jugement après la mort, mais peut se tra­ duire : dans le ic’ôl. il n’y a pas de plainte contre la vie; cf. 11-13; enfin xxi, 10, stuppa collecta, synagoga peccantium cl consummatio illorum flamma ignis, via peccantium complanata lapidibus, et in fine illorum in­ feri et tenebrie et poena, βόδρος δδου, l’abîme noir de l’Hadès. Il est difficile d’accorder que dans tous ces textes il ne s’agit que du Sc'ôl. Voir t. iv, col. 2051. Cf. Crampon, L rv; Vigoureux, La sainte Bible poly­ glotte, t. v; Knabenbauer, In Eccli. 3. Le second livre des Machabées exprime les mêmes idées que Daniel. Le vieillard Éléazar répondait aux tentateurs de sa fidélité: Nam etsi in præsenli tempore, suppliciis hominum eripiar, sed manum omnipotentis nec vivus, nec defunctus effugiam, vi, 26. Le c. vn raconte le supplice de ces sept héros, frères de sang et de vertu, ainsi que de leur mère. C’est la pensée delà vie future qui les soutient dans les tortures. En outre, ils ne craignent pas de menacer leur persécu­ teur de la géhenne éternelle pendant qu'eux se ré­ jouiront avec Dieu; 14, à nous la résurrection, pour toi, tu n’auras pas de résurrection pour la vie; 17, des tourments à toi et à ta race; 19, pas d’impunité devant Dieu; 31, 34-36, menace des vengeances cé­ lestes que le plus jeune des sept supplie Dieu de n’exécuter qu'ici-bas pour la conversion de son bour­ reau, 37. Cf. J. Touzard, dans la Revue biblique, 1898, p. 230-237. En terminant, donnons, après Hetzenauer, op. cil., t. i, p. 622, la liste des textes, qui étaient autrefois allégués pour prouver l’existence de l’enfer au sens strict et qui n’ont pas cette signification : Num.,xvi, 31 sq. ; Deut., iv, 23 sq. ; xxxn, 21 sq., 40 sq. ; Ps. vi, 6; x, 6; xx, 9 sq.; xlviii, 14 sq.; liv, 16; xci, 8 sq.; xcni, 17 ; cxxxvin, 9 ; c.xxxix, 9 sq. ; Prov., i, 26 sq. ; vn, 27; ix, 18; xv, 11, 24; xxiii, 14; xxvn, 20; xxx, 38 15 sq.; Cant., vin, 6; Eccle., ix, 10, 12; xi, 3; Job, iv, 20; x, 20; xi, 8; xx, 18; xxi, 13; xxvi, 5; Amos, ix, 2; Os., xiii, 14; Is., i, 24; v, 14; xiv, 9 sq.; xxiv, 21 sq.; xxvm, 15, 18; xxx, 33; xxxiv, 8 sq.; i.xv, 2 sq., 11 sq. ; Hab., n, 5; Jer., xvn, 4; ni, 39; Bar., il, 17; m, 11; Ezech., xxvi, 19 sq.; xxxi, 15 sq. ; xxxii, 27; Dan., ni, 88; Sap., xvi, 13 sq. ; Eccli., xvn, 26; xxiv, 45; li, 5 sq. Dans tous ces textes, plus ou moins fréquemment utilisés par les Pères, les théologiens anciens et modernes, les prédica­ teurs, etc., il n’est, au sens littéral, question que du Se’ôl hébreu, ou du jugement divin en général, ou du jugement exercé par Dieu sur les pécheurs ici-bas. 5° Origine de la doctrine de l’enfer chez les Hébreux. — Les rationalistes ont essayé d’expliquer sans sur­ naturel l’eschatologie individuelle des Hébreux. Les premiers eurent recours à la théorie des emprunts faits aux Grecs à l’époque de la domination grecque ou aux Chakléens pendant la captivité. Cf. dom Calmet, Dictionnaire de laBiblc, 2eédit., in-12, Toulouse, 1783, t. n, art. Enfer, p. 383 ; Du Clot, La sainte Bi ble vengée, 2e édit., Lyon, 1841, p. 454 sq. Leurs successeurs recu­ lèrent la date et rapportèrent l’emprunt aux Égyptiens. Les plus récents, mieux renseignés par les découvertes de Ninive, attribuèrent la doctrine empruntée aux Assyriens, aux Babyloniens ou aux Perses. Plusieurs enfin aujourd’hui préfèrent recourir aux simples lois générales de l’évolution religieuse. Cf. R. H. Charles, Encyclopædia biblica, art. Eschatology, t. il, col. 13351372. D’abord, les Hébreux partagent la conception primitive, commune à la race sémite, du culte des ancêtres lequel ne laisse aucune place aux idées de sanction morale, cf. col. 1343, n. 22. Puis le jahvéisme importe une eschatologie exclusivement nationale, au point que Jahvé n’avait d’abord aucune juridic­ tion dans le ie'ûl. Ces deux conceptions de Jahvé et du Se'ôl indépendant de lui, bien que contradictoires, ont coexisté dans l’esprit des Israélites jusqu’au vin® siècle avant Jésus-Christ. Voir Ps. lxxxviii (heb.), 5; xxxi, 22-23; Is., xxxvm, 18. Les anciens Israélites n’étaient scandalisés ni du bonheur des méchants, ni du malheur des justes, Jahvé ne s’occu­ pant pas des individus, mais de la nation seule. Il punissait les méchants ici-bas directement ou dans leur postérité, Exod., xx, 5; Lev., xx, 5; Jos., vin, 24; I Sam., ni, 13; ou dans la nation. Gen., xn, 17; xx, 18; Exod., xli, 29; Jer., xxxi, 29. On considérait comme une miséricorde qu’il fit tomber le châtiment sur les enfants. I (ITI)Reg., xi, 12; xxi,29. Contre ces théories de fatalisme et de désespérance et parallè­ lement au développement du jahvéisme en véritable monothéisme, Jérémie, après avoir adhéré aux vieilles idées, xv, 4, commença une réaction individualiste et spiritualiste, xxxi, 19, 31, 34, développée par Ézéchiel, xiv, 12-20; xvm, 4-30, popularisée enfin par plusieurs psaumes et par les Proverbes. Et encore il ne s’agissait d’abord que de rétribution terrestre : tout juste est ici-bas heureux, tout pécheur malheu­ reux. Ces idées, se heurtant à une expérience con­ traire, donnent lieu à d’ardentes discussions. Les uns résolvent la difficulté en ajoutant la responsa­ bilité nationale à la responsabilité individuelle ter­ restre. Ps. cix (heb.), 13; Eccli., xxm, 25; xn, 15; xli, 6; Dan., tx, 7; Jud., vu, 28; Tob., in, 3; Baruch, i, 18-21; n, 26; ni, 8. Ézéchiel maintient que l’expé­ rience de l’individu répond toujours à ses mérites. L’Ecclésiaste nie expressément toutes ces solutions il n'y a pas de sanction, vu, 15; π, 14; ix, 2; vin, 1" les passages contradictoires, ni, 17; xt, 9, 6; xn, 14 ; vin, 12, sont probablement interpolés. Job s’en tien! aux mêmes affirmations qu’Ézéchiel en principe: en fait, il constate aussi les négations de l’Ecclésiaste xxi, 1-15. Alors il en appelle, pour ici-bas, du Dier 39 ENFER DANS L’ÉCRITURE SAINTE réel au Dieu de sa foi, car il veut croire à la justice (ici-bas); mais son appel est finalement trompé. 11 n’en appelle pas réellement aux sanctions de la vie future; cependant sa foi y aspire implicitement,elle les suggère. Quelques éclairs même çà et là, s’ils sont authentiques, sont très significatifs t xiv, 13-15; xix, 25-29; cependant ils ne laissent pas de trace pro­ fonde et la pensée de la vie future dans Job est plus une pensée qu’une conviction. Après Job, deux cou­ rants : le matérialisme à la suite de l’Ecclésiaste qui aboutira au sadducéisme; le postulat de la vie future par la foi, à cause des difficultés de la vie morale (l'immanence chez les Juifs !...). Celui-ci se développe en la théorie de la résurrection qui synthétise l’es­ chatologie individuelle et l’eschatologie nationaliste : les justes ressusciteront pour le royaume messia­ nique; les méchants pour la punition. Dan., xn, 2; Is., lxvi, 24. Inutile de poursuivre plus loin; la critique exerce ses fantaisies surtout sur les origines, et terminons en ajoutant que tout ce développement, d’après elle, est considéré non comme autonome, ce serait une immense erreur, mais comme influencé profondément par Ba­ bylone, la Perse, la Grèce, etc. Cf. R. H. Charles, A critical history of the Doctrine of a future life, Londres, 1899, p. 24-40, 57, 79,116,134-151. Une réfutation complète de ces théories appartient à la critique biblique, non à la théologie. A notre point de vue, il suffira de noter les réflexions suivantes. La théorie rationaliste est d'abord essentiellement basée sur un remaniement chronologique et une inter­ prétation tendancielle des textes qu’on ne peut s’em­ pêcher de trouver très arbitraire; on connaît le pro­ cédé : bouleversement des textes, d’où contradictions, évolutions diverses de théories, au gré, ou à peu près, des critiques. Nous n’admettons pas cette base. — En détail, notre exposé positif, toujours éclairé de la lu­ mière des contextes, a montré les faits, dans leur vraie objectivité, croyons-nous, et selon leur vrai dévelop­ pement historique. Ces faits et ce développement ont pour nous une origine surnaturelle. Dès le principe, l’es­ chatologie infernale juive semontre de beaucoup supé­ rieure à toutes les eschatologies païennes, et son évo­ lution marche avec une telle.assurance vers la pleine lumière, contrairement à ce qui se passe chez les païens, que là aussi l’intervention de Dieu est assez évidente. En cfïet, premièrement dans la doctrine juive, de l’imperfection, mais-pas d’erreur, pas de mythes, pas de panthéisme, ni de dualisme, ni de métempsycose, ni de descriptions fabuleuses du royaume infernal, etc., comme en Égypte, en Assyrie, dans les Indes, en Grèce et même dans la Perse. De plus, telle religion, telle eschatologie et la religion juive diffère, on sait combien, de toutes les anciennes religions purement humaines. L’homme est créé par Dieu et pour Dieu (relation de service et même d'amitié intime avec la divinité) et Dieu-providence veille sans cesse ici-bas et dans l’au-delà, sur tout l’ouvrage de ses mains (justice, sanction, etc.). — Quant au culte primitif des ancêtres, qu'on objecte ici, il faut dire que c’est un culte qui n'est pas primitif dans la famille mono­ théiste d’Abraham et dans sa race, mais ce fut sim­ plement plus tard une grande tentation pour le peuple d’Israël, après son contact trop intime avec les Égyp­ tiens et les Chananéens; tentation à laquelle il suc­ comba sans doute souvent, mais toujours combattue et dès l'origine par l'autorité enseignante et par les prophètes. Cf. prescriptions mosaïques, Lev., xix. 28; Deut.. xrv, 1, etc. Voir H. Lesêtre, Dictionnaire de la Bible, art. Morts (Culte des), Paris, 1908, t. rv.col. 1316. On ne peut changer ici, sans paralogisme un peu trop fort, le fait accidentel en principe essentiel. Mais voici la deuxième objection : le nationalisme exclusiviste 40 du Jahvé primitif sans juridiction sur le Se'ôll Cela n’est pas du tout prouvé, au contraire; les textes très nombreux exprimant la crainte et la peur de Se'ôl dans l’Ancicn Testament, non morlui laudabunt te, Do­ mine, etc., etc., signifient simplement qu’avant JésusChrist, même les âmes des saints ne pouvaient pas encore jouir des fêtes du ciel, et ne pouvaient plus jouir du culte et des fêtes animées de la liturgie juive. D’ailleurs ces appréhensions s’augmentaient des in­ certitudes de l’état réel des âmes dans l’au-delà spécialement des âmes encore pécheresses (pour le purgatoire), et qui ne l’était pas? Sur la question du nationalisme et de l'individualisme, voir S. Jérôme, In Ezech., xvnt, 1, P. L., t. xxv, col. 167-169, pour concilier Ezech., xvm, et Exod., xxxiv, 5 ; la respon­ sabilité nationale ne s’oppose pas du tout à la respon­ sabilité individuelle; celle-ci a été reconnue et vécue le long de l’histoire hébraïque, cf. plus haut quelques textes pour les origines, I (III) Reg., xi, 12; xxi, 29, qui signifient que Dieu, par miséricorde, ne punira pas de suite Salomon et Achab et qu’il laissera même encore la royauté à leur fils; mais ensuite leur race déchoira. Et dire qu’on veut voir dans ces textes la négation de la responsabilité individuelle ! Enfin dès l'origine Jahvé fut le Dieu des enfers, comme le mon­ trent positivement les textes suivants : Gen., xlix, 18; Deut., xxxn, 22; Job, xvi, 5, etc.; plus tard, Ps. cxxxix, 8; Amos, ix, 2 etc. Cf. Hetzcnauer, op. cil., De attributis Dei in V. Τ’., p. 438-464. Pour la question spéciale du silence relatif du Pentateuque sur la vie future (immortalité et sanctions) et les raisons de ce silence qui n’est pas un argument négatif contre l’existence de la doctrine chez les Hébreux, voir Ame dans le Dictionnaire de la Bible, t. i, col. 461-473; aussi un très bon exposé au point de vue doctrinal et historique dans H. Martin, op. cit., c. il, §3, p. 54 sq. et note vi, p. 527-533. En résumé, la sanction morale, normalement est double : terrestre et ultra-terrestre; la sanction ultra-terrestre est par elle-même obscure à la raison; de plus, la révélation primitive préféra laisser ignorées des vérités que des hommes charnels en particulier, parce qu’ils étaient enclins à l’idolâtrie, ne pouvaient porter; voilà pourquoi les auteurs sacrés commencèrent à parler surtout, sinon exclusivement, de la sanction terrestre : d’autant plus que Dieu luimême, s’accommodant aux instincts inférieurs des Juifs, les conduisit en fait pendant presque toute leur histoire, surtout par des sanctions temporelles plus immédiates et plus frappantes. Pour tout dire d’un mot, c’était la loi charnelle et de crainte, et non pas encore la loi spirituelle de l’amour.—Après l’origine, l’évolution. L’évolution de la doctrine infernale juive est une marche assurée vers la pleine lumière, sans jamais aucune chute dans l’erreur; comme il n’y eut jamais de fantaisie mythologique ou de rêverie chimérique, ainsi il n'y eut jamais, dans l’enseignement des Livres saints, de courant matérialiste, ou de courant négateur des sanctions ultra-terrestres. Peu à peu le problème de ces sanctions définitives se précisa de­ vant la réflexion et la révélation, sort des justes et sort des méchants, jusqu’aux sublimes explications des deutérocanoniques, prélude de l’Évangile. Quant aux influences étrangères, tout compté, il semble assuré qu’elles n’ont pas du tout pénétré dans la Bible. Elles ont séduit parfois telle ou telle portion du peuple juif; par exemple, quelques pharisiens et les kabbalistes ont pris à l’Égypte la métempsycose, aux Chaldéens l’astrologie, aux Perses le panthéisme émanatiste et les superstitions de la démonologie; mais ce sont erreurs condamnées ou ignorées par la Bible. Tout au plus, les hagiographes ont pu prendre occasion quelquefois des faussetés païennes pour pro- 41 ENFER DANS L’ÉCRITURE SAINTE clamer plus explicitement la vérité, comme Daniel à la cour de Darius affirme l’inégalité éternelle contre l'éternité unique mazdéenne. 6° La théologie juive extra-canonique du IIe siècle avant Jésus-Christ jusqu'à la fin du i°r de notre ère.— Pour plus de brièveté nous suivrons un ordre systé­ matique. Les apocryphes juifs distinguent équivalemment pour les méchants après leur mort la peine du dam et la peine du sens, comme les dcutérocanoniques, et iis décrivent ces deux peines. Voir Démon, t. iv, col. 328-330. 1. Le nom des damnés est effacé du livre de vie. Hénoch, cvm, 3; Jubilés, χχχνι,ΙΟ. Pour eux, plus de vie heureuse, Hén., xeix, 1 ; plus de paix, Ilén., v, 4; xii, 5 sq., etc.; pas de souvenir au jour de misé­ ricorde pour les justes, Ps. de Salomon, in, 11; xiv, 9; mais la perdition, απώλεια, Ps. de Salomon, xv, 9, 10,etc.; Ilén., v,5; x, 12; xn, 6; Testament des douze patriarches, Lévi, 18; Juda, 25; la mort éternelle et sans fin, Ilén., xeix, 11; cvm, 3; Philon, De posteri­ tate Caini,39, 1.1, p. 233; De prœm. et pœn., 70, t. n, p. 419. Pour les damnés, il vaudrait mieux n’être jamais nés. Ilén., xxxvm, 2; Secrets d’Hénoch, xli, 2. Cf. Apocalypse de Baruch, xxx, 5; xxxvi, 11. 2. Les châtiments positifs de l’enfer sont terribles. 11 y en a pour l’âme, honte, terreur, crainte, désespoir, Ps. de Sal., n, 31; Jub., xxxvi, 10; Apoc. de Baruch, 37; Philon, De præm. et pœn., 69-71, t. ir, p. 419;Quod deter, poliori insid., 140, t. i, p. 218. Les damnés verront la félicité des justes, Ilén., cvm, 15, pour leur plus grand désespoir; ou bien, au contraire, ils disparaîtront de la vue des bons, Ilén., xlviii, 9; liv, 1; lx, 18; lxii, 12; lxxvii, 3, etc.; esséniens d’après Josèphe, De bello judaic.o, II, vin, 11. Mais les théologiens juifs se complaisent surtout dans la description des supplices corporels de 1’enfer; ils y déploient leur imagination. Ilén., lui, 3 sq. ; lvi, 1sq., etc. ; IV Mach., ix, 9; xn, 12; xm, 14 ; Testament, Aser, vi, 5. En particulier, ils mettent en enfer le froid et la soif. Secrets d’Hénoch, x, 2; cf. Josèphe, De bell, jud., Il, vin, 11 (croyancedesesséniens); mais surtout le feu, Ilén., x, 6; xvm, 11-16; xxi, 1-6; liv, 1, 6; xcvin, 3; c, 9; cm, 8, etc.; Secrets d’Hénoch, x, 42; lxni;4; IVMach., ix, 9;x, 10,15; xn, 12; IVEsd., vi, 1-14; vu, 36, 38; et les ténèbres, Ilén., xlvi, 6; lxiii, 6; cm, 8; cvm, 14; Jubilés, vu, 29; Ps. de. Salomon, xiv, 9; xv, 10; Secrets d’Hénoch, x, 2. R. IL Charles, toc. cit., col. 1362, trouve dans Hénoch, xct-civ, un enfer purement spirituel, à cause des « esprits jetés dans la fournaise de feu. » 3. Ces supplices sont proportionnés aux péchés et même appliqués spécialement aux divers membres, instruments du mal : feu, langue, yeux, etc., soufre, bitume, suspension, etc. Voir surtout l’Apocalypse d'Élie, Steindorff, Die Apokalypse des plias, dansTexte und Unlersuchungen, Leipzig, 1899, t. xvn, fasc. 3, p. 30. Voir t. i, col. 1491; Revue bénédictine, 1908, p. 149-160. 4. La durée del’enfer, c’est l’éternité. Jubilés, xxxvi, 10; Ps. de Salomon, n, 31, 34; ni, 11 sq.; xv, 12 sq.; IV Mac., ix, 9; xn, 12; xm, 15; Hén., xxii, 11; xxvn, 2 ; lui, 2, etc. ; Secrets d’Hénoch, x, 6. Cf. IV Esd., vn, 42-45, 105; Philon, De cherubim, 1 ; De execr., 6; Josèphe, loc. cil.; Testam., Zabulon, 10; Aser, 7. 5. Qui sont les damnés? Des anges déchus et tous les méchants, spécialement les Juifs apostats. Ilén., x, 13-11; xxvn, 1: liv, 6; xc, 24-26: Assomption de Moïse, x, 10; IV Esd., vn, 35; Testam., Siinéon, 6; Zabulon, 9. Les démons torturent les hommes. Ilén., lui, 3, 5; lvi, 1-4; Secrets d’Hénoch, x, 3; Testam., Ruben, iv, 6. 6. Moment de l’entrée en enfer. D’après Josèphe, De bello judaico, II, vm, 11, les esséniens croyaient 42 cette entrée réalisée de suite après la mort et c’était aussi l’opinion générale chez les hellénistes. Le ju­ daïsme palestinien, au contraire, distinguait presque unanimement une sanction provisoire et une sanction définitive après la sentence du dernier jugement. Hén.,x, 4-6, 12; xvm, 1-6. 12-16; xxi, 1-7; xxn, 1-9, 11-13; IV Esd., vu, 75-101 ; Jubilés, xxm, 31; Apoc. de Baruch, 37. 7. Le lieu de l’enfer, c’est l’Hadès, Ps. de Salomon, iv, 9; xv, 10; Secrets d’Hénoch, XL, 12; xlii, 1 sq., ou le Se'ôl, Ilén., lxiii, 10; xeix, 11 ; cm, 7, etc. ; Ju­ bilés, vu, 29; xxn, 22. Il se trouve sous terre, Secrets d’Hénoch, xxxi, 4; Jubilés, vn, 29; Oral. Manasse, ni, 17; à l’occident, dans les cavités d’une haute montagne, Hén., xxn; dans un désert immense où il n’y a pas de terre, Hén., cvm, 3; au troisième ciel au nord, en face du paradis, Secrets d’Hénoch, x, 1; cf. IV Esd., vu, 36; Testam., Lévi, 3. Le Géhinnom est l’enfer même ou la porte de l’Abtme, du gouffre, la gueule, de l’enfer, Hén., xxvn, 1, 3; liv, 1 sq.; lvi, 8; xc, 26; IV Esd., vu, 36, 38, 84; Apoc. de Baruch, xliv, 15; Talmud de Babylone, Erubin,îol. 19, 1 : « là entre deux palmiers, où l’on voit s’élever de la fumée. » Cf. Targum de Jonathan, Gen., ni, 24; Hénoch, xxvi, 1 ; IV Esd., n, 29. Dans l'enfer enfin il y a des régions séparées, promptuaria animarum, IV Esd., iv, 41; ordinaire­ ment au nombre de deux pour la séparation des bons etdesméchants,cf. Liic., xvi,23; au nombredequatre, Hén., xxnu, 2; lvi; 4 : deux pour les justes et deux pour les pécheurs dont une temporaire avant le juge­ ment, l’autre définitive, l’abîme de feu éternel après le jugement. Voir les textes cités au sujet de la durée de l’enfer. 8. Pour les rapports des damnés avec Dieu, tous ces livres en indiquent quelques traits. Le IVe livre d’Esdras, m-xiv, contient eu particulier une des spé­ culations les plus élevées de la théologie juive, sur­ tout vii-ix, sur la nature, les causes, les raisons de la damnation. Il est vrai que cet écrit a dû être remanié par une main chrétienne. 9. Bien qu’on l’ait contesté, les Juifs hellénistes sont restés fidèles à la pensée juive sur la doctrine des l’enfer. Le livre de la Sagesse et les textes de Josèphe, De bello jud., II, vm, 11-14; Ant. jud., XVIII, i, 3; de Philon, indiqués plus haut, de IV Mach., le prouvent. Cf. Oracles sybilllns, fragm. ni, 43, 49. Une exploration détaillée dans le maquis touflu du Talmud serait peu utile : c’est un mélange d’opi­ nions d’écoles difficile à démêler. Au sujet de l’enfer, il y a de-ci, dc-là, comme des poussées vers des idées conditionalistes; mais celles-ci ne sont pas absolues; ainsi l’école de Hillel croyait à un enfer de douze mois pour les païens; mais pour les minim (chrétiens), les épicuriens, etc., l’enfer était éternel. Cf. Salmond, art. Hell, dans Dictionary oj the Bible, t. n, p. 346; R. Travers Herford, Christianity in Talmud and Mi­ drash, p. 118, 125,187, 191, 226. En enfer, il y aurait, d’après le Zohar, du feu et de la glace; ce feu a été créé le second jour; ailleurs, il est une des sept choses créées avant le monde. On a prétendu, d’après Josèphe, que les pharisiens admettaient la métem­ psycose dès le temps de Notre-Seigneur; la kabbale fut panthéiste; les Juifs actuels, même orthodoxes, sont généralement universalistes. Cf. art. Judaism, dans The catholic Encyclopedia, 1910, t. vm, p. 402. R. H.Charles, art. Eschatology, dans Encyclopaedia biblic i de Cheyne, t. n, col. 1.355-1371 ; E. Stapfer, Les idées reli­ gieuses en Palestine Λ l'époque de Jésus-Christ. 2r édit.. Paris, 1878, p. 144-149: L. Atzberger, Die christliche Eschatologie in den Stadien ihrer Ojfenbarung itn Alten und .\euen Testamente, Fribourg-en-Brisgau, 1890. p. 136-156; J. Tnuzard. dans la Revue biblique, 1898, p. 227-211; P. Volz, Jûdische 43 ENFER DANS L’ÉGRITtiRE SAINTE Eschatologie non Daniel bis Akiha, Tubingue, 1903, p. 270292;J.-B. Frey, La théologie juive (lith.), Rome, 1910, l'es­ chatologie définitive, i. iv. CI. W. Bousset, Die Religion des Judentliums im neulcslamentlichen Zeitalter, Berlin, 1903; Tixeront, Histoire des dogmes, Paris, 1906, t. I, p. 31-46, 49-52. Voir t. 1, col. 1480-1491. F. Martin, Le livre d’Ilénoch, Paris. 1906, p. xxxiv-xxxvn; E. Tisserant, Ascension d'Isale, Paris. 1909, p. 30-31; J. Viteau, Les Psaumes de Salomon, Paris, 1911, p. 56-63. 44 il vaut mieux entrer borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté dans la géhenne (du feu), où leur ver ne meurt pas et leur feu ne s’éteint pas. Oui, tous seront salés par le feu comme on sale des victimes avec du sel. · En face du royaume de Dieu, où est la vie, il y aura éternellement un enfer de feu inextin­ guible, et de ver rongeur indestructible, supplice éternel des damnés. La formule : ubi vermis eorum non moritur el ignis non exlinguitur, est une citation II. Dans le Nouveau Testament. — Saint Jean- littérale d’Isaïe, lxvi, 24. Cf. Eccli., vu, 19; Judith, Baptiste, pour pousser à la pénitence, avait déjà 20, 21. 2. Paraboles. — La seconde forme d’enseignement précité la colère future et le feu où sera précipité l’arbre infructueux, et la fournaise inextinguible qui du Sauveur fut la parabole. Or, fréquemment sous ce consumera la paille rejetée par le vanneur; or, celui-ci voile symbolique, les perspectives éternelles se ca­ chent de façon à se révéler à qui a les yeux pour voir. va venir nettoyer parfaitement son aire. Luc., in, Plusieurs ont trait à l’enfer. Cf. Fillion, Commentaire 7, 9, 17; cf. Matth., ni, 10, 12; Joa., ni, 36. 1° Jésus-Christ. — En effet, Jésus-Christ vient sur S. Matthieu, Paris, 1878, p. 257 sq. Dans une première série qui a pour objet le royaume de Dieu, enfin et c’est le grand révélateur de l’au-delà. Sur son Matth., xiii; Marc., iv; Luc., vm, deux nous ren­ existence, sur sa nature et sur ses relations avec le seignent sur la destinée des méchants rejetés du Dieu vivant et personnel qui est notre Père, c’est lui royaume : celle de l’ivraie et celle du filet rempli de qui a apporté aux hommes la certitude et la clarté poissons bons et mauvais. définitives. Parabole de l’ivraie. Matth., xm, 24-30. Un homme 1. Exhortations. — Jésus commence par prêcher la n’avait semé que du bon grain dans son champ;son bonne nouvelle du royaume qui approche, qui se ennemi y sème de l’ivraie pendant la nuit. Les épis réalise enfin dans l’humanité; il y prépare les âmes; formés, l’ivraie apparaît et les serviteurs veulent aller il en promulgue la loi et il exhorte sans cesse à la pra­ l’arracher aussitôt; mais le propriétaire du champ tique de cette loi. Il propose pour cela à ses auditeurs des motifs divers; l'un des plus souvent invoqués est préfère attendre la moisson. Alors il dira aux moisson­ neurs d’arracher d’abord l’ivraie et de la lier en gerbes tiré du salut éternel qui est en jeu. Il y a, en effet, un état de péché qui pour l’éternité, n’aura pas de rémis­ pour la livrer au feu. Le Sauveur a expliqué luimême à ses apôtres cette parabole. Matth., xm, sion, mais rendra coupable d’un crime éternel. Marc., 37-42. L’homme qui n’a semé que du bon grain, ni, 29. Cf. Matth., xii, 32; Joa., vin, 20-24, 35. Et le c’est le Fils de l’homme (lui, Jésus); le champ, crime irrémissible aura son châtiment éternel, la gé­ henne de feu. Dans le sermon sur la montagne, en c’est le monde; le bon grain, ce sont les fils du effet, le Maître recommande, sous peine de ce supplice royaume;l’ivraie,ce sont les fils du mauvais, υιοί του πονηρού. Le mauvais, l’ennemi qui a semé l’ivraie, terrible, lacharité fraternelle.Matth.,v, 22. Il ordonne c’est le diable. La moisson, c’est la consommation de même la chasteté à tout prix, fallùt-il sacrifier son du siècle et les moissonneurs seront les anges. Voici oeil droit et sa main, objets de scandale, pour que le maintenant le sort des méchants : « De même qu’on corps ne soit pas jeté dans la géhenne. Matth., v, 29, 30. Avant de conclure cette promulgation de la loi rassemble l’ivraie et qu’on la brûle au feu, ainsi ferat-on à la consommation du siècle; le Fils de l’homme nouvelle, Notre-Seigneur ouvre enfin la perspective de deux avenirs différents: aux uns, le royaume des enverra ses anges; ils ramasseront de son royaume tous les scandales et tous les ouvriers d’iniquité et deux, aux autres, l’éloignement de Jésus qui ne les ils les précipiteront dans la fournaise de feu; là il y connaît pas. Matth., vu, 21-23. aura des pleurs et des grincements de dents. » A Capharnaüm où la foi du centurion excite son Cf. S. Thomas, In Matth., Opéra, Paris, 1876, t. xix, admiration, il prophétise la vocation des gentils à la p. 433 sq. béatitude céleste et la destinée de certains juifs aux Parabole du filet. Matth., xm, 47-50. Le filet retiré ténèbres extérieures, où il y aura des pleurs et des grin­ plein de poissons, le pêcheur trie les bons poissons cements de dents, Matth., vin, 11, 12, ibi erit fletus et qu’il recueille et les mauvais qu’il jette dehors. stridor dentium. Voir Dam, t. iv, col. 22, pour l’expli­ « Ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Les anges cation des ténèbres extérieures; les pleurs expriment la douleur; le grincement des dents, le désespoir et viendront et feront la séparation des justes et des impies et ils jetteront ceux-ci in caminum ignis. la rage. Ibi erit fletus et stridor dentium. » Aux Douze qu’il envoie prêcher, il enseigne à craindre Dans une autre série de paraboles, voici celle du celui qui peut tuer l’âme et le corps pour la géhenne. grand festin, Luc., xiv, 16-24, dans laquelle le Maître Matth., x, 28. déclare qu’aucun des invités rebelles ne goûtera à Mais le résumé le plus vigoureux de ces exhor­ son repas, symbole de la béatitude céleste; et puis tations morales se trouve dans Marc, ix, 42-48. Cf. celle de Lazare, le pauvre mendiant et du mauvais Matth., xviir, 8-9. Le Maître veut prémunir de nou­ veau ses disciples contre le scandale, cette grande riche. Luc., xvi, 19-31. Le pauvre, qui avait souffert avec patience, étant mort, fut porté par les anges dans cause de la perte des âmes : « Si ta main te scandalise, le sein d’Abraham; le riche sans cœur mourut, lui dit-il, coupe-la ; il vaut mieux entrer manchot dans la vie (éternelle) que d’aller avec ses deux mains aussi, et fut enseveli (selon la ponctuation du texte dans la géhenne, dans le feu inextinguible, où leur grec). Dans l’Hadès, comme il était dans les tour­ ments, il leva les yeux et vit de loin Abraham et ver ne meurt pas et leur feu ne s’éteint pas. » Le avec lui Lazare. « Père Abraham, cria-t-il, aie pitié même refrain est répété après deux couplets que le pa­ de moi et envoie Lazare tremper l’extrémité de son rallélisme rend de plus en plus poignants : « Et si ton doigt dans l’eau pour m’en rafraîchir la langue, pied te scandalise, coupe-le; il vaut mieux entrer estropié dans la vie (éternelle) que d’être jeté avec quia crucior in hac flamma. » Abraham répond : « Mon fils, rappelle-toi que tu as eu du bonheur deux pieds dans la géhenne du feu inextinguible (Vulg.), dans la géhenne, dans le feu inextinguible i pendant ta vie et que Lazare n’avait alors que des (texte grec), où leur ver ne meurt pas et leur feu ne maux; maintenant il goûte ici la consolation, et s’éteint pas. Et si ton œil te scandalise, arrache-le j toi tu es dans les tourments. De plus, entre nous et 45 ENFER DANS L’ÉCRITURE SAINTE vous, a été creusé un abîme immense et personne ne peut plus aller d’ici là-bas, ni de chez vous vers nous. » Ce lieu de tourments, où le feu torture le mauvais riche et qui est séparé du sein d’Abraham par un abîme infranchissable, c’est la partie du Se'ôl réservée aux méchants, l’enfer éternel, vu et manifesté par le Verbe incarné. Parabole des noces royales. Matth., xxn, 1-14. Un convive est entré sans la robe nuptiale. Le roi le condamne à être jeté, pieds et mains liés, dans les ténèbres extérieures, où seront les pleurs et les grin­ cements de dents. Parabole des vierges sages et des vierges folles. Matth., xxv, l-13.Quand les vierges folles reviennent avec leurs lampes garnies d'huile, la porte du royaume éternel est fermée. Elles frappent en vain; l’époux leur répond qu’il ne les connaît pas. Elles sont donc exclues du royaume céleste. Parabole des talents. Matth., xxv, 14, 30; cf. Luc., xix, 1-28. Aux bons serviteurs, qui ont fait valoir leurs talents, la joie du Seigneur; aux serviteurs négligents et inutiles, les ténèbres extérieures avec les pleurs et les grincements de dents. Il y aura donc des réprouvés. Du nombre seront les pharisiens hypocrites qui font des païens con­ vertis des fils de la géhenne. Matth., xxiii, 15. Serpents, race de vipère, le Christ, ému de la perte des âmes, les anathematise, ils n’échapperont pas à la sentence de la géhenne (condamnation à l’enfer). • Dans le grand discours eschatologiquc enfin, Matth., xxiv-xxv, en parlant de la fin du monde, Jésus déclare que le maître séparera le mauvais serviteur des autres serviteurs qu’il maltraitait et lui donnera sa part avec les hypocrites, au lieu où seront les pleurs et les grincements de dents, xxiv, 51. Puis, solennel­ lement et sans voiles il décrit le dernier jugement et la séparation définitive des bons et des méchants. Ceux-ci seront placés à gauche comme des boucs, xxv, 33, et ils entendront leur sentence : « Retirezvous de moi, maudits, au feu éternel préparé pour le diable et ses anges, >41. Sentence sans appel, sans sursis, sans fin; car aussitôt ils iront au supplice éternel, 46. Dans l’Évangile de saint Jean, les destinées de l’homme sont présentées sous l’idée générale de vie éternelle ou de perte éternelle, ni, 3, 15, 16, 18, 36; vi, 40, 52, 55, 59; x, 28; xn, 25, 26, 48, 50; xvn, 2, 12; xvin, 9; xx, 31. Cette perdition est la peine du dam, plus terrible que celle du feu. Voici encore des traces certaines de la pensée de l’enfer éternel dans le quatrième Évangile. Celui qui ne croit pas au Fils, n’aura pas la vie éternelle, mais la colère de. Dieu demeurera sur lui, ni, 36. Les Juifs qui mourront dans leurs péchés, ne pourront venir où il va, vin, 21-24. Le péché rend esclave et l’esclave ne demeure pas toujours comme les fils dans la maison, vin, 34, 35. Les disciples, qui ne demeureront pas attachés au Maître comme des branches au cep, seront jetés de­ hors comme des branches stériles; ils dessécheront, on les recueillera pour les jeter au feu où ils brûleront, xv, 2, 6; cf. ni, 18; v, 22-25, 29; ix, 39; xn,31,46, 48, etc. On voit par là ce que vaut le jugement de R. H. Charles, loc. cil., col. 1318, qui a prétendu que l’auteur du quatrième Évangile était en contradiction avec les Synoptiques au point de vue de l’eschatolo­ gie. Les Synoptiques auraient gardé la vieille eschato­ logie judaïque dont le quatrième Évangile ne parle­ rait pas pour ne rappeler que l’amour divin universel. 2° Enseignement des apôtres. — Les apôtres con­ tinuent à enseigner implicitement ou même souvent très explicitement la perdition éternelle des mé­ chants. Voir Jugement, Réprobation, pour les affir­ mations implicites. 46 1. Saint Pierre. — Les faux prophètes et les maîtres du mensonge seront punis et vont à leur perte, dit saint Pierre. II Pet., n, 1,3, 12, 14; m. 7, 16. De même que Dieu a puni les anges rebelles et leur a réservé, après le jugement, les supplices de l'en­ fer, il, 4, ainsi il réserve les méchants pour les tourmenter au jour du jugement,9. Le participe χολαζόμβνους est au présent et signifie que, torturés dès maintenant, les pécheurs sont réservés à la fin du monde pour un jugement qui ne terminera pas leurs supplices, mais les consacrera au contraire et les rendra comme plus définitivement fixés. Voir t. rv, col. 336. Aux faux prophètes, nuages poussés par la tempête, d’épaisses ténèbres sont réservées, n, 7, et quelques manuscrits ajoutent : in æternum. 2. Saint Jade. — Sa courte épître, qui est en étroite relation avec la seconde lettre de Pierre, est dirigée tout entière contre les impies qui nient Notre-Seigneur Jésus-Christ. A eux, la perdition éternelle, celle des anges déchus, réservés aux ténèbres éternelles, 6, celle de Sodome et de Gomorrhe, villes condamnées au feu éternel. Ce sont des astres errants, à qui est réservée pour l’éternité la nuée ténébreuse, 13. Voir t. iv, col. 336. 3. Saint Jacques. — Il menace d’un jugement sans miséricorde celui qui n’a pas fait miséricorde, n, 13. Parce que l’apôtre ajoute que la miséricorde l’emporte sur le jugement, il y eut autrefois une curieuse con­ troverse sur ce texte; les uns affirmaient qu’en enfer Dieu exerce une justice rigoureuse à cause de la pre­ mière partie du verset (Sylvius, Estius). D’autres, à cause de la deuxième partie du verset, admettaient avec saint Thomas que Dieu punit en enfer citra con­ dignum. Le vrai sens est celui-ci : Il n’y a pas éter­ nellement de pardon pour les pécheurs sans cœur pour leurs frères : quant aux hommes charitables à leurs semblables, ils ne craindront pas le jugement. C’est au feu de la géhenne que la mauvaise langue prend ce feu qui enflamme tout le cours de notre vie, m. 6. Enfin les mauvais riches s’amassent des tré­ sors de colère pour les d erniers jours, v, 3 ; cf. i, 15 ; il, 19; iv, 4-8,12. 4. Saint Paul.— Il n’a pas varié dans son enseigne­ ment sur l’enfer au cours de sa carrière apostolique et il a toujours affirmé cet enfer éternel. Une réfutation détaillée des théories rationalistes nous entraînerait ici trop loin. R. H. Charles, loc. cil., col. 1382 1386, par exemple, distingue quatre stades dans la pensée eschatologiquc de Paul, pour aboutir à une doctrine de restauration universelle, ou du moins à la néga­ tion de l'enfer éternel. Voir une réfutation générale à Prédestination et Réprobation. Les textes po­ sitifs que nous donnerons ici suffiront à notre point de vue. Pour consoler les chrétiens de Thessalonique persécutés, Paul leur annonce les futures justices: à eux la joie, à leurs persécuteurs l’enfer éternel, i, 5-9. Aux Galates, l’apôtre alfirme énergiquement que ceux qui font les œuvres de la chair n’atteindront pas le royaume de Dieu, v, 19-21. Même affirmation dans la Ir0 lettre aux Corinthiens, vi, 9. 10. Avant de rece­ voir l’eucharistie, les chrétiens doivent se juger euxmêmes afin de nepas être condamnés avec ce monde, xi, 32. Il y en a qui périssent, II Cor., n, 15, 16; iv, 3; xiii, 5; et il y a deux cités irréconci'iables, vi, 1418. Il y a deux alternatives éternelles. Rom., n, 2-12. Les œuvres de la chair de nou eau sont exclues de l'héritage céleste. Eph., v, 5. Ilya des réprouvés à jamais. I Tim., v, 6, 11-15; II Tim„ n, 12-20. Il y a un jugement et une réprobation éternels. Heb., vi, 2, 7-9; ix, 27; x, 26-31. 5. Saint Jean. — Au voyant d« Patmos, Dieu a fait voir aussi les deux cités de l’au-delà, la Jérusalem cé­ 47 ENFER D’APRÈS LES PÈRES leste et l’étang ardent des tourments éternels, xiv, 19; xx, 15 ; xxi, 8. A tous ceux dont les noms ne seront pas écrits sur le livre de la vie, la damnation, ni, 5 ; xx, 1215; xxi, 27. Cette damnation qui est l’exclusion du livre de vie, est appelée la seconde mort, n, 11; xx, 6, 14; xxi, 8; l'extermination, xi, 18. Cette mort n’est pas l’anéantissement, mais une privation de la vie divine, xxi, 8, 27 ; xxn, 15, en un lieu de supplices éternels et horribles, dont le plus sensible est le feu. Ce lieu est le puits de l’abîme, ix, 2. 11 est préparé pour quiconque portera le caractère de la bête, xiv, 10, 11. Dieu irrité contre les coupables les tourmentera dans le feu et le soufre en présence des saints anges, et la fumée de leurs tourments montera pendant tous les siècles et les damnés n’auront de repos ni jour ni nuit. A la fin des temps, le diable sera jeté dans le goufre de feu et de soufre avec la bête et le faux prophète, où ils y seront tourmentés jour et nuit pendant tous les siècles, xx, 9,10. Après le jugement, l’enfer et la mort seront jetés dans l’étang de feu ainsi que tous ceux dont les noms ne sont pas inscrits au livre de vie, 14, 15; cf., xxi, 8, 27; xxn, 15. Pour résumer en quelques mots le développement de la doctrine de l’enfer dans l’Écriture sainte, nous pouvons distinguer trois phases dans l’Ancien Testa­ ment et trois dans le Nouveau. — 1° Pour Γ Ancien Testament. — 1. Des origines aux prophètes, ce sont concepts rationnels vagues sur les sanctions ultraterrestres, préservés de toute erreur par l’Esprit divin qui inspire de plus aux auteurs sacrés un vif sentiment des jugements inéluctables de Dieu. — 2. Les prophètes ont la vision nette des sanctions ellesmêmes avec leur durée éternelle : existence d’un en­ fer de damnation et de supplices positifs sans fin. —3. Les deulèrocanoniques, avec un exposé plus étendu de ces supplices et de leurs rapports avec les péchés qui les méritent, commencent à étudier l’importance vitale universelle de cette doctrine de l’au-delà et à s’élever ainsi de plus en plus au-dessus de ce monde qui passe. — 2° Pour le Nouveau Testament.— l.Dans ΓÉvangile, Jésus-Christ révèle complètement la sub­ stance de la théologie de l’enfer : dam, feu, inégalité, éternité, châtiment de tout péché mortel après la mort. — 2. Saint Paul développe synthétiquement l’eschatologie infernale, dans le cadre général de sa théologie. — 3. Saint Jean retrace la réalité très complète, partiellement très matérielle, du lieu et des supplices de cet abîme de feu où seront dans les siècles des siècles tous les sectateurs de la cité du mal. 48 ainsi : L Pacifique possession de la foi. IL Lutte contre l’hérésie. III. Dogme défini. I. Pacifique possession de la foi. — 1° Pères apostoliques. — On ne trouve dans leurs courts écrits que très peu de passages explicites sur la sanction infernale. Celle-ci est évidemment implicite dans les doctrines répétées de la vie et de la mort éternelle. Cf. Didaché, i, 1, les deux voies, celle de la vie et celle de la mort, Funk, Patres apostolici, 2e édit., Tubingue, 1901, t. i,p. 2; Epist. Barnabæ, i, 18, iv, 13; xx, 1, est enim via mortis ælernæ cum supplicio, in quasunt quæ perdunt animam hominum. Funk, p. 48, 94, et l’auteur énumère ceux qui seront ainsi damnés: tous les pécheurs. Saint Clément parle des maudits de Dieu et il les oppose aux bénis de Dieu. Z* Cor., xxx, 8, p. 138. Selon la II* ad Cor., qui est un vrai sermon sur le salut éternel, si nous ne faisons pas la volonté du Christ et si nous méprisons ses commandements, rien ne nous arrachera à l’éternel supplice, vi, 1, p. 190; pour ceux qui n’auront pas gardé le sceau du baptême, vermis eorum non morietur et ignis éorum non extinguetur et erunt in visionem omni carni, vil, 6, p. 192. Cf. Is., ι.χνι, 24. Voir aussi, xvn, 5, p. 206, postquam e mundo exivimus non amplius pos­ sumus ibi confiteri (έξομολογήσασΟαι) aut pænitentiam agere, vin, 3, p. 192. 193. Saint Ignace d’Antioche, Ad Magn., v, 1, p. 234, dit que deux choses sont proposées en même temps : la vie et la mort et que chacun ira en son propre lieu. Le châtiment futur, c’est l’exclusion du royaume de Dieu et le feu inextinguible. Ad Eph., xvi, 1, 2, Funk, p. 226. Enfin, Ad Smyrn., n, p. 276, saint Ignace dit des hérétiques qui prétendent que Jésus a souffert en apparence seulement, qu’après la mort ils seront sans corps et pareils aux démons, άσωμάτοι; κΆ δαιμονικοί;. Saint Polycarpe, Ad Phil.,y, 3, p. 302, recommande la pratique de la chasteté, parce que les impudiques seront exclus du royaume de Dieu, v, 3 (citation de I Cor., vi, 9, 10). Dans le Martyrium S. Potycarpi (155), l’Église de Smyrne parle de ses martyrs qui méprisaient les tourments de ce monde, se rachetant du supplice éternel en l’espace d’une heure; le feu de leurs cruels bourreaux leur paraissait froid, parce qu’ils avaient devant les yeux le feu éternel et inex­ tinguible qu’ils fuyaient, u, 3, p. 316. A son tour, Polycarpe répond au proconsul, qui le menace de le jeter dans un brasier : «Tu me menaces d’un feu qui ne brûle qu’une heure et qui s’éteint peu après; tu ignores, en effet, que le feu du jugement futur et de la peine éternelle est réservé aux impies, > xi, 2, p. 326. Des cinq visions d’Hermas, la troisième, la plus n. enfer D'après les pères. —Pour l’enfer, la tradition ne constitue pas de source spéciale de ré­ importante, représente l’Église sous la forme d’une vélation : il n’y a pas de tradition purementorale. Elle tour que les anges construisent avec des pierres ne fait, ordinairement, que répéter ce qui était déjà taillées : les pécheurs, qui veulent faire pénitence clairement et explicitement dans la sainte Écriture. ne sont pas loin de la tour; s’ils font vraiment péni­ Cependant, elle fait davantage sur quelques points; tence, ils seront utilisés pour la construction, tant elle certifie ou même détermine le sens un peu que celle-ci durera; mais quand la bâtisse sera obscur ou douteux de la révélation écrite, par terminée, il n’y aura plus de place pour eux, et exemple, pour la localisation de Tenfer, la damnation ils seront réprouvés, εκβολοι, Vis., III, v, 5; d’autres des enfants, le feu, le moment où l’enfer commence pierres sont rejetées bien loin, ce sont les fils d’ini­ pour les damnés, la mitigation, etc. quité, dont la foi n’était pas sincère, n’ayant pas re­ Le magistère chrétien a surtout rempli le rôle, au jeté toute corruption; ceux-là ne seront pas sauvés, point de vue spéculatif, de développer la foi à l’enfer vi, 1. Funk, p. 442, 444. Hermas distingue ensuite en dogme précis, puis en théologie savante. trois catégories de pierres rejetées loin de la tour : il La foi à l’enfer et à l’enfer éternel ayant été dès y a les croyants qui ont douté et ont pensé trouver l’origine un de ces articles fondamentaux, enseignés une meilleure vie; ils errent et ils sont malheureux par Jésus-Christ et ses apôtres à l’Église, non pas en marchant dans des lieux sans chemin ; il y a ceux implicitement, mais très explicitement, le dévelop­ qui tombent dans le feu et y brûlent: ce sont ceux qui pement de la connaissance de l’enfer n’a pas passé à la fin se sont éloignés de Dieu et n’ont pas fait pé­ par les trois époques ordinaires : stade implicite, I nitence de leurs fautes; il y a enfin les catéchumènes discussions, foi explicite. Cependant, l’histoire de , que la chasteté de la vérité effraie et éloigne du bap­ la doctrine de l’enfer chez les Pères peut se diviser tême, vn, 1-3, p. 446. 49 ENFER D’APRÈS LES PÈRES Ici-bas, pêcheurs et justes se ressemblent comme les arbres en hiver; tous sont dépouillés et ne donnent pas signe certain de vie. Cf. Sim., III, p. 526. Mais, •dans l’autre vie, aura lieu la grande manifestation : les pécheurs, bois sec et mort, brûleront, parce qu’ils n’ont pas fait pénitence, et les païens, parce qu’ils n’ont pas connu leur créateur. Cf. Sim., IV, 4, p. 528. Dans la Sim., VI, n, 2-4, p. 546, le troupeau de la vo­ lupté est composé de brebis corrompues, les unes jusqu’à la mort, c’est-à-dire séparées de Dieu pour toujours, les autres jusqu’à la perversion, mais qui feront pénitence. Même enseignement, plus général, dans la Sim., VIII : les rameaux qui, définitivement, après un délai de pénitence, sont restés secs, pourris, rongés, etc., sont morts pour Dieu à jamais, vi, 4, p.568, mourront de mort, vu, 3, p. 570; ils ont perdu la vie, vm, 2,3,5 ; ix, 3,4, p. 570,572 ; ils se condamneront à la mort, xi, 3, p. 574 sq. De même encore, certaines pierres seront rejetées pour toujours de la construc­ tion de la tour. Sim., IX, xiv, 2, p. 604. Ceux qui n’ont pas connu Dieu et ont mal agi, sont jugés pour la mort; ceux qui ont connu Dieu et ont mal agi, bien qu’ils aient vu ses merveilles, seront punis doublement et mourront pour toujours. Sim., IX, xviii, 2, p. 612. Il en sera ainsi pour les sept séries de pécheurs, c. xix-xxix, p. 612-626. Enfin, dans les derniers avis de l’ange d’Hermas, Sim., X. n, 4, p. 636, ceux qui méprisent le Seigneur et n’observent pas ses commandements, se livrent eux-mêmes à la mort et le Seigneur donnera leurs âmes aux sup­ plices. L’auteur de l'Épitrc à Diognète, pour convertir son correspondant, invoque deux fois les sup­ plices réservés aux pécheurs, la mort de ceux qui seront condamnés au feu éternel, qui tourmentera jusqu’à la Πη ceux qui lui ont été livrés. Funk, p. 408-410. Quelques philosophes ont regardé comme Dieu le feu auquel ils iront, vm, 2. p. 404. 2° Les Pères apologistes. — 1. Grecs. — a) Saint Justin. — a. Il atteste d’abord, clairement et explici­ tement, l’existence et l’éternité du feu de l’enfer pour les démons et pour tous les hommes pécheurs. Apol., i, 8, P. G., t. vi, col. 337. Ils sont punis non pas pour mille ans, comme l’a dit Platon, mais d’une peine éternelle. Saint .Justin insiste sur le carac­ tère moralisateur de cette doctrine, 12, col. 341; il réitère l’affirmation du feu éternel, 17, 18, col. 353.356, avec cette raison nouvelle que tous les méchants retireraient du gain, s’il n’y avait pas d’immortalité; mais l’âme survit et il y a des sup­ plices éternels,21, col. 361. Enfin, 28, col. 372, il dit de Satan : εις τό πϋρ πεμφΟήσεσΟαι μετά τής αύτοϋ στρα­ τιάς χαιτών επομένων ανθρώπων κολασόησομένονς τον άπέραντον αιώνα. De même, 52, col. 405. Ses affirmations sont aussi claires dans YApol., n. Les chrétiens sont persuadés que les méchants et les débauchés seront tourmentés dans le feu éternel,!, col. 411, quoi qu’en pensent les pythagoriciens et les épicuriens, 2, 7, col. 444, 456. L’Écriture l’enseigne ainsi que l’expé­ rience, puisque les chrétiens ont pouvoir sur les dé­ mons lorsqu’ils les menacent du feu éternel, 8, col. 457. Cf. encore Dial, eum Tryphone, 45, 81, 120, 131, 133, 140, 141, col. 572, 668, 753, 780, 784, 796, 797 : seront damnés non seulement les infidèles, mais tous les pécheurs. La Cohortatio ad Griecos et le De mo­ narchia du pseudo-Justin affirment aussi les sup­ plices de l'enfer. Coh., 27, 28, 35; De mon., 3, 4, P. G., t. vi, col. 292, 304, 317 319. b. Quant aux doctrines personnelles de saint Justin, il a soutenu d’abord certainement que l’enfer serait retardé jusqu’au jugement dernier; pour les démons, Apol., il. 28, col. 372, à cause du genre humain; et. Apol., i, 8, col. 457; pour les damnés, Dial, cum ■ i I I 50 Tryph., 5, 80, 105, col. 488, 665, 721. En attendant le jugement dernier, les âmes des méchants et des impies sont dans un lieu mauvais, où elles sont pu­ nies, tant que Dieu le voudra, 5, col. 488. D’ailleurs, dès après la mort, les pécheurs sont punis. Apol., i, 12, 20; Cohort. adGræcos, 35, col. 341. 357. 304. C’est le premier témoignage de la dilatio inferni, qui aura une grande diffusion, surtout dans l’Églisc latine, jusqu’au vi° siècle. Quelques-uns ont pensé que les mots de ce texte : quamdiu eas (animas) esse et puniri Deus voluerit, exprimaient une idée conditionaliste et res­ treignaient la durée de l’enfer à la libre volonté de Dieu. Tout au moins, telle aurait été l’opinion du vieillard, avec qui saint Justin avait conversé. Cf. H. Martin, La vie future, p. 592. Mais cette interpré­ tation ne s’impose pas, et, d’après le contexte, le quamdiu signifie uniquement que, l’immortalité étant admise, ce serait un gain pour les âmes des méchants de périr; aussi ne meurent-elles pas et sont-elles pu­ nies, tant qu’elles existent, c’est-à-dire toujours, leur existence étant d’ailleurs un effet de la volonté de Dieu. C’est ainsi que l’a déjà entendu Moehler, Patrologiej. i, p. 264. Cf. Schwane, Histoire des dogmes, Paris, 1903, t. i, p. 430. b) Tatien. — Ce disciple de Justin, encore catho­ lique, affirme explicitement les supplices éternels d’ailleurs différés pour les démons, jusqu’au jour du jugement. Orat. adv. Græcos, 14, P. G., t. vi, col. 838. Il en sera de même pour les hommes, 15, col. 840. c) Alhénagore. — Les chrétiens ne peuvent être les criminels qu’on dit, eux qui attendent le juge­ ment sévère de Dieu et la damnation. Legatio pro Christianis, 12, P. G., t. vi, col. 916. De même, 31, col. 964, ils n’imitent pas les païens qui seront punis par le supplice du feu. Dans le De resurrectione mor­ tuorum, 18-24, P. G., t. vi, col. 1009 sq., le philo­ sophe athénien fait valoir, pour démontrer la résur­ rection, la nécessité d’une sanction après cette vie, et pour l’homme tout entier , âme et corps. Le pécheur, qui a été vicieux dans son corps, doit être puni dans son corps et il serait inique et indigne du jugement de Dieu que les âmes seules soient châtiées pour les péchés, commis sur terre. d) Théophile d’Antioche, dans scs trois livres Ad Autolycum (169-182), parle, lui aussi, des supplices éternels, réservés aux incrédules, 1. I, 14, P. G., t. VI, col. 1045. Les écrivains païens ont volé la doctrine des supplices futurs des impies et des incrédules aux livres inspirés des chrétiens; elle a donc été ainsi promulguée à tous,Théophile en énumère une dizaine; et il confirme cette doctrine par de longues citations de la Sibylle et divers poètes grecs, 36-38, col. 1109 sq. Les chrétiens ont appris que, pour éviter les supplices éternels, il fallait éviter tout péché, 34, col. 1108. 2. Latins. — a) Minucius Félix. — Le païen Cæcilius connaît la foi chrétienne sur l’enfer,qui est la force desmarlyrs. Octavius, c. vm, P.L., t. m, col. 269sq. Cf. c. xi, xii, col. 277 sq. L’apologiste chrétien l’expose et la défend, c. xxxiv, xxxv, col. 363. Les méchants préféreraient extingui penitus quam ad supplicia reparari. El tamen admo­ nentur homines doctissimorum libris et carminibus poe­ tarum illius ignei fluminis et de stygia palude siepius ambientis ardoris qute cruciatibus æternis preeparata... tradiderunt. Et ideo apud eos etiam ipse rex Jupiter per torrentes ripas et atram voraginem jurat religiose. Destinatam enim sibi cum suis cultoribus poenam pri­ scius perhorrescit. Nec tormentis aut modus ullus aut terminus. Illic sapiens ignis membra urit et reficit, carpit et nutrii. Comme les feux de la foudre et d-< volcans brûlent et ne sont pas consumés, Ha pcena illud incendium non damnis ardentium pascitur sed inexesa corporum laceratione nutritur. Eos autem merito 51 ENFER D’APRÈS LES PÈRES 52. torqueri qui Deum nesciunt ut impios ut injustos, nisi \ 30, P.L.,t. i, col. 736 sq., décrit divers damnés et leurs profanus nemo deliberat. Minucius ne sait pas comment péchés plutôt qu’il n’analyse leurs douleurs intimes. le feu éternel de l'enfer brûlera sans consumer. Il Les persécuteurs siccioribus quam ipsi contra Chri­ semble dire que le supplice du feu sera différé pour stianos sievierunt flammis insultantibus liquescentes; les démons au moins, puisqu’il leur est destiné et les sages coram discipulis suis una conflagrantibus eru­ bescentes; les poètes ad inopinati Christi tribunal pal­ qu’ils le prévoient; mais son texte exprime magni­ fiquement la foi à l’enfer de feu éternel. pitantes; et le feu éternel toujours, pour le tragédien pleurnicheur, pour le comédien dissolu, pour le co­ Z>) Tertullien. — Son eschatologie est dans la note la plus archaïque (ou traditionnelle) et la plus réa­ cher, in flammea rota totus ruber, pour l’athlète in liste. fixeront, op. cil., p. 350. On y trouve d’abord, igne jaculatus. avec toute la force d’expression du fougueux génie d. L'enfer et les attributs divins. — Tertullien, Adv. africain, la foi au feu éternel de l’enfer, feu très Marcion., 1. I, c. xxvi, xxvm, P. L., t. n, col. 277 sq., réel et très corporel, et aussi l’opinion d’une cer­ prouve supérieurement contre Marcion que Dieu de­ taine dilatio des peines infernales jusqu’après le juge­ vait punir le péché dans l'autre vie. Les marcionites ment, non seulement pour les démons, mais encore ne niaient pas cependant tout châtiment des pécheurs: pour les damnés. Il esquisse le premier les sentiments le feu du démiurge (distinct de Dieu) devait les sai­ et la douleur intime des damnés, et ses controverses sir au dernier jour. Tertullien leur réplique que le avec Marcion lui font éclairer quelques rapports de créateur (Dieu) leur préparera alors sulphuratiorem eis gehennam. Plus loin une belle page de théodicée, l’enfer avec les attributs divins. a. Enfer éternel et feu corporel. — Apologelicus 1. II, c. xi, xiii, xiv, col. 324-329. La crainte de (de 197), c. xlv, xlvii-xlix, P. L., t. i, col. 363, l’enfer est nécessaire pour nous faire pratiquer la 581 sq., l’apologiste répète après tous ses devanciers vertu : Horremus terribiles minas creatoris, et vix a la réponse radicale aux calomnies des païens : les chré­ malo avellimur; quid si nihil minaretur? delicta gauderent... diabolus illuderet, etc. Si on objecte tiens ne peuvent être les affreux criminels que l’on dit, eux qui prévoient ælcrnam pœnam..., magnitudinem que Dieu est ainsi l’auteur même du mal, il faut distinguer mala delicti et mala supplicii, mata culpæ cruciatus, non diuturni, verum sempiterni. Puis, il prend l’offensive. Ridemur Deum prædicantes judi­ el mata pœnœ. L’auteur du mal du péché, c’est le caturum,.. et gehennam si comminemur quæ est ignis diable; Dieu est l’auteur du mal de la peine, c’estarcani subterranea ad pœnam thesaurus; et pourtant à-dire de la justice, car si le supplice est mauvais les poètes et les philosophes païens admettent, eux pour le criminel, il est bon pour Dieu et la justice. Cf. G. Esser, Die Seelenlehre Tertullians, Paderborn, aussi, des juges infernaux et le Pyriphlegethon, ins­ 1893; E. F. Schulze, Elemenle einer Theodicee bei truits d’ailleurs par nos Écritures. La métempsycose Tertullian, dans la Zeitschrift fur ivissench. Théologie, est absurde. On ne peut non plus pourtant admettre 1900, t. xliii; Atzberger, Geschichte, p. 311sq. des séries sans fin de résurrections, pour de nouvelles 3° Les Actes des martyrs des IIe et IIP siècles. — Les vies terrestres et de nouvelles épreuves, car tout doit avoir un terme et être fixé enfin dans une éternité bûchers dont ils étaient menacés prêtaient naturel­ infinie, ad expungendum, quod in isto ævo boni scu lement aux martyrs une belle occasion de prêcher à mali meruit et exin dependendum in immensam œler- leurs bourreaux le feu éternel, dont le souvenir faisait nilatis perpetuitatem... profani et qui non integre ad d’ailleurs souvent leur force. En dehors des paroles Deum in pœnam, æque jugis, ignis. Sur l’action de ce citées de saint Polycarpe, la lettre des Églises de Lyon et de Vienne sur leurs martyrs de 177, n. 7, P. G., feu, Tertullien répète les remarques rudimentaires de VOctavius : il ne consume pas, mais il répare ce t. v, col. 1425, relate que Biblias avait d’abord apostaqu’il brûle, comme celui de la foudre ou des volcans, sié, mais qu’elle se repentit au milieu des tourments et les damnés ont ex ipsa natura ejus, divina scilicet, et qu’elle sortit comme d’un profond sommeil, le sup­ subministrationem incorruptibilitatis; longe alius est plice qu’elle endurait lui rappelant les tourments de qui usui humano, alius qui judicio Dei apparet, sive l’enfer éternel. La lettre du clergé d’Achaïe sur la mort de saint André, P. G., t. n, col. 1230, 1235, oppose de- cælo fulmina stringens, sive de terra per vertices montium eructans, non enim, absumit quod exurit, sed les tourments qui finissent à ceux qui ne finissent pas.Voir d’autres citations dans Atzberger, Geschichte, dum erogat reparat. Voir, en outre, de nombreuses dé­ clarations, semées çà et là, presque en tous- ses ou­ p. 612 sq. ;Schwane, Histoire des dogmes, t. ni, p. 286; Perrone, Prælecliones theologicæ, 32e édit.. Borne, vrages : De testimonio animæ, 4, col. 686 ; De pænilentia, 9,11, 12, P. L., 1.1, col. 1354 sq. ; il faut penser aux 1877, t .iv, p.243;Ruinart,Ac/a sincera, p. 157,267, etc. supplices éternels, à la géhenne, au trésor du feu 4° Hérétiques des 11e et up siècles. — Ils ne nient éternel pour s’encourager à subir les peines de l’exo- pas qu’il y ait dans l’autre vie un sort différent poul­ mologése, De carne Christi, 14, t. n, col. 823; De fuga ies bons et les méchants et une punition de ces der­ in persecutione, 12; De resurrectione carnis, 35 : eum niers par le feu. Mais les gnostiques de toutes nuances potius timendum qui corpus et animam occidat in ont eu d’étranges opinions sur les damnés, sur la gehennam, Matth., x, 28 : occidere n’est pas anéantir, nature et la durée du supplice de l’enfer. car la géhenne a un feu éternel, t. n, col. 858 sq. ; 1. L’cbionisme essénien, qui remonte au n» siècle, Scorpiace, 9; De anima, 7, prouve la corporéité de mais dont le principal monument se trouve dans les l’âme par la corporéité du feu infernal, t. n, col.697, etc. Homélies et les Recognitions pseudo-clémentines du b. Dilation de l’enfer jusqu'après le jugement. — Ter­ mesiècle, admet l’existence de l’enfer éternel. Tixetullien l’enseigne et cherche à la prouver, De anima, ront, op. cil., p. 182. Voir Homil., n, 13, 28,31 ; xi, 11, 55-58, P L.,t. n,col. 795: il y a un enfer général pour 16, 26, P. G., t. n, col. 84, 96, 97, 284, 288, 293 ; Reco­ toutes les âmes, excepté pour les martyrs; le démon gnitions, v,2S, P. G., t. n, col. 1343. Cependant on y n’a pas de plus grand souci que de nous empêcher trouve aussi affirmé le conditionalisme ou l’anéantis­ d’y croire. D’ailleurs, et supplicia jam illic et refri­ sement final des méchants, Homil., ni, 6, P. G.,t. n, geria, comme le prouve le sort différent de Lazare et col. 116: per ignis supplicium finem... accipient..., ut du mauvais riche. Dans V Apologelicum, c. xlviii, dixi certo tempore plurimum igne eeterno vexati exstin­ P. L., t. n, col. 591, Tertullien prouve ce délai par guentur. Non enim amplius sempiterni esse possunt, cette raison que l’âme sans le corps ne peut souffrir. postquam impie se gesserunt; 59, coi. 149, in perpetuum Gt. c. xxm, 11, col. 471 sq. post supplicia intereant. Cf. Homil., vn, 7; xvr, 10, c. Douleurs spéciales des damnés. — De spectaculis, coi. 221, 373. Bien plus, Homil., xx, 2, 4, 9, coi. 449, 53 ENFER D’APRÈS LES PÈRES 452,456 sq., avec l'éternité des peines pour les hommes damnés, on voit insinuée la restauration future des démons. Cf. Atzberger, op. cil., p. 189 sq., 197, 513. 2. Les systèmes gnosliques proprement dits boule­ versaient tous, de differentes manières, l’eschatologie orthodoxe : sous forme panthéiste avec Valentin, Carpocrale, sous forme dualiste avec Saturnin, Basilide, etc., ils s’accordaient à distinguer dans le genre humain, d’après les parcelles de vie divine tombées directement du Dieu suprême dans l’œuvre mauvaise du démiurge, les pneumatiques en qui l’élément divin domine et qui seront nécessairement tous sauvés;les psychiques en qui l’élément divin est en lutte avec le principe matériel mauvais et qui, seuls, sont libres de se perdre ou de sesauver(salutparticulier), d’après le principe qui triomphera; enfin les hyliques, tous matériels, c’est· à-dire mauvais, tous nécessairement perdus. Le salut étant le retour au Père Suprême de l’élément divin, la damnation est d’abord la priva­ tion de ce bonheur et puis, ordinairement, la des­ truction. Ainsi, d’après Valentin, le feu consumera un jour l’univers matériel avec tous les hyliques et les psychiques ayant perdu le salut. Héracléon, son dis­ ciple, pensait de même. Cf. Origènc, In Joa., torn, xiii, 19, P. G., t. xiv, col. 429 : S. Irénée, Contra hær., I, vu; 11, xxix, 3, P- G., t. vu, col. 512 sq., 814. Marcion avait un système spécial : les hommes, créés mauvais par le démiurge, ont été rachetés par Dieu dans le Christ· Celui-ci, descendu aux enfers pour annoncer ce salut, se voit repoussé par les justes, Abel, Noé, etc., qui croient avoir encore à faire au démiurge trompeur et restent ainsi en enfer, pendant que les méchants, Caïn, les sodomites, croient et sont sauvés. Cf. S. Irénée, Cont. hær., I, xxvn, 3, P. G., t. vu, col. 669; Homil. clement., xx, 2, 4, 9, P. G., t. n, col. 418. 452. 457. Il admettait donc une restauration au moins partielle du mal après la mort. Les incrédules, à la fin des temps, seront non pas jugés par le Dieu bon, cf. Tertullien, Ado. Marcion., 1. I, c. xxvi-xxvm; 1. II, c. xi-xiv, mais abandonnés par lui au démiurge qui les châtiera par le feu. Cf. S. Irénée, Cont. hier., I, xxvn, 3, P. G., t. vn, col. 689. 3. Le manichéisme (iiic-iv° siècles), dualiste lui aussi, admit une notion du salut très semblable à celle du gnosticisme : délivrance des éléments de lumière qui sont dans l’homme, le reste étant aban­ donné aux ténèbres éternelles, d’où il venait. Cepen­ dant l’homme est libre de réaliser cette délivrance ou non ; les incrédules et les pécheurs erreront, après leur mort, jusqu’à la fin du monde, puis seront jetés dans un enfer éternel. Cf. ’fixeront, op. cil., p. 437. 5° Pères controversistes des IIe et in° siècles. — Saint Irénée et saint Hippolyte sont avec Tertullien les principaux dont les ouvrages nous soient parvenus. 1. Saint Irénée. — Il reproduit l’enseignement tra­ ditionnel, énonce plusieurs bons principes de théologie et adopte l’opinion du délai de l’enfer. Il est même pro­ bable que celle-ci a passé par lui des millénaristes asiates, à l’Occident, à Tertullien et à ceux qui les ont suivis. Cf. Atzberger, op. cil., p. 247 sq. o) Enfer élernel et éléments de théodicée. — Les textes très nombreux du Contra hæreses ne four­ nissent que de simples affirmations, parfois avec réfé­ rence scripturaire, 1. II, c. xxvin, n. 7; c. xxxin, n. 5; 1. III. c. xxin, n. 3, 4; c. xxv, n. 2-5, P. G., t. vu, col. 809, 833, 962, 968 sq. Dans sa réponse à Marcion, il ébauche la théodicée développée par Tertullien, 1. IV, c. xxvn, n. 2-4, col. 1058 sq., et prouve l’enfer par une accumulation des textes des Évangiles et de saint Paul. Dans le c. xxvin, il applique spécia­ lement aux hérétiques la peine éternelle dont Jésus a menacé les maudits, col. 1061 sq. La damnation de ces impies sert au salut des justes, comme Jésus- 54 Christ est, par sa mort, le salut des uns et la damna­ tion des autres (de ses meurtriers). Dans tous ces pas­ sages, saint Irénée se dit le simple écho de l’enseigne­ ment des anciens. Cf. encore 1. IV, c. xxxm, η. 1, 11, 13;c.xxxvi, n. 3-5;c. xxxix, n. 4, col. 1072,1079sq., 1092 sq., 1109 sq. : Dieu a préparé aux méchants qui ont abusé de la liberté de mal faire : congruentes lu­ mini adversantibus... tenebras,... convenientem poenam. Ils en sont cause responsable; ceux qui fuient la lu­ mière ici-bas se plongent par le fait dans les ténè­ bres, sic æternum Dei qui fugiunt lumen, quod continet in se omnia bona, ipsi sibi causa sunt ut œternas in­ habitent tenebras, destituti omnibus bonis, sibimelipsis causa hujusmodi habitationis facti. Cependant, XL, col. 1111 sq., Dieu préparc, de son côté, le feu éternel et les ténèbres, et il punira ceux qui se retirent delui. Saint Irénée accumule de nouveau ici les textes scripturaires pour montrer contre Marcion que le même Dieu récompense les bons el condamne les mé­ chants au feu éternel. L. V, c. ix-xt, col. 1144 sq., saint Irénée prouve ex professo par les textes de saint Paul que l’homme, esclave des œuvres de la chair, ne possédera pas le royaume de Dieu. Finalement, les c. xxvi-xxxvi, résument l’eschatologie catholique. Au c. xxvi, 2, col. 1194, il affirme de nouveau le feu éternel préparé pour le diable et pour tous les apos­ tats qui persévèrent dans leur apostasie; au c. xxvn, n. 2, après plusieurs textes de l’Écriture, il approuve l’argument théologique tiré du péché qui sépare de Dieu, col. 1196, 1197, et il déclare de nouveau que ce n’est pas Dieu qui est responsable du châtiment, mais le pécheur qui separavit semelipsum a Deo voluntaria sententia, comme l’explique Notrc-Seigneur, Joa., nr, 18 sq., qui male agit, odit lumen. Il développe cette idée et cite l’Apocalypse, c. xxvin, 1, 2, col. 1197sq.; enfin c. xxxv, 2, col. 1220 sq.,il explique ce qu’est la seconde mort : missi sunt in stagnum ignis, secundam mortem. Hoc autem est quod gehenna, quod Dominus dixit ignem æternum. b) Opinion sur le délai des supplices de l’enfer. — Elle est clairement enseignée par saint Irénée, 1. V, c. xxvi, 2; c. xxxi, xxxv, col. 1194 sq., 1208 sq., 1218 sq. Dans le premier texte, saint Justin est loué d’avoir dit que le diable ignorait sa condamnation, jusqu’à la révélation de Jésus-Christ. Depuis qu’il sait que le feu éternel est préparé pour lui et pour tous scs sectateurs, le diable s’est mis à blasphémer Dieu, son juste juge, ce qu’il n’avait pas osé faire auparavant. Voirt. iv, col. 345. Tous les hommes, sauf peut-être les martyrs que l’Église præmiltilad Patrem, 1. IV, c. xxxm, 9, col. 1078, doivent d’abord des­ cendre dans l’hadès pour y attendre la résurrection, à l’exemple du Christ qui n’a pas voulu ressusciter de la croix où il est mort, mais après un séjour en enfer. Si saint Irénée affirme que les justes ressuscités régne­ ront sur terre pendant mille ans, il» ne spécifie nulle part quel sera l’état des méchants depuis la première jusqu’à la seconde résurrection. Mais au jugement dernier, ils seront jugés et missi in stagnum ignis. Apoc., xx, 12-14. On peut conjecturer qu’avant d’être précipités dans cet enfer de feu, les pécheurs sont, pour saint Irénée, dans les ténèbres et la privation de Dieu (la peine du dam), conformément aux principes exposés plus haut. c) Pas plus que chez saint Justin, Dial, cum Tryph., 5, il n’y a pas de conditionalisme pour saint Irénée, Cont. hær., 1. Il, c. xxxiv, 3, col. 836, omnia quæ fada sunt... perseverant quoadusque ea Deus et esse et perse­ verare voluerit... Patre... donante et in sæculum sxculi perseverantiam his qui salvi fiunt, Ps. cxi.viii, 5, 6; c. xx, 4, qui autem... ingratus exstiterit factori... ipse se privat in sæculum sæculi perseverantia. Dieu con­ serve tant qu’il veut ce qu’il a créé; il conservera les 55 ENFER D’APRÈS LES PERES âmes éternellement, comme il l’a révélé; les justes vivront donc éternellement; mais pour les méchants il n’y a pas de vie éternelle. Il ne s’agit évidemment que de la vie heureuse éternelle. Cf. 1. IV, c. iv, 5, 6, col. 1035 sq. ; 1. V, c. iv, 1, col. 1133. Enfin, il n’est pas question d’une réconciliation finale dans cette phrase d’un court fragment : Chri­ stus... in fine temporum venturus est ad destruendum omne malurn et ad reconcilianda universa, ut omnium impuritatum sit finis, P. G., t. vu, col. 1256. Il ne s’agit que du monde glorifie des élus. Cf. I Cor., xv, 24 sq. ; Col., i, 15-20, etc. 2. Saint Hippolyte (vers 230). Le grand exégète s’est beaucoup occupé d’eschatologie. — a) Éternité et feu de l’enfer. —Anima peccatorum abripiuntur immatura a facie Dei, qui eas derelicturus est in tormenti igne. In Prov., xi, 30, P. G., t. x, coi. 620. Sur ces mots : Oculi ipsius ut lampades ignis, Dan., x, 6, il dit : oportebat... ut praesignificaretur potestas Verbi judicia­ lis exurens, qua impiis ignem juste immittens com buret eos. Fragm. xxv, P. G., t. x, coi. 657. Venit tandem e coelo judex judicum et comburet omnes eelerno igne puniens; servit autem ejus et prophetis et martyribus et omnibus timentibus eum dabit æternum regnum. Comment, in Dan., vn, 22, P. G., t. x, coi. 685. Sur Dan., xii, 2 : Alii in opprobrium æternum, saint Hippolyte explique : qui cum antichrislo consentiunt et cum illo in poenis æternis conjecti, P. G., t. x, col. 688. Cf. In Prov., vi, 27 ; vu, 26 ; xxx, 15, 16 : Tria insaturabilia... ignis vero nunquam dicit : suf­ ficit; nullatenus etiam infernus desinit a recipiendis affligendisque improborum hominum animabus; sicut tarlarus in tristi ac tenebroso loco reconditus. P. G., t. x, coi. 621. Même doctrine dans les ouvrages dogmatiques. De Christo et antichrislo, 5, qui donne le plan de l’ou­ vrage :quis..., quomodo...,ac quod iniquorum per ignem supplicium; 64, 65 : doctrine des sanctions éternelles après le jugement dernier; une judicieuse et copieuse accumulation des textes classiques, prophétiques, évangéliques, apostoliques, apocalyptiques, sur l’en­ fer de feu éternel. P. G., t. x, col. 733, 784 sq. Tout cet enseignement se retrouve dans Philosophoumena, x, 9, 34, P. G., t. xvi, col. 3453; Adversus Græcos, 3 : ignis ines timui bilis..., vermis igneus non moriens, non corpus corrumpens sed irrequieto doloret ex cor­ pore effervescens cl ebulliens; non somnus cessatione et quietem conciliabit; non nox leniet et mulcebit dolo­ res; non mors...; non juvabit exhortatio affinium in­ tercessorum...; donc pas de mitigation, P. G., t. x, col. 801. b) Délai de l’enfer de feu. — Avant le jugement der­ nier les âmes des justes et des pécheurs vont toutes dans l’hadès et le controvcrsiste romain s’est demandé uel était là leur état respectif. Adv. Græcos, 1, col. 796 sq. Sa réponse est une théorie singulière, bien qu’elle soit la conclusion logique des deux idées de l’enfer de feu souterrain et de l’hadès souterrain, universel et temporaire. Au plus profond de l’enfer, se trouve le lac terrible de feu; au-dessus, l’hadès : receptaculum subterraneum, ténébreuse prison des âmes méchantes; les bons anges y distribuent tem­ porarias panas, secundum cujusque mores, actiones et facinora; mais personne encore, pense l’auteur, sus­ picamur, n’a été jeté dans le lac de feu inextinguible et n’y sera jeté avant le jour du jugement. Alors, injusti..., increduli... æterno supplicio... adjudicabun­ tur; mais en attendant, pendant que les justes sont à une autre place de l’hadès, place lumineuse, etc., qui est le sein d’Abraham, les pécheurs sont là vio­ lemment amenés et maintenus par les anges tortoribus sur les confins de la géhenne. Et qui tam prope sunt audiunt semper agitationem et æstum et non sont 56 expertes vaporis et fumi, ab isto calore mananlis et assurgentis. Proxima autem visione, videntes terribile et immodicum spectaculum ignis, horrent quasi gelu constricti propter exspectationem futuri judicii, quasi modo jam supplicio affecti. Cf. A. d’Alès, La théologie de S. Hippolyte, Paris, 1906, p. 200-202. 6° École théologique d’Alexandrie des IIP et IVe siècles. — Des rudiments de théodicée relative à l'enfer se trouvaient déjà dans saint Irénée et dans Tertuliien; un autre essai, plus considérable pour la rigueur de la méthode comme pour l’efïort et l’extension de la spéculation, a été tenté sur ce point par l’école d’Alexandrie, mais assez malheureusement. 1. Clément d’Alexandrie. — 'fixeront, loc. cit., p. 277, pense que l'illustre alexandrin a été très probable­ ment universaliste, précurseur et maître en cela aussi d’Origène. Voici les textes donnés comme universa­ listes. Strom., VII, 6, P.G., t. ix, col. 449. Aux holo­ caustes païens, victimes brûlées en l’honneur des dieux, Clément oppose le feu qui sanctifie (άγιάζειν), non les chairs, mais les âmes pécheresses, non pas un feu qu’on tire de la pierre et qui consume tout, mais un feu prudent qui pénètre l’âme, qui la traverse. Cette description s'entend mieux d’un feu réel que d’un feu métaphorique. Quant à la purification opérée par lui, elle n’a pas nécessairement lieu en enfer; Clément opposait aux païens un feu qui consacre, sanctifie des victimes agréables à Dieu; il y en a un tel chez les chrétiens; il ne nie pas qu’il y en ait un autre. Cependant, il semble l’exclure ailleurs. Slrom., VII, 2, col. 416. Dieu est sauveur et maître de tous les hommes, des croyants et de ceux qui ne croient pas. L’homme, en ellet, est libre de choisir comme il veut et Dieu ne fait que persuader, sans forcer per­ sonne à se sauver; et il a été établi que celui qui choisit la vertu, obtiendra la vie éternelle, tandis que celui qui retombe dans le vice restera avec ce qu’il a choisi. D’ailleurs, Dieu a donne à tous la force de choisir le bien, il n’est donc pas cause du mal et de plus il a ordonné les choses pour le salut de tous. Même les châtiments sont cause de salut,.soit les châtiments terrestres, soit les châtiments parfaits ultra-terrestres. S’agit-il ici des châtiments de l’enfer ou du purgatoire? Le contexte nous semble imposer la seconde hypothèse. Clément ne faisant dans ce chapitre qu’établir la causalité salvifiquc universelle de la volonté de Dieu antécédente. On cite encore, 12, col. 508, le portrait du vrai gnostique dans ses rapports avec les biens et les maux de ce monde : ceux-ci, il les méprise pour lui-même; cependant, chez les autres, ils l’émeuvent; d’où son esprit de charité; bien plus, il a pitié aussi de ceux qui sont châtiés après la mort et que le supplice force malgré eux à avouer leurs fautes. Cette compassion peut-être excessive s’applique sans doute à ceux qui sont damnés pour toujours, comme l’insinue le « mal­ gré eux ». Plus loin, 16, col. 541, après de belles pages sur les causes et les remèdes des hérésies et des erreurs, Clément ajoute : Peut-être quelques-uns en m’écou­ tant se corrigeront-ils; sinon, ils seront certainement châtiés par Dieu, et devront subir les admonitions paternelles qui précèdent le jugement jusqu’à ce que la honte les amène au repentir, afin qu'ils ne se jettent pas eux-mêmes par une désobéissance cruelle dans le dernier jugement. Le châtiment divin produit ce retour : Dieu châtie comme un maître ou un père châtie les enfants pour leur utilité; il ne punit pas. Là-dessus observons qu'il s’agit toujours de la con­ duite de Dieu à l'égard des pécheurs avant le dernier jugement. Par conséquent, il n’est pas question de l’absence de punition dans l’autre vie. D’ailleurs, Strom., IV, 24, P G., t. vin, col. 1361-1364, où il 57 ENFER D’APRÈS LES PÈRES traite ex professo de la fin des peines, Clément déclare que Dieu punit les péchés: il y distingue de plus les hommes incorrigibles et les guérissables : pour ceuxci, les punitions sont médicinales, mais il s’agit alors certainement des peines de cette vie. La même dis­ tinction se retrouve. Shorn.. VI, 14, t. ix, col. 333 ; I, 27, t.vin.col. 920;VII,2,L ix, col. 413,416. Voir t.m, col. 186; W. de Loss Love, Clement of Alexandria not an after death probalionisl or universalist, dans Biblioth. sacra, octobre 1888. Il est donc probable que Strom., VIII, 16, doit aussi s’entendre des châti­ ments d’ici-bas. Il pourrait, cependant, se faire que la redditio mali, définition de la punition, ait vrai­ ment répugné un instant à la bonté idéaliste de l’alexandrin. Il se pourrait aussi que le philosophe d’Alexandrie ait vraiment commencé à platoniser sur ce point. D’après Photius, Bibliotheca, cod. 109, P. G., t. cm, col. 384. dans les Hypotgposes, Clément aurait enseigné quantité d’erreurs, entre autres sur les migrations des âmes. Cependant Photius ne relate explicitement aucune erreur sur l’éternité de l’enfer. Cf. Eusèbe, II. E„ 1. V 1.14. P. G., c. xiv, t. xx, col. 549 ; Le Noury. P. G., t. ix, col. 1474 sq. D’ailleurs d’autres textes semblent nettement affir­ matifs au sujet de l’éternité de l’enfer. Clément parle d’abord fréquemment du salut éternel qu’on peut perdre etàjainais. Slrom., 1,7; IV,22;VII, 10,P.G., t. vin, col. 733, 1345 sq.; t. ix, col. 480; Exhortatio adGrœcos, c. ix, t. vm, col. 184 sq. ; les pécheurs n’en­ treront pas au royaume des cieux, et ils se réservent le supplice que Dieu a préparé au diable et à ses anges. Il ne reste aux incrédules que le jugement et la con­ damnation, et sur 1’hodie du Ps. xcv, 7-11, à la suite de saint Paul, Clément montre l’éternité immuable après le choix de l’hodie d’ici-bas, col. 196 sq. Dans l'homélie Quis diues salvetur, où Clément parle comme docteur du peuple chrétien, il enseigne clairement la doctrine du salut éternel, c. i, P. G., t. ix, col. 604 sq. ; c. xxvi, col. 632; c. xxxm, col. 640, où il est dit que la négligence du bien est punie par l’éternel supplice du feu. Enfin, dans un fragment, P. G., t. ix, col. 752, il déclare que les âmes des impies sont immortelles et qu’il leur serait trop avantageux de ne pas être incorruptibles, car Dieu les châtie par le supplice éternel du feu inextinguible. Elles ne mourront pas et n’auront pas de fin â leurs maux. En résumé, les textes confus et équivoques qui semblent énoncer le salut de tous,doivent être expli­ qués d’après les nombreux textes clairs et expli­ cites sur le feu éternel de l’enfer. Cf. Atzberger, op. cil., p. 197 sq., 359 sq. En dehors de l’existence de l'enfer éternel, on trouve très peu de renseignements chez le contemplatif alexandrin sur la nature des peines éternelles : le plus souvent, il parle de la priva­ tion et de l’union divine, mais aussi du feu réel et matériel, constituant un supplice positif. 2. Origène. — Quelle position a-t-il prise dans la question des peines de l’autre vie? Pour l’ensemble, voir Origène et Origénisme. Dieu, de toute éternité, a créé nécessairement des esprits,tous ceux qu’il peut gouverner; il les a créés tous égaux. Lebien,ccpendant,dépenddclcur liberté; aussi beaucoup sont tombés, et pour les punir, Dieu a créé la prison du monde matériel. « Ce monde n’est pas autre chose que le lieu de purification des esprits bannis du ciel... A la fin tous les esprits retournent à Dieu; quelques-uns devront encore subir dans l’autre monde une purification par le feu, mais, finalement, tous seront sauvés et glorifiés (âmes humaines ou démons). Alors le mal est vaincu, le monde sensible aura rempli son rôle, la matière rentrera dans le néant, l'unité primordiale de Dieu et de tous les êtres spi­ rituels sera restaurée. Mais cette restauration de l’état 58 I primitif, άποχατάστασις, n’est point la fin propre­ ment dite du monde; elle n’est que le terme d’une I époque dans l’évolution sans fin, dans la constante alternance de la chute et du retour à Dieu. Bardenhewer, Les Pères de l’Église, t. i, p. 281. Cf. Harnack, Lehrbuch der Dogmengeschichte, 3° édit., t. i, p. 603648; Atzberger, Geschichte der christlich. Eschatologie innerhalb der vornicânischen Ze.it, p. 402-411; Prat, Origène et l'origénisme. dans les Études, t. cv, p. 592 sq. ; Huet, Origeniana, 1. II, q. xi, P.G.,t. xvn, col. 998sq. ; Petau, De angelis, 1. Ill, c. vi, Dogmata theologica, Paris, t. iv, p. 101-105; 'fixeront, Histoire des dogmes, 1.1, p. 304, 306; Prat, Origène, Paris, 1907, p. 105-109. Trois points appartiennent directement à notre sujet. «) Restauration universelle, άποζατάστασις των απάν­ των. — Elle est enseignée, De prine., 1. II, c. ni, n. 3, 4, 7, P. G., t. xi, col. 190 sq. ; c. x, n. 5, 6, col. 237, 238; 1. III, c. v, n. 4 (trad, de S. Jérôme), col. 328, , n. 8; c. vi, n. 3, col. 335 (trad, de S. Jérôme); n. 6, ; col. 338-340; 1. IV, n. 23, col. 391 ; mais surtout 1. I, c. vi, col. 166 sq., dont voici l'analyse. Le problème est difficile et n’appartient pas aux choses, dont la définition dogmatique soit certaine. Ce n’est donc qu’avec crainte et précaution qu’il faut ici s’avancer. La fin doit ramener à l’unité et tout soumettre au Christ, comme disent l’apôtre et le psalmiste. Quelle est cette soumission? Je pense, dit Origène, que c’est celle dont nous-mêmes désirons être soumis, à laquelle sont soumis les apôtres et tous les saints. La fin, en eiïet, répond au commencement. Or, dans le principe, tout était parfaitement un ; puis la variété vint avec les perfections ou les déchéances diverses. En haut, les anges en ordres différents; puis les hommes qui peuvent se convertir dès ici-bas; puis les démons irré­ médiablement déchus, c’est-à-dire pour le monde pré­ sent, non absolument, comme on l’a parfois interprété. En effet, ne pourrait-il pas se faire que même les dé­ mons dans les siècles futurs redeviennent bons, puis­ qu’ils sont libres? En attendant, tous sont à leur place, en sorte qu’ils seront rétablis en leur premier état, en divers temps, quelques-uns à la fin des temps seulement. Après avoir souffert de plus grands et de plus graves supplices, par des degrés divers, ils re­ montent à travers les séries angéliques jusqu’aux choses invisibles et éternelles. Cette erreur n’est pas enseignée exclusivement dans le Περί αρχών, œuvre de jeunesse. Après les condam­ nations disciplinaires et dogmatiques de 231 et 232 (synodes d’Alexandrie.), Origène ne donna que quel­ ques explications très insuffisantes : un ami aurait indiscrètement publié quelques propositions pas assez réfléchies; les hérétiques auraient altéré ses écrits; voir la citation de sa lettre à ses amis d’Alexandrie, dans saint Jérôme, Apol. adv. Rufin., 1. II, n. 18, P.L., t. xxiit, col. 442, où le salut du diable est nié par Origène; ibid., n. 17, col. 439 sq., saint Jérôme rejette cette interpolation des hérétiques, comme une fable impossible. Les mêmes erreurs sont exposées dans les écrits postérieurs de l’Adamantins. De oratione, n. 27, a un doute en faveur de la conversion du diable lui-même; n. 29, Dieu induit en tentation pour punir et finale­ ment corriger, toutes les âmes sont en effet toujours libres, P. G., t. xi, col. 520, 537-540. Contra Celsum (vers 248), 1. V, n. 15, col. 1201 sq., pour réfuter un blasphème de Celse, prétendant que le feu de l’enfer fait de Dieu un cuisinier, Origène se voit obligé de dévoiler une doctrine, moins adaptée aux simples qui ont besoin de menaces, et pour cela, voilée dans les Écritures, mais claire pour un esprit instruit et atten­ tif : le feu de l’enfer n’a d’autre fin que de purifier les méchants. Au 1. VI, n. 26, col. 1332, l’enfer médi­ 59 ENFER D’APRÈS LES PÈRES cinal encore est confusément indiqué, parce que ce n’est pas une doctrine à enseigner au peuple qui est à peine retenu loin du péché, par la crainte du sup­ plice éternel. Cf. 1. VI, n. 72:1. IV, n. 13. L. VIII, n. 51, 52, col. 1592 sq., Celse parle des supplices éternels que les chrétiens font bien de prêcher; Origène ne peut repousser ni le fait, ni le compliment; il dit seulement que Celse aurait dû donner les preuves de rette éternité des supplices et que l’Église fait bien de prêcher cette vérité au peuple; il n’y a pas là l’ombre d’une rétractation, comme on l’a cru parfois. Cf. In Jer., homil. xvi, n. 6; xvin, 15; In Ezech., homil. x,n. 3, 4, P.G., t.xin, col. 448,496 sq., 743 sq.; In Matth., tom. xvn, n. 24, P. G., t. xni, col. 1548, l’invité sans la robe nuptiale est jeté dehors dans les ténèbres, pour qu’ayant enfin soif de la lumière, il pleure et touche Dieu qui peut le délivrer; In Luc., homil. xxm; In Joa., tom. xiii, n. 58 : si les hommes se convertissaient à la voix de Jésus-Christ, pourquoi pas les démons? tom. xix, n. 3, les péchés non rémissibles, in saxulo fuluro (Matth., xn, 32), le seront in fuluris sæculis, P. G., t. xiv, col. 552; In Episl. ad Rom., 1. VIII, n. 11, P.G., t.xtv, col. 1185, de nouveau le mystère des feux universellement purificateurs, quod... perfecti... silentio tegant nec passim imperfectis et minus capacibus proferant. Cf. Iluet, Origeniana, 1. II, c. ii, q. xi, n. 16, encore d’autres textes, P.G., t. xvn, col. 1023. On trouve çà et là, dans l’enseignement homilétique populaire de l’alexandrin, des expressions or­ thodoxes : In Ps. xxxvi, homil. ni, n. 10; homil. v, n. 5, 7; In Jer., homil. xn. n. 5; homil. xvin, n. 1, etc.; mais elles semblent n’être que de vagues expressions, comme une citation non convaincue de la foi popu­ laire, mode d’agir trop conforme, d’ailleurs, aux prin­ cipes d’Origène, sur la façon de parler aux « impar­ faits » de sa doctrine mystérieuse. Saint Jérôme confirme cette interprétation, Dial. adv.pelag.,1,28,P. L., t. xxm, col. 522; Episl., cxxiv, adAvilum, P.L., t. xxn, col. 1061 sq.; Liber contra Joa. Ilierosol., P. L., t. xxm, col. 368 : An Origenis doctrina sil ocra qui dixit cunctas rationabiles crea­ turas incorporabiles et invisibiles, si negligenliores fuerint, paulalim ad inferiora labi cl juxta qualitates colorum ad quœ defluunt, assumere sibi corpora... ætlie rea,... aerea... humanis carnibus; ipsosque diemones qui proprio arbiirio cum principe suo diabolo de Dei ministerio recesserunt si paululum resipiscere coepe­ rint, humana carne vestiri, ut acta deinceps pænitenlia post resurrectionem eodem circulo quo in carnem vene­ rant revertantur ad viciniam Dei, liberati etiam aereis eelhereisque corporibus et tunc omnia genua curvent Deo cselestium terrestrium et infernorum ct sil Deus omnia in nobis. Il ne faut pas cependant oublier qu'Origène ne parle le plus souvent qu’en formules hypothétiques, en une matière où il croit que rien n’est de foi, que la philosophie est libre de spéculer, et que l’univer­ salité absolue de l’apocatastase n’est pas toujours claire. Origène excepte parfois le diable ou même ne parle que de certains démons. Voir t. iv, col. 350. b) Feu de l'enfer. — Origène parle souvent du feu purificateur, feu consumant (les iniquités, non les âmes), etc. Il examine la nature de ce feu. De princ., 1. II, c. x, n. 4,5, P. G., t. xi, col. 236. Ce n’est pas un feu matériel dans lequel le pécheur est jeté, mais un feu qui naît dans la conscience de chacun. La matière de ce feu, ce sont les péchés, comme les nourritures malsaines deviennent la matière et la cause de la fièvre corporelle. La conscience donc, sous l’influx divin, se rappelle alors toute la honteuse histoire de ses péchés, et propriis stimulis agitatur atque compun­ gitur. Pour comprendre ce châtiment, il n’y a, d’ail­ 60 leurs, qu’à considérer les supplices, parfois intolé­ rables, des feux de l’amour, de l’envie, de la haine, ou la torture du déchirement intime du corps et de l'âme : tout cela est purificateur. Cf. S. Jérôme, Episl., cxxiv, ad Avitum, loc. cil. Même doctrine pour les démons. In Num., homil. xxvii, n. 8, P. G., t. xn, col. 789. Cf. Contra Celsum, 1. VI, 71, P.G., t. x, col. 1405; Origeniana, 1. II, c. n, q. xi, n. 5. c) Origène n’était pas à proprement parler uni­ versaliste; il admettait plutôt des variations indé­ finies. Fin effet, après l’apocatastasis universelle, les esprits heureux et libres, après des siècles, recommen­ ceront à se refroidir pour Dieu, puis à tomber; de là, nouveau monde sensible, nouveaux supplices puri­ ficateurs, nouvelle apocatastasis, et ainsi sans fin, pendant toute ’’éternité. Cette doctrine suit d'abord des principes d’Ori­ gène sur la liberté essentielle des esprits et de la nature de la chute qui a occasionné notre monde présent. Puis, elle est affirmée explicitement, De prine., i. III, c. i, n. 21, P. G., t. xi, col. 302, dont voici la con­ clusion : Ex quo opinamur quoniam quidem, sicut frequenter diximus, immortalis est anima et veterna quod in multis cl sine fine spatiis per immensa ct diversa saecula possibile est ut vel a summo bono ad infima ma­ la descendat, vel ab ultimis malis ad summa bona re­ paretur. Cf. citation et traduction de S. Jérôme,Episl., cxxxi, ad Avitum, P. L., t. xxn, coi. 1061; Huet, Ori­ geniana, 1. II, c. ii, q. xi, n. 19, P' G., t. xvn, coi. 1029. Deux textes pourtant enseignent formellement le contraire de cette variabilité indéfinie. Deprinc., 1.111, c. vi, n. 6, P. G., t. xi, col. 339 : In quo statu (apocata­ stasis universelle) etiam permanere semper et immuta­ biliter creatoris voluntate est credendum, fidem rei faziente sententia apostoli dicentis : domum habemus non manu factam, veternam in cadis. II Cor., v, 1. L’autre texte est encore plus catégorique, In Epist. ad Rom., tom.v, n. 10, P. G.,t. xtv, coi. 1052 sq.,où les propres théories d’Origène, de liberté essentielle, de chute toujours possible sont mises en objection et repous­ sées par ce principe que la charité peut confirmer une volonté sans détruire sa liberté. Ces deux textes se­ raient des rétractations. Mais, ils peuvent être aussi des interpolations de Rufin. Les textes postérieurs ne conservent, en effet, pas trace de si formelles rétrac­ tations. Voir, par exemple, De princ.,1. III, c. vi, n. 7; In Epist. ad Rom., 1. VIII, n. 11, P. G., L xi, col. 340; t. xiv, col. 1191. Voir, cependant, encore d’autres textes, In Joa., tom. xx, 19, P. G., t. xiv, col. 617; In Matth., tom. vit, 10, fragm., P. G., t. xvn, col. 292. De la variabilité indéfinie, Origène exclut, de plus certainement, l’âme du Christ. De princ., 1. II, c. vi, n. 6, P.G., t. xi, col. 214. Enfin, il serait toujours vrai de dire qu’Origène n’avait aucun scrupule à présenter successivement des hypothèses contradic­ toires, puisqu’elles n’étaient que des hypothèses. Dans la controverse origéniste, la recirculatio inde­ finita fut une des erreurs les plus anathématisées sous le nom d’Origène. Cf. Epist. pasch., de Théophile d’Alexandrie, P. L., t. xn, col. 777-781; S. Augustin, De civit. Dei, 1. XXI, c. xvn : Maxima propter alter­ nantes sine cessatione beatitudines et miserias et sta­ tutis sæculorum intervallis ab istis ad illas, atque ab illis ad istas itus ac reditus interminabiles non imme­ rito reprobavit Ecclesia. P. L., t. xli, coi. 731. Avec Origène. l’état de pacifique possession est terminé pour l’Orient. 7° Les Pères latins du IIP et du tvc siècle. — Ils ne font que répéter les doctrinestde Tertullien sur le feu corporel de l’enfer éternel, différé, pour la plupart des auteurs, jusqu’à la fin du monde. 1. Saint Cyprien.— Il admet le feu éternel de l’enfer, Ό1 ENFER D’APRÈS LES PÈRES 62 Ad Demetrianum, c. χχιν, xxv, Λ L., t. iv, col. 581 sq., I 3. Lactance expose ex professo son eschatologie. édit. Hartel, 1.i, p. 368 : Cremabit additos ardens sem­ Instil, divinæ (305-310), 1. VH, c. xiv-xxvi, P. L., per gehenna et vivacibus flammis vorax poena; nec t. vi. D’abord dilution et hadès commun aux justes erit unde habere tormenta vel requiem possint aliquando et aux impies, jusqu’au premier jugement, c. xxi, vel finem; ce texte semble même exclure toute miti­ col. 802, 803. Après la défaite de l’Antéchrist, pre­ gation : Erit tune sine fructu pœnilcnliie dolor pœnie; mier jugement par le feu : tous passent par le feu inanis ploratio et inefficax deprecatio. In «ternam bien que les justes n'en souffrent pas; les pécheurs et poenam sero credent qui in vitam æternam credere nolue­ les impies in easdem tenebras recondentur ad certa sup­ runt. Ici-bas, se fait la grande décision : Hic vita au/ plicia -destinati, ibid. Alors, règne millénariste, der­ amittitur aut tenetur. De mortalitate, c. xiv. P.L., t.iv, nière lutte, résurrection générale; les pécheurs sont coi. 614; mori timeat, qui... gehennæ ignibus mancipa­ condamnés ad cruciatus sempiternos. Enfin, le diable tur... Mori timeat qui ad secundam mortem de hac morte avec ses ministres et toute la tourbe des impies, à la transibit. Mori timeat quem... perennibus poenis «terna face des anges et des justes perpetuo igni cremabitur flamma torquebit. Cf. Ad Thiberilanos. 7, 10, P. 1.., in «ternum, c. xxvi, col. 814. Dans le c. xxi, col. 802. t. iv, coi. 365, 367; Ad Fortunatum, de exhortatione Lactance essaie un des premiers d’expliquer la nature martyrii, n. 3, 5, coi. 683 sq., avec citations bibliques, et l’action de ce feu de l’enfer. Le corps ressuscité ne notamment celle de Apoc., xiv, 10, 11. Voir aussi sera plus comme notre chair terrestre, mais insolu­ une affirmation du tartare, æterna supplicia, perpetuae bilis ac permanens in «ternum ut sufficere possit noctis vastam æternamque caliginem, dans Epist. cleri cruciatibus et igni sempiterno cuius natura diversa romani ad Cyprianum, n. 7, P. L., t. iv, col. 322. est ab hoc nostro, lequel a besoin d’aliments. At ille di­ Saint Cyprien ne parle pas du délai de l’enfer; ses vinus per seipsum semper vivit ac viget sine ullis ali­ textes semblent plutôt contraires à cette opinion· mentis, nec admistum habet fumum : sed est purus M. Tunnel, Histoire de la théologie positive, p. 192, la ac liquidus et in aquœ modum fluidus. Non enim vi voit dans Ad Demetrianum, 24; mais on peut ne voir là aliqua sursum versus urgetur, etc. On voit combien qu’une simple description du jugement dernier et des cette représentation du feu infernal diffère des tour­ supplices qui le suivent, comme dans l’Évangilc. billons, des flammes ardentes, impétueuses, fu­ Cf. Alzbergcr, op. cil., p. 538-540. meuses, etc., de la plupart des autres Pères. Le De laude martyrii, longtemps attribué à saint Ce feu agit aussi sur les damnés : una cadcmque vi­ Cyprien, et qui serait, peut-être, de Novatien, ren­ et cremabit impios et recreabit et quantum de corpo­ ferme de belles considérations sur la vie de l’au-delà, ribus absumet, tantum reponet ac sibi ipse «ternum en particulier sur l’enfer, c. vin, P. L., t. iv, col. 823 : pabulum subministrabit. Cette explication n’aura pas Teneat cupiditas ista vivendi sed quos inexpiabili malo de fortune; l’incorruptibilité du corps ressuscité étant sæviens ignis æterna scelerum ultione torquebit. Teneat généralement admise, il faudra expliquer autrement cupiditas vivendi, sed quibus et mori poena esi et durare sa passibilité. tormentum. Cf. c. v, 12 : negatores gehenna complexa Cf. 1. VII, c. v : la fin de la création de l’homme aeternus ignis inardescet; c. xx, 21 : une description est l’éternité de vie heureuse ; à ceux qui refusent cette détaillée de l’enfer, sœviens locus, etc., lieu de pleurs, fin, l’éternité des supplices; c. x, xi, l’éternité comme de flammes, eruclanlibus flammis per horrendam sanction, récompense ou châtiment, col. 768, 769; spissæ noctis caliginem sæva semper incendia camini 1. VI, c. iv, col. 644, 646, les conséquences éternelles fumantis expirât, globus ignium arctatus obstruitur delà vied’ici-bas jouisseuse ou souffrante;!. II,c. xm, et in varios pœnæ exitus relaxatur; de supplices mul­ mors prima et secunda, cujus non ea vis est ut injustas tiples décrits d’après Virgile, plus que d’après la animas exstinguat omnino, sed ut puniat in «ternum. sainte Écriture : des poids écrasants, des courses pré­ Cf. Epitome div. instil., c. r.xxn.P. L., t. vi, col. 1091. cipitées, des chaînes, des roues, des compagnies in­ Dans le De ira Dei, il faut noter, c.xxi, P. L., t. vu, supportables, etc. Ibid., col. 829 sq. col.740, cette pensée : Dieu éternel peut avoir une co­ Le De Trinitate, qui est certainement de Novatien, lère éternelle; donc ira divina in «ternum manet ad­ versus eos qui peccant in «ternum. c. i, P. L., t. m, col. 888, contient une affirmation 4. Commodien, le premier poète chrétien (chrono­ de la dilatio inferni et du scheol général où les justes et les méchants attendent, futuri fudicii praejudicia logiquement, entre 250et310), dans ses deux poèmes, sentientes. Même doctrine dans les Tractatus édités aime les descriptions eschatologiques; elles sont sem­ blables à celles de Lactance, dilation, millénarisme, par Batiffol, 1900, sous le nom d’Origène, tr. V, feu éternel de l’enfer. Voir surtout Inslr., 11,4; 39, p. 14 sq., 52. 2. Arnobe. — On sait que son Adversus nationes v. 8 sq.; i, 29, v. 16 sq., P. L., t. v, col. 223; Carmen apologeticum, v. 999 sq., 741 sq., 669 sq., édit. (vers 300) est une œuvre de cathéchumène laïc, Dombart, Corpus de Vienne, t. xv. polémiste sincère,maismédiocrcthéologien. Il affirme, 5. Saint Victoria de Pettau, le premier commen­ clairement d’abord, la foi au feu de l’enfer, 1. II, n. 8,14, P. L., t. v, col. 831, 832.Mais cet enfer semble tateur de l’Apocalypse (vers 300),sur lec. i. 1 1. P. L., être pour lui un instrument d’anéantissement des t. v, col. 318,nous dit : flamma ignis...præceplaDeiquæ méchants; Arnobe est conditionaliste, audetis ridere ministrant fustis..., incredulis incendium; col. 313 : igneum ingredientur stagnum; c. vn,2,col. 331, d’après nos cum gehennas dicimus et inextinguibiles quosdam la parabole de l’ivraie, le Seigneur viendra cremare ignes, in quos animas dejici ab earum hostibus inimi­ igni «terno les impies : donc.fcu éternel de l’enfer. Au cisque cognovimus. Pourtant, Platon, lui aussi, a cru au Périphlégéthon ; et même il croit à l'immortalité c. vi, 9, coi. 330, l’exégète semble admettre un hadès commun jusqu’au jugement; Vallare, sous lequel de l’âme suppliciée. En cela, il a tort : quod sit immor­ tale quod simplex, nullum posse dolorem admittere; sont les âmes des martyrs est, en effet, non le ciel, mais la terre, sub qua est infernus, région, d’ailleurs, remota quod autem sentiat dolorem immortalitatem habere non posse. Les âmes jetées dans les flammes sont donc a pœnis et ignibus, lieu de repos; les impies les y ver­ ad nihilum redaclæ, interitionis pcrpeluie frustra­ ront; mais, entre eux, se trouve l’infranchissable sé­ paration. Enfin, in novissimo tempore, sanctorum retione vanescunt. L’&me est, en effet, medix qualitatis, capable de vie immortelle seulement si elle s'attache muneratio perpetua, et impiorum... ventura damnatio. En attendant, dictum est eis exspectare. à Dieu et au Christ, autrement,hæc est hominis mors 6. Firmicus Maternus, De errore profanor, reli­ vera cum animx nescientes Deum per longissimi tem­ gionum (vers 347), c. xix, affirme l’existence du feu poris cruciatum consumentur igni fero. 63 ENFER D’APRÈS LES PÈRES éternel de l’enfer. P.L., t. xn, col. 1023 sq.; c. xxvm, col. 1041; c. xxix, col. 1043 sq. 7. Sans nous attarder à glaner les affirmations toujours identiques d’un dogme alors incontesté dans les traités, lettres, commentaires de Marius Victo­ rinas Afer, de Lucifer de Cagliari, Pro sancto Athanasio, 1. I, Moriendum esse pro Dei Filio, η. 7, 15-18, de saint Zénon de Vérone, Tract., I, xn, 1-3, P. L., t. xi, col. 339 sq. ; Tract., II, xxi, 3,col. 458 sq.,de saint Pacieii de Barcelone, Exhortât, libellus, n. 11 et 12, P. L., t. xm, col. 1088, et des autres adversaires de l'arianisme, au ivc siècle;sans nous arrêter non plus aux descriptions des poètes latins chrétiens de la même époque, Aquilius Juvencus, Historia euangelica, 1. I. v. 745 sq., 797 sq., P. L., t. xix, coi. 142, 146; 1. 111, v. 1-15, coi. 215, 216; 1. IV, v. 257-268, 284305, coi. 302-304, etc., nous terminerons et résumerons cette époque de pacifique possession du dogme en Occi­ dent, par saint Hilaire de Poitiers et Nicétas de Rcmesiana ou de Dacie. a) Saint Hilaire (γ 366), In Matth., c. v, n. 12, P.L., t. ix, col. 949 : Igitur requies nulla gentibus (aux païens morts) neque mortis, ut volunt, compendio quies dabitur : sed corporalis et ipsis aeternitas destinabitur ut ignis ælerni in ipsis sit ælerna materies et in univer­ sis sempiternis exerceatur ultio sempiterna. Si igitur gentibus idcirco tantum indufgetur aeternitas corporalis ut mox igni judicii destinentur, quam projanum est sanctos de gloria œternitalis ambigere, cum iniquis aeternitatis opus praestetur ad pcenam. Cf.c. xxvn, n. 2, coi. 1059; In ps. liv, 14,19,P. L., t. ix, coi. 354, 355; In ps. cxxil, n. 11, coi. 673; De Trinitate, I. X, n. 34, P. L., t. x, coi. 370-371. Saint Hilaire insiste spécialement sur l’immédiate condamnation des pécheurs à l’enfer, après la mort. In ps. il, n. 48, P. L., t. ix, col. 290 : In brevi... exardescit ira. Excipit enim nos statim ultor infcrnus.et decedentes de corpore, si ita vixerimus,confeslim de via perimus. Testes nobis euangelicus dives et pauper : quorum unum..., alium statim poenae regio suscepit. Adeo autem statim poena mortuum excepit, ut etiam fratres ejus adhuc in super­ nis manerent. Nihil illic dilationis aut moræ est. In ps. LVII, n. 4, 5, coi. 371, 372 : Neque enim sus­ penso adhuc judicii tempore quiescere peccatores sine poena erat dignum; viventes ilaquc eos, cum pœnæ scilicet sensu, absorbet ignis etiam antequam resurgant. La doctrine catholique, sur ce point, est donc clai­ rement et explicitement énoncée en Occident comme en Orient, où se forma saint Hilaire. Cependant, la théorie de la dilatio inferni y subsistera quelque temps encore, après lui. Un troisième point de la doctrine de l’évêque de Poitiers, c’est l’obstination des damnés fixés dans le mal par l’état de terme. In ps. li, n. 23, P. L., t. ix, col. 323, la conversion des pécheurs n’est possible qu’ici-bas, decedentes namque de vita simul et de jure decedimus voluntatis. Tunc enim ex merito prœteritæ voluntatis lex jam constituta aut quietis aut poena·, exce ­ dentium ex corpore suscipit voluntatem... Cessante enim voluntatis libertate, etiam voluntatis si qua erit cessabit effectus... Interclusa est ergo libertas voluntatis. Enfin, on trouve chez saint Hilaire plusieurs don­ nées sur l’état du corps des damnés.Zn ps. i,n. 14,15, col. 258-259, ils seront comme pulvis et lutum, sans consistance ni solidité, protriti ut ludibrosa pœnæ mo­ bilitate jactentur, d’après Ps. r, 4; xvn, 43; non pas anéantis, ce serait un gain pour eux,subsistent autem quia erunt pulvis. In ps. ι.χιχ, 3, col. 491, les pécheurs ressuscités rursum ad pœnæ... judicium in infima terræ unde emerserant revertentur (enfer souterrain). In ps. cxxxi, 28 : confusione induentur, lerreni sci­ licet et in dedecoris corpore resurgentes. Cf. In ps. Lil, 17, col. 334. 64 Saint Hilaire connaissait, certainement, les ou­ vrages d’Origènequ’il a imitésdans ses commentaires, ditsaint Jérôme,Devins, 100, P.L., t.xxm, col. 738; cependant on a vu l’insistance et la netteté de ses affir­ mations sur l’enfer éternel et l'immutabilité de la vo­ lonté après la mort. On pourrait donc dire que saint Hilaire est Le premier antiorigéniste de l’Occident; toutefois, il ne nomme pas Origène, car, jusque vers 380, comme en témoignent les écrits de saint Zénon, de saint Pacien, de Nicétas, etc., et le silence même de saint Hilaire, les erreurs d’Origène étaient sans in­ fluence en Occident, si même elles n’y étaient pas inconnues. b) Nicétas de Remesiana en Dacie, fin du tv° siècle, rappelle que pour se fortifier contre les tentations, il faut penser à Jésus-Christ, juge sévère qui ælerni ignis præparator est. De diversis appellationibus D. N.J. C. convenientibus, P. L., t. lu, col. 866. Explanatio synl·boli, n. 6, col. 870, Dieu fera le jugement universel, ut reddat singulis secundum opera eorum, hoc est justos ad vitam æternam constituat, impios autem æternæ pœnæ subjiciat; n. 11, coi. 872, sur l’article vitam æternam, lecatéchète dit : impii vero et iniqui in tene­ bras injeri ubi erit fletus oculorum et stridor dentium. De Spiritus Sancti potentia, n. 17, coi. 861, à propos du péché contre le Saint-Esprit : Terribilis sententia! irremissibile dicit esse peccatum..., in perpetuas poenas trudetur. II. Époque de lutte et de controverse. — Nous sommes parvenus au deuxième stade de l’histoire du dogme de l’enfer. Ce stade n’aurait pas dû, semblet-il, exister au sujet d’une vérité de foi explicite et fon­ damentale, si claire d’ailleurs dans la révélation inspi­ rée. La discussion se produisit sous l’in fluence d’ailleurs très limitée du puissant génie d’Origène qui troubla un instant quelques esprits, aux iv° et v» siècles, en Orient, aux vc et vie, en Occident. Cf. Tixeront, Histoire des dogmes, Paris, 1909, t. n, р. 195 sq., 333 sq., 429 sq. ; Prat, Origène et l’origénisme, dans les Études, janvier 1906, t. evi, p. 13 sq.; Schwane, Histoire des dogmes, t. ni, p. 278-302; Hefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq, Paris, 1908, t. n, p. 137 sq., 1182 sq. ; Diekamp, Die origenistichen Slreiligkeiten im vi Jahrhunderl, in-8°, Muns­ ter, 1899; Bonwetsch, Origenistische Slreiligkeiten, dans Realencyclopadie, 1904, t. xiv, p. 489-493. t. ÉTAT DE LUTTE EN ORIENT, tlF-IV” SIÈCLE. — 1° Première phase, 255-374. — Elle va jusqu’aux dernières décades du iv° siècle. A part quelques dis­ cussions sans grand retentissement, Origène règne comme le docteur universel, près de qui tous vont s’instruire, en qui tout le monde puise, en Occident, d’ailleurs, comme en Orient. Non pas qu’on admette ses erreurs, même lorsqu’on défend sa gloire spécia­ lement vénérée. Ainsi saint Pamphile dans son Apo­ logia pro Origene et l’anonyme analysé par Photius, Biblioth.,in, P. G., t. cni, col. 393sq.,essaient bien de défendreles spéculations cschatologiques du maître, le premier, P. G., t. xvn, col. 608 sq., mais sans rien préciser. Saint Grégoire le Thaumaturge, disciple en­ thousiaste, dans sa Metaphras. in Ecclesiast., P. G., t. x, parle plusieurs fois, mais en général, des peines de l’au-delà, c. ni, 17, col. 996 : Porro in inferis partibus supplicii barathrum vidi impios excipiens; с. ix, 12, coi. 1012 : ceux qui ne croient pas à l’enfer sont comme des endormis tout à coup saisis, qui tombent subitement dans les supplices. Noter le subito antidilationniste, ce qui est bien d’Origène. Cf. xi. 10; xn, 6,14, col. 1016. 1017. Parmi les origénistes d’Alexandrie, Théognoste laissa sept livres d’Hypotyposes : deux fragments conservés par saint Athanase, P. G., t. x, col. 240, parlent du péché irrémissible contre le Saint-Esprit : 65 ENFER D’APRÈS LES PÈRES inexpiabilis et citra veniam est, comme il est dit Heb., vi, 4. On ne trouve de même rien de bien saillant chez les antiorigénistes. Saint Méthode (φ 311), évêque d’Olympe, dans son Convivium decem virginum, orat, ix, c. n, P.G., t. xvin, coi. 181, expose la doctrine catholique : l’homme a clé créé pour un état immo­ bile de gloire éternelle; mais le péché l’a fait tomber en sorte que in sempiternum maledicto obnoxius foret, si la grâce et la vie chaste ne faisaient rentrer le pé­ cheur dans la terre promise. De même, orat. x, c. iv, non enim aliam postea futuram legem aut doctrinam, sed judicium et ignem. Son traité De resurrectione combat les principes origénistes sur l’évolution, l’ori­ gine et la destinée du péché, bien que les fragments conservés n’aient rien de spécial sur la sanction éter­ nelle. Photius, Biblioth., cod. 234, P. G., t. xvm, col. 296, en fait une analyse succincte; à signaler, n. 10 : Porro eradicatum ait malæ cogitationis vilium, adveniente naturali morte : nam et ideo mors peccatori inflicta est ut ne malum æternum foret. Ces expressions n’ont certainement pas un sens conditionaliste comme le remarque Photius : cæterum qua ratione id intelligenduml sciendum hoc etiam ab aliis nostris Patribus fuisse traditum : mors certe per illud tempus quo quis illa defungitur, neque accessio peccatorum (plus de nou­ veau péché libre et déméritoire) neque subtractio fuerit. Plus loin, η. 19, col. 324 sq., l’évêque de Lycie soutient la nécessité pour l’âme, même avant la ré­ surrection, d’avoir un certain corps pour être passible et souffrir du feu : et il interprète la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare, Luc., xvi, au sens réaliste. Saint Pierre d’Alexandrie (f 311) rappelle les sup­ plices éternels, De pænitenlia, can. 4, P. G., t. xvm, col. 473, avec citation d’Isaïe, lxvi, 24. Les traités directement antiorigénistes de l'évêque alexandrin sont malheureusement presque totalement perdus. Saint Alexandre d’Alexandrie (f 328), dans un sermon De anima et corpore deque passione Domini, P. G., t. xvin, col. 585 sq., enseigne l’enfer éternel sous cette forme générale : l’homme· était immortel; le péché précipite l’âme en enfer, lieu ténébreux, où elle est enchaînée par le diable, n. 3, col. 590, et pour toujours. Mais le Christ est venu pour nous rendre la vie éternelle, n. 5, col. 595. Saint Eustathe, évêque d’Antioche (f 360), écrivit un long traité sur la pythonisse d’Endor et l'évocation de Sa’muel, pour attaquer Origène et son réalisme sur ce point particulier en même temps que son allégorisme général. P. G.,t. xvin,col. 707 sq. Entre autres arguments contre la réalité de l'apparition de Samuel, il fait ressortir le mensonge de cette parole : Cras eris tu mecum. I Reg., xxvm, 19. Samuel, en effet, était juste, Saul impie; au premier donc le sein d’Abraham, à l’autre le. feu de l’enfer que l’évêque décrit longue­ ment d’après Luc, xvi, 19 sq. Au n. 20, col. 653, il cite Origène parlant des anges (déchus), venant trou­ ver Samuel dans un but de salut et il semble ne pas comprendre la pensée générale d’Origène sur la resti­ tution des démons; il lui reproche, en effet, de mettre les anges (du ciel) en enfer. Eusèbe de Césarée (f vers 340) était, au contraire, origéniste, mais on ne lui a jamais rien reproché en eschatologie. Il affirme l’enfer éternel, par exemple, Præpar. evangel., 1. XI, c. xxxvm, P. G., t. xxi, col. 944 sq., avec Platon et les textes scripturaires classiques; de même, 1. XII, c. vi, col. 957 sq.; c. lu, col. 1048 sq.; cf. 1. VII, c. xvi, col. 556; Demonstr. evangel., 1. Ill, c. in, P. G., t. xxn, col. 123; 1. IV, c. xiv,col.289; In. Is.,lxvi, 24, P. G.,t. xxiv.col. 524. Saint Athanase (f 373) fut plutôt favorable à Origène qu’il tâcha d’excuser et de défendre; ici, DICT. DE THËOL. CATHOL. 66 pourtant comme en tout le reste, il a affirmé l’ensei­ gnement de la foi sur le feu éternel de l'enfer. Voir InPs.XLtx, 2, 22, P. G., t. xxvn, col. 229, 236; cf. Ora­ tio contra gentes, n. 47, P. G., t. xxv, col. 96; Vita S. Antonii, n. 5, 42, P. G., t. xxvi, col. 848, 905. Saint Cyrille de Jérusalem est un autre témoin de notre foi dans ses belles Catéchèses. Cal., xm, n. 38, P. G., t. xxxiii, col. 817; Cat., xv, n. 26, col. 908, après la fin du monde et la résurrection, le juge­ ment terrible, qui fixe dans le royaume des cieux ou dans le feu éternel; Cat., xvm, n. 14 : inconvertibilité des damnés; n. 19, col. 1040, la résurrection est éternelle, le pécheur reprendra donc son corps pour l’éternité, corpus accipiet æternum, mais un corps capable de subir la peine de ses péchés, pour que, brûlé éternellement dans le feu, il ne se consume jamais. Cf. Cal., iv, n. 31; n, n. 15, 16. Enfin Cat., iv, n. 1, col. 453, l’obstination immuable du démon est très bien exprimée. Terminons par quelques voix du désert. Saint An­ toine le Grand (j- 356) d’abord nous parle éloquem­ ment de l’éternité, de l’impénitcnce, des supplices et du feu de l’enfer dans les divers écrits qui lui sont attribués. De vanitate mundi et deresurr. mortuorum, P. G., t. XL, col. 961 sq. ; Serm., sect. Il, col. 965; Epist., xx, col. 1055 sq., etc. La pensée du salut et du feu éternel à éviter semble enfin avoir été une des fréquentes méditations des pénitents du désert. Cf. S. Athanase, Vila S. Antonii, n. 5, 42;S.Orsiesius, abbé de Tabcnne, Doctrina de institut, monachorum, n. 2, 3, P. G., t. XL, col. 871; De sex cogitat, sancto­ rum, n. 5, col. 896; S. Isaïe, abbé, Orat., i, n. 1, P. G., t. XL, col. 1105; Oral., n, n. 6, col. 1125; Oral., vu, n. 2, etc.; S. Macairc d’Alexandrie, abbé en Nitric, Homil., iv, n. 23, P. G.,t. xxxiv, col. 489 sq.; Homil., v, n. 6; xi, n. 12; xiv, 6,7, col. 505 sq., 553, 573. On voit par là que la querelle origéniste, si ardente, dans quelques monastères égyptiens, ne devait pas avoir pour objet principal l’eschatologie. En résumé donc, l’influence d’Origène fut d’abord à peu près nulle, au point de vue de l’éternité de l’enfer, sur l'enseignement catholique, même en Orient et à Alexandrie, au m« et au iv° siècle. 2° Deuxième phase, 374-450. — 1. Lutte violente. — Saint Épiphane. Dans sa lutte contre l’origénisme(374403), la doctrine de la damnation éternelle occupe une place très restreinte. L'Ancoratus n'y fait que de simples allusions; par exemple, n. 22, P. G., t. xliii, col. 57; n. 97, col. 193. Dans le Panarion ou adversus hæreses on trouve, hær.Lix.n. 10, P.G.,t. xli, col. 1033, l’exposé explicite de l’immutabilité défini­ tive de l’au-delà. Le chapitre qui concerne directe­ ment Origène, hær. lxiv, col. 1068, n’a rien sur la res­ titution, la récirculation, etc. L’Anacephalaiosis, 1. II, i, n. 18, P. G., t. xlii, col. 868, ajoute, il est vrai, que les origénistes osent soutenir que le règne du Christ aura une fin; de même, 1. III, t. xlii, col. 885, que, selon l’enseignement de la sainte mère l’Église, cha­ cun après la mort recevra scion scs mérites, que la damnation sera éternelle, que les morts ressus­ citeront pour la vie éternelle ou pour le jugement éternel. Cf. encore l’Exposilio fidei qui termine le Panarion, n. 18, P. G., t. xlii, col. 817, 820. Mais l’authenticité de ces textes n’est pas absolument certaine. Cf. Petau, De angelis, 1. Ill, c. vi, n. 6; Bardenhewer, op. cil., t. n, p. 133. En tous cas, saint Épiphane, dans son Epist. ad Joan. Ilierosol.. n.5,P. L., t. xxii, col. 522; P. G., t. kliii, col. 385, traite très explicitement de l’erreur origéniste sur la vie éternelle : audet dicere diabolum id rursum fu­ turum esse quod fuerat... Proh! nefas! quis tam ; ·: cors et stolidus ut hoc recipiat quod... et reliqui pro­ phetes cohieredes fiant diaboli in regno cælorum. V. - 3 67 ENFER D’APRÈS LES PÈRES 68 Didyme ΓAveugle (γ 395), pendant ce temps à s’est incarné pour les hommes. Cf. n. 15, col. 785; Epist., de 402, n. 9-12, col. 799-800. A l’instigation Alexandrie, se faisait l’apologiste de son maître et de Théophile, en 399 ou 401, se tinrent trois synodes prédécesseur au Didascalée. Sur l’enfer sa pensée n’est pas très claire. Tixeront, op. cil., p. 198, trouve contre l’origénisme à Alexandrie, à Jérusalem, en la doctrine de Didyme « correcte » après Mingarelli, Chypre. C’Epist. synodica d’Alexandrie ad episcopos Commentarius de Didymo, 1. II, c. xxn, 14, P. G., palœstinos et Cypriæ, P.L.,t. xxn, col. 762, 767, rap­ pelle l’horrible restitution des démons. Chez nous, t- xxxix, col. 201 sq. Bardy, Didyme TA veugle, in-8°, Paris, 1909, p. 142-143, le croit universaliste; de répondit le synode de Jérusalem, il n’y a pas d’origémême P. Batiffol, Apocatastasis, dans Catholic ency­ nistes, ni de défenseurs de ces pestifera dogmata, tels clopedia, t. i, p. 599-600; Lucke, Comm, prævia à que la fin du royaume du Christ et la restitution défi­ VEnarrat. in Episl. calh., t. xxxix, col. 1738 sq. Voici nitive du diable, soumis avec le Christ à l’empire du les principaux textes donnés comme orthodoxes : De Père; ceux qui croient de pareilles choses iront en Trinitate, 1. IX, c. m, P. G., t. xxix, col. 480; c. vu, enfer avec le diable et ses anges, etc. P. L., t. xxn, col. 770. En somme, de nouveau l’origénisme semble n. 7, col. 580; c. xn, col. 669; 1. III, c. xlii, col. 989; De Spiritu Sancto, trad, de S. Jérôme, n. 47, avoir été alors plus une sympathie exagérée pour L., t. ΧΧΙΠ, col. 1074 : tradidisse eos sempiterno Origène et une discussion de personnes qu’une erreur cruciatui... ipse igitur... subjecit multiplicibus lon- eschatologique. Ainsi l’évêque Jean de Jérusalem, gisque cruciatibus, ut nec præsenti tempore, nec in ami d'Origène, et qui écrivit pour se disculper et juturo consequantur veniam peccatorum; n. 59, aussi pour disculper l’origénisme, n’a très proba­ coi. 1082: lapsus ad prava ad adernam poenam ducit blement jamais défendu aucune erreur relative à l’en­ et tartarum. Cf. Contra tnanichæos, c. xv, coi. 1105. fer; saint Jérôme ne lui reproche guère que des impré­ En faveur de l’apocalastasis origéniste, on cite I cisions. Voir plus haut, col. 59. Enarr. in I Pel., i, n. 12, P.G., t. xxxix, col. 1759: : 2. Hésitations et éclaircissements. — A peu près à l’époque de ces luttes violentes en Égypte et en ce que les anges désirent voir, c’est le salut de la fin du monde : ou bien c’est la béatitude, indépendante de Syrie, ou un peu avant, l’origénisme se glissait pour­ la tin du monde, alors dicendum est et concupiscere tant, et sous forme d’erreur eschatologique, plus in eum prospicere angelos qui in transgressione quadam au nord au sein de la Cappadoce et y déterminait inventi sunt. Nam licet eorum quidam pravi sint, atta­ des fluctuations moins violentes, mais plus signi­ men delenti supplicio respicientes unde ceciderunt (quod ficatives. Des trois lumières de la Cappadoce, saint etiam studiosis hominibus compromittitur), habebunt Basile sut garder son éclat dans toute sa pureté ; desiderium vel per fenestras ea respicere. Ce texte peut quelques-uns doutent de saint Grégoire de Nazianze; s’entendre, comme le note Lucke lui-même, loc. cil., saint Grégoire de Nysse fut certainement terni par d’un désir inefficace sans conversion ni effet; à la l’erreur universaliste. Saint Basile le Grand (f 379) expose avec force place de respicientes, c’est à tort, en effet, que les anciennes éditions portaient resipiscentes; ou du notre dogme, tout en y joignant ces descriptions ima­ moins on pourrait supposer que pravi signifie ici ginatives de la prédication populaire qui ne préten­ les anges qui avaient commis des fautes légères dent pas à la vérité des détails, mais à celle de l’im­ (opinion de Didyme), non les damnés proprement pression générale. Voici d'abord la peine du dam : De dits. Cf. Mingarelli, col. 204. Spiritu Sancio, c. xvi. n. 40, P. G., t. xxxn, col. 141: Mais voici un autre texte plus clairement origé­ les damnés seront éloignés tout à fait du Saintniste, In I Pet., ni, 22, col. 1770: Subjectis sibi ange­ Esprit : cette separation est le principe radical de lis et potestatibus et virtutibus : sicut enim homines la damnation. Puis une description de la peine du abstinentes a peccatis subjecti sunt, ita et superiora ra­ sens, In. Ps. xxxm, n. 4, P. G., t. xxix, col. 360 sq. : tionalia correcta spontaneis culpis qux forsitan ha­ les méchants ressusciteront pour l’opprobre et la buerunt ei subjecta sunt, completa dispensatione ha­ confusion, lorsqu’ils verront la turpitude et les formes bita, pro salute cunctorum. D’ailleurs, ajoute le honteuses de leurs péchés imprimées en eux. Et cette commentateur, même si on comprend dans le texte confusion éternelle est peut-être plus horrible que de saint Pierre les anges qui n’ont pas péché du les ténèbres et que le feu inextinguible lui-même. Au n. 8, une exhortation morale : Si tu te sens porté au tout, il restera vrai que tous les genoux fléchiront devant le Christ au ciel, sur la terre et dans péché, pense au tribunal du Christ, au gouffre pro­ les enfers. Est-ce là de l’universalisme absolu? S’agit- fond, aux ténèbres impénétrables, au feu sans éclat il des démons? du salut de tous absolument ou de qui brûle dans les ténèbres sans éclairs, aux vers veni­ tous les anges convertis? D’autre part, il faut avouer meux qui dévorent les chairs, insatiables et infligeant que les textes orthodoxes ne sont pas d’une parfaite par leurs morsures des douleurs intolérables, enfin au clarté, quand on sait que les mots « éternel, sempi­ supplice le plus grave de tous, la honte et le déshon­ ternel» chez Origène ne signifient pas nécessairement neur éternels. Cf. In Ps. xxvm, 2, 7 ; Homil. tempore l’éternité stricte. Cf. In. Episl. Judæ, 12, 13. Enfin, famis, η. 9, P. G., t. xxxi, col. 328; Episl., xxm, P. G., Didyme insiste souvent sur le caractère médicinal t. xxxit, col. 293 sq. ; xlvi, n. 5, col. 377 sq. ; Ascelica, des châtiments divins. De judicio Dei, t. xxxi, col. 653 sq. Saint Basile A Alexandrie, encore à la même époque et jusqu’en s’élève directement contre l’apocatastasis dans les 399, le patriarche Théophile était origéniste. Tout à Regulæ breviter tractaiie, q. cclxvii, ibid., col. 1264; coup, pour des motifs qui ne semblent pas avoir été à la question : Si alius mullis vapulabit, alius vero tous dignes d'un évêque, il devint violent antiorigé- paucis, quomodo dicunt quidam nullum esse poenarum niste. De ses luttes et de ses violences, nous n’avons finem? il répond que les textes affirmant l’éternité qu’à citer la condamnation de l’eschatologie origéniste de l’enfer sont clairs, certains, nombreux et il en cite dans ses Epist. paschales, de 401 et 402, aux évêques quatre qui sont classiques. Puis, il indique la raison d’Égypte. Dans celle de 401, n. 8. P.L., t. xxn,col.779, cachée de la négation de l'enfer : la plupart des il déclare la restitutio diaboli, vox impia, cl les circuits hommes prétendent que leur supplice aura une fin, de chutes et d’ascensions des âmes, deliramenta, afin de pécher avec plus d’audace. Ensuite, il ex­ fabulæ, impiissimum dogma, emprunté aux philo­ pose l’argument scripturaire et théologique fonda­ sophes, n. 9, col. 780. Au n. 10, c’est un impietatis mental : Si le supplice éternel devait avoir une fin. barathrus de dire que la restitution des démons se fera la vie éternelle aurait aussi une fin. Et si on ne peut par la passion du Christ devenu démon, comme il admettre ceci, on ne peut non plus parler de la fin 69 ENFER D’APRES LES PÈRES 70 du supplice éternel, car l’un et l'autre sont également I monde par le feu : ce dernier baptême n’est pas seu­ éternels. Cf. Matth., xxv, 46. En lin l’enfer saisit le lement plus cruel, il est aussi plus durable. Saint pécheur tout de suite après la mort. Homil., xm, Grégoire ne veut pas mettre ses adversaires en enfer; Exhort, ad sanet. baptisma, n. 8, P. G., t. xxxi, mais, d’après le ton de la discussion, il les suppose de bonne foi, donc capables de faire l’expérience col. 441 sq. Saint Grégoire de Nazianze (j- 389 ou 390) a-t—il été qu’après le péché, on peut être purifié par le feu du purgatoire, quidévoreles scories delà matière comme du nombre de la plupart des hommes, trompés par les artifices du démon et dont parle son intime ami du foin et consume les légers dérèglements de la saint Basile, en niant l'éternité de l’enfer, au moins nature viciée. Saint Grégoire de Nysse (ψ après 394). — Saint dans certains passages de ses œuvres? Tixeront, op. cil., p. 199; P. Batiffol, toc. cil.; Schwane, loc. cil., Germain de Constantinople, au vnie siècle dans Phop. 283, 278, l’admettent après Petau, op. cil., c. vir, tius, Bibliolh., cod. 233, P. G., t. cm, col. 1105, 1106; n. 14, p. 112. Ch. Pesch, dans Theologische Zeit/ragen, Nicéphore Callixtc au xivc, H. E., xi,19,P. G., t. cxlvi, 2e série, p. 103 sq. ; L. Billot, De nouissimis, Rome, col. 627; récemment, A. Vincenzi, in sancti Gregorii Nysseni et Origenis scripta et doctrinam nova recensio, 1903, p. 58, le nient. Voici d’abord les textes où le saint docteur en­ 5 in-8°, Rome, 1864-1809, t. i, c. i-ix, ont soutenu seigne nettement l’éternité des peines. ΟζαΖ.,χνι, in l’orthodoxie de Grégoire de Nysse en attribuant ses Patrem tacentem, η. 7, P. G., t. xxxv, col. 944. Les textes erronés à des interpolations, ou même, le der­ châtiments terrestres nous sont infligés pour nous nier, en torturant ces textes pour leur donner un sens faire éviter les supplices sans remède de l’enfer; n. 9, catholique. Généralement et unanimement à l’heure col. 946 : après le jugement dernier, plus de recours, actuelle on admet un véritable fléchissement dans la plus de temps pour améliorer sa vie, mais seul le pensée du métaphysicien de Cappadoce, Cf. Bardenjugement terrible et juste, et puis la séparation, le hewer, LesPères del’ Église, t. n, p. 117-121 ; Tixeront, supplice de l’éternelle ignominie. Cf. Carmen, xix : op. cit., p. 199-200; Schwane, op. cil., p. 279-282, Σχώληξ έχείβεν έσβίων αίδιώς; Orat., XL, in sanctum avec réponses à Vincenzi. Chez l’évêque de Nysse, il y a d’abord, il est vrai, baptisma, n. 36, t. xxxvi, coi. 411 : le baptême est une illumination; il faut chercher la lumière, feu purifi­ des textes orthodoxes affirmant l’éternité des peines. cateur de cette terre. Mais il y a un autre feu, qui ne Il insiste avec énergie sur l’inextinguibilité du feu, purifie pas, qui punit les crimes commis, soit celui sur l’immortalité du ver rongeur, sur l’éternité de la qui a dévoré les Sodomites, soit celui qui est pré­ récompense, Orat. catech., c. XL, P. G., t. xlv, col. 105 ; paré au diable et à ses anges, soit aussi celui qui sort dans son sermon Contra usurarios, il menace l’usurier de devant la face de Dieu et qui brûle ses ennemis, d’éternelle douleur, des châtiments éternels, t. xlvi, soit enfin celui le plus terrible de tous, qui est joint col. 436, 452; De castigatione, ibid., col. 312, nous au ver sans sommeil, qui est inextinguible, et qui apporte l’écho d’un gémissement continuel et incon­ punit éternellement les hommes scélérats. Ce texte, solable durant l’éternité. Cf. encore Orat, adversus eos ei apparence orthodoxe, est cependant le texte le qui differunt baptismum, P. G., t. xlvi, col. 417 sq., plus incriminé de saint Grégoire. Celui-ci ajoute en en notant, col. 428, que le subtil penseur admet, effet : à moins toutefois que quelqu'un n’aime mieux même pour les adultes, une troisième catégorie entre entendre en ce lieu aussi, τούτο φιλανβρωπότερον, ce les bienheureux et les damnés. Orat. de pauperibus feu plus doux et plus digne du Dieu vengeur; d’autres amandis, ibid., col. 461 : pour les méchants le supplice traduisent : entendre tout ceci de façon plus humaine du feu et un supplice éternel : « tu tomberas dans le et plus digne de Dieu. Mais reconnaître dans ces der­ gouffre très profond et très obscur duquel ne sortira niers mots la négation de ce qui vient d’être affirmé jamais celui qui y est une fois tombé. » Orat., v, avec tant de force, semble d’abord introduire dans De bealitudinibus·, De anima et resurrectione, ibid., la pensée du saint docteur une singulière contradic­ col. 81, il y a deux parts dans la vie humaine : la tion, disent les défenseurs de son orthodoxie. De première courte, l’autre εις το άΐδιον, pour l’éternité; plus, cette interprétation est loin de s’imposer. Pour et le choix est laissé à la liberté pour le bien et le mal, Ch. Pesch, Prrelecl. theolog., t. tx, p. 310, dans ce pas­ soit pour cette vie, soit pour les siècles sans fin ζατά sage, il s’agit d’un doute, non sur la réalité du feu τους ατελεύτητους έχείνους αιώνας ών πέρας ή άπειρία éternel de l’enfer, mais sur le sens des textes cités, έστίν. Pour diminuer la valeur de ces textes, suffit-il de dont saint Grégoire permettrait la discussion, en sauvegardant le dogme. Une autre explication a été dire que pour l’origéniste cappadocien le mot « éter­ nel! ne signifie qu’une longue suite des siècles, comme donnée en note parles éditeurs bénédictins, P. G., i. xxxvi, col. 412, et elle a été développée par Billot, parlent d’autres textes dans les mêmes livres et loc. cil.; grammaticalement le mitior ignis ne peut traites, ταϊς μαζραϊς περιόδοις, Orat. catech., c. XXVI, être identifié avec tous ces feux άφανιστιζής δυνάμεως ; P. G., t. xlv, col. 49; τοίς ζαΟήκουσιν χρόνοις, μακραίς mais, après avoir distingué deux espèces de feux, le ποτέ περιόδοις, De anima et resurect., t. xlvi, col. 72, feu purificateur du Christ et les divers feux vengeurs 152, 157? Mais αιώνιος άΐδιος signifient l’éternité (celui de Sodome, celui de l’enfer éternel, etc.), saint stricte en plusieurs passages de saint Grégoire, par 1 Grégoire permettrait de ranger, parmi ces feux ven­ exemple, vie éternelle du Fils, des bienheureux. Et deurs, le feu qui punit pour guérir, le feu des châti­ puis resteraient les textes qui nient toute fin de sup­ ments terrestres ou du purgatoire en l’autre vie; ce plices infernaux, et peut-être n’est-il pas nécessaire feu est distinct des feux purement vengeurs tels que de mettre l’unité dans l'enseignement de saint Gré­ le feu éternel, quoiqu'il puisse être rangé dans leur goire, qui hésitait, lui-même, sans doute entre la catégorie. Cette explication nous semble très pro­ simple expression de la foi catholique et ses spécula­ bable en soi, et en définitive l’orthodoxie du grand tions origénistes. docteur de Nazianze nous paraît certaine. Oral., xxx, Ailleurs, il nie donc assez clairement l’éternité de 6 : la phrase Deus omnia in omnibus, illo restitutionis l’enfer pour affirmer l’apocatastase. Oral, catech., tempore, ne signifie pas une restitution universelle, c. xxxv, P. G., t. xlv, col. 92. Tout ce que la résur­ mais totale des élus, comme il ressort du contexte, rection ramène à l’existence, ne revient pas à la même xxxix, 19, les novatiens refusent la pénitence aux vie. Il y a une grande différence entre ceux qui sont tombés. C’est cruauté, et s’ils ne veulent pas se purifiés et ceux qui ont besoin de l’être. Ceux qui convertir, ils seront peut-être baptisés dans l’autre auront été purifiés, en cette vie, retourneront à l’im­ 71 ENFER D’APRÈS LES PÈRES passible béatitude ; mais à ceux qui ne se seront pas du tout purifiés, comme à l’or souillé, il est clair qu’il leur faut la fournaise dans.laquellc, après liquéfaction, le vice mélangé sera séparé, Dieu se conservant leur nature purifiée pour les siècles futurs. Cf. c. vin, col. 36, curalio in præsenti vita, vel in lutura vita, et il parle de la chute générale de l’humanité; c. xxvi, col. 68, le Christ est venu sauver, non seulement l’homme qui avait péri, mais encore celui qui nous avait apporté la mort; la vie, la pureté, en effet, re­ vivifie, repurifie tout ce qu’elle approche de mort et de souillé; comme le feu restitue l’or dans sa splen­ deur avec de la peine et du temps; ainsi la vertu divine: et le démon même ne pourra douter que tout cela (l’enfer) est juste et salutaire, s’il vient à en com­ prendre le bienfait; mais le travail est long et pé­ nible; à la fin tout étant purifié, et ceux qui gisent maintenant dans le mal ayant été rétablis dans leur premier état, toute créature rendra grâce à Dieu d’une seule voix. Ainsi le Christ a accompli son œuvre, en délivrant l’homme du péché et en guéris­ sant le vice dans son inventeur. On trouve des textes aussi expressifs, De anima ei resurr., P. G., t. xlvi, col. 100, 101, 104, 105, 152, 157-160, la différence d’une vie vertueuse et d’une vie coupable consiste en ce que la première atteint plus vite, la seconde plus tard à la béatitude promise à tous; Orat. de mortuis, ibid., col. 524, 525,536; Contra Arium et Sabellium, P. G., t. xlv, col. 1292, 1293; De hom. opif., c. xxi, P. G., t. xliv, col. 201; Oral, quando sibi subjecerit omnia, P.G., t. xliv, coi. 1313 : Ali­ quando ad nihilum transibit mali natura, plene et perfecte deleta ex rerum essentia, divinaque et ab omni interitu aliena bonitas in se continebit omnem naturam ratione prtedilam, nullo ex iis qui a Deo jacti sunt excidente a regno Dei, quando omni vitio quod rebus fuerat immistum, tanquam aliqua materia, per ignis purgatorii consumpto fusionem, omne quod a Deo ortum habuit tale jactum fuerit, quale erat ab initio; le Christ est le premier; tous suivent, de plus ou moins près, donec ad extremum finem mali, boni progressus vitium abolendo pervenerit, etc. Sur la nature du feu de l’enfer, saint Grégoire de Nysse repousse-t-il le réalisme, De anima el resurr., P. G., t. xlvi, col. 67 sq. ; Oral, catech., c. xl, P. G., t. xlv, col. 106; Oral., ni, De resurr. Domini, P. G., t. xlvi, col. 679? Voir Feu. Saint Jean Chrysostome, de 375 à 404 (dernier exil), ne cesse de prêcher et la vérité de l’enfer éternel, jamais peut-être, en Orient du moins, n’a été incul­ quée avec tant de force et de fréquence que par lui. Il développe une théologie spéculative très riche à certains points de vue, et c’est évidemment une mine incomparable de théologie pastorale; il fait des des­ criptions sobres de détails imaginaires et fidèles à la méthode exégétique littérale. Enfin, il mène une campagne sans trêve contre l’incrédulité et les opi­ nions erronées et scandaleuses qui circulaient çà et là et qui étaient contraires à l'éternité de l’enfer. Avec saint Basile, il dissipe pour l’Orient les dernières ombres de. l’origénisme universaliste et met défini­ tivement en plein jour le dogme de l’enfer. Ces idées sont simultanément traitées, ii faut donc parcourir les textes. Ad Theodor, lapsum, i, 9, 10; n, 3, P. G., t. xlvii, col. 277 sq., 313, conciliation de la violence extrême du supplice de l’enfer avec sa durée sans fin pour le corps et pour l’âme; In Epist. I ad Thess., homil. vin, P. G., t. lxii, col. 441 sq., il résout cette objection : les textes scripturaires ne sont que des menaces, en répondant que c’est un raisonnement satanique, qu’il réfute ensuite avec clarté, en multipliant les preuves positives : nécessité morale, consentement universel et l’histoire montre 72. que Dieu, de fait, réalise ses menaces les plus ter­ ribles; In Matth., homil. xi, 7; homil. xm, 5, 6, P. G., t. lvii, col. 200, 214 sq., après les preuves, il répond à l'objection : personne n’est revenu de l’enfer, en disant que Jésus-Christ est descendu du ciel pour nous le révéler; puis en montrant l’insuffisance des sanctions d’ici-bas; homil. xvi, 7,8, ibid., col. 218 sq., il dit qui seront les damnés, tous les pécheurs; homil. xxxvi, 3, 4, ibid., col. 416 sq., existence, éter­ nité, justice de l'enfer pour un seul péché; le péché est un mal, plus grand que l’enfer; homil. xlhi, 4, 5, ibid., col. 461 sq., la fournaise de feu, l’horrible éternité; un discours sur l’enfer est attristant, mais nécessaire; homil. xxm, 7-10, ibid., col. 317 sq., peines du dam et du sens : la première plus terrible que mille géhennes, éternité. In Joa., homil. xu, 3, P. G., t. lix, col. 86, résumé de la théologie de l’enfer. De même, In Epist. ad Rom., homil. xxv, 4-6, P. G., t. lx, col. 632 sq., il résout l’objectinn tirée de la bonté divine et de la justice contre l’éternité châtiant la faute d’un instant; sa réponse propose l’exemple de la justice humaine, et prouve la nécessité morale de cette sanction, autrement Paul, Néron et le diable seraient heureux ensemble; il démontre l’existence de l’enfer, puis fait une charge à fond contre l’apocatastasis : il n’y a pas d'insensé qui la puisse sou­ tenir; ceux qui l’affirment en porteront le châtiment terrible, car ils perdent les âmes, de même ceux qui les écoutent; mais non, revenez à la vérité et craignez la géhenne qui est nécessaire pour vous convertir. De même, homil. xxxr, 4, 5, col. 673 sq., sortie contre les universalistes et démonstration de l’éternité et de l’inégalité des peines; la racine de l’incrédulité ici,c’est la corruption du cœur; il réfuta les objections des incrédules qui se plaignent de ce que Dieu ne punit pas (ici-bas) et de ce qu’il punit (en enfer); le lieu de l'enfer importe peu à connaître; il doit être, simple opinion, totalement en dehors du monde; il faudrait parler de l’enfer, partout; toutes les peines d’ici-bas sont des plaisirs en comparaison de l’enfer; il résout l’objection des miséricordieux : les incrédules seuls seront en enfer, car les chrétiens auront cru au Seigneur ; la foi sans les œuvres méritera une damnation encore plus terrible : dangers des pensées légères et fausses sur ce sujet, résumé de preuves. In I‘m ad Cor., homil. ix, 1-3, P. G., t. lxi, col. 75 sq., il veut traiter ex professo l’importante question que tous désirent savoir : si le feu de la gé­ henne aura une fin. Son éternité est affirmée par le Christ et par Paul; l’objection tirée de la justice est résolue: il y a justice, car le pécheur persiste incorri­ gible dans sa révolte après tant de bienfaits; ce dis­ cours est terrible, mais nécessaire; l’orateur tremble le premier; de multiples raisons enlèvent toute ex­ cuse aux pécheurs; la justice humaine agit ainsi. Si on objecte l’amour de Dieu, il répond que Dieu im­ pose des préceptes faciles, toujours possibles et que sa bonté offensée exige l’enfer; si on objecte le texte de Paul : Salvabitur quasi per ignem, il répond cpie ce texte signifie que les actions mauvaises périront et le pécheur avec elles, puis il observe que le texte dit : salvabitur, c’est-à-dire que le pécheur subsistera, qu’il ne sera donc pas anéanti et qu’il sera dans le feu; In IPm ad Cor., homil. ix, ibid., col. 463 sq., nou­ veau sermon avec considérations habituelles; de même plus ou moins complètement In Epist. ad Phil., homil. ni, 4; xm, 2, P.G., t. lxii, col. 203 sq., 279, le dam, plus terrible que le feu. In Epist. IItm ad Thess.,homil. n,3, 4; ni, 1, col. 475 sq., 479, illusion chez beaucoup sur la terrible éternité. In I10' ad Tim., homil. xv, 3, ibid., col. 583 sq., enfer, effet de l’amour de Dieu qui par la crainte conduit au salut; sans les menaces de la géhenne, nous y tomberions tous : 73 ENFER D’APRÈS LES PÈRES nouvelles preuves, In Epist. ad Philem., homil. ni, 2, ibid., col. 717. Enfer et amour de Dieu : discours pour vider la question. Dieu donne par pur amour tout ce qu’il donne et il nous a donné le surabondant;mais le plus grand don de sa bonté, c’est la liberté respon­ sable; la perspective de kl sanction est nécessaire à la vie humaine; maintenir la responsabilité morale, c’est donc l’essence même de la bonté. Donc Dieu, parce qu’il est bon, a créé la géhenne. Objection : il n’a fait que des menaces ; mais elles seraient un vain fantôme inefficace. In Epist. ad Ileb., homil. i, n. 4, col. 18 sq., feu éternel, société des démons, ténèbres qui font isolement complet au milieu de cette foule; plus de pitié de la part de personne; homil. xx, 1; xxvHi, 4, ibid., col. 143 sq., 196 sq. : terrible éternité. In ps. vu, 11-12, P. G., t. lv, col. 97 sq., enfer et conduite de Dieu sur ce point, preuves de son amour miséricordieux infini; de même, Ad Stagyrium, i, 3, 4, P. G., t. xlvii, col. 430 sq., Dieu a permis qu’il y ait des damnés pour les élus qui méritent la gloire par la liberté victorieuse du démon, etc. Les homé­ lies De pænilenlia, celles In Lazarum et divitem, le De sacerdotio, etc., sont aussi explicites, inculquant la foi, expliquant le dogme et développant magistra­ lement l’apologie. A Antioche et à Constantinople, saint Jean Chrysostome prêche donc comme continuellement l’enfer aux chrétiens de cette civilisation grecque raffinée, jouis­ seuse et souvent corrompue. On a cru voir l’opinion de la mitigation, In Epist. ad Philip., homil., ni, 4; In Act. Apost., homil. xxi, 4. Voir Mitigation. Saint Cyrille d’Alexandrie, neveu et successeur du farouche antiorigéniste Théophile, va nous faire constater le triomphe du dogme de l’enfer à Alexandrie même, dans la première moitié du ve siècle (j- 444). 11 affirme l’éternité du feu et des supplices de l’enfer. In ps. x, 6, P. G., t. lxix, col. 793, il déclare que les méchants qui sont tombés en enfer n’en sortiront plus. In ps. xxxv, 13, col. 921; In ps. lxii, 10, col. 1125; In Is., lv, 11, l.”V, torn, vi, P.G., t. lxx, col. 1413 : ce supplice éternel est la punition de leurs fautes, et la raison de son éternité est que leur ma­ lice ne peut cesser. Cyrille applique le texte d’Isaïe, lxvl, 24, littéralement à la prise de Jérusalem; il ajoute que d'autres l’entendent de la fin du monde et de l’époque à laquelle les méchants seront jetés dans les flammes éternelles où leur ver vivra tou­ jours, où le feu est inextinguible. Ibid., col. 1449. Dans l’homil. xiv, De exitu animi et de secundo ad­ ventu, P. G., t. lxxvii, col. 1072 sq., il trace une vive image de l’éternité du feu et de Injustice de l’enfer, de la domination des démons, des peines diverses, dam, remords, désespoir, ténèbres, dans un lieu sou­ terrain, etc., de la continuité de l’éternité de toutes ces peines. Sur un point, saint Cyrille d’Alexandrie semnle revenir en arrière, lorsque, Advers. anlhropomorphitas, c. xvi, P.G., t. lxxvi, col. 1104, il affirme le délai de l’enfer : avant la résurrection, il est absurde de croire à une rétribution des justes et des méchants. Cf. In Luc., xvi, 19, P. G., t. lxii, col. 821 sq., mais ceci peut s’entendre d’une rétribution corporelle. Voir S. Cyrille, t. ni, col. 2522. Théodoret de Cyr, vers le même temps enseigne le dogme intégral de l’enfer aux Grecs de Syrie. Aux païens d’abord. Grœcar. affection, curatio, c. xi, De fine et judicio, P. G., t. lxxxiii, col. 1093 sq. Après avoir exposé les opinions des philosophes, de Platon surtout dont il cite longuement les textes sur l’enfer éternel pour les « incurables », il arrive aux dogmes sacrés de. l’Évangile : le jugement, surtout d’après Matth., xxv, les sentences de condamnation au feu et aux supplices éternels pour les incrédules et de 74 récompense éternelle aux justes. La même doctrine est donnée aux catholiques dans le Hæretic. fabular, compendium, 1. V, c. xx, De judicio, P. G., t. lxxxiii, col. 517; il y aura résurrection des corps et l’âme ne subira pas seule les châtiments des péchés, et ce sera, non pas pour quelque temps, mais pour les siècles infinis, puisque l’Écriture affirme la vie éternelle et le supplice éternel; c. vin, col. 473 sq., il montre la justice de l’enfer, spécialement pour les démons : le péché est un acte libre; In Mich., v, P. G., t. lxxxi, col. 1764, les démons, restant inguérissables, seront à jamais séparés du troupeau élu; In Is., lxvi, 20, col. 485, dans l’autre vie les justes et les pécheurs vivront les uns autant que les autres, car ils sont immortels et la punition des pécheurs est éternelle comme le bonheur des justes est éternel. Il semble inutile de disculper Théodoret de « miséricordisme »; les increduli du premier texte cité sont les païens incrédules, auxquels parle l’évêque de Cyr, mais sans exclure évidemment les pécheurs chrétiens. Cf. Garnier, Dissert, de fide Theodoreli, c. vi, P. G., t. lxxxiv, col. 443 sq. L’Église syriaque finalement enseigne elle aussi, au ivc siècle, le dogme catholique de fceifer éternel. Aphraate affirme l’éternité de l’enfer, Demonst., xxii, 18; vm, 19, 20; vi, 18, Palrologia syriaca de Msr Graffiti, Paris, 1894, t. i, col. 1028, 396, 400, 309. Le premier texte dit : neque impii resipiscent regnumque ingredientur·, neque justi peccabunt am­ plius ut ad cruciatum abeant. Il admet l’inégalité des peines, les ténèbres, le feu, le ver, xxn, 22,23. Ibid., col. 1032, 1033. Saint Éphrcin enseigne aussi ces deux points de dogme : le second, Opera, Rome, t. ni, p. 243, 637, 638; Hymni et sermones, t. u, p. 423; le premier, Opera, t. ni, p. 243; Hymni et sermones, ibid. Les deux textes, Opera, t. ni, p. 205; Carmina nisib., lix, 8, ne nient pas l’éternité de l’enfer, mais font simple­ ment une hypothèse impossible. Cf. Tixeront, op. cit., p. 209, 220, 221. II. CONTROVERSE ORIGÉNISTE SUR L'ENFER EN OCCI­ DENT. — 1° Origénisme. — A partir de 380, l'influence d’Origène pénètre en Occident par saint Ambroise qui « remanie » ses commentaires, dit saint Jérôme, Epist., xlviii, 7, P. L., t. xxn, col. 749; par saint Jérôme lui-même, qui traduit les homélies du grand exégète alexandrin. Mais c’est surtout Rufin, par la traduction du De principiis, en 397, qui fait connaître aux Latins quelques principes erronés de l’origénisme. Le traducteur infidèle supprima, en effet, les erreurs concernant la sainte Trinité, mais laissa entières celles qui concernaient l’eschatologie. L’effet fut considérable et les esprits furent bientôt boule­ versés. Cf. Tixeront, op. cit., p. 334-336. L’origine du péché, la résurrection, la conversion du démon et la restitutio omnium in æqualem statum, te feu méta­ phorique de l’enfer, voilà ce qui séduisit de très nom­ breux prêtres, moines, surtout hommes du monde. Cf. S. Jérôme, Apol. adv. libr. Hufini, i, 6, 7, P.L., t. xxiii, col. 419 sq. ; Epist., lkh, 2; lxxxv, 3; cxxvn, 9, P. L., t. xxn, col. 606, 753, 1092; InJonam, ni, 6, etc.; S. Augustin, De civitate Dei,}. XX, c. xxn: 1. XXI, c. IX, 2; x, 2; xvn-xxn, P. L., t. xli, col. 694, 723,725,731sq. -, Enchiridion, cxn, P. L., t. xl, col. 284. Outre cette influence générale sur une foule ano­ nyme qui vraisemblablement ne put être qu’une petite minorité relativement >à la masse catholique, il faut rechercher si l’origénisme s’est introduit dans renseignement des docteurs et des Pères de ce temps, saint Ambroise, l’Ambrosiaster, Rufin, saint Jérôme. Pour saint Ambroise, on trouvera un résumé suffisant des divers points de sa doctrine, t. i, col. 950, 951. Cf. de plusTixeront, op. cit.,p. 347,348; D. J. E. Nie- 75. ENFER D’APRÈS LES PÈRES derhuber, Die Eschatologie des heiligen Ambrosius, Paderborn, 1907; Billot, De novissimis, p. 58, note 1. Une étude détaillée des textes permet d'affirmer que l’évêque de Milan prêche sur l’enfer presque aussi souvent et avec autant de force, sinon de talent et de vérité intégrale, que son modèle saint Basile ou son contemporain saint Jean Chrysostomc. L'Ambrosiaster enseigne clairement l’éternité de l’enfer. In Episl. ad Rom., n, 4, 5, P. L., t. xvn, col. 65; In Episl. Z7a" ad Thess., i, 6-9, col. 455. Il semble parler d’une restauration des anges déchus, In Epist. ad Eph., ni, 10, col. 382, 383; ou du moins d’une restauration universelle des chrétiens, In Episl. ad Rom., v, 11; In Epist. /*■» ad Cor., xv, 53; m. 10-15; In Epist. II‘m ad Tim., n, 20; In Epist. ad Eph., i, 10, 22, 23, col. 374,376; mais les textes sont obscurs. Cf. Tixeront, op. cil., p. 340; Turmel, Histoire de la théologie positive, t. i, p. 187. Rufin et saint Jérôme ont été mêlés aux contro­ verses origénistes nées en Orient. Rufin resta attaché à la mémoire d’Origène, mais il ne défendit pas les erreurs origénistes pour cela. Saint Jérôme l’ayant suspecté sur l’apocatastasis, il s’en défend vigou­ reusement dans l’invectiva adv. Hier., 1. I, n. 10 sq., P. L., t. xxi, col. 547 sq. ; de même dans l’Apoiog. ad Anastasium, n. 5, ibid., col. 625, 626 : Si quis ergo negat diabolum adernis'ignibus mancipandum pariem cum ipso a-lcrni ignis accipiat ut sentiat quod negavit, Cf. Comm, in symbol., n. 47, 48, ibid., col. 385, 386 : la restauration du diable est une hérésie; les pécheurs absque interitione sua debitas luant poenas; résurrec­ tion pour l’immortalité dans la peine comme dans le bonheur. Il n’y a pas de raison pour subtiliser avec saint Jérôme sur l’insuffisance prétendue de pareilles déclarations. Cf. Apol. adv. Ruf., n, 6, P. L., t. xxm, col. 428; Petau, loc. cil., c. vm, n. 11, p. 117. Le cas de saint Jérôme est plus compliqué. Cf. Tixeront, op. cil., p. 341-343; L. Sanders, Études sur S. Jérbme, in-8°, Bruxelles, 1903, p. 345-382; Schwane, op. cil., p. 290-295; Petau, op. cil., c. vu, 9-11 ; c. vm, 9, 10; Ch. Pesch, Theologische Ziit/ragen, 2e série, p. 190 sq.; Batiffol, loc. cil.; Turmel, op. cil., p. 187. En 394, on s’accorde à constater un changement d'attitude chez l’exégète déjà célèbre, à 1’égard d’Origène et de ses erreurs. Auparavant qu’était-il? Simple admirateur du génie d’Alexandrie qu’il mettait copieusement à contribution, citant même ses commentaires eschatologiques erronés, ou de plus partisan des idées mêmes, contenues dans ces cita­ tions? Les principaux textes incriminés sont InEpisl. ad Eph., π, 7; iv, 16, P. L., t. xxvi, col. 463, 503; In Eccl., i, 15, P. L., t. xxm, col. 1017, 1024; In Habac., in. 2, P. L., t. xxv, col. 1310; In Epist. ad Gai., v, 22, P. L.,t. xxvi, col. 367 sq. Saint Jérôme lui-même répondit à Rufin qui les lui jetait à la face : ce ne sont que des citations, conformement à ma méthode exégétique, Apol. adv. Ruf., i, 24, 26, P. L·., t. xxm, col. 418; et on peut, semble-t-il, s’en tenir là, car dans les commentaires de la meme époque, il a des passages très orthodoxes. Cf. In Eccl., vu, 16, P. L., t. xxm, col. 1066; n, 16;, iv, 9-12; ix, 4-6; xi, 3, col. 1031, 1047,1081, 1082, 1102, qui renferment des affirmations explicites de l’éternité de l’enfer. Cf. In Epist. ad Gal., I, 8, P. L., t. xxvi, col. 319, 320. On peut admettre une complaisance exagérée pour le maître génial que fut Origène et des citations sans correction suffisante. En tout cas, après l'intervention de saint Épiphane à Jérusalem, saint Jérôme, se pose en antiorigéniste ardent; il poursuit les idées et les personnes, spécia­ lement Jean de Jérusalem et Rufin pour celles-ci, et l'apocatastase universelle pour celles-là. Cf. Liber adv. Joan. Hierosol., n. 7, 17 sq., P. L., t. xxm, 76 col. 360,368 sq. ; Adv. Vigilant., P. L., t. xxn, col. 603 ; Ad Theophil. adv. errores Joan. 1 Heros., Epist., lxxxii, P.L., t. xxii, col. 740; Ad Pammach. et Océan, de error, origen., Epist.. i.xxxiv, col. 744 sq.; Epist., cxxiv, ad Avitum, col. 1061: Apol. adv. Ruf., n, 12, P. L., t, xxm, col. 435 ;Dial. adv. Pelag., i, 28, ibid., col. 522. Dans ses œuvres exégétiques, memes affir­ mations insistantes, In Mallh., x, 28; xn, 32; xxri, 11, 12; xxv, 10; xxv, 46, P. L., t. xxvi, col. 66. 81, 161. 185, 190; In Is., v, 14-15; vi, 7, 20; xxxi, 30; ix, 2-4; xvn, 12, P. L., t. xxiv, col. 84, 218, 224, 354,126, 246; surtout In Jonam, ni, 6, P.L., t. xxv, col. 1141, 1142 : l’éternité de l’enfer pour le démon est prouvée par la sainte Écriture, par la-nécessité de la sanction morale efficace, et par la nature du péché et de la vertu. Quæ differentia erit inter Matrem Dei et... victimas libidinum publicarum...; si finis omnium similis est praeteritum omne pro nihilo est quia non quaerimus quid aliquando fuerimus sed quid semper futuri sumus... dogma perversum σύμφραγμα diaboli­ cum. In Dan., m,96; iv,23, 33, P. L., t. xxv, coi. 512, 516, 518; In Ezech., xiv, 12, 13 sq. ; xxvi, 19; xv, ibid., col. 120-121, 124, 245-246. Tous ces textes ne renferment guère que l’affirmation du dogme et pas de théologie. Bien plus, ils ne concernent presque tous que l'enfer des démons et des impies, par oppo­ sition aux chrétiens pécheurs. Saint Jérôme, en effet, aurait gardé toute sa vie cette tache d’origénisme qui fut le miséricordisme ou le salut universel des chrétiens. Les textes sont ceux-ci : In Is., lxvi, 24, P. L., t. xxiv, col. 678; Apol. adv. Ruf., n, 7; Adv. Jovin.,xt, 30; Epist., exix, 7; Dial. adv. Pelag., i, 28, P.L., t. xxm, col. 522; In Ezech., xxvi, P. L., t. xxv, col. 245, 246. Saint Jérôme applique à ce sujet une distinction sur laquelle il insiste fréquemment, celle des impii, incrédules ou apostats, et des peccatores, chrétiens fidèles bien que pécheurs (coupables de péchés mortels). Cf. Dial. adv. Pelag., i, 28, P. L., t. xxm. col. 544sq. Aux premiers,l’enfer éternel avec les démons; pour les seconds, la question est bien diversement traitée. En effet, le premier texte s’en remet d’abord à la science divine qui seule sait quem, quomodo aut quamdiii debeat judicare;puïs, maintenant l’éternité pour les démons et les impies, hoc est a fide alienos, il déclare que les pécheurs restés chrétiens, quorum opera in igné probanda sunt atque purganda, moderatam arbitramur el mistam dementite sententiam judicis. L’annotateur de Aligne, loc. cil., et Ch. Pesch, Præl. theol., t. ix, p. 310, 311, veulent sous-entendre «pécheurs chrétiens,supposés convertis» ; mais, comme le remarque Petau, loc. cit., il s’agit dans le contexte des supplices éternels niés par les origénistes; et c’cst de leur application que discute saint Jérôme. Le dialogue antipélagien semble imposer le même sens et rejeter le même sous-entendu : Origène voulait le salut de toutes les créatures raisonnables; mais nous diabolum el satellites ejus omnesque impios et prœvaricatores dicimus perire perpetuo, et Christianos, si in peccato prieventi fuerint, salvandos esse post poenas. Ailleurs, il est vrai, l'illustre exégète envoie en enfer avec l’Écriture tous ceux en qui n’habite pas le Christ, In Eccl., iv, 9, 12, P. L., t. xxm, col. 1047: qui, sous le. nom chrétien, ne portent pas la robe nup­ tiale, In Mallh., xxtt, 11,12, P. L., t. xxvt, col. 161 ; In Is., v. 14,15, P. L., t. xxiv, col. 84. Sur In Is., xxiv, 21 sq., voir Mitigation; pour In Is., lxvi, 24; In Eph., v. 6: Epist. ad Ανϋ.,η. 7, voir Feu. Quelquesuns voient une certaine dilation pour les damnés dans In Dan., vu,9 ;Epist., xxxix, 3; In Luc., xvi. La lutte violente terminée, tous les nuages ne furentpasdissipés.L’orthodoxie complète dominepar sentiment traditionnel dans les auteurs secondaires, saint Pacien de Barcelone, Pareen. ad pæn., 11, 12, 77 ENFER D’APRÈS LES PÈRES saint Paulin de Nôle, Carmen, i, ad Deum, v. 133; Epist., XL, ad Sanct. et Amand.; Poem., xxxv, De obilu Celsi, v. 460 sq., etc.; Prudence, Hamarligenia, v. 890-904, etc. Cependant on trouve clairement exprimée une idée de mitigation dans Prudence, Cathcmerinon, hym. v, ad incens. cer. pasch.,v. 128139, et puis surtout et toujours des idées d'univer­ salisme restreint. Cf. Orose, De arbitr. libert., 16; Commonitorium, 3; saint Jérôme et la foule ano­ nyme dont parle plusieurs fois saint Augustin. 2° Éclaircissements. — Saint Augustin fit enfin en Occident la lumière à peu près complète sur le dogme, résuma l’apologétique et commença, en la poussant plus loin qu’aucun autre Père, la théologie de l’enfer. Tout cela a déjà été exposé en un bon résumé, t. i, col. 2443-2445, 2450-2452. Saint Augustin prouve l’existence de l’enfer par l’Écriture surtout et aussi par quelques arguments de raison; il en donne les fins providentielles en le mettant en rapport avec les attributs divins; il dissipe le dernier reste d’uni­ versalisme origénistc, le miséricordisme restreint; il étudie la nature des peines de l’enfer : dam, alienatio a vita Dei, et peine du sens, ver métaphorique, feu réel torturant les corps et les esprits, comment ? miris tamen veris modis; graduation depuis l’enfer des enfants morts sans baptême jusqu’à celui de Satan. Quelques points restent indécis et obscurs chez saint Augustin : l’état des âmes jusqu’au jugement der­ nier; toute mitigation certis temporum intervallis,pas assez franchement repoussée, bien que non admise; quels péchés pourront être remis dans l’autre vie, dif­ ficillimum est invenire, periculosissimum est definire, enfer des enfants morts sans baptême, etc. III. Lb DOGME DÉFINI DE I.’ENFER ÉTERNEL. — 1° La définition.— Le trouble plus ou moins général causé par forigénisme, était bien calmé définitive­ ment vers le milieu du v« siècle. On a cru trouver, il est vrai, dans le pseudo-Denys l'Aréopagite, des tendances universalistes, avec sa théorie mystique du retour de toutes choses à l’unité, έπιστροφή; mais pour la foi des Églises, ce vague néoplatonisme ne tirait pas à conséquence et pouvait être compris en un sens orthodoxe. Un autre petit groupe d’origénistes universalistes fit plus de bruit et occasionna ainsi une définition solennelle du dogme de l’enfer éternel. Cf. l’ouvrage classique sur la matière de Diekamp, Die origenistichen Streitigkeiten im vi Jahrlmndcrt, in-8°, Munster, 1899; Prat, Origène et l’origénisme, dans les Éludes, janvier 1906, t. cvi, p. 13 sq. ; Hefelc, Histoire des conciles, trad. Leclercq, Paris, 1908, t. n, avec les notes érudites du traduc­ teur. p. 1174-1196; Schwane, Histoire des dogmes, Paris, 1903, t. m, p. 298-302. Le conflit commença, vers 520, parmi quelques moines de Palestine. Il y eut des violences répétées entre origénistes et antiorigéiïistes dans certaines lanres. Deux origénistes ayant été élus évêques, au milieu des intrigues de cour, Domitien à Ancyre et Théodore Askidas à Césarée de Cappadoce, puis le moine édessénien Étienne Bar Sûdaili ét an t venu dans lescouvents palestiniens prêcherune sorte d’apocatastase panthéiste et d’absorption dans le Logos de Dieu (secte des isochristes), les antiorigénistes effrayés recoururent à l’empereur Justinien; Pélagc, représentant du pape, et Ménas, patriarche de Constantinople, appuyèrent la requête et préparèrent pour l'empereur une liste des erreurs origénistes. Làdessus, Justinien donna son fameux édit contre Orr ne, entre 538-543, qui rejette en particulier la théorie de (’apocatastase et la réfute, spécialement par la tradition. I édit se terminait par 10 anathèmes, DenzingerBannwart, n. 203 sq.; le neuvième dit : quiconque dit 78 ou pense que la peine des démons et des impies ne sera pas éternelle, qu’elle aura une fin et qu'il se produira alors une άποχατάστασ’.ν des démons et des impies, qu'il soit anathème. L’édit fut signé par le synode de Con­ stantinople de 543, par tout l'Orient, par le pape Vi­ gile, enfin on peut dire, grâce aux soins de Justinien, partout le monde chrétien. C’est bien une condamna­ tion officielle et infaillible. Le même synode de 513 fut probablement l’auteur des 15 anathèmes contre Origène, qu’on a attribués parfois au Ve concile œcuménique de Constantinople (553); le 1er, con­ damne la monstrueuse apocatastase, τερατώδη άποχ α­ τά στάσιν; le 5e, la circulation des âmes aux divers de­ grés du bien et du mal; le 12e, l’uuification finale universelle dans le Logos de Dieu et de même le der­ nier. Denzinger, n. 187, sq., supprimés dans la 10e édit. Le Ve concile œcuménique condamna certainement Origène in globo, can. 11, Denzinger-Bannwart, n. 223; s’occupa-t-il aussi des 15 anathèmes susdits? C’est très douteux; ils furent pourtant publiés avec les actes du concile; et les trois conciles œcuméniques suivants, VIe de Constantinople, 680, VIIe de Nicée, 787, VIIIe de Constantinople, 869, renouvelèrent la condamnation d’Origène en se référant au Ve concile de 553. Pour plus de détails, voir Okigène et Origénisme. Mais il faut remarquer que la controverse origéniste était alors devenue surtout cschatologique. Il est bon d’observer enfin que l’éternité de l'enfer a toujours été de foi catholique explicite dans l’Église, bien que non de foi définie, avant la controverse origôniste; l’apocatastase d’Origène était donc hérétique, bien qu’Origène. lui-même n’ait été sans doute que matériellement hérétique. 2° Époque de transition. — 1. En Orient. — Au milieu du dernier conflit origénistc, vers 534, Énée de Gaza publia son Theophrastus ou de l’immortalité de l’âme, si célèbre au moyen âge. On y trouve de beaux développements sur les sanctions morales et la justice de Dieu, la réfutation de la métempsycose, spécialement comme châtiment de vies antérieures; la liberté, le péché et la providence; enfin et consé­ quemment l’existence, et la raison des supplices éternels de l’enfer, P. G., t. i.xxxv, col. 944; l'âme des méchants doit être immortelle pour la sanction de ses péchés, quand elle est tombée au fond de l’enfer, elle n’en sortira jamais. Cf. col. 984 sq. Vers 553, Théodore, évêque de Scythopolis, écrit une lettre touchante aux patriarches de l’Orient pour rétracter publiquement ses opinions origénistes : préexistence et restitution; il les condense en 12 propositions qu’il anathématise. Voir spécialement, P. G., t. lxxxvi, col. 233, 236. Aussi vigoureuse condamnation des mêmes erreurs dans le traité intitulé : Sancti Barsanuphii doctr ina circa opiniones Origenis.Evagrii et Didijmi, et qui a dû sortir vers le même temps de quelque monastère palestinien, P.G., t. lxxxvi, col. 892 sq.; la condamnation est à la fois dogmatique et ascétique; le « frère inquisiteur» qui pose des difficultés objecte entre autres l’autorité de saint Grégoire de Nysse. Encore, au milieu du VIe siècle, Léonce de Byzance, le premier théologien de son temps (Mai), réfuta aussi l’apocatastase origéniste dans ses Scholia ou De sectis, act. x, n. 6, P. G., t. lxxxvi, col. 1265 sq. A la fin de ce siècle, saint Jean Climaque prêche la médi­ tation du feu éternel. Scala paradisi, grad, m, P. G., t. lxxxviii, col. 664; grad. v, col. 764, avec, malédic­ tion de l’impie doctrine d’Origène; et au commence­ ment du vu’ siècle, Dorothée, abbé en Palestine Doctrina, xn, 1-5, et De timoré et pœnis inferni, P. G.. t. lxxxviii, col. 1748 sq., fait de même et donne un bon résumé du dogme de l’enfer et de ses supplices, avec une discussion pour savoir si les damnes se rappellent tous leurs péchés, in specie ou in indi- 79 ENFER D’APRÈS LES PÈRES viduo. Parmi les quæstiones, pas toutes authen­ tiques, du zélé polémiste, Anastase le Sinaïte, fin du vu” siècle, la xc° expose sommairement l’état des âmes actuellement dans l’au-delà et déclare que le paradis ou l’enfer sont éternels. P. G., t. i.xxxix, col. 721. La question suivante expose la théorie de la dilation; contre l’apocatastase,il rappelle les déci­ sions conciliaires, Vite dux, c. v, col. 101, et fait quel­ ques bonnes remarques de critique traditionnelle contre les origénistes qui invoquaient pour leur «resti­ tution » les deux saints Grégoire de Nazianze et de Nysse, c. xxn, col. 289 sq. ; la q. xxn, col. 536 sq., prouve par la raison, l’Écriture et la tradition (textes de Deny s l’Aréopagite. des Constitutions apostoliques, de saint Épiphane, de saint Chrysostome), que la prière pour les morts n’est pas pour les impies et les pécheurs damnés. Saint Maxime le Confesseur, le plus grand théologien sans doute de l’Église grecque au vn" siècle, a été accusé d’origénisme universaliste, comme son maître préféré le pseudo-Denys. Voici quelques-uns de ses principaux textes sur la ques­ tion. Quœst. ad Thalassium, q. xi, P. G., t. xc, col. 292, ex professe sur l’enfer des démons : œterna vincula : eorum voluntatis est atque animi omni ex parte jugisque circa bonum motus absentia ac inertia; ex qua est ut divina nunquam jucunditatis fiant com­ potes; caligo, c’est l’absence de tout bien divin en eux; judicio reservati, ce sont les supplices que la sentence divine in saecula nullum unquam finem habitura, prononcera contre eux. Cf. q. lix, lxi. Dans Quœst. et respons., q. x, le feu purificateur est dit réservé aux seuls possesseurs de virtutes peccatis commistas, col. 792. Des Loci communes, le sermon m, P. G., t. xci, col. 956, donne une citation de i. Clément très explicite sur l’enfer éternel et sans fin; cf. Scrm., xr.v, de juturo judicio; mais surtout les Epist., i, iv, v, xxiv, xi.m, P. G., t. xci, col. 364, etc., on ne peut plus explicites sur l’éternité de diverses peines de l’enfer, puissamment décrites, avec profon­ deur et compréhension, et toujours avec le terrible in sempiternum, juges, semper, nunquam finis, nulla spes evadendi, exspectent nihil, interminabilibus in per­ petuum suppliciis; VEpist., i, en particulier (sermo epistolaris), est un des plus beaux sermons de l’anti­ quité sur l’enfer. A côté de cela, on signale quelques passages ambigus, Quœst. et rcsp.,q. lxxiii, sur ICor. in, 13-15, et principalement q. xm, qui traite direc­ tement de l’apocatastase de saint Grégoire de Nysse. L’Église, dit ce pa sage, P. G., t. xc, col. 845 sq., connaît (reconnaît) une triple apocatastase : la pre­ mière individuelle par la pratique accomplie de la vertu; la deuxième, naturœ universalis, par la résur­ rection qui immortalisera et rendra tout incorrup tible; la troisième, enfin, et c’est celle de Grégoire de Nysse, est la restitution, qua animi vires quæ peccato succubuerant, in pristinum illum restituantur in quo conditæ erant. La résurrection, en effet, restaurera la nature; de même les puissances de l’àine viciées devront, pendant la longue durée des siècles, perdre cette vitiositas, cunctisque separatis sæculisnecrequiem aliquam nactum. ad Deum qui fine caret venire; ainsi il sera clair que le créateur n’était pas l’auteur du péché. Le texte est obscur. Est-ce, jusqu’au bout, simple citation de l’opinion de l’évêque de Nysse, ou doc­ trine absolue? et, dans ce dernier cas, s’agit-il de la restitution universelle de tous les hommes ou de la restitution totale de chaque homme sauvé dans le sens du Deus omnia in omnibus de saint Paul ? Vu les autres textes cités plus haut, en plus des raisons intrin­ sèques. le sens hérétique nous semble devoir être cer­ tainement écarté. Le théologien compilateur, saint Jean Damascène, au vme siècle, résume le développement du dogme 80 pour rOricnt. Son résumé est suffisamment complet, De fide orthodoxa, 1. Il, c. iv, P. G., t. xciv, col. 877; il indique d’abord l’immutabilité de l’ordre ullraterrestre pour les méchants; 1. IV, c. xix, xxi, il donne les principes généraux de la permission du mal éternel; enfin le c. xxvn et dernier, col. 1228, con­ dense le dogme de la vie future : existence pour le corps et pour l’âme, pour les justes et pour les pécheurs, et en quelques lignes, le jugement, le feu éternel. Cela est abondamment développé ailleurs. Voici d’abord une très copieuse théologie positive de l’enfer : Écriture sainte et tradition grecque, dans les Sacra parallela, litt. A, tit. xn, De impiis... et eorum suppliciis, P. G., t. xcv, col. 1148; tit. xv, De resurrectione, judicio el poena ælerna, col. 1176 sq. ; litt. M, lit. tv; litt.©, tit. vt,De infernorum statu, P.G., t. xevi, col. 28; 1. il,De loco et descriptione inferni, P. G., t. xevi, col. 436 sq. Parali, llupefucald., lilt. A, tit. lxxi, coi. 484, des sanctions futures éternelles, récompenses et supplices; tit. lxxiii, De terribili resurrectione, col. 485 sq.; citation surtout d’Antipater deBostra qui à la fin du vesièclc avait écrit une longue réfutation de l'Apologie d’Origène de PamphileEusèbc. Le compilateur de Damas condense sa théologie spéculative sur l'enfer dans le Dialogue contra manich., P. G., t. xciv;lcs n. 33-50, col. 1540, 1549, étudient avec profondeur les rapports de l’enfer avec les attributs divins, prescience, justice, bonté; de même, n. 68-75, col. 1564-1573; la théodicée chrétienne a peu ajouté depuis à ccs vigoureux déve­ loppements; remarquons seulement que le théologien Chrysorrhoas, n. 75, donne, comme dernière expli­ cation de l’enfer, l’obstination des damnés, ex condi­ tione naturœ. Deus in omnes bona profundit... Post mortem vero nec conversionis, nec pænilcnliæ locus est. Non quod Deus pænitentiam non suscipiat (neque enim seipsum negare potest), nec miserationem suam abjicit, sed conditio animae est quæ converti nequeat... Sicut enim dæmones post lapsum non resipiscunt neque etiam angeli nunc peccant, sed ulrique hoc habent ut nulla in ipsos mutatio cadat, sic homines post obitum. Saint Jean Damascènc n’a pas admis la réalité maté­ rielle du feu de l’enfer. Voir Feu. C’est enfin son auto­ rité, qui, par l’homélie De iis qui in fide dormierunt, à lui faussement attribuée, a fourvoyé tout le moyen âge dans la discussion de la délivrance miraculeuse des damnés : histoire de la délivrance de Trajan par saint Grégoire le Grand, etc., si bien que plus tard Benoît XII ne définira l’enfer éternel pour tous les hommes morts en péché mortel que secundum Dei ordinationem communem. Voir plus loin. 2. Époque de transition enOccidcnt. — Dans la déca­ dence des études qui va du milieu du Ve siècle au xi« siècle, se poursuivent d’abord quelque temps, bien que sur un terrain diminué, les grandes contro­ verses de l’âge précédent, en particulier celle de l’origénisme, sous forme de miséricordisme, comme l’a appelé saint Augustin. Les « miséricordieux » ne sontplus qu’une foule plusou moins vague et anonyme. Contre eux, est écrite, vers 430. l’année de la mort de saint Augustin, l’Episl. De malis docloribus et operibus fidei et de judicio juturo, tout entière, dans Caspar!, llrieje, Abhandlungen und Predigten, in-8°, Chris­ tiania, 1890, p. 67 sq. ; vigoureuse réfutation de la théorie du salut sans les œuvres chrétiennes, au nom delà raison, πι-vi,p. 70 -74 ; de l’Écriturc sainte, vn-xi, p. 75-85; xv-xvi, p. 94-100, solution des difficultés classiques. Saint Césaire d’Arles appelle encore, fin du ve siècle, les miséricordieux multi. Serm., civ, dans les Opera S. Augustini, P. L., t. xxxrx, col. 1946. Sa réfuta­ tion tend à expliquer le texte principal de la contro­ verse, I Cor., ni, 11-15 : si quis superaedificat ...salvus 81 ENFER D’APRÈS LES PÈRES cril quasi per ignem; le prédicateur populaire distingue nettement les capitalia peccata et les minuta, seuls pu­ rifiés par le feu de l’au-delà;et même, ce que n’avait su faire saint Augustin, il détaille assez longuement ces deux espèces de péchés. Le 1. I du Prœdestinalus (milieu du v° siècle, peut-être d’Arnobc le Jeune), dans sa liste de 90 hérésies, inclut, au n. 13, l’apocatastase interpolée dans les livres d’Origène, P. L., t. lui, col. 600. Gennadc de Marseille, De eccl. dog­ matibus, c. ix, P. L., t. i.vm, col. 983, rappcik·, lui aussi, la restitutio quam delirat Origenes. Enfin l’abbé Eugippius, au commencement du vi' siècle, popularise les enseignements de saint Augustin sur l’enfer avec ses textes, dans ses Excerpta ex operibus S. Augustini, qui eurent tant de vogue au moyen âge, C. XXXII, XCIX, CXLIt-C.I.II, CCXXVIII, P. L., t. LXII, col. 625 sq., 710, 783-801, 889. Pendant ce temps, les autres maîtres de la vie chrétienne continuaient à exposer le dogme, y ajou­ tant çà et là quelques réflexions personnelles, en général de peu d'importance. Salvien, dans un but apologétique et pour appeler le monde romain à la pénitence, De gubernatione Dei, 1. IV. η. 8, 1. VIII, η. 1, P. L., t. lui, col. 78, 79,153; Claudien Marner! en philosophie, De statu animie. 1. III, t. vin, xi, P. L., t. lui. coi. 768, 773. Fulgence de Ruspe, le plus grand théologien latin du vi' siècle (t 533), résume le dogme de main de maître. De fide aii Petrum, en particulier celui de l’enfer ; n. 31, P. L.. t. lxv, col. 687 sq., péché et supplice des anges in eodem instanti, feu éternel dans lequel nec mala voluntate possint unquam carere, nec poena, sed permanente in eis injustæ aversionis malo, permaneat etiam juslte retributionis «terna damnatio; n. 33-36, enfer des homines damnés : sont damnés tous ceux qui meurent en état de péché mortel, car cette vie est l’unique épreuve morale; obstination naturelle de la volonté dans le mal dans l’autre vie. in supplicio ignis telerni... nullam ulterius habebunt requiem... bonam nullatenus habere poterunt volun­ tatem; cf. n. 39, 40, et parmi les Regulas fidei, n. 69, 70. sur le jugement de la vie éternelle, n. 79, 81, sur les damnandi, spécialement tous les fidèles de l’Église catholique, s’ils sont pécheurs à la mort. En Italie, Boèce ne s’occupe guère que de philo­ sophie et n’aurait parlé de l’enfer que dans le traité : Prévis fidei complexio, s’il est authentique, P. L., t. lxiv, col. 337, 338; rien dans le De consolatione philosophise, dont le 1. IV fait pourtant la théodicée du bien et du mal. Un peu plus tard, Cassiodoré re­ tourne dans son De anima, c. xn, P. L., t. lxx, col. 1302, à la considération philosophique de l’enfer : Dolor sine fine, poena sine requie, afflictio sine spe, malum incommutabile. Cf. son Expositio in Psal­ terium, In ps. ix, 16, col. 84, 85; en enfer, il n’y a pas que la peine intérieure, mais encore extrinsecus pœnale malum; In ps. lxxxvi, 13, lieu de l’enfer sous terre, col. 615. Mais le grand effort des maîtres des v° et vi° siècles est tout tourné à la vie pratique, tout appliqué à faire vivre la doctrine chrétienne soit par les ascètes que la ruine du monde ancien précipite nombreux dans la vie religieuse, soit par le nouveau monde en formation pendant et après les invasions des bar­ bares. Le dogme de l’enfer tient évidemment une large place dans cette prédication. Parmi les ascètes, citons Jean Cassien, Coll., I, c. xiv, P. L., t. xux, col. 499 sq. et passim; Julien Pomère. De vita con­ templativa, 1. Ill, c. xn, de fuluro judicio vel telernitatc supplicii ac de qualilate gehennæ, P. L., t. i.ix, col. 491 sq., continuus gemitus, cruciatus «ternus, dolor summus, poenalis sensus torquent animam, non extor­ quent, puniunt corpora, non finiunt; saint Eucher de Lyon, Homil., i, ad monachos, sur l’enfer, P. L., 82 t. l, coi. 833 sq. ; de même l’homil. i, de Valérien de Cemehim, P. L., t. lu, coi. 691 sq. Parmi les pré­ dicateurs, saint Léon le Grand, Serm., vin, P. L., t. i.iv, col. 160 sq. ; Serm., xxxv, col. 252; Fauste de Riez, Serm., iv, P. L., t. l.vm, col. 876 sq. ; saint Pierre Chrysologue, Serm., lxvi. cxxi-cxxiv, De divite et Lazaro, P. L., t. lu, col. 386, 529 sq. ; Serm. xcvi, De zizaniis, col. 469; le fameux Serm., cv, sur les fêtes du jour de l’an : qui jocari voluerit cum dia­ bolo, non polerit gaudere cum Christo; saint Césaire d’Arles, le grand orateur populaire de l’ancienne Église latine, Serm., l.xviii, lxix, lxxvii, lxxviii, civ, etc., P. L., t. xxxix, col. 1875 sq.; t. lxvii, col. 1080. Tous ces noms sont éclipsés par saint Grégoire le Grand. Il dit, en effet, le dernier mot sur les contro­ verses qui viennent de mourir; il donne la grande impulsion chrétienne au moyen âge; il condense la doctrine morale des Pères pour l’usage des nouvelles générations; tout cela en particulier pour l’eschato­ logie infernale. Il réfute d’abord vigoureusement un dernier reste d’origénisme : délivrance par le Christ des âmes qui voulurent croire en lui lors de sa des­ cente aux enfers; son argument est tiré de l’absurdité du miséricordisme, Epist., 1. VII, epist. xv, P. L., t. lxxvii, col. 869; ailleurs la vraie théorie des con­ ditions du salut est fréquemment répétée, par exemple, Dial., 1. IV, c. xxxix, P. L., t. lxxvii, col. 396. Sur un autre point, la doctrine de l’enfer doit beaucoup à saint Grégoire; en Occident jusqu’à saint Augustin et audelà, jusqu’aux derniers auteurs ici énumérés, l’état des damnés immédiatement après la mort est très obscurément exprimé lorsque des doctrines de délai ne sont pas explicitement affirmées; saint Grégoire met fin à ces fluctuations par ses enseignements très nets sur l’entrée immédiate des damnés en enfer après la mort, Dial., 1. IV, c. xxvm, P. L., t. lxxvii, col. 365 : sicut electos beatitude lætificat, Ha credi necesse est quod a die exitus sui, ignis reprobos exurat. C’est lui aussi qui a le plus contribué à imposer à l’Occident le réalisme du feu de l’enfer. Dial., 1. IV, c. xxix; Moral., 1. XV, c. xxix. Pour le reste, saint Grégoire ne fait qu’exposer, et il le fait excellem­ ment, le dogme catholique; surtoutDia/., l.IV, c. xi.irxlv, P. L., t. lxxvii, col. 400-405 : lieu de l’enfer, pas de certitude, le plus probable, c’est qu’il est sub terra; inégalité des peines dans un même feu; éternité, les paroles de Jésus-Christ ne sont pas de simples et vaines menaces; justice de cette éternité, car le pécheur s’attache au péché pour l’éternité; Dieu bon ne se plaît pas au châtiment, mais à la justice des supplices des impies ; utilité de l’enfer pour les hommes ici-bas, et pour les élus au ciel; immu­ tabilité dans le mal, d’où plus de pitié pour les damnés : ce sont tous textes exploités par la scolas­ tique. Cf. c. xxxm cl xxxv, de la connaissance mutuelle des damnés; c. xxxvi : apparitions des damnés, col. 381-385; Moral., 1. IX, c. lxiii-i.xvi, longue description détaillée des peines positives de l’enfer, P. L., t. i.xxv, col. 911-916 : sobre, assez com­ plète, etc. Voir les index de Migne. Comme idée générale, il est clair que, pour le grand pape de la fin du vie siècle, il n’y a pas de consolation ni de bien en enfer, mais le mal et la souffrance tout seuls et à un degré incompréhensible. Voir plus loin. Après saint Grégoire, commence l’époque des com­ pilateurs encyclopédistes, simples transmetteurs. Sur l’enfer, on répété saint Augustin ct saint Grégoire. Inutile de relever ces travaux, qui eurent leur in­ fluence comme canaux, mais pas plus; la prédication continue aussi évidemment à secouer les consciences par la crainte de l’enfer. I.es écrivains s’occupent surtout de quelques points de détail avec insistance : 83 ENFER D’APRÈS LES THÉOLOGIENS mitigation et suffrages, voir Mitigation; et même, après Jean le Diacre (ix'sièclc), délivrance de l’enfer, voir plus loin; feu et ténèbres : est-ce que le feu de l'enfer éclaire, en sorte que les damnés puissent se voir? est-ce qu’ils voient la gloire des bienheureux? est-ce qu’ils conservent la mémoire et la science, la raison (folie)? société des démons et des damnés, hor­ rible guerre perpétuelle, état des corps damnés, mala­ dies, infirmités, laideurs, douleurs intérieures, confu­ sion, ennui, désespoir; comment l’enfer est une mort perpétuelle; réalisme ou symbolisme du vermis, du fletus et stridor dentium ; modes de distribuer les peines inégales d’après les espèces de péchés; enfin les raisons de l’enfer éternel : raisons de finalité; raison psycho­ logique ex aeternitate culpæ, le plus souvent. Cf. Index, t. ccxx de Migne, col. 244-217 : nombreuses citations pour cette époque. Signalons seulement quelques traités consacrés plus spécialement à la théologie de l’enfer. S. Isidore de Séville, Sent., 1. I, c. xxviii-xxix. De gehenna et de pcenis impiorum; i. IIT, c. lxii.Dc exila, P. L., t. lxxxiii, col.597-599, 736-738; S. Julien de Tolède (au vin0 siècle), Prognosticon luturi suculi, le premier traité spécial De novissimis, assez bien ordonné et assez complet pour l’enfer, mais peu profond; solutions surtout avec des textes de saint Augustin et de saint Grégoire, P. L., t. xc.vi, col. 461-524; Taion de Saragosse, dans sa Somme, Sent., I. V, c. xx, xxix-xxxm, P. L., t. lxxx, col. 974-990. III. ENFER D’APRÈS LES THÉOLOGIENS. — On trouve de la théologie de l’enfer, dans les Pères, spé­ cialement chez saint Augustin Jet saint Grégoire le Grand; mais elle est fragmentaire et rudimentaire ou superficielle. En Occident, au xn° siècle, on com­ mence à examiner plus profondément et plus métho­ diquement les questions De novissimis. Cf. Schwanc, op. cil., t. v, p. 221-228; Tunnel, op. cil., p. 356 sq. Hugues de Saint-Victor, le premier, introduit systématiquement dans sa synthèse théologique le De in/erno. De sacram, fidei, 1. II, part. XVI, De fine hominis, c. in-v, De pcenis animarum; De locis poena­ rum; De qualitate tormentorum gehennalium, P. L., t. clxxvi, coi. 584 sq. D’ailleurs, à peu près rien de personnel et d’ajouté à la tradition; à signaler quel­ ques opinions, restes de vieilles obscurités : les dam­ nati minus mali ne sont peut-être pas encore en enfer; les démons peuvent avoir des corps éthérés pour souffrir du feu ; le théologien de Saint-Victor fait en général son possible pour retenir l’élan de l'inves­ tigation rationnelle sur les peines de l’enfer et pour ramener d’autres docteurs (ceux de Sainte-Geneviève sans doute, disciples d’Abélard) à la simplicitas cre­ dendi. Cf. part. XVIII, de statu futuri sæculi, c. n, in, v, vi, vin, xv, nouvelles questions sur l’enfer· Pierre Lombard reste encore, lui aussi, dans la ligne simplement traditionnelle et compilalrice de textes · Sent., 1. IV, dist. XLIV-XI.V11, XLIX-L, P.L., t. cxcn, col. 945 sq. ; il est incomplet et indécis sur plusieurs questions déclarées insolubles, sur les corps des âmes séparées, sur la mitigation,etc., comme saint Augustin. Alexandre de Halès, Summa theol., part. IV, q. xv, m. iv, a. 4, § 4, rejette nettement toute dilation : les sentences, portées par Dieu au jugement dernier, con­ cernent les corps ressuscités. De même, saint Bona­ venture, InlV Sent., 1. IV, dist. XLIV, p. n, a. 1, q. i. Maisc’estAlbertleGrand, ZnZVSent., I.1V, dist.XLIV, qui a eu surtout le mérite de briser les vieux cadres im­ parfaits du De inferno et de dessiner le premier la synthèsecomplète de ce traité en y introduisant sa mé­ thode rationnelle,/oc. ci/.,a. 33-42, Opéra,Lyon, 1651, 20 in-fol.; Quodl., VIII,a. 18; Sum. theol., I“, q. x, a. 3, ad 2"“; cf. Suarez, toc. cil., 1. IV, c. xn, n. 22-30, p. 1016-1019. Cette exégèse du texte de Job est inexacte. Il s’agit, en réalité, de la mort de l’impie rapide comme l’absorption de l’eau par une terre brûlée. L’opinion des glaces de l’en­ fer n’a pas d’autre fondement; aucun autre texte n'en parle Jamais Jésus-Christ, qui rappelle souvent le feu de l’enfer, ne fait allusion au froid de l'enfer; le stridor dentium, Matth., xxn, 13, qui a aussi été in­ terprété d’un effet du froid,ne signifie que la rage dé­ sespérée des damnés. Enfin aucune raison théologique n’impose cette opinion et l’ensemble de la tradition patristique et théologique la rejette. Vers. —L’opinion, qui a été toujours la plus com­ b. mune et qui est aujourd’hui unanime, n’admet pas non plus le réalisme du « ver qui ne meurt pas », dé­ fendu par Tirin, Comment, in S. Script., sur Judith, xvi, Turin, 1882, t. n, p. 597; Serarius, sur Judith, xvi, dans Migne, Cursus S. Script., t. xn, col. 12391248; Corneille de la Pierre, In Is., lxvi, Paris, 1863, p. 767 sq. Ces commentateurs citent diverses autorités : S. Basile, S. Chrysostome, S. Jérôme, S. Au­ gustin, Théophylacte, Maldonat, etc. Suarez, toc. cil., n. 34-35, croit cette opinion satis probabilis. Mais les autorités invoquées et l’exégèse réaliste adoptée n’ont pas de valeur; les textes patristiques ne signi­ fient pas généralement ce qu’on leur fait dire; ainsi, par exemple, saint Augustin, De civitate Dei, 1. XXI, c. ix, P. L., t. xli, col. 23. 11 rapporte trois opinions : réalisme du feu et du ver de l’enfer; symbolisme de tous deux; réalisme du feu, symbolisme du ver. La première est possible au moyen d'un miracle et quelques textes lui sont favorables, mais on peut adop­ ter aussi la troisième opinion : Eligat quisque quod placet, aut ignem tribuere corpori, animo vermem, hoc proprie illud tropice, aut utrumque proprie corpori ; en tous cas, Ia seconde est à rejeter. Toutefois, en ajou­ tant : Ego tamen facilius est (sic) ulad corpus dicam utrumque pertinere quam neutrum, le saint docteur semble préférer la troisième opinion. Il avait déjà dit, en effet, 1. XX, c. xxn, col. 694 : Alii proprie ad corpus ignem, tropice ad animam vermem, quod credibilius esse videtur. Maldonat, de son côté, affirme, Comment. inivEvangelia, Lyon, 1598, sur Marc., ix, col. 819 sq. : vermem hoc loco metaphorice intelligendum esse pro damnatorum cruciatu nemini dubium est, etsi memini Chrysoslomum et Theophylactum verum esse in dam­ natis vermem qui eorum arrodat corpora alicubi sentire, quo magis miror Theophylactum hoc loco utrumque et vermem et ignem metaphorice accipiendum putare. Pour Maldonat, le feu et le ver ne sont que le même supplice de l'âme et du corps à la fois, exprimés de deux façons. Ibid., col. 820. Quatre textes de l’Écriture parlent de vers dans l’enfer. Is.,lxvi, 24; Judith., xvi,21; Eccli., vn, 19; 109 ENFER (SYNTHÈSE DE L’ENSEIGNEMENT THÉOLOGIQUE) Marc., ix, 45 sq. Le texte évangélique est évidem­ ment une citation littérale de ΓAncien Testament. Or, dans Judith et dans Isaïe, il ne s’agit que d’une comparaison : les ennemis de Dieu seront comme une armée de vaincus, de tués, pourrissant ou brûlés sur le champ de bataille et pour toujours; on ne peut établir par ces textes la réalité des vers qui tourmen­ teraient les damnés en enfer, pas plus que par eux seuls le réalisme du feu de l'enfer. Dans Eccli., vu, 19 : vindicta carnis impii, le mot carnis est uneaddition de la Vulgate et saint Thomas expose d’ailleurs les différents sens symboliques qu’il peut avoir. Sum. theol., III® Suppl., q. xcvn, a. 2, ad 1““; Quodl., VII, a. 13. Pour repousser l’existence réelle des vers en enfer, le même docteur invoque cette raison théolo­ gique générale : Post diem judicii in mundo innovato non remanebit aliquod animal, vel aliquod corpus mix­ tum nisi corpus hominis tantum..., nec post illud tem­ pus sil jutura generatio et corruptio. Au moins, au ciel et en enfer, il n’y aura plus de décomposition ou d’al­ tération organique, car si les corps immortels des ressuscités pouvaient être altérés, il faudrait, pour les restaurer, ou la nutrition ou la création qui sont toutes deux en dehors de l’ordre définitif des choses. Lessius ajoute, De perfectionibus divinis, 1. XIII, c. xxiv, n. 159 : lialio... est quia cum omnis morsus bestiarum ad dolores ac morsus ignis sit lusus vel parvi momenti, non videtur operie ' pretium vilissimas be­ stiolas novo miraculo jacere immortales in acerrimo igne, ut hominem crucient, prxserlim cum morsus ver­ mium sil exiguus et molestiam potius afferat quam acrem cruciatum. Cf. Knabenbauer, Comment, in Mare., p. 255. Il n’y a donc pas, en enfer, de ver cor­ porel : le vermis qui non moritur, c’est le remords de la conscience qui appartient à la peine du dam, comme regret d’avoir perdu Dieu par sa faute, et à la peine du sens comme dégoût du plaisir passager créé, si vain et si déréglé, qui mérita l’enfer. c. Immondices, etc. — Conformément à la théorie physique ancienne, saint Thomas maintient dans le monde supérieur purifié après la fin du monde, tout ce qu’il y a de beau et de noble dans les éléments matériels : quidquid vero est ignobile et fæculenlum in inferno projicietur ad poenam damnatorum; ut sicut omnis creatura erit beatis materia gaudii, ita damnatis ex omnibus creaturis tormentum accrescat, secundum illud Sap., v : Pugnabit, etc. Hoc etiam divinæ justitiæ competit, ut sicut ab uno recedente per peccatum in rebus materialibus quæ sunt multæ et varix finem suuip constituerunt, ita etiam multipliciter et ex multis affligantur. Sum. theol., Ill” Suppi., q. xcvn, a. 1, extrait de In IV Sent., 1. IV, dist. L, q. n, a. 3, q. i. Il nous cite à ce propos saint Basile, In ps. xxvm, P. G., t. xxix, col. 298, qui interprète vox Domini intercidentis flammam ignis, dans ce sens que Dieu sépare dans la flamme la propriété lumineuse pour le feu réservé au ciel et la propriété qui le rend brûlant pour le feu enfermé en enfer. Ribet, La mys­ tique divine, Paris. 1895, t. n, p. 219 sq.. rapporte des visions de saints, sur ce sujet, mais évidemment elles n’ont pas de valeur théologique. Les prédicateurs anciens parlaient souvent du feetor infernalis. S. Chrysostome, In Episl. ad Heb., homil. i, n. 4, P. G., t. Lxni, col. 18; Innocent III, De contemptu mundi, 1. Ill, c. rv, P. L., t. ccxvn, col. 738, etc. Ils men­ tionnaient aussi des supplices de marteaux et de chaînes, etc. Cf. Innocent III, ibid.; S.Pierre Damien, Serm., t.ix. P. L., t. cxr.iv, col. 838. etc. Il faut laisser de côté tout cela qui n’est pas dans la révélation. c) La société des autres condamnés de l’enfer, démons et damnés. — En raison de la dépravation indicible, de l’état haineux, des supplices horribles des habitants de l’enfer, leur société continuelle, éternelle, ne pourra 110 être elle-même qu’une torture terrible. Ainsi sera contrarié, dans les damnés, ce besoin de la nature créée, la sociabilité, ici-bas source de tant de biens et de joies dans une société de bons et d’amis, et de tant d’ennui et de dégoût dans une société odieuse, dépravée. Cf. Sauvé, toc. cil., p. 192-201. On ne peut guère raisonnablement douter du fait que les damnes souffriront dans la société les uns des autres. L’enfer n’est pas une prison à régime cellulaire individuel, quoi que prétendent quelques visions de saintes (cf. Sauvé, loc. cil., p. 202); il est un large abîme de feu, commun aux démons et aux damnés, et cette communauté les torture. Les ténèbres de l’enfer ne seront donc pas si épaisses que les damnés ne puissent se voir, même corporellement, comme le remarquent fréquemment les Pères et les théologiens, S. Grégoire te Grand, Dial., 1. IV, c. xxxiii, P. L., t. lxxvii, col. 373; S. Julien de Tolède, Prognoslicon, 1. II, c. xxiv, P. L., t. xevi, col. 486 ; S. Thomas, Sum. theol., III® Suppl.,q. xcvn, a. 3. La prédication chrétienne, spécialement dans la bouche des Pères, a développé souvent cette considération de l’horreur, du désordre épouvantable, de la tyrannie haineuse de la société de l’enfer,cité de la haine éternelle et universelle, où pas un bon sentiment ne s’élèvera jamais pour un damné quelconque, où tous seront toujours dans le milieu le plus abject et le plus antipathique qu’on puisse imaginer. On peut concevoir des souffrances spéciales résultant de la société des complices, des corrup­ teurs, des corrompus, etc. Nous examinerons plus loin si la société des démons sera, en outre, une tyrannie et une domination de bourreaux sur les hommes damnés. D’ailleurs, nous ne pouvons concevoir comment s’exercent toutes ces relations entre substances spi­ rituelles, et dans quel degré mitigé ou exacerbé en nuances infinies; sur ce sujet,nihil nobis revelatum aut alias certum. Suarez, loc. cit., c. xx, p. 1084. Cf. Juvencus, Ev. hist., 1. IV, v. 257-268, 281-305. P. L., t. xix, coi. 302-304; S. Pierre Damien, loc. cit. S. Anselme, Homil., v, in Mallh.. xvm, P. L.. t. clviii, coi. 620, etc. ; Migne, Index, P. L., t. ccxx. coi. 244, 215. d) Privations diverses. — En dehors de l’action positive des créatures matérielles et intellectuelles, les damnés souffrent encore, relativement à l’usage deces créatures, de privations diverses. Ils ne reçoivent d’abord d’aucune d’elles ces innombrables satis­ factions, si douces et si intenses, qui procurent icibas la joie secondaire de vivre. Lumières, fraîcheurs, harmonies, air embaumé, repos et suaves sensations : plus rien de cela chez tes damnés, plus rien de tout ce qu’ils avaient tant aimé ici-bas. Cf. les fables païennes d’Ixion, Sisyphe, Tantale, etc. Par conséquent, toutes leurs facultés, sans objet et pourtant sans sommeil, surexcitées plutôt, sont dans un état de malaise et de privation plus ou moins aigu, qui, devant être éternel, est terrible. Voici les principales de ces privations : privation du besoin de liberté corporelle, d’immensité, de variété, par la réclusion dans le feu de l’enfer, cf. Sauvé, loc. cit., p. 205 sq. ; sens internes liés à des imaginations et à des souvenirs qui tous sont plus ou moins tortu­ rants; sens externes blessés, suppliciés chacun dans son objet. Cf. Ch. Pesch, Prælecl. theol., t. ix. n. 646-652. e) Quel sera donc l’état général du corps des damnés? D’abord, comme celui de tous les ressuscités, il aura l’intégrité complète, sans aucune des mutilations ou difformités introduites par l’action imparfaite de la nature (par génération, par maladie, par mort prématurée, etc.), cf. S. Thomas, Cont. gentes. 1. IV. c. lxxxix; Quodl., VII,a. 12; Sum. theol., Ill* Suppl., Ill ENFER (SYNTHÈSE DE L’ENSEIGNEMENT THÉOLOGIQÜE) q. lxxxvi, a. 1; In IV Sent., 1. IV, dist. XLIV, q. ni, a. 1; il cite des opinions divergentes, qui étaient soutenues de son temps par saint Bonaventure, In IV Sent., 1. IV, dist. XLIV. Saint Augustin avait ce­ pendant affirmé déjà l’intégrité de tous les corps ressuscités, Epist., ccv, ad Consentiam,n. 15, P. L., t.xxxiii,col.947, tout en restant hésitantsur les dif­ formités et maladies des corps des damnés. En­ chiridion, c. lxxxvii, xcii, P. I.., t. XL, col. 272, 274. L’opinion de saint Thomas devint commune parmi les théologiens; les poètes ont continué de parler des monstruosités corporelles des damnés, cf. Suarez, De resurrect, gener, mort., sect, v, n. 8 sq., t. xix, p. 936; les raisons de saint Thomas sont, en effet, très bonnes. Ce qui sort directement des mains de Dieu, c’est-à-dire la nature, créée ou ressuscitée, est par­ fait, complet; et il n’y a pas lieu à exception dans le cas présent : les difformités, maladies, mutilations de cette vie ne répondent nullement, en effet, aux péchés des hommes et Dieu n’en créera pas de spéciales en enfer où le grand supplice corporel est le feu; bien plus, le châtiment suppose plutôt des organes in­ tègres et en général une vie complète. Cependant le texte invoqué autrefois, I Cor., xv, 52 : et mortui resurgent incorrupti, ne prouve rien ici, car l’apôtre y traite de la résurrection des justes et non des damnés. Voir dans Ch. Sauvé, loc. cil., p. 184 sq., une concep­ tion un peu semblable à celle de saintBonaventure et des anciens. Le corps intègre et complet du damné sera affecté cependant de nombreux défauts : défauts provenant non de la nature, mais de la volonté vicieuse : reflet total de l’âme mauvaise sur le corps par la laideur de traits et d'expression repoussante; défauts radicaux et connaturels de la pesanteur et de la passibilité, non corrigées par les qualités des corps glorieux : pas de lumineuse splendeur; pas de cette spiritualisation qui, chez les justes ressuscités, fait de la matière l’instrument agile et prompt de tous les désirs de l’âme. Cf. S.Thomas,Compendium theologice,c. clxxvi, et loc. supra cil. Le corps immortel des damnés sera donc à la fois passible et incorruptible. La passibilité semble devoir î’altérer, mais l’incorruptibilité repousse toute alté­ ration. Pour expliquer la coexistence de ces deux qua­ lités en apparence incompatibles, on ne peut recourir à l’hypothèse gratuite, sinon même impossible, de Lactance. Dio. inst., 1. VII, c. xxi, P. L., t. vi, col. 801 sq., qui faisait détruire et refaire sans cesse par le feu le corps des damnés; faudra-t-il donc avec saint Thomas n’admettre, même pour ce corps, que des passions intentionnelles, passione aninue... suscipiendo similitudinem (intentionalem) qualitatis sensibilis, cf. loc. cil., et Compendium theologies, c. clxxvii; ou bien peut-on trouver une passion phy­ sique corporelle qui ne soit ni altérable ni corrup­ trice? Ce problème de physiologie ultra-terrestre sera étudié à l’art. Feu de l’enfer. La théorie de saint Thomas, fondée sur la physique ancienne : quiescente motu cæli, nulla actio vel passio poterit esse in cor­ poribus, défendue par Capréolus, In IV Sent., loc. cit. ; Ferrariensis, In Coni, gentes, loc. cit., avait déjà été rejetée par Suarez, loc. cit. Les changements, actions et passions organiques, dans des corps incor­ ruptibles, ne peuvent donc être que de simples mouvements physico-mécaniques, sans altération chimique. Voir Feu de l’enfer. Résurrection. Notons en terminant qu’il n’y aura pas de larmes réelles en enfer; le fletus dont parle l’Évangile est métaphorique ou ne désigne tout au plus, chez les damnés, après la résurrection, que les mouvements physiologiques généraux qui produisent chez les vi­ vants des larmes, dolor cordis et conturbatio capitis et 112 oculorum, dit saint Thomas, Coni, gentes, 1. IV, c. xc. Cf. Ferrariensis, in loc. Conclusion. — On trouve, en résumé, chez les théo­ logiens, deux conceptions différentes de l’enfer. La première, presque unanime, résume l’enfer dans la privation de Dieu et par conséquent de tout bien, bien moral, bien physique, bien de jouissance, bien de perfection; non pas que les damnés soient dans le mal absolu, ce serait le néant; ils ont l’être, l’intelli­ gence avec plusieurs connaissances véritables, le corps intègre et complet;mais ces biens physiques ne sont en eux que pour servir de base nécessaire à leurs maux épouvantables; ils ont le simpliciter esse (subsistentia', intelligere, vivere corporale); mais aucun bene esse, donc privation et mal total en eux, pas un acte moralement bon, même d’honnêteté naturelle, plus un seul bon mouvement de cœur, de volonté, ni affection, ni reconnaissance, ni justice, ni droiture, ni respect, ni obéissance, etc., rien d’ordonné dans les actes libres, le péché pur. Avec cela, la souffrance pure, c’est-à-dire, non pas toute souffrance possible, mais rien que de la souffrance, sans jamais le moindre soulagement ou jouissance, et la souffrance dans tout l’être. Et pour tous il en est ainsi toujours, bien qu’à des degrés divers. On est arrivé à se demander si le damné est à ce point plongé dans la souffrance totale que physique­ ment il soit incapable d’aucun acte de délectation? Ockain, Gabriel, Bannez, Molina, Vasquez, Billuart ont répondu affirmativement : Dieu refusant son concours aux mouvements naturels de joie qui naî­ traient dans un damné, par exemple, à la vue d’un ennemi lui aussi dans les supplices; ou le damné n’étant d’ailleurs pas capable, vu sa douleur immense, de faire attention à ces choses accidentelles. Saint Thomas ne semble pas avoir refusé la possibilité de toute joie aux damnés. Sum. theol.. I», q. lxiv, a. 3, ad luœ; In IV Senl.,1. IV, dist. XLV.q. n.a. l,ad 4““; Quodl., III, a. 24. Selon lui, les damnés peuvent avoir des mouvements de joie secondaire, lorsque certaines de leurs volontés s’accomplissent. Suarez, loc. cit., c. xv, a pensé de même. Mais ces mouvements de joie ne soulagent pas le damné; il n’est pas vraiment réjoui ni consolé, si peu que ce soit, dans scs affreux supplices, parce que damnati in inferno gaudent de poenis inimicorum suorum et tamen de ipso gaudio magis dolent, Quodl., loc. cit., comme leur intelligence voit le vrai, mais en souffre plutôt que d’en jouir. Suarez ajoute même qu’après le jugement dernier, cette capacité de complaisance, minima, vana, vilissima (de plus changée de suite en souffrance), nullam omnino occasionem habebit, tout étant alors con­ stitué dans l’immobilité. L’enfer ne procurera donc éternellement aux damnés que la souffrance, sans 1 aucune consolation. C’est le sentiment du' plus grand nombre des Pères et des théologiens. Cf. S. Jérôme, In Joel., n, P. L., t. xxv, col. 965; S. Augustin, Serm., xxii, 3, P. L., t. xxxvill, col. 150; De civitate Dei, 1. XIII, P. L., t. xli, col. 385; S. Cyrille d’Alexan­ drie. De exitu animæ, P. G., t. lxxvii, col. 1075; S. Chrysostome, Ad Theod. laps., P. G., t. xlvii, col. 289. Une autre conception s’est fait jour çà et là d’un enfer moins totalement mauvais. D’abord, pas de perversion morale absolue; les damnés sont en enfer avec les sentiments qu’ils avaient ici-bas, au moment de leur mort : sentiments de vertus naturelles, ou autres; en tous cas. en eux pas nécessairement de blasphème et de haine de Dieu et de tous, de rage désespérée, violente, épouvantable, etc. Et puis, pas de souffrance si totale : le dam, le feu à des degrés divers, mais pour beaucoup très légers sans doute; feu qui n'est peut-être pas matériel; pas de mitiga- 113 ENFER (SYNTHÈSE DE L’ENSEIGNEMENT THÉOLOGIQUE) tion aux degrés essentiels fixés,mais aussi pas de cet absolutisme qui ne met partout que douleur: société, sens externes, souvenirs, etc.; il reste enfin chez les damnés une vraie capacitédcconsolations secondaires, accidentelles, réelles; « un ordre admirable régne et régnera en enfer. » On trouve généralement ces idées chez, les partisans de la mitigation; de plus, chez L. Picard, La transcendance de Jésus-Christ, Paris, 1905, t. n, p. 101-102. Le point fondamental est ici celui du désordre moral complet des damnés, voir col. 106; le reste suit logiquement. Les auteurs, que scandalise l’enfer traditionnel, n’ont pas réfléchi sur la nature de l’état de terme, sur la nature de la privation totale de Dieu et donc de tous ces biens créés qui n’étaient ici-bas que des moyens pour aller à Dieu ; sur la nature du péché et de l’ordre de la justice divine; sur tous ces points il faut s’en tenir à la pensée chrétienne tradi­ tionnelle, qui, seule, projette des lumières sûres en ces matières mystérieuses. VII. GllADUATION DES PEINES DE L’ENFER.---- 1° Le principe de l’inégalité des supplices infernaux a été suffisamment établi à l’art. Dam, t. iv, col. 16. Les textes principaux de l’Écriture qui le prouvent sont ceux de Sap., v, 6 : potentes potenter tormenta patientur; Mattii., x, 15;xi, 21-24 : terrse Sodomorum... remissius erit; xxv, 14-30; Luc.,xn,47, 48 : vapulabit multis..., vapulabit paucis, etc. D’ailleurs, d’après l’Écriture, le jugement et la rétribution se feront secundum opera. Matth., xvi,27; Rom., n, G, etc. La raison fon­ damentale est évidente : l’enfer suit le péché comme l’ordre à rétablir suit le désordre et se mesure évi­ demment sur lui. Donc tel péché, tel enfer; et cela tant pour la peine du dam que pour les peines du sens. 2° Comment se fait cette graduation? Nous ne pouvons en avoir, ici-bas, d’idée propre. Pour l’expli­ cation analogique, accessible à notre intelligence, sur la peine du dam, voir Dam, t. iv, col. 16 sq. Quant aux inégalités des peines du sens, il est nécessaire d’abord de préciser les aflirmations absolues, précédemment exposées, par cette règle que ces peines existeront à des degrés divers; ce qui diminuera ou augmentera, suivant les cas, l’horreur et le supplice de la per­ version totale, de la rage désespérée, de la haine blasphématoire, du feu perpétuel, de la société affreuse, etc., de la souffrance pure enfin. Dieu ensuite doit directement et principalement intervenir en tout cela, car lui seul sait et peut proportionner exactement chaque supplice à chaque faute; l’action instrumentale des créatures est réglée par la justice divine, sans que nous puissions savoir si c’est suivant des lois générales ou suivant des interventions indi­ viduelles. Ainsi, il est vrai qu’au point de vue de Dieu, en enfer « règne et régnera un ordre admirable. » 3° Pour parler d’une façon plus concrète, la gra­ duation de châtiments en enfer ne sera-t-elle que générique d’après la gravité du péché en tant que péché, ou sera-t-clle encore spécifique, des supplices spéciaux étant réservés aux diverses espèces de péchés? C’est la pensée traditionnelle qu’un voluptueux, par exemple, plus coupable qu’un avare, non seule­ ment souffrira plus du feu que lui, mais en souffrira en son âme et en son corps, d’une façon réservée aux voluptueux. La Sagesse, xi, 17, dit: Per quœ peccat quis per hæc et torquetur·, le mauvais riche de l’Évangile, Luc., xvi, 24, demandait une goutte d’eau pour sa langue, une âme séparée n’a pas de langue; mais ce trait n’était-il pas approprié par Notre-Seigneur aux péchés de gourmandise de celui qui epulabatur quo­ tidie splendide? Cf. S. Cyprien, Epis!., xn, ad Cornel., n. 3, 4, P. L., t. m, col. 825,826; S. Grégoire, Moral., L IX, c. lxv, P. L., t. lxxv, col. 913; Dial., 1. IV, 114 c. xxxv, P. L., t. lxxvii, col. 380, 381; Innocent III, De contemptu mundi, 1. Ill, c. iv. vi, P.L.,t. ccxvii, col. 738, 739; Robert Pullus, Sent., 1. VIII, c. xv, P. L., t. clxxxvi, col. 983; S. Thomas, Contra y : : .. 1. III, c. cxlvi. Voir aussi le beau passage de l’imitation de Jésus-Christ, 1. I, c. xxiv, n. 3. 4. La raison de convenance est claire. La peine du sens, c’est l’ordre rétabli dans l’abus des créatures; il faut donc que la peine, instrument de cet ordre, aille chercher l’abus, le péché (comme rcatus convert: nis), le désordre partout où il est pour le corriger parfaitement. Il y a differentes espèces de châtiments en enfer. Il est inutile de chercher si elles se feront sentir dans les âmes et dans les divers organes par l’influence de créatures spéciales en des lieux divers ou plutôt par l’influence « divinement intelligente » du même feu, instrument de la justice divine, suivant une pensée habituelle des Pères. Cf. S. Grégoire, Moral., 1. IV, c. xliii. Cependant, il y a un fondement de vé­ rité dans les descriptions, par un certain côté théo­ logiques, de l’Enfcr de Dante Alighieri. Le poète, dans la peinture de ses cercles de supplices de plus en plus profonds vers le centre de la terre, n’a fait que développer ce principe de saint Thomas : Se­ cundum diversitatem culpœ diversam sortiuntur et poenam, et ideo secundum quod gravioribus peccatis irretiuntur damnati, secundum hoc obscuriorem locum et profundiorem oblinent in inferno, Sum. theol., III» Suppi., q. Lxtx, a. 5. et il l’a fait d’après une division très théologique des péchés, exposée systématiq : ment, Inferno, chant xi. Cf. Berthicr, La divina Cornmedia di Dante con commenti seconda la scolastica, Fri­ bourg, t. i, L’inferno, 1909; A. M. Viol, La divine Comédie, sa structure théologique, dans la Revue tho­ miste, 1910, p. 321 sq. 4° Gravité des peines de l’enfer. — La mesure abso­ lue de cette gravité nous est encore inconnue. Qui peut apprécier ce que la ustice et la miséricorde réclament et décident pour le parfait châtiment d’un péché? Relativement aux peines que nous connais­ sons directement, c’est-à-dire aux peines d’ici-bas, que dire de celles de l’enfer? La peine du dam,même la plus petite, dépasse immensément toutes les souf­ frances de ce monde, voir Dam, t. iv, col. 9 sq. ; en estil de même de toute peine du sens? Toute peine de l’enfer dépasse-t-elle, d’une façon incompréhensible sans doute, toute peine terrestre, réelle et même imaginable? Les théologiens qui, à la suite de saint Thomas, In IV Sent., 1. IV, dist. XX. q. i, a. 2, et semble-t-il de saint Augustin, Inps. xxxvn, 3, P. L., t. xxxvi. col. 397; de saint Grégoire le. Grand, In ps. m pœnit., η.Ι,Ρ. L., t. lxxix, col. 568; de saint Anselme, de saint Bernard, etc., font à cette question une ré­ ponse affirmative même pour le purgatoire, la font n fortiori pour l’enfer. Les autres, à la suite de Bellarinin, De purgatorio, 1. II, c. xiv. Opera, Naples. 1872, t. n, p. 402 sq.,ne se sont guère posé explicitement la question. Le fait même qu’ils ne discutent ce pointque pour le purgatoire permet de conclure qu'ils regar­ dent la chose comme certaine pour l’enfer. Si ce n’est pas en elle-même et prise à part, au moins dans ses circonstances d’éternité, de souffrance pure sans réel soulagement, de support par un sujet déjà exas­ péré et tourmenté de tous côtés, toute souffrance de l’enfer peut donc être considérée comme appartenant à un ordre qui dépasse toutes les souffrances d’icibas. Il s’agit de tout genre de souffrance, propre aux damnés, et non de chaque acte passager, par exemj ie. de vexation de la part des démons. On peut noter, en outre, avec saint Thomas,.Sum. theol., I“II»,q. i.xxxvii, a. 4,que si la peine du dam est d’une certaine façon 115 ENFER (SYNTHÈSE DE L’ENSEIGNEMENT THÉOLOGIQUE) infinie, en tant qu’elle est la privation d’un Bien infini, imposée en punition du péché lui aussi de quelque manière infini, la peine du sens est essentiel­ lement finie comme le reatus conversionis. En tous cas, l’ensemble de ces peines de l’enfer constitue un état de douleur si épouvantable que ta pensée en est écrasée et que le cœur en défaille. VIII. Cause efficiente de l’enfer.’ — La cause efficiente, au sens large, qui a produit l’état de choses qui exige l'enfer, c’est le pécheur par son péché et lui seul. Cf. S. Thomas, Sum. theol., 1“ II®, q. lxxxvii, a. 1, ad 2”"·. La vraie cause efficiente directe de la peine est diverse suivant les peines. De la peine concomi­ tante, dépravation de la volonté, désordre des facultés, remords, etc., la cause efficiente est encore le pé­ cheur lui-même par son péché et la conscience de son péché, Dieu n’en est que kl cause efficiente indirecte, comme auteur de la nature avec ses lois essentielles. Mais l’enfer consiste proprement dans les peines du dam et du sens. Dieu en est la cause efficiente en tant qu’il les inflige aux pécheurs; il inflige la peine du dam par mode de privation et celles du sens par action positive, non toutefois immédiate­ ment, mais médiatement par l’intermédiaire de créa­ tures, ses instruments. Sur la nature et l'efficacité de cette action, voir Ff.u de l’enfer. Les démons et œs damnés sont encore entre eux des causes instrumentales au sens large pour le sup­ plice que leur procure leur société. Les Pères ajou­ taient, en outre, unanimement, que les dénions exercent en enfer un véritable empire de bourreaux sur les damnés ; et celte affirmation répondait à leur con­ ception du péché esclavage du démon. Cf. J. Rivière, Le dogme de la rédemption, Paris, 1905, p. 375 sq. Après la critique et la destruction de la théorie des droits du démon sur les hommes par saint Anselme et par Abélard, on ne cessa pas pourtant d’admettre une véritable sujétion de l’homme damné au démon,sujé­ tion existant par la permission de Dieu et pareille à celle qui met Je criminel au pouvoir du bourreau. Cf. S. Anselme, Homil., v, in .Matth., xvm, P. L., t. clviii, col. 620; S. Thomas, Sum. theol., III“, q. xlviii, a. 4, ad 2“™. Cependant le Maître des Sen­ tences, 1. IV, dist. XLVII, n. 5, P. L., t. cxcn, col. 955, rapporte une opinion qui refusait au dé­ mon, non seulement tout droit, mais tout pou­ voir sur l’homme, au moins après le jugement. Saint Thomas la rappelle aussi avec. l’opinion contraire du pouvoir diabolique éternel sur les dam­ nés, Sum. theol., Illæ Suppl., q. i.xxxix, a. 4; et il déclare qu’il est impossible de se prononcer avec certitude en faveur de l’une ou de l’autre. Verius tamen existimo quod sicut ordo servabitur in salvatis... eo quod omnes cœlcstis hierarchiæ ordines perpetui erunt, ita servabitur ordo in pœnts, ut homines per daemones puniantur, ne totaliter divinus ordo quo angelos medios inter naturam humanam et divinam constituit, annulletur; nec ob hoc minuitur aliquid de daemonum pcena, quia in hoc etiam quod alios torquent ipsi torquebuntur; ibidem enim miserorum societas miseriam non minuet sed augebit. IX. Cause finale de l’enfer. — Nous voici au cœur de la théologie de l’enfer, c’est-à-dire de la science de l’enfer au point de vue de Dieu. Si Dieu n’est pas mû par un bien quelconque à vouloir ce qu’il veut, il ordonne cependant toutes ses œuvres à une fin dernière. A quelle fin, d’abord, a-t-il or­ donné l’enfer? Et puis, dernier pourquoi des œuvres divines, quelle a été la raison formelle pour laquelle il a voulu l’enfer? 1° La fin de l’enfer. — 1. Ordre de la justice ou de la nature essentielle des choses voulues par la bonté 116 créatrice. Chaque chose, d’après sa nature, a une fin directe et immediate répondant totalement à cette nature. L’enfer est un châtiment; sa fin immé­ diate est donc de réparer l’ordre moral détruit par le péché. La peine du dam répare le reatus aversionis du péché; les peines du sens, le reatus conversionis, cl les diverses peines ou degrés de peines du sens, les diverses espèces des conversiones indebilæ ad creaturam. Dieu est donc juste en créant l’enfer pour les pécheurs car, comme nous l'avons vu. le péché exige l’enfer par mérite de sanction, en droit, dès qu’il est commis, en fait, après la mort lorsque ce droit ne peut plus être périmé par la conversion. La sainteté de Dieu resplendit non moins en enfer, car la sainteté, c’est l’ordre moral maintenu par­ fait, ou la nécessité pour tout être libre de ne glo­ rifier que le Bien. Par l’enfer, Dieu ne permet pas que le pécheur se glorifie et jouisse de son désordre, du mal; ainsi est maintenu inviolable le principe que seul le Bien est béatifiant, est bon. Cet ordre de la justice est un ordre absolument essentiel et c’est une exagération de dire que l’enfer est exclusivement une œuvre d’amour, de l’amour qui voulait forcer les hommes au salut par la crainte. Si Dieu permettait le péché irréparable dans l’éter­ nité, il devait vouloir l’enfer. Cela rentre dans la nature métaphysique des choses actuelles. Pourquoi Dieu a-t-il voulu l’ordre actuel avec le péché et l’enfer, c'est une question que nous résoudrons un peu plus loin. La justice de Dieu en enfer n’est pourtant pas une vengeance personnelle au sens strict, cette vengeance que défend l’Évangile. Dieu pardonne toujours de ce pardon qui continue à vou­ loir du bien, mais il ne donne que le bien possible; les damnés ne veulent plus à jamais et ne peuvent ainsi jamais plus recevoir la grâce; Dieu ne peut la leur donner et ainsi il ne peut leur pardonner de pardon justifiant. Cf. S. Grégoire, Dial., 1. IV,c. xliv, P. L., t. Lxxvn, col. 401. Il est encore de l’ordre essentiel des choses que toute créature soit une manifestation de Dieu, une participation ad extra de quelque perfection divine qu’elle manifeste ainsi ou fait connaître et aimer par les intelligences créées, procurant de la sorte la gloire de Dieu. L’enfer procure, lui aussi, cette gloire de Dieu, car il manifeste d’une manière spéciale tous les attributs divins : justice, sainteté, bonté, sagesse, libre indépendance, etc. 2. Ordre de l’amour ou de la surabondance de la bonté créatrice. Dieu aurait pu ne vouloir l’enfer que comme châtiment et ke vouloir pour tout péché mor­ tel, commis par les hommes, sans s’y opposer par aucun moyen extraordinaire. En fait, Dieu a voulu déverser sur l’humanité une surabondance d’amour, tellement incompréhensible qu’il a fallu parler des folies de l’amour divin. Dans notre création, Dieu est amour; le crucifix, l'eucharistie, le Sacré-Cœur : voilà ce qu’il faut considérer pour comprendre l’en­ fer, car, malgré cet amour, Dieu a voulu l’enfer. Par suite, il est souverainement probable, comme le pensent plusieurs théologiens, que Dieu ne précipite pas le pécheur en enfer potir un péché mortel isolé, surtout pour un péché de fragilité, mais qu’il n’y envoie que des pécheurs invétérés. En outre, on peut assurer qu’il distribue à tous les hommes des secours extraordinaires pour les aider à éviter le péché mortel sans que nous puissions expliquer quels sont ces secours. Il est donc vrai de dire que l’enfer n’est que la punition d’un mépris obstiné de l’amour divin. Cf. Lacordaire, Conférences de NotreDame, 1851, lxxii0 conf.. De la sanction du gouver­ nement divi-n. Paramour, Dieu patiente avec le pécheur et lui pardonne sans cesse scs crimes; par amour, il 117 ENFER (SYNTHÈSE DE L’ENSEIGNEMENT THÊOLOGIQUE) cherche à le sauver et à s’en faire aimer, et si enfin il damne ce pécheur obstiné, c’est encore par amour. Lorsque Dieu, en effet, a choisi, parmi les mondes possibles, le nôtre, il a voulu, en lui, le bien, et il en a permis le mal, les péchés et l’enfer; mais il n’a permis le mal que parce qu’il était utile au bien, au salut des élus. Cette utilité est double: l'enfer devait être un puissant stimulant, le seul efficace pour beaucoup, de salut et de sainteté et finalement pour les élus une rai­ son plus grande de joie reconnaissante et d’amour. S. Thomas, Sum. theol., III® Suppl., q.xcix, a. 1, ad3“ra, 4nm. Iniqui omnes ælerno supplicio deputati sua quidem iniquitate puniuntur et tamen ad aliquid ardebunt, scilicet ut justi omnes et in Deo videant gaudia quæ per­ ceperunt et in illis perspicianl supplicia quæ evase­ runt; quatenus tanto magis in æternum divinæ graliœ debitores se esse cognoscant quanto in æternum mala puniri conspiciunt, quæ ejus adjutorio vicerunt. S. Grégoire le Grand, Dial., 1. IV, c. xliv, P. L., t. Lxxvii, col. 404. Nous avons ainsi, par offensive, résolu la grande objection faite à l’éternité de l'enfer : un enfer éternel ne peut s’accorder avec la bonté et la mi­ séricorde de Dieu. Comme réponse directe il faut ajouter ceci : la bonté de Dieu, c’est son amour faisant du bien gratuitement : cette bonté est miséricorde à l’égard d’êtres misérables. Aux damnés Dieu a-t-il voulu le bien, la perfection, le bonheur et rien que cela? Oui, de volonté antécédente, c’està-dire de volonté réelle, sincère, efficace. Dieu crée tous les hommes pour le ciel et personne pour l’enfer; si bien qu’il donne à tous les moyens né­ cessaires, et même, de fait, surabondants, pour arriver au ciel : voilà l’amour et la bonté de Dieu universels. Mais les hommes sont libres; s’ils re­ fusent d’aller au ciel et s’ils se plongent dans le mal, qu’y peut la bonté de Dieu? Par miséricorde les sauver malgré tout? Mais la miséricorde est un attribut tout transitoire : le mal disparaît ou devient irrémédiable. Alors Dieu ne devait pas créer ces maux irrémédiables? Il aurait pu ne pas les créer; mais il n’y était pas tenu, n’étant pas tenu de fermer son cœur sur tous, parce que quelques misérables de­ vaient abuser de ses bienfaits. Bien plus, nous allons le dire, c’est par amour plus grand que Dieu a sans doute conservé le mal dans notre ordre, alors qu’il aurait pu le supprimer. 2° La raison formelle el dernière de l'enfer. — La raison formelle, objective et dernière des volitions divines, c’est l’amour de son bien infini, en tant que manifesté librement dans la participation finie du bien infini aux créatures. Voir t. n, col. 838-840. Du degré dont Dieu veut par son amour subsistant aimer les biens limités il n’y a d’autre raison que le libre amour de Dieu. Il y a, en effet, un ordre essen­ tiel que Dieu se doit de mettre partout. Mais audessus de cet ordre essentiel, il y a le surabondant que Dieu ne doit plus et qui ne dépend que de sa liberté, c’est-à-dire de la part d’amour infini qu’il veut bien accorder aux créatures. Dire que Dieu doit le salut final à tous, c’est mettre en lui une né­ cessité dans le domaine même du surabondant et c’est faire imposer des limites à son amour créateur par la créature même et par le péché de la créature. Avec plus d’amour pour telles créatures, Dieu n’au­ rait pas fait l’enfer; mais c’était un degré d’amour libre et indépendant et il ne l’a pas voulu. Cf. S. Thomas, Sum. theol., I’ II®, q. Lxxxvn, a. 3; q clvii, a. 2, ad lum. Telle est la dernière raison for­ melle de l’enfer, comme de toutes choses. Connaissant l’immense amour de Dieu, on peut ce­ pendant se demander encore pour quelle perfection spéciale supérieure ce Dieu si aimant a voulu l’en­ 118 fer, ou cet ordre de choses, comprenant le péché et l’enfer ? Est-ce parce que c’est un ordre d’amour ex­ cellent, plus excellent que les autres ordres où n’en­ trerait pas le péché, sinon tous absolument, ceux du moins qui sont de potentia ordinata? Et cette excellence provient-elle de ce que l'ordre de choses actuel est un ordre d’amour blessé par le péché, mais réparé par le Verbe incarné et rédempteur et puis par notre amour pénitent? C'est là une réponse traditionnelle : o /elix culpa. Mais, définitivement, la question est insoluble. Dieu a choisi cet ordre où il y a le péché et l’enfer pour manifester librement son amour infini dans le degré que réalise le monde créé. X. Applications pratiques. — 1° En théologie spéculative, une méditation sérieuse de l’enfer est nécessaire pour apprécier moins incomplètement toute la conduite de Dieu sur le monde, pour com­ prendre spécialement la nature si mystérieuse du péché, enfin pour mieux estimer ces attributs divins de sainteté et de pureté, de justice, de souveraine indépendance. 2» En théologie ascétique, l’intelligence individuelle de la doctrine de l’enfer s’acquerra par le travail de la raison éclairée de la foi ou par l’illumination supé­ rieure des dons infus d’intelligence, de sagesse et de science. La crainte de l’enfer étant évidemment inférieure àl'amour, cette étude appartient de soi plutôt à la voie purgative, au commencement de la vie morale et ascétique. Eccli., i, 16; I Joa., iv, 18. Voir Crainte de Dieu. Toutefois, il faut, à ce propos, éviter deux excès : a) de dire que les parfaits ne craignent plus l’enfer, parce qu’ils sont établis dans l’amour, Rom., vin, 35-39, et qu’ils ne désirent plus le ciel étant prêts, comme disposition habituelle, à aller en enfer, voir Quiétisme; b) de dire que les parfaits n’ont plus à penser aux motifs de crainte et à l’enfer. Si parfait qu’on soit, on a toujours à craindre le péché mortel et l’enfer, qui en est le châtiment. M’r Ch. Gay, Vie et vertus chrétiennes, Iro partie, t. i, p. 189198. Bien plus, une connaissance supérieure de l’enfer par voie de contemplation infuse, ou même de vision imaginaire ou intellectuelle, a été très souvent dans l’histoire de la sainteté un facteur capital de grande sanctification. Il suffit de rappeler les visions de sainte Thérèse et de sainte Françoise Romaine. Cf. .1. Ribet, La mystique divine, Paris, 1895, t. il, c. xn, p. 219 sq. 3° Quant aux sentiments à avoir à l’égard des damnés, il serait d’abord irraisonnable autant qu'inu­ tile de demander à Dieu leur délivrance ou leur sou­ lagement, puisque leur sort est fixé à jamais. Voir Mitigation. En outre, il ne faudrait pas avoir pour eux de fausse pitié; ils ne sont pas exclusivement des malheureux, ce sont des misérables. Il n’y a pas lieu de s’apitoyer sur leur sort qu’ils n’ont que trop mérité par leur dépravation finale et irrémissible. Cf. S. Grégoire le Grand, Dial., 1. IV, c. xi.iv, P. L., t. Lxxvn, col. 404; S. Thomas, Sum. theol., III» Supplem., q. xciv, a. 2, 3. Les bienheureux n’ont pour les damnés aucune compassion, soit antécé­ dente ou indélibérée, soit délibérée, car la vraie compassion suppose un mal guérissable. Dieu luimême n’a plus de miséricorde pour les damnes, parce qu'ils n’en veulent plus. Nous comprendrons cela dans la lumière infinie. 4° Au point de vue pastoral, on s’est demandé par­ fois s’il était utile de prêcher l’enfer à notre époque, et la sagesse charnelle tend à répondre négativement. La vraie sagesse traditionnelle a pensé autrement. Si les Pères et les prédicateurs du moyen âge. en effet, ne multipliaient pas les instructions spéciales sur l'enfer, la pensée de la géhenne avec toutes ses horreurs hantait leur esprit et s’exprimait fréquem­ 119 ENFER (SYNTHESE DE L’ENSEIGNEMENT THEOLOGIQUE — ENGELBERT 120 ment chins leurs discours. Dira-t-on qu’à ces époques nishment and infinitive Love, dans The Month, 1882,1. xliv, barbares, il fallait des chocs violents pour ébranler | p. 1 sq., 195 sq., 305 sq. ; Ricth, Dcr moderne Unglaube und ewigen Strafen, dans Slimmen airs Maria-Laach, 1886, l’esprit des fidèles, mais que les chrétiens modernes die t. XXXI, p.25 sq., 136 sq.; Gibbons. Our Christian heritage. tris adoucis, très conscients de l’indépendance et de Baltimore, 1889, c. XIV, p. 216 sq.: de Bonniot, Le problème la dignité personnelles, ne veulent céder qu’à l’amour du mal; H. Brémond, La conception catholique de l'enfer, et n’aiment pas les menaces. On s’évanouit main­ 9'édit., Paris, 1907 ; Th. Ortolan. La fausse science con­ tenant d'effroi en entendant prêcher sur l’enfer ou temporaine et les mystères d’outre-tombe, 8' édit., Paris, 1900. 2“ .Sur l’enfer dans ΓÉcriture sainte. — Alzberger, Die bien la sensibilité affolée par la peur tombe dans le désespoir. Il est certain qu’il vaut mieux aller à Jésus christlichc Eschatologie in den Stadien Hirer Offenbarung im Alton und Neuen Testaments, Fribourg-en-Brisgau, par l’amour, mais la crainte peut conduire à l’amour, 1890,p.36sq.,61sq.,84sq.,97 sq., pour l’Ancien Testament, même la crainte de l’enfer. Il faut tempérer la crainte p. 136-156, pour la théologie juive; p. 282-298, pour le par l’amour, mais aussi exciter l’amour de Dieu par Nouveau Testament;abondante bibliographie; S. D. F. Sal­ la crainte de ses châtiments et éloigner du péché par mond, Hell, dans Dictionary of the Bible, Édimbourg, 1902, la pensée de la sanction divine de l’enfer. Or, cette t. π, p. 343-346; Vigouroux, La Bible et les découvertes crainte est aujourd’hui nécessaire comme au temps de modernes, 6e édit., Paris, 1896, t. IV, p. 517-528, 585-595; saint Chrysostoine, de saint Césaire, de saint Pierre A. Vacant, Enfer, dans le Dictionnaire de la Bible, t. it, 1792-1796; Vacant, Ame, IV,destinée d'après la Bible, Damien, de Bourdaloue, parce que la nature humaine col. ibid., t. i, col. 461-473: Hetzenauer, Theologia biblica, Friest au fond toujours identique. Les prédicateurs bourg-cn-Brisgau, 1908, p. 612 sq. ; au point de vue protes­ doivent donc omettre seulement les descriptions de tant orthodoxe, A. Wabnitz, Enfer, dans ΓEncyclopédie de pure imagination. I.es données de la révélation suffi Lichtenberger, Paris, 1878, t. iv, p. 125-433, courte biblio­ sent à faire impression sur les âmes croyantes. Mais graphie protestante orthodoxe; au point de vue libéral, Milton S. Terry, Biblical dogmatics. Londres. 1907, p. 122écarter systématiquement de la chaire chrétienne la 136; longue bibliographie,p 583-593; au point de vue ra­ préoccupation, qui doit être constante, des fins der­ tionaliste, Char les, Eschatology, dans Encyclopædia biblica, nières et de l’enfer éternel, c'est ignorer radicale­ Londres, 1901, t. il, col. 1335-1390, et les nombreuses théo­ ment l’esprit du christianisme ou même la notion logies bibliques récentes ou les histoires de la religion juive. de la créature, de l’état de voie et de l’état de terme, 3° Sur l’enfer dans la tradition. — Atzberger, Geschichte puisque la vie chrétienne doit aboutir inévitablement dcr christlichen Eschatologie innerhalb der vornicünischen au ciel ou à l’enfer. 7.eit, Fribourg-en-Brisgau, 1896; Alger, The destiny of the soul, a critical history of the doctrine of a future life, 14' édit., NewYork, 1889, très riche bibliographie pour les ouvrages H est impossible de dresser un catalogue complet sur un sujet qui a été la préoccupation constante de l’esprit hu­ anciens, exposition inexacte de la doctrine catholique; Charles, Critical history of the doctrine of a future life in main. Voici, avec les travaux signalés au cours de l'article, Israel, in Judaism and in Christianity, Londres, 1899; les principaux écrits à consulter. I. Traités généraux. — Pour les anciens théolo­ F. Tournebize, trois articles sur la tradition et l’enter, ïcu, universalisme, conditionalisme, dans les Études, giens, saint Thomas, puis les commentateurs des Sentences 15 décembre 1893, t. L.x, p. 621 sq. : mai, juillet 1904; Id., ou de la Somme, Suarez, Sahnantieenses, etc. ; spécialement Opinions du four sur les peines d’outre-tombe, 7' édit., Petau, De angelis, 1. Ill, c. m-vm, d-.msDogmatatheologica, Paris. 1866, t. iv. p. 74-120: J. V. Patuzzi, De futuro im­ Paris; Turmel, Histoire de la théologie positive,Paris, 1904, t. 1, p. 187-194, 250-251, 356. piorum statu, 1. HI, Vérone, 1718; .1er. Drexclius, Ælcrnilas 4° Sur l'éternité de l’enfer, voir G. Cordemoy, L’éternité infelixsive supplicia œterna damnatorum, Anvers, 1613 (des­ des peines de l'enfer contre les sociniens, Paris, 1697; Sachs, criptions imaginaires épouvantables); Bœttcher, De in/eris Die eivige Dauer der Hôllenstrafen, Paderborn, 1900; sur le rebusque post mortem futuris, 1846 (riche bibliographie); lieu de l'enfer, J. V. Patuzzi, De sede inferni in terris Passaglia, De leternitale pœnarum deque igne, inferno, Rome, quterenda dissertatio, Venise, 1763; S. Gretscr, De subter­ 1854. Les cours récents de théologie traitent de l’enfer dans le De novissimis. habituellement le dernier de leurs traités; raneis animarum receptaculis, Ingolstadt, 1595; sur les peines du sens, Gutbcrlct, Die pœna sensus, dans DerKalhocependant Perrone, Mazzella. Einig l’adjoignent encore au De Deo creante, de homine ; on pourra consulter ces divers lik, 1901, t. u, p. 305 sq., 385 sq. auteurs, par exemple, Hurter, Pesch, Jungmann, Paquet, M. Richard. Tanquerey Fei, Lottini, etc. ; comme monographies déta­ ENGELBERT, théologien et historien allemand, chées, Billot, De novissimis, Rome. 1905; D. Palmieri, De bénédictin, né à Volckerstorff vers 1250, d’une famille novissimis, Rome, 1908; en langue vulgaire, Souben, I.es noble, mort le 12 mai 1331. Il embrassa la vie reli­ flnsdernières L.Labauche,L’homme, Paris,1909, IV’partie; II. Martin, La vie future d’après la foi et suivant la raison, gieuse au monastère d’Admont en Styrie. A Prague, il étudia la grammaire, la logique et la physique; à 3’édit., Paris, 1870; Cari, Du dogme catholique sur l'enfer, Paris, 1842; I. Bautz. Die Hôlle, 2» édit., Mayence, 1905; Padoue, la philosophie et la théologie. En 1297, il fut W. Schneider, Dus andere Leben, 8° édit., Paderborn, 1905; élu abbé d’Admont. Il mourut dans une petite dé­ I. H. Oswald, Eschatologie, d. i. die lelzlen Dirige, 5e édit., pendance de son monastère où il aimait à se retirer Paderborn,1893 Salmond,Christian doctrine of Immortality, 5’ édit., Édimbourg, 1903, très complet; Oestcrly, The doc­ pour se livrer plus librement à la prière et à l’étude. Il avait résigné sa charge abbatiale en 1327. Engel­ trine of Last Things, Londres, 1908. Voir aussiBautz, Hôlle, dans Kirchenlexikon, t. vi.col. 112-124; J. Hontheim, Hell, bert a composé un grand nombre d'écrits (38), dont dans The Catholic encyclopedia, New-York.l 910, p. 207-211 ; lui-même a donné l’énumération dans une lettre à P. .1. Toner, Eschatology, ibid., 1909, t. v, p. 528-534, Ulrich, scholastique de Vienne : De studiis et scriptis II. Travaux spéciaux. — 1° Sur l'enfer et la raison. — suis, que dom Bernard Pez publia, Thésaurus anecdoTrois études magistrales : Enfer de D' J. D. : surtout Éter­ lorum novissimus, 6 in-fol., Augsbourg, 1721-1729, nité de l'enfer, de A. Dupont, dans le Dictionnaire apolo­ t. i a, col. 429. Dans ce même recueil se trouvent gétique de la foi catholique de Jaugey. Paris, 1890, t. 1, col. 1062-1068, 1076-1118; Enfer de Paul Bernard, dans publiés les ouvrages suivants de l’abbé d’Admont : De le même Dictionnaire, 4“ édit., 1910, t, i, col. 1377- gratiis et virtutibus B. Mariæ Virginis, t. t, col. 5031399, avec bibliographie. Voir encore F. Hettinger, Apo­ 762; De causis longævitatis hominum ante diluvium, ibid., col. 439-502; Tractatus de libero arbitrio, t. iv b, logie du christianisme, 2' édit., Paris, Les dogmes, t. il, c. xv, p. 387-414; A. Nicolas, Études philosophiques sur col. 119-147. Dans sa Bibliotheca ascetica antiquole christianisme,7· édit., Paris. 1851, t. u. c. vin, p. 158 sq., nova, 12 in-12, Ratisbonne, 1723-1740, dom Bernard et les études générales d’apologie de Genoude, Exposition Pez a encore publié : Speculum virtutum ad Alber­ du dogme catholique, Paris, 1840, c, χπ. p. 251 274; de Du ttun el Ottonem duces Austriæ, t. ni, p. 3; Tractatus Clot, La sainte Bible vengée. 2'édit., Lyon. 1841, t.ni, p. 154463; Bougaud, Lechrislianisme et les temps présents, Paris, | de providentia Dei, t. ντ, p. xlix; De passione Domini 1889, t. v, p. 336-361 ; dom Sinsart, Défense du dogme catho­ secundum Matlhæum, t. vu, p. 67; De statu defuncto­ lique sur Téternité des peines, Paris,1748; Clarke, Eternal pu­ rum, t. ix, p. 117. Le traité d’Engelbert. De ortu, pro- 121 ENGELBERT — ENGELEN gressu et fine Romani Imperii quem mundi finis pro­ xime est insecuturus, édité à Bâle, par G. Brusch, en 1553; Mayence, 1603; Ofïenbach, 1610, revu par A. Schott, a été reproduit dans la Maxima bibliotheca Patrum, in-fol., Lyon, 1667, t. xxv, p. 362-378. Cf. E. Michael,dans Zeitschrift fur katholische Théolo­ gie, 1902, t. xxvi, p. 275-279. L’ouvrage De regimine principum a été édité par J. G. Th. Huffnagl, in-4°, Batisbonne, 1725. J. C. Peez a édité trois traités phi­ losophiques de l’abbé d'Admont : De summo bono hominis; Dialogus concupiscentia: et rationis; Utrum sapienti competat ducere uxorem? dans Opuscula philo­ sophica, Batisbonne, 1725. Le Tractatus de musica se trouve dans Gerbert, t. n, p. 287. Les autres écrits de l’abbé d’Admont sont jusqu’à ce jour demeurés manuscrits. Dotn Bernard Pcz, Thesaurus anecdotorum novissimus, t. i, p. lxi; Ziegelbauer, Historia rei litteraria: ord. S. Bene­ dicti, t. lit, p. 175; t. iv. p. 32, 80,111,165,167; [doni Fran­ çois,] Bibliothèque générale des écrivains de l'ordre de Saint Be­ noit, t. i, p. 288; Fabricius, Bibliotheca latina mediae el infima: latinitatis, in-S°, 1858, t. π, col. 507; Fuchs, Abi Engelberg von Admont, dans Mittheilungen des hist. Vereins fur Steiermark, Graz, 1862, t. xi, p. 90-130; Wichncr, Geschichte des Benediklinersliftes Admont, in-8’, Graz, 1878, t. in, n. 1-30, 511-545; E. Michael, Geschichte des deutschen Volkes, Fribourg-en-Brisgau, 1903, t. Ill, p. 218, 251, 274. 278; Kirchenlexikon, t. iv, col. 536; Hurter, Nomenclator, 3’ édit., 1906, t. n, col. 55 -558. B. Heurtebize. ENGELBRECHT Jean, luthérien, visionnaire alle­ mand, néà Brunswick, le jour de Pâques de l’année 1599, mort dans la même ville le 20 février 1642. Fils d’un tailleur et lui-même marchand de draps, il fut en 1622 atteint d’une grave maladie pendant la­ quelle il prétendit ensuite avoir été conduit aux portes de l’enfer, en avoir été arraché par le Saint-Esprit, qui l’avait mené au paradis. 11 avait reçu l’assurance de son salut éternel. Dès lors, il ne voulut plus avoir d’autre occupation que de sauver tous les hommes. Il exhortait à la pénitence, à une foi vive qui devait se manifester par des œuvres de charité. En même temps ii annonçait la création d’une nouvelle terre, d'un nouveau ciel et mille extravagances. Il attaqua vio­ lemment la conduite des ministres luthériens, fut em­ prisonné à Hambourg, puis chassé de la ville. Dès 1625, un livre avait été publié relatant ses visions du ciel et de l’enfer; plusieurs éditions en furent faites en des langues différentes. Ses prétendues révélations furent en outre publiées en 1638 : Chrisllicher Wunderreicher Hindebrieff, avec sa vie. Ses divers ouvrages, réunis en 1686, furent traduits en hollandais et parurent à Amsterdam en 1697 et en 1783. [P.Edgard,] l.eben J. Engelbrecht's, in-8°, s. 1. ;in-8°, 1684: Arnold, Kirchen-und Ketzerhistorie, Francfort, 1729. t. ni, p. 217; Schrôdl, dans Kirchenlexikon, t. iv, col. 537 538; Kealencgclopadie, t. v, p. 372. B. Heurtebize. ENGELEN Guillaume van, que son nom latinisé et plus connu nous présente comme Gulielmus ab Angelis, naquit à Bois-le-Duc, en 1583. et mourut à Louvain, en 1649. Il tint une place marquante parmi les théologiens et les polémistes de son temps. Après de brillantes humanités au collège de sa ville natale, il vint à Louvain, en 1598. Il y suivit le cours de philosophie de « la pédagogie du Porc », et, à la promotion générale de 1600, il fut classé septième. 11 commença ensuite ses études de droit, mais y re­ nonça bientôt pour s’orienter vers la carrière ecclé­ siastique. Reçu au collège du Roi, il s’y adonna à la théologie sous la direction du célèbre docteur Jean Malderus jusqu’en 1606. A cette date, il rentra au collège du Porc, pour y enseigner, d’abord, le grec, et, un peu plus tard, la philosophie. Ordonné prêtre en 122 1607, il conquit le grade de licencié en théologie le jour même où il avait célébré sa première messe. En 1614, à son cours de philosophie il joignit celui de morale, et, comme appointements de cette nouvelle fonction, il obtint, selon l'usage, à la collégiale de SaintPierre, ce qu’on appelait alors .un canonical de la se­ conde fondation. Deux ans plus tard, il était proclamé docteur en théologie et quittait le collège du Porc pour prendre la présidence du collège de Viglius. En 1625, il renonça à son cours de morale et accepta la charge de lecteur en théologie à l’abbaye norbertine de P rc, aux portes de Louvain. Il avait rempli cette tâche à la satisfaction de tous pendant près de quinze ans,lors­ qu'il fut appelé, en 1639, à succéder, dans la chaire royale » de théologie, à Wiggers, son ancien maître et son ami. Ses succès et sa réputation, à partir de ce moment, ne firent que se confirmer et s’accroître. En 1646, il passa de la présidence du collège de Viglius à celle du collège du pape Hadrien VI. C’est là que, en 1648, il apprit sa nomination à l’évêché de Buremonde, alors vacant depuis neuf ans. Mais il mourut le 3 février de l’année suivante, avant d’avoir reçu ses bulles de provision. Il fut inhumé dans la collégiale de Saint-Pierre, où il était devenu chanoine du pre­ mier rang. Sa mort, disent les documents contempo­ rains, fut le signal d’un deuil général dans la vieille cité académique, où son caractère aimable et sa piété profonde, autant que sa science, lui avaient gagné toutes les sympathies. Le docteur Dave, interprète du sentiment universel, prononça en latin son oraison funèbre. Elle a été imprimée à Louvain; et à la fin du petit volume nous lisons cette épitaphe, dans le goût du temps : Hic cineres, hic ossa jacent; quicumque requiris. Cætera, scande polos; cætera Olympus habet Angelicam nequiit tumulus concludere mentem, Debuit in superas Angelus ire domos. Outre le nom du défunt, le second distique rappelle sa devise, qui était : Angelis suis Deus mandavit de te. Théologien savant et très attaché à l’orthodoxie, professeur clair et éloquent, G. van Engelen s’était acquis une grande autorité parmi ses élèves et ses col­ lègues. Il joua, dans les affaires du jansénisme naissant, un rôle important, qui lui valut à la fois beaucoup de louanges de la part des catholiques et beaucoup de tracasseries de la part des défenseurs de VAugustinus. Ceux-ci, qui ne manquaient pas plus d’esprit que d’au­ dace, l’accablèrent de petits écrits satiriques, où ils s’efforçaient de ridiculiser sa personne et ses idées; ils lui suscitèrent même plusieurs procès désagréables ct coûteux. En revanche, l’archiduc Léopold-Guil­ laume, gouverneur général des Pays-Bas catholiques, le tenait en haute estime, et c’est sur la recommanda­ tion de ce prince qu’il fut nommé au siège épiscopal de Huremonde. De plus, le nonce Antoine Bichi en­ courageait ses efforts, et les papes Urbain VIII et Innocent X lui accordèrent tour à tour des éloges mérités. Il n’était pas homme d’ailleurs à se laisser rebuter par les contradictions et les difficultés, quand les intérêts de la religion lui paraissaient en jeu. Paquot rapporte de lui un trait qui en dit long sur ce côté de son caractère. Pressé par deux évêques et par d'autres prélats, sinon de se déclarer pour les nova­ teurs, ce dont on le savait incapable, au moins de s’abstenir, par amour de la paix, d’attaquer leurs doc­ trines, il fit cette réponse : « Si vous jugez qu'un doc­ teur et un professeur public en théologie peut se taire lorsqu’il voit la foi et l’autorité du Saint-Siège en dan­ ger, je suis prêt à le faire, car je hais souverainement ces disputes; mais les choses en sont à un point où ma conscience ne me permet pas de garder le silence. » Adversaire décidé du jansénisme dès la première 423 ENGELEN ENNEMIS (AMOUR DES) heure, van Engelen n’avait pas toujours été l’antago­ niste de Corneille Jansénius. Il combattit même, en 1630, aux côtés du futur évêque d’Ypres contre les calvinistes de Hollande. Les États généraux de ce pays venaient d’expulser de Bois-le-Duc tout le clergé romain. Ils y avaient ensuite envoyé quatre ministres instruits et renommés, avec mission d’agir sur la popu­ lation, de la détacher de la vieille foi et de l’amener à l’Église réformée. Ces ministres lancèrent, le 16 mai 1630, à l’adresse des catholiques en général et des prêtres en particulier, une provocation à un débat pu­ blic, qui aurait lieu en présence du magistrat de la ville et dans lequel on discuterait les titres des deux confessions opposées. D’un commun accord, van En­ gelen et Jansénius relevèrent ce défi, et ils firent con­ naître leur décision par un placard affiché à Louvain le 9 jui i suivant. Ils exigeaient seulement que la dis­ pute se fit en lieu sûr pour les deux partis, que la pré­ sidence en fût confiée à un magistrat étranger à l’un et à l’autre, que tous les arbitres fussent versés dans les sciences théologiques, et enfin que,des deux côtés, on fût muni de sauf-conduits. Ces conditions n’ayant pas été acceptées, la guerre, suivant l’expression de Paquot, au lieu de se faire oralement, se poursuivit par écrit. C’est à cette occasion que van Engelen :1° publia un livre intitulé : Den Deckmantel des Calholycke naems afgeruckl van de leere, die de Calvinsche Predicanlen poogen tots’ Uerlogenbosch in te voeren. Oft Veriveyringe voor het Oudt Catholyck en Apostolisch getoove, tegen de Nieuwicheden van vier Ketlersch Woordendienaers tot s’ Uerlogenbosch (La doctrine que les ministres calvinistes s'efforcent d’introduire dans Bois-le-Duc; dépouillée du manteau du nom catho­ lique, dont on la couvre; ou Défense de l'ancienne foi catholique et apostolique contre les nouveautés de quatre prédicants hérétiques de celle ville), in-12, Louvain, 1630. Les quatre ministres visés dans cet écrit, où le calvinisme apparaît en fort mauvaise posture, sont les provocateurs dont il a été question. Us s’appelaient Gisbert Voet, Godefroid Udcmans, Henri van Swalmen et Samuel Everwyn. Us étaient réputés les plus habiles parmi leurs coreligionnaires, et ils furent très mêles aux polémiques religieuses de cette époque. Mais van Engelen en voulait surtout à Voet, plus re­ muant que les autres, et il composa contre lui plusieurs tracts, qui ne nous sont pas parvenus. Outre le volume désigné ci-dessus, van Engelen: 2 écrivit en latin, avec ses collègues Jean Schinkels et Chrétien Beusecum, une Delation des troubles excités à Louvain par l’im­ pression de I’Augustinus de Jansénius. Cette relation fut envoyée, en 1641, à Urbain VIII, qui, par l’en­ tremise de l’internonce Stravius, en témoigna aux collaborateurs son entière satisfaction. EUe est re­ produite en grande partie dans la Disquisitio historicotheologica, per Jacobum Mombron, in-12, Cologne, 1692. 3° G. van Engelen fut encore l’un des rédac­ teurs et signataires de la Declaratio sive Protestatio octo theologorum et professorum Lovaniensium, datée du 18 juin 1642. Ces professeurs déclarent qu’ils ont voté contre la résolution prise par l’université de sur­ seoir à l’exécution du bref que le pape (Urbain VIII) lui avait fait remettre le mois précédent. La pièce se trouve, elle aussi, accompagnée d’une lettre à l’internonce Stravius, dans la Disquisitio de Mom­ bron. Ant. Dave, Oratio funebris in parentalibus Gul. ab ,4ηgelis, ιη-4°, Louvain. 1649; Paquot, Mémoires pour servir à rhistoire des Pays-Bas, Louvain, 1765, t. v; Foppens. Bibliotheca Belgica, part. I, Bruxelles, 1739: Van der Aa, Bivgraphisch tVoordenboeclc. Haarlem. 1852, t. I: Thonissen, Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, 1878, t. vi; 124 Oudenhoven, Beschryvinge der sladt en Meyerye van s'Herlogenbossche, Amsterdam, 1649; Bois-le-Duc, 1670. J. Forget. ENNEMIS (Amour des). — I. Notion. IL Obliga­ tions pratiques. I. Notion. — L’amour des ennemis peut être consi­ déré comme précepte et comme vertu. — 1° En tant que précepte, il se rattache au grand commandement de l’amour de Dieu et du prochain. Les prescriptions de la loi naturelle et de la loi positive divine qui ont pour objet l'amour du prochain en général doivent s’entendre aussi de l’amour des ennemis. Voir t. n, col. 2256-2260. Toutefois, le devoir de la charité même à l’égard de ceux qui nous haïssent ou nous ont fait du mal, est rappelé, en termes formels, dans l’Ancien et surtout dans le. Nouveau Testament. Non oderis fratrem tuum in corde tuo,sed publice argue eum ne ha­ beas super illo peccatum. Non quieras ultionem, neque memor eris injuriœ civium tuorum. Lev., xix, 17.18. Cum ceciderit inimicus tuus ne gaudeas, et in ruina ejus non exultet cor tuum ; ne forte videat Dominus, et displiceat ei, et auferat ab eo iram suam. Prov., xxiv, 17, 18. Delinque proximo tuo nocenti te et tunc deprecanti tibi peccata solventur. Eccli., xxvni, 2. Voir encore Prov., xx, 22 ; xxiv, 29. Mais Notre-Seigneur devait promulguer dans toute sa perfection le précepte de l’amour envers les enne­ mis. Non content de prohiber la haine, la vengeance, les emportements de la colère, de faire de la réconci­ liation avec le prochain la condition préalable de toute offrande agréable à Dieu, Matlh., v, 21-23, 38, 39, il dit expressément qu’il faut aimer ses ennemis, faire du bien à ceux qui nous haïssent, prier pour ceux qui nous persécutent et nous calomnient. Math., v, 44; Luc., v, 27, 35. Dans le Pater, s’il nous fait de­ mander la remise des dettes contractées envers la jus­ tice divine, c’est à condition que nous pardonnions à ceux qui nous ont offensé. Matth., vi, 9-13; Luc., xi, 4. Cf. Marc., xi, 25; Luc., vr, 32, 35. D’ailleurs, il déclare expressément que Dieu nous refusera son par­ don, si nous ne voulons pas pardonner à notre pro­ chain, qu’on usera à notre égard de la mesure dont nous nous serons servis pour les autres. Matth.,vi, 14,15; Marc., xi, 25, 26; Luc., vi, 36-38. Il joint l’exemple au précepte. U ne refuse pas le baiser du traître Judas, il lui donne même le nom d’ami. Matth., xxvi, 49, 50. Au Calvaire, sur le point d’expirer, il prie pour ses bourreaux. Luc., xxm, 34. Dès les premiers temps du christianisme, les fidèles se sont fait une gloire d’imi­ ter le divin Maître. Saint Étienne prie pour ceux qui se disposent à le lapider, Act., vu, 59, et depuis lors l’amour des ennemis est devenu un des signes distinc­ tifs des vrais disciples de Jésus-Christ. Amicosdiligerc, dit TertuUicn, omnium est, inimicos autem solorum Christianorum. Ad Scapulam, c. I, P. L., t. i, coi. 698. 2» Considéré comme vertu, l’amour des ennemis se rattache à la vertu théologale de charité, ou plutôt il est un des actes commandés par cette vertu. Selon l’explication de saint Thomas, Sum. theol., Il" lïæ, q. xxv, a. 8, nous ne devons pas aimer nos ennemis comme tels, c’est-à-dire en tant qu’ils nous veulent du mal; ce serait approuver leurs mauvaises dispositions, et se complaire dans leur malice. Nous sommes tenus de les aimer, parce qu’ils possèdent la nature humaine, et qu’ils sont comme nous capables de parvenir, avec la grâce de Dieu, à l’éternelle béatitude. Inimici autem, dit le docteur angélique, loc. cit., sunt nobis contrarii in quantum sunt inimici : unde hoc debemus in eis odio habere. Debet enim nobis displicere, quod nobis inimici sunt. Non autem nobis sunt contrarii, in quantum homines sunt, et beatitudinis capaces. Et secundum hoc debemus cos diligere. 125 ENNEMIS (AMOUR DES) — ENNODIUS (SAINT) DE PAVIE C’est avec raison que l’on attribue l’amour des en­ nemis à la vertu théologale de charité. L’ainour natu­ rel que l'homme porte à son semblable peut lui ins­ pirer certains sentiments de commisération envers un ennemi malheureux; mais réprimer tout sentiment de vengeance, pardonner les plus cruelles injures, c’est un acte héroïque inspiré par l’amour de Dieu. Dile­ ctionis inimici, dit saint Thomas, solus Deus est ratio. Sum. theol., II' II·”, q. xxvn, a. 7. Comme on le voit par les écrits des anciens philosophes, notamment de Cicéron et de Sénèque, certains païens ont pratiqué le mépris des injures; mais ils ont à peine soupçonné le véritable amour des ennemis. Cicéron, De officiis, 1. I, c. xxv; Sénèque, De ira, 1. II, c. xxxn. II. Obligations pratiques. — Voir t. n, col. 2260-2261. Les devoirs que nous impose l’amour des ennemis sont de deux genres, d’ordre négatif et d’ordre positif. De là, d’abord l’obligation de s’abstenir de tout sentiment de haine, de tout désir de vengeance. Il ne faut cependant pas confondre la haine d’inimi­ tié qui a pour objet la personne même, avec la haine d’abomination qui se porte sur la mauvaise conduite et les vices du prochain. On ne doit pas rendre le mal pour le mal, ni même se réjouir des malheurs de son ennemi. Il est néanmoins permis de repousser une injuste agression, pourvu qu’on le fasse, servato mo­ deramine inculpatæ tutelle. De même, il n’est pas con­ traire à la charité de se réjouir d’une épreuve tempo­ relle arrivée à un ennemi, si on la considère comme un moyen qui doit servir à sa conversion et à son salut, mais, dans ce cas, il faut prendre garde à ne pas se faire illusion sur la pureté de ses intentions. Les devoirs d’ordre négatif que nous impose l’amour des ennemis obligent, selon l’expression des mora­ listes, semper et pro semper. Quant aux devoirs d'or­ dre positif, ils comprennent les signes d’amitié et de bienveillance, que, selon les diverses circonstances, nous devons donner même à nos ennemis. A la suite de saint Thomas, Sum. theol.. Il» II", q. xxv, a. 9, les auteurs distinguent entre signes communs et signes spéciaux. Certains signes peuvent être communs ab­ solument, d’autres ne le sont que relativement. Le sont absolument ceux que tous les hommes considérés comme tels se doivent entre eux; ne le sont que rela­ tivement ceux que l’on a coutume de se donner entre personnes de telle ou telle condition, de concitoyen a concitoyen, de parent à parent, de patron à ouvrier, etc. D’où il suit qu’un signe, qui passe pour commun en certains cas, peut devenir spécial ou extraordinaire en d’autres circonstances. D’après Scavini, il faut en­ tendre par signes communs de dilection et de bien­ veillance, ea quæ communiter omnibus exhibentur, seu potius quæ Christiano a quovis christiano, concivi a concive, parenti a parente, pauperi a divite, superiori a subdito, et vicissim prœslari solent, uti sunt communes orationes, eleemosynæ communes. Theologia moralis universa, t. ni, n. 346. Tout homine, fût-il notre mortel ennemi, a droit à ces signes communs de bienveillance. Les refuser se­ rait lui faire injure, lui signifier qu’on ne le regarde pas comme son prochain. On ne doit pas exclure ses ennemis des prières que l'on fait en général pour tous les hommes; s’ils sont pauvres, on doit leur faire l’au­ mône comme aux autres; s’ils saluent ou adressent la parole, il faut leur répondre, etc. Ceux qui exercent publiquement un métier ou une profession ne doivent pas refuser de les compter parmi leurs clients; c'est ainsi qu'un médecin ferait mal si, appelé par un ennemi, il ne voulait pas lui donner les secours de son art. On admet cependant que l’on peut, pour un juste motif, et non par esprit de vengeance, refuser parfois certains signes communs de bienveillance. Un maître, 126 par exemple, pourra ne point rendre le salut à un élève qui s’est mal comporté, s’il espère de la sorte le ramener à de meilleurs sentiments. Mais il va de soi qu’il ne faut recourir à ces moyens violents que pouun temps et avec une extrême réserve. Quant aux témoignages spéciaux d'amitié et de bienveillance, les donner à ses ennemis, c’est aller au delà de ce qui est prescrit pour s’élever, à l’exemple des saints, jusqu’à la perfection de la charité : Quad præler articulum necessitatis hujusmodi beneficia ali­ quis inimicis exhibeat, pcrtinel ad perfectionem charitalis.S. Thomas, Sum. theol., II’II®, q. xxv. a. 9. En certains cas cependant, ces signes ou témoignages spéciaux peuvent devenir plus ou moins obligatoires, par exemple, s’ils sont nécessaires pour éviter le scan­ dale ou pour ramener un pécheur à de meilleurs senti­ ments. «Un pasteur n’oubliera pas, écrit à ce propos le cardinal Gousset, que le moyen pour lui de se ga­ gner les cœurs et de les gagner à Jésus-Christ, c’est de prévenir en tout ceux qui se donnent pour ses enne­ mis, de leur rendre le bien pour le mal, de les bénir lorsqu’ils le maudissent, et de chercher à les excuser, autant que possible, devant Dieu et devant les hom­ mes. » Théologie morale, t. i, p. 147. 11 n’est cependant pas contraire à la charité, pourvu que l'on ne pousse pas trop loin ses exigences, de de­ mander la réparation d’un dommage injustement causé. Certaines personnes s’imaginent à tort que l’on ne peut pardonner à son ennemi, et être admis à la réception des sacrements sans se désister de toute revendication. Autre chose est de pardonner, autre chose est de renoncer à ses droits. Est-il permis, non seulement d'exiger une juste réparation, mais encore de désirer le châtiment de ceux qui nous ont fait du mal? Si ce désir était inspiré par le pur amour de la justice, il ne serait pas illicite; mais, en cette matière, on est très expose à se faire illusion; aussi, d’après saint Alphonse, il ne faut croire que difficilement ceux qui prétendent ne point garder de rancune, tout en voulant que la justice suive son cours. En pratique, chaque cas particulier devra être attentivement examiné. S. Alphonse, Theologia moralis, I. Ill, η. 29; Homo aposlolicus, tr. IV, n. 17. Tous les moralistes parlent de l'amour des ennemis, par exemple, C. Mare, Institutiones morales alphonsianœ, n. 498-503. Outre les auteurs cités dans le corps de l’article, voir Bossuet, Méditations sur Γ Évangile, Sermon sur la montagne, 14- jour; Bourdaloue, Sermon sur le pardon des injures, prononcé le xxi’ dimanche apres la Pentecôte; S. Alphonse, Œuvres ascétiques, trad. Dujardin, t. xvi, p. 412; cardinal Bellarmin,Des sept paroles de JésusChrislsur la croix, trad. Brignon. Avignon, 1837,1.I,c. i-m: cardinal Bona, Principia et documenta vitæ chrislianæ, c. xliv; Waldmann, Die Feindesliebe in der antiken Wclt und im Chrislenthum, Vienne, 1902; Randlinger, Die Fein­ desliebe nacli dem naliirlichen und positiaen Sitlengeselz, Paderborn, 1906; F. Steinmüller Die Feindesliebe nach dem natürlichen und posiliven Sittengeselz. Fine historisch elhische Abhandlung, Ratisbonne, 1909. L. Desbrus. ENNODIUS (Saint) DE PAVIE. — I. Vie. IL Ca­ ractère. III. Ouvrages. I. Vie. — Magnus Felix Ennodius était originaire du midi de la Gaule, d’Arles probablement, et apparte­ nait à une famille considérable, encore que très appau­ vrie; il était du monde ou même du sang des Boèce, ties Avienus, des Césaire et des Aurélien d’Arles, des Olybrius, etc. Né en 473, il quitta la Gaule de bonne heure et fut élevé à Milan. Mais, en 489, à l’âge de seize ans, il se trouva privé de la tante qui l’avait recueilli à la mort de ses parents et déjà peut-être orienté vers l’Église; sans avoir et sans appui, Dieu, dit-il dans son autobiographie, lui envoya un secours 127 ENNODIUS (SAINT) DE PAVIE inespéré; il demanda et obtint la main d’une jeune fille riche, et le voilà, selon son expression, de mendiant devenu roi. On incline fort à croire qu’il commença par enseigner l’éloquence avec éclat; en tous cas, sa prose et ses vers, sous le règne de Théodoric, lui va­ lurent vite la célébrité. Mais le luxe et la gloire le corrompirent bientôt: Ennodius s’oublia jusqu’à rail­ ler la misère des pauvres et à mener lui-même, ses succès en poésie et en rhétorique aidant, une vie toute de vanité. Une maladie cruelle vint l’arracher à ses égarements. Ennodius, abandonné des médecins et désespérant de sa guérison, fit alors vœu au martyr saint Victor de se convertir, de publier la confession de ses fautes et de ne jamais plus cultiver les lettres profanes. Il guérit, et, pendant que sa femme allait s’ensevelir dans un cloître, il embrassa l’état ecclé­ siastique. 11 fut ordonné diacre à Pavie vers 493, et, depuis ce temps, sa vie est mêlée aux affaires de l’Église. On le voit, en 494, accompagner l’évêque de Pavie, saint Épiphane, dans son ambassade près de Gondebaud, roi des Burgondes. Plus tard, en 502, Maxime, le successeur d’Épiphanc, emmène son diacre avec lui au IV° concile romain célébré sous le pape saint Symmaque, synodus Palmaris, afin de soutenir la cause du pontife légitime contre la faction de l’anti­ pape Laurent. Les ennemis de Symmaque s’étant élevés contre la décision conciliaire, Adversus syno­ dum absolutionis incongruæ, Ennodiusfutofilciellement chargé d’en prendre la défense; et son apologie, Apoiogeticus pro synodo quarta Romana, lue publiquement dans un nouveau concile de l’an 503, approuvée de tous les Pères, fut insérée dans les actes de l’assemblée, entre les procès-verbaux de la IVe et de la Ve session. Hefele, Histoire des conciles, trad, franç., Paris, 1908, t. n, p. 969. A la mort de Maxime, Ennodius monta sur le siège de Pavie en 510 ou 511, et déploya dans l’administration de son diocèse une rare vigilance avec d’éminentes vertus. Telles étaient sa réputation et son autorité que le pape saint Hormisdas l’envoya deux fois, en 515 et en 517, à l’empereur Anastase Ier, pour aller combattre à Constantinople l’hérésie monophysite et travailler au rapprochement des Églises d’Orient et d’Occident. La mission d’Ennodius resta par malheur stérile. L’évêque de Pavie mourut dans sa ville épiscopale le 17 juillet 521. On l’a élevé au rang des saints, et sa fête se célèbre au jour anniver­ saire de sa mort. IL Caractère. — Rhéteur et évêque, poète ou plu­ tôt faiseur de vers et prosateur, Ennodius, qui fut un des lettrés les plus distingués de l’époque de Théodo­ ric, fut aussi un partisan passionné de la vieille rhé­ torique païenne. Il en admirait naïvement et com­ plètement les programmes, les procédés, les thèmes d’ordinaire bizarres, sinon pis; ce système d’éduca­ tion lui semblait nécessaire pour tout le monde, même pour les prêtres; et c’eût été, selon lui, toucher à l’arche sainte que d’essayer de le réformer. Il ne faut donc pas s’étonner si l’on trouve, à chaque page, dans la prose et les vers d’Ennodius, la langue et l’imaginaiion du paganisme; si les sujets que l’auteur se plaît à traiter, comme ceux qui se traitaient dans les écoles, sont empruntés souvent à l’ancien culte; et si partout les allusions à la fable et à l’histoire héroïque abondent. Du moins quelques traits de paganisme se montrent-ils toujours à côté de sentiments chrétiens. Ainsi, dans un Itinéraire en Gaule, Ennodius, après avoir vénéré les tombeaux des martyrs, se met à comparer les Alpes au labyrinthe de Crète et à par­ ier de Dédale, de Phœbus et du Léthé; dans un autre itinéraire, les Parques figurent à côté de Jésus-Christ. Ennodius représente au ve siècle la tendance profane qui allait à copier la littérature du paganisme. 128 Sous ces oripeaux, néanmoins, sous ce vernis my­ thologique qui couvre,en la déparant,l’œuvred’Enno­ dius, on sent percer le chrétien et l’homme d’Église. L’évêque de Pavie est un champion ardent de la pri­ mauté du Saint-Siège; il tient que le pontife romain n’a pas dans l’Église d’autre juge que Dieu, et que le nom de pape, commun primitivement à tous les évêques, lui doit être réservé comme un titre d’hon­ neur spécial. St. Léglise, Saint Ennodius et la supré­ matie pontificale au vz» siècle, Lyon, 1890. Ennodius a en outre dénoncé, Dici., vi, le danger de l’erreur monophysite, et on sait le rôle qu’il a joué dans la tenta­ tive de réconciliation entre l’Orient et l’Occident. Il semble bien, quoiqu'on l’ait contesté, qu’Ennodius se rattache plus, dans la question de la grâce, à Cassien et à Eauste qu’à saint Augustin et à saint Prosper d’Aquitaine; car, s’il croit l’homme incapable d’avan­ cer sans la grâce dans la voie de la vertu, il reconnaît à l’homme le pouvoir d’y entrer. On voit par une cu­ rieuse lettre d’Ennodius, iv, 8, qu’au commencement du vic siècle, la légitimité du prêt à intérêts n’était pas contestée et que l'affranchissement dans l’Église était prononcé ou du moins rédigé par l’évêque luimême, sur la simple demande du maître de l’esclave. III. Ouvrages. — Dans les manuscrits on ne trouve point les productions d’Ennodius rangées par groupes distincts; elles s’y entremêlent et s’y suivent, sans autre ordre en général que l’ordre chronologique. Mais le P. Sirmond et presque tous les éditeurs modernes après lui les ont divisées en quatre groupes : Lettres, Opuscules, Dictiones ou discours, Poésies. 1° Les lettres, Epistolæ ad familiares, P. L., t. lxhi, col. 13-168, au nombre de 297, ont été réparties par le P. Sirmond en neuf livres, selon l’usage qui a prévalu en pareille matière depuis Pline le Jeune. Elles sont adressées pour la plupart à de très hauts personnages dans l’Église ou dans l’État, et à Euprepia, sœur d’Ennodius. Nul doute qu’elles neremontent à l’époque où l’auteur était diacre, et ne soient antérieures par conséquent à l’an 513. Écrites de ce style obscur et entortillé qu’affectionnaient les derniers rhéteurs païens, infectées de mauvais goût et de recherche, ces lettres ne laissent pas d’avoir une valeur historique et de nous fournir d’utiles renseignements sur la civi­ lisation de l’Italie au temps de Théodoric. 2° Toutefois les 10 Opuscules d’Ennodius, Opuscula miscella, P. L., t. lxhi, col. 176 sq., excitent généra­ lement un plus vif intérêt. On y remarque notam­ ment le panégyrique du roi des Ostrogoths, Théodo­ ric, col. 176-184, composé en 507, à l’occasion sans doute d’une fête politique, non pas, comme on l’a cru, pour remercier le prince de s’être déclaré contre l’antipape Laurent, et qui ne laisse pas, malgré ses graves défauts, de dénoter un talent supérieur en même temps que de nous offrir une source historique d’un très haut prix. C. Cipolla, Intorno al panegirico di re Theodorico, Padoue, 1889. Citons encore la vigou­ reuse et triomphante apologie de la synodus Palmaris et du pape saint Symmaque, col. 183-207, Duchesne, dans la Revue de philologie, 1883, p. 78-81; deux bio­ graphies de saints, la Vie de saint Épiphane, évêque de Pavie, mort selon toute apparence le 27 janvier 497, col. 207-240, et la Vie de saint Antoine, moine de Lérins, col. 239-246, toutes les deux pleines d'affecta­ tion et d’enflure; VEugharisticum de vita sua, col. 245250, courte autobiographie, en forme de prière, à l’exemple des Confessions de saint Augustin, et dont le P. Sirmond a emprunté le titre au poème similaire de Paulin de Pella; la Parœnesis didascalica, col. 249256, sorte de manuel de pédagogie, dans lequel, selon le goût du temps, les vers alternent avec la prose, et que l’auteur écrivit en 511. à la demande de ses deux jeunes amis, Ambroise et Beatus. 129 ENNODIUS (SAINT) DE PAVIE — ENTYC HITES 130 la présence en eux de l’Esprit-Saint, » ένΟουσιαστα'. γάρ καλούνται, δαίμονός τίνος ενέργειαν είσδεχόμενοι, καί πνεύματος άγιου παρουσίαν τούτην ύπολαμβάνοντες. Et les montre se détournant du travail des mains comme d’un vice, se donnant au sommeil, et prenant les fantaisies de leurs songes pour des prophéties. H. E., 1. IV, c. x, P. G., t. lxxxii, col. 1144. Les premiers protestants sont restés, sur ce point, fidèles à l’usage antique. Ainsi l’art. 8 de Smalcalde dit : Præmuniamus nos adversum enthousiaslas,id est spiritus qui jactitant se, ante verbum et sine verbo, spi­ ritum habere, et ideo Scripturam, sive vocale verbum judicant, flectunt et reflectunt, pro lubitu. En vertu de cette notion, la papauté est donnée comme « un pur enthousiasme », merus enthusiasmus, le pape préten­ dant que « tout ce qu’il pense et ordonne dans l’Église est juste et bon, quand bien même il déci­ derait contrairement à l’Ecriture. » Adam et Ève furent des « enthousiastes » au paradis terrestre, parce qu’ils se laissèrent entraîner a loin des préceptes for­ mulés par Dieu même, vers leurs opinions propres et leurs inspirations personnelles. «Même doctrine dans la Formule de concorde, part.I, c. n, a. 4, 6; part. II, c. il, a. 6. Libri symbolic! Ecclesiie lulheranæ, Leipzi ., 1847, t. n, p. 34; t. ni, p. 28, 99,118. Luther a appliqué le qualificatif d’enthousiastes Après l'édition incomplète et sans ordre de Grynæus, aux « prophètes célestes » et autres illuminés qui se dans les Orlhodoxographi, Bâle, 1569, p. 269-180, l'édition refusaient à suivre sa direction, aux sacramenta ire·;. bien meilleure du P. Sirmond parut en 1611, à Paris, m-8°. Sâmmtliche Werke, Erlangen, 1826 sq., t. lxiii. p. 387. Elle se retrouve, notamment, dans les Œuvres du P. Sir- Mélanchthon traite de « fanatiques ■> les enthousiastemond, t. i, dans la Bibliothèque de Galland, t. xi, p. 47- pour qui « l’Esprit-Saint est donné, ou est efficace. en 218. dans P. L., t. i.xiii. Deux nouvelles éditions complètes ont été publiées, l'une par G. Hartel, Corpus script, eccl. lat., dehors de la parole de Dieu, et qui pour cette cause Vienne, 1882, t. vi, l’autre par Fr. Vogcl, Monumenta Ger- méprisent le ministère de l’Évangile et des sacre­ maniœ historica. Auct. antiquiss., Berlin, 1885, t. vn. ments. » Confess. August, var., a. 5, dans Corpus r‘M, St. Léglise a entrepris de traduire en français les écrits /armatorum, t. xxvi, col. 354 sq. d’Ennodius; le t. i, contenant les lettres, texte et traduc­ Au xvnic siècle.on traita d’enthousiastes les métho­ tion, a paru, in-8°, Paris, 1906; Acta sanctorum, t. iv julii, distes dans leur ferveur première. Aujourd’hui.encorc, p. 271 sq. ; Histoire littéraire de la France,t. ni, p. 96; Fertig, on donne le même nom aux adhérents de ces revivais. Ennoilius und seine Zeit (progr.), i, Passau, 1855; u et m, Landshut, 1858, 1860; C. Tanzi, l.a cronologia degli scritti qui secouent les foules protestantes, et créent parfois di M. F. Ennodio, Trieste, 1889; Magani, Ennodio, 3 in-8", aux autorités spirituelles et temporelles de si sérieuses Pavie, 1886; B. Hasenstal, Studien zu Ennodius (progr.), difficultés. M. A. Matter est dans la tradition des pre­ in-S°, Munich, 1890; A. Ebert, Histoire de la littérature miers protestants.quand il écrit : «En théologie,on :·. du moyen âge en Occident, trad, franç., Paris, 1883, t. I, parfois appelé enthousiastes les mystiques ou fana­ p. 461-169; J.-J. Ampère, Histoire de la France avant tiques qui se fondent sur une lumière intérieure pour Charlemagne, Paris. 1867, t. Il, p. 194 sq.; Bardenhewer, négliger les enseignements de l’Écriture sainte.» En­ l ex Pères de Γ Eglise, nouv. trad, franç., Paris, 1905, t. m, p. 160-162; Realencijclopiidie, t. v, p. 393; Hurter, Nomen­ cyclopédie des sciences religieuses de Lichtenberger t. iv, p. 435. clator, 3· édit., 1903,1.1, col. 480-483. J. de la Servière. P. Godet. ENTYCHITES (Eutychites). Le premier au­ ENSABATÉS. Voir Vaudois. teur ecclésiastique qui nous révèle l’existence de ces sectaires, c’est Clément d’Alexandrie, et encore ne ENTHOUSIASTES. Beaucoup de protestants mo­ dernes comprennent sous ce nom tous ceux qui, le fait-il qu’en passant, à l’endroit des Slromatcs où dans le christianisme, furent, ou se crurent, l’objet de il note que, parmi les sectes, les unes tirent leur nom faveurs particulières de Dieu, et dirigèrent leur vie, de leur fondateur, les autres de l’endroit où elles ont non seulement d’après les enseignements, communs à vu le jour, comme les pérates, de la nation à laquelle tous les chrétiens, de l’Écriture et de l’Église, mais elles appartiennent, comme les phrygiens, d’autres encore de leur manière de vivre, comme les encratites, d'après les inspirations miraculeuses qu’ils reçurent,ou crurent recevoir, du ciel. Sont ainsi rangés parmi les de leurs croyances spéciales, comme les doeètes et les enthousiastes, dans un gracieux pêle-mêle, à la suite hématites, de l’objet de leur culte, comme les caïnites et les ophites, d’autres enfin des impiétés qu’elles des prophètes d’Israël, les apôtres et saint Paul en par­ osent perpétrer, comme les partisans de Simon, dits ticulier, tous les mystiques de la primitive Église, du enlycbites : ai 3è άφ'ων παρανόμως έπετηδευσαν τε καί moyen âge et des temps modernes, orthodoxes aussi bien qu’hérétiques; sainte Thérèseetla B. Marguerite- έτόλμησαν, ώς των Σιμωνιανών, οι έντυχιταϊ καλούμενοι. Marie sont des enthousiastes comme les camisards et Strom., VII, 17, P. G., t. ix, col. 553. Et le seul auteur les quakers. Cf. la bibliographie et les textes cités par qui, après Clémcntd’Alexandrie, mentionne cette secte K. Thieme, art. Verziickung de la Realencyklopddiefiir pendant la période patristique, c’est Théodoret, qui la signale parmi celles qui sont sorties « de la racine protestantische Théologie, t. xx, p. 586 sq. D’ordinaire, le mot est pris dans un sens péjoratif très amère de Simon, sllaerel. jab.,ï, 1, P. G., t. lxxxiii. et désigne ceux qui, sous prétexte d’inspirations col. 345. Selon la lecture de Potter, dans le texte et les notes directes de Dieu, se dérobent à la direction des auto­ rités spirituelles. Ainsi Théodoret, parlant desmassa- des Slromatcs, il s’agit de personnages appelés ΐντυχιliens: - On les appelle enthousiastes, parce que, soumis ται. Que peut bien signifier ce mot? D’après la préci­ à l’influence d’un certain démon, ils le prennent pour sion de Clément d’Alexandrie, ce terme ne fait pas la 3° Les 28 Dicliones, col. 263-308, mélange bizarre de profane et de sacré, comprennent dix déclama­ tions d'école, controversia.', sur des sujets convenus et comme traditionnels, cinq discours de morale païenne, ethicæ, suasoriæ, des modèles de sermons, l'un, entre autres, pour l'anniversaire du sacre de l’évêque de Milan, Laurent, vers 505, etc. Tout ou presque tout y est empreint fortement de pure rhéto­ rique, et rien n’y sort de l’ornière. 4° Quant aux poésies d’Ennodius, col. 309-362, le P. Sinnond les a partagées en deux livres. Le 1. Ier comprend 21 petits poèmes, presque tous de circons­ tance. entre autres, deux récits de voyages, un épithalame d’une grande variété de mètres et d’un ton peu chrétien,un panégyrique de saintÉpiphaneà l’oc­ casion du trentième anniversaire de son épiscopat, en 496, douze hymnes religieuses, consacrées pour la plupart à la sainte Vierge et aux saints, mais qui, ce semble, n’ont pas trouvé place dans la liturgie. Le 1. IIecontient 151 pièces,très courtes: épitaphes, ins­ criptions pour des églises, des baptistères, des statues, éloges d’évêques et de saints, épigrammes dont l’ex­ trême licence rivalise parfois avec celles de Martial, etc. Dans tout ce fatras, il n’y a pas une étincelle de poésie vraie. D1CT. DE THEOL. CATHOL. V. - 5 131 ENTYCHITES inoindic allusion à un personnage de la suite de Simon, qui aurait réellement porté ou symboliquement adopté le nom d’Entychès, et dont par ailleurs on ignore complètement l'existence, mais à une manière cou­ pable de vivre. Or, étyinolog quement, il peut dériver de έντυχία, réunion, colloque familier, voir ces mots dans Henri Estienne, Thesaurus, édit. Didot, Paris, 1831-1864; il signifierait alors ceux qui se livrent à des familiarités répréhensibles, à moins qu’il n’y ait là qu’un à peu près par allusion à la pratique obscène de se livrer au premier venu, au hasard, au gré des circonstances et sans choix préalable. Mais, au lieu de i -j tzii ou έντυχηταί, il semble qu’il convien­ drait de lire de préférence εύτυχιταί, de εύ, τύχη, pour signifier la bonne fortune qui faisait de chaque sec­ taire un homme heureux. Pour des disciples de Simon, en effet, il est facile d’entendre en quoi ils faisaient consister le bonheur. C’était un principe, chez eux, que les actes sont indifférents ou qu’il n’y a pas d’actes mauvais; ils ne se croyaient astreints à aucune loi et ne se privaient d’aucune obscénité. Mettant leur salut dans la seule foi en Simon et en Hélène, ils pratiquaient effrontément la promiscuité, en la qualifiant de dilection parfaite et de saint des saints, par un emprunt sacrilège à la langue religieuse. Δει μιγνυσΟαι, λέγοντες· πάσα γή γή, και ού διαφέρει ποΟ τις σπείρει, πλήν ινα σπείρη' άλλα και μακαρίζουσιν έαυτούς έπΐ τή αδιαφορώ μίξει, ταύτην είναι λέγοντες την τελείαν αγάπην και το άγιον άγιων. Philosoph., VI, I, 19, édit. Cruice, Paris, 1860, p. 264. « Ils osaient dire, note Tillemont, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésias­ tique des six premiers siècles, Paris, 1701-1709, t. n, p. 41, que les âmes ne sont envoyées dans le corps que pour y honorer les anges, créateurs du monde, par toutes sortes de crimes. Origène les met entre ceux qui opposaient le Dieu de l’Évangile à celui de la Loi et des Prophètes, voulant que Jésus-Christ fût le fils, non de celui-ci, mais d’un autre Dieu inconnu. » Les entychites étaient de vrais antinomistes, les pires des hommes, cherchant à justifier leurs désordres et leur immoralité par des motifs d’ordre religieux. On ne saurait nullement les confondre avec les euchites; et c’est à tort que Cotelier a proposé de lire εύ 'ίται plutôt que έντυχιταί. Pat. apost., Amsterdam, 1724, t. i, p. 322, 323, n. 5; P. G., 1.1, col. 927. La confusion a été faite par Hervet, qui a pris les entychiles pour les euchites; et Le Nourry le souligne avec raison. Appar. ad Bibl. max. Patrum, Paris, 1703-1715,1. Ill, diss. II, c. xiii, a. 3, col. 1089; P. G., t. ix, col. 1246. Théodoret a bien distingué les uns des autres, car il nomme les entychites à un endroit et consacre un article spécial aux euchites. Tillemont, Mémoires paur servir àThlstoire ecclésiastique des six premiers siècles, Paris, 1701-1709, t. n, p. 41; Aligne, Dictionnaire des hérésies, Paris, 1847, t. 1, col. 701. G. Bareille. ENVIE. — I. Notion. IL Effets. III. Remèdes. I. Notion. — L’envie peut être considérée comme passion et comme vice. Comme passion, elle est une des formes de la tristesse, et se rapporte par consé­ quent à l’appétit concupiscible. Cf. S. Thomas, Sum. theol., I» I I», q. xxxv. Considérée comme vice, l’envie est une habitude coupable qui prédispose à voir de mauvais œil (invidere) le bien du prochain, et à s’en affliger comme d’une atteinte portée à une supério­ rité qiie l’on ne veut que pour soi. Π ne faut donc pas la confondre avec le sentiment d’effroi et de tristesse que l’on éprouve à la vue du succès des méchants, ni même avec la jalousie, en latin, zelus. Dans le langage ordinaire, envie et jalousie sont souvent synonymes ; ce sont, cependant, deux choses qu’il importe de dis­ tinguer. Le jaloux ne veut pas précisément que le pro­ chain soit privé de son bien; mais il s'afflige en voyant ENVIE 432 qu’il est, lui, moins favorisé.Un collégien, par exemple, est furieux du succès de scs condisciples, il voudrait les voir échouer aux examens ; voilà l’envie dans toute sa laideur. Un officier, sans souhaiter le moindre mal à ses camarades, tout en se réjouissant de leur heureuse chance, ne peut s'empêcher d’éprouver du dépit et de la tristesse en constatant qu'il est moins bien servi par les circonstances. C'est la jalousie ou émulation. Ce sentiment peut être bon ou mauvais selon la nature des choses, qui en sont l’objet. Potest aliquis tristari de bono alterius, dit saint Thomas, non ex eo quod ipse habet bonum, sed ex eo quod dcesl nobis bonum illud, quod ipse habet. Et hoc proprie est zelus, ut Philoso­ phus dicit in II Rhetor. Et si iste zelus sit circa bona honesta, laudabilis esi. Sum. theol., I“II“, q. xxxvi, a. 2. Voir t. ii, coi. 2262-2263. Quant à l’envie, selon l’ob­ servation faite par saint Thomas, elle ne saurait être que mauvaise. Aussi, on l’a toujours regardée comme un vice particulièrement odieux, comme un des fruits les plus détestables de l’égoïsme et de l’orgueil. Quarto modo aliquis tristatur, dit encore saint Thomas, de bonis alicujus, in quantum aller excedit ipsum in bonis. Et hoc proprie est invidia. El istud semper est pravum ut etiam Philosophus dicit in II Rhetor., quia dolet de eo, de quo est (/audendum, scilicet de bono proximi. Sum. theol., I» II™, q. xxxvi, a. 2. Voir la différence entre ζήλος, l’émulation, et φθόνος, l’envie, dans Trench, Synonymes du Nouveau Testament, trad, franç., Bruxelles, 1869, p. 99-104. L’envie a pour principale cause, un orgueil qui ne peut supporter de supérieurs ni même de rivaux. De l’envie à son tour, comme d’une source maudite, procède tout un monde d’iniquités. Aussi est-ce avec raison qu’elle est rangée parmi les péchés capitaux. L’envieux cherche dans le mal du prochain un adou­ cissement à la coupable tristesse à laquelle il s’aban­ donne; on ne se tromperait pas si on le comparait à l’animal atteint de la rage qui s’imagine se procurer un soulagement en se jetant avec fureur sur les pas­ sants. Sum. theol., Il» II“, q. xxxvi, a. 4. De ce qui précède, il ressort évidemment,que l’envie est, de sa nature, un péché mortel, et un péché des plus graves. D’ailleurs, saint Paul la place parmi les vices qui empêchent d’entrer dans le royaume de Dieu. Gai., v, 21. Il arrive souvent, cependant, qu’elle ne constitue qu'un péché véniel, soit à raison de la légé reté de la matière, soit à cause du défaut de parfait consentement. Marc, Institutiones morales, Rom·?. 1911, n. 368. II.Effets.—Ces effets sont d’ordre physiologique et d’ordre moral. Comme toute tristesse prolongée, l’envie exerce sur l’organisme une funeste influence. » Elle a, dit le Dr Charles Vidal, une action cardiovasculairc qui se traduit par de l’angoisse et des troubles de la nutrition et par des lésions viscérales macroscopiques qui laissent voir, à l’autopsie de l’envieux, un cœur petit, des vaisseaux petits, des muscles pâles. Bref, l’envie produit une diminution de l’intensité de l’irrigation sanguine et par suite des échanges; donc, un trouble profond de la nutrition générale. La tonicité générale diminue, le cerveau s’ir­ rite, le tube digestif digère moins bien.C’est une cause profonde de déliquescence organique, nuisible à tous, aux vieillards et aux chétifs surtout, que l’esprit po­ pulaire a très bien observé, puisqu'il en a synthétisé les conséquences dans cette expression : se dessécher d'envie. » Religion etmidecine, p. 140. Au point de vue moral, saint Grégoire, cité par saint Thomas, énumère en ces termes les filles ou re­ jetons de l’envie : De invidia oritur odium, sussuralio, detractio, exultatio in adversis proximi, et a/Pielio in prosperis. Sum. theol.. II» II®, q. xxxv, a. 4. Par sus­ suralio il faut entendre : oblocutio mala de proximo ad 133 ENVIE ÉON DE L’ÉTOILE tollendam amiciliam cum eo. Marc, Inslituliones mo­ rales, n. 369. A propos du déplaisir causé par la pros­ périté du prochain,aijflclio in prosperis, saint Thomas fait la remarque suivante qui sert à mieux préciser Je vrai caractère de l’envie : Affictio aulem in prosperis proximi, uno modo est ipsa invidia : in quantum scilicet aliquis tristatur de prosperis alicujus secundum quod habent gloriam quamdam. Alio vero modo est filia invidiæ, secundum quod prospera proximi eveniunt contra conatum invidentis, qui cona­ tur impedire. Sum. theol., Il» Ilæ, q. xxxvi, a. 4, ad 3“m. On n’étonnera personne en disant que l'envie a joué un rôle immense dans l’histoire du monde. Il semble que ce vice, justement appelé un péché diabo­ lique, devrait être le triste apanage de l’esprit de ténèbres; et cependant, l’homme, s’il n'est pas trans­ formé par la grâce, est très exposé à devenir l’esclave de l’envie. Qui pourrait compter les calomnies, les rapports malicieux, les injustes persécutions dont ce vice maudit a été la cause, sans parler des œuvres utiles qu’il a supprimées ou entravées? Il est, à vrai dire, un des pires ennemis de la religion et de la société. L’Écriture sainte nous fournit, à cet égard, les exemples les plus frappants. C’est par l'envie du démon que le péché est entré dans le monde. Invidia diaboli mors introivit in orbem terrarum : imitantur autem illum qui sunt ex parte illius. Sap., n, 24, 25. C’est l’envie qui arme contre le juste Abel la main du cruel Caïn. Gen., iv, 3-8; I Joa., ni, 12. C’est sous l’empire de la même passion qu’Ésaü forme contre Jacob des projets homicides, Gen., xxvu, 11; que Joseph est vendu par ses frères, Gen., xxxvn, 10-20; que David est persécuté par Saül. qui avait « l’œil » sur lui, I Reg., xvm, 9, 29; enfin n’est-cc pas l’envie qui a excité contre Notre-Seigneur la fureur des Juifs déicides? Marc., xv, 10. III. Remèdes. — De ce qui précède, il est facile de déduire, comme corollaire, la méthode à suivre pour la guérison de l’envie, et les principaux remèdes à employer. L’envie étant une des formes de la tristesse, souvent il sera bon de faire diversion, de procurer à l’envieux quelque honnête distraction qui l’aide à sortir du marasme où le jette sa noire passion. Cf. S. Thomas, Sum. iheol., II» IIs», q. xxxvm. L’envieux est un insensé qui se rend malheureux en s’affligeant du bien d’autrui; il est la première victime de sa propre malice. Pulchre quidam de neo­ tericis, dit saint Jérôme, græcum versum trans/crens, elegiaco metro de invidia lusit, dicens : Justius invidia nihil est gure protinus ipsum Auctorem rodit, excruciatquc animum. C miment, in Epist. ad Gal., 1. III, c. v, P. L., t. xxvi, coi. 417. Ces considérations prudemment développées, sont certainement de nature à ramener les envieux à des sentiments plus raisonnables. L’envie, est le fruit de l’orgueil. Pour en préserver les âmes, il importe donc de leur inculquer fortement : humilité. Au lieu de s’affliger du succès d’autrui, l'hu ibleest tout disposé à s’en réjouir. Il redit volontiers la parole de saint Jean-Baptiste : Illum oportet crescere, me aulem minui. Joa., nr. 30. L’envie est opposé à la charité fraternelle. L’amour envers le prochain sera donc le grand remède à ce vice. C’est pourquoi un directeur prudent et éclairé rappellera souvent que l’amour de Dieu est insépa­ rable de l’amour du prochain, I Joa., iv, 20; qu’il est impossible de se sanctifier si l’on garde dans son cœur des dispositions contraires à la charité, telles que rancune, envie, etc. C’est un point très impor­ tant, sur lequel meme les personnes pieuses sont 134 exposées à se faire illusion. On ne saurait donc y revenir avec trop d’insistance. Outre les auteurs cités dans le corps de l’article, voir S. Cypricn, Liber de zelo et liuore, P. L., t. iv, col. 637-652: S. Augustin, Expositio Epist. ad Gai., n. 52, P. L., t. xxxv, col. 2142; S. Grégoire de Nysse, De vita Moysis, P. G.. t. xi.iv, col. 321, 325; S. Jean Chrysostome, In Joa., homil. xxxvn, n. 3, P. G., t. Ltx, col. 210; In Epist. ad Rom., homil. vu, n. 6, P. G., t. lx, col. 449-451 ; S. Ba­ sile, De invidia, xi, P. G., t. xxxi, col. 372-384; Buseus. Panarius, t. I, p. 528-548; cardinal Bona, Manuductio ad cailum, vm; Grosse, Cours de religion, d'après l'ouvrage allemand du R. P. Wilmers, Paris, 1880, t. iv, p. 145; Laborie, Les péchés capitaux, x, xi, Paris, 1908; Bouchage, Pratique des vertus, Paris, 1908, t. I, p. 472; Merx, Thésaurus biblicus, Paris, 1883, p. 285-287; Marc. Institutiones morales, Rome, 1911, n. 368-369, et les autres moralistes. L. Desbrus. ÉON DE L’ÉTOILE, Eons, Eudo, Euno, Emis, de Stella, hérétique, condamné au concile de Reims (1148). Il naquit à Loudéac, d’après le Chronicon britannicum, dans Reiueil des historiens des Gaules et de la France, Paris, 1781, t. xn, p. 558. Cf. A. de la Borderie, Histoire de Bretagne, Rennes, 1905, t. m, p. 210. Il est mal connu. A prendre à la lettre la plu­ part des chroniqueurs qui s’occupent de lui, on a l’impression que ce fut un fou. Ils racontent que c’était un ignorant qui, entendant chanter à l’église : Per eum qui venturus est judicare vivos et mortuos, crut que le mot eum le désignait — Guillaume de Newbury (Neubrigensis),De rebus anglicis,l. I, c. χιχ, dans Recueil des historiens des Gaules et de la France, Paris, 1786, t. xm, p. 97, dit qu’on l’appelait ser­ mone gallico Eun — donc qu’il devait, lui, juger les vivants et les morts, donc qu’il était le fils de Dieu. Il publia cette découverte, recruta de nombreux adhérents, marcha à leur tête, entouré de disciples qu’il appelait anges, sagesse, jugement, etc. Après diverses péripéties, il comparut, au concile de Reims, devant le pape Eugène 111; il s’appuyait sur un bâton fourchu, et, comme on lui demanda ce que cela signi­ fiait, il répondit : « C’est un grand mystère. Lorsque je tiens ce bâton les deux pointes en l’air, Dieu a en sa puissance les deux tiers du monde; mais, quand je renverse les deux pointes, alors, plus riche que mon père, je commande aux deux tiers du monde, et Dieu n’a plus que l’autre tiers. » Le concile accueillit cette déclaration par un éclat de rire. Si tout cela est exact, Éon fut un de ces maniaques, qui ne manquèrent pas au moyen âge, dont la folie fut invraisemblable­ ment contagieuse. Mais faut-il accepter ces témoi­ gnages tels quels? Les plus détaillés, en particulier celui de Guillaume de Newbury, se corsent de récits extraordinaires sur des prestiges diaboliques : Éon aurait été entouré d’une lumière fantastique, trans porté par l) Style. — Il est sur­ chargé de mots, souvent de synonymes : ce qui rend certaines phrases presque incompréhensibles.Des idées différentes sont exprimées dans la même période, et les génitifs, dépendant les uns des autres, abondent. Des prépositions, dont le rapport est difficile à décou­ vrir, se suiventconstamment : ainsi io précède 117 fo:s κατά avec l’accusatif. Leur multiplicité rend la phrase 165 ÉPHÉSIENS (ÉPÎTRE AUX) 166 obscure : n, 3 (3 fois έν), 5,6 (έν, εις, διά, ε!ς, κατά, εις), 13, comme paroles de Paul. D’après les Philosophou7 (έν, διά, κατά), 11 (deux fois κατά), etc. Les parti­ mena, VI, 34,35, P. G., t. xvi, col.3247, ils citaient la cules logiques, que saint Paul emploie couramment, prière, Eph., ni, 1G-18, comme Écriture, et Eph., ni, 5. manquent ici : αλλά ne se lit pas avant v, 17; on le avec la formule : Καί ό απόστολο;. Ptolémée attribuait retrouve encore v, 24; vi, 4, et c’est tout; γάρ, aussi Eph., n, 15, à Paul. S. Épiphane, l/ær., xxxin. avant v, 5, ne vient que trois fois, n, 8, 10, 14; ούν 6, P. G., t. xli, col. 565. Théodote rapportait Eph., iv ne se rencontre pas avant iv, 1; on le voit ensuite 24, à Paul, et Eph., vi, 22; iv, 30, à l’apôtre. Clément six fois; άρα ούν,πλήν,νυνι δε ne sont employés qu’une d’Alexandrie, Excerpta Theodoti, 19, 48, 85, P. G.. fois. Les liaisons se font surtout par διό, δια τούτο, t. ix, col. 668, 681, 697. Dans la seconde moitié du τούτου χάριν. L'Épître contient de longues périodes, | il0 siècle, l’Épître aux Éphésiens était universellement dont les membres sont rattachés par des relatifs et reconnue dans l’Église catholique pour l’œuvre de des particules, sans que l’ordre logique apparaisse saint Paul. En parlant des Épîtres de cet apôtre aux clairement; i, 3-14,15-23; m. 1-19 constituent trois sept Églises, l’auteur du canon de Muratori place celle phrases, dont la seconde n’est pas terminée et forme aux Éphésiens (ad Ephesius) au second rang, après la anacoluthe; la manière dont l’idée principale est dé­ I Cor., qui est au premier rang. Saint Irénée rapporte veloppée par reprises successives complique encore Eph., v, 30, avec cette formule d’introduction : Καθώς cet enchevêtrement. Les parenthèses n’ont pas la ό μακάριο; ΙΙαύλο; φησιν έν τή προ; Έφεσίου; έπιστολή, même raison d’être que dans les Épîtres authen­ Cont. hær., V, 2, 3, P.G., t. vit, col. 1126; Eph., i, 7: tiques : sous la plume de l’apôtre, elles viennent de Quemadmodum apostolus Ephesiis ait, ibid.,\,yiv,3, ce que l’écrivain passe d’une idée à l’autre; ici, elles col. 1163; et Eph., n, 2 : In Epistola quæ est ad Ephe­ résultent de l'agglutination des pensées. Le style de sios. Ibid.,'!, xxiv, 4, col. 1188.Clément d’Alexandrie, la lettre est donc verbeux, lourd, embarrassé et en­ après avoir cité Gai., v, 16-22; 1 Cor., xi, 3, 8, 11, chevêtré; on n’y reconnaît pas le style de l’apôtre. avec ces mots : φησίν ό απόστολο;, ajoute : Διό και έν τή 2° Ses preuves. — 1. Preuves directes. — a) Extrin­ προς Έφεσίου; γοάτει, avant de rapporter Eph., v, 21-25. Strom., IV, 8, P. G., t. vm. col. 1272, 1276. Il sèques.— L’origine paulinienne de cette Épître a, du cite encore II Cor., xi, 2, sous le nom de l’apôtre côté de la tradition ecclésiastique, les plus fortes ga­ ranties. Les témoignages sont anciens, nombreux et qu’il dil σαφέστατα ôè Έφεσίοιςγραφών,ιΙ: rs le pr ssoge, Eph., iv, 13-15. Pœd., i, 5, ibid., col. 269. Ailleurs, unanimes. Toujours et partout, en Orient et en Occi­ dent, à partir de la seconde moitié du nc siècle, cette il introduit Eph., iv, 17-19; v, 14, par ces irots : Διά τούτο ό μακάριο; Απόστολος’ μαρτύρομαι έν Κυρ/ , Épître a été expressément attribuée à saint Paul. En φησΐ, etc. Cohort, ad gentes, ix, ibid., col. 193, 196. dehors, en effet, des allusions, qu’on découvre dans les Pères apostoliques, qui sont vagues souvent et Tertullien dit à propos du titre : Ad Laodicenos, que Marcion donnait à cette Épître : Ecclesia· quidem ve­ qui prouveraient seulement, contre les critiques de ritate epistolam istam ad Ephesios habentis emissamTubingue, l’existence de cette Épître avant l’an 140, elle est peut-être visée directement par saint Ignace Adversus Marcionem,). V. c. χι,χνιι,Ρ./.., t. n,co).500, d’Antioche, qui écrivait aux Éphésiens : « Vous êtes 512. Origène cite Eph., i, 4, en disant : Sed et apo­ le lieu de passage de ceux qui sont enlevés à Dieu, les stolus in epistola ad Ephesios eodem sermone usus est. co-initiés (συμμύσται) de Paul,ô; έν πάση έπιστολή μνημο­ De principiis, m, 5, n. 4, P. G-, t. xn, coi. 328. Saint Cyprien cite Eph., iv, 29, en disant : Paulus ad Ephe­ νεύει υμών. » Ad Epii., xii, 2, Funk, Patres apostolici, sios, Testimonia, m, 13. P. L., t. iv, coi. 741, et Eph., Tubingue, 1901,1.1, p. 222. Cf. Eph., 1,9; ill, 3. Bien que littéralement l’absenced’article exige la traduc­ v, 25, 26, sous le nom du même apôtre. Epist., txxvi, tion : · dans toute lettre », comme l’apôtre ne men­ ad Magnum, 2, P. L., t. m, col. 1140. Ainsi au ii°et au ni° siècle, les hérétiques et les catholiques sont tionne pas les Éphésiens dans toutes ses Épîtres, il semble plus naturel d’adopter le sens, reçu par beau­ unanimes à attribuer à saint Paul la lettre aux Éphé­ siens. La tradition ecclésiastique n’a pas varié de sen­ coup de critiques :« dans toute sa lettre », celle qu’il timent, et il faut arriver à 1826 pour que des doutes vous a écrite. Cette interprétation se justifierait par les deux passages, Eph., i, IG; m, 14, dans lesquels soient émis pour la première fois sur l’origine pauli­ l’apôtre parle des prières qu’il fait pour ses lecteurs. nienne de cette Épître. D’ailleurs, d’autres indices montrent que saint Ignace b) Intrinsèques. — Ces preuves sent tirées de la a vraisemblablement connu cette Épître. L’adresse doctrine et de la langue de la lettre elle-même, sans de sa lettre. Funk, p. 212, contient des expressions compter le témoignage de 1’auteur qui,dans l’adresse, qui paraissent lui avoir été suggérées par le début de i, 1, et au cours de l’Épître, ni, 12;iv, 1, se donne pour notre Épître. Les termes : μιμητά! όντες θεού,Ad Eph., Paul, l’apôtre des gentils et le prisonnier du Christ. — 1, p. 214, proviennent d’Eph., v, 1, et la phrase : Doctrine. — I es enseignements spécifiquement paua. • Vous êtes les pierres du temple du Père, préparées liniens des Épîtres incontestéesne manquent pasabsopour l’édifice de Dieu le Père, » Ad Eph., ix, 1, p. 220, lument ici. Si, s’adressant à des païens,n orts par 1< urs visent Eph., n, 20-22. Voir cependant E. von der offenses et leurs péchés, n, 1, l’auteur leur dit que la Goltz, Ignatius vom Antiochien, dans Texte and Ungrâce de Dieu est le principe de leur salut, n, 6, il ajoute cependant que la foi est le moyen de ce salut, tersuchunqen, Leipzig, 1894, t. xit, fasc. 3, p. 103-105. il, 8. Cf. m. 17: vi, 23. D’autre part, les vérités, sur Quand l’évêque d’Antioche écrit à saint Polycarpe, v. 1, p. 292, de recommander aux frères au nom de lesquelles l’Épître nux Éphésiens insiste spéciale­ ment, se retrouvent dans les lettres authentiques de lésus-Christ d’aimer leurs femmes comme le Seigneur l’apôtre. Ainsi,le dessein éternel de Dieu de sauver les aime l’Église, il vise Eph., v, 25. La panoplie chréhommes, i, 4-11. est exposé Rom., vm, 28-30; ix, tienne, indiquée plus loin, vi, 2. ibid., lui a été proba­ 8-24; xvi, 25,26; I Cor., n. 7; Gai., iv, 4,5; la réunion blement suggérée par Eph., vi, 11, bien qu’une partie de tous les êtres en Jésus-Christ, i, 10, est indiquée te l’armure soit différente. Rom., vm. 34; m. 22, 29, 30; iv, 9, 16; v, 9-11; xi, Quoi qu’il en soit, il est certain que, vers 140, 28-32; I Cor., xn, 27; Phil., il, 9; la conception de Marcion plaçait cette Épître à son rang chronologique la chair, siège des mauvais désirs et du péché, n. dans son Άποστολικόν comme étant de saint Paul, en 3, est énoncée équivalemment Rom., vin, 3; Gal.,v, ' intitulant προς Λαοδικεϊ;, comme nous l’explique13, 16, 19. D’autres rapprochements peuvent encore ronsplus loin. Les Valentiniens en faisaient grand cas, être signalés : Eph., i, 16, et Rom., i. 9; Eph., i, et au témoignage de saint Irénée, Cont. hier.. 1, vin, 20, et ï Cor., xv, 25; Eph., i, 22, et I Cor-, x,v, 27; 4, 5, P. G., t. vu. col. 531, 536, ils citaient Eph., v, 32, 167 ÉPHÉSIENS (ÉPÎTRE AUX) Epli., i, 22, 23, et Rom., xn, 5; I Cor., xn, 6; Eph., n,5, et Rom., v, 6; Eph., ni, 4, et Rom., v, 1, etc. — b. Langue et style. — Pour le vocabulaire, il y a, dans cette Épître, 22 mots propres à saint Paul et non usités dans le reste du Nouveau Testament : άγαθωσύνη, V, 9; άληθεύειν, VI, 15; άναζεφαλαιοϋσθαι, I, 10; ανεξιχνίαστος, ni, 8; ά.τλότης, vi, 5; αρραβών, ι, 14; έπιχωρηγία, ιν, 16; εύνοια, νι, 7; ευωδία, ν, 2; θάλπειν, ν,29; κάμπτειν,ιιι, 14; πεποίθησις, ni, 12; περικεφαλαία, νι, 17; πλεονέκτης, ν, 5; ποίημα, η, 10; πρεσβεύειν, νι, 20; προετοιμάξειν, II, 10; προσαγωγή, II, 18; προτίθεσθαι, ι, 9 ; υιοθεσία, ι, 5 ; ΰπερδάλλον, ι, 19 ; ιι, 7 ; ΰπερεζπερισσοΰ, ni, 20. La conjonction αρα ουν, que saint Paul est seul à employer et qui se lit douze fois dans ses Épîtres, se rencontre n, 19. Διό, une con­ jonction favorite de saint Paul, est employée cinq fois ici. On y retrouve les figures de mots et les parti­ cularités de style de l’apôtre. Cf. Ewald, Die Briefe des Paulus an die Epheser, Kotosser und Philemon, Leipzig, 1905, p. 42-47. 2. Preuves indirectes. — Elles consistent dans l’expli­ cation des particularités de doctrine et de langue qu’on oppose à l’origine paulinienne de cette Épître. — a) Solution des objections tirées de la doctrine. — On a renoncé à voir des traces de gnosticisme dans l’emploi des mots « plérôme » et « éons ». « C’est Paul lui-même, non ses adversaires, qui emploie ces termes, et cela en des sens différents de ceux qu’ils auront chez les Valen­ tiniens. Ce sont les gnostiques qui ont emprunté ces mots à saint Paul, tout comme ils ont pris à saint Jean ceux de Logos, Zoé, etc. · Mgr Duchesne, Histoire ancienne del’Église, Paris, 1906, t. n,p. 75, note l.Les doctrines sur le Christ et l’Église, exposées dans cette Épître, ne sont pas absolumcntnouvelles relativement à celles des Épîtres authentiques de l’apôtre. JésusChrist, il est vrai, occupe ici une place prédominante qu’il n’a pas dans les autres lettres; mais toutes les attributions, mises ici au premier plan, sont énoncées ailleurs par saint Paul en termes presque identiques, et, quand les expressions sont différentes, elles expri­ ment les mêmes idées. L’apôtre admet la préexistence du Christ et sa filiation divine, distincte de la filiation purement messianique. Le participe ήγαπημένος, i, 6, est sans doute inusité ailleurs. On le rapproche sou­ vent de l’adjectif verbal αγαπητός, pris substantive- I ment pour désigner le Fils bicn-aimé du Père. Mais j ce participe pourrait avoir un autre sens, et Ewald, | op. cil., p. 72, l’explique : « celui qui est aimé de nous », en observant que cette explication répond parfaite­ ment à la pensée de saint Paul dans la doxologie du début de sa lettre. Pour l’apôtre,le Christ est, comme ici, l’auteur de la création, I Cor., vm, 6 ; le centre de tout, I Cor., xv, 28; le principe de la sanctification. I Cor., xv, 45-49; Rom., vm, 18-23. Le Christ, ayant reçu la plénitude de la divinité, agit comme Dieu, dans l’œuvre de la création aussi bien que dans celle de la rédemption; il est le centre de l’univers et le principe moral de la vie chrétienne comme il a été le principe de toutes les créatures. Puisque Dieu réalise en lui et par lui sa pensée éternelle, il est l’organe de l’action divine, et il occupe dans l’univers une place royale et souveraine. Dans toutes les Épî­ tres de saint Paul, la résurrection a la même effica­ cité que la mort du Christ, qu'elle suit et dont elle est insépara’ble. Quant à l’Église, elle n’est pas com­ posée de juifs et de païens, comme si ceux-ci avaient part aux privilèges des juifs. Le mur de séparation qui est détruit, les affranchit tous de la loi mo­ saïque et met les uns et les autres sous le régime de la grâce : ce qui est du paulinisme le plus pur. Si, dans cette Épître, le mot ’Εκκλησία est employé au sens collectif et abstrait, on le retrouve pour désigner la réunion des communautés chrétiennes, I Cor., xv, ’ 168 9; Gai., i, 13; Phil., m, 6, ou même l’Église idéale, ICor., x, 32; xn, 28, avec des détails qui correspon dent à ceux d'Eph., iv, 11. L’unité de l’Église, si nettement affirmée ici, est indiquée ailleurs. I Cor., xn, 13; Rom., xn, 5. La relation du Christ, tête de l’Église, avec ce corps, Eph., i, 23; iv, 15, est expri­ mée par la métaphore du principe vital, qui agit dans l’Église. I Cor., vi, 17; xn, 12. Le Christ est dit la tête de l’homme. I Cor., xi, 3. Les chrétiens forment un seul corps dans le Christ, Rom., xn, 4, 5, et sont le corps du Christ. I Cor., xn, 27. Le salut, que le Christ a procuré aux individus par sa mort et sa résurrection, s’étend à tout le corps mystique du Christ qui est l’Église comme aux membres de ce corps. Cette constitution de l’Église par l’union des juifs et des païens dans le Christ est pour saint Paul un secret dessein de Dieu, conçu de toute éternité. I Cor., n, 7-10; Rom., xvi,25,26. La définition nette et précise de ce mystère est donnée seulement dans l’Épitre aux Éphésiens, ni, 8-11. S’il y est dit que ce secret dessein a été dévoilé au monde par les apôtres et les prophètes du Nouveau Testament, l’au­ teur revendique, comme Paul, une connaissance spé­ ciale de ce mystère, qui constitue précisément l’Évan­ gile dont Paul est le héraut, et pour lequel il est enchaîné. La doctrine développée dans cette Épître n'est donc pas entièrement nouvelle et ne forme pas disparate avec le véritable paulinisme. Fussent-ils même absolument nouveaux, ces enseignements ne seraient pas nécessairement à rejeter comme non pauliniens, à moins de prétendre que l’apôtre a dû toujours répéter les mêmes vérités. N’ayant jamais fait un exposé complet et systématique de sa pensée, saint Paul la livre selon les circonstances et les besoins spirituels de ses lecteurs, et il n’est pas néces­ saire de recourir, avec Auguste Sabatier, à un progrès, réel et véritable dans la doctrine apostolique. Les doctrines spéciales de l’Épître aux Éphésiens peuvent donc être considérées comme le développement lo­ gique de pensées émises dans les lettres antérieures, et rien, de ce chef, n’oblige à refuser à l’apôtre la pa­ ternité de cette lettre. i) Solution des objections tirées de la langue et du style. — a. Vocabulaire. — La liste de 75 mots, qui seraient des άπαξ λεγάμενα en saint Paul, doit être allégée des mots employés dans les Épîtres pastorales, si on les tient pour l’œuvre de l’apôtre : άγαπάν,Ι Tim., Il, 14; άλυσις, II Tim., 1,16 ; άσωτια, Tit., 1,6; διάβολος, I Tim., ni, 6, 7; II Tim., n, 26; ευαγγελιστής, II Tim., iv, 5; παιδεία, II Tim., in, 16. Il faut choisir entre άπελπίξειν et άπαλγεϊν, qui ne sont que deux variantes du même passage, Éph., iv, 19, et pas deux mots employés par l’auteur. Άπας, Eph., vi, 13, se trouve Gai., ni, 28, d’après de bons documents; d’ailleurs, dans l’Épître aux Éphésiens, on lit 51 fois πας, que saint Paul emploie constamment. Il faudrait retran­ cher aussi de cette liste α’ιχμαλωτεΰειν, ύψος, όργίζεσθαι, σωτήριον, τιμάν, έπιφαΰσκειν, qui se rencontrent dans des citations de l’Àncien Testament, si l'on ne veut pas soutenir que l’auteur aurait dû corriger le texte des Septante d’après son propre vocabulaire. On ne peut guère citer comme caractéristiques des termes pris dans leur sens usuel, comme άνεμος, ΰδωρ, όσφύς, περιξώννυμι, ύποδεϊσθαι, πλάτος (à côté de ύψος), μέ­ γεθος, μακράν (à côté de έγγύς), άμφότεροι, απειλή ; c’est par pur hasard que saint Paul ne les a pas employés dans ses Épîtres authentiques. Il en est de même pour σπίλος, ρυτίς, v, 27, et κρυφή, v, 12. Les termes spéciaux de l’armure du chrétien, πανοπλία, θυρεός, βέλη, νι. 11; 13,16, tiennent au sujet traité; ces images militaires ont d’ail leurs leurs analogues. IThes.,v,8. Πάλη, Eph.. vi, 12, ressemble aux comparaisons de I Cor., ix, 24,25, Phil., m, 14 ; II Tim., iv, 7,8. On ne peut guère comp- 169 ÉPHÉSIENS (ÉPÎTRE AUX) 1er non plus comme caractéristiques les substantifs ou les verbes de cette Épître, quand saint Paul s’est servi de termes dérivés de la même racine. Ainsi άγνοια, Eph., iv, 18, a de l’analogie avec αγνωσία,I Cor., xv, 34, et le verbe άγνοιεϊν est employé au moins 13 fois par saint Paul; deιηέπιβπροσκαρτε'ρησις est à rapprocher siècle), conservé à Vienne, en Autriche, les avait écrits; le correcteur les a effacés. L’omission des mots έν Έφέσω a laissé des traces dans la littérature latine. L'Ambrosiaster ne com­ mente pas qui sunt Ephesi du texte latin. In Epistad Eph., P. L., t. xvn, col. 373. Saint Jérôme connaît les deux leçons grecques et les deux explications; il rappelle celle d’Origène et il la déclare, non pas fon­ dée sur un texte altéré, mais plus curieuse qu’il n’est nécessaire. Il vaut mieux suivre l’autre leçon, qui est plus simple et plus naturelle. In Epist. ad Eph., P. L., t. xxvi, col. 443-444. Plusieurs commentateurs latins n’expliquent que la leçon : omnibus sanctis et fidelibus in Christo J esu. Ainsi pseudo-Primasius, In Epist. ad Eph., P. L., t. lxvi, col. 607; Sedulius Scotus, Colle­ ctanea in Epist. S. Pauli, P. L., t. cm, col. 195 ; Walafrid Slrabon, Glossa ordinaria, P. L., t. exiv, col. 588; I laymon d’Halberstadt (ou Remy d’Auxerre). In Epist. ad Eph., P. L., t. cxvil, col. 701; Atton de Vcrceil, In Epist. ad Eph., P. L., t. cxxxiv, col. 547. Ainsi donc c’est au cours du iv° siècle seulement que ces mots apparaissent dans les manuscrits et les commentaires. Étaient-ils primitifs, ou bien ne sontils qu’une addition? Beaucoup de critiques les tiennent pour originaux et expliquent leur absence dans les anciens documents, ou bien par une omission des co­ pistes, ou bien par une suppression volontaire. Mais l’inadvertance des copistes aurait été vite corrigée par la comparaison avec d’autres manuscrits, d’au­ tant plus que ce lapsus rendait la phrase inintelli­ gible. La suppression, attribuée à Marcion, n’est pas prouvée, et il est invraisemblable que, s’il l’avait opérée, des copistes orthodoxes eussent adopté son texte tronqué. D’autres critiques ont supposé que la lettre de l’apôtre, adressée directement aux Éphésiens, contenait réellement les mots έν Έφέσω, mais que Tychique, son porteur, en ayant fait prendre conie pour d’autres Églises, aurait remplacé le nom d’Éphèse par celui des autres communautés chré­ tiennes. Par suite, des copistes auraient supprimé les mots primitifs. Cette hypothèse n’expliquerait guère la suppression, car si, dès l’origine, les copies 176 avaient contenu des noms différents (ce qui n’çst pas prouvé), elles se seraient plutôt transmises avec leurs leçons spéciales, ce qui n’a pas été constaté. La suppression de ces mots ne s’explique pas davantage par la supposition qu’un copiste voulait par là faire ressortir le caractère encyclique de la lettre, car il aurait fallu en même temps supprimer le titre προ; Έφεσίους. Tous ces essais infructueux d’explication ont amené d’autres critiques à conclure que ces mots ne se trouvaient pas dans la lettre originale, qui, au lieu d'être adressée aux seuls Éphésiens, était une circu­ laire, destinée à un groupe d’Églises d’Asie Mineure, et qu’ils auraient été introduits au ive siècle, à la marge des manuscrits, d’abord, commedans le Sinailicus et le Vaticanus, dans le texte ensuite, pour faire concorder l’adresse avec le titre. De cette sorte, l’adresse ressemblait à celles d'autres Épîtres, Rom., i, 7; I Cor., i, 2 ; Il Cor., i, 1 ; Phil., i, 1, et elle présen­ tait un sens très intelligible, en faisant disparaître la leçon incompréhensible τοϊς ούσιν. Les versions onL adopté cette leçon, parce que la traduction de la phrase grecque sans nom de lieu était impossible. On a supposé que l'original laissait probablement en blanc le nom des Églises, et que le porteur, en déposant la copie, l’ajoutait; mais les plus anciens manuscrits, reproduisant le texte de l’original, n’a­ vaient aucun nom d’Église destinataire, et les premiers commentateurs interprétaient comme ils pouvaient la leçon τοϊς άγίοις τοϊς ούσιν. D’ailleurs, le caractère général de l’Épître et l’absence de tout détail personnel et local confirment l’hypothèse d’une lettre ency­ clique, destinée à plusieurs Églises d’Asie, soit à Éphèse et aux Églises dont elle était comme la métro­ pole, soit aux sept Églises de l’Apocalypse, soit au cercle des communautés qui comprenait et entourait Colosses et Laodicée, soit à toutes les Églises d’AsieMineurc, soit à une partie seulement, par exemple, celles du Pont, soit même à toutes les Églises conver­ ties de la gentilité. Cf. Ladeuze, dans la Revue bi­ blique, 1902, p. 573-580. 2. Caractère général de l’Épître et absence de toute donnée personnelle et locale.— Saint Paul avait eu avec les chrétiens d’Éphèse les rapports les plus intimes, ayant fait de nombreuses conversions durant un pre­ mier séjour de quelques semaines parmi eux, Act., xviii, 19-21, et ayant organisé l’Église à son second séjour, qui fut de presque trois années consécu­ tives. Act., xix, 1-xx, 1. Plus tard, il manda à Milet les anciens de la communauté et leur adressa un dis­ cours émouvant, Act., xx, 15-38, qui témoigne de son affection profonde pour l’Îiglise d’Éphèse qu’il avait fondée, et au moment de la séparation qu’ils croyaient définitive, les anciens fondirent en larmes et se je­ tèrent au cou de Paul pour l’embrasser. On ne s’ex­ plique guère, après cela, le ton grave, froid, didactique d'une lettre adressée aux Éphésiens par leur apôtre. Celui-ci n’exprime aucun souvenir personnel, ne fait pas la moindre allusion à des relations antérieures, alors que le discours aux anciens est si affectueux, alors que, quand il écrit aux Églises qu’il a fondées, il est si prodigue d’effusions cordiales. Écrivant à la même date aux Colossiens, qu’il n’avait pas conver­ tis, ni même vus, il leur témoigne une charité, Col., i, 8, 9,24; π, 1, dont on ne retrouve pas l'expression dans l’Épître aux Éphésiens. Timothée, que les anciens d’Éphèse avaient vu à Milet, Act., xx, 4, n’est pas nommé dans cette Épîtrc,alors qu’il est associé à saint Paul dans l’expédition des lettres contemporaines aux Colossiens, i, 1, et à Philémon, 1. Au début, au lieu de la salutation habituelle.il y a une longue bénédiction générale, qui peut convenir à tous les chrétiens, et à la fin, seul le porteur est nommé, vi, 21,22, Tychique. un Asiate, et le souhait s’adresse à tous ceux qui ATI ÉPHÉSIENS (ÉPITRE AUX) aiment Jésus-Christ, 24. Sans doute, Tychique don­ nera aux destinataires des nouvelles de l’apôtre, mais il reçoit la même mission, et dans les mêmes termes, pour les Colossiens, iv, 7, 8, ce qui n’empêche pas saint Paul d’ajouter de sa main sa salutation person­ nelle, 18. L’Épître aux Éphésiens ne contient non plus aucune salutation des compagnons de saint Paul, alors que celle aux Colossiens en a plusieurs, iv, 10-14, qui précèdent celle de l’apôtre et ses recommandations pour les Laodicéens, 15-17. Les procédés épislolaires sont donc très différents. Le thème développé peut sans doute convenir à l’Église d’Éphèse, composée de juifs et de païens convertis, mais il est aussi d’un intérêt général et il est exposé d’une façon générale, de telle sorte que les enseignements sont appropriés également à toutes les Églises de l’Asie proconsu­ laire, même à celles que l'apôtre n’a ni fondées, ni visitées. Toutes ces circonstances se vérifient mieux dans l’hypothèse d’une lettre circulaire que dans le fait d’une Épître adressée à une Église connue et aimée, que saint Paul n’avait pas revue depuis trois ans. Du reste, divers passages de l’Épîtrc montrent que l’apôtre était complètement étranger à ceux à qui il écrivait. Ainsi il dit : » C’est pourquoi, ayant entendu parler de votre foi au Seigneur Jésus et de votre cha­ rité pour tous les saints, je ne cesse, moi aussi, de rendre grâce pour vous », i, 15. C’est le langage d’un homme qui a connu par ouï-dire la foi et la charité de ses lecteurs et qui a attendu, pour leur donner place dans ses prières, d’avoir entendu parler de leurs vertus chrétiennes. L’apôtre s’exprime dans les mêmes termes au sujet des Colossiens, qu’il n’a jamais vus. Col., i,3, 4. 11 ne connaissait donc pas davantage les lecteurs, dont il parlait ainsi, et il ne s’agit ni de la persévérance des Éphésiens, ni des bonnes nouvelles de leur piété, reçues depuis leur séparation. Plus loin, à la fin de son exposé dogmatique, saint Paul rappelle qu’il est l’apôtre des gentils et qu’il est prisonnier à cause de cet apostolat, et il ajoute : « Si du moins vous avez entendu parler de la charge, que la grâce de Dieu m'a accordée en vue de vous, »ιπ, 1,2. Puis, ilexplique longuement, 3-12, l’origine de sa vocation à l’apos­ tolat. Les chrétiens d’Éphèse connaissaient assuré­ ment la vocation spéciale de saint Paul, et il n’était pas nécessaire de la leur décrire; un simple rappel eût suffi pour eux. L’explication est donnée à des lecteurs qui pouvaient ignorer l’origine de cette mis­ sion et à qui il importait de la faire connaître. Assu­ rément, la conjonction εΐγε n’exprime aucundoutc sur le fait, dont les lecteurs auraient pu entendre parler; elle a plutôt le sens emphatique que le sens négatif. Néanmoins, cette forme de langage étonne vis-à-vis des Éphésiens, qui vraisemblablement connaissaient tous les détails de la vocation apostolique de saint Paul, et il n’y avait nul besoin deles leur répéter, pas plus que de leur faire remarquer que l’apôtre avait l’intelligence du mystère chrétien,4, et que son ensei­ gnement était conforme à celui des autres apôtres, 5, 6. Enfin, saint Paul termine la description des désordres des païens par ces mots : « Mais, pour vous, ce n'est point ainsi (avec ces sentiments) que vous avez connu le Christ, si du moins vous l’avez entendu et si vous avez été instruits en lui, » iv, 20, 21. Ici encore, ε'γε n’exprime aucun doute sur la conversion des destinataires de la lettre au christianisme, puisque l’apôtre n'aurait pas écrit à des païens. Néanmoins, il reste surprenant que Paul se soit exprimé ainsi au sujet de fidèles qu’il avait évangélisés et qui lui de­ vaient d’avoir connu Jésus-Christ et l’Évangile. Ces paroles conviennent mieux à des chrétiens que l’apôtre n avait pas catéchisés et dont il ignorait le degré d’instruction religieuse. 178 Dès le iv° siècle, Théodore de Mopsueste, adonné à l’explication littérale et grammaticale de l’Écriture, avait remarqué que le contenu de l’Épîtrc aux Éphé­ siens ne cadrait pas avec le récit des Actes, et il en avait conclu que l’apôtre avait rédigé cette lettre avant d’avoir été à Éphèse. In Episl. ad Eph., P. G., t. lxvi, col. 912; Tractatus in Epist. ad Eph., arg. (sous le nom de saint Hilaire de Poitiers),dans Pitra, Spicilegium Solesmense, Paris, 1852, t. ii, p. 9G-98; Swete, Theodori episcopi blopsuesteni in Epist. B. Pauli commentarii, Cambridge, 1880, t. i, p. 116. Son disciple Théodoret le réfutait bientôt par des arguments historiques et avec une compétence égale à celle d’un critique moderne. In Episl. ad Eph., P. G., t. lxxxii, col. 505, 508. Le sentiment de Théodore de Mopsueste a néanmoins été reproduit en Orient par la Synopsis sacræ Scriplurœ, attribuée à saint Athanase et qui est de la fin du vc siècle, P. G., t. xxvut, col. 417, 420, et par Œcumenius, au x° siècle, Episl. ad Eph., P. G., t. cxvm, col. 1165, et en Occident à la fin du xnesiècle, par Hugues de Saint-Victor, Quæst. in Epist. ad Eph., P. L., t. clxxv, col. 567, et par Pierre Lombard, In Epist. ad Eph., P. L., t. cxcit, col. 169. Le diacre Euthalius disait aussi que saint Paul avait envoyé cette lettre aux Éphésiens lorsqu’il ne les connaissait, comme les Romains, que par la re­ nommée. Editio Epist. Pauli, P. G., t. lxxxv, col. 704 ; H. von Soden, Die Schriften des N. T., Berlin, 1902. t. i, p. 652. Cf. l’argument pseudo-euthalien de l’Épîtrc, col. 761, qui développe les mêmes fausses données. L’Ambrosiaster, de son côté, a écrit : Ephe­ sios apostolus non fundavit in fide, sed confirmavit. Gaudens in eis ad meliora scripsit. In Epist. ad Eph.. P. L., t. xvn, coi. 371-373. Raban Maur copie ΓΑηιbrosiaster, Expositio in Epist. ad Eph., P. L., t. cxn, I coi. 381, et Atton de Verceil sait que quelques uns ont ce sentiment. In Epist. ad Eph., P. L., t. exxiv. col. 547. L’Ambrosiaster dépendait probablement du prologue marcionite, corrigé par un catholique : Ecclesii sunt Asiani. Hi accepto verbo veritatis perstiterunt in fide. Hos conlaudat apostolus scribens eis a Horna de carcere. Dom de Bruyne, dans la Revue bénédictine, janvier 1907, p. 15. Ce prologue a été reproduit par le pseudo-Euthalius, P. G., t. lxxxv, col. 607, par Walafrid Strabon, Glossa ordinaria, P. L., t. exiv, col. 587, par Lanfranc, Episl. b. Pauli apostoli ad Eph., P.L., t. cl, col. 287-288, et par Pierre Lombard, P. L., t. cxcii, col. 169, avec l’addition : per Thycicum dia­ conem. Il a été transcrit purement et simplement par Claude de Turin, In Epist. ad Eph., P. L., t. Civ, col. 842, par Atton de Verceil, In Epist. ad Eph., P. L., t. exxiv, col. 545-546, et par saint Bruno, In Epist. ad Eph., P. L., t. cuit, col. 315-316. Le fond en a été adopté par saint Thomas, Epist. ad Eph., prol. et c. I, led. ni, Opera, Paris, 1876, t. xxi, p. 260, 261, par Denys le Chartreux, Epist. ad Eph., dans Opera, Montreuil, 1901, t. xm, p. 297, et par Aureoli (xiv° siècle),Compendium sensus litte­ ralis totius divines Scripturæ, Quaracchi, 1896, p. 292. Ce sentiment n’est que l'écho inconscient de l’hypo­ thèse marcionite d'une lettre par laquelle saint Paul reprenait les Laodicéens qui avaient été prévenus par de faux apôtres et qu’il n’avait pas vus. Si le caractère général de la lettre n'empêchait pas ces commentateurs catholiques de reconnaître dans les Éphésiens scs seuls destinataires, c’était par suite de l’erreur historique sur la non fondation de l’Église d’Éphèse par saint Paul ; dans cette fausse supposition, ils admettaient facilement que saint Paul avait confirmé dans la foi les Éphésiens qu’il n’avait pas encore vus. Mieux instruits sur la fondation de la commu­ nauté chrétienne d’Éphèse par saint Paul, beaucoup de critiques modernes au xixe siècle, se ralliant à un 179 EPHESIENS (EPITRE AUX) 180 concilier les pétriniens et les pauliniens, en faisant sentiment exprimé déjà par Usher, de 1650 à 1654, du Christ le centre de l’unité dans l’Église. Les dis­ ont déclaré que l’Épître dite aux Éphésiens n’a pas ciples de Baur ont nuancé diversement cette intention été adressée aux Éphésiens. mais que, comme le prouve son caractère général, elle était une lettre circulaire conciliatrice; la lettre était écrite ou bien pour favo­ destinée à un certain nombre d’Églises asiates, que riser les païens attaqués par les judaïsants (Hilgenfeld l’apôtre ne connaissait pas pour la plupart. C’est et Klôpper), ou bien, au contraire, pour réprimer la pourquoi elle ne contenait aucun détail personnel, licence des païens convertis et l’antinomisme qui les aucune salutation, et elle traitait un sujet général et poussait à rompre avec les judéochrétiens (Pflcidcrer). didactique, be porteur Tychique devait donner de Le but de l’apôtre aurait donc été indirectement polé­ vive voix les explications nécessaires.Cette circulaire mique. devait être transmise de Laodicée à Colosses. Col., iv, 2. D’autres, ne trouvant dans l’Épître aucune 16. Cependant ce dernier point crée une difficulté. intention polémique, même indirecte, n’y découvrent Puisque l’Épître aux Colossiens roule sur le même qu’un but exclusivement didactique, mais en sens thème, puisque Tychique, son porteur, Col., iv, 7, différents. Pour les uns, c’est une lettre pastorale, aurait pu laisser à Colosses copie de la circulaire en de nature très générale, sans portée dogmatique, remettant la lettre spéciale, on ne voit pas pourquoi écrite dans un but surtout pratique, pour réunir les la circulaire aurait dû revenir de Laodicée à cette ville. juifs et les païens dans l’Église unique (Reuss, Holtz­ Pourquoi aussi faire lire aux Laodicéens l’Épître aux mann, von Soden). Pour A. Sabatier, le but de l’Épître Colossiens? On peut, il est vrai, supposer que, comme est tout spéculatif : l’apôtre y tente un essai de méta­ l’Église de Colosses avait eu besoin d’une lettre spé­ physique chrétienne, dans lequel il expose et déroule ciale en raison des erreurs qui avaient cours chez elle le plan éternel de la rédemption, embrassant non seu­ et contre lesquelles elle devait être prémunie, celle lement la série des âges, mais i’univcrs entier. L’apôtrc de Laodicée, éloignée de Colosses de quelques lieues Paul, 3’ édit., Paris, 1896, p. 247. Pour F. Godet, le seulement, courait le risque de subir la première le but de l’Épître est surtout moral : l’apôtre veut contrecoup des fausses doctrines répandues dans la engager les Églises d’Asie, en majeure partie paganocommunauté voisine, et avait profit à lire, même après chrétiennes, à élever leur conduite morale à la haute la circulaire, la lettre spéciale aux Colossiens. L’hypo- ; sainteté que réclame leur dignité de membres du corps thèse d’une lettre circulaire ne résout donc pas toutes mystique du Christ. les difficultés. Elle est toutefois suffisamment fondée 3. Plus probablement, le but de l’apôtre était pré­ pour se concilier non seulement avec l’origine pauli- ventif et prophylactique. Bien que l’Épître soit un nicnne de l’Épître, mais même avec la tradition una- : exposé positif de doctrine, on sent que saint Paul veut nime de l’Église à v reconnaître une lettre aux Éphé­ barrer le chemin à des idées particulières, contraires siens. L’Église d’Éphèse rentrait dans le cercle des à l’Évangile. S’il recommande l’unité dans la foi et communautés chrétiennes auxquelles elle était des­ la connaissance du Fils de Dieu, pour que ses lecteurs tinée. Une copie, au moins, en aurait été laissée à ne soient plus des enfants, ne flottent pas à tout vent Éphèse par Tychique, et cette copie aurait servi à de doctrine par la tromperie et la ruse des hommes, former le recueil complet des Épîtres de saint Paul. iv, 13, 14, il a en vue un danger qui les menace et La lettre, quoique circulaire et encyclique, aurait par qu’il veut éloigner. Il se propose de prévenir certaines suite passé comme adressée aux seuls Éphésiens, et erreurs et de réagir contre elles, en exposant le plan di­ cette persuasion lui aurait fait donner le titre, qu'elle vin de la révélation. Il ne les combat pas directement, a toujours porté dans la tradition ecclésiastique, il cherche à les détruire par l’énoncé des vérités d’Épître aux Éphésiens. chrétiennes, qui leur sont opposées. Ces erreurs sont III. Occasion et but. — L’Épître ne nous fournit analogues, sinon même identiques, à celles qu’il vise aucun renseignement direct sur les circonstances dans expressément dans la lettre aux Colossiens : spécula­ lesquelles elle a été écrite, et la tradition ecclésiastique tions sur les anges et pratiques ascétiques pour par­ n’a pas suppléé à ce silence. On est donc réduit à de venir à une sainteté supérieure. Voir t. m, col. 380-381. simples conjectures, fondées tout au plus sur le carac­ Ces fausses doctrines, qui atteindront leur plein déve­ tère, d'ailleurs général, du contenu de la lettre, et loppement et leur systématisation dans le gnosti­ aussi sur les rapports avec l’Épître aux Colossiens. cisme du nfl siècle, pouvaient se répandre de Colosses 1°Occasion. — Prisonnier à Rome, saint Paul avait dans les Églises voisines. L’apôtre prémunit celles-ci appris d’Épaphras, si rempli de sollicitude pour les contre elles par une circulaire de principes, tandis que Églises de Colosses, de Laodicée et d’Hiérapolis, l’Épître aux Colossiens était directement polémique. Col., iv, 12,13, quelle était, au point de vue religieux IV. Lieu et date. — 1° Contemporaine des lettres et moral, la situation de la communauté de Colosses aux Colossiens et à Philémon. l’Épître aux Éphésiens en particulier, et probablement aussi des autres coma été écrite, comme elles,par l’apôtre prisonnier pour munautéschrétiennes de l’Asie proconsulaire. Il écrivit Jésus-Christ et enchaîné. Eph.. ni, 1; iv, 1; vi, 20; donc une lettre spéciale aux Colossiens, sur le compte Col., iv, 3, 10, 18; Philem., 9. 23. Si elle est, comme desquels il était mieux renseigné, voir t. ni, col. 380, on le pense généralement, de la même époque que la avec le billet à Philémon, et en même temps une lettre aux Philippicns, rédigée, elle aussi, par saint seconde lettre, plus générale, pour les Églises voisines Paul dans les fers, Phil., i, 7.13,17, elle a été, comme dont la situation était à peu près semblable. cette dernière, Phil., iv, 22, composée à Rome et. par 2» But. — Le but de l’apôtre répondait vraisem­ suite, durant la première captivité de l’apôtre en cette blablement à la situation religieuse et morale de ces ville, en 61 ou 62. Depuis David Schulz (18291, plu­ Églises, telle qu’il la connaissait par Épaphras. Nous sieurs critiques, surtout protestants, ont prétendu ne la connaissons, nous, que par la lettre elle-même, cependant que les trois Épîtres aux Colossiens, aux et comme elle n’y est pas nettement dessinée, les Éphésiens et à Philémon dateraient de l’emprisonne­ exégètes l'ont déterminée diversement et, par suite» ment de saint Paul à Césarée en 57-59. Act., xxm. 35; ont attribué à saint Paul des buts différents. xxiv, 22, 27. En quittant Césarée pour aller en Italie, 1. Comme le ton de la lettre est irénique, tout but l’apôtre avait pour compagnons. Act., xxvii. 2, Luc,, directement polémique doit être écarté. Comme, nommé Col., iv, 14; Philem., 24, et Aristarque. men­ u’autre part, l’auteur s'adresse tour à tour aux païens tionné Col., IV. 10; Philem., 24. Or, il dit qu’Ariset aux juifs convertis, selon Baur, cet auteur, qui tarque était prisonnier avec lui, Col., iv, 10; ce qui n'était pas saint Pau), écrivait dans le dessein de ré­ n’a pu se produire à Césarée, où l’apôtre, enfermé au 181 ÉPHÉSIENS (ÉPITRE AUX) 182 prétoire d’Agrippa, ne pouvait communiquer avec parallèlement,quoique la distinction des deux ordres ses amis. Act., xxiv, 23. Il paraît donc plus vraisem­ d’intention et d’exécution soit fondée. La forme blable que la captivité, qui sert à dater cette Épitre, littéraire de cette longue proposition conduit à la est celle de Rome. Les souscriptions des manuscrits diviser en trois parties, débutant par un participe grecs én mcent cette conclusion. Cf. H. von Soden, aoriste, 3 b, 5, 9, et décrivant parallèlement les bien­ Die Sehrif’cn des N. T., Berlin. 1932. t. i. p. 3ll0. faits divins. 2° On s’est demandé laquelle des deux Épitrcs aux 1° Les bénédictions spirituelles descendues des Colossiens et aux Éphésicns, qui se ressemblent, non cicux sur les chrétiens, unis au Christ, sont fondées seulement par un certain nombre d’idées et de termes sur le plan divin du salut, conçu de toute éternité. communs, mais plus intimement et plus profondément, Conformément à ce plan, Dieu avait choisi et élu ayant même contenu, même plan, même développe­ les chrétiens pour être saints et sans reproche à ses ment, même méthode, et tendant un peu diversement yeux dans la charité. L’élection divine avait donc au même but, avait été écrite la première. Les avis pour but la sainteté morale, réelle, personnelle et ont été partagés et on a reconnu la priorité, tantôt à positive, que les chrétiens devaient acquérir par la l'une, tantôt à l’autre. De ces deux lettres complé­ charité qui rend saints et sans reproche. Elle n'était mentaires et véritables sœurs jumelles, celle qui a pas, comme on le pense souvent, une conséquence été provoquée par une démarche positive et par un de la prédestination, car le participe προορίσας n’est besoin déterminé, semble avoir précédé l’autre, qui pas subordonné au verbe έξελέζο.το et l’objet de la traite du même sujet, mais qui est due à une préoccu­ prédestination est foncièrement le même que celui pation plus étendue. Il y a entre elles unité d’inspira­ de l’élection. La prédestination pourrait donc être tion, identité de matière développée deux fois. Elles simultanée; c’est, au moins, un acte parallèle à l’élec­ ont été écrites dans les mêmes circonstances, et peut- tion, et un nouveau bienfait de Dieu, qui a désigné être, à quelques jours d’intervalle seulement.Vraisem­ d’avance les chrétiens à être ses fils adoptifs par blablement donc, l’Épître aux Colossiens a été rédigée Jésus-Christ, d’après le bon plaisir de sa volonté, la première en vue des erreurs répandues à Colosses; parce qu’il l’a voulu, en pleine liberté et indépendance, l’Épître circulaire a été composée ensuite à un point plutôt que par bienveillance, et cela, pour la gloire de vue plus général. L’apôtre, visant des situations en les unissant à celui qui les a aimés et en qui ils presque identiques, l’esprit pénétré des mêmes idées, possèdent la rédemption. L'adoption divine les fait les a répétées, sans chercher à varier ses expressions. passer de la condition d’esclaves (du péché, de la Le Père Lemonnyer a reconnu dans cette dernière chair, de la loi) à celle de fils; elle n’est qu’im « un décalque, mais très libre et magistral, de la lettre autre aspect de la vie sainte et irréprochable. Saint aux Colossiens. · Épîtres de sainl Paul, 2e édit., Paul affirme l’élection et la prédestination des chré­ Paris, 1905, t. n, p. 76. tiens, sans marquer les rapports de ces deux actes V. Division et docthine. — Après l’adresse pro­ du plan divin. prement dite, i, 1, 2, cette lettre, comme la plupart 2° Cette prédestination à l’adoption s’est donc des Épîtres de saint Paul, peut se diviser, d’après la réalisée en Jésus, et les chrétiens qui lui sont intime­ nature générale du contenu,en deux parties princi­ ment unis, possèdent réellement la rédemption, non pales, à peu près égales : dans la première, qui est pas seulement la délivrance du péché, mais cette dogmatique, i, 3-m, 21. l’apôtre expose, sous forme délivrance de l’état d’esclave opérée par rançon, par d'action de grâces et de prière, les bienfaits spirituels rachat, au moyen d’un prix payé (λύτρον), au prix que Dieu a accordés aux hommes et surtout aux du sang du Christ versé sur la croix. Ε’άπολύτρωσις gentils par Jésus-Christ, et il développe le plan divin désigne, dans une inscription de Cos, de l’an 53 après du salut de l’humanité par Jésus; dans la seconde, Jésus-Christ environ, la libération sacrée obtenue qui est morale, tv, 1-vi, 20, il indique les devoirs qui après que les prêtres ont accompli le sacrifice néces­ incombent aux chrétiens, s’ils veulent mener une vie saire pour l’avoir et le λύτρον est le prix payé pour digne des grands bienfaits qu’ils ont reçus de Dieu. l’affranchissement des esclaves, parfois peut-être par L’épilogue final, vi. 21-21, contient la recommanda­ l’offrande d’un sacri lice aux dieux. A. Deissmann, tion de Tychique et la salutation générale de l’apôtre. Licht vom Osten, Tubingue, 1908, p. 179. Appliqué i. dogmatique. — La première partie ne présente par analogie à l’œuvre rédemptrice du Christ, le mot pas un plan bien régulier et n’a pas de divisions logi­ άπολύτρωσις doit-il être pris à la lettre, dans le sens ques bien tranchées. Toutefois, d’après la forme du de rançon payée, ou comme métaphore seulement, discours, on peut distinguer trois sections, dont la qu’il ne faut pas presser et qui signifierait que, par première est une action de grâces, la deuxième une amour pour nous, Jésus, en versant son sang, a rempli action de grâces et une prière et la troisième une une condition onéreuse pour obtenir notre délivrance? prière seulement. Stevens, The Theology of the New Testament, Édim1™ section. Actionde grâces pour les bienfaits généraux bourg, 1901, p. 412;J. Rivière, Le dogme de la ré­ de Dieu envers les chrétiens, i, 3-14. — Les commenta­ demption, Paris, 1905, p. 51 : F. Prat, La théologie de teurs distribuent ordinairement les bienfaits divins dé­ saint Paul, Paris, 1908,1.1,p. 283, adoptent la seconde crits par Paul suivant l’ordre chronologique, en remon­ explication.Le Père Lemonnyer maintient avec raison tant à l’élection et à la prédestination, et distinguent, la signification rigoureuse de rachat et de paiement, dans cette section, l’ordre de l’intention de l’économie d’une rançon payée par la mort expiatoire du Sau­ du salut de toute éternité, 4-6, et celui de l’exécution veur. Les Épîtres de saint Paul, t. n, p. 84. La condition dans le temps, 7-14, ou trois bienfaits distincts,l’élec­ onéreuse remplie pour obtenir notre délivrance est tion et la prédestination par le Père, 4-6, la rédemp- la satisfaction donnée par le Christ à la colère divine îion par le Fils. 7-12, la sanctification et la glorifica­ qui nous avait livrés en châtiment de nos péchés à tion par le Saint-Esprit. 13, 14. Un même refrain : la domination mortifère des puissances adverses. Col., • pour la gloire de Dieu », terminerait l’exposé de n, 14,15. E.Tobac. Le pro blême de la justification dans chacun de ces bienfaits. Mais cette phrase répétée saint Paul, Louvain, 1908, p. 143. La rémission, n’est pas un refrain, pas plus que cette autre ; « selon αφεσις, des péchés est la remise complète d’une dette. le bon plaisir de sa volonté », 5, 9, 11; ces phrases Cf. A. Deissmann, Bibclsludien, Marbourg, 1895,p. 94ont plutôt de simples répétitions de pensées chères 97. Notre rédemption et le pardon de nos fautes à saint Paul. D’autre part, dans la section entière, la procèdent de l’immense amour de Dieu, qui a accepté prédestination et la collation de la grâce sont exposées la rançon payée par son Fils et qui a répandu sur nous 183 ÉPHÉSIENS (ÉPITRE AUX) sa grâce, au delà de ce qui était nécessaire, dans une mesure surabondante, i, 3 b-8a. 3·· Dieu nous a donné, avec sagesse et intelligence, la révélation du secret de sa volonté, du dessein éternel selon lequel, dans son bon plaisir, il avait pro­ jeté en lui-même de réaliser, lors de la plénitude des temps, le groupement, la réunion, sous un seul chef ou au moins en un seul centre d’unité, de toutes choses, de toutes les créatures raisonnables, célestes et terrestres, dans le Christ, sous sa sujétion et sa domination. Or, en ce Christ, centre de tout, païens et j uifs convertis ont obtenu, en outre de la rédemption, une part d’héritage, le salut, y ayant été prédestinés, conformément au dessein du créateur de toutes choses et selon le plan de sa volonté, à l'honneur de sa gloire, pour que les judéochrétiens, qui avaient jadis espéré dans le Christ, contribuent à faire proclamer et exalter sa gloire. En lui encore, les païens convertis, ayant entendu de la bouche des prédicateurs la parole de vérité de l’Évangile du salut et y ayant ajouté foi, ont été marqués du sceau de l’Esprit-Saint de la pro­ messe. Ce sceau ne désigne ni le baptême, ni la confir­ mation, mais l’infusion du Saint-Esprit, promis par Dieu, dans l’âme du chrétien, qui en est marquée comme d’un sceau, et cet Esprit donné est, pour cette âme, les arrhes de l’héritage divin, non pas le gage, pi­ gnus, comme traduit la Vulgate, mais une part de l’héritage, une avance sur le salut éternel assuré, sur la rédemption pleine et entière, sur la libération défi­ nitive, réservée au peuple dont Dieu a faitsa propriété, et cela encore à la louange de la gloire divine, 8 6-14. Cf. H. Coppieters, La doxologie de la lettre aux Éphésiens, dans la Revue biblique du l01, janvier 1909, p. 74-88. 2e section. Action de grâces à Dieu pour la foi et la charité des chrétiens, et prière pour que Dieu leur fasse comprendre la grandeur de leur vocation et de la gloire qui les attend, i, 15-n, 22. — 1° Ayant donc appris la foi et la charité de ses lecteurs, l’apôtre ne cesse d’en rendre grâces à Dieu, quand il se souvient d’eux dans ses prières, demandant que le Seigneur leur donne, non pas l’Esprit de sagesse et de révélation, qui se montrerait actif dans le maintien et le développement de la foi, E. Tobac, op. cit., p. 230, mais plutôt un esprit de sagesse et de révélation, pour reconnaître la vérité et pénétrer le mystère de la foi, en connaissant Dieu d’une science plus parfaite, demandant aussi que le Seigneur illumine leur intelligence, afin qu’ils sachent quelle espérance est attachée à leur vocation, et quelle est la suréminente grandeur de sa puissance à l'égard des croyants, i, 15-19 a. Cette puissance s'est déployée avec l’énergie de toute la vigueur de sa force, d’abord, dans la résurrection du Christ, son association au gouvernement du monde, sa domina­ tion sur toutes les puissances célestes et sur toutes les créatures, mises à ses pieds, et la donation que Dieu a faite de lui à l’Église, comme chef souverain et su­ prême. Ici, l’Église est entendue au sens collectif et désigne l’ensemble des Églises, constituant un tout. Or, elle est le corps du Christ, son chef. De même que, dans l'homme, la tête domine et gouverne tout le corps, ainsi le Christ ressuscité et glorifié au ciel domine et gouverne l’Église entière, qui est son corps, en tous ses membres, en leur communiquant l’influx vital. De plus, l’Église, corps du Christ, est son complément comme le corps complète la tête. Le Christ a beau remplir tout de sa plénitude, il a besoin d’un complément pour exercer son action rédemptrice et l’Église le complète et achève son action, en étant l’organisme par lequel la grâce du chef se rénand dans les membres de ce corps mys­ tique, r, 19 6-23. Voir t. iv, col. 2150-2151. La puis­ sance divine a déployé ensuite l’énergie de sa force 18-4 dans les chrétiens eux-mêmes. Ils étaient morts spiri­ tuellement par leurs chutes et leurs errements, quand autrefois ils marchaient en menant le train de vie du monde corrompu, en subissant l’influence du prince des puissances de l’air, de cet esprit qui continue à agir sur ceux qui ne croient pas à l’Evangile, et en accom­ plissant les volontés de la chair. Ils étaient alors, par nature, par constitution propre, par leur condition naturelle, plutôt que par naissance, enfants de colère, objets de la colère divine, comme les païens non con­ vertis. Mais Dieu, qui est riche en miséricorde et rempli de compassion pour les misérables, par la grande charité dont il les a aimés, alors qu’ils étaient morts, les a vivifiés tous ensemble avec le Christ, en leur rendant la vie perdue par le péché, car c’est par grâce qu’ils ont été sauvés; il les a ressuscités et les a fait asseoir auprès de lui dans les cieux en la personne même de Jésus-Christ, dont la résurrection et le triomphe son t les garan ts assurés delà résurrection et de la gloire céleste des chrétiens; En agissant ainsi, son but était de montrer dans les temps futurs la richesse surabondante de sa grâce par son indulgente bonté nianifestée en Jésus-Christ. En effet, c'est par la grâce de Dieu que les pécheurs sont sauvés par le moyen de la foi. Leur salut ne vient pas d’eux, ni de leurs œuvres, pour que personne n’en conçoive de l'orgueil; c’est le don de Dieu. Le chrétien sauvé est l’ouvrage de Dieu, une nouvelle créature, Gai., vi, 15 ; II Cor., v, 17; il l’est en Jésus-Christ, par son union avec lui, ct cet être nouveau est capable d’accomplir les bonnes œuvres, pour lesquelles Dieu avait mis d’avance en lui les dispositions nécessaires à leur accomplissement, Π, 1-10. Les païens convertis doivent donc se souvenir tou­ jours de ce qu'ils étaient avant leur conversion : sépa­ rés du Christ, étrangers aux privilèges religieux de la nation Israélite et aux promesses de l’alliance, sans espérance du ciel et sans Dieu sur terre. Mais mainte­ nant qu’ils sont unis au Christ Jésus, eux qui naguère étaient loin du royaume de Dieu en sont rapprochés par le sang du Christ. Le Christ lui-même est la paix, parce qu’il a fait des juifs et des païens un seul peuple, ayant renversé la loi mosaïque, cette clôture qui for­ mait un mur de séparation entre eux, ayant détruit la cause de leur inimitié; il l’a fait en abrogeant par sa mort la loi qui contient des commandements formulés en préceptes, afin de créer des deux, juifs et païens, en les unissant en lui, un homme nouveau, ayant un esprit nouveau pour marcher en nouveauté de vie, par le renouvellement produit en eux, cf. Trench, Syno­ nymes du Nouveau Testament, trad, franç., Bruxelles, 1869, p. 248-249, ct afin de les réconcilier tous deux par la croix, de manière à former un seul corps qui est l’Église, pour Dieu. Il a détruit par sa croix, et pour toujours, l’inimitié des juifs et des païens, et, lorsqu’il est venu parmi les hommes, il a prêché, comme une bonnenouvelle, la paix aux uns et aux autres. Cet enseignement était fondé sur ce que tous possèdent par lui le droit d’aller à Dieu le Père librement, faci­ lement et en toute assurance comme des fils vont à leur père, dans un seul et même esprit. Les païens convertis ne sont donc plus des étrangers, habi­ tant loin du royaume de Dieu, ou domiciliés dans ce royaume, sans y avoir droit de cité: ils sont des concitoyens des saints ou des chrétiens, et des membres de la famille de Dieu, édifiés qu’ils ont été sur le fondement que forment les apôtres et les prophètes du Nouveau Testament, Jésus-Christ en personne étant pierre d’angle de l’édifice entier. Ils ne sont pas seulement des enfants dans la maison de Dieu: lors de leur conversion, ils sont entrés dans la bâtisse de cette maison comme pierres, placées sur d’autres pierres, reposant elles-mêmes sur les apôtres et les 185 ÉPHÉSIENS (ÉPÎTRE AUX) prophètes, fondement unique, pour ainsi dire, d’un seul bloc, de l'édifice, Jésus étant lui-même, non pas clef de voûte, mais pierre faisant angle pour unir et consolider les deux murs qui en partent. Voir F. Prat, La théologie de saint Paul, t. i, p. 428-429. En outre, tout édifice (au sens partitif, sans article), c’est-à-dire chaque construction particulière, toute communauté chrétienne, chaque Église, bien agencé, bien joint et bien lié, où chaque pièce est à sa place et bien ajustée aux autres, grandit et se développe en temple saint en union avec le Seigneur, s’élève en sanctuaire consa­ cré. Les païens convertis sont entrés, eux aussi, comme matériaux, unis à d’autres ou ensemble, pour former, dans leurs propres communautés, une demeure où Dieu habite et ils la forment par le Saint-Esprit qui les anime, n, 11-22. 3° section. Prière pour que les chrétiens persérèrent dam leur sainte vocation, ni, 1-21. — Après une longue parenthèse, dans laquelle il expose qu’il a reçu par une révélation spéciale, connaissance du mystère du salut, 2-6, et mission d’annoncer l’Évangile aux gentils, 7-13, l’apôtre reprend sa prière interrompue et il prie le Père universel, dont la paternité est abso­ lue, de. donner à ses lecteurs d’être puissamment affer­ mis ou fortifiés par son Saint-Esprit, relativement à ce qui constitue l’homme intérieur, dans leurs pensées et leurs sentiments chrétiens, de sorte que le Christ habite d’une façon permanente par la foi dans leurs cœurs. Il demande encore qu’étant enracinés et fondés dans la charité, ayant pris racine et fondement dans l’amour, ils aient la force et soient capables de com­ prendre, d’accord ou unis avec tous les saints, quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, c’est-à-dire l’ampleur, l'immensité de cet amour de Dieu ou du Christ, dans lequel ils sont enracinés et fondés, et de connaître l'amour du Christ pour eux, amour qui dépasse toute connaissance. La fin dernière de ce don divin demandé par saint Paul, c’est que les chrétiens soient remplis de la plénitude des grâces et des dons spirituels, qui provenaient de Dieu, 14-19. Voir F. Prat, op. cil., p. 412. A celui qui peut faire beaucoup plus que ce que nous sommes capables de lui demander et même de concevoir, soit la gloire qui lui est due dans l’Église et en Jésus-Christ pour tous les âges jusqu’au dernier siècle des siècles, 20, 21. il. morale. — Les devoirs, qui incombent aux chrétiens s’ils veulent mener une vie digne des bien­ faits qu’ils ont reçus de Dieu, sont communs à tous ou spéciaux aux différentes conditions de la société domestique. 7rc section. Devoirs communs à tous les fidèles, iv, l-v,20. — 1° L’unité dans la foi et la charité, iv, 1-16.— C’est la conséquence de l’unité établie dans l’Église par la réconciliation des juifs et des païens. 1] faut humilité, douceur, patience,pour s’efforcer de garder l’unité de l’esprit par le lien Me la paix. Les chrétiens forment tous un seul corps, l’Église, ils ont un seul Esprit, qui habite en eux et les fait membres vivants du corps de l’Église, la même béatitude à espérer. Pour eux, il y a un seul Seigneur Jésus, chef de l’Église, une seule foi, les mêmes vérités à croire, un seul baptême, comme rite d’initiation et bain pour laver les péchés, un seul Dieu, Père de tous, agissant et demeurant en tous, 1-6. Voir F. Prat, op. cil., t. i, p. 426-428. Tou­ tefois. cette unité n’exige pas l’égalité parfaite des ΙΙνευματί σου τώ Άγίω. Le diacre : ’Αμήν, αμήν, αμήν. Le prêtre continue: όίστε γενέσΙΙαι τοίς μεταλαμ6άνουσιν εις νήψιν ψυχής, εις άφεσιν αμαρτιών, εις κοινω­ νίαν τοΰ 'Αγίου σου Ιΐνεύματος, εις βασιλείας ου­ ρανών πλήροιμα, εις παρ­ ρησίαν τήν πρός σέ, μή εις 196 est dans ce calice, le pré­ cieux sang de ton Christ. Le diacre:Amen. Le prêtre:1e transformant par ton Esprit-Saint.Lediacre: Amen, amen, amen. Le prêtre : De manière qu’ils soient pour les com­ muniants purification de l'âme, rémission despéchés, accomplissement du royau­ me de Dieu, gage de con­ fiance devant toi, et non pas un jugement ou une condamnation. Brightman, op. cil., p. 386-387. Notons, ici encore, une observation utile au sujet du participe aoriste μεταοαλών. Certains auteurs, par exemple, Arcudius, Allatius, de Lugo, Vasquez, Maffei, etc., se sont basés sur cet aoriste pour nier tout simplement la difficulté de l’épiclése et adopter une traduction du texte grec, d’après laquelle le sens de cette prière serait celui-ci : « Fais que ce pain, corps précieux de ton Christ, et ce qui est dans ce ca­ lice, sang précieux de ton Christ, que lu as changés par ton Saint-Esprit, deviennent pour les commu­ niants purification de l’âme..., etc. » La construction grammaticale de la phrase grecque, non moins que la comparaison de la formule ci-dessus avec la précé­ dente et avec celles des autres liturgies orientales, interdisent absolument une pareille traduction. Quant au participe aoriste, on sait que les Grecs l’emploient fréquemment avec un sens présent; ici, ce sens est d’autant plus fondé, que le participe μεταβαλών est évidemment en concordance avec l’impératif aoriste ποίησον ; or, on sait que l’impératif aoriste n’a jamais le sens du passé. Cucuel et Riemann, Régies fon­ damentales de la syntaxe grecque, p. 124, 125. Aussi Renaudot a-t-il pu écrire à bon droit : Quod nonnulli μεταβαλών ad prœteriti significationem referunt, ina­ niter prorsus et absque probabili auctoritate; nullius ad copticas lilurgias momenti est, ut neque ad syras, jacobiticas aut melchiticas. Liturgiarum orientalium collectio, Paris, 1716; 2· édit., Francfort, 1847, t. I, p. 231. Cf. Hoppe, Die Epiklesis der griechischen und orientalischen Liturgien und der rcemische Consekrationskanon, SchafThouse, 1864, p. 213-214. Qu’on ne dise pas, d’ailleurs, que cette incise : « les changeant par ton Saint-Esprit · est une addition récente attri­ buable à l’opinion théologique qui prévaut au jourd’hui dans l’Église orientale, car le contraire est démontré par l’existence de cette même incise dans la liturgie arménienne et dans celle de Nestorius, l’une et l’autre directement apparentées dès leur ori­ gine à la liturgie byzantine. Ces deux liturgies ont même l’avantage de confirmer la signification de l’ao­ riste grec μεταβαλο’>ν en le traduisant par le participe présent -.permutans Spiritu tuo Sancio (liturgie armé­ nienne), transmutante ea te et ea sanctificante per ope­ rationem Spiritus Sancti (1 i turgie de Nestorius).Hoppe, op. cil., p. 57. 66-67. avec références aux recueils de Renaudot et Daniel. Cf. Brightman, op. cil., p. 439. L’exemple des deux liturgies byzantines de saint Basile et de saint Jean Chrysostome met suffisam­ ment en évidence la difficulté suggérée par de telles formules au sujet des paroles qui opèrent la consé­ cration. en d’autres termes, au sujet de la forme de l’eucharistie. A considérer le teneur de l’épiclése et sa place dans le canon de la messe, il semblerait, à pre­ mière vue, que ]a transsubstantiation n’a pas été ac­ complie par les paroles : « Ceci est mon corps; ceci est 197 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE Je calice de mon sang, » déjà prononcées, mais qu'elle doit l’être seulement au moment où se dit cette oraison ou invocation. Telle est, en effet, la croyance actuelle de l’Église orientale orthodoxe, qui a mis cet article au nombre des différences dogmatiques entre elle et l’Église romaine. Que tel ne soit pas, au contraire, l’enseignement de la tradition patristique et de l’an­ cienne Église, nous aurons à le montrer dans l’examen que nous en ferons, en indiquant môme le point précis à partir duquel s’est produite dans l’Église orientale la déviai ion dont sa doctrine présente est la consé­ quence. Une fois cette démonstration établie, il nous restera à concilier la tradition catholique touchant la consécration avec le fait liturgique de l’épiclèse. Mais avant d’aborder l’étude de la tradition et la solu­ tion de la difficulté que semble lui opposer la liturgie, il est nécessaire d’exposer tout d’abord avec quelque détail les données théologiques qui doivent servir de base à la discussion, puis les notions de liturgie comparée, de nature à mettre pleinement en relief le problème épiclétique; d’essayer, enfin, de répondre à une question préalable, savoir par quelle formule le Sauveur a consacré au cénacle. II. Données théoi.ogiques. — 1° Thèse catho­ lique sur la forme de l’eucharistie : décisions et déclara­ tions de ΓÉglise. — La thèse catholique est celle-ci : La forme de l’eucharistie est constituée par les paroles de Jésus-Christ à la dernière cène : Ceci est mon corps, ceci est le calice de mon sang..., paroles que le prêtre répète à l’autel au nom et en la personne de NotreSeigneur. Une fois ces paroles prononcées, la trans­ substantiation est parfaitement accomplie. Bien que cette doctrine n’ait pas été solennelle­ ment définie par l’Église, on peut la considérer comme définie par le magistère ordinaire, ou tout au moins comme une vérité certaine et proche de la foi. « La doctrine qui fait des paroles de l’institution la forme de l’eucharistie est tenue par l’enseignement commun pour fidei proxima. » Mgr Batiffol, dans le Bulletin de littérature ecclésiastique, 1899, t. i, p. 78, en note. Le pape Eugène IV s’exprime ainsi dans le décret pro Armcnis : Forma huius sacramenti sunt verba Salva­ toris, quibus hoc conficit sacramentum. Nam ipsorum verborum virtute substantia panis in corpus Christi et substantia vini in sanguinem convertuntur. DenzingerBannwart, Enchiridion, n. 698 (593). De sérieuses raisons portent à croire que les motifs allégués quel­ quefois par les théologiens pour diminuer l’autorité du décret aux Arméniens en matière de doctrine sacramentaire, n’ont pas lieu de s'appliquer en ce qui conterne l’eucharistie. Nous savons, du reste, par l’his­ toire du concile de Florence, que cet enseignement touchant la forme du sacrement eucharistique était unanimement proclamé à cette époque, et depuis long­ temps. Peu s’en fallut qu’on n’en fit une définition de foi. Hcfele. Histoire des conciles, trad. Dclarc, t. xr. p. 451 sq. Si on ne le fit pas, ce n’est point, ainsi que l’ont à tort affirmé Renaudot et quelques autres après lui, parce que le concile estimait que cette question ne regardait pas la foi; ce fut uniquement our ne pas infliger aux Orientaux — et cela sur leur proore demande — le déshonneur de laisser croire qu’ils eussent jamais eu un autre sentiment. Le con~;le. d'ailleurs, ne prêtait point aux Grecs cet autre sentiment; mais il voulait insérer dans le décret d'union la croyance catholique, afin d’éviter les oc­ casions d’erreur que pouvait provoquer dans les es­ prits peu éclairés Informulé d'épiclèse. ne occasionem rrandi ex invocationis verbis rudes acciperent. Orsi, {H'sertatio theologica de liturgica Spiritus invocatione, Milan. 1731. p. 158. C’est ce qu’affirmait, dans la séance du 16 juin 1439, Eugène IV lui-même : « Ce qu’on vient de dire ne signifie aucunement qu’on 198 vous accuse, vous Grecs, d’attribuer la vertu consécratoirc à d’autres paroles qu’à celles du Christ; mais il fallait introduire cette remarque dans la chartula à cause des ignorants et pour éviter tout malentendu. » Nec propter hoc ponitur in ilia cedula, ut credamus id vos non credere, sed propter rusticos. Mansi, Concit., t. xxxi, coi. 1014. Isidore de Kiev combattit l’idée de cette insertion en affirmant que tous les Grecs, même les simples fidèles, croyaient à l’efficacité consécratoire des paroles du Sauveur : Credimus dominicam vocem esse effectricem divinorum munerum... Eudes ita clare tenuerunt, et ita tenebunt, unde non est necessarium hoc poni in diffinitione. Hardouin, Acta concit., t. ix, coi. 977. Il est vrai que le métropolite de Kiev attribuait à cette affirmation un sens assez voisin de la théorie grecque actuelle, en considérant les paroles de l’institution comme une semence que l’épiclèse vient féconder; et le cardinal Jean de Torquemada avait raison de réfuter ce point de vue. Mais après d’assez longues discussions au cours de plusieurs conférences, ies Grecs firent des décla­ rations plus précises, telles que celle-ci, du 26 juin : « Afin que vous soyez parfaitement rassurés sur notre foi, consultez saint Chrysostome, qui s’exprime très clairement là-dessus (sur la vertu consécratoire des paroles du Christ). Nous sommes prêts, du reste, à reconnaître que la consécration s’opère exclusive­ ment par les paroles du Christ. » Hardouin, col. 978. Là-dessus, on renonça à insérer dans le décret d’union le point relatif à la consécration et l'on se contenta de la déclaration orale solennelle, par laquelle, dans la séance générale du 5 juillet, Bessarion, métropolite de Nicée, attesta en son propre nom et au nom de tous ses compatriotes (suo ac aliorum Patrum Eccle­ siam Orientalem repræsentantium nomine) qu’ils se ralliaient à la doctrine des Pères de l’Église et spécia­ lement de leur grand docteur saint Jean Chrysos­ tome, et reconnaissaient aux paroles de Jésus-Christ « toute la vertu de la consécration. « Cette attesta­ tion est trop importante, dans les circonstances où elle fut faite, pour n’êtrc point citée ici : Quoniam in præcedenti bus congregationibus nostris inter alias diffe­ rentias nostras ortum est dubium de consecratione sa­ cratissimi sacramenti eucharistite, et aliqui suspicati sunt nos et Ecclesiam nostram non credere illud pre­ tiosissimum sacramentum per verba Salvatoris D.N.J.C. confici; propter hanc causam adsumus coram Vestra Beatitudine omnibusque aliis hic astantibus, qui pro parte sancire Bornante Ecclesiae sunt, ad certificandum Vestram Beatitudinem et alios Patres ct dominos hic praesentes de hac dubitatione, et dicimus breviter : nos usos fuisse Scripturis et sententiis Patrum et rationibus, spretis humanis inventis; qua quidem de re. Pater bea­ tissime, cum in omnibus aliis auctoritatibus Patrum sanctorum usi sumus, etiam his praesenti dubitatione utimur. Et quoniam ab omnibus sanctis doctoribus Ecclesiae, praesertim ab illo beatissimo .Joanne Chrysostomo. qui nobis notissimus est, audivimus verba domi­ nica esse illa quie mutant et transsubstantiant panem et vinum in corpus verum Christi et sanguinem; et quod illa verba divina Salvatoris omnem virtutem Iranssubstantialionis habent, nos ipsum sanctissimum doctorem et illius sententiam sequimur de necessitate. Mansi, op. cit.. coi. 1045. C’est pour avoir confondu cette déclaration solen­ nelle. faite en séance plénière la veille de la clôture du concile, avec des attestations semblables données antérieurement, dans des séances de commission, par un groupe de prélats orientaux, que Renaudot se borne, non sans une pointe de dédain, à voir dans les paroles de Bessarion la pensée de cinq nu six évêques grecs seulement. L’histoire authentique des débats conciliaires leur assure une importance beau­ 199 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE coup plus considérable, et fournit en même temps la raison pour laquelle la croyance catholique touchant la formule de la consécration ne fut pas insérée dans le décret d’union avec les autres points de doctrine. On ne peut donc pas, pensons-nous, dans la question qui nous occupe, jeter par-dessus bord l’autorité du concile de Florence et de la lettre aux Arméniens, aussi facilement que l’ont fait Catherin, Christophe de Chefîontaines, Bossuet, Rcnaudot, Touttée.Le Quien, Combefls, Le Brun, Schell, etc. La lettre aux Armé­ niens n’a fait que promulguer sur ce point spécial, quoi qu’il en soit des autres, la croyance professée verbalement à Florence comme condition sine qua non du décret d’union. L’on ne peut donc que s’éton­ ner d’entendre un auteur catholique contemporain s’exprimer en ces termes : Dacche la Chiesa non ha slabililo niente di positivo intorno alla parte dell’ epiclesi, si protrebbe lasciare in Santa pace l’agilala ques­ tione, tanto piu chc. it canone dalla liturgia romana conviene con quello della Chiesa orientale. A. Cremoni, Congressi di Velchrad e Vopera dell' unione delle Chiese, dans la revue Roma c l’Oriente, février 1911, t. i, p. 241. Le concile de Trente, sess. xm, c.3, suppose mani­ festement la même croyance : Semper heee fides in Ecclesia Dei fuit slatim post consecrationem verum D. N. J. C. corpus verumque ejus sanguinem sub panis et vini specie una cum ipsius anima et divinitate existere;sed corpus quidem sub specie panis ct sanguinem sub vini specie EX vi verborum. Denzinger-Bannwart, n. 876 (757). Quelles sont ces paroles en vertu des­ quelles le pain est changé au corps et le vin au sang du Christ? le concile l’insinue au c. Ier de cette même session, en montrant dans les paroles du Sauveur, rapportées par les évangélistes,unepreuve de la pré­ sence réelle. Denzinger, n. 874 (755). Et en dépit des subtiles arguties de Christophe de Chefîontaines, De necessaria correctione theologia: scholasticæ, Paris, 1586, fol. 33, et de Le Brun, Explication de la messe, Liège, 1778, t. v, p. 236-239, nous nous rallions volontiers au témoignage d’Estius, cité par Orsi, op. cil., p. 172, déclarant que si les Pères de Trente n’ont pas défini en termes formels la doctrine catholique, ils l’ont du moins assez clairement indiquée et l'ont supposée manifestement. Cf. Orsi, op. cit., p. 180-184. Le Catéchisme du concile de Trente formule d’une manière explicite cette doctrine : Itaque a sanctis euangelistis Matthæo et Luca ilemque ab Apostolo doce­ mur illam esse formam : uoc est corpus mbum... Quæ quidem consecrationis forma, cum a Christo Domi­ no servata sit, ea perpetuo catholica Ecclesia usa est. Calcchismus cone. Trid., part. Il, c. xx. A ces déclarations il faut ajouter les rubriques très formelles du missel romain, spécialement De defe­ ctibus, v, 1 : Verba autem consecrationis, quæ sunt iorma huius sacramenti, sunt hæc : noc est enim cor­ pus MEUM, et : ntc EST ENIM CALIX SANGUINIS MEI. Cf. ibid., x, 3, où il est dit que si, par quelque acci­ dent, après la consécration, l'hostie disparaissait ou qu’elle se trouvât corrompue, et qu’il fallût en consa­ crer une autre, on devrait recommencer la consécra­ tion à ces paroles : Qui pridie quam pateretur. On doit, en outre, tenir compte de plusieurs ré­ ponses très expresses adressées par les papes à des patriarches orientaux. La réponse de Clément VI (1342-1352) au catholicos des Arméniens, outre qu’elle nous atteste la doctrine professée alors par les Ar­ méniens, affirme que les paroles de la consécration sont celles du Sauveur; et cela, Clément VI le dé­ clare, tout en connaissant bien l’oraison d’épiclèse, sur laquelle il demande précisément une explication conciliabie av. Il faut rapprocher de l’hypothèse de Le Quien et de Combefls l’opinion émise par certains liturgistes mo­ dernes, par exemple, Hoppe, op. ci!., p. 316 sq. ; dom Cabrol, art. Amen du Diet, d’arehéol. chrét. et de lit., t. x, col. 1558; le P. Thurston, dans la /tenue du clergé français, 1908, t. i.iv, p. 536, qui croient à l’unité de la prière sacrificielle et pensent que la consécra­ tion dépend de toute l’action. Rien n’empêche, semble-t-il, un catholique d’accep­ ter cette cinquième hypothèse qui, plus que celle de saint Thomas, tient compte des rites et prières litur­ giques, mais à condition de sauvegarder le principe de l’instantanéité de la transsubstantiation et la no­ tion de forme sacramentelle, c’est-à-dire de consi­ dérer comme le moment précis du mystère celui où sont prononcées les paroles du Sauveur. Ce principe et cette notion sont nettement mis en relief par l’opi­ nion de saint Thomas, mais ils peuvent aussi fort bien subsister avec 1’autre opinion. L’une et l’autre s’ac­ cordent sur le point essentiel, qui est de reconnaître dans les paroles de l’institution l’unique forme de la consécration eucharistique. « Les paroles de l’insti­ tution, écrit très justement Mgr Batiffol, sont pour nous, théologiens, la forme qui consacre : elles sont nécessaires et elles suffisent pour opérer la conversion : donc en bonne logique l’épiclèse n’ajoute rien à leur vertu, et elle ne saurait achever ce qui est déjà par­ fait. A plus forte raison ne peut-on pas dire que la qualité de forme s’étend à autre chose que la forme même, c’est à savoir à toute la prière eucharistique du canon. On ne dira pas davantage que le moment de la consécration se règle sur l’intention du prêtre, parce que la forme opère par elle-même en tant qu’elle est complète, et l’intention du prêtre ne s’exerce que sur la volonté de prononcer la forme, d’accord avec l’Église. » Batiffol, Nouvelles éludes documentaires sur la sainte eucharistie, dans la Revue du clergé français, 1908, t. lv, p. 524-525. Cette doctrine ressort avec évi­ dence de l’enseignement de saint Thomas d’Aquin, dont il ne sera pas inutile de rappeler le passage sui­ vant, qui servira de résumé : I/æc conversio (eucha­ ristica) est instantanea : primo quidem, quia substantia corporis Christi, ad quam terminatur ista conversio, non suscipit magis neque minus; secundo, quia in hac conversione non e*t aliquod subjectum quod successive praeparetur; tertio, quia agitur Dei virtute infinita (cu­ jus est subito operari, avait dit un peu plus haut le saint docteur)... ht ideo dicendum est quod hæc con­ versio, sicut dictum est, perficitur per verba Christi quie a sacerdote proferuntur, ita quod ultimum instans prolationis verborum est primum instans in quo est in sacramento corpus Christi; in toto autem tempore praecedente est ibi substantia panis, cujus temporis non est accipere aliquod instans proxime prtecedens ultimum, quia tempus non componitur ex instantibus consequenter se habentibus... Et ideo est quidem dare primum instans in quo est corpus Christi; non est au­ tem dare ultimum instans in quo sit susblantia panis, sed est dare ultimum tempus. Et idem est in mutationi­ bus naturalibus... Ista conversio, sicut dictum est, fit in ultimo instanti prolationis verborum; tunc enim com­ pletur verborum significatio, quæ est efficax in sacra­ mentorum formis. Et ideo non sequitur quod ista con­ versio sil successiva. Sum. theol., '11°, q. lxxv, a. 7; cf. q. lxxvhi, a. 2; In IV Sent., 1. IV, dist. VIII, q. ii. a. 3. ad 6°™ : in ultimo prolationis instanti fit transsubstantiatio. Rien de plus logique que cette doctrine. Il est clair, en effet, que si les paroles de l’institution, d’après l’intention de l’Église, et aussi d’après l’intention même du Christ telle qu’elle res­ 204 sort du récit des synoptiques et de saint Paul, sont la forme de l’eucharistie, on ne pourra pas dire que l’épiclèse, ou toute autre partie du canon, joue égale­ ment ce rôle. Or, que telle ait toujours été l’intentiort del’Église, l’étude de la tradition nous le montrera. Quant à l’intention du Christ, nous essayerons de la dégager, sinon avec une complète évidence, du moins avec une grande probabilité, des données évangéliques touchant les rites accomplis à la dernière cène. Mais, auparavant, il est nécessaire, maintenant que nous avons exposé les principales données théologiques sur la question, d’aborder directement le problème soulevé par les données liturgiques concernant l’épiclèse et la consécration. III. Données liturgiques : le récit de l’insti­ tution et l’épiclèse dans les diverses liturgies. —On peut affirmer, d’une façon générale, que toutes les liturgies ont le récit de la cène et les paroles du Sauveur avant l’épiclèse. En outre, malgré la diffi­ culté des problèmes concernant les origines litur­ giques et bien que la lumière soit encore loin d’être complète en ces matières fort complexes, nous pou­ vons, avec un groupe assez nombreux de liturgistes (Rcnaudot, Hoppe, Probst, Duchesne, Funk, Cagin, Cabrol, Rauschen, etc.) admettre l’existence de l’épi­ clèse, à la place que nous avons dite, dans toutes les liturgies anciennes d’Orient et d’Occidcnt, au moins à partir de leur période de fixation — la première où nous puissions les constater — c’est-à-dire au ive siècle. Ne pouvant donner ici au développement de ces deux propositions toute l’étendue qu’elles com­ porteraient, nous nous bornerons à signaler les ren­ seignements les plus utiles pour la solution du pro­ blème théologique. Le progrès accompli par les études liturgiques per­ met de se rendre compte aujourd’hui que le canon occidental correspond exactement, pour la structure générale, à l’anaphore de la messe orientale. On re­ trouve des deux côtés les mêmes éléments : une pré­ face ou prière d’actions de grâces (ευχαριστία) sur les oblations; puis, le récit delà cène rattaché à cette pré­ face, interrompue un instant seulement par le San­ ctus, mais qui se poursuit en réalité, jusqu’à la narra­ tion évangélique; les derniers mots de ce récit, en rappelant l’ordre du Maître de renouveler la cène en mémoire de lui, amènent la formule d’anamnèse (άνάμ.νησις.souvenir), énumérant, en relation avec l’eucha­ ristie, les mystères de la passion, de la mort, de la résurrection et de l’ascension du Sauveur, parfois aussi, la nensée du second avènement. C’est alors que vient l’épiclèse, quofonefois introduite par la men­ tion explicite de la Pentecôte. Aioutons. pour être comnlet. que l’anamnèse ou l’épiclèse, d’ailleurs sou­ vent fondues l’une dans l’autre, expriment aussi ordi­ nairement une offrande faite à Dieu du corps et du sang de .Jésus-Christ. Nous n’avons pas à nous arrê­ ter sur chacun de ces éléments. Mais il était néces­ saire de les rappeler pour bien déterminer le cadre où le récit de la cène et l’épiclèse ont leur place marquée à côté des autres pièces liturgiques. 1. liturgies orientales. — 1° Universalité du récit de la cène et de l’épiclèse. — Pour le récit de la cène, la preuve de l’universalité liturgique n’est pas à faire. Il y aura seulement quelques remarques à noter, qui viendront tout à l’heure avec d’autres observa­ tions. Quant à l’épiclèse, il suffit, pour constater sa présence dans toutes les liturgies orientales, de par courir les recueils de Renaudot, Daniel, Hammond, Brightman. Afin de simplifier cette démonstration, en ramenant le très grand nombre de liturgies orien­ tales à quelques types fondamentaux, contentonsnous de signaler le fait d’une épiclèse très expHcite, 205 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE après les paroles de l’institution, dans lesanaphores les plus anciennes : celle des Constitutions apostoliques ct celle de saint Jacques, représentant le type syrien d'Antioche et de Jérusalem; celle de saint Marc, représentant le type alexandrin. Voici ces formules. Elles tiendront lieu de toutes les autres. Les Constitutions apostoliques font ainsi prier le célébrant aussitôt après avoir terminé les paroles dites par le Sauveur à la cène : « Nous souvenant donc de sa passion et de sa mort, ct de son retour aux cieux, ct de son avènement à venir, dans lequel il vien­ dra juger les vivants et les morts et rendre à chacun scion ses œuvres, nous t’offrons à toi, Roi et Dieu, scion son ordre, ce pain et ce calice, te rendant grâces par lui d'avoir daigné accepter que nous nous tenions devant toi et soyons tes prêtres. Et nous te supplions de jeter un regard de bienveillance sur ces dons offerts en ta présence, de les agréer en l'honneur de ton Christ, ct d’envoyer sur ce sacrifice ton Saiiit-Esprit, le témoin des souffrances du Seigneur Jésus, pour qu’il fasse [de] ce pain le corps de ton Christ et [de] ce calice le sang de ton Christ (όπως άποφήντρ τον άρτον τούτον σώμα τού Χριστού σου καί τό ποτήριον τούτο αίμα τού Χριστού σου), afin que les communiants ("να οί μεταλαβόντες) soient affermis pour la piété, obtiennent la rémission de leurs péchés, soient délivrés du diable ct de sa tromperie, soient remplis de l’Esprit-Saint (Πνεύματος άγιου πληρωΟώσι), deviennent dignes de ton Christ,obtiennentla vie étemelle... ■> Brightman, op. cit., p. 20-21. Cf. Kirch, Enchiridion fontium hi­ storice ecct. anliqute, Fribourg, 1910, n. 616. Dans la liturgie de saint Jacques, on lit au même endroit : « Nous souvenant donc, nous aussi, pécheurs, de ses vivifiantes souffrances, de sa croix salutaire, de sa mort et de sa sépulture, de sa résurrection d’entre les morts le troisième jour, de son ascension aux cieux, de son intronisation à ta droite, 0 Dieu Père, et de son second avènement glorieux et redou­ table quand il viendra avec gloire juger vivants et morts, quand il viendra rendre à chacun selon ses œuvres..., nous t’offrons, Seigneur, ce sacrifice redou­ table et non sanglant, te priant... de nous accorder les dons célestes ct éternels..., aie pitié de nous, ô Dieu tout-puissant..., et envoie sur nous et sur ces dons offerts ton Esprit le tout-saint, le seigneur et le vivifiant..., Je consubstantiel et coéterncl, qui a parlé dans la loi et les prophètes ainsi que dans le Nouveau Testament, qui est descendu sous forme de colombe sur Notre-Seigneur Jésus-Christ..., qui est descendu sur tes saints anfitres sous forme de langues de feu dans le cénacle de la sainte et glorieuse Sion au jour de la sainte Pentecôte; ce tien Esprit toutsaint, envoie-le, Seigneur, sur nous et sur ces dons offerts, afin que, étant descendu, nar sa sainte, bonne et glorieuse venue, il sanctifie et fasse [de] ce pain le corns saint du Christ, amen, et [de] ce calice le san ' précieux du Christ, amen : afin qu’ils soient, pour tous ceux qui y participent, rémission des péchés, vio éternelle, sanctification des âmes et des corps... » Brightman, p. 53-54. La liturgie de saint Marc s’exprime dans les termes suivants : « Annonçant, ô Seigneur et Maître toutpuissant, Roi céleste, la mort de ton Fils unique, notre Seigneur. Dieu et Sauveur Jésus-Christ, et con­ fessant sa bienheureuse résurrection d’entre les morts au troisième jour, son ascension aux cieux et son intronisation à ta droite, ô Dieu et Père, et attendant son second, terrible et redoutable avènement, dans lequel il doit juger vivants et morts en toute justice et rendre à chacun selon scs œuvres..., nous t’avons oflert de tes propres dons en ta présence, nous te prions te te supplions, ô bon ami des hommes, envoie de la hauteur de ton sanctuaire, de ton taber­ 2<ü> nacle préparé, de ton indescriptible sein, le Paraclel, l’Esprit de la vérité, le saint, le Seigneur ct le vivi­ fiant, qui a parlé dans la loi, les prophètes et les apôtres, qui est présent partout et remplit toutes choses..., jette un regard sur nous et envoie sur ces pains et sur ces calices ton Esprit-Saint pour qu’il les sanctifie et les consacre comme Dieu tout-puissant et qu’il fasse du pain le corps, amen, du calice le s.mg de la nouvelle alliance de notre Seigneur, Dieu, San veur et Roi universel Jésus-Christ, afin qu’ils soient pour nous tous qui y participons, communicateurs de foi, de purification, de guérison, de sagesse, de sanc­ tification... » L'anaphore de Sérapion de Thinuis, qui représente la liturgie égyptienne du rv° siècle, a aussi son épicièse après le récit de la cène, avec cette particularité qu’au lieu de solliciter l’intervention eucharistique du Saint-Esprit, elle sollicite l’intervention du Verbe. Mais ce détail mis à part, son contenu est identique à celui des autres épiclèsc.s. Qu’on en juge : « Dieu de vérité, vienne ton saint Verbe sur ce pain, pour que le pain devienne corps du Verbe, et sur ce calice, pour que le calice devienne sang de la Vérité. Et fais que tous ceux qui communieront reçoivent le remède de vie, pour la guérison de toute infirmité, pour se for­ tifier en tout progrès et vertu, et non pour leur con­ damnation, Dieu de vérité, ni leur charge ct leur con­ fusion. » Funk, Didascalia ct constitutiones, Paderborn, 1906, t. π, p. 174-176. 2° Objections à cette universalité liturgique. — 1. Les prolepses d’épiclèse. — Notons en outre, à propos des liturgies égyptiennes, que, tout en ayant leur formule normale d’épiclèse après les paroles de Jésus-Christ, elles possèdent de plus, entre le Sanctus et ces paroles, une sorte de prolepse ou d’anticipation de l’épiclèse, plus ou moins explicite, suivant les cas. Il ne sera pas inutile, à raison de l'importance de cette donnée, de mettre sous les yeux du lecteur quelques exemples de cette prolepse. Voici d’abord celle de la liturgie grecque de saint Marc; elle fait immédiatement suite à la courte paraphrase du Pleni sunt cæli ct terra ter­ minant le Sanctus : · Remplissez aussi, ô Dieu, ce sa­ crifice de la bénédiction qui vient de vous, par la des­ cente de votre Saint-l· sprit. » Brightman, op. cit., p. 132. La liturgie copte de saint Cyrille exprime, à la mime place, la irrire prière avec plus d’insistance encore : « Remplissez ce sacrifice, Seigneur, de la bénédiction qui vient de vous, par la descente du Saint-Esprit sur lui. amen; et bénissez de bénédiction, amen; et puri­ fiez de purification, amen, ces vénérables éléments oui sont vôtres, ofierts devant vous, ce pain < t ce ca­ lice. »Γriphtn an, op. cit., p. 176: Rcnaudot. Li.urgiarun> orientalium collectio, 2e édit., Francfort. 1847, t. T, p. 45. Dans les deux anaphores citées, cette for mule précède immédiatement le récit de la cèn< : puis vient l’anamnèse (Vnde et memores} et à sa suite une épiclèse plus complète. l’épiclèse normale,sollicitant, outre la transsubstantiation, la production de la giâce dans les communiants. A ces deux exemples d’; na phorcs à double épiclèse. il faut ajouter une autre aim phore égyptienne, probablement du vr° siècle, pu­ bliée parBaumstark. FineâgyptischeMess-und Touftiturgie vermullich des vt Jahrh., dans Oriens Chri­ stianus, 1901, t. r, p. 1-45. Cf. S. Salaville, la double épiclèse des anaphores égyptiennes, dans les Échos d’Orient, 1910. t. xm. p. 133 sq. Cette particularité des anaphores égyptiennes, déjà remarquée par Rcnaudot et Honpe. ernpêcb· de voirune exception à l’universalitéliturgique de l’épi­ clèse, pour l’Orient, dans le fragment découvert en 1907 à Dôir Bnlyzch, près d’Assiout. Ce fragment grec, écrit sur un papyrus du vu» ou du vin» siècle comprend la fin de la préface, le Sanctus avec la pro-’ 207 EPICLÉSE EUCHARISTIQUE 208 lepse d’épiclèse, le récit de la cène et l’anamnèse ; mais consécration du pain et du vin, et sous forme dépréla suite n’a pas été trouvée. Que cette suite renfermât catoirc : le prêtre s’adresse directement à JésusChrist, lui rappelant les actes accomplis par lui à la l’épiclèse proprement dite, la chose ne me paraît pas douteuse, étant donné l’analogie que présente la nou­ cène, et lui demande de les renouveler, mais sans toutefois prononcer les paroles dites au cénacle. Vu velle anaphore avec les autres liturgies égyptiennes déjà connues. Voir Échos d’Orient, novembre 1909, l’importance théologique d’un pareil usage, nous t. xn, p. 329-335, où j’ai expose les raisons de ce juge­ croyons utile de transcrire ici cette formule, d’après ment, contrairement aux vues de dom P. de Puniet, la traduction latine du P. Chaîne, op. cil., p. 6, 29-31 : qui a public le manuscrit de Deir Balyzeh à l’occa­ Accepisti panem in manus tuas sanctas ut dares apo­ sion du Congrès eucharistique international de West­ stolis luis sanctis. Tu qui tunc cum gratiarum actione benedixisti, benedic nunc hunc panem; tu qui tunc cum minster en 1908. Voir aussi dans le même sens un benedictione fregisti, frange nunc hunc panem. Simi­ article de Mgr Batiffol dans la Revue du clergé fran­ liter calicem vino et aqua miscuisti ut dares apostolis çais, 1er décembre 1909, p. 328-350. La seule diffé­ tuis puris. Tu qui tunc sanclificasti, sanctifica nunc rence que présente le fragment de Deir Balyzeh, c’est que la prolepse de l’épiclèse y est plus explicite que hunc calicem; tu qui tunc priebuisti, præbe nunc hunc dans les autres anaphorcs égyptiennes. Voici ce qu’on calicem; tu qui tunc conjunxisti, conjunge nunc hunc y lit comme paraphrase du Pleni sunt cieli : « Rem- panem cum hoc calice, sint corpus tuum et sanguis plisscz-nous, nous aussi, de la gloire qui vient de vous, tuus. Cette oraison correspond au récit de l’institution et daignez envoyer votre Saint-Esprit sur ces créa­ et elle est suivie, selon le procédé ordinaire, de l’épitures, et faites du pain le corps de notre Seigneur et clèse. Mais cette dernière revêt, elle aussi, coqiine Sauveur Jésus-Christ, du calice le sang de la nouvelle d’ailleurs plusieurs autres du missel éthiopien, une alliance. Car lui-même, Notrc-Seigneur Jésus-Christ, forme assez curieuse. Nous la donnons encore comme la nuit où il fut livré, prit du pain... » P. de Puniet, exemple typique : Reveletur ostium lucis, aperiantur Fragments inédits d’une liturgie égyptienne écrits sur porlæ gloriie, exuatur velamen a facie Patris cl descen­ papyrus, dans The Eucharistic Congress, Londres,1909, dat Agnus Dei, considat super hanc mensam sacerdota­ p. 382. Cf. Revue bénédictine, janvier 1909, t. xxvi, lem ante me servum tuum peccatorem praeparatam et p. 46. mittetur « melos » (ce mot melos doit désigner, d’après 2. Les lacunes de certains manuscrits liturgiques. — une explication que je dois au P. Chaîne, un nom de Ainsi donc, l’universalité liturgique de l’épiclèse, pierre précieuse) gladius igneus terribilis; appareat comme formule venant après le récit de l'institution, super hunc panem et calicem qui franget istam obla­ est certaine pour Γ Orient. Le cardinal Orsi ne fait pas tionem. Chaîne, op. cit., p. 31. Notons encore, dans le même ordre d’anomalies regrettables, que l'anadifficulté de le reconnaître, op. cil., p. 87-88. Il ajoute même, et avec raison : « il faut repousser et tenir phore dite de Notre Seigneur a, dans le récit de la cène, la consécration du pain, suivant la formule 1 pour non avenue la conjecture de certains scolas­ et la consécration du vin comme il suit : Similiter tiques qui, pour se tirer plus facilement d’embarras, ont imaginé qu’une interversion se serait produite postquam vinum in calicem miscuisti, gratias agens be­ dans les liturgies : primitivement, l’épiclèse aurait nedixisti et sanctificasli dedistique eis (apostolis) verum hunc sanguinem tuum qui pro peccatis nostris effusus précédé le récit de la cène; puis, un beau jour, elle se esi. Ibid., p. 29. serait trouvée le suivre. » Ibid. L’universalité de l'épi— elèse en Orient, telle que nous l’avons rapidement in­ Ces exemples font bien voir, au point de vue dog­ diquée, suffit à renverser cette hypothèse entièrement matique, la nécessité d’un magistère s’exerçant sur gratuite. les liturgies, et le danger très grave qu’il y a à livrer à On ne saurait, d’autre part, prendre pour une excep­ la fantaisie des formules d’une telle importance. Mais tion les deux anaphorcs éthiopiennes (sur les qua­ la date récente de. ces altérations, ainsi que leur carac­ torze publiées par le P. Chaîne), qui, d’après des tère local et très restreint, ne leur donne pas un grand manuscrits du xvn” ou du xvm0 siècle, n’ont pas de poids contre l’ensemble des autres documents litur­ formule d’épiclèse, alors que. toutes les autres la con­ giques beaucoup plus anciens et universellement ré­ tiennent très explicitement après le récit de l’ins­ pandus. Nairon et Richard Simon ont voulu attribuer titution. Ce sont les anaphores dites de la sainte Vierge plus d’importance à quelques manuscrits de certaines et de saint Grégoire d’Alexandrie. Chaîne, La consécra­ liturgies syriaques (cinq sur plus d’une cinquantaine deces liturgies : celles qui portent les noms de saint tion et l’épiclèse dans le missel éthiopien, Rome, 1910, Pierre, du pape saint Sixte, de Mathieu Pastor, de p. 14-17, 22-25. Outre que l’âge récent des manus­ crits en question ne peut laisser grande valeur à de Thomas d’Héraclée et de Denys Bar Salibi), manu­ scrits où les paroles de Notrc-Seigneur se trouvent tels documents sur le point qui nous occupe, l’ab­ sence de l’épiclèse dans ces deux anaphores doit être omises. Ils en ont conclu que les jacobites, plaçant attribuée à la trop grande liberté que les Éthio­ l’essentiel de la consécration dans l’épiclèse, n’avaient piens se sont depuis longtemps accoutumés à prendre pas fait difficulté de supprimer ou d’effacer les paroles de l’institution. Mais Simon Assémani, Ribliolheca à l’égard des formules les plus sacrées du canon de orient., t. n, p. 199, a prouvé que, pour quelques rares la messe. Il nous faut signaler, comme preuves de cette manuscrits de ces anaphores qui sont dans ce cas, il excessive et déplorable liberté, les changements im­ en est plusieurs autres qui contiennent ces paroles. portants qu’ils se permettent dans la formule même Du reste, Renaudot et Assémani ont donné de cette omission des explications très satisfaisantes. A cause du récit de la cène et dans les paroles du Sauveur. de la grande ressemblance qui règne ent re toutes les Ces paroles sacramentelles peuvent se ramener, anaphores syriaques, certains manuscrits renvoient d’après les divers manuscrits du Qcddase ou missel éthiopien, aux types suivants, dont quelques-uns pré­ à d’autres pour plusieurs parties communes. II n’est pas impossible que ce soit le cas ici, mais que. pour sentent de notables altérations.. 1. Hic panis est cor­ pus meum; 2. Hoc est corpus meum; 3. Ilic est parti­ une raison ou pour une autre, la référence ait été ceps corporis mei ; I. Ilic calix est sanguis meus; 5. Hic omise, soit en supposant que le prêtre savait par cœur est sanguis meus; 6. Hic calix est particeps sanguinis le passage en question, soit que le copiste se proposât, par exemple, de l’ajouter après coup pour l’écrire, à mei; 7. Hic panis (est) cibus justiliœ verus; 8. Ilic ca­ lix (est) potus vita’ verus. Ajoutons que l'anaphorc dite l’encre rouge. Il existe, au surplus, plusieurs com­ de Jacques de Saroug a une formule unique pour la mentaires de la messe syriaque, de diverses époques. 2ü9 ÉPIGLÈSE EUCHARISTIQUE attestant d’une manière évidente la présence du récit de la cène et des paroles du Sauveur. De ce nombre est notamment le commentaire de Denys Bar Salibi, auteur du xii® siècle, dont le nom est précisément attaché à une des cinq liturgies ici en cause. Voir Hoppe, op. cil., p. 247, n. 526, où l’on trouvera les références à l’ouvrage de Renaudot. La liturgie nestorienne des apôtres Addée et Maris a été souvent considérée, elle aussi, comme manquant des paroles de l’institution, sous le même prétexte que certains manuscrits les omettent. Et plusieurs auteurs en avaient profité pour contester le caractère essentiel de ces paroles et reporter sur l’épiclèsc toute la vertu de la consécration. Mais les homélies litur­ giques de Narsès, écrivain nestoricn du v° siècle, publiées par dom Connolly, The liturgical Homilies o/ Narsai, Cambridge, 1909, qui attestent l’existence d’un texte étroitement apparenté à la liturgie en question, mentionnent formellement ces paroles comme renfermées dans l’anaphore de la messe et confirment ainsi la tradition catholique. Voir du reste Brightman, op. cil., p. 285, qui a très sagement sup­ pléé à cette omission des manuscrits conformément d’ailleurs à l’usage des Chaldéens, intercalant le récit de la cène entre le Post-Sanctus et la grande prière d'intercession. L’épiclèse vient ensuite à sa place nor­ male, quoi qu’en ait dit Renaudot qui, trompé par les omissions des manuscrits, prenait cette anaphore pour un des cas où l’épiclèse se trouverait avant les paroles du Sauveur qu’il avait seulement le tort de ne pas suppléer au bon endroit. Renaudot, op. cil., t. n, p. 599. Même erreur dans Orsi, op. cil., p. 104. 3° Divers éléments liturgiques de solution pour le problème de l’épiclèse. — 11 y aurait encore bien d’autres observations à faire concernant les liturgies orientales aux deux endroits du récit de l’institu­ tion et de l’épiclèse. Pour tout résumer, nous ramène­ rons les données liturgiques orientales aux proposi­ tions suivantes : 1. Le récit de l’institution et l’épiclèse sont deux faits liturgiques universels en Orient. Les liturgies éthiopiennes et la liturgie nestorienne signalées cidessus ne peuvent pas être regardées comme des ex­ ceptions ù cette universalité. 2. L’ordonnance générale de cette partie de l’anaphore est celle-ci préface, Sanctus, Post Sanclus ou paraphrase du Sanclus, récit de l’institution, ana­ mnèse (Undc et memores), épiclèse, grande intercession (Memento des vivants et des morts). Cette dernière prière est la seule pièce de cet ensemble qui occupe parfois une place différente : ainsi, dans la liturgie de saint Marc, elle se trouve entre la préface et le San­ ctus; dans celle des apôtres Addée et Mqris, entre le récit de la cène cl l’anamnèse. 3. Toutes les formules d’épiclèse sollicitent la trans­ substantiation. Les verbes ποιεΐν, βπσφαίνειν, άναδειxvjvas, μεταβάλλει, et leurs équivalents syriaques, coptes, éthiopiens, arméniens, sont synonymes et expriment certainement l’idée de la conversion eu­ charistique. S’il était besoin, pour confirmer cette assertion, d’alléguer d’autres formules, en plus de celles que nous avons citées, on les trouverait en grand nombre dans le recueil de Renaudot ou dans l’ouvrage de Hoppe. Contentons-nous d’en indiquer un nouveau spécimen, l’épiclèse de la li­ turgie svriaque de saint Maroutas, qui accentue la demande de transsubstantiation au point d’aggraver encore la difficulté du problème éniclétique : ...Mille svnrr me et super oblationem istam Spiritum Sanctum..., requiesratque super oblationes istas et eas sanctificet... et panem hunc simplicem transmutet atque, efficiat corpus ipsum... ipsius Verbi Dei el Salvatoris nostri Jesu Christi..., ct vinum mistum, quod est in hoc calice, 210 transmutet el perficiat sanguinem... ipsius Domini, Ver. bi Dei el Salvatoris Jesu Christi. Renaudot, op. cit., t. n, p. 263-264. 4° En prenant les formules d’épiclèse dans leur en­ semble, on peut en décomposer ainsi les éléments : a) prière sollicitant la miséricorde et la bienveillance de Dieu, inspirée par le sentiment de l’indignité et de l’impuissance humaine en face du mystère eucha­ ristique; b) prière pour demander la transsubstan­ tiation; c) prière pour que les communiants parti­ cipent aux effets du sacrement et du sacrifice. L'insistance exagérée sur le premier élément a don­ né lieu, dans plusieurs liturgies, à certaines addi­ tions, dont quelques-unes fort inintelligentes, mais destinées, dans l'esprit de leurs auteurs, à accentuer, contre la doctrine catholique, l’importance de l’épi­ clèse. Tel a été le cas pour les liturgies byzantines. Voici, en effet, sous quelle forme étrange l’épiclèse y apparaît dans un grand nombre d’exemplaires im­ primés : « Nous t’offrons ce sacrifice raisonnable et non sanglant, nous t’invoquons, te prions ct le sup­ plions d’envoyer ton Esprit-Saint sur nous et sur ces | dons offerts. » Le prêtre et le diacre s’inclinent trois fois profondément devant l’autel en disant à chaque fois le tropaire suivant : Seigneur qui à la troisième heure as envoyé ton Saint-Esprit aux apôtres, ne l'en­ lève pas de nous, loi qui es bon, mais renouvelle-le en nous qui te prions. La première fois, ils ajoutent le verset : « Crée en moi un cœur pur, ô Dieu, et renou­ velle au dedans de moi l’esprit de drotiure. » Après la seconde reprise, ils disent : « Ne me rejette pas de devant ta face et n’enlève pas de moi ton SaintEsprit. » Après la troisième, le diacre dit. au prêtre : « Bénissez, Seigneur, le saint pain. » Le prêtre, faisant J alors le signe de la croix sur le pain, dit : « Et fais ce pain le corps précieux de ton Christ. » Le diacre : « Amen. Bénissez, Seigneur, le saint calice. » Le prêtre, faisantlesignedelacroixsurlecalice.dit: «Et ce qui est dans ce calice, le sang précieux de ton Christ. » Le diacre : «Amen. Bénissez, Seigneur, l’un et 1’autrc. » Le prêtre fait le signe de la croix sur les deux en disant: « Les changeant par ton Saint-Esprit. » Le diacre : « Amen, Amen, Amen. » Il dit. ensuite au prêtre : « Seigneur saint, souvenez-vous de moi qui suis un pécheur. · Puis, le prêtre continue à voix basse : «Afin qu’ils soient pour les communiants purifi­ cation de l’ftme..., » ct le reste qui sert de finale à l’épiclèse. Ces rites compliqués sont ceux de la liturgie de saint Jean Chrysostome dans les exemplaires en question. Ils sont identiques dans la liturgie de saint Basile, sauf les différences de formule que présente celle-ci pour l’oraison proprement dited’épiclèse. Voici simplement la manière dont on a adapté ces formules adventices aux deux parties de l’oraison normale : «... Seigneur, ... nous te prions d’envoyer ton EspritSaint sur nous et sur ces dons offerts , pour les bénir, les sanctifier et les consacrer. » Le diacre et le prêtre font alors trois inclinations profondes devant l’au­ tel, disant à chaque fois : « O Dieu, sois-moi propice, à moi qui suis un pécheur. » Puis, ils disent à voix basse le tropaire et les versets comme ci-dessus. Suivent les bénédictions accompagnant les paroles dites sur le pain et sur le calice. Au sujet de ce der­ nier, remarquons que les mêmes exemplaires ont ajouté, par imitation de la liturgie de saint Jean Chrysostome, les mots μεταβαλών αυτά τώ Πνεΰματί σου τω άγίω, les transformant par ton Saint-Esprit, qui n’ont ici aucune raison d’être, puisque ce sens est déjà contenu dans ce qui fait précisément la différence de la formule, basilienne avec la précé­ dente. Le dialogue du prêtre et du diacre terminé, le prêtre achève tout bas l’oraison d’épiclèse : < Quant 211 ÉP1GLÈSE EUCHARISTIQUE à nous, qui participons à un seul pain et au calice, unis-nous... «etc. Par une absence regrettable de critique, les édi­ tions catholiques ont adopté cette forme étrange d’épiclèse qui est certainement, de l’aveu même des orthodoxes, une altération récente. Cf. Ευχολόγιο* το μένα, édition de la Propagande, Rome, 1873, p. 6465, 92-94 (cette édition n’est, du reste, que la repro­ duction à peu prés complète de l’édition vénitienne de 1777); Athanase de Paros, ’Επιτομή είτε συλλογή των θείων τής πίστεως δογμάτων, Leipzig, 1806, ρ. 366367; Πηδάλιου, édition de Zante, 1864, p. 428-429, n. 3;Rompotès, Λειτουργική, Athènes, 1869, p. 248, n. 1 ; Mesoloras, ’Εγχειρίδιου λειτουργικής, Athènes, 1895, p. 170; Archieraticon, édit, officielle du Phanar, Constantinople, 1820.p. 7,18-19; Hieraticon,Constan­ tinople, 1895, p. 75-76). Cf. Manuel de liturgie grecque (cours polycopié, du séminaire Sainte-Anne à Jérusa­ lem), 1902, t. n, p. 69-70, 121. La complication même de ces dialogues entre le diacre et le prêtre, de ces rites et de ccs formules, par rapport à la simplicité des deux oraisons normales telles que nous les avons citées au début de cet article, suffit à trahirici la main d’un interpolateur. Si, comme, il semble bien, ces interpolations doivent être attri­ buées à la controverse entre Orientaux et Occiden­ taux au sujet de la forme de la consécration, elles ne peuvent pas remonter au-delà du xtv° siècle. Voir P. de Meester, Les origines cl les développements du texte grec de la liturgie de saint Jean Clirysoslome, dans le recueil des Chrysostomica, Rome, 1908, fasc. 2, p. 340 sq. Notons, en passant, que les récentes éditions non catholiques de la liturgie, tout en faisant justice de ces interpolations, ont marqué d’une autre manière la croyance orientale. Une rubrique a été insérée à la fin de l'épiclèse, qui oblige les célébrants à faire alors trois inclinations profondes : rite inouï jusque-là et destiné à reconnaître que la consécration vient d’avoir lieu à ce moment-là seulement. Voir l’édition officielle du Phanar, Constantinople, 1895, p. 76. Nous devons, par contre, signaler que dans les liturgies à l’usage de certaines Églises orientales catho­ liques, notamment celles des Maronites, des Armé­ niens, des Chaldéens, l’on a fait subir aux formules d’épiclèse des modifications assez notables, en vue de supprimer la demande de transsubstantiation et, par là même, la difficulté concernant la forme sacra­ mentelle. Ces modifications ont été vivement criti­ quées par Rcnaudot, op. cil., t. n, p. 601 sq., et par Le Brun. op. cil., t. v, p. 268. 5° Ordinairement, l'épiclèse s’adresse au Père et le prie d’envoyer le Saint-Esprit pour opérer le chan­ gement miraculeux, ou encore d’envoyer le SaintEsprit et d’opérer par lui le changement (liturgie arménienne). Dansl’anaphore de Sérapion de Thmuis, on demande au Père d’envoyer le Logos. Dans la litur­ gie copte de saint Grégoire le théologien, Renaudot, op. cit., t. i, p. 29-31, laquelle d’ailleurs met tout le récit de l’institution à la deuxième personne dési­ gnant Notre-Seigneur, on demande d’abord à JésusChrist d’opérer la transsubstantiation, en termes qui semblent bien faire allusion à l’efficacité des paroles du Sauveur qui viennent d’être prononcées : Tu, Domi­ ne, voce tua sola commuta hœc quæ sunt proposita; puis on le prie d’envoyer le Saint-Esprit pour sanctifier et transformer ces oblations; enfin, l’on revient encore à Jésus-Christ pour lui redemander de faire du pain son corps, et du vin son sang, et facias. Comparer les anaphores éthiopiennes de saint Grégoire l’Arménien et de Jacques de Sarong. Chaîne, op. cit., p. 17, 29-31. Dans l’anaphore copte de saint Basile, Renaudot, t. i, p. 15, le prêtre, qui s’est adressé jusque-là au 212 Père, adresse au Christ l’oraison d’épiclèse, le solli­ citant d’envoyer son Saint-Esprit sur les oblations. De même dans les anaphores ét hiopicnnes des Apôtres, de saint Jean Chrysostome, de saint Épiphane. Chaîne, op. cit., p. 9,19-21, 27. Dans l’anaphore éthio­ pienne de Jésus-Christ, Je Fils est supplié d’envoyer l'Esprit-Saint ut faciat... corpus Domini nostri Jesu Christi. Ibid., p. 28-29. Quelquefois la construction de la phrase présente une certaine confusion : l’on s’adresse d’abord au Père, puis brusquement au Fils; par exemple, dans l’anaphore éthiopienne de Dioscore. Ibid., p. 19. Ajoutons enfin, toujours à propos du style des épiclèses, une remarque intéressant les théologiens : c’est que certaines d’entre elles renferment une série plus ou moins longue d’épithètes ou d’attributs du Saint-Esprit; pour en avoir des exemples, le lecteur n’a qu’à se reporter aux épiclèses des liturgies de saint Jacques et de saint Marc. Quelques-unes même y mentionnent la procession ex Patre et Filio. Voir S. Salaville, Doctrina de Spiritus Sancti ex Filio pro­ cessione in quibusdam syriacis epiclescos formulis, dans Slavorum litteræ lheologicæ, Prague, 1909, t. v, p. 165-172. 6° A ne considérer que la teneur des textes litur giques, le récit de l'institution semblerait, à pre­ mière vue, n’avoir qu’une, valeur narrative, cf. Hoppe, op. cil., p. 225; mais l'intention qu’a l’Église de le faire prononcer par le prêtre in persona Christi, c’està-dire de lui donner une valeur consécratoire, appa­ raît dans plusieurs indications, formules et gestes liturgiques. Des indications analogues au sujet de l’épiclèse attestent sans doute aussi l’importance de celte dernière prière. Mais celle-ci n’est jamais dite in persona Christi, ce qui établit avec les paroles de l’institution une différence essentielle. 1. Le récit de la cène, ou du moins’les paroles de l’institution, et l’épiclèse. au moins la partie concer­ nant la demande de transsubstantiation, sont ordi nairement prononcés à haute voix. Voir Hoppe, op. ciL, p. 216-247. Il faut excepter cependant la liturgie byzantine actuelle pour l’épiclèse. et la liturgie armé­ nienne pour les deux formules. La récitation silen­ cieuse de l’épiclèse dans la liturgie byzantine d’au­ jourd’hui, tandis que les paroles du Sauveur sont dites à haute voix, semble plutôt défavorable à la théorie orientale moderne, et favorable à l'efficacité consécratoire des paroles de l’institution. Un décret de Justinien, en 564, Pargoire, L’Église byzantine de 527 d 847, Paris, 1905, p. 100, avait, en effet, or­ donné do dire à haute voix » la prière de la divine oblation », c’est-à-dire vraisemblablement la for­ mule de la consécration. Voir Honne. op. cit., p. 223, note 472, et les références qu’il indique. En 1702, le patriarche grec d’Alexandrie, Gérasime II Palladas. fut blâmé sévèrement par Gabriel III, de Constan­ tinople, d'avoir introduit sur ce point, dans son Église, une grave innovation. Pour protester contre la croyance catholinue attribuant l’efficacité consé­ cratoire aux paroles du Christ et non à l’épiclèse, Gérasime Π fit prononcer à voix basse le récit de la cène et à haute voix l’épiclèse. Gédéon, Κανονικά· διατάξεις, Constantinople, 1888-1889, t. I, p. 89-92; t. n. p. 406-409. 2. Un grand nombre de liturgies font faire au prêtre le geste des yeux levés vers le ciel; toutes lui font accomplir les bénédictions sur les espèces au moment oïl le récit évangélique rappelle les mêmes gestes du Sauveur : manière remarquable de montrer que le prêtre agit véritablement, à ee moment même. in persona Christi. C’est là un témoignage liturgique universel, que les dissidents essaient en vain d’éluder. Dans certaines éditions récentes de l’Eucologe, 213 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE Venise, 1851 et 1898; Constantinople, 1895, les grecs ont supprimé la rubrique qui ordonnait au diacre de montrer de la main droite la patène, après les pa­ roles : «Ceci est mon corps,»et le calice après les pa­ roles : « Ceci est le calice de mon sang...; » au bas de la page, une note dit que les paroles du Sauveur ne s’appliquent pas à ce pain et à ce vin qui sont sur l'autel, mais seulement au pain et au vin que le Christ bénit et distribua lors de la dernière cène;et que dès lors elles sont dites parle prêtre au sens purement narratif et historique, διηγμηατικώς, et nullement au sens consécratoire. Mais que valent cette sup­ pression et cette dénégation devant l’affirmation éclatante de toutes les liturgies anciennes? 3. Dans la liturgie grecque de saint Marc, avant que le prêtre prononce les paroles de Jésus-Christ sur le pain, et de même pour celles du vin, le diacre dit aux fidèles : Έκτείνατε, c’est-à-dire probable­ ment : « Redoublez votre prière en intensité et en ferveur 1 » formule qui marque évidemment l’impor­ tance spéciale attachée à la prononciation de ces pa­ roles sacrées, ainsi que, pour le noter en passant, leur caractère de prière et non point de simple récit. Cf. Orsi, op. rit., p. 105 sq. 4. Dans d'autres liturgies, surtout dans les sy­ riaques qui dérivent toutes de celle de saint Jacques, >1 y a habituellement un avertissement solennel du diacre au peuple, avant l’épiclèse, mais n’indiquant en aucune manière que la consécration ait lieu à ce moment et supposant plutôt, au contraire, qu’elle est déjà opérée, comme l’insinue cette formule : • Combien terrible est l’heure où le Saint-Esprit des­ cend sur cette, eucharistie ! » Ou encore : « Inclinezvous devant. Dieu avec crainte. Faisons attention 1 » 5. Il y a généralement un Amen dit par les fidèles, ou tout au moins par le clergé ou le diacre en leur nom, en réponse à chacune des formules : « Ceci est mon corps, ceci est le calice de mon sang..., » et à l’épi­ clèse. Sur la signification de ces Amen, spécialement de celui qui suit les paroles de Jésus-Christ, voir Orsi, op. rit., p. 96 sq. ; Hoppe, op. cit.. p. 211 sq. Dans cer­ taines liturgies, par exemple, la liturgie égyptienne de saint Basile (texte grecet texte copte), le récit de la cène est presque à chaque instant entrecoupé d’Amen et d’autres formules plus explicites de la foi des fi­ dèles. Qu’on en juge : Instituit nobis mysterium hoc magnum pietatis et religionis, cum statuisset tradere se morti nro mundi vita. Le peunle : Credimus in rei veritate ita esse. — Le prêtre : Accepit panem in manus suas sanctas, puras et immaculatas, beatas et vivifi­ cantes, et aspexit in caelum ad te, o Deus, Patrem suum et omnium Dnminum. — Le peuple : Amen. — Le prêtre : Et gratins eqit-γ.— Le peuple : Amen. — Le prêtre : El benedixit eum-y.—-Le peuple :Amen. Le prêtre: Et sancti ficavit eumf. — Le peunle: Amen. Suit cette rubrique : Sacerdos franget oblationem in très partes, quas ita ad se invicem adfunqet, ut quodam­ modo divisæ non sint. Quæ dum faciet, digitos intra discum deterqit, ne quid ex ablatis adhaereat (je sou­ ligne ccs mots qui supposent la consécration faite) et dicet : Et freqit eum deditque discipulis et apostolis suis, dicens : Accipite... hoc est enim corpus meum quod pro vobis frangitur et pro mullis datur in remis­ sionem peccatorum, hoc facite in meam commemora­ tionem. — I.e peuple : Amen. — Le prêtre : Similiter etiam calicem... gratias egitj·.— Le peuple: Amen.— Benedixit eum f.— Arnen. — Sanctificavit eum f. — Arnen. —Gustavit et dedit...,dicens: Accipite, hoc facite in mei memoriam. Suit cette rubrique : Sacerdos cali­ cem in crucis formam movebit, ita tamen ut non agitet. Puis: Populus dicet : Amen. Hoc ita est. Renaudot, op. eit.. t. ii, p. 14-15. On dira peut-être que ces Amen ne portent que sur la croyance à l’institution par Jésus- 214 Christ et à la vérité historique du récit des évangé­ listes. Mais le contexte liturgique supposeautre chose. Et d’ailleurs, la liturgie éthiopienne,qui a été tra­ duite du copte, a rendu ccs passages en appliquant évidemment cette profession de foi à la confection actuelle du mystère eucharistique : Credimus et con­ fidimus, et laudamus te : hoc est in veritate corpus tuum. Ou encore : Amen. Amen. Amen. Credimus et con­ fidimus et laudamus te : Domine Deus noster : corpus tuum. Ou mieux, directement d’après l’éthiopien : Credimus cl certi sumus et laudamus te, Domine Deus nosier; hoc est verc, et ita credimus, corpus tuum... Amen. Vere hic est sanguis tuus, et ita credimus. Renaudot, op. cit., t. ii, p. 213, 215. A l’épiclèse de cette même liturgie égyptienne de saint Basile, il n’y a que trois simples Amen : un après la demande générale priant le Christ d’envoyer le Saint-Esprit sur les éléments pour les sanctifier,les deux antres après la mention de chacune des espèces. 6. Terminons enfin cette série d’observations par cette remarque, que dans toutes les liturgies, outre l’épiclèse normale après le récit de l’institution et l’anamnèse, on trouve, spécialement parmi les prières d’offertoire ou même de préparation, parmi les prières d’encensement, et à d’autres endroits encore, des oraisons plus ou moins analogues à l’épiclèse. Quelques-unes sont même conçues en termes iden­ tiques à ceux de l’épiclèse. Telle, cette oraison qui se lit tout au début de la messe copte de saint Basile, sous le titre de oratio oblationis sive proposition is panis cl calicis : Domine Jcsu Christe, Pili anig·. nite, Verbum Dei Patris, eique consubstantiale et coaeternum Spiritui Sancto; tu es panis vivus qui descendisti de cælo et prævenisti nos, impendisliq. ■: animam tuam perfectam et absque, vitio, pro vita mundi: rogamus obsecramusque bonitatem luam, o amator ho­ minum, ostende faciem luam super hunc panem et sup· : hunc calicem, quos super mensam hanc luam sacerdol lem posuimus; benedic eos γ, sanctifica eos·}·, el cons. era eos f; transfer eos, ita ut panis quidem hic fiat corpus tuum sanctum, et hoc mistum in hoc calice,san­ guis tuus pretiosus, ut sint nobis omnibus præsidium, medicina, salus animarum, corporum spiriluumque; quia tu es Deus nosier, Ubique debetur laus et potestas, cum Patre tuo bono et Spiritu vivificante tibique consubstantiali... Renaudot, op. cit., t. i, p. 3, cf. p. 179-181. La liturgie byzantine de saint Jean Chrysostome possédait, au ixe siècle, comme prière de prothèse, une formule analogue qui est, ainsi que la précédente, une véritable épiclèse adressée au Christ dès le début même de la messe : « Seigneur notre Dieu, qui vous êtes offert vous-même en agneau innocent pour la vie du monde, jetez un regard sur nous ainsi que sur ce pain et sur ce calice, et faites-en votre corps immaculé et votre sang précieux pour la participation de nos âmes et de nos corps. » Brightman, op. cil., p. 309. Celte épiclèse initiale, très ex­ plicite, comme on voit, et par cela même infiniment suggestive, a disparu des rites actuels de la prothés : mais on aperçoit sans peine combien elle méritait d’être signalée ici et combien,par exemple, un pareil cas d’épiclèse au début du service divin, et adressée au Christ en lui demandant d’opérer la conversion des éléments eucharistiques en son corps et en son sang, diminue de beaucoup la difficulté dogmatique soulevée p;tr l’épiclèse qui suit le récil de la cène et le prononcé des paroles du Sauveur. Voir Orsi, op. cil., p. 103. Ajoutons qu’il s’est trouvé,en Russie, au xvn’siècle, des esprits, comme les raskolniks Awakoum et Lazare, pour enseigner que la transsubstantiation était opérée par les prières de la prothèse. P. Smir­ nov, art. Dogmatitcheskie spory ( Controverses dogma- 215 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE tiques) dans Lopoukhinc, Pravoslavnaia bogoslovska'ia entsiklopedia (Encyclopédie théologique orthodoxe), t. iv (Saint-Pétersbourg, 1903), col. 1150 sq. Il y a, même après l’épiclèse, dans toutes les litur­ gies, des oraisons qui ne sont pas sans analogie avec elle pour le sens et où l'on demande encore, plus ou moins explicitement, la sanctification des éléments, leur consécration, comme s’ils n’étaient pas déjà sanc­ tifiés et consacrés. D’autant que ces prières sont, au surplus, accompagnées de signes et de croix et de béné­ dictions sur l’hostie et sur le calice, qui sembleraient, à première vue, aggraver encore la difficulté. Cf. Orsi, op. cil., p. 118 sq. ; Hoppe, op. cit., p. 98 sq. Ce dernier auteur cite à ce sujet deux textes suggestifs, em­ pruntés à saint Pierre Damien (f 1072) et à Inno­ cent III fj· 1216). Bien qu’ils ne visent directement que le canon romain, ils sont vrais de toutes les li­ turgies, et il ne sera pas inutile de les reproduire pour mettre pleinement en relief la valeur de ces données liturgiques. Le premier s’exprime ainsi : Hic oritur non prætereunda silentio quæslio, quare super hostiam benedictam et plenissime consecratam adhuc benedi­ ctionis signum exprimitur? Immo talia sunt quiedam subjuncia in canone, quœ videntur innuere quod non­ dum sit consecratio consummata. S. Pierre Damien, Expositio canonis, n. 9, P. L., t. cxlv, coi. 885. Le second, Innocent III, prend à son propre compte la pensée de saint Pierre Damien, en y ajoutant ses ré­ flexions personnelles : Hic oritur quæstio non prætereunda silentio. Cum enim plene et perfecte sit conse­ cratio celebrata (nam materia panis et vini jam transi­ vit in substantiam carnis et sanguinis), quare super eucharistiam benedictam et plenissime consecratam adhuc benedictionis signum imprimitur aut aliquod verbum consecrationis profertur? Imo talia quædam subjunguntur in canone, quee videntur innuere quod nondum sil consecratio consummata. Ego super hac qusestione vellem potius doceri quam docere, magisque referre quam proferre sententiam. Verum quia nihil a majoribus dictum super hac re potui reperire, dicam salva fide quod sentio, sine præjudicio senlentiie me­ lioris. Innocent III, De mysterio missæ, 1. V, c. π, P. L., t. ccxiv, coi. 887. Ces observations nous semblent de nature à rattacher l’épiclèse à un en­ semble de prières sacrificielles, échelonnées tout le long de la messe, demandant à Dieu l’acceptation du sacrifice qui va s’offrir ou qui est offert, prières dont l’épiclèse proprement dite ne serait qu’un cas spé­ cial, plus précis et plus intéressant. Hoppe, op. cil., p.267 sq.,ramène toutes ces oraisonsà trois catégo­ ries qu’il appelleépiclèses d’oblation ou d’offertoire, épiclèses de consécration et épiclèses de fraction, selon les trois moments principaux de la messe où on les rencontre. Les unes et les autres constituent des pro­ lepses ou des métalepses de la consécration; mais leur fréquence même est une preuve liturgique de plus en faveur de la vertu consécratoire des seules paroles de l’institution qui, contrairement à elles toutes, demeure toujours et partout une formule centrale unique. Les liturgies orientales, on le voit, si elles présentent dans leurs épiclèses certaines difficultés spéciales, fournissent cependant des données suffisantes pour nous permettre de résoudre, aidés des décisions de l’Église ci-dessus mentionnées, et des témoignages de la tradition que nous exposerons ci-anrès, la diffi­ culté principale : celle de savoir laquelle des deux formules, des paroles de l’institution ou de l’épiclèse, est la forme du sacrement de l’eucharistie. L’ensemble de leurs données est fax’orable à la doctrine catho­ lique et offre même maints éléments qui serviront de points d’appui à l’explication dernière de l’épiclèse. tl. liturgies occidentales. — Ces mêmes élé­ 21& ments de solution se retrouvent, et mieux encore, dans les liturgies d’Occident. Les difficultés concernant l’épiclèse et la consécration y apparaissent, au con­ traire, moins saillantes. Elles existent cependant chez, toutes, croyons-nous. On se bornera ici à expo­ ser brièvement le fait de cette existence, en signalant au passage les caractères spéciaux des formules d'épiclèseoccidentales, lesquels ont d’ailleurs généralement une grande importance au point de vue théologique. Les liturgies occidentales comprennent plusieurs groupes: ce sont les liturgies gallicane,ambrosienneou milanaise,mozarabe ou wisigothique et romaine,pour ne citer que les principales. « Mais les nuances entre certains de ces di fférents types s’estompent à tel point que l’on s'entend généralement pour ne discerner dans toutes ces liturgies que deux usages vraiment différents : l’usage gallican et l’usage romain. » Varaine, L'épiclése eucharistique (thèse de Lyon), Bri­ guais, 1910, p. 104. Cf. Duchesne, Origines du culte chrétien, 2° édit., Paris, 1898, p. 86. Cependant, mal­ gré cette distinction plus nette entre le type galli­ can et le type romain, les autres groupements se dis­ tinguent encore assez entre eux, pour qu’il y ait lieu de les examiner un à un. 1° L’épiclése dans les liturgies gallicane, mozarabe et milanaise. — Pour la question qui nous occupe, la conclusion la plus probable des recherches pratiquées à travers les textes, c’est qu’à partir d’une époque, difficile à préciser, l’épiclèse y a été atténuée,déplacée ou même supprimée. Mais son existence antérieure n’en doit pas moins, croyons-nous, être tenue pour assurée. Elle était générale, au v» siècle, dans la litur­ gie gallicane, à laquelle se rattache la liturgie wisi­ gothique ou mozarabe, comme dans celles de Milan et de Rome. Rauschen, Eucharistie und Busssakrament in den erslen sechs Jahrhunderten der Kirehe, 2» édit., Fribourg-en-Brisgau, 1910, p. 112; trad, franc., par Decker et Ricard, Paris, 1910, p. 108. Pour l’épiclèse gallicane et mozarabe, on trouvera une imposante série de formules très explicites dans l’ouvrage de Hoppe, p. 71-92. Les noms mêmes qu’on leur donnait, Post mysterium, Posl secreta, Post pridie, indiquent que ces oraisons occupaient, après le récit de la cène (Qui pridie), considéré comme formule con­ sécratoire et opératrice du mystère, une place exac­ tement correspondante à celle des épiclèses orientales dont elles reproduisent d’ailleurs le sens général. Il suffira d’en citer quelques exemples, pris entre un grand nombre d’autres. Aux messes de Mone, codex de Reichenau (νβ-νι· siècle), empruntons la suivante en lui laissant sa graphie singulière: Recolentes igitur, et servantes præcepta unigeniti, depræcamur pater om­ nipotens, ut his creaturis altario tuo superpositis spiri­ tus sanctificationis infundas.ut per transfusione ctelcstis, adque invisibilis sacramenti, panis hic mutatur in carne, et calex translatus in sanguine, sil totius (lisez probablement offerentibus) gratia, sil sumentibus medicina, p. d. Les confusions grammaticales du co­ piste mises à part, le parallélisme de cette oraison avec les épiclèses orientales saute aux yeux. Hoppe, op. cit., p. 71, note 138. fait remarquer l’analogie évidente entre l’expression creaturis... superpositis et l’expression grecque προκείοεχα δώρα. Le pain et Je vin sont, du reste, formellement mentionnés dans une autre épiclèse des messes de Mone, où l’on demande que la plénitude de la divinité et de la béné­ diction de Dieu descende super hunc panem et super hunc calicem et fiat nobis legitima eucharistia in trans­ formatione corporis et sanguinis Domini... Compa­ rer dans le hlissale gothicum en usage dans la Gaule narbonnaise avant l’époque carolingienne. le Post secreta de la messe de saint Léger, où l’on prie ut des­ cendat hic benedictio tua super hunc pancm et calicem 217 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE in transformatione Spiritus tui sancti...; le Post my­ sterium de l’Assomption de Marie, conçu en ces termes : Descendat, Domine, in his sacrificiis luæ benedictionis coæternus et cooperator Paraclitus Spiritus, ut oblatio­ nem, quam tibi de tua terra fructificante, porregimus, cælesti permuneratione (lisez permutatione), te sancti­ ficante, sumamus : ut translata fruge in corpore, calice in cruore, proficiat meritis quod obtulimus pro delicto. P. L., t. lxxii, coi. 245. Comparez aussi, dans le Mis­ sale Gallicanum vetus, qui représente la liturgie gal­ licane du milieu du vne siècle, le Post secreta suivant où l'on remarquera une épiclèse du Verbe et du SaintEsprit à la fois : Descendat, precamur, omnipotens Deus, super hæc quæ tibi offerimus, Verbum tuum sanctum; descendat inæstimabilis gloriæ luæ Spiri­ tus; descendat antiquæ indulgentiæ tuæ donum, ut fiat oblatio nostra hostia spiritalis in odorem suavi­ tatis accepta : etiam nos famulos luos per sanguinem Christi tua manus dextera invicta custodiat. Quant au missel mozarabe, il possède des Post pridie-épiclèses en telle abondance, que la preuve est ici plus éclatante encore. Voir les 38 spécimens qu’en donne Hoppe, op. cil., p. 78-92, d’après l’édition de Lesley reproduite dans P. L., t. lxxxv, col. 250 sq. Il faut y ' ajouter certains Post pridie du Liber ordinum moza­ rabe, édité par dom Férotin, Paris, 1904, col. 265, 269, 311, 370. Notons, en passant, à propos de cette exubérance liturgique, que le nombre des Post pridie, Post secreta ou Post mysteria est très considérable, les liturgies de type gallican ayant ce qu’on appelle le caractère embolismique, c’est-à-dire intercalant dans le canon de la messe des pièces de rechange pour chaque messe. Il nous est resté une trace de cet usage dans nos diverses préfaces et dans les petites variantes du Communicantes et de l’Hanc igitur pour les grandes fêtes de l’année. Autrefois, c’était, pour les liturgies en question, très différentes en cela des liturgies orien­ tales, le système habituel. Mais la diversité de forme que, sur un tond identique, comportaient ces oraisons, était bien plus grande que celle dont témoigne l’usage actuel. Nous ne pouvons qu’indiquer ici cette parti­ cularité, mais nous croyons qu’elle est d’un haut intérêt, à la fois liturgique et théologique, pour l’étude des changements dans l’épiclèse occidentale. Voir S. Salaville, L’épiclèse dans le canon romain de la messe, dans la Revue augustinienne, mars 1*109, t. xiv, p. 303-318. Le lecteur aura remarqué, je pense, la portée théo­ logique du nom de Post mysterium ou de son syno­ nyme Post secreta désignant l’épiclèse occidentale et supposant déjà opéré le mystère de la consécration que maintes formules sollicitent cependant encore, tout comme les épiclèses orientales. Orsi, op. cit., p. 90-96, reconnaissait déjà parfaitement l’équiva­ lence de ces formules gallicanes et mozarabes avec les épiclèses d’Orient. Cette équivalence est même précieuse, au point de vue dogmatique et apologé­ tique, pour réfuter l’exclusivisme de la théorie grecque touchant la forme de la consécration. A Milan, l’épiclèse n’a disparu qu’au vin0 siècle, affirme Rauschen, op. cit. Cf. Schermann, dans Rômische Quarlalschrift, 1903, p. 248. Quelle forme y affectait-elle? z\ défaut d’autres indications, voici comment elle se présente dans un ancien manuscrit eu IXe ou du x» siècle, à la messe du jeudi saint. Les paroles de l’institution y sont suivies immédiatement de la prière ci-après, où l'on n’aura pas de peine à reconnaître l’anamnèse et les traces d’une épiclèse du Fils : Hæc facimus, hæc celebramus, tua, Domine, præcepta servantes, et ad communionem invisibilem hcc ipsum, qued corpus Domini sumimus, mortem Do­ 1 rr..ni nuntiamus. Tuum vero est, omnipotens Pater, • 218 mittere nunc nobis unigenitum Filium tuum quem inquœrenti bus sponte misisti. Quiquumsis ipse immen­ sus et inæstimabilis, Deum quoque ex te immensum et inaestimabilem genuisti, ut cujus passione redemptionem humani generis tribuisti, ejus nunc corpus tribuas ad salutem. Per eumdern Christum Dominum nostrum, per quem hæc omnia, Domine, semper bona creas, sanctifi cas, vivificas, benedicis et nobis famulis tuis largiter praestas ad augmentum fidei et remissionem omnium peccatorum. Muratori, Liturgia Romana velus, t. i. p. 133. Cf. Missale Ambrosianum, Milan, 1831. p. 142-143; Hoppe, op. cit., p. 92-93; Duchesne, Origines du culte chrétien, 2e édit., Paris, 1898, p. 208, note 2. 2° L’épiclèse dans la liturgie romaine. — Pour ce qui regarde la liturgie romaine, on peut répéter aujourd’hui encore ce qu'écrivait Hoppe, op. cil., p. 93, en 1864 : « La question de savoir si le canon de la messe romaine contenait une épiclèse, reste jus­ qu’ici une question ouverte. » Acctte époque, le même auteur répondait catégoriquement par l'affirmative à une telle question, et il consacrait une bonne partie de son ouvrage, p. 93-210, à démontrer le bien-fondé de son opinion. Après avoir refait avec lui l’examen des nombreux documents qu’il a réunis, je crois devoir me rallier pleinement à son avis, bien que quelques auteurs récents (P. de Puniet, Edm. Bishop, Batiffol, Varainc) adoptent l'opinion contraire ou se montrent encore hésitants. Rauschen, op. cil., 2° édit., p. 112, note 3; trad. Decker et Ricard, p. 1908, note 3, est trop affirmatif quand il dit, avec renvoi à Funk, Kirchengeschichlliche Abhandlungen, t. ni, p. 86, que tout le monde s’accorde à reconnaître l’existence de l’épiclèse romaine. Disons du moins que beaucoup de liturgistes, tant anciens que modernes, la recon­ naissent en effet. L’épiclèse, croyons-nous, a existé autrefois dans la liturgie romaine, et il est possible encore aujourd’hui d'en retrouver les traces. Une lettre du pape saint Gélase (492-496) à l'évêque Elpidius de Volterra atteste cette existence à la fin du v· siècle. Voici ce passage : Sacrosancta religio quæ catholica tenet disciplinam, tantam sibi reverentiam vindicat, ut ad eam quilibet nisi pura conscientia non audeat perve­ nire. Nam quomodo ad divini mysterii consecrationem cælestis Spiritus invocatus adveniet si sacerdos, qui eum adesse deprecatur, criminosis plenus actionibus reprobetur? Thiel, Epislolæromanorumpontificumgenuinæ, t. i, p. 486. Cf. P. L., t. lix, coi. 143. La ré­ ponse est trop facile, qui consiste à ne voir dans ce texte d’un pape qu’une allusion à la liturgie orien­ tale ou à celle de Volterra, mais non point à la litur­ gie romaine. Varaine, op. cil., p. 124-126. La phrase de saint Gélase nous paraît avoir une portée générale et témoigner pour Rome tout autant que pour le reste de la chrétienté. Ailleurs encore, dans son traité De duabus naturis, le même auteur, au cours d’une comparaison qu’il établit entre l’eucharistie et l’in­ carnation, affirme que le pain et le vin «sont changés en substance divine par l’opération du Saint-Esprit, > in hanc scilicet divinam transeunt Sancto Spiritu perficiente substantiam. Thiel, op. cit., t. i, p. 77. 11 est bien vrai qu’ici, argumentant contre le mono­ physisme, saint Gélase s’inspire probablement, dans l’ensemble de son ouvrage, d’écrits orientaux. Cf. Saltet, Les sources de Ζ’Έρανιστης de Théodoret (extrait de la Revue d'histoire ecclésiastique, t. vi, n. 2, 3, 4, Louvain, 1905, p. 52-53). Mais cette observation ne nous semble pas diminuer la valeur de son témoi­ gnage. On a cru longtemps que l’épiclèse romaine attestée par saint Gélase se trouvait avant le récit de l’institution et échappait ainsi, du moins, à la difficulté 219 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE que présentent les autres liturgies. D’après cette opinion, qui garde encore quelques partisans, voir, par exemple, P. de Puniet, Fragments inédits d’une liturgie égyptienne écrits sur papyrus, dans le Congrès eucharistique de Londres, p. 380, 390 sq., ce serait l’oraison Quam oblationem qui représenterait cette épiclèse. Mais l'analogie générale entre le canon occidental et les anciennes anaphores d’Orient, voir dans Hoppe, op. cil., p. 119-120, le tableau des con­ cordances entre la liturgie clémentine et la messe romaine, les similitudes remarquables du canon romain et du canon gallican ou mozarabe (voir un tableau de ces similitudes dans mon article de la Revue augttslinienne, 1909, t. xiv, p. 313-315; cf. Cagin, avant-propos au t. v de la Paléographie musi­ cale, Solcsmes, 1886, p. 91-92) permettent d’affirmer, malgré toutes les opinions contraires, que le Supra quie et le Supplices te rogamus représentent l’ancienne épiclèse romaine, « dont la forme a été légèrement modifiée pour éviter les erreurs d’interprétation auxquelles a donné lieu l’épiclése dans certaines liturgies. » Cabrol, Diet, d’archéol. chrél. cl de lit., art. Anamnèse, t. i, col. 1885. A ces raisons fondamentales il faut ajouter aussi le caractère d’unité que présentent les formules du canon, depuis Undo et memores jusqu’au Memento des morts : elles forment en réalité, de l’avis des anciens liturgistes, une seule oraison : Oratio quarta illa est, quæ proxime post consecrationem habetur in illis verbis : Unde et memores, Domine, etc., et extenditur usque ad illud : Memento etiam, Domine, nam ante (Memento') ponitur conclusio : Per Christum Domi­ num nostrum. Bellarmin, Controo., 1. II, De missa, c. xxiv, cité dans Hoppe, op. cit., p. 130, note 283. Cette unique oraison ainsi délimitée comprend les memes éléments que les prières faisant immédiate­ ment suite aux paroles de l'institution dans les litur­ gies orientales. Anamnèse(Unde et memores); offrande (Offerimus... de luis donis ac datis); prologue de l’épiclèse ou demande générale d’acceptation, puis épi­ clèse proprement dite (Supra quæ et Supplices te). Hoppe montre longuement, op. cil., p. 121-201, à la lumière des commentaires liturgiques et d’un grand nombre d’autres documents traditionnels, que le texte et lus rites de ces dernières formules y révèlent une véritable épiclèse, exprimée seulement en termes plus mystérieux que dans les autres liturgies. Voir spécialement Hoppe, p. 130 sq., 137, 141-142, 149, 155, 157, 160 sq., 165, 167 sq., 176 sq., 180-187. Voir aussi P. de Puniet, dans le Congrès eucharistique de Londres, p. 393, note 3, où ce critique, bien que par­ tisan de l’opinion opposée à celle de Hoppe et à la nôtre, cite des textes insinuant clairement la demande de transsubstantiation contenue dans le Supplices romain. Cf. Cagin, Te Deum ou illatio, Paris, 1907, p. 215 -238. Quant aux signes de croix et bénédictions qui accompagnent cette oraison, nous avons vu plus haut que des esprits, tels que saint Pierre Damien et Innocent III, les considéraient comme des rites épiclétiques. Voir aussi Asséinani, Bibl. orient., t. n, p. 202, cité par Hoppe, op. cil., p. 208, note 456. La signifi­ cation de ces rites est, du reste, à ce point naturelle, qu’au temps du concile de Trente leur présence dans le canon, après les paroles du Sauveur, effarouchait maints théologiens, entre autres Maldonat, Hoppe, op. cil., p. 110-111, et que plusieurs Pères du concile exprimèrent le désir de les voir supprimer : Placeret multis quod non fierent cruces super hostiam consecra­ tam, ne videretur aliquid deesse ad suam sanctificatio­ nem Le Plat, Monumenta..., t. v, p. 432. Nicolas Cabasilas et, après lui, un grand nombre de liturgistes et de théologiens orientaux, voient, eux 220 aussi, l’épiclése romaine dans les prières en question. Orsi écrit à ce sujet, op. cil., p. 122 : Easdem esse nos laudatæ orationis (Jube hiec perferri) atque apud Græcos invocationis Spiritus Sancti notiones, lubens admitto, et a Cabasila non contemnendis rationibus toto illo capite demonstratur. Tout nous parait concorder à attester l’existence, après le récit de l’institution, d’une épiclèse romaine analogue pour le sens à toutes les autres, bien qu’assez différente dans les expressions. Toutefois il est pos­ sible que le canon romain ait possédé, comme les anaphores égyptiennes, une double épiclèse : l’une plus courte avant le récit de la cène (Quam oblatio­ nem); l’autre plus explicite, l’épiclése normale (Supra quæ et Supplices te), après ce récit. Voir mon article : L’épiclése dans le canon romain de la messe, dans la Revue augustinienne, 1909, t. xiv, p. 303-378. Cf. Maltzew, De vestigiis epicleseos in missa romana, dans Acta il conventus Velehradensis, Prague, 1910, p. 135143. Tout nous porte à conclure avec Hoppe,op. cil., p. 208-209, à la concordance absolue du canon romain et des anaphores orientales. « L’acte consécratoire est ici comme là, au point de vue liturgique, une solemnis oratio développée en un grand acte de prière et de bénédiction, en une invocation de la puissance créatrice de Dieu, en une épiclèse du Verbe ou du Saint-Esprit. Le mode de consécration ne diffère pas substantiellement, ni quant au texte ni quant aux rites, de celui des Églises orientales. La chaire de Pierre a conservé intact l’héritage que lui a laissé le prince des apôtres et, en vertu de sa primauté, elle scelle comme pleinement catholique l’héritage des autres Églises. » Nous faisons volontiers nôtre cette conclusion, en y ajoutant seulement l'affirmation expresse de l’efficacité consécratoire absolue que possèdent, indépendamment des autres prières litur­ giques, les paroles de l’institution constituant la foimule centrale de cette euchologie eucharistique. Ajoutons aussi qu’il faut nécessairement faire la part de l’hypothèse en ce qui concerne l’origine aposto­ lique attribuée ici nettement par Hoppe à l’épiclése. Nous devons, d’ailleurs, dire maintenant un mot de cette question. Signalons auparavant une dernière donnée sur laquelle il y aurait lieu d’insister beaucoup au point de vue liturgique, et qui ne laisse pas d’avoir aussi une grande importance théologique : c’cst l’exis­ tence, dans toutes les liturgies d’Orient et d’Occident, pour l’administration de tous les sacrements ou même des sacramentaux, d’épiclèscs analogues aux épiclèses eucharistiques. La comparaison avec les épiclèses de la bénédiction de l’eau baptismale ou de la bénédiction des huiles serait particulièrement intéressante. in. origines de l’épiclëse. — On peut soutenir, nous venons de le montrer, que l’épiclése existait dans toutes les liturgies au ve siècle. Est-ce à dire qu’elle ait été absolument primitive? Cette univer­ salité même porterait à le penser, et plusieurs litur­ gistes l’ont admis. Hoppe, op. cit.; Renaudot, op.cit., passim; Orsi, op. cit., p. 88-89; Cagin, op. cit., etc. L’analogie générale des anaphores suppose,en elïet, un fonds commun de la liturgie primitive,dont l’épiclèse pourrait bien avoir fait partie. Cf. Cabrol, Diet, d’archéol. chrél. et de lit., art. Anaphora, t. i, col. 1912; Canon, t. n, col. 1900. Cependant quelques auteurs récents ne sont pas de cet avis. Batiffol voit dans l’épiclése du Saint-Esprit une évolution de l’époque constantinienne. Schermann, Baumstark. Buchwald, auxquels semble se rallier Rauschen (voir les réfé­ rences dans l’ouvrage de ce dernier, Eucharistie und Busssakrament, 2e édit., 1910, p. 113), ont essayé de prouver qu’elle datait seulement de l’époque des pneu- 221 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE matomaques (fin du iv° siècle). Cette hérésie a pro­ voqué sans doute l’addition de la série plus ou moins longue d’épithètes dont le Saint-Esprit se trouve qua­ lifié en main tes liturgies, comine celles de saint Jacques et de saint Marc. Mais « l’existence de l’épiclése est incontestablement antérieure,» Cabrol, op. cil., t. i, col. 1913 : des textes tels que ceux de saint Cyrille de Jérusalem, bien antérieurs aux pneumatômaques, le prouvent péremptoirement; joignez-y l’allusion assez claire à l’épiclése que fait saint Basile dans son traité De Spiritu Sancto, χχνιιι, 66, P. G., t. xxxn, col. 188, dirigé précisément contre l’hérésie en ques­ tion. Il n'y a pas à aller contre des témoignages aussi formels : d’autant que l’épiclése du Verbe qui, au dire de ces auteurs, aurait précédé celle du SaintEsprit, laisse intacte la difficulté théologique, puis­ qu'elle a même place et même sens. Nous ne saurions, du reste, admettre d'une ma­ nière générale cette hypothèse de l’antériorité de l’épiclése du Verbe et de son remplacement, à une époque donnée, par l’épiclése du Saint-Esprit. Cette époque, nous venons de le voir, ne peut être celle des pneumatômaques. Ce ne peut pas être davantage l’époque constantinicnne, puisque la Didascalie, qui date, selon Funk, de la seconde moitié du in° siècle, contient des allusions assez claires à l’invocation eu­ charistique du Saint-Esprit. On y lit en effet •.Gratia­ rum actio (ευχαριστία) per Sanctum Spiritum sancti­ ficatur. Didascalia apost., VI,xxi,2,édit. Funk, p. 370. Et un peu plus loin : Dam quie secundum similitu­ dinem regalis corporis Christi est, acceptam euchari­ stiam offerte,... panem mundum prieponentcs qui per ignem /actus est et per invocationem sanctificatur. Ibid., VI, xxii, 2, p. 376. Sanctificare est visiblement, dans ces textes, synonyme de consacrer. Or, cette sanctifi­ cation est attribuée d’une part au Saint-Esprit et «l’autre part à une invocation, autant vaut dire à une invocation du Saint-Esprit, à une épiclèse. On peut se demander si une telle épiclèse était aussi explicite que les formules révélées par les documents postérieurs. Dom Cagin a préparé un important tra­ vail sur le /Mme apostolique de l’anaphore, encore ■nédit, mais dont les grandes lignes ont été indiquées par un article de dom Souben, Le canon primitif de la messe, dans les Questions ecclésiastiques de Lille, avril 1909. U y émet l’hypothèse que l’épiclése pri­ mitive, tout en ayant sa place après le récit de la cène, ne sollicitait que l'effet spirituel du sacrement et du sacrifice, sans mentionner la demande de trans­ substantiation. Une telle conclusion, si elle était prouvée, serait fort intéressante pour la théologie et i apologétique. On l’appuie sur la Constitution ecclé­ siastique qui contient, en effet, après le récit de l’institution et l'anamnèse, l’épiclése suivante : Sup:liciter oramus te ut mittas Spiritum tuum Sanctum tuper oblationes huius Ecclesiis, pariterque largiaris mnibus qui sumunt de eis (ut prosit eis) ad sanctitatem, ut repleantur Spiritu Sancto, et ad confirmationem fidei • n veritate, ut te celebrent et laudent in Filio tuo Jesu Christo, in quo tibi (sit) laus et potentia in sancta Ecclesia et nunc et semper et in sæcula sæculorum, men. Constitutiones eccl. æqyptiacæ. I(xxxi). 21. dans Funk, Didascalia et Constitutiones apostat., Paderborn, 1906, t. n. p. 100. Cette épiclèse, on le voit, ne suppose nullement que l’Esprit-Saint soit prié d’opérer 11 transsubstantiation. Ce qu’on demande, c’est qu’il descende sur les oblations afin de réunir par le lien de l’unité tous les fidèles qui les recevront. Mais ivons-nous vraiment ici l’épiclése primitive? Non, certainement. si l’on admet avec Funk, qui a étudié le nrès la question. Dus Testament unsercs Ilerrn end die verwandten Schriflen, Mayence, 1901, p. 147150, que la Constitution ecclésiastique égyptienne 222 est postérieure aux Constitutions apostoliques. Ces dernières, on le sait, possèdent l’épiclése explicite à double membre. Du reste, la demande de transsub­ stantiation semble bien être déjà rattachée à l’épiclèse dans les passages cités de la Didascalie. Si l’on admet, comme y inclinent plusieurs auteurs, que la liturgie des Constitutions apostoliques, VIII. 5-16, appelée liturgie clémentine parce qu’elle est censée transmise par saint Clément de Rome, repré­ sente la liturgie la plus voisine des temps aposto­ liques, il paraît difficile de ne pas tenir l’épiclése proprement dite pour une pièce tout à fait primi­ tive. IV. FONDEMENTS SCRIPTURAIRES DE L’ÉPICLÉSE. --- Sans prétendre trancher cette délicate question d’ori­ gine liturgique, on peut trouver à l’épiclése certains fondements scripturaires. Ainsi Hcb., ix, 14, où l'au­ teur inspiré semble faire allusion à l’intervention du Saint-Esprit dans le sacrifice du Christ contrastant de ce chef avec les sacrifices mosaïques. Il y est dit que « le sang du Christ qui, par ΓEsprit éternel, ôta Πνεύματος αιωνίου, s’est offert lui-même sans tache à Dieu, purifiera notre conscience des œuvres mortes, pour servir le Dieu vivant. » On sait que la Vulgate porte: per Spiritum Sanctum, comme d'ailleurs plu­ sieurs manuscrits grecs portent άγιου au lieu de αιω­ νίου. Cf. Lcbreton, Lcsorigincs du dogme de la Trinité, Paris, 1910, p. 351, note 1. Les deux leçons se ren­ contrent aussi chez les Pères qui, d’ailleurs, donnent à l’une et à l’autre un sens identique. Cf. S. Ambroise, De Spiritu Sancio, I, vin, 99, P.L., t. xvi, col. 728; S. Jean Chrysostome, In Heb., homil. xv, n. 2, P. G., t. lxiii, col. 120; In Joa., homil. lxxiv, P. G., t. lix, col. 402. Voici l’idée qui ressort de l’ensemble du passageauquel ce texte scripturaire estemprunté. 11 s’agit de faire voir la transcendance du sacrifice du Christ sur les sacrifices de l’ancienne loi. Après l’avoir mon trée par la différence de la matière, l’auteur la confirme par la différence du mode. Dans le rituel mosaïque, le mode du sacrifice, c’est l’aspersion du sang et l’holo­ causte par le feu, ou d’autres actes également maté­ riels et grossiers. Lev., xvi, 1-34; le mode spécial du sacrifice du Christ, c’est d’être offert par le moyen de l’Esprit éternel, de l’Esprit-Saint. On voit com­ bien cette idée ressemble à celle qui fait le fond de toutes les formules d’épiclèse : à savoir, l’interven­ tion mystérieuse du Saint-Esprit au sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ, intervention à laquelle est souvent rattachée, de même que dans ce verset de l’Épître aux Hébreux, la purification des con­ sciences pour le service du Dieu vivant. Plusieurs for­ mules occidentales d’épiclèse, Missale mixtum, dans P. L., t. lxxxv, col. 604, 605,620,et un grand nombre de docteurs orientaux, entre autres saint Éphrem et saint Jean Chrysostome, cf. Hoppe, op. cit., p. 255 sq., expriment une analogie symbolique entre l’action du feu céleste dans certains holocaustes anciens et l’inter­ vention du Saint-Esprit dans le sacrifice eucharis­ tique. La divinité de la troisième personne de la Trinité y est considérée comme un feu salutaire qui consume la victime.consomme le sacrifice et purifie nos cœurs : tout autant d’idées qui présentent avec celles de Heb., ix, 14, un parallélisme frappant. Comparer, dans l’épiclése de la liturgie clémentine, l’attribut de «témoin des souffrances du Christ adonne au Saint-Esprit, Brightman. op. cit., p. 21; comparer aussi, dans les prières du missel romain avant la communion du prêtre, l’expression : qui voluntate Patris, coopérante Spiritu Sancto, per mortem tuam mundum vivificasti. De ce texte de l’Épître aux Hébreux il faut rappro­ cher Rom., xv, 16. Saint Paul y parle de « la grâce que Dieu m’a faite d’être ministre de Jésus-Christ 223 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE pour les gentils, en m’acquittant du divin service de l’Évangilc de Dieu, afin que l’offrande des gentils soit agréée, étant sanctifiée dans le Saint-Esprit : » εις το είναι με λειτουργόν Χριστού ’Ιησού εις τα έθνη, ίερουργούντα τό εύαγγέλιον τον Θεού, "να γένηται ή προσ­ φορά των εθνών εϋπρόσδϊχτος, ηλιασμένη έν Πνενματι άγίω. On voit avec quelle insistance l’Apôtrc marque ici le caractère sacerdotal, liturgique en quelque sorte, de sa mission. Aussi n’est-il pas étonnant que ce texte biblique ait été utilisé, par exemple, dans la liturgie grecque de saint Jacques au cours d’une de ces orai­ sons d’offertoire que nous avons appelées des pro­ lepses d’épiclèse. Brightman, op. cit., p. 47. Cf. Hoppe, op. cit., p. 97, note 225. Un autre fondement scripturaire de l'épiclèse con­ siste dans le discours de la cène. Joa., xv-xvn. Le fait de voir unie, dans ce discours d’adieu, la pensée de la passion, de la résurrection, de l’ascension et de la Pentecôte, l’insistance de Jésus à parler de l’acti­ vité future du Saint-Esprit, le tout en relation directe avec l’eucharistie qui vient d’être instituée et avec la prière que le Sauveur recommande de faire « en son nom », c’est-à-dire la divine liturgie, tout cela est bien de nature à porter à croire que le canon de la messe s’est inspiré de ce discours. Le sacrifice de l’autel constitue la grande théophanie de l’économie nou­ velle. A cette théophanie eucharistique, les trois personnes divines ont leur rôle comme dans les théo­ phanies évangéliques : le Père, en qui est Jésus et qui est en Jésus, Jésus lui-même, prêtre et victime, et le Saint-Esprit qui est envoyé par le Père ct qui rend témoignage de Jésus. Et cette théophanie eucharistique a pour but de produire entre le Christ et les disciples une union mystérieuse dont l'union des trois personnes divines entre elles est le type idéal. Qui ne voit que ces idées générales se retrou­ vent sous diverses formes au fond de toutes les anaphorcs et de toutes les formules d’épiclèse? Notons, en passant, dans Renaudot, op. cit., t. n, p. 136,144, une épiclèsc syriaque qui s’inspire visiblement, pour une expression, de Joa., xvi, 14 : per illapsum Spiritus Sancti, qui a Filio luo accipit substantialiter. Sans doute, des rapprochements de ce genre ne suffisent pas à lever toutes les difficultés; néanmoins, dans des questions aussi complexes, nous croyons qu’ils ont quelque valeur. « Les discours du Christ après la cène, a-t-on écrit avec raison, renferment toute la doctrine johannique (du Saint-Esprit) : ils préparent l’ère nouvelle qui va commencer, la vie de l’Esprit dans l’Église, et ils l’expliquent tout entière. » Lcbrcton, op. cil., p. 418-419. L’eucharistie devant occuper dans l’économie nouvelle une place prépon­ dérante, quoi d’étonnant que le Sauveur, dans ses instructions suprêmes, y dévoile à ses apôtres l’acti­ vité mystérieuse du Paraclet? Sans doute, les apôtres ne comprirent pas tout de suite, dès le jeudi-saint, la portée des paroles du Maître. Mais Jésus ressus­ cité leur apparut plusieurs fois, durant les quarante jours qui précédèrent son ascension, « les entretenant du royaume de Dieu. » Act., i, 3. Ce simple mot de saint Luc nous ouvre de larges perspectives sur les enseignements complémentaires donnés alors par le Sauveur à ses disciples, comme pour réaliser ce verset de son discours d’adieu : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant. » Joa., xvi, 12. La tradition chrétienne primitive a compris parmi ces choses, dont le Christ ressuscité entretintlcs siens, des instructions spéciales sur le service eucharistique. S. Justin, Apol., I, lxvii, 1 P.G.,t. vi, col. 432; Eusèhe, Vila Constantini, III, xliii, P. G., t. xx, col. 1104. Cf. Clément de Rome, I Cor., XL, 4-5, P. G., t. i. col. 289. Le Saint-Esprit vint à la Pentecôte parachever l’instruction des dis­ 224 ciples et leur rappeler tout ce que Jésus leur avait dit. Le Paraclet illuminateur les éclaira, entre autres choses, sur son activité propre et en particulier sur son intervention dans le mystère eucharistique. Sans préjuger la question des origines de l’épiclèse, nous croyons qu’il n’est pas téméraire de lui trouver dans le discours de la cène un fondement scripturaire de nature à en souligner une fois de plus l’importance théologique. Ce discours, outre qu’il accentue très nettement l’activité générale du Saint-Esprit, à côté de celle du Père et du Fils, dans la nouvelle économie du salut, nous semble, pour ainsi dire, situer spéciale­ ment son intervention dans le mystère eucharistique par rapport à la série des actes qui concourent à ce mystère. C’est pourquoi nous sommes porté à y voir le fondement scripturaire dont s’est servie la liturgie antique pour situer à son tour l’épiclèse dans la sé­ rie des faits et des formules concourant au rite com­ plet du sacrifice. Le récit évangélique de la conception surnaturelle de Jésus en Marie de Spiritu Sancto, Maith., i, 18-20; Luc., i, 35, constitue un fondement scripturaire de l'épiclèse en vertu d’un raisonnement théologique, c’est-à-dire à raison de l’analogie entre l’incarnation et la transsubstantiation, attribuées l’une ct l’autre par appropriation au Saint-Esprit. Cette analogie posée — et c’est là, peut-on dire, un postulat de la doctrine catholique — est-il surprenant que les Pères et les liturgies aient pris texte de ces passages évangé­ liques pour en tirer de suggestives applications à l'intervention eucharistique de l’Esprit divin? On constate ces applications dans maintes formules d’épiclèse. Dans les textes syriaques, en particulier, les mots employés pour désigner la descente du SaintEsprit sur les oblats cucharist iques sont les mêmes que pour exprimer sa descente sur la Vierge au moment de l'incarnation. Ils correspondent aux verbes grecs έπερχομαι ct έπισκιάζω mis par l’Évangile sur les lèvres de l’ange Gabriel annonçant à Marie le comment du grand mystère. Cf. Renaudot, op. cit., t. r, p. 224225 ; t. n, p. 88,90-91,512,513. Voir aussi, entre autres documents analogues, une épiclèsc du missel moza­ rabe, P. L., t. lxxxv, col. 620. A ces fondements scripturaires de l’épiclèse, il con­ vient peut-être d’ajouter, au moins comme thème d’utilisation patristique, I Tim., iv, 4, 5 : « Tout ce que Dieu a créé est bon, et l’on ne doit rien rejeter de ce qui se prend avec action de grâces, parce que cela est sanctifié par la parole de Dieu et par la prière. » La phrase de saint Paul ne saurait être restreinte à signifier l’aliment eucharistique. Il n’en est pas moins vrai que plusieurs Pères, entre autres Origène et saint Grégoire de Nysse, en ont fait directement l’applica­ tion à ce dernier et ont employé la même formule pour désigner la prière transsubstantiatrice. P. G., t. xm, col. 948-949; t. xlv, col. 97. Resterait à parler des termes εΰχαριστησας, εύλογήσας, employés par les synoptiques et par saint Paul dans le récit de la cène, ct que plusieurs auteurs, surtout parmi les Orientaux, ont fait valoir en faveur de l’épiclèse. Nous allons essayer d'en déterminer la signification en examinant, d’après les textes sacrés, de quelle manière Jésus-Christ opéra la consécration eucharistique à la dernière cène. IV. La formule de consécration eucharis­ tique d'après l’Écriture sainte : la consécra­ tion a la dernière cène. — Comment Notre-Seigneur a-t-il accompli, au cénacle, le soir du jeudi saint, la transformation du pain et du vin en son corps et en son sang? Par quels gestes ou par quelles for­ mules? L’ensemble des théologiens et des exégètes, à quel­ ques rares exceptions près, répondent que Jésus a ÉP1CLÊSE EUCHARISTIQUE 225 consacré en prononçant ces paroles : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Cependant il n’y a à ce sujet aucune définition de foi, et plusieurs auteurs tant anciens que modernes ont attribué à ces paroles une simple valeur déclarative : le Sauveur, avant de les proférer, aurait déjà opéré le changement mira­ culeux par un geste de bénédiction ou par une for­ mule qui ne nous a pas été transmise. Disons dès maintenant que tout favorise l’opinion commune, tant dans les écrits du Nouveau Testament que dans les documents patristiques ou conciliaires. Et Suarez déclare avec raison que l’opinion contraire mériterait, à tout le moins, la note de témérité. Disp. LVIII, sect, i, n. 4. 1° Les récils de l'institution. — Toutefois, pour nous faire une opinion motivée sur ce point, nous allons examiner les divers récits de l'institution de l’eucha­ ristie. Ils sont au nombre de quatre, fournis les trois premiers par les Évangiles synoptiques, le quatrième par la Ire Épitre de saint Paul aux Corinthiens. Voici ccs quatre relations. C’est à dessein que l’on a donné à la traduction un caractère très littéral, de manière à reproduire aussi fidèlement que possible la physionomie du texte grec original; on ne citera de ce dernier que les mots nécessaires pour la discus­ sion. Matth., XXVI, 20, 26-29. 20. Le soir venu,.féeus était à table avec les douze disciples. (Suit l'annonce de la trahison de Judas, 21-25.) 26. Pendant qu'ils man­ geaient, Jésus, prenant (λαβών) du pain et [le] bénissant (<ύλογήσας), [le] rompit et le donnant (5ούς) aux disciples, dit : Pre­ nez, mangez, ceci est mon corps. 27. Et prenant (λαβών) une coupe et rendant grâces (ιύ/α^στήαας), il la leur donna en disant (λίγων) : a Buvez-en tous, 28. car ceci est mon sang, 1 [le sang] de l'alliance, qui est ' répandu pour beaucoup en ré­ mission des péchés. 29. Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour où je le boirai avec vous, nou­ veau, dans le royaume de mon ! Père. > 226 version assez notables au sujet des paroles que Jésus prononça sur le calice. La première anomalie est celle que présente saint Marc, qui, à l’encontre des trois autres narrateurs, place la participation des convives à la coupe avant la formule même de la seconde consécration : « Il leur donna la coupe et ils en burent tous; et il leur dit : Ceci est mon sang, [le sang] de l’alliance, répandu pour beaucoup. » La seconde consiste dans la place, différente chez les deux premiers synoptiques et chez le troisième, qu’occupe la déclaration eschatologique du Christ : « Je ne boirai plus du produit de la vigne jusqu’à ce que le royaume des cieux soit venu. » Saint Luc rapporte cette parole à une première coupe, au début du repas; saint Matthieu et saint Marc ne la signalent qu’après la consécration du calice. De part et d’autre, une question se pose : la première coupe de saint Luc est-elle eucharistique? Ce verset eschatologique est-il, dans saint Matthieu et saint Marc, à sa place normale? La première anomalie, celle qui concerne l’antici­ pation narrative de saint Marc, a depuis longtemps reçu une explication naturelle. La petite phrase du deuxième Évangile : « et ils en burent tous, » doit être considérée comme « une parenthèse, amenée par le rapprochement naturel des idées entre la pré- Marc., xrv, 17, 22-25. Luc., xxil, 14-20. ICor., xt, 23-25. 17. Le soir venu, Jésus vient avec les douze. (Suit l’annonce de la trahison de Judas, au cours du repas, 18-21.) 22. Pendant qu’ils man­ geaient, prenant (λαβών) du pain, [le] bénissant (ιύλογήσας), il [le] rompit et le leur donna et dit : « Prenez, ceci est mon corps. » 23. Et prenant (λαβών) une coupe, rendant grâces (ίύχαριστήσα;) il la leur donna, et ils en burent tous. 24. Et il leur dit : « Ceci est mon sang, [le sang] de l'alliance qui est répandu pour beaucoup. 26. En vérité je vous le dis, je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. » 14. Lorsque l’heure fut venue, il se mit à table, et les apôtres avec lui. 15. Et il leur dit : «J’ai ardemment désiré manger cette pàque avec vous avant de souffrir. 16. Car, je vous le dis, je ne la mangerai plus jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. » 17. Et ayant reçu (βιξάμινος)une coupe, rendant grâces (ιύχα?ιστήσας), il dit : « Prenez ceci et distribuezle entre vous. 18. Car je vous le dis : je ne boirai plus désor­ mais du fruit de la vigne jus­ qu’à ce que le royaume de Dieu soit venu, i» 19. Et prenant (λαβών) du pain, rendant grâces (ίύχα^ιστήσας), il [le] rompit et [le] leur donna en disant (λίγων) : « Ceci est mon corps. 19‘. qui est donné; faites cela en mé­ moire de moi. » 20. [Il prit] de même la coupe après le souper en disant (λίγων) : « Cette coupe [est] la nouvelle alliance en mon sang qui est répandu pour vous. » (Suit la dénonciation du traître, 21-23.) 23. J'ai appris du Seigneur ce que je vous ai aussi en­ seigné, que le Seigneur Jésus, la nuit où il fut livré, prit du pain, 24. et, rendant grâces (ιύχαριστήσας), [le] rompit et dit: « Ceci est mon corps, qui [est donné] pour vous. Eaites cela en mémoire de moi. » 25. [Il fit] de même au«si pour la coupe, après avoir soupé, en disant (λίγων) : « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang. Eaites cela, chaque fois que vous [la] boirez, en mémoire uemoi. d A regarder de près ccs quatre récits, on n’a pas de : vine à constater qu’ils forment deux groupes paral­ lèles : d’un côté, saint Matthieu et saint Marc ; de l’autre, saint Luc et saint Paul. Ccs deux groupes sont sub'•anticllement concordants et paraissent indépen­ dants l’un de l’autre. Sans entrer dans le détail des objections rationa­ listes contre l'historicité de ces documents, objections ·. ctorieusemcnt réfutées, d’ailleurs, par la critique catholique, il nous sera utile de nous arrêter un ins­ tant à deux anomalies souvent signalées dans les récits que nous étudions. Ce sont deux cas d’interDICT. DE TIIÉOL. CATHOL. sentation de la coupe et le fait de boire, une antici­ pation glissée rapidement et qui ne prétend pas inter­ rompre la trame du récit; d’autant que cette phrase, d’un grec hébraïsant, peut signifier aussi bien la simultanéité que la succession des actes. » Rivière, Histoire du dogme de la rédemption, Paris, 1905, p. 82. C’est un simple artifice historique, très fréquent dans la Bible, et bien connu des commentateurs anciens qui l’appelaient lujsferologia. In Marco, xiv, 23, est hyslerologia. dum ait : Et biberunt ex illo omnes, ac mox consecrasse narrai. Corneille de Lapierre, In Matlh., xxvi, 27, Commentor., Naples, 1851 sq.. t. vm,p. 379. V. - 8' 227 ÉP1CLÈSE EUCHARISTIQUE Quant à la déclaration eschatologique, elle est pré­ sentée « comme un asyndeton, sans lien organique avec le contexte immédiatement précédent : un simple καί ειπεν αύτοίς (et il leur dit), qui l’introduit, peut parfaitement indiquer un complément, étranger par son origine aux formules de consécration auxquelles il fait suite. » C. Van Crombrugghe, dans la Revue d’histoire ecclésiastique de Louvain, t. ix (1908), p. 331-332. A cette explication il convient d'en ajou­ ter une seconde, qui consiste à rétablir d’après saint Lue l’ordre des faits, et à voir dans la première coupe signalée par lui autre chose que la coupe eucharis­ tique. Sans insister ici sur les difficultés du texte sacré, voici comment nous résumerons cette question, avec Van Crombrugghe, op. cil., contre Andersen, Loisy, Viteau, Batiffol, etc., qui admettent que la péricope Luc., xxn, 14-20, comprend deux récits concentriques de la même cène eucharistique. ’ Tout porte à croire que saint Luc a voulu rappor­ ter deux cènes distinctes. La première est toute pas­ cale, celle que Jésus a vraiment désiré de manger avec ses disciples : au cours de ce repas rituel, Jésus fait circuler une des coupes prévues par l’usage juif, et à cette occasion il prononce le logion eschatologique : « Je ne boirai plus du produit de la vigne jus« qu’au jour où le royaume de Dieu sera venu.» Cette pâque est la pâque de l’ancienne alliance; elle est rapportée en deux actes, précisément parce qu’elle va être remplacée par les deux actes de la cène eucha­ ristique, dont l’institution est exposée aux versets 19-20. » Van Crombrugghe, op cil. Cette distinction des deux cènes dans le récit de saint Luc a été sou­ tenue aussi par A. Resch, Ausserkanonische Paralleltexte, Leipzig, 1895, t. m, p. 676. Saint Matthieu et saint Marc, eux, ne parlent que d’une seule coupe, la coupe eucharistique. Comme ils ont voulu néanmoins signaler le logion eschatologiquc, ils l’ont rattaché à cette unique coupe. Mais il est visible que, dans les deux premiers synop­ tiques, ce logion n’est pas à sa vraie place, puisqu’il y est question du fruit de la oigne, et que saint Luc a raison de le rapporter à une coupe différente de la coupe eucharistique. Cf. Panel, Préliminaires histo­ riques de la passion de Jésus, Élude critique (thèse), Lyon, 1903, p. 93-95; E. Mangenot, Les Évangiles synoptiques, Paris, 1911, p. 461-468. 2° Action de grâces, bénédiction et formule consécratoire. — On a opposé, entre autres raisons, à la distinction des deux cènes, l’une pascale et l’autre eucharistique, dans le récit de saint Luc, la présence — de part et d’autre — d'une action de grâces dési­ gnée par le verbe εύχαριστήσας et que l’on’identifie, sans plus, avec la consécration eucharistique. Telle est l’argumentation de J. Viteau, qui écrit : » Au fl. 17 (de S. Luc) on lit : και δεξάμενος ποτήριον εύχαριστήσας είπεν, alors il prit une coupe, la consacra et dit... Au fl. 20,on lit : και τί> ποτήριον ωσαύτως,<7 fil la même chose pour la coupe. Il faut donc suppléer devant τό ποτήριον les mêmes verbes que devant άρτον, c’est-à-dire καί λαβών το ποτήριον εύχαριστήσας εδωκεν αύτοίς λέγων, il prit la coupe, la consacra et la leur donna en disant... Il y aurait eu ainsi deux consécra­ tions pour la coupe, l’une avant le dîner et l’autre après, ce qui n’est ni naturel ni logique. » J. Viteau, L'évangile de l'eucharistie, dans la .Revue du clergé français, 1904, t. xxxix, p. 8 sq. Que cette double consécration du calice ne soit ni naturelle ni logique, j’en conviens parfaitement. Mais pour admettre une consécration unique de la coupe, est-il nécessaire, comme semble le croire J. Viteau, de donner au mot εύχαριστήσας un sens diffé­ rent au J. 17 et au jf. 20 où il doit être suppléé? I 228 Faut-il dire que, dans le premier cas, il s’agit d’une simple bénédiction, et d’une consécration dans le second cas? Pas le moins du monde, croyons-nous. Mais alors que signifie cet εύχαριστήσας ou son équi­ valent εύλογήσας, et à quelle action de grâces ou à quelle bénédiction font allusion ces mots? II est certain, d’après les récits évangéliques, que l’institution de l'eucharistie eut lieu au cours, ou plus probablement, à la fin d’un repas du soir. Bien que les synoptiques ne paraissent pas pouvoir s’expliquer autrement que du repas pascal proprement dit, il nous importe peu ici de discuter ce point. Or, il n’est pas douteux que Jésus ait pratiqué, au cours de sa vie, les usages juifs, et notamment la béné­ diction ou action de grâces, usitée dans les repas. L’Évangile signale à plusieurs reprises la bénédiction ou l’action de grâces jointe à la fraction du pain. Ainsi dans le récit de la multiplication des pains, les quatre évangélistes montrent le Christ bénissant et rendant grâces avant de distribuer le pain à la foule. Les synoptiques ajoutent même le geste des yeux levés vers le ciel. Matth., xiv, 19; Marc., vi, 41; Luc., ix, 16. Dans le récit de la cène, les mots εύχαριστήσας ou εύλογήσας doivent désigner une action analogue à la bénédiction du pain et du vin en usage chez les juifs dans les repas ordinaires. Ils ne désignent donc pas la consécration, mais plutôt un rite préparatoire à la consécration. Cette explication se fonde, en outre, sur le sens primitif des verbes εύχαριστεϊν et εύλογεϊν, lequel, tout comme pour l’hébreu barak qu’ils traduisent, ne comporte en aucune façon l’idée de consécration. Cette signification de consacrer, que les verbes εύχαριστεϊν et εύλογεϊν n’avaient pas primitivement, ne tarda pas à leur être donnée par les auteurs chrétiens. Saint Paul, appliquant à l’eucharistie une expression juive qui désignait la troisième coupe pascale, l’appelle le calice de bénédiction que nous bénissons, xb ποτήριον τής εύλογίας δ εύλογούμεν, I Cor., x, 16; et saint Jus­ tin dit que le pain et le vin sont eucharistiés par la formule de prière qui vient du Christ, Apol., i, 66. Orsi, Dissertatio theologica, p. 5 sq., cite un bon nombre de liturgies orientales qui, comprenant l’ac­ tion de grâces au sens de sanctification, consécration, disent : gratias egit, benedixit, sanctificavit et gustavit, et postea dedit discipulis suis dicens : Hoc est corpus meum. Voir aussi Hoppe, op. cit., p. 296-297. La liturgie grecque de saint Jacques porte même ccci : άναδείξας σοί τω Θεώ καί Πατρί, εύχαριστήσας, πλήσας Πνεύματος 'Αγίου, εδωκε. Brightman, op. cit., p. 52. Mais dans les récits évangéliques de la cène les deux mots εύχαριστήσας et εύλογήσας gardent encore exclu­ sivement leur sens juif. I! faut ajouter enfin que le participe aoriste paraît bien exprimer ici la consécution entre la bénédiction et la formule consécratoire, et tout autant le carac­ tère secondaire de la bénédiction ou action de grâces. Sans doute, d’après la syntaxe grecque, le participe aoriste peut s’employer pour le participe présent, par attraction, lorsque le verbe principal est à l’indicatif aoriste. Mais cette observation grammaticale, favorise notre explication, loin de la contredire. Nous verrions volontiers l’application de cette règle dans le texte de saint Matthieu pour exprimer la concomitance de l’action de grâces avec la fraction, précédant l’une et l’autre l'acte de donner aux apôtres l’aliment eucharis­ tique en disant la parole consécratoire ; Ceci est mon corps. C’est ainsi que la phrase du premier Évangile : λαβών & ’Ιησούς άρτον καί εύλογήσας εκλασεν και δούς τοϊς μαΟηταϊς ειπεν, Matth., xxvi, 26, pourrait se traduire de la manière suivante :« Jésus, prenant du pain et le bénissant (ou : rendant grâces), le rompit, 229 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE puis le donna aux disciples en disant : Prenez et mangez, ceci est mon corps.» 11 paraît bien difficile d’admettre la concomitance de tous ces actes, et bien que les auteurs sacrés n’en aient pas marqué de façon rigoureusement précise l’ordre de succes­ sion, la consecution de la formule consécratoire par rapport à la bénédiction ou action de grâces semble indéniable. Quant à la formule consécratoire elle-même, voir Eucharistie dans l’Écriture. Voici comment, on pourrait résumer l’histoire de l’institution de l’eucharistie. Pendant le repas, pro­ bablement au début, Jésus avait annoncé sa passion et qu'il ne mangerait plus la Pâque jusqu’à son accom­ plissement dans le royaume de Dieu. Luc., xxn, 15, 16. Ce fut vraisemblablement en prenant une des coupes prescrites par le rituel juif, peut-être la première, qu’il réitéra cette annonce, et déclara qu’il ne boirait plus du produit de la vigne jusqu’à l’avè­ nement du royaume de Dieu. Luc., xxn, 17-18; Matth., xxvi, 29; Marc., xiv, 25. Avant la fin du repas, sans que nous puissions savoir à quel moment précis, Jésus prit du pain, le bénit en rendant grâces, c’est-à-dire en louant Dieu, et le rompit; puis il le donna aux disciples en disant : « Prenez, mangez. Voici mon corps pour vous, » c’est-à-dire, comme l’a traduit saint Luc : « Ceci est mon corps qui est donné pour vous. » Et il ajouta : « Faites ceci en mémoire de moi. » A la fin du repas, sans doute au moment de boire la coupe qui devait clore le festin, Jésus prit le calice et rendit grâces en louant Dieu; puis, faisant allusion à l’ancienne alliance de Dieu avec Israël par l’intermédiaire de Moïse, alliance consacrée par le sang des victimes répandu sur le peuple,Exod., xxiv,3-8; cf. Zach., ix, il, et rappelant la nouvelle alliance prédite par les prophètes, Jer., xxxi, 31 sq. ; Ezech., xvi, 60 sq. ; Ose., n, 20, il dit aux apôtres en leur pré­ sentant le calice : « Buvez-en tous, car voici le calice, la nouvelle alliance dans mon sang, » c’est-à-dire, selon l’expression des deux premiers synoptiques : « Ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, qui est répandu pour vous et pour un grand nombre en rémission des péchés. » Enfin il ajouta : « Faites ceci, toutes les fois que vous boirez (de ce calice), en mémoire de moi. » 3° Les diverses opinions. — Il sera utile d’ajouter un aperçu des diverses opinions émises au sujet de la manière dont Jésus-Christ a consacré au cénacle. Saint Thomas, à propos de l’objection que, dans le récit évangélique, la bénédiction précède les paroles sacramentelles, signale les opinions connues de son temps. « Certains ont dit que le Christ, en vertu du pouvoir d’excellence (c’est-à-dire d’un pouvoirsuréminent propre à Jésus-Christ, en vertu duquel il peut, par exemple, produire dans le. rite sacramentel l’effet •iu sacrement, cf. S. Thomas, III·, q. lxvi, a. 3), qu’il avait sur les sacrements, opéra ce sacrement sans aucune forme verbale, et qu’ensuite il prononça les paroles qui devaient être désormais pour les autres la forme de la consécration. C’est ce que semblent donner à entendre les lignes suivantes d’Innocent III t 1180) au 1. IV, De myster. missie, vi : « On peut • dire que le Seigneur consacra par sa vertu divine et « qu’il prononça ensuite la forme que ses disciples < devaient employer après lui pour la consécration. » If autres ont dit que labénédiction dont parle l’Évangilese lit par des paroles que nous ignorons... D’autres « nfin.que cette bénédiction sc fit par les mêmes paroles qu’aujourd’hui, mais que le Christ les prononça deux fois, d’abord secrètement pour consacrer, puis à haute voix pour instruire les apôtres. » Sum. theol., ΙΠ*, q. lxxviii, a. 1, ad 1»“. Cf. In IV Sent., 1. IV, disL VIII, q. il, a. 1, q. v, ad lu“. 230 Ajoutons-y l’opinion de saint Thomas lui-même qui, avec plusieurs Pères anciens, avec saint Bonaven­ ture et un certain nombre d’autres auteurs, accep­ tant le sens ultérieur des mots εύλογεϊν et εύχαριστεϊν, .i pensé que le Sauveur bénit ou rendit grâces en disant les paroles sacramentelles : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Le passage cité d’Innocent III exprime une opi­ nion reconnue par lui comme probable, plutôt que son opinion personnelle. Au chapitre indiqué de son ouvrage sur le sacrement de l’autel, composé, comme on sait, avant son élévation au souverain pontificat, il pose nettement la question : quando Christus confecit et sub qua forma? Or voici la première réponse qu’il y fait : Cum ad prolationem verborum istorum : Hoc est corpus meum, hic est sanguis meus, sacerdos con­ ficiat, credibile judicatur quod et Christus eadem verba dicendo confecit.De sacro altaris mysterio,\. IV, c. vi, P. L., t. ccxvii, coi. 859. C’est seulement après cette première affirmation qu’il énumère les autres opi­ nions, en terminant par la phrase qu’on a lue plus haut. La formule initiale de cette phrase : Sane dici potest, indique bien sa pensée, qui est simplement de déclarer non improbable l’opinion qu’il a énoncée : sane dici potest quod Christus virtute divina confecit et postea formam expressit sub qua posteri benedicerent. Ipse namque per se virtute propria benedixit, nos autem ex illa virtute quam indidit verbis. Ce qui a. semble-t-il, jeté quelque incohérence dans le jugement d’Innocent III sur cette question, c’est d’avoir com­ pris, comme d’ailleurs saint Thomas, saint Bonaven­ ture et beaucoup d’autres, dans le sens de consécr .·.tion,la bénédiction ou action de grâces préalable faite par Jésus sur le pain et le vin. Il déclare, en effet, un peu plus loin en termes formels : Christus confecit quum benedixit. Ibid-, c.xvn, col. 868. Cf. Durand de Mende, nationale, IV, xli, 15; Le Brun, op. cit., t. v, p. 225. Si la pensée d’Innocent III demeure un peu indé­ cise, il n’en est pas de même de quelques autres écri­ vains ecclésiastiques qui se sont nettement exprimés sur ce point. Saint Gaudence de Brescia (j-vers 4lu) semble n’avoir attribué aux paroles : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, dans la bouche du Sauveur, qu’une valeur purement déclarative: « Nous savons, écrit-il, que lorsqu’il présenta à scs disciples le pain et le vin consacrés, Jésus leur dit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Tract. II, De ratione sacramen­ torum, P. L., t. xx, col. 859. On rencontrerait, sans doute, au cours d’uncenquêteméthodiqueetcomplète, d’autres textes patristiques analogues à celui-là. Parmi les auteurs du moyen âge, signalons Odon ou Eudes de Cambrai (γ1113) et Étienne d’Autun (•j· 1139). Le premier, tout en enseignant très claire­ ment que la forme du sacrement consiste, pour nous, dans les paroles du Sauveur, Expositio in canonem missse, P. L., t. eux, col. 1063, croit que celui-ci a consacré par la bénédiction avant de prononcer la formule qui, sur nos autels, accomplit le mystère. Accepit panem, dit-il : adhuc panem, nondum carnem... Benedixit, suum corpus fecit. Qui prius erat panis benedictione factus est caro. Modo caro, jam non panis... Patet quod panis accepta benedictione est caro. Modo caro, jam non panis... Palet quod panis accepta bene­ dictione factus sit corpus Christi. Non enim post bene­ dictionem dixisset : Hoc est corpus meum, nisi in benedictione fieret corpus suum. Ibid. Cf. Le Brun, op. cit., t. v, p. 230-231. D’après Étienne d’Autun. !·.·paroles : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, auraient d’abord été dites à voix basse pour opérer la consé­ cration, puis répétées à haute voix pour enseigner aux apôtres la formule dont iis devaient se servir. Ou bien encore, le Seigneur a consacré par la bénè- 231 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE diction et a ensuite prononcé les paroles en leur donnant pour l’avenir la vertu du sacrement. Tracl. de sacram, altaris, c. χνιι,Ρ. L., t. clxxh, col. 1292. Ces opinions sont toujours, on le voit, en fonction du sens de consécration donné à tort au benedixit du récit de la cène. C’est l’idée de l’épiclèse qui a poussé dans une voie analoguele dominicain Ambroise Cathe­ rin (·{■ 1553) et le franciscain Christophe de Chefïontaines (f 1595). L’un et l’autre pensent que le Sau­ veur a opéré la consécration avant de prononcer les paroles : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, soit qu’il l’ait accomplie par un acte silencieux de sa toutepuissance, soit, tout au moins, par des paroles diffé­ rentes de celles-là. Voir Le Brun, op. cit., t. v, p. 229241. Voir Cheffontaines. Catharin envoya son ouvrage au concile de Trente, mais celui-ci ne voulut pas trancher cette question. C’est ce que nous apprend Salmeron, auquel Hoppe a prêté à tort la même opinion. Salmeron, Comment, in hist, evangel., t. ix, tr. XIII, s’exprime en ces termes : Non dissimulabo quod in concilio Tridentino cum quidam theologi id peterent, ul explicaretur forma qua Christus confecit hoc sacramentum, auditis hinc inde rationibus, nihil esse definiendum prudenter Patres ccnsucrunt. Le savant jésuite s’étend longuement sur l’explication de Catharin; mais il avertit, en termi­ nant, que, bien que le concile de Trente n’ait pas voulu décider de ce point, l’opinion la plus fondée est la doctrine traditionnelle d’après laquelle le Sauveur a employé pour consacrer la même formule que nous. Hiec idcirco tam laie a me allata sunt ad hanc firman­ dam sententiam, non quod post concilii Florentini decretum tam unanimiter in scholis receptum et dure ab adversariis explicatum, tutam eam existimem, sed ut videas quibus se tueantur rationibus et iis per te ipsum. facile dissolutis in ea sententia permaneas, quæ eadem forma nos dicit consecrare qua Christus ipse conse­ cravit. Ibid. Au xixe siècle, un théologien catholique, Hoppe, a repris la thèse de Catharin et soutenu que les paroles: Ceci est mon corps, ceci est mon sang, n’avaient sur les lèvres du Christ qu’une valeur énonciative, bien qu’elles constituent aujourd’hui la forme du sacre­ ment. Hoppe, op. cil., p. 298. Enfin, d’après Watterich, prêtre vieux-catholique, mort réconcilié avec l’Église romaine, Jésus aurait opéré la consécration au moyen d’un simple geste de bénédiction (Segensgeberde) signifié par les mots εύλογήσας ct εύχαριστήσας. Les paroles : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, n’auraient fait qu’exprimer après coup la transformation mystérieuse déjà ac­ complie. Watterich, Der Konsekrationsmomenl im heiligen Abcndmahl und seine Geschichte, Heidelberg, 1896. A l’encontre de ces diverses opinions, les théolo­ giens catholiques ont, pour la plupart, après comme avant le concile de Trente, considéré les paroles de l’institution : Ceci est mon corps, ceci est le calice de mon sang comme la forme unique avec laquelle le Sauveur lui-même a consacré, ainsi que consacrèrent egalement, plus tard, les apôtres ct leurs successeurs conformément à l’ordre reçu du Maître. Nommons, entre autres, Bessarion, Bellarmin, Bona, Arcudius, Allatius, Goar, Orsi, Pierre Moubarak, ces deux der­ niers surtout contre Touttéc, Renaudot et Le Brun, contre Catharin ct Christophe de Cheffontaines, Tournely, Cursus theol.. De eucharistia, q. iv, a. 8; parmi les modernes, Henke, Die kalholische Lchre über die Consecrationsworte der heiligen Eucharistie, Trêves, 1850; Franzelin, Verlage, Schwetz, 'Kôssing, Hurter; spécialement contre Hoppe, B. Thalhofer, dans Wiener kathol. Vierteljahrschrift, 1866, p. 610; Das Opfer des alien und neuen Blindes, Ratisbonne, 232 1870, p. 243; J. Th. Franz,Dieeucharist. Wandlung und Epiklesc, Würzbourg, 1877-1880; Oswald,Die Sacramentenlehre,4e édit.,Munster, 1877, p.463-466; Gihr, Dos heilige hlessopfer, 2e édit., Fribourg-cn-Brisgau, 1880, p. 502 sq.; contre Watterich, Sclianz. dansDcr Kalholik, 1896-1897; Lingens, dans Zeitschrift fiir die kalholische Théologie, 1897; Le Bachelet, dans les Études, 1898, t. Lxxv, p. 805 sq. Cf. A. Schmid, A liarssacrament, dans Kirchenlcxikon, 2e édit., 1882, t. i, col. 603-607. V. La formule de consécration eucharistique d’après LA TRADITION.---- Z. LA TRADITION D'ORIENT ET d’occident jusqu’au vins siècle. — On peut résumer la doctrine de cette période en deux propositions : 1. La plupart des textes des trois premiers siècles et plusieurs encore aux siècles suivants parlent de la prière consécratoire en général, c’est-à-dire de ce que nous appelons aujourd’hui le canon. C'est certai­ nement le sens qu’il faut donner aux termes de prière, invocation (έπίχλησις), supplication, et autres sem­ blables, où l’on aurait tort de voir exclusivement l’épiclèse proprement dite. Cependant, un bon nombre de ces textes indiquent déjà le rôle prépondérant des paroles de Jésus-Christ et leur efficacité propre. 2. A partir de la seconde moitié du me siècle, nous constatons que la consécration est attribuée à la fois à Jésus-Christ et au Saint-Esprit, et les attestations de l’épiclèse proprement dite commencent. Mais des affirmations très catégoriques, tant en Orient qu’en Occident, surtout à partir du ive siècle, indiquent que ce sont les paroles de l’institution qui jouent le rôle de forme, et non pas l’épiclèse. Signalons les principaux témoignages à l’appui de ces deux propo­ sitions. 1° La prière consécratoire en général. — D’après les documents des trois premiers siècles, le rite eucharis­ tique se compose d'une série assez longue de prières et d’actions de grâces (εύχαί και ευχαριστία!, dit saint Justin, Apol., i, 13, P. G., t. vi, col. 345, précisant un peu plus Ι’εύχαριστία de la Didaché ct des lettres de saint Ignace d’Antioche), dont le point central est le récit de la cène comprenant les paroles du Sauveur. Tout cet ensemble, saint Justin le désigne sous le nom de λόγος ευχής και ευχαριστίας, « la formule de prière et d’action de grâces », et sous celui de λόγος ευχής ό παρ’ αύτοϋ, « la formule de prière qui vient du Christ ». Apol., I, 65-67, P. G., t. vi, col. 428432; Kirch, Enchiridion fontium hist. eccl. ant., Fribourg-en-Brisgau, 1910, p. 30-34. Cette formule a pour effet d’ « eucharistier » les éléments, selon le terme de l'apologiste, c’est-à-dire de les consacrer. Την δι’ ευχής λόγου τοΰ παρ’ αύτοϋ εΰχαριστηΟεϊσαν τροφήν... Ίησοϋ καί σάρκα και αίμα έδιδάχβημεν είναι : » eucharistiée par la formule de prière qui vient de lui (du Christ), cette nourriture, d’après l’ensei­ gnement que nous avons reçu, est la chair et le sang de Jésus. » Ce λόγος, cette formule, semblable à la parole de Dieu agissant dans l’incarnation, opère la transsubstantiation en vertu de la toute-puis­ sance divine. Il est remarquable de constater dans cette description, la plus ancienne de toutes, de l’anaphore eucharistique, la comparaison de l'in­ carnation et de l’eucharistie qui restera fondamen­ tale à travers toute la tradition. Or, dans l'exé­ gèse du message angélique de l’Annonciation, saint Justin attribue la conception surnaturelle du Christ à l’intervention du Logos, vertu ou puissance de Dieu. Apol., i, 33, col. 381. L’intervention eucha­ ristique du Saint-Esprit ne semble donc pas être dans la perspective de saint Justin, bien que l’épi­ clèse pût faire partie de la liturgie qu’il décrit. Voir mon article : La liturgie décrite par saint Justin et 233 ÉPIGLÉSE EUCHARISTIQUE l’épiclèse, dans les Échos d’Orient, 1909, t. xn, p. 129 sq., 222 sq. Même doctrine dans saint Irénée : mais ici la for­ mule consécratoire est appelée « la parole de Dieu », τόν λόγον τοΰ Θεού, et « l’invocation de Dieu », τήν επίκλησιν τοΰ Θεοΰ, ou encore « la formule de l’invo­ cation », τ'ον λόγον τής έπικλήσεως. Conl. hær., I, χιπ, 2; IV, xviii, 4, 5; V, it, 3; P. G., t. vu, col. 580, 1028-1029, 1125-1127. Ce terme d'invoca­ tion, qui apparaît ainsi pour la première fois au hc siècle (cf. les Acta Thomæ, œuvre gnostique de la première moitié du iii° siècle, c. xlvi, édit. Bon­ net, Leipzig, 1903, p. 116; Scheiwiler, Die Elemente der Eucharistie in den ersten drei Jahrhunderten, Mayence, 1903, p. 153; Struckmann, Die Gcgenwart Christi in der ht. Eucharistie nach den schri/tlich'en Quellen der vornizânischen Zeil, p. 107-108), ne dé­ signe pas, chez saint Irénée, exclusivement du moins, l’épiclèse actuelle, mais bien tout l’ensemble de la formule eucharistique d’alors, autrement dit toute l’anaphore, tout le canon. C’est avec ce sens que le mot revient, au ni0 siècle, sous la plume de saint Firmilien de Césarée : celui-ci parle d’une pseudo-prophétesse qui contrefaisait le rit eucharistique en employant à cet effet Vinvocation cl la prière ou formule accoutumée : etiam hoc frequen­ ter ausa est, ut et invocatione non contemptibili sancti­ ficare se panem et eucharistiam facere simularet, et sacrificium Domino non sine sacramento solilæ prædicationis offerret. Parmi les lettres de saint Cyprien, Epist., lxxv, P. L., t. ni, col. 1165; cf. t. iv, col. 413. 11 a le même sens également dans un texte de saint Basile que l’on objecte souvent à la doctrine catho­ lique sur la forme de l'eucharistie, mais qui nous paraît, au contraire, lui être entièrement favorable. Avant de citer ce texte très important, signalons les expressions de signification identique employées par d’autres auteurs des cinq premiers siècles. Pour Origène, In Matth., homil. xi, 14; Conlr. Cels., VIII, xxxiii, P. G., t. xiii, col. 949; t. xi, col. 1565, et pour saint Grégoire de Nyssc, Orat. catech., xxxvn, P. G., t. xlv, col. 96-97, c’est « la prière, les prières et actions de grâces, la prière faite sur le pain et qui le sanctifie »; mais il faut ajouter que c’est aussi » la parole de Dieu et l’invocation», selon la locution em­ pruntée à I Tim., iv, 5 (διά λόγου Θεοΰ καί έντεύξεως), ou simplement « la parole de Dieu dite sur le pain »; hâtons-nous, d’ailleurs, de dire que saint Grégoire de Nysse précisera tout à l’heure que cette pa­ role n’est autre que celle du Christ : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Pour Eusèbe, De laud. Constantini, c. xvi, P. G., t. xx, col. 1425-1427, ce sont ■ les prières et la mystérieuse θεολογία», δι* ευχών καί απορρήτου θεολογίας. Sur ce dernier mot, dont la signification paraît être « doxologie » ou « action de grâces à Dieu », voir Cagin, Te Deum ou illatio, p. 324 sq. Pour saint Athanase, Serm. ad baptiz., fragments, P. G.,t.xxvi,col. 1325-1626;cf. t.Lxxxvi, col. 2401, ce sont « les grandes et admirables prières et les saintes supplications», ίκεσίαι και δεήσεις..., αί αεγάλαι εΰχαί και άγίαι ίκεσίαι, après lesquelles « le Verbe descend sur le pain et sur le calice. » Pour saint Ambroise, c’est « le mystère de la prière sacrée », per sacræ orationis mysterium. De fide, IV, x. 154, P. L., t. xvi, col. 667, « la bénédiction divine»; mais c’est aussi, et d’une manière très précise, « la bénédiction du Christ et la consécration par les paroles du Christ. » De mysteriis, ix, 50-54, P. L., t. xvi, col. 422-424. Pour saint Augustin, c’est « la prière mystique qui consacre », prece mystica conse■- dum, De Trinitate, I. Ill, c. ιν, 10, P. L., t. xlii, coi. 873-874 ; pour saint Jérôme, ce sont « les prières », preces quibus Christi corpus conficitur, ou encore 234 » la solennelle prière », solemnem orationem. Epist., cxlvi, ad Evangelum; In Soph., cm, P. L., t. xxn, col. 1193; t. xxv,col. 1375. Cf. S. Grégoire le Grand, Epist., IX, 12, P. L., t. lxvii, col. 956, où les deux expressions mox post precem et mox post canonem, sont données comme absolument équivalentes; Théo­ doret de Cyr (+458), Eranistes, n, P. G., t. lxxxiii, col. 168, où la formule consécratoire est appelée » l’invocation sacerdotale », ιερατική έπίκλησις. Il ressort avec évidence du contexte de ces divers passages que de telles expressions, tout en désignant la prière eucharistique prise dans son ensemble, non seulement n’excluent pas les paroles du Sauveur, mais au contraire les impliquent nécessairement comme partie centrale de la formule complète. Sans doute, la liturgie avait déjà encadré ces paroles sacrées dans un ensemble de rites et de prières, comme Jésus avait voulu le premier donner pour cadre au divin banquet le rituel pascal. Mais tandis que nous connaissons seu­ lement par de vagues allusions cet encadrement euchologique durant les premiers siècles, il est frap­ pant de constater que saint Justin et saint Irénée assignent déjà clairement aux paroles évangéliques le rôle de formule centrale. Le premier s'exprime ainsi, immédiatement après la phrase que nous avons citée tout à l’heure : « En effet, les apôtres, dans les mémoires faits par eux et appelés Évangiles, ont rapporté que Jésus leur donna ce commandement. Ayant pris du pain et rendu grâces, il dit: Faites ceci en mémoire de moi; ceci est mon corps. De même ayant pris le calice et rendu grâces, il dit : Ceci est mon sang. » Apol., i, 66. Le second écrit en termes peut-être plus suggestifs encore : » Notre-Seigneur, donnant à ses disciples le commandement d’offrir à Dieu des prémices de ses créatures, non qu’il en ait besoin, mais afin qu’eux-mêmes ne soient ni infruc­ tueux ni ingrats, prit le pain, qui est de la créature, et rendit grâces en disant : Ceci est mon corps. Et pareillement pour le calice,qui est aussi de la même créature..., il déclara que c’était son sang et enseigna l’oblation nouvelle du Nouveau Testament. L’Église, l’ayant reçue des apôtres, l’offre dans le monde entier à Dieu qui nous fournit les aliments. » Cont. hær., IV, xvii, 5, P. G., t. vu, col. 1023-1024. Saint Cyprien (+258) dit formellement que le prêtre tient à l’autel le rôle du Christ, souverain prêtre,dont il reproduit les gestes augustes : Namsi Jesus Chrislus Dominus et Deus noster ipse est summus sacerdos Dei Patris, ei sacrificium Patri se ipsum primus obtulit, et hoc fieri in sui commemorationem priecepil, utique ille sacerdos vice Christi vere fungitur qui id quod Christus fecit imitatur, et sacrificium verum et plenum tunc offert in ecclesia Deo Patri, si sic incipiat offerre secundum quod ipsum Christum videat obtulisse. Epist., lxiii, c. xiv; cf. ibid., c. x, P.L., t. iv, coi. 385386; cf. coi. 381-382, où Cyprien cite tout au long le récit de la cène d’après saint Paul, pour conclure que noue avons à reproduire exactement la cène telle que le Christ l’a célébrée. Eusèbe de Césarée, parlant du sacrifice institué par Jésus-Christ, le présente comme l’effet de ce qu’il appelle “ les ineffables paroles du nouveau testament» :τά σύμβολα τών κατ' αυτόν απορρήτων τής καινής διαθήκης λόγων τοίς αΰτοϋ παρεδίδου μαθηταΐς. Demonstr. evang., vm, 2, P. G., t. xxn, col. 629. Saint Grégoire de Nysse, dans le même passage où. après Origène, il applique à l’aliment eucharis­ tique ce que saint Paul, I Tim., iv, 5, disait en général de toute nourriture » sanctifiée par la parole de Dieu et par l’invocation », insinue clairement que cette formule désigne avant tout, à ses yeux, la parole trans­ formatrice du Verbe : Ceci est mon corps : « Le pain est changé.·, aussitôt au corps par la parole, comme 235 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE il a été dit par le Verbe : Ceci est mon corps, '0 άρτος·.■ εύΟϋς προς τδ σώμα διά τοΰ λόγου μεταποιού­ μενος, καθώς εΐρηται ύπδ τοϋ Λόγου, ότι τοΰτο έστι το σώμα μου. » Oral, catech., xxxvn, P. G,, t. xlv, col. 97. Ce texte est d’autant plus important au point de vue théologique, que l’on peut y voir une des pre­ mières affirmations de l’instantanéité de la consécra­ tion eucharistique. La même idée ressort du texte classique de saint Grégoire de Nazianze écrivant à saint Amphiloque :» N’hésite pas à prier et à inter­ céder pour nous, lorsque par la parole tu attires le Verbe, lorsque, par une. section non sanglante, tu di­ vises le corps et le sang du Seigneur, ayant la voix pour glaive. » Epist., clxxi, P. G., t. xxxvn, col. 280. Nestorius, In IIeb., in, 1, se sert de la même compa­ raison quand il dit en parlant du sacrifice de l’autel : 1 ...Le Christ est symboliquement crucifié, égorgé par le glaive de la prière sacerdotale, » τή τής ιερατικής ευχής μαχαίρα σφαττόμενος. Loofs, Ncsloriana, Halle, 1905, p. 241. Il n’est pas téméraire de supposer que ce glaive de la prière sacerdotale fait allusion aux paroles de l’institution et à leur efficacité consécra­ toire. Voir aussi, pour S. Grégoire de Nazianze, Vrai., xvni, 29, P. G., t. xxxv, col. 1020-1021. Cf. Césaire de Nazianze, Dial., ni, q. clx, P. G., l. XXXVIII, col. 1132-1133. Saint Basile ne fait que confirmer ces témoi­ gnages, loin d’y contredire, lorsque, dans son traité De Spiritu Sancto, après avo il· posé en principe l’existence dans l’Église, de deux sources, de la foi, l’Écriture et la tradition,il ajoute par manière d’ap­ plication : » Les paroles de V invocation (τα τής έπικλήσεως ρήματα) dans la production (έπι τή άναδείξει) du pain eucharistique et de la coupe de bénédiction, qui donc d’entre les saints nous les a laissées par écrit? Car nous ne nous contentons pas de ce que rapporte l’Apôtre ou l’Évangile, mais nous disons avant et après d’autres choses qui sont d’une grande impor­ tance pour le η^5ΐ0Γθ(προλέγομεν και ίπιλε’γομεν έτερα, ώς μβγάλην εχοντα προς το μυστήριβϋ τήν ίσχύν) et que nous avons reçues de la tradition non écrite. » De Spiritu Sancto, xxvu, GC, P. G., t. xxxn, col. 188. On ne saurait affirmer, selon nous, plus clairement que l’anaphore (car c’est bien elle sans contredit que désigne ici encore le mot έπίκλησις), formule eucha­ ristique transmise dans son ensemble par l’enseigne­ ment oral, a son centre naturel dans le récit évangé­ lique de l’institution, et donc dans les paroles mêmes du Sauveur transmises par les synoptiques et par saint Paul. Au sujet du récit de la cène et de l’impor­ tance que lui donne saint Basile, cf. De baptismo, I, m, 2, P. G., t. xxxi, col. 1576. Que diverses prières encadrent ce récit avant et après, et qu’elles concou­ rent puissamment au mystère, nous pouvons le dire tout comme saint Basile; sans cesser de voir dans les paroles divines la forme essentielle et unique de la consécration. Cf. Orsi, op. cit., p. 19, 72-74. Nous résoudrons tout à l’heure dans un sens analogue la difficulté que certains auteurs croient voir dans certains passages des Catéchèses de saint Cyrille de Jérusalem. Mais comme celui-ci met parti­ culiérement en relief l’intervention eucharistique du Saint-Esprit, il nous faut auparavant indiquer les premières traces traditionnelles de cette idée et mon­ trer qu’elle ne contredit point, pour autant, l’attri­ bution de la consécration aux paroles du Christ. 2° Attribution de la transsubstantiation à la fois au Christ et au Saint-Esprit, mais en même temps affirmations formelles de l’efficacité consécratoire des paroles de l’institution. — L’attribution de la consé­ cration au Saint-Esprit paraît dans la Didascalie, VI, xxi, 2; xxn, 2, édit. Funk, p. 370, 376, c’est-à-dire dès la seconde moitié du in° siècle. Voir les passages 236 cités plus haut. Elle est aussi dans la pensée de saint Cyprien : « On ne peut pas consacrer l’oblation là où n’est pas l’Esprit-Saint, » nec oblatio sanctifi­ cari illic possit ubi Spiritus Sanctus non sil, dit l’évêque de Carthage, Epist., lxiv, 4, P. L., t. iv, col. 392. A partir du ivc siècle, les témoignages se multiplient. a) En Orient. — En Orient, l’attribution de la transsubstantiation au Saint-Esprit est attestée par de nombreux textes au rv° siècle. Saint Grégoire de Nysse parle de « la sanctification du Saint-Ésprit ”, τον αγιασμόν τον τοϋ ΙΙνεύματος, conférée au pain et au vin, en vertu de laquelle ils deviennent corps et sang du Christ. De bapt. Christi, P. G., t. xlvi, col. 582. Cf. Oral, in laud, fratris Basilii, P. G., ibid., col. 805. Mais pour Grégoire de Nysse comme pour Cyprien de Carthage, cette affirmation doit se concilier avec leur témoignage concernant le récit de la cène et les paroles du Sauveur. Aussi bien, pour l’un comme pour l’autre, cette « sanctification du Saint-Esprit » n’est pas spéciale à l’eucharistie, bien qu’elle y pro­ duise sur les éléments un effet très différent de celui qu’elle produit sur ceux des autres sacrements. Le Saint-Esprit sanctifie également l’eau du baptême et l’huile de la confirmation; c’est même à l’occasion du baptême que saint Grégoire de Nysse prononce le mot έπίκλησις, en disant que les choses au moyen desquelles s'accomplit la régénération sont « la prière à Dieu et l’invocation de la grâce céleste, χάριτος ουρανίας έπίκλησις, l’eau et la foi. » Et un peu plus bas, il mentionne encore» la prière et l’invocation de la puissance divine faite sur l’eau », ευχή καί δυνάμεως θείας έπίκλησις έπι τοϋ υδατος γινόμενη. Oral, ca­ tech., χχχιπ, P. G., t. xlv, col. 84. Cf. ibid., xxxvi, P. G., ibid., col. 92. Ces indications sont de nature à montrer que l’attribution de la consécration au Saint-Esprit n’est pas l’admission de la prière ac­ tuellement appelée épiclèse au rôle de forme. Les textes signalés visent plutôt uniquement à faire voir dans la transformation du pain et du vin un miracle de la puissance divine invoquée à cet effet et spéciale­ ment appropriée au Saint-Esprit, bien que commune aux trois personnes de la Trinité. Notons encore cette expression intéressante de saint Basile, Epist., vin, 2, P. G., t. xxxii, col. 249 : « Le Fils et le SaintEsprit sont la source de toute sanctification. » La même expression se retrouve dans plusieurs liturgies orientales. Brightman, op. cil., p. 525, note 12. Saint Cyrille d’Alexandrie (j· 444) répète l’idée de saint Cyprien touchant le sacerdoce du Christ, en un texte qui, déplus, met en relief l’action trinitaire dans le rite eucharistique, fournissant ainsi à son tour la vraie base de solution pour la question de l’épiclèse. « Toute grâce et tout don parfait nous vient du Père par le Fils dans le Saint-Ésprit. » In Luc., xxn, 19, P. G., t. lxxii, col. 908. Cf. In Matth., xxvi, 27, ibid., col. 452; Adv. anthropomorph., Epist. ad Calostjrium, P. G., t. lxxvi, col. 1073; c. xn, ibid., col. 1097, où il est affirmé que « les oblations faites dans les églises sont sanctifiées, bénies et consa­ crées par le Christ; » Ad reginas de recta fide oral, altera, n. 44, ibid., col. 1396. Saint Jean Chrysostome est le plus explicite de tous les Pères orientaux au sujet de l’intervention eucharistique du Saint-Esprit, en même temps que sur l’efficacité consécratoire des paroles du Christ. Il connaît l’épiclèse pour l’avoir employée dans la liturgie quotidienne; il attribue avec insistance la transsubstantiation et le sacrifice à la vertu invisible du Saint-Esprit agissant par le ministère du prêtre. Desacerdot., III, ιν; VI, rv, P. G., t. xlvih, col. 642, 681; Oral, de B. Philogonio, ibid., col. 753; De coem. et cruce, 3, P. G., t. xlix, col. 397-398; De resurrect. 237 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE 238 mort., P. G., t. L, col. 432; Homil. in Pentec., r, P.G., orientale et occidentale actuellement séparées sur t. L, col. 458-459; In Joa., homil. xlv, P. G., t. lix, la question qui nous occupe. De fait, cette double col. 253 ; In I Cor., homil. xxiv, P. G., t. lxi, col. 204. affirmation, si précise et si nette, de l’efficacité abso­ Citons un de ces passages qui tiendra lieu de tous les lue des paroles du Christ et de la vertu consecra­ autres: « Que fais-tu, chrétien? Quoi I au moment trice du Saint-Esprit, me paraît pouvoir suffire, à où le prêtre se tient devant l’autel, tendant les mains elle seule, pour imposer et motiver la solution catho­ vers le ciel, appelant l'Espril-Saint pour qu’il vienne lique de l’épiclése. et louche les oblations; lorsque, dans le plus profond 11 est légitime d’en conclure que l’efficacité des recueillement et le plus grand silence, l’Esprit donne paroles du Sauveur doit se concilier avec la vertu sa vertu, lorsqu’il touche les oblations, lorsque tu vois transsubstantiatrice du Saint-Esprit, non seulement l’Agneau immolé et consommé, c’est alors que tu dans la pensée de saint Jean Chrysostome, mais aussi excites du trouble, du tumulte, des querelles, des dans celle d’un grand nombre d’autres écrivains orien­ injures?...» De can. et cruce, 3. A lire de telles expres­ taux dont nous n’avons que des textes attribuant, sions,l'on pourrait être tenté de croire que saint Jean sans plus, la consécration à la troisième personne Chrysostome attribuait réellement la consécration de la Trinité. Ainsi en est-il pour saint Éplirem, à l’épiclése et non point aux paroles de l’institution. Adv. scrutatores, serm. x et xl, dans Opera omnia Il n’en est rien cependant, puisque le même docteur syr.-lat., t. m, p. 23, 72; pour Pierre d’Alexandrie affirme en termes formels et à plusieurs reprises que (t 380),dansThéodoret, II. E., iv,19, P. G., t. lxxxii, le prêtre, à l’autel, représente le Christ; qu’il répète, col. 169; pour Théophile d’Alexandrie, Lettre pascale au nom et en la personne du Christ, les paroles dites de l’an 402 traduite par S. Jérôme, P. L., t. xxn, au cénacle : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, » col. 801 ; pour S. Nil (t 430), Epist. ad Phil, schol., i, et que ces paroles opèrent la transsubstantiation. 44, P. G., t. lxxix, col. 104; pour S. Isidore de Péluse « Ce n’est pas l’homme qui fait que les oblations (t vers 434), Epist., i, n. 109, 313, P. G., t. Lxxvrn, deviennent corps et sang du Christ, mais bien le col. 256, 364, cf. col. 405; pour S. Proclus de Constan­ Christ lui-même, crucifié pour nous. Le prêtre est tinople (t vers 447), De trad, div.liturg., P. G., t. lxv, là qui le représente et prononce les paroles, mais col. 851 ; pour Eusèbe d’Alexandrie (vers 560), P. G., la puissance et la grâce sont de Dieu. Ceci est mon t. xevi, col. 300-301 ; pourAnastase le Sinaïte (f après corps, dit-il (le prêtre au nom du Christ). Cette pa­ 700), Orat. de sacra synaxi, P. G., t. lxxxix, col. role transforme les oblations. » Τούτο μου έστι τί> 297; voir aussi Narr. Anastasii, n. xt.ni, dans αώμα, φησί. Τούτο τό ρήμα μεταρρυθμίζει τά προχείμενα. F. Nau, Le texte grec des récits utiles à l’âme, d’Anas­ De prod. Judie, homil. i, n, n. 6, P. G., t. xlix, tase, p. 8; pour Jean Moschus (f vers 620), Prat. col. 380, 389. spirit., xxv, cl, P. G., t. lxxxvii, col. 2869-2872, Les théologiens des Églises orientales non catho­ 3016; pour l’auteur des Miracula Virg. Khozib., liques ont cherché à épiloguer sur ce qui fait suite n. 5, dansAnalecta bollandiana. t. vn,p. 366-367, etc. à ce texte dans l’homélie en question. L’orateur y Les deux affirmations parallèles, également expli­ établit une comparaison entre la vertu de la parole : cites, de saint Jean Chrysostome, nous permettent, • Croissez et multipliez-vous, » dite par Dieu à l’ori­ croyons-nous, de ne voir dans tous ces passages qu’un gine de l’humanité, et celle delà parole.« Ceci est mon des éléments signalés par lui, la vertu du Saint-Esprit, corps, «ditepar le Christ au cénacle: «Laparolc: Crois- mais sans exclure l’autre, à savoir l’efficacité des sczet multipliez-vous,... bien qu’elle n’ait été dite qu’une paroles du Christ. Elles nous autorisent à penser que, fois, continue d’exercer son efficacité et vous donne en ce qui concerne la forme essentielle du sacrement le pouvoir de procréer des enfants; il en est de même de l’eucharistie, la tradition, même en Orient, est cons­ de la parole : Ceci est mon corps. Prononcée une fois, tituée non point par deux courants parallèles (l’un elle donne, et cela jusqu’à la fin du monde, à tous les favorable à l’épiclése, l’autre aux paroles de l’insti­ sacrifices leur existence et leur vertu. » Ibid. Cepen­ tution), mais bien par un courant unique dont Chry­ dant, il est facile de voir, et le contexte le montre sostome nous permet de synthétiser, coordonner et pleinement, que la comparaison ne porte que sur un préciser les éléments épars. Dom Toultéc, l’éditeur point, à savoir la vertu conférée à l’homme par une bénédictin des œuvres de saint Cyrille de Jérusalem, parole divine. Mais pour l’eucharistie, le Christ répète faisait déjà une remarque analogue, quand il écrivait : cette parole par le prêtre : Chrysostome vient de le Si ea tantum Chrysostomi opera haberemus, in quibus déclarer expressément, et il y revient plusieurs fois solius invocationis lanquam consecrationis causse ailleurs, prouvant ainsi préremptoirement que l’at­ meminit,... nullam eum euangelicis verbis efficaciam tribution de la consécration aux paroles du Christ reliquisse suspicaremur. Sed his quæ diserte dicit, serm. constitue chez lui un enseignement très ferme contre XXX Deprod.Judæ,ne ita de eo sentiamus prohibemur. lequel l’ingéniosité même d’un Cabasilas ou d’un Ileecque ostendunt utramque sententiam optime com­ Marc d’Éphèse est entièrement impuissante. Il répète, poni,... Christo et Spiritu Sancto una operantibus. en effet, avec insistance, que la cène de l’autel est la De doctr. S. Cyrilli, diss. III, n. 94, P. G., t. xxxiii, même que celle du cénacle. « C’est le même Christ coi. 279. qui fait l’une et l’autre... Ne l’entendez-vous pas La doctrine de saint Jean Chrysostome doit servir parler lui-même à l’autel par la bouche des évangé­ à expliquer, entre autres, la pensée de saint Cyrille listes?» In Matlh., homil. L, 3, P. G., t. lviii, col. 507. de Jérusalem qui, en 348, commentant aux néophytes ' Jésus Christ, qui opéra autrefois ces merveilles dans les rites de la messe, passait directement du Sanctus à la cène qu’il fit avec ses apôtres, est le même qui les la consécration par la simple phrase suivante où l’on accomplit encore maintenant. Nous, nous tenons lieu aurait tort, à notre, avis, de ne voir seulement qu’une de ministres, mais c’est lui qui sanctifie les offrandes difficulté contre la thèse catholique : « Après nous être et qui les transforme. » In Matth., homil. lxxxi, 5, I sanctifiés nous-mêmes par ces hymnes spirituels ibid., col. 744. > Les paroles que Dieu prononça alors (le Sanctus), nous supplions le bon Dieu d’envoyer le sont les mêmes que celles que le prêtre prononce encore Saint-Esprit pour qu’il fasse du pain le corps du maintenant; l’oblation est donc aussi la même... « Christ et du vin le sang du Christ. Car absolument In II Tim., homil. n, 4, P. G., t. lxii, col. 612. Voir tout ce que touche le Saint-Esprit, se trouve sanctifié Échos d’Orient. 1908, t. xi, p. 101-112; 1910, t. xni, ctchangé. »Cal.,xxm, n. 7, P. G., t. xxxin, col. 1113— p. 321-322. où j’ai proposé de voir dans la doctrine 1116; Kirch, Enchiridion hist., n. 481. En dépit de ciirysostomienne le trait d’union entre lesdcuxÉglises , toutes les opinions contraires, je crois que ce texte 239 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE n’a rien d’opposé à la doctrine catholique de la con­ sécration par les paroles du Sauveur et ne peut pas être apporté comme preuve d’un double courant traditionnel, l’un favorable à ces paroles, l’autre à l’épiclèse. Le fait de ne pas signaler le récit de l’ins­ titution, qui existait certainement dans la liturgie commentée par saint Cyrille, invite naturellement à penser qu’il est compris dans la prière consécratoire visée ici par le catéchète. Et cette interprétation se trouve confirmée par un passage parallèle, où la transsubstantiation est attribuée à « l’invocation de la sainte et adorable Trinité, » έπίχλησις τής άγιας καί προσκυνητής Τριάδος, Cat., χιχ, n. 7, col. 1072; tandis qu'en un autre endroit encore elle est attribuée à « l’invocation du Saint-Esprit, » έπίκλησις τοϋ άγιου Πνεύματος, ce qui ne signifie pas exclusivement l’épiclèse au sens actuel du mot. Cal., xxi, 3, col. 1089-1092. Saint Cyrille n’entend pas fixer le moment précis du mystère à l’épiclèseproprement dite. Il ne semble même pas se poser la question de ce moment précis. Pour lui, le temps de la consécration va du Sanctus à la fin de l’épiclèse, et toute cette partie centrale de l’anaphore répond au nom général d’« invocation de la sainte Trinité» ou d’· invocation du Saint-Esprit ». Cf. Orsi, op. cil., p. 8-12, 65-66. Des termes identiques ou analogues sont d'ailleurs em­ ployés par le catéchète hiérosolymitain au sujet des autres sacrements, spécialement du baptême et de la confirmation, ce qui est un motif déplus de refuser à ces expressions la portée exclusive que certains au­ teurs voudraient leur donner. C’est, du reste, une remarque générale à appliquer à la plupart des écrivains ecclésiastiques que nous venons de citer : le Saint-Esprit est considéré par eux comme le ministre principal des sacrements, étant le sanctificateur par excellence. Mais le Christ n’est certainement pas exclu, pour autant, du droit au même titre. Ici encore, saint Jean Chrysostome témoignerait, au besoin, pour tous les autres. Il attribue, d’unemanière générale, au Saint-Esprit Γοίϊΐcacité des sacrements, tout comme saint Cyrille de Jérusalem et maints autres Pères; voir, par exemple, outre les références indiquées au sujet de la con­ sécration eucharistique : pour le baptême, In Joa., hoinil. xvn, 3, P. G., t. lix, col. 111; pour la confir­ mation, In Joa., hoinil. xiv, 2, col. 93; pour l’ordina­ tion sacerdotale, De resurr. mort., 8, P. G., t. l, col. 432. Toutefois il n’en affirme pas moins, en termes clairs, que Jésus-Christ est le ministre principal des sacrements. Voir notamment In Matth., homil. L, 3, t. lviii, col. 507. Un siècle après saint Cyrille, un prêtre de Jéru­ salem, Hésychius (f après 451), en admettant, avec Tillemont, Mémoires pour servir à l’histoire ecclé­ siastique, Paris, 1709, t. xiv, p. 227-232, 744-745, l’authenticité du commentaire sur le Lévitique qui nous est parvenu, en latin seulement, sous son nom, attribue expressément, en plusieurs passages, la consécration eucharistique au sacerdoce du Christ et à ses paroles. P. G., t. xcm, col. 886, 1071-1072, 1085. Si, parmi les écrivains des sectes non catholiques, il en est peut-être, comme le nestorien Narsès de Nisibe (•{•502), qui paraissent à certains endroits reporter sur l’épiclèse toute l’activité consécratrice, ils ont ailleurs des textes presque aussi formels que les précé­ dents sur le sacerdoce de Jésus-Christ et la vertu des paroles de l’institution. Pour Narsès, voir Homil., xvn, Expos, myster.; Homil., xxi, De myster. Eccl. et de baptismo; Homil., xxxn, De eccl. et sacerdotio, Connolly, The liturgical Homilies of Narsai, dans Texts and Studies, Cambridge, 1909, t. vm, 1, p. 2123, 58, 63 sq. Selon la juste remarque faite par Orsi, 240 on peut dire de ces écrivains non catholiques, plus encore que de quelques anciens Pères : Quamquam quibus in rebus aut verbis constituta sit sacramentorum substantia, subinde non obscuris verbis declarent, aliquando tamen liberius et minus adcurale loquuntur. Op. cit., p. 147. Cf. p. 148-149. Néanmoins, la tradition attestée par saint Jean Chrysostome en faveur des paroles de l’institution se maintient très ferme, en meme temps que l’attri­ bution au Saint-Esprit, dans les principaux repré­ sentants, même monophysites, de l’Église syrienne. Citons, entre autres, Jacques de Saroug (t 521), d’après Benoît Ambarach, Antirrheticum secundum adv. It. P. Lcbrunum et E. Itenaudotium, à la suite des Opera syriaca S. Ephræmi, t. n, p. 31, 46; Jacques d’Édesse (t708), qui déclare que le prêtre prononce les paroles du Sauveur quasi ex ore Domini, Mai, Script, vel. nova collectio, t. x b. p. 26; et surtout Sévère d’Antioche (t 538), dont le témoignage est peut-être plus formel et plus explicite encore que celui de saint Jean Chrysostome : « Dans la célébra­ tion de l’eucharistie, ce n’est pas le ministre qui, usant comme d’une puissance qui lui appartiendrait en propre, transforme le pain en le corps du Christ et la coupe de bénédiction en son sang; mais c’est la vertu divine et efficace des paroles que le Christ, auteur du sacrement, a commandé de prononcer sur les élé­ ments offerts. Le prêtre qui se tient à l’autel n’y rem­ plit que la fonction d’un simple ministre. Pronon­ çant les paroles comme en la personne du Christ, et reportant l’action qu’il accomplit au temps où le Sauveur institua le sacrifice en présence de ses dis­ ciples, il dit sur le pain : Ceci est mon corps, qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. Sur le calice il prononce ces mots : Ce calice est le Nouveau Testament en mon sang qui est répandu pour vous. Ainsi donc, c’est le Christ qui continue à ofirir le sacri­ fice, et la puissance de ses divines paroles sanctifie les éléments qui sont apportés pour être transformés en son corps et en son sang. » E. Brooks, The sixl Book of the select Leiters of Severus, patriarch of An­ tioch, Londres, 1904, t. n, p. 237-238. A cette série de témoignages formels en faveur de l'efficacité consécratoire des paroles de l’institution, il faut rattacher celui qu’un auteur du vu· siècle, Jean le Sabaïte, nous a laissé dans la Vie de Barlaam et Joasaph. Après avoir rappelé le récit évangélique de la cène avec les paroles du Sauveur, cet écrivain ajoute : « C’est donc la parole même de Dieu, vivante et efficace, et accomplissant toutes choses par sa puis­ sance, qui, transformant par la divine vertu les oblations du pain et du vin, en fait le corps et le sang du Christ, par la descente du Saint-Esprit, pour la sanctification et l'illumination de ceux qui commu­ nient avec ferveur. » Vita Bart, et Joasaph., c. xix, P. G.,t. xevi, col. 1032. Retenons cette courte phrase: elle sera, au demeurant, l’une des formules les plus compréhensives fournies par la tradition pour l’ex­ plication de l’épiclèse. Des textes aussi clairs et aussi catégoriques, sous la plume d’écrivains aussi représentatifs que ceux que nous avons signalés, nous paraissent trancher la question historique touchant la tradition orien taie de la grande époque patristique. b) En Occident. — Pour l’Occident, la chose est plus aisée encore. Saint Ambroise affirme expressé­ ment que ce sont les paroles du Christ qui opèrent la consécration : Quid dicimus de ipsa consecratione divina, ubi verba ipsa Domini Salvatoris operantur? Nam sacramentum istud quod accipis, Christi ser­ mone conficitur... Ipse clamat Dominus Jesus : Hoc est corpus meum. Ante benedictionem verborum ciclestium alia nominatur, post consecrationem corpus 241 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE significatur. Ipse dicit sanguinem suum. Ante conse­ crationem aliud dicitur, post consecrationem sanguis nominatur. De myster., ix, 50-54, P. L., t. xvi, coi. 422-424. Cf. De benedictionibus patriarch., ix, 38 : Hunc panem dedit apostolis ut dividerent populo cre­ dentium; hodieque nobis eum, quem ipse quotidie sa­ cerdos consecrat suis verbis. P. L., t. xiv, coi. 719. Le traité De sacramentis, compilation rédigée aux environs de l’an 400, reproduit la même doctrine avec plus d’insistance encore : Sed panis iste panis est ante verba sacramentorum : ubi accesserit consecratio, de pane fit caro Christi. Hoc agitur astruamus. Quomodo potest qui panis est corpus esse Christi? Consecratione. Consecratio autem quibus verbis est, cujus sermonibus? Domini Jesu. Nam ct reliqua omnia quie dicuntur in superioribus, a sacerdote dicuntur, laudes Deo deferun­ tur, oratio petitur pro populo, pro regi bus, pro eseteris : ubi venitur ut conficiatur venerabile sacramentum, jam non suis sermonibus utitur sacerdos, sed utitur sermonibus Christi. Ergo sermo Christi hoc conficit sa­ cramentum... Vides ergo quam operarius sit sermo Christi. Et un peu plus loin l’auteur répète que le pain et le vin deviennent corps et sang du Christ consecratione verbi cœlestis. De sacram., IV, iv, 1417, 19, P. L., t. xvi, p. 458-462. Cf. IV, v, 21-23, col. 462-464, où, avec le texte du canon, reviennent des affirmations identiques. Sans être aussi explicite, saint Augustin (t 430) est certainement du même sentiment. Bien qu’il ne l'ait pas dit ex pro/esso, il paraît bien avoir eu l’idée du moment précis de la consécration et fixé ce moment au prononcé des paroles du Christ. Noster panis et calix non quilibet..., sed certa consecratione mysticus fit nobis, non nascitur. Contra Faust.,I. XX, c. xm, P.L., t. xlii, coi. 379. Cette transformation a lieu lorsque le pain « reçoit la bénédiction du Christ » : Norunt fideles quid dicam, norunt Christum in fractione panis t non enim omnis panis, sed accipiens benedictionem Christi, fit corpus Christi. Serm., ccxxxiv, n. 2, P.L., t. xxxix, coi. 1116. Je sais bien que par endroits le docteur d’Hippone parle du canon en général. 11 distingue, par exemple, les deux catégories suivantes de prières à la messe : precationes..., quas facimus in celebratione sacramentorum, antequam illud quod est in Domini mensa incipiat benedici ; orationes cum bene­ dicitur et sanctificatur, et ad distribuendum commi­ nuitur; quam petitionem fere omnis Ecclesia dominica oratione concludit. Epist., cxlix, ad Paulin., 16, P. L., t. xxxin, coi. 636-637. Cf. Serm., ccxxvn, in die Paschie IV, P. L., t. xxxvni, coi. 1101. Ou encore il lui arrive de désigner l’eucharistie par l’expression de pain « consacré par la prière mystique » : ...corpus Christi et sanguinem dicimus, sed illud tantum quod ex fructibus lerræ acceptum et prece mystica conse­ cratum, rite sumimus... De'Trinit.,l. III, c. iv, n. 10, P. L., t. xlii, coi. 873-874. Mais de pareilles décla­ rations, est-il besoin de le faire remarquer, ne contre­ disent en rien les passages qui montrent dans « la parole de Dieu », verbum Dei, la cause efficiente de cette « sanctification · et de cette « consécration ». Panis ille quem videtis in altari, sanctificatus per ver­ pum dei, corpus est Christi. Calix ille, immo quod habet calix, SANCT1FICATUM per verbum dei, sanguis est Christi. Serm., ccxxvn, P. L., t. xxxvni coi. 1099. Et cette « parole de Dieu » n’est certainement pas l'ensemble du canon, mais bien une formule très précise qui a véritablement le rôle de forme sacra­ mentelle, puisque, dès qu’elle est unie à la matière, le sacrement est accompli. C’est ce que nous lisons dans le vi» des Sermones inediti, publiés sous le nom de saint Augustin par le jésuite Michel Denis, dont le recueil, paru à Vienne en 1792, a une vraie valeur critique .Morin, dans la Revue bénédictine, 1895, p. 45; 242 Rottmanner, Histor. Jahrbuch, 1898, p. 394; voir Augustin, l.i, col.2306. Il y est dit : Hoc quod videtis, carissimi, in mensa Domini, panis est et vinum; sed iste panis et hoc vinum accedente verbo fit corpus et sanguis Verbi. Puis, après une courte explication des répons précédant la préface, on ajoute : Et indc jam, quæ aguntur in precibus sanctis, quas audituri estis, ut accedente verbo fiat corpus et sanguis Christi. Nam tolle verbum, panis est et vinum, adde verbum, et jam aliud est. Et ipsum aliud quid est? Corpus Christi ct sanguis Christi. Tolle ergo verbum, panis est et vinum. ADDE VERBUM. ET FIET SACRAMENTUM. Ad hoc dicitis : Arnen... Deinde dicitur oratio dominica. De sacramento altaris ad infantes, n. 1, 3, P. L., t. xlvi, coi. 834-836. A supposer même que ce sermon ne fût pas authen­ tique, la pensée est certainement augustinienne. Il suffit, pour s'en rendre compte, de mettre en paral­ lèle le passage précédent avec la maxime d’Augus­ tin concernant le baptême : detraue verbum, el quid est aqua nisi aqua? Accedit verbum ad elementum, ct fit sacramentum, etiam ipsum lanquam visibile ver­ bum. In Joa., lxxx, 3, P. L., t. xxxv, coi. 1840. Pour le baptême, il n’y a pas de doute que, dans l'es­ prit d’Augustin, cette parole ne soit la parole évan­ gélique : certa illa evangelica verba, sine quibus non potest baptismus consecrari. De baptism, contra donatistas, 1. VI, c. xxv, P. L., t. xliii, col. 211 : cf. 1. VI, c. xvii : Deus adest evangelicis verbis suis... el ipse sanctificat sacramentum suum. Qu’il en soit de même pour l’eucharistie, et que le verbum opérateur du sacrement soit la parole évangélique de l'institution, cela ressort, d’ailleurs, non seulement de l'appli­ cation de la même théorie sacramentaire au mystère de l’autel, mais aussi du principe clairement établi que nous devons offrir le sacrifice uniquement selon le rite prescrit par Jésus-Christ dans le Nouveau Testa­ ment : sacrificare... illo dumtaxat ritu, quo sibi sacri­ ficari Novi Testamenti manifestatione præcepit. Cont. Faust., 1. XX, c. xxi, P. L., t. xlii, coi. 385. Cf. Orsi, op. cit., p. 51-56. Les écrivains des siècles suivants n’ont, pour rester dans la ligne de la tradition, qu’à se faire les échos de la grande voix d’Ambroise et d’Augustin. Citons seule­ ment quelques témoignages, parmi les plus catégo­ riques. L’auteur anonyme des Sermones de verbis evangelii Lucæ, édités dans les Opera S. Augustini, répète la pensée augustinienne du verbum transsubstantiateur, en précisant que c’est la parole du Christ· Alemini sermonis mei, cum de sacramentis tractarem : dixi vobis quod ante verba Christi, quod offertur panis dicatur; ubi Christi verba deprompta fuerint, jam non panis dicitur, sed corpus appellatur. De verb. cv. Luc., xi, 1-4, n. 3, P. L., t. xxxix, coi. 1908. Même netteté, mais plus explicite encore, dans une homélie sur le corps et le sang du Christ — tradition­ nellement attribuée, mais à tort, à cet Eusèbc qui fut évêque d’Éinèse en Syrie vers 340-360— et que toutes les probabilités font considérer comme l’œuvre de l’évêque provençal Fauste de Riez (-j- vers 492) : ...Qui auctor est muneris, ipse est etiam testis veritatis. Nam visibilis sacerdos visibiles creaturas in substantiam corporis et sanguinis sui verbo suo secreta potestate convertit, ita dicens : accipite et comedite, hoc est corpus meum. Et sanctificatione repetita : accipite, inquit, ET BIBITE, BIC EST SANGUIS MEUS. Ergo ut ad nutum præcipicnlis Domini repente ex nihilo substiterunt excelsa caelorum, profunda fluctuum, vasla terrarum : ita parem potentiam, in spiritualibus sacra­ mentis, verbis præbet virtus et rei servii effectus. Quanta itaque et quam celebranda vis divinte benedictionis opere­ tur... Ad cognoscendum et percipiendum sacrificium d '­ minici corporis, ipsa te roborei potentia consecratoris... Nec dubitet quisquam primarias creaturas, nutu diri- 243 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE rue potentite, præsentia summæ majestatis, in dominici corporis transire posse naturam... Quando bcnedicendœ verdis cælestibus creaturæ sacris altaribus impo­ nuntur, antequam invocatione SUI domini conse­ crentur, substantia illic est panis cl vini, post verba autem corpus et sanguis est Christi. Quid autem mirum est, si ea quæ verbo potuit creare, verbo possit creata convertere? Ilomit. de corp, et de sang. Domini, n. 2, 4, 11, 12, dans P. L., t. xxx, dans Opera S. Hieronymi, coi. 272-275. Sur cette homélie, voir Batiffol, Nou­ velles éludes documentaires sur la sainte eucharistie, dans la Revue du clergé français, 1909, t. lx, p. 537540. Elle est entrée dans le recueil des xn homiliæ de Pascha attribuées à saint Césaire d’Arles (·[· 512) par plusieurs manuscrits, mais dont aucune n’est de lui. Aligne l’a imprimée parmi les œuvres de Césaire, P. L., t. i.xvn, col. 1052-1056, où l’on retrouvera les mêmes textes avec quelques légères variantes. Cette homélie, mise sous le nom du pseudo-Eusèbe d’Émèse, a eu une grande vogue durant tout le moyen âge. Après avoir été utilisée au cours de la controverse bérengarienne, le passage cité a passé, au moins en partie, dans Graticn, I. Π, c. xxxv, De consecratione, puis dans le décret d’Yves de Chartres, n, 4, dans les Sentences de Pierre Lombard, IV, vm, et dans la Somme théologique de saint Thomas, III», q. lxxv. a. 1. De cette homélie du pseudo-Eusèbe d’Émèse on peut rapprocher une homélie De corpore et sanguine Domini, publiée par dom Morin et attribuée par lui à un ecclésiastique gallican du v· siècle. 11 y est affirmé que le Christ est le vrai prêtre et le vrai consécrateur. Ipse enim sacramenta hiec Melchisedech ordine corpore suo vel sanguine consecravit, ipse qui sacerdos verus est, ipse qui pariter et sacerdos et victima : nobis utique sacerdos et pro nobis victima. Morin, Un recueil d’homélies de S. Césaire d’Arles (manuscrit latin 2768 A de la Bibliothèque nationale de Paris), dans la Revue bénédictine, 1899, t. xvi, p. 342-344. La lettre à 1’arChidiacre Redemptus, attribuée à saint Isidore de Séville (]· 636), apporte plus de pré­ cision encore et formule en réalité, sous le nom de « substance ou essence du sacrement », la théorie de la matière et de la forme : Scias itaque eorum jam dictis consuetudinibus (usages orientaux du pain fermenté et de voiles de soie ) minime nos opponere reprehensionis obstaculum, quamdiu eas romana Ecclesia dixerit esse tolerandas, maxime cum non sint de essentia sive substantia sacramenti. De substantia sacramenti sunt verba Dei a sacerdote in sacro prolata mysterio, scilicet : noc EST corpus, panisque frumenti et vinum cui consuevit aqua adhiberi. Epist., vn, ad Redemptum, n. 2, P. L., t. lxxxiii, coi. 905-906. Nous aurons bientôt à suivre cette doctrine s’affir­ mant de plus en plus universellement à travers tout le moyen âge occidental; mais l’on voit dès mainte­ nant que l’ancienne tradition patristique est le ter­ rain ferme où elle plonge scs racines. Or, en Occident aussi bien qu’en Orient, l’activité eucharistique du Saint-Esprit fait également, durant cette période, l’objet d’un enseignement tradition­ nel; et les attestations formelles delà vertu des paroles du Christ n’empêchent pas d’affirmer en même temps l’opération consécratrice du Saint-Esprit, ainsi que de mentionner, çà et là, l’invocation liturgique qui lui est adressée. On peut voir l’une et l’autre insinuées dans ce reproche adressé aux donatistes par saint Optat de Milève (f 388) : Quid lain sacrilegum quam altaria Dei, in quibus et nos aliquando obtulistis, frangere, radere, removere? in quibus et vota populi et membra Christi portata sunt? quo Deus omnipotens invocatus sit, quo postulatus descendit Spiritus Sanctus ? De schism, donat., 1. VI, 1, P. L., t. xi, coi. 1064-1065. Saint Ambroise, dont on a lu plus haut le témoi­ 244 gnage formel en faveur des paroles de l’institution comme forme essentielle de la consécration, n’en suppose pas moins l’intervention eucharistique du Saint-Esprit, par la comparaison qu’il établit entre la transsubstantiation et l’incarnation : Sed quid argu­ mentis utimur? Suis utamur exemplis, incarnationisque exemplo astruamus mysterii veritatem... De mysler., rx, 53, P. L., t. xvi, coi. 424. Ailleurs, il affirme que l’Esprit-Saint est invoqué sur les oblations : Quo­ modo igitur [Spiritus Sanctus] non omnia habet quæ Dei sunt, qui cum Patre el Filio a sacerdotibus in bap­ tismale nominatur et in oblationibus invocatur? De Spiritu Sancto, 1. III, c. xvi, n. 112, ibid., col. 837· C’est la vertu invisible du Saint-Esprit qui opère le sacrement de l’autel, déclare saint Augustin en une formule qui sera dans la suite fréquemment répétée : • L’élément consacré par la prière mystique... n’est sanctifié de manière à être un si grand sacrement que par l’opération invisible de l’Esprit de Dieu. » ... Non sanctificatur ut sit lam magnum sacramentum, nisi operante invisibiliter Spiritu Dei. De Trinit., 1. III, c. iv, n. 10, P. L., t. xlii, coi. 873-874. Saint Gaudence de Brescia (γ 410 ou vers 427) unit dans un même texte la mention de l’activité consécratricc du Fils et du Saint-Esprit, en rappelant d’ailleurs les paroles de l’institution : Ne terrenum pules quod cæleste effectum est per eum qui transit IN ILLUD ET FECIT ILLUD SUUM CORPUS ET SANGUINEM... υτ per ignem divini spiritus id effectum quod annun­ tiatum est credas, quia quod accipis corpus est illius Panis cœlestis et sanguis illius sacræ Vitis. Nam cum panem consecratum et vinum discipulis suis porrigeret, sic ait : Hoc est corpus meum, Hic est sanguis meus. Scrm., n, P. L., t. xx, coi. 858. Sans doute, le mot consecratum de la dernière phrase peut faire croire que, pour saint Gaudence, Jésus-Christ, au cénacle, avait opéré la consécration avant de prononcer les paroles, et que ces dernières n’auraient été que dé­ claratives du mystère accompli. Mais la question de la consécration sacerdotale à l’autel doit être dis tinguée de celle de la consécration faite par le Christ au cénacle, et elle l’a été de fait par plusieurs écri­ vains ecclésiastiques. Nous avons déjà cité les deux passages où saint Gélase atteste que le pain et le vin sont changés en substance divine par l’opération du Saint-Esprit, De duabus naturis, dans Thiel, Epistolæ Romanorum pontificum genuinæ, t. i, p. 77; cf. P. L., t. lix, coi. 143, et que celui-ci est invoqué pour la consécration. Thiel, op. cil., p. 486. Saint Fulgence de Ruspe (f 533) témoigne à plu­ sieurs reprises que la liturgie africaine de son époque sollicite la mission du Saint-Esprit « pour sanctifier notre oblation..., pour consacrer le sacrifice du corps du Christ. » Cette invocation du Saint-Esprit est même si explicite, que le saint docteur en est amené à se poser cette question : « Pourquoi, alors que le sacrifice est offert à tonte la Trinité, demande-t-on seulement la mission du Saint-Esprit pour sanctifier notre oblation? » Jam nunc etiam illa nobis est de Spiritus Sancti missione quœstio resolvenda : cur scilicet, si omni Trinitati sacrificium offertur, ad sanctificandum oblationis nostræ munus Sancti Spiritus tantum missio postuletur, quasi vero, ut ita dicam, ipse Paler Deus, a quo Spiritus Sanctus procedit, sacrificium sibi oblatum sanctificare non potest, aut ipse Filius sancti­ ficare nequeat sacrificium corporis sui, quod offerimus nos, cum corpus suum ipse sanctificaveril, quod obtulit ut redimeret nos; aut ita Spiritus Sanctus ad conse­ crandum Ecclesiæ sacrificium mittendus sit, tanquam Pater aut Filius sacrificantibus desit. Ad Monimum. 1. II, c. vi, P. L., t. lxv, coi. 184. Cf. II, vn, coi. 186. Entre autres motifs qu’il donne de cette invocation, en voici un qui mettra bien en relief la continuité et 245 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE en même temps la profondeur théologique de la pensée des Pères sur ce sujet : « Quand donc la sainte Église, qui est le corps du Christ, pourrait-elle avec plus de raison demander la venue du Saint-Esprit, que pour consacrer le sacrifice du corps du Christ, elle qui sait que son chef est né [par l’opération] du SaintEsprit? » Quando aulem congruentius quam ad conse­ crandum sacrificium corporis Christi sancta Ecclesia (quæ est corpus Christi) Spiritus Sancti deposcat adven­ tum, quæ ipsum caput suum secundum carnem de Spiritu Sancto noverit natum ? Sic enim angelico Maria informatur eloquio : Spiritus Sanctus superveniet in te, et virtus Allissimi obumbrabit tibi. Ibid., II, ix, x, xi et xn, coi. 188. Cf. Lib. VIII contra Fabianum, fragin. xxvm et xxix, ibid., col. 789-791, 795. Voir Orsi, op. cit., p. 122-125; Hoppe, op. cit., p. 36-40. L'écrivain du vin0 siècle Paul Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre, nous a laissé une Vita de saint Grégoire le Grand (f 604), où il met sur les lèvres de ce pape les paroles suivantes : Præscius conditor nosier infirmitatis nostræ ea poleslale, qua cuncta fecit ex nihilo et corpus sibi ex carne semper Virginis, operante Sancto Spiritu, fabricavit, panem et vinum aqua mixtum, manente propria specie, in carnem et sanguinem suum ad catholicam precem ob reparationem nostram Spiritus sui sanctificatione convertit. Vita Greg. papæ, c. xxm, P. L., t. lxxv, coi. 53. Comparer ce passage avec ceux des œuvres de saint Grégoire où il est fait allusion au canon de la messe et au moment de la consécration. Citons sa lettre à Jean de Syracuse : Orationem vero dominicam idcirco mox post pbecem dicimus, quia mos apostolo­ rum fuit ut ad ipsam solummodo orationem oblationis hostiam consecrarent; et valde mihi inconveniens visum est ul precem quam scholasticus composuerat super oblationem diceremus, et ipsam traditionem quam redemptor noster composuit, super ejus corpus et san­ guinem non diceremus. Epist., 1. IX, epist. xii(xxvi), ad Joannem Syracus·, P. L., t. lxxvii, coi. 956-957. On a beaucoup discuté sur le sens précis de ce texte. Il nous suffit de dire ici, pour ne pas laisser le lecteur en suspens, qu’il faut probablement voir dans le chan­ gement liturgique ici relaté l'interposition du Pater et de son embolisme entre la doxologie de l’épiclése ou fin du canon proprement dit (mox post precem) et le rite de la fraction. Cagin, Te Deum ou illatio, p. 218; Paléographie musicale, 1896, t. v, p. 80. Pour motiver ce changement, outre l'origine divine de l’oraison dominicale, le saint pontife donne cette autre raison : que l’usage des apôtres était ut ad ipsam solummodo orationem oblationem hostiam consecrarent. Il veut sans doute faire entendre parla que les apôtres n’ajoutaient que le Pater à la formule consécratoire proprement dite, les prières et les rites du canon étant encore à l’état rudimentaire. VoirOrsi,op. cil., p.4042. Dans les Dialogues, saint Grégoire fait allusion à l’instant de la consécration, sans déterminer quel est, au juste, cet instant, dans la célébration du sa­ crifice : Quis enim fidelium habere dubium possit IN ipsa immolationis HORA ad sacerdotis vocem cælos aperiri, in illo Jesu Christi mysterio angelorum cho­ ros adesse, summis ima sociari, terrena cielestibus iungi, unumque ex visibilibus atque invisibilibus fieri?Dial., I. IV, c. Lvni, P. L., t. lxxvii, coi. 425, 428. Malgré cette indétermination, la pensée du grand pape au sujet de la vertu consécratoire des paroles de l’institution ne peut pas faire de doute après les attestations précédentes; et il est peut-être permis d’y voir une allusion dans l’expression ad sacerdotis •m. La phrase que lui prête Paul Diacre n’a rien que de très naturel, étant complètement dans la ligne de la tradition. Saint Isidore de Séville parle à plusieurs reprises de 2-ίΰ l’opération eucharistique du Saint-Esprit. Essentiel­ lement traditionnel, lui aussi, dans son enseignement, il reprend à son compte, sauf quelques légères va riantes, les termes mêmes de saint Augustin, De Trinit., III, iv, 10, cités plus haut '.Sacrificium dictum quasi sacrum factum, quia prece mystica consecratur in memoriam pro nobis dominicie passionis, unde hoc eo jubente corpus Christi el sanguinem dicimus, quod, dum sit ex frudibus terræ, sanctificatur et fit sacramen­ tum, OPERANTE INVISIBILITER SPIPITU DEI. Etymol., vi, 19, P. L., t. Lxxxn, coi. 255. Pareille affirmation se retrouve dans le De eccl. officiis, 1. I, c. xvm, n. 4 : Hœc aulem (panis cl vinum) dum sunt visibilia, san­ ctificata tamen per Spiritum Sanctum, in sacramentum corporis Domini transeunt. P. L., t. i.xxxiii, coi 755. Et au c. xv du même livre, la même attestation se présente, en relation directe avec le texte officiel du canon de la messe. Le docteur espagnol décompose tout l’ensemble de la liturgie eucharistique en sept pièces principales, à chacune desquelles il donne le nom d’oralio. C’est à partir de la cinquième qu’on entre dans le canon. Quinta deinde (oratio) infertur illatio (c’est la dénomination spéciale, correspondante au grec αναφορά, réservée en Espagne à cette partie cen­ trale de la messe) IN sanctificatione oblationis, in qua etiam et ad Dei laudem terrestrium creaturarum virlulumque cielesliumuniversitas provocatur et Hosanna in excelsis cantatur, quod Salvatore de genere David nascente salus mundo usque ad excelsa pervenerit. Uillatio in sanctificalione oblationis ne désigne évi­ demment pas, d’après le contexte, l'instant précis de la consécration, mais seulement la formule qui lui sert de prélude, c’est-à-dire la préface et le Sanctus. Voici, d’ailleurs, immédiatement après la phrase qu’on vient de lire, plus de précision : Porro sexta (oratio) exhinc succedit conformatio sacramenti, ut oblatio quæ Deo offertur, sanctificata per spiritum sanctum, CHRISTI corpori ac sanguini conformetur. Pour mieux déterminer ce que vise cette sixième formule décorée du titre de conformatio sacramenti, je transcris encore les lignes qui suivent immédiatement et qui nous fourniront d’ailleurs une nouvelle affirmation du rôle consécrateur de l’Esprit-Saint : Harum (c’est-à-dire de ces sept oraisons) ultima est oratio qua Dominus nosier discipulos suos orare instituit dicens : Pater noster... Hæc sunt aulem septem sacrificii orationes commendatae evangelica apcslolicaque doctrina, cufus numeri instituta ratio videtur vel propter septenariam sanctæ Ecclesiæ universitatem, vel propler septiformem gralite Spiritum cujus dono ea quæ inferuntur san­ ctificantur. Ibid., col. 752-753. C’est donc entre le Sanctus et le Pater que prend place ce que saint Isidore appelle la conformatio sacramenti qui a pour effet, grâce à la sanctification opérée par le Saint-Esprit, de « conformer l'oblation au corps et au sang du Christ. » Le langage de saint Isidore présente un parallélisme frappant avec celui que nous avons vu tenir, au iv° siècle, par saint Cyrille de Jérusalem. Pour l’un comme pour l’autre, du moins à s’en tenir aux textes ici visés, le temps de la consécration va du Sanctus jusqu’à la fin de l’épiclèse, c’est-à-dire jusqu’au Pater. La différence est seulement dans les noms donnés à cette partie auguste du sacrifice : pour le catéchète de Jérusalem, c’est « l’invocation de la sainte Trinité » ou encore « l'in­ vocation du Saint-Esprit »; pour le docteur de Séville, c’est la conformatio sacramenti. Mais de part et d’autre, la vertu consécratoire du Saint Esprit est on ne peut plus nettement marquée. Sans insister ici sur ce rapprochement, il était nécessaire de le signa­ ler : son extrême importance pour la solution théo­ logique de la question de l’épiclése n'échappera à personne. 247 ÉP1CLÊSE EUCHARISTIQUE Nous pourrions clore sur cet intéressant témoignage de saint Isidore l’examen de la tradition patristique occidentale. Ajoutons-y cependant, afin de rejoindre complètement l’époque où nous avons laissé la tra­ dition d’Orient et à partir de laquelle nous allons avoir à la reprendre, un dernier texte : celui de saint Bède (f 735). Voici comme il s’exprime, dans une homélie pour le troisième dimanche après l'Épi­ phanie, en commentant l'Ecce Agnus Dei, ecce qui tollit peccatu mundi ; « Il (Jésus-Christ) ne nous a pas seulement lavés de nos péchés dans son sang quand il l’a répandu pour nous sur la croix, ou quand nous avons été purifiés dans l’eau du baptême, le mystère de sa sainte passion ; mais il continue à ôter les péchés du monde chaque jour. Oui, chaque jour il nous lave de nos péchés dans son sang, lorsque la mémoire de sa bienheureuse passion se renouvelle à l’autel, lors­ que par l’ineffable consécration de ΓEsprit il y a pas­ sage du pain et du vin au sacrement de sa chair et de son sang, cum panis et oini creatura in sacramen­ tum carnis et sanguinis ejus ineffabili spiritus sanctificatione transfertur, et qu’ainsi son corps et son sang sont, non plus occis ou répandus par les mains des infidèles pour leur perdition, mais reçus dans la bouche des fidèles pour leur salut. » Homil., I. I, homil. xiv, P. L., t. xciv, col. 75. Est-il besoin de dire que pour le Vénérable Bède, comme pour saint Isidore de Séville et pour tous les autres, malgré de si nettes affirmations du pouvoir consécrateur du Saint-Esprit, Jésus-Christ n’en est pas moins le vé­ ritable prêtre consécrateur dont le prêtre visible n’est que le représentant. Au-dessus de ce représentant ou plutôt en lui apparaît le grand-prêtre, « Jésus qui, sans nul doute, est présent sur l’autel pour y consacrer les oblations. » In Luc., c. xxu, P. L., t. xcii, col. 598. Cf. Vila Bcdæ, P. L., t. xc, col. 52. La conclusion qui nous paraît s’imposer, après l’examen que nous avons entrepris, c’est que pour la tradition des sept premiers siècles, tant orientale qu’occidentale, l’efficacité consécratoire des paroles de Jésus-Christ : Ceci est mon corps, ceci est le calice de mon sang, se concilie certainement avec la vertu transsubstantiatricc du Saint-Esprit.Tous les témoins de cette tradition n’ont pas formulé ex professo cette conciliation. Tous ne se sont pas posé la question du moment précis où se produit la consécration. Mais il ressort de l’ensemble de leurs témoignages que ce moment précis ne peut être que celui où le prêtre prononce au nom du Christ les paroles de l’institu­ tion, et non point celui de l’épiclèse. Nous verrons bientôt cette conclusion se définir de plus en plus nettement dans l’Église occidentale : on en aperçoit d’ores et déjà la complète légitimité. Dans l’Église d’Orient, au contraire, une déviation de la tradition authentique s’est produite au vnr° siècle, qui a eu dans la suite la plus malheureuse influence. C’est ce dont il nous faut maintenant présenter l’exposé. II. LA DOCTRINE ECCLÉSIASTIQUE ENOBIENT DEPUIS LE VIIIe siècle. — 1° L’opinion de saint Jean Damascène et son influence. — Pouravoirméconnu, sousl’influcncc depréoccupations polémiques, l’emploi très orthodoxe du mot antitype, désignant, chez les anciens Pères, l’eu­ charistie même après la consécration (antitype du corps du Christ signifiant sacrement du corps du Christ), saint Jean Damascène (f 749) est amené à dire que, si ce mot se trouve dans la liturgie de saint Basile, c’est avant la consécration. Or, nous l’avons dit au dé­ but de cet article, c’est au commencement de la for­ mule d’épiclèse, et donc après les paroles de l’ins­ titution, que le terme antitype se trouve dans la messe byzantine de saint Basile. On y lit, en effet : c ... Après vous avoir offert les antitypes du saint corps cl du sang de votre Christ, προθέντες τα αντίτυπα τοΟ 248 αγίου σώματος καί αίματος τοϋ Χρίστου σου, nous vous prions et vous supplions, ô Saint des saints, que par une faveur de votre bonté, votre Esprit-Saint vienne sur nous et sur ces dons, qu'il les bénisse, les sancti­ fie et fasse de ce pain le corps précieux de notre Sei­ gneur, Dieu et Sauveur, Jésus-Christ, et de ce calice le sang précieux... > Brightman, op. cit., p. 405-406. Or, saint Jean Damascène, parlant du pain et du vin consacrés, s'exprime ainsi : « Le pain et le vin ne sont pas le type du corps et du sang du Christ, loin de là; mais le corps même du Christ rempli de la divinité, le Seigneur lui-même ayant dit : Ceci est non point le type de mon corps, mais mon corps. » De. fide orthodoxa,\. IV, c. χιιι,Ρ. G., t. xciv, col. 1148. Après cela, le Damascène explique à sa manière le mot antitype de la messe de saint Basile : « Si cer­ tains ont appelé le pain et le vin antitypes du corps et du sang du Seigneur, comme l’a fait le théophore Basile [dans sa liturgie], ils ont parlé ainsi, non après la consécration, mais avant, donnant ce nom à l’obla­ tion. » Ibid., col. 1152-1153. Ainsi, saint Jean Damascène enseignerait la doc­ trine de la consécration par l’épiclèse? s Comment le nier? » écrit le P. Jugie. « En lisant attentivement tout ce chapitre où il parle de l’eucharistie, on voit que le saint docteur, tout en admettant que les pa­ roles du Seigneur sont une condition sine qua non de la transsubstantiation, dit cependant clairement que le changement se produit au moment même de l’épi­ clèse. L'explication qu’il donne du mot antitype con­ firme d’une manière évidente que telle est bien sa véritable pensée. Il n’y aurait qu’un moyen d’éta­ blir le contraire, ce serait de regarder tout ce passage comme apocryphe et de déclarer comme l’a fait Arcudius, De concordia Ecclesiæ orientalis et occid. in septem sacramentorum administratione, Paris, 1672, p. 307, qu’il a été interpolé depuis l’origine de la controverse. Mais impossible de nous arrêter à cette idée, car Allatius, De Ecclesiæ occidentalis atque orient, perpetua consensione, Cologne, 1648, col. 1225, nous affirme avoir vu à la bibliothèque Vaticane et à la bi­ bliothèque Barberini des manuscrits de la Foi or­ thodoxe, contemporains de saint Jean Damascène et portant tout le texte cité. 11 ne reste donc plus qu’à faire comme le cardinal Bessarion, à s’étonner de l’horreur qu’avait saint Jean Damascène pour le mot antitype, à se souvenir qu’il était homme et qu’il a pu se tromper, et à lui demander respectueu­ sement pardon comme des fils à leur père, si, placés en face de deux amis, lui et la vérité, nous préférons la vérité. » L’épiclèse et le mot antitype de la messe de saint Basile, dans les Échos d’Orient, 1906, t. ix, p. 196. De ce texte très clair il faut conclure que, pour le Damascène, c’est l’épiclèse qui consacre : les paroles de l’institution sont seulement une semence que la vertu du Saint-Esprit vient ensuite féconder. Son enseignement, à ce sujet, est trop important pour n’êtrc point transcrit ici en entier. Le saint docteur vient de rappeler le récit évan­ gélique de la cène, en paraissant bien, d’ailleurs, at­ tribuer aux paroles du Christ : Ceci est orpmon es..., ceci est le calice de mon sang..., la vertu de la première consécration, de la consécration du cénacle. Puis il ajoute : « Si la parole de Dieu est vivante et efficace; si le Seigneur, comme dit l’Écriture, fait tout ce qu’il veut; s’il a dit : Que la lumière soit, et qu'elle ait existé; Que le firmament soit, et qu’il ait été fait; si les cicux ont été affermis par sa parole, et que toute leur vertu sienne du souffle de sa bouche; si le ciel et la terre, l’eau, le feu, l’air et tout ce que le monde a de beau, a été. fait et achevé par la parole de Dieu, aussi bien que l’homme, cette créature si admi­ rable; si le Verbe de Dieu s’est fait homme parce 249 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE qu’il l’a voulu; et s’il s’est formé un corps du sang pur et immaculé de sa Mère toujours vierge, est-il concevable qu’il ne puisse du pain faire son corps, et du vin mêlé d’eau faire son sang ? Il dit autrefois : Que la terre produise de l’herbe verte, et la terre, ar­ rosée par la pluie du ciel, en produit encore tous les jours par la vertu et la fécondité que lui conféra ce commandement de Dieu. Dieu a dit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, faites ceci en mémoire de moi; et par l’clfet de son commandement absolu, cela s'ac­ complit tous les jours jusqu’à ce qu’il vienne, selon l’expression de l’apôtre; et, par l’invocation, la vertu du Saint-Esprit, qui couvre de son ombre cette nouvelle moisson, lui est comme une douce rosée qui la rend féconde. Car, comme autrefois Dieu fit toutes choses par l'opération du Saint-Esprit, ainsi main­ tenant c’est encore la vertu du même Esprit qui ac­ complit ce qui surpasse la nature et que la foi seule peut saisir. Comment cela se fera-t-il en moi, dit la sainte Vierge, puisque je ne connais point d’homme? L’archange Gabriel répond : Le Saint-Esprit descendra sur toi, et la vertu du Très-Haut le couvrira de son ombre. Et maintenant, si vous me demandez comment le pain devient le corps du Christ, et le vin mêlé d’eau son sang, je vous dis, moi aussi : L’Esprit-Saint survient et opère ces merveilles qui sont au-dessus de toute parole et de toute pensée. On y emploie du pain et du vin, parce que Dieu sait que la faiblesse des hommes leur fait concevoir de l’horreur pour les choses qui ne leur sont pas familières. Ainsi, selon sa condescendance habituelle, il opère ces choses qui sont au-dessus de la nature, par le moyen de celles qui sont ordinaires à la nature. Et comme au bap­ tême, parce que les hommes ont coutume de se laver avec de l’eau, et de s’oindre avec de l’huile, Dieu a uni à l’eau et à l’huile la grâce du Saint-Esprit et en a fait un bain de régénération; de même aussi parce que les hommes ont coutume de manger du pain et de boire du vin et de l’eau, il leur a uni sa divinité et en a fait son corps et son sang, afin que par des choses usuelles et conformes à la nature nous fus­ sions élevés à celles qui dépassent la nature. C’est véritablement le corps uni à la divinité, le corps qui a été pris de la Vierge : non que le corps même qui a été élevé en haut descende du ciel, mais parce que le pain et le vin sont changés au corps et au sang de Dieu. Si vous me demandez la manière dont cela se fait, il vous suffit de savoir que c’est par l’EspritSaint, tout comme c’est aussi par l’Esprit-Saint que le Seigneur s'est formé une chair à lui-même et en lui-même du sang de la sainte Mère de Dieu. Nous ne savons rien de plus, sinon que la parole de Dieu est véritable, efficace et loule-puissanle, mais que la manière dont elle opère est impénétrable. Il ne sera cependant pas hors de propos de dire que comme naturellement le pain, le vin et l’eau sont changés, par le moyen du boire et du manger, au corps et au sang de celui qui mange et qui boit, et ne deviennent pas un autre corps que celui qu’il avait auparavant; de même le pain, le vin et l’eau de l’oblation sont surr.aturellcment transformés au corps et au sang du Christ par Γinvocation el la descente du Saint-Esprit, vt ce ne sont pas deux corps, mais un seul et même corps. · Ibid., col. 1140-1145. Suit le passage déjà cité, affirmant que l’eucha­ ristie n’est pas seulement la figure ou le type du corps du Christ, mais son véritable corps. Entre ce pas­ sée et l’alinéa concernant le mot antitype, il se trouve une phrase que je tiens à transcrire parce qu’elle contient une attestation du sacerdoce du Christ. A propos des figures de l'eucharistie, saint J n Damascêne signale l’offrande de Melchisédech, 250 et il s’exprime ainsi : « Abraham, revenant après la défaite des rois étrangers, fut reçu par Melchisédech, le prêtre du Très-Haut, avec du pain et du vin. Cette table figurait la table des nos mystères, comme ce prêtre représentait notre véritable pontife le Christ, dont il est dit : Vous êtes prêtre d jamais, selon l’ordre de Melchisédech. » Ibid., col. 1149, Cf. Ilomil. in sabb. sanct., 35, P. G., t. xevi, col. 637640, où il est dit que le pain et le vin sont trans­ formés au corps et au sang du Christ par l’invocation; affirmation à laquelle on joint une brève allusion aux paroles de l’institution en ajoutant : « car il ne trompe pas, celui qui en a fait la promesse. » Quelle que soit la dépendance littéraire et doctri­ nale de la Lettre à Zacharie et du petit traité De corpore el sanguine Chrisli par rapport à saint Jean Damascêne, il est certain que le même enseigne­ ment y est donné, touchant l’opération consécratrice du Saint-Esprit. Cf. P. G., t. xcv, col. 404,409. Dans ce dernier passage, la formule d’épiclèse se trouve même citée textuellement : « Le prêtre dit. comme l’ange : Que TEsprit-Sainl descende et qu’il sanctifie ces éléments, qu’il fasse de ce pain le saint corps du Christ, et de ce calice le sang précieux du Christ; et par une cérémonie qui n’est pas naturelle, mais surnaturelle, il se fait un seul corps et non deux... » Notons toutefois que, un peu plus haut, le même auteur attribue à la vertu des paroles : Ceci est mon corps, la première consécration du cénacle : « Prenant le pain et la coupe de vin et d’eau, il rendit grâces, bénit et dit : Ceci est mon corps; et par une économie surnaturelle, le pain et le vin mêlé d’eau, par le moyen de sa parole, devinrent son corps et son sang. » Ibid., col. 408. N’était l’argument de l’antitype, ces diverses décla­ rations pourraient être susceptibles d’une interpré­ tation conforme à la doctrine catholique touchant la forme de l’eucharistie, comme nous l'avons indi­ qué pour les écrivains antérieurs. C’est même à ce parti que se rangent Le Quien et Combefis dans leurs annotations aux passages cités du Damascêne. Mais l’explication dainascénienne du mot antitype donne, à tous ces passages un sens exclusif qui, cer­ tainement, fausse la tradition. Le désir de défendre contre toute interprétation symboliste le dogme de la présence réelle est la meilleure excuse du saint docteur. Mais on est bien forcé de reconnaître que, n'étant pas infaillible, il s’est trompé. Son énergie à soutenir une doctrine bien traditionnelle, le réalisme eucharistique, l’a empêché de voir, au moins dans toute sa force, une autre doctrine non moins tradi tionneile, à savoir la vertu exclusivement consé­ cratoire des paroles du Christ : « Avant lui, il pou­ vait y avoir... harmonie d’ensemble et essentielle entre la théorie grecque et la théorie latine. Après lui, entre celle-ci et celle-là un fossé est creusé, dont le temps et la logique de l’erreur se chargeront d’éloigner les deux bords. » Varaine, op. cit., p. 58. De fait, l’explication damascénienne du mot antitype, et, avec elle, plus ou moins explicitement, l’affirmation de la consécration par l’épiclèse, est bien vite devenue classique dans la théologie byzantine. « Elle va même, dit le P. Jugie, art. cit., jouer un rôle tout à fait imprévu et servir aux défenseurs des saintes images pour réfuter les iconoclastes, tout comme elle fournira plus tard à Jérémie II une ré­ ponse commode aux objections des luthériens. » Les iconoclastes s’avisèrent de dire qu’il n’y a qu’une seule véritable image du Christ digne de nos hommages, l'eucharistie. S’il était prouvé qu’ils émirent cette idée du vivant du docteur de Damas, nous aurions là le motif de polémique qui suggéra à celui-ci son explication d’un terme considéré par 251 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE lui comme synonyme d’image. En tout cas, le premier document qui nous signale cette idée iconomaque de l'eucharistie, seule véritable image du Christ, est Γδρος ou définition formulée par le conciliabule iconoclaste d’Hiéria en 753, quatre ans avant la mort de saint Jean Damascene, arrivée en 749. Voir, au sujet de cette date, un article du P. Vailhé, dans les Échos d’Orient, 1906, t. ix, p. 28-30. De cette définition iconomaque on fit, au IIe con­ cile de Nicée (787), une longue réfutation, qui fut lue à la vi° session de la manière suivante. Grégoire, évêque de Néocésarée, lisait quelques lignes del'0'ρος : le diacre Jean, bientôt remplacé par le diacre Epi­ phane, réfutait aussitôt le passage. Les deux docu­ ments réunis ne tiennent pas moins de 160 pages dans Mansi, t. xnr, col. 205-364. Quel est l’auteur de la réfutation? On l’ignore. Certains mettent en avant le nom de saint Taraise, patriarche de Constanti­ nople. D’autres, avec Allatius, y voient 1’œuvre d'une commission conciliaire. Voici tout d’abord un passage de Γό'ρος du conciliabule de 753, relatif à l’eucharistie : « Que ceux-là se réjouissent et tressaillent de joie qui font avec une âme très pure la vraie image de JésusChrist, qui la désirent, qui la vénèrent et qui l’offrent pour le salut de leur âme ct de leur corps, cette image que Jésus-Christ, notre Souverain Pontife et Dieu, donna lui-môme en figure et en souvenir à ses dis­ ciples au temps de sa passion salutaire... Il est évi­ dent que [/’eucharistie] est l’image non trompeuse de l'incarnation de Jésus-Christ, notre créateur et notre Dieu, qu’il nous a lui-même recommandée de sa propre bouche. » Mansi, Concit., t. xnr, col. 261. Le diacre Épiphane répond : « Nul des apôtres ou des plus illustres Pères qui ont été les trompettes du Saint-Esprit n’a appelé du nom d’image du corps de Jésus-Christ ce sacrifice non sanglant qui s’opère en mémoire de la passion de Jésus-Christ, notre Dieu... En effet, le Seigneur ne dit pas à ses dis­ ciples : Prenez, mangez l'image de mon corps... Il est bien vrai que quelques Pères ont cru pouvoir nom­ mer le pain et le vin antitypes, avant l’accomplisse­ ment de la consécration. De ce nombre a été saint Eustathe... comme aussi le grand Basile... Celui-ci, ainsi que le savent tous ceux qui célèbrent le saint sacrifice, parle ainsi dans la prière de la divine obla­ tion : O Dieu, après vous avoir offert les antilypes du corps et du sang de votre Christ, nous vous prions et nous vous conjurons. Et ce qui suit fait bien voir encore plus clairement que la pensée de ce Père est qu’ils sont appelés antitypes avant la consécration; mais qu’après la consécration ils sont appelés, ils sont et ils sont crus proprement corps et sang. » Ibid., col. 264. Ce qui suit, dans la messe de saint Basile, le membre de phrase contenant la mention de l’antitype, c’est l’épiclèse. Par conséquent, d’après l’auteur ou les auteurs de la réfutation, c’est au moment même de l’épiclèse que s’accomplit la transsubstantiation; après les paroles de l’institution, le changement du pain et du vin au corps et au sang du Christ n’a pas encore eu lieu. « Inutile de dire, remarque le P. Jugie, art. cit., que cette longue réfutation ne constitue pas une définition de foi, pas plus que les autres pièces si nombreuses lues au même concile, excepté évidem­ ment Γό’ρος ou définition unanimement acclamée à la vu0 et à la vme session et qui ne renferme aucune allusion au mot antitype. On sait, d’ailleurs, que tout ce qui se fit au VIIe concile ne fut point agréé à Home, comme, par exemple, la canonisation du concile in Trullo ct les 22 canons disciplinaires portés par le concile de Nicée lui-même. Hefele, Hist. 252 des conciles, édit. Leclercq, t. ni, p. 775 sq. Il n’y a de vraiment dogmatique que Γ όρος. Il ne faudrait donc pas que les orthodoxes viennent nous accuser d’aller contre le VIIe concile œcuménique, parce que nous n’admettons pas la doctrine exprimée dans le passage de la réfutation que nous avons cité et qui, il faut en convenir, est nettement favorable à leur opinion sur la forme de l'eucharistie. Cela ne saurait surprendre, quand on songe que tous les membres du concile, excepté les deux légats du pape, étaient des Grecs. L’influence de saint Jean Damascène était déjà prépondérante. On dut accepter d’autant plus facilement son interprétation du mot antitype, qu'elle permettait de répondre à peu de frais à une objec­ tion, qu’on eût pu résoudre d’une manière plus con­ forme à la vérité, puisque, quoi qu’en dise la réfu­ tation, beaucoup de ces trompettes du Saint-Esprit qui sont les saints Pères ont appelé l’eucharistie image, antitype du corps du Seigneur, même après la consécration. » Échos d’Orient, t. ix, p. 197-198. Les polémistes iconophiles postérieurs au VIIe con­ cile parlent tous comme le diacre Épiphane, ex­ pliquent comme lui le mot antitype de la messe de saint Basile et témoignent par là qu'ils croient, eux aussi, à la consécration par l’épiclèse. Saint Nicé­ phore surtout est particulièrement explicite. Il em­ prunte les expressions de saint Jean Damascène et déclare que la transformation eucharistique du pain et du vin s’accomplit d'une manière surnaturelle, grâce à l’épiclèse prononcée par le prêtre et à la descente du Saint-Esprit : « car, ajoute-t-il de son propre fonds, c’est là ce que demande le prélre. » Antir. rhet. adv. Consl. Copron., P. G., t. c, col. 336. Vient ensuite l’interprétation damascénienne du mot antitype. Cf. Antirrhet. contra Eus., c. xlv, dans Pitra, Spicilegium Solesmense, t. i, p. 440. Saint Théodore Studite (f 826) ne veut pas davan­ tage entendre parler d’image du corps de JésusChrist dans l’eucharistie, ct il réfute de la même manière l’objection iconolaste. P. G., t. xeix, col. 340. Même tactique dans les auteurs suivants : Pierre le Sicilien (j· 870), P. G., t. erv, col. 1349; Théophylacte (xïe siècle), In Matth., xxvi, 26; In Marc., xiv, 23; In Joa., ni, 48-52; In I Cor., xrv, 16, P. G., t. cxxin, col. 444, 449, 1308; t. cxxiv, col. 741; Samonas de Gaza (γ 1056), Dial, cum Achmed Sar­ rae., P. G., t. exx, col. 824, 825, 828; Euthyme Zigabénos (xii° siècle), Panopl. dogm., tit. xxv, P. G., t. exxx, col. 1269, 1273; et chez bien d’autres écri­ vains encore. « Tous sont unanimes à rejeter le mot antitype et à enseigner plus ou moins explicitement la consécration par l’épiclèse. Nicolas Gabasilas n’aura rien à inventer pour combattre la doctrine latine. Ses prédécesseurs lui fourniront des arguments tout prêts, et en particulier celui de l’antitype. » M. Jugie, loc. cil. 2° Maintien de la tradition concernant l’efficacité consécratoire des paroles de Γinstitution. — 1. Chez plusieurs écrivains grecs de l’époque byzantine. — L’argumentation commune des auteurs iconophiles que nous venons d’énumérer, va directement à affirmer contre le symbolisme des iconoclastes le réalisme eucharistique. La question de la forme de l’eucharistie ne se pose pas elle-même à ces esprits. Ils prennent seulement comme une arme facile l’ex­ plication damascénienne de l’antitype, sans songer à se demander si elle est dûment forgée du pur métal de la tradition. Le besoin de la polémique porte leur réflexion sur l’affirmation de la présence réelle, nul­ lement sur la détermination du moment précis où s’opère la consécration. Aussi bien, les deux Églises d’Orient et d’Occident ne soupçonnent même pas encore qu’elles sont en désaccord mutuel sur ce der­ 253 EPICLESE EUCHARISTIQUE nier point. Ni l’un ni l’autre des deux agents princi­ paux du schisme oriental, ni Photius ni Michel Cérulaire ne songea à signaler cette doctrine comme diver­ gence entre les deux Églises. Hergenrœther, Photius, t. ni, p. 601, 769. D’ailleurs, une fois terminée ou simplement hors de perspective la polémique antiiconoclaste,l’argu­ ment de l’antitype suspend, pour ainsi dire, son influence, et le sens de la véritable tradition patristique réapparaît. Cf. Orsi, op. cit., p. 28, 83 sq. De cette réapparition il ne serait pas impossible de re­ trouver des vestiges jusque dans les auteurs iconophiles précédemment cités, sauf à souligner, dans cette sorte de contradiction inconsciente, l’incons­ cience même de la déviation infligée par eux à l’en­ seignement authentique des anciens. Tel Euthyme Zigabénos affirmant, par exemple, que « c’est le Verbe qui opère la consécration par une opération ineffable. » P. G., t. cxxix, col. 668. Au surplus, outre que nombre d’auteurs byzan­ tins se contentent d’attribuer la transsubstantiation au Saint-Esprit, sans dire si elle s’opère au prononcé des paroles de l'institution ou à l’épiclèse, on trou­ verait facilement plusieurs textes où cette attribu­ tion ne laisse pas d’aller de pair, comme chez les anciens docteurs, avec la croyance à l'efficacité des paroles du Christ. Tel est, par exemple, le passage suivant de la Vie du moine Arsène, d’après la recen­ sion de Siméon Métaphraste (x° siècle) : « Quoique cc fût auparavant du pain et du vin, ils sont changés au corps même et au sang du Christ par l’invocation des prières et par la formule sacrée, le Saint-Esprit descendant sur eux : en sorte que c’est la chair, le sang du Seigneur que nous recevons. C’est pour cette raison, ajoutent les vieillards (qui parlaient au moine tenté contre la foi), que le prêtre s'écrie, con­ formément à la parole du Christ notre Dili dont il revêt la personnalité : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Tsereteli, Jiticjié vo sviatikh otsa naehëgo Arsénia Vélikago (Vie de saint Arsène le Grand, d’après trois manuscrits grecs de la bibliothèque sy­ nodale de Moscou), Saint-Pétersbourg, 1899, p. 18-19. Cette affirmation que les paroles de l’institution sont dites par le prêtre in persona Christi, se retrouve dans le traité liturgique de Théodore d'Andéda (xi°xii° siècle), en dépit des explications quelque peu embarrassées que cet auteur donne de l’épiclèse : « Quant à ce que le prêtre dit : Prenez et mangez, ceci est mon corps, ne le dit-il pas comme de la part du Christ lui-même ? · P. G., t. cxi, col. 456, cf. col. 417, 418. Une affirmation identique du sacerdoce du Christ ct de l’efficacité de ses paroles, est répétée à plusieurs reprises dans le commentaire liturgique connu sous le nom de saint Germain. P. G., t. xcvm, col. 388-389, 433, 436-437. On y trouve même, très clairement exprimée, la conciliation de l’action du Christ avec celle du Saint-Esprit, ce qui constitue, nous l’avons dit, la résultante dernière de la tradition patristique et la véritable solution catholique du problème de Γépiclèse : le Christ est le prêtre du sacrifice; la vertu de son sacerdoce, c’est le Saint-Esprit. Ibid., col. 433. Voir M. Jugie, De sensu epicleseos Juxta Germanum Constantinopolilanum, dans Slavorum littera: theo­ logica, 1908, t. iv, p. 385-391. Jean Phournès, moine grec du xn° siècle, apparte­ nant au groupe des théologiens antilatins, nous four­ nit, dans une lettre au sujet des changements sur­ venus dans les rites et spécialement dans ceux de la communion (lettre éditée par Allatius), un témoi­ gnage intéressant dont la signification naturelle de voir que dans ce langage mystique qui règne dans Ibid., L. les liturgies, et en général dans les sacrements, on Nous avons dit plus haut qu’à Florence et à Trente exprime généralement après ce qui pourrait être fait on avait fait tout ■ autre chose que ce que dit ici Bos­ devant; ou plutôt, que pour dire tout on explique suet qui s’en est sans doute trop exclusivement tenu successivement ce qui se fait peut-être tout en une à l’opinion de Renaudot sur ce point. Cela l’a mis fois, sans s’enquérir des moments précis : et en ce cas quelque peu en contradiction avec les excellents nous avons vu qu’on exprime ce qui pouvait déjà principes précé emment exposés par lui, mais dont être fait, comme s'il se faisait quand on l’énonce, afin il a le tort de tirer cette conclusion pratique : « Pour que toutes les paroles du saint mystère se rapportent moi, dans les catéchismes et dans les sermons je pro­ entre elles, et que toute l’opération du Saint-Esprit poserai toujours la doctrine qui étab il la consécra­ soit sensible. tion précisément dans les paroles célestes comme « Ainsi on pourrait entendre dans la liturgie des théologiquement très véritable, ainsi qu’on a fait grecs que dès qu'on prononce les paroles de Notredans le Catéchisme du concile; mais je ne crois pas Seigneur, où l’on est d’accord que consiste principa­ que j’osasse jamais condamner les Grecs qui ne s 11 lement toute l’efficace de la consécration, encore pas encore parvenus à l’intelligence de cette vérité. qu’on n’ait pas exprimé l’intention de les appliquer Quoi qu’il en soit, il n’y a nul doute qu’il ne faille au pain et au vin, Dieu prévient la déclaration de faire comme on a fait au concile de Lyon, comme on cette intention, et c’est là, à mon avis, sans coinoa- I a fait au concile de Florence, et comme on fait encore raison le meilleur sentiment, pour ne pas dire qu’il dans toute l’Église, qui est de laisser chacun dans est tout à fait certain. » Ibid., xwn. son rit, puisqu’on demeure d’accord que les deux Puis l’éminent controversiste confirme sa pensée rits sont anciens et entièrement irrépréhensibles; et en prouvant par la liturgie orientale que la consé­ peut-être faudrait-il encore laisser à chacun ses cration se consomme dans la prolation des paroles de explications, puisqu’on recevant les grecs, soit en Notre-Seigneur. · C'est là. dis-je, le meilleur senti­ particul’er comme on en reçoit tous les jours, soit ment : tant à cause qu’il est plus de la dignité des même en corps, on n’a dressé aucune formule pour paroles du Fils de Dieu qu’elles aient leur effet en ce point leur faire quitter leur sentiment; ce qu ■·: dès qu’on les profère, qu’à cause aussi que la liturgie a fait apparemment à cause des autorités que les semble elle-même nous conduire là... » Ibid., xi.vrn. Grecs apportent pour eux, qui ne sont pas mépri­ Et il termine par une page qui, tout en étant très sables, mais dans la discussion desquelles je ne crois 283 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE 284 Kossing, Liturgische Erklârung der heiligen Messe, pas que vous vouliez, m'engager, puisque vous voyez, sans y entrer, la parfaite uniformité de l’Orient et 3° édit., Ratisbonne, 1869, p. 502 sq., déclare qu’au­ cune des explications connues de lui ne le satisfait. de l’Occidcnt dans l’essentiel. » Ibid. Renaudot parle dans le même sens que Bossuet Si l’épiclése exprime l’intention, elle devrait se for­ muler avant les paroles du Christ. Si elle a pour but et déclare que c.tt? ■ xp.ication est la seule plausible. « Les autres explic it! >ns. dit il, sans compter qu’elles de dévoiler au peuple le contenu du mystère et la sont nouvelles et inconnues des anciens, se heurtent coopération des trois personnes divines, elle devrait à tant d’inconvénients qu’elles ont elles-mêmes besoin être dite à haute voix. Et cet auteur ajoute : « Nous ne sommes pas en mesure de remplacer ces explications d’explication. » Renaudot, op. cil., t. i, p. 238 sq.; t. it, p. 83 sq. Seulement le savant liturgiste insiste, par une meilleure. Nous croyons plutôt que l’épiclése plus encore que l’évêque de Meaux, sur ce que nous des liturgies orientales est et demeure une pièce avons vu être une assez grave inexactitude théolo­ embarrassante, tant qu’elle ne sera pas ou placée gique et une inconséquence avec les principes préala- avant la consécration ou exprimée d’une autre ma­ bl ment posés ; c’est à savoir la liberté pour les Orien­ nière. » Cette façon, trop pratique, de trancher la ques­ taux de professer cette opinion que la consécration tion a été considérée par un certain nombre d’auteurs serait, en définitive, consommée par l’épiclése. Sur catholiques comme le seul moyen de la résoudre. ce point, force nous est bien de nous séparer de ces Nous avons déjà mentionné Rauschen, op. cit., 2e édit., deux grands esprits. Nous aurons plaisir à nous ral­ p. 126. Il faut citer aussi, entre plusieurs autres, le lier à eux, sous bénéfice de cette importante réserve : théatin Galano, Conciliatio Ecclesias armense cum roc’est-à-dire à la condition que cette uniformité de mana, Rome, 1661, t. m, p. 552 sq., vivement combat­ l’Orient cl de {'Occident dans l’essentiel implique l’ex­ tu, et sur ce point avec raison, par Le Brun, op. cit., clusion, non pas certes de la formule liturgique appelée diss. X, a. 17, Liège, 1778, t. v, p. 212 sq. épiclèse, laquelle est en effet ancienne et entièrement C’est sous l’influence de cette même idée que les Ar­ irrépréhensible si elle est dûment interprétée, mais de méniens catholiques et les Maronites ont modifié le l’opinion erronée à laquelle cette formule a donné texte deleur épiclèse, tandis que les Chaldécns.Smolilieu. kowski, Έπίκλησι; sen de invocatione Spirilus Sancti, dans Analecta ecclesiastica, Rome, 1893, t. i, p. 283, Quant à la dernière raison indiquée par Bossuet, qu’aucune des professions de foi exigées pour l’abju­ l’ont reportée avant le récit de la cène. Même dans ration des schismatiques d’Orient ne mentionne le les communautés orientales unies où la liturgie s’est rejet de cette doctrine, on peut répondre qu’elles le conservée intacte, il n’est pas inouï de trouver des contiennent implicitement par le simple fait d’expri­ prêtres, qui, sous prétexte de couper court à toute mer une adhésion générale aux décisions des conciles difficulté, suppriment simplement, de leur propre œcuméniques, spécialement de ceux de Florence et initiative, l’oraison embarrassante. Ibid. C’est en de Trente. De plus, les instructions du Saint-Siège user par trop librement avec une pièce liturgique aux Melkites lors des discussions survenues parmi dont nous avons dit la haute antiquité et l’usage constant. eux sur ce point, sont d’une portée significative et qui n’échappe aujourd’hui à personne. Aussi la plupart des théologiens modernes qui ont 6° Les explications énoncées sous les numéros 3°, traité la question ont-ils rejeté cette solution extrême 4° et 5°, déjà juxtaposées dans les écrits de Bessarion, pour donner leur préférence, à celles de Bessarion et Bossuet, Renaudot, Goar, Bougeant, etc., ont été. Bossuet, c’est-à-dire à la coopération trinitairc et à plus ou moins combinées entre elles par plusieurs au­ l’unité d’action liturgique, en accentuant davantage, teurs modernes. Henke, Die kalholische Lehre über du moins plus nettement que ce dernier, l’instanta­ die Consccralionsivorle der heiligen Eucharistie, Trêves, néité de la transsubstantiation. Orsi, op. cil., p. 1261850, p. 78-83, entend l’épiclése comme une attesta­ 149, est peut-être celui qui s’est exprimé avec le plus tion, sous forme mystique de prière, de l’intention de d’exactitude et de clarté. On peut citer aussi Be­ l’Église nécessaire pour la consécration. Mais au con­ noît XIV, De missis sacrificio, 1. Π, c. xv, n. 16-23, traire de Le Brun, il regarde l’épiclése comme non dans Migne, Theologiæ cursus, t. xxm, col. 1012-1016; essentielle à la validité de la consécration : le but de Ferraris, Prompta bibliotheca, v° Eucharistia, édit. cette prière serait de découvrir aux fidèles le contenu j Migne, Paris, 1865, t. ni, col. 788-806; Oswald, Dic du mystère et d’accentuer l’idée de la coopération dogmatische Lehre von den heiligen Sakramenlen, du Père et du Saint-Esprit avec le Fils, au nom duquel Munster, 1856,t. i, p. 464; Probst,Liturgie derersten le prêtre consacre. drci christlichen Jahrhunderle, Tubingue, 1870, Pour Hoppe, op. cit., p. 301 sq., l’épiclése est, de la p 399-400; Franzelin, De SS. eucharistiis sacramento, part de l’Église, une manière liturgique d’exprimer thés, vu; Egger, Enchiridion tiicol. dogm. specialis, son rôle comme minislra Christi dans la confection 1896, p. 756 sq. ; Markcvitch, De l’eucharistie avec du sacrement, après avoir exprimé par les paroles un aperçu spécial sur l’épiclése (en croate), Agram, consécratoires du Sauveur son rôle comme vicaria 1894, p. 317 ; Schanz, Die Lehre von den heiligen Sakra­ Christi. menlen der kalhol. Kirche, Fribourg-en-Brisgau, 1899, D’après Schecben, dan ; Der Katholik, 1866, p. .154 p. 388-397; Cieplak, op. cil., p. 62 sq., etc. Mais le tort sq-, 688 sq., au contraire, l’Église formule l’épiclése, de la plupart de ces auteurs est de mêler, dans leur in­ non pas seulement comme ministra Christi, mais terprétation de l’épiclése, des éléments contradictoires, encore indépendamment en tant que son épouse, en défaut que déjà Bessarion et Bossuet n’avaient pas su invoquant par la bouche du prêtre le Saint-Esprit | complètement éviter. pour transsubstanticr le pain et ]e vin et les offrir à 7° Quelques théologiens ont donné à leur explication Dieu. une nuance plus personnelle. Le cardinal Cienfuegos, Pour Franz, Die eucharistische Wandlung und Vila abscondita, Rome, 1728, p. 389, exprime la Epiklese der griechischen und orientalischen Liturgien, sienne en ces termes : Invocatur ergo Spiritus Sanctus Wurzbourg, 1879-1880, t. ir, p. 202, 222 sq., l’épi postulalurque ejus adventus, ut efficiat vivens elèse est le développement rituel du contenu de foi corpus christi domini in actu secundo. Ac et de grâce de l’eucharistie par rapport au Saint- proinde deprecatio in liturgiis reperta non eo tendit, ut Esprit, dans le but de glorifier le Paraclet comme Spiritus Sanctus efficiat panem et vinum corpus et san­ consécrateur, autant que comme dispensateur de guinem, cum supponat essentialiter conversionem mira­ toute vie de grâce bilem undique factam... Sed ut quasi suscitet 285 ÉPICLÉSE EUCHARISTIQUE 286 aut vivificet (quatenus et facit psum , récit de la cène l’opération consécratrice du Saintelicere vitee functiones...), ut vitam ipsam ad vitam revo­ Esprit sollicitée par l’épiclèse. Il argumente, à ce pro­ cet efficiatque ut perennis vitre fluxus imperio et sacra­ pos, sur ces mots de l’épiclèse dans l’anaphore copte tione alte repressus iterato accipiat cursum suum. de saint Grégoire de Nazianze : lu Domine, voce tua Cf. Markovitch, op. cit., p. 231-232, 307-308. sola commuta hœc quæ sunt proposita. Il faut reconnaître que cette interprétation, toute « Voce tua : mais cette voix vient de se faire entendre, mystique qu’elle soit, et dépendante, au reste, de la ses paroles viennent d'être articulées. Dès lors, qu’estthéorie spéciale de Cicnfucgos concernant le sacrifice ce à dire? Il est clair ici que la valeur théologique de eucharistique, a des fondements dans la tradition, sur­ cette expression doit être prise dans un sens rétro­ tout dans la tradition syriaque. Cette sorte de vivi­ grade et concomitant avec les paroles de l’institution. fication ou de résurrection mystérieuse du corps du C'est même la raison que l’on donne quelquefois, d’une Christ, opérée par le Saint-Esprit, se retrouve préci­ manière générale, d’expressions vraiment difficiles sément comme explication de l’épiclèse liturgique, dans les épiclèses d’Orient. Les actes humains, dit-on, chez le nestorien Narsès (f 502), Homil. in expos, ne pouvant être que discursifs, l'explication par mgst., édit. Connolly, p. 21 sq. ; chez Jacques de l'homme de tout ce qui est contenu dans l’unité Saroug (·{· 521), Connolly-Bishop, op. cit., p. 149, et sacramentelle de la consécration, ne peut se Downside Review, novembre 1908, décembre 1910; développer non plus que successivement. Il arrivera peut-être aussi chez saint Éphrcm, Connolly-Bishop, ainsi que l’essence de l’acte sera déjà posée, que l’es­ op. cit., p. 147-148. Seulement, tandis que la termino­ prit de l’homme, à plus forte raison, sa parole, en logie de ces docteurs syriens demeure assez impré­ seront encore à détailler tout ce que cet acte est des­ cise quant à l’efficacité des paroles de l’institution, tiné à contenir, tout ce que le prêtre a l’intention qu’il Cienfuegos pose en principe que ces paroles pro­ contienne et qu’il contient déjà. » Mais 1’autcur n'est duisent le corps du Christ; mais elles le produisent à point entièrement satisfait de cette explication, et l’état de mort mystique. Le but de l’épiclèse est de le voici ce qu’il ajoute : « Nous le voulons bien, c’est une vivifier. Le Saint-Esprit aurait donc une opération explication de second plan partiellement exacte. Nous réelle à remplir au moment même où il est invoqué. pensons toutefois qu’il ne faudrait pas insister plus Neque (invocatur Spiritus Sanctus)... ut nihil efficiat que de raison sur cette argumentation qui cesserait pro tunc : esset enim vana imploratio captio­ d’être juste si on la pressait trop et si on s’y arrêtait nibus et sequivocis sensibus exposita, et absque justa exclusivement. causa introducta. Cienfuegos, loc. cil. La question Il y a certainement un autre point de vue que voici serait de savoir en quoi consiste exactement cette opé­ et qui atteint plus intimement les intentions, le con ration du Saint-Esprit, que Cienfuegos appelle vivifi­ tenu objectif des formules et des rites. Il y a vraiment cation du corps eucharistique du Christ. une opération distincte et particulière attribuée au D’autres auteurs en sont venus, en somme, à y voir, Saint-Esprit dans cette partie du canon. Le propre sous des noms divers, l’idée d’application des effets du de la consécration, c’est d’avoir posé le mystère, l’élé­ sacrement ou du sacrifice. Bougeant distingue deux ment divin du sacrifice, le principe de sanctification. aspects de l’eucharistie : l’un incomplet ou inadéquat, Il reste à dispenser ce mystère suivant toutes les ap­ l’autre complet ou adéquat. Dans le premier, dit-il, plications du culte et de sanctification auxquelles la elle a tout ce qu'elle peut avoir d’essentiel; dans le messe doit pourvoir. La sanctification des membres second, tout ce qu’elle peut avoir de complet et de fidèles du Christ et leur incorporation au mystère par parfait. Le premier état est produit par les paroles du la communion n’épuisent pas cette application; il y a Christ. Mais les Orientaux, continue Bougeant, pensent encore à réaliser extérieurement l’offrande de la vic­ que le corps et le sang du Christ seraient pour nous time, à consommer le sacrifice. sans utilité,si le Saint-Esprit, par sa puissance divine, Cette partie du canon serait donc, on le voit, la ne les rendait sanctifiants. Ils l’invoquent donc comme part d’opération attribuée au Saint-Esprit, l’œuvre si rien n’était fait encore, et le prient de donner au sanctificatrice, de même que la partie s’étendant du sacrement une manière d’être intégrale et parfaite, Sanctus à l’épiclèse était celle du Fils accomplis­ c’est-à-dire de lui donner tout ce qu’il peut avoir de sant l’œuvre rédemptrice, comme 1’εΰχαριοτίβ perfection non en lui-même, mais par rapport à nous. jusqu’au Sanctus (l’anaphore de la cène juive) était le En d’autres termes, l’épiclèse a pour effet non de pro­ sacrifice de louange de l’ancienne loi à Dieu le Père, la reconnaissance de l'œuvre créatrice et conserva­ duire simplement le corps du Christ, ce qui est déjà trice. Tout cela d’ailleurs se succède suivant une pro­ accompli par les paroles de l’institution, mais de le gression historique évidente, surtout dans les ana­ rendre, selon les expressions de la liturgie, un corpus phores non abrégées (celle de la liturgie clémentine et vivificum, corpus cæleste, corpus salutare, de faire que celle de saint Basile par exemple). L’incarnation ar­ le sacrement ait son effet complet et que nous soient rive ainsi à son rang, à sa date relative, puis l’insti­ appliqués les mérites de Jésus-Christ. Bougeant, tution de la cène et la consécration du corps et du Trailéthéologique sur la forme de la consécration, Lyon, sang du Seigneur, le précepte donné aux apôtres 1729, p. 251-253. Cf. Markovitch, op. cit., p. 302-303. de perpétuer représentativement et efficacement ce Bougeant estimait que son interprétation pouvait qui s’est accompli sous leurs yeux, enfin la résurrec­ satisfaire tout homme impartial. On doit dire cepen­ tion, l’ascension, la pcntecôte, le second avènement. dant que, en dépit de la manière ingénieuse dont L’intervention du Saint-Esprit est appelée précisé­ il l’exprime, elle retombe à peu près dans celle qui a été ment au moment où le mémorial arrive à son terme mentionnée sous le n. 2. et qui, on l’a vu, se heurte et s’arrête à la pentecôte. Et c’est ainsi que les choses ■·. la teneur même des épiclèses. Celles-ci, nous l’avons assez montré, ne demandent pas seulement au Saint- s’étaient passées pour la première fois. L’action sacra­ Esprit de rendre le corps et le sang du Christ profi­ mentelle des apôtres n avait commencé qu’à la des­ tables aux fidèles; elles le sollicitent, en propres cente du Saint-Esprit. Le principe e la rédemption, du sacrifice nouveau, de la sanctification, avait été termes, d'opérer la transsubstantiation. Dom Cagin a proposé récemment, Paléographie institué au jour de la passion, comme il est pose dans musicale, 1897, t. v, p. 83 sq., une explication ana- la messe au moment de la consécration. Il était réserve . eue à celle de Bougeant. Le savant bénédictin met à la mission temporelle du Saint-Esprit d’en valider tout d’abord en avant le principe d’unité d’action l’accomplissement, d'en signifier la ratification, en : turgique et la nécessité de rapporter au moment du même temps qu’en était inaugurée la dispensation. illud 287 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE La confirmation, voilà le mot qui définiraitle mieux le propre de l’opération du Saint-Esprit dans le cas présent, comme c'est aussi le terme consacré pour désigner le sacrement, le sceau de la validation im­ primé au chrétien déjà baptisé. En nous rappelant le sens général de l’intervention du Saint-Esprit dans l’économie chrétienne, ces analogies nous aident à pénétrer le caractère très effectif de ce qui lui est at­ tribué dans l’épiclèse. Au fait, il y a dans le vocubulaire gallican une ex­ pression singulièrement profonde pour désigner la période du canon qui nous occupe, et cette expres­ sion rentre littéralement dans l’ordre d’idées exposé présentement. Ce terme est celui de confirmatio sacra­ menti. Gagin, loc. cit. Je dois faire remarquer cependant que la leçon conformatio sacramenti paraît bien être la leçon primi­ tive des textes auxquels il est fait ici allusion, celle, par exemple, de saint Isidore de Séville, De eccl. offi­ ciis, 1. I, c. xv, P. L., t. lxxxiii, col. 752 : Porro sexta (oratio) exhinc succedit conformatio sacramenti, ut oblatio quæ Deo offertur, sanctificato per Spiritum Sanctum, Christi corpori ac sanguini conformetur. Cette remarque faite, poursuivons l’exposé de l’in­ terprétation de dom Cagin. « Or, continue-t-il, en quoi consiste, à quels objets s’applique, définitivement, cette action sanctificatrice particulière, cette confir­ matio sacramenti ? C’est ce que nous apprend avec un ensemble remarquable l’analyse des épiclèses de toutes les liturgies. Il y a là un fait extrêmement intéressant. Certainement, nous ne voyons pas de moment de la messe, après le récit de la cène, où les intentions eucologiques soient moins abandonnées à l’arbitraire et partant plus identiques dans toutes les liturgies. Il suffit de les lire pour constater que toutes se meuvent, avec plus ou moins de concision, dans les lignes que nous allons relever. Toutes les formules, à la vérité, ne contiennent pas chacun des traits qui forment le thème commun, ni chacun de ceux qu’elles conservent, d’une façon également explicite. Mais toutes en ex­ priment ou en développent toujours tantôt l’un, tan­ tôt l’autre, souvent plusieurs ct même tous à la fois.» Ibid. Et dom Cagin énumère ici les trois idées contenues dans les formules d’épiclèse ou soudées en quelque sorte avec elles : a) l’anamnèse (Unde et memores); b) l’oblation (Offerimus majestati tuœ de tuis donis ac datis hostiam puram, hostiam sanctam...; c) la demande d’acceptation du sacrifice avec la signification sym­ bolique de. cette acceptation. Ce troisième membre, au dire du savant bénédictin, répond à la confirmatio sacrificii. La préoccupation plus spéciale d’adapter le sacrifice à la communion et la pensée des effets sacra­ mentels, généralement mentionnées, formeraient la confirmatio sacramenti proprement dite. La première serait surtout mise en relief dans les liturgies latines; la seconde, dans les liturgies orientales. De ces der­ nières dom Cagin va jusqu’à dire : « C’est à peine si l’on peut croire qu’elles songent à la confirmatio sacri­ ficii, préoccupées qu’elles semblent être exclusivement d’obtenir la confirmatio sacramenti corrélative à l’effet sacramentel. » Ibid. J’ai noté ailleurs ce qu’il y a de subtil dans de telles distinctions et que, si l’on tient au nom de confirmatio sacrificii ou sacramenti, l’une et l’autre idée se re­ trouvent aussi bien dans les liturgies orientales que dans les sacramcntaires latins. Voir mon article : Formules orientales analogues aux oraisons « Supra quæ ct Supplices te» du canon romain, dans la Dénué augustinienne, mars 1909, p. 303-318. J’ajouterai que, à s’en tenir aux propositions de dom Cagin, les textes, entre autres celui de saint Isidore de Séville, sont loin de devenir plus clairs, puisque l’appellation 288 bien précise confirmatio sacramenti signalée là pour les documents occidentaux ne répondrait pas à la réa­ lité, mais conviendrait plutôt aux liturgies orientales. Aussi bien, la meilleure explication, ct la plus na­ turelle, nous semble-t-il, de cette appellation et de ces textes, c’est la petile phrase du saint docteur espa­ gnol où nous venons de lire: conformatio sacramenti ut oblatio... Christi corpori conformetur. L’expression très claire et très précise de saint Isidore de Séville nous oblige à adresser à l’interprétation de dom Cagin la même critique fondamentale qu’à celle de Bougeant. La confirmatio sacrificii ou sacramenti, quelle que soit la haute portée liturgique et théologique prêtée à ces termes, ne saurait jamais être qu’une explication par­ tielle de l’épiclèse, et nullement son explication totale. Notons, du reste, que plusieurs auteurs anciens avaient donné une forme analogue à leur interpréta­ tion. Ainsi Juvcnin, Commentarius historicus et dog­ maticus de sacramentis, 2' édit., Paris, 1705, p. 157165, dit qu’il voit dans l’épiclèse, avec Arcudius, stabilitatem et confirmationem rei quæ jam peracta supponitur. Quelques années avant dom Cagin, le P. E. Bouvy présentait une interprétation analogue sous une forme un peu différente et basée, elle aussi, non sans ingé­ niosité ct pénétration, sur les textes liturgiques. Dans un rapport présenté au Congrès eucharistique de Reims, en 1894, le savant assomptioniste montrait comment, à son avis, les conceptions théologiques de l’Orient expliquent l’origine de l’épiclèse en même temps que sa survivance dans la liturgie. « Le génie latin a toujours recherché, même dans les choses di­ vines, la netteté et la précision des formules. Dans la théologie sacramentaire, il a distingué la matière et la forme; et pour l’eucharistie il a dit : le pain et le vin, voilà la matière; les paroles de l’institution, voilà la forme. Aussitôt que cette forme a été appliquée à la matière, le mystère est consommé. Le pain et le vin sont changés instantanément au corps et au sang du Christ, et il n’en reste que les espèces ou accidents. Matière, forme, transsubstantiatien, permanence des accidents, instantanéité du prodige : voilà les concep­ tions dominantes de la théologie latine. Les Grecs ont pu quelquefois se servir de ces mots, surtout du mot transsubstantiation, ou de ses équivalents, qui sont comme les mots nécessaires du dogme. Pour saint Jean Chrysostome, comme pour saint Thomas d’Aquin, les paroles de l’institution, paroles du Christ lui-même, sont seules capables de réaliser l’ineffable miracle. Mais en général, les théologiens orientaux ont consi­ déré le mystère du sacrement sous un autre aspect. La théorie de la matière et de la forme ne les préoccupe pas; le mode de présence du Christ et toutes les diffi­ cultés d’ordre métaphysique, qui ont tant exercé le génie de nos théologiens, n’ont guère attiré leur atten­ tion. Surtout, ils ne paraissent pas avoir jamais insisté sur l’instantanéité du changement de substance. » Nous ferions ici quelques réserves, si elles ne se déga­ geaient déjà de l’examen que nous avons présenté de la tradition ecclésiastique et des témoignages que nous en avons cités. En tenant compte de ce correctif, nous continuons à transcrire l’exposé du P. Bouvy : « Ils (les théologiens orientaux) ont pris Je drame liturgique dans son ensemble, ils ont fait ressortir la suite harmonieuse et progressive des rites sacrés, tous importants et solennels, depuis la doxologie et le com­ mencement de l’anaphore jusqu’à la communion. Il nous semble même, après une étude attentive des textes, qu’ils distinguent, dans la présence substan­ tielle du Christ sur l’autel, deux phases successives. La vie eucharistique du Sauveur, selon l’analogie de sa vie mortelle, subit une mystérieuse croissance. Après l’anamnèse (l’auteur veut désigner ici par ce nom le ÉPIGLÈSE EUCHARISTIQUE 289 récit de la cène), il est d’abord présent et vivant, mais caché, silencieux, inconnu. Par l’épiclèse ou l’invo­ cation au Saint-Esprit, il reçoit sa mission divine au­ près des âmes. C’est le moment de sa théophanie, de sa manifestation comme Agneau de Dieu et comme Fils bicn-aimé du Père, c'est l’heure de son ostension, έπίδειξις, de sa gloire, de l’attraction puissante qu’il doit exercer sur le monde. » E. Bouvy, Les Églises orientales, Traditions et liturgies eucharistiques, dans le Congrès eucharistique de Reims, 1894, p. 756. Bellarmin et plusieurs autres théologiens ont aussi basé leur interprétation de l’épiclèse sur l’idée de manifestation attachée à tort au verbe άποδεικνόναι ou άποφαίνειν. C’est apparemment sur une base analogue que repose la théorie du P. Bouvy. Signalons, parmi les auteurs qui, sans avoir traité la question ex pro­ fessore sont ralliés à cette idée de manifestation eu­ charistique : Hcfele, Der Protestantismus und das Urchristcntum, dans Tübing. Quartalschri/t, 1845, p. 203; Daniel, Codex liturg., t. iv, p. 412. Cf. Hoppe, op. cit., p. 221, 222, qui fait remarquer les dangereuses conséquences, au point de vue des preuves de la croyance en la transsubstantiation, de cette fausse conception de à-oqiiven. Renaudot a apodictiquement démontré la complète synonymie des verbes άποφαίνειν, άναδεικνύναι, τελειοΰν, ποιεΐν, op. cit., t. I, р. Lxxxvi et 241. Cf. Hoppe, op. cit., p. 26, note 51. Voir aussi, sur le sens précis ά’άναδεικνύναι, etc., ou transsubstantier, Théodore d’Andéda, P. G., t. cxl, col. 453, qui l'affirme expressément. On ne saurait nier que ces diverses théories : vivi­ fication ou résurrection mystérieuse du corps eucha­ ristique du Christ, état eucharistique complet et adéquat, confirmatio sacramenti ou sacrificii, mani­ festation, ostension, théophanie eucharistique, ne soient, par leur élévation même comme aussi par l’autorité et la compétence des auteurs qui les pro­ posent, de nature à faire impression sur l’esprit. Ce sont, du reste, je le répète, des explications partielle­ ment vraies et qui ne manquent pas de fondements patristiques. Sur ce dernier point, qu’il suffise de signaler ici certains textes de saint Fulgcnce. Ce docteur africain, nous l’avons vu, affirme très nettement que le SaintEsprit est invoqué pour la consécration. Ce qui ne l’empêche pas d’assigner aussi comme but et comme effet à cette invocation une sanctification du sacrifice, impliquant surtout la diffusion de la charité dans l’Église et dans les âmes par l’eucharistie, c’est-à-dire, en somme, l’application des effets eucharistiques. Parfois même certaines expressions pourraient laisser croire qu’à cela se réduit toute son interprétation de l’épiclèse, si l’on ne se rappelait en quels termes for­ mels, et souvent dans le même passage, ce Père attri­ bue au Saint-Esprit l’acte propre de la transsubstan­ tiation. Ainsi, après avoir énoncé très clairement, à plusieurs reprises, cette attribution, il ne laisse pas d'écrire : Cum ergo Sancti Spiritus ad sanctificandum totius Ecclesiæ sacrificium postulatur adventus, nihil aliud postulari mihi videtur, nisi ut per gratiam spiritalem in corpore Christi, quod est Ecclesia, caritatis unitas jugiter indisrupta servetur. A.d Monimum, 1. II, с. ix. P. L., t. lxv, coi. 187. Même témoignage un peu plus loin, immédiatement suivi cependant de l'appropriation de l’acte consécra­ teur au Saint-Esprit et de l’assimilation établie entre la transsubstantiation et l’incarnation : Dum itaque Ecclesia Spiritum Sanctum sibi cælitus postulat mitti, donum sibi caritatis et unanimitatis postulat a Deo confer~i. Quando autem congruentius quam ad consecranj sacrificium corporis Christi sancta Ecclesia (quæ corpus est Christi) Spiritus Sancti deposcat adventum qpx ipsum caput suum secundum carnem de Spiritu DICT. DE THÉOL. CATIIOI.. 290 Sancto noverit natum? I bid.,c.x,co\. 188. Cf. c. xi, xn, coi. 190-192; Lib. VIII contra Fabianum, fragni. xxvin, xxtx, ibid., col. 789-791, 795. Cette juxtaposition des deux idées : transsubstan­ tiation et application des effets eucharistiques ou sanctification du sacrifice, suffit à prouver que cette dernière, en dépit de certaines expressions, n’est pas donnée par saint Fulgence comme l’explication totale de l’épiclèse, mais seulement comme une explication partielle. Aussi, le cardinal Orsi, après avoir consacré plu­ sieurs pages de son ouvrage, p. 112-125, à développer, avec une visible complaisance, l’interprétation consis­ tant à voir dans l’épiclèse l’application des effets eucharistiques considérée comme une sorte de complé­ ment à la consécration (ad integralem nempe conse­ crationem donorum, dit-il, p. 112, avec Hardouin, De sacram, altaris dissert., c. vu), se trouve-t-il réduit à déclarer qu’une telle interprétation ne peut satisfaire l'esprit. Quamquam traditam capite præcedenti lilurgicœ Sancti Spiritus έπικλήοεως interpre­ tationem tot conjecturis et rationum momentis confirma­ verim, in ea tamen, ut candide ac sincere loquar, animus non adquicscit. Orsi, op. cit., p. 126. Et ii en donne aussitôt la raison, qui est celle que nous avons fait ressortir au cours de cet article et qui commande en effet toute la question. Ut enim Renaudotius observai, in omnibus quotquot exstant apud Græcos et apud Orientales invocationis formulis, ad­ ventus aut illapsus Spiritus Sancti in dona proposita < t in eos qui eadem suscepturi sunt, adeurate distinguitur : primus, UT DONA PROPOSITA faciat corpus bt san­ guinem CHRISTI; alter, UT QUI ILLORUM PARTICIPES ERUNT, REMISSIONEM PECCATORUM CONSEQUANTUR ET vitam æternam. Ibid. Il n’a pas de peine à établir la preuve de cette distinction des deux idées de l’épi­ clèse, et il conclut en ccs termes : Quæ omnia satis aper­ te demonstrare videntur lotam illam Sancti Spiritus apud Græcos et Orientales invocationem ad fructuosam dumtaxat sacrorum mysteriorum susceptionem trahi nisi inepte non posse... His itaque difficultatibus me admo­ dum retineri sentio, ne a plerisque theologis traditam et a me etiam variis conjecturis firmatam liturgicæ invocationis interpretationem amplectar. Est igitur alio confugiendum. Ibid., p. 131, 133. Avant d’essayer, àla suite du cardinal Orsi, unesynthèsede ce qu’il yadevrai dans chacune des interpréta­ tions que nous venons d’énumérer en partie, signalons, par manière de résumé, d’après Franz, op. cil., t. n, p. 191 sq., en notant d’un mot les principales nuances d’opinions, les explications que nous regardons comme insuffisantes : 1. Simple prière de communion, c’està-dire demande d’application des effets eucharistiques sans aucun rapport avec la consécration (Bellarmin. Lugo, etc.) ; pure relation au corps mystique du Christ, c'est-à-dire à l’Église, aux âmes, et non à son corps eucharistique : autre forme de l’opinion précédente (Torqucmada, Suarez; Bessarion lui-même parait avoir donné un instant son adhésion à cette théorie) ; 2. In­ tention de l’Église, qui devrait en quelque manière être exprimée simultanément au prononcé des pa­ roles du Sauveur (Le Brun, Henke, Oswald; on peut y ajouter Bossuet); 3. Revivification mystique du corps du Christ (Cienfuegos); 4. Épiclèse, cause impétrante ou impétratoire de la consécration, tan­ dis que les paroles de l’institution en sont la cause efficiente (Touttée, Laemmer, et à quelques nuances près, certains orientaux comme Cabasilas et Siméon de Thessalonique, Isidore de Kiev, Mansi, t. xxxi, col. 1686-1687, etc.); 5. Caractère sacrificiel de l’épiclèse; prière de l’Église au Prêtre céleste et a l’Ange de l’alliance, analogue à la prière des laïques au prêtre dans le sacrifice mosaïque (Scheebcn); on V. - 10 291 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE peut rattacher à cette idée l’opinion de dom Cagin (confirmatio sacramenti ou sacrificii) et celle du P. Bouvy (manifestation eucharistique); 6. Prière de l’Église en tant que ministre (Hoppe); 7. Prière d’action de grâces (Probst); 8. Extension rituelle du moment de la consécration pour l’édification du peuple (Bessarion). Dans cette liste d'explications insuffisantes ou in­ complètes Franz insère en plus : celle qui considère l’épiclèse comme une prière pour demander ce que l’on a déjà obtenu par ailleurs (Bessarion) et celle qui la regarde comme une expression de la foi au chan­ gement substantiel (opinion qu'il attribue à Bossuet). Incomplètes sans doute dans la formule, ces deux explications contiennent déjà la principale part de l’interprétation totale. Il en faut dire autant de l'opi­ nion de Franz lui-même : pour cet auteur, on le sait, l’épiclèse est le développement rituel du contenu de foi et de grâce de l'eucharistie par rapport au SaintEsprit, à l’effet de glorifier le Paraclet comme consécratcur et aussi comme dispensateur de toute vie de grâce. En ajoutant à ces dernières idées l’analogie de la transsubstantiation avec l’incarnation, et donc en appropriant la vertu consécratoire au Saint-Esprit sans atténuer en rien la doctrine de la coopération des trois personnes divines, on ne sera pas loin de posséder, croyons-nous, les principaux éléments de la véritable solution. Ce sont ces éléments que nous allons essayer de réunir en une rapide synthèse qui servira de con­ clusion à cet article. VII. Résumé et conclusion·. — La tradition est constante à nous affirmer tout à la fois l’efficacité consécratoire des paroles du Sauveur et le fait de prières adressées par l’Église à Dieu, spécialement à l’Esprit-Saint, pour lui demander d’opérer le mys­ tère, même après qu’ont été prononcées les paroles évangéliques. Cette double affirmation peut, à pre­ mière vue, nous paraître étrange et contradictoire. I) ne faut cependant pas trop nous en étonner. A l’époque de la formation des liturgies anciennes et au temps des Pères, la méthode serrée, précise, rigou­ reuse, de la scolastique n’était pas encore connue. Le génie occidental, moins ami du vague, s’est acheminé àces précisions de la doctrine sacramentaire plus direc­ tement et plus vite que le génie oriental. Encore est-il que l’un et l’autre sont demeurés un certain temps au même degré d’imprécision. Non pas, sans doute, que la doctrine catholique sur la forme de l’eucharistie n’ait des attaches très fermes jusque dans la littérature ecclésiastique des premiers siècles : les pages précédentes auront amplement démontré le contraire. Mais les affirmations qu’on en trouve dans l’ancienne tradition, si nombreuses qu’elles soient, ne sont faites qu’en passant, et du point de vue liturgique plutôt que du point de vue théologique. Il faut en dire autant, d’ailleurs, des affirmations concernant l’attribution de la transsub­ stantiation au Saint-Esprit et l’épiclèse. Ces témoi­ gnages, comme ceux en faveur de l’efficacité des pa­ roles de l’institution, sont inspirés par la liturgie. De là leur union dans les écrits ecclésiastiques aussi bien que dans la liturgie elle-même. La doctrine sacra­ mentaire, et spécialement celle qui correspond à la théorie de la matière et de la forme, ne pouvant avoir dès le. début la précision que lui a donnée peu à peu la réflexion théologique, il n'y a pas à être surpris que les Pères parlent de la consécration eucharistique comme en parlent les prières du canon de la messe, c’est-à-dire en nous en montrant successivement les di­ vers aspects. Ces aspects peuvent se ramener à trois propositions : l°Ia consécration est une œuvre delà puissance divine; en général, et, à ce titre, elle est souvent considérée comme l’œuvre de Dieu le Père; 292 2° elle est l’œuvre du Christ et de ses paroles sacrées; 3°elle est spécialement l’œuvre de l’Esprit-Saint. Ainsi formulées, ces propositions n'ont, en soi, rien que de conciliable entre elles : à la seule condition de les appliquer toutes trois ensemble au même instant où s’accomplit le mystère. Cette question de l’ins­ tantanéité du miracle eucharistique ne se posait pas à l’esprit des anciens écrivains ecclésiastiques avec la même netteté qu’au nôtre. Quelques-uns l’ont entrevue parfois, tels saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire de Nazianze et saint Jean Chrysos­ tome, et ils ont alors mis pleinement en relief la seconde des trois propositions que nous venons d’énu­ mérer, sans préjudice de la vérité des deux autres. La tradition antérieure reçoit ainsi par eux la pré­ cision qui lui manquait, mais elle n’en est par ail­ leurs aucunement modifiée. En Orient, la précision n’alla pas plus loin. Au contraire, il arriva que, mal aiguillée par des vues polémiques et par l’interprétation erronée d’un mot à signification très orthodoxe, le mot antitype, la pen­ sée de saint Jean Damascène fit fausse route et en­ gagea l’esprit oriental dans la voie d’une erreur demeurée inconsciente pendant des siècles, puis pro­ fessée comme un dogme opposé à la croyance catho­ lique. Tandis que le génie latin, parvenu plus direc­ tement à la pleine conscience de l’instantanéité de la transsubstantiation et de l'efficacité entière des paroles du Sauveur, éprouve le besoin de marquer de son empreinte sa théologie et sa liturgie elle-même, l'Orient continue à s’en tenir volontiers à ses for­ mules traditionnelles. Et le schisme étant venu depuis des siècles éteindre en lui l’ardeur du travail théo­ logique, il arrive souvent que ces formules tradition­ nelles ne sont plus exactement compris, s par ceux-là précisément qui s’en prétendent les défenseurs.De là, la part trop grande faite par eux au rôle eucharis­ tique de l’Esprit-Saint et à l’épiclèse, non sans détri­ ment grave pour les paroles de l'institution. De là. la position des dissidents orientaux par opposition à la doctrine catholique. L’étude que nous avons poursuivie à travers les pages qui précèdent, nous permet de légitimer entiè­ rement la croyance catholique et de concilier parfai­ tement entre elles les trois propositions énoncées ci-dessus. Unité d’action des trois personnes divines dans le mystère eucharistique; sacerdoce du Christ agissant par le ministère du prêtre qui consacre en répétant les paroles de l’institution; vertu transsubstantiatrice du Saint-Esprit: telles sont, en définitive, les trois idées fondamentales présentées par les litur­ gies et par les écrivains ecclésiastiques. La première et la troisième de ces idées sont tout naturellement exprimées par des prières ou des invocations et dési­ gnées par des termes analogues; la seconde, tout naturellement aussi, est exprimée et réalisée à la fois par les paroles de Jésus-Christ : Ceci est mon corps..., ceci est le calice de mon sang...; la troisième se trouve, non moins naturellement, traduite par l’épiclèse. Cf. Hoppe, op. cil., p. 306, 307, 318. S’il s’agit de déterminer le moment précis de la transsubstantiation, une seule solution est possible : c’est de tenir, avec l’Église catholique, les paroles de l’institution pour la forme de l’eucharistie. Mais si, abstraction faite de ce moment précis, on considère la consécration eucharistique comme une œuvre de la toute-puissance divine, commune aux trois personnes de la sainte Trinité, ainsi que toutes les œuvres ad extra, on n’aura pas de peine à com­ prendre le langage des liturgies et des Pères relative­ ment à l’ensemble de l’eucologie eucharistique. Enfin, la théorie théologique de l’appropriation donnera la raison de la vertu transsubstantiatricc du 293 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE Saint-Esprit. Celle-ci est, en effet, une appropriation basée sur l’analogie de la transsubstantiation avec l'incarnation, sur la théorie générale de la sanctifi­ cation, sur la doctrine — chère surtout aux Pères orientaux — d’après laquelle le Saint-Esprit est con­ sidéré comme l’opération divine, la vertu et l’opération vivante du Fils, l’action vivante du Père par le Fils. « L’Esprit-Saint, dit saint Cyrille d’Alexandrie, est la puissance et l’action naturelle de la divine sub­ stance... Il opèretoutes les œuvres de Dieu. » Thesaur., assert, xxxiv, P. G., t. lxxv, col. 580, 608. Cf. S. Athanase, Epist., i, ad Serap., n. 20, P. G., t. xxvi, col. 580; S. Grégoire le Thaumaturge, Exposit. fidei, P. G., t. x, col. 985; S. Grégoire de Nysse, dont il sera utile de citer ici cette phrase : « Toute opération qui va de Dieu à la créature, quel que soit le nom qu’on lui donne selon la diversité des concepts, part du Père, passe par le Fils, et s’achève dans l’EspritSaint. » Epist. ad Ablabium, P. G., t. xlv, col. 125. L’épiclèse n’est-elle pas tout simplement une appli­ cation spéciale de cette doctrine générale à la trans­ substantiation eucharistique ? La formule de saint Grégoire de Nysse semble bien être la clé de la véri­ table explication. Du reste, certains passages de l’ancienne littérature chrétienne font explicitement cette application de la doctrine trinitaire à l’eucha­ ristie. Voici, par exemple, un texte remarquable recueilli dans le De sacramentis, compilation des environs de l'an 400. L'auteur vient de parler des trois sacrements de l’initiation chrétienne : baptême, confirmation, eucharistie, et il conclut en rappelant l’opération des trois personnes divines dans la confec­ tion de ces sacrements. Ergo accepisti de sacramentis, plenissime cognovisti omnia, quod baptizatus es in nomine Trinitatis, in omnibus Qu.e egimus, SERVA­ TUM EST MYSTERIUM TRINITATIS. UBIQUE PATER ET HLIUS ET SPIRITUS SANCTUS, UNA SANCTIFICATIO, etsi queedam vcluti specialia esse videantur.P. L., t. xvi, coi. 455. Nous avons indiqué, au moins en référence, dans notre exposé de la tradition ecclésiastique, nombre de textes analogues visant directement la coopération des trois personnes divines dans le mystère de la con­ secration. Ajoutons-y cette phrase de l’anaphore syriaque de saint Jacques : Pater Domini nostri Jesu Christi..., qui oblationes ex donis et proventibus fru­ ctuum tibi oblatis in odorem suavitatis dignatus es san­ ctificare et perficere per gratiam Unigeniti Filii tui ct per Illapsum Spiritus tui Sancti. Rcnaudot, op. cit., ·.. n, p. 39. C’est dans ce sens que saint Cyrille de Jéru.ilem peut attribuer la consécration à « l’invocation de la sainte ct adorable Trinité. » Cat., xvin, n. 7. C’est dans ce sens qu’un des plus célèbres polémistes latins du moyen âge contre les Orientaux, le cardinal Humbert, écrivait en 1054 : Taliter præparatus azymus Àdi invocatione totius Trinitatis fit verum el singuLzre corpus Christi... Tota beata Trinitas in conse­ cratione eucharistia: cooperatur. Adv. Græcor. calumaias. xxx, P. L., t. cxliii, col. 950. Œuvre commune aux trois personnes, la trans­ substantiation n'est spécialement attribuée au SaintEsprit qu’en vertu d’une appropriation qu’explique b théologie des Pères et, en particulier, la formule de saint Grégoire de Nysse touchant l’action divine en général. Nous croyons pouvoir employer ici ce terme 1 appropriation, bien que la théologie des Pères grecs diffère, par des nuances, de celle des Pères latins sur b question de l'appropriation en général. Reste toujours la difficulté que fait la place occupée par l’épiclèse dans les liturgies, après les paroles de 1 institution. Opération de la puissance divine en général, opération du Père par le Fils dans le SaintEsprit, ou simplement opération du Saint-Esprit, 294 la consécration s’accomplit, d’après la doctrine catho­ lique, au moment où le prêtre prononce les paroles du Sauveur. Reconnaître dans l’épiclèse l’expression très nette de cette opération divine du Saint-Esprit n’est donc pas, pour autant, expliquer pourquoi la liturgie demande encore, après les paroles du Sauveur, que le Saint-Esprit vienne accomplir le mystère de la transsubstantiation. C’est ici qu’il faut faire intervenir le principe deBossuet : « Tout cela est un effet du langage humain qui ne peut s’expliquer que par partie. » L’invocation du Saint-Esprit ne pouvant avoir lieu en même temps que la prononciation des paroles du Christ, elle a été placée à un autre moment. Mais du moins ne serait-il pas plus logique que cette invocation fût avant la consécration et non pas après? A première vue, oui. Et pourtant, il y a, contre cet a priori, le fait universel de l’épiclèse à la place que nous avons constatée. Ce fait universel et cette place constante doivent avoir leur raison d’être. Cette rai­ son, il faut la chercher, croyons-nous, dans un autre fait, liturgique lui aussi et d’inspiration profondément théologique : c’est l’existence, dans le canon de la messe, d’une triple eucologie bien distincte : l’eucologie du Père, l’eucologie du Fils, l’cucologie du Saint-Esprit. La préface est l’action de grâces (Γεύχαριστια) à Dieu le Père, la reconnaissance de l’œuvre créatrice et conservatrice; la partie qui va du Sanctus à l’épiclèse est celle du Fils accomplissant l’œuvre rédemptrice; l’épiclèse marque l’action sanctifica­ trice du Saint-Esprit, mais surtout l’opération spé­ ciale qu’il vient d’accomplir, à la parole du Fils, dans les éléments, comme autrefois dans le sein de la Vierge à la parole de l’ange et de Marie. Cf. Cagin, Paléogra­ phie musicale, t. v, p. 85 sq. Tout cela, d’aillcurs, comme on l'a justement remarqué, ibid., se succède suivant une progression historique évidente. De cette sorte, la liturgie garde l'ordre logique des trois personnes divines entre elles et l’ordre chronologique de leur intervention dans l’œuvre de la rédemption. Telle est, pensons-nous, la meilleure explication de la place généralement réser­ vée à l’épiclèse dans les liturgies. Cette explication, de même que les précédentes, est éminemment traditionnelle. On la trouve notamment dans maints commentaires liturgiques syriaques, ainsi que le fait justement remarquer le continuateur de Ferraris, Prompta bibliotheca, v° Eucharistia, édit. Migne, Paris, 1865, t. ni, col. 803 : Orientales nonnulli scriptores, praesertim Syri, causam quoque afferunt ob quam invocatio Spiritus Sancti in Orientalium liturgiis post eucharistiae institutionis historiam et Christi verba collocata sit, licet per eam postuletur ut id fiat quod divina virtute per Christi verba fieri debet. Censent enim ibi esse posita, ut in saca liturgia divinas personas invocando ordo habeatur quem invicem ser­ vant. Hinc primum aeterni Patris ut creatoris et rerum omnium conservatoris ; deinde œlerni Filii, qui homo factus eucharistiam instituit, cujusque verbis a sacer­ dote ejus gerente personam prolatis eucharistia conse­ cratur; ac postremo loco Spiritus Sancti mentio et invo­ catio occurrit, cui secreta actio in qua — prolatione Christi verborum — transmutantur oblata, et sacramenti effectus tribuuntur. Un passage de saint Cyrille d’Alexandrie est à citer ici. Le saint docteur y commente en ces termes le récit évangélique de l’institution de l’eucharistie : « Jésus rend grâces, c’est-à-dire qu’il s’adresse à son Père en forme de prière pour se l'associer dans le don qu’il va nous faire de l’eulogie vivifiante. Car toute grâce et tout don parfait descend sur nous du Père par le Fils dans le Saint-Esprit. Cet acte (du Christ) était donc pour nous-mêmes un modèle de la suppli­ 295 ÉPICLÊSE EUCHARISTIQUE cation que nous devons adresser au moment d’offrir le mystère de la sainte et vivifiante oblation. C’est d’ailleurs ce que nous avons coutume de faire. En effet, c’est en adressant nos actions de grâces, en glo­ rifiant, en même temps que Dieu le Père, le Fils avec le Saint-Esprit, que nous approchons des saints au­ tels... Dieu le Père vivifie donc toutes choses par le Fils dans le Saint-Esprit. » In Luc., xxn, 19, P. G., t. lxxii, col. 908. Cf. In Matth., xxvi, 27, col. 452. La place de l’épiclèse après les paroles consécratoires de l'institution peut donc s’expliquer, sans pré­ judice pour l’efficacité entière de celles-ci, par deux motifs : 1° par la nécessité où se trouve le langage humain d’énoncer successivement les divers aspects de ce qui s’opère en un instant, cf. Orsi, op. cit., p. 142146; 2° par la pensée théologique, évidente dans la liturgie et chez les Pères, de marquer, dans la contex­ ture même du canon de la messe, l’ordre logique des personnes divines entre elles et de leur intervention dans l’économie du salut. Ainsi donc, l’Esprit-Saint concélèbre, peut-on dire, avec le Père et le Fils au moment où le prêtre pro­ nonce les paroles qui consacrent : Ceci est mon corps..., ceci est le calice de mon sang... Mais, pour sauvegar­ der l’ordre qui est le plan même du canon de la messe, force est bien au langage humain de reporter après la consécration l’énoncé de l’opération transsubstantiatrice du Saint-Esprit, laquelle coïncide en réalité avec l'action consécratrice du Fils. Seule, l’action sanctificatrice de la troisième per­ sonne sur les fidèles par le sacrement est mentionnée à sa vraie place après la consécration. Cette action sanctificatrice est une explication partielle de l’épi­ clèse, mais elle n’est qu’une explication partielle. Elle ne suffit à expliquer que les épiclèses plus ré­ centes d’Occident, gallicanes ou mozarabes, à teneur plus adoucie, ainsi que certaines formules liturgiques orientales qui viennent à d’autres endroits de la messe après l’épiclèse et auxquelles Hoppe donne le nom générique d’épiclèses de fraction. Mais les épiclèses anciennes et proprement dites, ainsi que toute la tradition, attribuent au Saint-Esprit beaucoup plus qu’une simple action sanctificatrice sur les commu­ niants, beaucoup plus qu’une confirmatio sacramenti ou sacrificii, beaucoup plus qu’une ostension ou épiphanie eucharistique, quelle que soit la haute signi­ fication donnée à de telles expressions. Ce qui est attribué au Paraclet, c’est la confection même du sacrement, c’est la sanctification du pain et du vin, c’est-à-dire leur consécration. Pour avoir parfois un peu trop laissé de côté ou cherché à atténuer cette donnée bien précise de la tradition, certains théologiens catholiques se sont condamnés à ne four­ nir que des interprétations incomplètes de l’épiclèse. Sur cette double idée contenue dans l’épiclèse : idée de consécration et idée d’application du sacrement ou du sacrifice, voir Le Brun, op. cit., t. v, p. 267 sq. ; Orsi, op. cit., p. 126, 129, 130, qui montre très juste­ ment que l’explication de l’épiclèse par la seule action sanctificatrice sur les communiants favorise très mal à propos les protestants. Dom Touttée le décla­ rait aussi : Verba hæc (les paroles des épiclèses litur­ giques) detorquere ad effectus eucharistiae in nobis postulandos Ecclesiam luculentissimo, antiquissimo et constantissimo transsubstantiationis testimonio priuare est. De doctrina S. Cyrilli Hieros., diss. III, c. xii, P. G., t. xxxiii, coi. ccxxxvm. De même Assémani appelle cette tentative d’explicationspecïosa expositio, sed non ad rem. Biblioth. orient., t. il, p. 201. Cf. Hoppe, op. cit., p. 212-215. Une explication légitime et intégrale de l’épiclèse doit donc réunir ces deux idées de confection du sacrement et d’application de ses effets, de transsub­ 296 stantiation et de sanctification des communiants, qui se trouvent d’ailleurs intimement unies, quoique distinctes entre elles, dans la liturgie et la tradition. Qu’on se rappelle à cet égard les textes très intéres­ sants de saint Fulgcnce. La théologie et la tradition se concilient ainsi de la manière la plus naturelle. La sanctification des communiants est mentionnée à sa vraie place. Quant à la demande de transsubstantia­ tion, formulée même après que les paroles du Christ ont opéré le mystère, elle s’explique par le procédé ordinaire du style liturgique, et spécialement par l’euchologie trinitaire bien marquée dans le canon de la messe. Tout se réduit, en somme, à une question d’appro­ priation et à une question de style liturgique. On peut dire, à propos de cette dernière, que l’épiclèse n’est pas un fait isolé dans la liturgie. On retrouve de véritables épiclèses dans tous les rituels, à l’administration des divers sacrements, surtout du baptême, de la confir­ mation et de l’ordre. Le ministre y demande au SaintEsprit de venir opérer les effets du sacrement, alors même que les paroles de la forme, dûment prononcées et unies à la matière, les ont déjà produits. On peut voir de nombreux exemples de ce fait dans Orsi, op. cit., p. 133 sq.; Renaudot, op. cit., t. i, p. 229-232; t. n, p. 67, 92-93, 143; Hoppe, op. cit., p. 307 sq., 314. De même, aux offices des défunts, l’Église prie pour les âmes des morts comme si leur sort n’était pas encore réglé, alors que pourtant le jugement de Dieu a été déjà porté et exécuté. De même aussi, dans l’Évangile, Jésus dit à l’hémorroïssc : « Va et sois guérie, » alors que cette femme a déjà senti sa guérison se pro­ duire au contact de la robe du Sauveur. Cf. Orsi, op. cit., p. 117. L’épiclèse eucharistique n’est qu’un cas particu­ lier de ce procédé commun,auquel l’appropriation de la transsubstantiation au Saint-Esprit donne ici une spéciale importance. Si l’Église romaine a banni de cette formule toute expression concernant directement la confection du sacrement, c’est pour mieux mettre en relief l’efficacité absolue des paroles de l’institu­ tion, mais sans détriment pour l'unité d’action des trois personnes divines et pour l’appropriation au Saint-Esprit. Elle est donc en pleine conformité avec l’enseignement de la tradition. C’est, en définitive, l’explication que donnait déjà d’une autre manière, au xi° siècle, saint Pierre Da­ mien, et un peu plus tard Innocent III, qui écrivait : Patet ergo, quantum ad ordinem eucharistiae consecran­ dae, quod capitulum istud : Qui pridie quam pateretur in fine canonis subjici debuisset, cum in eo consecratio consummatur. Sed cum impedivisset ordinem hi­ storiae recolendae, quia quod gestum est in medio, reco­ leretur in fine, providus canonis ordinator, ut ordinem servaret historiae, quasi quadam necessitate compulsus, capitulum istud Qui pridie quam pateretur, quasi cor canonis in medio collocavit : UTQU.K SEQUUNTUR, intblliganturpræcbdere,secundum illam figuram quasæpc fit ut quæ narratione succedunt, intellectu praecedant. Innocent III, De sacrificio missæ, 1. V, c. π, Quare post consecrationem signa super eucharistiam fiunl, P. L., t. ccxvii, coi. 888. S’il fallait réduire à quelques propositions les résul­ tats de cette étude, voici comment on pourrait les énoncer : 1° La forme du sacrement de l’eucharistie consiste dans les paroles de l’institution prononcées par le prêtre in persona Christi, et non point dans l’épiclèse. L’Église orientale est en contradiction avec sa tradition authentique en prétendant que c’est l’épiclèse qui consacre. D’autre part, la transsubstan­ tiation étant un acte instantané, on ne peut pas dire non plus que, commencée par les paroles du Sauveur, elle s’achève à l’épiclèse. 2° Cependant l’épiclèse ne 297 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE peut pas être rapportée seulement à la sanctifica­ tion morale des fidèles et à la communion, mais il faut la rattacher à l’acte même de la consécration. 3° On doit la comprendre comme une invocation du Saint-Esprit qui, à titre de concélébrant du Père et du Fils, opère avec eux la transsubstantiation au moment où le prêtre prononce les paroles évangé­ liques. 4° L’épiclèse est placée après ces paroles, afin de ne pas interrompre l’exacte reproduction de la cène du Sauveur. Placée avant, elle réduirait trop au rôle secondaire les paroles de l’institution. D’autre part, une épiclèse concomitante n’est pas possible. Elle suit donc, comme une explication de l’acte déjà accompli. C’est ainsi que, dans les livres liturgiques, le cas n'est pas rare où l’Église revient à ce qui a déjà eu lieu et demande la production de tel effet comme s’il n’était pas déjà obtenu. Cette loi liturgique se justifie d'autant mieux ici, que son application met en relief l’ordre logique des trois personnes divines entre elles et dans l’économie du salut, et qu’elle établit aussi le rapport naturel entre la con­ sécration et la communion. Nous venons de dire qu’une épiclèse concomitante n’est pas possible. On en a cependant conjecturé un cas. D’après une hypothèse de Mgr de Waal, Archæologische Erorterungen zu einigen Stücken im Canon der heiligen Messe. IV, Die Epiklesis, dans Der Kalholik, mai 1896, l’Église romaine aurait trouvé le moyen de réaliser, entre l’épiclèse et les paroles consécratriccs, cette union intime qui existe évidemment entre l’action du Fils et l’opération du Saint-Esprit dans la transsubstantiation. Ce moyen aurait été l’imposition des mains sur les oblations. Aujourd’hui ce geste liturgique, dont on sait la très haute signi­ fication en matière sacramentelle, précède la consé­ cration, puisque la rubrique l’indique à l’oraison liane igitur. Il n’en aurait pas été de même primitivement, au dire du savant archéologue. Au moment où l’é­ vêque prononçait les paroles consécratriccs, dit-il, les prêtres concélébrants étendaient les mains sur l’oblation,comme à l’ordination sacerdotale.L’impo­ sition des mains à la messe n'est plus maintenant qu’une épiclèse muette; autrefois il devait s’y joindre une prière d’invocation implorant la sanctification des éléments par le Saint-Esprit, au même instant où les paroles du Christ prononcées par l’évêque opéraient cette sanctification. Mgr de Waal confirme cette hypo­ thèse par la disposition du presbyterium dans cer­ taines églises anciennes de Rome. « Cette considération, dit le P. Le Bachelet, Consé­ cration et épiclèse, dans les Éludes, 1898, t. i.xxv, p. 482, a son intérêt historique. Vraie de tout point, elle mettrait encore plus en évidence le rôle attribué primitivement à la coopération du Saint-Esprit dans la conversion eucharistique. Mgr de Waal rappelle à ce sujet plusieurs textes fort explicites des Pères occidentaux. Elle pourrait même contribuer à mieux expliquer pourquoi et dans quel sens ces Pères ont pu désigner la consécration par l’invocation du SaintEsprit aussi bien que par les paroles sacramentelles, puisque dans cette supposition les deux ne feraient qu'un seul et même tout moral. » Il n’est pas besoin de cette hypothèse, nous l’avons va, pour admettre « ce même tout moral » qui suffit, • n somme, à tout expliquer. Il suffit de s’en tenir aux données très fermes de la tradition, telles que nous les avons présentées. Afin de laisser le lecteur sous l impression que c’est bien de la tradition authentique que vient la solution que nous avons essayé d'exposer, -appelons, en terminant, les principales formules qui 1 marquent les principales étapes. Au xn» siècle, Denys Bar Salibi nous donne, en réalité, cette expli­ cation, quand il écrit que le Christ, à l’autel, accom- * 298 plit la transsubstantiation au moment des paroles de l’institution, par la volonté du Père et l’opération du Saint-Esprit, par l’intermédiaire du prêtre qui fait les gestes sacrés et profère les paroles. Au ix« siècle, Paschase Radbert nous fournit une formule égale­ ment synthétique en affirmant que c’est le Christ qui, par le Saint-Esprit, per Spiritum Sanctum, opère la consécration; que le mystère s’accomplit virtute Spiritus Sancti per verbum Christi, ou encore, par une interversion qui est ici extrêmement significative, in verbo (Christi) et virtute Spiritus Sancti. Dans la première moitié du vn° siècle, Jean le Sabaïte, auteur de la Vie grecque de Barlaam et Joasaph, nous offre une autre formule qui a, en outre, l’avantage d’expri­ mer aussi l'action significatricc sur les communiants : « C'est donc le Verbe lui-même, vivant et agissant, et qui opère tout par sa puissance, c’est lui qui fait et change, par la divine énergie, le pain et le vin de l’oblation en son corps et en son sang, par la descente du Saint-Esprit, pour la sanctification et l'illumination de ceux qui le reçoivent avec ferveur. » Et ces diverses formules vont rejoindre, à travers certaines impré­ cisions, les déclarations de saint Ambroise et de saint Jean Chrysostome; puis, plus haut encore, les expres­ sions un peu plus vagues des grands docteurs cappadociens, de saint Cyrille de Jérusalem et d’Origène; enfin les indications de saint Justin, qui rattachent toute la tradition à son point de départ apostolique. Ce qui ressort, en dernière analyse, de l’ensemble des documents, c’est que les paroles du Christ con­ sacrent, tandis que l’épiclèse nous dit le comment de cette consécration, en expliquant que ce n’est pas une œuvre humaine, mais une œuvre divinèj une œuvre du Saint-Esprit. Voir, à ce sujet, le parallèle établi par saint Jean Damascène entre le Quomodo fiel istud de l’incarnation et l’épiclèse eucharistique, De fide orthodoxa, 1. IV, c. xni, P. G., t. xciv, col. 1140-1145, et que nous avons cité plus haut, col. 249. En réalité, nous pouvons conclure, à la suite de Hoppe, op. cil., p. 334, en déclarant aux Orientaux : entendue comme nous croyons qu’elle doit l’être et comme nous avons essayé de le dire, l’épiclèse, au lieu de nous diviser, nous unit. Elle nous unit dans la tradition catholique dont nous avons vu l'identité à travers les siècles, tant en Orient qu’en Occident. Et nous pouvons terminer cette étude par la phrase suivante empruntée à Photius, qui l'écrivait préci­ sément à propos de l’eucharistie, Epist., 1. I, epist. n, Nicolao papæ, P. G., t. en, col. 608 : « Les diversités liturgiques n’empêchent pas, de part et d’autre, la ver­ tu déifiante du Saint-Esprit. » Tous les cours de théologie qui font une place à la théo­ logie positive et à l’Iiistoire du dogme, parlent de l’éplclêse au chapitre de la forme de l’eucharistie. De même, dans les anciennes encyclopédies ecclésiastiques, c’est à l’article Eucharistie ou â Consécration que l’on pourra trouver la question traitée, parfois avec assez de détail. Ainsi l’étude insérée à ce sujet dans l’édition que Migne a donnée de la Prompta bibliotheca de Ferraris est une des meilleures qui aient été publiées. On y trouvera un bon résumé de la question, avec nombre d’indications utiles et de références, relativement surtout aux anciens théo­ logiens. Ferraris, Prompta bibliotheca, Paris. Migne, 1865, v Eucharistia, t. ni, col. 788-806. Parmi les théo­ logiens plus récents, mentionnons spécialement Schanz, Die Lehre von den heiligen Sakramenten der kathol. Kirche, Fribourg-en-Brisgau, 1899, p. 388-397, comme un des plus clairs et des plus précis sur la question de l’épiclèse. De même, les liturgistes traitent quelquefois assez lon­ guement le sujet dans leurs commentaires sur les paroles de la consécration et la formule d’épiclèse. Mentionnons ici les principaux : Goar, Εύχοΐίρβ» sive Riluale Grœcorum, Paris, 1647, p. 140-143; Martène, De antiquis Ecclesisr ritibus, 1. I, c. iv, a. 8, n. 19-22; 2' édit, Anvers. 1736. L i, col. 409-414; Renaudot et Le Brun seront cités plus 299 ÉPICLÈSE EUCHARISTIQUE — ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE bas comme ayant étudié la question plus spécialement ex professo; J. A. Assémani, Codex lilurgicus Ecclesiœ uni­ vers*, Rome. 1752 (Paris, Leipzig, 1902). t. v, p. 360-366; Daniel. Codex lilurgicus, Leipzig, 1853, t. iv, p. 410-412; Probst. Liturgie der ersten drei chrisllichen Jahrhunderten, Tubingue, 1870, p. 399 sq.; Liturgie des vierten Jahrhunderls und deren Reform, Munster, 1893, p. 24, 95, 122, 143, 192, 214, 261, 298, 314, 381, 402; Duchesne, Ori­ gines du culle chrétien, 2* édit., Paris, 1898, p. 60, 169, 173, 207. Ajoutons, comme indication générale, que Ton pourra trouver maints renseignements dans les recueils d’archéologie chrétienne et de liturgie, en consultant les indices alphabétiques, aux mots Consécration, Invocation du Saint-Esprit, Epiclèse, Les Institutiones antiquitatum Chri­ stianarum du prêtre napolitain Sel vaggi ιψ 1772) reviennent à deux reprises sur le sujet, et chaque fois d’une manière assez étendue : 1. II, part. II, c. n, § 2; 1. III, c. vin, § 5, Mayence, 1788, t. iv, p. 50-56; t. v. p. 134-143. On consul­ tera avec fruit, dans le Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie, de dom Cabrol, les articles Anamnèse, Ana- phore, Canon, Consécration, Épiclèse, Signalons maintenant les auteurs qui ont traité le sujet plus spécialement ex professo : Bessarion, De sacramento eucharistiæ et quibus verbis Christi corpus conficiatur, traité écrit quelques années après le concile de Florence, en réponse â Marc d’Éphèse, P. G., t. clxi, col. 494-526; Catharin, Quibus verbis Christus eucharistie sacramentum confecerit, Rome. 1552: Christophe de Cheffontaincs, De la vertu des paroles par lesquelles se fait la consécration du S. Sacrement de Γautel, Paris, 1585; Id., Varii tractatus et disputationes de necessaria correctione théologie scholastice, Paris. 1586; Id., De misse Christi ordine et ritu·, Allatius, De Ecclesiœ occidentalis atque orientalis perpetua consensione, 1. III, c. xv, n. 21 sq., Cologne, 1648, col. 1222-1240; Arcudius, De concordia Ecclesiœ occidentalis et orientalis in septem sacramentorum administratione, 1. III, c. xxv-xxxvn, Paris. 1672, p. 239-316; Richard Simon, Fides Ecclesiœ orientalis seu Gabrielis Philadelphiensis opera, Paris, 1671, p. 143-185; Bossuet, Explication de quelques diffi­ cultés sur les prières de la messe à un nouveau catholique, Paris, 1710, n. vi, xlv sq., Œuvres complètes, Paris, t. iv, p.-148sq., 475 sq.; Le Quien, dans son édition des Œuvres de saint Jean Damascene, Paris, 1711; P. G., t. xciv, col. 1140 sq., en note; Touttée, De doctrina S. Cyrilli Hiero­ solymitani, diss. III, c. xn, n. 94-97, dans l’édition des Œuvres de saint Cyrille de Jérusalem, Paris, 1720; P. G., t. xxxiii, col. 278 sq.; Renaudot, Liturgiarum orienta­ lium collectio, Paris, 1716; 2® édit., Francfort, 1847, t. i et il, passim; Le Brun, Explication de la messe contenant les dissertations historiques et dogmatiques sur les liturgies de toutes les Églises du monde chrétien, Paris, 1716-1726 300 1894; Watterich (vieux-catholique mort réconcilié avec l’Église romaine), Der Konsecrationsmoment im hl. Abendrnahl und seine Geschichte, Heidelberg. 1896; Cagin. dans la Paléographie musicale, 1896, t. v, p. 82 sq.; Id., Te Deum ou illatio, contribution à l’histoire de l’euchologie latine à propos des origines du Te Deum, Solesmes, 1906, p. 215238: Lingens, Die eucharist. Consecrationsform, dans Zeit­ schrift fur kalholischc Théologie, Insprurk, 1897, I. p. 51106: cf. ibid., p. 372 sq., l’opinion d’un théologien ortho­ doxe Gœcken; Le Bachelet, Consécration et épiclèse, étude d’histoire dogmatique cl liturgie, dans les Études, 20 mai et 20 juin 1898, t. lxxv, p. 466-491, 805-819; Maltzew, Liturgikon, Berlin, 1892, p. 426-429; Die Sacramenle, Ber­ lin. 1898, p. CLX-clxiv; Cieplak.De momento quo transsubstantiatio in augustissimo missæ sacrificio peragitur, SaintPétersbourg, 1901 ; Renz, Die Geschichte des MessopferBegriffs, Freising, 1901. passim; Buchwald, Die Epiklese in der rômischen Messe, dans Weidenauer Studien, Vienne, 1906, p. 21-56; Haluscynskyi, De nova illustratione epicleseos ex lilurgia Ecclesiœ orientalis petita, dans Acta 1 conventus Velchradensis theologorum commercii studiorum inter Occidentem et Orientem cupidorum, Prague, 1908, p. 56-73; Riley Gummey (anglican), The consecration of the Eucharist, a study of the prayer of consecration in the communion office, Londres et Philadelphie, 1908, contient en appendice une bonne collection de textes; Rauschen, Eucharistie und Busssakrament in den ersten sechs Jahr­ hunderten der Kirche, Fribourg-en-Brisgau, 1908; 2r édit., 1910; trad, franç. par Decker et Ricard. L’eucharistie et la pénitence durant les six premiers siècles de F Église, Paris, 1910, p. 107-130 (résumé de la question et recueil des textes patri st iques les plus connus); Holler, dans Theol.prakl. Quarlalschrift, Linz, 1909, p. 622 sq.; P. de Puniet, Fragments inédits d'une liturgie égyptienne, dans le compte rendu du XIX" Congrès eucharistique international, Londres, 1909, p. 367-401; Connolly, 7 he liturgical Homilies of Narsai, with an appendice by Edm. Bishop, Cambridge, 1909; Jugie, L’épiclése et le mot antitype de la messe de saint Basile, dans les Échos d'Orient, 1906, t. ix, p. 193198; Batiffol, dans la Revue du clergé français, 1er sep­ tembre et 15 décembre 1908, l*r décembre 1909; Salaville, série d’articles dans les Échos d'Orient, 1908-1911, t. xisq.; dans la Revue augustinienne, t. xiv, mars-mai 1909; Id., Eucharistique ( Épiclèse), dans leDictionnaire apologétique de A. d’Alès, Paris, 1910, t. I, col. 1585-1597; Chaîne, La consécration et l’épiclése dans le missel éthiopien (extrait du Bessarione), Rome, 1910; Varaine, L’épiclése eucharis­ tique, élude de théologie positive et d'histoire liturgique (thèse), Brignais (Lyon), 1910; Maltzew. De vestigiis epicleseos in lilurgia romana, dans Acta 11 conventus Vclehra- densis theologorum commercii studiorum inter Occidentem et Orientem cupidorum, Prague, 1910, p. 135-143; Smoli(ouvrage plusieurs fois réédité dans la suite), surtout kowski, Έχίχλησις seu dc invoaatione Spiritus Sancti post diss. X, a. 17, Liège, 1777, t. v, p. 210-286; Id., Défense de l’ancien sentiment sur la forme de la consécration, Paris, î consecrationem in liturgi is orientalibus, dans les Analecta ecclesiastica, Rome, 1893, t. i, p. 282 sq.. 372 sq. ; Id., 1727 : Bougeant, Traité théologique sur la forme de la con­ Quelques remarques sur la question de l'union des Églises, sécration de Γeucharistie, Lyon et Paris, 1729; Breyer, dans Roma e l'Orienle, janvier 1911, t i, p. 135-141; Nouvelle dissertation sur les paroles de la consécration de la Varaine. L*élat actuel de la controverse sur l’épiclése, dans sainte eucharistie, Troyes, 1730, 1733; Orsi, Dissertatio les Questions liturgiques de Louvain, février 1911. theologica de invocatione Spiritus Sancli in litnrgiis Graeco­ rum et Orientalium, Milan, 1731; Petrus Benedictus, S. Salavii.le. Antirrheticon alterum adversus Lebrunum et RenandoF.phrœm syr.-lat., Rome, 1740, t. n; Defence of the greek Church against the Roman in the article of the consecration of the eucharistical elements, Londres, 1721 ; Benoît XIV, De sacrosancto missæ sacrificio, Rome. 1747. 1. Π. c. χφ·; édit. Migne, Theotoqiœ cursus completus, t. xxnr, col. 1006-1016; Henke, Die halholische I ehre über die Konsecralionstvorte, Trêves, 1857: Hoppe. Die Epiklesis der griechischen and orientalischen Liturqien und der rômische Consekrationskanon, tium, dans Opera S. Grab? (anglican), A SchaÎTouse. 1861 (un des meilleurs ouvrages sur la ques­ tion): Franz. Die eucharistische Wandlung und Epiklese der griechischen und orie.nfalischen 1 iturgien, 2 vol.. Würz­ bourg. 1879-1880: Anonyme. Éclaircissement sur la forme de la consécration de Feucharistie, dans la Revue de Γ Église gre.cque-unie. décembre 1885, p. 179-182; cf. ibid., juin 1889. p. 286: Mirkovitch (russe orthodoxe). O vremeni precychtcheslvlénia sv. daron (Du moment de la consécration des oblations saintes'), Vilna, 1886; P. Michel. Question de Fépiclèse, dans les Études préparatoires au pèlerinage eucha­ ristique de Jérusalem, Paris, 1893, p. 156-170: Markovic, O Evkarisliyi s osobitim olnirom na Epiklezu (De Feucharistie avec un aperçu spécial sur Fépiclèse), Agram, ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE. — I. L’épigraphic chrétienne en général. II. L’épigraphie chrétienne comme lieu théologique. I. L’épigraphie chrétienne en générai.. — l. notions et divisions. — 1°Notion. — L’épigraphic chrétienne est la partie de la science archéologique qui a pour objet les inscriptions chrétiennes. Ces inscriptions, appelées en grec épigraphes, ont été posées régulièrement par des chrétiens et doivent se rapporter en quelque manière à la religion chrétienne. Ce rapport ou lien résulte généralement soit du texte même des monuments, soit de l’endroit où on les a trouvées ou pour lequel elles ont été érigées, soit enfin des signes graphiques, propres au christianisme, qui les accompagnent. Ainsi définie, l’épigraphie em­ brasse l’antiquité chrétienne, le moyen âge et les temps plus récents. Ici nous n’envisagerons guère que les monuments appartenant aux cinq premiers siècles de l’Église. Nous donnerons une certaine préférence aux inscriptions trouvées à Rome, parce qu’elles 301 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE 302 sont les plus anciennes et les plus nombreuses et sacrosanctœ vetustatis (Ingolstadt, 1534) de Pierre parce qu’elles représentent la foi de cette Église d’où Apian et Bartholomée Amantius et dans les Inscrip­ le christianisme s’est répandu dans diverses régions tiones antiquæ totius orbis Romanorum, publiées de l'Occident. L’épigraphie provinciale dépend, en (2 vol., 1603), à Heidelberg, par Janus Grutcr, biblio­ partie, de celle de la capitale. Des différences essen­ thécaire de cette ville, complétées en 1682 par le tielles n'existent guère que pour l’Orient où le for­ Syntagma inscript, antiquarum du médecin Thomas mulaire et le style sont souvent tout autres. Reinesius, et rééditées à Amsterdam, en 1707, par 2° Division. — Aucune division adéquate n’a été Gudius, Grævius et Burmann. Dans toutes ces collec­ donnée jusqu’ici. Pour le but que nous poursuivons, tions, les inscriptions chrétiennes ne tiennent qu’un· nous nous en tenons à celle du manuel de M. Kauf­ place peu importante. mann, p. 204 : inscriptions sépulcrales ou épitaphes Cependant la découverte des catacombes en 1578 proprement dites, documents épigraphiques d'un ca­ amena aussi la découverte de nouvelles inscriptions ractère plus monumental, textes épigraphiques sur chrétiennes. Bosio en réunit un bon nombre, mais des petits objets connus en archéologie sous le nom elles ne furent publiées que par Severano, en 1632, et assez vague d' instrumentum domesticum. —1. Il sera par son traducteur latin, P. Aringhi, en 1651. Malheu­ surtout question dans la suite des épitaphes proprement reusement celles qu’avait collectionnées J. B. Doni dites. — 2. La dernière catégorie embrasse les monu­ furent négligées par les éditeurs de ses œuvres post­ ments les plus divers : lampes, briques, tuiles, am­ humes, en 1731. Jacques Spon, Mabillon (dans l’lier phores, ampoules, petits bronzes, plaquettes ou lames Italicum), Montfaucon etSirmond en notèrent égale­ de plomb, cuillers, sceaux, agrafes, anneaux, médailles ment un certain nombre. Nous en trouvons aussi dans de dévotion, amulettes, verres à fond d’or, objets Fabretti et dans les Vetera monimenta de Ciampini. d’ivoire, etc. — 3. Les documents épigraphiques mé­ Pour le xvin° siècle, une seule grande collection est ritent une mention particulière à cause du caractère remarquable, le Novus thesaurus veterum inscrip­ officiel dont ils sont revêtus. On comprend sous cette tionum de L. A. Muratori (Milan, 1739-1742), tandis rubrique des épitaphes dans le sens plus large du mot, que le Novissimus thesaurus de Seb. Donati (1755) ne par exemple, celle d’Asclepia sur un sarcophage salo- renferme qu’une seule inscription chrétienne. D’autres nitain, du iv· siècle, publiée par Jéliè dans la Horn. savants, surtout en Italie, bornèrent leurs investiga­ Quarlalschrift, t. v (1891), p. 113 sq., 277 sq., l’éloge tions aux monuments de certaines provinces, par métrique attribué au pape Libère, publié par M. De exemple, Fr. Ant. Zaccaria, Gori et d’autres. Fabretti, Rossi, Bullet., 1883, édit, franç., p. 6-62, ou d’autres Buonarruoti, Marc-Antoine Boldetti, Lupi, Maransemblables; ensuite des textes honorifiques, par goni composèrent des monographies très intéres­ exemple, les nombreux éloges composés par saint Dasantes. Deux auteurs seulement se proposèrent de mase en l’honneur des martyrs et des saints et placés grouper systématiquement les textes chrétiens à par lui dans plusieurs catacombes et églises de Rome; l’usage des théologiens : le P. Danzetta, dont l’ouvrage des inscriptions votives, dédicatoires ou autres gra­ est resté inédit, et Zaccaria, dont le livre très mé­ vées sur des monuments publics, tels que les textes diocre n’est qu’une imitation de celui de son con­ sur la statue de saint Hippolyte au Latran, l’inscrip­ frère en religion. tion en mosaïque du pape Célestin à la basilique de C’est le xix’ siècle qui devait créer la science épi­ Sainte-Sabine à Rome, les vers composés par saint graphique chrétienne. En 1815 mourut Mgr Gaetano Paulin de Noie pour plusieurs églises de son temps, Marini, l’auteur de Iscrizioni anliche delle ville de’ paou ceux que plusieurs archéologues attribuent à saint lazzi Albani (1785) et de GH alti e monumenti... Ar­ Ambroise; des inscriptions relatant la construction, vali (1795). Ses nombreuses fiches sur les inscriptions la dédicace, les réparations d’églises, d’autels, de chrétiennes, conservées en 31 vol. à la Bibliothèque baptistères, etc. C'est à cette seconde catégorie qu’on Vaticane, servirent d’abord, en 1831, au cardinal peut rattacher, sans trop d’inconvénients au point A. Mai pour le t. v de la Nova collectio scriptorum ■le vue logique, les inscriptions métriques, dont il sera veterum, ensuite à G.-B. De Rossi qui allait donner question plus loin. à l’épigraphie ce qui lui avait fait défaut jusqu'ici : II. HISTOIRE OU RECUEILS ÉPlGRAPUKjUES. — L’épiune base solide, des règles et des principes vraiment graphie chrétienne, comme science proprement dite, scientifiques. De Rossi commença son travail en 1842. est de date récente. Toutefois, les commencements Le ior vol. de ses Inscriptiones christianœ urbis Romse remontent très haut. Ils sont à chercher dans les parut en 1861; la 1” partie du n“ en 1888. Celui-ci collections de textes épigraphiques, tant chrétiens renferme les différentes « syllogcs » ou collections dont nous avons parlé plus haut, jusqu’à Pierre Sabin; le que profanes, dont on voulait se servir pour la com­ position de nouvelles inscriptions métriques. Le mo­ premier donne toutes les inscriptions datées trouvées nument le plus ancien de ce genre, le parchemin de à Rome. Dans sa préface, De Rossi expose le plan de Scaliger, conservé à l’état de fragment, a été rédigé son ouvrage et fournit des prolégomènes très étendus entre 550 et 839. Le célèbre manuscrit d’Einsiedeln, sur les anciennes chronologies chrétiennes. En 1877, sortit de sa plume le Museo epigra/ico Pio-Laleranouvellement édité par Lanciani et par Huelsen, date nense, étude consacrée à la belle collection du Latran. de l’époque carlovingienne. Puis viennent les autres Également riches en matériaux sont les 3 vol. de la collections publiées par De Rossi, par exemple, la Pa­ Roma sollerranea du même auteur ainsi que les dif­ latina. celle de Klostemeuburg-Gôttwei, la · sylloge » férentes années du Bullettino, continué après sa mort de Verdun. Pendant les siècles de la Renaissance (1894) sous le titre de Nuovo bullettino par ses dis­ on collectionna de nouveau les monuments épigra­ phiques. Naturellement les humanistes donnèrent ciples. Parmi ces derniers, plusieurs se sont particu­ la préférence à ceux de l’antiquiié profane. Il faut lièrement occupés de l’épigraphie chrétienne dans des ouvrages spéciaux, par exemple, Stevenson, Armelnommer, pour les xivc et xv' siècles. Colas Rienzi, lini, Marucchi, Wilpert. La continuation des Inscrip. Giovanni Dondi (vers 1375), Poggio Bracciolini, MafTco Vegio, Cyriaco de’ Pizzicolli (Cyriacus d’An­ tiones a été confiée par De Rossi lui-même à M. Gatti. Des difficultés matérielles en ont arrêté jusqu’ici la cône). Felice Feliciano, Giovanni Marcanuova, Giov. T icundo, Pietro Sabina. Plusieurs inscriptions chré- publication. Parmi les autres travaux épigraphiques ■ennes se rencontrent également à la même époque parus en Italie pendant la seconde moitié du xts* siècle, nous mentionnons celui de Gazzera sur le dans les volumineux manuscrits de Aide Manuce, le Jeune, dans Martin Sanctius, dans les Inscriptiones Piémont, du P. Bruzza sur Verceil, de Sanguinetti 303 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE sur la Ligurie, d’Orsi et de Strazzula sur la Sicile, etc. Ailleurs, on ne resta pas en arrière. M. Le Blant réunit en 3 beaux vol. les textes épigraphiques des Gaules, dont s’étaient déjà occupés, pour certaines régions, Comarmond, Boissieu et Texier. Kraus, de Fribourg, donna ceux des bords du Rhin. L’épigraphiste Hübner publia les inscriptions d’Espagne et d’Angleterre. Le sol africain a fourni dans ces der­ nières années un nombre considérable de monuments chrétiens. M. Renier en avait réuni un certain nombre dans ses Inscriptions romaines de l’Algérie. Les textes épigraphiques de cette province ainsi que ceux de la Tunisie sont contenus dans le Corpus inscriptionum latinarum, t. vm et supplément. D’autres travaux seront indiqués à la bibliographie. Les inscriptions chrétiennes écrites en langue grecque furent quelque peu négligées. La publication du grand Corpus inscriptionum græcarum (C. I. G.), entreprise par l’Académie de Berlin, devait les tirer de cet oubli. M. Adolphe Kirchhoff en réunit un très grand nombre dans la seconde partie du iv« vol., en renvoyant pour celles qui sont déjà publiées aux vo­ lumes précédents. On en trouve d’autres dans l’ou­ vrage de Kaibel et de Fr. Hiller de Gærtringen. Pour l’Attique on peut toujours recourir à l’étude de M. Bayet, pour l’Asie-Mineure aux publications de Le Bas et de Waddington et à l’étude plus récente de M. Cumont dans les Mélanges de ΓÉcole française de Rome (1895). Pour la Palestine, la Revue biblique tient ses lecteurs au courant des dernières décou­ vertes. Le grand Corpus inscript, græcarum Chri­ stianarum, tel qu’il a été projeté par MM. Laurent et Cumont, comblerait une lacune très sensible de notre science. Cf. Atli del 11° Congresso internaz. di archeologia crisliana, Rome, 1902, p. 173 sq.; Bulletin de correspondance hellénique, t. xxn, p. 410-415. Les inscriptions coptes sont assez nombreuses. Malheureusement on n’en a pas encore fait un re­ cueil complet. Nous signalerons, à la fin de l’article, les plus importants des travaux épigraphiques les plus récents, qui out pour objet des questions de détail. tlt. L’ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE ET L’ÉPIGRAPHIE profane. — Nous avons fait observer ailleurs, 1.1, col. 1996, que le christianisme, sorti du judaïsme et répandu dans le monde gréco-romain, n’a pas plus créé une épigraphie propre qu’un art spécial. 11 a vécu d’emprunts. Ce ne fut que peu à peu qu’on trouva les formules pour exprimer les idées nouvelles. La principale loi qu'on a toujours observée fut d’ex­ clure tout ce qui présentait un caractère essentiel­ lement païen. Aussi, rencontrons-nous, dans l’épigraphie chrétienne, à côté d’éléments communs, des données ayant un caractère purement chrétien. Parmi les premiers, on pourrait d’abord relever la forme de cartouche destinée à recevoir le texte épi­ graphique, Kaufmann, Handbuch, p. 216; Lupi, Epitaphium Seueræ, pl. i, n. 5; puis la forme de stèle ou de cippe donnée à certains monuments funéraires sur des tombes chrétiennes en plein air, dont plusieurs se trouvent au musée du Latran, De Rossi, Bullet., 1877, pl. i, ni-iv, au musée Kircher et au musée ar­ chéologique de Florence. Rom. Quarlaischrift, t. xxi (1907), p. 56; t. xxiv (1910), p. 58. A l’exception des marbres pour les loculi, les pierres ordinaires qui re­ çoivent une inscription ne diffèrent pas pour la forme extérieure des monuments païens. Quant au formu­ laire épigraphique, notons d’abord les sigles D. M. ou D. M. S. (Dis manibus, dis manibus sacrum), en grec Θ. K. (Θεοΐς καταχΟονίοις). Leur absence presque complète pendant les deux premiers siècles, et à partir du rv°, les changements qu’on y opère, par exemple, en intercalant parfois le monogramme du 304 Christ, comme au musée du Latran, p. vm, 7, Perret, op. cit., pl. 7, n. 11, montrent bien que ces lettres initiales se répétaient par suite d'une habitude prise des lapicides et qu’elles n’avaient plus d’autre but que d'attester la destination funéraire des monuments. Voir les études de Becker et de Greevcn citées dans la bibliographie et dom Leclercq dans Cabrol, Dic­ tionnaire d’arch. chrét., t. r, col. 165 sq. Il en est de même d’autres formules caractéristiques assez rares qui, non seulement comportent parfaitement une ex­ plication chrétienne, mais la demandent même, soit à cause du contexte soit à cause des symboles qui l’ac­ compagnent. Telles sont les formules domus ælernalis ou οίκος αιώνιος dont nous parlerons plus loin, nemo immortalis, ούδεις αθάνατος, cette dernière surtout fréquente en Asie-Mineure, De Rossi, Bullet., 1892, p. 72; i βίος ταΰτα, Kirsch, Acclamationen, p. 5; memorise æternæ. Le Blant, Inscriptions chrétiennes, t. i, p. 19, 20. Extrêmement rares sont les sigles S. T. T. L. (sil tibi terra levis), qu’on rencontre sur une pierre datée de 423 à Saint-Laurent de Rome et peut-être sur un marbre de Dacie. Kaufmann, Jenseitsdenkmaler, p. 226; De Rossi, Bullet., 1892, p. 155. Quant à l’acclamation Ave, vale, l’addition des mots in pace nous indique le sens chrétien qu’il faut lui donner. Kirsch, op. cit., p. 4. Si sur des mo­ numents postérieurs à la paix de l’Église on parle de la Lachesis acerba pour désigner la mort, du Tartarus ou Erebus pour marquer l’enfer, du reclor Olympi pour indiquer le Christ, du nemus elysium pour nommer le ciel, etc., il faut bien remarquer que ce sont là des adaptations très tardives au langage profane, des licences poétiques facilement explicables et employées à une époque où les païens entraient en foule dans le christianisme, mais où les grandes vérités qu’elles exprimaient étaient parfaitement fixées. Voir Kaufmann, Jcnseitsdenkmâler, p. 91, 92; Le Blant, op. cil., p. 406, 407; Strazzula, dans Rôm. Quarlaischrift, t. x (1897), p. 507-529. Inutile d’insister sur d’autres détails communs, mais très inoffensifs, qu’on rencontre encore soit dans le formulaire soit même dans la décoration graphique. Le fait constaté et prouvé par M. Le Blant que sou­ vent les lapicides travaillaient d’après des modèles explique beaucoup de ces analogies. Le Blant, Ma­ nuel d’épigraphie chrétienne, p. 60, etc. ; Revue de l’art chrétien, 1859, p. 367-379. Pour le détail, voir Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, 2° édit., Paris, 1877, p. 366 sq. En dehors de ces points de contact avec l’épigraphie profane, les éléments d’un caractère stric­ tement chrétien sont très nombreux, par exemple, la décoration symbolique et les images bibliques, les acclamations aux formules exclusivement chré­ tiennes, des expressions spéciales pour désigner des vérités eschatologiques ou d’autres vérités religieuses uniquement connues des chrétiens, etc. IV. LA TECHNIQUE OU L’ÉLÉMENT MATÉRIEL DES inscriptions. — 1° Les inscriptions chrétiennes, comme les profanes, peuvent se diviser en plusieurs classes : les inscriptions gravées avec le ciseau, les inscriptions écrites, les inscriptions tracées à la pointe, les inscriptions en mosaïque. De même, toutes les matières solides ont été plus ou moins employées : la pierre, en particulier le marbre et la pierre calcaire, parfois aussi le travertin, l’argile, les métaux, le verre, l’ivoire, le bois, etc. 1. Les inscriptions gravées en creux sur la pierre, appelées tituli, sont de beaucoup les plus nombreuses et les plus importantes. Assez souvent les carac­ tères sont rendus plus visibles par l’emploi de la cou­ leur rouge dans le creux des lettres. Sur certains mo­ numents on a même remarqué de la dorure dans le vide 305 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE des traits, par exemple, sur l’épitaphe de l’évêque Flavius de Verceil. Gazzera, op. cit., p. 106. 2. Pour un certain nombre d’inscriptions les lettres sont écrites au minium, appliqué à l’aide du pinceau soit sur la brique, ce qui est généralement le cas, De Rossi, Bullet., 1881, pl. vu, vin, soit sur des plaques de marbre, soit sur l’enduit des murs. On les appelle du nom italien dipinti. Citons comme plus connues l’inscription de Philomène à Sainte-Priscille, celle de la vierge Adéodate à Syracuse et l’épitaphe de Severa, illustrée par le P. Lupi et conservée au­ jourd’hui au Latran. Nuovo bullet., 1906, p. 258; Führer, Forschungen, p. 116. Au même musée on voit d’autres monuments dont le texte est tracé au char­ bon ou à l'aide d'une autre substance noire; de même à Sainte-Priscille. Hôm. Quarlalschrift, t. xx (1906), p. 15 sq., pl. v-vi; De Rossi, Bullet., 1892, pl. iv. A Sainte-Agnès on a trouvé une matière blanche sur une brique rouge; il en est de même d’une pierre du Latran. March!, Monumenti delle arti crisliane, p. 112; Rôm. Quarlalschrtft, t. xix (1905), p. 142, n. 1. 3. Les inscriptions en mosaïque sont composées de petits cubes de pierre ou de verre comme les autres parties de cette peinture monumentale. Elles sont rares dans les catacombes de Rome, plus fréquentes dans les églises et aussi sur les monuments funéraires d’Afrique. Boldetti, Osservazioni, p. 547; Leclercq, dans Dictionnaire d’archéologie chrétienne, t. i,col. 715723; Revue archéologique, 4“ série, t. iv (1904), p. 352; Hübner, Inscr. Hisp. Supplem., p. 83, n. 410 (du IVe—v® siècle). 4. Les graffiti sont des inscriptions tracées à la pointe sur la chaux fraîche des loculi, sur l’enduit sec des parois ou encore, quoique plus rarement, sur la pierre. Les premiers, qu’on pourrait appeler graffiti sépulcraux, datent du moment de la sépulture, les autres proviennent de pèlerins qui ont visité les cime­ tières et les sanctuaires chrétiens et sont faciles à distinguer des premiers, même au simple point de vue paléographique. Quelques-uns portent une indica­ tion chronologique, par exemple, celui de 374, décou­ vert à Sainte-Priscille. De Rossi, Bullet., 1888-1889, pl. vi-vii; 1890, p. 72-80. A cause de l'enchevêtrement des mots la lecture n’en est pas toujours facile. Pour s’en convaincre, il suflit de jeter un coup d’œil soit sur les graffiti de la chapelle des papes, publiés par De Rossi, Roma setter., t. ir, p. 17 sq., pl. 161, et repro­ duits avec la transcription dans les manuels de Marucchi, p. 246, 247, de Kaufmann, p. 254, 255, du P. Xystus, t. lia, p. 336, 337, soit sur les graffiti de la crypte des Saints-Pierre-et-Marcellin que nous donne le Nuovo bullettino, 1898, pl. xm-xvi. Disons dès maintenant, pour ne pas y revenir plus loin, que les graffiti ont une importance considérable, non seulement au point de vue archéologique et topo­ graphique, par exemple, pour la détermination des cryptes historiques, mais encore au point de vue dogmatique. Ils nous attestent l’usage de visiter les tombeaux et de prier pour les morts. Plusieurs d’entre eux renferment des invocations analogues à celles que nous trouvons sur les marbres épigraphiques : invocations adressées soit à Dieu et aux saints pour les défunts, soit aux défunts pour les survivants. En outre, ils prouvent que dès la plus haute anti­ quité on venait de bien loin en pèlerinage visiter les tombeaux des saints, se recommander à leur inter­ cession puissante, invoquer leurs recours pour la vie et pour la mort. Voir Communion des saints, t. m, col. 454 sq., et Saints (Culte des). C’est à tort qu’on .< associé aux graffiti les petites inscriptions qu'on trouve parfois sur des médailles, des vases, des sceaux, des verres à fond d’or. Pour ces petits objets on s’est servi très souvent d’une technique spéciale 306 qui intéresse plus particulièrement l’archéologie. 2° Les inscriptions opistographes sont des pierres qui sont écrites sur les deux côtés. Pour gagner du temps, ou surtout par économie, les chrétiens se ser­ vaient parfois de marbres portant déjà un texte soit chrétien, soit païen, soit profane, et gravaient sur le revers la nouvelle inscription en tournant vers l’in­ térieur de la tombe le texte primitif. De Rossi, Ins­ cript. christ., 1.1, p. 44, n. 122; p. 117, n. 238; p. 172, n. 391 (a. 391); p. 176, n. 403 (a. 392), etc. 3° Notons enfin pour la forme des épitaphes que les dalles plus minces ont servi à la fermeture des loculi; celles de Rome sont généralement antérieures à l’an 410. Celles qui sont plus épaisses couvraient des tom­ beaux à ciel ouvert ou du moins placés horizonta­ lement. Les pierres en forme de cippe ou de stèle sont moins rares en Orient qu’en Occident et attestent toujours une haute antiquité. Tels sont les monu­ ments d’Abercius, d’Alexandre et d’autres. V. DE LA PALÉOGRAPHIE PROPREMENT DITE. — Les monuments chrétiens présentent à peu près la même paléographie que les païens, sauf que ces derniers se distinguent généralement par plus de régularité et d’art. La capitale est l’écriture usuelle. Mais, dès la fin du iiic siècle en Afrique, au iv° à Rome, au v· dans les Gaules, on constate divers changements qui annoncent 1’écriture onciale. Les lettres A, D, E, M commencent à s’arrondir, d'autres, comme L, F, I, R, deviennent plus longues. Nuovo bullet., 1901, p. 240; De Rossi, Inscript, christ., 1.1, p. 173, n. 395. La cur­ sive paraît sur un marbre de l’an 296. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 25, n. 18. C’est surtout d’elle qu’on se sert dans les graffiti. Pour l’exécution, on peut dire qu’en général, aux Ier et ii° siècles, les lettres sont très bien formées; elles le sont moins bien au me; elles deviennent difformes aux iv° et v°. Les tables ajoutées aux grandes publi­ cations de MM. De Rossi, Le Blant, Hübner, Roller, Perret permettent facilement de suivre cette déca­ dence de l’écriture. Naturellement cette règle souffre plus d’une exception. L’uniformité n’existe pas tou­ jours. Ainsi, dans les inscriptions les plus anciennes, De Rossi a pu distinguer deux types paléographiques particuliers : le type priscillien et le type ostrien. Une autre exception bien connue des archéologues concerne les caractères tout à fait typiques inventés pour les inscriptions du pape Damase par son secré­ taire Furius Dionysius Philocalus. Perret, op. cit., t. v, pl. 39; De Rossi, Roma seller., t. u, pl. u; Inscripl. christ., t. i, p. 145, n. 329; Bullet., 1884-1885, p. 7 sq.; Carini, Epigrafia e paleographia del papa Damaso, Rome, 1887 ; Le Blant, Paléographie des inscriptions latines du iii° siècle d la fin du vit*, dans la Revue archéologique, IIIe série,L xxix-xxxi (1896, 1897). ] VI. DE LA LANGUE ET DE L'ORTHOGRAPEB DBS inscriptions.—l°Lestextes épigraphiques en langue latine sont les plus nombreux. Les textes grecs pré­ dominent en Orient. En outre, l’Égypte en a pro­ duit en langue copte. Pendant les trois premiers siècles, le grec a été fréquemment employé à Rome, par exemple, pour presque toutes les épitaphes des papes du me siècle, parfois même dans les Gaules. Sur quelques monuments on rencontre les deux langues à la fois. Perret,op. cit., p). 10, n.23;38, n. 127; Corp, insc. lat., t. v, n. 6195. Ailleurs, le texte latin est écrit en lettres grecques, par exemple, les graffiti cités par De Rossi, Bullet., édit, ital., 1863, p. 2, 3, l’épitaphe d’une certaine Severa, de l’année 269, De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 18, n. 11 ; ou encore le texte suivant, publié par Wilpert, Malereien.p. 185 : A€OYC XPICTOYC ΟΜΝΙΠΘΤΕ(Ν)Ο ΟΠΙΡΙΤ(ΟΥΜ) TOY(OYM) ΡΕφ ΡΙΓΕΡΕ(Τ). L’inverse est plus rare. 307 ÉPIGRAPH1E CHRÉTIENNE De Rossi, Bullet., 1886, p. 68, n. 73;p.7O, n. 77. Une seule inscription chrétienne de Rome est en carac­ tères hébraïques. De Rossi, Roma setter., t. ni, p. 386. 2° Les textes les plus anciens sont les plus corrects. Λ partir du IVe siècle paraissent des mots nouveaux empruntés au langage populaire. A la même époque, les fautes d’orthographe de tout genre deviennent très nombreuses. Tantôt la cause en est aux lapicides, qui étaient des gens du peuple comme ceux pour qui ils travaillaient; tantôt il faut y voir l’ellet d'une prononciation défectueuse ou des sin­ gularités de provincialismes. Les particularités ortho­ graphiques, sur lesquelles nous ne pouvons nous étendre ici, sont indiquées dans les tables des diffé­ rentes publications épigraphiques, par exemple, dans Muratori, Le Blant, les volumes du Corpus. Les plus ordinaires sont réunies dans les dictionnaires de Martigny, 2° édit., p. 364, 365, et de Kraus, t. il, p. 45, dans les manuels de Kaufmann, p. 197, et du P. Xystus, loc. cit., p. 8, 9. Voir Audollcnt, De l’orthographe des lapicides carthaginois, dans Compte rendu du IV» Congrès scientifique internat, des catho­ liques, Fribourg, 1898, t. vi, p. 195 sq. ; Kübler, dans Wolfilin, Archiv /tir lateinische Lexicographie und Grammatik, t. vin (1892), fasc. 2; Le Blant, Manuel, p. 193 sq. ; Cornoy, Le latin d’Espagne d’après les inscriptions, dans le Muséon, 1902 (plusieurs ar­ ticles); Pirson, La langue des inscriptions latines de la Gaule, dans Bibliothèque de la faculté de philos, et lettres de l'Université de Liège, Liège, 1901, fasc. 11, p. 1-326. Vil. DE LA DIRECTION DE L’ÉCRITURE BT DE LA ponctuation. — l°La direction de l’écriture est celle des Romains et des Grecs : elle va de gauche à droite. Les exceptions sont très rares. Des épitaphes écrites de droite à gauche se trouvent dans Boldetti, op. cit., p. 555, et dans Perret, op. cit., t. v, pl. 64, n. 5 (en partie). Sur les empreintes des sceaux et les marques des briques, cette dernière direction est naturelle. L’écriture en colonne est moins rare sur les objets minces. Voir un exemple dans l’inscription damasienne du pape Eusèbe, dans Marucchi, Éléments, L i, p. 227. 2° La ponctuation n’est pas sans valeur pour la chronologie. Un certain nombre d’anciennes ins­ criptions, ainsi que la plupart de celles des iv° ct v" siècles, en sont dépourvues. Cette observation vaut en particulier pour les monuments des Gaules. Le point triangulaire est un indice d'une très haute antiquité. Puis vient le point rond. La feuille de lierre, hedera distinguens, est fréquente au me et encore au iv° siècle. Mon. lit., n. 3173, 3210, 3269, etc. Rare­ ment on a fait emploi de l’astérisque, d’une lettre de l’alphabet plus ou moins bien faite (X, Ψ, T, «, o, v, couché horizontalement), d’une petite palme, de la croix grecque. Régulièrement les signes de ponc­ tuation ne devraient se trouver qu’en dedans des lignes pour séparer les mots les uns des autres et rester à mi-hauteur; mais l’exception n’est pas rare et la ponctuation des monuments chrétiens est sou­ vent très irrégulière. Pour les indications qui pré­ cèdent, les planches de De Rossi, Le Blant et Perret fournissent des' exemples en grand nombre; ainsi inscripl. christ., t. i, p. 38, n. 39; p. 42, n. 48; p. 61, n. 96; p. 87, n. 154; p. 179, n. 411, etc. VIII. SIGLES, ABRÉVIATIONS, LIGATURES. — Les sigles se composent de l’initiale du mot, par exemple, M.pour MARCUS, V.C. pour vir clarissimus, O.M. pour DIS MANIBUS. L’abréviation ordinaire est une réduction des mots, soit à ses premières lettres prises en groupe compact, ce qui est le cas le plus fréquent, par exemple, DIAC. pour DIACONUS, CONS, pour CONSULE, soit à plusieurs lettres prises à inter­ 308 valles dans le corps du mot, par exemple, IHS pour IHCOTC ou JESUS. Souvent un trait horizontal indique qu’il manque des lettres. Les ligatures sont obtenues quand on relie tellement entre elles les lettres qui se suivent, qu’elles ont des traits en commun (lilteræ ligatæ), par exemple, sur le marbre d’Abercius et les signes monogrammatiques. A con­ sulter, en dehors de l’excellent manuel de M. Cagnat, les indications de Mowat dans le Bulletin épigra­ phique, 1884, p. 127 sq., du P. Leclercq, dans Cabrol, Dictionnaire, t. i, col. 155 sq., de Kraus. Roma sotterranea, 2°édit., p.614 sq.. et Real-Encyklopüdie, t. n. p. 47-51, de Martigny, Dictionnaire, p. 375-378, de Kaufmann, Handbuch, p. 199, 200. ix. la chronologie. — L’importance des textes dépend pour une large part de leur antiquité. Passablement d’inscriptions sont datées : la plus ancienne, aujourd’hui au musée du Latran, p. iv, 1, paraît être de l’an 71. Rares au ir° siècle, elles sont déjà assez nombreuses au ni* ct deviennent plus fréquentes dès le iv° siècle. Les monuments ne sont point datés partout de la même manière, pas plus que chez les païens. Souvent on ne marquait que les consuls ordinaires qui en­ traient en charge le 1er janvier. Dès la fin du iv» siècle, les noms des empereurs figurent sur certains monu­ ments. A l’aide des listes consulaires publiées par De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 587-613, et repro­ duites par Marucchi, op. cit., p. 176-179; Kaufmann, Handbuch, p. 258-274; le P. Xystus, op. cil., t. π a, p. 357-392, il est facile de réduire ces indications chronologiques aux dates de l’ère chrétienne. Plus tard, on marque aussi le nom des rois barbares. Le plus ancien monument est celui qui porte le nom du Visigot Turismond (451-453). Leclercq, Diction­ naire, t. il, col. 1070. Théodoric le Grand est men­ tionné sur plusieurs monuments d’Italie. Le nom des papes n’y figure pas avant le iv° siècle, comme note chronologique. Jules I°r est le premier que nous rencontrons. Voir plus loin, col. 319. En 397, nous trouvons mêlé à d’autres notes chrono­ logiques le nom d’un évêque Pascasio. De Rossi, Inscripl. christ., t. i, p. 192, n. 442. Dès le commen­ cement du v° siècle, on rencontre des dates déter­ minées par les indictions. Parfois cette dernière est seule employée. Dans ce cas, elle est pratiquement sans valeur. A Rome, on avait l’ère de la fondation de la ville. Dans certaines provinces on en suivait d’autres. L’ère d’Espagne, æra hispana, en usage pendant des siècles dans la péninsule ibérienne, part du 1er janvier 38 avant Jésus-Christ (716 de la fon­ dation de Rome); celle de Maurétanie du 1er janvier de l’an 40. L’ère phrygienne, qu’on rencontre, pat exemple, sur la stèle d’Alexandre, dont le texte n’est qu’une copie incomplète de celui d’Abercius, com­ mence à l’année 84 après Jésus-Christ. L’ère syrienne, dite aussi d’Antioche, a pour point de départ l’an­ née 49 avant Jésus-Christ et ne doit pas être con­ fondue avec l’ère des Séleucides qui remonte à l’an 312 avant Jésus-Christ. En Orient, par exemple, en Égypte, on connaît encore une ère particulière aux chrétiens, l’ère dite des martyrs, æra martyrum, àr.n μαοτύρων, qui commence avec le règne du cruel Dioclétien, en 284. Quant aux jours du mois ou de la semaine, on suivait tout d’abord l’usage païen. A partir du ni° siècle, on rencontre des déno­ minations chrétiennes, par exemple, dies dominica à côté de dies solis, sabbatum à côté de dies SaturniDe Rossi, Inscript, christ., 1.1, p. 225, n. 529 (a. 404) ; p. lxxi, note 6. A peu près en même temps on com­ mence à se servir comme dates des fêtes de mnrtvrs : NATALE DOMNI ASTERI; NATALE D || OMNES (sic) SITIRETIS (.Soteris); (NATAL)e DOMNES (sic) 309 ÉPIGRAPII1E CHRÉTIENNE THE(Hdæ): NATALE SANCTI LAURENTI; NATALE SANCTI MARCI; εορτή τήςκυρίας μου Λουκίας. Nuovo bullet., 1900, ρ. 168, 169; 1904, ρ. 96, 97; Kauf­ mann, Handbuch, ρ. 204; De Rossi, Inscript, christ., t. i. p. 536, n. 1185; Anal, bolland., t. xxn (1903), p. 492; t. xxviii (1909), p. 179; VVilpert, La più antica epigrafe can data cristiana, dans Miscel­ lanea di storia eccles., 1904, p. 91-94. Pour les monuments qui sont dépourvus de notes chronologiques proprement dites, on détermine la date approximativement à l’aide de certains critères, dont voici les principaux : la forme du monument, la langue, la paléographie, la nomenclature, le for­ mulaire épigraphique, le système d’ornementation, etc. Les indications que nous donnons ici sur ce point suffiront au lecteur. X. LE FORMULAIRE OU LA PHRASÉOLOGIE ÉPIGRA­ PHIQUE; LA DÉCORATION ICONOGRAPHIQUE. --- Ce Sont surtout les épitaphes proprement dites que nous avons ici en vue. 1° Le formulaire épigraphique, pas plus que l’art chrétien, n’a été créé d’un coup; il s’est développé à peu près, surtout à Rome, dans cet ordre : les ins­ criptions les plus anciennes sont les plus simples. Elles donnent le nom du défunt au datif ou au nomi­ natif, ainsi qu’on peut le voir sur plusieurs des dipinli, à Sain te-Priscillc. Quant au système païen d’ins­ crire les trois noms, il est d’un usage rare dans l’épigraphie chrétienne et atteste une haute antiquité. Ensuite on ajoute une pieuse acclamation d’une forme très concise : pax, pax tecum, ειρήνη, ειρήνη σοι, in pace, Ιί ειρήνη, in Deo; ou bien un sym­ bole, comme l’ancre, lé poisson, la colombe, le bon Pasteur, forante, l’amphore. Depuis la seconde moitié du ni» siècle on mentionne aussi la sépulture, la dépo­ sition : depositio, depositus, κατάβεσις. On marque l’âge du défunt, parfois aussi, mais encore très rarement, la date consulaire. On donne au défunt quelque épithète se rapportant à son mérite ou à son caractère. Les indications très brèves au sujet de la pa­ renté avec celui qui a posé le monument deviennent moins rares. Les acclamations se développent égale­ ment quelque peu : Vivas in Deo; in bono; in refrige­ rio; Deus tibi refrigeret et d’autres se rencontrent fré­ quemment. Rom. Quarlalschrift, t. xx (1906), p. 11 sq. Parfois, en Orient, on rencontre le titre de chrétien, χριστιανός. L’Église devenue libre, la simplicité pri­ mitive cesse. Souvent on exprime la douleur causée aux survivants par la mort de celui qui n’est plus. Les indications sur la profession soit civile soit ecclé­ siastique, rares avant 300, deviennent fréquentes. Les acclamations changent aussi, du moins en partie, pour disparaître ensuite presque complètement. Un peu plus tard, on rapporte la préparation de la tombe, l’achat du loculus ou du sarcophage, le fossor qui s’y est prêté, le prix qu’on a payé, l’endroit où se trouve la sépulture. Puis on fait encore connaître certaines circonstances de la vie ou de la mort du défunt. L’épithète sanc/us ne reçoit sa signification stricte qu’à la tin du iv" siècle. A sa place on trouve assez sou­ vent le mot domnus. Anal, bolland., t. xxvm (1909), p. 161-200. Enfin, des formules d’anathèmes contre les violateurs des tombeaux, très rares avant Cons­ tantin, surtout en Occident, deviennent beaucoup plus fréquentes et sont d’une raideur parfois éton­ nante. Voir, à ce sujet, les textes nombreux publiés par Diehl, op. cil., p. 29-38; Realencyklonâdie fiir protestant. Théologie und Kirche, t. x, p. 829-831 ; Michel, dans Dictionnaire d’archéol., t. I, col. 1932-1935. Tel est, très sommairement esquissé, le dévelop­ pement de la phraséologie funéraire. Naturellement, les exceptions sont nombreuses, surtout dans les provinces plus éloignées, moins en Gaule et en Afrique. 310 Assez nombreuses aussi sont les expressions ou for­ mules particulières aux différentes régions ou pays. Pour ces détails, nous renvoyons le lecteur aux ma nuels de Le Blant et Kaufmann, aux dictionnaires de Martigny et Kraus et aux indices des recueils d’inscriptions orientales. 2° La décoration graphique. — Elle se compose de signes idéographiques, de symboles, de scènes tirées de la Bible, d’images faisant allusion au métier du défunt ou d’autres tracées tantôt seules, tantôt à plusieurs sur les mêmes pierres. L’ancre est peut-être le plus ancien symbole et se maintient assez longtemps; de même la palme, la colombe seule ou à plusieurs, le poisson, l’agneau, le paon, la couronne, forante seule, avec le bon Pasteur, au milieu de brebis et d’oiseaux, le navire seul ou se dirigeant vers le port, le cheval, le vase seul ou flanqué d’oiseaux qui s’apprêtent à s’y désal­ térer, le boisseau. Perret, op. cit., t. v, pl. 21, 18, 44 et 20, 21, 70, 73, 5. 9 et 67, 16 et 41, 50, 41 et 57, 22. A la Bible sont empruntées plus parti­ culièrement les scènes d’Adam et Ève à côté de l’arbre, Noé dans l’arche, Moïse et le rocher, Daniel dans la fosse aux lions, Jonas et la baleine, l’adora­ tion des mages, la résurrection de Lazare, le bon Pas­ teur, la traditio legis au prince des apôtres, le ciel, séjour de lumière. Perret, op. cil., pl. 12, 77, 63, 12, 57, 12, 13, 15. 3, 24. Rarement on voit les images des princes des apôtres. Perret, op. cil., pl. 11; Nuovo bullet., 1901, pl. ix. Plus fréquent est le portrait du défunt en buste. Perret, op. cil., pl. 12, 41, 44, 67. On peut y voir aussi le défunt exerçant son métier : un marchand de graines, le semeur, un brodeur, le for­ geron frappant l’enclume, l’enfant qui prend des oiseaux. Perret, loc. cit., pl. 26, 52, 52; Musée du Latran, ρ.χνι,η.3 ;Dïc/ïon. d’arch. chrét.,t.i, col.3145. Souvent on se contente de tracer sur la pierre les ins­ truments du défunt, les pinceaux et compas du déco­ rateur, l’équerre, la règle et le ciseau du tailleur de pierres, le rasoir et la glace du barbier, etc. Perret, loc. cil., pl. 6, 47, 26. L’administration du baptême figure sur un marbre d’Aquilée, les symboles eucha­ ristiques sur une pierre du musée Kircher, à Rome, le jugement de l’âme sur une autre du Latran. Wilpert, Inschriflen Aquileias, p. 39; cf. t. Il, col. 234; Perret, loc. cit., pl. 47, 22. Un marbre d’Urbino pré­ sente un tombeau, un candélabre à sept branches, une balance, une maison et un poisson. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 210, n. 489; un autre, du Latran, une scène champêtre. Perret, loc. cil., pl. 12. Cette décoration variée, dont le sens symbolique sera expliqué à l’art. Symbolisme, se trouve encore ail­ leurs qu’à Rome, par exemple, en Afrique. Delattre, dans les Missions catholiques, 1902, p. 357. Par contre, elle est beaucoup plus rare dans les Gaules et presque inconnue en Orient. Le signe graphique le plus connu est le monogramme du Christ. Avant Constantin on le rencontre parfois comme compendium scripturæou sigledu nom Χριστός. A partir du règne de ce prince, il présente plusieurs formes: celle du Labarum ψ subsiste jusqu’à la fin du ve siècle. Les lettres A et C0 s’y ajoutent fréquemment depuis le milieu du ive et se maintiennent jusque vers le milieu du v’. La croix monogrammatique, ou appartient à peu près à la même période. Dès le v° siècle, la croix nue, très rare avant Cons­ tantin, paraît fréquemment. La crux grammata æ. appelée aussi Svastika, se rencontre avant et après la paixdel’Église(incetivosiècles).Le signe ANK d’origine égyptienne, est surtout fréquent dans les contrées du Nil. Notons enfin qu’on trouve sur 311 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE quelques pierres des noms propres en forme de mono­ grammes. De Rossi, Bullet., édit, ital., 1863, p. 33 sq. ; 1887, p. 19; 1892, p. 110; Nuovo bullet., 1899, p. 29, n. 10; 1909, p. 208, n. 67; p. 211, 212, n. 73, 81; Per­ ret, op. cit., pl. 36, n. 111; pi. 49, n. 23; pi. 57, n. 10; Bôm. Quartalschrift, t. xx (1906), p. 23; Xystus, Notiones archœol. christ., t. n b, p. 3-52. xi. inscriptions métriques. — Elles sont assez rares aux π» et me siècles. Citons,comme monuments vraiment importants, le marbre d’Abercius, le monu­ ment d’Autun, l’inscription d’Agape à Sainte-Priscille, ainsi que celle de la martyre Zosima. Après l’an 300, elles deviennent plus nombreuses, surtout avec saint Damase, saint Ambroise et saint Paulin de Noie. Au v° siècle appartiennent les inscriptions d’Achille, évêque de Spolète, du pape Sixte III et d'autres. Saint Damase lui-même fut imité par d’autres. Weymann, dans la Beoue d’histoire et de littérature religieuses, t. r (1896), p. 58 sq. Toutefois, certaines régions, par exemple, Syracuse et l’Afrique, n'en présentent que très peu. Leur forme dénote, en général, la décadence de la métrique. Les règles ne sont pas toujours fidèlement observées. Au iv° et au ve siècle, les quasi versus sont souvent employés. De Rossi, Inscript, christ., t. r, p. cxv; Borna sotterranea, t. ni, p. 45-48. Pour le fond, il est certain, comme l’ont fait remar­ quer M. Le Blant et d’autres, que des vers entiers ou du moins des parties de vers sont empruntes à d’anciens poètes. Une inscription de la Villa Borghèse, du in0 siècle, reproduit un passage de l’Énéide, II, 143 sq. Le vers 11° de l'inscription de l’évêque Alexandre de Tipasa,en Afrique, réunit deux hémis­ tiches virgiliens. Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., 1.1, col. 825. Les mots : abstulit atra dies et funere mer­ sit acerbo (Enéide, VI, 429; XI, 28) reviennent à plusieurs reprises. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. ix; Le Blant, op. cit., t. n, p. 128, note 1. Une épitaphe gauloise termine par le vers 57 de la Ve églogue. Le Blant, loc. ci/., p. 254, note 1. Le pape Damase imite fréqucmmentlepoètedeMantouc. Ihm, Damasi epigrammata, p. vm; Storuainolo, Osservazioni leltcrariee filologichesugli epigrammi damasiani, dans Sludi e documenti di storia e diritto, t. vu (Rome, 1886). D’autres emprunts ou allusions à Ménandre, à Virgile et à Horace sont cités par les Monumenta lit., n. 2788, par Kirsch, Acclamationen, p. 35, note 2, et Kaufmann, Jenseitsdenkmàler, p. 98. Les termes : Tartarus, Shjx, nemus elysium, rector Olympi, etc., sont évidemment pris des auteurs classiques. Strazzula, dans Bom. Quarlalschri/t, t. xi (1897), p. 507 sq. La diction est assez lourde et peu naturelle, même dans les productions de saint Damase. Le style dénote beaucoup de rhétorique. On accumule épithète sur épithète et on brille bien plus par les mots que par les pensées. Naturellement, la décadence s’accentue encore davantage aux v” et vie siècles où la simpli­ cité classique des premiers temps a disparu. C’est un éloge oratoire, presque une oraison funèbre qu’on trouve dans ces textes. Disons, à l’excuse de leurs auteurs, que tous n’appartenaient pas à la classe des savants ou des poètes. De Rossi, Inscript. christ., t. n, p. vu sq. ; Weyman, dans Blâller filr das Gymnasialschulwesen, Munich, t. xxxi (1895), p. 529-556. Voir, pour ce paragraphe, De Rossi, Inscript, christ., t. n a, p. xxxi sq. III. INSCRIPTIONS FALSIFIÉES; COLLECTIONS ÉPIGRA­ PHIQUES. — Dans l’épigraphie chrétienne, comme dans l’épigraphie païenne,on rencontre des textes falsifies. Tout le monde connaît ceux de Sainte-Martine et du Colisée à Rome, d’Aliscamps dans les Gaules. Marucchi, Éléments, 1.1 (1900),p. 20,21 ; Leclercq, Diction­ naire d’arch. chrét., t. i,col. 1212. Pirro Ligorio n’a pas 312 été seul faussaire. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter, par exemple, Hübner, Inscript. H isp., 1.1, p. 91-106 (n. l*-104*), ou les Monumenta lit., t. i, p. ccxv. Quant aux collections d’inscriptions chrétiennes originales, nous devons mentionner, en dehors des catacombes où on rencontre le plus grand nombre, les musées du Latran et du Vatican, le musée Kircher, les musées du Campo-santo des Allemands, du Capitole et du couvent de Saint-Paul-hors-les-murs. Viennent ensuite les musées de Ravenne, de Naples, de Syracuse et de Palerme, de Carthage, du Caire, d’Alexandrie, d’Athènes, de Lyon, de Vienne, de Trêves, de Mayence, etc. IL L’épigraphie chrétienne,lieu théologique. — Tout le monde admet aujourd’hui l’importance de l’épigraphie chrétienne comme source théologique. Des inscriptions en général on a dit qu’elles con­ stituent les sources les plus sûres de l’antiquité qui nous montrent les hommes et les choses tels qu’ils étaient réellement et nous font connaître des situa­ tions dont aucun ne parle, tandis que les documents écrits ont souvent été altérés par suite des copies qu’on en a faites et même parfois intentionnellement corrompus. Larfeld, Griechische Epigraphik, t. i(1908), p. 9. Or, ceci vaut entièrement pour les textes épi­ graphiques chrétiens,· d’autant plus qu’on n’y ren­ contre nulle part ces exagérations ou faussetés dont certains textes officiels profanes ne sont pas même exempts. Ensuite, tous ces monuments dont nous nous occupons, ont un caractère essentiellement reli­ gieux, le grand nombre même un caractère funéraire, c’est-à-dire qu’ils se rapportent à la sépulture et reflètent avant tout les idées, les croyances qui ont trait à la mort, au tombeau et à l’éternité. D’autres croyances religieuses y sont également exprimées, quoique d’une manière plutôt secondaire. On y ren­ contre aussi certaines allusions aux controverses sus­ citées à Rome, au m0 siècle, au sujet de la Trinité ou, du temps de Dioclétien, au sujet de la réconcilia­ tion des lapsi. De Rossi, Bullet., 1866, édil. ital., p.77 sq. ; 1877, édit, franç., p. 29. Du reste, l’hérésie avait également scs monuments. Telle épigraphe de 318 mentionne une« synagogue des marcionitcs»,au sud de Damas, Le Bas et Waddington, Inscripl. grecques et latines, t. ni (1870), p. 582, n. 2558; telles autres parlent du manichéisme, du gnosticisme, du montanisme. Bevue d’histoire ecclésiastique de Lou­ vain, t. ix (1908), p. 19-20; Batiffol, La littérature grecque, Paris, 1897, p. 115; Corp. insc. lat., t. vin, n. 2272. Le donatisme a produit une épigraphie dont l’étendue et l’importance nous ont été récemment révélées par M. Monceaux, dans la Bevue de philologie, 1909, t. xxxni, p. 112-161. En outre, ces textes se distinguent généralement par un langage très clair, très simple, et il n’est pas rare d’y trouver des paroles, des formules empruntées directement à l’Écriture sainte, aux prières litur­ giques, parfois même aux Pères de l’Église. Notons encore qu’un petit nombre seulement de ces inscriptions est dû à des personnages officiels : comme documents publics elles ont une valeur plus grande. Les autres proviennent des gens du peuple, reflètent les idées du peuple, ont été posées pour être lues par le peuple et forment ainsi une véritable lit­ térature populaire. Comme telles, elles sont l’expres­ sion spontanée et naturelle de ce qu’il sent, de ce qu’il croit, de ce qu’il espère. Ici, le côté individuel, subjectif, que nous trouvons si souvent dans les documents, disparaît. C’est l’ensemble du peuple chrétien qui se fait connaître, ce peuple qui, loin d’être pour nous une nation inconnue et morte, a vécu dans les premiers siècles d’une institution à laquelle nous 313 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE appartenons,que nous continuons encore aujourd’hui. Pour apprécier cette valeur des monuments au point de vue théologique, pour la déterminer, il faut d'abord bien connaître les textes, le formulaire géné­ ral avec les particularités propres à certaines régions, en fixer l’âge selon les indications données. Tout cela présuppose une connaissance au moins sommaire de l’épigraphie classique. 11 faut ensuite, pour bien comprendre les textes, avoir une connais­ sance approfondie de l’esprit chrétien tel que nous le révèlent la littérature religieuse du temps et l’art chrétien avec son symbolisme. Puis il faut s’en servir avec justesse et pour cela ne pas torturer des for­ mules d’ordinaire claires et faciles à comprendre, pour y découvrir des données, des subtilités auxquelles personne alors n’a pensé, et distinguer entre les monu­ ments qui reflètent les idées du commun des fidèles et ceux qui ont pour auteurs des personnages officiels. Enfin, il faut tenir compte de l’âge des monuments. Ces conditions remplies, nous verrons que · bien que les pierres sépulcrales n’aient jamais été dans l’antiquité, pas plus qu’en aucun autre temps, un compendium du catéchisme et moins encore de la théologie dogmatique, » comme l’a fort bien remarqué De Rossi, Bullet., 1877, édit, franç., p. 28, cependant on peut y trouver des indications, des allusions très précieuses au sujet de la foi de nos ancêtres. Pour plus de clarté, nous suivrons l’ordre adopté dans l’art. Art chrétien primitif. 1. L’ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE ET LA THÉOLOGIE DOG­ MATIQUE Générale. — 1° L’Écriture sainte. — 1. Des inscriptions moins anciennes s’expriment parfois sur les relations des deux Testaments, par exemple, celle que saint Paulin de Noie, vers 403, destinait à un double portique (aula) qui réunissait deux églises, sé­ parées par un baptistère construit parSulpice Sévère, P. L., t. lxi, col. 333; LeBlant, op. cil., t. n, p. 391 : Aula duplex tectis ut ecclesia testamentis Una, sed ambobus gratia fontis adest. Lex antiqua novam firmat, veterem nova complet In veteri spes est, in novitate fides. Sed vetus atque novum conjungit gratia Christi : Proptcrea medio fons datus est spatio. 2. En examinant de plus près le formulaire épi­ graphique, on constate facilement que nos pères dans la foi ont souvent puisé dans les saints Livres. Sur un marbre de 362, un mari appelle sa femme Costa sua. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 85, n. 151. L’expression est évidemment empruntée à la Genèse, n, 22. Un autre, du m® siècle au plus tard, nous fait connaître le péché d'Adam et la peine qui l’a suivi. Musée du Latran, p. xiv, n. 7. Cf. De Rossi, Bullet., 1884-1885, p. 73 sq. Sur un troisième, appartenant à une vierge chrétienne, on inscrit le passage du livre de la Sagesse, iv, 13 : et vita brevi explevit tempora multa. Wilpert, Jungfrauen, p. 95. Fréquemment on rencontre des versets, plus ou moins complets, qui sont tirés des psaumes dont le chant et la récita­ tion jouaient un très grand rôle dans l’office litur­ gique et dans les rites funèbres des premiers siècles. Voir de Waal et Wagner dans la Rômische Quartalschrift, t. x (1896), p. 340 sq.; t. xn(1898). p. 245 sq.; et Michel, Gebet und Bild in frühchristlicher Zeit. Leip­ zig, 1902, p. 33, dans J. Ficker, Studien über christliche Dcnkmâler, nouv. série, fasc. 1er. Le verset : Exsurgat Deus et dissipentur inimici eius du ps. lxvii se lit sur une lame de plomb opistographe du vic siècle, trouvée à Reggio, en Calabre, Bôm. Quartalschrift, 1.1 (1887), pL 197, pl. iv; Leclercq, Dictionnaire d’a'-ch. eh'il., t.i.col. 1802; le premier verset du ps.xcfsur des amu­ lettes et ailleurs, Leclercq, op. cit., 1.1. col. 1822; les paroles : In pace dormiam et requiescamdu ps. iv, 9,sur 314 un marbre gaulois. LeBlant, Inscripl. chrét., 1.1, p. 450. n. 336C. Sur une pierre africaine on lit : In Deo sperabo ; non timebo, quid michi (sic) faciat homo, ps. lv, 11. Leclercq, Dictionnaire,X.. i, col. 713. Des citations plus complètes se rencontrent en Orient, par exemple, le ps. xiv sur une pierre de Chypre, du iv” siècle. Bulletin de correspondance hellénique, 1896, p. 349 sq. Voir encore Corp, inscr. lal., t. vin, n. 1126, 1127: Rom. Quartalschrift, t. x (1896), p. 339; Analecta bolland., t. xxiv (1905), p. 121 ; pour l’Afrique, Lecl.'rcq. Dictionnaire d’arch. chrét., 1.1, col. 640; pour la Syrie, Leclercq, Dictionnaire, t. i, col. 2402 sq. : Revue bénédictine, t. xxn (1905), p. 431 sq. Le Nouveau Testament est également cité. Le sa­ lut de l’ange à Marie : ό Κύριος μετά σου, Luc.,i, 28,se trouve comme acclamation à l’âme défunte sur une des pierres les plus anciennes du cimetière de SaintcPriscille. De Rossi, Bullet., 1892, p. 91, 92. L’ins­ cription d’Abercius fait allusion à la parabole de bon Pasteur. Joa., x, 11-16. Le Gloria in excelsis Deo... voluntatis se rencontre en Afrique, De Rossi, Bullet., 1878, édit, franç., p. 12; Leclercq, Dictionnaire d’archéologie chrétienne, t. i, col. 640; P. Monceaux, Histoire littéraire de l’Afrique chrétienne, Paris, 1901. t. i, p. 155; le texte grec se lit sur des monuments de la Syrie, voir plus loin; le Notre Père sur un frag­ ment de vase grec. Mitteilungen des Kaiserl. Deutsch. Archæol. Instituts (Athen. Abteil.), 1900, p. 313-324. Les versets 37-39 de saint Jean, vu, sont en partie gravés sur l’arc intérieur de la piscine baptismale de Sainte-Priscille. Nuovo bullet., 1902, p. 220. Le salut apostolique : H XAPIC ΤΟΥ ΚΥΡΙΟΥ IHCOY MC©' YMCûN n’est pas inconnu dans l’épigraphie chré­ tienne. Monumenta lit., t. i, p. cxxi. La II0 Épître de saint Paul à Timothée, iv, 7, a fourni le thème des derniers vers de l'éloge de la martyre Zosima, morte vers 275. De Rossi, Bullet., 1867, édit, franç., p. 82; Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 1518; la P" de saint Pierre, iv, 4, à l’épitaphe d’une vierge chrétienne. Wilpert, Jung­ frauen, p. 49. Le monogramme constantinien flan qué de l’alpha etde l’oméga depuis le milieu du ive siècle, ainsi que les lettres I A ω (Jesus, Alpha, Oméga) sur certains tituli de Sicile cités par Strazzula, op. cit.. p. 94, rappellent l’Épître aux Hébreux, xm, 8, et l’Apocalypse, xxi, 6. Cf. encore Le Blant, Inscript, chrét., t. n, p. 253 (Phil., i, 21); p. 302, 303 (ps. xxx, 15, et Luc., ΧΧΠΙ, 46); Kaufmann, Handbuch, p. 248; Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 1530, 1817; Delattre, Les citations bibliques dans l’épigraphie africaine, dans Compte rendu du III* Con­ grès scientifique internat, des catholiques, Bruxelles, 1895, p. 210-212. 3. Les figures qui, dès la fin du ue siècle, accom­ pagnent les inscriptions et qui représentent des évé­ nements bibliques nous donnent aussi des indica­ tions par rapport à li divulgation du texte sacré. Voir, plus haut, la décoration, col. 310. 4. Parfois le texte diffère quelque peu de celui que nous avons aujourd'hui et permet certaines conclu­ sions par rapport aux versions alors en usage. Un graf­ fito du v® siècle, découvert par Mgr Wilpert, nous donne le commencement du ps. xxn : Dominus regit me et nihil mici (sic) deest, la traduction de saint Jé­ rôme met le futur deerit. Nuovo bullet., 1900, p. 68: Rom. Quartalschrift, t. xxn (1908), p. 88. Dans Hübner, Inscr. Hisp., p. 27, n. 95, nous lisons : Α^’ω Il CREDO QUOD REDEMPTOR || MEUS VIVET ET IN NOVISSIMO DIE || DE TERRA SUSSITABIT PELEM MEAM || ET IN CARNE MEA VIDEBO DOMI ? NUM. Ces paroles sont du livre de Job, xix. 25, 26. mais quelque peu modifiées. On peut comparer avec 315 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE le texte qui précède uu autre moins ancien que nous lisons dans Gazzera, op. cit., p. 106, 107; Muratori, op. cit., 1841, 5; 1865,1; 1899, 1; 1955, 1. Les inscriptions de la Syrie mentionnées plus haut donnent pour Luc, il, 14, le nominatif εύόοχία au lieu du génitif ευδοκίας du texte ordinaire. Recherches de science religieuse, t. i (1910), p. 70 sq. ; Renue bé­ nédictine, t. xxn (1905), p. 431. Un marbre de Sa­ lone porte : (e) CCI (sic) AGNUS || (d) El QUI TOL­ LIT H (pec) CATUM SECULI. De Rossi, Bullet., 1891, p. 125. L’Évangile donne peccata mundi. Joa., i, 29. Deux pierres africaines présentent, l'une la formule SALUTIS PRINCEPS, l’autre ceUe de DOMINUS DEUS QUI EST SERMO NI (sermo) et rappellent ainsi, comme nous l'affirment expressément Tertullien, Adv. Praxeam, 5, P. L., t. n, col. 160, et Vigile, évêque de Tapse, Contra Eutychen, 1. V, c. xvi, P. L., t. lxii, col. 146, que dans ces pays on se servait d’une version qui, dans saint Jean, avait le mot sermo' au lieu de nerbum et dans l’Épitre aux Hé­ breux princeps salutis au lieu de auctor salutis. De Rossi. Bullet., 1879, édit, franç., p. 163, 164. Voir encore d’autres monuments avec citations bibliques dans Diehl, op. cil., p. 39-42. Évidemment, la science philologique scripturaire n’a qu’à gagner à l’étude comparée de ces monuments soit de l'Orient soit de l’Occident. J. E.Walch, Observationes in Matthæum ex græris inscriptionibus, léna, 1779; G. Lefebvre, Fragments grecs des Évangiles sur ostraca, dans le Bulletin de l’institut français d’archéologie orientale, Le Caire, 1904, t. iv; G. Thieme, Die Inschriften von Magnesia am Mâander und das N. T., Gœltingue, 1906; Monceaux,/7istoire littéraire de l’Afrique chrétienne, Paris, 1901,1.1, p. 155-156; A. Bludau, Griechische Evangelienfragmente auf Ostraka, dans Biblische Zeitschrift, 1906, t. iv, p. 386-397; J. Gensichen, De Scripturæ sacræ vestigiis in inscriptionibus lalinis Christianis (Diss.), Greifswald, s. d. (1910). Cf. Dictionnaire apologétique de d’Alès,t. i, col. 14191425. 5. C’est l’enfance de Marie, passée dans le temple, telle que nous la connaissons par les apocryphes (Pseudo-Matthieu) que rappelle une plaque de marbre du v° siècle, découverte à Saint-Maximin, en Pro­ vence, et représentant Marie orante employée au service du sanctuaire, comme le dit l’inscription placée au-dessus : MARIA VIRGO || MINESTER (sic) DE || TEMPULO (sic) GEROSALE (sic). Le Blant, Sarco­ phages chrétiens de la Gaule, 1886, p. 148, pl. lvii, 1 ; Inscript, chrét., t. n, n. 542 a. 2° Les Pères. — Plusieurs formules épigraphiques sont empruntées à des auteurs ecclésiastiques dont elles confirment les textes. Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., 1.1, col. 411 sq., voit dans les paroles :cuarum (sic) nomina scit is, qui fecit, ou bien cujus nomen Deus scit, une allusion à la Passio sancti Jacobi ct Ma­ riani. L’inscription de l’enfant Magus.de provenance africaine, aujourd’hui au musée du Latran, p. ix, n. 31, est composée tout entière, sauf les premiers mots, de textes qu’on rencontre dans différents ouvrages de saint Cyprien. Le Blant, Inscript, chrét., t. i, p. 93; Cabrol, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 597, et surtout Revue d’histoire et de littérature religieuses, t. xi (1906), p. 232-239; Perret, op. cit., t. v, pl. 17, n. 20. Le texte des manuscrits est corrigé par les données de cette épitaphe. Le même Père de l’Église a fourni dans son livre De habitu virginum, 22, P. L., t. iv, col. 462, une phrase à une épitaphe d’Autun : PER SÆCULUM SIN1 (sine) sai || culi (sic) COLTACIONI (contagione) || TRANSIVIT... Le Blant, op. cit., t. n, p. 603. Une autre épitaphe, trouvée à Rome en 1893, rappelle un passage de son traité De mor­ talitate,c. xxvi, P.L.. t. iv, col. 601. De Rossi, Bullet., 316 1894, p. 58. Dans Tertullien, Apologet., xxxrx, P.L., t. i, col. 541, nous lisons des paroles qui reviennent sur un marbre grec : μηίένα λυπήσας, μηόένα προσκροΰσας, à moins d’y voir un emprunt à II Cor., vu, 2. Saint Ambroise,De virginitate,}. II, c. n, n. 7, P. L., t. xvi, col. 220, conseille à la vierge chrétienne : Nul­ lum lædere, bene velle omnibus. Une épitaphe d’Arles dit du défunt Florentinus : NEQ. OPTARE MA­ LUM STUDUIT NEC LÆDERE QUEMQUAM. Le Blant, op. cil., t. π, p. 246 sq., n. 512. A plusieurs reprises on lit sur des monuments des vers de saint Jérôme ou de saint Grégoire le Grand; saint Paulin de Noie, Prudence et, un peu plus tard, Venance Fortunat ne sont pas restés sans influence sur le formulaire épigraphique. Le Blant, Épigraphie chré­ tienne, p. 61-70. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, une inscription de Saint-Pierre, à R me, repro­ duite au vic siècle en Afrique, a été inspirée très probablement par les vers 249-255 du II0 livre contre Symmaque. P. L., t. lx, col. 198 sq. L’épitaphe du diacre Ursinianus, de Trêves, publiée par Le Blant, Inscript, chrét., t.i,|>.399, n. 293, rappelle un passage de Maxime de Turin, Homil., lxxxi, P. L., t. lvii, col. 427, 428; un marbre funéraire anglais orné du monogramme constantinien, les premières paroles du Te Deum. De Rossi, Bullet., 1892, p. 41, 42. Enfin, n’oublions pas que c’est l'épigraphe de la statue de saint Hippolyte, de la première moitié du m® siècle, qui nous donne, avec son cycle pascal, la liste de scs ou­ vrages, Kraus, Real-Encyclopœdie, t. i, p. 661-663; A. d'Alès, La théologie de saint Hippolyte, Paris. 1906, p. m sq., 151 sq. ; Ficker, Die altchrisll. Bildtvcrke, p. U 9 175, et que sur un linteau de porte, à Éphèse, on lisait, au moins en partie, la correspondance apo­ cryphe entre Jésus et Abgar d’Édesse. Commenta­ rius authenticus du /or Congrès d’archéol. chrétienne, Rome, 1900, p. 156, 163. 3° L’Église. — 1. L’Église en général; ses carac­ tères. — Sur les monuments des trois premiers siècles, le terme ecclesia, Is.e.'kgaia, indique une commu­ nauté chrétienne locale. De Rossi, Bullet., 1864, édit, ital., p. 28, et ailleurs. Quant à l’Église embras­ sant l’universalité des fidèles, nous complétons ici les indications données t. ni, col. 454 sq. L’Église est une vraie mère, mater. Elle donne à ses enfants la vie surnaturelle de la grâce comme la mère terrestre donne la vie physique du corps. Elle les conçoit de l'Esprit de Dieu dans ses chastes entrailles pour les mettre au monde au moment du baptême, comme le dit l’inscription de Sixte III (432-448), à Saint-Jean de Latran : GENS SACRANDA POLIS HIC SEMiNE NASCITUR ALMO, QUAM FECUNDATIS SPIRITUS EDIT AQUIS... VIRGINEO FŒTU GENETRIX EC­ CLESIA NATOS, QUOS SPIRANTE DEO CONCI­ PIT, AMNE PARIT. De Rossi, Inscript, christ., t. n α, p. 424; Grisar, Analecta Romana, t. i (1899), p. 106. Elle reçoit les nouveau-nés avec bonheur : Læta novos geminis ut mater ecclesia partus excipiat sinibus, quos aqua protulerit, pour les nourrir avec dévouement du lait de la foi, ainsi que le dit l’épi­ taphe du pape Libère : Hæc te nascentem suscepit eclesia (sic) mater || uberibus fidei nutriens devota. De Rossi, Bullet., édit, franç., 1883, p. 8; 1890, p. 131; Bücheler, Anthol. lat. epigr., p. 373, n. 787. Elle a donc des entrailles de mère, pia viscera malris, comme le dit le pape Damase. Ihm, op. cil., p. 20, n. 13; p. 36, n. 30 ; p. 42, n. 37. En même temps elle est vierge. Les fidèles de Lyon, en 177, et Hégésippe, vers 180, l’ap­ pellent μήτηρ παρθένο:, mater virgo. Eusèbe, H. E., V, i, 45 ; IV, xxn, 4. De même, Clément d’Alexandrie, Pæd., 1. I, c. vi, P. G., t. vin, col. 300. Aussi, M. Dôlger a vu, non sans raisons sérieuses, l’Église catholique désignée par les mots παρθένος αγνή de 317 ÉPIGRAPH1E CHRÉTIENNE l’inscription d’Abercius. Rôm. Quarlalschrift, t. xxm (1909), p. 87-112 ; IΧΘ YC,p.87-H2.EUe estsainte. L’ex pression sancta mater se rencontre souventau iv'siècle, par exemple,dansl’épitaphedu prêtreSisinnius,attri­ buée à saint Damase, où on parle des pieux engage­ ments ou prescriptions de cette mère, foedera sancta: malris. lhm,op.c/Z.,p.33,n.28. De son vivant, le pape Siricius (384-399) reçoit le titre de episcopus ecclesiæ sanctæ. Marucchi, op. cit., 1.1, p. 167. De Romulus de l-'iisole.du ivesiècle,on dit:ÆCLESIÆ SANCTÆ DIA­ CONUS EST ORDINATUS HONORE. De Rossi, Bul­ let., 1883, édit. iranç.,p. 17; cf. Anal. bolland.,t. xxviri (1909), p. 172, n. 3. Elle est digne de vénération, vene­ randa ecclesia. Anlh. lut. epigr., 705. M. Dôlger voit également l’Église dans la Βασίλισσα χρυσόστολος, χρυσοπέδιλος de l’inscription d’Abercius ; il fait observer que saint Justin, Dial., 63, édit. Archambault, p.300, et Hermas, Pastor, vis. IV, 21, en parlent dans des termes analogues. Boni. Quarlalschrift, loc. cil., p. 169. Elle est universelle; comme telle elle embrasse les fidèles venus du judaïsme et du paganisme. Les deux matrones qui symbolisent l’Église sur la mosaïque du pape Célestin (422-432) à Sainte-Sabine, portent le double titre de ECLESIA EX GENTIBUS. ECLESIA EX CIRCUMCISIONE. Kaufmann, Handbuch, p. 248, et ailleurs. Elle est appelée catholique, surtout par rapport aux sectes hérétiques ou schismatiques. Dans un graTito du cimetière deThrason.de la première moi­ tié du ive siècle, un certain Macedonius s’intitule exor­ cista de katolica. De même, en 362, un lector au cime­ tière de Domitille.Auoao bullet., 1908,p. 144. L’évêque Alexandre de Tipasa, en Afrique, a parcouru les degrés hiérarchiques : honoribus in æclesia catholica functus. De Rossi, Bullet., 1894, p. 90. Cf. Leclercq, Diclionnaire d'arch. chrél-, L n, col. 2624-2639. Elle »st la seule vraie Église.. Ainsi, au rapport de saint Damase, saint Hippolyte, fauteur d’un schisme dans la pre nière moitié du in· siècle, n’est devenu un vrai martyr du Christ que parce qu’il est revenu à l’Église catholique : Sic noster meruit confessus martyr ut esset. Ihm, op. cit., p. 42, n. 37. C’est elle qui dispose des sacrements. L’aïeule d’un certain Floren­ tius lui demande le baptême pour son protégé mou­ rant : PETIVIT DE AECLESIA (sic), UT FIDELIS DE SECULO RECESSISSET. Musée du Latran, p. ix, n. 39; Mon. lit., t. i, n. 3429. D’après Dôlger, c’est d’elle qu’il est dit dans l’inscription d’Abercius qu’elle donne aux « amis » le poisson symbolique, du pain et du vin mélangé avec de l’eau. Rôm. Quartalschrift, t. xxm (1909), p. 110-112. 2. Sa hiérarchie. — L’Église forme un immense trou­ peau gardé par le Christ, d’après saint Damase: Chris­ tus... Il numerum gregis ipse tuetur. Ihm, op. cit., p. 20, n. 13. Abercius l’appelle « le saint Pasteur, ποιμήν αγνός, qui conduit les brebis aux puturages, sur les montagnes et dans les plaines; » c’est à lui qu’il doit les ■ enseignements fidèles, γο-μματα πιστά ». C’est • ncore le Christ qui donne à l’Église son autorité et communique à ses sacrements leur efficacité. a) La primauté de Pierre. — Dans l’Église, l’apôtre occupe une position à part. Dans une inscription de Saint-Pierre in cælo aureo, à Pavie, on lui fait dire : ...τόν θεόν λόγον θε(άσθε) χρυσώ την 6εό(γλ)μπτον πέτσαν, έν 5 βεοηχώς ού χλον(ο)ϋμ(αι...), c’est-à-dire le fon­ dement inébranlable de l’Église, c’est Pierre; le Christ, Verbe de Dieu, est le fondement de Pierre. De Rossi, Inscript, christ., t. n a, p. 33. Cette position est unique : il n’y a qu’un siège de Pierre comme il n’y a qu’un seul et vrai baptême : una Petri sedes, unum verumque lavacrum. Ihm, op. cit., p. 9, n. 5. '■.’est lui qui est le portier du ciel, dont il a les clefs : Petro, cui tradita janua cæli est; cui siderei commisit (Christus) limina regni, lisait-on, au iv» siècle, au 318 baptistère de Sainte-Priscille. Ihm, op. cit., p. 9, n. 5; p. 76, n. 72; Nuovo bullet., 1901, p. 87. Comme Moïse, il fait sortir du rocher mystérieux qui est le Christ I Cor., x, 4, les eaux du salut. La coupe de Podgoritza, aujourd’hui à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, montre cette scène biblique; elle porte comme texte : Petrus virga perquodset (percussit), fontes ciperunt(sic) quorere (currere). De Rossi, Bullet., 1877, éd> . franç-, pl. ν-νι ; Le Riant, Sarcophages d'Arles, Paris, 1878. pl. xxxv. Vers le milieu du v« siècle, Néon, évêque de Ravenne, fit placer sur une mosaïque les vers suivants, De Rossi, Bullet., 1887, p. 24, 25 : Euge, Simon Petre, per quem gaudet mens... Christi Lumen apostolicum cunctos ornare per annos. In te sancta Dei pollens eclesia (sic) fulget, In te firm(a) suæ domus fundamenta locavit Principis ætherei clarus per sæcula natus. Cunctis clara tibi est virtus, censura fidesque : Bis senos inter fratres in principe sistis; Ipse loco legesque novæ tibi dantur ab alto. Quis fera corda domas hominum, quis pectora mulces Christicolasque doces tu (unum) omnes esse per orbem. Mais le plus magnifique éloge dogmatique de Pierre nous est donné dans une inscription que l’évêque spolétain Achille (vers 402-418) avait placée dans une église dédiée à l’apôtre. De Rossi, Bu. let, 1x71, éd t fra ç., p,119; Inscript, christ.,t. n α,ρ. 113,114. Quidnam igitur mirum, magno si culmina Petro Quolibet existant aedificata loco, Cum. quæ per totum celebratur ecclesia mundum. In fundamento fixa Petro maneat? Namque illi Deus, ipse caput qui corporis ex(s)tat, Propterea Pctræ nomen habere dedit, Dicens : Esto Petrus, quoniam fundabo super te Quam mihi nunc toto molior orbe domum; In te per cunctas consistit ecclesia gentes; Vincit et inferni carceris imperium. Namlque datis) clavibus cælorum claudere portas Et reserare dedit pro meritis hominum : Quæcuinque in terris fuerit sententia Petri, Hæc erit in eælis scripta, notante Deo. Dixit enim : Tu es magno mihi nomine Petrus, Et tibi cælorum fortia claustra dedi. Hac dictiene potens terra Cteloque Petrus stat Arbiter in terris, janitor in superis. La prim uté de Pierre est attachée au siège de Rome. Le séjour de l’apôtre et sa mort dans cette ville sont prouvés et présupposés par les données de l’épigraphie. Saint Damase dit que les Romains regardaient Pierre et Paul comme leurs concitoyens : Roma suos potius meruit defendere cives. Ihm, op. cit., p. 31, n. 26. Le nom de Pierre, peu connu dans le monde romain, se lit sur un certain nombre d’épitaphes dès le n· siècle et on y voit même gravée son image. De Rossi, Bull., 1884, p. 77-84; 1886, p. 37, 43, 67, 82, 97,103; Nuovo bullet., 1901, p. 92; 1902, p. 223, 224. A Rome ac­ courent, dès le n0 iècle, les fidèles de l’Orient. Aber­ cius y est envoyé par le souverain Pasteur et atteste par là la prépondérance religieuse de cette Église brillante, comme le reconnaissait même Salomon Reinach. Leclercq. Dictionnaire d’arch. chrèl., 1.1, col. 83. Souvent, au iv° siècle ct depuis, Rome reçoit le titre de Sedes apostolica. Siège apostolique par excellence. Ihm, op. cit., p. 58, n. 57; p. 76, n. 72; Nuovo bullei., 1901, p. 87. De son élévation sur ce Siège saint Da­ mase dit : Hinc mihi provecto Christus, cui summa potestas || Sedis aposlolicæ voluit concedere honorem. C’est sur ce très grand siège éclairé par les splendeurs du Christ que le pape Libère a été élevé : Huic tantæ sedi Christi splendore serenæ || electus fidei plenus summusque sacerdos... De Rossi, Bullet., 1883, édit. 319 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE franç., p. 9. Occuper ce siège, c’est, comme le dit l’inscription du pape Célestin sur la mosaïque de Sainte-Sabine, être le premier évêque du monde : CULMEN APOSTOLICUM CUM CŒLESTINUS HA­ BERET, y PRIMUS ET IN TOTO FULGERET EPIS­ COPUS ORBE. De Rossi, Inscript, christ.,t. ita, p. 24, n. 27. Saint Damase est nommé le vicaire du Christ, antistes Christi ; Siricius est appelé magnus sacerdos, un autre pape, pastor summus, le pape Libère, summus sacerdos. Ihm, op. cit., p. 9, n. 5; p. 96, n. 93; p. 77, n. 73. Sur leurs épitaphes encore visibles aujourd’hui, lespapes du m» siècle,enterrés à Saint-Calixte,portent le simple titre de έπίσχοπος, episcopus. De Rossi, Romasotter., t.n, pl. ni, etc. ; Nuovo bullet., 1909, p. 35; Analecta bollandiana, 1910, p. 184 sq. C’est à tort qu'on a voulu attribuer à ce titre le sens d’évêque par excellence. Le nom de papa, réservé plus tard à l’évêque de Rome, se rencontre de bonne heure. A la fin du m° siècle, le diacre romain Severus déchire qu’il a fait : CUBICULUM DUPLEX..., IUSSU P(«) P(æ) SUI MARCELLINI. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. cxv; Mon. lit., t. i, n. 2877. Une femme de Spolète est confirmée A LIBERIO PAPA; le calligraphe Philocalus de saint Damase se dit DAMASI PAPAE CULTOR ATQUE AMATOR. De Rossi, Bull., 1869, édit, franç., p. 24; 1873, pl. xn; Ihm, op. cit., p. 25, n. 18. Une épitaphe mutilée, trouvée à Rome en 1903, porte la mention: SUB JULIO A (ntistite). La formule a une double importance : elle prouve qu’avant le milieu du iv° siècle on avait commencé à dater d’après le gouvernement des papes; en outre, elle montre qu’on a eu tort de voir une protestation contre le schisme de Félix et d’Ursicinus dans les trois formules connues jusqu’ici : SUB LIBE(rïo papa), SEDENTE PAPA LIBERIO, SUB DAMASO EPISCO(po) qui n’ont d’autre signification que celle d’une simple date chronologique. Il en est de même de la mention : SALVO SIRICIO PAPA et SALVO SIRICIO EPISCOPO ECCLESIAE SANCTAE. Nuovo bullet., 1903, p. 316; 1904, p. 252, 28. b) Quant aux autres membres de la hiérarchie, l’épigraphie nous atteste l’existence des différents degrés tels que nous les avons encore aujourd’hui. Beaucoup de clercs restaient leur vie durant dans tel ou tel ordre inférieur, d’autres avançaient par degrés. L’épitaphe de l’evêque Latinus de Brescia, qui vivait au ni» siècle, indique même les années passées dans chaque ordre. De Rossi, Bullet., 1876, édit, franç., p. 104. Celle que saint Damase fit placer à l’entrée des archives commence ainsi : Hinc puer, exceptor (notaire), lector, lenita, sacerdos. Ihm, op. cit., p. 58, n. 57. L’éloge métrique de son prédécesseur Libère fournit les mêmes renseignements. Par contre, on trouverait, selon Armellini, Archeol. crist., 1898, p. 539, dans un marbre de Fiésole, du iv° siècle, un exemple d’ordinations faites per saltum. Plusieurs fois les textes épigraphiques mentionnent des clercs ma­ riés, Pclka, Altchrislliche Ehedenkmaler, p. 76-94 ; mais ils ne nous disent pas très clairement quand le ma­ riage a été conclu. Parmi les évêques mariés qu’on connaît, aucun n'appartient à la liste de Rome. Sur l’épitapheduprêtreValensdeVi leneuve-lez-Avignon, de 586, on lit : IVRA SACERDOTII SERVANS NO­ MENQUE lUGALIS. Est-ce un indice de la continence pratiquée par le titulaire, comme M. Le Blant l’a cru, ou bien une opposition peu cachée contre le célibat, comme l’admet Leclercq? Le Blant, Inscript, chrét., t. n, p. 118, n. 597; Nouveau recueil, n. 298; Le­ clercq Dictionnaire d'arch. chrétienne, t. n, col. 28232827. c) Évêques.— En dehors d’une épitaphe portant le simple nom de LINUS, dans lequel M. De Rossi, Bullet., 1864, édit. ital.. p. 50: 1876, édit, franç., p. 99, I 320 a voulu voir le nom du premier successeur de Pierre, et d’un marbre phrygien portant l’inscription Μητ || ροδώρω, έπισχόπ || ω que les Mon. lit., 1.1, n. 2789. font remonter jusque vers l’an 200, les plus anciens monu­ ments qui donnent les noms d’évêques se trouvent au cimetière de Saint-Calixte: ANTCPWC ΕΠΙ (σκοπος); (DABIANOC £ΠΙ (σχοπος); AOYKIC (Luoius); CYTYXIANOC enic (χοπος): OYPBANOC (?); ΠΟΝΤΙΑNOC ERIC (χοπος); Γ(αιο)Υ £ΠΙ (σκοπού); COR­ NELIUS MARTYR EP(iscopus). Mon. lit., p. cix, note 5. Dom Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 1097, place à la fin du m® siècle une épitaphe de Saint-Alexandre, sur la voie Nomentane: PETRUS EPISCOPUS IN PACE...; de même, De Rossi, Bullet., 1876, édit, franç., p. 101. Fl. Latinus, de Brescia, a vécu au in° siècle; de même, Julien, évêque d’Aicta, en Calabre. L. Petronius Dexter meurt évêque de Chiusi en 322. A la même époque vécut Eugcnius de Laodicée, d’abord officier, puis confessor sous Maximin Daja, ensuite évêque pendant un quart de siècle. Expositor, 1908, p. 389 sq., 546 sq. ; 1909, p. 307 sq.; 1910, p. 51 sq. Un monument de Tipasa fait un bel éloge de l’évêque Alexandre : ALEXAN­ DER EPISCOPU (s Z) EGIBUS IPSIS ET ALTARI­ BUS NATUS, Il ÆTATIBUS HONORIBUSQUE IN ÆCLESIA CATHOLICA FUNCTUS, || CASTITATIS CUSTOS, KARITATI PACIQUE DICATUS, || CUIUS DOCTRINA FLORET INNUMERA PLEBS TIPASENSIS II PAUPERUM AMATOR, ÆLEMOSINÆ DEDITUS OMNIS, || CUI NUNQUAM FUERE, UNDE OPUSCÆLESTE FECISSET, etc. Une autre épitaphe africaine, du iv° siècle, est ainsi libellée : ...NOBILIS ANTISTES PERPETUU(s) || QUE PATER || NAVIGIUS POSUIT CRISTI LE || GISQUE MINISTER. De Rossi, Bullet., 1876, édit, franç., p. 97-121 ; 1894, p. 90, 91 ; 1886, p. 26 sq. ; Xystus, op.cit., t. lia, p. 180-185. Plusieurs de ces évêques étaient mariés; mais nous n’apprenons point l’époque de leur ma­ riage. Pelka, Ehedenkmaler, p. 77, 78. Un monument de 491 ou 526, trouvé à Terni dans l’Ombrie, men­ tionne une femme qui reçoit le titre à’episcopa. Diehl, op. cit., p. 15, n. 65; Corp. insc. lal., t. xi, n. 4339. d) Prêtres. — Les inscriptions mentionnant des prêtres sont anciennes. La suivante, de SainteDomitille, est probablement du n° siècle : ΦΛ· ΓΤΤΟACMAIOC ΠΡ (πρεσβύτης) ΚΑΙ || ΟΥΛΠΙ(κ) KONKOR­ DIA CYMB(io;). ' De Rossi, Bullet., 1871, édit, franç., p. 31, fait re­ monter à peu près à la même époque une autre, décou­ verte à Sainte-Agnès : AVR. HELIODORVS. PRT (presbyter?). Un prêtre-médecin fut enterré au m0 siècle au plus tard dans la crypte dite de SaintCorneille : AIONYCIOY H ΙΑΤΡΟΥ II TÏRECBYTEPOY; musée du Latran, p. x, n. lO(calque). De Rossi,Borna solter., t. i. pl. xxi, n. 9; Mon. lit., n. 2986. En Phrygie, au m°siècle, Aurélius Dionysius, πρεσδύτερος, établit de son vivant un cimetière réservé à tous ses frères. Mon. lit., n. 2795. Dans l’escalier qui descend à la basilique de Sainte-Agnès, on lit sur un marbre du ive-v°siècle: LOCUS VALENTINI PRÆSB. Le modèle du prêtre nous est peint par quelques coups de pinceau dans l’inscription suivante attri­ buée à saint Damase : Presbyter hic voluit Sisinnius ponere membra, | Omnibus acceptus populis digmisque sacerdos. | Qui sciret sanctœ servare foedera matris, | Blandus amore Dei semper qui vivere nosset | Contentusque suo nesciret principis aulam. Ihm. op. cit., p. 33, n. 28. Plusieurs fois les monuments font men­ tion de prêtres mariés. Nuovo bullet., 1902, p. 237, 238. Plus rarement on rencontre le nom de presbytera ou presbyterissa. Armellini, Arch, crist., p. 396; Corp. insc. lal., t. x, n. 8079; Diehl, op. cit., p. 12, n. 45. Le titre de prêtre-économe, οικονόμος, qui était ÉPIG R A P111E C H R ETIENNE 321 spécialement chargé du soin des biens ecclesiastiques, se retrouve sur une pierre funéraire de Lycanie. Cf. W. Ramsay, Luke the physician, Londres, 1908, p. 332-410. Le titre d’arcliiprêtre se rencontre, au vic siècle, sur une stèle de Brives, sur une pierre de Bologne, etc. Le Blant, Nouveau recueil, p. 218, n. 222 a; Corp. insc. lat., t. xi, n. 752 (cf. t. xin, n. 1352); G. Lefebvre, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 2497 sq. ; Leclercq, ibid., col. 2761 sq. e) Diacres. — Les diacres sont appelés διάκονοι, par exemple, Corp. insc. lai-, n. 9268 (ivc siècle), 9192; diaconi, par exemple, Corp. insc. lat., t. in, n. 2654; musée du Latran, pl. x, 15; Perret, t. v, pl. 41, n. 14; De Rossi, Roma setter., t. m, p. 190, n. 6; levitæ, par exemple, De Rossi, Inscript, christ., 1.1, p.331, n. 753; p. 371, n. 843; Ihm, op. cil., p. 8, n. 4; p. 28, n. 21; p. 39, n. 34; p. 58, n. 57; parfois aussi ministri. Ihm, op. cit., p. 29, n. 23. Dans les premières années du m' siècle, un diacre (διάκων) du nom d’ABIRKIOC se fait faire une tombe à Prymnessos, en Phrygie, pour lui, sa femme et ses enfants. Mon. lit., n. 4351. A Saint-Calixte, l’épitaphe du diacre Severus a été placée entre 296 et 302. De Rossi, Inscript, christ., 1.1, p. cxv; Bücheler, op. cit., t. i, p. 310, n. 656. Plusieurs autres sont encore datées et remontent au ivc siècle, par exemple, celle du diacre Fl. Julius de Salone, mort en 358. Corp. insc. lat., t. m, n. 2654. Un marbre de Saint-Calixte appartenant à un certain Redemptus nous fait connaître les occupations du lévite romain. Ihm, op. cil., p. 28, n. 31. De même, ceux de deux archidiacres romains du v° siècle — le titre archidiaconus paraît ici pour la première fois — publiés par De Rossi, Roma setter., t. ni, p. 239-242; Bullet., 1864, edit, ital., p. 33. Cf. Xystus, op. cit., t. πα, p. 189-194. /) Sous-diacres. — Le nom de sous-diacre, subdiaconus, υποδιάκονοί, est assez rare et n’apparaît guère avant le ivc siècle. Près du tombeau de saint Prote, le P. Marclii, Monum. dell’ acte crist.,t. i,p. 239, a lu le graffito suivant : Agatio subd(iacono) || pec­ catori Il miserere d(eus). Mon. lit., n. 3457. Plusieurs autres inscriptions de sous-diacres sont rapportées par De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 324, n. 743; Kaibel, Insc. gr., n. 853 (Naples); Corp. insc. gr.,n. 928 (Smyrne); n. 9192 (Cilicie); Le Blant, Inscript, chrét., t. 1, p. 396 sq., n. 293; Xystus, op. cit.,p. 194,195. g) Clergé inférieur. — La distinction entre clercs et laïques a été accentuée par saint Clément, pape. I Cor., 40-43. L’expression clerus, clergé, n’est pas rare au iv° siècle. De Rossi, Bullet., 1874, édit, franç., p. 155 sq. ; Ihm, op. ci‘Z.,p.46,n. 42. Le terme clericus se lit surdes monuments de Sicile,deTortone,d’Afrique. Führer, Forschungen, p. 161,n. 15; Mon. lit., p. cxliii; De Rossi, Bullet., 1879, édit, franç., p. 164. Sur la chaux d’un loculus, à Sainte-Domitille, on a même indiqué le titre ou l’église dont le clerc dépendait : CLERICUS (de Fas)CIOLA. Marucchi, op. cil., t. u, p. 133. ft) Les acolytes. — Ils sont mentionnés et par le pape Corneille et par saint Cyprien. L’épitaphe romaine de HYACINTHUS ACOLITUS est probablement du m' sièele. Mon. lit., n. 3122. Une inscription narbonnaise de 445 présente le motlatin SEQUENS, tra­ duction littérale du grec. Corp. insc. lat., t. χιι,η.5336; Le Blant, Inscript, chrét., t. n, p. 466, n. 617. Nous connaissons encore un acolyte Abundantius, du titre de Saint-Vital (titulus Vestinæ), du v° siècle; un autre, nommé Victor, de l’église Saint-Clément, du tv’ siècle; un certain Romanus de Saint-Laurent, de la même époque. Cabrol, Dictionnaire d’arch. chrét., t. t. col. 531; De Rossi, Bullet., 1863, édit, ital., p. 16; Xystus, op. cit., p. 196-190. Mais le plus célèbre de tous serait Tarcisius, dont le pape Damase composa 1 éloge métrique, où, rappelant sommairement son martyre, il le compare à saint Étienne qui avait péri DICT. DE THEOL. CATIIOL. 322 de la même manière. Toutefois cette juxtaposition et la fonction qu’il exerce — porter l’eucharistie aux fidèles — semble plutôt indiquer un clerc revêtu du diaconat. Wilpert, dans Rôm. Quarlalschrift, t. xxit (1908), p. 193. i) Les lecteurs. — Cet ordre est très ancien et les marbres qui le mentionnent remontent très haut. On place à la fin du n° siècle deux inscriptions romaines dont Tune, aujourd’hui au palais ducal d’Urbino, est ainsi libellée : CLAUDIUS ATTICA || NUS LECTOR ET CLAUDIA || FELICISSIMA ||CO(n)IUX. Sur l’autre, encore à sa place primitive à Sainte-Agnès, on lit : FAVOR. FAVOR (ancre) LECTOR. Armellini, Il cimitero di S.Agnese, p. 104, pl. xi, η. 1 ; De Rossi, Bullet., 1871, édit, franç., p. 32. D’autres monuments un peu moins anciens sont cités dans De Rossi, Bullet., 1876, édit, franç., p. 104 (du m” siècle); 1875, édit, franç., p. 57; 1884-1885, p. 46; Roma setter., t. ni, p. 516; Inscript, christ., 1.1, p. 62, n. 97 ; p. 153, n. 347; p. 224, n.622; Rom. Quartalschrift,t.xxn(lQ08), p.162, pl.n; Xystus, op. cit., p. 198-203. Le nom grec αναγνώστη; figure sur un monument publié par Bayet, op. cit., n. 107, et Corp. insc. grœc., n. 9303. /) Les exorcistes. — Le nombre de monuments où figure ce titre est assez restreint. Celle de Celer, en­ terré à Saint-Calixte, de Macedonius, dont le tom­ beau était à la catacombe de Thrason, et celle d’un cer­ tain Hirenæus, sont peut-être encore du ni· siècle. De Rossi, Bullet., 1868, édit, franç., p. 12; Marucchi, op. cit., t. π (1900), p. 314; Mon. lit., n. 3114. Celle de Gelasius, à Sainte-Domitille, est du iv' siècle; de même celle de PAULUS EXORCISTA, à Saint-Calixte. Marucchi, op. cit., t. n, p. 131; Rôm. Quarlalschrift, t. xn (1898), p. 281 ; Mon. lit., n. 3335. D’autres ont été trouvées à Milan, à Chiusi. Corp. insc. lat., t. v, n. 6252, 6276; t. xi,n. 2559. L’épitaphe romaine d’un ÆSSORCISTA (sic) BASSLIANUS est aujourd’hui à Velletri. Perret, op. cit., t. v, pl. 65, n. 5. k) Les portiers. — A Trêves était enterré un cer­ tain URSATIUS US II TIARIUS (sic) dont le marbre funéraire est aujourd’hui au musée de Mannheim. On connaît également un USTEARIUS (sic) (ec)CLISIÆ (sic) SALONIT(anæ). Kraus, Christi. Inschriften, t. i, p. 84, n. 165; Corp. insc. lat., t. xm, n. 3789. La Revue biblique, 1892, t. i, p. 563, 568, mentionne plu­ sieurs portiers, θυρωροί, de l’église de Jérusalem. Z) Les notaires (chantres) et les fossores. —Sur ur« pierre de Spolète, de 386, on nomme unNOTARILS ÆCLESIÆ. De Rossi, Bullet·, 1871, édit.franç., p. 115. D’après Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., t. r, col. 385 sq., un fragment de marbre à Sainte-Priscille avec le mot NOTARIO, remonterait au m· siècle. L’expression exceptor, dans l’inscription du pape Damase, désigne la même fonction. Ihm, op. cit., p. 58, n. 57 ; Nuovo bullet., 1903, p. 66, 68. Sur un mo­ nument de Bithynie qui, d’après les Mon. lit., n. 2785, serait du nMn· siècle, on dit du titulaire, qu’il lisait les Écritures et chantait à l’église. Pour apprécier ce monument, il faut se rappeler que les lecteurs rem­ plissaient souvent cette double fonction. Le terme actuarius figure sur un titulus d’Aquilée, Corp. insc. lat., t. v, n. 1595 ; celui de cantores, sur un monument espagnol. Hübner, Supplementum, p. 8, n. 304. Les fossores figurent sur plusieurs monuments ro­ mains. Musée du Latran, pl. #x, 24; Rôm. Quarlal­ schrift, t. xn (1898), p. 351,532. L’inscription la plus connue est peinte en rouge sur un cartouche dans une chapelle du iv' siècle, à la catacombe de Domitille : DIOGENES. FOSSOR IN. PACE . DEPOSITUS OCTABU . (sZc) KALENDA . OCTOBRIS. Perret,op. cil., t. i, pl. 30; Wilpert, Malereien, p. 522, pl. 180. Deux autres se trouvent à la catacombe Ostrienne: Tune appartient à une famille de fossores. Marucchi V. - 11 323 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE op. cit., t. n, p. 279, 280. Pour la même catacombe Marini avait noté la suivante : (une pioche) || DEBESTUS MONTANARIUS || QUI LABORAVIT PER OMNIUM II CLIMITERIUM (sic) MERITUS FECIT. De Rossi, Romasotter., t. ni, p. 534; Mon. lit., n. 3449. Le collège des fossores, OMNES FOSSORES, est nommé sur un marbre de Commodille, aujourd’hui au musée du Latran, p. vi, n. 26. m) Vierges chrétiennes. — Dès lemilieu’du ine siècle, l’épigraphie nous atteste l’existence de vierges chré­ tiennes. Wilpert, Die gotlgeiveihten Jungfrauen,p.Q294; De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 25, n. 20. Aux IVe et vc siècles, leur nombre est très considérable. D'après la célèbre inscription de Clematitis, un cou­ vent de vierges aurait existé, au iv“ siècle, à Cologne. Kraus, op. cit., p. 143 sq. Les monuments renferment les dénominations suivantes : virgo, virgo sacra, virgo Christi, virgo devola, virgo sacrata Deo, virgo Dei, virgo benedicta, puella virgo, puella Deo sacra, puella Deo sacrata, ancilla Dei, παρθένος, παρθενεύσασα, de­ vota Christi sanctimonialis. Wilpert, op. cit., p. 83, 92, 43, 91, 77,90, 37, 87, 95, 93, 78, 38,88; De Rossi, Bullet., 1863, édit. ital.,p. 77; Kaufmann, Handbuch, p. 223; Mon. Iit., n. 2782. Pratiquement il est sou­ vent impossible de dire avec certitude s’il s’agit d’une jeune fille ordinaire ou offerte à Dieu par ses parents ou d’une vierge consacrée par vœu solennel. Une épi­ taphe de 514, découverte à Sainte-Agnès, nomme une SERENA ABBATISSA, morte à l’âge de 85 ans. C’est le monument le plus ancien qui mentionne cette dignité. Ntiovo bullet., 1901, p. 298 sq. ; Leclercq. Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 1313. Sur le titre MAGNA ANCILLA DEI, donné à une religieuse du nom d’Eusebia, voir Le Blant, op. cil., t. n, p. 301, n. 545. La vierge qui se donne à Dieu conclut avec lui un mariage mystique. Sur une pierre de la fin du vesiècle,nous lisons: (GEORGIA)... DEUM || (e)LEGIT FELICIORE TORO. Le Blant, op. cit., t. n, p. 329, n. 560. Ailleurs il est dit : (JULIANA) NUBIT PER SACRA VELA DEO. De Rossi, Inscript, christ., t. ιια, p. 63, 92; Corp. insc. lai., t. v,n. 6734. Sur un marbre gaulois de 450, le Christ est appelé son époux; de même sur l'épitaphe de Marcellina, sœur de saint Ambroise. Le Blant, op. cil., p. 32, n. 392; Wilpert, op. cil., p. 79, pl. iv, n. 3. Une vierge espagnole, Florentina, s’est endormie IN PACE JESU, QUEM DILEXIT. Hübner, op. cil., p. 7, n. 21. Le symbole extérieur est le voile; il est bénit par l’évêque ct fait essentiellement partie du costume prescrit. D’une vierge milanaise Dentcria, morte en 409, il est dit : HIC IACET... ||CUM CAPETE (sic) VELATO... Corp, insc. lat., t. v, n. 6257. Sur la pierre funéraire de quatre sœurs vierges, de Verceil, le texte épigraphique décrit ainsi l’entrée au ciel: INSIGNEIS (sic) ANIMO, CASTAE, VELAMINE SANCTO, CRINIBUS IMPO­ SITO, COELUM PETIERE SORORES. Wilpert, op. cit., p. 21. Dans cet état on se livre à la pratique de toutes sortes de vertus. C’est ce qu’atteste un monu­ ment de 381 que nous citerons bientôt. Un autre, de 431, nous dit que cette vie est conforme aux vœux qu’on a faits : VITAM || SUAM, PROUT PROPO­ SUERAT H GESSIT... TANTUM BEATIOR IN DNÔ CONDEDIT MENTEM. Le Blant, op. cit., t. i, p. 89, n. 44; Wilpert, op. cit., pl. v, n. 13. La fidélité aux vœux nécessite des combats souvent très durs, du­ rissima bella, contre le serpent infernal poussé par la peiversité et l'envie. De Rossi, Inscript, christ., t. lia, p. 173;Wilpert, op. cit.,p. 39. Aussi les vierges chré­ tiennes sont très estimées. On les compare aux vierges sages de l’Évangilc. Le Blant, op. cit., t. H, p. 32, n.392;Gazzera,op. cil., p. 93. On célèbre leurs vertus: « intégrité du coups, chasteté de l’âme, exactitude 324 dans l’accomplissement des prescriptions de la loi ct de la règle, » comme le dit une épitaphe de 381. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 137, n.304;Wilpert, op. cit., p. 84. Leur vie est donc bien méritoire : VITA BREVI EXPLEVIT TEMPORA M U LT A, affirmet-on de la vierge espagnole Florentia nommée plus haut. Dans l’église, elles sont placées tout près du chœur; une barrière les sépare des autres fidèles. Une tablette de marbre, trouvée en Algérie et conservée aujourd'hui au Louvre, porte l’inscription : B(onis) B(ene)— VIRG || IN U M ||CANC (clins). Mélanges d’ar­ chéologie et d’histoire de l’École française de Borne, 1890, p. 506. Elles sont aussi distinguées dans l’autre monde. C’est avec le Christ qu'elles ressusciteront... CHRISTUM,CUM QUO RESURGET. LeBlant,op.cit., t. n, p. 32, n. 392. C'est lui qui les reçoit au ciel : TE, VIRGO, TUUS TRANSVEXIT AD ÆTHERA SPON­ SUS, comme le dit l’épitaphe de sainte Marcellina. Wilpert, op. cit., p. 79. Plus expressif encore, quoique moins ancien,est le marbre épigraphique déjà cité de quatre vierges de Verceil. Wilpert, op. cit., p. 79. n) Les veuves chrétiennes. — Le plus ancien monu­ ment qui les mentionne est une épitaphe de Priscillc : (Φλαβι)Α. APKAC. ΧΗΡΑ. HTIC || (εφησε) N. AITH. ΠΕ (85). MHTPI. || (γλυκυ) TATH. ΛΦ(α)ΒΙΑ. Θ£ΟΦΙΛΑ II (Ουγατ) HP (1t:)O1HCEN. De Rossi, Bullet., 1886, p. 90; Kaufmann, Handbuch, p. 224. .Sur une pierre du Latran, p. xi, n.2,on lit: OCTAVIÆ. MATRONÆ II VIDUÆ . DEL Parfois on les appelait dia­ conissa. Une épitaphe de Pavie, de 539, est ainsi libellée: HIC IN PACE REQUIESCIT B(onæ) Mé­ morise) H THEODORA DIACONISSA. Corp. insc. lai.. t. v, n. 6467 ; Diehl, op.cit., p. 10, n. 35. Le terme grec se rencontre sur deux marbres de Jérusalem, du v* siècle. Revue biblique, 1904. L’une d’entre elles fait clairement allusion à saint Paul, Rom.,xvi, 1: 4- έ-,Οάδε κΐται ή δούλη || καί νύμφη Χριστού || Σοφία ή διά­ κονος ή δεύτερα Φοίβη... Xystus, op. cit., L lia, p. 209213. Sur les anciens monastères d’Égypte qui nous intéressent moins directement et les données de l’épigraphie, voir Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., t. il, col. 3136. 3. Son culte. — Ici il ne saurait être question ni du culte des saints, ni des cérémonies des sacrements qui seront traités ailleurs, ni de la disposition des églises ni de l’organisation des catacombes. Ce sont des ques tions qui regardent plutôt l’archéologie proprement dite et pour lesquelles l’épigraphie fournit d’amples renseignements. Nous ne traiterons ici que de la liturgie en général ct des lieux de prières pour savoir quelle idée les premiers chrétiens s’en faisaient. a) La liturgie. — Dès les premiers temps, l’Église procédait à l’enterrement de ses enfants en l’accom pagnant de la récitation de prières spéciales et de l’oblation du saint sacrifice. Les formules liturgiques une fois déterminées, les fidèles en firent volontiers usage. De là ces allusions assez nombreuses à d’an­ ciennes liturgies sur les monuments funéraires tant en Orient qu’en Occident. Parfois on trouve même des prières gravées soit en entier soit en partie sur les marbres des tombeaux. Voir Le Blant, Élude sur les sarcophages...d'Arles,Paris,1878,p. xxi-xxxix; Pren­ tice, Fragments of an early Christian liturgy in Syrian inscriptions, dans Transactions and proceedings of the american philological association, Boston, t. xxxm (1902), p. 81-100, et surtout Leclercq, dans la Revue bénédictine, t. xxn (1905), p. 429-442; Kirsch, Die Acclamationen·.., Cologne, 1897, p. 61 sq. LaDidaché. c. ix, renferme une formule doxologique en usage à la fin du Ier siècle. Sur une épitaphe priscilliennc, certainement antérieure à l’an 250, on en lit une qui est presque identique : CQI-ΔΟΞΑ· €N (ancre). 325 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE De Rossi, Bullet., 1888-1889, p. 31 sq. Dès lemilieu du ru' siècle, on rencontre la terminaison Amen sur un certain nombre d’épitaphes, par exemple, à SaintCalixte : IN PACE SPIRITUS TUUS · AMEN ; et en Égypte. De Rossi, Roma solter., t. n, pl. xlix, n. 6; Leclercq,Dictionnaire, t. i,col. 1158, 1159. La formule μνησΟητι κύριε, qui, comme on peut le voir également dans la Didaché, commence ordinairement les commémoraisons liturgiques, est très commune dans l’épigraphie grecque, à Rome, en Sicile, en Palestine. De Rossi, Bullet., 1877, édit, franç., p. 36; Strazzula, Museum epigraphicum, p. 75, 77 ; Kaufmann, Handbuch, p. 216. Une épitaphe égyptienne, du milieu du in' siècle, est ainsi libellée : Κύριος, μνησΟίη || τής κοιμήσεος(ΑΪί) || Ηεοδότης || και άναπκύσεως || Μ... Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 1151. Par contre, dans l’épigraphie latine, la formule Memento Domine est très rare. Les mots precessit in pace se lisent à Saint-Calixte sur un marbre du m” siècle et sur plu­ sieurs monuments africains du iv° siècle. De Rossi, Roma solter.,t. il, pl. xlvii, n.44; Mon. lit.,p. cxxvm. L’expression analogue precessit in somno pacis se ren­ contre assez souvent, peu après la paix de l’Église, et rappelle le texte liturgique du Memento des morts. De Rossi, loc. cil., et Bullet., 1884, p. 96-101, pl. iv, n. 1; Le Blant, Inscript, chrét., t. i, p. 384; Nuovo bullet., 1903, p. 68; Mon. lit., p. lxxxvii. Du reste, dans le Memento en question il n’est presque aucun mot qu’on ne rencontre sur les marbres du m» siècle où on souhaite fréquemment aux défunts soit le rafraîchissement, refrigerium, soit la lumière, lux, soit la paix, pax. Parfois on les réunit comme sur ce marbre romain qui porte: PRIVATA || DULCIS || IN REFRI­ GERIO ET IN PACE. Mon. lit., p. lxxxvii. L'accla­ mation épigraphique IN BONO(m» siècle)se retrouve dans une prière liturgique publiée par Martène, De ont. Ecclesiæ ritibus, p. 1076, tandis que deux frag­ ments épigraphiques du même siècle comparés entre eux donnent une oraison de l’ancien office des morts de la liturgie romaine : Domine, qui dedisti omnibus alcersionem (sic), suscipe animam Bonifati per santum (sic) nomen tuum. De Rossi, Bullet., 1877, édit, franç., p. 36. Λ partir de l’époque constantinienne, les données des monuments sont plus développées. Une inscrip­ tion syrienne de 368 présente déjà la doxologie complète: ΔΟΞΑ ΠΑΤΡΙ ΚΑΙ Υΐω ΚΑΙ ΑΓίω ΠΝΕΥ[|(μα) Tl. Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., 1.1, col. 2406. La formule ancienne : Dominus tecum, ό Κύριος μετά σοΰ, revient maintenant plus souvent. Mon. lit., n. 3360, >365. Une autre : in spe resurrectionis misericordiæ Christi, fréquente dans la Viennoise, tire son origine de la liturgie grecque. Mon. lit., p. cxxvm. Une épitaphe d’Alexandrie, de l’année 409, renferme une prière liturgiquede l’office desmorts. De Rossi,Bullet., 1877, édit, franç., p. 35, note 3; Leclercq, Diction­ naire d’arch. chrét., 1.i, col. 1530. Sur celle du diacre Sabinus à Saint-Laurent, du commencement du siècle suivant, on lit la formule : SABINUM || LEVITAM ANGELICIS NUNC QUOQUE IUNGE CHORIS, qui provient d'anciennes liturgies. Kirsch, Acclamationen, p. 69. Un marbre du Latran, plus ancien que les pré­ cédents, porte une prière certainement liturgique : DOMINE NE QUANDO ADUMBRETUR SPIRITUS VENERIS (nom de la défunle). Musée du I.atran, p. xvii, n. 14; Perret, op. cit., pl. 27. n. 48. On trouve même des formules tombées en désuétude ou du moins inconnues dans les manuscrits arrivés jusqu’à nous, comme celle qu’on peut lire sur une pierre de Carpentras : PRÆSTA DEUS, UT QUORUM SEPUL­ CRA IUNXISTI FUNERE, TANTO EORUM FACIAS ANIMAS ASPECTUS TUI LIBERTATE GAUDERE. Le Blant, op. cit., t. n, p. 596. 326 Ainsi est prouvé le lien intime entre l’épigraphie et les plus anciennes liturgies, ainsi que la haute importance de notre science pour en fixer le formu­ laire primitif. Car il est évident que dans ce rapproche­ ment de formules la priorité ne doit pas être attribuée aux monuments, mais aux textes liturgiques qui. antérieurs à leur composition, remontent ainsi à une époque d’autant plus reculée. b) Les lieux de prière. — Les premiers chrétiens priaient non seulement à la maison, mais encore dans les sanctuaires et auprès des restes de leurs morts. Dès le iv° siècle, les églises étaient regardées comme la maison du Seigneur, dominicum, De Rossi, Bullet.. 1863, édit, ital., p. 25 sq. ; comme un lieu de prière. oratorium; comme l’habitation du Saint-Esprit. H(i)C DOMUS D(e)l NOS(frï), lisait-on sur le linteau de la porte d’une église africaine du iv' siècle. H(i)C AVITATIO (= habitatio) SP(irilu)S S(an)C(f)l P(aracleti II H(ï)C EXAUDIETUR OMNIS Q(u)l INVOCAT NOMEN D(omi)NI D(e)l OMNIPOT(enfts). Nuoro bullet., 1899, p. 66; Diehl, op. cit., p. 22, n. 100. Le texte suivant accompagnait la mosaïque placée par Constantin dans l’abside de la basilique Vaticane : Justitiæ sedes, fidei domus, aula pudoris... De Rossi. Inscript, christ., t. na, p. 21,n.l0. On le retrouve dans une église de Palestrina de la même époque ct dans un sanctuaire africain. Nuovo bullet., 1899, p. 233; De Rossi, Bullet., 1879, édit, franç., p. 165. C’est dans k-s églises qu’on se retirait pour méditer les saints Livres. Voici l’inscription que saint Paulin de Noie fit placer à gauche de l’abside, Epist., xxxn, P. L., t. i.xi. col. 338 : Si quem sancta tenet meditandi in lege voluntas Hic poterit residens sacris intendere libris. Aussi doit-on entrer à l’église avec des sentiments qui répondent à la destination et au caractère du saint lieu. A Saint-Laurent in Dainaso, on lisait au v» siècle les vers suivants, De Rossi, Inscripl. christ., t. tt. p. 151, n. 25; Ihm, op. cil., p. 102, n. 103 : Quisque plena Deo mysteria mente requiris. Huc accede, domus religiosa patet. Htcc sunt tecta pio semper devota timori Auditumque Deus commodat hic precibus. Ergo letiferos propera compescere sensus, Jam propera sacras lætus adire fores... Une inscription en mosaïque d’un sanctuaire de Madaba, en Palestine, à peu près de la même époque que la précédente, invitait ceux qui y entraient à se purifier l’esprit, le corps et les oeuvres, afin d'offrir à Dieu des supplications efficaces. Revue biblique, t. i (1892), p. 639 sq.; De Rossi, Bullet., 1892. p. 25. D’autres, composées par saint Paulin de Noie pour la porte d’entrée de la basilique de saint Félix, di­ saient : Pax tibi sil, quicunquc Dei penelraliaChristi pedore pacifico candidus ingrederis. — Quisquis ab tede Dei perfectis ordine votis | egrederis, remea cor­ pore, corde mane. Epist., xxxn, P. L.,t. lxi, coi.336. C’est pour le même motif qu’on demandait aux fidèles de se laver à la fontaine de l’atrium, avant de pé­ nétrer dans l’église. Le sens très clair de cet usage sanctifié par l’Église est indiqué par les textes épi­ graphiques que portaient plusieurs de ces fontaines ou canthares, précurseurs directs de nos bénitiers. A Constantinople, on voyait l’inscription suivant souvent reproduite qui, lue de droite ou de gauche, présentait le même texte : ΝΙΨΟΝ ΑΝΟΜΗΜΑΤΑ MH MON AN ΟΨΙΝ, lave tes péchés, et non pas seu­ lement ton visage. De Rossi, Bullet., 1867, édit, franç., p. 79 sq. Sur un support de bénitier du vie siècle, trouvé en Toscane, on lisait: CHRI(sfï)ANE ’ LABAisïm MANUS ET ORA, || UT REMITTANT (ur tibi peec De Rossi, Bullet., 1887, p. 95 sq. Bien antérieurement 327 É P1 C. BAPHIE C H B É T1E N N E Léon Ie'avait fait mettre surlecanthare de Saint-Paul les vers suivants : ... Unda laoat carnis maculas, sed crimina purgat | purificatque animas mundior amne fides. \ Quisquis suis meritis veneranda sacraria Pauli\ ingrederis supplex, ablue fonte manus. De Rossi, Inscript. christ., t. na, p. 80 sq., n. 13. La sainteté des édifices du culte ressort encore de leur consécration, de la déposition de reliques dans leurs autels. Nous en reparlerons à l’art. Saints (Culte des). Notons ici que deux inscriptions africaines, l’une de 359, l’autre de 452, nous attestent cet usage. De Rossi, Inscript, christ., t. i. p. vi; Mélanges d’arch. et d’hisl., t. x (Rome, 1890), p. 440 sq. 11. I.’ÉPIGHAPUIE CUHÉTIENNE ET LA THÉOLOGIE DOG­ MA tique spécia le. — 1 ° Dieu; la Trinité. — 1. Le grand dogme du christianisme, c’est l’unité,!’unicité deDieu. Au rapport de Lactande, Dm. inst.,1. V, c. xi,les chré­ tiens furent souvent appelés adorateurs de Dieu, cultores Dei, par les païens polythéistes qui aimaient à s’intituler cultores deorum. P.L., t. vi, col. 587. Dans l’épigraphie.la formule monothéiste in nomen ou in nomine Dei est assez fréquente, par exemple, sur deux marbres du mesiècle conservés au Latran,p. vin, n. 1, 2. sur une brique assez ancienne, etc. De Rossi, Bullet., 1877,édit, franç., p. 26 ; 1884,p. 37. C’est, comme le fait observer, De Rossi, Bullet., 1877, loc. cil.,· la formule initiale de tout acte chrétien solennel, la religion du Christ étant le culte par excellence du Dieu véri­ table et unique et la négation essentielle du poly­ théisme. » On peut dire la même chose de la simple mention du nom de Dieu au singulier qu’on rencontre dès le IIe siècle sur un nombre très considérable de pierres. Mais les textes les plus explicites qu’on con­ naisse se trouvent, l’un dans Boldetti, l'autre au musée Kircher, à Rome. Sur le premier, de la première moitié du IIIe siècle, il est dit du défunt: IN. UNU.(m). DEU(m). H CREDEDIT (sic). IN PACE || ^.Boldetti,op. cil., p. 456; De Rossi, Bullet., 1866, édit, ital., p. 87. Dans le second texte, composé vers 200, on conjure les chrétiens PER||UNUM DEUM de ne pas molester le mort. Rattachons à cela la formule εϊ; θεός qu’on rencontre souvent en Égypte et surtout en Syrie, et qui doit tirer son origine du verset du Deutéronome, vi, 4, par lequel débutent les commandements. Les Juifs en faisaient usage et Jésus également. Deut., vi, 9; S·Cyrille de Jérusalem, Cat.,x, 2, P. G.,t. xxxm, col. 661; Marc., xii, 29. Ci. Dictionnaire d’arch. chrél., t. i, col. 2402. Ce seul Dieu, les monuments nous le font connaître davantage. Ils l’appellent le Maître par excellence, Dominus, Κύριο;, par exemple, sur deux marbres du iiic siècle,l'un de Domitille,où il est dit: M. REST(i7)UTUS FECIT (h) YPOGEU (m) SIBI ET SUIS FIDEN­ TIBUS IN DOMINO ; l’autre trouvé à Porto, où l’on adresse au défunt le salut tout apostolique : έν κω ( = κυρίω) χαίρειν. De Rossi, Bullet., 1865, édit, ital., p. 95; 1869, édit, franç., p. 48; 1866, édit, ital., p. 41. C’est le Dieu Très-Haut, θεός ύψιστος. Mon. lit.,η. 3304. Ce nom que les Juifs donnaient à Jéhovah revient souvent sur les monuments d’Orient. Un marbre opistographe du musée de Bucharest, du ne siècle (?) d’après Leclercq, Diclionnaire, 1.1, col. 1816, nomme Dieu τον θεόν ύψιστον, τον κύριον τών πνευμάτων και σαρκος πάσης. 11 est l'Être suprême, summitas, comme 1’appelle une épitaphe romaine dumesiècle. De Rossi, Borna sotter., t. m, pl. xxiv-xxv, n. 32; Bullel., 1865, édit, ital., p. 11. Il est tout-puissant: dans une in­ scription priscillienne du ne siècle on demande, UT DEUS OMNIPOTENS AGAPEN ( = la défunte) IN SÆCULA SERVET.Un graffito ήSainte-Balbineexprime une prière analogue : Deus omnipotens, custodi Sapricium. De Rossi, Bull., 1884, p. 72; Roma sollerranca, 328 t. I, p. 271. L’inscription des martyrs de Marseille, antérieure à Constantin, se termine par 1’acclamation : REFRIGERET VOS Q(ui omnia po)TEST. Le Blant, op. cit., t. ii, p. 305. Une autre de Salone, de la pre­ mière moitiédu ivesiècle, renferme l’expression DEUS OMNIPOTENS REX. Kaufmann, Jenseitsdenkmâler, p. 157. Il est appelé : βεό; ζών, sur une épitaphe de l’an 200 environ, Mon. lit., n. 2789; θεός άείζωος, Dieu toujours vivant, sur un monument syrien antérieur à la paix del’Église, Leclercq, Diclionnaire, t. il, col. 618, 619; Dieu immortel, αθάνατος θεός, sur un marbre d’Apamée, de 259, Leclercq, loc. cil., t. i, col. 2519; le Dieu qui règne au ciel, θεόν τον έπουράνιον, sur un marbre d’Achaïe, du m° siècle, Leclercq, Diclion­ naire d’arch. chrét., t. i, col. 332; le Dieu saint et éternel, DEO SANCTO AETERNO, Leclercq, loc. cit., col. 627; le Dieu juge, τον κριτήν θεόν, sur un monu­ ment d’Apamée, du me siècle. Mon. lit., n. 2798; Leclercq, Diclionnaire, t. i, col. 2519. Mais il est bon et il aime les hommes, άγαΟός κα1. φιλάνθρωπος θεός; il ne connaît pas le péché, il est la justice et la vérité : σΰ γαρ μόνος θεό; καί πάση; άμαρτία; έκτο; υπάρχεις, κα'ι ή δικαιοσύνη σου ή άλήΟεια, comme le dit l’épitaphe de Schnoudi, de 344. Kaufmann, Jénseitsdenkmüler, |I p. 68 sq. Pour Justin et Clément d’Alexandrie, Dieu j est πατήρ τών πάντων. La même expression se retrouve sur un marbre du même temps. De Rossi, Bullet., 1888-1889, p. 31 sq. Enfin son nom est grand et saint, μέγα όνομα, SANCTUM NOMEN. Mon. lit., n. 2798, 10; De Rossi, Bullet., 1877, édit, franç., p. 36. 2. La Trinité. — Le terme trinilas se trouve pour la première fois sur un marbre du Vatican, de l’an 403. De Rossi, Inscript. christ., t. i, p. 222, n. 523. La croyance au mystère est attestée bien antérieurement. Dans les mots IN· D· D· ET· SPIRITO(si'c)SANTO(sic) sur l’épitaphe de l’évêque calabrais Julien, qui vivait au me siècle, De Rossi voit » une invocation à la sainte Trinité qui doit se lire : in Deo, Domino et Spi­ ritu sancto. · Bullet., 1876, édit, franç., p. 105 sq. Une inscription antéconstantinienne de la région d’Am­ pliatus, à Sainte-Domitille, porte avec les suppléments du même archéologue le texte suivant : (lu) CUNDIANUS (qui credidit) || IN CRISTUM (sic) JESU (m, υΐυϋ,ϊη || Patr)E ET FILIO ET ISP(irito sancto). Bul­ let., 1881, édit, franç., p. 71. Une autre de Syracuse termine par la prière : μνησΟή σου ό θεό; καί ό χριστός καί το άγειος (sic) Πνεύμα. Strazzula, op. cit., p. 192, n. 371. Toutes les trois personnes sont expressément nommées dans la doxologie que présente une inscrip­ tion de Syrie citée plus haut. Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrél., t. i, col. 2406; Reçue bénédictine, t. xxii (1905), p. 433. Les trois personnes sont appelées Dieu; on leur attribue des actions divines. — Le Père. — Une inscription priscilienne, probable­ ment du ne siècle, commence ainsi : DIXIT ET HOC PATER OMNIPOTENS... Cette dernière expression se retrouve encore sur un monument de la Villa Borghèse, du me siècle. De Rossi, Bullet., 1884, édit, franç., p. 72sq.; Inscript, christ., t.na, p. ix. Peutêtre est-ce surtout à lui qu’il faudrait appliquer le titre ό πατήρ τών πάντων mentionné tantôt. On lui rend grâce pour les bienfaits reçus du ciel : PATRI DEO OMNIPOTENTI... OMNI(/i)ORA GRATIAS AGIMUS, dit une inscription de Porto. De Rossi, Bullet., 1866, édit, ital., p. 49. — Le Fils. — Il est Dieu comme le Père. On nomme l’un et l'autre sur le marbre priscillien cité plus haut. Le Fils est le Christ du Père. Sur une inscription publiée par De Rossi, Bullet., 1866, édit, ital., p. 49,onlit:DEO PATRI OMNIPOTENTI ET XPO (Christo) EIUS ; sur une autre on affirme du i défunt : REQUIEM ACCEPIT IN DEO || PATRE I NOSTRO ET CHRISTO EIUS. Gruter, Inscrirt., | 1052, 12; Corp. insc. lat., t. m, n. 4221. Aussi on p. 329 EPIGRAPH IE CH R ÉT1E N N E les associe dans les prières et les acclamations pour les morts, par exemple, PAX DOMINI ET CHRISTI CUM FAUSTINO ATTICO; REFRIGERET TIBI DEUS ET CHRISTUS; 'Αγαθή || ... χαρίσου τώ Κυρίω || καί τώ Χριστώ. Mon. lit., n. 2854; De Rossi, Borna setter., t. in, p. 308; Nuovo bullet., 1904, p. 124. Le Christ est le Verbe du Père. Le titulus d’Euelpius, de Césarée en Maurétanie, antérieur à Constan­ tin, nomme le chrétien CULTOR VERBI. Mon. lit., n. 2808. Il est son « fils»; ... IN PACE ET IN NOMINE FILII EIUS. Xystus, op.cit.,t. πα,ρ. 81. Comme tel il est distinct du Père. Un monument de la voie Ardéatine présente une formule, dont le sens patripassien est à peine caché:QUI ET FILIUS DICE­ RIS ET PATER INVENIRIS. De Rossi, Bullet., 1866, édit, ital., p. 86, 95; Nuovo bullet., 1903, p. 303. Sur un autre, du m0 siècle, on lit à côté du poisson sym­ bolique et du bon Pasteur les mots assez étranges : DEO SANC(fo)^ UNI. Est-ce une attestation de l'héré­ sie de Noët à Rome ? Cf. De Rossi, loc. cil., p. 86, 87; Nuovo bullet., 1903, p. 313,314, — Le Saint-Esprit. — Nous avons vu plus haut comment en l’associant auPéreet au Fils on affirme sa divinité. Ailleursondit que 1’Esprit-Saint est l’Esprit de Dieu, l’Esprit du Fils. Il est le principe d’une nouvelle vie. En lui on renaît dans les eaux du baptême; en lui on s’endort pour l’autre monde,on revit pour l’éternité. Un marbre romain qui est peut-être encore de la fin du ne siècle porte: ’Ιουλίας Εύαρέστας ...ή σαρξένΟάδε κεϊται. ψυχή 'Λ άνακαινισβεϊσα τώ πνεύματι χριστού. De Rossi, In­ script. christ., t. i, p. cxvi. L’inscription d’Euelpius déjà mentionnée appelle les chrétiens SATOS SANCTO SPIRITU. Une autre, composée vers 403 par saint Paulin de Noie, caractérise ainsi son action dans l’administration du baptême, Le Blant, op. cit., t. n, p.390;P. L.,t. lxi, col. 332: Sanctus in hune cælo descendit Spiritus amnem Ca-lestique sacras fonte maritat aquas. Concipit unda Deum sanctamque liquoribus almis Edit ab æterno semine progeniem. Sur un monument de Milan on affirme de la défunte : SPIRITU SANCTO ΝΑΤΑ EST IN GLORIA CHRISTI, UT CUM BEATIS POSSIT SERVIRE IPSI. De Waal, It simbolo, p. 16. Une stèle de Saint-Hermès, conser­ vée aujourd’hui au musée Kircher, à Rome, porte : Πρώτο; || èv άγίω πνεύμα || τι θεού || ένΟάδε κεϊται. Elle est du milieu du m° siècle. De Rossi, Bullet., 1877, édit, franç., p. 28; 1894, p. 18; Perret, op. cil., pi. 50, n.29. L’acclamation VIB AS.I N. SP IR ITO(sic) SA N(cto) termine une épitaphe de Saint-Calixte, aujourd’hui au Latran, p. vin, n. 5, tandis qu’un autre marbre du même musée, mais moins ancien (vers 300), dit du Seigneur : QUIQUE ANIMAM (Severæ) RAPUIT SPIRITU SANCTO SUO... De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. cxv. Enfin une épitaphe de Bordeaux, du iv' siècle, est surtout remarquable par l’invocation assez rare de la troisième personne de la Trinité : AUCILIA PASCASIA, ADIUTIT (adiuvet) (te) SPIR(i)TUS S(anctus). Le Blant, op. cit., t. n, 372, n. 583A; cf. Julian, Inscript, de Bordeaux, t. n, p. 21, 22. Notons toutefois que les expressions: Esprit de Dieu, Esprit du Christ, Saint-Esprit de Dieu, peuvent vouloir indiquer le Christ lui-même. Plusieurs Pères les ont employées ainsi. Dans ce cas, l’application que nous venons d’en faire à la troisième personne reste au moins douteuse. Voir à ce sujet Dôlger, dans Aôm. Quartalschri/l, t. xxm (1909), p. 77-82; IX0YC, p. 78 sq. 2’ La création. — 1. Les anges. — Les monuments nous attestent leur existence. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 31 (a. 310). Un marbre de Mélos, du 330 m® siècle, mentionne un ange gardien des tombeaux Mon. lit., n. 2782; Leclercq, Dictionnaire, t.i, col. 21. ·. Sur trois autres on dit du défunt qu'il a été reçu par les anges. ACCERSITUS AB ANGELIS, etc. Mon. n. 2879, 3153, 3319. Les noms de Michel, Gabriel t Raphaël ne sont pas rares sur les monuments la seconde moitié du ive et du ve siècle. « L’archange Michel qui doit conduire à la lumière, « est nomme dans une inscription égyptienne de 409. Leclercq, Die tionnaire d’arch. chrél., 1.1, col. 1152,1153. A la même époque appartient une pierre trouvée en Achaïe. sur laquelle on invoque le chef de la milice céleste en lui donnant le titre : άγιε και φοβερέ Μιχαήλ άρχάνγελείΐίο Leclercq, loc. cit., t. i, col. 338. Plusieurs écrivains ecclésiastiques de la fin du ite et du commencement du me siècle ont attribué aux anges un corps éthérique. Est-ce l’idée qu’on a voulu exprimer sur le monument de Julia Evarista, du rtie siècle, quand on dit de la défunte : ΑΓΓΕΛΙΚΟΝ CUMA AABOYCA? Cf. Pctau, Dogmata theolog., t. m, 1. I, c. n; De Rossi, Inscript, christ., t. πα, p. xxvm sq. Sur quelques monuments on constate un culte de certains anges que l’Église n’a jamais voulu recevoir. Le Blant, L’épigrapltie chrétienne en Gaule, p. 46; Leclercq. Dictionnaire d’arch. chrél., t. i, art. Anges. 2. Le démon. — Si la leçon proposée par Lenormant est juste, nous trouvons le nom de Satan, Σατα ­ νάς, sur une amulette chrétienne du IIe siècle (?·. Mon. lit., n. 2803. En général, les amulettes sont assez explicites sur le démon et sur le mal qu’il fait à l’homme. Malheureusement le caractère de < > s monuments et leur date incertaine ne nous permettent pas d’en faire un grand usage. Cf. par exemple. Leclercq,Dictionnaire, t. i,col. 1801 sq. Dans quelques textes damasiens le démon reçoit le nom de princeps mundi que lui donne l’Évangile. Ihm, op. cil., p. 1 ‘ ·. n. 7; p. 36, n. 30; p. 47, n. 43,etc.Un peu plus tard.il est appelé princeps Averni. De Rossi, Inscript.christ., t. lia, p. 258, n. 5. L’épitaphe des quatre vierges chré­ tiennes de Verccil nomme ANGUIS INVISUS, ASPIS, SÆVUS DRACO, qui en veut à leur vertu. Wilpert, •lungfrauen, p. 39. 3. L’homme. — C’est Dieu qui le crée, comme le ditlemarbrepriscillien du n°siècle déjàcité.DeRossi, Bullet., 1888, p. 31. A la lin du iue siècle, le diacre ro­ main Severus l’appelle FACTOR ET IUDEX. D'après lui, c’est encore Dieu qui a fait naître sa sœur et lui a donné les facultés de son esprit : QUAM DOM(inu)S NASCI MIRA SAPIENTIA ET ARTE || IUSSERAT IN CARNEM... De Rossi, Inscript, christ-, t. i, p. cxv. L’homme est tiré du limon de la terre et il y retour­ nera. L’épitaphe du diacre romain Sabinus lui fait dire: NAM TERRAM REPETENS, QUÆ NOSTRA PROBATUR ORIGO, || HIC TUMULOR MUTA MEM BRA SABINUS HOMO. De Rossi,Bullet., 1864, p. 33. Un marbre priscillien du iie siècle y fait également allusion: DIXIT · ET · HOC · PATER ■ OMNIPOTENS CUM (pelleret Adam) || DE · TERRA · SUMPTUS ■ TERRÆ· TRADERIS· HU(mandus). De Rossi, Bullet., 1884, p. 73. Le péché originel et sa peine sont encore rappelés par le dessin graphique d’Adam et d’Ève à côté de l’arbre et par un autre qui montre un homme conduisant la charrue et une femme assise devant la maison et filant du lin. Perret, op. cil., pl. 12, n. 3. L’homme est composé d’un corps et d’une âme : terrenum corpus, cælestis spiritus. Mon. lit., p. c, et n. 4169; Leclercq, Dictionnaire, t. i, col. 1197, 1498. Le titulus déjà cité de Julia Evarista porte : ή σαρξ ενθάδε κεϊται || ψυχή δέ... αγγελικόν λαβοϋσα σώμα || (ε)’.ς ουράνιον χριστού || βασιλείαν μετά τών αγίων άνελήμφβη. Deo animam reddidit, terræ cor­ pus, lisons-nous sur l’épitaphe d'un habitant de Carrhæ (1-Iaran) en Mésopotamie, enterré à Rome 331 ÉPIGRAPHIE C. 11R É T1E N N E au iv’ siècle. De Rossi, Bullet., 1873, édit, franç., p. 162 sq. Saint Pierre, Il Pet-, i, 14, appelle le corps le tabernacle de l’âme, σκήνωμα. De même une inscrip­ tion grecque du IV’ siècle. De Rossi, Bullet., 1890, p. 57, note 3. Le corps est fragile comme un vase d’argile.Sur un marbre d’Aquilée on a tracé un homme brisant un vase. Wilpert y voit la figure du corps humain, tandis que l’âme est reçue au ciel. Wilpert, inschriften Aquiîeias, p. 15 sq. Cf. Leclercq, Diction­ naire, 1.1, col. 2676. L’épigraphie du iv’ siècle exprime encore cette idée par les locutions esse incorpore,exire de corpore, corporeos nexus rumpere, hospita caro, etc. Wilpert, Jungfrauen, p. 95, 96; Le Blant, op. cit., t. i, p. 331, n. 226; De Rossi, Inscripl. christ., t. i, p.737, n. 303; t. na, p. 116, n. 92, etc. L’âme est d’ori­ gine divine : cielestis spiritus. Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., 1.1, col. 1197, 1498. A sa mort, l'homme doit la remettre à Dieu. De là les formules épigra­ phiques de la lin du in’ siècle et du iv’ siècle : Deo ani­ 1 mam reddidit, spiritum reddidit ou simplement red­ didit; την ψυχήν, το πνεύμα θεώ άποδούσα, άπέδωκεν, παρέδωκεν. De Rossi, Bullet., 1873, édit, franç., p. 162 sq. ; Borna seller., t. ni, pi. v, n. 2 et 3; Armellini, Il cimiterodi S.Agnese, pl.xiv, n.l ; Bullet., 1892, p. 79,80; Mon. lil.,n. 2857. Elle est spirituelle. Les termes de anima, spiritus, ψυχή, πνεύμα, qu’on rencontre si souvent dans les acclamations du n’ et du in’ siècle l'indiquent suffisamment. Elle est immortelle. Cette croyance n’était pas inconnue aux païens. H. Weil, L’immortalité de l'âme chez les Grecs, dans le Journal des savants, 1895, p. 213 sq., 304 sq. Mais elle est avant tout chrétienne et explique entre autres ces souhaits de vie en Dieu, en Jésus-Christ, que nous rencontrons, à partir du n’ siècle, sur des épitaphes sans nombre. Plusieurs fois l’immortalité est catégoriquement affir­ mée. Mon. lil.,p. cxxxvm cxxxix: ψυχή αθάνατος, etc. La formule païenne nemo immortalis, ούδεϊς αθάνατος, qu’on lit parfois sur des marbres chrétiens, n’a nul­ lement le sens d’une exhortation à profiter de la vie à la façon des gentils. Mon. lit., loc. cil. L’homme vertueux est le temple de la divinité. Ce langage de l’Écriture et des Pères est probablement confirmé par une inscription de la fin du ni’ siècle, aujourd’hui au Latran, et ainsi libellée : DIONYSI VAS (= Christi). De Rossi, Bullet., 1867, édit, franç., p. 27. Saint Paulin affirme de Sulpice Sévère : , Totus et ipse (Severus) Dei templum viget, hospite I Christo gaudentemque humili corde gerit Dominum. Le ' Blant, op. cit., t. n, p. 391 ; P. L., t. lxi, coi. 332. Dans l’inscription métrique de sainte Agnès encore conser­ vée aujourd’hui, le pape Damase dit que la sainte, exposée aux regards du public, cacha ses membres de sa chevelure abondante, NE DOMINI TEMPLUM FACIES PERITURA (un œil mortel) VIDERET. Ihm, op. cit., p. 44, n. 40. L’âme humaine, en particulier, a été regardée comme une demeure du Saint-Esprit. De là « l’appellation spiritus sanctus appliquée dans les inscriptions de la plus haute antiquité à l’âme des fidèles à cause de la communication des dons du Saint-Esprit. » De Rossi, Bullet., 1877, édit, franç., p. 28; Inscript, christ., t. i, p. 18, n. 11 (a. 269); p. 532, n. 1192. 3° La christologie. — Voici les données de l’épi­ graphie à ce sujet. — 1. Noms et titres. — Dès le n’ siècle, le Verbe fait chair est appelé tantôt Jesus, ’Ιησούς, tantôt Christus, Χριστός, tantôt Jesus Chri­ stus, ’Ιησούς Χριστός. Ces noms sont écrits en entier ou en abrégé. Nous trouvons les formules suivantes : VIVES IN CRHETO (Christo) sur un loculus, De Rossi, Bullet., 1873, édit, franç., p. 24; IN NOMINE I Christi), au Latran, p. vin, n. 8-11 ; Bullet., 1877, édit., franç.,p. 2d',Mon. (ί(.,η. 3344,3486;έν όνόματι ’Ιησού, 332 Jj, De Rossi, Bull., 1877, édit.franç.,ρ.174;έν J;, Bul­ let., 1888, p. 31; H4 (= Jesus Christus), Bullet., 1888, p. 34, 35; ένΐΗ XP. Bullet., 1888, p. 35, 36. L’usage de la siglc I H pour IHCOYC était connu dès la première moitié du n’ siècle. Bullet., 1888, p. 36, 37. Il s’appelle encore l’Ichthys, IXOYC, le Poisson symbolique, par exemple, sur le monument d'Abercius, ιχθύς ούράνιος sur la pierre d’Autun, ιχθύς ζώντων sur celle de Licinia Amias, du n’ siècle, au­ jourd’hui au musée Kircher, Perret, op. cil., pl. 44, n. 1, etc.; ιχθύς με'γ(α)ς dans un graffito à SaintHippolyte. De Rossi, Bullet., 1882, édit, franç., p. 56. L’acrostiche IXOYC (’Ιησούς Χριστός θεού υιό; σωτήρ) était certainement connu à peu près par­ tout dès le milieu du n’ siècle, de sorte qu’on a pu in­ terpréter la formule ci-dessus, de la manière sui­ vante : ’Ιησούς Χριστός θεού υιός σωτήρ τών ζώντων. Rôm. Quartalschrifl, t. xxiv (1910), p. 65 sq. Sou­ vent du reste, on le représente sous le symbole si an­ cien et si fréquent du poisson avec ou sans le mot ιχθύς, ou avec un autre nom indiquant clairement le Christ figuré par le symbole, par exemple, έν θεώ (poisson); IN (poisson). Mon. lit., n. 3366, 3108. Cf. n. 3101, 3287, 3447; Dôlger, IXOYC, p. 158-238. Jésus-Christ reçoit encore le titre de Pasteur. Sur un marbre deSaint-Hermès,du m’siècleau plustard, ΟπΠΗΓΙοιμήν τού λαού. Kaufmann, Handbuch, p. 235. Abercius se dit disciple du saint Pasteur, μαθητής ποίμενος άγνού. Sur une dalle du musée Kircher le nom est gravé en monogramme à côté de la figure du bon Pasteur. Wilpert,Fractio panis, Paris, 1896, p. 101. Il porte encore les noms de sauveur, maître, seigneur, roi, juge, etc. Voir plus loin col. 333, 334. 2. Sa divinité. — La croyance à sa divinité est déjà attestée par ce qui précède. 11 est évident que dans l’acclamation vivas ou vivis in nomine C(h)risti,telle que nous la lisons, par exemple, à Domitille, le nom du Christ remplace celui de Dieu. Wilpert, Malereien, p. 186. Sur deux pierres funéraires du Latran, p. vm, n. 3 et 4, on lit la double formule : IN D(co) C RIS TO et IN DEO ; sur une autre, également du m’ siècle : έν θ(ε)ω HI De Rossi,fiomesotter.,t.n,pl.xxxi-xxxn; Rôm. Quartalschrifl, t. xxn (1908), p. 90. Un marbre du il’ siècle termine par l’acclamation : ζιϊϊμεν || ένθεω (poisson). De Rossi, Bullet., 1890, p. 42; Leclercq, Dic­ tionnaire, t. il, col. 2575. Le païen qui dans la première moitié du ni· siècle a tracéà la pointe dans une chambre du Palatin le crucifix blasphématoire, dont le caractère chrétien est admis par Harnack, Mission und Ausbreitung des Christentums, 2“ édit., Leipzig, 1906, t. n, p. 36, nous atteste également que les chrétiens ado­ raient comme DieuleChrist crucifié: ΑΛΕ || EAMENOC Il CEBETE (—σέβεται) || ΘΕΟΝ. Mon. lit., n. 3520. 3. Son humanité. — Jésus-Christ est homme. Le Christ des inarcionites n’a qu’un corps fantastique. Ce n’est pas celui que professa, au ni· siècle, le jeune Sozon, dont l’épitaphe termine ainsi : BE R U S · ( Verus) jJc -ISPIROOUM (tuum accipiat) IN PACE · ET · PET(e) PRO NOBIS. De Rossi, Bullet., 1873, édit, franç., p. 78, pl. vi. n. 1. Il a pris notre nature dans le sein de la Vierge. C’est ce qu’affirmerait clairement i’inscripion d’Abercius, si l'expression ή παρθένος άγνή dési­ gnait sûrement Marie, comme l’admettent les Mon. lit., p. cxvi, cxvi, et non l’Église, comme le veut le docteur Dolger. Rôm. Quartalschrifl, t. xxm (1909), p. 87-112. Il en est de même des sigles ΧΜΓ, qu’on rencontre, au moins une fois avant 300, s’il fallait les interpréter certainement dans le sens de Χριστόν Μαρία γεννά. Le P. Leclercq est pour cette interpré­ tation et les monuments parlent assez en sa faveur 333 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE Revue bénédictine, t. xxn (1905), p. 439 sq. ; E. Nestle, dans Berliner philologische Wochenschrift, 1906, p. 381384. Voir, à ce sujet, Dôlgcr, IX0YC, p. 298-317. Par contre, l’inscription dédicatoire de Sainte-MaricMajeure, composée par Sixte III à la suite du concile d’Éphèse, est très formelle, De Rossi, Inscript, christ., t. un, p. 71 : Virgo Maria, tibi Sixtus nova templa dicavi, Digna salutifero munera ventre tuo. Te Genitrix ignara viri te denique feta Visceribus salvis edita nostra salus, etc. Les- monuments renseignent peu sur la vie de Jésus-Christ. Saint Dainase mentionne la tempête apaisée et les résurrections opérées par le Christ qui sont une garantie de sa propre résurrection. Ihm, op. cit., p. 13, n. 9. De la passion on ne parle explici­ tement qu’au v° siècle, par exemple, sur un marbre romain de 406, où on dit du défunt: REDEMPTUS VULNE(re Christi), et sur une pierre gauloise : HIC DALMATA CR || ISTI MORTE REDEM || TUS. De Rossi, Inscript.christ.,t. i, p. 239, n. 563; Le Blant, op. cit., t. il, p. 198, n. 478. Par contre, on la rappelle graphiquement par les différentes formes de la croix, qui, comme Mor Wilpert l’a prouvé, se rencontrent dans les trois premiers siècles plus souvent qu’on ne l’avait cru jusqu’ici. Sur tel monument, c’est la croix grecque, sur tel autre, la croix latine; ici, c’est le tau grec placé intentionnellement au milieu d'un nom propre; là, c’est l'ancre cruciforme unie au poisson ou à l’agneau, sym­ bole du Christ, faisant ainsi manifestement allusion au mystère du Calvaire. Voir, pour le détail, Wilpert, dans .Vuooo bullet., 1902, p. 5-14; Diilger. IX9YC, p. 318326. Le sens de ces dessins· graphiques, on le trouve dans l’inscription que saint Paulin de Noie fit mettre sous une figure semblable dans une église: Sub cruce sanguinea niveo stat Christus in agno. Epist., xxxn, 12, P. L., t. Lxi, coi. 339. Cf. encore Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 880; Nuovo bullet., 1899, p. 33, 34; Xystus, op. cil., t. π b, p. 25, 26, 37 sq. La passion de Jésus-Christ est la cause du salut des hommes. Deux monuments montrent le monogramme constantinien flanqué des deux lettres A et 00. en haut la barre transversale pour indiquer la croix, le tout placé sur un serpent, symbole du démon. Le mot SALVS écrit en-dessous indique le sens de la figure. Garrucci, Storia dell’ arte, t. i, p. 169-173; Cabrol, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 23. Jésus mérite donc bien le titre de sauveur, σωτήρ, que lui donnent certains monu­ ments, Dolger, op. cil., p. 207 sq-, 406 sq., de σωτήρ αγίων (άγιοι = les chrétiens) et de δέσποτα σώτ(ηρ) que lui décerne le monument d’Autun. Il est le maître, le seigneur par excellence. De là ces acclamations de la fin du n· et du m« siècle: < Vivas in) $ D(omino) N(oslro) (an. 268); μνήσίης Ιησούς Κύριος τέκνον: Ζής εν θεω Κυρείω (sic) Κρειστω. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 16; de Waal, Il simbolo, p. 11; Mon. lit., n. 2962. Les chrétiens se disent volontiers ses serviteurs, par exemple, sur l’in­ scription du cathécumène Victor : Δούλος του κυρίου είησοΰ (= Jesus) ou sur le marbre de Varronia Fotina antérieur à 250: ΔΟΥ H-i $ ΛΗ ( = δούλη Ίησοΰ Χριστού). De Rossi, Bullet., 1888-1889, p. 35; Dol­ lar. IX0YC, p. 194 sq., 376 sq. En mourant, Jésus a vaincu la mort, comme le dit un monument du v» siècle : ... Christus, quo duce mors moritur. De Rossi, Inscript, christ., t. n a, p. 107, n. 55. Après c tte victoire unique dans son genre, il est monté u ciel où il ne meurt plus jamais. Aussi l’épi­ graphe romaine de Maritima l’appelle παναθάνατον, tandis que l’inscription de Constantina à Sainte- 334 Agnès renferme les vers suivants : TARTAREAM SO­ LUS POTUIT QUI (= Christus) VINCERE MORTEM HINVECTUS COELO SOLUSQUE INFERRE TRIUM­ PHUM II NOMEN ADAE REFERENS ET CORPUS ET OMNIA MEMBRA || A MORTIS TENEBRIS ET CAECA NOCTE LEVATA. De Rossi, Inscript, christ., t. na, p. 45; Ihm, op. cit., p. 87, n. 84. Un monu­ ment priscillien, du m® siècle, déclare qu’au ciel le Christ est assis à la droite du Père : ό θεός ό καθήμενος || (ε)!ς ΟΕΣΙΑ (sic) (= δεξιάν) τοΰ πατρός... Kauf­ mann, Jenseitsdenkmâler, p. 61; Dolger, IX0YC, p. 344. Un marbre du m” siècle appelle le ciel son royaume où il reçoit les élus: εις ουράνιον Χριστού βασι­ λείαν άνελήμφΟη. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. cxvi. Il en est le régent, αρχών, le grand roi, πανβασιλεύς. Corp, insc.griec., n. 8633. Voir t. m, col. 468. Du ciel l’Homme-Dieu viendra juger les vivants et les morts. Une inscription du pape Célestin commence ainsi : Qui natum passumque Deum repetisse pater­ nas I sedes atque iterum venturum ex aethere credit, judicet ut vivos rediens pariterque sepultos... Ihm, op. cit., p. 94, n. 91. Le marbre d’Autun l’appelle « lumière des défunts», φως τό θανόντων. Il est encore l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin de toutes choses. C’est ce que disent clairement et l’épitaphe romaine du m® siècle, qui, à la place de l’acclama­ tion IN PACE ET CHRISTO, porte la formule : IN PACE ET IN PRINCIPIO, et le monogrammecons­ tantinien flanqué de ΓΑ et de l’ûù qui est si frequent à partir du milieu du iv° siècle. L’allusion au qu triéme Évangile, vin, 25, ou à l’Apocalypse, i, 8. est manifeste. Mon. lit., n. 3094; Revue biblique, t. iv (1895), p. 164,165. Si ensuite nous lisons au cimetière de Thrasonsur un marbre antérieur (?) à Constantin le texte suivant: M ERCURIANE||QUAE VIXIT ANNIS H XXXI H Bl ω TA, l’auteur de cette inscription a évidemment voulu dire que leChrist, l’alphaet l’omé­ ga, est aussi la Vie. Cabrol, Dictionnaire, 1.1, col. 17.11 est le principe de la vie nouvelle, surnaturelle qu’on reçoit dans le baptême. Mon. lit., n. 3348; Perret, op. cil., pl. 28, n. 26. 11 est l’objet de nos adorations comme pour Alexaincnos, l’objet de notre foi, de notre espérance, de notre amour. Voir plus loin, col. 347. L’objet de nos prières, même quand nous nous adres­ sons aux saints, nous est accordé par lui, Christo praestante, comme l’affirme saint Damase. Ihm, op. cil., p. 46, n. 42. Nous pouvons avoir toute confiance en lui, il voit partout et rien ne lui échappe, οφθαλμούς δς έχει μεγάλους πάντη καθορώντας, comme dit Abercius; il est tout-puissant : AC || OYC || XPIC || TOYC || OMN II ΙΠΟ II TC (v) C, comme l’appelle un « graf­ fito » du m» siècle; il a tout pouvoir : Christus, cui summa potestas, comme le déclare saint Damase ; ce pouvoir ne finit pas, car il est l'Éterncl : i Θεός, ό παντοκράτωρ ό ών, || προών καί μέλλων, || ’Ιησούς ό Χριστός, ύ υΙός τοΰ || Θεοΰ τού ζώντος, comme l’intitule un texte épigraphique égyptien de 409. Ihm, op. cit., p. 58, n. 57; Mon. lit., n. 3464; Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét-, t. i, col. 1152. 4° Sacrements. — 1. Pour le baptême et l’eucharistie, voir Baptême, t. n, col. 233-243, et Eucharistie d’après les monuments de l’antiquité chré­ tienne. 2. La confirmation. — Dans les premiers temps, le baptême et la confirmation, régulièrement unis, composaient le rit complet de l’initiation chrétienne. Les témoignages de Tertullien, d'Origène et de saint Cyprien ne laissent pas de doute à ce sujet. Mais comme il y avait des exceptions à cette règle, on doit se demander, si les épitaphes envisagent toujours la confirmation quand on y trouve les expressions reçues pour désigner le baptême, telles que sigillum, σφραγις. 335 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE νεόφυτος, νεοφώτιστος, renovatus, άνακαινισΟείς, gra­ tiam accipere, consequi. Quand le texte épigraphique mentionne le baptême solennel et désigne ainsi l’ini­ tiation chrétienne complète, la confirmation doit être comprise dans ces termes. C’est ce que nous pouvons admettre pour un monument de 463 publié par De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 353, n. 810, et ainsi libellé : NATUS SEVERI NOMINE PASCASIUS || DIES PASCALES PRID(ie) NON(as) APRIL (es i)N II DIE JOBIS FL (avio) CONSTANTINO || ET RUFO V. C. C. QUI VIXIT II ANNORUM VTPERCEPIT || ... ET ALBAS SUAS || OCTABAS PASCÆ AD SEPUL­ CRUM II DEPOSUIT. Peut-être pourrait-on encore citer les monuments mentionnés par Le Blant, Inscript, chrét., t. t, p. 478, 479. Un texte romain du mc siècle, publié par De Rossi, Bullet., 1869, édit, franç., p. 30, et mal expliqué par Kaufmann, .lenseilsdenkmàler, p. 87, porte que la défunte était ointe dans les bains du Seigneur avec de l’huile sainte et impéris­ sable, AOYTPOIC XPCIZAMCNH X? (= Χρίστοΰ) || ΜΥΡΟΝ ΑΦΘΙΤΟΝ ΑΓΝΟΝ. Il s’agit d’une partisane du gnosticisme. Indirectement ce texte prouve en faveur de la confirmation, parce que l’onction pra­ tiquée par les gnostiques était étrangère à leur prin­ cipe et empruntée au rite catholique. S. Irénée, Contra hær., 1.1, c. xxi, n. 3, 4, P. G., t. vu, col. 661 sq. Pour d’autres textes l’application à la confirmation est au moins douteuse. Rôm. Quartalschri/t, t. xrx (1905), p. 6-8,10-12,15,17,32. Il en est tout autrement d’une épitaphe spolétaine de 367, donnée par De Rossi, Bullet., 1869, édit, franç., p. 23, 24 : PICENTIÆ || LEGITIMÆ H NEOPHYTÆ || DIE · V · KAL· SEP · || CONSIGNATÆ || A LIBERIO PAPA || MARITUS... POSUIT. Ici, comme partout ailleurs, le verbe con­ signare est employé pour désigner le sacrement de confirmation. Plus explicite encore est l’inscription suivante, à peu près contemporaine, qui ornait une chapelle, où l’on confirmait les nouveaux baptisés, infantes, De Rossi, Bullet., 1867, édit, franç., p. 34, 88; 1869, édit, franç., p. 30; Inscript, christ., t. lia, p. 139, n. 26 ; Ihm, op. cil., p. 77, n. 73 : Istric insontes cælcsti flumine lotas Pastoris summi dextera signat oves. Huc undis generate veni, quo sanctus ad unum Spiritus ut capias te sua dona vocat. Tu, cruce suscepta, mundi vitare procellas Disce, magis monitus hac ratione loci. Il y est manifestement question d’une action sym­ bolique distincte du baptême, présupposé en même temps que la naissance à la vie de la grâce. Cette action consiste dans un rit en forme de croix, dont on signe le front du fidèle et qui, par la vertu du SaintEsprit, produit dans l’âme un effet surnaturel : les dons de l’Esprit-Saint et surtout celui de la force contre les tentations et les orages de la vie au milieu du monde. Un rapprochement de notre texte avec la lettre d’innocent I°r (402-417) à Decentius, évêque de Gubbio, P. L., t. xx, col. 554 sq., nous montre qu’il s’agit vraiment de la confirmation. Conformé­ ment aux indications du pape, l’évêque — le pape Libère et le summus pastor de Rome dans les monu­ ments mentionnés — est le ministre ordinaire du sacrement. S’il n'y est pas explicitement question du saint-chrême, on en parle au moins dans l’inscription gnostique susdite et peut-être aussi dans un texte de Tolentino, du iv° siècle, où l'on dit de deux époux : QUOS DEI SACERDOS ( !) PROBIANUS LAVIT ET UNXIT. Un témoignage plus sûr est l’épitaphe de Clovis I°r, où l’on dit du défunt: MOX PURGATUS AQUIS ET CHRISTI FONTE RENATUS || FRA­ GRANTEM GESSIT INFUSO CHRISMATE CRINEM. L'authenticité de ce texte, mise en doute parLeBIant, 336 Inscript, chrét., t. i, p. 287, 288, est parfaitement re­ connue par De Rossi, Bullet., 1869, édit, franç., p. 30. Un dernier texte nous est fourni par l’éloge du prêtre Maréas, mort en 555, De Rossi, Bullet., 1869, édit, franç., p. 17 sq. : TUQUE SACERDOTES DOCUISTI CHRISMATE SANCTO || TANGERE BIS NULLUM IUDICE POSSE DEO. Nos connaissances historiques nous obligent à écarter l’idée qu’il pourrait s’agir ici de la répétition du sacrement de l’ordre. Nous dirons donc avec De Rossi, Bullet., 1869, édit, franç., p. 30, 31, ou avec M. Dôlger, Rôm. Quartalschri/t, t. xix (1905), p. 19, qu’il y est question d’une défense faite aux évêques ou prêtres, sacerdotes, en vertu d’une autorité supérieure, judice Deo, soit de réitérer le sacrement de confirmation soit de le conférer, tout en n’étant que simple prêtre. 3. La pénitence. — Les péchés sont remis par le baptême. Un autre moyen, extraordinaire celui-là, pour obtenir la rémission des péchés graves commis après le baptême, était le martyre. Sur la tombe de saint Eutychius qui avait d’abord renié la foi, saint Damase plaça les vers suivants, Ihm, op. cit., p. 32, n. 27; Bücheler, op. cil., t. i, p. 149, n. 307 : ...sanctus laval omnia sanguis || vulnera, quæ intulerat mortis metuenda potestas. Un autre moyen était le pouvoir des clefs s’étendant même aux trois grands péchés canoniques. On sait par l’histoire combien les papes Calixte, Corneille et d’autres avaient à lutter contre les rigoristes comme Tertullien, Novatien et leurs partisans. Les luttes aux environs de l’an 300, où intervenait surtout un certain Héraclius, nous sont connues par les inscriptions que saint Damase fit placer sur les tombes des papes Marcel et Eusébe. Du premier on dit : Veridicus rector lapsos quia crimina flere prædixit, miseris fuit omnibus hostis amarus, Ihm, op. cit., p. 51, n. 48; du second : Ilcraclius ve­ tuit lapsos peccata dol, re, || Eusebius miseros docuit sua crimina flere. Ihm, op. cit., p. 25, n. 18. Le schis­ matique Héraclius niait le pouvoir de l’Église, mais le pape qui enseigne la vérité, veridicus rector, main­ tenait son droit malgré l’opposition qu’il devait ren­ contrer et la peine de l’exil qu’il devait endurer. — Quant aux autres monuments rares et d’une époque postérieure, le mot pænitentia qu'on y rencontre n’a pas toujours la même signification. L’expression pænitentiam accipere, consequi désigne très proba­ blement la réception du sacrement. Nous avons con­ staté une formule analogue pour le baptême, et un passage parallèle de Grégoire de Tours, Hist. Franc., 1. VI, c. xxvin, P. L., t. lxxi, col. 395, qui dit d’un malade : lateris dolore detentus caput totondit atque pænitentiam accipiens spiritum exhalavit, con­ firme peut-être notre affirmation. Sur un monument d’Aix, de l’an 492, on nomme un certain Adjutor qui POST ACCEPTAM PÆNITENTIAM MIGRAVIT AD DOMINUM. Le Blant, Inscript., t. Il, p. 487, n. 623. Une épitaphe de Lyon, de l’année 508, porte:... VIXIT (une certaine Susanne) ANNUS (sic) || XX PENITENTIA (m) CONSECUTA; || EST OBIET (sic) IN PACE. Le Blant, op. cit., t. i, p. 144-146, n. 66. Par contre, sur d’autres monuments, où on dit du défunt qu’il a été pænilens, ou qu’il a fait pénitence, agit pænitentiam, pendant un certain nombre d’années, ce n’est pas le sacrement qu’on vise, mais plutôt la vie pénitente, probablement pratiquée dans des con­ ditions particulières. Voir De Rossi, Inscript, christ., t. πα, p. 490 (an. 463); Le Blant, Inscript, chrét., t. n, p. 549, n. 663 (an. 589); p. 589, n. 697 (vi« siècle); Hübner, Inscript. H isp., p. 9, n. 29 (an. 627); p. 10, n. 33 (an. 578). Un marbre de Ravenne, de523, porte à côté du nom propre le titre de PA (e) NITENTIALIS. Faut-il y voir, avec Diehl, loc. cil., p. 11, n. 44, le prêtre pénitencier, dont nous parlent les auteurs 337 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE ecclésiastiques, par exemple, Cassiodore, Hist. trip., 1. IX, c. xxxv, P. L., t. i.x, col. 1151? 4. L’extrême-onction. — Contrairement à ce que l'on a cru, nous ne trouvons pas d’allusion à ce sacre­ ment ni dans l’inscription du sarcophage de Tolentino où il est dit de deux époux : QUOS DE SACERDOS PROBIANUS LAVIT ET UNXIT, et où il s’agit de l’onction du baptême ou de la confirmation, ni dans un marbre grec du me siècle, cité par les Mon. lit., n. 2780, où le mot χριστόν est mis pour χρηστόν, ni dans une amulette chrétienne du n® siècle qui d’après M. Lenormant serait ainsi libellée : Έζορκίζω || σε, ώ Σκταννάς ||... ϊνα μήποτε κα || ταλείπης τον τό || πον σου... έπι τώ || τόπω τής || την έπικέχρ || ιζα : Je t’exorcise, Ô Satan..., prononcé dans la demeure de celle sur laquelle j’ai fait l’onction. Mon. lit., t. i, n. 2803. La leçon proposée par l’archéologue français présente trop peu de garantie pour être reçue en toute sûreté, comme l’a fait Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 1795, 1796. Voir Kirchhoff, Corpus inscr. græc., t. iv, n. 9064. 5. Le mariage. — Au sujet de l’état de mariage et du sacrement qui l’inaugure, l’épigraphie nous fournit de nombreuses indications. C’est Dieu qui forme le lien conjugal. Sur le sarcophage mentionné de Tolen­ tino, dont la face représente le mariage de deux époux, on lit: QUOS PARIBUS MERITIS lUNXIT MATRIMONIO DULCI OMNIPOTENS DOMINUS. De Rossi, Bullet., 1869, édit, franç., p. 23; Garrucci, Storia dell' arte, pl. 304, n. 8. Ce lien est un. La religion du Christ défend le concubinat. De là, sur nos monu­ ments, l’absence complète des termes concubina, contubernium, contubernalis, assez fréquents dans l’épigraphie païenne. Ce lien est indissoluble. De Rossi, Bullet., 1866, édit, franç., p. 14 sq., cite un fragment d’inscription de Saint-Laurent où il est dit : (/ia)C SUB LEGE DEU(s nupti)S CONSOR­ TIA VINXIT (corp)ORIBU(s) cunctis e)SSET UT UNA CARO. Indirectement ce caractère est indiqué sur un monument de 362, où le mari appelle la femme sa côte : VISCILIUS NICENÆ COSTÆ SUÆ. Voir le commentaire de De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 151. L’allusion à la Genèse, n, 20, est évidente. On sait que les mariages entre païens et chrétiens, inévitables dans les premiers siècles, étaient vus de mauvais œil par l’autorité ecclésiastique. Tertullien et saint Cyprien les blâment; le concile d’Elvire (vers 300) les défend formellement. Aussi des inscriptions appar­ tenant à des époux de religion diverse sont très rares. Citons deux épitaphes africaines, l’une ayant appar­ tenu à une chrétienne Pesccnnia Quodvultdeus, dont le mari païen C. Quintilius Marcellus est probablement ce consul de 226 qui l’année suivante devint pro­ consul d’Afrique; l’autre nommant une femme chré­ tienne, tandis que le mari et le fils semblent être restés païens. Corp. insc. lat., t. vin, p. 870; De Rossi, dans Spicilegium Solesmense, t. iv, p. 509; Ephemeris enigr., t. vu, p. 114. L’Église, contrairement à la loi civile, regardait comme parfaitement valide et licite le mariage entre un affranchi et une personne de rang sénatorial. La décision portée par le pape Calixte est confirmée par plusieurs pierres funéraires publiées par De Rossi, Bullet., 1866, édit, ital., p. 23 sq. ; 1881, édit, franç., p. 72 sq. La valeur de l’un ou de l'autre de ces textes pourra être contestée. Pelka, Allchristliche Ehedenkmâler, p. 85; Leclercq, Dictionnaire, L i, col. 2879. Dans le mariage, mari et femme sont égaux. Déjà avant le milieu du iv° siècle, ■ n leur donne le titre, très rare sur les monuments ; dens, de compar, par exemple, sur une pierre romaine de 349, De Rossi, Inscript, christ., 1.1, p. 67, n. 107, ou celui de σΰνζυγος, qui rappelle l'image du joug em­ ployée par saint Ambroise, Epist., 1.1, lx, et un marbre 338 épigraphique. Pelka, op. cit., p. 41. Sur un marbre de la catacombe des Saints-Pierre-et-Marcellin, du mesiècle,un certain Primus appelle sa Icmmecumlaborona sua, collaboratrice dans le gouvernement de la famille, compagne dans le support des peines et des fatigues. Nuovo bullet., 1902, p. 194.La dénomination se rencontre également chez les juifs. Bullet, dell. Instil, di Corr, arch., 1876, p. 67 ; De Rossi, Homa setter., t. in, p. 538. Dieu doit aussi guider les époux pendant toute la durée du mariage. VI VATIS IN DEO ! — tel estle sou­ hait que nous trouvons sur un verre à fond d'or, pro­ bablement donné comme cadeau à deux jeunes époux, dont il représente le mariage. A-J-W SECUNDE ET PROIECTA, VIVATIS IN CHRI(sZo), lisons-nous sur la célèbre cassette d’argent du cabinet Blacas, qui est de la fin du iv' siècle et qui se trouve aujourd’hui au British Museum. Pelka, loc. cit., p. 115-123, pl. ii-iv. Conséquemment ils se regardent comme les serviteurs de Dieu et du Christ et, comme Tertullien, Ad uxorem, 1. I, c. i, P. L., 1.1, col. 1274, à sa femme, ils se donne mutuellement le titre de conservus, conserva, ou de σΰνδουλος, par exemple, dans plusieurs inscriptions de Rome, De Rossi, Bullet., 1886, p. 116; de Ravennc, de Porto, De Rossi,Bullet., 1879, édit, franç., p. 109sq.; de Sicile. Kaibel, Inscript, græc., n. 531. Celle de Ca­ tane se sert formellement de l’expression CYNAOYAH EN ΧΡω(= Χριστώ). Cf. Dolgcr, IXQYC, p. 194 sq. Se rapportant à l’Évangile de saint Matthieu, i, 18, on a voulu voir dans l’expression bene convenire qu’on lit sur une inscription de la catacombe de Saint-Hermcs. vers 200, un témoignage de. fidélité dans le devoir conjugal pratiqué selon la volonté du Christ figuré sur lapierre parlesymboiedu poisson. Toutefois un autre marbre plus explicite qu’on voit au Latran. p. vin, n. 7, semble s’v opposer : le mari dit de sa femme:...QUÆ EIUS OBSEQUIO SEMPER NOBISCONVENI Γ. C’est donc plutôtl’union dans le Christ qu’on veut indiquer également sur le premier monument. Souvent les chré­ tiens pratiquaient la continence tantôt temporaire tan tôt perpétuelle. C’est à cette dernière qu’on pourrait rapporter deux épitaphes, l’une romaine antérieure à Constantin, où l’on dit de la femme, d’après De Rossi, Roma solter., t. i, pl. xxxi, n. 13 :... QU (a) E VIXIT INLI II BATA CUM BIRGIN || IO SUO...; l’aulre de Salone en Dalmatie, de l’année 378, qui fait dire au mari par rapport à son épouse Talasia : QUAM A PARENTIBUS IPSIUS SUSCEPI ANNOS XVIII. QUI (quæ) AEQUE INLIBATÆ (sic) MECUM VIXIT ANNOS XXXII U, etc. Pelka,op. cit., p. 45. D’autres monuments visent plutôt la continence temporaire, par exemple, un marbre de 472 dans Le Blant, Ins­ cript. chrét., t. il, p. 30, n. 391,pl.46,n. 275 ; Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 2492 sq. En­ suite, depuis le milieu du ni0 siècle, on insiste vo­ lontiers sur le fait qu’en entrant dans le mariage, les deux époux, contrairement aux pratiques païennes, étaient encore vierges. C’est là le sens du titre de virginius, Virginia, que de nombreuses épitaphes donnent soit au mari, soit à la femme. Le marbre le plus ancien qui porte cette mention est de l’an 291. De Rossi, Inscript, christ., 1.1, p. 23, n. 17; Mon. lit., n. 2873. Voir Kraus, Real-Encyclopüdie, t. n, p. 956958; Pelka, loc. cit., p. 16-19. Convoler à de secondes noces était mal vu : c’était une preuve qu’on n’était pas suffisamment maître de soi-même. Aussi plusieurs épitaphes insistent-elles sur le fait que telle personne n’a été mariée qu’une fois : univira, uno content : marito, etc. La corruption des mœurs païennes nous explique pourquoi on rencontre surtout sur les marbres chrétiens l’éloge de la chasteté conjugale. L’épouse est dite casta, castissima, casta vere casta, pu­ dica, pudicissima, verecunda, ou bien (au génitif) veræ 339 E1'1G Iί APHlE CHRÉTIENNE castitatis, summæ, egregiae castitatis, totius pudicitiae, inlxsi genialis tori /emina, etc. Pelka, op. cit., p. 27, 30, 31. D’une épouse chrétienne de Rome on dit : ...|| QUIEUS (=cu/us) FIDELITATEM ET CASTITATE(m) ET BONITATE(m) || OMNES VICINALES EXPERTI SUNT. QUÆ || ANNIS N(umero) XIII. AB­ SENTIA VIRGINI(f) SUI SUAM CAS || TITATEM CUS­ TODIVIT. De Rossi, Homa solter., t. m, pl. xxivxxv, n. 4; Mon. lit., t. I, n. 2966. Ailleurs on relève d’autres vertus. Ainsi des marbres nous attestent que, malgré les dangers sans nombre, les femmes ont suivi leurs maris jusqu’au bout de leurs péré­ grinations; plusieurs n’ont pas reculé devant les distances très considérables pour honorer la mé­ moire du mari décédé à l’étranger. Telle une Gauloise Martina, dont il est dit : VENIT DE GALLIA PER MANSIONES L, UT COMMEMORARET MEMORIAM DUL(cissi) Ml MARITI. Pelka, op. cit., p. 43. Les épi­ taphes font aussi mention du bonheuretdela paix qui régnaient entre les epoux et de la subordination de l’épouse : bene mecum vixil, sine ulla laesione animi, sine ulla querela, sine ulla bilie (sic), macula, culpa, discordia,controversia,etc.; N.,QUÆ BENE VIVENDO MARITALI CONSECUTA EST DISCIPLINA. Pelka, op. cit., p. 42; Leclercq, Dictionn. d’arch. chrét., t. i, col. 1022. La vraie épouse nous est admirablement peinte dans les lignes suivantes gravées sur une tombe gauloise antérieure au v° siècle : CASTITAS, FIDES, CARITAS, || PIETAS, OBSEQUIUM. || ET QUÆCUMQUE DEUS || FÆMINIS INESSE || PRÆCEPIT HIS ORNATA || BONIS SOFRONI || OLA IN PACE QUIESCIT, || etc. Le Blant, Inscript, chrét., t. n, p. 111, n. 438; Pelka, op. cit., p. 42. 5° L’eschatologie. — 1. La vie humaine; la mort. — La vie a un caractère essentiellement passager. Elle est comparée à un navire qu’il faut conduire au port de l’éternité : sur deux monuments du Latran, p. xiv, 49; xvi, 63, sur l’épigraphe de la vierge africaine Castula, sur un marbre publié par Passionei, où le navire porte le nom du défunt, qui parfois y figure sous le symbole de l’orante ou de la colombe. Wilpert, Jung/rauen, p. 48, 49; Passionei, Iscriz. ant., p. 125, n. 88; Perret, op. cit., pl. 32, n. 80 bis; 69, n. 7. On la compare encore à une course, par exemple, dans le dernier vers du bel éloge métrique de la martyre Zosime (f 275) : nam /ide servata cursum cum pace peregit. De Rossi, Bullet., 1867, édit, franç., p. 82. L’Écriture aura probablement fourni l’idée de cette image. Ps. cxvm, 32; I Cor., ix, 24; II Tim., iv, 7. Le cheval, qui figure sur certaines épitaphes du in’ siècle et qui, dans plusieurs cas, a une signi flcation certainement symbolique, exprime la même pensée. De Rossi, Bullet., 1873. pl. xi; Armellini, Il cimitero di Sant’ Agnese, pl. xiv, n. 1; Bôm. Quartalschri/l, t. xv (1898), p. 399 sq.; Cabrol, Dictionnaire d'arch. chrét., t. i, col. 936, 937. Aussi vivre sur la terre, c’est vivre à l’étranger. Corp. insc. græc., n. 9683; Mon. lit., n. 3278. La terre n’est qu’un lieu de pas­ sage ; le ciel est notre patrie. Le Blant, op. cil., 1.1, p. 7. La mort, le chrétien l’envisage tout autrement que le païen. Pour lui, mourir, c’est debitum naturalem solvere, reddere debitum vitee sux, Domino rerum debitum commune omnibus reddere, De Rossi, Bullet., 1882, édit, franç., p. 57; 1873, édit, franç., p. 174; Inscript, christ., t. i, p. 392. n. 882; c’est esse substractum rebus humants, esse translatum de sieculo, De Rossi, Bulle/., 1881, édit, franç., p. 169; Homa solter., t. m, p. 45-48; c’est encore decedere, exire de corpore, reddere Deo animam, terrœ corpus, ire ad Deum, προσχωρεί? προς τον κύριον, miqrare ad Dominum, ad astra, acceptum esse apud Deum, receptum esse ad Deum, cxlestia regna petere, etc. Wilpert, Jung/rauen, p. 95, 96 ; De Rossi, 340 Bullet., 1873, édit, fraç., p. 162 sq.; Inscriplchrist., t. i, p. 80, n. 140; Führer, Sicilia solterranea, p. 163, n. 6; Le Blant, op. cit., t. n, p. 487, 493; De Rossi, Inscripl. christ., t. i, p. 9, n. 5; Ihm, op. cit., p. 10, n. 7. Tous mourront : nemo immortalis, ούδεϊς αθάνατος, du moins, dans ce monde, έν τώ κόσμω τούτω, comme l’expliquent quelques inscriptions trouvées en Orient. Mais la mort, la durée du séjour au tom­ beau, l’admission au ciel dépendront delà volonté de Dieu : Dei voluntate, quando Deus voluerit, cum Deus permiserit, etc. Leclercq,Dictionnaired’arch, chrét., I. i, col. 3115; Perret, op. cit., pl. 39, n. 131 ter; 21, n. 5. Aussi, sauf des cas particuliers justifiés par des cir­ constances spéciales, les chrétiens évitent les mani­ festations de douleur inconsolable, violente même des païens.On n’est pas insensible, mais on en visage la mort d'une autre manière. IS C(b)RISTO DATUS, écrit-on sur la chaux fraîche d’un tombeau d'enfant mort en 348. De Rossi, Bullet., 1879, édit, franç., p. 139. ORBATI NON SUNT, dit-on encore de parents lyonnais, à la mort de deux jumeaux, DONA DEDERE DEO. De Rossi, loc. cit. Comme conclusion pratique, les monuments présentent les exhortations suivantes : aux parents : COMPREMATUR PECTORUM || GE­ MITUS. STRUATUR FLETUS OCULORUM,Le Blant, op. cit., 1.1, p. 93; au mari et aux enfants : PARCITE VOS LACRIMIS. DULCES CUM CONIUGE NATÆ, VIVENTEMQUE DEO CREDITE FLERE NEFAS. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 371, n. 843; ou bien : Οανοΰσα γάρ (= la mère) ού Οάνη μούνη || ουδέ πόσιν προλέλοιπεν καί είλίπεν νυν ετι μάλλον || ούράνοθέν μιν όρα και τέρπεται ήδέ φυγάσσει. Bayet, op. cit., n. 118. La vraie raison nous est fournie par une épitaphe gauloise: MORS NIHIL EST; VITAM RESPICE PER­ PETUAM. Le Blant, op. cf/., I. ι,ρ. 31, n. 12, pl. 3. 2. Le tombeau est la demeure transitoire du corps. Il est parfois appelé domus, οίκος. Boldetti, op. cil., p. 463; Dumont, Mélanges, p. 337. Quelques épi­ taphes de la fin du m’ et du iv’ siècle présentent l’expression CELLA ÆTERNA et surtout DOMUS ÆTERN A,οίκο: αιώνιος, par exemple, au Latran,p. vm, 16; xvn, 36,en Afrique, en Orient. Cette formule, d’ori­ gine égyptienne, a passé aux Juifs qui l’ont modifiée d’après leurs idées religieuses. Perles, dans Monalsschri/l /iirGeschichte und Wissenscha/t des J udenthums de Frankel, t. x (1861), p. 348,349. L’Écriture la con­ naît. Sap., xn, 5; II Cor., v, 1. Inoffensive comme le D.M., elle ne renferme nullement un argument contre la foi à la résurrection, ce que nous indique souvent le contexte. Sur un marbre romain on dit que cette domus æterna n’est que temporaire : IN FINEM SÆCULI FELICITAS SIBI DOMUM ÆTERNAM... PARA­ VIT, De Rossi,Borna sotter., t.m, p.456;et un marbre de Catane commence ainsi : οίκος αιώνιος έν $ω. Le­ clercq, Dictionnaire d'arch. chrét., t. il, col. 2525. Assez souvent on rencontre l’appellation κοιμητή­ ριο?, surtout en Macédoine, où, dès le m’ siècle, on ajoute volontiers les mots έως άναστάσεως. Corp, insc. græc., n. 9305-9314 ; De Rossi,Bullet., 1890. p. 58 ; Nuovo bullet., 1900, p. 76, 77; Mélanges d’archéologie et d’histoire, t. xx (1900), p. 229 sq. Le séjour au tom­ beau est un sommeil. Joa., xi, 11 ; I Thess., iv, 13-15. De là l’expression εΰδειν, dormire (reposer dans le tombeau) sur de nombreux monuments du itic siècle, en Bithynie, à Autun et ailleurs. Mon. lit., n. 2785, 2826, 4278. De là les formules : έν ειρήνη ή κρίμηαις αύτοΰ, Nuovo bullet., 1901, p. 244; κοίμησις έως άνα­ στάσεως, fréquente également en Macédoine, De Rossi, Bullet., 1890, p. 54, 57; Nuovo bullet., 1900, p. 76, 77 ; in pace dormii, in pace Domini dormias, etc. Nuovo bullet., 1901, p. 244; De Rossi, Bullet., 1881, édit, franç., p. 72. Une épitaphe romaine, dun’siècle. 341 ÉPIGRAP111E CHRÉTIENNE commence par les mois : DORMITIONI || T. FLA. EVTY II CHIO... De Rossi, Borna sotter., t. i, p. 186; Nuovo bullet., 1904, p. 156. Quelques rares épitaphes, par exemple, au Latran, p. vm, n. 16, et au musée Kircher, n. 59, portent la formule SOMNUS ERNALIS. Perret, op. cil., pl. 18, n. 23; pl. 29, n. 71. C'est encore un emprunt au formulaire païen que déjà le contexte nous défend de prendre à la lettre. 3. L’âme après la mort. — Pour plusieurs catégories de fidèles, par exemple, pour les martyrs, les épi­ graphes affirment leur admission immédiate au ciel. Pour d’autres, on est hésitant. Des écrivains ecclé­ siastiques, même des plus notables, admettent un séjour intermédiaire de l'âme, appelé parfois sein d’Abraham, qui ne prendra fin qu’au jugement. L'écho de cette croyance se retrouve, dès le m· siècle, clans les monuments, par exemple, dans l'épitaphe de ce fidèle gaulois dont il est dit :... QUIESCIT IN PA || CE ET DIEM FUTURI || IUDICII INTERCEDE || NTEBUS (sic) SANCTIS L || ETUS SPECTIT (= exspectat), Le Blant, op. cit., t. il, p. 198, n. 478 (cf. ibid., t. n, n. 402 sq.); ou bien dans les derniers vers de l’ins­ cription métrique que saint Paulin de Noie com­ posa pour un certain Cynegius : (Felici merito) HIC SOCIABITUR ANTE TRÏ (bunal | Interea) IN GREMIO ABRAHAM (cum pace quiescit). De Rossi, Bullet., 1875, édit, franç., p. 34 ; Bücheler, op. cil., t. i, p. 323, n. 684. Ailleurs, nous l’avons dit, on affirmait caté­ goriquement l’entrée immédiate au ciel. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 9; Bullet., 1894, p. 58; Nuovo bullet., 1901, p. 245, n. 23. Il y avait donc divi­ sion et doute, comme l’indiquent les monuments eux-mêmes. Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 1538; Le Blant, op. cit., t. il, p. 402 sq. Mais, dès le début du vi° siècle, l’épitaphe du pape Félix III déclare: CERTA FIDES : lUSTIS CŒLESTIA REGNA PATERE. De Rossi, Inscript, christ., t. n a, p. 126, n. 3. Voir, sur la question, Le Blant, loc. cit., p. 397411; Leclercq, dans Dictionnaire d'arch. chrét., t. i, art. Ame. 4. La résurrection des corps. — Le séjour dans le tombeau n’est que temporaire, comme l’indiquent, dès le m" siècle, les expressions épigraphiques sui­ vantes : depositio, depositus est (voir Paul Allard, dans Les lettres chrétiennes, t. i (1880), p. 227 sq.), (inscr. d’Abercius), άπόίιεσις (cf. Il Pet., i, 14), dormitio, dormitorium, dormire, κοίμησις, κοιμη­ τήριο·/ (par opposition à domus æterna), κοιμητήριο·/ ίως ά·/αστάσεως, κοιμάσβαι, εΰδειν, et, un peu plus tard, quiescere, quies. Mais il y a d’autres textes plus expressifs. Une inscription macédonienne, du II^-III® siècle, dit : ...6έτο σώμα δέ γαίη (= γή) || είσοκαι άναστάσεως εύάγγε(λ)ο(·/) ήμαρ έικη-ε. De Rossi, Bullet., 1890, p. 59; Mon. lit., n. 4348. L’épitaphe du diacre Severus, enterré vers 300 à Saint-Calixte, porte : ...CORPUS... HIC EST SEPULTUM, DONEC RESURGAT AB IPSO. De Rossi, Inscript.christ., 1.1, p. cxv. Le pape Damase termine son inscription sépulcrale par ces mots : Post cineres Damasum faciet quiasurgere credo, Ihm, op. cit., p. 13, n. 9, et le pape Célestin (j-432) conclut : Corporis hic tumulus : requies­ cunt ossa cinisque\nec perit hinc aliquid Domino, caro cuncta resurgit. | Terrenum nunc terra tegit, mens nescia mortis | Vivit et aspectu fruitur bene conscia Christi. Ihm, op. cit., p. 95, n. 92. L’auteur de la résurrection, le Christ, est nommé : ar l’épitaphe du diacre Severus citée plus haut; de même par l’inscription d’un sarcophage de Tolentino et par celle du pape Damase. De Rossi, Bullet., 1869, • lit. franc., p. 23. Les monuments de la Viennoise présentent souvent les formules : resurrecturus in C ~isto, in spe resurrectionis misericordia Christi, etc. LeBlant, op. cit., t. n, n. 162.467-470; Nouveau recueil, 342 p. xxi. Les monuments nous disent .qu'elle s’opère parle retour des âmes dans les corps : HIC IACET: HINC, ANIMA IN CARNE(m) REDEUNTE, RESUR­ GET (I ÆTERNIS CHRISTI MUNERE DIGNA BO NIS. De Rossi, Bullet., 1881, édit, franç., p. 21. En vue du jugement, on exprime parfois l’idée, le désir de ressusciter sous le patronage des saints, par exemple, ce chrétien gaulois, dont il est dit : RE­ SURRECTURUS CUM SANCTIS, ou ce chrétien espa­ gnol, dont l’épitaphe termine par ces mots : UT, CUM FLAMMA VORAX VENIET COMBURRERE TERRAS II CŒTIBUS SANCTORUM MERITO SO­ CIATUS RESURGAM. Hübner, Inscript. Hisp.,p. 50, n. 158. Plusieurs fidèles partagaient l’idée millénariste de certains Pères. L’inscription déjà mentionnée de l’évêque africain Alexandre dit du titulaire: ...HUIUS ANIMA REFRIGERAT, CORPUS HIC IN PACE QUIESCIT y RESURRECTIONEM EXPECTANS FU­ TURAM DE MORTUIS PRIMAM || CONSORS UT FIAT SANCTIS IN POSSESSIONE REGNI CÆLES TIS. De Rossi, Bullet., 1894, p. 91. Ces vers rap­ pellent les vieilles liturgies ainsi que les paroles de Tertullien, De monogamia, c. x, P. L., t. n, col. 942 : Interim pro anima ejus (= mariti) orat (sc. uxor) el refrigerium æternum adposlulet ei et in prima resur­ rectione consortium. Le Blant, op. cil., t. n, p. 84-86. 5. Le jugement. — On place au in° siècle un marbre mutilé de Sainte-Agnès qui présente les mots : ...ET IN DIE (Judicii on resurrectionis a)DEAM (ad tribu iNAL CRISTI. Arinellini, op. cit., p. 165, pl. xni, 7;Marucchi, Éléments, t. n, p. 264. Sur les épigraphes grecques on trouve l’expression : έν τή ζρισίμω ήμεει. Mon. lit., n. 2788. A la fin du ni' siècle, le diacre Severus se prépare un tombeau : MANSIONEM IN PACE QUIETAM QUO MEMBRA DULCIA... FAC­ TORI ET lUDICI SERVET. De Rossi, Inscripl. christ.. 1.1, p. cxv. Saint Félix de Noie est plus explicite dans l’inscription qu’il compose pour le jeune Cynegius. enterré dans la basilique de Saint-Félix : (Sic et Zu)TUS ERIT IUVENIS SUB IUDICE CHRISTO (cum tuba Zerrï)BILIS SONITU CONCUSSERIT OR BEM II (humanaque «nï)MAE RURSUM IN SUA VASA REDIBUNT. Kaufmann, Jenseilsdenkmâler, p. 70, note 1. Le juge est le Christ lui-même. Sur le rôle qu’exerceront les saints, voir t. ni, col. 472 sq. Le jugement sera terrible :(φο)8ερόν δίκημα τοΰ (θεόν iv) ήμερα κρίσεως. Bayet, op. cit., n. 106. Mais le juge est juste et il donnera à chacun selon ses œuvres : PRÆMIA PRO MERITIS CAPIET SUB IUDICE lUSTO. Allegranza,De sepulchris christ., p. 25,n. 42. Un marbre d’Aix parle d’un enfant placé parmi les agneaux à la droite du juge : DEXTRIS . TIBI ■ NUNC· FIDE H ADSISTIT · IN · AGNIS || ACTERNUM · SPERANS... DONUM. Le Blant, op. cil., t. n, p. 489, n. 624; Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 904. Dans les textes cités il est surtout question du jugement final. Sur deux monuments on voit gravée la scène du jugement de l’âme. Perret, op. cit.. pl. 22, n. 28; Wilpert, Malereien, p. 410, 415. Est-ce le jugement particulier ou une réduction du juge­ ment dernier que nous devons y voir? C’est au pre­ mier que Msr Wilpert, loc. cit., p. 391, rapporte un texte épigraphique d’un prêtre milanais, Sarmata. du iv“ siècle : NAZARIUS NAMQUE PARITER VIC­ TORQUE BEATI I] LATERIBUS TUTUM REDDUNT MERITISQUE CORONANT. || O FELIX, GEMINO MERUIT QUI MARTYRE DUCI || AD DOMINUM ME­ LIORE VIA REQUIEMQUE MERERI. De Rossl, Inscript, chr’st., t. na, p. 172, n. 30. 6. L’éternité. — Rien n’est mieux attesté par l’épigraphie que la croyance à l’éternité. Voici plusieurs ac­ clamations etformules, dont quelques-unes remontent au il' siècle : in alerum, εις αιώνα, in avum, vivos in 343 ÉP1GRAPHIE CHRÉTIENNE 344 exemple, sur un marbre du Latran, p. xiv, n. 45, et sur æternum, in levitm, semper vivas in Deum, εις άνάστασεν plusieurs épitaphes d’Aquilée où le monogramme du αιώνιον, Kirsch, Acclamationen, p. 9-29; post vilain Christ placé au-dessus montre bien qu'elle est cette viventem, De Rossi, Bullet., 1894, p. 93; regnat maison, qui du reste est déterminée davantage encore tempore continuo, De Rossi, Inscript. christ., t. i, parmi texte épigraphique qui dit du défunt ...MERUIT p. 141, n. 317; vivis in nomine Christi, æterno... TUA LIMINA. CHRISTE. || ANGELICASQUE DOMOS vivit... ævo, natus in æternum. Kaufmann, JenscilsINTRAVIT ET AUREA REGNA. Wilpert, Malereien, denkmâler, p. 70, 98, 224. D’après les épigraphes, la p. 410, fig. 36; Inschri/len Aquileias, p. 41, 43,45, 54, vic éternelle est une vie en Dieu, en Jésus-Christ, dans 58; de Waal, op. cit., p. 28. A cause de ceux qui y la Saint-Esprit : vive, vives, vivas in Deo, Mon. lit., restent, ce palais est encore appelé : sedes paternæ, p. cxxvi, n. 2929, 2999; vivas in j(, in Crheto (sic), sedes sanctorum, perpetua sedes. De Rossi, Bullet., 1880, in Domino Zesu (sic), in j; (poisson), ζώμεν έν Οεω édit, franç., p.48,49; Bücheler, op. cil., t. il, p. 631, n. 1347 B; t. i, p. 319, n. 675. Sur d’autres monu­ (poisson), etc. Mon. lit., n. 3044, 2984, 3118, 3108, ments on l’appelle arx poli, arx ælheria poli, arx 3366. 7. Le purgatoire; l'enfer. — Nous avons exposé sublimis. Marucchi, op. cil., t. i, p. 238; De Rossi, Inscripl. christ., t. lia, p. 71, n. 41 ; Ihm, op. cil.,p. 68, ailleurs ce que disent les inscriptions sur le purga­ n. 65. toire. Voir Communion des saints, t. ni, col. 460 sq. L’art chrétien présente le bonheur du ciel sous le Aucune allusion à l'enfer dans les épigraphes des symbole d’un jardin délicieux couvert de plantes, de trois premiers siècles; même après la paix de l’Église, fleurs odoriférantes, de sources d’eau limpide et rafraî­ la mention en est encore bien rare. Sur un marbre de 489 les survivants se consolent ainsi sur la perte d’une chissante, rempli de brebis, d’oiseaux. Souvent le certaine Fabea Scerniola : ...CONFIDIMUS || TE VI­ symbole est réduit aux éléments les plus simples. Les VERE SEMPER QUEM (quam) || CONS(to/ ïn/)ERNI mêmes éléments reviennent gravés sur des monuments de la fin des n·, in' et iv° siècles, par exemple, sur SIC K REFUGISSE MALA. De Rossi, Bullet., 1881, celui d’Urbica à Saint-Calixte, de Moïse au Latran, etc. édit, franç., p. 159. Sur un autre appartenant au Marucchi, op. cit.,t. n, p. 167; Xystus, op. cil., t. iil>, sous-diacre Ursinien de Trêves on dit du défunt : p. 26. Les textes suivants du iv« siècle confirment QUEM NEC TARTARUS FURENS NEC PŒNA ces données : ... inde per eximios paradisi regnal SÆVA NOCEBI(I). Kraus, Inschriften, t. i, p. 89, 90; odores | tempore continuo, vernant ubi gramina rivis... Le Blant, op. cit., t. i, p. 399, n. 293. L’inscription (a. 382), De Rossi, Inscripl. christ., 1.1, p. 141, n. 317; de Clematius, à Cologne, du ivc-vc siècle, renferme une Divitias, paradise, tuas flagrantia semper | gramina menace à l’adresse de ceux qui ne respecteraient point et halantes diversis floribus hortos subjectasque videt le lieu de repos des vierges, compagnes de sainte nubes et sidera cæli, Le Blant, Inscr. chrét., t. ti, Ursule : SCIAT SE || SEMPITERNIS TARTARI IGNI­ BUS PUNIENDUM. Kraus, loc. cil., p. 143. Un qua­ p. 254, n. 516; CERTUM EST IN REGN(o cælest)\ (p)ERQUE AMOENA VIRETA ISTUM CUM ELECTIS trième monument qui mentionne l'enfer est de l’an ERIT HABITUM (sic) PRAEMIA DIGNA, De Rossi, 488. Diehl, op. cit., p. 26, n. 126. Bullet., 1894, p. 24, 64; ...NON TRISTIS EREBUS. 8. Le ciel et ses joies. — L’Écriture parle de la cité NON PALLIDA MORTIS IMAGO, || SED REQUIES du ciel. M. Kaufmann, Handbuch, p. 234, est porté à SECURA TENET LUDOQUEI CHOREAS || INTER voir cette Jérusalem céleste dans la πόλις έκλεζτή FELICES ANIMAS ET AMŒNA PIORUM || PRAEDIA. de l’inscription d’Abercius. Jerusalem civitas, lisonsDe Rossi, Bullet., 1882, édit, franç., p. 97. nous dans un grafïito tracé à la chapelle des papes Le ciel,séjour de lumière. Le pape Damasel’appelle: par un pieux pèlerin du ni0 siècle. ælheria cæli lux, une épitaphe de 344 : τόπος φωτεινός. L’Écriture parle souvent du royaume des cieux. Un Him, op. cil., p. 55, η. 53; Kaufmann, Jcnseitsdenk marbre romain, du commencement du in° siècle, mâler, p. 68, 69. C’est encore là le sens des chandeliers le mentionne également : ουράνιον XY ( = Χριστοί) || allumés, placés à droite et à gauche de l’âme-orantc βασιλείαν μετά τών || αγίων; de même un autre du mi­ ou à côté du texte des pierres funéraires, par exemple, lieu du mc siècle : έν Θ€ΐω IH j; ΒΑΣΙΛΕ (ία). De au Latran, p. xiv, n. 44, ou à Aquilée. Wilpert. Inschriften Aquileias, p. 46,47 ; Leclercq, Dictionnaire Rossi, Inscripl. christ., t. i, p. cxvi; Kaufmann, d’arch. chrét., t. i,col. 2676. Une épitaphe publiée dans Jenseilsdenkmàler, p. 85, 86 (avec la vraie leçon). Au la Bôm. Quarlalschrift, t. vi (1892), p. 377 sq., en ivc siècle, on rencontre les dénominations suivantes : fournit une preuve monumentale. Elle présente, Supernum imperium, dans l’épigraphe de Marcellina, coupé par des symboles, le texte suivant : ... CVIVS sœur de saint Ambroise, Allcgranza, De sepulchris SPIRIT VS (colombe) IN LVCE (cierge) DOMINl(monoChristianorum, p. 36; regnum cæleste, dans celle déjà gramme) SVSCEPTVS EST. Cf. De Rossi, Inscript, citée de l’évêque Alexandre de Tipasa, De Rossi, Bullet., 1894, p. 91; regna cæleslia, regna piorum, christ., t. i, p. 192, n. 442 (an. 441). L’auteur de cette lumière céleste, c’estl’ichthys ou Poisson symbolique, dans plusieurs inscriptions damasiennes, Ihm, op. cit., p. 15, n. 10; p. 10, n. 7 ; p. 42, n. 37; regna superna, ' le Christ. Kaufmann, loc. cil., p. 67; Apoc., xn, 23. fulgida, cælica, aurea, æterna imperia, dans Le Blant, ! Il éclaire non seulement les hommes venant en ce monde, mais encore ceux qui meurent et sont reçus op. cit., t. il, p. 407, note 5; p. 253, n. 516; p. 390. au ciel. Pcctorius d’Autun le nomme : ΦίύΟΤΟ Le ciel est un palais, une maison royale. Un parvis ΘΑΝΟΝΤωΝ. Le Blant, op. cit., t. i, p. 10. C’est y donne accès. Entre les rideaux placés à l’entrée on voit l’intérieur où trône la divinité entourée de la cour dans le même sens qu’il faut interpréter les formules et textes suivants : AETERNA TIBI LVX.TIMOTHEA, céleste. La martyre Zosima (f 275) demande à y être reçue : ACCIPE ME, DOMINE, IN TUA LIMINA, IN £ De Rossi, Bullet.. 1892, p. 138; LVCE NOVA CHRISTE. De Rossi, Bullet., 1866, édit, ital., p. 47; FRVERIS : LVX TIBI CHRISTVS ADEST, Le Blant, Büchcler, op. cit., 1.1, p. 321, n. 681. Les monuments du op. cil., t. i. p. 13; Corp. insc. lat., t. via, p. 389, IVe siècle appellent ce palais regia, sublimis regia cæli, aula Christi, siderea Omnipotentis aula. De Rossi, In- n. 1756; AETERNOS SORTITA THOROS XPÏQVE PETIVIT H PERPETVAM LVCEM.NVLLA QVAEFINE script. christ., t. I, p. 141,n. 317; Bullet., 1894, p. 93; TENETVR, sur la pierre funéraire d’une jeune per­ Ihm, op. cit., p. 15, n. 10; p. 18, n. 12; p. 52, n. 49; Le Blant, op. cit., t. u, p. 241, n. 509. Parfois les lapicidcs sonne de Verceil. en Italie, Wilpert, Jungfraucn, le présentent graphiquement à côté du texte, par p. 39: ®ac ΕΚ Φωτοο et ®MC XŸ(= Χριστού) 345 ÉPIGIIAI’HIE CHRÉTIENNE ΦΕΝΙ (— φαίνει) DACIN ΗΜΙΝ, sur deux lampes orientales du ive-v° siècle. Nuovo bullet., 1900, p. 253 sq. En quittant la lumière de ce monde, on ne devra donc pas s’écrier avec les païens : AMISI LVCEM. Corp. insc. lat., t. vi, n. 23629. On trou­ vera une lumière qui ne s’éteint point, ΦΟΟ ΑΦΘΑΡΤΟΝ, Corp. insc. griec., n. 9870; c’est le Christ, l’Ichthys symbolique qui est seul la vraie lumière, par opposition à celle dont parlent les manichéens. Kaufmann, loc. cil., p. 67,68. Pénétré de cette lumière, se réalise pour le bienheureux ce que dit le psaimiste : In lumine tuo videbimus lumen. Ps. xxxv, 10.11 devient pour ainsi dire une autre lumière, comme l’indique un marbre du Latran, p. vm, n. 6 : Έρμαείσκε, φώς, Il ης έν Οεώ κυρεί ]| ω Χρειστώ, Perret, op. cit., pl. 38, η. 127, à moins qu'on ne veuille voir dans ce dernier texte une acclamation analogue à celle que nous avons citée plus haut. L’épigraphie fait également allusion au banquet céleste dont parle l’Écriture. Voir t. i, col. 2020. Une inscription grecque du iv° siècle termine par le souhait que le défunt soit admis à 1’agape ou banquet du ciel : EIC ΑΓΑΠΗΝ. Nuovo bullet., 1903, p. 56; Wilpert, Malereien, p. 415 (fig.). D’autres monu­ ments beaucoup plus anciens présentent des accla­ mations,des formules analogues: IN. AGAPE, De Rossi, Bullet., 1882, édit, franç., p. 130, 131 ; IN. REFRIGE­ RIO, EN ΑΓΑΠΗ. Xystus, op. cit., t. n a, p. 128; Wil­ pert, Malereien, p. 472. Un marbre de Saint-Calixte a l’acclamation : πί(ε) έν θε(ώ). De Rossi, Roma seller., t. n, p. 272, 326, pl. xlvii-xlviii, n. 7. Elle fait évidemment · allusion à l’agapc divine, car il ne peut s’agir ici d’une invitation à boire adressée aux sur­ vivants comme c’est peut-être le cas pour quelques coupes de verre ». Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, col. 832. Il en est de même pour quatre autres textes, publiés par Wilpert, Malereien, p. 478. Le repas céleste est formellement mentionné dans des inscriptions moins anciennes. Le Blant, op. cit., t. i, p. 308, n. 212; t. n, p. 284, n. 543. Dès le ive siècle, on rencontre une autre appellation du ciel, celle de sein de Dieu, sein d’Abraham. Sur deux monuments romains on lit: IN ^(= Chr ïsïï)GREMIUM et (...in) PACE IN SINO (= sinu) DEL De Rossi, Bullet., 1873, édit, franç., p. 82. Ailleurs, surtout en Égypte et en Orient, on rencontre assez souvent la formule qui rappelle Matth., vin, 11, εις κόλπους ou έν κόλποι; Άοβραάμ καί ’Ισαάκ καΐ’Ιακώβ. Kaibel, Inscript. griec. Siciliæ, n. 189; Le Blant, Sarcophages chrétiens de la Gaule, p. xxm; Inscript, chrét., t. n, p. 325, n. 5. Sur le sens de cette locution, qui peut désigner et le ciel proprement dit et l’état intermédiaircavant larésurrection, voir Leclercq,Dictionnaire d’arch. chrét., t. I, col. 1522 sq. ; Kaufmann, Jenseitsdenkmâler, p. 69, 70. Au ciel on trouve donc la vie, la paix, le repos, la joie, le bonheur, le bien-être, le rafraîchissement, la lumière, et tout cela pour toujours : semper, in teterno, in tevum, εις αιώνα. Du ciel est banni tout ce qui pourrait porter atteinte à notre félicité : ένθα άπέδρα οδύνη και λύπη καί στεναγμός, comme on peut lire sur l’épitaphe de Schnoudi, de l’an 344. Kaufmann, Jenseitsdenkmàler, p. 68 sq. Tout cela nous est accordé par Dieu, par le Christ. Wilpert, op. cil., p. 95 ; Führer, op. cit., p. 163, note 7. C’est là le symbolisme des colombes qui s’approchent du ou d’un vase dont le contenu mystique est indiqué par le même monogramme placé au-dessus. Xystus, op. cit., t. nb, p. 13, etc. Ici il n’v a plus de danger pour le bienheureux : ATTICE || DORMI IN PACE || DE TUA INCOLUMITATE || SE­ CURUS... De Rossi, Bullet., 1894, p. 58. Pour entrer au ciel, il faut être du nombre des 346 élus. 11 en était, l’innocent petit enfant d’Aquilée dont l’épigraphe dit : QUEM || ELEGIT DOM(inu<-. PAUSAT IN PACE. Wilpert, Inschriflen Aquihiu.·. p. 38-40. Voilà pourquoi sur un autre monument on demande pour le défunt : UT INTER ELECTU (=eletos) RECIPIATUR. LeBlant, op. cit., 1.1, p. 102. n. 8 ■; cf. Corp. insc. lat., t. v a, n. 1636. En outre, le ciel est une récompense de la pratique de la vertu. Tel est le symbolisme de la couronne, portée par la colombe ou placée à côté ou au-dessus de l’âme-orante, et de la palme ajoutée simplement au texte. Perret, op.cit.,pl. 18, n.22; pl. 34,n. 92; pl. 73,n. 8. Les textes épigraphiques sont très formels à ce sujet : NAM IUSTAE MENTES FOVENTUR LUCE COELESTI; ....ET BENE PRO MERITIS GAUDET SIBI PRAEMIA REDDI; EUSTACIA DEPONENS SENIO TERRIS.... MORTALIA MEMBRA SED REVEHENS COELO PRO MERITIS ANIMAM. Xystus, loc. cit., p. 29-31. Voir encore plus loin. 9. La communion des saints. — Voir Communion des saints, t. m, col. 454-479. lit. L’ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE ET LES VERTES MO­ RALES. — Pour quiconque connaît la vie et les mœurs païennes, le changement opéré par le christianisme, tel que les monuments nous le révèlent, est plus qu’étonnant. — 1° Vertus chrétiennes. — 1. Lu foi. — Elle forme le grand lien entre les chrétiens des dif férentes parties du inonde et en fait des « frères -.des « amis », comme l’attestent pour le 11e et le ni' sk des l’épitaphe d’Abercius et d’autres monuments cités ailleurs, t. m, col. 454 sq. Comme objet de la foi les monuments mentionnent expressément l’unité de Dieu (voir plus haut, col. 327), la trinité des perso.·: nés. la divinité du Christ et du Saint-Esprit, larésurrection des morts, etc. D’une chrétienne du m« siècle enterrée à Saint-Calixte on dit :ή έν Θεώκα'ι Χριστώ πιστευσασα; d’une vierge chrétienne du ive siècle : ...CREDIDIT y (in Je) SU(m) )£. De Rossi, Roma sotter., t. n, p. 302: Wilpert, Jungfrauen, p. 94, pl. m, n. 4. La foi à la divinité du Christ, l’épitaphe du pape Libère l’appelle fides nictena. De Rossi, Bullet., 1883, édit, franç., p. 9; 1890, p. 123 sq. La foi est une : Abercius trouve la même partout. C’est la foi catholique, dans laquelle est mort le Cornes Herila (t 462) : IN PACE FIDEI || CATHOLICAE. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 351, n. 807; celle que saint Hippolyte, au moment d’aller à la mort, recommande à ses partisans schismatiques : Fertur... catholicam dixisse fidem sequerentur ut omnes. Ihm. op. cit., p. 42, n. 37. La foi est encore appelée sainte, sancta fides, sur un marbre de 369, De Rossi, Inscript, christ., ί.ι,ρ. 108, n. 211; précieuse, pretiosa, à cause des biens qu’elle procure. Ihm, op. cit., p. 11, n. 7. Elle est nécessaire. Sans la foi catholique on ne saurait être un vrai martyr, dit saint Damase. Ihm, op. cil., p. 42, n. 37. De la martyre Zosima le marbre épigra­ phique dit : NAM FIDE SERVATA CURSUM CUM PACE PEREGIT. De Rossi, Bullet., 1873, édit, franç.. p. 75. Sur l’épitaphe d’un certain Eutychius(f 3931 on lit ces mots : .... In (Cà)RISTUM CREDENS PREMIA LUCIS HABET. De Rossi, Inscript, christ., 1.1, p. 180, n. 412. Voir t. in, col. 456. Mais à côté de la foi il faut les œuvres. QUAE TE SEMPER DEO DICASTI y ...SED PRO FACTIS AD ALTA VOCARIS, dit un monument de 363. D" Rossi, Inscript, christ.. t. i, p. 88, n. 159. C’est la conviction qui a guidé la noble gauloise Eugénie dont le monument funéraire dit entre autres : QUAE MERETIS (sic) VIVIT... QUO MELIUS SUPERAS POSSIT ADIRE DOMOS. QUAE... PROVIDA LAUDANDUM SEMPER ELEGIT OPUS II PASCERE IEIUNOS GAUDENS FESTINA CUCURRIT H E(su)RIEN(s e)PU(/as), O PARADISE 347 ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE 348 TUAS II CAPTIVOS OPIBUS VINCLIS (laxavit ini­ papes à Saint-Calixte, un pèlerin du mesiècle demande quis... Il MENS INTENTA BONIS TOTO CUI TEM­ à Dieu et à ses saints : ut Vericundus cam suis bene naviget. De Rossi, Roma setter., t. n, p. 17 ; Kaufmann, PORE VITAE II, etc. Le Blant, loc. cit., t. n, p. 284, Handbuch, p. 255. Une épitaphe de Pozzuoli rappelle n. 543; Leclercq, Dictionnaire d'arch, chrtt., t. n, l’histoire du prophète Samuel : C. NONIUS FLAVIA­ col. 2125. NUS. Il PLVRIMIS ANNIS ORATIONIBUS PETITUS. 2. L’espérance. — C’est la vertu qui ressort le plus NATVS, VIXIT ANNO UNO || M(ensibus) XI; IN des textes épigraphiques. Le plus ancien signe idéo­ graphique qu'on y rencontre, c’est l’ancre, symbole de CUIUS HONOREM BASILICA HAEC A PARENTIBUS ADQUISITA H CONTECTAQUE EST. Corp. insc. lai., l’espérance. Le Christ est le résumé de cette espérance, ή κοινή ελπίς ημών, comme l’appelle saint Ignace. Ad t. x, n. 3310-3311 ; Diehl, op. cit., p. 21, n. 98. Un mo­ Philad., xi, 2. C’est l’idée que présente dès le n° nument grec du in'-rv” siècle termine par la prière du siècle l’ancre jointe soit au nom du Christ ou à son lapicide : ’Ιησού Χρειστέ, βοήθι τω γράψαντι πανοικί. Mon. lit., n. 2782. Ailleurs, nous l’avons vu, on de­ monogramme soit au Poisson symbolique. De Rossi, mande la rémission des péchés, la gloire du paradis. Bullet., 1888, p. 31, 35; Nuovo bullet., 1902, pl. vi, De Rossi, Bullet., 1894, p. 58; Kaufmann, Jenscilsn. 3; Wilpert, Prinzipienfragen, p. 70, 71, pl. i. C’est denkmâler, p. 68. L’Orient surtout est riche en invo­ encore ce que disent les très vieilles formules épigra­ phiques: SPES IN CHRISTO, SPES IN DEO CHRIS­ cations de tout genre. La grande qualité de la prière, TO. SPES IN DEO ET CHRISTO EIUS, qu’on ren­ c’est l’humilité, comme le montrent les textes épi­ graphiques suivants : AGATIO SUBD(iacono) PEC­ contre sur des épitaphes, des anneaux, des verres CATORI Il MISERERE D(eus), Marchi, Monumenti, à fond d’or, etc. .Mon. lit., n. 3474, 3475, 3550, 3763; Wilpert, loc. cit., p. 81 ct note 3. Notons encore les p. 239; EUSTATHIUS HUMILIS PECCATOR || TU QUI LEGIS ORA PRO ME ET HABEAS DOMINUM PRO­ trois textes suivants: QUI IN DEO CONFIDIT, SEM­ TECTOREM, Mon. lit., n. 3517; Criste, in mente PER VIVET A ω; FIDE IN DEU (m) ET AMBULA, || SI DEUS PRO NOBIS, QUIS ADVERSUS NOS; UNA habeas Marcellinu(m) peccatorem. Kaufmann, llandbuch, p. 252; Ippolyte in mente (habeas) || Petr(u)m SPES SALUTIS CHRISTUS. QUO DUCE MORS MORITUR. Cabrol, Dictionnaire d’arch. chrét., t. i, peccatorem. Mon. lit., n. 4403. Du reste, encore dans d’autres circonstances les premiers chrétiens col. 648, 652; De Rossi, Inscript, christ., t. na, p. 107, n. 55. La présence, sur des pierres de schismatiques, de prenaient le titre de pécheur. De Rossi, Bullet., 1879, édit, franç., p. 163; Marucchi, Éléments, t. i, p. 248. l’une ou de l’autre de ces formules n’infirme que peu C’est ce même sentiment d’humilité qui, dès la fin leur valeur. Monceaux, dans la Revue de philologie, du IIe siècle, a dû les engager à prendre, à la suite de 1909, t. xxxiii, p. 119-136. l’apôtre, le titre de δούλος ou δούλη θεού ’Ιησού Χριστού, 3. L’amour de Dieu. — Le précepte général est de servus ou serva. De Rossi, Bullet., 1888, p. 34,35; rappelé par une inscription africaine trouvée à Sétif : 1883, édit, franç., p. 86. Souvent aussi les chrétiens DILIGES DOMINUM DEUM EX (toto corde) || TUO. portaient des noms, tels que les païens eux-mêmes EX TOTA ANIMA TUA ET EX TOT(a fortitudine tua). n’en auraient pas donné de plus injurieux, de plus Corp. insc. lat., t. vm, n. 8620; Diehl, op. cit., p. 39, n. 202. Une inscription d’Andance, dans la Viennoise, I abjects. Mais il est difficile de dire, pour chaque cas en particulier, dans quelle mesure le sentiment en fait connaître la récompense : MOR || TEM PERd’humilité les a inspirés. Cf. Kneller, dans Stimmen DEDIT (sic) — il s’agit d’un diacre du nom d’Émile — VITAM IN VE II NIT, QUIA AUCTOREM VIT || AE SO­ aus Maria-Laach, t. lxii (1902), p. 171-182,272-286; Le Blant, L’épigraphie en Gaule, p. 93-96. LUM DILEXIT. Le Blant, Nouveau recueil, p. 149, Rattachons à ce qui précède une double pratique n. 930. De même l’épitaphe de la vierge espagnole fréquemment attestée surtout depuis la paix de Florentia: ...OBDORMI || VITIN PACE JESU, QUEM DILE II XIT. Hiibncr, op. cit., p. 7, n. 21 ;Wilpert, Jung- l’Église. D’abord, celle de graver des signes religieux ou symboliques, des acclamations pieuses, des paroles frauen, p. 95. Pour l’amour du prochain, voir Vertus de l’Écriture, des prières formelies sur les objets d’un sociales et Communion des saints. usage commun, pour les sanctifier et protégeret pour 4. La crainte de Dieu; la piété. — Deux autres moyens de salut. La crainte de Dieu a inspiré une vie élever l’âme à Dieu, par exemple, le monogramme du sage à un marbrier chrétien du in* siècle dont il est Christ, le signe de la croix, le poisson symbolique sur des briques, des amphores, des anneaux, des verres, dit : Νικόστρατος ...διά τον || φόβον τού Θ(εο)ϋ σώφρονα βίον δι II άξας... Mon. lit., n. 2780. Sur un marbre de des lampes, des entrées de maison. Cabrol, Diction­ naire, t. i, col. 14, 15; Leclercq, ibid., col. 2403 sq. ; Milan le mari survivant demande pour sa femme : UT PARADISUM LUCIS POS || SIT VIDEREjetil t. n, col. 1322, etc. ; Revue bénédictine, t. xxn (1905), motive sa prière: PATREM ET FILIUM TIMUIT, QUI p. 429 sq. Sur une brique romaine on lit:θεός βοηθός. EAM SUSCIPI lUBENT. Corp. insc. lat.,t. v, n. 6218; Rom. Quartalschrift, t. ix (1895), p. 507. Des corna­ Diehl, op. cit., p. 27, n. 135. Un autre de 363 présente lines du Vatican et de la collection Le Blant portent la formule suivante : ...TUUS SPIRITUS A CARNE le mot ΙΧΘΥΟ. qui figure fréquemment sur des RECEDENS || (est sociatu)S SANCTIS PRO MERITIS linteaux de porte, etc. Mon. lit., n. 4380, 4381. Sur la porte d’entrée d’une maison numidienne on ET OPERA TANTA £ || (qureque Deu)W METUISTI. voyait ces mots : DOMINE, PROTEGE NOMEN SEMPER QUIESCIS SECURA... De Rossi, op. cit., GLORIOSUM. Diehl, op. cit., p. 39, n. 200. Deux lampes africaines présentent l’exhortation : DONATO L i, p. 88, n. 159. Un monument romain de la fin du n' siècle affirme expressément d’une certaine (impératif) COR MAGISTRO VITA(e). Nuovo bullet., 1902, p. 244, 245. Une autre portait : έγώ εΐμί Maritima qu’elle jouit au ciel de la eompagnie du Poisson symbolique, parce que sur cette terre elle άνάστασις. Mon. lit., n. 4387. Ailleurs, en Syrie, on s’est laissé guider par la piété : Ευσέβεια γάρ σή παν- lisait sur les monuments, sur des portes de maison des textes comme les suivants : ’Ιχθύς αλληλούια; τότε σε προάγει. De Rossi, op. cit., t. lia, p. xxvi. 5. La prière. — Les formules de prières sans nombre Σώσον, κύριε, τον λαόν σου; κύρ(ιος) φυλάξη την ίσοδόν nous sont une preuve que la prière était en grand σου κα'. τήν έξοδον άπό τού νύν καί εως τών αίωνοιν. ’Αμήν (Ps. CXX, 8); Κύριε, βοήθι τό> οίκω τούτοι και honneur chez nos pères dans la foi. Ici on rend grâce à Dieu pour des bienfaits reçus et on lui adresse des τοΐς οίκοϋσιν έν αύτώ. ’Αμήν; El θεός υπέρ ημών, τις ό louanges, là on lui demande de nouvelles faveurs pour καθ’ήμών; Δόξα αύτώ πάντοτε, etc. Revue bénédictine, t. xxn (1905), p. 429 sq.; M. de Vogüé, La Syrie soi et pour les autres. Sur la paroi de la chapelle des 34!) EPIGRAPH IE CHRÉTIENNE centrale, Paris, 1865 sq., p. 82, 87, etc. Dans sa salle à manger saint Augustin fit placer l’inscription sui­ vante : Quisquis amat dictis absentum rodere vilam | liane mensam indignam noverit esse suam. De Rossi, Inscript. christ., t. na, p. 279, n. 4. Voir encore, pour ce paragraphe, Dolger, ΙΧΘΥΟ, p. 243-257, 262-350. Une autre pratique consistait à s’engager par vœux à une bonne œuvre, pour s’obliger davantage et être plus agréable à Dieu : un haut personnage de l’Afrique romaine promet de construire une basilique et remplit sa promesse d’accord avec les siens. Corp, insc. lat., t. vin, n. 9255; Dlchl, op. cil., p. 21, n. 99. Un fidèle d’Aquilée contribue au pavé de l’église. Corp. insc. lut., t. v, n. 1608; Diehl, op. cit., p. 22, n. 103. La lin qu’on se propose, c’est la gloire de Dieu, l’honneur des saints, et surtout le salut éternel, PRO SALUTE SUA ET OMNIUM SUORUM. Corp.insc.lat., t. v, n. 1600; Dichl, op. cit., p. 23, n. 108,109. 6. La fuite du monde. — Le monde est un obstacle à notre salut. Mieux vaut y passer le moins longtemps possible, comme cette fille dont il est dit : ...ADEO BfrelVIUS VIXIT IN SECOLO (sic), UT SANCTIOR MIGRARET AD (Dominum)... CUI HOSTIA EST DECATh(dicata). Corp. insc. lat., t. v, n. 8958; Diehl, op. cit., p. 26, n. 126. Le monde est faux. Une cer­ taine Mandrosa se félicite d’v avoir échappé: TRAN­ SEGI Il FALSI SECULI VITAM. De Rossi, Inscript, christ.,t. i,p. 392, n. 882. Au moment de la mort on quitte ses illusions : χόσιιου πλάνη·/ προλιπών. Kaibel, Inscript. græc., n. 463. En le fuyant on se garantit la possession du ciel, comme le dit l’inscription du pape Célestin à Sainte-Sabine : ... QUI BONA VITÆ || PRÆSENTIS FUGIENS MERUIT SPEPARE FUTU­ RAM, De Rossi, Inscript. christ., t. na, p. 24, n. 27; ou encore cette autre : QUINTILIANUS··· || AMANS CASTITATEM || RESPUENS MUNDUM || REQUIES­ CET... Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrél., t. n, col. 2576. En pratique, il faut donc suivre le conseil de saint Cyprien, De habitu virginum, c. xxn, P. L., t. iv, col. 462, qui se retrouve également sur une très ancienne épitaphe d’Autun : PER SÆCULUM SINE SÆCULI CONTAGIONE TRANSIVIT. Le Blant, op. cit., t. i, p. 26; t. n, p. 603; De Rossi, Bullet., 1892, p. 16. Cf. plus haut. 7. La pureté. — Elle nous assure la vie éternelle, comme l’indiquent plusieurs textes du iv' siècle: INTEGER ADQUE (sic) PIUS VITA ET CORPORE PURUS H ÆTERNO HIC POSITUS VIVIT CONCOR­ DIUS ÆVO, Kaufmann, Jenseitsdenkmâler, p. 98; CASTULA... Il PROPER. || ANS. KASTITA. || TIS. SUME y RE. PREMI || A. DIGNA || MERUIT || IMMARC(ess)IB H ILE(m). CORONA(m) Il PERSEVERA || NTIBUS. TRIBU H ET. DEUS GR || ATIA(m). IN PACE, Wilpert, Jungfrauen, p. 49; DATILLÆ.. || CUIUS ANIMAM PRÔ CASTO SAN(c)TO (vitæ proposito) || NENO (= nemo) DUBITA(Z) CŒLUM PE(tiisse). De Rossi, Inscript. christ., t. i, p. 320. n. 737. L’ins­ cription africaine d’Euelpius, du ni' siècle, appelle les chrétiens FRATRES PURO CORDE ET SIMPLICI. Renier, Inscript. romaines de l’Algérie, p. 489, n. 4025; Mon. HL, n. 2808. 8. Le péché. — II est le grand obstacle à notre salut. Une épitaphe romaine nous en donne la raison : Nam IUSTÆ mentes foventur luce cælesti. Xystus, op. cil., t. na, p. 103. C’est pourquoi les enfants morts en bas âge entrent directement au ciel : (Euse)BIUS INFANS PER ÆTATEM SENE( = sine)PECCA (to II acc)EDENS AD SANCTORUM LOCUM (= le ciel) IN PA || (ce qui) ESCIT, De Rossi, Bullet., 1875, edit, franç., p. 30 sq.: Nuovo bullet., 1904, p. 81; MAGUS, PUER INNOCENS, ESSE IAM INTER INNOCENTES CŒPISTI. Musée du Latran, p. ix, n. 31. C’est là une grande consolation pour les pa­ 350 rents: SED QUONIAM NULLA MACULATUS SORDE RECESSIT, II NULLI FLENDUS ERIT, QUEM PA RADISUS HABET, Le Blant, op. cit., t. Π, p. ό<·7: SPES ÆTERNA TAMEN TREBUET (sic) SOLACIA LUCTUS II ÆTATES TENERAS QU(o)D PARADISUS (Λ)ΑΒΕΤ. Corp. insc. lat., t. xm b (1905), p. 483. n. 7652; Rôm. Quarlalschrifl, t. xxiv (1910), p. 86. Notons pour les adultes cette belle prière qu’on lit sur une épitaphe égyptienne d’un certain Schnoudi, mort en 344 et différent du grand saint copte du même nom (331-451) : ...παν άμάρτημα || παρ’ αύτοί (le titulaire) πραχθέν λόγω, ϊργω ή κα || τά διάνοιαν, ώ; αγαθός, καί οιλάνθοωπος Θεός, σνγ || χώρησον ότι ούκ δστιν άνθρωπος δς ζήσε || τα: καί ούχ’ άμαρτησει. σύ γαρ μόνος Θεός || καί πάσης αμαρτίας εκτός ύπάρχεις. Kauf­ mann, loc. cit., p. 68 sq. 2° Vertus familiales. — Le mariage chrétien, nous l’avons vu, se distingue par la sainteté et la pureté de l’union, la paix et l’amour mutuel des époux, la vie de famille, par l’amour entre les parents et les enfants. Les manifestations en sont tellement multiples qu’il est inutile d’entrer dans des détails. Leclercq, Dic­ tionnaire d’arch. chrét., t.n, col. 1020-1045. Notons ici un seul point : le soin de beaucoup de parents d’offrir et de consacrer de bonne heur:· leurs enfants à Dieu et à ses saints. Saint Paulin de Noie, Poem., xxt, 66 sq., 314 sq., P. L., t. i.xi, col. 574, 584, et Prudence. Peristeph., u, 521-521. P. L. t. lx, col. 330. nous attestent cet usage qui est confirmé par les monuments. Sur un marbre du Latran. p. vm, n. 14, on dit d’un certain Prætextus âgé de 9 ans : NUTRICATUS DEO, CRISTO(sïc), MARTURIBUS(sic). De Rossi, Bullet.. 1877, édit, franç., p. 29. 3° Vertus civiques. — Les premiers chrétiens n’ou­ bliaient pas leur patrie terrestre. Abercius, au n' siècle,célèbre sa petite ville natale qu’il appelle ίχλεκτη. χρηστή πόλις, et il se souvient de la caisse municipale, quand il fixe l'amende à payer par ceux qui viole­ raient son tombeau. On était bien loin de refuser par principe les charges municipales, les places officielles. L’épigraphie nous fournit des noms de consuls, de préfets, de sénateurs, de hauts fonctionnaires à la cour, d’officiers supérieurs. De Rossi, Ballet., 1888, p. 54; Marucchi, Éléments, t. i, p. 157,160; De Rossi, Inscript. christ., t. I, p. 64, n. 101. Un certain Fl. Ursicianus a été MILITANS IN OFFICIO MA­ GISTRI. Musée du Latran, p. xn, n. 10; Perret, op. cit., pl. 36, n. 116; Le Blant, op. cil., t. i, p. 323, n. 223. Un curator civitatis est nommé sur un marbre de Bolsène de 376. Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrét-, t. n, col. 991. D’un certain Felicissimus il est dit : ... MILITAVIT ANN(os) XXXVI IN OFF(fefo) VICARII INLIBATUS. Perret, op. cit., t. vi, p. 162. Les titres des (lamines municipaux ou de sacerdotes provinciæ, titres dépouillés de toute compromission avec l’idolâtrie, se retrouvent encore plus tard. De Rossi, Bullet., 1878, édit, franç., p. 28-40. « L’oppo­ sition entre les devoirs du chrétien et ceux du citoyen paraît n’avoir pas été soupçonnée; on aimait sa ville natale; on se plaisait à rappeler les charges qu’on y avait exercées; on confiait à ses archives la copie de son testament ; on se souvenait de son budget qu’on instituait son héritier éventuel. La conserva­ tion du monument funéraire rentrait dans le même ordre d’idées à peine modifiées par le christianisme. · Voir les preuves monumentales données par dom Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrél., t. i, col. 8θ. Saint.Clément de Rome nous avertit qu’on prie pour ceux qui détiennent le pouvoir. Au temps de Justi­ nien on pouvait lire sur l’architrave de la port, principale de Spalato :+ DEUS NOSTER + PRO­ PITIUS ESTO + H REI PUBLICÆ ROMANÆ. Diihl, op. cit., p. 39, n. 199. Le prêtre Silvius édifie un 351 É PIG R A Ρ1Π E C H R É T i E N N E sanctuaire et v dépose des reliques : AEDIFICAVIT OPUS, SANCTORUM PIGNORA CONDENS || PRÆSIDIO MAGNO PATRIAM POPULUMQUE FIDELEM. Allegranza, op. cit.. p. 80; Le Blant, op. cit., t. n, p. 221. ■1° Verius sociales. — La charité est le résumé des vertus sociales. Les chrétiens la pratiquaient dans une mesure inconnue jusqu’alors, de sorte que les païens eux-mêmes en étaient dans l’ad«iiration. Tertullien, Apologet., c. xxxix, P. L., 1.1, col. 534. D’abord vis-à-vis de leurs coreligionnaires. Sur un certain nombre de monuments des trois premiers siècles, ils se donnent le nom de frères, /ralres, αδελφοί, ou d’amis, φίλοι, par exemple, sur celui d’Abercius du n® siècle, sur celui d’Euelpius du ni® et sur plusieurs autres. Mon. lit., p. cxx-cxxi. A Rome, un défunt interpelle ses coreligionnaires et leur donne le nom de FRATRES BONI. Mon. lit., n. 3446. La communauté chrétienne est une église de frères, ECCLESIA FRATRUM. Mon. lit., n. 2808. Ailleurs, t. m, col. 455 sq., nous avons vu comment cet amour se manifeste en pratique. Cet amour, les premiers chrétiens le pratiquaient encore vis-à-vis de ceux qui ne partageaient pas leur foi. A ce sujet l’épigraphie fournit également cer­ taines indications bien précieuses. Souvent elle se sert de formules plus générales qui indiquent une cha­ rité, une amitié qui ne fait exception pour personne. Voici quelques textes : RUTA OMNIBUS SUBDITA ET AFFABI || LIS (n'-iii® siècle). Mon. lit., n. 3098. D'un chrétien romain du m® siècle on dit : TTACIN ΦΙΛΟΟ KE (=*al) ΟΥΔΕΝΙ ex©POC; les mêmes formules en grec ou en latin se retrouvent sur plu­ sieurs pierres du m® siècle. Leclercq, Dictionnaire d’arch. chrit-, t. n, col. 1050. Le côté négatif de la charité est plutôt exprimé sur le monument d’un certain Hermogène : μηδί || να λύπησα;, μηδέ || va προσκρούσας. Mon. lit., n. 3352. Puis c’est la charité en­ vers les pauvres qu’on relève. L’épitaphe du lecteur Cinamius Opas (f 377) l’appelle amicus pauperum. Le même titre est donné à un homme de la classe ou­ vrière; sa femme est appelée amairix paupeorum (sic). De Rossi, op. cit., t. i, p. 124, n. 262; p. 42, n. 62. Sur d’autres pierres de la même époque nous trouvons les qualificatifs : pater pauperum (pauperorum) (cf. Job, xxix, 16), pauperibus locuples, sibi pauper, parcus apum nulli, largus et ipse... Cæsar, Observationes, p. 48, 49. Cf. Le Blant, op. cit., t. n, p. 23, n. 386; p. 59, n. 407 ; p. 122, n. 450. Quelques prêtres de l’Asie-Mineure reçoivent des éloges particuliers. Xystus, op. cit., t. lia, p. 270 sq. On avait, en effet, une haute idée de la charité et de l’efficacité de l’aumône, comme le témoigne cette inscription de la fin du iv® siècle, qui se trouvait à l’entrée d'une église africaine : CLAUSULA IUSTITIAE EST : IIMARTYRIUM VOTIS OPTARE; || HABES ET ALIAM SIMILEM : AE || LEMOSINAM VIRIBUS FACERE. De Rossi, Bullet., 1894, p. 94; Diehl, op. cit., p. 30, n. 150. Ailleurs on mentionne les soins donnés aux captifs, par exemple, sur le monument de la gau­ loise Eugénie: CAPTIVOS OPIBUS VINCLIS LAXA­ VIT INIQUIS. Le Blant, op. cit., t. n, p. 284, n.543; Leclercq, Dictionnaire d’archéologie chrétienne, t. n, col. 2125. Dès l’origine la nouvelle religion prit soin des enfants abandonnés. Nuovo bullet., 1901, p. 243, n. 14. A ce sujet on pourrait citer les monuments provenant des plus anciennes parties de Sainte-Priscille.. Il en résulte qu’on les traitait comme scs propres enfants, qu’on avait soin de leur éducation, de leur sépulture, etc. L’expression de la reconnaissance des alumni pour les parents adoptifs revient assez fréquemment sur les épigraphes. Voir, pour le détail, Leclercq, 352 Dictionnaire d’arch. chrél., t. i, col. 1295-1299; t. n, col. 1046. Les relations entre les maîtres et les serviteurs sont inspirées par la charité. Quelques très rares colliers d’esclaves,et l’une ou l’autre épitaphe rappellent cette institution sociale. De Rossi, Ballet., 1863, édit, ita)., p. 25 sq.; 1874, édit, franç., p. 41-42; Kraus, RealEncyclopâdie, t. n, p. 762, 763. Si on n’a pas tout de suite aboli l’esclavage, les maximes de l’Évangile pé­ nétraient de plus en plus dans la pratique. Par l’épi­ taphe du diacre Severus (f vers 300) nous apprenons que sa sœur était DULCIS PARENTIBUS FAMU­ LISQUE. D’un autre chrétien on dit : BLANDUS ERAS SERVIS. Le Blant, op. cit., t. n, p. 122, 123. Ailleurs, les serviteurs et esclaves partageaient la sé­ pulture de leurs maîtres. Parfois les serviteurs rendent eux-mêmes témoignage à la grande bonté de leurs patrons : sur un sarcophage de l’année 217, un cer tain Prosenes, revêtu de beaucoup de dignités, est appelé PATRONUS PIISSIMUS. De Rossi, Inscript, christ., t. i, p. 9, n. 5. Sur un marbre du m® siècle trouvé à Sainte-Agnès on lit : CAEL · PLACIDO · EVOK(ato) H PLACIDA FILIA · ET || PECULIUS · LIB. (=liberlus) PATRONO || DULCISSIMO. Rom. Quartalschri/l, t. xvn (1903), p. 90. Un monument gaulois de 501 mentionne même l'affranchissement d’un esclave PRO REDEMPTIONEM (sic) ANIMAE SUAE, c’est-à-dire du maître. Cette façon d’agir vis-à-vis des esclaves n’était pas seulement un acte d’humanité, mais surtout l’accomplissement du précepte évan­ gélique et une garantie de miséricorde de la part du souverain juge. Le Blant, op. cit., t. n, p.6-8, n. 374. Pour la bibliographie très étendue sur l’inscription d’A­ bercius. nous renvoyons Λ l’article Abercius, t. I, col. 57, aux indications supplémentaires du P. Xystus (Scaglia), Notiones archœologiœ christianœ, t. U b, p. 358 sq., et Λ la brochure de Lüdtke et Nissen, DicGrabschrift des Aberkios, Leipzig, 1910. Les articles de revue ne sont cités ici que d’une manière except ionelle. Observons encore que depuis une dizaine d’années la Revue d’histoire ecclésiastique de Louvain et la Rômische Çuartalschrift (par la plume de M" Kirsch) rendent régulièrement compte, sous une rubrique spéciale, des dernières publications épigra­ phiques. Allegranza, De sepulcris Christianorum in cedibus sacris. Accedunt inscriptiones sépulcral, christ., Milan,1773 ; Allemer etTerrebasse,Inscriptions antiques et du moyen âge de Vienne en Dauphiné. 1875 sq. ; Anthologia greeca carminum Christia­ norum, par VV. Chris et M. Paranikas, Leipzig, 1871; Anlhologia latina, cf. Büchcier et Ihm; P. Apianus et B. Aman­ tius, Inscriptiones sacrosancta: vetustatis, Ingolstadt. 1534; Aringhi, Roma subterranea novissima, 2 vol., Rome, 1651 (1659); trad, allemande de Baumann, Abgebildetes, unterirdisches Rom,.., Arnhcim, 1668; Armcllini, Il cimitero di S. Agnese sulla via Nomentana. 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Sisto ou Xystus Scaglia), Notiones archteo· logiæ christianœ disciplinis theologicis coordinates, Rome, 1909, t. n a, Epigraphia; Rome, 1910. t. n b, p. 3-52: Id., Manuale di archeologia cristiana, coordinata alie discipline eheologiche, Rome, 1910; Zaccaria, De veterum Christianarum inscriptionum in rebus theologicis usu, Xenise, 1761, repro­ duit dans Migne, Theologia cursus completus, t. v (1838), coi. 309-396; Id., Marmora Salonitana in ordinem digesta, Turin, 1752. Ix?s publications périodiques qui renferment des articles c r« ornant l’épigraphie chrétienne sont, avec leurs dates initiales, les suivantes : Académie des inscriptions et belles- 358 lettres : Comptes rendus et Mémoires, Paris, 1854 sq.; Aea demie (THippone : Comptes rendus, 1865 sq.; American journal of Archaeology and of the history of the fine art*. 1885-1908; Société des antiquaires de France : Mémoires de ΓAcadémie celtique, 1807-1812; Mémoires, etc.. 1817; Annuaire, etc., 1849-1855; Bulletin trimestriel, 1857 sq Archiiologisch-epigraphische Mitteilungen aus OesterreichUngarn, 1877 sq.; elles sont continuées dans les Jahrcsheite des œsterreichisch-archaologischen Instituts in Wien, Vienne. 1898 sq. ; Archàologisches Institut, Kaiserlich-Deuts-es : Jahrbücher et Mitteilungen, 1886 sq.; Archives des Mis­ sions scientifiques, Iw série, Paris, 1864 sq.; Il Bessarione, Siennc-Rome, 1897 sq. ; Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques, 1883 sq. ; Bulletin des antiquités africaines, Paris, Oran, 1882 sq.; Bulletin de correspon­ dance africaine, Alger, 1882 sq.; Bulletin de correspondance hellénique (École française d’Athènes), Paris, 1877 sq. ; Bulletin épigraphique de la Gaule, Vienne, 1881 sq.; Bul­ letin de ΓInstitut français (Γ archéologie orientale. Le Caire. 1909 sq.; Bulletin de la Société archéologique (ΓAlexandrie, 1898 sq. ; Bulletin de la Société diocésaine, d'archéologie, Alger,. 1895 sq. ; Bullettino (Tarcheologia cristiana, Rome, 18631894; trad, franç. par Martigny et Duchesne, Belley-Paris, 1863-1883; Bullettino archeologico napolitano, Naples, 1843 sq. ; Bullettino di archeologia e storia dalmala (impor­ tant surtout depuis 1890), Salone, Spalato, 1878 sq. ; Bullettino della commissione archeologica communale di Roma, Rome, 1872 sq. ; Byzantinische Zeitschrift, Leipzig. 1892sq.; Échos d'Orient, Constantinople. Paris. 1898 sq.; Ephemeris epi graphica, Rome, Berlin, 1872-1903; Journal of Hellenic studies, 1880-1905; Instituto di corrispondenza archeologica : Bullettino et Annali, etc., Rome, 1829 sq.; Mélanges (Γarchéologie et d'histoire (École française de Rome), Rome, 1881 sq. ; Mitteilungen der K. K. CentralCommission, Vienne, 1856 sq. ; Notizie degli scavi à . antichilà, Rome, 1876 sq.; Nuovo bullettino di archeologia cristiana, Rome, 1895 sq.; Papers of the american Sel· ol of classical studies, Boston, 1882 sq. ; Annuaire et Recueil de notices et de mémoires de la Société archéologique de Constantine, 1853 sq.; Revue africaine, 1856 sq.; Revue ar­ chéologique, Paris, 1844 sq. ; Revue biblique, Paris, 1892sq.; Revue des études anciennes, Bordeaux, 1896 sq.; Revue des éludes grecques, 1888 sq. ; Revue de ΓOrient chrétien, 1896 sq.; Revue de philologie, 2® série, 1877 sq.; Revue tunisienne, 1901 sq.; Rômische Quartalschrift für christliche Alterlumskunde und Kirchengeschichte, Rome, 1887 sq., etc. S. Bour. ÉPIKIE. — I. Idée générale et définition. IL Éten­ due et application. III. Légitimité et conditions. I. Idée générale et définition. — Le mot èpikie n’est que la transcription du grec έπιείκεια. Il signi lie la qualité de ce qui est έπιειζές, convenable, mesuré, modéré, équitable. Aristote s’est servi de ce mot pour désigner l’esprit de largeur qui doit faire de l’obéissance un acte humain imposé à des hommes raisonnables, faire préférer le sens de la loi à la lettre, l’équité à la stricte légalité. Il en a fait une description dont se sont inspirés tous les moralistes chrétiens, surtout saint Thomas et Suarez, lorsqu’ils ont voulu étudier l’épikie. « Elle est, dit-il. une heureuse rectification de Injustice rigoureusement légale... La loi est nécessairement générale, et il est certains objets sur lesquels on ne saurait convenable­ ment statuer par des dispositions générales... La kh ne saisit que les cas les plus ordinaires, sans se dis­ simuler d’ailleurs ses propres lacunes. Elle n’en est pus moins bonne; les lacunes ne tiennent ni à la loi ni au législateur, mais à la nature même des choses mo­ rales. Lors donc que la loi est exprimée dans un· formule générale, et qu’un cas exceptionnel se pré­ sente, alors il est juste qu’on corrige la loi, dans le> détails où le législateur est en défaut, où il s’est trompé en s’exprimant d’une manière trop absolue. Dans ce cas on fait ce que ferait le législateur luimême, s’il était là; on refait la loi comme il l’aurait 359 ÉPI K IE faite, s’il avait pu connaître le cas particulier dont il s’agit. » Éthique à Nicomaque, 1. V, c. x. L’épikie n'est donc pas, à proprement parler, l’inter­ prétation d’une loi. Une loi a besoin d’être inter­ prétée quand on y trouve des mots obscurs, des dispositions ambiguës; et l’explication sera d’autant plus vraie qu’elle se rapprochera davantage du texte qui exprime la volonté du législateur ; elle sauvegarde la, formule tout en la rendant plus claire. C’est ce que fait, par exemple, la jurisprudence; elle ne s’écarte pas de la loi; elle l’applique, et, en l’appliquant, l’explique et la précise. Ici, le cas est tout différent. Il ne s’agit plus d'interpréter un texte obscur, mais de corriger une loi défectueuse; on se dégage du texte pour saisir l’esprit ; on passe par-dessus la formule qui, trop générale, deviendrait, dans une application exceptionnelle, brutale ou injuste, pour aller jusqu’à la volonté, présumée plus humaine, du législateur. L’épikie n’est pas non plus la dispense. Celle-ci se fait par voie d’autorité; elle est un acte du législateur qui veut bien, dans un cas particulier, suspendre l’obligation imposée par lui et tempérer par la bonté les légitimes exigences de son pouvoir. Dans l’épikie, c’est la conscience individuelle qui réclame contre le texte, qui prétend rester libre malgré le texte ; elle juge que la loi ne s’applique pas dans tel cas particu­ lier, que le législateur n’aurait pas voulu qu’elle s'appliquât dans telles circonstances exceptionnelles, s'il les avait prévues. On a essayé de condenser en formules ces descrip­ tions de l’épikie, et diverses définitions ont été pro­ posées; aucune n’est plus concise ni plus précise que celle de Suarez, De legibus,}. II, c. xvi, n. 4 : Emen­ datio legis ea ex parte qua deficit propter universale; l’épikie est une restriction apportée à la loi dans un cas particulier où elle serait impraticable dans sa te­ neur générale. II. Étendue et applications. — L’épikie se jus­ tifie donc par la déficience de la loi qui, formulée en termes généraux et visant les cas les plus fréquents, se trouve impraticable en des circonstances exception­ nelles. Elle s’appliquera par conséquent à toutes les lois dont la teneur est générale et à celles-là seulement. — 1° Or la loi naturelle ne s’exprime pas ainsi; ou plu­ tôt une seule formule la résume, assez générale pour comprendre tous nos actes, assez large pour se plier à toutes les circonstances : il faut faire le bien et éviter le mal. Elle commande donc ce qui est bien, et cela seul ; elle défend ce qui est mauvais, et cela seul. Dès lors, quelles que soient les formules dans lesquelles nous prétendions résumer ses principales applications, elle en reste indépendante. Nous pourrons dire: il est défendu de tuer; ce n’est pas ainsi que parle vrai­ ment la loi naturelle, elle défend de tuer injustement, et ceci ne peut être permis dans aucune circonstance; si, dans un cas exceptionnel, la mort d’un homme devient légitime, la loi naturelle la permet. L’excep­ tion atteint donc nos formules; ce sont elles qui deficiunt propter universale; la loi naturelle, parce qu’elle est divine en même temps qu’humaine, parce qu’elle n'a pas de meilleure expression que la voix de notre conscience, n’a pas de ces lacunes : lex natu­ ralis, secundum se spectata, non præcipit actum, nisi ut illum bonum esse supponit, nec prohibet, nisi prout supponit intrinsece malum. Suarez, De legibus, 1. II. c. xvi, n. 6. 2° Il en va autrement des lois positives et en parti­ culier des lois humaines. Elles ■ sont formulées en termes généraux et ne peuvent l’être autrement. Un législateur humain ne peut prévoir toutes les appli­ cations possibles de ra Ici, toutes les circonstances qui peuvent se présenter et rendre son ordonnance 360 impraticable; la prévoyance humaine n'embrasse pas les contingences infiniment variées de nos actes; et, au besoin, la sagesse défendrait d’en embarrasser un texte de loi. S. Thomas, Sum. theol., I· Ilæ, q. xevi, a. 6, ad 3uln. La loi humaine est rigide et ne se plie pas à la diversité des circonstances. 1. Il peut en résulter des conflits avec une loi su­ périeure, avec un intérêt plus grave : c’est la lutte entre la légalité et la conscience, et il faut que la vic­ toire reste à celle-ci. Une loi injuste n’est plus une loi; une loi, même juste en elle-même, mais qui devient mauvaise par suite des circonstances, n’a plus force obligatoire; le texte rigide doit alors plier pour que l’obéissance ne devienne pas servilité: bonum est, prætermissis verbis legis, sequi id quod poscit justiliæ ratio et communis utilitas. S. Thomas, Sum. theol., II· II®, q. exx, a. 1. Exemple : la loi ecclésiastique ordonne d’assister à la messe le dimanche; l’obéis­ sance serait mauvaise si, en assistant à ia messe, je risque de laisser mourir sans secours un malade: c’est là une chose que l’Église n’a pas pu vouloir. Première application du principe de l’épikie. 2. La rigidité de la loi peut encore la mettre en conflit avec l’intérêt particulier de celui qui doit obéir, de manière à lui imposer des sacrifices dispropor­ tionnés avec le but qu’a voulu atteindre le légis lateur. Personne n’a le droit de commander inhumana et graviora quam humana conditio patiatur vel quam ratio communis boni postulet, Suarez, De legibus, 1. VI, c. vu, n. 10: ce serait un abus de pouvoir, et la loi serait nulle si elle ordonnait un héroïsme injustifié. Si donc une loi, même bonne en elle-même, devient, en un cas particulier, trop pénible à cause des cir­ constances exceptionnelles, sans qu’il en résulte un bien en proportion avec les sacrifices exigés, la con­ science peut se dégager : le législateur n’a pas pu exiger l’obéissance en de telles conditions. 3.11 est un troisième cas où l’on peut user d’épikie : c’en est l’application caractéristique; c’en serait même la seule d’après d’Annibale, Summula theologice mo­ ralis, 1.1, η. 187, et note 49, qui avoue restreindre sur ce point la pensée d’Aristote, de saint Thomas et de Suarez. Dans les hypothèses précédentes, le législateur n’avait pas le droit d’exiger l’obéissance; ici, il en a le droit, mais on estime qu’en raison des circonstances ex­ ceptionnelles où l’on se trouve, il n’aurait pas eu l’in­ tention d’obliger dans le cas présent, s’il l’eût prévu. Ce n’est pas que la loi devienne mauvaise, ni qu’elle impose à proprement parler un héroïsme inutile; elle se heurte seulement à des difficultés spéciales qui la rendent plus dure qu’elle ne l’était dans l’intention du législateur. Suarez, De legibus, 1. VI, c. vu, n. 11, donne comme exemple la loi du jeûne: l’Église, en la portant, vise les cas ordinaires; une santé délicate, capable, à la rigueur, de supporter le jeûne, mais qui en serait sérieusement incommodée, sera un motif suffisant de s’exempter de la loi. Par épikie, on pas­ sera par-dessus le texte pour aller jusqu’à la volonté présumée du législateur. III. Légitimité et conditions. — Il est évident que l’épikie peut devenir une arme redoutable contre la loi; une conscience mal éclairée et surtout mal disposée pourrait s’en servir pour se débarrasser aisément d’une loi gênante. Mais son principe même est indiscutable, et il n’y aurait, pour le combattre, que ceux qui ont ia superstition de la légalité. Si la conscience a le droit de se révolter contre toutes les injustices, et la liberté contre tous les abus de pouvoir, si l’obéissance digne d’un homme n’est pas la servilité aveugle à un texte, mais la soumission réfléchie à une volonté, la légitimité de l’épikie est évidente. Elle laisse à l’initiative individuelle et à la conscience la part qui leur revient dans l’obéissance; 361 ÉPIKIE — ÉPILEPSIE l’appliquer dans les bornes permises, c’est, suivant un mot fameux, sortir de la légalité pour rentrer dans le droit. Aussi saint Thomas, Sum. theol., Π" II®, q. cxx, a. 2, ad l“m et 2um ; in V Elhic., lect. xvi, re­ prend-il à son compte le mot d’Aristote : l’épikie, c’est de la justice supérieure à la justice légale, si on entend par celle-ci l’obéissance aux mots. Mais en même temps que les docteurs chrétiens, plus soucieux qu’on ne le pense de sauvegarder les droits de la conscience et de la liberté, proclament ce principe, ils en énoncent les conditions. 1° La pre­ mière qu’il est à peine besoin d'indiquer, c’est la sin­ cérité et la bonne foi. Autrement, cette arme au ma­ niement si délicat se fausserait vite, pour le plus grand dommage de la loi et des consciences mêmes qu’elle doit libérer. Aussi, comme il est difïlcile d’être bon juge dans sa propre cause, pour éviter de se laisser inconsciemment impressionner par les diffi­ cultés inhérentes à toute loi, il est bon de ne rien décider, avant d’avoir consulté, si on le peut, un homme instruit et de jugement sûr. D’Annibale, loc. cit. C’est ce que Suarez résume dans ces mots: Epikia est actus doctrinæ ci prudenliæ. De legibus, 1. VI, c. x, n. 1. — 2° Du fait que la prudence s’impose, il résulte qu’on ne doit user d’épikic que si l’on est sûr ou à peu près sûr d’en avoir le droit. On acquerra cette certitude pratique, soit simplement par l’étude du cas spécial, soit en consultant les règles détaillées de la théologie morale, les solutions des casuistes ou les décisions de la jurisprudence sur des cas ana­ logues. Si un doute subsiste et qu’on puisse faci­ lement recourir au législateur ou à son représentant, la prudence et la bonne foi exigent de le faire. Tous les théologiens moralistes parlent de l’épikie, dans le traité des lois: S. Thomas, Sum. Iheol., I· II·. q. xevi, a. 6; II· II", q. cxx, a. 1,2 ; q. CXLvn, a. 4; In V Ethic., lect xvi ; Suarez, De legibus, 1. II. c. xvi; l.VI, c.vn; Lehmkuhl, t. i, n. 106, 150; Génicot, 1.1, n. 113; Marc, t. i, n. 173-174 ; Noldin, t t, n. 144; Bouquillon, Theologia moralis fundamentalis, η. 172. L. Godefroy. ÉPILEPSIE. On donne le nom d’épilepsie (haut mal, mal caduc) à une névrose cérébrale chronique, parfois héréditaire, plus ou moins périodique, carac­ térisée par des attaques convulsives, quelquefois pré­ cédées de signes avant-coureurs, durant lesquelles le malade est privé de connaissance et de sensibilité. L’épilepsie est un empêchement aux ordres, inclus ordinairement dans la série des irrégularités ex defectu. Le titre d’irrégularité proprement dite ne lui est infligé par aucun texte législatif, car le c. Communi­ ter, dist. XXXIII,que Graticn attribue au pape Pie Ier, et qui appartient, en réalité, au XI» concile de Tolède (675), ne vise, comme le can. 29 du concile d’Elvire auquel il se réfère, que l’energumentis, qui ab erratico spiritu exagitatur, à moins de dire que l’épilepsie • tait alors considérée comme une conséquence de la possession diabolique. Les premières fois qu’il est vraiment question d’épilepsie dans la littérature cano­ nique, il s’agit de crises survenant après la réception des ordres. Ainsi en est-il dans le c. Nuper, cans. VII, q. ii. Des clercs ayant interdit à leur évêque la célé­ bration de la messe sous le prétexte d’accidents épi­ leptiques, ne scandalum fidelibus videretur ingerere, et Ecclesiam Dei... hac offensione turbare, l'évêque vint à Rome se plaindre du procédé au pape Gélase et protester qu’il n’avait jamais eu d’accidents de ce genre. Le pape répondit en ordonnant une enquête sérieuse, car c’était à ses yeux chose importante; mais il n’invoque ni ne crée aucune loi : il donne une solu­ tion de prudence : si l’évêque a subi, en effet, des acci­ dents de ce genre, on continuera de lui interdire lr. célébration de la messe : ainsi l’exige le respect dû à 262 Dieu. Ce sont les mêmes sentiments qui inspirent une décrétale d’Alexandre II (1061-1073), insérée aussi au Décret de Gratien, ibid., c. i, en vue d’un cas analogue : il s’agissait d’un prêtre qui souffrait d’ac­ cidents épileptiques; le pape conseille, si les attaques sont fréquentes, d’interdire absolument à ce prêtre de célébrer la messe, non parce qu’une loi le décide, mais pour des motifs de décence commune et de res­ pect pour la sainte eucharistie : Indecens enim est et periculosum, ul in consecratione eucharistiæ morbo vicius epileptico cadat. La glose sur ces divers passages ne mentionne pas davantage de prescriptions légales; tout au plus impose-t-elle, comme mesure de prudence, en cas d'épilepsie bien caractérisée, d’exiger le laps d’une année sans accidents, et ce par analogie avec les exigences du c. Communiter, avant de permettre de nouveau la célébration des saints mystères. A son tour, le titre De corpore vitiatis, i, 20, dans les Décrétales de Grégoire IX. ne contient rien concer­ nant directement l’épilepsie. Cependant, dans une lettre à Palladius, évêque de Sulmona, le pape Gélase avait énoncé un principe d’où devait nécessairement sortir la prohibition d’ac­ cepter aux ordres les épileptiques comme les autres infirmes de même genre : Praecepta canonum... non patiuntur venire ad sacerdotium debiles corpore. De plus, puisqu’on interdisait aux épileptiques déjà ordonnés la célébration de la messe, il était logique d'interdire l’accès aux ordres à ceux qui avaient subi des accidents de ce genre. Ce fut le principe duquel s’inspira la pratique et qui aboutit à la création par la coutume de cette irrégularité. A quelle époque re­ monte cette coutume, c’est ce qu’il parait impossible de préciser dans l’état actuel de nos connaissances. Au point de vue de l’irrégularité, il faut distinguer entre l’épilepsie dont les accidents premiers sont an­ térieurs à la puberté et ont cessé, depuis, pendant plu­ I sieurs années, et celle dont les accidents se sont pro­ duits seulement après la puberté, surtout s’ils ne se sont présentés qu’après l’âge de 25 ans. Dans le pre­ mier cas, si les accidents ne se sont pas reproduits depuis plusieurs années, le sujet n’est pas considéré comme épileptique, ni, par suite, comme irrégulier. Dans le second cas, surtout lorsque les premiers acci­ dents épileptiques se sont produits après l’âge de 25 ans, l’irrégularité parait indubitable, et la dispense nécessaire. Selon le théologien La Croix, de son temps, en Flandre, on ordonnait sans difficulté ceux qui depuis deux ans n’avaient présenté aucun accès; Schmalzgrueber, au contraire, témoigne, sur le tit. De corpore vitiatis, η. 11, d’une discipline plus sévère, et à bon droit, car, dit-il, même délivrés on n’est jamais sûr de leur guérison. Il semble que les tendances sévères l’emportaient aussi à la S. C. du Concile : elle '. tait en général assez exigeante pour accorder la dispense, ainsi que l’on peut s’en convaincre en parcourant la liste des de­ mandes présentées. Cf. en particulier les causes du 25 janvier 1806, Foligno: Rieti, 14 mai 1831 ; Trêves, 27 janvier 1866 et 11 juin 1868; 28 janvier et 20 juillet 1878; 29 janvier 1881; 2 juin 1883 et 10 mai 1884, pour Pavie: 12 septembre 1896, pour Venise: 11 août 1900, pour Nancy; 26 août 1905, pour Lyon; 27 juin 1908. pour Aci-Reale, etc. Dans tous les cas on exige que les accès ne se soient pas produits depuis un temps qui dépasse une année, et que ies médecins attestent une guérison en très bonne voie. S’il s’agit d’épilepsie survenant après l’ordination à la prêtrise. l’Église interdit au malade la célébration de la messe et ne lui rend la liberté de célébrer qu’après attestation des médecins que les accès ont cessé et ne paraissent plus à craindre. I Les motifs de dispense admis par la S. C. du Con- 363 EPILEPSIE — EPIPHANE (SAINT) 364 en Pamphylie lui avaient demandé un exposé de quelque étendue de la foi orthodoxe sur la sainte Trinité et en particulier sur le Saint-Esprit. Il satisfit à ce désir en composant, l’an 374, VAncoratus, P. G., t. XLiir. col. 17 236, qui devait être pour les fidèles, parmi les mouvements confus des controverses ariennes et semiariennes, une « ancre » sûre. Dans cet ouvrage, où il n’est pas rare de voir l’auteur s’écarter fort loin de son sujet, ce qui mérite une par­ ticulière attention, ce sont les deux confessions de 1893, n. 278sq.;les moralistes ou canonistes récents au De irregularitatibus ; les collections de décrets de la S. C. du foi qui le terminent ct que l’auteur recommande à la communauté de Syedra pour l'administration du Concile. baptême. D’après les recherches de Caspari, la pre­ A. Villien. mière confession, c. cxrx, qui est la plus courte, serait ÉPIPHANE (Saint). —I. Vie. II. Œuvres. I. Vie.— Né vers 315 à Besandouc, près d’Eleuthé- la plus ancienne; elle aurait été introduite comme ropolis en Judée, Épiphane s'adonna dès sa première symbole baptismal à Constantia peu avant l’épis­ jeunesseà l’étude des sciences sacrées. Il cultiva aussi copat d’Épiphane. La seconde, c. exx, serait d'Épiavec ardeur l’étude des langues et, au témoignage de phane lui-même, composée pour le présent ouvrage. saint Jérôme, Adversus Hufinum, n, 22, P. L., t. xxm, Avec de légères modifications, elle fut adoptée par col. 446, 462, Épiphane « le pentaglotte » possédait, le concile de Constantinople (381) comme symbole avec le grec, l’hébreu, le syriaque, le copte et même de l’Église universelle et devint, plus tard, le sym­ quelque teinture du latin. Sa formation spirituelle bole baptismal de tout l’Orient. Voir t. m, col. 12291230. A la prière instante de deux archimandrites, fut tout ascétique, commencée par saint Hilarion, père des moines de la Palestine, achevée par les Acace et Paul, qui avaient lu avec intérêt et avec grands solitaires d’Égypte. En Égypte, le futur héré- fruit VAncoratus, Épiphane composa, dans les années séologue fut aussi en contact avec les gnostiques, 374-377, une exposition et une réfutation plus expli­ cites des systèmes hérétiques, le Panarion ou » Phar­ qui tentèrent vainement de le gagner à leurs rêveries. Il n’avait guère que vingt,ans, lorsque, de retour macie contre quatre-vingts hérésies », P. G., t. xli, xlii, cité d’ordinaire sous le titre d’Hæreses. L’au­ en Palestine, il fonda, près de son village natal, un teur range parmi les hérésies les écoles philosophiques couvent qu’il devait gouverner quelque trente ans. En 367, sa réputation de science et de piété le fit grecques et les partis religieux juifs, si bien qu’il appeler en Chypre au siège de Constantia, l’antique compte vingt hérésies avant Jésus-Christ. Les prin­ Salamine, métropole de l’îlc, où il fut l’exemple de cipaux garants, pour les systèmes anciens, sont saint tous par l’austérité et la sainteté de sa vie, par son Justin, saint Irénée, saint Hippolyte, qu’en nombre ardeur à répandre les institutions monastiques ct d’endroits il transcrit mot à mot. Cf. A. d’Alès, La par ce zèle enflammé pour la pureté de la foi, qui théologie de saint Hippolyte, Paris, 1906, p. 72-77. Sur forme la caractéristique de son activité, zèle que les hérésies postérieures, il a puisé à des sources très n’éclairait point une connaissance profonde des diverses et son ouvrage constitue, en somme, une mine historique précieuse, encore que l’auteur montre hommes. Il avait toujours combattu avec une véhé­ mence particulière l’origénisme, la plus dangereuse souvent un manque de critique et une crédulité exces­ à son avis de toutes les hérésies. Le désir d’en étoufler sive. Le Panarion se termine, comme V Ancoratus, par un résumé de la foi de l’Église catholique et apos­ un des foyers principaux le ramena, l’an 394, en tolique. Un extrait de l’ouvrage, ’Ανακεφαλαίωσή, Palestine. Il prêcha contre Origène et scs erreurs dans l’église du Saint-Sépulcre, en présence de P. G., t. xlii, col. 833-886, est peut-être d’une autre l’évêque Jean, ct sur le refus de celui-ci de condamner main. 2° Écrits sur Varchéologie biblique. Lettres. Apo­ Origène, il rompit la communion avec lui, suivi par saint Jérôme, tandis que Rufin tenait pour le parti cryphes. — Un écrit qu’Épipiiane composa à Constan­ adverse. Il fournit un nouveau grief à l’évêque de tinople, l’an 392, à la demande d’un prêtre perse, Sur les mesures et les poids, rentre dans le domaine Jérusalem, lorsque, contre son gré, il ordonna, pour la communauté de Bethléhem, Paulinien, le frère de l’introduction biblique. Son titre ne répond qu’à de Jérôme. Ce ne fut qu’après plusieurs années (397), la II0 partie de l’ouvrage, car la Ir0 traite du canon et des versions de l’Ancien Testament et la III° de qu’une réconciliation eut lieu, grâce surtout aux la géographie de la Palestine. C’est, du reste, moins bons offices du patriarche d’Alexandrie, Théophile, alors encore favorable à Origène. Mais Théophile ne un travail achevé qu’une suite de notes et d'ébauches. Du texte grec nous ne possédons que les 24 premiers tarda pas (399) à se déclarer lui-même antiorigéniste décidé. Par ses odieuses persécutions contre chapitres. P. G., t. xliii, col. 237-293. On en trouve les moines égyptiens partisans d’Origène, il se brouilla 60 de plus dans une version syriaque éditée par de profondément avec saint Jean Chrysostome et il Lagarde dans ses Symmicta, t. n (1880), p. 149sut, en représentant celui-ci comme origéniste, enga­ 216. Du traité Des douze pierreries qui ornaient le ger Épiphane dans la querelle. L'an 402, selon la rational du grand-prêtre de l’ancienne alliance, dédié chronologie la plus probable, Épiphane, dans un à Diodore de Tarse, nous avons deux recensions, la synode des évêques de Chypre, condamna Origène brève, P. G., t. xliii, col. 293-304, et la longue, celleet ses écrits, puis, poussé par Théophile, malgré son ci en latin seulement, col. 321-366. Ses autres ouvrages grand âge, il partit pour Constantinople à la pour­ exégétiques sont perdus. Le commentaire sur le Can­ suite du monstre de l’origénisme. Le vieillard bien tique des cantiques, depuis l’édition du texte grec intentionné, mais à courtes vues, y travailla d'abord par Giacomclli, Rome, 1772, a été rendu à son véri­ contre saint Chrysostome; il finit par ouvrir les table auteur. Philon de Carpasia. L’opuscule, en deux yeux, déclara que Théophile avait abusé de sa sim­ recensions, P. G., t. xliii, col. 393-413, 415-428, sur plicité et se rembarqua pour l’îlc de Chypre. La mort le lieu de la naissance et de la mort des prophètes, le surprit pendant la traversée, le 12 mai 403. plein des choses les plus incroyables, le Physiologue IL Œuvres. — 1° Œuvres polémiques. — Ce fut ou plutôt un remaniement de ce manuel d’histoire aussi le combat contre l’hérésie qui exerça surtout naturelle populaire au moyen âge, col. 517-533, sept la plume d’Épiphane. Plusieurs personnes de Syedra homélies, la dernière en latin seulement, col.428-508, cilc et qu’admettra aussi sans doute la S. C. de la discipline des Sacrements appelée par la constitu­ tion Sapienti consilio, du 29 juin 1900, à lui succé­ der en cette matière, sont : les besoins du diocèse auquel le sujet est destiné,les qualités intellectuelles, morales et religieuses du sujet; le tout confirmé par une chaude recommandation de l’Ordinaire. Λ consulter : les canonistes au titre De corpore uitiatis; Gasparri, Tractatus canonicus de sacra ordinatione, Paris, 365 ÉPIPHANE (SAINT) — ÉPISCOPALIENNE (ÉGLISE) et plusieurs autres écrits sont manifestement apo­ cryphes. De la vaste correspondance du saint, deux lettres ont été sauvées par la version latine, col. 379392, l’une à Jean de Jérusalem, l’autre à saint Jérôme, toutes les deux relatives à la querelle origéniste. La première, traduite par saint Jérôme, se trouve dans sa correspondance. Epist., li, P. L., t. xxn, col. 517-527. Dom Pitra a donné des fragments grecs d’une troisième lettre. Analecta sacra, 1888, t. i, p. 72-73. Plus positive que spéculative, la théologie de saint Épiphane est éminemment traditionnelle. Son style est négligé, terne, très prolixe. I. Éditions. — La première édition de saint Épiphane, qui comprenait le Panarion.le résumé, VAncoralus, le De mensuris et ponderibus, a été publiée par Jean Oporinus, in-fol., Bâle, 1544. Le même éditeur avait fait imprimer au même lieu, l’année précédente, la version latine qu’avait faite de ces quatre ouvrages James Cornarius. Les réédi­ tions, faites à Bâle, 1545,1560,1578, et à Paris, 1564, con­ tiennent, en outre, le De vita prophetarum, traduit par Alban Torini et ΓEpistola ad Joannem Hierosolymitanum, d’après la version de saint Jérôme. L’édition faite à Paris enl612contenait,cnplus,le Physiologiis en grec et en latin, les homélies sur les Rameaux, sur la sépulture du Christ. Le jésuite Denys Petau donna, 2 in-fol., Paris, 1622, une édition gréco-latine avec notes, qui fut reproduite avec quelques additions, à Leipzig (Cologne, selon l’imprimé), en 1682, et par Migne, P. G., t. xli-xliii. Dindorf en fit une nouvelle en grec seulement, Leipzig, 1859-1862. F. Œhler a édité le Panarion dans Corpus hœreseologicorum, Berlin, 1859-1861, t. ii et m. Des extraits sont dans Diels, Doxographi grœci, Berlin, 1879, p. 585 sq. Une traduction allemande de VAncoratus et de son résumé, faite par C. Wolfsgrueber, a paru dans Bibliothek der Kirchcnvater, Kempten, 1880. II. Sources et travaux. — La Vita S. Epiphanii, P. G., t. xli, col. 23-116, qui serait des disciples du saint, Jean et Polybe, est plus légendaire qu’historique. Voir Socrate, H. E., 1. VI, c. x, xn, xiv ; Sozomène, H. E., 1. VI, c. xxxii; I. VII, c. xxvm; 1. VIII, c. xiv, xv, P. G., t. lxvii, col. 693, 696, 700, 701, 705, 708, 1389, 1392, 1501, 1504, 1552-1556; S. Jérôme, De viris illustribus, 114; Liber contra Joannem Hierosolymitanum; Apologiaadversus libros Rufini, 1. II, n. 21, 22; 1. III, n. 23; Vita S. Hilarionis, n. 1, P. L., t. xxm, col. 707,355 sq., 444-446, 474475, 29; Epist., Lvn, n. 2, ad Pammachium; Lxxxn, ad Theophilum, P. L., t. xxu, col. 569, 736-743. Tillemont, Mémoires, t. x, p. 484 sq., 802 sq.; Acta sanctorum, t. ni mail; P. G., t. xli, col. 115-152; Gervais, L'histoire et la vie de saint Épiphane, Paris, 1738; B. Eber­ hard, Die Beteiligung des Epiphanius an dem Streite über Origenes, in-8°, Trêves, 1859; Lipsius, Zur Quellenkritik des Epiphanius, Vienne, 1865; Fabricius, Bibliotheca grœca, édit. Harles, Hambourg, 1802, t. vin, p. 255 sq.; P. G., t. xli, col. i-xiv; Kirchenlexikon, t. iv, col. 713717; Realencyclopadie, t. v, p. 417-421; Bardenhewer, Patrologie, 2e édit., Fribourg-en-Brisgau, 1901, p. 271275; trad, franç., Paris, 1905, t. u, p. 130-136; Hurter, Nomenclator, 3e édit., Inspruck, 1903, t. I, col. 233-239. C. Verschaffel. ÉPISCOPALIENNE (ÉGLISE). On appelle de ce nom une communion chrétienne qui prétend occuper une sorte de position intermédiaire entre le catholi­ cisme et le protestantisme. Elle conserve de nom­ breuses institutions catholiques, la hiérarchie entre autres, d’où le nom sous lequel elle est généralement désignée. En même temps, privée d’une autorité spi­ rituelle capable de s’imposer, elle a peine à se dé­ fendre contre les influences protestantes. La lutte entre la « haute Église» (high Church'), plus « romanisante », et la « basse Église » (low Church), plus rappro­ chée du protestantisme continental, apparaît à toutes les époques de l’histoire de l’épiscopalisme. « Partout ailleurs qu'en Angleterre, dit justement M. C. V. Langlois, où les institutions, même peu viables en prin­ cipe, durent quand elles sont établies, quitte à se transformer et à s’adapter à de nouveaux modes I I I I 366 d’existence, l’établissement anglican se serait décom­ posé de bonne heure; la moitié de ses fidèles serait retournée au catholicisme romain..., l’autre moitié l’aurait abandonné pour le protestantisme propre­ ment dit. » Art. Église dans la Grande encyclopédie, t. xv, p. 631. C’est, en effet, en Grande-Bretagne, dans les colo­ nies anglaises et aux États-Unis, que l’Église épiscopalienne a réussi à se maintenir et à se développer, malgré les éléments de dissolution qu’elle porte en elle. En Angleterre, elle prend le nom de Church o; England. Voir Anglicanisme, t. i, col. 1281 sq. En Irlande, celui de Church of Ireland. En Écosse où la religion officielle est le presbytérianisme, celui de Scottish (Episcopal) Church. Aux États-Unis depuis 1785, son nom officiel est : Protestant episcopal Church, mais en 1877, à la convention générale, la majorité des ecclésiastiques présents votèrent le changement de ce nom en celui de American branch of the Church Catholic. Voir Amérique, 1.1, col. 1050, 1074 sq. Des synodes « pananglicans » réunissent de temps à autre des représentants des diverses branches de l’église épiscopalienne. Le plus récent, le plus brillant aussi, s’est tenu à Londres du 15 au 24 juin 1908; il compta plus de 7 000 délégués laïques ou ecclésias­ tiques et 240 évêques. A la cérémonie de clôture, « ser­ vice d’action de grâces », qui eut lieu à Saint-Paul de Londres, le 24 juin, les métropolitains présents se groupèrent sur les degrés, devant le grand autel, dans l’ordre suivant : premier degré, l’archevêque de Can­ terbury; second degré, les archevêques d'York et de Dublin, et le primus de l’Église épiscopalienne d’Écosse; troisième degré, l’archevêque de Rupertsland, l’évêque président des États-Unis, l’arche­ vêque de Toronto; quatrième degré, l’archevêque de Brisbane, l’archevêque de Melbourne, l’archevêque de Sidney, l’évêque de Calcutta, l’archevêque des Indes occidentales. L’archevêque de Canterbury, qui officiait, donna seul la bénédiction, reçue à genoux par les autres métropolitains. Du 6 juillet au 5 août, les 240 évêques présents tinrent une Conférence au palais de Lambeth. Le congrès n’émettait pas de vœux et se bornait à un échange de vues; les rap­ ports, fort intéressants, de ses sept sections ont été rassemblés par la Society for promoting Christian knowledge, en sept vol., Londres, 1908 : Pananglican congress, general report. Les articles très soignés du Times, qui rendaient compte chaque jour des séances, ont été réunis dans une brochure, plus abordable au commun des lecteurs et munie d’un utile Index : The pananglican congress, Londres, 1908. La Conférence de Lambeth a publié une encyclique et des résolutions officielles, précédées des rapports des commissions et suivies d’intéressants appendices : Conference of the bishops of the anglican communion, Londres, 1908. Rien ne peut mieux donner une idée de la vitalité de l’Église épiscopalienne, de la magnifique florai­ son de ses œuvres économiques, charitables, éduca­ trices, comme aussi de son incurable faiblesse dans le domaine proprement religieux. Qu’il s'agisse de l’authenticité des Livres saints, de l’administration des sacrements, de l’admission de tel ou tel formu­ laire de foi, c’est toujours la même impuissance a réaliser cette « unité sans uniformité » que le congrès appelait de tous ses vœux. Un rédacteur de la grande revue catholique le Tablet concluait en ces termes une étude fort sympathique consacrée au congrès et à la conférence : « Deux cents évêques instruits, pieux, zélés à leur manière, ont traversé mers et terres pour tenir une conférence, · rassemblés, nous dit-on, pour « de hauts débats, groupés pour une action efficace. » 367 ÉP1SC0PALIENNE (ÉGLISE) — EPISCOPI US Et voilà qu’en vertu même de leur système, ils sont absolument incapables de produire avec autorité une seule décision dogmatique, au sujet des controverses qui ruinent la paix de l’Église, de produire un seul canon dogmatique ou disciplinaire qui puisse être imposé avec autorité à ses membres... Le congrès nous a montré à l’évidence l’excellence, l’industrie, le sens religieux profond du peuple anglican. 11 dé­ ouvre au monde entier la désespérante impuissance dogmatique de l’Église anglicane. » Tablet, 18 juillet 1908, p. 83 sq. J’ai résumé en deux articles, dans les Études, les travaux du congrès ct de la conférence : Le congrès pananglican de Londres et la conférence de Lambeth, Études, 1908, t. cxvi, p. 721 sq. ; t. cxvn, p. 13 iq. J. DE LA SeRVIÈRE. ÉPISCOPAT. Voir Évêques. EPISCOPIUS Simon, de son vrai nom Bishop, naquit à Amsterdam le 8 janvier 1583. Envoyé aux frais de la ville compléter ses études àLeydeen 1600, il y devient maitre-ès-arts (1606). Dans la que­ relle entre gomaristes et arminiens (voir Arminius), qui partageait alors la Hollande, il était du parti de ceux-ci. Attiré à Franeker en 1609, par la réputation de l’hébraïsant Jean Drusius, il y soutint contre le ministre Sibrandus Lubberlus des disputes à la suite desquelles il quitta la ville. En 1610, il est ministre à Bleiswiek près Rotterdam. Au milieu de l’agitation qui suit la mort d'Arminius et la remontrance d'Uytenbogaert, Episcopius prend part aux conférences infruc­ tueuses de la Haye (1611) et de Delft (1611), où se rencontraient en nombre égal les ministres des deux partis. En 1612, par un choix qu’on a imputé, soit à la modération du jeune remonstrant, soit à l’influence de son parti, Episcopius est nommé professeur à Leyde pour y succéder à Gomar. Lors du synode de Dordrecht, où le parti gomariste, appuyé par Maurice de Nassau, était maître absolu, une assemblée de remonstrants à Rotterdam (2 décembre 1618) avait désigné Episcopius pour y être leur porte-parole. Les États généraux avaient convoqué ce synode (auquel prenaient part des Allemands, des Anglais et desÉcossais) pour y mettre lin à ces dissensions; mais, les remonstrants n’y furent admis qu’à la xxn° session (6 décembre), et n’étaient d’ailleurs autorisés qu’à comparaître comme accusés. Episcopius y prit la parole avec fermeté; son discours, examiné et approu­ vé à Rotterdam, dura une heure et demie. Il assurait les intentions droites et la volonté pacifique des re­ monstrants, tandis que leurs adversaires les quali­ fiaient d’hérétiques à cause des cinq articles. Ils venaient devant le synode librement, non comme accusés; ils réprouvaient la prédestination absolue, î.s blâmaient la division actuelle; ils réclamaient la tolérance mutuelle, et reconnaissaient le pouvoir du magistrat civil dans les choses ecclésiastiques. Les discussions se prolongèrent plus d’un mois avec une extrême violence, et les députés des États généraux intervinrent à plusieurs reprises sans grand succès; les contre-remonstrants se refusaient absolument à entendre la réfutation de leurs propres doctrines con­ traires aux cinq articles. Le 14 janvier, à la lvii" ses­ sion, le président Bogerman congédia les remons­ trants par un discours passionné : « Vous êtes entrés ici avec un mensonge, et c’est encore avec un men­ songe que vous sortez, etc. » Episcopius répondit : « Nous nous tairons avec notre rédempteur JésusChrist qui jugera un jour nos fraudes et nos men­ songes. » Les prédicants remonstrants sont déposés; et comme ils se refusent à tenir compte de cette déposition, ils sont bannis. Episcopius se retira à Anvers. Il y com­ 368 posa quelques-uns de ses ouvrages de polémique rela­ tifs au synode de Dordrecht : VAntidotum continens pressiorem declarationem propriæ ct genuinæ sententiæ quæ in synodo nationali Dordracena adserta est el sta­ bilita; et la Confessio seu declaratio sententiæ pastorum, qui in foederato Belgio remonstrantes oocanlur super præcipuis articulis religionis christianæ. Antoine de Wale et d’autres professeurs de Leyde ayant publié une censure de cette confession, Episcopius y répondit par une Apologia. A cette querelle se rattache encore le Bodekerus ineptiens, qu’il écrivit plus tard contre Nicolas Bodcker, transfuge du parti remonstrant. Pendant son séjour à Anvers, Épiscopius entra en relations, ou en discussion, avec le jésuite irlandais Pierre Wadding, qui lui écrivit une lettre sur la foi, et une autre sur le culte des images (1620). Le P. Sommervogel n’en connaît pas d’autre édition que celle de Limborch, dans les Præslantium ac erudito­ rum virorumEpistolæ ecclesiasticæ et thcologicæ, 2° édit., Amsterdam, 1684, p. 603-612. Quelques-uns des re­ monstrants exilés, Pierre Bertius, par exemple, étaient venus au catholicisme; Episcopius tenta la réfuta­ tion des lettres du P. Wadding dans une Responsio, à laquelle il ajouta plus tard d’autres traités de contro­ verse : Labyrinthus, sive circulus pontificius; Responsio ad dilemmata decem pontificii alicujus doctoris. II passa ensuite en France, séjourna à Paris, et surtout à Rouen. Au dire de scs adversaires, Episcopius à Paris aurait fréquenté le P. Coton, et évité Pierre du Moulin; cette seconde assertion est fort vraisem­ blable; du Moulin avait écrit une Anatomia arminianismi, qui lui avait valu des États « leur médaille et deux cents écus ». Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français, t. vu, p. 470. Mais, à l'avène­ ment du stathouder Frédéric-Henri, plus clément que son frère, Episcopius revint à Amsterdam, comme ministre des remonstrants (1626). Il se maria l’année suivante avec Marie Pesser, veuve d’Henri de Nielles. En 1634, il fut fait recteur du collège remonstrant d’Amsterdam. Il mourut le 14 avril 1643. Ses oeuvres ne furent éditées qu’en 1650 (2° édit., 1678) en 1 in-fol., par Étienne de Courcelles, gendre de Rembert Episco­ pius, frère de Simon. Episcopius fut très laborieux; il avait une corres­ pondance très étendue, et a laissé, outre trois volumes de sermons, des traités de controverse et des Insti­ tutions théologiques. Ce dernier ouvrage, divisé en quatre livres, traite: de la religion naturelle; de la révélation faite à Abraham; de la révélation faite à Moïse; de la révélation faite par Jésus-Christ. Dans ce dernier livre, l’auteur établit l’autorité de la sainte Écriture, puis examine ce qu’elle enseigne : l’existence de Dieu, ses perfections, la création, la providence et la rédemption. Le P. Mabillon, dans la lr0 édi­ tion du Traité des Éludes monastiques, avait donné à ces Institutions, non sans réserve d’ailleurs, un éloge que lui reprochèrent vivement les jansénistes. Epis­ copius a été injustement accusé de socinianisme par Jurieu, qui, Bayle en convient, avait falsifié deux textes du théologien remonstrant. Celui-ci connais­ sait fort bien la sainte Écriture, mais semble être resté étranger à l’antiquité ecclésiastique; il tolère quiconque admet la sainte Écriture d’une façon quel­ conque, et il admet des articles fondamentaux facul­ tatifs. Ph. Limborch. Historia ville. S. Episcopii, Amsterdam, 1701: Opera theologica. Amsterdam. 1650; voir la préface d’Étienne de Courcelles: Predication van M. Simon Epis­ copius, eertijds professor der H. théologie tot Leyden, gedien in de christelijke vergaderinge der Remonstr., Amsterdam, 1603; Acta synodi nationalis. in nomine D. N. J. C., au­ ctoritate DD. Ordinum Generalium fœderati Belgii provincia­ rum Dordrechli habita’, ann. 1619 et 1620, Dordrecht, 1620 3ü9 EPISCOPIUS — EPITRES (hostile à Episcopius, par exemple, p. 65); Th. Van Oppenraaij, La doctrine de la prédestination dans Γ Église des Pays- Bas depuis l'origine jusqu’au synode national de Dordrecht en 1618 et 1619, Louvain, 1906; Du Pin, Bibliothèque des auteurs séparés de la communion de Γ Église romaine du xvu· siècle, t. u, p. 472-495; Bayle, Dictionnaire historique et critique ;Nicéron, Mémoires, t. n, p.297 ; Realencyklopadie, t. v, p. 422-424; S. Episcopius en Lyn geslacht. Navorscher, 1.1, p. 189 ; t. n, p. 214,285, 351 ; I.evens van Nederlandsche Mannen en Vrouwen. t. ni, p. 84; Beyerman, S. Episcopius. Remonstrantsche Brœderschap., t. v, p. 21 ; Schotel, S. Epis· copius beschuldigd dat de resurrectio S. C. alleen moralis is. Godgeleer de Bijdragen. 1865, p. 279-662; A. Haentjens, Simon Episcopius als apologeel v. h. remonstrantisrne in ijn leven en merken geschetst. Leyde, 1899; J. Konijnenhurg, Laudatio Simonis Episcopii, 1791 ; Frederick Calder, Me­ moirs of Simon Episcopius, to which is added a brief account of the synod oj Dort., Londres, 1835. J. Dutilleul. ÉPÎTRES. Le Nouveau Testament contient 21 Épîtres : 14 de saint Paul, une de saint Jacques, 2 de saint Pierre, 3 de saint Jean et une de saint Jude. On s’est demandé récemment si elles étaient des lettres privées ou si elles rentraient dans le genre littéraire des épîtres-traités. La question n’est pas oiseuse; elle intéresse à la fois le critique, l’exégète ct le théologien, parce qu’elle fournit un argument en faveur de l’authenticité contestée de plusieurs lettres de saint Paul, parce qu’elle détermine exacte­ ment le caractère littéraire ou non des écrits aposto­ liques et parce qu’elle explique pourquoi on n’y trouve pas un exposé systématique de l’enseignement et de la doctrine des apôtres. 11 y a donc lieu de la traiter brièvement ici.— I. Genre littéraire. II. Forme exté­ rieure. I. Genre littéraire. — Les Épîtres néotes­ tamentaires sont-elles de simples lettres ou des épîtres, c’est-à-dire des traités rédigés sous forme épistolaire? 1° Distinction de la lettre et de l’épître au point de vue littéraire. — 1. La lettre. — Elle n’a, de sa nature et par sa destination, aucun caractère littéraire, pas plus qu'un contrat, un bail, un testament, un journal intime. Elle n'est pas écrite pour le public ni destinée à la publicité. Elle n’est rédigée que pour les personnes à qui elle est adressée. Sans l'éloignement des desti­ nataires, elle n'aurait pas sa raison d’être; une com­ munication, faite de vive voix, la remplacerait. Son rôle est de mettre en relation des personnes que la distance sépare. Essentiellement intime, individuelle, personnelle, elle est composée uniquement pour les yeux de scs destinataires, qui l’ouvriront et la liront seuls. Elle est secrète et scellée. Elle ne diffère pas de la conversation; c’est une conversation par écrit ct à distance. On pourrait l’appeler, selon le mot de M. Dcissmann, une anticipation de la conversation par téléphone. Comme la conversation, elle est très variée de sujet et de ton. Mais le contenu et le ton ne con­ stituent pas la lettre. Ce qui la caractérise essentiel­ lement, c’est qu’elle est une communication privée, échangée entre personnes éloignées. Par suite, elle n'appartient pas à la littérature. On ne sait qui l’a inventée; elle est très ancienne. Voir E. Beurlier, Lettre, dans le Dictionnaire de la Bible de M. Vigou­ reux, t. iv, col. 191-196. Elle a certainement précédé toute littérature. Elle ne diffère de l’épître ni par la longueur, car il y a des conversations et des lettres très longues, ni parle sujet, puisqu’une conversation et, par suite, une lettre peut rouler sur les quest ions les plus sérieuses, ni par le style, certaines personnes ayant naturelle­ ment un ton oratoire et un style châtié dans leurs conversations et dans leurs lettres les plus intimes, ni par le fait qu’elles ne sont pas publiées, puisque des épîtres, destinées à la publicité, n’ont pas vu le jour et que telles lettres privées exhumées des vieilles 370 cités égyptiennes,malgré leur destination éphémère, ont été récemment éditées et ont excité un vif inté­ rêt. M. Deissmann, par exemple, en a publie dix, Bibelstudien, Marbourg, 1905, p. 209-216, et vingt et une, Licht vom Oslen, Tubingue, 1908, p. 100-157; 2e édit., 1909, p. 102-163. Cf. Lagrange, A travers les papyrus grecs, dans Conférences de Saint-Étienne, Paris, 1910, p. 53-88. La distinction de la lettre et de l’épître vient de ce que la première est une commu­ nication intime ct privée, nonobstant les divulga­ tions postérieures, tandis que la seconde est une com­ position littéraire, destinée au public. 2. L’épître. — Elle n'a de commun avec la lettre que la forme épistolaire; pour le reste, elle en diffère totalement. L’une, quel que soit son sujet, est privée, secrète; l’autre est destinée à la publicité, tous ont le droit de la lire et plus elle aura de lecteurs, mieux elle atteindra son but, puisque son auteur a voulu inté­ resser le public. L’épître est un genre littéraire arti­ ficiel et artistique, comme le dialogue, le discours, le drame. La forme épistolaire, l'adresse, les salutations ne sont, dans l’épître, que purs accessoires introduits pour garder les seules apparences de la lettre privée. Une lettre est rarement intelligible pour les lecteurs qui ne connaissent ni les correspondants, ni les cir constances qui ont amené la correspondance. La plu­ part des épîtres se comprennent, lors même qu’on ne connaît ni leurs auteurs ni leurs destinataires, et ces derniers sont souvent fictifs. L’épître se distingi. donc de la lettre, comme le dialogue de la conversa tion, comme le drame historique du récit historique. La lettre est une tranche de vie; l’épître, un pro­ duit littéraire. Une lettre publique, une lettre ouverte, comme on dit aujourd’hui, n’a jamais la simplicité, la naïveté, l’abandon et la sincérité d’une véritable lettre privée. Son auteur vise le public et se met en frais pour lui plaire ou l’intéresser. Toutefois, entre la lettre privée et l’épître traité, il y a des intermédiaires : lettres collectives, circu­ laires, etc. La lettre adressée à plusieurs personnes, à une famille entière, à une communauté, à une cor­ poration, n’en est pas moins une véritable lettre. Le nombre des destinataires ne change pas son carac­ tère essentiel de communication privée et intime, pas plus que la publicité des lettres n’enlève leur qualité d'écrit confidentiel, de missive particulière. Cepen­ dant, à cause de la multiplicité des destinataires, elle tourne aisément à l’épître ct la circulaire se distingue à peine de celle-ci. Celui qui écrit une lettre prévoit aussi parfois qu'elle sera divulguée, et sa correspon­ dance perd ainsi quelque chose de son intimité. Par contre, une épître, fût-elle adossée à un seul indi­ vidu, reste un traité, une épître littéraire, écrite avec la préoccupation du public et avec art. Malgré les rapprochements qui se produisent dans ces cas par­ ticuliers, les deux genres sont nettement tranchés: la lettre est une communication intime et privée, l’épître, une composition destinée au public. 2° Application de cette distinction aux écrits épistor laires du Nouveau Testament. — M. Deissmann trouve, dans le Nouveau Testament, des lettres et des épîtres. 1. Lettres. — a) Celles de saint Paul. — Les lettres de saint Paul, sauf l’Épître aux Hébreux, qui est une véritable épître, sont de simples lettres réelles et non des écrits littéraires. Elles ont été écrites pour leurs seuls destinataires ct non pour le public ni pour le monde chrétien postérieur. Elles n’ont pas seulement les formes générales de la lettre que conservent de véritales épîtres: elles présentent les carac­ tères d’intimité, de confidence, de naturel, de vérité, d’aisance qui sont propres à la lettre privée. Files s’adressent, pour la plupart, à des personnes connues, à des communautés que l’apôtre avait fondées ou 371 ÉPITRES visitées ou à des Églises’sur lesquelles il avait des renseignements plus ou moins étendus. Elles ont été provoquées par des circonstances spéciales, nettement définies et concrètes, pour résoudre des difficultés, des cas de conscience, des points de doctrine, qui inté­ ressaient particulièrement, hic et nunc, les corres­ pondants de l’apôtre et l’apôtre lui-même. Elles rem­ placent une conversation que l’éloignement rend impossible. Absent de corps, Paul est présent d’esprit au milieu des communautés, avec qui il converse de loin. Ce ne sont pas, comme le prétend Van Manen, art. Paul, dans l’Encyclopædia biblica de Cheyne, Londres, 1902, t. m, col. 3626, des traités rédigés en forme de lettres, dans lesquels l’apôtre expose sa doctrine et résout d’autorité des sujets de dogme ou de morale. Elles répondaient à des questions du mo­ ment, parfois à des consultations, adressées à saint Paul. S'il recommande un échange de ses lettres entre deux Églises voisines, Col.,iv, 16, ce n’est pas en vue de la publicité, mais pour parer aux mêmes dangers. Voir col. 179. Quand il s’adresse à des Églises qu’il ne connaît pas, c’est, ou bien pour préparer sa visite prochaine, comme lorsqu’il écrit aux Romains, ou bien par mesure préventive, pour les mettre en garde contre des erreurs qui les menacent, comme dans la circulaire dite l’Épître aux Éphésiens. Voir col. 180. Saint Paul n’écrit pas pour le public chrétien de son temps ; il s’adresse à une communauté, ou à un groupe déterminé d’Églises, ou à des particuliers. Il ne vise pas davantage les générations chrétiennes futures, et quoique le contenu de ses lettres ait servi déjà et ser­ vira toujours à l’instruction des chrétiens de tous les temps, par les principes qui y sont posés et par les vérités générales qui y sont exposées, il n’a eu direc­ tement en vue que ses correspondants immédiats, à «fui il adressait de véritables lettres. Les Églises à qui elles étaient destinées les ont sans doute conservées pieusement, elles les ont communiquées à d’autres Églises. On a copié, recueilli, groupé, publié, ces lettres en raison de leur contenu, de leur intérêt uni­ versel et durable, comme on a assemblé et édité, dans l’antiquité profane, les lettres d’Aristote, d’Isocrate, d’Épicure, de Cicéron, par exemple. Elle sont deve­ nues de la littérature sacrée et canonique. Voir Canon des Livres saints, t. n,col. 1583, 1584. Mais rien ne montre que saint Paul ait prévu et voulu pour ses lettres ces hautes destinées; il a écrit de simples lettres qui, dans l’intention du Saint-Esprit qui l’inspirait, devaient servir à l’instruction et à l’édi­ fication de toutes les générations chrétiennes. Leur caractère général de lettres privées apparaît plus clairement encore si on les examine chacune en particulier. Le billet à Philémon est évidemment une lettre, et, selon le mot de M. Deissmann, il n’y a qu’un pédant, incapable de distinguer les couleurs, qui puisse y découvrir un traité sur l’attitude du chris­ tianisme en face de l’esclavage. Il en est de même du c. xvi de l’Épître aux Romains, si on le considère comme une lettre de saint Paul aux Éphésiens. Les deux Épîtres aux Corinthiens supposent un échange de lettres entre cettecommunauté et l’apôtre ; la P’est une réponse, et si la IIe est pour nous difficile à com­ prendre, c’est qu’elle est pleine d’allusions à des faits que connaissaient bien les Corinthiens, mais que nous ne connaissons pas. Il en est de même des deux Épîtres aux Thessaloniciens. La lettre aux Galates est une lettre de discussion, une apologie personnelle; elle n’est ni un pamphlet contre les judaïsants ni un traité De Lege et Euangelio. Bien qu’adressées à des Églises que Paul ne connaissait pas, les lettres aux Colossiens et aux Éphésiens roulent sans doute sur le même thème et ont un ton plus impersonnel que les lettres envoyées à des destinataires connus. Mais elles sont 372 contemporaines, destinées à des Églises voisines, et elles restent des lettres et ne sont pas des traités sur le même sujet; un seul eût suffi. L’Épître aux Philippiens donne l’impression d’une simple lettre écrite à une Église que Paul aimait d'un amour particulier. La lettre aux Romains, de prime abord, pourrait passer pour une Épître proprement dite. Cependant saint Paul ne se propose pas de donner un compendium de sa dogmatique et de sa morale; il veut préparer son voyage, en exposant d’avance son Évangile.Quoique longue, sa lettre n’a rien du genre épistolaire, et s’il y met moins de sa personnalité, c’est qu’il ne con­ naissait les chrétiens de Rome que par ouï-dire; il était cependant bien renseigné sur l’état de la com­ munauté, et sa missive n’est qu’une anticipation de ses conversations prochaines. Les lettres pastorales, dont ne parle pas M. Deissmann, quoiqu’elles soient, à un certain point de vue, des lettres d’administra­ tion, s’adressent à des particuliers, Timothée et Tite, et sont remplies de détails intimes et personnels. Toutes les lettres desaintPaul sontdonc de simples lettres, sans caractère littéraire, et l’apôtre, en les écrivant, n’a pas été un littérateur, composant pour la galerie. Or, leur caractère primitif de lettres garantit leur authenticité. Ce sont les produits qui nous restent dé l’activité missionnaire de l'apôtre des gentils. Écrites pour des occasions particulières, elles contiennent le moins possible de systématisa­ tion doctrinale. Œuvres d’une personnalité très ar­ dente, elles manifestent la psychologie de leur auteur. Un faussaire n’aurait pas pu les fabriquer. Saint Paul les a écrites · avec le sang de son cœur. » Elles nous font connaître ses pensées, ses sentiments, son enseigne­ ment, donné au gré des circonstances; elles ne nous livrent pas, comme des Épîtres l’auraient fait, un système théologique, ce qu’on a appelé le paulinisme. Leur caractère de simples lettres rend très problé­ matique ce paulinisme-là. b) Autres lettres. — Pour M. Deissmann, la IIe et la IIIe Épître de saint Jean sont aussi de véritables lettres. La IIIe est un billet envoyé à un particulier. Quoique moins personnelle, la 11° est aussi adressée à une particulière, femme ou Église. Toutes deux sont écrites dans le style des lettres missives du temps. 2. Épîtres. — Les Épîtres catholiques de saint Jac­ ques, de saint Pierre et de saint Jude sont de véri­ tables Épîtres et non des lettres privées. La tradition ecclésiastique les a regardées comme des circulaires, des encycliques, expédiées, leur nom le dit, à l’Église universelle, à la catholicité entière. Leurs adresses indiquent d’ailleurs ce caractère général et universel. On peut donc les considérer comme des œuvres litté­ raires, traitant des sujets d’intérêt commun, sans détails particuliers et personnels. La forme épistolaire est seulement de style, et quels que soient leurs auteurs, que ce soient les apôtres dont elles portent les noms, ou des écrivains chrétiens qui prennent ces noms (voir les articles spéciaux), elles restent des écrits littéraires, rentrant dans la littérature popu­ laire de l’Église chrétienne. L’Épître aux Hébreux, quelque part que saint Paul ait eue à sa composition, est une Épître proprement dite. Elle n’a pas d’adresse et la finale, xm, 22-25, n’est ajoutée que pour sauvegarder la forme exté­ rieure de lettre. C’est un document littéraire et non une lettre privée. Voir Hébreux (Épilre aux). La Ir0 Épître de saint Jean n’a rien d’essentielle­ ment épistolaire, ni adresse, ni salutation. On a pu la regarder comme la préface du quatrième Évan­ gile. Elle peut rentrer cependant dans le genre litté­ raire de l’Épître strictement dite, bien qu’elle n’en ait pas la forme extérieure. L’Apocalypse, au contraire, hormis le titre et le 373 EPITRES — ÉPOUX (DEVOIRS DES) prologue, i, 1-3, serait une véritable Épître. Elle en a l’adresse, i, 4, et le souhait final, xxn, 21. Elle con­ tient sept petites lettres aux sept Églises d’Asie Mi­ neure, n, 1-in, 22, qui ne sont pas de véritables lettres envoyées séparément aux anges ou évêques de ces Églises et réunies plus tard dans l’Apocalypse. Elles ont fait toujours partie intégrante de l’Épître entière, adressée à ces sept Églises, r, 4. Chaque Église a lu dans l'ouvrage entier la lettre que le Christ ressus­ cité avait dictée pour elle au voyant de Patmos. Du reste, les leçons qui y étaient données intéressaient toutes les Églises et l’Esprit-Saint les inspirait pour elles toutes, n, 7,11,17,29; m, 6,13,22. Elles étaient dictées dans un but public et commun, et elles ont aujourd’hui encore une signification morale. Ce ne sont pas de simples fictions, un pur procédé litté­ raire ; ce sont des lettres du ciel. Cf. W. Ramsay, The letters to the seven Churches of Asia, Londres, 1909, p. 35-42; H. B. Swetc, The Apocalypse of St. John, 3' édit., Londres, 1909, p. 4. Λ. Deissmann, Bibelstudien, Marbourg, 1895, p. 189252; art. Epistolary Littérature, dans Encyclopaedia biblica de Cheyne, Londres, 1901, t. n, col. 1323-1329; Licht vom Osten, Tubingue, 1908, p. 157-172; 2· édit., 1909, p. 163178; W. Ramsay, dans Expositor, décembre 1903, p. 418 sq. ; The letters to the seven Churches of Asia, p. 23-34; Van Manen,art. Paul,§39, del’Encycloptedia biblica de Cheyne, Londres, 1902, t. in, col. 3626; A. Lemonnyer, tæs écrits de saint Paul sonl-ils des lettres ou des épîtres? dans la Revue du clergé français du l,r septembre 1905, p. 31-46; F. Prat, La théologie de saint Paul, Paris, 1908, t. I, p. 94-98,101102. II. Forme extérieure. — Les lettres et les épîtres du Nouveau Testament présentent, avec quelques modifications pourtant, les formes ordinaires de la correspondance du temps. Elles comprennent : 1° l’adresse; 2° l’entrée en matière; 3° le corps de la lettre; 4° la finale. 10 L’adresse. — Elle contient : 1. le nom et les qua­ lités des correspondants, par exemple, Paul, apôtre, et Timothée, Sosthène, Silvain, frère ou serviteur de Jésus-Christ, ou sans titre; 2. le nom, le titre et l’é­ loge des destinataires, par exemple, aux Églises de Galatie, aux saints qui sont à Colosses et aux fidèles, frères dans le Christ, ou à Timothée, mon fils bicnaimé; 3. le salut. Ici, le simple χαίρειν des lettres profanes est développé, sous la plume de saint Paul, par la formule chrétienne : χάρις ύμιν ζάι εΙρήνη, avec des termes qui indiquent plus ou moins longue­ ment la provenance de ces biens surnaturels. 2° L’entrée en matière. — Comme cela se faisait souvent dans les lettres profanes, qui débutaient par une prière aux dieux pour le destinataire, les apôtres, et saint Paul en particulier, commencent ordinaire­ ment leurs lettres par une action de grâces à Dieu ou par une doxologie pour le remercier des bienfaits accor­ dés par lui aux correspondants. Ils y joignent naturel­ lement l’éloge des destinataires ou quelques souve­ nirs personnels. Parfois l’action de grâces se continue par l’exposé du sujet, sans séparation. 3° Le corps de la lettre. — Ces préliminaires faits, on aborde le sujet, qui est traité pour lui-même et de différentes façons. La lettre n’étant pas un genre littéraire, l’auteur a une très grande liberté d’al­ lure et n’est pas gêné par des lois protocolaires. Les questions se suivent et chaque lettre a sa marche distincte. Les lettres de saint Paul, qui sont si per­ sonnelles et si vivantes, ne sont pas coulées dans un moule, et leur plan varie comme le but que se propose leur auteur. 4° La conclusion. — Les lettres profanes se termi­ naient par un salut final, qui était ordinairement un souhait adressé aux dieux. Ce souhait ne fai t pas défaut 374 dans les lettres chrétiennes. Saint Paul le fait précéder souvent de salutations personnelles, auxquelles sont jointes des recommandations, et ces salutations sont fréquentes aussi dans les missives ordinaires. Bref, les lettres apostoliques, surtout celles qui sont de véritables lettres, ont gardé, en les modifiant un peu,les formes extérieures, que nous ontrévélées dar. s les correspondances de l’époque les papyrus récem­ ment exhumés. Nouvelle preuve que le Nouvea : Testament est bien de son temps et du milieu où il a paru. E. Jacquier, Histoire des livres du Nouveau Testament, Paris, 1903, t. i, p. 59-61 : Diclionnaire de la Bible, art. Épilre, t. n, col. 1897-1898; art. Lettre, t. IV, col. 190; F. Prat, La théologie de saint Paul, 1.1, p. 99-101 ; A. Brassac. Manuel biblique, 13· édit., Paris, 1911, t. IV, p. 172-173. E. Mangenot. ÉPOUX (DEVOIRS des). Le mariage a été divi­ nement institué pour trois fins supérieures : perpe­ tuer la race, donner aux enfants l’éducation du corps et de l’âme, assurer aux époux les avantages d’une vie commune, sainte, douce et durable. Tous les devoirs des époux tendent à ce triple but. Nous n’avons pas à envisager ici les obligations qu’imposent au père et à la mère l’éducation des enfants. Voir Parents (Devoirs des). Nous devonseulement traiter des devoirs mutuels des époux .... double point de vue de la perpétuité de la race et de la vie en commun au foyer domestique. La division de ce travail est donc tout indiquée : I. Au point de vue de la perpétuité de la race. II Au point de vue de la vie commune. Le sujet est délicat : nous ne l’abordons qu’avec les sentiments qu’éprouvait saint Alphonse de Liguori : Piget me de hac maleria, quæ ianlam præ se fert foeditatem, ut caslas mentes ipso solo nomine pertur­ bet, longiorem habere sermonem. Sed utinam non esset hæc maleria lam frequens in confessionibus excipiendis, ut non opportercl omnino confessorium plena tractatione, sed sufficeret compendio instructum esse! Ignoscat mihi propterea caslus lector, si /use de ea hic loquor, et ad actus particulares, qui deformiorem exhibent tur­ pitudinem descendam... De matrimonio, n. 900. I. Devoirs des époux envisagés au point de vue de la perpétuité de la race. — La doctrine chrétienne au sujet du devoir conjugal se trouve exposée tout entière par l’apôtre saint Paul, I Cor., vu, 3-5 : Uxori vir debitum reddat, similiter autem et uxor viro. Mulier sui corporis potestatem non habet, sed vir; similiter autem et vir sui corporis potestatem non habel, sed mulier. Nolite fraudare invicem, nisi forte ex consensu ad tempus, ut vacetis orationi,et ilerumrevertimini in idipsum, ne lentet vos Satanas propter inconti­ nentiam vestram. Le devoir conjugal réside en un acte charnel qui unit l'homme et la femme pour assurer la continua­ tion de l'espèce humaine. Conjugale debitum dicitur communis ea conjugum actio, quæ generationi neces­ saria est, quæque a summo rerum omnium provisor·’ ad humanam societatem propagandam esi ordinata. Hæc autem actio sita est in carnali copula qua vir ac femina unum quasi corpus et una caro efficiuntur. Il ne nous paraît pas nécessaire de décrire les organes qui servent à l’accomplissement de cet acte, qui permettent aux époux d’obéir à la fois à la loi de nature qui veut que l’espèce humaine s’accroisse, s·· multiplie et remplisse la terre, et à la loi chrétienne de la rédemption qui ordonne au peuple des croyants de s’accroître, de se multiplier et de dominer le monde. Nous renvoyons à ce sujet le lecteur à des ouvrages techniques, de préférence au c. m du 1. 1 ■ de l’ouvrage du docteur Surbled, La morale dans ses rapports avec la médecine et Vhygiène. t. n. Ce chapitre 375 EPOUX (DEVOIRS DES) peut se résumer en un mot : generatio effici non potest nisi postquam semen virile sive ad os sive communius inlus vaginee mulieris ovulis quas ejaculatione fœcundare debet admotum esi. Nous avons simplement à rappeler ici les enseignements de la théologie en ce qui concerne le licite de l’acte conjugal et son obligation. 1° Le licite de l’acte conjugal considéré en lui-même, in se et ratione matrimonii finis. — Que l’acte conjugal soit de son essence, quand il s’agit d’époux légitimes, honnête, louable et partant méritoire, cela n’a jamais été sérieusement discuté par les théologiens, sinon par quelques gnostiques encratites, voir col. 3-14, puisque cet acte est le moyen même établi et ordonné par Dieu pour permettre la propagation légi­ time du genre humain. En créant Adam, le maître souverain créa l’homme mâle et femelle, c’est-à-dire l’espèce humaine, chargée du développement indéfini des hommes dans le temps et dans l’immensité. Il suffit de relire le Ier chapitre de la Genèse où le créateur bénissant Adam et Ève prononça cette parole si magnifiquement réalisée depuis : « Croissez et mul­ tipliez ! » Gen., i, 28. C'est Dieu lui-même qui a établi le licite de l’acte conjugal en promulguant la loi de la procréation des enfants et du développe­ ment de la famille. Mais la naissance des enfants qui, renaissant spiri­ tuellement par le baptême, pourront, suivant le catéchisme de Paris (1850), remplir l’Église et le ciel, n’est pas la seule fin du mariage. Il en existe une autre admise par les théologiens qui ajoutent, avec saint Alphonse de Liguori, à la propagation du genre humain l’apaisement de la concupiscence, remedium concupiscenliæ. Cette fin se rattache à la première et n’est cependant qu’une fin secondaire, car, ainsi que le faisait remarquer ΜαΓ d’Hulst, Sermons de Carême, année 1894, note 8, p. 72,« si elle était principale, le mariage serait un moyen bien insuffisant pour l’at­ teindre, les satisfactions qu’il promet aux sens étant intermittentes et relativement rares, tandis que les convoitises qu’il s’agit d’apaiser sont permanentes. Melius est nubere quam uri, dit saint Paul, mieux vaut se marier que de sentir en soi le feu des passions. Cela est vrai, mais le mariage ne remédie à ce mal que dans une certaine mesure et laisse encore un fréquent exercice à la vertu de continence. » Cf. la controverse entre les partisans de saint Thomas et ceux de saint Alphonse de Liguori dans Ballerini, Opus theologicum morale. De matrimonio, c. n, et dans Gury, Theologia moralis, t. il, n. 907. Le licite de l’acte conjugal n’en est pas moins certain, lorsque les époux voient en lui un moyen d’apaiser la concupiscence, car le plaisir sen­ sible que cet acte leur fait éprouver (acte en luimême d’ailleurs naturellement animal et d’apparence vile), n’est plus considéré par eux que comme un sti­ mulant et un aide en même temps nécessaireà l’accom­ plissement de la fin supérieure du mariage qui est la procréation des enfants. Et c’est là précisément ce que l’apôtre saint Paul, tenant compte de la situation de l'humanité déchue, indique formellement : Propter fornicationem aulem unusquisque suam uxorem habeal et unaquieque suum virum habeat. I Cor., vn, 2. Et il ajoute, en terminant son magnifique enseignement sur les devoirs réciproques des époux, ces mots décisifs : Melius est nubere quam uri! 9. L’acte conjugal est donc licite, lorsqu’il répond au désir réciproque de l’un ou l'autre époux : tunc enim voluptas qua fruuntur conjuges ordinatur ad superiorem finem ab ipso Deo intentum. C’est l’opinion de saint Liguori, n. 881 sq., et son opinion est celle de la majeure partie des théo­ logiens d’aujourd'hui. L’acte conjugal est donc licite toutes les fois qu’il s’accomplit dans un but honnête, tels l’accroissement de l’amour des époux 376 ou la santé corporelle, car l’acte, bon en soi, visant à une fin honnête, ne saurait être considéré commemauvais, et toute fin est honnête qui réalise les inten­ tions qu’avait le créateur en instituant le mariage. Mais l’acte conjugal, au contraire, est illicite, au, moins véniellement, qui exclut positivement les fins honnêtes du mariage et poursuit la seule satisfaction de l’appétit sexuel, lequel n’est plus considéré comme un moyen, mais comme un but : l’ordre divin se trouve dès lors méconnu et les époux oublient que le mariage n’est pas fait pour le plaisir charnel, mais que le plai­ sir charnel est fait pour le mariage. Aussi Innocent XI a-t-il condamné (2 mars 1679) la proposition suivante : Opus conjugale ob solam voluptatem exercitum, omni penitus caret culpa ac defectu veniali. DenzingerBannwart, n. 1189. Cf. Viva, Thes. damnat., in h. loc. On ne doit pas cependant, dit saint Liguori, n. 912, considérer comme étant en état de péché véniel ceux qui, soit implicitement, soit explicitement, recher­ chent le plaisir en poursuivant une des fins honnêtes du mariage que nous avons indiquées. La plupart des théologiens observent à ce sujet que, dans la pratique, les confesseurs se trouvent en présence d’époux qui, pour la plupart, accomplissent virtuel­ lement dans un but honnête l'acte conjugal et partant ne sont nullement coupables, dummodo copulam rite habeant. Aussi estiment-ils généralement que ces époux peuvent être laissés dans la bonne foi. Tous, d’ailleurs, jugent avec le même auteur, n. 913, illicite et mettant en état de péché mortel l’acte conjugal, lorsqu’il est provoqué dans une pensée qui touche à l’adultère, par exemple, quand l’un des époux a l’intention réelle, par une sorte d’auto-suggestion, d’accomplir cet acte avec une autre personne que la personne avec laquelle il s’unit légitimement. Voir Adultère, t. i, col. 464-465. Ils ne considèrent pas, d'autre part, comme coupable d’un péché mortel, mais comme coupable d’une grave imprudence, puisqu'il s’exposerait sans aucune espèce de droit à un danger, celui des époux qui penserait à la beauté d’une autre personne que son conjoint absque affectu turpi, ut sese ad actum conjugalem excitaret. Sanchez, 1. IX, dist. XVI, n. 16; Sporer, n. 505. La question de la fin du mariage que nous traitons a soulevé le cas de savoir s’il est permis à un époux stérile, qui ne peut avoir d’enfants, de satisfaire au devoir conjugal. Les théologiens reconnaissent ici le licite de l’acte, car l’époux stérile doit répondre à la demande de son conjoint par justice et empêcher son incontinence par charité, comme il a le droit de combattre sa propre incontinence. Le but qu’il poursuit est conforme aux fins du mariage : aucune loi ne s’oppose à l’accomplissement du devoir conju­ gal, et la non-procréation peut, en ce cas, être consi­ dérée comme le résultat d’un accident. Les mêmes principes sont applicables aux vieillards qui ne sont pas complètement impuissants : c’est pourquoi l’Église bénit leur union. S. Liguori, n. 954. 2° Le licite de l'acte conjugal considéré au point de vue des circonstances dans lesquelles Use produit. — 1. Au point de vue personnel, trois circonstances peuvent s’opposer à l'acceptation de l’acte conjugal : le vœu de chasteté, l’affinité provenant de l’inceste, l’impuis­ sance physique. Il est inutile d'insister au sujet des deux premières circonstances. Voir t. m, col. 2328; 1.1, col. 523-524. Les théologiens déclarent que si l’un des époux se trouve lié à l’un ou l’autre de ces points de vue,il ne peut,sous peinede péché grave,demander l’accomplissement du devoir conjugal, mais qu’il est tenu de répondre au désir de son conjoint qui n’a, lui, rien perdu de son droit. Ils ajoutent que si les deux époux se trouvent liés par le vœu de chasteté ou par l’affinité, provenant de l’adultère, ni l’un ni l’autre 377 ÉPOUX (DEVOIRS DES) 373 ne peut accomplir l’acte; le vœu et le péché le leur savoir si l’acte conjugal est licite quand il est accompli interdisent d’une façon formelle. L’alliance spiri­ pendant la période de gestation, justement préoccupe tuelle constitue-t-elle un empêchement au devoir d’ailleurs de la crainte d'un avortement possible, con­ conjugal? La question est controversée. Cf. S. Liguori, sidère l’époux qui se livre alors à cet acte comme De baptismo, n. 150. Quant à l'impuissance qui peut véniellement coupable, nisi adsit periculum incon­ devenir, quand elle est radicale et constante et que tinentiae vel alia causa honesta quæ alioquin sœpc <. ô · ; l’acte conjugal n’a jamais pu être consommé, même potest, n. 924. Si les théologiens n’admettent plus la après une période d’essai loyal de trois ans, une cause doctrine ignorante des faits physiologiques qui inter­ de nullité, elle n’empêche, aucunement les deux époux disait l’acte pendant les sept premiers jours de la con­ de rechercher une des fins légitimes du mariage. Voir ception (moment impossible à déterminer), ils s’ac­ Impuissance. Celui qui ne peut avoir des enfants doit cordent à le déconseiller au commencement et à la fin répondre à la demande de son conjoint par justice de la grossesse, ct ils condamnent formellement son et empêcher son incontinence par charité. Il peut ainsi usage immodéré dans les mois intermédiaires, car ils profiter de la vie commune et user des relations voient en cette pratique, et fort justement,la cause la sexuelles pour échapper à sa propre incontinence. plus fréquente des avortements : elle est, dit saint 2. On peut, au sujet du licite de l’acte quant aux François de Sales, plus ou moins vitupérable suivant circonstances de position (de situ), (et l’on comprendra que l’excès est grand ou petit. Introduction à la vie que nous nous exprimions ici en latin) poser les trois dévote, 1. III, c. xxxix, 5. A plus forte raison, les théo­ règles suivantes : n) Silus prorsus licitus est ille quem logiens considèrent comme plus ou moins gravement natura ipsa docet, sic nempe ut mulier succuba sit, vir coupables, non pas en eux-mêmes, mais à cause des autem incubus,cum hic modus generatim aptior sil ad périls réels qu'ils peuvent faire encourir à une épouse seminis infusionem. Ita S. Thomas et alii communiter. affaiblie, exténuée, les rapports conjugaux pendant les Kalio est, quia cæteri silus naturas ordini nonnihil cinq ou six semaines qui suivent l’accouchement. adversantur, et consequenter aliquam ordinis viola­ D’après Capcllmann, p. 154, ces rapports ne peuvent tionem inferunt. — b) Nullus silus quantumvis innaêtre repris durant les deux premières semaines, car luralis (sedendo, slando, vel muliere incumbente, etc.) ils causeraient à la jeune mère un tort très grave; elle perse nonest graviter illicitus, dummodo actus conjugalis éprouverait un dommage moindre pendant les quatre satis perfici possit; ratio est quia qualiscumque situs semaines suivantes. inversus, dummodo perfici queat unio, generationem non Tout le monde aujourd’hui s'accorde à reconnaître impedit. S. Liguori, n. 917. Il faut observer cepen­ que l’acte conjugal est licite durant la période de dant que l’acte accompli en de telles circonstances l’allaitement de l’enfant. Aucun texte ne l’interdit, et expose, d’après les auteurs les plus compétents, à des le temps est passé où les médecins lui attribuaient un accidents variés, quelques-uns redoutables pour les empoisonnement consécutif du lait de la mère. Cf. deux époux, et qu’il diminue les chances de la procréa­ S. Liguori, n. 911. Les rapports des époux in t F. Picavet, Esquisse d’une histoire générale et com­ parée des philosophies médiévales, p. 184. Heiric s’ins­ pire tout particulièrement de Scot, dans ses gloses sur Martianus Capella. Cf. Rand, Johannes Scottus, p. 1518, 83-84. Enfin nous savons que l’école palatine, du 4'29 ÉRIGÈNE temps de Jean Scot, compta parmi ses élèves cet Hérifroid de Chartres, qui devint évêque d’Auxerre en 88>7, et y encouragea les études. Cf. A. Clerval, Les écoles de Chartres au moyen âge, Chartres, 1895, p. 15. 2° La suite du moyen âge. — La question de l’in­ fluence doctrinale de Jean Scot dans la suite du moyen âge a attiré, ces derniers temps, l’attention des histo­ riens de la philosophie. Elle a sérieusement progressé; mais il reste beaucoup à faire avant d’aboutir à des conclusions complètes. Les résultats ,des récentes études ont été présentés par le P. Jacquin, dans la Revue des sciences philosophiques et théologiques, Kain, 1907, t. i, p. 749-753; 1908, t. n, p. 768; 1910, t. iv, p. 104-106. Deux faits dominent cette histoire : la condamnation du traité de Scot sur l’eucharistie aux conciles de Rome (1050), de Verceil (1050) et de Paris (1051), et la condamnation du De divisione naturæ par le pape Honorius Ill (23 janvier 1225). L'influence de Scot s’exerça, durant cette période, et sur les ortho­ doxes et sur les hétérodoxes. Parmi les orthodoxes, il y a lieu de citer Remi d’Auxerre (f vers 908), qui l'uti­ lise plusieurs fois dans son commentaire sur Martianus Capella (voir, pour toute cette question, à la bibliographie); Gerbert (γ 1003) ou l’auteur, quel qu’il soit, du De corpore el sanguine Domini publié sous son nom, qui reproduit un passage du De divisione natu­ ræ; Fulbert de Chartres (ψ 1029), qui s’inspire de lui dans son enseignement; le mystérieux personnage connu sous le nom d’Honorius Augustodunensis (d’Autun ?), qui, vers le milieu du xn* siècle, vulga­ rise les idées du De divisione naturæ; Hugues de SaintVictor(-|· 1141), qui met largement Scot à profit; Isaac de Stella (fvers 1169), qui a des expressions d’origine ériugéniste; Alain de Lille (f 1202), qui, dans ses divers ouvrages, semble dépendre de lui; Garnier de Rochefort (j- après 1200), qui nomme Scot dans un de ses sermons; Hélinand (-j-1229),qui cite la Hiérarchie céleste du pseudo-Denys d’après la traduction de Jean Scot. Les centres d’influence paraissent avoir été Auxerre (Heiric, Hérifroid, Remi), Chartres, peut-être l’ordre de Cîteaux. Il est intéressant de constater qu’à Ériugène se rattache toute une lignée d’une ortho­ doxie incontestable, où se distingue surtout l’admi­ rable Hugues de Saint-Victor. Mais ce serait exagérer que de prétendre, avec Saint-René Taillandier, Scot Érigéne, p. 225, cf. p. 216-226, que Jean Scot est • l’aïeul légitime » de tous les mystiques « réguliers » du moyen âge, depuis saint Bernard jusqu’à Gerson, en passant par Richard de Saint-Victor et saint Bona­ venture. Saint Anselme, quoi qu’on en ait dit, tout en se rencontrant avec Scot « pour certaines idées déta­ chées et pour l’allure même de la recherche, est bien éloigné de le suivre. » J. Drâseke, Sur la question des sources d’Anselme, dans la Revue de philosophie, Paris, 1909, t. ix, p. 645. Les hétérodoxes, de-leur côté, trou­ vèrent leur compte dans les écrits de Scot. Quoi qu’il faille penser de l’orthodoxie de Scot lui-même, il est facile de tirer de ses œuvres les pires erreurs. On n’y manqua point. C’est ce que remarque Albéric des Trois-Fontaines, à propos des amairiciens : qui verba (le De divisione naturæ) bene forsitan suo tempore prolata et antiquis simpliciter intellecta, male inlelligendo, pervertebant et ex eis suam hæresim confirma­ bant, dans Monumenta Germanise historica, Scriptores, Hanovre, 1874, t. xxin, p. 915. Jean Scot était en honneur dans le milieu chartrain. Bérenger de Tours, élevé de Fulbert, se réclama continuellement de lui dans la controverse sur l’eucharistie, pendant que les adversaires de Bérenger protestaient contre le crédit qu’il accordait à Scot, et que les conciles de Rome et de Verceil et celui de Paris condamnaient le livre de Scot. Voir t. n, col. 724. Abélard prit pour base de sa doctrine sur Dieu le symbolisme agnostique de Scot 430 Ériugène. Voir t. iv, col. 1169. Bernard de Chartres professe une sorte de panthéisme qui s’apparente avec les théories de Scot. Ses disciples, Bernard Sylvestris, où de Tours — s'il est vraiment un personnage dis­ tinct de Bernard de Chartres — et Gilbert de la Porrée (-|- 1154), continuent la tradition, et il faut en dire autant d’un autre disciple de Bernard, Thierry de Chartres (f 1148), qui « prépare son compatriote Amaury de Chartres. » A. Clerval, Les écoles de Char­ tres au moyen âge, p. 259. Amaury de Chartres, ou de Bène, transporta, en les aggravant, les idées de ScoJ du terrain de la métaphysique sur celui de la morale. Les documents mettent en lumière le rapport d’Amaury avec Ériugène. Amaury fut condamné au concile de Latran (1215), après l’avoir été au concile de Paris (1210). Le concile de Latran se borne à réprouver ses erreurs, sans les indiquer. Le cardinal Henri de Suse (Hostiensis), mort en 1271, Lectura sive apparatus super quinque libris Decretalium, Rome, 1512, fol. 5, et dans Denifle-Châlelain, Chartularium universitatis Parisiensis, Paris, 1889, t. i, p. 107, note 1, dit : Impii Almarici dogma istud colligitur in libro magistri Joannis Scoti, qui dicitur peri physion, i. e. de natura. Quem secutus est ille Almaricus de quo hic loquimur. Il ajoute que le livre de Scot avait été condamné, à Paris, per magistros, et que ses erreurs avaient été exposées, par Odon, cardinal-évêque de Frascati (tusculanus), a quo et habemus hanc doctrinam. Odon avait été chancelier de l’université de Paris. Les trois articles mentionnées par Henri de Suse, à savoir ç:; d omnia sunt Deus; quod primordiales cause, que vocan­ tur ydee, i. e. forma sive exemplar, creant et creantur; quod post consummationem seculi erit adunatio sexuum sive non erit distinctio sexus, se lisent dans le De divi­ sione naturæ. Voir t. i, coi. 937-939; cf. C. V. Hahn, Geschichle der Kelzer im Mitlelalter, Stuttgart, 1850, t. in, p. 194-199; W. Preger, Geschichte der deutschen Mystik im Mitlelalter, Leipzig, 1874, t. i, p. 166168, 179-184; H. Delacroix, Essai sur le mysticisme spéculatif au XI v0 siècle, Paris, 1899, p. 32-38. On a remarqué que le titre du livre de David de Dinan (ou Dînant) qui fut condamné avec Amaury, le De tomis, ou « Des divisions », rappelle celui du principal écrit d’Ériugène. Voir t. iv, col. 158, cf. col. 159, et XV. Preger, p. 185, 187. Que ce soit indûment ou non, que ce soit ou non en comprenant bien Ériugène, cf. Saint-René Taillandier, Scot Érigéne, p. 238, il n’est donc pas douteux que le panthéisme d’Amaury et de David n’ait été rattaché à l’auteur du De divisione naturæ. Et nous savons, par une bulle d’Honorius III (23 janvier 1225), P. L., t. cxxn, col. 439-440, et Denifle-Cl.âlelain, Chartularium universitatis Pari­ siensis, t. i, p. 106-107, adressée aux archevêques et évêques ad quos lilteræ istœ pervenerint, et spéciale­ ment à ceux d’Angleterre, que le De divisione noturæ fut condamné, à Paris ou à Sens, dans un concile tenu par l’archevêque de Sens et ses sufïragants, que ce livre était possédé in nonnullis monasteriis ct aliis locis, et claustrales nonnulli et viri scholastici, novi tamen forte plus quam expediat amatores, se studiosius lectione occupant dicti libri, gloriosum reputantes ignotas proferre sententias. Le pape leur ordonnait de recueillir tous les exemplaires de ce livre et de lui envoyer, si secure fieri possil, tout ce qu’on aurait trouvé, solemniler comburendum, sinon, de le brûlereux-mêmes publiquement. Joachim de Flore, condamné au con­ cile de Latran, en même temps qu'Amaury et David, mais pour ses erreurs trinitaires, non pour sa théorie des trois règnes — celui du Père dans l’Ancien Testa­ ment, celui du Fils dans le Nouveau Testament, celui du Saint-Esprit dans un âge nouveau et définitif, qui allait commencer, et qui durerait jusqu'à la fin des temps — par laquelle il se rapproche des rimai- 431 ERIGÈNE riciens,sans toutefois avoir été en relations avec eux, Joachim de Flore dépendrait, ainsi qu’Amaury, de Scot Ériugène dans cette conception des trois âges ou des (rois révélations successives, d'après É. Geb­ hart, L’Ilalid mystique, Paris, 1890, p. 57 62. Cf. Moines et papes, Paris, 1896, p. 15. A vrai dire, les textes allégués n’établissent guère cette dépendance; tout ce qu’on peut accorder,c’est que les idées de Scot sur la troisième révélation, celle du Parade!, qui aura lieu dans l’Église du ciel et qui est donnée d’avance un peu aux purs, nunc ex parte inchoata in primitiis contemplationis, Expositiones super Hicrarchiam cielestemS. Dionysii, 1. Π, prol., P. L., t. cxxn, col. 266, travaillées, élargies et transposées, ont pu devenir les rêves dangereux d’Amaury de Chartres ou de Joachim de Flore. On pourrait encore « attribuer à l’influence du néoplatonisme, remis en vigueur par Scot, et répandu par des théologiens qui s’inspirent de lui comme Amaury de Bène », sauf peut-être à le dénaturer, les nombreuses hérésies panthéistes du moyen âge, sans en excepter les plus immorales. A ce point de vue, la philosophie d’Ériugène «agit puissam­ ment sur la conscience religieuse. Les sectes igno­ rantes souvent ne surent pas -d’où leur venaient les idées autour desquelles elles se ralliaient. L’historien doit en signaler l’origine, » dit H. Delacroix, Essai sur le mysticisme spéculalij en Allemagne au χιν° siècle, p. 31, qui, pour ce motif, consacre à bon droit à Ériu­ gène le ï"r chapitre de son livre. Jusqu’à un certain point, toute l’hétérodoxie du moyen âge procède, directement ou par des voies détournées, de Jean Scot Ériugène. De même que de Joachim de Flore, pieux, candide et saint, dévoué de cœur à l’Église, mais témé­ raire et courant les plus périlleuses aventures sans se douter du danger, sortit le joachiinisme hérétique et poussant jusqu’au délire la haine contre l’Église, de même d’Ériugène,quelque sincèrequesembleavoir été son désir de garder la foi catholique, sont venues, dans une certaine mesure, la plupart des hérésies médié­ vales, en telle sorte que, si l'on identifiait la philoso­ phie scolastique avec la philosophie orthodoxe, Ériu­ gène devrait être proclamé le « père de l’antiscolas­ tique ». 3° Les temps modernes. — Dans cette période, nous avons à enregistrer une nouvelle condamnation de Jean Scot par l’Église. L’Anglais Thomas Gale (G«lœus) ayant publié, en 1681, à Oxford, une édition du De divisione naluræ et de la traduction des Ambigua de saint Maxime, celle édition fut mise à l’index, par un décret du 3 avril 1685, inséré dans toutes les édi­ tions de l’index librorum prohibitorum, et maintenu dans l’édition nouvelle publiée par ordre de Léon XIII, Rome, 1900, p. 123. Un grand nombre de philosophes hétérodoxes, surtout parmi les panthéistes, ont exposé des idées qui rappellent çà et là celles de Scot, mais sans qu’ils paraissent avoir subi son influence directe. B. Hauréau, Histoire de la philosophie scolas­ tique, Paris, 1872, t. i, p. 151. lui attribue «la gloire d’avoir, au ix° siècle,devancé Bruno, Ύοηΐηϊ, Spinosa, Schelling et Hegel, les plus résolus, les plus téméraires des logiciens. » CL, en ce qui regarde Hegel et Schel­ ling, Saint-René Taillandier, Scot Érigène, p. 265-276. Des catholiques ont cru pouvoir établir la parfaite orthodoxie de Scot Ériugène : tels F. A. Staudenmaier, Johannes Scolus Erigena und die Wissenschaft seiner Zeit, Francfort-sur-le-Main, 1834,et C. B. Schlüler, dans la préface de son édition du De divisione naluræ, Munster, 1838, laquelle préface est reproduite dans P. L., t. cxxn, col. .101-126. II y a plus : des catholiques, non pas toujours d’une doctrine très sûre (voir, pour Baader, t. n, col. 1), tels que Frédéric de Schlegel et François de Baader, ont regretté que la scolastique ne se soit pas attachée de plus près 432 aux enseignements ériugénistes. Cf. Schlüter dans P. L., t. cxxn, col. 111. Récemment, P. Vulliaud esquissait une apologie d’Ériugène; il concluait, En­ tretiens idéalistes, 25 mars 1910, p. 129-130 : « Je n’hésite pas à déclarer, pour ma part, que, si on avait pris cet homme éminent pour maître, la face du monde intellectuel changeait', » et, après avoir rappelé que son nom figura dans certains martyrologes et qu’il en a disparu, il disait que cette auréole supprimée « l’admiration la lui rend. » On aura noté, au passage, les ressemblan'ces entre l’éringénisme et le modernisme condamné par l’encyclique Pascendi. Dans l’un et l’autre système, l’agnosticisme est le point de départ. Tout en déniant à la raison le pouvoir de rien connaître de la nature de Dieu, le modernisme, comme Ériugène, enseigne que l'âme atteint Dieu d’une façon immé­ diate. Comme Ériugène encore, le modernisme se plaît dans des formules qui, si elles ne sont pas fran­ chement panthéistes, ont souvent une saveur de pan­ théisme et sont capables de faire soupçonner de pan­ théisme ceux qui les emploient. Enfin, Ériugène n’a pas professé en propres termes l’êvolutionisme dog­ matique; mais, en fait, de son agnosticisme il a tiré le relativisme des formules dogmatiques, et, par la manière dont il a expliqué certains dogmes, par exemple, celui des peines de la vie future, il a montré que, pour lui, les formules dogmatiques sont purement symboliques, que, pendant que le vulgaire les prend telles quelles, le savant a le droit de les entendre dans un sens raffiné, sous réserve du respect social qui leur est dû, pour autant que l’Église les aura jugées aptes à traduire la conscience commune et jusqu’à ce qu’elle ait réformé ce jugement. C’était frayer les voies à l’êvolutionisme moderniste. Tant il est vrai que le modernisme n’est pas nécessairement chose moderne ! I. Œuvres. — La traduction du psoudo-Denys a été publiée d’abord par Marsile Ficin, Strasbourg, 1503; la 1'· édition du De prœdestinatione par le janséniste Mauguin. Veterum auctorum qui nono sœculo de priedestinatione et gratia scripserunt opera el fragmenta, Paris, 1650, t. i, p.103 sq.; la 1" édition du De divisione naluræ et de la tra­ duction de saint Maxime par Thomas Gale (Galœus), Ox­ ford, 1681 ;la 1" édition de l’homélie sur le prologuede saint Jean, des fragments du commentaire sur saint Jean, et de quelques poésies, par Ravaisson, dans Rapports sur les bi­ bliothèques des départements de l'Ouest,Paris, 1841,p.372 sq. (Saint-René Taillandier, Scot Erigène, Strasbourg, 1813, p. 299-32-1, 329-331, a réédité cos textes; nous avons vu que le fragment sur l'eucharistie, attribué à Scot par Ra­ vaisson et par Saint-René Taillandier, fait partie du traité deRatramne); la première édition des Expositiones super lerarchiam cœlestem sancti Dionysii, par H. J. Floss, P. L., t. cxxn, 1853 (nous avons vu que les Expositiones seu glosste in Mysticam theologiam.publiées également par Floss, ne sont pas de Jean Scot). En même temps Floss a publié les œuvres entières de Jean Scot alors connues, c’està-dire toutes les œuvres qui viennent d'être indiquées, ainsi qu'un fragment du l iber de egressu et regressu ani­ mas ad Deum,édité d'abord par C.Greith,Spicilegium Vati­ canum, Frauenfeld, 1838, p. 80 sq., et quelques poésies éditées par A. Mai, Classicorum auctorum e codicibus Vati­ canis editorum,Rome, 1834,t. v, p. 426 sq. Nous avons vu que l'édition Floss, très précieuse, n'est point parfaite.Le texte est à améliorer et à compléter. J. Drâseke, Johannes Scolus Erigena, Leipzig, 1902. p. 29-32, n donné un fragment du De divisione naturœ, d'après un manuscrit meilleur que ceux que Floss a utilisés. L. Traube, dans Monumenta Germa­ nite historica. Poelte latini æoi carolini, Berlin, 1896, t. ni, p. 527-556, a donné une excellente édition des poésies. B. Hauréau, dans Nolices el extraits des manuscrits de la Bibliothèque impériale el autres bibliothèques, Paris, 1862, t. xx, 2° partie, p. 8-39, a publié du commentaire d'Ériugènê sur Martianus Capella les gloses sur le IV' livre, c'està-dire sur la dialectique, et, dans Nolices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale, Paris, 1906, t. xxxvin.2’partie,p. 412-413,un texte meilleur que celu de Floss d’un fragment de l’homélie sur léprologue ?s chrétientés celtiques, Paris, 1911, p. 247249, 280-281, 289-292. Voir, en outre, les autres travaux mentionnés au cours de cet article, et ceux qui sont indi­ qués par Ul. Chevalier. Répertoire des sources historiques du moyen âge. Bio-bibliographie, 2* édit., Paris, 19031904, col.2491-2492; par Ueberweg-Heinze, Grundriss der Geschichte der Philosophie der patrislischen und scholaslischen Zeit, p. 161-162; par S. M. Deutsch, dans Realenqjklopadie, t. xvm, p. 86-87. F. Vernet. ERMENGAUD, abbé de Saint-Gilles de Nîmes de 1179 à 1195 environ, composa contre les vaudois un 435 ERMENGAUD ERREUR DOCTRINALE traité qui a pour titre : Opusculum contra heereticos qui dicunt et credunt mundum istumet omnia visibilia non esse a Deo facta sed a diabolo. Il fut édité par Gretscr dans son ouvrage : Trias scriptorum adversus Waldensium sectam. Ebraudus Bethunensis, Bernardus abbas Fontis Calidi, Emengaudus, in-4°, Ingolstadt, 1614. Il est reproduit dans P. L., t. cciv, col. 12351272. Fabricius, Bibliotheca latina niediæ letalis, in-8“, 1858, t. H, p. 518; Gallia Christiana, in-fol., Paris, 1739, t. vi, col. 489; Histoire littéraire de la France, in-4°, Paris, 1820, t. xv, p. 38; Geillier, Histoire des auteurs ecclésiastiques, t. xiv, p. 807-808; Hurter, Nomenclator, 3" édit., Inspruck, 1906, t Π, col. 175. B. Heurtebize. ERMITES. Voir Anachorètes, t. i, col. 1134 sq. ERREUR. 11 sera successivement question : 1° de l’erreur doctrinale; 2° de l’erreur qui est un empê­ chement de mariage. I. erreur doctrinale. — I. Au point de vue philosophique. II. Au point de vue de la foi. III. Au point de vue des contrats. I. L’erreur au point de vue philosophique. — 1° Définition. — L’erreur et la vérité sont deux contraires ainsi que l’explique saint Thomas, Sum. theol., 1«, q. xvn, a. 4 ; Utrum verum et /alsum sinl contraria.’ Hespondeo quod verum et /alsum oppo­ nuntur ut contraria et non sicut affirmatio et negatio, ut quidam dixerunt. 11 faut donc d’après l'adage : contrariorum eadem est ratio, chercher la définition de l’erreur dans la définition même de la vérité. Or, la vérité se définit communément : » l’équation ou l’ac­ cord entre la pensée et son objet. » En conséquence, l’erreur peut se définir : « le désaccord positif entre la pensée et son objet. » Nous disons : « désaccord positif » afin de distinguer l’erreur de la simple igno­ rance. En effet, l’ignorance n’est qu’un désaccord négatif, c’est-à-dire un défaut d’accord entre la pensée et son objet. « Autre chose est une lacune dans la re­ présentation intellectuelle et dans le jugement sur cet objet — ce qui constitue l’ignorance — et autre chose est une représentation qui diffère de l’objet et qu’on juge toutefois être semblable à l'objet, ce qui constitue l’erreur ou la fausse science. » Castelein, Cours de philosophie. Logique, Bruxelles, 1901, p. 229sq. L’erreur et l’ignorance supposent toutes deux un défaut de connaissance : mais l’erreur est un juge­ ment faux, et affirme ce qui n’est pas ou bien nie ce qui est. tandis que l’ignorance s’abstient de toute affir­ mation. Cf. Jaffré, Cours de philosophie, Lyon, 1878, p. 75. On ne saurait donc admettre la définition de l’er­ reur donnée par Cousin, Fragments philosophiques, Préface : « L’erreur est une vérité incomplète, » car il n’y a pas de moyen terme entre l’équation de l’intel­ ligence avec son objet, en quoi consiste la vérité, et le désaccord de l’intelligence avec son objet, en quoi consiste l’erreur; sicut verum consistit in adæquatione rei et intellectus, ita /alsum consistit in eorum inadtequalione. S. Thomas, Qurest. disp., De veritate, q. iv, a. 10. Sans doute, la vérité peut être dite incomplète en tant que l’intelligence humaine n’épuise point toute la cognoscibilité de son objet : en effet, cette connaissance compréhensive n’est pas donnée aux créatures et reste l’apanage exclusif de l’intelligence divine. Cependant cette vérité incomplète ne saurait être confondue avec l’erreur. Pour que la vérité existe, il n’est pas nécessaire que l’accord soit établi entre l’intelligence et son objet, épuisé sous tous ses rapports de cognoscibilité. mais considéré seulement sous le rapport qui est visé par l’intelligence sub eo respectu 436 quo intcllcc us rem attingit; de sorte que, dans l’hypo­ thèse se vérifiera toujours la vérité complète en tant que vérité formelle. L’erreur, au contraire, aura lieu, lorsque l’intelligence créera entre le sujet et l’attribut un rapport qui ne sera pas exact. Cf. Ginebra, Elementos de filosofta, Santiago de Chili, 1887, p. 57. On distingue trois sortes de vérités : la vérité lo­ gique, celle que nous avons définie plus haut et qui consiste dans l’accord de la pensée avec son objet; la vérité métaphysique, qui peut être considérée par rapport à l'intelligence divine, et par rapport à l’in­ telligence créée. En regard de l’intelligence divine, les choses sont dites vraies, sous la relation de cognos­ cibilité en tant qu’elles sont conformes à l’intelli­ gence divine qui les connaît toutes actuellement, et sous la relation de dépendance dans l'ordre idéal, en tant qu’elles sont ce qu'elles sont, c’est-à-dire en tant qu'elles possèdent leur être créé à l’image de cet exemplaire premier et parfait qui est l’intelligence divine : c’est ainsi que saint Augustin a pu dire que « la vérité est ce qui est. » Soliloq., 1. II, c. vi, n. 10. Cf. S. Thomas, Quurst. disp., De veritate, q. i, a. 10. En regard de l’intelligence créée, les êtres sont dits vrais, sous la relation de simple cognoscibilité, c’està-dire par rapport à l'intelligence spéculative, en tant qu’ils possèdent une aptitude à être connus de cette même intelligence : ainsi, nous disons d’une matière que c’est de l’or vrai, si elle contient tous les éléments qu’elle doit contenir pour être de l’or et être connue comme telle par notre intelligence. Sous la relation de dépendance dans l’ordre idéal, c’est-à-dire par rapport à l’intelligence pratique, les choses artificielles sont vraies en tant qu’elles se rapportent à l’intelligence créée qui les a conçues, comme à leur exemplaire secon­ daire. On distingue enfin la vérité morale, ou véra­ cité,qui n’est pas autre chose que l’accord de la parole avec la pensée, ou encore la conformité des actions morales avec le dictamen de la conscience. Or, on peut se demander si la fausseté, ou l'erreur, qui, comme nous l’avons observé, est l’opposé de la vérité, existe, comme celle-ci, au triple point de vue logique, métaphysique et moral. Au point de vue logique, l’erreur, nous l’avons dit,se définit:«le désac­ cord de la pensée avec son objet », et nous entrerons bientôt plus avant dans son analyse. Au point de vue moral, l’erreur se rencontre également : c’est le men­ songe, qui peut se définir : « le désaccord de la parole avec la pensée », ou encore, la difformité de nos actions morales, en regard du dictamen de la conscience. Voir Mensonge. Mais, au point de vue métaphysique, l'erreur n’existe pas, à proprement parler ou selon la nature des choses, et aucun être ne peut être dit faux par lui-même. En effet, si nous considérons les choses par rapport à l’intelligence divine, nous voyons que toutes sont ontologiquement vraies, parce que toutes sont conformes à l’intelligence divine, qui, en tant qu’infinie, les connaît comme elles existent et comme elles peuvent être. En outre, toutes les choses, réelles ou simplement possibles, sont une imitation de la divine essence et existent dans l’intelligence divine, comme dans leur exemplaire parfait. La fausseté ou l'erreur ontologique serait donc un défaut de confor­ mité avec les idées divines. Mais ce défaut de confor­ mité prouverait, en Dieu, ou un défaut de sagesse, en tant qu’il n'aurait pas su réaliser ses idées, ou un défaut de puissance, en tant qu’il n’aurait pu réaliser ce qu'il connaissait. On objectera qu’il existe, dans la nature, des monstres qui ne peuvent être dits en harmonie avec les idées divines : il suffit de répondre que ces monstres ne rentrent point directement dans le plan de l’intelligence divine, mais procèdent d’un défaut des causes secondes; d’ailleurs, ces monstres, en tant qu’ils représentent, en eux-mêmes, une réalité. 437 ERREUR DOCTRINALE répondent parfaitement aux idées divines, encore qu'ils ne répondent point aux idées d’une chose par­ faite, mais seulement aux idées d'une chose impar­ faite, dont l’anomalie résulte de l’obstacle même qui intervient par le fait des causes secondes. Cf. Willems, Institutiones philosophiae, Trêves, 1906, p. 445. Mais que dire du mal moral ou du péché ? Voir ce mot. Il ne semble pas que l'intelligence divine puisse en être l’exemplaire auquel il soit rapporté. Nous répondrons qu’il faut distinguer deux choses dans le péché : ce qui, en lui-même,est être et réalité,c’est-à-dire l’acte physique,et le défaut lui-même; or,le péché, en tant qu’il est une réalité, doit être dit conforme aux idées divines, et rentre ainsi dans la vérité ontologique; au contraire, en tant qu’il est formellement un défaut, il n’est pas même un être, puisque le défaut est la privation de l’être; or, s’il n’est pas un être, il n'est pas étonnant qu’il ne possède point la propriété de l’être qui est la vérité; que si le péché est envisagé, dans sa totalité, en tant qu’acte humain pris avec son défaut, nous accordons que la vérité ne lui appartient pas, et c’est pour cela que dans la sainte Écriture, Ps. iv, 3, le péché est appelé un « mensonge », tandis que faire la vérité est la même chose que bien agir. En outre, au péché s’applique l’observation que nous avons déjà faite, à savoir, qu’il est connu actuelle­ ment par l’intelligence divine, et qu’à ce titre il peut être dit « vrai ». Si maintenant nous examinons les choses par rap­ port à l’intelligence créée, nous nous plaçons ou bien au point de vue de l’intelligence spéculative, ou bien au point de vue de l’intelligence pratique. Si nous envisageons les choses au point de vue de l'intelli­ gence spéculative, toutes doivent être dites vraies par elles-mêmes, per se, car toute chose possède, en elle-même, une réalité, qui fait qu’elle peut être con­ nue et mise ainsi en harmonie avec l'intelligence créée; en outre, si l’intelligence créée leur est appliquée d’une manière régulière, les choses peuvent y provoquer la connaissance d’elles-mêmes. Cependant, accidentelle­ ment, per accidens, les choses peuvent être dites fausses, en tant qu'elles peuvent être l’occasion d'une erreur pour l’esprit, soit à cause d’une similitude (c’est ainsi que l’étain peut se confondre avec l’ar­ gent, et être appelé un « faux argent »),soit à cause de la tromperie des hommes (fausse monnaie), soit dénominativement (attributive, ex falsitate logica : faux dieux, fausse religion). Par rapport à l’intelligence pratique, les choses peuvent être dites ontologique­ ment fausses, si elles ne sont pas conformes à la règle morale d’après laquelle elles devaient être faites. Cependant il est évident que les choses sont dites fausses par rapport à notre intelligence, non pour la réalité propre qu'elles possèdent, mais plutôt pour ce qu’elles ne sont pas, et pour la réalité qu’elles devraient posséder ou qu’elles paraissent avoir; c'est ainsi que l’étain peut être dit un faux argent, sans être pour cela un faux étain. En outre, la fausseté n’est pas inhé­ rente aux choses comme un élément positif, mais elle est plutôt la négation ou la privation d’une perfec­ tion, c’est-à-dire un simple être de raison, ens ratio­ nis. Cf. Willems, op. cit., p. 446. Mais revenons à l’erreur logique, qui est en somme l’erreur proprement dite, et poussons plus avant son analyse, en étudiant d’abord quel en est le sujet. 2° Sujet de l'erreur. — Étant donné que la vérité et l’erreur sont contraires, et que les contraires visent toujours le même sujet, il s’ensuit que nous devons rechercher le sujet de l’erreur dans le sujet même de la vérité, c’est-à-dire, avant tout, dans l’intelligence. Tel est le principe général établi par saint Thomas, Sum. theol-, I*, q. xvn, a. 1 : Cum verum et falsum opponantur, opposita autem sunt circa idem, necesse est ut ibi prius 438 quteralur jalsilas, ubi primo veritas invenitur, hoc <·.' in intellectu. En effet, Ia vérité ne peut se concevoir que par rapport à l’intelligence, de même que la bon: ■ ne peut exister que par rapport à la volonté. Il découle de là que le sujet propre et direct, proprium et per >■. de la vérité, et conséquemment de l’erreur, n’est pa? autre que l’intelligence. Le sujet premier de la vérité sera donc l’intelligence divine, dont les idées exem­ plaires sont le modèle parfait d'après lequel toute? choses existent. Mais, dans ce sujet premier,nous ne saurions rencontrer l’erreur, puisque celle-ci ne peut procéder du fait des causes secondes qui viennent déranger le plan de l’intelligence divine. Cf. S. Tho­ mas, loc. cil. Quant au sujet secondaire de la vérité, accessible celui-ci à l’erreur, il faut le trouver dans l'intelligence humaine, qui, connaissant dans les choses les idées exemplaires de l’intelligence divine, cherche à s’y conformer, et, parfois, se met en oppo­ sition avec elles. En outre, d’une manière analogue, analogica ratione, les choses elles-mêmes, qui sont ainsi connues par l’intelligence, peuvent être dites sujet de la vérité, et aussi de l’erreur, en tant qu’elles constituent l’objet matériel de nos connaissances; mais, comme le fait observer saint Thomas, loc. cit., ce n’est toujours que par rapport à l’intelligence que les choses peuvent être dites vraies ou fausses, en sorte que, si aucune intelligence n'existait, aucune vérité, ni aucune erreur, ne serait possible. Ainsi donc, la vérité subjective, et l’erreur également, se trouve dans l’intelligence, comme dans sa cause principale, et dans les actes de l’intelligence, comme dans sa cause instrumentale. Or, ces actes de l’intelligence sont au nombre de deux, à savoir : 1 ° l'idée ou la repre­ sentation ; 2° le jugement, car, en somme, le raisonne­ ment et le syllogisme rentrent dans le jugement. Nous allons donc nous demander si ces deux actes de l’intelligence peuvent constituer le sujet de l’erreur. L’erreur logique consiste, nous l’avons dit, dans le désaccord de l'intelligence avec son objet. Or,ce désac­ cord peut être négatif, si la connaissance de l’intelli­ gence n’embrasse pas tout son objet, ou positif, si la connaissance attribue à son objet une chose qui ne lui convient pas. Mais il va sans dire que nous ne voulons point parler ici de l'erreur négative, qui se rencontre, en effet, dans toute connaissance humaine; et c’est seulement de 1’erreur positive qu’il peut être question· A son tour, l’erreur positive est parfaite ou impar­ faite : la première attribue à l’objet matériel ce qui ne lui appartient pas; d’où il suit que la connais­ sance est alors subjectivement et objectivement erronée; la seconde n’attribue rien à l’objet matériel ni ne nie rien de lui; et, dans ce cas, la connaissance est seulement erronée subjectivement, n’étant que l’effet ou la cause matérielle d’un faux jugement. Tout d’abord, la vérité logique, et conséquemment aussi l'erreur, ne peut exister parfaitement que dans le jugement. En effet, l'intelligence atteint proprement et parfaitement la vérité lorsque non seulement elle est conforme avec son objet, mais encore lorsqu’elle connaît que son concept est en harmonie avec la chose qu’il représente. Or, l’intelligence ne peut réaliser ce but qu’autant qu’elle affirme le rapport d’identité de la chose avec sa représentation elle-même. Mais l’acte par lequel une idée est ainsi rapportée à son objet est précisément un jugement. 11 n’y a donc à propre­ ment parler de vérité ou d’erreur que dans le juge­ ment. L’idée, prise en elle-même, ne peut ainsi être ni vraie ni fausse : elle ne devient vraie ou fausse que lorsque l’intelligence la rapporte à un objet avec lequel elle s’accorde ou ne s’accorde pas, c’est-à-dire. · r somme, lorsque l’esprit forme un jugement. Cependant la vérité logique se trouve dans la simple idée, de quelque manière, c’est-à-dire d’une 439 ERREUR DOCTRINALE manière imparfaite, en sorte que l’intelligence, par cet acte de la pensée, puisse atteindre la vérité, sans pour cela connaître son objet, en tant qu’il est vrai. En effet, l'idée, par elle-même, représente l’essence des choses; d’où il résulte qu’elle doit être conforme avec cette essence même, c’est-à-dire qu’elle possède, en quelque sorte, la vérité. Mais, comme par l’idée seule l’intelligence ne connaît pas sa convenance avec son objet, il s’ensuit que la vérité logique ne saurait appar­ tenir proprement et parfaitement à cette simple représentation, sans qu’intervienne Pacte? du juge­ ment. Toutefois, si, dans un certain sens, la vérité se ren­ contre dans la simple appréhension de l’esprit, ou dans l’idée, l'erreur n’y existe point par elle-même, per se, ou directement. Car aucune faculté ne peut se tromper touchant son objet propre; mais l’intelli­ gence, par la simple idée, perçoit l’essence des choses, ce qui constitue d’ailleurs son objet propre. 11 faut donc conclure que l’idée, prise en elle-même, n’est pas accessible à l’erreur, et qu’on doit réprouver l’opinion de ceux qui, avec le philosophe Laromiguière, Leçons de philosophie, Paris, 1835, leçon x, t. n, p. 298, pensent que les idées sont tantôt vraies et tantôt fausses. Maissi nous disons que l’idée, par elle-même et par sa nature, ne peut être sujet de l’erreur, nous ne nions pas qu’accidentellement, per accidens, elle ne soit parfois erronée, en raison même d’un jugement qui s’y trouve accidentellement impliqué. Or, cela peut avoir lieu 'de deux manières : d’abord, d’une façon occasionnelle, lorsque l’idée devient l’occasion d’un jugement faux; c’est ainsi que l’idée d’un cen­ taure peut fournir l’occasion de ce jugement : les centaures existent; ensuite, d’une façon présupposée, en tant que l’idée apparaît comme le fruit d’un juge­ ment faux qui a été porté antérieurement, et qu’elle peut également devenir la cause matérielle d’un juge­ ment erroné subséquent. — Ce que nous avons dit de l’idée, peut également se dire de la sensation : une sen­ sation, en effet, ne saurait être erronée par elle-même; elle est nécessairement ce qu’elle doit être, étant donnés l’action de l’objet extérieur et l’état de nos organes; l’erreur ne peut donc résider que dans l’inter­ prétation de la sensation,.ce qui, en définitive, est un jugement. En outre, la sensation peut être dite erronée d’une manière accidentelle, per accidens, en tant qu’elle peut servir d’occasion à un jugement faux : telle est, par exemple, la vue d’un bâton droit qui, immergé partiellement dans l’eau, donne l’illusion d’être brisé; encore que cette sensation soit vraie, puisque l’objet auquel elle se trouve rapportée est bien l’appa­ rence d’un bâton brisé, elle peut induire l’intelli­ gence à juger faussement que le bâton est en réalité divisé en deux parties. Ainsi donc, le véritable sujet de l’erreur est le juge­ ment; et l’erreur peut se définir d’une manière plus précise : « un désaccord positif entre nos jugements et leur objet ». En effet, le jugement suppose essentielle­ ment la comparaison d’un sujet avec un attribut, desquels il affirme la convenance ou l’opposition; or, en établissant cette comparaison, ou, pour mieux dire avec saint Thomas, en « composant » ou en « divi­ sant » le sujet et l’attribut, l’esprit peut facilement se tromper et conclure à une affirmation erronée. Loc. cit., a. 3. Aussi bien » l’expérience atteste que nous nous trompons de trois manières sur la réalité ou la vérité des choses : 1 ° en attribuant à un sujet une note qu’il n’a pas; ou 2° en niant de lui une note qu’il a; ou enfin 3° en transportant à l’ordre réel le sujet lui-même, quand celui-ci n’existe que dans l’ordre idéal. Or, dans ces trois cas, il y a désaccord entre la pensée et son objet, et ce désaccord se vérifie dans un jugement. Donc l’erreur est constituée par un pareil 440 désaccord, et elle se trouve dans le jugement. » Castelein, op. cil., p. 232. Observons toutefois qu’en disant que l’erreur est dans le jugement seul, nous opposons au jugement l’idée, mais non le raisonnement, qui n’est pas autre chose qu’un ensemble de jugements. En outre, nous n’entendons point dire que le jugement soit par lui-même, et par sa nature, sujet de l’erreur, car, autrement, il faudrait conclure que l’intelli­ gence se tromperait vis-à-vis de son objet propre et formel qui doit toujours être la vérité, ou au moins l’apparence de la vérité; et il faudrait ainsi supposer un désordre essentiel dans la nature humaine. Si donc le jugement devient sujet de l’erreur, c’est seule­ ment par accident et en vertu d’une cause étrangère à l’intelligence qui fait que celle-ci croit voir la vérité là où elle n’est qu’apparente et n’existe pas en réa­ lité. Cf. Willems, op. cit., p. 116 sq. Nous verrons plus loin quelles sont les causes qui peuvent influencer ainsi notre esprit, au point de l’induire en erreur et de provoquer des jugements erronés. 3° Degrés. — L’erreur, ainsi que la vérité, peut être examinée dans son objet formel et dans son objet matériel. L’objet formel de la vérité et de l’erreur est ce qui la constitue dans son caractère propre et dis­ tinctif d’être ou vérité ou erreur. Or, le propre de la vérité est d’être un accord, une équation entre la pensée et son objet, tandis que le propre de l’erreur est d’être un défaut d’équation, un désaccord positif entre la pensée et son objet. L’objet matériel de la vérité et de l’erreur, c’est toute l’extension des notes que l’esprit perçoit, et sur lesquelles porte cette équation ou ce désaccord. En outre, la vérité et l’erreur peuvent être considérées subjectivement, c’està-dire en raison de la fermeté plus ou moins grande de l’assentiment vrai ou erroné de l’intelligence. ' Ces remarques préliminaires étant faites, nous disons que la vérité n’admet pas de degrés dans son objet formel, parce que l’équation qui la constitue est indivisible, mais elle admet des degrés dans son objet matériel, parce que, dans l’acte de sa percep­ tion, l’intelligence peut se mettre en équation et en accord avec plus ou moins de notes de son objet, selon le degré même de sa compréhension; enfin la vérité, subjectivement prise, admet, elle aussi, des degrés selon le mode divers dont elle existe dans les différents actes de l’esprit qui sont la simple appréhension ou l’idée, le jugement et le raisonnement,car, tandis que la vérité logique n’existe qu’imparfaitement dans l’idée, elle existe d’une manière parfaite dans le juge­ ment et le raisonnement. Quant à l’erreur, elle a des degrés dans son objet matériel et dans son objet for­ mel, ainsi que subjectivement prise. En effet, tout d’abord, l’erreur a des degrés dans son étendue, c’està-dire qu’elle peut affecter plus ou moins de notes de l’objet qui est connu ; elle a également des degrés dans son intensité, c’est-à-dire que. par rapport aux mêmes idées, elle peut être plus ou moins grande ou in­ tense, el le désaccord positif de l’esprit peut cons­ tituer un éloignement plus ou moins grand de l’équa­ tion elle-même qui est la vérité : par exemple, dire de Pierre qu’il est un être sans raison, ou bien qu’il est simplement malade, etc. Enfin l’erreur, subjectivement prise, comporte aussi des degrés selon que l’assentiment faux de l’intelligence est plus ou moins ferme, et qu’ainsi l’erreur est plus ou moins difficile à guérir, par exemple, en raison de la vivacité de l’esprit, du caractère, des motifs ou des circonstances. Cf. Castelein, op. cit., p. 241; Willems, op. cil., p. 119 sq. 4° Différentes espèces. — Dans l’acte du jugement et dans le raisonnement, l’erreur peut provenir du fond ou de la forme. L’erreur vient du fond lui-même, lors­ qu’on prend pour vraies et pour certaines des pré­ 441 ERREUR DOCTRINALE misses qui sont erronées ou douteuses; elle vient, au contraire, de la forme, lorsque, d'une manière consciente ou inconsciente, on tire des prémisses une conclusion qui n’en devrait pas découler logiquement. Dans le premier cas, le nom propre du faux raisonne­ ment est celui d’argument erroné. Dans le second cas, le faux raisonnement est un paralogisme, ou encore un sophisme. Le paralogisme, à le prendre rigoureu­ sement, est un faux raisonnement dont nous sommes nous-mêmes les dupes et avec lequel nous restons dans la bonne foi, tandis que le sophisme suppose, dans son acception usuelle, la mauvaise foi et l'intention de tromper. Mais, le plus souvent, on donne indiffé­ remment les noms de faux argument ou de sophismeà tout raisonnement qui ne conclut pas logiquement à une proposition soit certaine, soit probable, et con­ nue comme telle. On rejettera d’abord la division des sophismes que proposent certains logiciens en sophismes du cœur et sophismes de l’esprit. Car « tout sophisme, s’il est un raisonnement et non une simple affirmation sans preuve même apparente, est un sophisme de l’esprit, que la cause première en soit d’ailleurs dans l’esprit ou dans le cœur. » E. Boirac, Cours de philosophie, Paris, 1907, p. 473. Or, on peut distinguer les sophismes en deux grandes classes, d’après l’ancienne logique, à savoir : les sophismes de diction et les sophismes de pensée, selon que l’erreur du raisonnement vient des mots qui l’expriment, ou des idées et des jugements dont il se compose. Les principaux sophismes de mots sont l’équivoque et l’amphibologie. L’équivoque provient de l’ambi­ guïté des termes, et consiste à prendre le même mot dans des sens différents. Voir col. 386. L’amphi­ bologie résulte de l'ambiguïté des constructions gram­ maticales, et introduit une confusion dans la propo­ sition elle-même. Parmi les sophismes de diction on peut ranger également le sophisme dit passage du sens divisé au sens composé et vice versa, fallacia compositionis et divisionis, qui consiste à attribuer simultanément à une chose des propriétés qu’elle ne peut avoir que simultanément, ou, au contraire, rapporter à une époque différente des choses qui ne sont vraies que réunies et considérées ensemble; le sophisme de l'étymologie, qui consiste à raisonner des choses selon l’étymologie des noms, comme si ces noms étaient nécessairement l’expression exacte de la nature des choses; le sophisme de l’abstraction réalisée, qui consiste à prendre pour des être concrets les qualités et relations des choses; et le sophisme de distinctions verbales, qui consiste à distinguer des choses en réalité identiques, mais vis-à-vis desquelles le langage possède plusieurs termes distincts pour les exprimer. Les sophismes de pensée peuvent également être divisés en deux classes : les sopliismes d’induction et les sophismes de déduction. Les sophismes d’induction sont au nombre de trois, à savoir : 1° le dénombrement imparfait; 2° l’igno­ rance de la cause; 3° la fausse analogie. Le sophisme du dénombrement imparfait, enumeratio imperfecta, ou encore, sophisme de « l’induction par simple énu­ mération », a lieu lorsqu’on attribue à tous les mem­ bres d'un corps les qualités ou les défauts observés dans un petit nombre. Le sophisme de l’ignorance de la cause, non causa pro causa, consiste à prendre pour cause ce qui n’est pas cause, mais seulement, un anté­ cédent plus ou moins constant; il se vérifie donc lors­ qu’on rattache un fait à un autre fait qui, encore qu'il l'iit précédé, ne l’a cependant pas produit. Post hoc, ergo propter hoc; ceci est venu après cela, donc cela a produit ceci. La fausse analogie consiste à conclure 442 d’une chose à une autre, à cause d’une certaine res­ semblance accidentelle, et malgré une différence essentielle. Les sophismes de déduction sont, pour ne citer que les principaux, le sophisme de conversion, le sophisme d'opposition, la pétition de principe, l'ignorance de la question, et le sophisme de l’accident. Le sophisme de conversion le plus fréquent consiste à convertir sim­ plement une proposition universelle affirmative : par exemple, tous les hommes sont mortels, donc tous ceux qui sont mortels sont des hommes. Le sophisme d’opposition le plus fréquent se vérifie lorsqu'on con­ clut de la fausseté d’une proposition à la vérité d’une proposition contraire : par exemple, il est faux que tout homme soit menteur, donc aucun homme n'est menteur. La pétition de principe a lieu quand on pose comme certain ce qui est précisément en question, et ce qu’il s’agit de démontrer : par exemple, l'aimant attire l’acier parce qu’il a une vertu attractive. A la pétition de principe se rattache le cercle vicieux qui consiste à prouver une proposition par une autre, laquelle ne peut elle-même se prouver que par la pre­ mière. L’ignorance de la question consiste à prouver autre chose que ce qui est en question; autrement dit, ce sophisme déplace la question en prouvant une pro­ position autre que celle qu’il s’agit de démontrer. Le sophisme de l’accident consiste à passer de l’accident à l’absolu ; et par ce sophisme on attribue à une chose, absolument et sans restriction, une qualité qui ne lui est qu’accidentelle. Tels sont les principaux sophismes, dont Stuart Mill a proposé une classification, en les appelant sophismes d’inférence. Il les distingue d’autres sophis­ mes qu’il appelle sophismes d’inspection, ou sophismes a priori, et auxquels nous donnerons simplement le vieux nom de préjugés. Il faut entendre par là cer­ taines maximes courantes généralement acceptées comme des dogmes que l’on ne discute plus, dont, par suite, on ne se défie plus, et qui n’en sont pourtant pas moins des assertions erronées, ou, pour le moins,équi­ voques. » Cf. Mercier, Cours Se philosophie, Louvain, 1902,1.1, n. 141. Or, il existe des préjugés dans tous les domaines : les uns sont spéculatifs, les autres pra­ tiques; les uns se rapportent à la vie individuelle, d’autres à la famille, et d’autres à la société; les uns se rencontrent dans les sciences, d’autres en philo­ sophie, et d’autres en religion. Bacon, Novum organum, 1. I, 38-70, énumère à sa façon les préjugés et les erreurs qui en résultent. Selon lui, ce sont des « fantômes », ou des « idoles », auxquels on sacrifie la vérité, et il les divise en quatre classes : fantômes de la tribu; fantômes de la caverne; fantômes du forum; fantômes du théâtre. Les fantô­ mes de la tribu comprennent les erreurs qui ont leur source dans la faiblesse de la nature humaine en géné­ ral. Les fantômes de la caverne désignent les erreurs qui sont propres à chaque homme en particulier, et qui proviennent de son éducation, de ses habitudes et des circonstances. Les fantômes du forum embrassent les erreurs qui naissent des relations des hommes entre eux, et particulièrement des langues mal établies ou mal comprises. Les fantômes du théâtre s’étendent aux erreurs d’école et aux fausses doctrines ensei­ gnées dans les sciences ou la philosophie. Cette divi­ sion des préjugés, on le voit, est assez originale, mais reste vague et peu précise. Cf. Jaffré, op. cit.. p. 76. Voici, en somme, les principaux préjugés qui inté­ ressent plus spécialement le domaine de la philoso­ phie : 1° Poser en principe que l’ordre logique doit correspondre à l’ordre ontologique, « les idées aux cho­ ses ». C’est là un dogme préconçu dont le panthéisme a fait son point d’appui 2° Rejeter comme faux ce qui parait inconcevable ou même simplement inima- 443 ERREUR DOCTRINALE 444 ginable. C’est en vertu de ce préjugé que l’on niait une foule de représentations erronées; c’est ce qui jadis l’existence des antipodes. 3° Confondre ce qui explique l’hallucination, ou l’impression de réalité produite par nos rêves, alors que le pouvoir d’inhibi­ paraît inexplicable avec ce qui est faux ou absurde. C’est sur une confusion de ce genre que se basent les tion de la raison se trouve paralysé. Telle est la cause rationalistes pour rejeter les mystères. 4° Répudier accidentelle, médiate et occasionnelle, de l’erreur. Ce a priori un ou plusieurs moyens de connaître, et décla­ n’est d’abord pas une cause essentielle, ni nécessi­ rer alors inconnaissable, d’une manière absolue, ce tante, car, autrement, il faudrait reconnaître un qui échappe au seul moyen de connaissance que l’on désordre essentiel dans la nature humaine, qui doit, a arbitrairement réservé. C’est ainsi que les rationa­ en effet, subordonner, comme des instruments, les listes répudient par une fin de non-recevoir arbitraire facultés inférieures aux facultés supérieures, et il toute révélation surnaturelle, comme si l'évidence faudrait nier que l’intelligence soit, par sa nature et intrinsèque, que la nature a mise à la portée de notre par son essence, ordonnée à la vérité, qui est son objet raison limitée, était le seul moyen de connaître la propre. Ensuite, cette cause d'erreur est seulement vérité. 5° Dans la philosophie de la nature se rencon­ médiate, car, nous l’avons dit, l’erreur ne se rencontre trent également beaucoup de préjugés très répandus : formellement que dans le jugement, et, seul, un acte par exemple celui-ci : « la nature procède toujours par du jugement peut en être la cause immédiate. Enfin, les voies les plus courtes » 6° Enfin dans l’ordre poli­ cette cause est simplement une cause occasionnelle, tique et social existent également mille préjugés, entre parce que « si cette tendance à former, à associer et à autres ceux qui ont été introduits par le « contrat objectiver nos idées d’une manière parfois irrégulière, social » de Jean-Jacques Rousseau et par la Révolution était pour le jugement une cause effective ou absolu­ française : par exemple, les suivants : l’homme naît ment déterminante d’erreur, il faudrait admettre que naturellement bon; ou encore, l’homme a droit à une l’erreur, autant que la vérité, serait l’objet propre de liberté illimitée, et, par conséquent, l’autorité est l’intelligence; car l’acte propre de l'intelligence dans l’ennemie de la liberté, etc. Cf. Mercier, op. cit., p. 141. la poursuite de son objet propre est le jugement, et, 5° Causes. — On peut distinguer deux sortes de dans l'hypothèse faite, ce jugement pourrait être abso­ lument déterminé à prendre l'erreur pour la vérité. » causes qui peuvent concourir à la genèse de l’erreur : l’une médiale et occasionnelle, dans la première phase Castelein, op. cit., p. 233. La cause immédiate et formelle de l'erreur existe de l’erreur, c’est-à-dire avant le jugement, et l’autre donc dans le jugement, car,seul,le jugement lui donne immédiate et formelle qui se rencontre dans le juge­ sa forme propre qui est la fausse interprétation d’une ment lui-même. Si nous considérons l’erreur dans son origine mé­ idée ou d’une sensation et le désaccord positif entre la pensée et son objet. Toutefois le jugement ne sait diate, ou dans sa première phase, avant le jugement, où elle a son siège et sa forme propre, nous ne lui décou­ rait être déterminé à l’erreur d’une manière nécessaire, vrons pas une cause essentielle, mais seulement une c’est-à-dire par sa nature et par les conditions essen­ occasion accidentelle. C’est une tendance de notre tielles de son acte, car l’intelligence étant faite pour le esprit à former, à associer, ou à objectiver nos idées vrai, son acte normal et régulier, qui est le jugement, sous des influences troublantes. Il existe, en effet, dans doit la conduire au vrai. L’erreur ne peut donc être l’esprit, une tendance, ou une influence désordonnée, qu’accidentelle dans l’acte du jugement. Elle pro­ qui le prédispose à associer ou à objectiver nos idées vient d’un mode vicieux qui affecte l’exercice du juge­ dans des conditions vicieuses, c’est-à-dire dans des ment et qui n'est pas autre qu’une précipitation à conditions où ces idées ne seront pas formées, asso­ interpréter les idées, ou les sensations, sans les avoir ciées ou objectivées selon la réalité même des choses suffisamment contrôlées, dans leur origine et dans représentées par ces idées. Notre intelligence obéit à leurs divers éléments. Or, cette précipitation du juge cette tendance dès que les images dont les idées sont ment dérive d’une influence de la volonté. En effet, tirées, ou les souvenirs d’idées antérieures, atteignent lorsque des idées, ou des sensations, se présentent à son regard, l 'intelligence est excitée et inclinée à les un degré suffisant de vivacité. Or, cette vivacité dans les représentations sensibles ou intellectuelles, isolées juger, en vertu de cette loi que toute faculté tend à entrer en acte quand l’objet de son acte est présent. ou associées, ne peut pas correspondre à la réalité des Or » cette excitation peut être in fluencée par la volonté, choses ainsi représentées. Car l’intuition, soit sensible, et cela de deux façons que bien des philosophes ne soit intellectuelle, des choses peut se faire sous des distinguent pas suffisamment. D’abord, par le pou­ influences troublantes, aussi bien internes qu’externes, voir qu’exerce la volonté libre sur notre attention : en raison du vice accidentel.du milieu, ou du manque elle peut diriger notre attention, l’accentuer, la pro­ d’attention de nos facultés qui s’appliquent trop longer, la détourner sur d’autres aspects ou d’autres incomplètement à leur objet, en sorte que la première idées, et ainsi elle prédispose notre intelligence à impression des choses, ou le travail de l’imagination juger mal des idées imparfaitement considérées. Pas­ qui en groupe les images, ou le travail de l’intelli­ cal a très bien mis en relief ce pouvoir direct de la gence qui forme et en considère les idées, ne peut liberté sur l’attention, et, par là, son pouvoir indirect s’accomplir d’une façon normale. De là, un trouble sur nos jugements. Ensuite la volonté peut, dans qui retarde et entrave le jugement; de là, une forma­ l’ordre des idées qui lui présentent son bien réel ou tion vicieuse de nos idées, premiers éléments de nos apparent, stimuler plus énergiquement l'intelligence jugements; de là, enfin, une première cause d’erreur. dans son acte d’adhésion et-rendre celui-ci plus intense En outre, notre tendance spontanée à associer soit les et plus résolu. » Castelein, op. cit., p. 231. Ainsi donc images, soit les idées, comme elles se présentent en bloc, ou encore à les associer d’une man 1ère qui réponde la cause immédiate de l’erreur est le jugement volon­ à nos passions ou à l’influence d’idées antérieures, tairement précipité, ou, du moins, que la volonté a peut amener des associations d’idées qui ne sont point laissé se précipiter, alors qu’elle pouvait, à un certain conformes aux relations réelles des choses. Enfin, toute moment, l’empêcher ou le corriger, par un acte d’inhi­ représentation vive, dans l’intelligence ou même dans bition, ou d’examen, de la raison réfléchie. Toutes les l’imagination, tend par sa nature à s’objectiver; si causes particulières qu’on assigne ordinairement à donc une telle tendance n’est pas corrigée ou arrêtée l’erreur n’influent vraiment que par l'intermédiaire par une représentation d’idée ou d'image contraire, i de cette cause générale, à savoir, de cette précipitation ou par un jugement de la raison, que l’on peut appeler volontaire du jugement. T, est opposée à une vérité qui n’est pas formellement révélée, en elle-même, mais qui est conclue évidem­ ment d’un dogme par la raison, en sorte qu’elle se trouve contraire au dogme seulement d’une façon médiate, à savoir, par l’intermédiaire d’une autre vé­ rité légitimement déduite d’une vérité révélée. Faisons d’ailleurs observer que celui qui soutient une thèse erronée est également dit « suspect d'hérésie · et est présumé lui-même hérétique. Cf. I.chmkuhl, Theologia moralis, Fribourg en Brisgau, 1910, t. i, n. 417. La proposition est « proche de l’hérésie », si le dogme lui-même auquel elle est dite contraire n'est pas absolument hors de doute, parce que la définition de l’Église n’est pas tout à fait évidente, ou si celte oppo­ sition avec le dogme n’est pas pleinement manifeste, ou encore, si la vérité qu’elle combat est seulement « proche de la foi ». Bien plus, on n’a pas coutume de censurer une proposition de cette note de « proche de l’hérésie », si déjà elle n’est pas en même temps et d’une manière certaine « erronée » au sens expliqué plus haut. Une thèse est dite « proche de l’erreur », si elle est opposée à une vérité qui, avec une grande probabilité, est conclue d’une doctrine révélée. Enfin, la proposition est « téméraire », si elle est contraire à l’enseignement communément reçu dans l’Église, sans qu’elle s’appuie d’ailleurs sur des argu­ ments sérieux. III. Au point de vue des contrats. — L’erreur peut affecter plus ou moins le consentement dans les contrats selon qu’elle atteint directement la sub­ stance du contrat lui-même, ou, ce qui revient au même, rejaillit sur la substance du contrat, ou bien, porte seulement sur des accidents; selon qu’elle est antécédente, incidente ou concomitante; enfin, scion qu’elle est simple, ou qu’elle procède du dol et do la fraude. L’erreur porte sur la substance du contrat, ou rejail­ lit sur la substance du contrat, lorsqu’elle vise l’objet même du contrat ou sa nature; lorsqu’elle intéresse l’espèci du contrat, par exemple, donation au lieu de 447 ERREUR DOCTRINALE — ERREUR, EMPÊCHEMENT DE MARIAGE vente; enfin, lorsqu’elle porte sur une qualité de la chose, qui est voulue avant tout, et même plutôt que la chose elle-même, prise dans sa nature. L’erreur peut être, en outre, antécédente et donner cause au contrat; ou bien elle peut n’être qu’incidente; ou, enfin, si la volonté se comporte indifféremment tou­ chant l’objet du contrat, à propos duquel il y a eu erreur, celle-ci est dite simplement concomitante. Enfin, l’erreur peut se compliquer, dans son origine, de dol ou de fraude, de la part d’un des contractants; ou bien elle peut exister sans qu’il y ait eu aucune fraude chez l'un ou l’autre contractant. Or : 1° toute erreur portant directement sur la substance, ou rejaillissant sur la substance du contrat, rend invalide le contrat lui-même; en effet, le consente­ ment manque alors directement son objet, et fait ainsi complètement défaut; peu importe d’ailleurs que, si l’erreur avait été connue, le consentement aurait eu lieu quand même, car, dans les contrats, il faut tou­ jours considérer ce qui est fait et non ce qui aurait été fait. 2° L’erreur qui ne rejaillit pas sur la sub­ stance du contrat, mais donne pourtant cause à celui-ci, rend invalides, ou au moins résiliables au for de la conscience, les contrats gratuits, mais non les contrats onéreux, pour lesquels il faut simplement se conformer aux dispositions des lois positives. Cf. Lessius, De justitia et jure, 1. II, c. xvn, n. 33. La raison est que, dans les contrats gratuits, une erreur antécédente peut plus facilement affecter la substance du consentement, puisque alors l’objet lui-mêine est supposé venir de la seule libéralité du contractant. Au contraire, dans les contrats onéreux, où la part d'obli­ gation est la même de chaque côté, il est juste que, pour l’erreur d’une partie, l’autre partie ne supporte pas le dommage de la nullité du contrat. Toutefois, d’après Lessius, loc. cit., la partie qui est dans l’erreur ne serait pas tenue, au for de la conscience, à l'accom­ plissement du contrat si la chose était encore intacte, pourvu qu’elle compensât vis-à-vis de l’autre partie conl raclante le dommage qui pourrait en résulter. En outre, si l'erreur qui a donné cause au contrat procédait du dol ou de la’fraude de la part d’un des contractants, le contrat lui-même serait résiliable aux dépens du fraudeur. Cf. Lessius, loc. cit., n. 29. 3° L’erreur qui ne rejaillit pas sur la substance du contrat, ni ne donne cause au contrat, ne rend ni invalide ni résiliable le contrat lui-même. Mais que dire en particulier de l’erreur touchant la personne avec laquelle s’effectue le contrat, ou bien touchant le motif du contrat, ou enfin, touchant la détermination de la chose dans le contrat? 1. Si l’er­ reur porte sur la personne elle-même avec laquelle s’effectue le contrat, elle doit être, en principe, tenue pour substantielle dans les contrats gratuits, mais non dans les contrats onéreux, à moins que la personne ne constitue la matière même du contrat, comme nous le verrons bientôt à propos du mariage. A’oir Erreur, empêchement i>E mariage. 2. Si l'erreur vise le motif du contrat, ou bien ce motif se trouve seu­ lement impulsif, et alors l’erreur ne fait rien au con­ trat si ce n’est pour le contrat gratuit qu’elle peut rendre résiliable; ou bien le motif est vraiment déter­ minant et final, et, dans ce cas, l'erreur rend invalide ou résiliable le contrat, même onéreux, pourvu toute­ fois que le motif en question ait été manifesté à l’autre partie contractante. 3. Si l’erreur porte sur la déter­ mination ou la désignation qui a été faite de la chose dans le contrat, ou bien l’erreur concerne la qualité, et alors le contrat n’est pas invalide, à moins que l’er­ reur ne rejaillisse sur la substance; ou bien l’erreur vise la quantité, et, de nouveau, il faut distinguer deux cas : ou la chose a été désignée d’une manière purement démonstrative, c’est-à-dire, en premier lieu, 448 la chose elle-même, et ensuite, de façon seulement se­ condaire, la quantité, par exemple : tel terrain, situé à tel endroit, et mesurant 1000 mètres carrés; dans ce cas, l’erreur sur la quantité ne change rien au con­ trat, en sorte que toute la chose est due, malgré que la quantité puisse être supérieure à la désignation; ou bien la chose a été désignée d’une manière taxative, c’est-à-dire d’abord la quantité, et ensuite la chose elle-même, par exemple, 1000 mètres carrés de ter­ rain; et, dans ce cas, l’erreur sur la quantité modifie l’obligation du contrat, en sorte que l’excédent en plus de la quantité désignée n'est pas dû, à moins que d’après les circonstances il n'en appert autrement de l’intention du contractant. Cf. Lehmkuhl, op. cil., n. 1263,1279; Marc, Institutiones morales alphonsianæ, Rome, 1904, t. i, n. 1047. S. Thomas, Sum. theol., I·, q. xvn; Bossuet, Traité de la connaissance de Dieu, c. 1, n. 16; Stuart Mill, Logique, 1. V, c. 1, a. 3; Jaffré, Cours de philosophie, Lyon. 1878, p. 75 sq.; Ginebra, Elementos de ftlosofia, Santiago de Chili. 1887, p. 57; Castelein, Cours de philosophie, logique, Bruxelles. 1901, p. 229, 231, 232, 241; Mercier, Cours de philosophie, Louvain, 1902, t. i, n. 141; Willems, Institu­ tiones philosophia·. Trêves, 1906, p. 119 sq., 445 sq. ; Boirac. Cours de philosophie, Paris, 1907, p. 473. Lessius, De justitia et jure, I. II, c. xvn, n. 29, 33; d’An­ nibale, Summula theologüe moralis, Rome, 1896, part. I, η. 48 sq.; Ε. Berardi. Praxis confessoriorum, Faenza, t. n, η. 520; Clément Marc, Institutiones morales alphonsianæ, Rome, 1904, 1.i, n. 1046 sq.; Lehmkuhl. Theologia moralis, Fribourg-en-Brisgau, 1910,1.1, n. 417,1261 sq., 1279. E. Valton. il. erreur, empêchement DE mariage. — I. L’em­ pêchement d’erreur en général. IL L’empêchement d’erreur à propos de la condition servile. I. L’empêchement d’erreuh en général. — 1° Notions préliminaires. — L'erreur, nous l’avons dit, col. 435, est une fausse science, falsa rei appre­ hensio, et réside dans l'intelligence, comme dans son sujet, qui se forme de la chose une idée, ou mieux, un jugement inexact, tandis que l’ignorance est un défaut de science, et ne comporte aucune idée positive touchant son objet. Or, outre les divisions de l’erreur, que nous avons signalées à propos des contrats en général, à savoir : l’erreur substantielle, qui affecte la substance même du contrat ou l'objet essentiel du consentement, et l’erreur accidentelle qui porte seulement sur des acci­ dents, 1’erreur antécédente ou celle qui donne cause au contrat, et l’erreur simplement incidente, ou conco­ mitante, voir col. 146, nous observerons, à propos du contrat de mariage, trois grandes classes d’erreur, à savoir : l’erreur de fait, qui peut porter sur la personne elle-même, ou sur ses qualités; l’erreur de droit, qui peut porter sur l’objet formel du mariage et le droit mutuel que se donnent les époux touchant les rela­ tions charnelles, ou bien sur les propriétés essen­ tielles du contrat matrimonial, telles que son indis­ solubilité ou son unité qui comprend également la fidélité conjugale; et l'erreur, tantôt de droit, tantôt de fait, touchant la validité du mariage lui-même, c’est-à-dirc quand l’un des contractants juge que son mariage est nul à cause d’un empêchement qu’il suppose exister alors qu’il n’en est rien en réalité. Mais, avant d’étudier l’empêchement d’erreur dans le mariage proprement dit, nous allons examiner les effets de l’erreur dans les fiançailles. 2° L'erreur dans les fiançailles. — Si l'erreur porte sur la personne elle-même, ou sur sa condition ser­ vile, ou bien sur une qualité de la personne qui aurait été recherchée par le contractant comme une con­ dition sine qua non, ou enfin sur une qualité qui rejail­ lirait sur la substance du contrat, en sorte que l’erreur se transformerait en une erreur sur la personne, dans 449 ERREUR, EMPÊCHEMENT DE MARIAGE tous ces divers cas, il faudrait conclure à l’invalidité des fiançailles. Car toutes ces erreurs constituent un empêchement dirimant pour le mariage lui-même, donc, cela vaut à plus forte raison des fiançailles. Mais, hors les cas sus-mentionnés, l'erreur touchant la qualité de la personne ne peut avoir pour effet de rendre invalides les fiançailles, soit que cette erreur ait été simplement concomitante, soit qu’elle ait donné cause au contrat, soit même qu’elle ait procédé du dol et de la mauvaise foi de l’un des contractants, car étant donné même que, si elle avait connu la vérité, la partie intéressée n’aurait pas consenti au contrat des fiançailles, en fait, pourtant, elle a donné son consentement, et, dans les contrats, nous l’avons déjà observé, il ne faut pas considérer ce que le contrac­ tant aurait fait, dans telle ou telle hypo thèse, mais bien ce qu’il a fait en réalité. Cependant, faut-il admettre, dans l’espèce, un cas de résiliation pour le contrat des fiançailles? Tous les auteurs reconnaissent que l’erreur sur la qualité de la personne, si elle a véritablement donné cause au contrat, encore qu'elle n'invalide point, dès le prin­ cipe, les fiançailles, peut être, pour la partie qui en est la victime, une cause légitime de solliciter la rési­ liation de l’engagement, une fois que la vérité lui est apparue. Au contraire, si ladite erreur a été simple­ ment concomitante, en sorte que, nonobstant la vérité connue, la partie intéressée aurait donné quand même son consentement, les fiançailles restent fermes et ne peuvent être résiliées. Observons d’ailleurs que, même dans le premier cas, si la partie contractante qui a été victime de l’erreur se trouve exonérée de son obligation, elle ne perd pas, pour cela, le droit de main­ tenir son consentement. Mais toute la difficulté con­ siste à savoir dans quel cas l’erreur sur la qualité de la personne doit être regardée comme donnant cause au contrat, et quand est-ce que la partie victime de l’erreur se trouve ou non dans cette disposition que, même si elle avait connu la vérité, elle aurait donné son consentement. Or, nous n’avons pas d’abord à examiner la question au point de vue du for interne, où la solution ne peut dépendre que de la conscience; et, pour ce qui est du for externe, la chose doit être laissée à la prudence du juge, auquel il appartient de peser les diverses circonstances pour voir s’il peut, avec une probabilité suffisante, s'en remettre à la décla­ ration de la partie intéressée. A titre d’exemple, on peut indiquer, avec la plupart des canonistes, quel­ ques cas où l’erreur sur la qualité peut être tenue comme ayant donné cause au contrat. Ainsi quand le fiancé pense que sa future est vierge, alors qu’elle a déjà été corrompue, même par violence, son erreur peut être regardée, en principe, comme ayant donné cause au contrat, et il a le droit d’en solliciter la rési­ liation, car on ne doit pas présumer qu’il ait voulu se fiancer avec une personne déjà possédée par un autre. On ne devrait cependant pas en dire autant de la femme, si son fiancé avait déjà péché avant les fian­ çailles, et son erreur, si elle existait, devrait être tenue pour simplement concomitante, à moins que l’homme n'ait déjà eu des enfants d’une autre femme, ou qu’il n’ait entretenu des relations de concubinage avec elle, ou qu’il ne soit vraiment de mœurs perdues, car alors on pourrait présumer qu’une fiancée honnête :·. ’aurait point voulu s’unir à un tel homme. De même, si une partie contractante avait pensé se fiancer avec une personne de convictions religieuses, ou bien ellemême serait établie dans ces convictions, et alors son erreur pourrait être considérée comme ayant donné cause au contrat ; ou bien, au contraire, elle serait également antireligieuse, et, dans ce cas, il faudrait exa­ miner la question de plus près, etc. Cependant, une certitude absolue de l’erreur ne saurait être requise DICT. DE THÉOL. CATHOL. 450 pour que puisse cesser l’obligation des fiançailles et il suffit parfois d’un soupçon sérieusement probable ou fondé pour obtenir la résiliation du contrat. Cf. S. Alphonse deLiguori, Theologia moralis, Ratisbonne. 1847, 1. VI, n. 865, 878; De Angelis, Prælectiones juris canonici, Rome, 1885, 1. IV, tit. ι, n. 6; G; parri, De matrimonio, Paris, 1904, t. i, n. 139 sq. 3° L’erreur au sujet du mariage. — 1. L’erreur fait. — L’erreur de fait peut exister, dans le mariage, avons-nous dit, ou bien touchant la personne, ou bien touchant la qualité. a) L’erreur touchant la personne, soit qu’elle soit antécédente ou concomitante, invincible ou vincible, rend le mariage invalide, pour défaut de consente­ ment, et elle doit ainsi être tenue pour substantielle. En effet, la substance du mariage comporte une per­ sonne présente et déterminée. D’où il suit que celui qui contracte mariage avec Marthe, croyant que c’est Marie, n’a vraiment pas l’intention de contracter avec la première, et ne contracte pas en réalité, encore que, s’il avait connu la vérité, il n’en aurait pas moins contracté. Cf. S. Thomas, In IV Sent., I. IV, dist. XXX, q. i, a. 2; Sanchez, De matrimonio, Nurem­ berg, 1706, 1. VII, dist. XVIII, n. 12; Pirhing, Jus canonicum, Dillingen, 1722, 1. IV, tit. i, n. 160; Schmier, Jurisprudentia canonico-cioilis, Salzbourg, 1716. 1. IV, part. III, c. n, n. 166; Schmalzgrueber, Spon­ salia et matrimonium, Ingolstadt, 1726, 1. IV, tit. i, η. 440. Notons, en passant, qu’il n’en va pas ainsi pour les autres sacrements, par exemple, le baptême et la confirmation, qui ne sont pas invalides à cause d’une erreur touchant la personne, car ces sacremer.· s opèrent leur effet sur la personne présente, quelle qu’elle soit; et, dans l’espèce, ils ne seraient invalides qu’autant que l’intention du ministre porterait expres­ sément sur telle personne plutôt que telle autre, au quel cas le ministre pourrait commettre une faute grave. Cf. Gasparri, op. cit., t. n, n. 890; Lehmkuhl, Theologia moralis, t. n, n. 38. à) L’erreur touchant la qualité de lapersonne,encore que cette erreur soit antécédente ou donne cause au contrat, bien plus, qu’elle provienne du dol ou de la mauvaise foi de la partie contractante, ne rend point, par elle-même et en principe, le mariage inva­ lide. Tel est l’enseignement commun des canonistes. Cf. Sanchez, loc. cil., n. 18; Pirhing, loc. cit., n. 162; Schmalzgrueber, loc. cit., n. 447 sq.; Wiestner, Insti­ tutiones canonicæ, Munich, 1706, 1. IV, tit. i, n. 215; Pichler, Jus canonicum, Venise, 1758, 1. IV, tit. i, n. 105. La raison est que l'erreur en question n’em­ pêche point le volontaire quant à sa substance, mais seulement de quelque manière, à savoir, touchant les accidents de la personne; aussi bien le consentement substantiel reste-t-il intact, touchant la personne elle-même qui constitue l'objet essentiel du contrat. D’ailleurs, si l’erreur touchant les qualités de la per­ sonne devait violer radicalement le consentement matrimonial, il faudrait résilier la plupart des contrats matrimoniaux, au grand dommage de l’ordre public, car il existe peu de mariages où ne se glisse quelque erreur accidentelle de ce genre. Toutefois, nous avons dit que l’erreur touchant la qualité de la personne ne rendait point le mariage invalide, « par elle-même et en principe ·. En effet, i) se rencontre deux cas où cette erreur peut vicier le consentement matrimonial, à savoir : a. Si le contrac­ tant vient à lier son consentement, d'une manière actuelle ou sünplement virtuelle, extérieurement ou intérieurement, à telle ou telle qualité de la per­ sonne avec laquelle il contracte, comme à une con­ dition proprement dite et sine qua non, exprimée par les particules · si, pourvu que, à moins que ·. Mais, au for externe, il est nécessaire de prouver, avant de V. - 45 451 ERREUR, EMPÊCHEMENT DE MARIAGE prononcer la nullité du mariage pour cause d’erreur, que la dite qualité a été vraiment recherchée par le contractant comme une condition sans laquelle il n’aurait point donné son consentement. Cf. Lehmkuhl, op. cil., n. 961. b. Si l’erreur touchant la qualité rejaillit sur la personne elle-même,car alors elle équi­ vaut à une erreur touchant la personne. Mais le point difficile est de fixer quand est-ce que l’erreur sur la qualité rejaillit sur la personne. En effet, le droit cano­ nique ne détermine aucune qualité qui puisse rejaillir ainsi sur la personne, si ce n’est celle de la condition servile, dont nous parlerons plus loin. C’est pourquoi les juristes discutent longuement sur ce thème. Cf. Sanchez, loc. cit., n. 26 sq. ; Pichler, loc. cit., n. 105. Cependant on peut dire, avec l’opinion la plus com­ mune, que l'erreur touchant la qualité doit être regar­ dée comme rejaillissant sur lapersonne si cette qualité constituait, dans l’esprit du contractant, la détermi­ nation ou la désignation individuelle de la personne, par ailleurs inconnue, par exemple, si quelqu’un vou­ lait contracter avec la fille aînée qu’il ne connaîtrait que sous ce qualificatif, et qujon lui présentât la cadette, le mariage devrait être tenu pour invalide. Cf. S. Thomas, op. cit., dist. XXX,q. i,a. 2, ad 3Ü"; Bangen, De sponsalibus cl matrimonio, Munich, 1860, tit. i, p. 84 sq. ; Santi, Prielecliones juris canonici, Ratisbonne, 1898, 1. IV, tit. i, n. 137; Feije, De impe­ dimentis et dispensationibus matrimonialibus, Louvain, 1893, n. 112; Sebastianelli, De re matrimoniali, Rome, 1897, n. 47; Gasparri, loc. cil., n. 896 sq. Mais il faut remarquer que si, dans le cas précité, l’intention du contractant ne s’était pas principalement dirigé sur la personne précisément en tant que fille aînée, l’erreur ne devrait plus être regardée comme substantielle. Aussi bien convient-il de donner, avec d’autres au­ teurs, cette règle complémentaire : que l’erreur tou­ chant la qualité de la personne rejaillit sur la personne elle-même lorsque la qualité en question se trouve recherchée comme la fin du mariage, et que le contrat matrimonial est l’unique moyen de réaliser cette fin, c’est-à-dire d’obtenir la susdite qualité. Cf. Gobât, Theolog. experiment., t. rx, n. 113, cité par Pichler, loc. cil.,et Bangen,Zoc. cil.,p. 85; Lehinkuhl,loc. ct'Z.,n.963. 2. L’erreur de droit. — L’erreur de droit, soit qu’elle porte sur l’essence et l’objet formel du mariage, soit qu’elle vise une propriété essentielle du mariage, ou encore son caractère sacramentel, ne doit pas être tenue pour une erreur substantielle et ne rend pas invalide le contrat matrimonial, à moins que celui qui tient cette erreur n’ait l’intention positive de con­ tracter d’après son concept erroné, par exemple, tou­ chant le divorce, ou, autrement dit, ne soumette son consentement à cette idée fausse comme à une condi­ tion proprement dite; en effet, si cette intention con­ traire et positive n’y vient faire obstacle, il sufiit que le contractant ait la volonté générale de contracter un mariage véritable, comme Dieu l’a institué, ou même simplement, un mariage conforme à celui que les autres ont coutume de contracter; et on doit dire que cette volonté générale a pour vertu de remédier à l’erreur privée,en question, et de l’absorber en quelque sorte. En particulier, pour ce qui regarde 1’erreur à propos du droit mutuel que doivent se donner les époux touchant les relations charnelles, elle ne saurait être présumée, au for externe, lorsque les époux ont atteint l’âge de la puberté, et la preuve ne pourrait être que difficilement établie, d’autant plus que la nature se charge ordinairement elle-même d’enseigner ces choses. Cf. Benoît XIV, De synodo diœcesana, Rome, 1750,1. XIII, c. xxn, n. 7; Décrets de la S. C. de la Propagande, en 1852, et du Saint-Office, en 1868,1892; De Becker, De sponsalibus et matrimonio, Bruxelles, 1903, p. 57 sq. 452 3. L’erreur touchant la validité du mariage. — Cette erreur se vérifie lorsque les deux parties contractantes, ou l’une d’elles seulement, croient qu’il existe quelque empêchement dirimant, et que le mariage est inva­ lide, alors qu’en fait, aucun obstacle juridique ne s’oppose à la validité du contrat. Or, doit-on dire qu’une telle erreur exclut le consentement matrimo­ nial véritable? Certains auteurs pensent que dans le cas où le contractant est de mauvaise foi, le consente­ ment matrimonial ne peut être réel, encore qu’en fait il n’existe aucun empêchement; et ils appliquent ce principe même lorsqu’il s’agit simplement d’un empê­ chement de droit ecclésiastique. La raison, d’après eux, est que le volontaire ne peut avoir pour objet une chose impossible; et, dans la pensée des contractants, le mariage en question apparaît juridiquement impos­ sible. Cf. Perrone, De matrimonio chrisliano, Rome, 1858, 1. II, a. 1; Giovine, De dispensationibus matri­ monialibus, Naples, 1866, t. n, 327, n. 3; Gury, Theo­ logia moralis, Rome, 1864, t. π, η. 895. Celte opinion ne nous paraît pas recevable, car rien n’empêche que la partie contractante, nonobstant son faux jugement touchant l’existence d’un empêchement dirimant, ne donne un véritable consentement matrimonial, et ne veuille, dans sa pensée, s’obliger par rapport au droit conjugal, soit qu’elle fasse alors abstraction de la loi de l’empêchement, soit que par quelque raison, absurde sans doute, elle cherche à s’en excuser, soit qu’elle espère pour l’avenir obtenir un arrangement de sa situation, etc. Jÿailleurs, une réponse de la S. C. de la Propagande au vicaire apostolique de Constanti­ nople, du 1«' octobre 1785, vient confirmer cette inter­ prétation : à propos de ceux qui avaient bien la volonté de prendre une véritable épouse, mais qui se trouvaient dans l’erreur en pensant qu’il ne suffisait pas, pour la validité de leur mariage, de se présenter devant un juge turc, étant toutefois dans la disposition de con­ tracter un vrai mariage, au cas où ils auraient appris que leur démarche était efficace, la S. C. répondit que les mariages en question devaient être tenus pour valides, pourvu qu’il n’y eût point d’autre empêche­ ment canonique; ajoutant que, dans le cas exposé, on ne pouvait douter de l’existence du consentement vrai, légitime, interne et réciproque des contractants. En outre, le pape Boniface VIII reconnaît que les mariages nuis à cause d’un empêchement dirimant venant de l’inhabilité des personnes, par exemple, en raison de la consanguinité, de l’affinité, de l’impuis­ sance, du vœu, pourvu que la nullité ne découlât point d’un défaut de consentement, peuvent produire un effet juridique spécial qui est l’empêchement d’hon­ nêteté publique. Sexte, tit. De sponsalibus, c. un. Ainsi donc Boniface VIH admet la possibilité du con­ trat et du consentement matrimonial en dépit des empêchements en question existant d’ailleurs réelle ment. A plus forte raison doit-on conclure à la possi­ bilité d’un véritable consentement matrimonial, si lesdits empêchements ne sont que putatifs, et si le contractant croit faussement à leur existence. Notons d’ailleurs que, d’après le style canonique, Boniface VIII entend par le terme général de sponsalibus aussi bien le mariage proprement dit, sponsalia de prtesenli, que les fiançailles, sponsalia de futuro. Ajoutons enfin que notre sentiment, dans la question présente, se trouve corroboré par la pratique de l’Église qui. plus d’une fois, dispense de l’obligation de renouveler le consentement, et accorde la sanatio in radice en faveur de ceux même qui ont contracté de mauvaise foi un mariage invalide à cause d’un empêchement réel de droit ecclésiastique, reconnaissant ainsi que le premier consentement a été un véritable consentement matrimonial; donc, a fortiori, s’il s’agit de quelque empêchement qui n’existe que dans la pensée erronée 453 ERREUR. EMPÊCHEMENT DE MARIAGE du contractant. Or, toutes ces raisons trouvent éga­ lement leur application à propos des empêchements dirimants de droit divin, si du moins ils sont simple­ ment putatifs; car, là encore, rien ne s'oppose à ce que le contractant qui, par erreur, croit à l’existence d'un empêchement de ce genre n’émette un vrai con­ sentement matrimonial. Aussi bien trouvons-nous à l'appui de cette doctrine une décision de la S. C. du Concile, in Singruensi, 9 septembre 1752, qui, au sujet d'un individu ayant contracté mariage, en pensant que sa première épouse vivait encore, alors qu'en réalité elle était déjà morte, répondit que le mariage en question était valide. Doit-on aller plus loin et admettre la possibilité d’un consentement matrimo­ nial véritable, quoique juridiquement inefficace, même lorsque l’empêchement de droit divin existe en réa­ lité? La question est très discutée, tout en restant d'ailleurs purement théorique, car, en pratique, les mariages contractés dans ces conditions ne peuvent bénéficier de la dispense in radice, ainsi que l’a for­ mellement décrété le Saint-Office le 2 mars 1904. Or, en dépit de cette décision, et pour les raisons données plus haut, dont la portée est générale (voir spéciale­ ment la décrétale citée de Boniface VIII), certains canonistes font remarquer que, même dans le cas en question, rien ne s’oppose à ce que le contractant ne donne un consentement matrimonial proprement dit, physiquement, ou mieux, psychologiquement parlant, quoique ce consentement ne puisse constituer un mariage véritable, tombant lui-même sur une matière inapte, au point de vue juridique. Pour ce qui con­ cerne l’objection tirée du décret du Saint-Office, Gasparri, loc. cit., n. 907, observe que ce décret n’est pas absolument péremptoire, et qu’il est permis de dire que si la S. C. n’admet pas, dans l’espèce, la possibilité de revalider le mariage sans le renouvellement du consentement, par exemple, lorsqu’il s’agit d’un mariage invalide dès le principe à cause d’un empê­ chement de lien qui a fini ensuite par disparaître, c’est précisément à cause de la controverse des doc­ teurs touchant la possibilité du consentement matri­ monial dans le cas d’un empêchement de droit divin; qu’en outre, même si le Saint-Office avait voulu fonder son décret sur la raison tirée de l’impossibilité d'un consentement matrimonial véritable, dans l'hypothèse, il faudrait en conclure que, sans doute, le decret lui-même serait obligatoire, mais non l’argu­ ment qui aurait pu motiver la décision des cardinaux, surtout si cet argument n’a pas été exprimé ou n’a pas été le seul invoqué. L’empêchement d’erreur, qui rend invalide le mariage, découle du droit naturel, comme il appert clairement, car si le consentement véritable et déli­ béré est requis par droit naturel comme l’élément constitutif du contrat matrimonial, il s'ensuit que l'erreur qui s’oppose à son émission, est elle-même contraire au droit naturel. Dans le droit civil français, l'erreur touchant la per­ sonne physique ou civile constitue un empêchement dirimant et rend le mariage nul, d’une nullité rela­ tive, c'est-à-dire qui s’appuie sur le bien privé, en sorte qu’elle puisse être invoquée seulement par cer­ taines personnes et être compensée avec le temps. • Lorsqu’il y a eu erreur dans la personne, le mariage ne peut être attaqué que par celui des deux époux qui a été induit en erreur. » Code civil, a. 180. Cf. Baudry-Lacantinerie, Précis de droit civil, Paris, 1899, t. i, n. 592 sq. II. L’empêchement d’erreur touchant la conniTioN servile. — 1° Définition. — L’erreur au sujet de la condition servile se rapporte à l'erreur touchant la qualité de la personne, voir plus haut, et consiste en ce que l’une des parties, libre d’ailleurs, contracte 454 mariage avec l’autre partie, qu’elle croit être libre, alors qu’en réalité elle est esclave et dans une condi tion servile. Or, sous le nom de « condition servile », il faut entendre l’esclavage proprement dit, où les sujets sont réputés de simples choses, mancipia, qui peuvent être vendues ou louées par leurs maîtres, forme d’esclavage très en vigueur chez les peuples an­ ciens, par exemple, chez les Romains, mais qui n’existe plus guère aujourd’hui, à l'exception de certains pays infidèles. Aussi bien ne pourrait-on appliquer ce qualificatif aux simples serviteurs domestiques, famuli domestici, ni à ceux qui sont attachés à la glèbe, servi glebie addicti, tels qu’on les rencontrait, il y a quelques années, dans l’empire russe,et qu’on les retrouve, aujourd’hui encore, groupés autour de cer­ taines · haciendas » mexicaines, ni même aux mal­ heureux, servi pœnæ, qui sont condamnés à la prison perpétuelle ou aux travaux forcés. En effet, le droit ne s’est occupé que des « esclaves » de la première caté­ gorie à propos du mariage. 2° Histoire. — Dans le droit hébraïque, la condition servile ne constituait pas un empêchement de mariage, et les esclaves hébreux pouvaient licitement et validement contracter soit entre eux, soit même avec des hébreux qui étaient libres. Bien plus, si le maître don­ nait sa fille en mariage à l’esclave, ou bien s’il permet­ tait à son esclave de contracter avec une personne libre, il le délivrait lui-même par le fait même. Dans le droit romain d’avanl Justinien, on ne reconnaissait aucun mariage légitime d’esclaves, ni même le concu­ binatus; seul était admise l’union dite contubernium, qui restait d’airleurs tout entière soumise à la volonté du maître. En outre, les unions des ingenui de quelque condition avec les esclaves étaient proscrites par des lois sévères. Dans le droit des Germains, l’esclave ne jouissait pas de la personnalité juridique, il était même réputé une simple chose, mancipium, en sorte qu’aucun mariage légitime ne pouvait avoir lieu entre un esclave et une personne libre. Toutefois les lois des Germains admettaient une certaine union naturelle des esclaves entre eux, lilem, aldionem. L’ancien droit ecclésiastique travailla peu à peu à extirper la plaie sociale de l’esclavage, et à rétablir les principes fon­ damentaux du droit naturel. Déjà, en effet, au ni· siècle, le pape saint Calixte déclara formellement la validité et la licéité du mariage des matrones avec les esclaves, nonobstant les dispositions du droit impé­ rial. Cependant, jusqu’au vin0 siècle, l’Église, par prudence, réclama le consentement du maître pour que le mariage des esclaves fût valide. Enfin, au xn· siècle, le pape Adrien IV décréta que les esclaves pou­ vaient licitement et validement contracter mariage, même à l’insu et contre le gré de leurs maîtres, tout en n’étant point pour cela émancipés de la servitude : Inter servos non debent matrimonia mullatenus pro­ hiberi. Etsi dominis contradicentibus et invitis con­ tracta fuerint nulla ratione propter hoc sunt ecclesiastico judicio dissolvenda. Debita tamen consueta officia servilia non ex hoc minus sunt propriis dominis exhi­ benda, 1. IV, tit. De conjugio servorum, c. i. De là, une seule exception fut retenue des dispositions du droit civil à propos du mariage des esclaves, à savoir : le cas d’erreur chez la partie libre touchant la condi­ tion servile de 1’autre partie contractante : non nega­ tur ingenuam posse nubere servo, sed dicitur quod st nescitur esse servilis conditionis, libere potest dimitti, cum servitus ejus fuerit deprehensa. Décret de Gratien, caus. XXIX, q. n. Cf. Giraldi, Expositio juris pon­ tificii, Rome, 1830, part. I, sect. 700. 3° L’empêchement matrimonial. — L’erreur touchant la condition servile constitue un empêchement matri­ monial dirimant, ainsi qu’il ressort du c.n. Proposuit, du tit. ix, De conjugio servorum, 1. IV des Décré- 455 ERREUR, EMPÊCHEMENT DE MARIAGE — ESCHATOLOGIE teles : Mandamus, quatenus, si constiterit, quod idem vir praefatam mulierem, postquam eam audivit esse ancillam, carnaliter cognovit, ipsum monitione priemissa compellatis, ut eam sicut uxorem maritali affectu pertractet. Si vero aliter fuerit, et sententiam divortii proferri contingat, mulieri pecuniam, quam præfato viro pro dole concessit, restitui faciatis. Or, pour que se vérifie l’empêchement de condition servile, il faut : 1. qu'il s’agisse d’un cas d’esclavage proprement dit, chez l’un des contractants, au sens précis du mot que nous avons défini plus haut; 2. que l’autre partie soit au contraire vraiment libre, car, si les deux con­ tractants partageaient la même condition servile, le mariage serait certainement valide; 3. que la partie libre, au moment du contrat, ignore réellement la condition servile de son conjoint, et émette ainsi son consentement sous l’influence de cette erreur. De là il appert clairement que l’empêchement d’er­ reur touchant la condition servile est de droit ecclé­ siastique, en sorte qu’il ne peut exister que vis-à-vis de personnes baptisées. Aussi bien ne pourrait-on conclure que le susdit empêchement découle du droit naturel, car la condition servile est une qualité pure­ ment accidentelle qui ne saurait exclure absolument les éléments essentiels du contrat matrimonial. En outre, l’Église a attaché un empêchement dirimant à cette qualité, c’est sans doute pour de graves motifs, à savoir, afin que la partie libre ne contracte point, sous l’influence de l’ignoranceet del’erreur, un mariage dans lequel il y aurait une telle inégalité de conditions, et duquel pourraient surgir tant de difficultés, spé­ cialement pour l’accomplissement des fins matrimo­ niales; mais elle a voulu en remettre le sort définitif au libre consentement de la partie libre : et c’est pour cette raison que l'empêchement en question peut être levé, sans dispense particulière, simplement en vertu de la ratification du consentement de la part du con­ tractant qui a été victime de l’erreur. Cf. Feije, op. cit., n. 122 sq. 456 Lehmkuhl, Theologia moralis, Fribourg-en-Brisgau, 1910, (,π,η.961 sq. Justinien,Digest., V, iv, 1 ; Institut., I, ni, 2; Code civil, a. 180; Baudry-Lacantinerie, Précis de droit civil, Paris, 1899, t. I, n. 592 sq.; Freisen, Geschichte des canonischen Eherechts, Paderborn, 1893, p. 276 sq. ; Bouly de Lcsdain, Des nullités de mariage en droit romain et en droit français, Paris, 1890, p. 106. E. VALTON. ESCHATOLOGIE. Ce nom, formé des deux mots grecs,τα έσχατα, les dernières choses, etλογο;, science, discours, est souvent employé de nos jours dans toutes les langues pour désigner l’ensemble des idées que les différents peuples ont eues sur les choses finales. Ainsi, on parle couramment de l’eschatologie des Égyptiens, des Babyloniens, des Perses, des Grecs, des Romains, etc., et on entend par là leurs idées sur l’immortalité de l’âine, la vie dans l’audelà de ce monde, la récompense des bons et la puni­ tion des méchants. Ce même terme est employé aussi, depuis quelques années, surtout en Allemagne et en Angleterre, pour désigner la partie de la théologie systématique, qui considère les fins dernières. Il sert de titre à des traités, qui sont les équivalents du traité De novis­ simis, des quatre principales fins dernières : la mort, le jugement, le ciel et l’enfer. Ainsi entendu, ce nom peut s’expliquer non seulement par la nature des choses qu’il désigne et que signifie son étymologie grecque, περί τών εσχάτων λόγος, traité des choses finales, mais encore par l’enseignement de l’Ecclésiastique, qui parle plusieurs fois, dans la version grecque, des έσχατα, c’est-à-dire de la mort et du jugement de Dieu après cette vie, vu, 36 (Vulg., 40); xxvin, 6; xxxviii, 20 (Vulg., 21). Dans le premier et le troisième de ces passages, le mot έσχατα est la traduction d’nnrm usité dans le texte hébreu récem­ ment retrouvé. Toutefois, les traités théologiques d’eschatologie embrassent une matière un peu plus vaste que les traités anciens De novissimis, et ils comprennent les Corpus juris canonici, édit. Richter, Leipzig, 1839; choses finales qui concernent l’individu ou l’univers Décret de Gratien, caus. XXIX, q. ir; Décrétales de Gré­ créé, sous les deux divisions d’eschatologie indivi­ goire IX, 1. IV, tit. i, De sponsalibus et matrimonio ; tit. ιχ, duelle ou d’eschatologie générale, universelle ou De conjugio servorum; Sexte, fit. De sponsalibus, c. un.; Acta Sanctæ Sedis, passim. cosmique. L’eschatologie individuelle, qui regarde le Benoit XIV, De synodo diœcesana, 1. XIII, c. xxn, n. 7 ; sort final de chaque individu, traite : 1° de la mort; S. Thomas, In IV Sent., 1. IV, dist. XXX, q. i; Sanchez, 2° du jugement particulier; 3° du purgatoire; 4° du De matrimonio, Nuremberg, 1706, 1. VII, disp. XVIII, ciel; 5° de l'enfer. L’eschatologie générale, qui com­ n. 12, 18, 26: Schmalzgrueber, In Decretales Gregarii IX, prend tous les évènements futurs de la fin des temps, Ingolstadt, 1726, 1. IV, tit. i, ix; Pirhing, Jus canonicum, traite : 1° de la fin du monde et du second avènement Dillingen, 1722, 1. IV, tit. I, ix; Wiestner, Institutiones canonicæ, Munich, 1706,1. IV, tit. I, ix; Pichler, Jus cano­ du Sauveur; 2° de la résurrection des morts; 3° du nicum, Venise, 1758, 1. IV, tit. I, ix; Schmicr, Jurispru­ jugement universel. Tous ces sujets ont eu déjà ou dentia canonico-civilis, Salzbourg, 1716, 1. IV, part. III, auront, dans ce dictionnaire, des articles spéciaux. c. n, n. 166 sq. ; Zecli, De jure rerum ecclesiasticarum, C’est pourquoi nous n’en parlerons pas ici et nous nous Ingolstadt, 1758,1. IV, § 311 ; Giraldi, Expositio juris pon­ bornons pour le moment à définir le nom Eschato­ tificii, Rome, 1830, part. I, sect. 700; Giovine, De dispen­ logie, qui n’a pas encore généralement reçu droit de sationibus matrimonialibus, Naples, 1866, t. i, p. n, in; t. π, § 1327; De Angelis, Praelectiones juris canonist?" cité dans la théologie française. 11 a cependant déjà Rome, 1885,1. IV, tit. i, ix; Santi, Praelectiones juris cano­ été employé par M. J. Turmel, Histoire de la théologie nici, Ratisbonne, 1898 (édit. Leitner), 1. IV, tit. I, ix; positive depuis l’origine jusqu'au concile de Trente, Feije, De impedimentis et dispensationibus matrimonia­ Paris, 1904, p. 179, 250, 356, 485; par M. Labauche, libus, Louvain, 1893, η. 105 sq.; Bangen, De sponsalibus Leçons de théologie dogmatique, Dogmatique spéciale. et matrimonio, Munich, 1860, tit. π, p. 84 sq. : Mansella, L’homme, Paris, 1908, p. 336-410. On commence à De impedimentis matrimonium dirimentibus ac de processu parler couramment de l’eschatologie de l’Ancien et judiciali, Rome, 1881, p. 3 sq. ; Gasparri, Tractatus cano­ du Nouveau Testament, de Jésus et des apôtres, de nicus de matrimonio, Paris, 1904, t. i, n. 67, 139; t. n, tel ou tel Père ou théologien. Voir, par exemple, n. 888 sq.; Sebastianelli, Praelectiones juris canonici. De re matrimoniali, Rome, 1897, n. 47 sq.; Wernz, Jus Decre­ J. Tixeront, Histoire des dogmes, Paris, 1905, t. i, talium, Rome, 1900, 1. IV, n. 242 sq. ; De Becker, De spon­ p. 43, 51, 73, 93, etc.; 1909, t. n, p. 195, 333, 429; salibus et matrimonio, Bruxelles, 1903, p. 57 sq.; Justo A. d’Alès, La théologie de saint Hippolyte, Paris, 1906, Donoso, Instituciones de derecho canonico, Fribourg-enp. 175-206. Brisgau, 1909, n. 242; Perrone, De matrimonio Christiano, H. Oswald, Eschatologie, 5' édit., Paderborn, 1893; Rome,1858, passim; Gury, Theologia moralis, Rome, 1864, L. Atzberger, Die christliche Eschatologie in den Stadien t. it, η. 895 sq.; d'Annibale, Summula theologiae moralis, Hirer Ojfenbarung imAlten und Neuen Testamentc, FribourgRome, 1896, part. Ill, § 444; Cl. Marc, Institutiones mo­ en-Brisgau, 1890. Introduction, p. 1-13; Id., Geschichte rales alphonsianee, Rome, 1904, t. n, n. 1999 sq.; E. Be­ der chrtstltchen Eschatologie inncrhalb der vornicànischen rardi, Praxis confessariorum, Faenza, 1899, t. rv, n. 774; 457 ESCHATOLOGIE — ESCLAVAGE /<■<(,.Fribourg-en-Brisgau, 1896, p. 1-39; Encyclopédie des sciences religieuses de Lichtenberger, Paris, 1878, t. rv, p. 486-500; Realencyclopiidie fur protestanlische Théologie und Kirche de Hauck, Leipzig, 1898, t. v, p. 490-495; The catholic encyclopedia, New-York, 1909, t. v, p. 528- 534. Voir plus haut, col. 119. E. Mangenot. ESCLAVAGE. — I. Esclavage dans l’antiquité gréco-romaine. II. Esclavage aux premiers siècles de l’Église III. Le servage. IV. L’esclavage sous les musulmans. V. L’esclavage en Amérique. VI. L’es­ clavage selon les théologiens. VII. Conclusions. I. Esclavage dans l’antiquité gréco-romaine. — Il n'y a lieu de considérer ici que l’esclavage du monde gréco-romain que le christianisme a trouvé devant lui. Tous les textes ont été diligemment recueillis dans l’ouvrage magistral de H. Wallon, His­ toire de l’esclavage dans l’antiquité, 2° édit., 3 in-8°, 1879 (refonte dernière d'un mémoire couronné en 1839 par l’Académie des sciences morales et poli­ tiques). Le livre de M. Paul Allard, Les esclaves chré­ tiens, reprend cette même question, au point de vue spécial de la transformation opérée par le christia­ nisme. Voir du même auteur l’art. Esclavage, dans le Dictionnaire apologétique de la foi catholique, 4° édit., Paris, 1910, t. i, col. 1457-1522. Quiconque a tant soit peu approché ces questions est forcément tribu­ taire de pareils ouvrages. 1° Faits. — Le nombre des esclaves assurément était très considérable. Athènes comptait 20000 citoyens, 10000 métèques et 400000 esclaves, Corinthe en comptait 460 000, et Égine 470 000. Voir Wallon, 1.1, p. 220-286. A Dclos, d’ailleurs grand marché d’escla­ ves, il s’en vendit jusqu’à 10 000 en un jour. Mommsen, Romische Geschichte, t. n, p. 75. Les évaluations don­ nées pour Rome sont fort variables, et oscillent entre un million et 200000. Friedlander, t. i, p. 53-60; Dobschütz, Urchristliche Gemeinden, p. 267. Athé­ née, vi, 104, observe qu’un seul Romain peut avoir à son service 10000 ou 20000 esclaves. Pline, H. N., xxxm, 135, cite un affranchi (mort en 8 avant JésusChrist) qui laissa 4116 esclaves. Les victoires des Ro­ mains avaient amené à Rome des foules d’esclaves : Paul-Émileavait vendu 150 000 Épirotes, Marius après Aix 80000 Teutons, après Verceil 20 000 Cimbres, César, après la conquête des Gaules, plus d’un mil­ lion. Voir dans Marquardt, La vie privée des Romains, trad. V. Henry, 1892, t. i, p. 160 sq., les multiples emplois de la familia rustica et de la familia urbana. La dure condition de l'esclave est affirmée par nombre de textes devenus classiques. Tacite, Ann., xiv, 44 : Poslquam vero nationes in familiis habemus. Un des 400 esclaves de Pedanius Secundus ayant tué son maître, malgré l’opposition du peuple, le sénat décide : vetere ex more, familiam omnem, quæ sub eodem tecto mansitaverat, ad supplicium agi oporteret. Le dis­ cours de Cassius à ce sujet est fort instructif. L’in­ scription d’Ancyre en Galatie (relative à la guerre de Sextus Pompée. 38-36 avant Jésus-Christ) portait : Marc pacavi a prædonibus. Eo bello servorum, qui fugerant a dominis suis et arma contra rem publicam ceperant, triginta fere millia capta dominis ad supplicium sumendum tradidi, Mommsen, Res gestx divi Augus'i, Berlin, 1883, p.. lxxxx, et Appien ajoute, De bello civili, v. 131, que six mille esclaves, dont on a’avait point trouvé les maîtres, furent crucifiés, chacug dans la ville d’où ils avaient fui. Quelques vers des poètes expriment la dure situation des esclaves : Janitor, indignum! dura religate catena. Ovide,Am.,I, Tuta sit ornatrix : odi, quæ sauciat ora [vi, 1. Unguibus, et rapta bracchia figitacu. Ovide,Am.,in,239. ...Hic frangit ferulas, rubet ille flagello, Hic scutica. Sunt quæ tortoribus annua præstent; 458 Verberat, atque habiter faciem linit, audit amicas. Aut latum pictæ vestis considerat aurum Et cœdit; longi relegit transversa diurni, Bt cœdit... Juvénal, vl 480. Pone crucem servo. — Meruit quo crimine servus Supplicium? quis testis adest? quis detulit? Audi; Nulla unquam de morte hominis cunctatio longa est. O demens ! ita servus homo est? nil fecerit, esto : Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas ! Juvénal, vi, 205. Noli minitari : scio crucem futuram mihi sepulcrum : Ibi mei sunt majores siti : pater, avos, proavos, abavos. Plaute, Miles gloriosus, n, 4, 372 : Sénèque dit aussi : Virga murmur omne compescitur; et ne fortuita quidem verberibus excepta sunt ; tussis, sternu­ tamentum, singultus; magno malo ulla voce interpellatum silentium luitur. Epist., xlvh. Code justinien, VII, vi, 3 : Si quis servum suum ægritudine periclitantem a sua domo publice egerit, neque ipse eum procurans, neque alii eum commendans, cum erat ei libera facultas... Dans une notable partie de l’Italie, les esclaves tra­ vaillent enchaînés : vincti, compediti, alligati, ferratile genus. A partir de la conquête de l’Italie, pour la cul­ ture des terres, puis pour les industries, on enferme la nuit, parfois nuit et jour,lesesclaves dans les ergastules, prisons souvent souterraines. Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, art. Ergastule. Ces ergastules étaient parfois remplis de voyageurs arrêtés et détournés : Rapti per agros viatores sine discri­ mine, liberi servique ergastulis possessorum suppri­ mebantur, Suétone, D. Octavius Augustus, 32, ou bien on recrutait leur population par de véritables guetapens. Socrate, H. E., 1. V, c. xvin, P. G., L txvn, col. 611. Les esclaves que l’on vendait étaient exposés sur la catasta. Outre les divers supplices que les esclaves pouvaient encourir, on marquait au fer chaud les fugitifs. On a trouvé, à Brindisi, au cou d'un sque­ lette un collier de chien avec l’inscription : Fugi.tene me. A Chieti, on a recueilli des compedes aux chevilles d’un squelette. Les dangers moraux de l’esclavage n’étaient pas moins grands. Codethéodosien, XV, vin, 2 : Lenones patres et dominos qui suis filiis vel ancillis peccandi necessitatem imponunt. Ibid., ix, 24 : Parentum seepe custodiæ nutricum fabulis et pravis suasionibus delu­ duntur. Plaute, Pseudolus, i, v. 30 : ...Meus hic est quidem servos Pseudolus; Hic mihi conrumpit filium, scelerum caput. Tertullien rapporte une histoire terrible arrivée Fusciano praefecto urbis : Cum infantes vestros alienee misericordiae exponitis, aut in adoptionem melioribus parentibus, obliviscimini, quanta materia incesti subministratur, quanta occasio casibus aperitur, etc. Adv. nationes, 1. I, c. xvi, P. L-, t. i, coi. 581-582. 2° Les idées. — Le mépris de l’antiquité pour l’es­ clave est exprimé par le nom même qu’elle lui donne : < Il n’est pas douteux que le grec άνδράποδον (esclave) n’ait été formé par opposition à τετράποδον, · dit le traducteur de Marquardt, La vie privée, t. i, p. 195, note. Homère avait formulé catégoriquement la rai­ son de ce mépris, Odys., xvn, 322-323 : ήμισυ γάρ τ’αρετής άποαίνυται εύρύοπα Ζευς άνέρος, εύτ’ αν μιν κατά δούλίον ήμαρ έλησιν. Dans le De legibus de Platon, Athénée, après avoir rappelé plusieurs défections en masse d’esclaves, con­ clut qu’il faut éviter de réunir trop d’esclaves d’une même nation ; et aussi qu'il les faut bien former. Par égard pour eux? Pas uniquement, et beaucoup plus dans son propre intérêt : τρέφειν δ’ αύτοϋς op·.:·.;. .μόνον εκείνων ενεκα, πλέον δε αυτών προτιμώντας. De le­ gibus, νι, édit. Didot, p. 368. La pensée d’Aristote, malgré ses hésitations, est nettement esclavagiste : · Celui qui, nar une loi de 459 ESCLAVAGE nature, ne s’appartient pas à lui-même, mais qui, tout en étant homme, appartient à un autre, celui-là est naturellement esclave... Quand on est inférieur à ses semblables autant que le corps l'est à l’âme, la brute à l’homme; et c’est la condition de tous ceux chez qui l’emploi des forces corporelles est le seul et le meilleur parti à tirer de leur être, on est esclave par nature. Pour ces hommes-là, ainsi que pour les autres êtres dont nous venons de parler, le mieux est de se soumettre à l’autorité d’un maître... L’utilité des ani­ maux privés et celle des esclaves sont à peu près les mêmes... Quoi qu’il en puisse être, il est évident que les uns sont naturellement libres et les autres natu­ rellement esclaves, et que, pour ces derniers, l’escla­ vage est utile autant qu’il est juste. Du reste, on nie­ rait difficilement que l’opinion contraire ne renferme aussi quelque vérité... On est maître, non point parce qu’on sait commander, mais parce qu’on a certaine nature; on est esclave ou homme libre par des distinc­ tions pareilles. » Politique, trad. Barthélemy SaintHilaire, 1. I, c. n, p. 16-23. Cf. ibid., p. 43, 45, 93. Voir aussi De cura rei familiaris, i, 5, des conseils d’une sagesse humaine pour assurer un rendement maximum des esclaves. On retrouve, dans Caton l'Ancien, cette même morale, d’où l’intérêt bannit certaines injustices; mais l'attention du vieux censeur à n'acheter que des esclaves jeunes, et qu’il fût encore possible de dresser : ώνούμενο; μάλιστα τούς μικρού; καί δυναμένου; ετι τροφήν καί παίδευσιν ώ; σκυλάζα; ή πώλοο; ένεγζεΐν, son attention à préférer les esclaves endormis comme instruments plus maniables, à les maintenir divisés : άει δε τινα σιάσιν εχειν τού; δούλους έμηχανατο καί δια­ φοράν προ; άλλήλους, ϋπονοών την όμόνοιαν καί δεδοικώς, la précision enfin avec laquelle il combinait quelque latitude et plus de rigueur, en vue d'un plus grand rendement : tout cela est étranger à toute espèce d'hu­ manité. Plutarque, Cato Major, xxi. De cette âpreté au gain et de ce mépris tranquille, il ne pouvait résulter aucune confiance mutuelle, et la maxime de Cicéron formulerait assez bien la rela­ tion des maîtres et des esclaves entre eux : Quem metuit; quis, odit quem odit, periisse cupit. De officiis, ii. Pline le Jeune, après avoir raconté l’assassinat de Macedo, exprime une inquiétude naturelle chez les maîtres : nec est, quod quisquam possit esse securus. Epist., m, 14. Sous l’influence des philosophes stoïciens, on trouve l’expression d’autres idées. Sénèque a écrit le plus éloquent peut-être de ces plaidoyers d'une sagesse toute humaine : communauté de nature, origine for­ tuite de l’esclavage, injustice des traitements prodi­ gués aux esclaves, véritable esclavage des hommes libres asservis à un vice, tout est exprimé avec relief : Send sunt ? immo homines. Servi sunt ? immo contu­ bernales. Servi sunt? immo conservi; si cogitaveris tantiimdcm in utrosque licere fortunæ....... Nes is qua letate Hecuba servire cœperit... Nulla servitus tur­ pior est quam voluntaria... Epist., xi.vn. Cf. Dion Chrysostome, Orat., xv; Macrobe, Saturnales, i, 11; ce dernier reproduit littéralement plusieurs phrases de Sénèque et ajoute force exemples de grandeur morale chez des esclaves. L'idée d’une égalité réelle de tous les hommes était chère aux stoïciens; il n’y a de servitude déshono­ rante que la servitude volontaire des passions. Il Me peut très bien concéder une efficacité relative de ces nouvelles manières de voir; mais à juger les philo­ sophes par les témoignages qui émanent d’eux-mêmes, on voit combien leur action est imparfaite. Épictète juge son œuvre en pessimiste, et Lucien ne voit dans la plupart des philosophes qu’une matière à raillerie. Hadrien défend de tuer volontairement un esclave; 460 mais Sparlien nous a dit les antécédents d’Hadrien : Corrupisse eum Trajani libertos, curasse delicatos, eosdemque sepelisse per ea tempora, quibus in aula familiarior fuit, opinio mulla firmavit. Et à propos de la mort de son favori Antinoé,un historien écrivait : « L'affection d’Hadrien était un scandale, et sa dou­ leur fut une honte. » Duruy, Hist, des Romains, t. v, p. 92. Trajan, lui aussi, adonné au vice grec, Duruy, Hist, des Romains, t. iv, p. 776, note 1, donnait en spectacle au peuple, durant les 123 jours de fête qui suivent son retour de Dacie, innumerabiles gladia­ tores. Et s’il y a, dans les lois de cette période impé­ riale, trace indéniable de préoccupations étrangères aux âges précédents, Dig., I, vi, 1; VII, i, 15; XVIII, i,42; XL, iv, 4 : humanitatis intuitu; XLVIII.vm, 2; XI.VIII, xvm, 1; Code Justinien, II, xn, 10; IV, lvi, 2, etc., on songe malgré soi au : Quid leges sine moribus? Claude affranchit l'esclave malade que son maître rejette; c'est lort bien, mais où va habiter cet affranchi? Julien ΓApostat cherche à se procurer les manuscrits de l'évêque d’Alexandrie : « use auprès d’eux de tous les moyens, de tous les serments; ne te lasse point de mettre les esclaves à la torture. » Œuvres, trad. Talbot, 1863, p. 396. Un auteur moderne, après avoir rappelé les condai»>nations formulées contre l’esclavage par Cicéron, Sénèque et Lucien, ajoute : « 11 semblerait donc qu’il n’y eût qu’un pas à faire pour affirmer la nécessité de mettre fin à un vice social si contraire à la nature et à l’humanité. Cepen­ dant, ni les philosophes, ni les moralistes ne fran­ chirent ce pas; ils restèrent toujours, par rapport à la pratique, à la distance qui sépare une sentence phi­ losophique d’une conclusion juridique. » Ch. Guignebert, Terlullien, p. 370. 3° Les lois. — Aux yeux de la loi, l’esclave est absolument dénué de droits. Marquardt, La vie privée des Romains, 1.1, p. 209. C’est l’axiome : Servile caput nullum jus habet. Dig., IV, v, 3, 1. Ulpien : Quod atti­ net ad jus civile, servi pro nullis habentur ; non tamen et jure naturali, quia, quod ad jus naluraie attinet, om­ nes homines lequales sunt. Dig.,L, xvn, 32. Gaius, i, 52 : In potestate itaque 'sunt servi dominorum. Quie quidem potestas juris gentium est; nam apud omnes peraeque gentes animadvertere possumus dominis in servos vitie necisque potestatem esse; el quodeumque. per servum adquirilur, id domino adquirilur. Gaius, n, 13 : Corporales hae sunt qure tangi possunt, vetui fundus, homo, vestis, aurum, argentum, et denique alite res innumerabiles. Dig., VI, i, 15, 3. Si servus petitus vel animal aliud... Pas de justœ nuptiæ, mais seulement le contu­ bernium que le maître pouvait dissoudre à son gré. Un reserit d’Antonin le Pieux, cité par le Digeste, indique que l’intérêt pourra inspirer aux maîtres une cer­ taine humanité : Dominorum quidem potestatem in suos servos illibatam esse oportet..., sed dominorum interest, ne auxilium contra saevitiam, vel famem, vel intolerabilem injuriam denegetur his qui juste depre­ cantur. Aucun droit certain ni à la vie, ni à l’hon­ neur, ni à la vie de famille. L’usage, dont on cite des exemples sous l’empire, d’introduire dans son testa­ ment une clause expresse pour interdire de séparer de leurs femmes les esclaves mariés : Omnibus autem libertis meis... contubernales suas, item filios, filias lego, Scevola, Dig., XXXII, ι, 41, 2, indique assez que jusqu’alors la pratique contraire avait prévalu. Mais quel ensemble de menaces contient la loi contre les esclaves? Tacite, Ann., xm, 32 : Factum est et S. C., ultioni juxta et securitati, ut si quis a suis servis interfectus esset, ii quoque qui testamento manumissi sub eodem tecto mansissent, inter servos supplicia pen­ derent. Dig., XI, iv, 5, à propos des esclaves fugitifs : Nam Divus Pius rescripsit, omnimodo eos dominis suis 461 ESCLAVAGE reddere ...quoniam interdum... in arenam se dare mallent. Dig., XXIX, v, 1. Ulpianus : Cum aliter nulla domus tuta esse possit, nisi periculo capitis sui, custodiam domini, tam ab domesticis quam ab extra­ neis præstare serui cogantur, ideo S. C. introducta sunt, de publica quæstione a /amilia necatorum habenda. Code justinien, IV, xlvii, 5 (Gordien) : Ea quidem mancipia quorum venditio eam legem acceperit : Ne ad libertatem perducantur, etiamsi manumittantur, nancisci libertatem non possunt. Dig., XLVI1I, viii, 11, 2 : Post legem Petroniam (a. u. c. 813) et Senatus C. ad eam legem pertinentia, dominis potestas ablata est ad bestias depugnandas suo arbitrio servos tradere; oblato tamen judici servo, si justa sit domini querela, sic pœnæ tradetur. Assurément, l’usage avait aequis à plusieurs sortes d’esclaves une sorte d’indépendance; le pécule leur était concédé; c’était une manière d’affiner leur esprit pratique; d’ailleurs, ne servait-il pas le plus souvent à racheter la liberté? les services rendus par plusieurs, un reste ineffaçable de rectitude humaine tempéraient dans certaines régions, ou dans certaines familles, la condition des esclaves. « En fait, le sort de l’esclave romain n’était point par trop dur. » G. May, Étémenls de droit romain, p. 51. Mais les jugements d'en­ semble des liistoriens les mieux informés restent bien tristes : « Malgré tout, l'ombre au tableau est décidément la plus forte. » Marquardt, La vie privée, t. i, p. 212. « Celui-là peut sonder l’océan d’amertumes et de misères, que nous découvre ce prolétariat le plus malheureux de tous, qui ose plonger ses regards vers ces profondeurs ; il semble bien que comparées à toutes les souffrances de l’esclavage romain, les souffrances des nègres toutes réunies ne formeraient qu’une goutte. » Mommsen, Romische Geschichte, t. n, p. 77. II. L’esclavage aux premiers siècles du chris­ tianisme. — 1° D’après les écrits apostoliques. — Les différents mots employés par l’Évangile distin­ guent nettement les serviteurs esclaves, δούλοι, des autres salariés, μισθωτοί, μίσθιοι, εργαται. Mais l’ac­ ception équivoque du mot servus employé par la Vulgate, ou des équivalents dans les traductions de langue vulgaire, suivant la remarque de Deissmann, Licht vom Osten, Tubingue, 1908, p. 232, a affaibli les idées éveillées par le texte évangélique. La notion pré­ cise que le mot désignait aux contemporains nous échappe d’autant plus qu’il y avait collusion entre la pratique juive de l’esclavage et les coutumes des gen­ tils, sans doute très diverses les unes des autres. Un mot difficile de saint Matthieu, xxiv, 51, καί διχοτομήσει αύτό, a fait beaucoup écrire. Sous l’influence des mœurs païennes, il est possible que les châtiments les plus rigoureux aient eu lieu en Palestine, du moins chez des maîtres païens. D’ailleurs, ici, c’est le châti­ ment éternel qui est désigné. Fonck, Die Parabeln des lierrn, t. i p. 499. Il n’y a rien dans l’Évangile qui vise directement la question de l’esclavage; mais on y trouve tout ce qui devait en adoucir l’amertume et en transfigurer la sujétion. Notre-Seigneur Jésus-Christ a pris la forme d’esclave, à la ressemblance des hommes : dépen­ dance totale, résultant, non plus d’une situation juri­ dique, mais d’une relation de nature. Librement, il donne à son Père le service qui est la fin de toute existence humaine. Du reste, sa naissance et sa mort sont telles qu’elles peuvent inspirer compassion aux plus infortunés, et de sa vie, la plus grande partie de beaucoup est consacrée aux œuvres serviles. Les pa­ roles du divin Maître auront la même action indirecte, mais efficace. A plusieurs'' reprises, Notre-Seigneur part du fait du service fidèle attendu ou exigé des esclaves, pour rappeler aux hommes ce qu’u fortiori ils doivent à Dieu. Un maître fait rendre compte à | | ’ I 462 ses serviteurs, Matth., xvm, 23-35; un autre ton; à un serviteur le soin de la maison, Matth.. xxiv. 45-51 ; Luc., xn, 42-48; on donne à chaque servi: ir des talents à faire fructifier, Matth., xxv, 15-3 Marc., xm, 34-36; Luc., xix, 12-27; et plus que tra­ ies autres, le tableau du serviteur inutile: Quis vestrum habens servum arantem aut pascentem, qui regresso de agro dicat illi : Stalim transi, recumbe. Et non dicat ei : Para quod canem, et præcinge :■. ministra mihi donec manducem et bibam, et post Im : tu manducabis et bibes ? Numquid gratiam habet ser­ vo illi, quia fecit quæ ei imperaverat? Non puto. Sic t vos...Luc.,xvn,7-10. Mais,onl’afaitremarquer,Notr Seigneur ici se contente de décrire ce qu’ont vu tous ses contemporains; sa description n’a ni sentimenta­ lité ni exagération des misères de l’esclave (Jülicher); il ne moralise pas sur ce fait; ou plutôt de ce fait, il tire une morale plus élevée : Sic et vos... Soit le sabbat, dans les synagogues, soit en toute autre circonstance, des esclaves ont entendu ces enseignements; il est pos­ sible que des esclaves aient été bénéficiaires des divins miracles; nous ne pouvons dire quelle était la condi­ tion du serviteur du centurion que saint Luc, vu, 2, appelle δούλος, et saint Matthieu, vm, 5, irai:; ni non plus si Malchus était à proprement parler esclave. Marc., xiv, 47; Joa., xvm, 10. L'ensemble de la prédication évangélique, s combattre directement l’institution de l'esclav;. . contenait les principes qui devaient la ruiner. Les menaces contenues dans saint Luc, vm, 24 : Ve-a.: tamen, væ vobis divitibus, quia habetis consolation■ vestram; le parallèle rappelé au mauvais riche. I. xvn, 25 : Recordare quia recepisti bona in cita t:: et Lazarus similiter mata; la règle qui servira au gement dernier, Matth., xxv, 40 : Quamdiu fecist < uni ex his fratribus meis minimis, mihi fecistis; les préceptes d’humilité et de charité, les seuls pour les­ quels Notre-Seigneur en appelle à son exemple, Matth., xi, 29; Joa.,xm, 14-15 :~Nam et Filius homi­ nis non venit ut ministraretur ei, sed ut ministraret, Mare., x, 45; la loi formelle de la charité : Omnia er. ■ quæcumque vultis ut faciant vobis homines, et vos facite illis. Hæc est enim lex el prophetæ, Mattii., vu, 12; cf. Luc., vu, 31 : autant de paroles divines que le maître chrétien ne pouvait écouter sans que son com­ mandement se tempère aussitôt de justice, de bonté et de respect. Dans les écrits apostoliques, les textes formelle­ ment adressés ou formellement relatifs aux esclaves sont déjà fréquents. Saint Paul pose l’antithèse absolue de ce qu’avait énoncé Aristote, Gai., m, 28 : Non est Judæus neque Græcus; non est servus neque liber : non est masculus, neque femina. Omnes enim vos unum estis tn Christo. Assurément ces distinctions exté­ rieures ne sont pas abolies; mais l’âme humaine a une destinée qui les dépasse, et qu’elle peut remplir dans tous les cadres de vie. Les devoirs réciproques des ser­ viteurs et des maîtres sont formulés d'une façon bien nouvelle· Col., m, 9-11, 22-iv, 1. Mêmes recomman­ dations dictées par le même point de vue de la fin dernière. Eph., vi, 5-9. Aux esclaves, sans doute nombreux dans les premières communautés, l’apôtre indique la nécessité qu’il y a pour eux de donner bon exemple, et il les exhorte à ne pas oublier leur dépen­ dance vis-à-vis de maîtres chrétiens comme eux. I Tim., vi, 1-2; Tit., n, 9-10. Un texte a fait parfois difficulté. I Cor., vn, 2â23 : Unusquisque in qua vocatione vocatus est, in ■ · ·■ pt · · maneat. Servus vocatus es? non sit libi curæ; sed et · potes fieri liber, magis utere. Qui enim Domine tocatu· est servus, libertus est Domini; similiter qui liber vo­ catus est, servus est Christi. Pretio empti estis— Le magis utere du verset 21 a fort exercé les interprètes ; 463 ESCLAVAGE • Mets plutôt à profit cette circonstance d’avoir été appelé étant esclave, et reste volontiers dans cette condition qui est une école d’humilité et de patience.» D’autres : Si cependant tu peux devenir libre, profite de l’occasion qui s’oftre à toi. La première interpré­ tation paraît plus conforme à la pensée générale de l’apôtre, 17-20, et à la lettre même du texte. De plus, elle s’accorde mieux avec le verset suivant. «Crampon. Saint Jean Chrysostome l’interprète ainsi, P. G.,t. lxi, col. 156 : Ταΰτα εις την πιστιν ούδέν συντελεί, φησί- μή τοίνυν φιλονείκει μηδέ δορυβοΰ; ή γάρ πίστις πάντα εξέ­ βαλε ταϋτα. Ces distinctions n’ont rien à faire avec la foi, dit l’apôtre : point de contention, point de trouble; pour la foi, tout cela ne compte pas. Voir J.-A. Monod, Saint Paul et l’esclavage, Toulouse, 1866; F. Godet, Commentaire sur la première Épître aux Corinthiens, Neuchâtel, 1886, t. i, p. 325-334; Mgr Le Camus, L’œuvre des apôtres, Paris, 1905, t. m, p. 95-96; C. Toussaint, Épîtres de saint Paul, Paris, 1910, t. i, p. 317-318; J. Weiss, Der erste Korinlherbrief, Gœttingue, 1910, p. 187-191. Saint Paul nomme en passant, I Tim., i, 10, les plagiaires, c’est-à-dire ceux qui volaient des hommes libres pour en faire des esclaves, parmi les différentes espèces d’impies, pécheurs et scélérats, contre lesquels la loi a été instituée. L’Épître de l'apôtre à Philémon, si brève qu’elle soit, est des plus significatives : là se montre cet esprit du christianisme qui « sans modifier les condi­ tions extérieures de la vie, en a pénétré toutes les relations d’un esprit nouveau » (Dobschütz). I.’apôtre plaide avec une délicatesse tout apostolique en faveur d’Onésime esclave, naguère encore païen, et qui avait abusé de la bonté de son maître. La loi don­ nait à Philémon tous les droits; les fugitifs rendus au maître étaient d’ordinaire si maltraités que beaucoup s’offraient aux combats du cirque; mais, celui qui écrit en faveur d’Onésime, aurait droit de commander, 8, et aime mieux intercéder; c’est Paul, aujourd’hui vieillard, et actuellement prisonnier de Jésus-Christ, 9; et il intercède pour un converti, pour un enfant de sa captivité, 10. Le coupable est renvoyé à son maî­ tre, pour lui procurer l’utilité que son nom promet, et qu’il a déjà réalisée en faveur de saint Paul; il est renvoyé pour laisser à Philémon le mérite et la joie de le bien traiter. Ses torts sont rappelés par deux litotes : Onésime est fugitif, forsitan enim ideo discessit ad horam a te, 15; peut-être Onésime a-t-il volé, si autem aliquid nocuit tibi aut debet, 18. Mais l’apôtre, en concluant, interpose encore l’amour qu'on lui porte, si ergo habes me socium, suscipe illum sicut me, 17 : et l’autorité dont il jouit, lui qui avait amené Philé­ mon à la vraie foi : Confidens in obedientia tua scripsi tibi : sciens quoniam et super id quod dico, facies, 19, 21. Voir F. Prat, La théologie de saint Paul, Paris, 1908, t. I, p. 384-389. Saint Pierre parle un même langage aux esclaves, tout en prévoyant que leurs maîtres pourront être fâcheux et leurs souffrances injustes, I Pet., n, 18, 19 : quia sic est voluntas Dei, ut benefacientes obmu­ tescere laciatis imprudentium hominum ignorantiam : quasi liberi, et non quasi velamen habentes malitite libertatem, sed. sicut servi Dei. 2° Des temps apostoliques au III· siècle. — Dans les temps qui suivent l’âge apostolique, les textes qui font mention des esclaves nous montrent l’action du christianisme fidèle à cette première impulsion donnée par les textes des apôtres. Il n’est pas absolument question de réclamer une émancipation des esclaves. Dobschütz, Die urchristliche Gemeinden, 1902, p. 89. Mais il y eut sans doute des ca^ particuliers da^s lesquels la servitude plus rigoureuse ou plus dange­ reuse, ou un motif spécial de rachat, déterminèrent un chrétien ou la communauté des fidèles à se 464 charger de cet affranchissement. Acta S. Pionii et soc., n. 9, rachat de sainte Sabine que sa maîtresse avait fait enchaîner et reléguer dans les montagnes. Les textes suivants, antérieurs à la paix de l’Église, font connaître les sentiments et la pratique des pre­ miers chrétiens dans cette question. Saint Clément, I Cor., lv, 2, Funk, Patres apostolici, 2e édit., t. i, p. 168 : « Nous connaissons beaucoup des nôtres qui se sont livrés aux fers pour racheter leurs frères. Beaucoup se sont réduits eux-mêmes en servitude, et du prix qu’ils avaient reçu ont nourri leurs frères. » Saint Ignace avait écrit, Ad PoZz/c., iv, 3, Funk, ibid., t. i, p. 290 : « Ne méprise pas les serviteurs et les ser­ vantes; eux non plus n'ont pas à s'enorgueillir; pour la gloire de Dieu qu'ils servent davantage, afin de trouver auprès de Dieu une meilleure liberté. Qu’ils ne désirent point être affranchis aux frais de la com­ munauté, dans la crainte de devenir par là esclaves de leur amour-propre. «Dans le Pas/eizrd’Hcrmas, ΛΖα//(Ζ., VIII, 10, Funk, ibid., t. i, p. 494, on lit : « Écoute ce dont il ne faut pas s’abstenir, mais ce qu’il faut faire... racheter les serviteurs de Dieu dans la néces­ sité? »Cf. Sim., I, vin, Funk, ibid., p. 520. L’Apolo­ gie d’Aristide dans le tableau qu’elle fait des mœurs des chrétiens, xv, édit. Robinson, p. 111, sans men­ tionner les esclaves,permet de conclure qu’ils sont trai­ tés avec une nuance de bonté. Tatien exprime l’in­ différence recommandée par saint Paul : « Si je suis esclave, je supporte la servitude, si je suis libre, je ne m’enorgueillis pas de ma condition. » Adv. Græcos, xi, édit. Schwartz, p. 11-12. L’Épître à Barnabé, xix, 7, Funk,t. i,p.92, fait au maître cette recommanda­ tion : « Ne commande pas avec dureté à ton esclave ni à ta servante qui espèrent dans le même Dieu, de peur qu’ils ne craignent plus ce Dieu qui est audessus de tous, et qui n’est pas venu appeler les hommes suivant leur condition, mais ceux que l’Esprit a préparés. » Minucius Félix lui fait écho : Omnes tamen pari sorte nascimur, sola virtute distinguimur, c. xxxvii, P. L., t. in, coi. 354. L’Épître à Diognète nous fournit ce trait qui formulerait bien la conduite des chrétiens dans toute cette matière : « Ils obéissent aux lois éta­ blies, mais leur vie dépasse toutes les lois, » v, 10, Funk, t. i, p. 398. Les apocryphes de différentes épo­ ques mentionnent les esclaves sans que ces citations soient toujours bien caractéristiques. Dans les Acta Pétri et Andreæ, édit. Bonnet, p. 126, Onésiphore affranchit ses esclaves, dans l’intention d’obtenir le pouvoir de faire un miracle, comme saint Pierre vient d’en faire un sous ses yeux. Dans les Acta Thomæ, édit. Lipsius, p. 101, lorsque Hireos converti revient, ceux qui l’attendaient furent surpris de ce qu’il n’é­ tait plus entouré, comme naguère, de tout un cor­ tège, mais deux esclaves seulement l’accompagnaient. Saint Irénée, Cont. hær., IV, xxi, 3, P. G., t. vu, col. 1046, rappelle que devant la rédemption, il n’y a point de différence parmi les hommes : significans quoniam secundum carnem ex liberis et ex servis, Chri­ stus statueret filios Dei, similiter omnibus dans munus Spiritus vivificantis nos. Dans le ΠΙ° livre du Péda­ gogue, à plusieurs reprises, Clément d’Alexandrie donne les règles et les motifs d’une conduite toute chrétienne vis-à-vis des esclaves. Il consacre un long chapitre à blâmer ex professo le grand nombre d’es­ claves. P. G., t. vin, col. 592. Il y revient plus loin, et indique comment réduire ce grand nombre, col 609: « Il faut aussi rejeter... cette foule de serviteurs. Du Pédagogue nous recevons une belle et vénérable es­ corte, l’activité personnelle et la modération des désirs. » Aussi blâme-t-il l’usage des litières, col. 650, et recommande-t-il d’empêcher toute manière d’être inconvenante chez les esclaves, car il rappelle le pro- 465 ESCLAVAGE verbe : Οία γάρ δέσποινα, τοιάδε χ'ά χύων. Voici du reste l’explication, col. 672 : « Il faut se servir des ser­ viteurs comme de soi-même; ils sont hommes comme nous; si vous y prenez garde, Dieu est le même pour les hommes libres et pour les esclaves. Même origine donc, et à l’occasion valeur morale égale. » Strom., IV, 8, ibid., col. 1277 : « Eussent-ils à souffrir soit du mari, soit du maître, l’épouse et l’esclave sont capa­ bles de philosopher. » D'ailleurs, la vraie servitude, l’Écriture l'a dit, c'est le péché. Strom., IV,3, col. 1225. Et Strom., Ill, 5, col. 1148 : « N’appelez donc pas liberté l’asservissement au plaisir. Nous avons appris cette liberté, dont le Seigneur seul nous peut grati­ fier, en nous affranchissant des plaisirs, des désirs et des passions. » Origèue rapporte en quels termes Celse reprochait aux premiers chrétiens le nombre d’esclaves qu’ils comptaient parmi eux. Cont. Cels., m, 44 : < Si quelqu’un est ignorant, faible d’esprit, sans savoir ou naïf, qu’il vienne avec confiance. Car en avouant bien que ceux-là sont dignes de leur Dieu, ils montrent qu’ils ne veulent et ne peuvent se faire obéir que des sots, des hommes de rien, insignifiants, que des esclaves, des femmes et des enfants. » P. G., t. xi, col. 976-977. D’ailleurs, les philosophes ne font-ils pas philosopher leurs esclaves? Les chrétiens veulent montrer à leur serviteur, comment en ayant une âme libre, ils peuvent être ennoblis par la religion. Cont. Cels., m, 54, ibid., col. 992. 3° Les martyrs. — Après les écrits des premiers apologistes, il faut interroger les actes des martyrs, car le martyre surtout a réhabilité les esclaves; la fraternité de souffrances et d’espérances, plus que toute autre chose, a rapproché les rangs. Les textes authentiques et ceux d’une époque postérieure, donnent la même impression. On sait la réponse de sainte Agathe, Acta sanctorum, t. i februarii, p. 621 : Quintianus dixit : Si ingenua et et illustris, cur moribus servie personam induisti? Agatha dixit : Recte tu quidem; nam ancilla sum Christi, proptereaque servam me profiteor. Un des compagnons du martyre de saint Justin, Evelpistus, Cappadocien, à la question : Tu vero quisnam es ? répond : Servus quidem Caesaris sum; sed chrislianus a Christo ipso libertate donatus. Acta S. Justini, n. 3. De même, saint Maxime d’Asie, vers 250 : Proconsul dixit ad eum : quis vocaris ? Respondit : Maximus dicor. Proconsul dixit : cujus conditionis es? Maximus dixit : Ingenuus natus, servus vero Christi. Acta, n. 1. Eusèbe rapporte que les mesures de persé­ cution comprenaient expressément les esclaves comme les autres. De martyr. Palestinæ, c. ix, P. G., t. xx, col. 1492. Il fallait forcer à sacrifier et à faire des libations les hommes et les femmes, les esclaves et les enfants. La lettre des Églises de Lyon et de Vienne rappelle l’héroïsme de sainte Blandine et la charité de sa maîtresse. P. G., t. xx, col. 416 : « Blandine, par laquelle le Christ a montré que ce qui est, pour les hommes, vil, sans éclat et méprisable, est honoré par lui d’une grande gloire, en raison de l'amour qui est témoigné au Christ,» et Blandine épuise la rage des persécuteurs, tandis que les chrétiens la suivent du regard... « nous tremblions tous, et sa maîtresse sui­ vant la chair aussi. » Après sainte Blandine, la plus illustre esclave martyre est assurément sainte Féli­ cité, dont les actes, mémoires des martyrs terminés par les témoins, ont un caractère spécial d’authenti­ cité. On se rappelle que cette esclave était asÿéz in­ struite de sa religion pour faire la sublime réponse: Modo ego patior. Acta, xv. On sait aussi que sainte Perpétue, renversée dans< l’arène par une- vache furieuse lâchée à la fois sur la matrone et sur l’es­ clave. après avoir ramené ses vêtements, pudoris potius memor quam doloris, et après avoir renoué ses 466 cheveux pour ne point paraître en deuil : Ha et elisam Felicitatem cum vidisset, accessit, et manum ei tradidit, et sublevavit illam. Et ambae pariter stete­ runt,et populi duritia devicta, revocatae sunt in portam Sanevivariam. Acta, xx. Sainte Potamienne d’Alexandrie est l’une des plus illustres esclaves qui ont subi le martyre pour la con­ servation de leur virginité. Palladius, Hist, lai s tara. 3. P. G., t. xxxiv, col. 1012. Du temps de la persécution de Maximin, Potamienne, vierge très belle, était l’esclave d’un homme débauché. Son maître, malgré d’instantes sollicitations et diverses promesses, n’avait pu la tromper. Dénoncée au juge, elle est menacée d’être plongée dans la poix bouillante, et elle s’y plonge sans crainte, « afin que tu constates quelle force m’a donnée le Christ que tu ignores. » La vierge et martyre de Nicomédie, sainte Dula, mérite dans les martyrologes un éloge analogue : Hæc fuit ancilla cujusdam militis paganorum, quam cum illam cognos­ cere vellet, ipsaque omnino recusaret, dicens Christiana lege adulterium esse prohibitum; cum ipsam chrislia nam audivisset, ab eodem domino suo pro fide et casti­ tate occisa est. Acta sanctorum, t. m martii, p. 554. Toutes les références sur cette question se trouveront dans Paul Allard, Les esclaves chrétiens, 1. II, c. in. Les esclaves martyrs·, famille d’esclaves victimes d· leur maître, sainte Zoé et ses compagnons, Acta sanctorum, t. i mail, p. 739; esclave victime de sa maltresse, sainte Matrona. Acta sanctorum, t. n martis, p. 396; esclaves cherchant à convertir la famille de leur maître persécuteur, .4 S. Fructuosi,n.5; esclaves converties par leurs maîtresses: Maura par sainte Fusca; Acta sanctorum, t. nfebrer:. p. 647; les saintes Digna, Eunonüa, Eutropia, par sainte Afra, la courtisane convertie. Passio sancta· A/ræ, η. 4; maître et esclave martyrs, saint Julien et saint Cronion, Eusèbe, H. E., vi, 41, P. G., t. xx, col. 610: martyrs indiquant le christianisme comme leur condition : saint Didyme et saint Théodore, Acta sanctorum, t. in aprilis, p. 573. Mœhler remarque, Gesamm. Schri/t, t. n, p. 87, que bien des souffrances précédaient pour un esclave la procédure qui commençait le martyre. 4° Transformation. — Il faut indiquer quelques ja­ lons dans cette transformation de l’état des esclaves. Le paganisme les avait bannis de ses sacerdoces, relégués dans les collegia tenuiorum; il les avait igno­ rés dans son culte. Chrétiens, les esclaves jouissent, parmi les autres chrétiens, d’une égalité parfaite quant à la religion : ils reçoivent les mêmes sacrements, et bien que certaines pratiques chrétiennes ou certains sacrements rompent les habitudes païennes, l’Église leur assure ces avantages. Il y a, du reste, une hié­ rarchie chrétienne et une vie consacrée à Dieu dont la servitude n’écarte pas. Enfin, dans la vie chrétienne courante, il y a action réciproque des maîtres et des esclaves les uns sur les autres, et les profits sont aussi mutuels; les Pères insistent sur la responsabilité des maîtres, et parlent clairement des dangers courus par les esclaves. Mais tout cela insensiblement est d’une efficacité surprenante; le jour vient où, il faut le reconnaître, la civilisation a une face chrétienne. Les principes établis si nettement par les apôtres ont été fidèlement suivis; si, dans la rigueur du droit, l’esclave aurait dû avoir, pour passer au christia­ nisme, l’autorisation de son maître, il semble que ce droit soit tombé en désuétude, ou que les esclaves chrétiens se soient le plus souvent affranchis de cette obligation. L’Église parmi ses enfants ne connaît que des égaux. Saint Jean Chrysostome, Homil. de resurr., n. 3, P. G., t. L, col. 437 :« Mais ô divine grâce ! Non seulement par la grâce de Dieu, il y a même hon­ neur dans l’église pour tous les deux, mais sou·. le pauvre l’emporte en piété sur le riche. Dieu ne t:·.': point acception de personnes, et pour l’Église, il n’y a ni homme libre, ni esclave. » ESCLAVAGE 4βΊ 468 Saint Grégoire de Nazianze, dans le très célèbre : reillement, si le maître a un esclave fidèle, sans renon­ discours xl, In s. baptisma, exalte la noblesse con­ cer à son service, qu’il l’aime comme un fils et comme férée par ce sacrement, n. 27, P. G., t. xxxvi, un frère à cause de leur commune foi. Cf. VII, xm. col. 396-397 : « Ne regarde pas comme indigne de toi Ce rapprochement entre maître et esclave n’était d’être baptisé, avec les pauvres, ô riche, ô patricien, pas arrêté par la mort; celle-ci reléguait l’esclave avec des hommes vils, ô maître, avec celui qui fut païen loin de son maître, dans le columbarium, et jusqu'ici ton esclave. Tu ne t’humilieras pas autant notait en détail l’infériorité de sa condition; chez les que le Christ, au nom duquel tu es aujourd’hui bap­ chrétiens, esclaves et maîtres étaient placés côte à tisé. et qui pour toi a pris même la forme d’esclave. côte, et les inscriptions oublient ces différences ter­ En ce jour tu es transformé; les caractères anciens restres. Voir Épigrapiiie, col. 352. disparaissent; une seule marque est imposée à tous : Le mariage, sacrement de l’Église catholique, Jésus-Christ. » rencontre la législation romaine, très insuffisante pour Les Constitutions apostoliques, 1. II, c. lvii, repro­ la dignité de la famille chrétienne. Le mariage est duisant, d’ailleurs, la Didascalie, indiquent en détail la indissoluble, I Cor., vu, 10-11; mais, à l’esclave, la place qu’il faut donner à chacun dans l’église : les loi romaine ne concède que le contubernium : jamais, jeunes gens s’assiéront, s’il y a place; les vieillards il n’a autorité sur sa femme ni sur ses enfants, car il seront assis, etc.; mais elles ne mentionnent pas n’a pas droit au conjugium. Quelques aspirations à de place spéciale pour les esclaves.Funk, Didascalia cette liberté se trouvent dans les monuments païens; et Constitutiones, 1905, t. i, p. 160, 161. Ils étaient mais le Code y devait rester sourd encore bien long­ donc parmi les autres, et les esclaves donnaient aux temps. Pour la loi romaine, l’infidélité de l’époux hommes libres le baiser de paix,το έν ζυριω Les n’était pas un délit; le commerce d’une matrone avec mêmes Constitutions demandent seulement que dans son esclave avait lieu impunément, saint Justin cite l’admission des esclaves on procède avec discerne­ une femme libre qui, avant sa conversion, vivait mal ment, 1. VIII, c. xxxir, Funk, t. i, p. 534 : « Si cet es­ avec ses esclaves, et dont le mari, indifférent à scs clave appartient à un fidèle, qu’on demande à son désordres, ne supporta point la nouvelle foi, Apol., maître s’il lui donne un bon témoignage. Si non, i., n. 2, P. G., t. vi, col. 444; la séparation d’t'.ne qu’on l’écarte jusqu’à ce que le maître le juge digne. famille d’esclaves n’avait pas d’importance. Mais à Si oui, qu’on l’accepte. S’agit il de l’es Jave d’un païen, ces qualifications inégales, les Pères ont opposé le on lui apprendra à contenter son maître, afin de ne commandement de Dieu uniforme. point faire blasphémer la religion. » La prière et la La loi romaine admet le concubinatus, sorte de liturgie, telle que nous la décrivent les Con Ululions mariage morganatique entre un homme libre et une apostoliqu s, étaient communes aux esclaves et aux femme esclave, mais l’absence d’effets civils pour maîtres; commun aussi ce chant des psaumes, qui cette union n’empêche point l’Église de la valider. donne, comme dit saint Jean Chrysostome, la vraie Et voici le cas presque symétrique : les patriciennes au intelligence du passé et de l’avenir. In ps. cxxxtv, m» siècle se trouvèrent beaucoup plus nombreuses dans le christianisme que les patriciens, trop souvent 1, P.G., t. lv, col. 388. L’assemblée des fidèles, en recommandant à Dieu les différents états des chré­ rattachés au paganisme par quelque dignité ou céré­ tiens, mentionnait les esclaves, ύπερ των έν πιχρα monie. La mésalliance leur eût fait perdre le titre séna­ δουλεία καταπονούμενων δεηΟώμεν, l.VII, C. X, 15,Funk, torial de clarissime; d’autre part, l’union avec un t. i, p. 490, 491; cf. VIII, xn, 45. C’est en vue de la affranchi ou un esclave était nulle devant la loi ro­ maine. Mais le pape saint Calixte n’hésita pas à prière et de l’instruction religieuse que dans le tra­ vail des esclaves on prévoit et on réglemente quelque reconnaître la validité de ce mariage, comme en té­ relâche : Que les esclaves travaillent cinq jours : le moignent les Philosophoumena, IX, 12, P. G., t. xvi, col. 3380. Ainsi, partout où elle avait accès, la reli­ samedi et le dimanche, qu’ils aient le loisir de venir à gion élargissaitla situation del’esclave; sa législation à l’église pour y apprendre la religion. La semaine elle pénétrait dans le bloc juridique païen, comme ces sainte et la suivante, que les esclaves chôment. La plantes qui finissent par faire éclater les pierres. Les première est celle de la passion, l’autre celle de la ré­ esprits changent avant même que les lois se modi­ surrection. Et ils ont besoin d’apprendre qui est mort, fient; quel païen eût parlé de l’amour d’un esclave qui est ressuscité, qui a permis cette mort, qui a res­ avec cette réserve et cette délicatesse que nous trou­ suscité, » 1. VIH, c. xxxin, Funk, t. I, p. 538, 539. vons dans Hermas, au début de son Pasteur? Un autre texte des Constitutions apostoliques, 1. IV, Les relations sont encore modifiées par le fait de c. vt, 4, Funk, t. r, p. 225, mentionne, parmi ceux dont la hiérarchie ecclésiastique. Que les esclaves y aient il faut refuser les offrandes, ceux qui font souffrir leurs esclaves, c’est-à-dire de coups, de la faim ou de mau­ été nombreux, on le croit aisément en se rappelant vais traitements. Et un peu plus loin, 1. IV, c. ix, le Non multi sapientes. I Cor., i, 26. Plus d’une fois, Funk, p. 230, 231, répétant la Didascalie, les Consti­ les istitutio is a lostoliqu s·, I. IV, c. xn, Anicet. Les esclaves, souvent médecins dans les plus est explicitement consacré aux relations des maîtres grandes maisons, pouvaient avec le sacerdoce rendre et des serviteurs; c’est l’écho très net des préceptes de les plus signalés services. L’élévation au pontificat saint Paul : Que dire des esclaves sinon que l’es­ de saint Calixte est significative. L’auteur des Philo­ clave, avec la crainte de Dieu, ait de la bienveillance sophoumena, qui l’a poursuivi de tant d’accusations, envers son maître, quand même ce maître serait ne suscite pas la moindre difficulté relativement à impie ou méchant; mais qu’il ne s’unisse pas à lui la condition de Calixte qui avait été esclave et fugitif. dans son culte. Que le maître aime son esclave; mal­ Plus tard, Jean de Jérusalem voudra, de cette éléva­ gré leur inégalité, qu’il le juge son semblable, puisqu’il tion d’un esclave à la cléricature, faire un reproche est homme comme lui. Celui qui a un maître fidèle, à saint Jérôme: celui-ci répond ad hominem : E servo sans manquer à son service, doit l’aimer, commc’Shn clericum factum criminatur, cum et ipse nonnullos hu­ maître, comme son frère dans la foi, comme son père. juscemodi clericos habeat. Epist., lxxxii, n. 6, P. I.., Qu’il ne serve point pour être vu, mais par dévoue­ t. xxn, coi. 739. ment, sachant que Dieu récompensera sa peine. PaDès qu’un esclave était généreusement chrétien, r 469 ESCLAVAGE l’honneur de ce nom tel que l’avaient prévu les apôtres, frappait les yeux les plus prévenus. Saint Jean Chrysostome en fait la remarque : « S'ils voient un esclave plülosopher dans leChrist.et montrer plus de maîtrise de soi que n’en ont montré leurs philosophes, et servir avec beaucoup de convenance et de dévouement, ils admireront en toute façon la force de la doctrine. Les païens ne jugent pas des dogmes d’après leurs énon­ cés, mais par la pratique et par la vie. Que les femmes et les esclaves, par leurs vertus domestiques, leur ser­ vent donc de maîtres. · In TU., homil. iv, n. 3, P. G., t. Lxn, col. 685. 11 y revient encore plus loin, et par l’exemple de Joseph, qui s’était concilié la grâce du geôlier, puis de l’Égyptien son maître, il indique que la vertu des esclaves adoucit et captive les maîtres, col. 688. La compénétration de la vie domestique les rend d’ailleurs également puissants pour le mal, et saint Jean Chrysostome dépeint fort vivement comment, en cas de jalousie des époux, les esclaves savent enve­ nimer la plaie. De virgin., n. 52, P. G., t. xlviii, col. 575. Avec l’esprit chrétien, les effets du rappro­ chement des maîtres et des esclaves sont tout autres. Le chrétien ne peut pas ne pas penser à Notre-Sei­ gneur, à ses abaissements et à son universelle charité. Saint Justin le remarquait déjà,Dial.cum. Tryph.,134, P. G., t. vi, col. 788: « Jésus-Christ s’est fait esclave jusqu’à l’esclavage de la croix, pour les hommes de toute race, divers et d’apparence variée, par le sang et le mystère de sa croix, il les a rachetés. » Des âmes ont compris et pratiqué ces leçons, et les esclaves alors n’étaient plus à plaindre. De sainte Paule, saint Jérôme écrit : De proximis el familiola, quam in utroque sexu deservis el ancillis in fratres sororesque mutaverat, P. L., L xxn, col. 879, et après la mort de Léa, le même docteur rapporte : Humilitatis fuit tantæ, tamque subjectæ, ut quondam domina plurimo­ rum ancilla omnium pularelur : nisi quod eo Christi magis esset ancilla, dum domina hominum non putatur. P. L., t. xxii, col. 426. Les récents biographes de sainte Mélanie ont rendu populaire la libéralité de cette sainte famille. Cf. Goyau, Sainte Mélanie, p. 90 sq. Lactance indique qu’il y a parmi les chrétiens une richesse et une grandeur invisibles : Dicet aliquis : nonne sunt apud vos, alii pauperes, alii divites; alii servi, alii domini? nonne aliquid inter singulos inte­ rest? nihil; nec alia causa est,cur nobis invicem fra­ trum nomen impertiamus, nisi quia pares esse nos credimus... Cum igitur et liberi servis, et divites paupe­ ribus humilitate animi pares simus, apud Deum tamen virtute discernimur? Divin, inst., 1. V, c. xvi, P. L., t. vi, col. 600-601. Lucien est d’accord avec l’apolo­ giste : « Ensuite leur premier législateur leur a per­ suadé qu’ils étaient tous frères... Ils méprisent donc tout, et regardent leurs biens comme communs. » De morte Peregrini, 13. L’enseignement même des seuls points essentiels de la religion amenait cette transformation d’idées et cette unification que Léon XIII décrivait avec pré­ cision dans l’encyclique In plurimis : Principio enim solertissima cura Ecclesiæ in eo versata est, ut populus Christianus de hac etiam magni ponderis re sinceram Christi et apostolorum doctrinam acciperet probeque teneret. Jam nunc per Adamum novum qui est Chri­ stus, communionem fraternam el hominis cum homine et gentis cum gente intercedere; ipsis, sicut unam eamdemque, intra natures fines, originem, sic supra naturam, originem unam eamdemque esse salutis et fidei : omnes eequabtliter in adoptionem Dei et Patris ratos, quippe quos eosdem ipse pretio magno una redemerit : ejusdem corporis membra omnes, omnesque ejusdem participes menses divines : omnibus grattes munera, omnibus item munera viles immortalis patere. 470 Cf. S. Ambroise, De Abraham, n, 28, P. L.. t. xiv, col. 468, et la bulle In supremo apostolalus de Gré­ goire XVI, au début. 5° La prédication des Pères. — Dans la prédication des Pères, relevons quelques traits historiques poumieux connaître l’esclavage, et quelques conseils d’après lesquels nous pourrons nous représenter ce milieu. Le maintien et l’usage de l’esclavage ne consti­ tuent aucune difficulté de principe. L’achat d’un esclave est un de ces cas où les Constitutions apos­ toliques, 1. II, c. lxii, Funk, t. i, p. 179, permettent d’aller au marché. Qui ne se rappelle saint Grégoire le Grand passant auprès des esclaves anglo-saxons? Et cet esclavage, tel que les Pères le représentent incidemment, est encore un service bien astreignant. Saint Pierre Chrysologue décrit le travail de l’es­ clave, en commentant la parabole du serviteur inu­ tile : Servus apponit domino suo cibos multiplices, arte tota totius soporis conditos; ipse autem semico­ ctam, nec salitam forsitan comulam gustaturus; porri­ gens crebra pocula, variat calices, vina mutat; ad lon­ gissimi convivii fabulas longiores stat fixus, stat moveri nescius, stat cujus lacessere non licet servituti. Et cum dominus jam partem noctis in somno deducit, peragit in quiete, servus colligit, curat, accurat, ponit, componit, reponit, et sic in rebus necessariis immoratur, ut nihil sibi, aut parum nodis ad escam reservet el soporem. Homil., clxi, P. L., t. lii, col. 624. Et saint Augustin, pour faire sentir ce qu’est la crainte servile, recourait à des souvenirs sans doute très présents à ses auditeurs, Serm., clxi, n. 9, P. 1. . t. xxxviii, col. 883: Timet servus offendere domina ’ suum, ne jubeat eum verberari, jubeat in comped-s mitti, jubeat carcere includi, jubeat eum pistrino eor,teri. Tertullien faisait allusion à ce que l’on avait sous les yeux, quand il disait : Oro te, si famulum tuum libertate mutaveris, quia eadem caro atque anima per­ manebunt, quæ flagellis et compedibus, cl stigmatibus, obnoxias retro fuerant. De ressurr. carnis, 57, P. L., t. i, col. 879. Saint Jean Chrysostome, commentant l’Épître à Philémon, prend ses auditeurs à témoin de la colère des maîtres contre les esclaves fugitifs : « Vous con­ naissez la fureur des maîtres contre les esclaves fugi­ tifs; et surtout, s’ils fuient après avoir volé, quand bien même ce seraient d’excellents maîtres, combien s’avive cette colère. » In Epist. ad Phil m., homil. n, P. G., t. lxii, col. 710. Le même docteur nous indique que de son temps les esclaves, dans le cas d’adultère d’une matrone, partageaient le sort de la coupable. In ps. xlix, n. 8, P. G., t. lv, col. 253. Mais, en retour, n’est-ce pas à une pensée commune au plus grand nombre que fait appel saint Jean Chry­ sostome pour montrer la convenance d’une récom­ pense en l’autre vie : « Quand même tu serais absolu­ ment cruel et inhumain, et plus farouche que les fauves, tu ne voudrais pas à la mort laisser sans récompense l’esclave qui t’a été fidèle, mais tu lui donnes la liberté, et tu lui laisses un don... Mais si toi, si méchant, tu es ainsi bon et humain pour un es­ clave, la bonté infinie de Dieu... » P. G., t. lvh, col. 215. Cf. P. L., t. xxjcviii, col. 145. La recommandation revient fréquemment chez les Pères de traiter les esclaves avec bonté et compas­ sion. « Qu’il y ait réciprocité de service et de subor­ dination; de la sorte, il n’y aura pas esclavage. Que l’un ne prenne pas la place d’homme libre; l’autre, le rôle d’esclave; mais il est mieux que maîtres et esclaves se servent mutuellement; bien mieux vaut être esclave de la sorte que maître dans les conditions opposées. » S. Jean Chrysostome, In Epist. ad Eph., homil. xix, n. 5, P. G., t. Lxn, col. 134. Voir le beau 471 ESCLAVAGE passage du même Père, In I Cor., homil. xl, n. 5, P. G., t. lxi, col. 354, l’idéal est d’apprendre un métier aux esclaves, puis de les affranchir. Et à propos de l’Épître à Philémon, la tendresse de l’apôtre lui sug­ gère irrésistiblement ces réflexions : « Si donc Paul n’a pas eu honte d’appeler un esclave son enfant, ses en­ trailles, son frère, son ami, comment pourrions-nous en rougir? Mais que dis-je, Paul? Si le maître de Paul ne rougit pas d’appeler nos esclaves ses frères, com­ ment serions-nous honteux de le faire? In Epist. ad Philem., homil. n, n. 3, P. G., t. lxii, col. 711. Voir plus haut, col. 352, quels étaient, d’après l’épi— graphie, les rapports des maîtres et des esclaves. Les Pères ne se lassent pas de montrer que la divine personne du Sauveur jette sur cette question une nouvelle lumière. Les apôtres, dira saint Grégoire de Nazianze, sont les serviteurs de celui qui s’est fait serviteur pour nous. Orat., xxxn, 18, P. G., t. xxxvi, col. 196. Et nous sommes tous les disciples de ce Maître qui s’est anéanti jusqu’à la forme d’esclave. Orat., xxiv, 2, P. G., t. xxxv, col. 1172. Saint Cyrille de Jérusalem : celui qui a pris la forme d’esclave ne méprise pas les esclaves. Cat., xv, n. 23, P. G., t. xxxiii, col. 901. C'est encore l’exemple de saint Paul et le ministraverunt manus istæ que saint Jean Clirysostome oppose à ceux qui ont de nombreux esclaves:» Pourquoi avoir beaucoup d’esclaves? C'est l'utilité seule qu’il faut envisager dans le vêtement et dans la nourriture, et aussi pour les esclaves. A quoi servent-ils donc? A rien. Il suffirait d’un esclave pour un maître, ou même d’un esclave pour deux ou trois maîtres. Cela paraît rigoureux; mais pense à ceux qui n’ont pas même un esclave. » Homil., xl, in I Cor., n. 5, P. G., t. lxi, col. 353. Dans l’apostrophe à l’Église à la fin du Ier livre du De moribus Ecclesiœ, saint Augustin dit : Tu dominis servos, non tam conditionis necessitate quam officii delectatione doces adhrerere. Tu dominos servis, summi Dei communis domini conside­ ratione placabiles,et ad consulendum quam coercendum propensiores facis. P. L., t. xxxn, coi. 1136. Le même saint Augustin, sur le ps. cxxiv, n. 7 : Ecce non fecit de servis liberos, sed de malis servis, bonos servos. Quantum debent divites Christo, qui illis componit domum! ut si ibi fuit servus infidelis, convertet illum Christus, et non ei dicat : dimitte dominum tuum; jam cognovisti eum qui verus dominus : ille forte impius est et indignus, tu jam fidelis et justus; indignum est ut justus et fidelis serviat iniquo et infideli. Non hoc ei dixit, sed magis : et ut corroboraret servum, hoc dixit : Exemplo meo servi; prior servivi iniquis... Ecce servii melior deteriori, sed ad tempus. P. L., t. xxxvn, coi. 1653-1654. La leçon morale revient sans cesse; le vrai service, c’est celui de Dieu, et tout homme y est tenu. Servum si haberes, velles ut serviret tibi servus tuus; servi tu meliori domino Deo tuo. Servum tuum non tu fecisti, et te et servum tuum ille fecit; vis ut tibi serviat cum quo factus es et non vis ei servire a quo factus es. Ergo cum vis ut serviat tibi servus tuus homo, et tu non vts servire domino Deo tuo, facis Deo quod tu pati non vis. P. L., t. xxxviii, coi. 87. Redde quod exigis... Amas servum qui fideliter cuslodit aurum tuum: noli con­ temnere dominum qui misericorditer custodit cor tuum. Serm., xxxvi, n. 8, P. L., t. xxxviii, coi. 219. La vraie condition de l’homme, quelles que puis­ sent être les apparences, c’est la servitude, et elle repose sur un double titre : Nam et ille qui quasi servus redemptus est, libertatem habet, et iste qui quasi liber vocatus est, bonum est illi ut servum Christi se esse cognoscat, sub quo servitus tuta et libertas secura... Revera enim omnes Christi liberti sumus, nemo liber... Nescis quod te Adse atque Evœ culpa mancipaverit seroiluli... Servus es qui creatus es, servus es qui redemptus 472 es, et quasi Domino servitutem debes, et quasi redemp­ tori. S. Ambroise, De Jacob et vita beata, 1. I, c. m, n.12, P. L., t. xiv, coi. 603, 604. La vraie servi­ tude à craindre, c’est le péché et, sur ce thème, les Pères sont inépuisables. Saint Ambroise analyse très finement les diverses passions : mullosque servulos esse dominis liberiores, si in servitute positi a servili­ bus putent operibus abstinendum. Servile est omne peccatum, libera innocentia..., quomodo enim non ser­ ous omnis avarus, qui pro exiguo pecuniæ lucello se ipsum auctionatur? Timet omnia ne congesta amit­ tat, qui non utenda congessit, majore periculo serva turus quo majora quæsivit. De Joseph, c. iv, n. 20, P. L., t. xiv, coi. 649. Cf. De Jacob, 1. II, c. in, coi. 619; De Nabuthe, 28, coi. 739. « Qui est esclave, sinon celui qui commet le péché? L'autre esclavage vient des bouleversements; mais l’esclavage du pé­ ché fait le discernement des âmes; car, dans le prin­ cipe, c’est de là qu’il est venu. » S. Jean Chrysostome, De Lazaro, c. vi, n. 6, P. G., t. xlviii, col. 1037, et un peu plus loin, n. 8, col. 1037 : « Esclavage et liberté sont des mots. Esclave, qu’est-ce à dire? un mot. Combien de maîtres enivrés gisent sur leurs lits, et les esclaves sobres sont là debout. Qui appel­ lerai-je esclave? L’ivrogne ou le tempérant? L’es­ clave d’un homme ou le captif d'une passion? L’un a l’esclavage au dehors; l’autre a sa chaîne au dedans. A quoi bon posséder les biens extérieurs, si on ne s’appartient pas à soi-même? » Même idée dans saint Hilaire : Ceterum conditionem corporis religiosœ ani­ mes generositas despicit. Officium quidem durum, ta­ men homini non omnino miserabile, quia serviatur a servis; at vero animæ captivitas quam infelix est. In ps. cxxv, n. 4, P. L., t. ix, coi. 687, cf. coi. 771. L’idée est plus amplement exprimée par saint Jean Chrysostome : «L’esclavage est un mot; celui-là est esclave qui commet le péché; et parce que JésusChrist par sa venue a détruit l’esclavage, et ne l’a laissé être qu’un mot, et que même il a éliminé ce mot, écoutez l'apôtre : ceux qui ont des maîtres fidèles, qu’ils ne les méprisent pas parce qu’ils sont leurs frères. Voyez comme la vertu entrant au monde a rapproché jusqu’à la fraternité ceux qui, aupara­ vant, portaient le nom d’esclaves. » In Gen., c. ix, homil. xxix, n. 7, P. G., t. lui, col. 270. « Le Christ ne laisse pas l’esclave être esclave, ni l’homme qui est réduit à la servitude. Voilà qui est admirable. Comment donc un esclave demeurant esclave peutil être libre? Quand il est débarrassé des passions et des maladies de l’âme, quand il méprise les richesses, la colère et les autres convoitises... Et au contraire, quand un homme libre devient-il esclave? Quand il s’assujettit pour les hommes à quelque mauvaise servitude, soit cupidité, soit amour des richesses ou de la puissance. » Et le docteur conclut un peu plus loin : « Voilà le christianisme : dans l’esclavage, il confère la liberté. Et comme un corps invulnérable se montre tel quand il reçoit un trait sans rien souf­ frir, ainsi l’homme, vraiment libre, se montre libre, lorsque, ayant des maîtres, il n’est pas asservi. Aussi le christianisme ne défend pas de rester esclave. » In I ad Cor., homil. ix.n. 4, 5, P. G., t. lxi, col. 156157. Cf. P. G., t. xxxvn, col. 260; t. xliv, col. 266. L’histoire du patriarche Joseph était des plus ins­ tructives pour les esclaves : ses infortunes et sa vertu étaient des exemples des mieux appropriés à leurs épreuves. Cf. De Joseph, iv, 21, P. L., t. xrv, col. 650; In ps. cxxvti, n. 1, P. G., t. lv, col. 366; Oral., xxxiii, n. 10, P. G., L xxxvi, col. 228. Empruntons enfin aux Pères ces dernières cita­ tions, qui traduisent si bien la philosophie du chris­ tianisme, si propre à assagir le maître et à relever l’esclave. Homil., xxn, in Eph., n. 1, P. G., t. lxii, 473 ESCLAVAGE col. 155, sur le Subjecti invicem de l’apôtre, saint Chrysostome dit : « Ce n’est point là bassesse, mais la vraie noblesse : savoir s’humilier, être modéré, céder à autrui. » Et saint Ambroise à Constantius, évêque nouvellement élu : Servos quoque dominus jure servitii subditos habeat pro moderamine coerci­ tionis, quasia nimæ consortes. Paterfamilias enimit dici­ tur, ut quasi filios regat; quoniam et ipse Dei servus est, et patrem appellat dominum cæli, moderatorem potestatum omnium. Epist., n, 31, P. L., t. xvi, coi. 887. Cf. P. L., t. xiv, coi. 311, la servitude dans un esprit de charité est une bénédiction. Et en com­ mentant les béatitudes, saint Jean Chrysostome : « Que tu sois esclave, ou pauvre, ou mendiant, rien ne t’empêchera d’être heureux, si tu cherches cette vertu d’humilité. » P. G., t. Lvn, col. 225. Cf. P. L., t. xxxviii, col. 393 : Pater noster... hoc dicit servus, hoc dicit dominus ejus. La transformation des conditions économiques, dont Ciccotti soutient l’influence dans son travail sur le déclin de l’esclavage antique, avait déjà été signa­ lée et ramenée à sa juste valeur, dans Paul Allard, Les esclaves chrétiens, p. 490. La législation des empereurs chrétiens se modifie en faveur des esclaves. Le dimanche, les procès et toutes les affaires chômeront pour qu’on puisse af­ franchir. Code justinien, III, xn, 2. Car, disait déjà Constantin en 321, gratum et jucundum est, eo die, quæ sunt maxime votiva, compleri. Code théodosien, n, 8. Tantôt cette sympathie pour l’esclave, ce désir de sa liberté et de son bien inspirent le retrait d’an­ ciennes lois; tantôt elles font édicter des peines plus rigoureuses. L'affranchissement accordé par les tes­ taments n'est plus restreint à certaines limites lege Furia Canisia de cetero cessante. Code justinien, VII, ni. Les mineurs, eux aussi, pourront affranchir, va­ cante lege quæ hoc primitus prohibebat. Nov., CXIX, 2. Tous les enfants peuvent succéder; ils pourront donc tous affranchir; un droit vaut l’autre : maxime pro libertate quam /overe et tueri Romanis legibus et præcipue nostro nomini peculiare est. Code justinien, VII, xv, 1. L'héritier ne peut retarder un affranchis­ sement accordé par testament : cum satis impium atque absurdum sit; heredes testatoris differre volun­ tatem, maxime cum ad libertatem respiciat. Code jus­ tinien, VII, iv, 15. Et si l’héritier meurt avant d’avoir affranchi, suivant le testament, un esclave à son choix, tous seront affranchis. Ibid., VII, iv, 16. C’est sous l’inspiration de ce même désir que le Code préfère la sentence d’Ulpien : Ulpiani sententia admodum placuit, maxime propter libertates ne depe­ reant. Ibid., VII, π, 15. Et d’ailleurs, c’est une ten­ dance générale : Nobis autem omne extat judicium subsistere libertates atque valere, et in nostra florere et augeri republica. Nov., LXXVIII, 4. Aucunelongueur de temps, fût-ce soixante ans, ne peut prescrire contre la liberté : libertatis jura minime mutilari oportere congruit œquilati. Code justinien, VII, xxn, 3. Plus d’ergnstules: les évêques les feront évacuer : Ipsisqui custodiuntur, Dei amicissimorum loci episcoporum pro­ videntia a detenlione remissis. Ibid., I, rv, 23. Plus de servitus pœnæ. Nov., XXII, 8. Neque enim mutamus nos formam liberam in servilem statum; qui etiam dudum servientium manumissores esse jestinavimus. Pour réclamer la liberté, l’esclave n’a plus besoin de l’assistance d’un adsertor. Code justinien, VII, xvn, 1. Les enfants trouvés, les expositi, seront libres, ibid., I, iv, 24; et le sentiment qui les a fait recueillir : vo­ luntas misericordiœ arnica, ibid., VIII, lu, 2, doit jus­ qu’au bout rester désintéressé : ne videantur quasi mercimonio contracto ita pietatis officium gerere. Ibid., VIII, LII, 3. La maladie,lorsque le maître abandonne l’esclave, 474 affranchit ce dernier. Ibid., VII, vi, 3. De même !<· service rendu par la dénonciation du faux monnaye Code théodosien, IX, xxi, 2, du déserteur, ibid!., VII, xvin, 4, du ravisseur, ibid., IX, xxiv, est récom­ pensé par l’affranchissement. Plusieurs lois écartent le danger de perversion, c*. redoutent pour la foi de l’esclave la présence d’ur. maître juif. L'esclave chrétien acheté ou circoncis p. r un juif est libéré. Le maître juif qui a circoncis l’es­ clave est puni de mort. Les juifs ne peuvent avoir d’esclaves chrétiens que s’ils leur laissent pratiquer leur religion. L’esclave qui dénonce le fait de la servi­ tude d’un chrétien chez des juifs, sera lui-même affranchi. Les prescriptions se renouvellent : Nefas enim æstimamus religiosissimos famulos impiisimorum emptorum inquinari dominio. Code justinien, XVI, ix. Si le danger menace les mœurs, les lois se font ri­ goureuses. Si quelqu’un vend pour la prostitution : feminas, quæ se venerationi christianæ legis sanctis­ simas dignoscuntur, tout ecclésiastique et tout fidèle peut les racheter. Code théodosien, XV, vin, 1. L'ac­ trice qui devient chrétienne est libérée : melior vivendi usus vinculo naturalis conditionis evolvit. Ibid., XV, vu, 4. Contre ces dangers, héritage du paganisme, les nou­ velles lois se font intransigeantes. Le plagiaire ne sera plus condamné aux mines; s’il est esclave, il sera je λ aux bêtes; s’il est libre, in ludum detur gladiator: r-. ut, antequam aliquid faciat, quo se defendere possi!. gladio consumatur. Ibid., IX, xvin. Le ravisseur, fût-ce d’une esclave, est puni de mort. Code justinien. IX, xiii. Quant au péché contre nature : hujusv : scelus spectante populo flammis vindicibus expiabit.-!. Code théodosien, IX, vu, 6. Cf. 3. Les maîtres qui forcent les esclaves à la prostitution encourent l'exil ou le travail des mines : minor poena est, quant si præceplo lenonis cogatur quispiam coitionis ferre sordes quas nolit. Ibid., XV, vin, 2. Si un homme veut pros tituer mancipia tam aliena quam propria, ces infor­ tunés seront mis en liberté, et le leno gravissime ver beratus hujus urbis finibus... ad exemplum omnium emendationemque pellatur. Nov. deThéodosc, XVIII. La femme libre qui se livre à un de ses esclaves, est punie de mort. Code justinien, IX, ix, 1. Quant aux esclaves qui ont favorisé les désordres d’une jeune fille libre, elles auront ce châtiment : ut eis meatus oris et faucium, qui nefaria hortamenta protulerit, liquentis plumbi ingestione claudatur. Code théodo­ sien, IX, xxiv, 1. Il est défendu d’avoir des esclaves joueuses de flûte. Ibid., XV, vu, 10. Constantin se prononce même contre les gladiateurs : Cruenla spe clacula in otio civili et domestica quiete non placent. Ibid., XV, xn, 1. Il en flétrit le nom : gladiatoris delestando nomine, ibid., XV, xn, 2; mais ces répro­ bations devaient encore rester stériles. Les lois de emendatione servorum restent sévères; mais déjà le maître peut être accusé d’homicide (319). Ibid., IX, xn, 1, 2. Un peu plus tard sous le consulat de Merobaude(383),il n’est plus possible d’accuser un esclave sans s’exposer soi-même à quelque peine. Ibid., IX, i, 14. L’une des réformes de Constantin intéressait un très grand nombre d’esclaves : désormais les familles ne seront plus séparées : ut integra apud possessorem unumquemque servorum agnatio permaneret. Quis enim ferat, liberos a parentibus, a fratribus sorores, a viris conjuges separari? Code théodosien, II, xxv. Et Jus tinien, apprenant que dans les provinces de Méso potamie et d’Oshroène, il y a encore de ces sépa­ rations, proscrit absolument cette pratique nostris plane temporibus indignum. Nov., CLVII. Toutes ces mesures ont une saveur chrétienne; 475 ESCLAVAGE d’ailleurs le motif de foi qui les a dictées s’affirme à plusieurs reprises : Perfectis nobis omnibus bonis a magno Deo datis, existimavimus oportere et ipsas servo­ rum libertates... eis omnino puras et infucatas et per­ fectas efficere. Nov., LXXVIIII. Les affranchissements peuvent se faire à l’Église; ils y auront pleine valeur juridique, et l’on ne doute pas que l’esprit chrétien choisira ce procédé : Qui religiosa mente in ecclesiæ gre­ mio servulis suis meritam concesserint libertatem... Code théodosien, IV, vn, 1. (Un texte de 316, porte déjà : /amdudum placuit, ut in Ecclesia catholica liber­ tatem domini suis /amulis præstare possint. Code Jus­ tinien, I, xm, 1.) Les condamnés au cirque ou aux mines ne seront plus marqués : quo fades quæ ad si­ militudinem pulchritudinis cælestiscst figurata, minime maculetur. Code théodosien, IX, XL, 2. Aussi com­ prend-on sans peine que ces lois indiquent comme motif d'affranchissement, l’élévation à l’épiscopat. Assurément, l’esclavage n’est pas aboli; mais l’estime due à l’âme immortelle, et surtout baptisée, s’étend jusqu’à l’esclave; et de ces préoccupations, inouïes jusque-là chez le législateur, c’est un résumé bien elliptique que de se borner à dire, comme l’ont fait nombre de jurisconsultes : « Les empereurs chrétiens n’apportèrent aucun adoucissement nouveau au soit, des esclaves. » G. May, Éléments de droit romain, p. 53. Cf. Ch. Maynz, Droit romain, t. m, p. 11-1. En regard de ces détails de législation civile, il faut noter brièvement, sauf à anticiper un peu sur l’ordre chronologique, comment fut assuré aux es­ claves l’accès aux plus grands faits de la vie ou de la société chrétienne : l’ordination sacerdotale, l’entrée dans la vie religieuse, le mariage. 1. La condition servile est une irrégularité vis-à-vis de l’ordination sacerdotale. Dist. L1V, c. 21, S. Léon; dist. LIV, c. 12, S. Gélase; Grégoire IX, Décrétales, l. I, tiL xvm, c. i. A l'insu de leurs maîtres, les escla­ ves ne peuvent être ordonnés. Si les maîtres consen­ tent, il y a affranchissement ipso facto. Si l’ordination a lieu à l’insu ou contre le gré du maître, l’évêque, ou ceux qui l’ont renseigné, doivent remplacer le nou­ veau prêtre par deux esclaves. Dist. LIV, c. 19. Si l’évêque a été trompé par l'esclave; à ce dernier de se faire remplacer, ou il sera déposé, s’il n’est que diacre. S’il est prêtre, il compensera son maître, à tout le moins en étant à son service spirituel. 2. La Novelle V, 2, qui règle l’accès à la vie reli­ gieuse, suscite moins de difficultés, eo quod omnes similiter divina susceperit gratia. Hommes libres ou esclaves sont astreints seulement à trois ans d’essai. Sive servi, penitus non inquietari, migrantes ad com­ munem omnium (dicimus autem cælestem) dominum, et arripiantur in libertatem, blam si multis casibus ex lege hoc fit et talis quædam libertas datur, quomodo non prævalebit divina gratia talibus eos absolvere vinculis ? Si le maître réclame l’esclave en prétextant qu’il a volé, ou le fait est vrai, et alors qu’il reprenne son esclave après avoir juré de ne point le maltraiter; ou le fait est inexact, et dès lors que le fugitif ne soit plus inquiété. Si l’esclave fuit le monastère et cherche à vivre ailleurs, son ancien maître peut le reprendre : non enim injuriam patietur tantum ad verum servitium tractus, quantum ipse injuriatus est Dei culturam refu­ giens. Le seul fait du séjour au monastère dans le dessein d’y entrer suspend la servitude. Code justinien, I, m, 38. Un concile de Rome, sous saint Grégoire le Grand, constate le grand nombre des candidats à la vie religieuse, et établit sagement une probation pour établir la sincérité de leurs désirs. D’opposition systé­ matique, il ne peut pas être question : si veto festi­ nantes ab omnipotentis Dei servitio incaute retinemus, illi invenimur negare quædam qui dedit omnia. Mansi, 476 t. ix, coi. 1227. Les difficultés pratiques pouvaient être considérables; saint Basile s'en préoccupe. Reg. fusius tract., xi, P. G., t. xxxi, col. 948. Il y a des cas où, devant la mauvaise volonté du maître, il faudra pré parer l'esclave à la patience; d’autres fois, celui qui aura reçu ce fugitif devra obéir àDieu plutôt qu’aux hommes. Ou conçoit l’influence que devait avoir l’exemple de cette vie que riches et pauvres venaient partager pour servir Dieu. Joseph de Maistre l’a ex­ primé en termes forts et exacts :· Qu'est-ce que l’étal religieux dans les contrées catholiques? C’est l’escla­ vage ennobli... Au lieu d’avilir l’homme, le vœu de religion le sanctifie. Au lieu de l’asservir aux vices d’autruj, il l’en affranchit. En le soumettant à une personne de choix, il le déclare libre envers les autres avec qui il n’aura plus rien à démêler. » Du pape, Lyon, 1884, p. 346. On a revu depuis ce qu’avaient vu les âges passés. M. A. Cochin écrit, en parlant de l’ÎIe de la Réunion : « Les filles de Marie sont un ordre fondé depuis 1848; les sœurs sont blanches ou noires, ct l’on a vu d’anciennes esclaves devenues supé­ rieures des filles de leurs anciennes maîtresses. » De l’abolition de l'esclavage, t. i, p. 320. 3. Quant au mariage, le droit canon s’occupe à plu sieurs reprises de la condition servile. Elle annule un mariage contracté sans connaître cet état; elle le iaisse valide, si cette condition était connue des con­ tractants, 1. IV, tit. ix. Hadrien IV proclame de nou­ veau la valeur du mariage contracté contre le gré du maître, mais l’esclave continuera à servir celuici. Q. il, c. 29, les mêmes décisions sont énoncées. S’il y a eu partiellement quelques décisions de con­ ciles exigeant le consentement des maîtres, on en conçoit le but : prévenir toute contrainte de séparation après le mariage. Voir col. 453-455. III. Le servage. —Entre l’esclavage et la liberté, la première étape fut le colonat, et la seconde le ser­ vage. ·Οη conçoit assez qu’il est impossible de dater les phases d’une pareille transformation, dont Aug. Thierry affirmait : « La réduction de l’esclavage an­ tique au servage de la glèbe, très avancée au ix° siècle, s’acheva au x°. Le point de départ avait été le colo­ nat : un esclave, un homme libre, un barbare ac­ cueilli par l’État, étaient fixés au sol et donnaient, comme redevance, une part des fruits de leur travail. L’irruption des barbares, la compénétration des cou­ tumes de provenance diverse, l’élaboration du monde féodal avaient successivement modifié cet état. Quelle part a prise l’Église à ce mouvement? 1° Les conciles. — Les mesures édictées par les conciles nous permettent de mieux connaître celle société. Rigueurs d’un paganisme encore récent : con­ cile d’Elvire (305), c. 5 : Si qua domina, furore zeli accensa, flagris verberaverit ancillam suam, ita ut in tertiam diem animam cum cruciatu effundat..., sept ans de pénitence, si l’homicide est volontaire; cinq ans, si c'est par imprudence. Le christianisme ne consti­ tue pas par lui-même un affranchissement : concile de Gangres (324 ?), c. 3 : Si quis servum prœtextu divini cultus debeat dominum contemnere proprium, ut disce­ dat ab ejus obsequio, nec ei cum benevolentia et omni honore deserviat, anathema sit. Nécessité d’opposer une peine canonique à l'homicide arbitraire commis sur un esclave : concile d’Agde (506), c. 62 : Si quis servum proprium sine conscientia judicis occiderit, ex­ communicatione vel pænilentia biennii reatum sangui­ nis emundabit. Renouvelé par le concile d’Épaon (517). c. 34, et par le concile de Worms (868), c. 38. La li­ berté accordée est maintenue parla loi ecclésiastique: concile d’Orléans (549), c. 7 : ... quia plurimorum suggestione comperimus, eos qui in ecclesiis juxta patrioticam consuetudinem a servitio fuerint absoluti, pro libilo quorumcumque iterum ad servilium revocari 4ΠΊ ESCLAVAGE 478 impium esse tractavimus, ut quod in ecclesia Dei chissements seront révoqués par le successeur. Concile consideratione a vinculo servitutis absolvitur, irritum de Tolède (633), c. 67; du même lieu (638), c. 9; de habeatur. Concile d’Arles (452), c. 33 : Si quis per Reims (630), c. 13. Mais les évêques sont obligés d’aver­ testamentum manumissum in servitute, vel obsequio, vel tir les affranchis à la mort du prélat qui leur donna in colonaria conditione impremere lentaverit, animad­ la liberté, de présenter leurs lettres d’aflram versione ecclesiastica coerceatur. C. 34 : Si quis in ment, afin qu’ils ne soient point joués par la cupidi:; ecclesia manumissum crediderit ingrati titulo revo­ des clercs. candum, non aliter liceat, nisi eum gestis apud acta Là où la vente est concédée, elle ne se fera qu’en municipum reum esse ante probaverit. Cf. concile présence d'arbitres qualifiés. De mancipiis, ut non d’Orange (441), c. 7; d’Agde (506), c. 29; de Lyon vendantur, nisi in præsentia episcopi vel comitis, aut (566), c. 3; de Reims (625), c. 17. L’Église défend les in præsentia archidiaconi aut centenarii. Capitul., v, causes de ceux qui ont été affranchis devant elle. 203. Un concile de Londres en 1102, c. 27, est, sembleConcile de Mâcon (585), c. 7; de Reims (630), c. 17. t-il, le dernier qui ait à rappeler cette règle : A'e quis Le droit d'asile des églises sera respecté par les maîtres illud nefarium negotium, quo hactenus in Anglia ainsi que les serments de pardon qu’ils auront pro­ solebant homines sicut bruta animalia venumdari, noncés; on ne permettra pas aux esclaves de se sous­ deinceps nullatenus facere præsumat. traire à leurs maîtres. Concile d’Orléans (511), c. 3; Que prouvent cee textes dont l’efficacité est incer­ V» du même lieu (549), c. 22; de Reims (630), c. 27 : taine? Prouvent-ils que l’Église a légiféré pour pro­ Si quis fugitivum ab Ecclesia absque sacramento quo clamer une liberté civile dont personne n’entrevoyait ei jurandum est, ut de vita, tormento et truncatione l’idée, et dont l’exercice eût été bientôt compromis; securus exeat, qualicumque occasione abstraxerit, ou à tout le moins qu’elle s’est préoccupée d’utiliser communione privetur. Similiter, si quis jus sacramenti son influence dans ce sens? Assurément non: mais ils præstitum violaverit, communione privetur. Ille vero prouvent, au milieu d’une législation civile incom­ qui sanctæ Ecclesiæ beneficio liberatur a morte, non plète (et confiée, à quelles mains, le plus souvent!), prius egrediendi accipiat libertatem, quam prenden­ le souci constant de donner à tous les asservissements tium. se pro scelere esse facturum promittat, et quod assez de latitude pour que les serfs puissent être fidèles ipsi canonice imponetur, impleturum. à leur devoir de chrétien, et d'animer le plus possible On réprouve de la part des prêtres toute enquête toutes les relations des hommes de cet esprit de cha d’autorité privée parmi leurs serfs; s’ils font appliquer rité, qui était le commandement nouveau et le signe la torture, ils sont déposés et excommuniés, concile de auquel on devait reconnaître les disciples de JésusMérida (666), c. 15; s’ils ordonnent une mutilation, Christ. ils sont déposés, emprisonnés et excommuniés jus­ 2° Les faits. — Il est juste de recourir à la corres­ qu’à la mort. Concile de Tolède, Xi (675), c. 6. L’asser­ pondance de saint Grégoire le Grand. L’étendue de vissement aux juifs est repoussé à plusieurs reprises. ses domaines, son application très précise à leur ges­ Concile d’Orléans (541), c. 30, 31; de Mâcon (581), tion, ont fait de ce saint si providentiellement donne c. 16 : Nefas est, ut quos Christus Dominus sanguinis à l’Église, le prototype de ce que devait être l’adminis­ sui effusione redemit, persecutorum vinculis maneant tration ecclésiastique, chez ceux-là du moins qui irretiti; de Tolède (589). e. 11; de Reims (630), c. 11; seraient fidèles à l’esprit de leur vocation : une sagesse de Tolède X (657), c. 7; d’Orléans (538), e. 13 : les tempérée par la charité : sicque patrimoniales utilitates chrétiens forcés à judaïser seront rachetés suivant une peragat, ut a benignitate justitiæ non recedat. Reg., i, justa taxatio. Dans les familles de serfs, appartenant 55, P. L., t. Lxxvn, col. 517. Il rejetait tout ce que à l’Église, on aura à cœur de faciliter l’accès du sacer­ l’équité n'approuvait pas pleinement : nos sacculum doce à ceux qui le mériteraient. Concile de Tolède Ecclesiæ ex lucris turpibus nolumus inquinari. Reg., (655), c. 11 : Qui ex familiis ecclesiæ servituri devo- I 1, 44, col. 502. Si des esclaves fuient leurs maîtres, se cantur in clerum, ab episcopis suis libertatis necesse proclament serfs d’église, et sont acceptés par les est percipiant donum; et si honestx vitee claruerunt administrateurs ecclésiastiques, mihi tantum displi­ meritis, tunc demum majoribus fungantur olflciis. Cf. cet, quaidum a veritatis judicio abhorret. Reg., i, 36. concile de Mérida (666), c. 18. On n’ordonnera pas col. 490. Et dans un cas contraire : Durum est ut si de serfs sans donner au maître une compensation. alii pro mercede sua libertates tribuunt, ab Ecclesia quam Concile de Tolède (400), c. 10; d’Orléans (511), c. 8. tueri has oportuerat, revocentur. Reg., i, 55, coi. 517. Ceux que l’évêque a affranchis sint liberi, et tamen a Il écrit pour la liberté d'un esclave, Reg., vm, 21; patrocinio Ecclesiæ tam ipsi quam ab eis progeniti mais, sans pharisaïsme, il accepte un jeune esclave non recedant, concile de Tolède (589), c. 6 ; de Paris qu’on lui a légué, et l’envoie à un évêque de ses amis : (615), c. 5 : Liberti quorumcumque ingenuorum a sa­ Prælerea quidam moriens unum mihi puerulum dimisit: de cujus anima cogitans, eum dulcedini vestræ trans­ cerdoti bus defensentur. misi, ut in ejus vivat in hac terra servitio, per quem Le serf que son maître fait travailler le dimanche ad libertatem cæli valeat pertingere. Epist., 1. VII, est affranchi, concile anglo-saxon (692), c. 3; d’Éauze epist. xxx,P.L., t. Lxxvn,col. 887. 11 faut entendre (551), c. 6 : Id intuitu pietatis et fustiliæ convenit en fin le classique prélude de la liberté accordée à Mon­ observari, ut familiæ Dei leviorem quam privatorum tanus et à Thomas : Cum redemptor noster totius condi­ servi opere teneantur. Le rachat des captifs est ardem­ tor creaturæ, ad hoc propitiatus humanam voluerit car­ ment recommandé : Pietatis est maximæ et religionis nem assumere, ut, divinitatis suœ gratia, dirupto quo intuitus, ut captivitatis vinculum omnino a Christianis tenebamur capti vinculo servitutis, prislinæ nos re­ redimatur. S. Grégoire, Epist., 1. VI, epist. xxxv; stituerit libertati, salubriter agitur si homines quos ab 1. VII, epist. xiv; concile de Lyon (583), c. 20; de initio natura liberos protulit, et jus gentium jugo Mâcon (585), c. 6; de Reims (625), c. 22; de Chalon substituit servitutis, in ea qua nati fuerant, manumit­ (650), c. 9. Les maîtres dont les serfs auraient cher­ tentis beneficio, libertate reddantur. Atque ideo, pie­ ché asile dans l’église ne pourront pas impunément tatis intuitu et hujus rei consideratione permoti, etc. essayer de se compenser en prenant les serfs des Epist., 1. VI, epist. xn, P. L.,t. lxxvii, coi. 803. prêtres. Concile d’Orange (441), c. 6; d’Arles (452), Encore ici, saint Grégoire le Grand a parlé pour c. 32. Le bien d’église est inaliénable; et par conséquent, tout le moyen âge; ces préambules, trop fréquem­ un évêque ne pourra affranchir les serfs d’une église ment regardés comme phraséologie conventionnelle, sans fournir à celle-ci compensation; sinon, les affran­ restent comme les considérants de ces jugements; 4M ESCLAVAGE 480 ils laissent discerner l'impulsion première qui anime me, sed etiam aliqua jure hereditario mihi concessa le tout : et ce sera toujours la foi. eidem Domino Deo offero, sanclisque ejus apostolis Dans les saints, évêques ou autres, ces sentiments Petro et Paulo et ad locum Cluniacum... Dono autem d'esprit chrétien ont eu une vigueur et une délica­ hæc pro redemptione animæ meæ, omniumque parentum tesse qui a dépassé la pratique ordinaire assurément, meorum. Charles de Cluny, t. ni, p. 280, n. 2085. Cf. mais qu’il est cependant tout à fait juste de relever, n. 2173. Rotfrcdus se donne, lui et son fils, à l’abbaye : à l'honneur de la religion qui les a inspirés. 11 suffit Christi amore præventus, a negociis sæcularibus memetde rappeler comment saint Paulin parle de son ser­ ipsum abstrahere cupiens, el in Dei servitio deinceps viteur Victor, Epist., xxiii, P. L., t. lxi, col. 259 : occupare vitam meam sub regulari norma desiderans. Servivit ergo mihi : servivit, inquam; et væ mihi misero, Ibid., t. iv, p. 278, n. 3109. quod passus sum; servivit et peccatori qui non serviebat La manière dont les serfs étaient traités par l’Église peccato. montre un allégement du servage, ménagé lentement La charité envers les captifs a été une caractéris­ et sans heurt, mais réel. Les serfs de l’Église travail­ tique commune à tous les saints qui ont assisté aux laient pour eux la moitié des jours ouvrables, et c’était guerres des temps mérovingiens, ou qui ont rencontré vraiment une situation privilégiée. Le Polyptyque de les derniers trafiquants d’esclaves qu'ait connus l’abbé de Saint-Gcrmain-des-Prés, Irminon, en 826, l’Occident. Il faut au moins citer les noms de saint fait connaître quelques détails de cette vie, et permet Césaire d’Arles, de saint Épiphane de Pavie, de saint à Paul Allard de conclure : « Le serf des grandes Amand, de saint Riquier, de saint Philibert, abbé de abbayes de cette époque ne diffère de l’homme libre Jumièges, de saint Avit de Vienne, de saint Lézin que par sa résidence forcée à la campagne. » Esclaves, d’Angers. Fortunat signale la charité de l’évêque de serfs, mainmortables, p. 161. Bordeaux, Léontius, de l’évêque de Mayence, Sido­ Si la defensio de ceux qui avaient été affranchis, nius, de l’évêque de Périgueux, Cronopus. Saint Césaire même par des laïques, était souvent confiée à l’Église, a donné la raison de ces libéralités : « Je voudrais bien si ces cas étaient évoqués devant la juridiction de savoir ce que diraient ceux qui me critiquent, s’ils l’Église, c’était honneur et profit pour elle sans doute, étaient à la place des captifs que je rachète. Dieu, qui mais c’était aussi sécurité pour l’affranchi. « Les s’est donné lui-même pour prix de la rédemption des hommes qui se donnent librement à un saint, ceux qui, hommes, ne m’en voudra pas de racheter des captifs contraints de se vendre, souhaitent lui appartenir, ont avec le métal de son autel. » Malnory, S. Césaire pu prendre cette décision pour des motifs religieux, d’Arles, p. 97. Saint Germain de Paris, au dire de mais sans doute la protection qu’assurent les églises Fortunat, a été l’un des plus magnifiques : Quanta à leur familia dans une époque d’insécurité, a exercé enim fuerit redemptionis effusio nullatenus explica­ aussi sur eux quelque attrait. » Lesne, Histoire de la bitur, vel loco, vel numero. Unde sunt contiguæ gentes propriété ecclésiastique en France, p. 251. in testimonium, Hispanus, Scotus, IFasco, Saxo, Voir cet ouvrage, I. IV, c. xx, La familia des églises et Burgundio, cum ad nomen Beati concurrerent undique des monastères, pour ramènera leur juste valeur quelques liberandi jugo servitii. P. L., t. lxxii, coi. 76. difficultés élevées par M. Marcel Fournier, dans la Benne historique, t. xxi, 1 .Les affranchissements du va au xni· siècle; De sainte Bathilde, jadis vendue comme esclave, influence de l’Église, de la royauté et des particuliers sur la son biographe nous rapporte : Et illud commemoran­ condition des affranchis. Plusieurs propositions de ce travail dum est, quia ad mercedis ejus cumulum pertinet, quod sont exagérées; il semble, par exemple, que la note 1 de captivos homines Christianos ire prohibuit : dalasla page 75 aurait dû disparaître à la lecture du contexte de que praeceptiones per singulas regiones, ut nullus saint Éloi : Note : P. L., t. lxxxvii, col. G18 : Accipit Francorum captivum hominem chrislianum penitus plane Deus pecuniam et eleemosynis delectatur. Cette idée transmitteret. Sed magis et ipsa, dato pretio, captivos exprimée d’une façon à la fois naïve et grossière se rap­ proche certainement des coutumes païennes. Contexte : plurimos redimere præcepil, et liberos relaxavit. P. L., Accipit plane Deus pecuniam, et eleemosynis delectatur, ea t. lxxxvii, coi. 671. Voir, sur ce point spécial du tamen ratione ut unusquisque peccator, quando offert Deo rachat des captifs, le chapitre très documenté de pecuniam, offerat illi et animam suam. l’Histoire de la propriété ecclésiastique en France, par M. Lesne, op. cit., p. 357-369. Le nom d’esclave a été attribué au grand nombre de Slaves, huit cent mille, dit-on, réduits en servi­ L’(franchissement, très fréquemment, était ins­ piré par une pensée chrétienne. On en trouve plusieurs tude par Henri l’Oiselcur au x° siècle. Avant cette exemples dans le Formulaire de Marculfe, P. L., t. époque, en France, on ne voyait plus que passer des lxxxvii, col. 747 : qui debitum sibi nexum relaxat marchands d’esclaves, quelquefois des Vénitiens, et servitium, mercedem apud Dominum sibi retribuere plus souvent des juifs, qui vendaient aux mahométans confidat. Igitur ego in Dei nomine ille, et conjux mea des enfants mutilés. Empêchés d’avoir des esclaves illa, pro remedio animæ nostrae vel retributione aeterna, chrétiens, les juifs achetaient parmi les tribus non n, 32;cf. i, 39; ti,31,52. Dans Du Cange, v° .Manu­ converties de Sarmates, et les amenaient aux ports missio, plusieurs exemples, entre autres : Piissimus de la Méditerranée pour les faire passer chez les Dominus Noster Jesus Christus salutem humani Turcs. Les esclaves se faisaient baptiser, et alors les generis paterno amore desiderans inter alia prrecepta évêques les rachetaient. Plusieurs fois les juifs firent quae fidelibus suis dedit, ut ælernæ vitae gaudia possint arriver leurs plaintes à la cour, disant que le clergé adipisci, præcepil eis debitores suos a debilis illorum dépassait ses droits, tandis que l’évêque de Lyon, absolvere, quo ipsi ante summum judicem suorum com­ saint Agobard, prenait la défense des nouveaux conmissorum veniam securi valeant expectore. Tantae igitur [ vertis. auctoritatis praeconio compulsa, t. iv, p. 460. Le même Au début du xn° siècle, une lettre de Pascal II sentiment d’espérance chrétienne inspire un acte (pour confirmer le droit accordé par Louis VI aux symétrique : celui par lequel des hommes libres se serfs de l’Église de Paris de rendre témoignage en jus­ donnent au service d’une abbaye ou d’une église. On tice, même contre les hommes libres) contient ce en trouve, par exemple, dans le cartulaire de Cluny: membre de phrase : pro eo quod ipsius ecclesiæ famuli, Quisquis ad patriam supernam ire desiderat, omni­ qui apud vos servi vulgo improprie nuncupantur. genis nisi dus debet hyma relinquere, ei omni sagacitate On voudrait savoir si les réserves du pape portent bonis operibus insistere. Unde ego Roclenus omnipo­ sur le droit, ou sur le fait, ou sur les deux. tentem Deum placatum habere desiderans, et in ejus Au début de son histoire, Guibert de Nogent cons obsequiis continuatim permanere exoptans, non solum tate qu’en Orient il y a des esclaves, ce qui ne se voit 481 482 ESCLAVAGE pas en Occident : Taceo quoque contra consuetudinem lalinam, marium, /eminarumque, dignitatis etiam christianæ personas, indifferenter emi, ac quasi bruta animalia distrahi, el longius a patria ad crudeli­ tatis augmentum, ut gentilium fiant mancipia, venden­ das emitti. Gesta Dei per Francos, 1. I, c. n, P. L., t. clvi, coi. 688. On a remarqué d’autre part, dans les sermons et les épîtres du xn· siècle, un silence significatif; les œuvres d’affranchissement, si exaltées précédemment et recommandées d’une façon si pres­ sante, n’y reparaissent jamais plus : il n’y en a plus à réaliser. Biol,De l’abolition de l’esclavage ancien, p. 325. Il faut pourtant signaler une lettre d’Innocent IV, du lor octobre 1246 : Nonnulli mercatores Januenses, Pisani et Veneti de parti bus Constantinopolitanis navigantes in regnum Hierosolymitanum quamplures Griecos, Bulgares, Ruthenos el Blacos Christianos lam mares quam feminas secum in navibus detulerunt eosque venales quibuslibet etiain Sarace is exponunt, ita quod mulli de talibus delinentur a suis emptoribus tanquam servi,... (au patriarche de Jérusalem). Potthast, n. 12283. Gênes et Venise, d’ailleurs, ne se privèrent pas de continuer ce commerce. IV. Esclavage sous les musulmans. —1° Les faits. — Depuis les croisades jusqu’à la prise de Constan­ tinople, on ne trouve guère trace de la piraterie qui désolera les âges suivants. A partir de 1453, l'effort de pénétration turque, soit dans la Hongrie, soit dans l’Archipel, et en même temps la constitution de principautés maritimes sur le littoral d’Afrique multiplient les victimes; après les batailles, après le siège des villes, il y a des troupes de chrétiens réduits en esclavage. Cf. Léonard de Cliio, témoin du siège de Constantinople, dans Bzovius, an. 1453, n. 7, et le cardinal Isidore, témoin lui aussi. Ibid., n. 5. Isidore lui-même, déguisé, avait été réduit en esclavage et vendu; il fut assez heureux pour s’enfuir. Les années suivantes voient les contingents de captifs se succéder, et suivant l’expression de Cam­ pana, légat de Paul II à Ratisbonne, videbunt miseri, videbunt conservos, propinquos suos, superioris anni prædam. Bzovius, an. 1471, n. 3. Soliman II adressait à Villiers de l’Isle-Adam, devant Rhodes, la sommation suivante : « Et si vous ne voulez vous rendre, comme dit est, vous ferons esclaux et mourir de male mort, moyennant la volonté divine, comme avons fait à beaucoup d’autres. » Charrière, Négociations, t. i, p. 92. En Hongrie, « les enlèvements de jeunes gens et d’enfants étaient chose ordinaire. Les archives des comitats sont remplies de pièces qui attestent ce fait. Le peuple musulman de Stamboul ayant hérité des goûts du peuple du Bas-Empire, on lui donnait le spectacle de prisonniers hongrois et bosniaques forcés de combattre comme des gladiateurs. » Sayous, Hist, gin. des Hongrois, t. n, p. 100, 119. Après la prise de Tunis, l’empereur écrit à son ambassadeur en France (24 juillet 1535) : « Et nous avons fait mectre en liberté de dix-huit à vingt mille des dits captifz, tant de nos subjeetz que aultres de diverses nations chrestiennes, qu’avoient été détenuz, et aucungs plusieurs années esclaves, enchaynez et enferrez es dites prisons, fosses et caves et aultrement, durement, inhumainement et très cruellement en très grosse pitié et extrême misère. · Papiers de Granvelle, t. u, p. 366. A la prise de Tunis, Barberousse avait immédia­ tement riposté par la prise de Mahon, et il avait fait à Majorque 7500 prisonniers. Hammer, t. n, p. 33. En 1560, après la prise de Dscherbe, le gouverneur don Alvaro est mené au bagne à Constantinople, avec les autres esclaves. Après la prise de Scio en 1566, on voit faire un grand nombre de prisonniers à la délivrance DICT. DE THÉOL. CATHOL. desquels s’emploie le pape saint Pie V, par l’entre­ mise du roi Charles IX. A Nicosie (1570), une femme grecque ou vénitienne fit sauter les galères où se trouvait plus d’un millier de femmes destin-.es à l’esclavage. Hammer, t. n, p. 183. Après : prise le Famagouste et le supplice de son héroïque défenseur Marc-Antoine Bragadino (15 août 1571), la peau de ce dernier fut exposée dans le bagne à la vue des esclaves chrétiens. Hammer, t. Π, p. 189. Cette année-là même, à Lépante, la flotte victorieuse déli­ vrait 15000 chrétiens, condamnés à ramer sur les galères. Hammer, t. n, p. 189. Cette victoire était trop tôt suivie de la défaite du roi Sébastien à AlcazarKébir (1578). Les débris de l’armée portugaise y furent faits prisonniers. Les bagnes se trouvent à Constantinople : quatre ou cinq mille esclaves servant sur les vaisseaux et les galères- ou enfermés dans le bagne du grand Sei­ gneur. 4 mars 1714, le P. Tarillon à Pontchartrain, Lettres édifiantes, Levant, t. i. p. 4. A Négrepont, la Relation du P. Fleuriau(1695) compte 5 ou 600 esclaves latins, Carayon, t. xi, p. 205; à Alger, dit le P. Dan, on peut compter 25000 esclaves; à Tunis, 7000; à Salé, 1500; à Tripoli, 4 à 500. Hist, de la Barbarie, p. 318. Le P. Hérault, dans sa supplique de 1644, parle de 2000 captifs français parmi 30 ou 4''000 de diverses nations. Deslandres, Ordre des trinitaires, t. n, p. 271. « Il y en a eu jusque 5 ou 6000 à Fez. > Dan, p. 249. « Dans la ville de Maroc on a compté autrefois jusque 5 à 6 000, quand les rois d’Espagne et de I -r.ugal faisaient la guerre en ce pays-là. > IbiL.r. 282. Vu voyageur écrit quarante ans plus tard : ■ Il y a dans Tunis treize bagnes,... et il peut y avoir, à ce que rr dit plusieurs esclaves, 10 ou 12000 esclaves. ■ deM. Thévenot,tanl en Europe qu’en Asieet en A -..u:. 1689, p. 889. Le chiffre des captifs ne peut donc être connu que par des données sans précision mathématique. CL Revue historique, t. xxvn, p. 1. 2° Intervention de l’Église. — La première inter­ vention de l’Église est la lettre par laquelle Inno­ cent III annonce et recommande au miramolin du Maroc la première expédition des Pères trinitaires. Reg., n,3, p. 2, 214,544 : Inter opera misericordiae quæ Jesus Christus Dominus Noster fidelibus suis in Ecangelio commendavit, non minimum locum obtinet redemp­ tio captivorum. Des trinitaires fondés en 1198 par saint Jean de Matha et saint Félix de Valois, ou de l’ordre de Notre-Dame de la Merci fondé en 1223 par saint Pierre Nolasque avec saint Raymond de Pennafort, il n’y a pas lieu de traiter ici. Voir les articles spéciaux. Parmi les papes qui imitèrent la sollicitude d’inno­ cent III, Nicolas V, après la prise de Constantinople, fut un des plus actifs, comme en font foi les lettres de Philelphe. Bzovius, an. 1453, p. 41. Les différents ordres religieux,comme ils avaient fourni leur contin­ gent à l’esclavage, le fournirent à la rédemption. Il faut citer, parmi les dominicains, Étienne de Lusi­ gnan, qui, après le siège de Famagouste, et Ange Calepino, qui, après le siège de Nicosie,vinrent àConstantinople et y travaillèrent à la libération des chré­ tiens. Parmi les franciscains, le capucin, confesseur de don Juan d’Autriche, qui, esclave lui-même, aban­ donna sa rançon pour assurer aux autres esclaves la suprême consolation d’un cimetière chrétien. Parmi les jésuites, le P. Mariano Manieri, qui fit en Barbarie treize voyages, dont un de quatre ans, et le P. Jules Mancinelli, apôtre volontaire des pays mahométans, et qui alla à Alger et à Constantinople, et avait fondé à Palerme une confrérie de la rédemption. Les disciples de saint Vincent de Paul occupent dans cette histoire la place la plus glorieuse. V. — 16 483 ESCLAVAGE Louis Guérin, envoyé en 1645 par saint Vincent de Paul, et Jean le Vacher, qui devait être mis à la bouched’un canon avec vingt-deux chrétiens, enl682, avec eux le frère Barreau et le frère Francillon furent très zélés, soit qu’il s’agisse de procurer la délivrance des captifs, soit qu’il s’agisse d’assurer leurs intérêts spirituels. Dansles instructions données par les supé­ rieurs à ceux qui passaient en Barbarie, revient ce motif : « Cet emploi est un des plus charitables que l’on puisse faire sur la terre. Pour s'en acquitter digne­ ment, ils doivent avoir une pleine dévotion au mys­ tère de l’incarnation, par lequel Notre-Seigneur est descendu sur la terre pour nous tirer de l’esclavage où l’esprit malin nous tenait captifs. » Mém. de la congr. de la Mission, t. n, p. 274. L’Église ne parle pas autre­ ment dans l’oraison de saint Pierre Nolasque : Deus qui in ture caritatis exemplum... Même esprit de foi chez les laïques. Dans la dona­ tion du 20 mai 1647, faite par la duchesse d’Aiguillon pour « entretenir à Alger, Tunis et autres lieux de Barbarie, où il y a des chrétiens esclaves, un prêtre de la ditte mission, » on indiquait ce qui avait inspiré cette aumônerie des esclaves : « Ayant madite Dame Duchesse désiré la présente donation à l’intention d’honorer Notre-Seigneur Jésus-Christ étant venu en la terre pour tirer les hommes hors de la misère du péché et les réconcilier à Dieu son Père, les ayant rachetés par son sang et par sa mort. » Mém. de la Mission, t. n, p. 148. La relation de 1671 cite un Espagnol, don Louis de Pedrola, qui, ayant réalisé sa fortune, vint luimême à Alger avec 16 000 livres pour racheter des captifs. Un bourgeois de Paris, qui ne voulait pas être connu, donna à M.Vincent une somme de 30 000 livres, pour être placées en rentes sur l’hôtel de ville, et dont le revenu devait être employé à l’assistance et rédemption des esclaves chrétiens. Maynard, Vie de S. Vincent de Paul, t. r, p. 424. Parmi les personnages les plus célèbres qui con­ nurent cette servitude chez les Turcs, on relève, dans les illustres captifs du P. Dan, deux généraux des trinitaires : Robert Gaguin et Nicole; un général des minimes : François Presto. -Tous ces noms disparais­ sent devant celui de saint Vincent de Paul, captif de 1605 à 1607. Plusieurs de ses prêtres furent eux aussi mis à la chaîne : Jean le Vacher à plusieurs reprises, et M. Poissant en 1741. 3° La captivité. — Toutes les relations ont décrit la vente qui suivait l'arrivée du captif. « Leur procédeure à nostre vente, dit saint Vincent de Paul, feust qu’après qu’ils nous eurent despouillez tout nuds, ils nous baillèrent à chascun une paire de brayes, un hocqueton de lin, avec une bonete, nous promenèrent par la ville de Thunis..., les marchands nous vindrent visiter tout de mesme que l’on faict à l’achat d’un cheval ou d’un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos costes, sondant nos playes, et nous faisant cheminer le pas, troter et courir, puis tenir des fardeaux, et puis luter pour voir la force d’un chacun, et mile autres sortes de brutalitez » (24 juillet 1667). Maynard, Vie, t. i, p. 38. «Or, ces esclaves de l’État ou des par­ ticuliers étaient réduits à un sort horrible ; travaux excessifs, nourriture insuffisante, court sommeil dans d’affreux bouges; injures et châtiments abominables, voilà pour le corps; impossible de dire les tortures de l’âme, les outrages à la vertu, et les persécutions infligées à la foi. » Mém. de la Mission, t. Il, p. 14. Un captif, le sieur Mouette, affirme : «J’ai vu surtout dans Salé des esclaves attachés à la charrue avec des ânes ou des mules, et contraints par la faim de manger de l’orge avec ces animaux. » Relation, 1683, p. 116. La Relation des Pères de la Merci, 1724, dit : 484 «Leroi tue à coups de fusil ceux qui ne travaillent pas à sa fantaisie. » Cf. Relation de Constantinople, 1695, dans Carayon, t. xi, p. 248. Voir Dan, Hist, de Barbarie, 1. V, où sont décrites les peines et les misères que les Turcs et les Barbares font endurer aux chrétiens qu’ils tiennent esclaves. La relation de 1662 explique les mauvais traite­ ments : « On leur donne la falaque, ayant la tête contre terre, et recevans sur leurs pieds élevés en haut, et passez dans les trous d’un morceau de bois des cen­ taines de coups de bâton, ou de cordes poissées, ou de nerfs de bœuf. » Le miroir de la charité, p. 65. Sur l’extrême misère des esclaves, et sur le danger très prochain d’apostasie, tous les témoignages, quelles qu'en soient la date et la provenance, son! unanimes. « M. le Vacher dit avec raison qu’il voit dans chaque membre de cette Église toutes les misères qu’on trouve dans tous les povres ensemble de la chrétienté, puisqu’il n’y en a point qui soient si mal nourris, si mal vêtus, si mal couchés, si mal traités, et par dessus cela, tous dans une tentation conti­ nuelle de se faire Turcs comme le seul moyen qu'ils ont de s’affranchir. Mais les filles, femmes et enfants souffrent encore davantage que les autres, car on ne les sollicite jamais, on les bat sans cesse dans les commencements qu’ils sont achetés. · Relation, 1671, Mazarine, ms. A. 15 450, n. 14. Cf. Deslandres,L’ordre des trinitaires, t. n, p. 348, n. 243; Mouette, Rela­ tion, p. 63; Mém. de la Mission, t. n, p. 27. Le P. Robert Saulger, de Constantinople, le 20 mars 1664 : ■ Nous allons, tous les dimanches, au grand bagne du grand seigneur, qui est le lieu où il tient ses esclaves, qui montent au nombre de 2000. L’on y voit de toutes sortes de nations, mais particulière­ ment des Français... On ne peut s’imaginer le bien que l’on fait de maintenir dans la foi ces pauvres esclaves,qui ne sont malheureux que pour être chré­ tiens. » Carayon, t. xi, p. 100. On conçoit aisément le danger moral que signalait M. le Vacher; les Mémoires de la Mission contiennent à plusieurs reprises le récit du martyre ou des tour­ ments encourus par ces esclaves qui voulaient garder leur foi ou leur vertu: Antonin de la Paix, t. n, p. 20; deux adolescents, t. n, p. 84; un jeune Marseillais de treize ans, t. π, p. 26; un enfant de huit ans, t. n. p. 161 ; Pierre Borguny, t. n, p. 167. Maynard en a cité plusieurs à la fin du i°rvol.de laVïe de S. Vincent de Paul. Cf. la relation de 1671. On comprend aussi que sous des épreuves si cruelles nombre de courages aient fléchi. Il y avait des défec­ tions misérables. La relation de 1724 cite un faux béquillard qui se dit guéri par Mahomet et apostasie. Les ordres religieux, qui,à cette même époque,avaient compté en Europe nombre d'apostats, en avaient aussi parmi les esclaves. Sur les renégats, voir His­ toire générale, t. iv, p. 752, 820; P. Dan, Histoire de Barbarie, 1. IV, où sont comprises plusieurs parti­ cularités touchant le renégat Vis-à-vis des chrétiens, les renégats témoignaient d’une animosité particulière. A un chrétien qui lui en faisait reproche, un renégat espagnol répondait : « Depuis qu’il avait renié le Maître, il ne se souciait plus des serviteurs. » Relation de 1724, p. 255. Beau coup d’entre eux étaient comme celui qu’avait connu le P. Dan : « l’âme toujours géhennée de la faute qu’îl avait faite, et un extrême désir de se sauver en terre de chrétiens, à la première commodité qui s’en pré­ senterait. » Hist, de Barbarie, p. 446. 4° Fidélités. — En dehors des martyrs, nombre de chrétiens étaient fidèles, et plusieurs des apostats se repentaient. M. Guérin écrivait en 1646 : « Cepen­ dant ces pauvres esclaves souffrent leurs maux avec une patience incroyable; ils bénissent Dieu parmi 485 ESCLAVAGE toutes les cruautés qu’on exerce sur eux; et je puis dire avec vérité que nos Français l’emportent en bonté et en vertu sur les autres nations. » Mém. de la Mis­ sion, t. m, p. 27; cf. t. it, p. 67; Hist, de Barbarie, p. 484. D’aucuns trouvaient en Barbarie un relève­ ment providentiel. Saint Alphonse Rodriguez avait annoncé un voyage d’or à Jérôme Lopez, religieux sur le point d’abandonner sa vocation et que sa cap­ tivité chez les musulmans remit dans la ferveur. Les prêtres réduits en esclavage avaient ordinai­ rement une liberté presque complète, et pouvaient en user pour le ministère. Le dévouement des mission­ naires ravissait saint Vincent de Paul. Il écrivait à propos de M. le Vacher : « Avec quelle catholicité et sollicitude il soutient ces pauvres esclaves... prêcher, confesser, catéchiser continuellement depuis 4 h. 1/2 (5 avril 1658). Maynard, Vie, t. n, p. 466. V. Esclavage en Amérique. — 1° Contes·· : : · s faites par les souverains pontifes à propos des p - ■· nouvellement découverts. — En 1434, Eugène IV défend qu’on demande aux habitants des Canaries, jam conversi et in posterum convertendi, rien autre chose que les impôts réguliers. Raynaldi, an. 1434, n. 2!. En 1436, bref du même Eugène IV Fernando epis­ copo Robicensi et Canariensi. Il lui concède des res­ sources ad hoc quod ipsarum insularum habitatores cl incolæ, in artificibus el ministerialibus operibus, etiam pro ipsius fidei exaltatione, necnon christianæ professionis corroboratione instrui possent. Rayualdi, an. 1436, n. 25. La même année,à propos d’habitants des Canaries réduits en esclavage : nonnulli christiani (quod dolenter referimus) diversis confictis coloribus et captatis occasionibus... nonnullos, jam tunc baptisma­ tis unda renatos et alios... secum captivos, etiam ad partes Cismarinas duxerunt, le pape défend de rien faire ou de rien permettre de semblable; en outre : quos servituti subditos habent, pristinee restituant liber­ tati, ac totaliter liberos perpetuo esse... dimittant, sous peine d’excommunication ipso facto. Raynaldi, an. 1436, n. 26. En 1443, Eugène IV, par la constitution Cum dudurn, reconnaissait que les conquêtes du roi de Por­ tugal ne pouvaient porter préjudice à ce qui, précé­ demment, aurait été conquis par le roi de Castille et de Léon. Raynaldi, an. 1443, n. 12. Le 16 juin 1452, le pape Nicolas V, par le bref Divino amore communiti, permet au roi Alphonse de Portugal : ...regna, ducatus, comitatus, principatus, aliaque dominia, terras, loca, illas, castra... per eosdem Saracenos, paganos, infideles et Christi inimicos detenta et possessa,... invadendi, conquirendi, expug­ nandi et subjugandi, iliorumque personas in perpe­ tuam servitulem redigendi... plenam et liberam aucto­ ritate apostolica tenore praesentium concedimus facul­ tatem... Raynaldi, an. 1453, n. 11. En 1454, dans la constitution Romanus pontifex, où le pape félicite le Portugal de l’extension donnée au catholicisme par les découvertes de l’infant Henri. Nicolas V raconte, sans le moindre mot d’approbati· n ou de blâme, qu’en fait, un certain nombre de noirs, par suite de l’occupation ou en vertu d’un achat, ont été esclaves, et que plusieurs même se sont convertis : Exinde quoque mulli Ghinei et alii Nigri vi capti, 487 ESCLAVAGE quidam etiam, non prohibitarum rerum permutatione, seu alio legitimo contractu emptionis, ad dictum sunt regem transmissi, quorum inibi in copioso numero ad catholicam fidem conversi exstiterunt. Pour assurer au Portugal, contre l’envie possible d’autres Européens, ces conquêtes d’ailleurs légitimes, puisque la conces­ sion precedente les avait approuvées, le pape lui re­ connaît dans ces régions le bon droit de ces conquêtes et le monopole du commerce. Raynaldi, an. 1454, n. 8, 9; Bullarium romanum, t. ni, p. 70. Les conces­ sions de Nicolas V ont été ratifiées par Calixte III. Sixte IV, en 1476, excommunie ceux qui réduisaient en esclavage les néophytes de ces contrées. Raynaldi, an. 1476, n. 21. La bulle célébré d’Alexandre VI, Inter cetera, est du 4 mai 1493. Cette bulle adressée aux souverains d’Espagne, Ferdinand et Isabelle, les félicite de s’être remis, après la conquête de Grenade, à promouvoir la découverte de pays nouveaux : découvertes qui ont et doivent avoir pour but principal l’extension de la foi catholique, et qui viennent dans le voyage de Christophe Colomb de réussir si merveilleusement. Pour assurer le fruit de ces explorations, le pape dé­ cide : tout ce qui est à l’ouest d’un méridien tracé à cent lieues des îles Açores, sauf le cas de possession par un prince chrétien, est donné à l’Espagne : omnes insulas et terras firmas inventas et inveniendas, detectas et detegendas, ...auctoritate omnipotentis Dei nobis in b. Petro concessa ac vicariatus Jesu Christi, qua fungimur in terris, cum omnibus illarum dominiis, civitatibus, castris, locis et villis, juribusque et jurisdictionibus ac pertinentiis universis, vobis... donamus, concedimus, assignamus, vosque... illarum dominos cum plena, libera et omnimoda potestate, auctoritate et jurisdictione fa­ cimus. Raynaldi, an. 1493, n. 19. En 1497, Alexandre VI, au roi Emmanuel de Portu­ gal : ...de civitatibus castris, locis, terris et dominiis infidelium, quæ tibi ditionique tuæ subjici et quæ te In dominum cognoscere seu tribulum solvere velle contigerit... libere donamus, concedimus et assignamus... districtius inhibentes quibusque regibus, principibus et dominis temporalibus, quibus jus quæsitum non foret, ne se contra sic se tibi subjicere volentes quovis modo opponere... præsumant. Raynaldi, an. 1497, n. 33. La bulle d'Alexandre VI, Inter cetera, et ses expres­ sions donamus ont été vivement attaquées. « Il inves­ tit libéralement la couronne de Castille des pays dont, bien loin d’avoir la possession, il n’avait pas même la connaissance. » Robertson, Histoire de l’Amérique, trad. Eidous, Maestricht, 1777. t. i, p. 199. En réalité, la Castille et le Portugal, qui s’étaient disputé Colomb, avaient remis au pape l’arbitrage de leurs rivalités coloniales. Pour décider le différend pacifiquement, et pour assurer la prédication de l’Évangile, le pape intervint avec son autorité apos­ tolique. Celle-ci est mentionnée, non pour indiquer une prétention de suzeraineté, mais pour énoncer le titre et l’autorité de l’arbitre choisi par des rois chrétiens. Le pape donne une sorte de brevet d’inven­ tion; sur ces terres encore imparfaitement connues, les Espagnols ont voulu s’assurer une légitime souve­ raineté; si ces régions sont vacantes, l’Espagnol y est premier occupant; si elles sont habitées, l’Espagnol, à l’exclusion des autres princes chrétiens, peut cher­ cher à s’y établir, par une convention avec les indi­ gènes par exemple. Dans tous les cas, il doit faire le nécessaire pour assurer l’évangélisation. Ainsi l’explique Bellarmin, De rom. pont., 1. IV, c. n ; Non... ut reges illi proficiscerentur ad debellandos reges infideles novi orbis, et eorum regna occupanda, sed solum ut eo adducerent fidei christianæ prædicatores et protegerent, ac defenderent cum ipsos prædicatores, tum Christianos ab eis conversos. Suarez explique aussi 488 ce que peut être cette donation, De fide, disp. XVIII, sect, i, n. 7 : Potest pontifex inter principes, seu reges temporales, distribuere provincias, et regna infidelium, non ut illas suo arbitrio occupare possent, hoc enim tgrannicum esset, ut infra dicam : sed ut prædicatores Evangelii ad illos mittendos procurent, et sua potestate illos tueantur, etiam justum bellum indicendo, si ratio et justa causa id postulet. Et après avoir cité l’exemple d’Alexandre VI : ratio omnium est, quia ita expedit, ut hæc res, quæ in Ecclesia gravissima est, ordinale fiat. Grégoire de Valentia dit formellement qu’il n’y a pas d’autre sens possible : Alexander VI (si in eo facto particulari, ad reges illos tantum et ad illas insulas pertinente non erravit), solum concessit illis regibus jus quoddam superintendentiœ et patrocinii in infide­ les illos, postquam debito modo ad fidem essent con­ versi. Nec enim potuit infideles illos dominio suo pri­ vare propterea solum quod essent infideles, t. in, disp. I, q. xx, a. 7, ad 2“m. Saint Pie V, dans une lettre à Philippe II, dans Laderchi, an. 1568, n. 206, exprime à plusieurs reprises la même idée : Propagationi s. fidei, et animarum saluti intenti sint; quarum et rerum causa, ea orbis terrarum pars, ab initio ipsis majoribus tuis concessa fuit. Donc ce document investit les Espa­ gnols de la mission de favoriser l’évangélisation de ces pays; en retour, à l’exclusion des autres princes chrétiens, ils auront le droit de se procurer, par les voies légitimes, l'autorité que les circonstances com­ porteront, et ils pourront avoir à exercer une sorte de tutelle ou de curatelle vis-à-vis des peuples sauvages. L’esclavage au mépris de la justice ou sans respect des baptisés, les papes le réprouvent; l’esclavage, tel que les lois civiles le réglementent alors,et fondé sur un titre légitime, les papes ne font pas difficulté de le permettre. 2° Conquête. — Herrera a reproduit une formule qui sommait les Indiens de reconnaître et la foi catholique et l’autorité du roi d’Espagne : « Moi, Alphonse de Ojeda, serviteur des très hauts et puissants rois de Castille et de Léon..., je vous notifie et déclare, dans la forme la plus simple dont je suis capable, que Dieu Notre-Seigncur, qui est unique et éternel, a créé le ciel et la terre, et un homme et une femme, desquels vous et moi, et tous les hommes... Dieu Notre-Seigneur a confié la conduite de tous ces peuples à un homme appelé saint Pierre qu’il a constitué chef et souverain de toute la race humaine... Un de ces pon­ tifes, comme maître de l’univers, a fait donation de ces îles et de la terre ferme, de la mer Océane, aux rois catholiques de Castille... Si vous ne vous soumettez point..., j’entrerai.avec l’aide de Dieu, dans votre pays par force, je vous ferai la guerre à outrance, je vous contraindrai à obéir à ’l’Église et au roi, je prendrai vos femmes et vos enfants, je les réduirai en escla­ vage... » Herrera, Dec. I, 1. VII, c. xiv; Robertson, Histoire de l’Amérique, t. n, p. 27-30. Tout autre était l’opuscule écrit en 1535 par Las Casas, De unico vocationis modo (1535); on doit ins­ truire les infidèles, y était-il dit, et toute guerre entre­ prise contre eux en tant que tels est injuste. « La pro­ clamation d'Ojedo, remarque Hergenrother, n’était en aucune façon pièce officielle pontificale; elle était une invention de fonctionnaires ou d’aventuriers. > Hergenrother, Katholische Kirche und christlicher Staat, p. 343. En fait, des instructions données à Pedrarias en 1514, et reproduites aussi par Herrera, sont moins grandiloquentes et plus précises. Herrera, Dec. 1,1. X, c. xvn. Las Casas, le témoin le plus autorisé, dans sa Rela­ tion des cruautés commises par les Espagnols conqué­ rants de l’Amérique, montre à n’en pas douter que si cette formule a été parfois employée, c’était le dé- 489 ESCLAVAGE cor catholique d’une scène totalement étrangère au catholicisme; bien plus, ces scènes excluent non pas seulement l’esprit, mais l’apparence même lointaine d’une propagande du catholicisme. « Ce qu’on a voulu appeler la conquête, mais qui n’a été qu’un temps d’invasions et de violences plus contraires aux lois de Dieu, de la nature et même des hommes, que celles qui ont signalé la cruauté des Turcs lorsqu’ils ont voulu tourner leurs armes contre les chrétiens. · Las Casas, Œuvres, t. r, p. 37. Hatney, le cacique qui répondait ne pas vouloir aller au ciel s’il y pouvait retrouver des Espagnols, Hatney disait aux Cubains, à l’arrivée des conqué­ rants : « Ils adorent un Dieu qu’ils appellent Or. Ils ont vu qu’il était parmi nous, et ils veulent nous détruire pour en avoir seuls la possession. » Ibid., p. 23. A Panuco, dans la Nouvelle-Espagne,«le visi­ teur ordonne aux Indiens de lui apporter les objets de leur culte, et ils s’empressèrent d’obéir ; mais lors­ qu’il vit que ces idoles n’étaient que de cuivre, il fit dire aux caciques qu’ils eussent à les racheter, et à les payer en or. Ces seigneurs obéirent, et le commis­ saire parut satislait de cette mesure, quoique ces peu­ ples continuassent d’adorer les mêmes dieux. » Ibid., p. 52. Dans le Yucatan, « 30 soldats espagnols dont 12 à pied et 18 à cheval arrivèrent, apportant avec eux un grand nombre d’idoles; leur commandant dit au cacique qu’il venait les vendre, et qu’il recevrait en paiement des Indiens mâles dont il avait besoin pour son service. » Ibid., p. 58. Cf. p. 180, achat d’idoles imposé à des Indiens baptisés. « Non seulement ils nel’(la religion) enseignent pas aux Indiens, mais ils empêchent par tous les moyens indirects possibles que les missionnaires remplissent ce ministère important, parce qu’ils sont persuadés que la prédication de l’Évangile et l’enseignement du catéchisme empê­ cheraient bientôt le pillage de l’or, des perles et des pierres précieuses. » Ibid.pp. 101. « L’avarice des Es­ pagnols a été si loin lorsqu’ils ont voulu jouir du tra­ vail des Indiens, qu’ils ont empêché les religieux de les réunir dans les églises, sous prétexte qu’il en résul­ tait un dommage considérable pour leurs intérêts, » ibid., p. 173, et Las Casas cite un Espagnol qui, à coups de bâton, venait chercher au catéchisme ses cinquante esclaves. Las Casas énumère encore nombre de faits qui montrent non pas l'excès de zèle, mais l’absence de toute conscience : Les Espagnols, dit-il, « pariaient à qui couperait le mieux un homme en deux d’un coup de taille... Ils attachaient à de longues fourches treize hommes à la fois, puis allumaient du feu sous leurs pieds, et les brûlaient tout vivants en disant par le plus horrible sacrilège, qu’ils les offraient en sacrifice à Dieu, en l’honneur de Jésus-Christ et des douze apôtres. » Ibid., p. 22. « J’ai vu mourir de faim dans l’île (de Cuba) en trois ou quatre mois plus de 7 000 enfants dont les pères et les mères avaient été attachés aux travaux des mines. » Ibid., p. 25. « Le fr. François de San-Roman, religieux francis­ cain, ayant accompagné dans l’intérieur un capitaine que le gouverneur y envoyait, vit périr plus de 40 000 Indiens, brûlés, égorgés, pendus, dévorés par des chiens, ou détruits de quelque autre manière. Les bourreaux ne donnaient d’autres motifs de ces épou­ vantables exécutions que le refus supposé que fai­ saient leurs victimes d’apporter tout l’or qu’elles avaient caché. » Ibid., p. 27. « Les satellites attachaient ensemble ces malheureux esclaves, les chargeaient de fardeaux de 3 ou 4 arrobes (75 à 100 livres), leur refusaient la nourriture la plus indispensable, et les accablaient de coups s’ils n’avançaient pas assez vite : les Indiens, pliant sous le poids, fondaient en larmes lorsque l’épuisement les mettait hors d’état de suivre I 4&0 ceux de leurs compagnons dont ils part ; s chaînes. On voyait alors les cruels Espagn is s en débarrasser en leur coupant la tête qui t< mt ait à un côté et le corps de l’autre. » Ibid., p. 33, ci. :·. 37. Aux îles Lueayes, les Espagnols tirent : Indiens, à force de les faire plonger pi r :.... · ■ cher des huîtres perlières : « Ils les traitaient .. . tant de dureté qu’ils mouraient très prompt».:::. : en perdant leur sang par la bouche parce qu'on ne leur donnait pas le temps de remplir d’air leur poi­ trine. » Ibid., p. 73. Le Vénézuéla a été dépeuplé p-r les Allemands, luthériens, remarque Las Casas : « leurs moyens furent si atroces que les Espagnols parurent des gens de bien à côté de ces nouveaux spéculateurs. » Ibid., p. 75, 78. Marcos de Niso, fran­ ciscain au Pérou, a déposé : ■ J’ai vu des Espagnols lâcher des chiens sur les habitants pour les faire met­ tre en pièces et fatiguer ces animaux à cet infâme exercice. J’ai vu brûler tant de maisons et de villes qu’il me serait impossible d’en dire le nombre. J'ai vu les Espagnols prendre par les bras les enfants à la mamelle, et les lancer aussi loin qu’ils pouvaient comme des pierres. » Ibid., p. 89. Voir les citations des mss. de Las Casas, sur les suicides collectifs des Indiens, dans Gams,Die Kirchengeschichte vonSpanien, t. ni, p. 108, 109. La conquête s’est donc faite d’une façon arbitraire, inhumaine, sans égard à aucune loi, et très indé­ pendamment de toute décision d’Église. Las Cas s nous fait connaître de plus que le pouvoir central ne peut pas être rendu responsable de tout ce qui s'v»t passé dans les colonies. Dans la Nouvelle-Grenade. « un Espagnol, nommé gouverneur par S. M., n’a pu cependant entrer en fonctions, » parce que l’autorité royale a échoué devant la force du monstre qui gou­ vernait le pays avec le titre de « conquérant ». Ibid., p. 93. « Parmi les hommes chargés de gouverner ce pays, les uns sont devenus traîtres et rebelles, les autres, tout en protestant qu’ils sont soumis au monarque et lui obéissent, se comportent comme de véritables tyrans dans leurs districts; il y en a qui affichent la modération, mais qui pillent avec adresse et secrètement. » Ibid., p. 105. Ce que dit Las Casas peut d’ailleurs être vérifié directement : « Ce que voulaient Ferdinand et Isa­ belle, c’est que l’on fît des chrétiens de leurs sujets indiens. Les esclaves envoyés en Espagne par Colomb, parmi eux des femmes et des enfants, furent réexpé­ diés à Espanola. La royauté se déclara la protectrice des indigènes. Le clergé espagnol obéit à l’impulsion donnée par les rois. On ne lui a pas toujours rendu pleine justice à cet égard. La preuve de ces assertions est dans la série des lois espagnoles consacrées au trai­ tement des indigènes. » Lavisse et Ranibaud, Hist, générale, t. iv, p. 916. Cf. après les édits de 150o. 1528, 1531, les ordonnances de 1542 qui déclarent les Indiens libres et vassaux du roi, a. 7. Il y a défense absolue de les asservir, a. 20. Tout Indien dont l’escla­ vage n’a pas un titre légal est libéré sans enquête, a. 22. Cf. Solorzano, De jure Indiarum, 1. II, c. il. η. 1, 5; 1. III, c. vi, n. 29, 30, 31, 32, 34; c. vu. n. 113. Tout cela se résume dans le principe énonce au VIe livre de la Recopilacion de Leyes, où il est dit des Indiens : ils sont naturellement libres comme les Espagnols eux-mêmes. 3® Établissement de l’esclavage. — Les textes abondent contre l’esclavage, et pourtant l’esclavage a persisté. Comment cela s’est-il pu faire? Par des institutions d’abord mal définies, mais qui pouvaient rapidement mener au plus dur esclavage ; par l’introduction des nègres, déjà antérieurement victimes de la traite, et substitués aux Indiens; par l’intérêt des colons et des gouvernements. 491 ESCLAVAGE 1. Les lois laissaient place à des abus qui élaienl l’esclavage même. — a) Les commendes ou repartimienlos étaient la concession faite à un Espagnol d’une partie de la colonie : du terrain et des habi­ tants; c’était la subdélégation d’un particulier à cette donation faite par les papes aux rois d’Espagne; mais ici la mission de faire pénétrer le christianisme était reléguée à l’arrière-plan, ou était éliminée. Las Casas en était profondément blessé, car c’était « le moyen le plus injuste de faire remplir l’engagement qu’ils avaient contracté pour le salut éternel des In­ diens, en l'imposant d'une manière frauduleuse à des laïques ignorants et féroces, qu’il investissait en même temps du droit de les traiter en esclaves et de les employer à leur service. » Las Casas, t i, 2« Mém., p. 182. Ces commendes auraient pu faire échapper à l'es­ clavage, si précisément elles n’étaient devenues un esclavage mal déguisé. Dès les jours de Colomb, le mal avait commencé; pour ramener à lui Roldan et d’autres aventuriers, il leur concède le servage domestique des Indiens. Puis les seigneurs d’Espagne, ceux-là même qui n'ont jamais été en Amérique, reçoivent ces commendes; les conseillers du roi en sont pourvus. Et dès 1512 est donnée à Montesino cette réponse incohérente : les Indiens sont libres, et les repartimientos peuvent continuer. Las Casas don­ nera plus tard cette démonstration de la liberté des Indiens : En sorte qu’ils relèvent de quatre maîtres : de V. M., de leur cacique, de celui qui les tient en commende, et de son fermier. Ovando, en 1503, em­ barque 40000 Indiens des Lucayes; et il explique au roi : c’est parce que nous n'avons pas de mis­ sionnaires à leur envoyer. En 1532, à Mexico, on défend aux ecclésiastiques de gérer des commendes : mesure heureuse, puisqu'elle assurait la liberté de leur ministère; mais mesure qui laissait la place à des mains moins délicates. Les efforts de Las Casas avaient abouti aux lois de 1542 qui décidaient l’extinction progressive ou immédiate des commendes : ces lois ne furent pas appliquées; mais à partir de 1542, il y a détente : les travaux sont volontaires et rémunérés. Les jésuites du Brésil n’ont jamais voulu accepter de commendes. Avendano, qui écrivait vers le milieu du xvn’ siècle, donne de la commende une définition qui eût été mensongère dans le siècle précédent : Commenda dicitur jus ad tributum Indorum, ratione siquidem illorum talia tributa recipientibus commendati sunt, ut ipsorum defensioni, instructioni et temporali et spiri­ tuali projectui curam debent sollicitam adhibere. Thes. Indicus, 1. I, tit. vn, c. i. Les commendes dis­ parurent au début du xvtn’ siècle; les nègres seuls restèrent esclaves. b) La mita était une des formes du servicio per­ sonal. Solorzano, 1. Π, p. 1, 5, définit les milayos, homines qui per vices ad serviendum mutantur. Π s’agissait surtout du travail des mines, parfois, dit Solorzano, à cent milles de distance, et si meurtrier que parfois à peine 1 /10 revenait. Le P. Motolinîa parle en 1542 d'un chemin de mines jonché de ca­ davres. La mita fut supprimée en 1670. Melchior de Linan, archevêque de Lima, et vice-roi du Pérou, la rétablit en 1682, en disant que les Indiens aux mines commettent beaucoup moins de péchés qu’en liberté. c) Les Caraïbes, proclamés aptes à l’esclavage, offraient un prétexte à bien des violations de la loi. Qu’eux-mêmes pussent être réduits en servitude, on pouvait alors le soutenir; la lettre du dominicain Thomas Ortiz, Morelli, Fasti novi orbis, p. 134, en témoignait suffisamment. Il était d’abord convenu que ces Caraïbes cannibales seraient asservis, s’ils 492 résistaient à la pénétration espagnole. Le testament d’Isabelle (1504) ne semble pas les exclure des voies de douceur. En 1513, on accorde qu’ils seront marqués au fer rouge; en 1523, un texte legal définit le Caraïbe; les plaintes se renouvellent contre eux en 1525, et cette clause des Caraïbes permettait en pratique d’as­ servir qui l’on voulait. 2. L’introduction des nègres déjà antérieurement réduits en servitude. — Que l’esclavage des nègres et même la traite aient été pratiqués,mais avec réserve, par les Espagnols et les Portugais, avant la découverte de l’Amérique, cf. Civiltà catlolica, VI’ série, t. v, р. 154 sq., où on cite les relations des voyageurs : Lanzarote, Ant. Consalvo, Gomez Perez, Usodimore et Ca-da-Mosto. Ce dernier, de son voyage de 1455, a rapporté « un certain nombre de têtes », et il a vu au fort d’Arguin un trafic de 7 à 800 hommes; de son voyage de 1463, il rapporte : « nombre de nègres »; l’historien Barros qui signale déjà une vente d’hommes « troco d’almas · en 1441, Dec. I, 1. II, с. il, et qui loue Jean II d’avoir donné la Guinée au Portugal pour son service public et privé, Dec. I, 1. III, c. n; l’historien Nuftez rapporte qu’Alonzo Fernandez de Lugo a fait saisir à Ténériffe 400 hom­ mes pour les vendre comme esclaves à Cadix et à Séville. Ferdinand les fait mettre en liberté. Le gou­ verneur des Canaries, D. Pedro de Vera, condamne légalement à l’esclavage des hommes d’ailleurs com­ plètement innocents. Dès qu’il est averti,le roi les fait mettre en liberté, 1. I, c. xn-xv. L’importation des noirs n’était donc ni une idée, ni une pratique nouvelle; et quand on a vu les Indiens dépérir dans la culture de l’Amérique trop pénible pour eux, il n’est pas étonnant qu’on ait songé à amener des nègres. Las Casas n’a donc pas formulé la proposition; et d'ailleurs peu importe. En 1511, le développement de la culture du sucre fait chercher comment on pourra introduire beaucoup de nègres de Guinée. Herrera, Dec. I, 1. IX, c. v. Ximénès seul, dans ses ordonnances de 1516, s’est absolument opposé à aucun passage de ce genre. Mais il mourut peu après. Las Casas et les hiéronymites, arbitres entre les dominicains et les franciscains, pensèrent à déter­ miner une émigration de laboureurs espagnols et à permettre l’importation des nègres, avantageuse au trésor, aux colonies, aux naturels. Presque aussitôt, Saint-Domingue, Porto-Rico, Cuba et la Jamaïque demandent 4 000 nègres, et pour une somme de 25000 ducats cette importation est affermée aux Génois pour huit ans. Ce que sera par la suite cet esclavage, on le verra plus loin. 3. L’intérêt des particuliers et des gouvernements contribua singulièrement à leur faire fermer les yeux sur les injustices manifestes de l’esclavage des Indiens ou des nègres. Les particuliers tout d’abord ne cherchaient que le profit immédiat. Dans la pratique, d’ailleurs, et Las Casas nous l’a déjà montré, le roi d’Espagne n’avait qu’une puissance nominale en Amérique; et abolir l’esclavage était renverser le système colonial. Les commendes étaient le dédommagement convoité d’expéditions dangereuses et de l’expatriation. Et toute enquête, seul moyen qui parût logique de connaître l’état de chacun, était d’avance suspecte et viciée. Sous Jean VI, 2000 esclaves furent appelés à un interrogatoire de ce genre : 700 seulement se présentèrent et tous avouèrent être esclaves. Carel, Vie de Viei/ra, p. 239. Après les particuliers, les fonctionnaires eux aussi intéressés. Au chef de son escorte qui capture des Indiens, Vieyra oppose les décrets royaux. Le soldat riposta : Si vous avez vos instructions, j’ai aussi les 493 ESCLAVAGE miennes, et de plus j’ai des armes. Carel, Vie de Vieyra, p. 154. Toute expédition devait avoir deux mission­ naires pour juger les cas d’esclavage; le plus souvent, assure Vieyra, il n'y en avait pas, et les interprètes trahissaient les Indiens. Ibid., p. 234. On peut cons­ tater la même chose, dit Las Casas, « par les infor­ mations reçues dans les procès intentés contre des vice-rois et des gouverneurs qui tous ont été des vo­ leurs, des meurtriers, des méchants, et les plus mauvais des chrétiens, à l’exception de... » (il en nomme trois). Œuores, t. n, p. 12. Quant aux gouvernements, les conseillers des rois, souvent pourvus de commendes, n’étaient guère à même de leur parler de désintéressement. Et puis, la raison d’État? Dès l’abord, les commendes avaient été légitimées moyennant un deini-écu payé à la cou­ ronne par tête d’Indien. Plus tard, Avendano rap­ porte, 1. I, p. 1, 12, que Philippe IV avait promis d’abandonner les mines d’argent aussitôt que la guerre ne consumerait plus scs ressources. Enfin l’Amérique était fort loin, et l’asiento était fort lucratif. 4° Attitude des hommes d’Église vis-à-ois de cette conquête. Cf. Margraf, Kirche und Sklauerei, ù qui nous avons emprunté un grand nombre de ces détails. — 1. Les religieux. — Les différents ordres religieux, chacun suivant les circonstances où il a été placé, ont résisté à la pratique et aux idées des conquérants espagnols. Les dominicains ont la première place dans l’ordre chronologique : la plus importante aussi, surtout avec Las Casas, le défenseur des Indiens. Dès i’avent de 1510, à Saint-Domingue, Antoine de Montesino, porte-parole de tous ses frères et surtout de son prieur Pierre de Cordova, attaque la pratique des commendes et déclare ses auteurs responsables, coupables de péché mortel et indignes des sacrements, sauf amen­ dement. On exige de lui une rétractation; mais, au lieu de la donner, il confirme ses premières décla­ rations. De Madrid lui vient l’ordre de se taire : il se rend en Espagne. Son prieur l’y suit bientôt, sans rien obtenir; les autres dominicains de Saint-Domingue vont chercher des missions moins contrariées sur la côte de Cumana; le rapt de quelques Indiens, commis par les Espagnols, et que les Pères ne purent faire réparer malgré leurs efforts, leur coûte la vie. Las Casas, né à Séville (1474), n’était pas encore dominicain, lorsqu’il vint en Espagne en 1516. Prêtre depuis six ans, il avait passé deux années à SaintDomingue, et depuis était conseiller du gouverneur à Cuba. L’appui des dominicains, Matienzo, confes­ seur du roi,et Diégo de Daeza,archevêque de Séville, ne lui fit pas défaut. Dans un conseil, présidé par Ximénès (le roi Ferdinand venait de mourir et Char­ les V était encore en Flandre), on convient d’un système d’une sorte de réductions, que d’ailleurs les intéressés empêchèrent de s’établir. Ce serait vers ce temps que Las Casas, d’après Herrera, aurait, en proposant l’emploi des nègres, déterminé une recru­ descence de la traite. C’est alors du moins (en 1520) qu’eut lieu la conférence de Las Casas avec Que­ vedo. A la fin de l’année. Las Casas ayant gagné bien des sympathies à sa cause, s’embarque pour l’Amé­ rique avec 200 cultivateurs émigrants. En 1522, il se fait dominicain. Il parcourt le Mexique et le Pérou avec deux dominicains, Bernardino de Minaya et Pedro de Angulo, avec assez de bonheur pour que ies soldats refusent d’obéir au gouverneur Rodrigo tabli que les États du Nord anti-esclavagistes avaient Dans un Mémoire publié par les Missions catholi­ une espèce de monopole de la traite, et qu'ils le répri­ ques, 20 septembre, 5, 12 et 19 octobre, et 2 novembre maient par d’imaginaires croisières. Carlier, L’escla1888, le cardinal Lavigerie écrivait : « L’extension de vage dans ses rapports avec l'union américaine, Paris ce fléau est duc. originairement, aux traditions des J 862, p. 214-227. peuples musulmans du nord de l’Afrique, de ceux de l'Égypte et de la Turquie d’Asie. Les mahométans ne Au milieu des agitations et du fracas de cette éman­ peuvent pas, pour des raisons de débauche, d'épuise­ cipation l’Église avait travaillé d’une manière efficace ment ou de paresse, se passer d’esclaves qui leur infu­ et suave à élever les noirs, et pour que la stabilité et sent des forces et un sang nouveau. » Cf. Annales z·. la dignité du mariage chrétien leur donnent la vie de famille, le synode de Baltimore réduisait au strict la Propagation de la foi, juin 1881, lettre du cardi­ nal; Missions catholiques, 1888, p. 460, les témoi­ minimum les notions religieuses dont la possession est requise pour accéder au sacrement. Synode de Balti­ gnages des protestants Nachtigal et Schweinfuith ; la lettre du cardinal à L’Indépendance belge, dan* more, 1791, Collectio lacensis, t. ni, p. 4. Dans l’agitation qui précéda la guerre de sécession, Mas Baunard, Le cardinal Lavigerie, t. n, p. 463. 503 ESCLAVAGE Au Congrès de Berlin (1878), il n’avait pas été ques­ tion de l’esclavage : l’Angleterre, liée à la Turquie par un traité secret, s’y opposa absolument. Revue des deux mondes, 15 novembre 1889. La Conférence de Berlin (1885) avait bien énoncé, pour toutes les puissances, l’engagement de « con­ courir à la suppression de l’esclavage et surtout à la traite des noirs. > « Mais, poursuit le cardinal Lavigerie, trois ans plus tard, jusqu'ici ces engagements n’ont pas été tenus. · Missions catholiques, 1888, p. 521. En 1888, tandis que de concert avec le pape Léon XIII, l’empereur dom Pedro préparait l’éman­ cipation des nègres du Brésil, le cardinal Lavigerie signalait à Rome les horreurs de la traite africaine. L’encyclique In plurimis fit écho à ces plaintes, et recommanda au monde chrétien la libération de ces pauvres noirs. Quelques jours après, le cardinal pré­ sentait au Saint-Père un pèlerinage africain, où se trouvaient des esclaves rachetés : Léon XIII investit alors l’archevêque de Carthage de la mission d’aller susciter dans le monde chrétien un effort qui empê­ chât ces atrocités de se prolonger. Ce voyage eut trois stations inoubliables : le l°r juillet à Saint-Sulpice, pour ce discours qui souleva la France; le 31 juillet à Loudres entre le cardinal Manning et lord Granville; le 15 août à Bruxelles, à Saintq-Gudule. Cette commotion, soigneusement observée par les gouvernements jaloux de leurs influences respec­ tives, détermina des pourparlers diplomatiques qui ■aboutirent à la Conférence de Bruxelles (8 novembre 1889). Le cardinal en déclarait l’œuvre < très satis­ faisante, très belle ». Ceux qui sont étrangers à la diplomatie ont pourtant peine à saisir la connexion logique de plusieurs articles. Art. 8. « L’expérience de toutes les nations qui ont des rapports avec l’Afrique, ayant démontré le rôle pernicieux et prépon­ dérant des armes à feu dans les opérations de traite, et dans les guerres intestines entre tribus indigènes, et cette même expérience ayant prouvé manifeste­ ment que la conservation des populations africaines, dont les puissances ont la volonté expresse de sauve­ garder l’existence, est une impossibilité radicale, si des mesures restrictives du commerce des armes à feu et des munitions ne sont établies. » Art. 10 : « Les gouvernements prendront toutes les mesures qu’ils ju­ geront nécessaires pour s’assurer del’exécution aussi complète que possible des dispositions relatives à l’importation, à la vente et au transport des armes. » L’opinion publique dénonçait aussi l’importation des boissons spiritueuses. Un délégué des ÉtatsUnis fit cette remarque qu’il « importe surtout de s’opposer à l’importation des alcools impurs. » Le protocole porte, c. vi, art. 91 : « ...Chaque puissance déterminera les limites de la zone de prohibition des boissons alcooliques dans ses possessions ou protec­ torats... » On a expliqué comment les dispositions excellentes qui s’annonçaient, s’étaient finalement tra­ duites en blancs-seings donnés aux intéressés : Birmin­ gham fabriquait des fusils; Angola et Hambourg fa­ briquaient de l’alcool. Correspondant.25 juillet 1890. VI. L’esclavage selon les théologiens. — La critique a rejeté l’étymologie traditionnelle du mot servus, Wallon, Histoire de l’esclavage dans l’antiquité, t. i, p. xvni (il propose le grec ερω, εϊρω, d’où le latin sera, en français lier), autorisée par le Code et auparavant répétée en plusieurs reprises par saint Augustin. Code justinien, 1. I, tit. v, 4 : Servi ex eo appellati sunt, quod imperatores captivos vendere, ac per hoc servare, nec occidere solent. L’esclave est celui qui est tout entier sous la puissance d’un maître (Littré). L’esclavage contient l’idée d’une obligation perpétuelle, en vertu de laquelle un homme travaille pour un maître, qui se charge de sa subsistance 504 Chacun de ces éléments peut se diversifier : l’obli­ gation peut être absolue et absorber toute l’activité de l’esclave, ou lui en laisser une partie; la per­ pétuité peut exclure ou comporter l’espoir d’un affranchissement plus ou moins facile; le maître peut être humain ou cruel, respecter ou enfreindre les lois naturelles ou divines; le traitement peut être conve­ nable ou barbare. La question qui se pose ici est d’ordre purement spéculatif. L’esclavage, pris en lui-même, et dégagé des atrocités dont l’histoire l’a vu si souvent compli­ qué, peut-il être juste dans son exercice, dans son origine? L’esclavage est contraire à la dignité humaine : la personnalité inamissiblc de l’homme ne permet pas qu’il soit traité comme une chose : Dijjert autem homo ab aliis irrationabilibus creaturis in hoc quod est suorum actuum dominus. S. Thomas, Sum. theol., I* II®, q. i, a. 1. Et comment serait-il compatible avec « cette fraternité qui unit tous les hommes, tous provenant d’une même origine, tous sauvés par une même rédemption, tous appelés à un même bonheur éternel? » Léon XIII, Ad singulos calh. orbis episc., 20 novembre 1890. L’esclavage est funeste à l’âme humaine : tant de souffrances et de fatigues émoussent, étouffent et ravalent les aspirations de l’âme : durissima servi­ tute qua detinebantur innumeri homines in animarum suarum perniciem, concile de la Rochelle, en 1853, c. vi, η. 1, Collectio lacensis, t. iv, p. 658, et l’on sait que l’esclavage est peut-être encore plus pernicieux pour les maîtres. L’esclavage dispute, compromet ou dénie des droits inaliénables à la vie, à l’intégrité du corps et de l’âme, à une véritable liberté de la conscience, à l’existence et à la stabilité de la famille. C'est dans cette compres­ sion et dans cette restriction de la vie morale qu’ap­ paraît proprement son danger. Il diminue ou sup­ prime l’atmosphère morale dont l'âme a besoin. Mais, d’autre part, l’idée d’un perpetuus famulatus, pro perpetuis alimentis, spontané ou contraint, si tou­ tefois les droits inaliénables de l’homme sont saufs comme dans un vasselage interprété avec une béni­ gnité chrétienne, cette idée, dis-je, n’est pas inadmis­ sible. Tel est, dans sa substance, l’enseignement des au­ teurs catholiques contemporains : Th. Meyer, S. J., Institutiones juris naturalis, Jus naturœ speciale, th. xxi, Fribourg-cn-Brisgau, 1900, p. 118; Ferretti, S. J., Institutiones philosophise moralis, Rome, 1891, t. m, p. 155 ; Cathrein, S. J., Philosophia moralis, Fribourg-en-Brisgau,1895, p. 317 ;Schiffini, Disputationes philosophice moralis, Turin, 1891, t. ii, p. 302;Bensa, Juris naturalis universi summa, Paris, 1855, t. n, p. 49: Gury, Compendium theologiæ moralis, 13° édit., Prato, 1898, t. i, p. 494; Mare, Institutiones morales alphonsianæ, 10e édit., Rome, 1900, t. i, p. 550; Haine-Bund, Theologice moralis elementa, 5° édit., Paris, 1906, t. vi, p. 15. Mais, on l’a dit, c’est une discussion spéculative et rétrospective : Cum quæstio de dominio servorum proprie dictorum... non sit nobis nisi quæstio merce eruditionis, remittimus ad theologos. Legi possunt Lessius, etc. Waffelaert, De virtutibus cardinalibus, De justitia, Bruges, 1885, t. i, p. 111-112. 1° Raison d’être de l’esclavage suivant les saints Pères. — Au jugement des Pères, la servitude n’est pas naturelle à l’homme. Saint Grégoire de Nazianze le fait remarquer à un homme dont le mérite n’éga­ lait pas la naissance : Tous nous sommes d’une même argile, la race d'un même père. C’est la tyran­ nie qui a divisé les mortels en deux classes; ce n’est pas la nature. Pour moi est esclave tout méchant; 505 ESCLAVAGE 506 maine (car je sais que beaucoup posent ces questi· tout homme vertueux est libre.» Poem, moral., xxvi, et voudraient en apprendre quelque chose), je ·. 27-29, P. G., t. xxxvii, col.853. vous le dire : L’avarice a produit l’esclavage, et i vSaint Augustin, parlant des patriarches, fait ces vie, et la cupidité. Noén’avait pas d’esclave, ni A: , . réflexions, P. L., t. xxxiv, col. 589-590 : « Que les ni Seth, ni les autres de ce temps. C’est le pèche qui ■ troupeaux soient asservis à l'homme, que l’homme fait cela, c'est l’outrage aux parents, et apres um régisse les troupeaux, voilà une juste sujétion et un réflexion morale : qui outrage son père n’est plus „■ juste gouvernement... Servum autem hominem homini, vel iniquitas vel adversitas fecit : iniquitas quidem, la famille, et a fortiori qui outrage Dieu..., il conti sicut dictum est. Maledictus Chanaan, erit servus fra­ nue : Ensuite les guerres et les batailles ont don::·.· tribus suis (Gen., ix, 25): adversitas vero sicut accidit des prisonniers. Abraham, dira-t-on, a eu des esclave' ipsi Joseph, ut venditus a fratribus servus alienigenae Mais il ne les a pas traités comme des esclaves. fieret (Gen., xxxvn, 28, 36). Puis après avoir rap­ Le saint docteur reprend autre part plus à fond tout pelé l’étymologie : servus quia servatus, est etiam le problème. In Genesim, serra, iv, P. G., t. liv. ordo naturalis in hominibus, ut serviant feminæ col. 593. Dieu a entouré notre nature déchue de plu­ viris et filii parentibus; quia et illic hæc justitia est ut sieurs servitudes comme d’autant de liens. La première infirmior ratio serviat fortiori. Hæc igitur in domina­ est celle qui soumet la femme à son époux, sans doute tionibus et servitutibus clara justitia est, ut qui excel­ de providentielles affections la tempèrent; mais c’est lunt ratione, excellant dominatione : quod cum in hoc le péché qui a établi la nature de la servitude. Une sæculo per iniquitatem hominum perturbatur, vel per seconde servitude plus lourde a aussi dans le péché naturarum carnalium diversitatem, ferunt justi tempo­ son principe et son occasion; suit l’histoire de Cham : ralem perversitatem, in fine habituri ordinalissimam il a perdu par la malice de sa volonté la prérogative et sempiternam felicitatem. Ainsi, aux yeux du saint de sa nature. Il est encore une troisième servitude docteur, l’esclavage causé par un désordre peut encore plus pesante vis-à-vis de ceux qui gouvernent Cf. S. Augustin, De Genesi ad litter., xi, 38, P. L., t. xxxrv, présenter quelque apparence de bien relatif; mais il col. 450. ne garantit pas cette médiocre consolation et en indi­ que de plus certaines. Saint Isidore, P. L., t. lxxxii, col. 199, transmet Et c’est en définitive l'unique réponse, celle que la tradition qu’il a reçue : Jus naturale est commune Vieyra, dans le sermon sur le Rosaire, exposera en ces omnium nationum, et quod ubique instinctu natura:, apostrophes brûlantes : « ...Votre ordre religieux à non constitutum a lege habeatur, ut... communis vous, c’est celui des captifs sans rédemption... votre omnium possessio, et omnium una libertas. Jus gen­ pauvreté est plus extrême que celle des frères mineurs, tium est... captivitates, servitutes. Elym., v, 4, 6. et votre obéissance plus étroite que celle des frères 2° Les scolastiques et les moralistes. — Les docteurs minimes. Vos abstinences méritent plutôt le nom de scolastiques et à leur suite les moralistes ont traité faim que de jeûne..., votre règle est à la fois une et ces questions, et nous ramènerons à trois chefs les multiple, parce que c'est la volonté et toutes les notions doctrinales qu’ils discutent : origine de l’es­ volontés de vos maîtres..., in hoc vocati estis, quia el clavage; légitimité; obligations. ( hristus passus est; et le but, la fin, c’est l’héritage du 1. Origine. — C’est un châtiment, répond saint ciel pour récompense. » Vieyra, Sermons, trad. Poiret, Thomas; c'est une peine, c’est une volonté de la loi 1875, t. vi, p. 521-522. De même, saint Augustin, De positive, comprimant la malice des uns, suppléant la faiblesse des autres, un arrangement que, somme civitate Dei, 1. I, c. xiv, P. L., t. xu, col. 28 : Chri­ stiani etiam captivi ducti sunt. Hoc sane miserrimum toute, les hommes ont trouvé expédient. In IV Sent., 1. IV, dist. XXXVI, a. 1, ad 2um : Servitus est contra est, si aliquo duci potuerunt ubi Deum suum non primam intentionem naturæ, sed non contra secundam, invenerunt. quia naturalis ratio ad hoc inclinai, et hoc appetit Saint Augustin dit encore dans un passage célèbre natura, ut quilibet sit bonus : sed ex quo aliquis peccat, de la Cité de Dieu. 1. XIX, c. xv, P. L., t. xli, natura etiam inclinat ut ex peccato poenam reportet; el col. 643 : Dominetur piscium. Rationalem factum ad sic servitus in poenam peccati in traducta est. Ibid., imaginem suam noluit nisi irrationalibus dominari : ad 3“m. Servitus, quæ est quædarh poena determinata, ’ ■m hominem homini, sed hominem pecori. Conditio est de jure positivo, et a naturali proficiscitur, sicut de­ quippe servitutis jure intelligitur imposita peccatori. Proinde nusquam Scripturarum legimus servum, ante­ terminatum ab indeterminato. Sum. theol., I*, q. xevi, a. 4, après avoir dit que l’esclavage n’eût pas existé quam hoc vocabulo Noe justus peccatum filii vindicaret dans l’état d’innocence : liber est causa sui, servus au­ (Gen., ix, 23). Nomen itaque istud culpa meruit, non tem ordinatur ad alium. Et quia unicuique est appeti­ natura... (Ici revient encore l’étymologie connue)... bile proprium bonum, et per consequens contristabile est Prima ergo servitutis causa peccatum est, ut homo homini conditionis vinculo subderetur : quod non fit unicuique quod illud bonum quod deberet esse suum cedat alteri tantum. Il» II', q. lvii, a. 3, ad 2““ : nisi Deo judicante, apud quem non est iniquitas, el Hunc hominem esse servum, absolute considerando, novit diversas poenas meritis distribuere delinquen­ tium...Verum et poenalis servitus ea lege ordinatur, quæ j magis quam alium non habet rationem naturalem, sed solum secundum aliquam utilitatem consequentem, in naturalem ordinem conservari jubet perturbari vetat : quantum utile est huic quod regatur a sapientiori, et illi quia si contra eam legem non esset factum, nihil esset quod ab hoc juvetur, ut dicitur in 1 Polit, cap. V, circa pœnali servitute coercendum. finem. I» Ilæ, q. χαν, a. 5, ad 3““ : Distinctio Saint Jean Chrysostome, ou l’auteur de l’homélie u législateur, dans les œuvres de ce saint docteur, possessionum et servitus non sunt inductee a natura, ’.G.,t. lvi,col. 401, répète une explication analogue, sed per hominum rationem ad utilitatem humanae vitee. près avoir cité le mot de saint Paul : In Christo Saint Bonaventure répond : l’esclavage n est pas Jesu... neque servus, neque liber : « Vous remarquez l’égalité d’honneur ?... Jésus-Christ ramène la nature naturel à l’homme;iln’estnaturelqu’àrhommedich·: à son antique bonté. Lorsque Adam fut créé, il n’y l’esclavage a pour origine de fait, la guerre ; en prin­ avait ni Grec, ni Barbare, ni esclave, ni homme libre. cipe, le péché. Après avoir expliqué, In IV Sent., Ce n'est point la nature qui a créé l’esclavage, mais 1. Il, dist. XLIV, a. 2, q. n, que certaines choses sont l’arbitraire. » Et sur l’Épître aux Éphésiens, P. G., de dictamine naluræ simpliciter, d’autres de dictam ne t. i.xii, col. 157 : Si quelqu’un demande d’où vient naluræ secundum statum naturæ instilutæ, d’autres enfin de dictamine naturæ secundum statum naluræ l'esclavage, et comment il est entré dans la vie hu­ 507 ESCLAVAGE lapsæ, il ajoute : Sic omnes homines esse servos Dei diclat natura secundum omnem statum; hominem vero adaequari homini, didat secundum statum suæ primæ conditionis; hominem autem homini subjiei, et homi­ nem homini famulari, didat secundum status cor­ ruptionis, ut mali compescantur et boni defendantur, Nisi enim essent hujusmodi dominia coercentia malos, propter corruptionem quæ est in natura, unus alterum opprimeret, et communiter homines vivere non possent. Non autem sic esset, si homo permansisset in statu innocentiae; quilibet enim in gradu et statu suo mane­ ret. Opera. Quaracchi, t. n, p. 1009, n. 4. Et dans l’article suivant, q. i, il ajoute : Unde d servitus introducta fuit in hoc, quod unus alterum vicit et servituti suæ addixit, ut non liceat facere contrarium ejus quod ipse mandaverit. Cum igitur triplex sil servitus, una habet ortum ab altera : nam non esset servitus pœnæ, nisi præcessisset servitus culpæ; nec servitus conditionis subsequeretur, nisi illa duplex praecederet. Or, ajoute-t-il, les chrétiens sont toujours capables de la servitiis culpæ,ils sont toujours astreints à la servitus pœnæ; de là vient que la servitus condi­ tionis subsiste, et ideo non solum secundum humanam institutionem, sed etiam secundum divinam dispensa­ tionem inter Christianos sunt reges et principes, domini et servi. Ibid., p. 1011. Saint Antonin, Summa theologica, part. HI, tit. m, c. vi, De multiplici servitute, distingue d’abord une triple servitude : numinis, criminis et hominis. Dans cette dernière, il distingue encore : la subordination, la vassalité et la servitude véritable : dicitur servus proprie et stricte, qui non est sut juris. Et il continue : Hæc servitus est introducta secundum Ilaijmundum, non solum de jure gentium, et confirmata per jus cano­ nicum,et jus civile, sed etiam inchoata per jus divinum, scilicet quando Noe maledixit Cham filium, ubi dicit Ambrosius : Antequam inveniretur vinum manebat omnibus inconcussa libertas. Nesciebat homo a con­ sorte naluræ suæ obsequia servitutis exigere. Non esset hodie servitus si ebrietas non fuisset. Puis, il énu­ mère les différents titres qui amènent la servitude. La discussion de Lessius, De justitia et jure, 1. Il, c. iv, dub. ix : Utrum homo cadat sub dominium alterius hominis? est fort sage. Non, dit-il, cela ne se peut pas, de jure naluræ, quia omnes homines naturæ conditione sunt pares, cum sint ejusdem naturæ, ex eodem parente, et ad eumdern finem conditi, et quamvis quidam a natura sint magis apti... Il reconnaît du reste que, par le droit des gens, potest quis effici servus, idque mullis modis. Avant de discuter ces titres de servitude, il se pose l'objection : c’est pourtant contre nature: il répond dans une même idée que ses devan­ ciers: Oui, contra primævam naturæ intentionem, sicut uti pharmacis et cruciatibus aficere hominem. Molina, De justitia el jure, tr. II, disp. XXXII, dis­ tingue une servitude naturelle, sorte d’infériorité pratique non ad aliud quam ut in ipsorummel proprium bonum ab istis (sapientioribus sc.) regantur et guber­ nentur, et la servitude civile et légale qu’il reconnaît n’être pas de droit naturel : supervenientibus circum­ stantiis, quibus commerita est, licite ac juste fuisse de jure gentium introductam, contra id quod, spectata sola prima rerum constitutione, natura rerum postu­ labat. Lugo, De justitia et jure, disp. VI, sect, n, An et quomodo possit unus homo acquirere dominium alte­ rius hominis ? répond : esse quidem non contra prohibitionem, sed præler intentionem naturæ, quæ ex se intendebat omnium libertatem et ingenuitatem : propter bella tamen injusta et peccata aliasque mise­ rias introductam fuisse servitutem, ad majora mala arcenda. Et Rebello, Opus de obligationibus justiliæ, q. xx, 508 n. 1, avant de discuter le cas particulier de la traite des nègres, emprunte une réponse aux principes géné­ raux que nous avons déjà rencontrés : Despondetur natura esse liberos negative, id est, non esse natura ser­ vos, quo pacto supra, omnia esse communia jure natu­ rali dicebamus, unde sicut rerum dominium, sine præjudicio juris naturalis potuit introduci, sic etiam servitus; quod si contra naturam servitus dicitur, ex eo est, quod sit contra primam naturæ intentionem, quacupit ut omnes homines sint boni, atque adeo liberi : secundum tamen intentionem secundam fuit, ut suppo­ sita culpa, servitus in pœnam jure gentium introdu­ ceretur. 2. Légitimité de Γesclavage. — Elle ne peut venir que de la légitimité des titres invoqués : nous rapporterons d’abord sur ce point les réponses générales des doc­ teurs; puis nous les suivrons dans leurs discussions relatives à l’esclavage des nègres. A. Les différents titres mis en avant sont: la guerre, une juste condamnation, la vente et l’achat, la nais­ sance. a. La guerre. — Et primo de jure gentium, sunt captivitates et servitutes, ut dicitur, c. Jus gentium. Unde dicit glossa quod si bellum est justum, captus in eo servus efficitur capientis, S. Antonin, Summa theo­ logica, part. Ill, tit. in, c. vi, n. 4, mais il ajoute qu’entre chrétiens non servatur hoc de facto, ut capti servi efficiantur capientium, et qu'il est d’usage de leur faire payer une rançon. Dans le cas d’une guerre juste, Sanchez, Consilia moralia, 1. I, dub. in, admet aussi ce titre de l’escla­ vage; Lessius, De justitia et jure, 1. Il, c. v, dub. iv; Lugo, De justitia et jure, disp. VI, sect, π, l’admet, même pour les enfants; Molina, De justitia et jure. tr. II, disp. XXXIII, n. 1, s’en réfère à l’usage pour admettre que les enfants soient aussi sujets à l’asser­ vissement. Il réserve, au contraire, le droit des chré­ tiens : consuetudo quippe præscripta, atque adeo jits est inter Christianos, ut servituti non subjiciantur. b. Une juste condamnation. — Tantôt cette con­ damnation est statuée par le droit canon : en cas de rapt, par exemple, ou bien dans cet autre cas : qui defert Saracenis arma, vel lignamina, vel favent eis contra Christianos, si capiantur tales Christiani effi­ ciuntur servi capientium eos etiam Christianorum, ut extra de Judaeis, ita quorumdam. Un troisième délit puni par le droit canon de cette même peine est celuici : Si existens in sacris contrahit matrimonium, uxor ejus si hoc novit, si libera est, redigenda est in servi­ tutem, dist.XXXII,Eas qui.Et filiiqui inde nati-essent, debent etiam fieri servi ecclesiæ, 15, q. vm, Cum multæ. Saint Antonin, qui rapporte ces trois causes de con­ damnation, en ajoute une autre tirée du droit civil : l'ingratitude d’un affranchi envers celui qui l’a libéré. Summa, part. Ill, tit. m, c. vi, n. 4. Molina, tr. II, disp. XXXIII, n. 2, rapporte les mêmes causes. Lessius, 1. II, c. v, dub. iv, et Lugo, disp. VI, sect, π, admettent aussi qu’une juste condamnation puisse entraîner l’esclavage. c. La vente et l’achat. — De cette vente, saint Anto­ nin, Summa, part. Ill, tit. m, c. vi, n. 5, se borne à rappeler les conditions d’après le droit canon : majo­ rité de celui qui est vendu, réalité de son bénéfice, connaissance précise de son état par ceux qui concluent l’achat. Un homme marié peut aussi se vendre contre le gré de sa femme, et non réciproquement, sans que d’ailleurs le mariage soit dissous. Molina, tr. Il, disp. XXXIII, n. 3, admet : stando in solo jure naturali, posse eam {libertatem) alienare, seque in servitutem redigere. Et il apporte en preuves l’exemple de saint Paulin, et le texte de l’Exode. xxi. Cf. disp. XXXV, n. 10. D’après lui, te) est le droit naturel dont le droit impérial a précisé certains détails, S09 ESCLAVAGE et dans certaines conditions de nécessité, les parents peuvent vendre leurs enfants. Lugo n’admet pas que l’exemple de saint Paulin prouve la légitimité de cette vente; mais il la justifie par le raisonnement suivant, disp. Vf, sect, Il, n. 14 : Kalio item a priori esse potest, quod serous constituitur per hoc, quod omnes suas operas et obsequia domino obliget per totam vitam; sicut ergo potest aliquis anti­ cipata mercede accepta, obligare se ad serviendum per annum, et tenetur ex justitia ad reddendum obsequium promissum; cur non poterit se obligare ad obsequia per longius tempus et per tolam vitam exhibenda, qua obli­ gatione posita serous appellatur? Lessius, 1. II, c. v, dub. iv, dit qu’un homme peut ainsi se constituer esclave, et qu’un père peut aussi y réduire son fils mineur. Sanchez, Consilia moralia, 1. I, dub. m, admet aussi cette double possibilité, car, à ses yeux, s’il n’y a point dommage d’un tiers, la nécessité d’éviter la mort et le fait que l'homme est maître de sa liberté, légiti­ meraient cette pratique. d. La naissance. — Saint Antonin se rapporte à saint Thomas, lequel base sa décision sur ce prin­ cipe : quod secundum leges civiles parius sequitur ven­ irem, et il examine différentes hypothèses, emprun­ tées à une jurisprudence trop archaïque pour nous retenir. Molina, tr. II, disp. XXXIII, n. 4; Lessius, 1. II, c. v, dub. iv, admettent la valeur de ce titre. Lugo, disp. VI, sect n, n. 16-18, le trouve difficile à justifier, et conclut qu’il y a là une détermination du droit naturel par la loi positive. B. Que valent ces titres, dans le cas particulier des nègres? Les auteurs, qui ont traité cette matière le plus en détail, sont Molina, Rebello et Avendano dans son Thesaurus Indicus. Molina pose un principe général, disp. XXXIII, n. 28 : in Æthiopia, et in aliis similibus locis, stan­ dum est juri naturali, nisi forte eo in loco jus aliquod peculiare sit ea in parte. Mais, précisément, ce sont ces circonstances locales qui rendent très difficile l’appli­ cation équitable des principes généraux. Pour son compte, facta diligenti inquisitione, disp. XXXIV, après avoir interrogé et missionnaires et marchands, il est fort embarrassé. Cum res de qua agitur, slatim in aliquibus ut dura, periculisque plena sese offerat, neque desint scriptores qui eam tanquam injustam lethalis culpæ damnent, limoratosque multos hodie con­ scientia propria pungat, disp. XXXV, 2. Il faudrait donc, ul rumores injustitiae, scandalumque. si quod est, cesset, qu’il y ait une sentence mûrement pesée et officiellement prononcée. Avendano juge de même la question : Rem hanc adeo esse Christianis conscientiis periculosam, ut si ad regulas juslitiæ aptari debeat, vix aliquid occurrat, quo possit plena securitas in hujusmodi contractu reperiri. Thes. Indicus, tit. ix, c. xn, n. 180. Et pré­ cisément il avait exprimé le doute qu’on pût améliorer cette situation : cum ad assecurationem hujusmodi sententiarum theologi, et utinam inempti, succurrant, tit v, c. xvm, η. 145. Y a-t-il eu des guerres qui aient pu légitimer l’es­ clavage? De guerre proprement dite, non, ou peu s’en faut. Lors de la guerre contre les Cafres, remarque Molina, après le martyre du P. Sylveira et le massacre de la mission, la guerre était juste, et des esclaves purent y être faits justement. Hors ce cas, il n’y a pas eu de guerre entre noirs et Portugais. Mais il y a tou­ jours guerre entre les noirs qui épient l'arrivée des Portugais pour échanger leurs captifs contre des mar­ chandises, disp. XXXIV. S’il s’agit d’esclaves achetés pendant les guerres entre noirs -.Debeat sibi persuadere, id plurimum sine justo titulo in servitutem esse redacta. Cf. quelques exemples, disp. XXXV, n. 17. 510 Sanchez, Consilia, 1. I, dub. iv, n. 2, est du avis : ces guerres sont injustes, elles ne sont que ie razzias à la veille de la vente. Ont-ils resiste aux p-e dicateurs de telle sorte que pour défendre ou vence* les missionnaires, leurs compatriotes aient pu i.--..venir? Pas davantage. Avendano, tit. i, c. xi, n. 98, 100, rapporte les et n cessions de Calixte III et de Nicolas V dont il rap­ proche les deux lettres de Paul III. II ajoute : Débet lationem quidem et servitutem concedunt priores, see juxta juris formam rationabiliter temperandam·. jurie inquam naturalis, et gentium, et Christiana consuetu­ dine regulalam. Si ita resistunt ul vita privari possint, merito et servi possunt fieri... Quelle sera cette resis­ tance? attenta debet et Christianis pectoribus digna consideratione pensari. D’ailleurs, la concession faite aux rois catholiques ne comprend en aucune façon le personale Indorum dominium; celui-ci ne peut donc nisi per summam injuriam usurpari. Et la loi espagnole, interprétée de bonne foi, ne comportait pas non plus ces conséquences. Quant aux jugements, qu’attendre de la justice des noirs? Il n'est pas insolite, rapporte Molina, que pour le vol d’une poule,Je délinquant et sa famille entière soient condamnés à la mort ou à la vente. II y a des sentences tyranniques qui réduisent des familles à la servitude : tel est le cas de cet enfant dont le frère avait regardé une des femmes du prince; si quel­ qu’un prend une des plumes des paons du prince; si quelqu’un touche à ses palmiers; si quelqu’un meurt avec une dette, si légère soit-elle, disp. XXXIV. Voici ce qu’il permet plus loin, disp. XXXV, n. 8 : en Guinée, on peut acheter quiconque est réduit en ser­ vitude pour un délit personnel (non les fils ou les parents), si ce délit en Europe eût mérité les galères à perpétuité, peine assurément plus lourde que l’es­ clavage. La vente sera dans bien des cas l’injustice la plus manifeste. Un voyageur du xvie siècle, Édouard Lopez, a vu les nègres, spécialement épris de la chair du chien, donner pour un chien de médiocre grandeur 22 esclaves, estimés 10 ducats par tête. Vera descriptio regni Africani quod tam ab incolis quam Lusitanis Congas appellatur per Philippum Pigafeltam, olim ex Edoardi Lopez acroamatis lingua Halica excerpta, nunc Latino sermone donata ab Aug. Cassiod. Reinio, Francfort, 1598, p. 17. Il est avéré, rappelle Molina, disp. XXXIV, que des hommes vendent leurs femmes ou leurs enfants pour avoir une sonnette ou un miroir, pour une demi aune d’étoffe rouge, verte ou bleue, pour un objet de cuivre. Encore, avoue Rebello, q. x, n. 1, arrive-t-il qu’avec ces friperies, on les attire jusqu’aux navires, et là on les embarque de vive force. Eux-mêmes se vendent entre eux pour des peaux d’éléphants, ou des dents de panthères, qu’ils portent ensuite au cou. Molina, disp. XXXV,n. 12. Si invraisemblables que paraissent ces marchés, Molina avoue que pour le moment, interim dum aliud non mihi elucet, il ne les condamnerait pas de ce chef, dum modo juxta valorem lestimationemve tam mancipiorum quam mercium in eo loco, commutatio fiat. En cas de famine, pense Molina, disp. XXXV. n. 9, il est permis d’acheter pour des vivres ceux qui veulent positivement se vendre; il n’est pas permis de vendre les enfants, si ce n’est dans l'extrême nécessité. Et si cela avait lieu, Molina, d’accord avec les confesseurs les plus sages de ce pays, conse* ou imposerait d’affranchir rapidement ces enfant1 ou de les traiter en véritables domestiques. Un concile des Indes, et les rois du Portugal, disp. XXXIV, n. 19, défendent aux infidèles d’avoir dés esclaves de Gambaye, vendus lors des famines et sou­ 51! ESCLAVAGE vent volés; et s'ils arrivent en terre portugaise, on les rachète d’olïice pour un juste prix; mais, les Portugais, en ce qui les concerne, sont parfois moins délicats. A les en croire, disp. XXXIV, n. 6, il est rarement certain que tels ou tels esclaves aient été volés, et voici d’ailleurs de nouveaux prétextes : Si nous ne les achetons pas, et au prix que donneraient les cannibales, on les tuera sous nos yeux. Puis il est impossible d’acheter injustement, puisqu’il y a toujours un interprète noir. Puis, somme toute, les noirs vivent aussi plus confortablement. Puis, ils peuvent par là se convertir. Il est manifeste qu’on pourrait les acheter pour les soustraire aux cannibales. Que dire de leur conver­ sion facilitée? Or, cette conversion hypothétique, Molina le montre bien, ne saurait justifier la conduite des marchands, disp. XXXV, concl. 5. On ne les con­ vertit pas en Afrique : et le fait de les convertir en Amérique ne saurait permettre de les faire esclaves en Afrique, contre toute justice. De la foi, assure Rebello, q. x, n. 15, les marchands n’ont cure, et il en cite un exemple typique. Ibid., n. 13. L’évêque du Cap-Vert, Pierre Brandano, affirmait que dans la Guinée inférieure, partie de son diocèse, sur 3 000 mar­ chands, il n’y en avait pas 200 qui se confessent au temps du carême. Notez encore que, si la conversion a lieu, le nègre aussitôt baptisé est déporté; quelle comparaison avec les Maures, car ceux-ci libèrent un esclave passé au Coran. Avendano, tit ix, c. xn, n. 191, refuse également de regarder comme une com­ pensation l’avantage qui pourrait s’ensuivre pour la foi; car, c’est tout à fait en dehors de la volonté des marchands unde si scirenl eos quos asportant, Christianos minime futuros, similiter asportarent. Ce qu’il prouve d’ailleurs en rappelant, n. 197, que quelques années plus tôt les Portugais ont enlevé et vendu au Brésil les habitants du Paraguay. Après cette discussion que faut-il conclure? a) Il semble qu’il y ait une présomption générale contre la légitimité de tous ces esclavages. Comosus fons, dit Molina, après l’examen des différentes hj'pothèses. Rebello, q. x, n. 8, juge injuste et letaliter illicita le commerce des marchands portugais, appelés Tangomaos ou Pombeiros, et qui opèrent en Guinée, en Cafrerie, dans le royaume d’Angola. Verisimilius prœsumi debet ejusmodi mancipia... comparari in ulraque Guinea tolaque .Ethiopia per injustitiam majori ex parte ab ipsismet incolis. Sanchez donne le même verdict : Le marché pour­ rait être licite, si on y procédait après tous les examens et avec toute la circonspection désirable. Tout au plus, les acquéreurs font-ils quelques interrogations générales, et une protestation sommaire que les nègres ont été pris dans une guerre juste et qu’ils sont légi­ timement esclaves. C’est offrir aux nègres une garantie dérisoire. Le commerce, dit-il encore, qui consiste à prendre esclaves des nègres en Afrique et à les ven­ dre dans nos colonies est illicite, est péché mortel. Il ajoute deux comparaisons. Si un navire est notoi­ rement chargé de marchandises volées, on ne peut en acheter. Si des revendeurs d’habits prennent des vêtements qu’ils ont lieu de croire volés, nous leur disons de restituer. Or ici est publica oox et fama a fide dignis orta, quod magna pars horum Æthiopum sint injuste capti. Et en outre : cum possessio liber­ tatis sit naturalissima el magis antiqua in homine... potius est priesumendum pro libertate illorum, dum non constat contrarium. Sanchez ajoute : telle est l’opinion que tiennent d’excellents maîtres de Salamanque, Séville, Lisbonne, et apud Mexicanam prooinciam tenuere non pauci, neque parum docti recentiores magistri de hac re consulti: Molina n’est pas moins ferme. Si les marchands ne 512 veulent point examiner d’où viennent leurs esclaves, qu’ils renoncent à leur commerce : Cum confiteantur Ælhiopes vendere quam plurimos prædicto modo injuste in seruos. Dans un commerce avec des hommes qui ont la réputation fondée d’être des voleurs, on ne peut pas acquérir de bonne foi. De la part de ceux qui ont droit et devoir d’in­ tervenir, il y a un silence et des procédés qui feraient croire à une tolérance significative. Rebello, q. x, n.4, affirme qu’un particulier peut, en achetant des es­ claves, procéder de très bonne foi, puisque nec ad eum spectet inquisitio tituli talis servitutis, sed ad regem regisque ministros, qui istud commercium per­ mittunt, el inde recipiunt tributum. Cf. n. 15. De cette connivence du pouvoir public, Avendano cherche à scruter les motifs, tit. rx, c. xn, n. 196 : Princeps ergo permittit quia illi de manifesta inju­ stitia non constat; rationes habet ut permittat, majorum damnorum evitandorum causa. Il remarque d’ailleurs que les marchands ont parfois des auxiliaires inat­ tendus, tit. v, c. xvm, n. 145. D’après Molina, le roi, les gouverneurs, les évêques du Cap-Vert et de l’île Saint-Thomas, les confesseurs, singulos in suo gradu et ordine teneri curare, ut res hæc examinetur, et statuatur quid liceat, et quid non liceat, et ut injustitiœ in posterum resecentur : nisi eis aliquid quod me lateat, in facto ipso innotescat, aut principia alia eis eluceant, quse ego ignorem, disp. XXXV, n. 16. Molina rappelle encore que le conseil de conscience avait tracé au roi de Portugal ce qu’il pouvait faire; si ces règles avaient été suivies, il n’y aurait eu aucune injustice, disp. XXXIV, n. 9. Tout cela est si incertain que des interprétations opposées résultent d’exposés analogues. Y a-t-il eu bonne foi jusqu’ici? Rebello répond : oui, hactenus regulariter excusatos fuisse credendum est propter ignorantiam fraudis, n. 42. Molina répond ; je crois que non ; negotiationem hanc... injustam, iniquamque esse, omnesque qui illam exercent tethaliler peccare, esseque in statu retenue damnationis, nisi quem invin­ cibilis ignorantia excuset, in qua neminem eorum esse affirmare auderem, disp. XXXIV, n. 16. C. Les conclusions pratiques. — L’acheteur a pro­ cède de bonne foi; s’il vient à douter, et ne peut éclair­ cir le problème, il peut garder l’esclave; si les recher­ ches aboutissent à prouver que celui-ci a été volé, il faut l'affranchir, et lui rendre la valeur de son tra­ vail. L’acheteur avait une conscience incertaine : il doit réparer, arbitrio prudentis, proportionnellement au tort causé par sa négligence. L’acheteur était de mauvaise foi : il a péché gra­ vement, et s’il n’a rien surgi qui l’ait justifié après coup, il doit affranchir l’esclave (Rebello, Molina). Celui qui a acheté un seul esclave doit chercher à en savoir la provenance. Si plusieurs acquéreurs l’ont précédé, la vérification est impossible; qu’il garde l’esclave. Si l’acheteur est en Portugal, qu’il s’en repose sur la responsabilité du gouvernement et garde l’esclave (Sanchez, Molina). Que feront les confesseurs, là où on leur dira : Sans esclaves, plus de culture, plus de troupeaux. Si les pénitents sont de mauvaise foi, impossible de les absoudre; s’ils sont dans le doute, il faut leur déclarer directement ce qui en est; s’ils sont dans la bonne foi et si l’on craint une faute formelle, dissimuler. Aven­ dano, tit. r, c. xi, n. 122. Rien ne peint mieux les complications et l’obscu­ rité de la question que l’embarras d’Avendano, lors­ qu’il doit donner son dernier avis, tit. ix, c. xn, n. 203. Après avoir redressé, point par point, ce qui, dans les discussions si copieuses et si fermes de Sanchez et deMolir.a, pouvait tant soit peu paraître favorable ESCLAVAGE 513 à l’esclavage, il conclut : Dico : Emptio dicta in Indiis et Europa justificari potest aliqualiter : l°quia doctores aliqui, licet eorum quidam inconsequentcr ad suam ipsorum doctrinam, eam non esse aperte damnabilem a/firmant et illi favent...; 2° quia ita est communi praxi receptum quæ omnes status complectitur : epis­ copos, religiosos, sine ullo in hac parte scrupulo proce­ dentes; 3° quia rex non solum permittit, sed et ipse emit et vendit, cujus exemplum sequi integrum est vassalis, cum in eo debeant justitiæ exemplaria prælucere; 4° quia episcopi contra jurantes mancipia excommunicationes fulminant ad dominorum instan­ tiam, eorum certum jus reputantes; 5° quia cum man­ cipia ista videantur ad serviendum nata, ut multi expendunt, non videtur circa illa, eodem quo circa alios, exactissimo jure agendum, sed minore titulo...; 6° quia pro Indiis adeo sunt necessarii, ut sine illis stare Respublica ista nequeat. Toutes ces raisons, celles du moins qui ont quelque valeur, ont trouvé leur réponse dans les précédentes paroles d’Avendano, et le docteur termine en excusant ses contradictions a nobis dicta, deservire præterea poterunt, ut mancipiorum istorum domini humanius cum ipsis agant scientes jus dominii quod in ipsos se habere existimant, esse adeo dubium, ut opus sit in re ista, ne lumen veritatis obsistat, clausis fere oculis ambulare. Adaperiat illos utinam Deus, quos avaritia excæcare solet, crudelis Erinnys, in iis qui et emunt prius dura passos, postmodum duriora. Ibid., n. 205. Nous aimons mieux les paroles de Vieyra, dans son second sermon pour le 1er dimanche de carême (1653) : « Après avoir étudié le cas avec toute la diligence pos­ sible, et avoir suivi, dans vos intérêts, les opinions les plus larges, · il propose ceci : 1° Vous avez chez vous des esclaves, par héritage ou autrement, vous n'avez aucun droit de les garder; s’ils veulent librement rester chez vous, mais comme domestiques, soit. 2° Les Indiens établis sur les domaines royaux tra­ vaillent six mois pour les habitants. Soit encore, à condition qu’ils soient rétribués. 3° Vous allez en enlever de force dans l’intérieur des terres, vous pou­ vez uniquement acheter ceux qui sont déjà sous la main des cannibales, ou les prisonniers d’une guerre juste, c’est-à-dire reconnue telle par les tribunaux civils et ecclésiastiques. Vieyra, Sermons, t. n, p. 53-55. Bientôt le bref Commissum nobis d’Urbain VIH s’exprimait avec une netteté qui aurait dû, semblet-il, unifier davantage les réponses des moralistes. I) défend : quoquo modo libertate privare, in servitute retinere, necnon preedicta agentibus, consilium, favo­ rem et operam quocumque prætextu, et quœsilo colore, præstare, aut id licitum prtedicare seu docere (22 avril 1639). Molina, disp. XXXV, n. 19, émettait le vœu qu’il y ait nombre de missionnaires. Il y aurait alors un effort d’ensemble de tous les gens de bien, en faveur de ces malheureux, et on ne les eût laissés en escla­ vage que s’il y en avait eu une raison plus claire que le jour. Tum quod libertatis causæ, quippe quæ piissima est per se sit suffragandum, et aussi en raison de l’efficacité devant les hommes et devant Dieu d’un pareil procédé. 3° Droits reconnus. — Sous ce titre, nous relevons ce que disaient les moralistes sur les obligations des esclaves, sur le domaine qu’ils pouvaient avoir, sur leur affranchissement. 1. Obligations. — A la question : l’esclave peut-il fuir9 Lessius répond, 1. II, c. v, dub. v, en distinguant trois cas : En cas de capture injuste, la fuite et la compensation sont légitimes; en cas de mauvais traitements ou d’excitation au mal, la fuite est per­ mise; de même si le serviteur infidèle d’un maître DICT. DE THEOL. CXTHOL. 514 juif ou païen vient à se convertir; en cas de c : : ■ nation méritée, en cas de vente par l’autorit nelle, la fuite n’est pas approuvée, nisi servitu^ : sit valde calamitosa. En cas de guerre, les captif' : ■. vent rejoindre les leurs. Sanchez, Consilia, 1. I, dub. vi, n. 7, permet aussi la fuite, partout où ils voudront, aux prisonniers · guerre, à moins qu’ils ne se soient engagés à ne r fuir; ceux qui se sont vendus eux-mêmes ou l’ont etc par leurs parents, ne peuvent pas s'échapper. Molina, disp. XXXVII, et Lugo, disp. II. sect. ni. donnent les mêmes réponses, à très peu de chose près. 2. Domaine. — Lugo, disp. II, sect. Il, pose la que'tion : Utrum servus habere possit dominium aliquarum rerum et imprimis circa bona corporis? D’après Iui, le maître injuste à l’égard de son serviteur, in bonis corporis vel famæ, est tenu à restituer. Celui qui a blessé le serviteur d’un tiers peut être tenu à répara­ tion envers le tiers, et envers l’esclave. Selon Sanchez, 1. I, dub. i, régulièrement tout ce qu’acquiert un esclave, peu importe l’origine de son acquisition, est au maître. Multi jurisperiti docti a me consulti hoc ipsum asseveraverunt. Sauf, s’il y a con­ vention avec le maître, volonté formelle du donateur, titre personnel : fruit du pécule ou jeu, industrie ou économie propres. Lessius, 1. II, c. ni, dub. ix, cum sint ejus con­ ditionis ut non acquirant sibi, acquirunt nobis. 3. Affranchissement. — Lugo, disp. VI, sect, tv, ne veut pas seulement que les esclaves puissent fuir, si a domino ad turpia compellantur, il les tient pour affranchis. Suivant Molina, disp. XXXVIII, tout excès de rigueur d’un maître est une faute et doit avoir sa compensation; laquelle parfois ne pourra être moin­ dre que la liberté. Cf. disp. XXXIX. D’un affranchissement systématique, Sanchez est le seul qui discute l’idée, 1. I, dub. x : An sit opus pium concedere servis libertatem? Respondetur quod licet jura faveant libertati, at cum omnes fere servi hodie stolidi ac improbi sint, nec pia, nec utilis est, nisi forte servi sint boni, et industria sua facile alimenta quœrere possint, aliter enim fiunt otiosi, et fures, et in carceribus et furcis vitam finiunt. Pour le mariage, les moralistes sont fidèles à la doctrine de l’Église : les esclaves, disent-ils, dominis invitis contrahere possunt, et ab Ecclesia protegentur. Molina, disp. XXXVIII, n. 4. 4° Au xviic siècle, les Salmanticenses (1631) ne traitent cette question de l’esclavage qu’en quelques lignes, Cursus theol. mor., tr. XII, De justitia, c. n, p. v, n. 41, nullus tamen est servus a natura, sed est servitus poena peccati... Cum hoc tamen stat quod jure gentium sit introductum... Non tamen habet in servo dominus dominium absolutissimum ad omnes usus, sicut habet in equo. Bossuet, rencontrant incidemment l’idée d’escla­ vage, Ve Avertissement, 50, s’exprime avec toute la netteté que pouvait montrer un esprit du xvii' siè­ cle pénétré d’idées plus absolutistes que chrétiennes : « L’origine de la servitude vient des lois d’une juste guerre. De condamner cet état, ce serait entrer dans les sentiments que M. Jurieu lui-même appelle outrés c’est-à-dire dans les sentiments de ceux qui trouvent toute guerre injuste; ce serait non seulement con­ damner le droit des gens où la servitude est admise, comme il paraît par toutes les lois; mais ce serait con­ damner le Saint-Esprit, qui ordonne aux esclaves,par la bouche de saint Paul, de demeurer en leur état, ct n’oblige point leurs maîtres à les affranchir. On propose en Sorbonne (le P. Labat rapporte le texte dans son récit de 1698, sans spécifier si le cas est actuel ou un peu antérieur) les cas suivants, qui V. - 17 515 ESCLAVAGE ne visaient que les injustices les plus évidentes de la traite : 1. Si les marchands qui vont en Afrique pour acheter des esclaves, ou les commis qui demeurent dans les comptoirs peuvent acheter des gens qu'ils savent avoir été dérobés, attendu que ce qui nous paraît un désordre est une coutume reçue par ces peuples et autorisée par leurs rois. 2. Si les habitants de l’Amérique, à qui ces marchands les apportent, peuvent acheter indifféremment tous les nègres qu’on leur présente, sans s’informer s’ils ont été volés, ou s’ils ont été vendus pour une raison légitime. 3. A quelle réparation les uns et les autres sont obligés quand ils connaissent avoir acheté des nègres qui ont été dérobés. ■· La décision, ajoute le dominicain, qu’un de nos religieux apporte sur ces trois articles n’a pas été reçue aux Iles. On y a trouvé des difficultés insur­ montables, et nos habitants disaient que les docteurs qu’on avait consultés n’avaient ni habitation aux Iles, ni intérêt dans les Compagnies et qu’ils auraient décidé tout autrement, s’ils eussent été dans l’un de ces cas. » Labat, O. P., Nouveau voyage aux Isles de l’Amérique, 1724, t. iv, p. 119. Cf. les réponses de la S. C. du Saint-Office, le 20 mars 1686, n. 2100, ct le 12 septembre 1776. n. 2101, dans Bucceroni, En­ chiridion morale, 4° édit., Rome, 1905, p. 105, 106. Billuart s’exprime comme Bossuet, Cursus theol. universalis, Wurzbourg, 1758, t. n, p. 261 : Servitus nullo jure prohibetur. Non naturali, quia... homo, habet dominium utile sui corporis... Non divino, ut palet ex Vetere Testamento... et ex Novo... Non humano ut patet ex variis utriusque juris locis... Nunc jure novo disponente, nulla amplius admittitur servitus inter chrislianos. Excipe regiones Americanas, in qui­ bus Europæi habent adhuc Africanos servos. Saint Alphonse de Liguori,sansexaminerla question, décide incidemment, 1. Ill, tr. V, dub. i, n. 525, qu’un chrétien captif chez les Turcs peut y prendre de quoi se racheter. Et même un chrétien quelconque peut prendre chez les Turcs, car c’est la volonté présumée I des princes chrétiens, lesquels ont assurément le I droit de dépouiller les Turcs de tout ce qu’ils ont pris aux chrétiens. Dans le cours du xvin0 siècle, l’opinion générale se fait moins affirmative. Le chanoine Savary des Bruslons, reprenant l’ouvrage de son frère, écrit dans le Dictionnaire universel du commerce, Copen­ hague, 1761, t. m, p. 1096 : » Il est difficile de jus­ tifier tout à fait le commerce des nègres; cependant, il est vrai que comme ces misérables esclaves trouvent ordinairement leur salut dans la perte de leur liberté, et la raison de l’instruction chrétienne qu’on leur donne, jointe au besoin indispensable qu’on a d’eux pour les cultures des sucres, des tabacs, des indi­ gos, etc., adoucissent ce qui paraît d’inhumain dans un négoce où des hommes sont les marchands d’au­ tres hommes, et les achètent de même que des bestiaux pour cultiver leurs terres. » Le Diclionnaire de théologie de Bergier, t. iv, au mot Nègres, après avoir renversé tous les prétextes en faveur de la traite, ajoute : i Réfuter de mauvaises raisons, ce n’est point entreprendre de décider abso­ lument une question : lorsqu’on en apportera de meil­ leures, nous nous y rendrons volontiers. Les gou­ vernements les plus équitables, les plus sages, sont souvent forcés de tolérer des abus, lorsqu’ils sont uni­ versellement établis, comme l’usure, la prostitution, les pilleries des traitants, l’insolence des nobles, etc. Comment lutter contre le torrent des mœurs, lorsqu’il entraîne généralement tous les états de la société? » Il suffit de rappeler le comte de Maistre, Du pape, 1. III, c. il :« L’homme, en général, s’il est réduit à lui-même, est trop méchant pour être libre. » Au fond, 51Q la pensée est celle qu’ont exprimée saint Bonaventure et d’autres docteurs; mais elle a ici le tour excessif, si caractéristique de l’auteur; et elle provoque l’objec­ tion formulée par Auguste Cochin ; « Le méchant, c’est le maître. » Moehler reprend avec précision la pensée fondamen­ tale exprimée par les Pères : « L’homme, dès là qu’il avait refusé à Dieu d’obéir, était devenu son propre maître, et aussi son propre esclave; accoutumé à cette sorte de servitude, il ne trouvait plus dans un autre esclavage rien de trop révoltant. Ce que dit le sage est bien vrai : Quiconque est son maître, est disciple d’un sot, mais· il est aussi exact d’ajouter : quiconque obéit à soi-même est serf d’un aveugle despote. Privé de sa plus haute dignité : le service du bien et la liberté des enfants de Dieu, hors d’état de se dissi­ muler, combien il a perdu de sa grandeur, il se résout à envisager une nouvelle diminution. Et ce n’était point là le seul acheminement à l’esclavage. Tandis que l’union entre Dieu et l’homme s’était changée en lutte, des convoitises sans nombre s’étaient éveillées dans l'homme; d’où parmi les hommes entre eux d’inévitables compétitions terminées par de vérita­ bles combats : le seul terme possible était l’asservis­ sement complet de l’un des deux. » Gesammelte Schriften, Ratisbonne, 1840, t. n, p. 56-57. VIL Conclusions. — Examinons, à la lumière de ces faits, les griefs que l’on formule ordinairement contre l’Église. 1 ° L’Église, au temps même des apôtres, ni des em­ pereurs chrétiens, n'a pas aboli l’esclavage. « C’eût été une révolution sociale, à peine réali­ sable dans le milieu chrétien, tout circonscrit qu’il fût : impossible aux yeux des maîtres, dont la fortune consistait surtout en esclaves; impossible pour les esclaves, ainsi privés pour la plupart des moyens de subsistance qu’ils recevaient de leurs maîtres, » écrit le protestant Dobschütz, Die urchristlichen Gemeinden, 1902, p. 89. Comparer avec Léon XIII, ency­ clique In plurimis, 1888 : ad manumissionem liberta­ temque curandam servorum noluit properare (Ecclesia), quod nisi tumultuose, et cum suo ipsorum damno reique publicæ detrimento fieri profecto non poterat. Si saint Pierre avait recommencé la tentative de Spartacus, on ne voit pas ce que les esclaves y auraient gagné, et d’ailleurs saint Pierre n’avait pas mission pour cela. Saint Jean Chrysostome l'a fait remarquer : « Car beaucoup se seraient crus obligés de blasphémer et de dire : le christianisme est venu en ce monde tout détruire, puisqu’on enlève aux maîtres jusqu’à leurs esclaves. » Homil. in Philem., prol., P. G., L lxii, col. 704. 2° L’Église, non seulement n’a pas aboli l’escla­ vage, mais ne l’a même pas condamné. L’Église a fait mieux que condamner l’esclavage, elle lui a pour ainsi dire ôté son venin; d'un maître juste, chaste, et doux — et la loi de l’Église n’oblige pas à moins que cela — l’esclave n’a guère à craindre; chez l’esclave, elle a éveillé cette pensée de foi qu’à la place même où il se trouvait, il pouvait servir sur­ tout Dieu lui-même. Saüit Paul l’avait assez dit : Agobard le répétait encore au ix° siècle : Licet peccatis exigentibus, fustissimo et occultissimo ejus judicio, alii diversis honoribus sublimati, alii servitutis jugo depressi sunt, ita tamen a servis corporale ministe­ rium dominis exhiberi ordinaverit, ut interiorem homi­ nem ad imaginem suam conditum, nulli hominum, nulli angelorum, nulli omnino creaturte, sed sibi soli voluerit esse subjectum. P. L., t. civ, coi. 177. Si 1’esclavage a été injuste, le reproche concerne la loi civile qui l’a établi, et l’Église n'est intervenue que pour aider les hommes à ne pas léser la stricte justice en appliquant la loi civile. 517 ESCLAVAGE 3°Autre forme de la même objection: « Il eût donc semblé naturel que le christianisme se préoccupât de faire cesser cette affreuse inégalité. Il eût pu la condamner comme il condamnait l’idolâtrie ou la fornication, et en imposer l’abandon à ses fidèles, a Ch. Guignebert, Terlullien, p. 372. Outre que ces deux comparaisons ne sont pas jus­ tes en droit, il avait été répondu longtemps d’avance : « l’Église chrétienne... a laissé subsister l’esclavage, dont la base est si profondément inique, mais dont le temps avait fait une sorte de droit sur lequel les socié­ tés reposaient, et qui ne fût pas tombé sans que tout tombât avec lui;... seulement, le christianisme jette dans un coin le germe d’un ordre nouveau, il le dé­ veloppe, il le fait grandir, il donne en petit le modèle sur lequel les grandes sociétés doivent se façonner un jour. » Champagny, Les Antonins, t. n, p. 132. •1° Mais peut-on dire que l’Église a posé les principes qui devaient affranchir les esclaves,alors que l'affran­ chissement a tant tardé? Il a tardé, non par la faute du christianisme, mais par la faute des chrétiens, et aussi des influences qui ont entravé l’action du chris­ tianisme. Nombre d’évêques féodaux n’ont pas eu grand zèle pour l’amélioration du sort des serfs? C’est possible;inais l’Église les a subis bien plus qu’elle ne les a choisis. Les évêques dans l’Amérique du xvn' siècle ont été insuffisants dans la défense des nègres? C’est vrai : mais les papes n’ont pas manqué de dire avec fermeté ce qu’il fallait faire, et si ces évêques avaient été moins choisis par la cour,et davantage par l’Église, ils auraient été plus fidèles. 5° L’histoire de l’esclavage reste une page triste dans l’histoire de l’Église. Sur ce point, comme sur tous les autres de la morale chrétienne, il n’y en eut que peu qui prirent la voie étroite; sur ce point, comme sur tous les autres, il se­ rait injuste d’estimer la vertu de l’Église d’après ceux qui agirent contrairement à scs principes. Tout compte fait, du monde occidental, constitué en société chré­ tienne, l’esclavage avait disparu; l’esclavage chez les Maures a trouve pour sa consolation les ordres des trinitaires et de la Merci : « il se trouva des hommes dans l’Église pour faire ce métier pendant six cents ans. » Cochin, L’abolition de l’esclavage, t. il, p. 439. En Amérique,les nègres ont trouvé des missionnaires d’une générosité égale à leurs épreuves. Beaucoup de maîtres ontété barbares; mais ceux-là appartenaient à l’Église comme le bois mort appartient à un arbre; et s’ils n’ontpas fait honneur àl’Église, leurs esclaves, vraiment chrétiens, ont parfois glorieusement servi cette même Église. Le P. du Jarric cite des Indiens chrétiens de la côte de la Pêcherie, qui avaient fui leurs maîtres portugais, et qui, par l’entremise de saint François-Xavier, retournèrent à leur ancien état : · aymant mieux perdre leur liberté, pour ser­ vir Dieu avec plus de liberté. » Histoire des choses plus mémorables advenues tant ez Indes Orientales, etc., Bor­ deaux, 1608,1.1, p. 204. Le P. Fr. Héard, supérieur de la mission dcsAntilles(-j-1663),affirmait avoir vu nombre de ses chrétiens s’exposer à mille cruautés plutôt que de consentir à l’offense de Dieu. Aug. Cochin a cité cette lettre du préfet apostolique de la Guyane en 1848 : « Quelques jeunes noirs de la ville sont venus me prier de dire une messe pour leur obtenir la grâce de ne pas abuser de la liberté, » Abolition de l’escla­ vage, t. i, p. 311,et cet autre trait : « On a vu des noirs fatigués, vieux, certains d’être punis le lendemain, faire une lieue à pied, la nuit, trois fois par semaine, pour se rendre au catéchisme. » Ibid., t. i, p. 298. Et la remarque de Léon XIII reste vraie : « L’action de l’Église,éducatrice et moralisatrice par excellence, est indispensable...; il serait vain d’abolir la traite, les marchés, et la condition servile elle-même, si les 518 esprits et les coutumes restent barbares. > AU du 2 mai 1891. L’Églisea sanctifié les relation.- ιύ- :· proques des maîtres et des esclaves; les maîtres mandent et les esclaves obéissent.parce que Dieu, sera le juge des uns et des autres, l’a ainsi u· termine et Dieu fait homme a pris la forme d’esclave. En outre. la dignité humaine n’est plus l’épanouissement dur.* personnalité qui veut dominer et jouir;c’est 1 .·.· · plissement de la loi de Dieu qui ordonne le bien. < let te idée nouvelle, au lieu de susciter l’indiscipline et 1 révolte, tend à introduire une charité qui dépas-e cque faisaient espérer les conditions de chaque époque. 6° L’abolition de l’esclavage américain est « le terme du développement de la culture germanique et pro­ testante en opposition à la culture romaine catholi­ que. » Dobschütz, dans la Realencyklopadie, t. xvnr, p. 433. Aux premiers temps de cet esclavage, ni ce que Las Casas rapporte des luthériens, ni les souve­ nirs de Hawkins (auquel Élisabeth avait octroyé de graver au-dessus de ses armes le buste d’un nègre garrotté) ne justifient cette assertion;ni non plus les paroles de Luther dans son Écrit contre les hordes homicides et pillardes des paysans : « De même que l’âne doit être étrillé, le peuple doit être maté : Dieu le sait bien; aussi a-t-il mis entre les mains de l’auto­ rité, non la queue d’un renard, mais un glaive. > Cf. Janssen, t. n, p. 565-570. L’avidité avec laquelle l’Angleterre a retenu la traite, l’opportunité du moment où elle a proposé l’abolition, les intérêts plu­ sieurs fois d’accord avec les principes, tout cela (en écartant même le souvenir des peuplades indiennes systématiquement détruites) n’établit pas victorieu­ sement la proposition de Dobschütz; l’Église, est-il besoin de le rappeler, n’a importé nulle part des alcools ou des armes à feu. Sans nier l'intervention déterminée et efficace de quelques hommes d’État anglais, on accorderait plutôt aux théories rationa­ listes une ardeur spéciale à combattre l’esclavage. Logiquement, le système mène là ; une humanité, rêvée indépendante et sans lendemain, veut jouir. Pratiquement, les philosophes païens, ceux-là même qui avaient entrevu et loué la grandeur morale du rachat et de l’affranchissement des esclaves, semblent s’en être tenus à la spéculation. Les philosophes modernes les plus sensibles, Bernardin de SaintPierre, un planteur, Raynal, Frédéric II et Catherine, qui avaient plus de serfs et plus durement traités que n’en avait l’abbaye de Saint-CIaude.se sont bien gardés de réduire en pratique leurs systèmes. Et peut-être il appartiendrait à ceux qui voient la légis­ lation contemporaine s’employer contre la traite des blanches de n’adresser à l’Église que des reproches modestes. Parlant du mouvement général anti-csclavagiste de 1888, le cardinal Lavigerie écrivait : « ...Je constate qu’en fait, au 1er janvier 1888, ni la philoso­ phie, ni l’économie politique, ni les assemblées, ni les gouvernements n’avaient pris en main, d’une manière pratique, la cause de l’esclavage africain, et que, depuis le mois de mai de la même année, cette cause s’agite dans tous les esprits et dans tous les cœurs. Que s’est-il donc passé entre ces deux dates? Simplement ce fait, que le souverain pontife faisant écho aux longs cris de douleur de l’Afrique intérieure, a jeté lui-même un cri puissant qui a réveillé le monde chrétien. » Lettre sur l’esclavage a/ricain, dans les Mi­ sions catholiques, 19 octobre 1888, p. 496. Dans cette dernière phase de la lutte contre l’esclavage, la vol n la plus logique, l’aumône la plus généreuse et la plus constante, ne se sont rencontrées que dans l’Église. En 1888, Léon XIII donnait pour ces œuvres d’Afri­ que 300 000 francs. Le 24 mai 1888, dans une audience où il avait devant lui des esclaves rachetés, il recom­ mandait à tous les missionnaires de consacrer toutes 519 ESCLAVAGE — ESCOBAR Y MENDOZA leurs forces, leur vie même à cette œuvre sublime de rédemption. A ces missionnaires noire recomman­ dons aussi de racheter autant d’esclaves qu’il leur sera possible, ou du moins de leur procurer tous les soulagements de la plus tendre charité de pères et d’apôtres. » Dans son encyclique In plurimis, le même pape avait expliqué cette sollicitude de l’Église : Addecet igitur, et est plane muneris aposlolici, ea omnia foveri a Nobis impcnseque provehi, unde homines tum sin­ guli tum fure sociati habere queant præsidia ad multi­ plices miserias levandas, quæ, tanquam corruptæ arbo­ ris fructus, ex culpa primi parentis profluxere : ea quippe præsidia, quocumque in genere sunt, non modo ad cultum et humanitatem valde possunt, sed etiam apte conducunt ad eam rerum ex integro renovationem, quam redemptor hominum Jesus Christus spectavit et voluit. Voir les articles spéciaux du Dictionnaire apologétique de la foi catholique (P. Allard), et de la Realencyklopadie (von Dobschütz), ainsi que les articles Affranchissement de dom Leclercq, dans le Dictionnaire d'archéologie, t. i, col. 551-576, et d’A. Rastoul, dans le Dictionnaire d*his­ toire et de géographie ecclésiastiques, t. i, col. 681-684. Pour I et II, H. Wallon, Histoire de Γesclavage dans l'antiquité, 2e édit., 3 vol., 1879; Paul Allard, Les esclaves chrétiens, 1875; Dr A. Sleinmann, Sklavenlos und aile Kirche, München-Gladbach, 1910; Édouard Biot, De Γabolition de l'esclavage ancien en Occident, Paris, 1840; Mœhïer,Gesammelte Schriften,t.n, Bruchstücke aus der Geschichle der Aufhebung der Sklaverei ; Balmès, Le protestan­ tisme comparé au catholicisme, Paris, 1842, t.i; Jentsch,Dze Sklaverei bei den antiken Dichtern, 1900; Troplong, L'in­ fluence du christianisme sur le droit des Romains, 3e édit., 1868; Ch. Schmidt, Essai historique sur la société civile dans le monde romain et sur sa transformation, Strasbourg, 1853; de Chain pagny, La charité dans les premiers siècles de Γ Église, Paris, 1864 ; Ratzinger, Geschichte der kirchlichen Armenpflege, Fribourg-en-Brisgau, 1884; Dollinger, Heidenthum und Judenthum, 1857, p. 673-693, 705-721; Chris­ ten/hum und Kirche, 1868: Ciccotti, Le déclin de Γesclavage antique, trad. Platon, 1910; Zahn, Sklaverei und Christenthum in der allen Welt, 1879; Dobschütz, Die urchrisllichen Gemeinden, 1902; Marquardt, La vie privée des Romains, Paris, 1892; Ozanam, La civilisation au v® siècle, 13e leçon. Pour III, Paul Allard, Esclaves, serfs, mainmortables, 2e édit., 1894 ; Id., Origines du servage, dans la Revue des ques­ tions historiques, janvier, avril et juillet 1911 ; Yanoski, De Vabolition de l'esclavage ancien au moyen âge et sa transforma­ tion en servitude de glèbe, Paris, 1860; Lesne, Histoire de la propriété ecclésiastique en France, Paris, 1910; Fustel de Coulanges, L'invasion germanique, p. 81-146, I^s origines du système féodal; M. Fournier, Les affranchissements du ve au xHie siècle, dans la Revue historique, 1881, t. lxxi; Sée, Les classes serviles en Champagne, ibid., t. Lviet lvii; Léon Verriest, Le servage dans le comté de Hainaut, 1910; Santi, Prælectiones furis canonici, 1.1, tit. χνπι, 1898, 1.1, p. 192sq. ; Jean Guiraud, Histoire partiale, histoire vraie, Paris, 1911. Pour IV. — 1° Sources. —P. Dan, Histoire de Barbarie, 1649; Id., Les captifs illustres, ou Histoire générale contenant les cruautés exercées contre les chrétiens, par les Turcs, par les Persans, par les Maures, par les Barbares el autres Mahométans, qui est un récit de la vie et des faits plus mémo­ rables de quelques hommes notables pris par ces infidelles, Bibliothèque Mazarine, ms. 1956; Relation delà captivité et liberté du Sr Emmanuel de Aranda, mené esclave ά Alger en l'an 1640 et mis en liberté en Van 1642, Bruxelles, 1656; miroir de la charité chrétienne ou Relation du voyage que les religieux de Γordre de N.-D. de la Merci du royaume de France ont fait Γannée dernière, 1662, en la ville d'Alger, d'où ils ont ramené environ une centaine de chrétiens esclaves, Aix, 1663; Relation véritable contenant le rachat de plusieurs captifs qui étaient détenus à rançon dans la ville d'Alger (1671), Bibliothèque Mazarine, ms. A 15450, n. 14; Relation de la captivité du Sr Mouette dans le royaume de Fez et de Maroc, où il a demeuré pen­ dant onze ans, où Γοη voit les persécutions qui y sont i arrivées aux chrétiens captifs, sous les règnes de Mouley- | Archy et de Mouley-Sémeni son successeur, régnant au­ jourd'hui, et les travaux ordinaires auxquels on les occupe, 520 Paris, 1683; Carayon, S. J., Documents inédits concernant la Compagnie de Jésus, t. xi, Mission ά Constantinople ct dans le Levant, Poitiers, 1864; Relation de ce qui s'est passé dans les trois voyages que les religieux de Γ ordre de N.-D. de la Mercy ont faits dans les États du Roy de Maroc pour la rédemption des captifs en 1704, 1708, 1712, par un des Pères députés pour la rédemption, de la con­ grégation de Paris du même ordre, Paris, chez Antoine Urbain Coustelier, 1724; Mémoires de la congrégation de la Mission, Paris (1864), t. n, m. 2° Travaux.— Maynard, Vie de S. Vincent de Paul, t. i; Revue historique, M.de Grammont; Éludes algériennes, La course, l'esclavage el la rédemption ά Alger, t. xxv, xxvi, xxvn; Paul Deslandres, L'ordre des trinitaircs pour le rachat des captifs, 2 in-8°, Paris, Toulouse, 1903; de Hammer, Histoire de Γempire ottoman, depuis son origine jusqu'à nos jours, trad. Dochez, 2 in-8°, Paris, 1884. Pour V, Las-Casas, Œuvres, éditées par Llorente, 2 vol., Paris, 1822; Margraf, Kirche und Sklaverei seit der Entdeckung Amerika's, Tubingue, 1865; Robertson, Histoire de ΓAmérique, trad. Eudois, 5 vol.; Helps, The Spanish conquest and colonization, 1855; Charlevoix, S. J., Histoire de Saint-Domingue, 2 vol.; Id., Histoire du Paraguay, 6 vol., Paris, 1757 ; Labat, Ο. P., Nouveau voyage aux isles de Γ Amérique, -! vol., La Haye, 1724; Id., Voyage du chevalier des Marchais en Guinée, 4 vol., 1730; Touron, O. P., His­ toire générale des Antilles; Hergenrother, Kalholische Kirche und chrislllcher Staat; Carol, Vieira, sa vie et ses œuvres, Paris, 1879; Gams, Die Kirchengeschichte von Spanien, t. in; Sanchez de Aguirre, Concilia Hispaniœ, t. vi; Schœlchcr, Abolition de Γesclavage, 1840; Augustin Cochin, L'abolition de l'esclavage, 2 vol., Paris, 1861; Car­ lier, L'esclavage dans ses rapports avec l'union américaine, Paris, 1862; Baunard, Vie du cardinal Lavigerie, 2 vol.; cardinal Lavigerie, Œuvres choisies, 2 vol.; Bulletin du mouvement anti-esclavagiste. La plupart des vies des mission­ naires du XIXe siècle en Afrique : cardinal Pitra, Vie du vén. Libermann; Gaillard, Vie de la vén. Mère Jayvouhcy; Galinand, S. J., Le P. Allaire, missionnaire au Congo; Actes de la conférence de Bruxelles, 1890; La traite des esclaves en Afrique, renseignements et documents, Bruxelles, 1890. Pour VI. Parmi les auteurs indiqués, surtout : Molina, De fustilia et jure; Rebello, Opus de obligationibus justitiae, religionis et caritatis, Lyon, 1608; Avendano, Thesaurus Indicus, Anvers, 1668; Solorzano, Disputationum de jure Indiarum libri res, Madrid, 1629; Lessius, De justitia et jure, 1. II, c. iv, dub. ix, etc.; Lugo, De justitia el jure, disp. Ill, sect, n, ni: disp. VI, sect. 11, 4. J. Dutilleul. 1. ESCOBAR (Antoine de) Y MENDOZA , immor­ talise comme on sait par les Provinciales, était né à Valladolid en 1589 et entré dans la Compagnie de Jésus en 1604; il mourut dans sa ville natale à l’âge de 80 ans, le 4 juillet 1669. Quelque longue qu’ait été sa vie, on a peine à comprendre qu’elle ait suffi à tous les travaux qu’il embrassa. Il fut surtout prédicateur, et se fit entendre avec succès de toutes sortes d’au­ ditoires, cultivés ou populaires. Ses biographes ont remarqué qu’il prêcha cinquante carêmes, sans se dis­ penser du jeûne, jusqu’à la dernière année, où la vieil­ lesse et l’infirmité l’obligèrent à se relâcher de cette rigueur : preuve qu’il n’avait pas pour lui-même les ménagements excessifs qu’on l’accusait d'autoriser pour les autres. 11 donna, d’ailleurs, constamment l’exemple de la régularité et de toutes les vertus reli­ gieuses et sacerdotales. Très occupé, en dehors de ses fréquentes prédications, par le ministère de la confes­ sion et par les œuvres de miséricorde envers les mal­ heureux, il trouva encore du temps pour une intense activité d’écrivain. La plupart de ses publications visent l’utilité des prédicateurs et ont pour but de leur ouvrir la source où s’alimentait sa propre prédi­ cation, c’est-à-dire l’Écriture sainte. Son premier ouvrage, en ce genre, est un commentaire sur le vie cha­ pitre de l’Évangile de saint Jean, in-fol., Valladolid. 1624. Il a ensuite expliqué les évangiles de l’année liturgique en 12 in-fol., auxquels il a donné le titre général Lignum vitæ : six traitent de la vie, des 521 ESCOBAR Y MENDOZA — ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE 522 miracles et des discours du Christ; les six autres casuistique en général : la morale s’en trouvera ; h ier. contiennent des « panégyriques moraux » de la Vierge si les chrétiens pratiquaient tous les dev. 1rs que .e et des saints. Ces volumes ont paru à Lyon de 1642 à jésuite espagnol déclare certains et incontestal»le>:s iis 1648. De 1652 à 1667. il publia également à Lyon, en prenaient ensuite plus à leur aise avec les <>imet­ en 8 in-fol., un commentaire littéral et moral de tions qu’il déclare douteuses on pourrait facilem,,-·, l'Ancien et du Nouveau Testament. Un volume le leur passer. de Sermones vespei finales, qu’il donna in-4°, à De Backer-Sommervogel, Bibliothèque de .’a C- P Lyon, en 1652, expose des textes choisis de l’Écri- Jésus, t. III, col. 436-445; Antonio, Bibliotheca ture. Enfin, l’année même de sa mort, parut encore nova, t. i; Réponse au livre intitulé : Extraits des Asse-:: de lui In Canticum commentarius sive de Marite ..., in-4», [Paris,] 1763-1765, I" part., p. 41, 141. Deiparæ elogiis, in-fol., Lyon, 1669. Quoique faites en ΠΙ» part., suite, p. lix-i.x; Maynard, Les Provin,·: vue de la prédication, ces publications n'ont paslaissé et leur réfutation, 2 in-8°, Paris, 1851; [Terwecorex. S. J..] que de servir la saine exégèse. On devine la conscience La vérité sur le P. Escobar, dans les Précis historiques. 1860. p, 31-46; Dr Karl Weiss, P. Antonio de Escobar ij Mendoza avec laquelle Escobar recherchait le sens littéral du Morallheotog in Pascals Beleuchtung und im Lichle der texte sacré, en lisant son De sacræ Scripturæ stylo et als Wahrheit ouf Grund der Quellen, in-8°, Klagenfurt, 1908; obscuritate præloquium, que le savant P. Tournemine 2· édit., 1911. CL M. Reichmann, S. J., Escobar und seine a jugé digne de reproduction dans le supplément de Misshandlung durch Pascal, dans Stimmen aus Maria-Laach, son édition des commentaires de Ménochius. Mais 1909, t. L.xxvi, p. 523-538. c’est surtout dans le domaine de la théologie morale J. Brucker. qu’Escobar a trouvé la célébrité. Ce qu’il produisit 2. ESCOBAR DEL CARRO (Jean), jurisconsulte d’abord sur ce terrain est » une petite somme de cas de , espagnol du xvii” siècle, né à Fuente de Cantos au conscience », comme il définit lui-mêinc cet ouvrage, diocèse de Séville et mort à Madrid, avait été profes­ qui parut en espagnol, à Valladolid, sous le titre : seur de droit au collège et université de Sainte-Marie Examen de Confessores y practica de Penilenlcs (ou de Jésus à Séville, puis inquisiteur en différentes villes Examen y Practica de confessores y penitentes) en todas et enfin procureur fiscal des causes religieuses à la las materias de la theologia moral, in-12. Cet examen Suprême Inquisition. Il a publié plusieurs ouvrages avait eu en Espagne 37 éditions, quand Escobar le fit ou traités : 1° Tractatus bipartitus de puritate et paraître à Lyon, en 1644, mis en latin et « enrichi nobilitate probanda secundum statuta S. Officii Inqui­ d’additions », sous le titre : Liber theologiæ moralis sitionis, S. Ecclesiæ Toletanæ, collegiorum aliarumque viginti quatuor Societatis Jesu doctoribus reseratus..., communitatum Hispaniæ ad explicationem regiæ pragin-8°. Ce n’était encore qu'un abrégé très sommaire. maticie sanctionis Philippi IV, etc., in-fol., Lyon, Enfin, de 1652 à 1663, il publia, toujours à Lyon, les 1637 ; 2° Tractatus tres selectissimi et absolutissimi : 1", 7 in-fol. de sa grande morale : Universæ theologiæ De utroque foro, où il prouve qu’il n’y a pas de diffé­ moralis receptiores absque lite sententiæ necnon proble- rence, sinon par accident, entre le for de la conscience maticæ disquisitiones, sive quod frequentius, doclo- et le for extérieur; 2“’, De confessoriis sollicitantibus ribus consentientibus, asserendum eligitur, et quod, pænitentes ad venerea, etc. ; 3“’, De horis canonicis et dissentientibus, plerumque in utrumvis probabile appo­ distributionibus quotidianis, 2 in-fol., Cordoue, 1642; nitur. C’est le Liber theologiæ moralis qui a fourni à 3° Antilogia adversus D. Franciscum de Amaya pro Pascal presque toute la matière de ses plaisanteries et vero intellectu Statuti majoris collegii Conchensis. de ses accusations contre Escobar. Il est seul cité N. Antonio, Bibliotheca hispana nova, Madrid, 1783, avant la vm® lettre où la « grande Théologie morale » t. i, p. 684-685; Hurter, Nomenclator, 3' édit., Inspruck, n’est que mentionnée; un seul extrait de celle-ci est 1907, t. m, coi. 1172. donné et c’est dans la xm8 Provinciale. Pascal aurait E. Mangenot. eu cependant tout le temps de consulter au moins les ESDRAS ET NÉHÉMIE (Livres de).En hébreu, deux premiers des sept volumes, car ils parurent à 'Ezra', auquel on ajoute Nebemayâh. Dans les Sep­ Lyon en 1652 et 1655, et la v» lettre où Escobar est tante : εσδρας, comprenant les deux livres, le second mis pour la première fois en scène est datée du 20 portant l’inscription λόγο: Νεεμ,ία υΙού Χελχεια ou mars 1656. La « morale sévère », qu’ils prétendaient Άχαλία. Dans la Vulgate : Liber primus Esdræ, liber défendre, faisait un devoir à l’écrivain janséniste, ou Nehemiæ qui et Esdræ secundus dicitur. du moins à ceux qui lui fournissaient les textes, de Plusieurs raisons imposent la réunion en un seu chercher les vrais sentiments du jésuite, non pas seule­ article des questions relatives à ces deux livres. Les ment dans un abrégé oùsouvent ils demeurent presque problèmes d’ordre littéraire et historique qu’ils forcément obscurs, mais encore dans le grand ou­ soulèvent en grand nombre ne peuvent être traités vrage où ils sont largement développés et accom­ séparément, et leur histoire nous apprend leur unité pagnés des raisons qui les motivent. Les deux pre­ primitive. miers volumes auraient déjà pu suffire pour épargner Dans la Bible hébraïque, Josèphe ne connaît qu’un à Pascal la plupart des interprétations injustes dont seul livre d’Esdras, comprenant celui de Néhémie, il s’est rendu coupable à l’égard d’Escobar. Ce n’est puisque, de Moïse à Artaxerxès Ier, il compte treize paS que tout soit irréprochable chez ce dernier, meme livres historiques seulement. Cont. Apion., i< 8. Le Talmud, dans l’énumération des livres transmis par dans sa grande théologie. On n’écrit pas tant de gros volumes sans y commettre quelques inexactitudes, les docteurs, mentionne le seul Esdras, écrit par le personnage du même nom, qui continua les généa­ surtout quand on n’a pas eu, pour les composer, le logies des Chroniques jusqu’à son temps. Baba calme et les loisirs à volonté, mais seulement ce qu’en laissait un ministère très actif de prédication et de bathra, fol. 14a-15t>. Les massorètes ne pensent : direction. Aussi, malgré la réelle pénétration avec autrement et comptent, pour le livre d’Esdras. · laquelle d'ordinaire il discute les opinions et fait son versets dont le milieu se trouve Neh., in, 32. Ei un certain nombre de manuscrits hébreux trans­ choix, Escobar a eu le tort parfois d’adopter ou de traiter trop favorablement des opinions singulières crivent le livre de Néhémie comme la seconde : ou même réprouvées plus tard parle Saint-Siège. Mais d’Esdras, parfois sans laisser aucun intervalle sa doctrine est loin de tendre, comme Pascal a essayé les deux écrits. De Rossi, Variæ lectiones Ve.'- .s Testamenti, Parme, 1788, t. iv, p. 157. Ce n’est qu'a a de le faire croire, à corrompre toute la morale chré­ tienne. On peut dire, au contraire, en appliquant à xvie siècle que s’introduisit dans la Bible juive la pratique de la division en deux livres. Escobar un mot de saint Alphonse de Liguori sur la 523 ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) Dans la version des Septante, la séparation n’est peut-être pas non plus originale, de très anciens manuscrits, tels que le Vaticanus, ['Alexandrinus et le Sinailicus,reproduisent sous le même titre Εσδρας B les deux livres réunis; Εσδρας A contenant l’écrit apocryphe appelé troisième livre d'Esdras. Swcte, The Old Testament in Greek, Cambridge, 1896, t. II. Dans l’Église chrétienne on a connu et parfois adopté l’usage juif. Origène, qui distingue les deux livres, n’ignore pas leur réunion en un seul dans la Bible hébraïque. Eusèbe, H. E., si, 25, P. G., t. xx, col. 581. Saint Jérôme écrit à Paulin : Ezras et Neemias... in unum volumen coarclantur. Epist., lui, ad Paulinum, n. 7, P. L., t. xx, col. 548; Præf. in lib. Esdr., P. L., t. xxviii, col. 1403. La même affirmation se retrouve chez de nombreux écrivains grecs et latins. Vigouroux, Dictionnaire de la Bible, t. n, col. 1934. Certains canons latins de la Bible ne mentionnent qu’un seul livre d’Esdras, ainsi le catalogue du codex Claromontanus, du codex Amiatinus, d’un manuscrit ■de Bobbio, publié par Mabillon, Musteum italicum, Paris, 1687, t. i, p. 397. Dans plusieurs manuscrits de la Vulgate, Esdras et Néhémie sont divisés comme un seul tout, en soixante-cinq, trente-six ou trentehuit chapitres. S. Berger, Histoire de la Vulgate pen­ dant les premiers siècles du moyen âge, Paris, 1893, p. 349. L’ancienne Vulgate latine comprenait peutêtre les deux livres réunis. Loisy, Histoire du canon de J’Ancien Testament, Paris, 1892, p. 92. Sur l’origine de la division en deux livres, les pré­ cisions manquent, on ne saurait l’attribuer à la diffi­ culté de transcrire l’ouvrage sur un seul volume; la raison qui peut valoir pour Samuel, les Rois, les Chroniques, n’existe pas pour Esdras-Néhémie, qui, même additionnés, ne dépassent pas l’étendue de l’une ou l’autre moitié de ces livres. La suscription qui marque le commencement du Néhémie actuel a pu être prise pour le titre d’un livre nouveau. L. Gautier, Introduction à l’Ancien Testament, Lau­ sanne, 1906, t. π, p. 380. C’est à Alexandrie que la •division aurait été introduite pour la première fois dans le texte. Origène dans Eusèbe, H. E., vi, 25, P. G., t. xx, col. 581. Que cette division ne soit pas origi­ nale, les témoignages ci-dessus rapportés l’indiquent suffisamment, comme d’ailleurs l’histoire de la com­ position dulivre. Voir plus loin.— I. Texte et versions. II. Canonicité. III. Mode de composition. IV. Date de composition. V. Auteur. VI. But. VIL Valeur histo­ rique. VIII. Chronologie. IX. Commentaires. L Texte et versions. — t. texte.— Le texte ori■ginal des livres d’Esdras et de Néhémie nous est par­ venu, partie en hébreu, partie en araméen. 1° Texte hébreu. — Dans l’ensemble, ce texte, tel que nous l’avons, est dans un état assez défectueux, surtout en ce qui concerne les nombres, les listes et l’ordre des passages vraisemblablement bouleversé. A. Klostermann, art. Esra und Nehemia, dans Bealencyclopadic fïir proleslantische Théologie und Kirclte, Leipzig, 1898, t. v, p. 514-515, et les commen­ tateurs. Éditions critiques. — S. Baer, Libri Danielis, Esdræ et Nehemiæ, Leipzig, 1882; H. Guthe et L. W. Batten, The Books of Ezra and Ne/iernïa/i, Leipzig, 1901, dans l’édition polychrome de P. Haupt, The sacred books of the Old Testament·, M. Lohr, Libri Danielis, Esrte et Nehe­ miæ, Leipzig, 1906, ή part et dans Kittel, Biblia sacra, Leipzig, 1905-1906, p. 1185-1221. Au point de vue de la langue, il y a lieu de distinguer entre les différents éléments constitutifs du livre; d’un côté, les Mémoires d’Esdras et de Néhémie, de l’autre, la partie narrative leur servant en quelque sorte de cadre. Sans doute, partout on retrouve des traces de décadence, communes à la littérature hébraï­ 524 que postérieure à l’exil, mais tandis que ces traces sont particulièrement marquées et nombreuses dans l’une de ces parties, dans l’autre, celle des Mémoires, ceux de Néhémie surtout, l’hébreu est plus facile et plus naturel, le vocabulaire moins riche en mots et expres­ sions de basse époque et la syntaxe plus classique. Les Mémoires d’Esdras ne se distinguent pas aussi nette­ ment du reste du livre, peut-être parce que le rédac­ teur en a pris plus à son aise dans leur transcription, ou bien parce que ce dernier et l’auteur des Mémoires par leur communauté d'origine et de fonctions étaient plus familiarisés avec les choses du temple et de son culte, dont ils parlent dans les mêmes termes. Driver, Introduction to the literature of the Old Testament, Édimbourg, 1898, p. 553. A côté des aramaïsmes il faut signaler l’introduction, facile à comprendre, de mots d’origine assyro-babylonienne et persane. Ryle, The books of Ezra and Nehemiah, 1893, p. i.tx, dans Cambridge Bible for schools and colleges. Voir encore, sur le texte hébreu, Bobme, Ueber den Text des Bûches Nehemias, Stettin, 1871; Cheyne, From Isaiuh to Ezra, dans American Journal of Théologie, juillet 1901, p. 433-441; P. Riessler, Der Urtext der Bûcher Esdras und Nehemias, dans Biblische Zeitschrift, 1906, t. iv, p. 113-118. 2° Texte araméen. — Des documents officiels, Esd., iv, 8-22; v, 6-17; vi,6-12; vu, 12-26; le récit de la reconstruction du temple, iv, 23-vi, 18, nous sont parvenus en araméen, sous la forme du dialecte occidental, celui de la Bible et des targums. L’araméen d’Esdras semble toutefois appartenir à une époque plus ancienne que celui de Daniel et se rap­ procher davantage de la langue des documents récem­ ment découverts à Assouan et Éléphantine. Sayce et Cowley, Aramaic papyri discovered at Assuan, 1906; Sachau, Drei aramaischc Papyrusurkunden aus Elephantine, Berlin, 1907. Les ressemblances sont nombreuses et frappantes; cependant ces papyrus, tous datés du vc siècle avant Jésus-Christ, apparaissent comme quelque peu plus anciens que les documents araméens d’Esdras dans leur état actuel; c’est ce que prouve surtout l’emploi de z au lieu de d, dans les pronoms démonstratifs et relatifs et aussi l'emploi normal du suffixe en Mm (hum) au lieu de hôn. Lagrange, Les nouveaux papy­ rus d’Éléphantine, dans la Bevue biblique, 1908,p. 337. « Des morceaux (de la partie araméenne d’Esdras) remontent certainement à l’époque perse et la com­ paraison avec les papyrus d’Éléphantine ne permet guère de faire descendre l’ensemble plus bas que l’époque alexandrine. » J.-B. Chabot, Les langues et les littératures araméennes, Paris, 1910, p. 10. A l’encontre de la majorité, des critiques, Torrey date les parties araméennes d’Esdras du n® ou ni' siècle avant Jésus-Christ, se refusant à y recon­ naître une langue plus ancienne que dans Daniel. Ezra Studies, Chicago, 1910, p. 161-166. Éditions spéciales de la portion araméenne : K. Marti, Kurzgefasste Grammatik der bibliseh-aramaischen Sprache, Berlin, 1896; H. Strack, Grammatik des biblisch-aramaisclien, 5“ édit., Leipzig, 1911 ; Torrey, op. cit., p. 184-207. L’état de conservation des passages araméens est dans l'ensemble très satisfaisant; on y rencontre un certain nombre de mots étrangers, perses, baby­ loniens, grecs. Cf. Torrey, op. cil., p. 166-177; Tony André, Aramé.en d’Esdras, Genève, 1895. IL VEnsiONS. — 1° Grecques. — 1. Celle des Septante. — Le livre d’Esdras-Néhémie a probablement été traduit en grec à la même époque que le livre des Paralipomènes, c’est-à-dire au plus tard avant le milieu du ii° siècle avant notre ère, si Eupolemus qui se servait de la version grecque des Chroniques est 525 ESDRAS ET NEHEMIE (LIVRES DE) bien le même que celui mentionné, I Mach., vin, 17. H. B. Swete, Introduction to the Old Testament in Greek, Cambridge, 1900, p. 24-25. Où trouver actuel­ lement cette version des Septante? Est-ce dans 1”Έσδρας B ou dans 1”Έσδρας A de nos manuscrits grecs? Problème analogue à celui que présentent les deux versions de Daniel. D’après le plus grand nombre de critiques,"Εσδρας B serait la véritable traduction des Septante, en confor­ mité étroite avec le texte massorétiquc, sans aucune prétention de style; Έσδρας A, ou l'apocryphe, ou encore le 111° livre d'Esdras, serait, ou une simple compilation du grec des Septante, rédigée à l’inten­ tion de lecteurs grecs, rebutés par le littéralisme étroit de la version canonique (Keil, Schürcr, Bissell), ou bien le remaniement d’une version grecque anté­ rieure, mais complètement indépendante de celle des Septante (Ewald). Pour d’autres, l’apocryphe repré­ senterait une traduction plus ancienne et meilleure que celle reproduite dans les livres canoniques, qui, elle, ne serait autre que l’œuvre de Théodotion. Cette hypothèse, déjà émise par plusieurs auteurs depuis le XVIIe siècle (Grotius, Whiston, Pohimann, Lagarde), a été exposée à nouveau par Howorth d’abord dans une série d’articles de VAcademy de 1893, The real cha­ racter and the importance of the first book of Esdras, et The true Septuagint Version of Chronicles-EzraNehemiah, puis plus longuement dans Proceedings of the Society of Biblical archæology, 1901-1902. Le principal argument invoqué en faveur de l’hypo­ thèse était l’existence de nombreuses traces d’origine tardive relevées dans la version grecque canonique, comparée surtout à celle de l’apocryphe qui repré­ senterait la véritable version des Septante, supplantée par celle de Théodotion dans le recueil des Livres sacrés. Torrey prétend ajouter à la démonstration une nouvelle preuve, et cette fois décisive, en retrouvant dans le texte grec canonique du groupe Paralipomènes-Esdras-Néhémie un trait caractéristique de la manière de traduire de Théodotion, à savoir la simple transcription en caractères grecs des mots hé­ breux difficiles ou douteux. Op.cit.,p. 70-77. Cf. Field, Origenis Hexapla quæ supersunt, Oxford, 1875, t. i, p. xn sq. La thèse de l’antériorité et de la supé­ riorité de la version ό’”Εσδρα; A sur celle ά’Έσδρας B étend ses conclusions au texte inassorétique luimême, qui serait moins rapproché de la forme origi­ nale du livre que l’apocryphe; « s’il y avait, dit Howorth, un des deux livres à rejeter comme apo­ cryphe, c’est Ezra (le canonique) et non Esdras (le IIIe) qui devrait l’être. » Academy, 1893, p. 14. Jahn, Die Bûcher Esra (A und B) und Nchemja, Leyde, 1909, p. m ; Riessler, Der lextkrilische Werl des dritlen Esdrasbuchcs, dans Biblische Zeitschrift, 1907, p. 146.158 ; Theis, Geschichtliche und literarkrilische Fragen in Esra 1-VI, Munster en Westphalie, 1910, p. 6-34, ces deux derniers catholiques, se sont ralliés à la thèse de l'antériorité et de la supériorité d”'Eoôpai A. Aux arguments tirés de l’étude et de la compa­ raison des textes, s’en ajoutent d’autres fournis par l’histoire de ces mêmes textes. Dans la Synagogue, dans l’Église primitive jusqu’à saint Jérôme, grand était le crédit du livre que nous appelons apocryphe. Josèphe, dans son grand ouvrage sur les Antiquités juives, le prend pour guide sans égard pour le livre canonique, ce qui prouve la considération dont jouis­ sait alors le IIIe livre d’Esdras. Cf. Holscher, Die Quellen des Josephus fiir die Zeit nom Exil bis zum jiidischen Krieg, Leipzig, 1904. Dans l’Église grecque aussi bien que dans l’Église latine, les Pères le citent fréquemment et l’emploient comme un livre cano­ nique; nombreuses références dans Pohimann, Ueber das Ansehen des apokryphischen dritten Bûches Esras, 526 dans Tübinger Theologische Qv ·■■ p. 263 sq. La faveur dont avait joui cet : — parmi les juifs de langue grecque, la grande r blance qu’il gardait avec les livres reçus part· > cor me canoniques rendent compte de cette attitu:·.. autorisée encore par son admission dans les Hrxar, d’Origène. Howorth, The Hexapla and the Τφ ■: of Origen, and the light they throw on the ba >ks Esdras A and B, dans Proc, of the Soc. of Bib. - 7 1902, p. 147-171. Enfin sa désignation d”Et ("Εσδρα; B : Esdras-Néhémie), et la place qui lui faite, encore qu’assez rarement, dans les catalog’: < de livres sacrés, montrent que plus qu’aucun autre apocryphe il était estimé; il ne fallut rien moins que l’autorité de saint Jérôme pour imposer son rejet «le la tradition latine : Nec quemquam moveal, écrit-il dans sa préface au livre d’Esdras-Néhémie, quod unus a nobis liber editus est, nec apocryphorum tertii et quarti somniis delectetur; quia et apud Hebræos Esdræ Nehemiæque sermones in unum volumen coarctantur, et quæ non habentur apud illos, nec de viginti quatuor senibus sunt, procul abjicienda. P. L., t. xxvm, coi. 1403. Saint Jérôme cependant n'innovait pas en se prononçant aussi formellement contre le IIIe livre d’Esdras (Howorth, The modem Boman Canon and the book of Esdras A, dans The Journal oj theological studies, 1906, p. 343-351), et par la désignation d’Es­ dras I et II il n’entendait pas autre chose qu’Origéne et les conciles africains qui y reconnaissaient Esdras et Néhémie selon le texte massorétiquc et non Esdr s A et B des manuscrits grecs. H. Pope, The third book of Esdras and the Tridentine canon, ibid., 19"7, p. 218-232. Malgré cet ensemble d’arguments apportés par in critique et l’histoire des textes, la thèse favorable a l'apocryphe n’est cependant pas parvenue à s’im­ poser à la majorité des critiques; ceux-ci, dit la Reçue biblique dans la recension du livre de Torrey, Es i Studies, 1910, p. 623, » l’ont considérée à peu pr-.s unanimement comme un paradoxe;» ils continuent à regarder le IIIe livre d’Esdras comme d’époque tardive, à cause de sa grande ressemblance avec le grec d’Esther et du IIe livre des Machabées, à cause aussi du caractère de compilation de certains passages, manifestement empruntes aux livres canoniques, par exemple, le décret de Darius, III Esd., iv, 47 sq. Cf. Fischer, Das apocryphe und das kanonische Esrabuch, dans Biblische Zeitschrift, 1904, p. 351-354. Des dis­ cussions à ce sujet il faut retenir que l’apocryphe offrant une version indépendante de celle des Sep­ tante, fait qui paraît bien établi, pourra être utile­ ment consulté pour la critique textuelle, et aussi pour l’étude littéraire et historique, en raison des in­ dications qu’on peut en tirer sur l’origine de nos livres canoniques et leur chronologie. Sur le IIIe livre d’Esdras, voir pour le texte, Swete, The Old Testament in Greek, Cambridge, 1896,t. n. p. 129161 ; et pour les problèmes qu’il soulève, indépendamment des travaux ci-dessus mentionnés, Batiffol, Esdras (Troi­ sième livre d’1, dans Vigoureux, Dictionnaire de la Bible, t. n, col. 1943-1945; Thackeray. First book of Esdras, dans Hastings, Dictionary of the Bible, t. i, p. 758-763; W. .1. Moldton, Uebcr die Ueberlieferung und den textkritisehen Wert des dritten Esrabuches, dans Zeitschrift fiir allleslamentliche Wissenschafl, 1899,p. 209 sq.;1900,p. I sq.: V' Ezra (the greek}, dans Cheyne, Encyclopaedia bill::. t. n, p. 1488-1494; T. André, Les apocryphes de T in·· Testament, Florence, 1903, p. 132-146, 190-195; Schur Geschichte des iiidischcn Volkes im Zeitaller Jesu Chri·· . Leipzig, 1901-1909, t. in, p. 444-449, avec une abondante bibliographie; Ed. Bayer, Das drille Buch Esdras und : Verhallnis zu den Büchern Ezra-bîehcmia, Fribourg-er. Brisgau, 1911, dans Biblische Stndien, t. xvi. Iase. 1; P. Riessler, Der texlkrilische Werl des dritten Esdrasbu:' dans Biblische Zeitschrift, 1907, t. v, p. 146-153. 527 ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) La version des Septante, dont les trois principaux manuscrits Vaticanus, Alexandrinus et Sinaiticus, malgré leurs divergences, dérivent d’un même texte primitif, est caractérisée par sa docilité à la lettre hébraïque et son indifférence aux exigences de l’oreille grecque, aussi comprend-on aisément les essais de correction dont elle fut l’objet, entre autres, la recen­ sion de Lucien, et les additions au Sinaiticus, prove­ nant, d’après la souscription de Néhémie et d’Esther, d’un très vieil exemplaire signé de Pamphile, qui l’aurait corrigé d’après le texte même d’Origène dans les Hexaples. Klostermann, op. cit., p. 510; Torrey, op. cit., p. 105-113. Édition critique des Septante : Swete, The Old Testa­ ment in Greek, t. n, p. 162-212; pour les manuscrits et les différentes éditions, cf. Swete, Introduction to the Old Tes­ tament in Greek, Cambridge, 1900, p. 122-195. Édition de la recension de Lucien : Lagarde, Librorum Veteris Testa­ menti canonicorum pars prior grtece, Gœttingue, 1883. 2. Autres versions grecques.— De la version de Théodotion, les Hexaples n’offrent aucun texte, cf. Field, op.cit., sans doute, diront les partisans de l’apocryphe, parce qu’il faut chercher l'œuvre de ce traducteur dans le grec canonique. D’Aquila et de Symmaque aucune trace certaine n’a été jusqu’à présent retrou­ vée. 2° Versions syriaques.— Dès le ivc siècle, ces livres, qui ne faisaient pas primitivement partie de la Peschito, étaient traduits en syriaque, ainsi qu’il résulte des citations faites par Aphraate et saint Éphrem. En 616-617, Paul de Telia traduisit en syriaque la version grecque de l’Ancien Testament, sur l’édition des Hexaples, d’où le nom de syro-hexaplaire. Le littéralisme, qui est une des caractéristiques de cette version, la rend très utile pour la critique du texte alexandrin; malheureusement, le codex de Masius (André Maes) qui contenait Esdras et Néhémie a disparu. Dans une Chaîne du British Museum, on en retrouve des passages. J. Gwynn, Remnants of the later syriac versions of the Bible, part. II, Old Testa­ ment, Londres et Oxford, 1909. Cf. Swete, Inlrod., p. 113. La version syriaque que nous possédons serait d’époque tardive, et le plus souvent une simple para­ phrase de l’hébreu, influencée par le texte des Sep­ tante. Klostermann, op. cit., p. 504-507. D’après Torrey, la Peschito n’aurait pas compris EsdrasNéhémie. 3° Versions latines.— Pour les anciennes versions latines, voir Volkmar, Esdras propheta, ex duobus manuscriplis Italæ, Tubingue, 1863. Saint Jérôme fit sa version vers 394 d’après l’hébreu, mais sans négliger d’avoir recours aux anciennes traductions grecques entre lesquelles il sut habilement choisir, tout en restant sous l’influence de ses maîtres juifs. Klostermann, op. cit., p. 513-514. 4° Version éthiopienne. — Le livre d’Esdras, traduit sur le grec, a été édité par A. Dillmann, Berlin, 1894, t. v, Libri apocryphi. 5° Version gothique. — Voir E. Launer, Die got. Nehemiafragmente, Sprottau, 1903. 6° Version arabe. — Tardive et de peu d’utilité pour la critique textuelle, surtout dans le livre de Néhémie,la version arabe se ressent de l’influence des Septante et de la traduction syriaque. Klostermann, op. cil., p. 501-503; S. Rœdiger, De origine et indole arab. lib. V. T., Halle, 1829, p. 78 sq. Les livres d’Esdras et de Néhémie, pas plus que celui de Daniel, n’eurent probablement de targum; II. Canonicité. — 1° Dans le judaïsme. — Le livre de l’Ecclésiastique, composé vers 180 avant notre ère, fait l’éloge des ancêtres d’Israël, cf. xliv-xlix, d’après les anciens écrits bibliques. Entre autres 528 omissions caractéristiques se trouve celle du nom d’Esdras, alors que Zorobabel et Néhémie sont cé­ lébrés, l’un pour avoir rebâti la maison de Dieu, l’autre pour avoir relevé les murs de la ville, xlix, 11-13. Cette omission n'implique pas nécessairement l’ignorance du personnage non plus que du livre d’Esdras, puisque allusion est faite aux événements qui y sont rapportés, mais « le rôle historique d’Esdras n’avait pas jusqu’alors été exagéré par la légende, et la figure de Néhémie dominait encore celle du fameux scribe dans le souvenir traditionnel. » Loisy, Histoire du canon de l’Ancien Testament, Paris, 1890, p. 44. On ne saurait retrouver dans « les épîtres des rois touchant les offrandes », II Mach., n, 13, une désigna­ tion du livre d’Esdras, · il s'agit plutôt d'une collec­ tion de lettres émanées des rois de Perse, collection d’un caractère purement profane, mais très utile à un gouverneur de province tel que Néhémie, et où l’auteur d’Esdras a pu prendre des documents épistolaires qu'il a insérés dans son livre. » Ibid., p. 45. Si l’Ancien Testament n’offre aucun témoignage relatif aux livres d’Esdras-Néhémie, la tradition juive en revanche est unanime à l'inscrire au catalogue des Livres saints. Josèphe a connu tous les livres du canon hébreu, Esdras-Néhémie doit se trouver parmi les treize livres des prophètes. Cont. Apion-, i, 8. Mais était-ce bien notre livre canonique qu’avait en vue l’historien juif? Pohlmann, Tüb. theol. Quartalschrift, 1859,p. 258-262, ne le pense pas;ce serait plu­ tôt l’apocryphe à cause de l’usage constant qu’il fait de ce dernier dans son livre des Antiquités judaï­ ques, xi, 1-5. Cf. Theis, op. cil., p. 14-15. Le Talmud, Baba balhra, fol. 14i>-15a, énumère parmi les derniers prophètes Esdras, Néhémie, les Chroniques ; cette place assez singulière donnée à Esdras avant les Chroniques dont il est la continuation, indiquerait peut-être que ce dernier livre n’aurait pas été admis d’aussi bonne heure que le précédent au canon juif. Ryle, Ezra and Nehemiah, Cambridge, 1893, p. xv; Loisy, op. cit., p. 40. 2° Dans l’Église chrétienne. — Dans les livres du Nouveau Testament on ne trouve aucune allusion à Esdras-Néhémie. La tradition chrétienne, sauf à l’école d’Antioche, n’a jamais émis le moindre doute au sujet de leur canonicité, elle leur a quelquefois adjoint l’apo­ cryphe, mais saint Jérôme l’a rappelée à la pureté de la tradition juive. Ne l’aurait-il pas, au contraire, fait dévier de la voie jusqu’alors suivie, en substituant à Esdras I et II, équivalents d’Esdras A et B, Esdras I et II réduits au texte massorétique? Ho worth, dans Journal of theological studies, 1906, p. 350-351. I.es Pères du concile de Florence, suivis par ceux de Trente et du Vatican, se seraient mépris sur le sens donné par les conciles africains aux mots : Hesdrœ libri duo (can. 36 du concile d'Hippone, en 393); pour eux, comme pour les Pères ayant échappé à l’influence de saint Jérôme, ces mots désignaient Esdras A et B des bibles grecques. Outre l’invraisemblance d’une pareille ignorance de la part des Pères du concile de Florence, parmi lesquels siégeait le savant cardinal Bessarion, il est faux que la tradition antérieure à saint Jérôme et particulièrement celle de l’Afrique du iv' siècle ait donné à l’expression Hesdrœ libri duo le sens prétendu. L’auteur du Prologus galeatus connaît, d’après des manuscrits grecs et latins plus anciens que le Vaticanus, 1’Alexandrinus et le Sinaiticus, la division en deux livres de l’unique Esdras hébreu, P. L., t. xxvin, col. 554, on ne saurait donc lui en attribuer l’origine (Howorth). Origène connaît déjà cette division; à plusieurs reprises il se réfère au I1L livre d’Esdras, dans son commentaire de saint Matthieu, tom. xv, 5, et dans celui du Cantique des 529 ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) cantiques, 1. IV, P. G., t. xm, col. 1264, 196. Qu’en­ tend-il par IIe livre d’Esdras, Esdras B ou notre i Néhémie actuel (les passages cités en proviennent)? 11 nous donne lui-même la réponse dans le canon qui se trouve dans le commentaire du ps. i : le onzième livre selon les Hébreux, y est-il dit, est Esdras I et II, qui n’en forment qu’un seul, appelé Ezra. P. G., t. xn, col. 1084. Les Pères des conciles africains ignoraient-ils ce canon d’Origène, c’est peu probable, et s’ils avaient voulu, comme c’est vraisemblable pour les dcutérocanoniques, protester contre l’Esdras 1 et II de saint Jérôme, ils auraient indiqué claire­ ment qu’ils entendaient par Hesdrœ libri duo, Esdras A et B, des bibles grecques. Cf. Pope, The third book o/ Esdras and the Tridentine canon, dans Journal of theological studies, 1907, p. 218-232. L’omission d'Esdras dans le seul canon de Momm­ sen n’est que le fait d’une distraction du scribe, car la liste qui, d’après l’indication finale, devrait contenir vingt-quatre livres n’en eompte que vingt-trois. Cf, Vigouroux, Dictionnaire de la Bible, t. n, col. 152. Cependant, dans l’Église syrienne, les Chroniques, Esdras et Néhémie avec Esther, ne faisaient pas pri­ mitivement partie du canon de l’Ancien Testament. Ils n’étaient pas traduits dans la Pcschito, mais ils l'étaient toutefois au iv° siècle; dans les anciens manuscrits, ces livres sont distincts des protocano­ niques. Wright, Syriac literature, 2° édit., Londres, 1894, p. 4-5; R. Duval, La littérature syriaque, Paris, 1899, p. 38. L’école d’Antioche ne les admettait pas non plus. Diodore de Tarse ne les cite jamais. Saint Chrysos­ tome n'y fait allusion qu’une fois. Au témoignage de Léonce de Byzance, P. G., t. lxxxvi, col. 1366, Théodore de Mopsueste les excluait expressément du canon biblique, ainsi que les Paralipomènes, mais Théodoret les y admettait. On ignore les raisons pour lesquelles Théodore ne les admettait pas au nombre des livres canoniques. L. Dennefeld, Der altlestamentliche Kanon der antiochenischen Schute, dans Biblische Studien, Fribourg-en-Brisgau, 1909, t. xiv, fasc. 4, p. 49-51 ; L. Pirot, L’oeuvre exégétique de Théodore de Mopsueste (lithog.), Bourges, 1911, p. 121 sq. Junilius, écho de Théodore de Mopsueste, exclut encore le Ier livre d’Esdras (y compris Néhémie) du nombre des livres historiques divins et des Écritures canoniques de l’Ancien Testament, instituta regularia divinæ legis, 1. 1, c. ni, dans Kihn, Theodor von Mopsuestia und Junilius A/ricanus als Exegeten, Fribourg-en-Brisgau, 1880, p. 472. Ce sont les seules voix discordantes que l’on entende au milieu du concert de la tradition ecclésiastique sur la canonicité des livres d’Esdras et de Néhémie. III. Mode de composition. — Les livres d’EsdrasNéhémie racontent quelques événements importants de l’histoire de la restauration juive après la captivité, laissant de longues périodes, de 516 à 458, ou même 445, par exemple, sans aucun renseignement. La simple lecture y fait découvrir un ensemble de traits qui sont déjà une indication sur la manière dont l'ou­ vrage a été composé; voici les principaux : le brusque passage d’un sujet à un autre sans transition : Esd., n, 1; v, 1; Neh., i, 1; vu, 73; xn, 27; xm, 14; ou à l’aide de formules aussi vagues que : après ces événements (passés quelque 60 ou 70 ans plus tôt), quand ces choses furent achevées, Esd., vu, 1; ix, 1 ; l’emploi intermittent de la première personne sans aucun mot d’explication; l’insertion de deux fragments considérables rédigés en araméen, Esd., tv, 8-vi, 18; vu, 12-26; l'insertion de listes sans rapport immédiat avec le contexte, Neh., vu, 6-73; xi. 3-36; xn, 1-26; la mention de personnages impor­ tants sans autre explication comme si déjà leur nom 530 s’était présenté dans un contexte antéri· pour Zorobabel, Esd., n, 2, pour Assuérus. Darius. Esd., iv, 5, 6; enfin le style et le vocabulaire sensi­ blement différents selon les passages. Il s’agit d..nc d’une compilation d’éléments d’origine et de nature diverses. Dans les grandes lignes du moins il est .-se: facile de les distinguer les uns des autres. I. MÉMOIRES D’ESDRAS ET DE NÉHÉMIE.--- Des port: ns considérables de l’un et l’autre livre se présentent sou> forme de récits personnels, le scribe et le gouverneur nous rapportent eux-mêmes la part qu’ils ont prise à l'œuvre de restauration d’Israël; tels sont les pas­ sages : Esd., vu, 27-ix, 15; Neh., t-vii, 73 a; xn, 27-43; xm, 4-31 (quelques divergences parmi les cri­ tiques dans la délimitation de ces passages). Ce n’est là évidemment qu’une partie de leurs Mémoires, celle que le compilateur a jugée nécessaire à son but; c’est ainsi que le récit d’Esdras apparaît privé de son commencement et de sa fin ; celui de Néhémie s’ouvre ex abrupto, et il est facile d’y constater des lacunes; des gloses aussi pourraient être relevées çà et là. Cf. Bertholet, Die Bûcher Esra und Nehemia, Tubingue et Leipzig, 1902, p. xiv. A ces passages reproduits intégralement, on en ajoute quelques autres également extraits des Mémoi­ res, mais en partie remaniés, pas assez cependant pour ne pas trahir leur origine. Esd., vu, 1-10, qui n’est pas l’œuvre du scribe (omission de ses ancêtres immédiats dans sa généalogie), est vraisemblablement un résumé du récit fait par Esdras lui-même en tête de ses Mémoires pour leur servir d’introduction. Cf. les expressions des versets 6 et 9 et celles des versets 27 et 28. Le c. x, qui se distingue des précédents par l’emploi de la troisième personne et un récit parfois moins circonstancié (en particulier 16-17), pour­ rait bien lui aussi n’être qu’un résumé des Mémoires d’Esdras. Faut-il encore les chercher dans le livre de Néhémie auxe. vin et ix, à cause de la grande ressem­ blance de la prière des lévites, Neh., ix, avec celle d’Esdras, Esd., ix, et de certaines expressions déjà rencontrées sous la plume du scribe? Quelques cri­ tiques le prétendent, Ewald, Bertheau, Schrader, Bertholet, Gautier. D’autres expliquent ces ressem­ blances par l’identité du sujet et par l’emploi, régu­ lier déjà du temps d’Esdras, de quelques tournures fréquentes chez le Chronistc. Driver, Introduction, p. 550-551. D’autres rattachent ces chapitres à l’œuvre personnelle de Néhémie. Van Hoonacker, Nouvelles études sur la restauration juive après l’exil de Babylone, Paris et Louvain, 1896, p. 259-263. Bertholet et Gau­ tier font de même pour Neh., x, xt, 3-24 Pour les particularités du style des Mémoires, voir Driver op. cit., p. 553; Mangenot, art. Néhémie, dans Vigou­ roux, Diet, de la Bible, t. iv, col. 1575-1576. II. documents araméens. — La correspondance de Réhum avec Artaxerxès au sujet de la reconstruc­ tion des murs, Esd., iv, 8-23, la correspondance de Thathanaï avec Darius au sujet de la reconstruction du temple, Esd., v, 6-vi, 12, le décret d’Artaxerxès en faveur d’Esdras, Esd., vu, 12-26, enfin le récit qui relie ces documents, lettres de gouverneurs et réponses des rois, tout est écrit en araméen. Sans nous prononcer ici sur l’origine primitive de ces documents, disons que l’auteur d’Esdras-Néhémie les a emprun­ tés, selon l’hypothèse la plus vraisemblable et reçue par le plus grand nombre, à un ouvrage historique rédigé en araméen, dont il tire librement plusieurs passages répondant à son but, lui-même connaissant d’ailleurs assez d’araméen pour relier ces extraits par quelque transition dans la même langue, et pour remanier quelque peu le texte primitif. D’après Howorlh, Transactions oj the ninth Congress οι Orien­ talists, 1893, p. 68-85, cette source araméenne ne 531 ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) serait autre que les έπιστολα'ι. βασιλέων περί αναθεμάτων de II Maeli., ii, 13. in. i.istes.— Les deux livres renferment un certain nombre de listes comprenant pour la plupart l’énu­ mération de ceux qui participèrent à l'œuvre, de la restauration juive : noms de ceux qui revinrent de Babylone ίι Jérusalem, d’abord avec Zorobabcl, Esd., n, 1-70; Neh., vu, 6-73 a, puis avec Esdras, Esd., vm, 1-14; noms de ceux qui prirent des femmes étrangères, Esd., x, 18-44; de ceux qui reconstrui­ sirent les murs de Jérusalem, Neh., ni; de ceux qui apposèrent leur sceau à l’alliance du peuple avec son Dieu, Neh., x, 1-27; de ceux qui s’établirent à Jéru­ salem et dans les autres villes, Neh., xi, 3-30; enfin liste des prêtres et des lévites. Neh., xn, 1-26. La nature même de ces listes et la façon dont elles sont introduites dans le texte permettent de croire qu’elles sont tirées de documents officiels, les Juifs, en effet, ayant l’habitude d’établir et de conserver les listes des noms importants et de dresser des généalogies, Neh., vu, 5; le choix en a été dicté ici par le souci de justifier les droits politiques et religieux des vrais Juifs, ceux qui étaient revenus de l’exil et leurs des­ cendants. A remarquer l’identité de la liste Esd., n, et celle Neh., vu, 1-73 a, malgré de nombreuses variantes, analogues à celles que l’on rencontre dans tous les morceaux reproduits à différents endroits de la Bible; il noter aussi les abréviations et les modi­ fications dont ces listes ont été l’objet, cf. Neh., ix,et I Par., ix, et la tendance du rédacteur à réduire les énumérations. iv. œuvre ou rédacteur.— Tout ce qui n’a pas été compris sous les titres précédents n’est pas né­ cessairement l’œuvre personnelle du rédacteur; mais ici, il devient plus difficile d’indiquer l’origine de ses informations. Esd., i, 13 a, est la répétition de II Par., xxxvi,22-23; l'édit de Cyrus, Esd., i,2-4, suppose un original plus ou moins remanié et traduit en langage juif; Esd., i, 5-11, est l’œuvre du rédacteur plus préoccupé d’énumérer les objets du culte et les dons reçus pour le service du temple que de narrer l’his­ toire du retour. A ce c. i ressemble pour la forme littéraire c. in, 1-rv, 5, que l’on peut ainsi attribuer à la meme main ; noter en particulier les expressions : offrir, hommes de Dieu, selon ce qui est écrit dans la loi de Moïse, ni, 2. Driver, op. cit., p. 547. A la fin des documents araméens, le rédacteur reparaît pour raconter comment, après l’achèvement du temple, la célébration de la Pâque s’est accomplie exactement selon les prescriptions de la loi. Esd., vi, 19-22. Dans le livre de Néhémie, l’œuvre du rédacteur apparaît moindre encore, pour ceux toutefois qui ne se re­ fusent pas à trouver trace des Mémoires d’Esdras ou de Néhémie dans les c.vm sq.Onpeutlui attribuer xn, 10, 11, 22-26, nous faisant descendre à une époque plus récente que celle du gouverneur de Jé­ rusalem, ainsi que xn, 44-xni, 3, parlant des jours de ce dernier, comme d’un passé déjà lointain. De lui encore la disposition des différentes parties d’Es­ dras-Néhémie. disposition qui soulève tant de pro­ blèmes historiques et chronologiques. Driver, op. cit., p. 544-554; Siegfried, Esra, Nehemia und Esther, Gœttingue, 1901, p. 7-12; Bertholet, op. cit., p. xmxiv; Fischer, Die clu-onologischen Fragen in den Büchern Esra-Nehemia, dans Biblische Studien, Fribourg-en-Brisgau, 1903, t. vin, fasc. 3, p. 1-19. IV. Date de composition. — A quelle époque ces éléments de provenance aussi diverse ont-ils été réunis? D’un certain nombre d’indices relevés çà et là se dégage la conclusion d’une rédaction assez tar­ dive, postérieure à la domination persane. Dans Neh., xn, 10,11, 22, la généalogie des grands-prêtres se poursuit jusqu’à Jeddoa ou Jedda, c’est-à-dire 532 trois ou quatre’générations après Eliasib, le contem­ porain de Néhémie, Neh., xm, 4. 28; Josèphe, Ant. jud., XI, vu, 2; vin, 2, fait de Jedda le contem­ porain d’Alexandre le Grand; de plus l’expression « aux jours de Jeddoa » indique elle-même un temps assez reculé dans la pensée de celui qui l’emploie. Darius le Perse, mentionné Neh., xn, 22, est, selon toute probabilité, Darius Codoman, qui régna de 335 à 330. Sans doute, il reste possible que ces passages soient des gloses ajoutées par quelque scribe à un livre ayant déjà reçu sa forme définitive, Vigoureux, Manuel biblique, Paris, 1899, t. n, n. 519, mais ces constatations s’ajoutent à d'autres qui ont décide bon nombre de critiques, même catholiques, à repor­ ter la date de composition d’Esdras-Néhémie après l’époque où vivaient les deux principaux personnages du livre. Ainsi le rédacteur semble si éloigné du temps dont il se fait l'historien, qu’il passe sous silence des périodes considérables, Esd., vu, 1, et cela sans remarquer pareille lacune. Pour lui, les jours de Néhémie, 445 et années suivantes, apparaissent dans un passé déjà lointain, presque autant que ceux de Zorobabel, un siècle plus tôt. Neh., xn, 46. L’expres­ sion, si fréquente sous sa plume, de « roi de Perse ·, Esd., i, 1,2, 8; ni, 7; iv, 3,5,7, 24 ; vu, 1, se comprend à une époque où la suprématie persane n’était plus; auparavant, en effet, elle aurait été superflue et d'ailleurs tout à fait contraire à l’usage, comme le prouvent de nombreux passages des Mémoires, où l’on dit simplement « le roi », Esd., vu, 27, 28; vm, 22,25, 36; Neh., i, 11 ; n, 1 sq.; v,4,14; vi, 7, etc., et les titres donnés aux Achéménides dans les documents officiels : le grand roi, le roi des rois ou le roi. Driver, op. cit., p. 546, en note. Cf. aussi Aggée, i, 1,15, et Zacharie, vu, 1. Les difficultés et invraisemblances chronologiques supposent, elles aussi, un rédacteur très éloigné des événements dont la succession lui échappe; enfin la détermination de l’auteur corrobo­ rera encore la conclusion qui se dégage de cet ensemble de remarques et qui nous fait descendre aux années d’Alexandre. Kaulen, Einleitung in die heilige Schri/t, Fribourg-en-Brisgau, 1890, p. 212; Peit, Disloire des libres de l’Ancien Testament, Paris, 1902, t. n, p. 377 ; Gigot, Special introduction to the study o/ the Old Testament,New York, 1903, t. i, p. 333; Uolzhey, Die Bûcher Esra und Nehemia, Munich, 1902, p. 62-64 ; Fischer, op. cit., p. 1. Cf. Mangcnot, art. Néhémic, du Diet, de la Bible, t. iv, col. 1577-1578. V. Auteur. —A qui faut-il attribuer la rédaction d’Esdras-Néhémie? A en croire la tradition juive, le rédacteur définitif serait Esdras : « Esdras, est-il dit dans le Talmud, Baba bathra, fol. 15 a, écrivit son livre et continua les généalogies des Chroniques jus­ qu'à son temps. » Le sens de ce témoignage a été discuté; s'agit-il de notre premier livre canonique d’Esdras, ou de l’ouvrage unique comprenant aussi Néhémie? Des écrivains juifs, pour concilier l’affirma­ tion talmudique et le titre du second livre: Paroles de Néhémie, fils de Hacalias, ont restreint l’attribution au premier livre. Wogue, Histoire de la Bible et de l’exégèse biblique, Paris, 1881, p. 80-82. Hypothèse assez peu vraisemblable, étant donné l’unité primi­ tive des deux livres et le caractère d'addition tardive du titre de Néhémie. Gigot, op. cit., p. 330-331. La tradition chrétienne et, selon quelques-uns, la tradi­ tion juive (Talmud, loc. cil.),ont attribué le plus sou­ vent les deux livres aux deux personnages dont ils portent les noms. Vigoureux, Manuel biblique, t. n, n. 515, 519. L’existence de documents de prove­ nance diverse ne contredirait pas l’opinion tradition­ nelle, les deux héros de la restauration juive les ayant eux-mêmes insérés dans leur œuvre; quant aux traces de rédaction tardive, clics ne sauraient non plus 533 ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) >34 soulever de sérieuses difficultés, n’étant pour la plu­ ' place. Cf. II Par., xxxvi, 23, et Esd., part que des mots ou des phrases interpolés par des I op. cit., p. 5-6. Ce brusque arrêt du récit .-. scribes ou ajoutés lors d’une revision de l’ouvrage. Chroniques s'explique par le fait d’une ·-·.·.·.-. Cependant quelques objections restent sans réponse plus ou moins heureuse dans un ouvragi c ruprer-u satisfaisante. Si Esdras est l’auteur du livre auquel la suite des événements qui.ont précédé et suivi la il donne son nom, pourquoi cet arrêt si brusque du captivité. La même conclusion nous est fournie par le récit quelque temps à peine après l’arrivée du scribe IIIe livre d’Esdras; la narration s’y poursuit s-,n? à Jérusalem, pourquoi ce silence absolu sur de longues interruption depuis II Par., xxv, jusqu'à V années après 516, alors que les événements de cette vm, 13, malgré quelques lacunes et additions, ι période ne lui étaient certes pas inconnus et que leur surtout sans reproduire deux fois l’édit liber.·’·;··.: exposé eût aidé à mieux comprendre sa mission? Dans de Cyrus, comme le fait notre texte canonique ; le cas de Néhémie, la question la plus difficile à ré­ traducteur ignorait donc la division tripartite actuelle, soudre est celle de la différence très sensible entre considérant nos trois livres comme un ouvrage unique· les morceaux certainement authentiques et le reste L’unité d’origine est d’ailleurs généralement admise. du livre, sans parler des expressions déjà signalées, Kaulen, Kiel, Havernick, Lesêtre, Vigoureux l’ac­ manifestement d'époque plus récente. ceptent, mais en tenant Esdras pour l’auteur. Tout s’explique, disent le plus grand nombre des Pour quelles raisons se serait faite la séparation critiques, si les livres sont regardés comme l’œuvre entre les différentes parties de cet ouvrage historique? d’un compilateur ou dernier rédacteur qui n'est ni La place d’Esdras-Néhémie dans le canon juif, avant Esdras, ni Néhémie, ni un de leurs contemporains, les Chroniques suggère une réponse. La section de la mais bien l’auteur même des Paralipomènes, qui, en Bible hébraïque, appelée les Prophètes, laissait le toute hypothèse, n’écrivait pas avant le ive siècle. récit de l’histoire d’Israël au milieu de la captivité, Mangenot, art. Paralipomènes, dans Vigoureux,D/c/. II Reg., xxv, 27, pour le continuer, c’est-à-dire ra­ de la Bible, t. iv, col. 2140-2141. Voici les raisons conter le retour de l’exil, la reconstruction du temple invocpiées en faveur de la communauté d'origine des et des murs de la ville, la dernière partie de l’œuvre Chroniques, Esdras et Néhémie : le caractère général de du Chroniste, c’est-à-dire Esdras-Néhémie, était ces écrits est le même;composés en grande partie de tout indiquée, donnant la suite désirée sans repro­ documents plus anciens, ils sont des compilations duire le récit d’événements déjà relatés dans Samuel plutôt que des œuvres originales; la ressemblance dans et les Rois. Plus tard seulement, la première partie du la manière de composer l'ensemble se retrouve dans livre ainsi divisé aurait pris place au canon hébreu, de nombreux détails : dans tous trois, il est facile de parallèlement à l’histoire prophétique allant du livre remarquer une préférence nettement accusée pour les de la Genèse à celui des Rois. Reuss, Chronique eccle­ statistiques et les généalogies. Esd., i, 9-11; vu, 1-6; siastique de Jérusalem, Paris, 1878, p. 12-13, dans la vin, 1-14, 18-20; x, 20-44; Neh., ni, vn, 6-73 a; Bible, t. vi; Ryle, op. cil., p. lxv; Gigot, op. ciL, x, 1-27; xi, 3-36; xn, 1-26; I Par., les premiers cha­ p. 328-229. pitres; la même précision se retrouve dans le détail VI. But. — Il ne s’agit pas du but poursuivi par îles prescriptions cultuelles, dont l’observance s’impose Esdras ou Néhémie en écrivant leurs Mémoires, dont rigoureusement, Esd., ni, 1-7, 8-13; vi, 15-18, 19-22; l’état fragmentaire actuel ne permet pas d’ailleurs vin, 35; x, 1-14; Neh., vn, 73-vm, 12, 13-18; ix, 1-5, un jugement sur l’œuvre primitive; ce qu’on peut en 38; x, 29-39; xn, 27,43; I Par., xm, xv, χνι; II Par., dire néanmoins, d’après les extraits parvenus jusqu’à v-vn, xxix-xxxi; le nom des lévites et des autres nous, c’est que leurs auteurs se proposaient, non pas serviteurs du temple revient souvent sous .la plume de composer une sorte d’autobiograpliie, mais d’indi­ de l’auteur de l’un ou l’autre livre, plus de soixante quer la part prise par chacun d’eux dans la restaura­ fois dans Esdras-Néhémie et cent fois environ dans tion juive, après la captivité, l’un dans le rétablisse­ les Chroniques, et ce qui rend le rapprochement si­ ment et la réorganisation du culte à Jérusalem, gnificatif, c'est que les lévites, par exemple, n’appa­ l’autre dans l'achèvement des murs de la ville et la raissent que deux fois dans Samuel, I Sam., vi, 15; repopulation de l’ancienne capitale du royaume de IlSam., xv, 24, Ryle, op. cit., p. xxvn; les chanteurs Juda. Il s’agit du rédacteur ou compilateur, du Chro­ du temple, si souvent mentionnés dans Esdras-Néhé­ niste. Il est certain tout d’abord qu’il ne veut pas nous mie, Esd., n, 41, 65, 70; vu, 7...; Neh., vu, 1. 11; raconter l’histoire du judaïsme depuis la captivité x, 28,39; xi, 22, et non moins dans les Paralipomènes, jusqu’à Néhémie ; sans doute ces deux termes marquent le sont à peine ailleurs, de même encore pour les le commencement et la fin de son récit, mais les portiers. Esd., n, 42, 70; Neh., x, 28; I Par., xxvi· lacunes considérables de ce récit même, et surtout son Le vocabulaire et le style n’offrent pas moins de res­ point de vue très exclusif montrent que la composi­ semblance que les sujets traités; quelques exemples tion d’une telle histoire ne rentrait pas dans les in­ tentions de son auteur. L’absence de tout événement de mots et expressions caractéristiques : chefs de de l’histoire strictement profane, l’attention tou­ famille, Esd., i, 5; n, 68; ni, 12; iv, 2, 3; Neh., vn, 70, 71; vm, 13; xi, 13, et plus de vingt fois dans les jours concentrée autour du temple, du culte et des prescriptions légales font du livre Esdras-Néhémie. Paralipomènes; la maison de Dieu, Esd., i, 4; ni, 8; vi, 22; Neh., vin, 16; xi, 16; xn, 40; xm, 7, et plus comme d’ailleurs des Paralipomènes, un récit avant tout religieux, une histoire du temple, de sa recon— de trente fois dans les Paralipomènes (ailleurs maison truction, et de la vie religieuse dont il est le centre; de Jahvé); les peuples des pays, de ces contrées, le relèvement des murs de la cité sainte, n’est raconté Esd., m, 3; ix, 2, 7, 11; Neh., ix, 30; x, 28; et Par., plus de douze fois, etc. G. Ryle, op. cil., p. xxvm- que parce qu’il doit contribuer à la sauvegarde du xxix; Driver, op. cit., p. 535-540; Hastings, Dictio­ temple et de son peuple de fidèles. Si tant d’importance s'attache, à la maison de Dieu, nary ol the Bible, t. i, p. 389-391. Il n’y a pas seulement communauté d’origine entre c’est qu’elle est la condition nécessaire de l’unitles Chroniques et Esdras-Néhémie, mais encore unité nationale et religieuse. Cette idée de l’unité est chère primitive. Celle-ci se déduit de la façon dont se ter­ au rédacteur, c'est elle qui lui fait choisir l’histoire de l’exclusion des ennemis d’Israël s’ofïrant à parti­ mine le premier de ces livres; le y. 21 du c. xxxvi, ciper à la reconstruction du temple. Esd., iv, et dans qui en est la fin réelle, n’est pas une conclusion ; quel­ que scribe l’ayant bien compris y a ajouté les versets les Mémoires de Néhémie le récit des difficultés du du début d’Esdras, eux-mêmes inachevés à cette gouverneur avec les Samaritains, ceux-ci, en effet, 535 ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) ne sauraient prétendre aux droits et privilèges de la communauté juive: ceux-là seuls le peuvent qui sont les véritables descendants des exilés revenus de la captivité, aussi des listes généalogiques sont-elles soigneusement établies pour maintenir dans sa pu­ reté cette descendance. Tout ce qui la compromet­ trait est criminel, telles sont les unions d’Israélites avec les femmes étrangères; elles sont rigoureuse­ ment interdites et ceux qui avaient pris des com­ pagnes parmi les filles des peuples du pays sont énu­ mérés. Esd., x, 18-44. En sauvegardant ainsi l’unité et la pureté de la race et de la religion, l’Israélite se conforme non seulement à la loi reçue de Jahvé, mais encore aux ordres des rois de Perse. Esdras, à la tête du mouve­ ment de réforme religieuse, est l’envoyé d’Artaxerxès, il en a reçu plein pouvoir pour imposer à tous ses compatriotes tout ce qui est selon la loi du Dieu du ciel, et pour sévir impitoyablement contre quicon­ que oserait contrevenir aux ordres de Jahvé qui sont aussi ceux du grand roi. Esd., vu, 23, 26. Que les Samaritains et autres adversaires des Juifs ne s’auto­ risent pas de l’appui et de l’approbation des maîtres de la Perse pour empêcher la restauration d’Israël, leur opposition est illégitime, le bon droit est du côté des Juifs, le rédacteur tient à le démontrer, de là l’insertion dans son récit des documents araméens. Holzhey, op. cit., p. 9-10; Fischer, op. cit., p. 1-3. Ces idées maîtresses, dont il est facile de suivre la trame à travers les différentes parties des livres d’Esdras et de Néhémie, en maintiennent l'unité malgré leur ca­ ractère de compilation. VII. Valeur historique. — La conception tra­ ditionnelle, qui voit dans Esdras-Néhémie l'histoire des commencements de la communauté juive après l’exil ct date les événements selon l'ordre chronolo­ gique qui leur y est assigné, a eu à subir depuis un demi-siècle de nombreuses contradictions : les grandes lignes de cette histoire ont été bouleversées, la véra­ cité des documents qui permettaient de l’établir a été niée ou tout au moins très suspectée, la chrono­ logie a été déclarée incompatible avec la suite réelle des faits : en un mot, si l’on excepte les Mémoires de Néhémie, rien dans les deux livres qui n’ait été mis en question. Il importe donc, après un rapide coup d’œil sur l’état de la critique historique, de montrer ce que l’historien d'Israël peut encore demander à ces livres de notre Bible, quels matériaux il peut y puiser et dans quel ordre les agencer pour restituer à cette période si intéressante de la vie du peuple hébreu, sa physionomie originale. Dès 1867, Schrader, Die Douer des ziueilcn Tempelbaues, dans Thcologische Studien und Kritiken, p. 460-504, se refusait à admettre l’essai de recons­ truction du temple, dans la deuxième année du retour, pour la raison qu’on n’en trouve aucune trace avant la deuxième année de Darius, ni dans l’extrait araméen du c. v d’Esdras, ni dans les prophètes contem­ porains, Aggée ct Zacharie; l’origine de cette erreur chronologique serait à rechercher dans l’hypothèse qui regardait les exilés comme animés d’un zèle très ardent et trop dévoués à la cause de l’ancienne religion pour laisser passer une quinzaine d’années avant d’entreprendre la reconstruction du sanctuaire national. Kosters s'en est pris à l’ensemble de l'his­ toire traditionnelle; d'après lui, le récit du retour sous Cyrus ne serait qu’une invention tardive et ten­ dancieuse, la reconstruction du temple serait l’œuvre des Israélites restés dans le pays, ayant à leur tète Zorobabel et Josué; l’unique retour serait celui d’Esdras, encore faudrait-il le placer pendant le deuxième séjour de Néhémie à Jérusalem, vers 432. Hel Herstel van Israel in hel perzischc tijdrak, I.eydc, 536 1894; trad, allemande : Die Wiedcrherstellung Israels in der persisch. Periode, par Basedow, Heidelberg. 1895. Dans le même sens, avec des nuances diverses, Marquart, Wildeboer, Cheyne. Tout en rejetant la thèse de Kosters, Wellhausen lui concédait la pré­ sence en Palestine, lors de la restauration, d’une bonne partie de l’ancienne population et, plus encore que le critique hollandais, mettait en doute l’authen­ ticité des documents araméens, Esd., iv-vi. Die Rückkehr der Juden ans dem babylonischen Exil, dans Gôllinger Gelehrlen Anzcigen, 1895. Cette défiance vis-à-vis des documents araméens, Kuenen et Stade l’avaient déjà éprouvée et Nôldeke ne voyait dans le décret d’Artaxerxès, Esd., vu, que pure fiction. Contre cette tendance des critiques, abandonnant l’une après l’autre les différentes parties d’Esdras comme non historiques, Ed. Meyer réagit vigoureuse­ ment dans son ouvrage : Die Entstehung des Judentums, Halle, 1896, brillant plaidoyer en faveur des documents conservés dans le livre d’Esdras. Wellhausen en essaya une réfutation, ne voulant voir dans les prétendus documents qu’une forme dramatique d'exposé. Gott. Gel. Anz., 1897, p. 89-97. Cf. la réponse d’Ed. Meyer, Julius Wellhausen und meine Schrift « Die Entstehung des Judentums », Halle, 1897. Renan, dans son Histoire du peuple d’Israël, Paris, 1893, t. iv, p. 99, note 2, écrivait : « Tout en considérant les Mémoires d’Esdras comme une œuvre artificielle, il est permis d’en retenir quelques traits que le faussaire aurait empruntés à une tradition sérieuse ou aux données historiques générales du temps. » Ce n’était cependant pas l’opinion générale­ ment reçue parmi les critiques sur la valeur des Mémoires d’Esdras, lorsque Torrey entreprit de dé­ montrer que ces Mémoires attribués au scribe Esdras, ainsi qu’une partie de ceux mêmes de Néhémie, n’étaient que j'œuvre du Chroniste, par conséquent sans valeur historique. The composition and historical Value of Esra-Nehemia, Giessen, 1896, supplément à la Zeitschrift fur die altleslamentliche Wissenschafl. Le succès fut médiocre et à quelques rares expressions près, H. P. Smith, Old Testament History, Édimbourg, 1903, p. 390; Foster Kent, Israel’s historical and biographical narratives. New York, 1905, p. 29-34, dans The Students Old Testament; G. Jahn, Die Biicher Esra und Nehemja, Leyde, 1909, p. i-vi, les critiques continuèrent à considérer les Mémoires d’Esdras et de Néhémie comme des documents de grande valeur historique. Cf. Torrey, Ezra studies, Chicago, 1910, p. vu-vin. 11 y a donc lieu d’établir le caractère de véracité de textes si importants et si contestés. 1° Mémoires de Néhémie. — Tous s’accordent à reconnaître leur authenticité (même Torrey et Jahn, au moins pour une partie). « Dans ses derniers jours, dit Renan, il (Néhémie) écrivit son autobiographie, et ce curieux document, un des plus précieux de la littérature hébraïque, nous a été transmis avec de légères altérations provenant du compilateur des Chroniques. Peu d'écrits portent un cachet aussi per­ sonnel. » Op. cit., p. 93. Ces Mémoires sont, en effet, « d’une authenticité indiscutable et respirent une sincérité d’accent qui rend très sympathique un écri­ vain racontant avec simplicité ce qu’il a fait. » Mangenot, art. Néhémie, dans le Diet, de la Bible, t. iv, col. 1578. 2° Mémoires d’Esdras. — La question n’est plus aussi simple. Sans doute beaucoup, le plus grand nombre y voient comme dans les précédents un écrit authentique, mais l’affirmation a besoin d’être prou­ vée. Les principales raisons pour lesquelles certains critiques (voir plus haut) croient devoir refuser la composition des Mémoires à Esdras sont les sui­ 537 ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) vantes : Le vocabulaire et la syntaxe sont ceux du •compilateur dont la manière d’écrire bien caracté­ risée se retrouve non seulement dans quelques par­ ties des livres d’Esdras-Néhémie, mais surtout dans Esd., vii-x, et Neh., viii-x, passages précisément regardés comme extraits de l’œuvre personnelle du scribe. Torrey, Ezra Studies, p. 240-248. Toute l’his­ toire du rôle d’Esdras est fort improbable : les cir­ constances rendaient difficile, pour ne pas dire im­ possible, l’application des mesures que pourtant il serait parvenu à imposer, le silence de Néhémie d’ail­ leurs au sujet d’Esdras est bien significatif,non moins que celui du fils de Sirach ct de l’auteur du IIe livre des Machabées, pour lesquels Néhémie apparaît le seul et véritable champion du judaïsme à cette époque. Eccli., xlix, 12 sq.; il Mach., i, 10 sq. Les prétendus Mémoires d’Esdras ne renfermeraient en conséquence qu’une légende inventée de toutes pièces par la réaction sacerdotale et lévitique qui se pro­ duisit après la mort de Néhémie; il ne convenait pas, en effet, de laisser à un héros laïque toute la gloire de la restauration juive, on lui donna donc un collègue de l'ordre sacerdotal avec un rôle parallèle au sien et des Mémoires analogues; le légendaire Esdras de la littérature apocryphe et talmudique fait ainsi son apparition dans les livres canoniques. L’argument tiré du vocabulaire et du style, rédùit à de plus modestes et plus justes proportions, n’oblige nullement à renoncer à l’authenticité des Mémoires d’Esdras. Un examen attentif des mots et expres­ sions prétendus caractéristiques du Chroniste montre que, pour une part, il s’en trouve dans d’autres écrivains post-exiliques, et que pour une autre, ceux rencontrés en fait dans les Mémoires et les Paralipomènes seulement, quelques-uns sont dus à la mise en œuvre des Mémoires par le Chroniste, quelques autres s’expliquent par la commune origine des deux auteurs. Il y a plus, bien des expressions caractéris­ tiques du Chroniste sont absentes des Mémoires, sur­ tout des prières, Esd., ix, 6-15, ct Neh.,ix,6-38; on y retrouve plutôt l’influence du Deutéronone, celleci complètement étrangère aux Paralipomènes. G. A. Smith, Ezra and Nehemiah, dans Expositor, juillet 1906, p. 5-6; Joh. Geissler, Die lillerarischen Beziehungen der Ezramemorien insbes. zur Chronik und den hexateuchischen Quellschriften, Chemnitz, 1899. Quant aux difficultés d’ordre historique, elles sont réelles sans doute, mais plusieurs tiennent à la chro­ nologie actuelle du livre, et si l’ordre de succession Néhémie-Esdras, proposé par quelques critiques, est le véritable, bien des prétendues invraisemblances de la mission d’Esdras disparaissent de ce fait. Voir plus loin. L’omission du nom du scribe dans le catalogue des personnages qui ont illustré l’histoire d’Israël est certes étrange, ne peut-elle pas s’expliquer dans une certaine mesure par l’importance, dans l’œuvre de la restauration juive, du rôle de Néhémie que n’avait pas encore relégué au second plan la légende d’Es­ dras? Demeurât-elle d’ailleurs inexpliquée, elle ne saurait prévaloir contre les bonnes raisons qui militent en faveur de l’authenticité des Mémoires. Faire du Chroniste l’auteur de récits si riches en détails, en incidents, c’est ne pas tenir compte de sa manière d’écrire qui laisse si peu de place à l’invention, c’est oublier que l’Esdras des Mémoires est avant tout un scribe versé dans la Loi de Moïse, tandis que l’Esdras qu’aurait imaginé le compilateur aurait été avant tout prêtre, comme il apparaît dans quelques passages remaniés ou ajoutés. Notons enfin que les Mémoires n’étaient pas un genre littéraire inconnu en Israël au ve et au ive siècle; sans parler de ceux de Néhémie dont nous fixerons la date, on peut retrouver dans les écrits composés pendant ou avant l’exil, surtout chez les prophètes,maints passage' forme de mémoires; n’est-ce pas le cas suri le livre d’Ézéchiel? 3° Documents araméens.— Ils sont très import pour l'histoire de la restauration juive si leur ·.. documentaire, objet de nombreuses discussion', peu: être établie. Tandis que Kosters, Wellhausen. Ί -rH. P. Smith, etc., leur refusent à peu près ■ caractère historique, la majorité des critiques, · ■ ■ en y reconnaissant la trace de quelques modifications introduites par les rédacteurs juifs, en maintien·, l’authenticité. Beaucoup se sont ralliés à la thèse d’Ed. Meyer qui voit dans les documents conserves au livre d’Esdras les copies des originaux eux-mêmes, ainsi Cornill, Siegfried, Bertholet, Guthe, Budde. De ces textes, les uns, Esd., iv-vi, faisaient partie d’une histoire écrite en araméen, les autres, Esd., vu, des Mémoires, tous par conséquent, en passant ainsi par plusieurs mains,ont été exposés à quelques remaniements que la critique sait distinguer sans renoncer à l'authenticité. Pas de difficulté non plus du fait de la rédaction de ces documents en araméen, puisque c’était la langue officielle des Achéménides dans leurs relations avec les provinces de l’Ouest. Le persan, en effet, ne pouvait convenir pour les com­ munications à faire aux sujets de ces régions dont il importait d’emprunter la langue : l’araméen. Ce souci de se mettre à la portée des différents peuples de l’immense empire se retrouve jusque dans les ins­ criptions royales: certaines sont accompagnées de traduction dans les langues de Babylone et de Suse, d’autres le sont d'une version hiéroglyphique (ins­ cription du canal de Suez), d’autres d’un texte grec. Meyer, op. cit., p. 9-10. Depuis longtemps, d’ailleurs, l’araméen s'imposait comme la langue des relations entre les provinces de l’Ouest. II Reg., xvm, 26. « Quand la domination persane succéda à la chaldéenne (538), l’araméen ne perdit rien de son impor­ tance, il demeura la langue officielle de l’empire dans toutes les provinces occidentales : on le retrouve sur les monnaies de l’Asie-Mineure, sur les papyrus et les stèles de l’Égypte, dans les édits et la correspon­ dance des satrapes ct même du grand roi. «Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient, Paris, 1904, p. 776. Pour les relations avec l’Égypte elle même, en effet, l’araméen s’était imposé. Corpus inscriptio­ num semiticarum, Paris, t. n, n. 138, 144, 146, 147 : Clermont-Ganneau, Origine perse des monuments araméens d’Ègypte, 1880. Rien donc que de très vraisemblable dans la rédaction en langue araméenne de ces documents du livre d’Esdras, dont le carac­ tère officiel est manifeste. D’après Ed. Meyer, op. cit., p. 21 sq., ce serait des traductions officielles, reconnaissables à l’emploi de mots, d'expressions et de constructions d’origine persane; Frankel et Lohr ont combattu cette hypothèse, Zeitschrift für die alttestamentliche Wissenschaft, 1900. Comment ces documents ont-ils pu parvenir jus­ qu’à l’auteur juif qui le premier les a utilisés? La des­ tination de plusieurs d’entre eux en faisait des écrits publics; ce sont, en eflct, des ordonnances aux ins­ tructions desquelles devaient se conformer tous les Juifs; favorables ou non à leur cause, elles devaient leur être manifestées, et celles qui portaient mention de privilèges octroyés avaient leur place marqute dans les archives du temple. La découverte de 1 ins­ cription de Gadata, contenant une décision du roi et s rois, Darius, fils d’Hystaspe,en faveur des serviteurs du sanctuaire d’Apollon en conflit avec le f<>r.> ::·.ηnaire royal Gadata, est venue confirmer ces conclu­ sions sur la réalité historique, le caractère public et la conservation par les intéressés de ces sortes de rescrits. Bulletin de correspondance hellénique, t. xm, 539 ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) p. 529; Ed. Meyer, op. cit., p. 19-21. Pour ce qui est des lettres de gouverneurs aux rois de Perse et de leurs réponses, il est plus difficile d’en établir le caractère public, encore que l’on puisse dire que la plainte de Réhum, par exemple, n'était pas seulement formulée dans l’intérêt, mais au nom des habitants de la Pales­ tine, qui pouvaient ainsi en connaître le texte. Meyer, op. cit., p. 19. Peut-être ont-elles été connues par quelque juif bien placé à la cour des rois de Perse, comme Daniel ou Néhémie, pour rechercher dans les archives royales les pièces intéressant l’histoire d’Israël, et intervenir au besoin en faveur de ses compatriotes; ainsi le prêtre Uzal.ior usa de son influence à la cour persane au bénéfice des Égyptiens. Cheyne, Das religiose Leben derJuden nach déni Exil, trad, allemande par Stocks, Giessen, 1899, p. 41 sq. Le texte arainéen qui relie les différents documents autorise l’hypothèse de leur première mise en œuvre par un juif vivant à la cour des Achéménides, l’araméen étant, en effet, la seule langue susceptible d’être comprise par des lecteurs juifs et perses; de plus, quelques passages indiquent que la composition ne se fit pas en Palestine. Esd., iv, 23; v, 5. A ces considérations générales on peut en ajouter quelques autres, plus spéciales, corroborant la valeur de chacune des pièces conservées en araméen. 1. Échange de lettres entre le gouverneur Réhum et Artaxerxès. — L’attitude du roi, opposé ici aux pro­ jets des Juifs,paraît en contradiction avec les autori­ sations données à Esdras. Esd., vu, 12 sq. Si l’on re­ marque que, dans le premier cas, il est question delà reconstruction des murs de la ville, et dans le second, de la restauration du culte, on ne trouvera plus matière à contradiction, moins encore si, comme le veulent quelques-uns, la lettre, Esd., iv, 18-22, est d'Artaxerxès Ier, et le firman, Esd., vn, 12-26, d’Artaxerxès IL La prétendue couleur judaïsante de cer­ tains passages exaltant l’antique gloire de Jérusalem n’est en réalité qu'un moyen habile ou de faire croire au danger ou de rehausser l’éclat des victoires rem­ portées jadis par les ancêtres du roi. Même habi­ leté dans le choix des prétextes invoqués contre les Juifs, à savoir, leur refus de payer l’impôt et le tribut, une fois qu’ils se sentiraient à l’abri derrière leurs murailles reconstruites. Esd., iv, 15, 19, 20. 2. Échange de lettres entre le gouverneur Thathanaï et Darius. Esd., v, 6-vi, 12. — La lettre de Thathanaï (Sisinnès selon 111 Esd., vi, 3) au roi Darius n’offre pas de difficulté, si nous laissons de côté la question de l’essai de reconstruction du temple, mentionnée au c. m. Voir plus loin. Incertain de la légitimité de l’œuvre entreprise par les Juifs, le gouverneur informe son souverain dans une lettre où l’influence de la langue persane ne serait pas étrangère. Meyer, op. cil., p. 29, 43. Si Kosters refuse l'authenticité à ce document, c’est qu’il nie, sans raisons suffisantes, voir plus loin, le retour sous Cyrus et la première ten­ tative de reconstruction. La réponse de Darius, fils d’Hystaspe, est précédée d’un extrait de l'autori­ sation donnée jadis par Cyrus. Cf. Esd., i. Le fait de la découverte de ce texte à Ecbatane, résidence d’été des rois de Perse, est une preuve de la véracité du récit, un faussaire d’époque tardive aurait, en effet, placé cette découverte à Babylone ou du moins à Suse. Meyer, op. cil., p. 47-48. Quant à la teneur du décret de Darius, elle est tout à fait conforme à ce que nous savons de ce roi. Pour lui, une fois le texte de la décision de Cyrus retrouvée, la chose était jugée. Comme dans l’inscription de Gadata, il s’en rapporte à la manière de voir de ses ancêtres : άγνοών έμών προ­ γόνων εις τον θεόν..., et la part qu’il prend dans la construction du temple et la célébration quotidienne du culte, toutes deux assurées par la perception d’im­ 540 pôts de l’autre côté du fleuve, n’a pas lieu d’étonner, lorsque l’on sait son attitude nettement favorable aux cultes étrangers aussi bien en Asie-Mineure qu’en Égypte. Inscriptions de Gadata et de Uzahor; dans cette dernière Ntariuth (Darius) donne des ordres afin tpie le nom de tous les dieux, leurs temples, leurs revenus et leurs fêtes soient conservés à jamais, Brugsch, Geschichte Ægyptens, 1877, p. 748-751; Hérodote, vi, 97, rapporte que Datis, général de l’armée perse, épargna les habitants de Délos, ayant reçu l’ordre de son roi Darius de ne faire aucun mal aux hommes du pays qui a vu naître Apollon et Diane. L’expression Dieu du ciel, 9, 10, n’est pas à rejeter, elle n’effarouchait pas l’esprit de tolérance des rois de Perse, elle correspondait à celle employée dans la demande de Thathanaï, Esd., v, 11, et était d’ailleurs fréquemment usitée dans la désignation des divinités syriennes. Bertholct, op. cil., p. 27. Le supplice réservé aux transgresseurs de l’ordre royal, Esd., v, 11, est manifestement d’origine persane. Hérodote, m, 159. Cf. Schrader, Die Keilinschri/ten und das Aile Testa­ ment, 2° édit., Berlin, p. 378, 616. Enfin, la menace du ÿ. 12, qui semble viser le roi lui-même, y a fait voir une glose de l'époque du persécuteur Antiochus Épiphane, il s’agit tout simplement des voisins d’Israël, avertis de n’avoir plus à s’opposer, comme par le passé, à la reconstruction du temple, sous peine des plus sévères châtiments. 3. Lcrescril d’Artaxerxès. Esd., vu, 11-26. — « Le roi n’y parle pas comme un fidèle de Zarathustra, mais comme un croyant Israélite. » Kucnen, Einleitung, t. n, p. 166. A cause de la couleur juive de ce passage, beaucoup, en effet, refusent d’y voir un document authentique, Kosters, Cheyne, Cornill, Wellhausen, Torrey, Jahn. L’énumération des animaux du sacri­ fice, 17, des différentes classes de serviteurs du temple, 24, le ton général que pourrait revendiquer un adorateur de Jahvé, tout cela dénoncerait un rédacteur juif, le compilateur lui-même. Quelquesuns ont supposé, et non sans vraisemblance, que les termes mêmes du décret avaient été inspirés par Esdras, à qui serait due la précision nécessaire dans les ordres relatifs à la réorganisation du culte, Meyer, Nikel, Bertholet; le texte original serait l’araméen, destiné qu’il était aux compatriotes d’Esdras auprès desquels il fallait l’accréditer. Nikel, Die Wiedcrherstellung des jüdischen Gemeinivesens nach déni babylonischen Exil, Fribourg-en-Brisgau, 1900, p. 170. D’autres voient dans les traits spécifiquement juifs l’œuvre du Chroniste, remaniant un document dont la valeur historique n’en demeure pas moins; on peut ainsi l’établir : un décret royal était nécessaire à Esdras pour entreprendre son œuvre, il a trouvé sans doute une place dans les Mémoires; le cas est tout à fait analogue à celui de Néhémie sollicitant avant son retour des lettres pour les gouverneurs de l’autre côté du fleuve. Neh., n, 7. Le zèle pour l’accomplissement de la loi de Jahvé s’accorde bien avec la politique des rois païens en général, dont le panthéon était hos­ pitalier pour toutes sortes de divinités et avec celle des rois de Perse en particulier, cf. inscriptions de Cyrus, de Gadata...; et n’est-ce pas le fait d’un habile politique que d’imposer en même temps le respect des lois religieuses et des lois civiles?quiconque n’obser­ vera pas la loi de son Dieu et la loi du roi, qu’il soit fait de lui exacte justice, 26. Le titre de roi des rois donné à Artaxerxès est un des titres employés dans les inscriptions royales, le compilateur aurait écrit roi de Perse. Enfin ce que le souverain avait entendu raconter par Esdras, vm, 22, était bien fait pour le décider à la bienveillance; le Dieu du ciel, à Jérusalem, était en effet un Dieu puissant qu’il convenait d’honorer en favorisant son culte afin que « sa colère ne vienne 54ί ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) pas sur le royaume, sur le roi et sur ses ills, » vu, 23. Meyer, op. cil., p. 60-70; Fischer, op. cit., p. 6-9. 4. Les listes. — Les listes nombreuses de noms pro­ pres, qui se rencontrent dans Esdras-Néhémie comme dans les Paralipomènes, étaient exposées de la part de ecteurs ou de copistes négligents ou trop zélés à subir maintes modifications. Mais dans l’ensemble leur au thenticité ne peut être sérieusement contestée. Kos­ ters, Torrey, Marquart n’accordent pourtant aucun crédit à la liste d’Esdras, n;Neh.,vu. Ce serait, d’après eux, une pièce dont le cadre historique doit être cherché à l’époque d’Esdras et de Néhémie, renfer­ mant «les noms de tous ceux qui, à Jérusalem comme hors de la ville, appartenaient à la communauté juive nouvellement établie ·> après le retour d’Esdras. Kosters, op. cit., p. 102. S’il en était vraiment ainsi, ne devrait-on pas tout d’abord retrouver dans cette liste le nom d’Esdras, qui n’y figure pas, non plus d'ailleurs que celui de plusieurs familles, David, Sechenias, Joab, Selomith, revenues de Babylone en même temps que le scribe? Esd., vin, 3, 5, 9, 10. De nombreux indices, au contraire, dénoncent une redaction de très peu postérieure au retour de l’exil; le titre de la liste dans les deux passages; le point de départ de certaines familles, 59; le caractère provi­ soire de la situation, insinué au y. 63; la mention des bêtes de somme et l’importance attachée à ce détail, 66-67; les mesures prises, 59, 63, tout à fait de cir­ constance, lors de l’établissement dans le pays, de colons nouvellement arrivés; l’offrande d’ornements sacerdotaux sans doute pour restaurer le culte, rien de tel parmi les trésors qu’Esdras rapporte avec lui à Jérusalem, ni parmi les dons que le peuple s’engage à fournir sous la direction de Néhémie, car alors le culte était réorganisé. Quant au désaccord entre le chiffre total des émigrants, 42 360, le même aux trois endroits, Esd., n, 64; Neh., vu, 66; III Esd., 41 (42340), et la somme obtenue en additionnant les chiffres indiqués pour les différentes familles 31089, Neh., 29818, Esd.,30141, IIIEsd., il s’explique par le mauvais état de conservation du texte, par les omis­ sions des noms de famille, par les fausses transcrip­ tions de chiffres, c’est ainsi que la famille de Megbis, mentionnée dans Esd., u, 30, est absente dans Neh., et que la différence des nombres donnés dans les listes d'Esd. et de Néh. pour la famille d’Azgad est de 1100. Le chiffre total des rapatriés resterait, dit-on, beaucoup trop considérable et hors de proportion avec celui des captifs, déportés en Babylonie. Un simple coup d’œil sur les derniers temps de l’histoire de Juda prouve qu’il n’en est rien. La double déporta­ tion, qui eut lieu sous les règnes de Joachin, 597, et de Sédécias, 586, avait enlevé non seulement la partie la plus influente de la population, mais aussi la plus considérable. IV Reg., xxiv-xxv. Le texte de Jérémie, ui, 28-30, n’y contredit pas. Van Hoonacker,NouoeZZes éludes sur la restauration juive après l’exil de Baby­ lone, p. 47-57. La relation de la campagne de Sennachérib contre Ézéchias, roi de Juda, donne une idée de l’importance de ces déportations : 200150 hommes petits et grands, hommes et femmes... furent par moi emmenés de chez eux comme butin. Inscription du cylindre hexagonal, dit de Taylor, publié dans Raw­ linson, The cuneiform inscriptions oj the Western Asia, t. i, pl. 37-42; cf. Vigouroux, La Bible et les décou­ vertes modernes, Paris, 1896, t. iv, p. 28. Le nombre des déportés, déjà élevé en 586, l’était encore davantage à l’avènement de Cyrus ; les Juifs, véritables colons, menant sur la terre étrangère une existence très sup­ portable, n’avaient pu manquer de s’accroître, Jer., xxix, 4-7, et ainsi, même en ne comptant que des hommes dans le nombre de 42360 selon la manière israéiite, ce qui peut faire 150 à 200000 pour l’ensem­ ble des rapatriés, on n’arrive pas à la prêter, proportion avec le nombre des Juifs parti- itr ! en exil. Van Hoonacker, Nouvelles éludes, p. : - ■ Smend, Die Listen der Bûcher Esdras und Λ· . Bâle, 1881; Sellin, Studien zur Entstchuncs :■·< ■’ ~:t der jüdisch. Gemeinde nach d. babyl. Exil. Leinzic. 1901, p. 104-115; Meyer, op. cit., p. 190-198; K -ter-, op. cit., p. 29-42; Nike], op. cit., p. 71-80. 5. Œuvre du rédacteur. — a) Édit de Cyrus et ret des exilés sous Sassabasar (hébreu : Sêibassa ■. Que l’édit de Cyrus, Esd., i, 2-4, ne soit pas un extrait littéral de l’original, c’est ce qu’indique le titre de roi de Perse donné au libérateur; qu’il ne soit pas digne de foi, c’est ce qu’on ne saurait démontrer: quelqueremarques confirmeront sa valeur historique. Le début : « Ainsi parle » est celui qu’on pouvait attendre d’un document émanant de la cour persane. Cf. la grande inscription de Darius, Vigouroux, op. cit., 1.1, p. 163; Halévy, Cyrus et le retour de l’exil, dans la Bevue des études juives, juillet 1880. L’expression : Dieu m’a donné tous les royaumes de la terre, n’est pas sans analogie non plus dans les inscriptions royales. La double autorisation de revenir à Jéru­ salem et d’y reconstruire le temple rentre dans les mesures générales prises parCyrus; habile politique, il rendait à la liberté tous ceux que Babylone avait assujettis, s’en faisant par là des amis et des alliés : « J’ai fait retourner tous les peuples dans leur patrie, » dit-il lui-même dans une inscription découverte en 1879. Halévy, loc. cil.; Vigouroux, op. cit., t. iv, p. 404-419. Sans doute, Juda n’y est pas mentionné, non plus que son dieu Jahvé, mais l’attitude de Cyrus vis-à-vis des divinités étrangères nous rend très vrai­ semblable sa bienveillance pour le dieu des Israéliteset son peuple : « Puissent tous les dieux que j’ai ramenés dans leur ville, dit Cyrus dans la même inscription, puissent-ils tous les jours devant Bel et Nabu deman­ der la prolongation de mes jours et m’exprimer leur bienveillance... » Cf. Van Hoonacker, Notes sur les lignes 30 sq. de l’inscription du cylindre de Cyrus, dans les Mélanges Charles de Harlez, 1896, p. 325 sq. De l’authenticité de l’édit de Cyrus ne découle pas nécessairement la vérité du retour immédiat des exilés. Pour la nier, on s’appuie surtout sur l’attitude des prophètes Aggée et Zacharie, qui « ne font jamais allusion à un événement aussi considérable que celui du retour de li. captivité; ils supposent toujours, au contraire, avoir affaire aux restes de la nation, que la déportation chaldéenne n avait pas atteints; ils sup­ posent que la Gola, la communauté morale des exilés, vit encore dispersée loin du territoire. Les premières colonies de rapatriés n’auraient été amenées que bien plus tard par Esdras. Esd., vu sq. » Et voici com­ ment, d’après Kosters, on aurait daté du règne de Cyrus le retour : la lecture des prophéties du DeutéroIsaïe, où Cyrus est désigné comme l’instrument dont Jahvé devait se servir, fit naître après coup la per­ suasion qu’en effet c’était à Cyrus que Jérusalem était redevable de son temple rebâti, et qu’aussitôt après sa conquête, le vainqueur de Babylone avait envoyé en Judée un officier du nom de Sassabasar avec mission de relever de ses ruines le sanctuaire de Jahvé. L’existence dans la section araméenne, Esd., v-vi, des restes de deux documents, dont l’un aurait complètement ignoré une part quelconque, prise par Cyrus dans la reconstruction du justifierait encore cette reconstruction de riii-toirr. Cf. Van Hoonacker, Nouvelles éludes, p. 18-31 ; Les douze petits prophètes, Paris, 1908, p. 539-54". S. ies prophètes Aggée et Zacharie appellent leurs compa­ triotes le reste du peuple ou de ce peuple, Agg., i, 12, 14; π, 2; cf. Zach., vm, 6, 11,12, ils n’entendent pas pour cela désigner uniquement ceux que la dépor­ 543 ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) tation chaldéenne de 586 avait épargnés et laissés dans le pays, car lesJudéens emmenés en captivité, et ceux qui, plus tard, revinrent de l’exil, étaient, eux aussi, un reste, le reste du peuple d’autrefois, aussi bien et au même titre que ceux restés dans le pays; dans les anciens prophètes, l'expression s’employait cou­ ramment pour désigner le peuple de l’avenir renou­ velé par l’épreuve. Van Hoonackcr, Nouvelles études, р. 67-68. On peut trouver d’ailleurs dans Aggée une allusion au retour qui suivit de très près la chute de Babylone : tous les maux qui ont frappé récemment Je peuple sont survenus, dit Jahvé, « à cause de ma maison qui est en ruines tandis que vous vous empres­ siez chacun pour sa maison, » Agg., i, 9, reprochant par là aux Juifs leur attitude, durant les dernières années écoulées, pendant lesquelles ils auraient été plus préoccupés de bâtir et d’installer définitivement leur propre demeure que de reconstruire le temple; n’est-ce pas la situation d’une population nouvelle, établie depuis peu dans le pays? Pour le prophète Zacharie, « loin de ne faire aucune allusion au retour de la captivité, il atteste de la manière la plus formelle qu’à son époque le grand événement venait de s’ac­ complir. Toute la prophétie de Zacharie le suppose. Aux c. vu-vin, il est proclamé que le temps de l’épreu­ ve est fini pour le peuple juif; les jours de pénitence, y compris celui qui célébrait le souvenir de la disper­ sion de la nation, sont changés en jours de fête 1 Aux с. l-vi, le prophète célèbre la délivrance du peuple dans une série de visions prophétiques..., cette déli­ vrance est un fait actuel, aussi bien que celui de la reconstruction du temple, aussi bien que celui du châtiment de Babylone. Enfin au c. vi, 9-15, Zacharie affirme en termes explicites que la Gola, les Juifs revenus de Babylone sont établis en Judée. » Van Hoonacker, Nouvelles éludes, p. 87-88. Cf. son com­ mentaire de Zacharie. b) Reconstruction du temple. Esd., ni- iv, 5. — La seconde année du retour, Zorobabel, Josué et leurs -compagnons commencèrent les travaux du nouveau temple, les fondements en furent posés et solennelle­ ment inaugurés, ni, 1-8. Après avoir refusé le concours « des ennemis de Juda et de Benjamin », les rapatriés furent empêchés par les intrigues de ces derniers de •continuer les travaux qui ne purent être repris qu’en la seconde année de Darius, iv, 1-5, 24. Cette représen­ tation des premiers temps du retour est-elle exacte, n’est-elle pas plutôt une invention tendancieuse du •Chroniste, contredite par le récit araméen d’Esd., v-vi, et surtout par Aggée et Zacharie? Notons d’abord le caractère de parfaite vraisem­ blance intrinsèque qui distingue le récit en question. Si les exilés sont revenus en Judée, c’était pour réédifier le temple de leur dieu. L'autel qu’ils avaient élevé sur le lieu saint et auquel Aggée fait incidem­ ment une vague allusion, n, 14, les dons que le peuple et ses chefs s’étaient empressés d’offrir témoi­ gnent du zèle dont les compagnons de Zorobabel étaient animés pour la restauration immédiate du culte. Le but assigné à l’expédition des émigrants était, d’après l’édit, conforme en cela aux données des inscriptions de Cyrus, le relèvement des murs du temple; aussi l’empressement des Juifs rapatriés à l’entreprendre est-il très naturel. Le rôle hostile attri­ bué aux populations semi-païennes d’alentour porte, lui aussi, la marque de l’histoire; la mention d’Asarhaddon, iv, 2, « comme auteur de la colonisation de la Palestine, est en harmonie avec les renseignements fournis par les inscriptions et ne peut avoir été sug­ gérée au narrateur que par des témoignages précis et sûrs touchant les faits qu’il raconte. » Van Hoonacker, Les douze petits prophètes, p. 544. Cf. Nouvelles études, p. 138 150. 544 Quant à la contradiction entre Esd., ni et v, elle n’existe pas. La lettre adressée à Darius sait que Sassabasar, au commencement du règne de Cyrus, est venu à Jérusalem poser les fondements du temple, v, 16; la donnée de v, 1-2,au sujet de la construction du temple à la voix des prophètes Aggée et Zacharie n’est pas incompatible avec la supposition qu’il s’agit « de la reprise des travaux, de la construction de l'édifice lui-même sur les assises déjà existantes, bien que sans doute détériorées et à remettre en état après quinze ans d’interruption. » Le ÿ. 1 d’ailleurs n'est pas le début du récit, ce début se trouve au verset précédent, iv, 24, lui-même à rattacher direc­ tement à iv, 1-5, dont il continue la narration inter­ rompue par l’insertion indue de iv, 6-24, relatif à l’affaire de la reconstruction des murs. e témoignage d’Aggée et de Zacharie, souvent l. invoqué contre le caractère historique d’Esd., m ne lui est pas contraire. Au ÿ. 2 du c. i d’Aggée, la parole du peuple : « le temps n’est pas encore venu de bâtir la maison de Jahvé, » peut s’entendre de la reprise des travaux, interrompus à la suite des menées hostiles des populations rivales d'alentour, qui avaient provoqué un revirement dans les dispositions du roi, d’abord favorables aux Juifs. L’occasion de repren dre l’œuvre ainsi restée inachevée ne se présente que lors de l’avènement de Darius, fils d’Hystaspe, grâce, en particulier, aux guerres qui se déchaînèrent et naturellement détournèrent l’attention de Jérusalem ; les circonstances se prêtaient alors à merveille à l’accomplissement de la grande entreprise, « le moment était bien choisi quand Aggée se leva pour reprocher à ses compatriotes leurs longs retards et stimuler leur zèle. » Van Hoonacker, Les douze petits prophètes, p. 546. « Le jour de la fondation du temple, » Agg., n, 15-19, s’entend, dans la pensée du prophète, d’un terme fixé à distance dans le passé pour servir de point de départ à la considération des épreuves endurées depuis lors; c’est ce que prouve l’emploi de la particule p-, lemin, qui jamais* ne sert à intro­ duire, dans l’ordre de l’espace ou dans celui du temps, un terme a quo considéré comme présent, relative­ ment au sujet qui a la parole ou qui tient la plume. » Ibid., p. 573. Rien non plus à conclure contre la véracité d’Esd., m,d’après Zach., i, 16; vi, 12; iv, 9,ce dernier passage plaidant plutôt en faveur d’une fondation du temple antérieure à la deuxième année de Darius. Au c.vm, 9, le prophète ne suppose pas comme date de la fondation du temple l’époque du commencement de son minis­ tère; sans doute « les formules : ces jours-ci, le jour où le temple a été fondé, désignent le temps actuel en opposition avec le temps des pères auxquels les an­ ciens prophètes avaient fait entendre leurs promesses relatives à une restauration future; » mais « on doit reconnaître que les paroles de Zacharie gardent leur signification pleine et entière dans la supposition que le temple avait été fondé dès la seconde année du retour des captifs. » Ibid., p. 644. L'identification des faits rapportés aux c. m et v d’Esdras, formant un double récit d’un même événe­ ment : la reconstruction du sanctuaire sous Darius, supprimerait, si elle était suffisamment démontrée, toute difficulté. Cf. III Esd., v, 1-6, 46 sq. Theis, Geschichtliche und literarkritische Fragen in Esra.i-n, p. 68-82. VIII. Chronologie. — Le compilateur des livres d’Esdras-Néhémie nous a donc laissé un ensemble de documents dont la valeur en permet l’emploi dims la reconstitution de l’histoire post-exilienne, non sans essayer toutefois d’établir au préalable parmi ces docu­ ments un ordre chronologique. Il est bien évident, en effet, que la suite des événements, telle qu’elle appa­ ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) 545 raît dans la distribution actuelle du livre, ne saurait I le laps de temps qu'elle doit couvrir, · ayant ■. . être omis à cause de la ressemblance des noms. L. répondre tout à fait à la réalité. La constatation du fait est particulièrement facile pour les c. iv-vi d’Es­ Les nouveaux papyrus d’Éléphantine, dans la ·· ·.·■ biblique, 1908, p. 343. Quoi qu’il en soit, ce raj r dras. Les premiers versets 1-5 racontent les difficultés suscitées aux Juifs par leurs adversaires dans la recon­ chement entre Néhémie et le père ou le grand ; :■: Jehokhanân, mentionné dans le document •- ■• τ.struction du temple sous Cyrus, et l’impossibilité de reprendre l’œuvre, interrompue à la suite de ces diffi­ de 406,confirme la conclusion précédemment obtenue: cultés, avant le règne de Darius Ier(521); les versets Néhémie, gouverneur de Jérusalem la 20' annve suivants 6-23 relatent de nouvelles intrigues auprès de d’Artaxerxès Ier, 445. A cette époque, « la maisor de Xerxès (Assuérus) (485-465) et d’Artaxerxès (465-424) Dieu » était déjà relevée de ses ruines, Neh., vi, : . 11; xiii, 4 sq., elle l’avait été sous le grand-prêtre dans le but d'empêcher le relèvement des murs de Jéru­ Josué, grand-père d’Éliasib, Neh., xn, 10, le contem­ salem ; avec iv, 24, reprend le récit de la construction porain de Néhémie; ainsi donc le Darius qui permit la du temple, la seconde année de Darius (520); la sixième reconstruction du temple et en vit l’achèvement la année de ce roi, tout est terminé grâce aux ordres de Cyrus, de Darius et d’Artaxerxès, vi, 14. Il y a donc sixième année de son règne, est Darius I", fils d’Hyserreur ou sur les noms des rois sous lesquels se dérou­ taspe, 521-485, contrairement à l’opinion de Haneberg, Imbert, Howorth, qui tiennent pour Darius II, lent ces événements ou sur la suite de ces mêmes 423-405. La mention d’Artaxerxès (I), Esd., vi, événements. L’histoire des missions d’Esdras et de 14, pourrait faire difficulté, si elle n’était une glose Néhémie soulève de nombreuses difficultés, provenant (Siegfried, Berthelet), ou plutôt une écriture fautive sans doute d’erreurs chronologiques dans la disposition d’un copiste maladroit. Theis, op. cit., p. 37-39. On actuelle des récits : quels furent les rapports des deux personnages, pourquoi les Mémoires de l’un gardent- ne saurait non plus objecter la mention de Xerxès (485-465) et d’Artaxerxès (465-424) au c. iv d’Esd., ils le plus profond silence sur l’œuvre de l’autre, etc.? 6-23; de l’avis de la grande majorité des critiques, ce La chronologie toute différente du IIP livre d’Esdras passage où il s’agit du relèvement des murs de Jéru­ vient encore compliquer les problèmes. Bayer, Das salem est hors de sa place naturelle et interrompt drille Buch Esdras, p. 96-109. violemment le récit de la construction du temple, 1° Les rois Darius et Artaxerxès. — Avant même Esd., m, iv, 1-5, 24, v, vi; il est à placer immédiate­ d’aborder l’étude des rapports chronologiques des ment avant les Mémoires de Néhémie et ainsi le différentes parties d’Esdras-Néhémie, il importe de Darius du c. v est le même que celui de rv, 1-5, à préciser à quels personnages exactement correspon­ savoir Darius Ier. A l’encontre de l'opinion commune, dent les noms des rois de Perse mentionnés à plusieurs Theis voit, dans les versets 6-23 du c. rv, le récit ds reprises, car cela encore a été l’objet de nombreuses la construction du temple; les noms de Xerxès et discussions et exige avant toute autre question une d’Artaxerxès. qui pourraient faire difficulté, sont à solution. A quel Darius, à quel Artaxerxès faut-il rejeter, le dernier comme une glose très tardive, le rapporter les événements où se trouvent mêlés leurs noms ? Plusieurs rois, en effet, de la dynastie des premier pour faire place à celui de Cyrus, nom donné Acnéménides ont porté ces noms et le texte biblique, parfois à l’Achéménide qui régna de 485 à 465, ce qui amena la confusion entre lui et Cyrus le libérateur. en les citant, n’ajoute aucune mention qui permette Josèphe, Ant. jud., XI, vi, 1; Theis, op.cil., p. 39-55. de distinguer les personnages du même nom auxquels 2° Sassabasar-Zorobabel. — Ces premiers jalons ils doivent être attribués. chronologiques posés : Darius Ier (521-485) le contem­ La mission de Néhémie se poursuit sous le règne d’un roi du nom d’Artaxerxès. Est-ce Artaxerxès Ier porain de la reconstruction du temple, èt Artaxerxès Ier (465-424) le contemporain de Néhémie, il reste à (465-424) ou Artaxerxès II (405-358)? L’interpréta­ déterminer l’ordre de succession des événements. tion traditionnelle, adoptée par la majorité des cri­ Comment, dès le début, se représenter l’histoire du tiques, en fait le premier des rois de ce nom, la décou­ retour et des premières tentatives de restauration? verte de papyrus araméens à Éléphantine lui a donné Deux noms dominent tous les autres, ceux de Sassapleinement raison. Ed. Sachau, Drei aramaische basar (Scheschbassar), le prince de Juda, venu à Papyrusurkunden aus Elephantine, Berlin, 1907. Voici Jérusalem pour rebâtir le sanctuaire de Jalivé, et de comment : Le premier de ces documents araméens, Zorobabel, revenu en Judée à la tête des émigrants; daté de l’an 17 du roi Darius (le IIe du nom), c’estl’ordonnance du récit est telle qu’on s’est posé la à-dire de 406, fait mention d’une lettre envoyée au question de l’identité ou de la distinction des person­ nom de la communauté juive, résidant à Éléphan­ nages ainsi désignés. Pour l'identité, on produit les tine, à Delaiah et Chemaliah, fils de Sanaballat, gou­ raisons suivantes : tous deux sont princes de Juda, verneur de Sainarie; or, ce dernier personnage n’est l'un parce qu’il en a expressément le titre, Esd., i, autre que le Sanaballat qui est à la tête des ennemis de 8, l’autre parce qu’il est petit-fils du roi Jéchonias, Néhémie pour l’empêcher de mener à bonne fin la I Par., ni, 18-19; Sassabasar est présenté comme reconstruction des murs de Jérusalem, Neh., ni, 33le chef des émigrants, envoyé par Cyrus: Zorobabel 34; iv, 1-2 (d’après la Vulgate, iv, 1-2, 7-8), la apparaît à la tête des caravanes de rapatriés, Esd., 20e année d’Artaxerxès; donc l'Artaxerxès dont la il, 1; il est l’organisateur de la communauté, n, 63, 20e année marque le commencement des événements le représentant de l’autorité dans ses rapports avec où se trouvent mêlés Néhémie et Sanaballat, le père les populations d'alentour, iv, 2 sq.; à l’un et à l’autre des destinataires de la lettre, ne saurait être qu’Artaest attribuée la pose des fondements du temple, v, xerxès Ier (465-420), et ainsi le débutde la mission de 16; ni; Zach., iv, 9; Sassabasar a reçu de Cyrus le Néhémie est fixé à 445. Le même papyrus cite encore titre de peha, gouverneur, Esd., v, 14, en l’an 2 de uneautre lettre envoyée à Jehokhanân, le grand-prêtre, Darius: Zorobabel est lui aussi gouverneur. A;.-.. i, et à ses confrères les prêtres de Jérusalem. Lors de son 1, et il l’est depuis un certain temps déjà, puisque ni premier séjour dans la capitale de Juda, Néhémie s’y le satrape Thathanaï, ni le roi Darius ne semblent rencontra avec Éliasib, le grand-prêtre, Neh., xm, le connaître. Esd., v, 10. Van Hoonacker, Les 4. qui était le père, Neh., xn, 22, ou plus probablement petits prophètes, p. 543. L’usage de deux noms pour un le grand-père de Jehokhanân (Johanan), car Éliasib seul personnage s’expliquerait ainsi Sassab; - - :··. engendra Joïada, qui engendra Jonathan, Neh., le nom babylonien du prince juif; · Schamasch ou xn, 10, le même que Jehokhanân, ou peut-être son Sin protège le fils ou le prince · en est le sens exigé fils, · un anneau de cette généalogie, trop courte pour D1CT. E THEOL. CATHOL V. - 547 ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) par les mots qui le composent : Schamasch-bal (ou bil)-usur, ou bien d’après la forme du nom dans la Bible grecque :Sin-bal-u.sur; ce nom ne lui a donc pas été donné par ses compatriotes, qui, on le comprend, le désignaient sous un autre nom, celui de Zorobabel, dont l’étymologie reste incertaine. Fischer, op. cil., p. 2-1-30. Contre cette identité plusieurs objections ont été formulées : la dualité même des noms, un passage d’Esd., v, 2, où, après mention de Zorobabel il est parlé de Sassabasar, 14, comme d’un personnage différent, un autre, I Par., ni, 18 sq., où Zorobabel, est distingué par sa généalogie même de Sennéser, le même, croit-on, que Sassabasar. Elles ne paraissent pas insolubles. Van Hoonacker, Zorobabel et le second temple, Gand et Leipzig, 1892 (extrait du Muséon, 1891); Notes sur Γhistoire de la restauration juive, dans la Revue biblique, 1901, p. 7-10; Dictionnaire de la Bible, art. Sassabasar. La chronologie des événements, rapportés aux c. m— vi, est suffisamment établie par ce qui a été dit plus haut sur la valeur historique de ces récits. 3° Esdras-Néhémie ou Néhémie-Esdras. — Au c. vu commencent les Mémoires d’Esdras et aussi la ques­ tion des rapports de leur auteur avec Néhémie. Si l’ordre des faits répond à celui des documents, Esdras est venu à Jérusalem la 7e année d’Artaxerxès Ior, 13 ans avant Néhémie; c’est l’opinion traditionnelle. Dans un mémoire dont le titre énonce la thèse : Néhémie et Esdras, nouvelle hypothèse sur la chrono­ logie de l’époque de la restauration juive, Louvain, 1890, Van Hoonacker a cru pouvoir l’abandonner, maintenant la 20e année d’Artaxerxès Ier, 445, pour le retour de Néhémie, mais faisant descendre celui d’Esdras à la 7e année d’Artaxerxès II, en 398, d’ac­ cord sur ce dernier point avec de Saulcy, Étude chro­ nologique des livres d’Esdras et de Néhémie, Paris, 1868; Havet, La modernité des prophètes, dans la Revue des deux mondes, 1889, t. xciv, p. 799; Imbert, Le temple rebâti par Zorobabel, dans le Muséon, 18881889. A l’appui de la « nouvelle hypothèse », et en réponse aux contradicteurs, parurent successivement : Néhémie en l’an 20 d’Artaxerxès I, Esdras en l'an 7 d’Artaxerxès II, réponse à un mémoire d’A. Kuenen, Gand et Leipzig, 1892 ; Nouvelles éludes sur la restau­ ration juive après l’exil de Babylone, p. 151-310; Notes sur l’histoire de la restauration juive après l’exil, dans la Revue biblique, 1901, p. 5-26, 175-199. Si la majorité des critiques ne s'est pas ralliée aux conclusions de ces travaux, auxquels J. Wellhausen, A. Kuenen, J. Nikel, J. Fischer, entre autres, n’ont pas ménagé leurs attaques, d’autres en reconnaissent le bien-fondé, du moins en ce qui regarde l’antériorité de la première mission de Néhémie sur celle d’Esdras; ainsi \V. H. Kosters, T. K. Cheyne, Meignan, Lagrange, Pelt, Gigot. Voici d’ailleurs les principaux arguments invoqués par Van Hoonacker. A la nouvelle des mal­ heurs de Jérusalem, Néhémie demande au roi l’auto­ risation de retourner dans la ville de ses pères pour en relever les murs, Neh., n, 5 ; ni lui, ni le roi ne semblent 1 soupçonner l’existence en Judée d’un dignitaire juif, chargé de pleins pouvoirs pour l’administration des affaires, et qui, par conséquent, aurait été tout désigné pour l’œuvre dont Néhémie sollicite l’entreprise. A Jérusalem, même ignorance, les étrangers, alors toutpuissants, n’y connaissant point d’homme capable de • procurer le bien des enfants d'Israël. » Neh., il, 10. — Dans le récit de ses débuts dans la capitale de Juda, Néhémie ne fait aucune allusion à Esdras, pas même au c. m,où il donne les noms de ses coopérateurs, silence qui paraît bien incompatible avec la nomina­ tion d’Esdras quelques années auparavant au titre d’administrateur en chef de toutes les affaires juives. — En 458, les murs de la ville sainte n’étaient pas 548 encore relevés de leurs ruines; n’cst-il pas, dès lors, extraordinaire de voir Esdras ne point partager les préoccupations de ses compatriotes sur la recon­ struction de l’enceinte, Esd., iv, 11-22, ne faisant aucune demande, aucune tentative à ce sujet? D’autre part, dans la confession des infidélités du peuple, Esd., ix, 9, l’allusion aux murs en Juda et à Jérusalem, qu’on l’entende au propre ou au figuré, ne se conçoit guère que dans l’hypothèse d’une res­ tauration déjà faite de l'enceinte de la ville, dans l’hypothèse donc de la venue et de l'œuvre de Néhé­ mie, antérieures à celles d’Esdras. — Repeupler Jérusalem fut une partie de la tâche du gouverneur envoyé en 445, Neh., xi, 1-2; or, Esdras aurait trouvé, quelques années plus tôt, une ville habitée : les chefs de familles sacerdotales, lévitiques et laïques y rési­ daient, une foule immense s’y rencontrait à l’heure du sacrifice du soir, Esd., vin, 29; x, 1 ; n’est-ce pas que Néhémie avait déjà rendu à la capitale ses murs, ses maisons et ses habitants? Cf. Eccli., xlix, 13. — L'état lamentable dans lequel se trouvait le culte, au milieu du v“ siècle, témoin le prophète Malachie et les réformes entreprises par Néhémie, Neh., x, 32sq., ne se comprendraient pas après la mission d’Esdras, chargé de présents par le roi et ses ministres, comblé de faveurs et de privilèges pour le temple et le service divin, Esd., vu; ou bien il faudrait conclure à un échec complet et rapide de la restauration du culte, échec invraisemblable si l’on remarque que cette partie des Mémoires d’Esdras, vu, 12-28, a dû être écrite en même temps que l’ensemble, c’est-àdire quelques années au moins après le retour du scribe, alors que l’insuccès aurait dû lui faire taire la relation d’espérances si promptement déçues. Esd., vu, 27. — La désorganisation de la commu­ nauté juive, résultant de l’invasion et de la prépon­ dérance des éléments étrangers, au moment de l’arrivée du nouveau gouverneur de Jérusalem, Neh., premiers chapitres, ne se conçoit pas davantage « comme suite immédiate à la mission officielle et à l’œuvre d’Esdras. Esd., vn-x. » — L’attitude des deux personnages dans la question des mariages mixtes « constitue à elle seule une preuve sans réplique, que les faits racontés, Esd., vn-x, arrivèrent à une époque plus récente » que ceux racontés, Neh., i sq. A son premier séjour, Néhémie, qui ne manque aucune occasion de condamner les agissements blâmables dont il est témoin, n’a pas un mot pour désapprouver ces mariages, il en parle d’une façon qui ne permet pas de croire qu’ils fussent alors défendus. Neh., vi, 17-19. Plus tard seulement, dans l’assemblée générale, tenue après la reconstruction du mur, on étendit à tous les étrangers la loi deutéronomique, portant défense des mariages entre Juifs et Cananéens, Neh., x, 30; aussi venant pour la seconde fois à Jéru­ salem, Néhémie blâma et punit sévèrement les vio­ lateurs de l’engagement, alors contracté, relative­ ment aux mariages mixtes. Neh., xm, 23-29. Aux premiers temps d’Esdras, de telles unions ne sont pas rares, mais on les tient pour contraires à la Loi, et du consentement unanime de la communauté, elles doivent être rompues, celles-là même contrac­ tées depuis longtemps. Esd., x. Cette réforme radi­ cale opérée par le scribe n’apparaît-elle pas comme l'aboutissant de la campagne commencée par Né­ hémie? — La situation respective des deux person­ nages dans la grande assemblée de Jérusalem, Neh., vm sq., n’est pas moins significative. Le rôle d’Es­ dras, si on laisse de côté la glose : καί et-εν ’’Εσίρα: de la version grecque, Neh., ix, 6, et l’interpolation probable de vm, 9, portant mention du scribe et des lévites, se ramène à la simple lecture de la Loi. Tout autre est le rôle de Néhémie : à lui il faut faire remon­ 549 ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) ter la convocation de l’assemblée, Neh., v, 7, à lui en revient la présidence, vm, 9, à lui encore incombe le souci d’assurer la fidèle observation des résolutions prises, xm, 8 sq., son nom enfin est en tête de la liste des familles signataires de l’alliance conclue entre Dieu et son peuple, x, 2, celui d'Esdras n’y ligure pas. — Esdras paraît ainsi à ses débuts âgé de 25 à 30 ans, et, si l’on date l’assemblée des années 442-440 au plus tôt, il s’ensuivra qu’en la 7° année d’Artaxerxès II ou 398 il avait aux environs de 70 ans, âge qui répond bien au portrait que nous tracent du scribe les c. ix-x d’Esdras. — Le grand-prêtre, contemporain des deux séjours de Néliémie à Jérusalem, est Éliasib dont le petit-fils Johanan, Neh., xn, 22, se rencontre avec Esdras. Esd., x, 6. — Enfin, les données de l’histoire profane semblent, elles aussi, favorables à l’hypothèse. L’année 458 marque dans l’histoire de la Perse une période désastreuse; les défaites écra­ santes essuyées par les armées du grand roi sur mer et en Égypte ne pouvaient permettre à Artaxerxès Ie' de renvoyer dans sa patrie le scribe Esdras, chargé de trésors pour le temple, et autorisé à réclamer des subsides aux caisses publiques. La 7e année d’Artaxer­ xès II, c'est-à-dire l’époque à laquelle ce roi venait de triompher de la révolte de Cyrus le Jeune.se prête au contraire parfaitement à l'histoire du retour d’Esdras, et ainsi il n’est plus nécessaire d’attribuer au même roi, d’abord l'édit d'Esd., vu, 12-26, comblant les Juifs de faveurs, puis celui d’Esd., iv, 8-23, où ils sont très mal traités et enfin la mission de Néhémie. Van Hoonacker, dans la Revue biblique, 1901, p. 175199; Lagrange, ibid., 1894, p. 561-585; cf. 1895, p. 186-202; 1908, p. 343, notel. Voir aussi les raisons données par Riessler pour dater le retour de Néhémie de 538 ct celui d’Esdras de 523. Ueber Nehemias und Esdras, dans Biblische Zeitschrift, 1903, p. 232-245; 1904, p. 15-27, 145-153; Warm ivirkte Nehemias? dans Theol. Quarlaischrift, 1910, t. xen, p. 1-6. Ces arguments ont-ils assez de poids pour autoriser une modification si considérable dans l’histoire tradi­ tionnelle de la restauration juive et dans la disposition des livres qui la racontent? Beaucoup se refusent à l’admettre. Ils insistent sur la nature propre de la mission remplie par Esdras et Néhémie, l’une avant tout politique, l’autre avant tout religieuse, et cette distinction répondrait à bien des objections. Lesêtrc, ari. Artaxerxès II, dans le Dictionnaire de la Bible, t. i, col. 1042-1043. Ils remarquent dans des textes relatant des faits, passés du temps de Néhémie ou avant lui, des allusions au retour d’Esdras, par exem­ ple, dans la lettre de Rehum et Sainsai, Esd., iv, 12; dans la liste des collaborateurs de Néhémie ils relèvent les noms de personnages revenus avec Esdras, entre autres Hasabias, Neh., m, 17, et Esd., vin, 19, Hattus, Neh., m, 10, et Esd., vin, 2, Melchias, Neh., ni, 11, et Esd., x, 31, etc. Ils ne trouvent l’explication du rôle d’Esdras aux côtés de Néhémie dans l’assemblée du c. vm de Neh., et de la demande du peuple au scribe de produire la Loi, que dans l’hypothèse d’une mission spéciale confiée à Esdras par le grand roi, et d'une partie de cette mission déjà réalisée. Esd., vn-x. J. Nikel, Die Wiederherstetlung des füdischen Gemeinwesens nach dem babylonischen Exil, p. 151 sq. ; Fischer, Die chronologischen Fragen, p. 69-83. Cf. Van Hoonacker, dans la Revue biblique, 1901, p. 5-26. La chronologie des différents événements de l’his­ toire de Néhémie ne va pas non plus sans quelque difficulté. A quel moment placer les réformes reli­ gieuses relatées aux c. vm-x? L’opinion de Schlatter, qui les reporte au temps de Zorobabel, Zur Topographie und Geschichte Palaslinas, Stuttgart, 1893, p. 405, et celle de Kosters, qui les fait descendre jusqu’au second gouvernement de Néhémie, ne sont pas ion- | | | | dées. Op. cit., p. 76-87. « La succession des fails. : .. qu’elle se présente dans le récit actuel,est .... et le déplacement exige des prétendue' alter ·.. ... du texte ou se fonde surdes hypothèses gratuite,. · Mangenot, art. Néhémie, dans le Dictionnaire de ώ Bible, t. iv, col. 1572. Cf. Van Hoonacker, Λ études, p. 204-254. Le récit de la dédicace des mur', Neh., xn, 27-46, n’est pas à reporter avant la de>ig tion des habitants de Jérusalem, xi, Nikel. : . p. 196-218; la dédicace a fort bien pu suivre les refer­ mes religieuses et civiles. IX. Enseignements doctrinaux et moraux. — La période correspondant aux livres d’Esdras-Néhémie est très importante au point de vue de l’histoire reli­ gieuse d’Israël, c’est celle des origines du judaïsme: plusieurs problèmes intéressants s’y rattachent, entre autres celui de l’influence des religions de la Perse et de Babylone sur la religion de Jahvé, et celui de la détermination du code de lois promulgué solennellement par Esdras. Neh., vm. L’étude de ces problèmes ne saurait rentrer dans le cadre de cet article; nous indiquerons seulement les quelques données religieuses relevées dans les livres d’EsdrasNéhémie. 1° Dieu. — La toute-puissance de Jahvé se tra­ duit dans les titres qui accompagnent son nom : le grand Dieu, Neh., vin, 6; Esd., v, 8; le Dieu du ciel, grand et redoutable, Neh., i, 5; le créateur du ciel et de la terre, dont le nom est au-dessus de toute louange, Neh., ix, 6. Son autorité dépasse les limites d’Israël; Nabuchodonosor et Cyrus ne sont que des instruments au service de sa volonté pour la ruine ou la délivrance de son peuple, Esd., v, 11 ; i, 1 ; les étran­ gers, d’ailleurs, et les rois vainqueurs eux-mêmes lui rendent hompiage : « Jahvé, le Dieu du ciel, m’a donné, dit Cyrus, tous les royaumes de la terre, et il m’a commandé de lui bâtir une maison à Jérusalem. > Esd.,i,2. Darius n’ignore pas la souveraineté et l’au­ torité du Dieu d’Israël, qu’on ne saurait impunément méconnaître. Esd., vi, 12. Sa justice, en effet, se manifeste dans le châtiment de celui qui manque à sa parole, Neh., v, 13, et dans la fidélité avec laquelle il tient lui-même sa propre parole. Neh., ix, 8. Créateur du ciel et de la terre, maître des empires, Jahvé est aussi le Dieu d’Israël, Esd., i, 3; iv, 1; v, 1; vi, 21-22; résidant à Jérusalem, Esd., i, 3; n, 68; ses interventions en faveur de son peuple ont été innom­ brables dans le passé, Neh., ix, 7 sq., elles continuent, Esdras, Néhémie, tous les Juifs se sentent protégés par la main bienfaisante de leur Dieu, Esd., vu, 9-10, 28; vin, 18, 31; Neh., u, 8, 18; avec lui son peuple n'a rien à craindre de ses ennemis, Neh., iv, 14; Jahvé lui-même combattra, Neh., iv, 20, pour anéan­ tir leurs desseins. Neh., iv, 15. Cependant, à cause des iniquités d’Israël, il l’a livré à l’étranger, Esd., ix, 7-13, car c'est un Dieu juste, mais non moins miséri­ cordieux et clément, Neh., ix, 31; il ne l’a pas aban­ donné, Esd., ix, 9; il en a sauvegardé quelques-uns, les épargnant plus que ne méritaient leurs iniquités, Esd., ix, 13; sa miséricorde pour Israël subsiste à jamais, Esd., m, 11; il est lent à la colère et riche en bonté. Neh., ix, 17. 2° Les devoirs d’Israël envers Dieu. — 1. La fidélité. — La communauté juive doit reconnaître son Dieu par le culte exclusif qu’elle lui rendra, rien de ce qui pourrait lui porter atteinte ne doit être toléré. Lerapatriés avaient rapporté de l’exil l’horreur toute immixtion étrangère dans leur religion, tandis que ceux qui étaient restés en Juda, par leurs allmm avec leurs voisins, avaient compromis la pureté du culte; désormais tout contact avec les non-Juifs devra être évité, à ces derniers il n’appartient pas de con­ courir à la construction de la maison de Dieu, nous 551 ESDRAS ET NÉHÉMIE (LIVRES DE) la bâtirons nous seuls à Jahvé, le Dieu d’Israël, «disent Zorobabel, Josué et les chefs de famille. Esd., iv, 3. Ceux qui ont pris des femmes étrangères devront les renvoyer et des mesures rigoureuses sont adoptées pour garantir la pureté du judaïsme, représentée par ceux qui revinrent de la captivité. Esd., x. Les difficultés nombreuses, conséquence de cette attitude intransigeante vis-à-vis de l’étranger, n’arrêtent point le zèle des réformateurs, ils ne failliront point à leur mission, les pressantes exhortations d’Aggée et de Zacharie feront aboutir, malgré tout, la reconstruction du temple, l’énergie et la persévérance d’Esdras et de Néhémie assureront une observation plus stricte de la Loi. La réorganisation du culte y contribuera pour sa bonne part. 2. Le culte. — Les différentes catégories de minis­ tres, prêtres, lévites, chantres, portiers, nathinéens, ont toutes leurs fonctions spéciales; pour les prêtres, leur origine doit être rigoureusement établie d'après les registres généalogiques, sous peine d’être rejetés du sacerdoce comme impurs. Esd., n, 62; Neh., vu, 61. Les fêtes sont célébrées solennellement, fête de la Dédicace et des Tabernacles, néoménies, sabbats; tous doivent s’imposer l’obligation de payer un tiers de sicle chaque année pour le service de la maison de Dieu, pour les pains de proposition, le sacrifice per­ pétuel, les choses consacrées et les sacrifices d'expia­ tion. Neh., x, 32, 33. Aux sacrifices du temple, aux purifications légales, le fidèle adorateur de Jahvé joint la prière, le jeûne, l’humble aveu de ses iniquités, Neh., i, 4, 6, 7; ix, 2, 3; il sait que les ordonnances de son Dieu font vivre ceux qui les mettent en pratique, et que la souffrance est une expiation. Neh., ix, 29, 32. La confiance en Dieu, la générosité, le désintéressement sont autant de titres à la faveur divine, le gouverneur de Jéru­ salem les revendique dans l’accomplissement de son œuvre. Neh., vi, 9; xm, 14, 22, 31. Cf. Smend, Lehrbuch der alttestamentlichen Religionsgeschichte, Fri­ bourg, 1899, p. 332-341. 3° La Loi. — L’expression authentique des ordres d’en haut se trouve dans la Loi de Moïse; elle est la règle qui s’impose à tous pour garantir la fidélité à Jahvé, aussi est-elle lue à tous pour être entendue et comprise de tous. Neh., vin. Il ne s’agit en aucune façon, dans ce passage, « de la première promulgation d’un code quelconque. Non seulement Esdras, qui devait atteindre l’apogée de sa carrière une quaran­ taine d’années plus tard, ne pouvait être investi, lors du premier séjour de Néhémie à Jérusalem, d’une autorité suffisante, pour paraître en promulgateur de lois, mais la teneur même du récit de Neh., vin, pro­ teste contre l’abus qu’on en a fait. Il n’est décrit ici autre chose qu'une lecture solennelle du livre de la Loi, en conformité avec les usages traditionnels dans les assemblées juives. » Van Hoonacker, Les douze petits prophètes, p. 699-700. X. Commentaires. — Ni les Pères grecs ni les Pères latins n’ont commenté les livres d’Esdras-Néhémie. Le Vénérable Bède le premier l’a fait dans l’ouvrage intitulé : In Esdram et Nehemiam prophetas allegorica expositio, P. L., t. xci, col. 807-924. Peu étudiés durant le moyen âge, Esdras et Néhémie ont été l’objet de quelques commentaires spéciaux, citons entre autres à partir du xvi° siècle : Sanchez, Commen­ tarius in libros Ruth, Esdræ, Nehemiæ, Lyon, 1628; A. Crommius, In Job..., Esdram, Nehemiam, Louvain, 1632; N. Lombard, In Nehemiam et Esdram, com­ mentarius litteralis, moralis, allegoricus, Paris, 1643; L. Mauschberger, In libros Paralipomenorum, Esdræ, Tobiæ, Olmutz, 1758; E. Bertheau, Die Bûcher Ezra, Nehemia undEsther, Leipzig, 1862; réédité par V. Ryssel 1887 ; Ad. Kamphausen, dans Ch. J. Bunsen, 552 1 Vollslandiges Bibelwerk fiir die Gemeinde, Leipzig, 1865, t. i, fasc. 3; F. C. Keil, Biblischer Commentar liber die nachexilischen Geschichlsbücher : Chronik, Esra, Nehemia und Esther, Leipzig, 1870; G. Rawlinson, Ezra, Nehemiah, Londres, 1873; H. J. Matthews, Commentary on Ezra and Nehemiah, édité par | R. Saadjah, Oxford, 1882; F.W. Schultz, Die Biicher Esra, Nehemia und Esther, Bielefeld ct Leipzig, 1876, dans J. P. Lange, Theol. homilet. Bibelwerk; S. CEttli et J. Meinhold, Chronik, Esra und Nehemia, Munich, 1889, dans Zockler-Strack, Kurzgef. Kommentar; W. Adeney, Ezra, Nehemiah and Esther, Londres, 1893 ; H. E. Ryle, The books of Ezra and Nehemiah, Cambridge, 1893, dans Cambridge Bible for schools; Reuss, Chronique ecclésiastique de Jérusalem, Paris, 1878, dans la Bible, t. vi; FI. Guthe et L. W.Batten, The books of Ezra and Nehemiah, Leipzig, 1901, dans l’édition polychrome de P. Haupt; D. C. Siegfried, Esra, Nehemia und Esther, Gœttingue, 1901, dans Nowack, Handkommentar zum A. T.; A. Berthelet, Die Biicher Esra und Nehemia, Tubingue et Leipzig, 1902, dans K. Marti, Kurzer Iland-Commentar zum A. T.; Jahn.Dïc Biicher Esra (A und B) und Nehemja, Leyde, 1909 ; T. W. Davies, Ezra, Nehemiah and Esther, dans The Century Bible, Londres, 1910; H. E. Ryle, Ezra and Nehemiah, Cambridge, 1911. Parmi les catho­ liques, Vatable, dans le Cursus completus de Migne, t.xn ; B.Neteler, Die BiicherEsdrasNehemias undEsther aus dem Vrtext übersetzt und erklârl, Munster, 1877; 1908; Clair, Esdras etNehemias, Paris, 1882; Fillion, Le Hure d’Esdras, Le livre de Néhémie, dans la Sainte Bible commentée, Paris, 1891, t. ni; M. Seisenberg, Esdras, Nehemias und Esther, Vienne, 1901, dans Kurzgef. wissenschafll. Commentar zu den heil. Schrift. des A. T. F. Vigouroux, Manuel biblique, 12“ édit., Paris, 1906, t. n, p. 158-168; R. Comely, Introductio specialis in histo­ ricos V. T. libros, Paris, 1887, p. 351-370; F. E. Gigot, Special Introduction, New-York, Cincinnati, Chicago, 1903, t. i, p. 317-336; H. Cornill, Einleitung in das Aile Tes­ tament, 3“ édit., Fribourg-en-Brisgau et Leipzig, 1896, p. 128-136; Driver, Introduction to the literature of the Old Testament, Edimbourg, 1898, p. 540-554; trad. Rothstein, Berlin, 1896, p. 576-592; H. Strack, Einleitung in das Allé Testament, 6’ édit., Munich, 1906, p. 164-166; G. Wildebocr, Die Literatur des Allen Testaments, trad, allemande, 2’édit., Gœttingue, 1906, p. 404-420; L. Gautier, Introduc­ tion à ΓAncien Testament, Lausanne, 1906, t. n, p. 380-400; A. H. Sayce, Introduction to the books of Ezra, Nehemiah and Esther, Londres, 1885: 5“ édit., 1909; en général, les introductions à l’Ancien Testament. F. Vigouroux, Dic­ tionnaire de la Bible, art. Esdras (Premier livre , Oronceet Victor (Gcrona), Cucufas (Barcelone), Justus el Pastor (Alcala), Acisclus, Faustus, Janvier, Mar­ tial, Zœllus (Cordoue), Eulalie (Merida), les innom­ brables martyrs · de Saragosse au commencement du iv°siècle, et, antérieurement, deux soldats mis à mort à Calahorra, Héméthérius et Chelidonius, antérieure­ ment encore sous la persécution de Dèce, Fructueux, évêque de Tarragone, et. ses compagnons, Augure et Euloge. A l’intérieur, l’Église s’organise activement: conciles d’Illiberis (Elyire, Grenade), 306, voir t. iv col. 2378-2397, de Saragosse, 380, 1er concile de Tolède, 400. Dès 306 nous voyons, au concile, les évêques de Léon, de Saragosse, de Merida, de Faro et d’Evora, les évêques (ou représentants) de Carthagêne, Guadix, Castulo, Mentesa, Urci, Tolède, Salavia, Lorca, Basti, Cordoue, Séville, Martos, Ipagrum, Illiberis (Grenade), Malaga, etc.; « treize autres églises au moins » (corn Leclercq) sont représentées. A l’exté­ rieur, l’Espagne fait déjà sentir une puissante influence dans l’Église universelle; Osius de Cordoue préside le concile de Nicée; l’Espagnol Théodose régularise la politique que Constantin avait inaugurée. 2° L’écroulement de l’empire romain amena en Espagne divers peuples barbares, Suèves, qui ont marqué leur influence en Galice, Vandales, qui pas­ sèrent en Afrique après avoir laissé leur nom à l’An­ dalousie, et surtout les Goths, ariens; ainsi, en même temps qu’elle retrouvait une possibilité d’indépen­ dance nationale, l’Espagne perdait cette unité poli­ tique et administrative qui en est la condition et le ressort moral et relig eux qui la maintient. Mais les Wisigoths,toujours sensibles au prestige de Rome et bientôt conscients de leur faiblesse, restaurèrent dans une large mesure les lois romaines et se convertirent au catholicisme (Herménégilde, fils du roi Léovigilde, se convertit, 579, et subit le martyre, 585, mais son frère Reccarède, qui succède à Léovigilde, se convertit en 587 et entraîne la conversion de son peuple). Mais la royauté wisigothique, partie de la persécution, ne peut s’arrêter à l’alliance avec l’Église catholique et se surbordonne à elle, même dans l’administration du temporel:1a réalité du gouvernement passe à l’Église qui agit surtout par les conciles de Tolède;Tolède est à la fois métropole religieuse et capitale politique, le gouvernement espagnol prend, pour très longtemps, le caractère d’une théocratie; mais l’esprit ingouver­ nable de la population, ravivé par l’individualisme barbare, n’est pas pour cela foncièrement modifie; l’absolutisme des rois est une apparence beaucoi plus qu’une réalité et «les conciles deTolède donnèrent à l’Espagne le modèle deson régime parlementaire. <-e beaucoup le plus ancien du monde > (lord Acb L’invasion arabo-berbère, commencée en 71’.. amena en Espagne avec un nouvel afflux s (Arabes) un élément capable d’une très brillante ci­ vilisation, qui d’ailleurs s’est développée sur le sol l’Espagne et n’y a point été importée par la conquête, pas plus qu’elle n'en a été exportée à la suite de ia reconquête ; — d’autre part, cette reconquête, corn- 555 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX 556 mencée dans le Nord presque aussitôt après la pre­ geante politique catholique avait été une pure ren­ mière invasion, a substitué à l’unité administrative contre, et que, bien loin que cette politique eût été la et gouvernementale de l’époque wisigothique une unité condition préalable de cette grandeur, celle-ci seule nationale et patriotique, plus profonde Et cela, sans avait permis de soutenir aussi longtemps des entre­ aucune intolérance religieuse; selon la parole de l'érudit prises aussi imprudentes et aussi contraires à la fois H. Ch. Lea, adversaire de l’Église catnolique,l’Espagne aux traditions et aux intérêts nationaux. On ne jus­ est alors la nation « la plus tolérante du monde ». Les | tifie nullement, mais on explique ainsi en quelque rapports et les échanges de toute nature entre les deux mesure la réaction par laquelle le régalisme retourna populations au cours de cette longue croisade (triom­ les institutions du pouvoir absolu contre le clergé ou phante dès la fin du xm· siècle, parachevée à la fin contre les directions de l’Église. Sous ce rapport, du xv°) expliquent seuls la richesse et la grandeur la politique royale est un acheminement à la poli­ du génie espagnol, tel qu’il se manifestera à l’Europe tique de la révolution qui, par suite de la faiblesse et des fautes personnelles de plusieurs rois, allait, au au xvi° siècle. Ainsi le christianisme, après avoir, en dépit de la cours du xix° siècle, collaborer violemment avec la géographie, donné à l’Espagne une unité, a fait d’elle dynastie à la liquidation du passé. Le souvenir si proche de tant d’épreuves inouïes ne une patrie. 3° En même temps que la nation espagnole, ache­ doit pas empêcher de voir ce qu’il y a d’impérissable vant la reconquête, devenait maîtresse de sa destinée, dans l’œuvre de l’Espagne catholique et de discerner ses conquistadors découvraient les Nouveaux-Mon­ dès maintenant que cette œuvre est loin d’être achevée des; au lieu de poursuivre, par lentes et dures étapes, ou léguée à d’autres. Ainsi, l’Espagne a pu perdre ses Γ Islam en Afrique, elle christianisa les Amériques colonies et les richesses qu’elle en tirait, mais selon et en tira d’énormes richesses qui furent à l’intérieur la pensée des premiers conquistadors, de la grande Isabelle, de Las Casas, ces pays sont de grands pays un instrument d’absolutisme, à l’extérieur un instru­ ment d’hégémonie. Par malheur, une dynastie étran­ chrétiens où la race conquérante et la race conquise gère détourna au profit de ses ambitions le magni­ se sont associées (ce que nulle autre nation, dans les fique effort de la nation. D’un côté s’épanouissait une temps modernes, n’a encore réalisé). Enfin, l’Espagne admirable civilisation chrétienne, dans l’art, dans la est prête à reprendre dans le monde sa mission histo­ littérature, dans les sciences morales, dans la théo­ rique dès que l’ère des révolutions sera définitivement logie et dans la mystique, et des héros, aidés de quel­ close; elle paraît l’être depuis 1875; il dépend du ques compagnons conquéraient des empires au catho­ patriotisme de tous les partis, de leur clairvoyance et de leur esprit de justice qu’elle le soit tout à fait. licisme que la Réforme allait entamer en Europe : « autant qu’il est permis à l’homme d'apprécier par Voilà pourquoi l’importance est si grande d’étudier la la marche des événements les voies de la divine pro­ situation actuelle, l’action et les ressources spiri­ vidence, c’est vraiment par un dessein de Dieu que tuelles de l’Église d’Espagne qui a fait la nation et semble être né cet homme (Colomb]... pour réparer les lui a donné sa vitalité, et qui ne pourrait laisser quelque crédit aux erreurs révolutionnaires que par désastres qui seraient infligés par l'Europe au nom catholique. » Léon XIII, Quarto abeunte sœculo, 26 ses propres imprudences. juillet 1892. En même temps, des conquistadors du 11 a paru (1910) une traduction espagnole de VHistoire monde moral, les jésuites, très espagnols et très mo­ de Γ Église, de Mgr Duchesne, augmentée d’une dernes, allaient arrêter en Europe même les ravages ancienne étude sur les origines chrétiennes do l’Espagne, qui n’est de la Réforme et commencer la reconquête catho­ pas de Mgr Duchesne; dom Leclercq, /.'Espagne chrétienne, lique. Paris, 1906; Martin Hume, Spanish People, Londres; Mais, d’un autre côté, la maison d’Autriche sacri­ Rafael Altamira y Crevca, Historia de Espana g de la fiait l’évangélisation des colonies à leur exploita­ civilization espanola, Barcelone, t. i, 2” édit., 1909; t. n, 1902; t. m, 1906; t. iv (1700-1808), 1911 ; H. Ch. Lea, .1 histion et employait leurs ressources à une politique catholique qui compromettait le catholicisme aux torg 0/ the Inquisition o/ Spain, 4 in-8°, Londres ct New 1907; J. P. Oliveira Martius, Historia da tivilisaçao yeux des nations que leurs intérêts opposaient à York, iberica, 5’ édit., Lisbonne, 1909; Desdevises du Dezert, l’Espagne, et qui allait jusqu’aux conflits violents avec L’Espagne de l'ancien régime, Paris, 1897, t. n: Martin la papauté; en même temps elle faisait dégénérer, en Hume, Modem Spain. Nous ne pouvons donner ici que des opprimant les consciences, l’inquisition espagnole indications très générales. Il n’existe malheureusement pas organisée au temps des rois catholiques Ferdinand une bonne histoire, claire et impartiale, de l’Église d’Es­ et Isabelle, pour réagir contre une longue anarchie et pagne. Pour l’histoire actuelle de l’Église en Espagne, signa­ contre des dangers réels mais menaçant la nation plus lons particulièrement l’excellente chronique hebdomadaire rédigée par Mâximo [M. Angel Salcedo] dans la lectura que sa religion. Alors seulement se manifestèrent dominical, revue illustrée dirigée par les jésuites, Madrid, l’absolutisme et l’intolérance, qui ne sont nullement 1911,18’ année. dans la tradition nationale de l’Espagne, qui n’ont été pour rien dans sa grandeur et qui sont la principale II. Composition actuelle de l’Église d’Espagne. raison de ses épreuves. — 1° Clergé séculier. —Le concordat de 1851 a divisé Ces causes de ruine, si puissantes qu’elles fussent, l’Espagne en neuf archevêchés, métropoles d’autant ne pouvaient produire en un court délai leurs consé­ de provinces ecclésiastiques, et 46 évêchés suffraquences extrêmes, ct la forte sève de l'Espagne chré­ gants. Ces évêchés et archevêchés sont divisés en tienne était loin d’être épuisée. Aussi, dans cette 16361 paroisses, groupées en 1000 archiprêtrés. période, l’Espagne joue-t elle un rôle à la fois très L’art. 5 du concordat est ainsi conçu : « Confor­ national et très universel, très brillant et très influent mément aux puissantes raisons de nécessité et de dans le catholicisme : le concile de Trente permet convenance qui le réclament pour la plus grande com­ d’apprécier la valeur universelle de sa théologie. modité et utilité spirituelle des fidèles, on fera une 4° Après les douloureuses étapes d’un siècle de déca­ nouvelle division de délimitation des diocèses dans dence (le xvii°), la néfaste maison d’Autriche, épuisée, toute la Péninsule et les îles adjacentes. En consé­ céda à une dynastie française, avec sa place, la tâche quence, on conservera les sièges métropolitains ac­ de réparer ses énormes fautes. La fierté nationale, tuels de Tolède, Burgos, Grenade, Saint-Jacques de soumise à de dures épreuves au cours de cette œuvre Compostelle, Séville, Tarragone, Valence et Sarade réparation, avait peine à concevoir que la coïn­ gosse, et on élèvera à ce rang le siège suffragant de cidence de la grandeur nationale et de l'intransi­ Valladolid. ESPAGNE (EGLISE D’), ETAT RELIGIEUX 557 558 CURES. CHEF-LIEU DU DIOCÈSE URBAINES. et NOMBRE D ARCHIPRÉTRES. De termino. 2« ela-ss. Tolède....................................... Madrid, 18............................................ Ciudad-Real, 11.................................. Coria. 11............................................... Cuenca, 12............................................ Plasencia, 12........................................ Sigüenza, 18......................................... Tarragone ............................... Barcelone, 10........................................ Gerona, G............................................ Lerida, 17............................................ Urgcl, 19............................................... Tortosa, 11....................................... . Vich, 10................................................ Solsona*, 11......................................... 52 60 17 18 26 14 27 18 42 35 21 62 15 21 15 TOTAL. De ascenso. ).. classe. 247 90 17 25 26 26 81 34 36 159 60 108 43 68 62 60 25 123 45 56 31 Séville, 23............................................ Badajoz, 14......................................... Cadiz, 16............................................... Cordoue, 17........................................ Canaries, 5........................................... Tenerife ·, 9......................................... 36 20 6 41 16 9 67 13 9 4 13 Valence, 25........................................ Majorque, 8........................................ M inorque, 1........................................ Orihuela, 11........................................ Segorbe, 6............................................ 52 21 0 12 13 69 18 80 6 Grenade, 16........................................ 41 13 32 26 39 7 Almeria, 7............................................ Cartagène-Murcie, 19......................... Jaen, 12............................................... Malaga, 16........................................... Guadix, 5........................................ Saint-Jacques de Compostrllr, 45 56 16 23 6 12 16 12 14 60 54 36 24 29 54 57 18 29 15 9 96 59 26 Burgos, M................................. 25 18 24 12 21 42 23 38 Calahorra®, 19..................................... Léon, 38........................................ Osma, 28............................................ Palencia. 22........................................ Santander, 26................................... Vitoria, 40................................. Valladolid, 9..................................... Astorga. 28...................................... * . Avila, 22............................................... Ségovie. 16........................................... Salamanque, 19.................................... Zamora, 13......................................... Ciudad-Rodrigo 12.......................... 19 12 41 10 18 26 19 17 Saragosse, 15..................................... Huesca, 14............................................ .laca, 8.................................................. Pampelune '3, 20................................. 12 17 10 18 11 33 31 Barbastrot4, 4................................. ... 5 5 5 54 22 2 56 3 33 19 6 5 2 1 4 112 5 2 21 20 7 38 41 39 29 27 14 5 1 281 150 32 125 42 59 313 59 14 60 68 9 3 5 1 3 4 2 150 224 373 257 395 176 251' 152 8 10 168 110 126· 125 133’ 62 398 152 355 233 141 212 266 313 73 193 24 55 42 246 210 51 166 37 41 44 104 1055 358 810’ 312· 332» 425 708'° 15 29 178 99 226 170 1:4 54 46 15 4 13 26 4 107 27 11 21 29 8 93 479 340“ 279 282 268 105 202 67 22 199 59 55 104 58 196 11 2 13 33 100 15 2 16 331 176 153 522 119 82 153 36 71 85 69 136 88 28 34 53 29 84 53 30 49 23 18 15 46 7 6 75 70 71 64 23 127 55 3 58 5 28 8 26 363 232 85 125 405 166 386 15 4 98 61 30 192 118 37 67 60 63 98 82 150 63 85 87 jrt classe2 16 2 17 50 2o classe. 1 13 1 7 9 20 1 96 59 16 127 41 18 98 61 53 22 32 160 110 92 681 329 161 482 296 158 68 36. Lugo. 40............................................... Mondonedo, 18.................................... Oviedo, 63............................................ Orense, 30............................................ Tuy, 14................................................ RURALES. De entrada 17 13 8 798 524 317 961 593 S B ·""S ----- 1 11 y a en outre 28 curés auxiliaires. — 4 Doit être réuni à Vieil. 2 Doit être réuni à celui des Canaries. — *Er. vutre. 82 curés auxiliaires. — 'En outre, 12curés auxiliaires. — "Ce siège doit être transféré à Logroffo. — ’En outre. 11 auxiliaires. — · En ..utre, "auxiliaires. — ’ En outre, 36 auxiliaires. — '° En outre, 52 auxiliaires. —11 En outre, 139 curés auxiliaires — “ : ■ être uni à Salamanque. — 13 Doit être réuni à Tudela. — '* Doit_étre uni à Huesca. — Les chiffres donnés ici sont empruntés au livre de l'abbé Sendra y Domenech (voir bibliographie): on trouvera parfois des chiffres un peu différents dans l’Anou ir? : ·.tifteat eatlioliqae. nais l'Annuaire parait avoir confondu dans certains cas le nombre des paroisses et celui des édifices censurés au culte. Ces chiffres sont d'ailleurs susceptibles de quelques variations, mais ils suffisent, répélons-le. à faire connaître la na ure et l’importance respective des divers diocèses. 559 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX 560 De même, seront maintenus les diocèses suffra- à part; l’évêque confère le titre d’archiprêtrc aux gants d’Almeria, Astorga, Avila, Badajoz, Barce­ ecclésiastiques qui ont mérité sa confiance, et qui lone, Cadiz, Calahorra, Canaries, Cartagena, Cordoue, peuvent fort bien ne pas être titulaires de la paroisse Coria, Cuenca, Gerona, Guadix, Huesca, Jaen, Jaca, qui, pour son importance ou son illustration, sert à Léon, Lerida, Lugo, Malaga, Majorque, Minorque, désigner l’archiprêtré. Mondonedo, Orensc, Orihuela, Osma, Oviedo, Palen­ Voici, par provinces ecclésiastiques et par diocèses, cia, Pamplona, Plasencia, Salamanca, Santander, quelle est la répartition des paroisses. Voir tableau, Segorbe, Segovia, Sigüenza, Tarazona, Tcruel, Tor- col. 557-558. losa, Tuy, Urgel, Vich et Zamora. Il faut mettre un peu à part du clergé paroissial les Le diocèse d’Albarracin sera uni à celui de Teruel, chapitres. Sans doute, les chanoines sont le clergé des celui de Barbastro à celui de Huesca, celui de Ceuta à églises cathédrales et collégiales, mais un clergé spé­ celui de Cadiz, celui de Ciudad-Rodrigo à celui de cialisé, un peu diflérent de l’autre par ses occupa­ Salamanca, celui d’Ibiza à celui de Majorque, celui tions comme par sa situation sociale. de Solsona à celui de Vich, celui de Tenerife à celui L’art. 13 du concordat de 1851 s’exprime ainsi : I « Le chapitre des églises cathédrales se composera du des Canaries, celui de Tudela à celui de Pamplona. Les prélats des sièges auxquels on en réunit d'autres doyen qui occupera toujours la première stalle après ajouteront au titre d’évêque de l’Église qu’ils diri­ celle de l'évêque, de quatre dignitaires, à savoir : geaient celui de l’Église unie. l’archiprêtré, l’archidiacre, le chantre et l’écolâtre, et Seront érigés de nouveaux sièges suffragants à en outre de celle de trésorier dans les églises métro­ Ciudad-Real, Madrid et Vitoria. politaines, de quatre chanoines, de officio (chargée Le siège épiscopal de Calahorra et la Calzada sera d’une fonction spéciale] : le magistral, le doctoral, le transféré à Logroiio, celui de Orihuela à Alicante, celui lectoral et le pénitencier, et du nombre de chanoines de Segorbe à Castellon de la Plana, quand, dans ces de gratia fixé à l’art. 17. L’église de Tolède aura deux villes, tout sera disposé, et le transfert jugé opportun dignitaires de plus... » Art. 16. Outre les dignitaires et chanoines qui, après consultation des prélats et chapitres respectifs. Là où l’amélioration du service d’un diocèse récla­ exclusivement, composent le chapitre, il y aura dans mera un évêque auxiliaire, on pourvoira à cette néces­ les églises cathédrales des bénéficiés ou chapelains assistants... sité dans la forme canonique accoutumée. De même on établira des vicaires généraux... là Les dignitaires et chanoines, comme les bénéficiés où on le croira nécessaire. A Ceuta et à Tenerife se­ ou chapelains, quoique, pour la meilleure adminis­ ront dès maintenant établis des évêques auxiliaires. tration de leurs cathédrales respectives, ils soient Les réunions et transferts décidés par le concordat divisés en prêtres, diacres et sous-diacres, devront être tous prêtres,... et ceux qui ne le seraient pas en pre­ n’ont pas encore été tous accomplis. Les provinces ecclésiastiques sont réparties de la nant possession de leurs bénéfices devront le devenir dans l’année. manière suivante : Art. 17. Le nombre de chanoines et bénéficiés dans Tolède.............Coria. Cuenca, Ciudad-Real, Madrid, les églises métropolitaines sera le suivant : les églises Plasencia, Sigüenza. Tarragane . . . Barcelone, Gerona. Lerida. Solsona, de Tolède, Séville et Saragosse auront 28 chanoines; Tolède aura 24 bénéficiés, Séville 22, Saragosse 28. Tortosa. Urgel, Vich. Séville............. Badajoz, Cadiz, Canaries, Cordoue, Les églises de Tarragonc, Valence et Saint-Jac­ Tenerife. ques de Compostelle auront 26 chanoines et 20 bénéValence............ Majorque, Minorque, Orihuela, Se■ ficiés. Les églises de Burgos, Grenade et Valladolid gorbe. auront 24 chanoines et 20 bénéficiés. Grenade............ Almeria, Cartagena, Guadix, Jaen, Les églises suffragantes auront respectivement... etc. Malaga. Voici, en fait, et sous forme de tableau, quelle était Saint-Jacques de Lugo, Mondonedo, Oviedo, Orense, en 1901 la composition des chapitres et le nombre des Compostelle.... Tuy. Hurgos.............Calahorra, Léon, Osma, Palencia, San­ bénéficiés. Voir tableau, col. 561-562. tander, Vitoria. Il faut citer, en outre, un certain nombre de cha­ Valladolid. . . . Astorga, Avila, Ciudad-Rodrigo, Se­ pitres de collégiales dont les principales sont, d’après govia, Salamanca, Zamora. l’art. 21 du concordat : Saragosse. . . . Barbastro, Huesca, Jaca, Pampelune, Cbin«ineR Boiefidés Teruel. On peut donner quelque idée de l’importance rela­ tive des divers diocèses en indiquant le nombre des paroisses qu'ils contiennent. Ces paroisses se divisent en deux grandes catégories : les paroisses urbaines et les paroisses rurales, mais ces dénominations sont con­ ventionnelles ; d’après l’abbé Sendra y Domenech, sont urbaines les paroisses qui comptent plus de 50 fidèles. Les paroisses urbaines sont elles-mêmes subdivi­ sées en trois catégories : 1° paroisses de entrada, par où les prêtres entrent dans le ministère des âmes; ce sont donc, parmi ces paroisses, les paroisses de début; on y distingue trois classes; 2° les paroisses de ascenso, ou d'avancement, où l’on distingue deux classes; 3° les paroisses de termino, ou de terme, où l’on dis­ tingue encore plusieurs classes, la mieux rétribuée étant très peu nombreuse. Les paroisses rurales se divisent en deux classes : 1° paroisses comptant moins de 25 fidèles; 2° de 25 à 50 fidèles. Toutes ces paroisses sont groupées en archiprêtrés. Mais les archiprêtrés ne constituent pas une catégorie Alcala de Hen arcs (diocèse de Madrid) Jerez de la Frontera ( — Séville) Sacro Monte (à Grenade même) . . . N. D. de Covadonga (diocèse d’Oviedo) Logrofto1 ( — Calahorra) Saint-Isidore (à Léon même) .... Loria (diocèse d’Osma) . . La Granja ( — Segovia) . . Albarracdin ( — Teruei) . . 10 10 10 10 10 10 10 10 8 6 6 6 6 G G G 6 1 Logroào doit d’ailleurs remplacer Calahorra comme siège de l’évêché. Quelques chiffres manquent à ce tableau; d’autres peuvent se trouver aujourd’hui légèrement inexacts; ce qui apparaît, c'est que l’ensemble des chanoines et bénéficiers forme un groupe d’environ 2000 ecclésias­ tiques, qui ne se confond pas complètement avec le reste du clergé séculier,qui,nous le verrons,se distin­ gue par sa haute culture, mais dont l’action, gênée par ses fonctions mêmes, ne répond pas à cette haute cul ture et au travail dépensé pour l’acquérir. 11 y a de ce côté de belles forces non encore pleinement utilisées. 2° Clergé régulier. — D’après le recensement de 561 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX Tolède................. Madrid.................. Ciudad-Real.......................... · Coria............................ Cuenca ................................. Plasencia.................. Sigüenza................................. Tarragone ........... Barcelone............... Geiona..................... Lerida................................. Tortosa.................. Vich............................. Solsona1................................. Seville.......................... Badajoz................................. Cadiz..................................... Cordoue................................. Canaries.............. . . Tenerife................................. Valence.......................... Majorque................................ M inorque................................ Segorbe ................................. Grenade......................... Almeria.................................. Cartagêne-Murcie............... Jaen........................................ Malaga................................... Guadix............................ DIGNITAIRES. ni nom. BÉNÉFICIÉS. 8 o 5 5 5 5 5 20 15 11 11 13 11 11 20 20 15 12 12 6 5 5 5 5 5 1 20 15 11 11 11 11 10 20 16 12 12 12 12 6 Calahorra............................. Léon....................................... Osma.................................... Palencia................................. Santander............................. Vitoria.................................... 7 5 5 5 5 5 22 13 15 15 11 11 22 14 16 16 12 12 Astorga................................. Avila..................................... Segovia................................. Salamanque.......................... Zamora................................. Ciudad-Rodrigo*.................. 6 5 5 5 20 11 11 11 20 12 12 12 Saragosse....................... 6 5 5 5 5 5 17 11 13 13 18 11 20 12 14 16 12 1 Le chapitre de ce diocèse qui doit être uni à celui du diocèse de Vich, est composé comme un chapitre collégial. Voir plus loin. CBROtlD. minock 6 n 5 6· 5 5 20 13 11 15 11 11 3D 14 12 16 12 12 6 5 5 5 5 5 5 18 13 15 11 13 13 11 20 14 16 12 14 14 12 6 5 5 5 5 5 1 18 11 11 11 13 11 10 20 12 12 12 14 12 6 73 5 □ 5 5 5 1 24 11 11 13 11 11 10 28 12 12 14 12 12 6 NGMTUMS. St.-JacqucsdcGomjwstcdle. Lugo..................................... Mondonedo............................ Oviedo................................. Orense.................................... Tuy......................................... Burgos .......................... Valladolid...................... Huesca................................. Jaca........................................ Pampelune *.......................... Taragona .............................. Teruel..................................... Barbastro 8.......................... 1A remarquer ce chiffre; le chapitre d Oviedo a un dignitaire de , plus que les chapitres de même classe : c’est l’abbé de Covadonga. «Ce chapitre doit devenir chapitre collégial, quand le diocèse sera effectivement supprimé. 3 II v a un archiprêtre pour chacune des deux cathédrales. ‘ Doit être réuni à Tudela, qui possède une collégiale. • Déjà organisé comme une collégiale, doit être uni à Huesca. i 1900, il y aurait eu à cette date,en Espagne, 12 142 reli­ (évêque de Jaca), El Derecho espanol en sus relaciones con gieux et 42596 religieuses, soit, au total.54738 régu­ la lylesia, Madrid, 1909 (abondante bibliographie!: on trouvera d’assez nombreux renseignements statistiques, liers, sur 18753206 habitants. biographiques et parfois historiques dans l'Annuaire ponti­ D’après le Statesman's Year Book, il y aurait eu en fical catholique de Mgr Battandier, 13' année, Paris, 1910: Espagne, en 1907, 50 670 religieux sur 19 712 285 Joaquin Bui trago y Hernândez, Las ordenes religiosas y habitants, soit 26 religieux sur 10000 habitants (la los Religiosos, 1901 ; Màximo[M. Salcedo J, Fi anticléricalisme proportion serait en Belgique de 52 (1907),en France ' y las ordenes religiosas en Espana. Madrid,1908; R. P. Este­ ban Sacres!, O. P., Catecismo doctrinal y apologetico sobre de 47 (1901, avant la persécution), en Angleterre et Galles de 30 (1908), en Irlande de 27 (1908), en Alle­ el Estado religioso, Madrid, 1909 (assez nombreuses statis­ tiques); Ordo divini o/ficii... in dicecesi malritensi-complumagne de 29 (1905),plus forte dans toutes ces nations lensi, 1910; Relacion de las coinunidades de religiosas exisqu’en Espagne. tentes en la diocesis de Madrid-Alcala, 1910; Del excesiin La différence entre les deux chiffres que nous avons desarrollo de las ordenes religiosas en Espaiïa. Madrid. 1910. cités montre la difficulté d’établir une statistique rigou­ reusement exacte; car, s’il est naturel que le chiffre III. L’Église d’Esfagne et la nation espa­ ait varié de 1900 à 1907, il paraît peu vraisemblable, gnole. — Après avoir constaté le rôle primordial à la suite de l’entrée en Espagne d’assez nombreuses joué par l’Église dans la formation et dans l'unifica­ congrégations françaises, que cette variation ait été tion nationales de l’Espagne, il importe de se deman­ une diminution. Quoi qu’il en soit, il y a lieu d'ad­ der si, actuellement, la nation et l’Église d’Espagne mettre qu’il y a en Espagne un peu plus de 50000 ré­ continuent à coïncider. guliers, dont plus des trois quarts sont des femmes. Et d’abord, quel est le nombre des catholiques, et 3° Catholiques pratiquants. — Les éléments que nous quelle proportion représentent-ils dans la popui; venons de passer en revue représentent la partie tion ? D’après le recensement de 1900 (un nouveau ecclésiastique de l’Église, et la partie dont il est rela­ recensement vient d’être fait, fin 1910). le cierge ca­ tivement aisé de connaître l’altitude et les sentiments. tholique séculier compte 33403 membres, le ck:_> Il est infiniment plus difficile de connaître le nom­ autres cultes en compte 106. D’après ces ternies bre des laïques qui sont catholiques réellement et non comparaison précis, mais illusoires, les dissidents pas seulement à l’état civil et d’apprécier les rapports seraient même pas, en Espagne, un sur trois · du clergé et des laïques. Et ici se pose naturellement habitants, et il resterait vrai de dire que l’Esp: la question des rapports de l’Église avec la nation. une nation catholique, sans restriction. L'hétérodoxie n’a jamais eu grand succès en Espa­ Francisco de Paula Sendra y Doménech, Geogrtffta gne. Le protestantisme, en particulier, y a fait peu eclesiaslica de Espaiïa, Valladolid, 1901 ; Mgr Lôpez Pelàez 563 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX d’adeptes, malgré les efforts tentés au xvie siècle. Voir Realencyklopâdie fur protestantischc Théologie und Ki.che, 3e édit., Leipzig, 1906, t. xvm, p. 580-587. Pourtant, sous le règne d'Isabelle II, il y eut une pro­ pagande assez active (particulièrement de 1834 à 1839, de 1840 à 1849, de 1854 à 1856); les Sociétés bibliques répandirent de nombreux exemplaires de l’Écriture sainte; après le quaker Borrow vinrent les missionnaires méthodistes du DrRulc; ils firent peu de conversions. Menendez y Pelayo cite un ancien fran­ ciscain devenu protestant, D. Juan Calderon, et un quaker espagnol, D. L. de Usoz y Rio. Après la révo­ lution de 1868 la propagande reprit, surtout en Anda­ lousie; « il n’y eut pas un coin de l’Espagne où ne vint alors un pasteur protestant ou un distributeur de Bibles » (Menendez y Pelayo). On prenait les Bibles, on ne les lisait pas. Les auteurs les moins bienveil­ lants pour l’Église romaine constatent le peu de suc­ cès des protestants; tel Hubbard, Histoire contempo­ raine de l'Espagne, t. vi, p. 227-229; l’auteur était en Espagne au moment de la révolution. « On ne peut disconvenir que la simplicité du culte protestant ne convient guère aux populations méridionales...; le temple paraîtra toujours mesquin en face des belles cathédrales élevées par la foi du moyen âge. Et pourtant, c’est tout à fait au midi, parmi les caractères les plus impressionnables, sous le beau ciel d’Andalousie, que le protestantisme a fait le plus de prosélytes... Nous l’attribuons pour notre part à la présence de riches familles protestantes établies à Jerez, à Cadiz et à Malaga. Elles exercent autour d'elles un rayonnement d’autant plus étendu qu’elles disposent de plus de capitaux, à côté d’Andalous toujours imprévoyants et pauvres comme Job. » • Les minces résultats de la propagande protestante, dit de son côté H. Ch. Lea, depuis l’époque de George Borrow jusqu’à celle du pasteur Flicdner, montre com­ bien peu le catholicisme a à craindre de tels crtorts chez un peuple qui, s'il abandonne la foi de ses pères, est bien plus disposé à chercher un refuge dans la négation de la religion que dans l’hérésie. » A history of the Inquisition of Spain, t. iv, p. 471. Frederick Fliedner (f le 25 avril 1901) est un Allemand qui fonda en Éspagne des centres d’éducation et une mai­ son d’édition (1873). Celle-ci publie une Reuista cristiana. Voir Le Christianisme au xx· siècle des 22 et | 29 mai 1908. Une Église du Rédempteur, à Madrid, est la plus ancienne des congrégations évangéliques existant actuellement en Espagne. Elle a été fondée le 24 janvier 1869 par D. Antonio Carrasco et D. Fran­ cisco de Ruet. La revue citée signale la récente fonda­ tion, par l’évêque Cabrera, d’une chapelle reformée à Valence et la propagande de l’Union chrétienne des . jeunes gens à Madrid. En 1908, a dû avoir lieu une assemblée générale de l’Église évangélique espagnole. En 19'16, elle avait 20 communautés indépendantes dans les grandes villes et 30 stations de prédication. L’Église espagnole réformée a adopté la confession de foi anglicane. Elle compte dix églises et elle est gou­ vernée par un évêque. Les méthodistes ont aussi un petit nombre de communautés surtout à l’est, à Bar­ celone et dans les îles Baléares. Les baptistes ont quelques églises dans les grandes villes, notamment à Madrid et à Valence. Les frères de Plymouth ont de nombreuses stations dans le nord-ouest de l’Espagne. Voir Realencyclopiidie, t. xvm, p. 578-579. 11 est bien digne de remarque que ce mouvement, d’ailleurs peu étendu, conserve l'air de quelque chose d’étranger, même lorsqu’il finit par être dirigé par des Espagnols. Voir Th. Mc Crie, History of the progress and suppres­ sion of the Reformation in Spain, Édimbourg, 1829; Encyclopédie des sciences religieuses, Paris, 1870, t. iv, p. 524-528, 531-532, 536. 564 L'élément juif a eu, historiquement, un rôle infi­ niment plus considérable que l’élément protestant; il n’est pas important à l’heure actuelle; peut-être pourrait-il le. redevenir. Les juifs furent expul­ sés d’Espagne en 1492. L’édit fut maintenu, et, au xvi° siècle, rigoureusement appliqué. L’invasion fran­ çaise, sous Napoléon, rouvrit l’Espagne aux juifs, puis Ferdinand VII la leur ferma. La proclamation delà liberté des cultes en 1869 favorisa leur retour; la trans­ formation de la liberté en tolérance (constit. de 1876) le ralentit. Dans ces dernières années, un assez grand nombre de juifs (qui, souvent, descendent de juifs espagnols expulsés) sont rentrés en Espagne. Voir L’Espagne et les juifs marocains, par J. Causse, dans le Journal des Débats, 14 octobre 1907. Mais, à sup­ poser que l’élément Israélite doive reprendre quelque influence en Espagne, il ne peut être question évidem­ ment d’une influence religieuse. Il en est autrement des sectes ou des partis anti­ chrétiens; par malheur, si l’on peut signaler l’impor­ tance de ceux-ci, il est impossible même de la mesurer superficiellement à l’aide de statistiques et de chiffres; un auteur espagnol, Nicolâs Diaz y Pérez,franc-maçon, a publié, sur un ton d'ailleurs assez modéré, un livre sur La Francmasoneria espanola, Madrid, 1894. Il éva­ lue à cette date le nombre des francs-maçons à 64900, dont 2200 femmes. Ces chiffres sont incontrôlables. Ce qui n’est pas douteux, malheureusement, c’est que, en fait, actuellement, une partie des libéraux et la totalité des radicaux et des républicains et sans doute aussi des socialistes, non seulement n’est pas catholique, mais est plus ou moins violemment hos­ tile à l’Église catholique. Or voici, d’après la Croix du8 mai 1910, la statistique des députés aux Cortès: conservateurs, 108; libéraux, 226; républicains, 39; solidaristes catalans, 7; carlistes, 8; intégristes, 3; catholiques, 2; socialiste, 1 ; indépendants, 3. En somme, et sans pouvoir préciser où se fait dans le parti libéral, qui est complexe, la démarcation entre les catholiques et leurs ennemis, il est du moins cer­ tain qu’une partie importante de la nation est prati­ quement en dehors du catholicisme. L’Église catho­ lique n’est plus, en fait, au sens plein du mot, une Église nationale. Tel est le fait brutal. Nous avons à nous demander comment l’Église maintient dans une certaine mesure son caractère national, et par où elle le perd. Par l’enseignement. l’Église séculière et régulière joue un rôle important dans la vie nationale. Le rôle des réguliers est particulièrement actif, en Espagne et dans les pays de civilisation espagnole. La Junie cen­ trale d’action catholique vient de publier (juin 1911) une brochure documentaire sur les services rendus dans le monde à l’Espagne par scs ordres religieux. Voir aussi Del excesioo desarrollo de las ordenes religiosas en Espana, Madrid, 1910. En voici des exemples : Les jésuites espagnols ont, en Espagne, 18 collèges, en Amérique 12, aux Philippines 1 ; la moyenne des élèves de chacun de ces collèges est de 150 internes et 175 externes. Ils ont, en Espagne, 2 séminaires, en Amérique 4, aux Philippines 2. Les Escolapios (Frères des Écoles chrétiennes) avaient (en 1903) : PROVINCES Catalogne Valence . Aragon. . Castille. . . . . . . . . . NOMBRE de NOMBRE COLLEGES· I» INTERNES 21 6 14 15 490 (?) 194 223 769 NOMBRE nombre D EXTERNES surveillés. 1’ EXTERNES. 2196 181 728 1104 4353 2 739 3337 4562 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX 565 Depuis 1903, il y a eu certainement une augmen­ tation, parfois considérable, du nombre des élèves. Les religieuses Escolapias ont, en Espagne (d’après une lettre du 3 avril 1909), 22 collèges, avec 515 sœurs et 5080 élèves. Les dominicains espagnols soutiennent l’université de Manille,avec les facultés dethéologieetdroitcanon, philosophie et lettres,pharmacie,médecine et carrière d’ingénieur. En 1908, il y avait660élèves immatriculés. A cette université se rattache une série de collèges et d’écoles dirigés, quelques-uns par des dominicains, et tous par des religieux; on y instruit plus de 2000 élèves. Pour le détail, voir l’Appendice du Calecismo doctrinal y apologetico sobre dei eslado religioso, par le P. Fr. Esteban Sacrest, O. P., Madrid, 1909. En Espagne, ils dirigent les collèges de Cuevas, Oviedo, Santa Maria de Nleva, Segovia et Vergara. Les dominicains espagnols ont dans leur province de Castille les collèges d'enseignement secondaire de Huelva, Val de Don Juan et Léon qui compren­ nent chacun douze pères et une moyenne de 70 élèves. Les collèges de Lianes (Oviedo), Ucles, Talavera de la Reina, Tapia, Santander, avec une moyenne de 15 à 18 pères,avaient une moyenne de 110 élèves. Dans leur province de Madrid, ils avaient en 1909 les collèges de l’Escorial (Réal Colegio de Al/onso XII, 17 pères, 180 élèves), de Maria Cristina (18 pères, 100 élèves), de Guernica (15-110), de Ronda (11-100), de Palma (13-100), de Portugalete (5-200). Les salésiens avaient (en 1909), en Espagne, 26 collèges et 11120 élèves (sur 154 collèges et 48755 élèves dans le monde). Les dominicaines du P. Coll avaient des collèges et écoles dans les provinces de Barcelone (63 collèges et écoles, 100 élèves en moyenne), Gerona (25-95), Taragona (3-80), Valence(16-150), Albacete(l-150), Asturies (7-200), soit environ 12000 élèves. D’autres domini­ caines ont encore des collèges ou écoles à Barcelone, Belchite, Gerona, Grenade, Huesca (école normale), Madrid,Palma, Pamplona, Vich, Villala.Saragosse.etc. Les sœurs carmélites de la charité ont aussi nombre d’écoles, auxquelles sont joints assez souvent des éta­ blissements charitables. En voici le tableau : PROVINCES. Alava................. Alicante .... Badajoz.............. Barcelone. . . Céceres. .... Cadix.................. Cartagena. . . . Castellos .... Cordoue.............. Guadalajara. . . Gerona............... Guîpuscoa . . . Jaen................... Léon.................. Lérida............... Logrono.............. Madrid............... Orense............... Oviedo............... Pampelune. Pontevedra. . . Santander. . . . Séville............... Taragona. . . . Valence.............. Vizcaya............... S o «ci 82 l'i C 1 Z * 3 4 2 25 o 4 1 1 1 8 1 2 2 9 1 2 1 2 1 1 2 2 8 5 3 44 41 20 402 25 46 10 20 15 5 37 19 23 29 63 13 32 15 17 13 13 22 31 70 80 27 ’/5 w a « X J H 98 8 30 52 61 25 60 45 98 77 74 42 50 1 5 84 39 14 19 36 27 15 177 19 « 1 3 l w « ι/i 2 < B '·** * ■ 4 327 784 151 2 818 320 814 65 112 246 96 1 780 127 346 236 747 348 260 254 210 140 177 233 744 815 1 047 344 263 16 2038 116 364 56 214 1 184 105 81 196 602 338 36 50 100 29 110 70 781 1 604 182 a Z ’ a = 6 109 150 2123 96 166 95 495 33 150 560 403 270 211 160 70 221 335 59 Par ailleurs. l’Église a perdu une partie des ekr qui faisaient d’elle une Église nationale (avec les . tages, mais aussi avec les inconvénients ie cette situation). Et d’abord, elle a perdu ses biens fonciers La tendance à la sécularisation est d’n il., urs rt ancienne en Espagne, mais elle n’a prévalu ■ partie de ses droits pécuniaires, laissa au roi la pré­ verrons, en parlant des études ecdésiastiq .e-, sentation de tous les évêques, et conserva la collation l’État n’a pas rempli le rôle que l’Église lui laissai·, ainsi, et qu’elle a elle-même repris. de 52 bénéfices seulement. Enfin, le concordat charge encore l’État ie Au temps de la première guerre carliste, Grégoire XVI ayant commencé par ne pas reconnaître Isabelle pager les ordres religieux. Art. 29. Afin q le. II et par refuser de confirmer les nominations faites toute la Péninsule, il y ait le nombre suffisant ■:· aux évêchés par ce gouvernement, les relations furent très et ouvriers de l’Évangiic dont puissent -■■ -·.-. · rompues, en 1836, et, quand elles reprirent, plus de les prélats pour faire des missions dans les n;·. erla moitié des sièges épiscopaux étaient vacants. C’est lieux de leurs diocèses, aider les cures, soigner 1· · après la chute d’Esparlero, en 1811, que reparut malades, et accomplir d’autres œuvres de charit< ■ l'idée d’un concordat. Le gouvernement commença à d'utilité publique, le gouvernement de S. M., qui >> négocier à la fin de 1843; il réclamait d’abord la propose d’améliorer en temps opportun les collegereconnaissance d'Isabelle II et il offrait en revanche de missions pour les pays d’outre-mer, prendra sand’arrêter la vente des biens ecclésiastiques, sécula­ retard les dispositions convenables pour que soient risés depuis 1836. Un convenio fut conclu à Rome établies là où il sera nécessaire, après consultation des le 27 avril 1845, mais le gouvernement, par crainte prélats diocésains, des maisons et congrégations reli­ de l'opinion publique, n’osa le ratifier. De 1846 à gieuses de saint Vincent de Paul, de saint Philippe 1851, les négociations se poursuivirent, cl les deux de Néri et d’un autre ordre, parmi ceux qu’approuve pouvoirs se rapprochèrent. Même, en 1848, le gou­ le saint-siège, établissements qui serviront en même vernement espagnol vint au secours de Pie IX, et, temps aux ecclésiastiques de lieux de retraite pour les chevaleresquement, suspendit alors ses revendica­ exercices spirituels et autres pratiques de piété. Et art. 30 : « Pour qu’il y ait aussi des maisons reli­ tions. Le concordai fut signé à Madrid le 16 mars 1851; gieuses de femmes dans lesquelles pourront obéir à il devait être complété par le « Convenio additionnel » leur vocation celles qui seront appelées à la vie con­ signé à Rome le 25 août 1859. Il réagit contre toute templative et à la vie active pour l’assistance aux une série de lois révolutionnaires ou libérales pro­ malades, renseignement des filles et autres œuvres et occupations aussi pieuses qu’utiles à la population, mulguées depuis Napoléon Ier jusqu’au milieu du on conservera l’institut des Filles de la Charité sous XIX" siècle. Selon l’art. 1er, « la religion catholique, aposto­ la direction des prêtres de saint Vincent de Paul, et lique et romaine,qui,à l’exclusion de tout autre culte, le gouvernement s’efforcera d’en assurer le dévelop­ continue d’être l’unique religion de la nation espa­ pement. On conservera également les maisons de reli­ gnole, se conservera toujours dans les domaines de gieuses qui, à la vie contemplative joignent l’éduca­ S. M. Catholique, avec tous les droits et prérogatives tion et l’enseignement des filles ou d’autres œuvres dont elle doit jouir selon la loi de Dieu et les dispo­ charitables. » sitions des saints canons. » Depuis lors, loin de procurer la diffusion d’aucune congrégation, le gouvernement, chaque fois qu’il a été Art. 2. « En conséquence, l’instruction dans les uni­ versités, collèges, séminaires et écoles publiques et occupé par les libéraux, a montré une tendance à les privées de tou* ordre sera entièrement conforme à la diminuer, et cette tendance semble devenir de plus, doctrine de cette même religion catholique; ce pour en plus forte. quoi on n’opposera aucun obstacle aux évêques et Le concordat règle enfin les traitements des évê­ autres prélats diocésains chargés par leur ministère ques, des curés et des chanoines, les dotations des sémi­ de veiller sur la pureté de la doctrine, de la foi et des naires, etc. Et il ajoute, art. 36 :«Les dotations fixées mœurs et sur l’éducation religieuse de la jeunesse, dans les articles ci-dessus pour les dépenses du culte dans l’exercice de celte charge, même dans les écoles et du clergé s’entendront sans préjudice de l’augmen­ tation dont elles pourront bénéficier quand les cir­ publiques. » Le concordat fixe ensuite le nombre et la répartition constances le permettront. » Même, dans certains cas des diocèses, en tenant compte de certaines modifica­ où, immédiatement, les dotations prévues seraient tions plus ou moins anciennes des circonstances : le manifestement insuffisantes, « le gouvernement de signe le plus notable en est l’érection à Madrid d’un S. M. y pourvoira convenablement. · Il est très important d’observer ici que la dotation siège épiscopal, lequel a pris immédiatement une du clergé est seulement une compensation des biens très gra’nde importance. de l’Église sécularisés; cette compensation est Viennent ensuite les règles relatives aux chapitres. C’est le roi qui doit nommer tous les doyens, et la incomplète, les biens déjà vendus par l’État à l’époque moitié des chanoines (les chanoines de officio mis à du concordat n’ayant pas été restitués. Art. 42 : part; voir plus loin, sur les diverses catégories de « Cela posé, et tenant compte de l’utilité que doit pro­ chanoines). Par décret royal du 6 décembre 1888, curer à la religion ce Convenio, le Saint-Père, sur la demande de S. M. Catholique, et pour aider à la paci­ d’accord avec le Saint-Siège, le gouvernement royal a fication publique, décrète et déclare que ceux qui, consenti à ce que la moitié des canonicats de gratia auxquels il nommait auparavant fussent mis au con­ au cours des événements passés, ont acheté sur les cours: c’est à la fois une pensée très juste et un nouvel domaines de l’Église des biens ecclésiastiques, confor­ indice de la distinction toujours plus nette entre le mément aux dispositions légales alors en vigueur,... ne seront inquiétés en aucun temps. · Les biens de domaine de l’Église et celui de l’État. Le gouvernement a aussi un rôle dans la diffusion l’Église se sont par là trouvés notablement diminués, et, contrairement à un préjugé très répandu, le cierge des études ecclésiastiques. Art. 28. « Le gouvernement d’Espagne (nous le montrerons plus loin) est en gen·. de S. M. Catholique, sans préjudice de l’établissement, au moment opportun,moyennant accord avec le Saint- ral fort pauvre : une partie des reproches qu’on lui Siège et aussitôt que les circonstances le permet­ adresse souvent tomberait si l’on tenait compte tront, des séminaires généraux où on donnera l’exten­ cette circonstance. Aussi, les biens du clergé, qui étaient autref- - : -r sion convenable aux études ecclésiastiques, adoptera de son côté les dispositions opportunes pour que se lui une garantie d'indépendance, transformes en une créent sans retard des séminaires conciliaires [ainsi | dotation de l’État, donnent à l’État un moyen de peser appelés comme conformes au concile de Trente] dans I sur lui, moyen d’autant plus efficace que les biens 571 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX restitués ont été presque intégralement convertis en titres de rente sur l’État. Le clergé se trouve donc exposé et au contre-coup des difficultés financières que rencontre l’État, et à la mauvaise volonté d’un des partis qui alternent au pouvoir. De là résulte qu’une diminution du budget des cultes est beaucoup plus probable que l'augmen­ tation éventuelle dont il est question à l'art. 36 du concordat. Enfin, le concordat de 1851 confirme les concor­ dats précédents, en particulier celui de 1753; le gouvernement royal conserve donc, entre autres pré­ rogatives, celle de nommer les évêques : pratique ex­ cellente si l’art. 11 de la constitution, qui considère la religion catholique comme religion nationale, cor­ respondait à la réalité; mais, loin qu’il en soit ainsi, le gouvernement peut être exercé par des anticléri­ caux. On voit que, au total, le situation d’Église d’État comporte pour le catholicisme en Espagne des incon­ vénients autant que des avantages. Et ces inconvé­ nients sont de plus en plus sensibles. Si, dès le 25 août 1857, un Convenio signé par le cardinal Antonelli et l’ambassadeur extraordinaire D. Antonio de los Rios y Rosas, est venu corroborer le concordat de 1851, c’est que déjà une partie des droits reconnus à l’Église par celui-ci avaient été méconnus ou-contestés; en particulier, une loi du 1« mai 1855 avait aliéné de nouveau des biens ecclésiastiques. En réalité, le concordat de 1851 est, en même temps qu'un traité solennel entre l’Église et l’Espagne, un épisode de l’histoire intérieure de ce pays et des luttes des partis adverses; il n’a pu arrêter une évolution que les oscillations de la politique n’empêchent pas de discerner clairement, qui remonte loin, et qui conti­ nuera longtemps encore. Les symptômes en sont mul­ tiples; en voici quelques exemples. Les premiers articles du concordat de 1851 et l'art. 11 de la constitution reconnaissent à l’Église des droits très étendus et tout à fait conformes à la situa­ tion idéale d’une Église nationale et d’une Église d’État; quand il s'est agi de prêter serment à la cons­ titution, le gouvernement a déclaré que le serment n'impliquait rien de contraire aux lois de Dieu et de l’Église; sur cette déclaration, la nonciature a auto­ risé le clergé à prêter serment. Mais, par exemple, l’art. 13 de la constitution autorise la liberté de la presse, condamnée par le Syllabus, prop.79; la loi sur la presse de 1879 interdisait bien les attaques contre la religion de l’État, mais la loi du 26 juillet 1883, actuellement en vigueur, ne les interdit plus. Sont sénateurs, de droit, le patriarche des Indes et les archevêques; peuvent l’être, par nomination royale ou par élection d'un des grands corps de l’État (Académies royales, Universités, Sociétés écono­ miques) : les archevêques, évêques et chapitres de cha­ cune des neuf provinces ecclésiastiques, mais selon des règlements qui se trouvent exclure les évêques, et, dans certaines conditions, les prêtres; en revanche, et malgré le suffrage universel institué en 1890, les prêtres ne peuvent être élus ni députés, ni conseillers municipaux (loi du 8 août 1907). L’Église a longtemps eu seule l’administration et la juridiction de tout ce qui concerne le mariage. Il y a aujourd’hui un registre civil des mariages et celui qui se marie doit aviser par écrit, au moins vingtquatre heures à l’avance, le juge municipal, qui assis­ tera à la cérémonie ou enverra un délégué; le juge inscrit sur son registre le mariage qui n'emporte ses eflets civils qu’à partir de l’inscription. Sur bien des points, la législation matrimoniale de l’État et celle de l’Église ne concordent plus; par exemple, l’État met au mariage des officiers et des soldats des condi­ 572 tions que l’Église condamne au nom de la liberté et de la moralité; La loi civile, au contraire de la loi ca­ nonique, admet la rupture des fiançailles sans raison, moyennant une indemnité, etc. Il y a plus; l’art. 42 du Code civil (rédigé de 1881 à 1888) porte : « La loi reconnaît deux formes de ma­ riage, le mariage canonique, que doivent contracter tous ceux qui professent la religion catholique, et le mariage civil, qui se célébrera de la manière fixée par le présent Code. » Cette rédaction est ambiguë : pour qu’un catholique cesse d’être considéré comme tel, faut-il qu’il abjure, ou suffit-il qu’il réclame une for­ me de mariage que l’Église réprouve? Voir t. iv, col. 1427-1428. La Heal orden (sorte de décret ministé­ riel) du 27 août 1906 avait admis cette seconde inter­ prétation; elle a été annulée, comme contraire à la constitution, par une autre Real orden du 28 février 1907. Mais une législation qui admet le mariage civil est-elle bien d’accord avec les premiers articles du con­ cordat et avec l’art. 11 de la constitution? Une Real orden du 15 décembre 1792 faisait célébrer devant le curé même les mariages des dissidents en stipulant que ceux-ci ne renonçaient point par là à leur religion. On voit le chemin parcouru. Du moins, le mariage civil est-il indissoluble. En matière de testaments, le prêtre n’a plus aucune fonction spéciale, tout le contrôle est passé peu à peu à la justice laïque. Le confesseur, ni son église ou son ordre ne peuvent rien recevoir en vertu d’un tes­ tament rédigé pendant la dernière maladie du péni­ tent. Le Code pénal, qui date de 1870, époque révo­ lutionnaire et anticléricale, est, plus constamment que le Code civil, en désaccord avec la lettre et l’esprit du concordat. Il ne nomme pas une fois la religion catholique. Par contre, il punit sévèrement (bannisse­ ment temporaire) le prêtre qui a communiqué des instructions pontificales aux fidèles sans le placet du gouvernement; les fidèles qui se conforment aux ins­ tructions reçues dans ces conditions sont passibles de la prison. Le 3 juin 1867, à la suite d'une bulle du 2 mai réduisant le nombre des jours fériés en Espagne, le gouvernement obligeait ceux qui voulaient tra­ vailler ces jours-là à demander la permission de l’au­ torité ecclésiastique; le Code de 1870 interdit de molester celui qui veut travailler les jours de fête reli­ gieuse. Nous verrons qu'il y a eu depuis lors une loi sur le repos hebdomadaire. Les anciennes lois, et même les Codes de 1822 et de 1848 châtiaient le blasphème. Le Code actuel ne spécifie rien pour l'injure contre Dieu. Mais le blas­ phème public, proféré en dérision d’une croyance ou d'un culte, est puni par le tribunal suprême comme contraire aux articles du Code qui prohibent l’outrage au ministère d’un culte en fonctions, le trouble apporté à une cérémonie, le sarcasme public contre un dogme ou des rites ayant des prosélytes en Espagne. Le jour­ naliste auteur d’un article injurieux et celui même qui le reproduit sont passibles des peines fixées par le code (amende et prison). En revanche, la jurispru­ dence ne considère pas comme punissable la néga­ tion des dogmes, même en termes excessifs, pourvu qu’elle ne soit pas mêlée d’insulte; elle autorise toute discussion sur le terrain philosophique et rationnel. Est punissable de prison et d’amende celui qui, par violence, détourne un citoyen de son culte, ou, inver­ sement, l’oblige à prendre part à un culte qui n’est pas le sien. Le Code pénal fixe une peine de 1 à 10 jours de pri­ son et de 5 à 50 pesetas pour celui qui trouble un culte. La jurisprudence admet assez généralement qu’on doit se découvrir devant une procession ou devant un enterrement accompagné de la croix. Mais actuelle­ 573 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX ment ces délits ne sont pas poursuivis.Les règlements militaires décident que les troupes s’agenouillent et se découvrent sur le passage du saint-sacrement. Les offenses à la pudeur et aux bonnes mœurs sont passibles d’arrestation et de réprimande publique. Les dispositions sur les écrits et gravures contraires à la morale et sur la police des spectacles ne sont guère appliquées avec vigilance. Le Code pénal ne distingue pas des autres le vol commis dans un lieu sacré; mais il y a là une circons­ tance aggravante et, quand les objets dérobés étaient destinés au culte, le tribunal applique le maximum de la peine (déportation à perpétuité). La jurisprudence range les évêques parmi les auto­ rités garanties contre l’injure par des pénalités spé­ ciales. Le Code montre pour les duellistes une indulgence que l’Église ne ratifie pas. La juridiction des tribunaux ecclésiastiques ne porte plus que sur les causes relatives aux sacrements (divorce, nullité de mariage); encore les incidents d’ordre temporel qui se rattachent à ces causes sontils réglés par la juridiction civile. Les empiétements des tribunaux ecclésiastiques sont déférés aux tri­ bunaux civils; ceux du tribunal de la Rote le sont à la Cour suprême. La Cour suprême a admis (22 juil­ let 1899) que les tribunaux ecclésiastiques ne doivent user que d'armes purement spirituelles et non de péna­ lités proprement dites. En matière fiscale, le clergé n’a plus que des immu­ nités insignifiantes. Malgré le Syllabus, prop. 32,il est soumis au service militaire (à 1 exception des religieux enseignants et de diverses congrégations, d’ailleurs importantes, récol­ lets, auguslins, dominicains, franciscains, jésuites, car­ mes, trinitaircs, prêtres de saint Vincent de Paul, etc., la loi espagnole admet le remplacement, mais les ecclé­ siastiques sont, en général, trop pauvres pour s’exo­ nérer. En matière d’instruction publique, les droits et prérogatives de l’Église ont été moins réduits, non pas tant parce qu’ils sont reconnus que parce que l’État assumerait de lourdes charges financières en les lui retirant. Cela posé, la tendance est ici exactement la même que dans les autres services publics. D’après l’art. 92 de la loi sur l’instruction publique, les livres qui traitent de religion ct de morale ne peu­ vent servir de texte dans les écoles sans autorisation des évêques. Le règlement des écoles du 28 novembre 1838, prorogé par décret royal du 25 août 1857, déclare (cf. la loi Falloux) que le premier rang appartient, dans les études, à l’instruction morale et religieuse, à la­ quelle sera consacrée une leçon quotidienne de doc­ trine et d’histoire sainte; il doit y avoir tous les trois jours un quart d’heure d’explication de la Bible, et, l’après-midi dit samedi, catéchisme; les classes com­ mencent par une prière et, le samedi, par l’évangile du lendemain et la récitation du rosaire. Mais ces dis­ positions sont loin d’être exactement appliquées. L’Église peut veiller sur les écoles, qui sont sous l’ins­ pection immédiate du curé (règlement du 28 novem­ bre 1838). Le maître conduira les enfants à la messe paroissiale. Une Heal orden du 19 décembre 1885, une autre du 10 février 1890 ont dispensé les maîtres de cette obligation. Le règlement des examens des maî­ tres de l’enseignement primaire, le 15 juin 1864, exi­ geait des candidats une bonne conduite morale et reli­ gieuse; aujourd’hui on demande simplement un casier judiciaire net. Les aumôniers des lycées, supprimés par la révolution de 1868, ont été rétablis le 25 jan­ vier 1895, mais un Décret royal du 16 août 1901 rend l’enseignement religieux facultatif. Le clergé est représenté dans les commissions d’ins­ 574 truction publique (l’évêque de Madrid fait, ·.· partie du conseil supérieur), mais l’État a !. pole des examens et des diplômes, et il exige c·.-' titres des religieux enseignants, même des fri écoles chrétiennes ou Escolapios (1" juillet ■ ■ _ Il est évident que le monopole de l’État n’aur.· g inconvénient pour une Église d'Étal qui serait !· telle en réalité; mais précisément il n’en est : ainsi. En vain, le concordat stipule que l’enseigne­ ment sera conforme à la doctrine chrétienne; et ; loi sur l’instruction publique autorise les prélats ■ porter plainte entre les mains des autorités. En r· lité, loin de contrôler l’enseignement de l’État, l’Église est menacée dans celui qu'elle donne elle-même, d’autant plus que cet enseignement est donné surtout par des congréganistes. Or, de l’enseignement dépend pour beaucoup l’attitude des générations nouvelles. II n’est donc pas probable, dans les circonstances actuelles, que cessent d’agir les causes qui accusent les inconvénients plutôt que les avantages inhérents à la situation d’une Église d’État. Le caractère national de l’Église d’Espagne, quoi­ qu’il ait été surtout accentué dans le passé, et son caractère d’Église d’État, quoiqu'il soit, pour une bonne part, plus théorique que réel, expliquent cette très importante conséquence : que, en Espagne, les questions de politique extérieure, et beaucoup plus encore les questions de politique intérieure,sont mêlées intimement aux questions religieuses. Non pas sim­ plement en ce sens, vrai partout, qu’il n’est point de grande question où la religion ne soit intéressée, mais aussi en ce sens plus particulier, et fâcheux, que, a priori, les partis politiques, comme tels,ont une solu­ tion prête sur tous les problèmes religieux, sans faire la distinction in dubiis, libertas. De même que la politique extérieure de l’Espagne s’est donnée longtemps pour la politique catholique, de même il y a un parti politique en Espagne qui se donne pour seul catholique. Dans un cas comme dans l’autre, c’est la conclu­ sion, non de toute l’histoire de l’Espagne, mais de son histoire moderne, depuis l’époque de la Renaissance. C’est une conclusion rigoureuse : Le parti catholique national, plus connu sous le nom d'intégriste, en raison de l’intransigeance avec laquelle il a toujours soutenu la vérité et lulté contre toutes les variétés du libéralisme, depuis la plus sauvage jusqu’à la plus dou­ cereuse ct la plus hypocrite, naquit à la vie comme parti de ce nom l’an 1888, en rédigeant son célèbre manifeste de Burgos comme programme... ...Nous sommes catholiques, nous sommes Espagnols, et nous ne voulons être rien autre. Nous aimons Dieu par-dessus toute chose... ct après Dieu ct son Église, nous aimons l'Espagne, parce qu'elle est la patrie que Notre-Seigneur nous a donnée et parce qu'elle a toujours été la nation la plus chrétienne de la terre... Nous voulons l’unité catholique avec ses conséquences, et qu’aucun crime ne soit plus abominé ct plus rigou­ reusement puni que l'hérésie, l’apostasie, les attaques contre la religion, la rébellion contre Dieu ct son Église... Nous voulons donner à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César; mais nous voulons que César s'humilie devant Dieu,que l’Église et l’État vivent unis, le pouvoir temporel étant subordonné au pouvoir spirituel comme le corps l’est à l’âme... Nous tenons pour abominables la liberté de conscience, la liberté de pensée, la liberté des cultes et toutes les liber­ tés de perdition avec lesquelles les imitateurs de Lucifer bouleversent, corrompent et détruisent les nations; de toute l'énergie de nos âmes et jusqu'à notre dernier soupir, nous voulons combattre le libéralisme, le progrès et la ci·, ilisation moderne..., et nous croyons que le libéralisme pr fessé par des catholiques qui veulent unir la lumière et i,, ténèbres, Jésus et Bélial, est, par son hypocrisie et sa per­ fidie, plus dangereux ct plus terrible que celui des ennemis à découvert... ESPAGNE (ÉGLISE- D’), ÉTAT RELIGIEUX [En politique] Nous commençons par déclarer que notre système est radicalement opposé à tout ce qui constitue l’essence et la forme du système actuel... Ces formules sont extraites du Credo politico-reli­ gieux, dû au fondateur du parti intégriste, Ramon Noccdal, complété et publié, le 8 septembre 1909, par le successeur de ce dernier comme chef reconnu du parti, Juan de Olazabal. Elles sont conformes à l’esprit des premiers arti­ cles du concordat de 1851. Mais ce concordat lui-même enregistre des concessions des deux pouvoirs ; pour la tranquillité publique, qui importe au bien des âmes, l’Église, désintéressée au milieu du xixe siècle comme elle l’avait été au commencement et le fut encore à la fin, renonce à revendiquer ses biens aliénés, et, sur divers points, fait confiance au gouvernement, en tenant compte des difficultés du temps, financières ou autres. Les intégristes, qui considèrent les carlistes comme entachés de libéralisme, et, dans une large mesure, les carlistes eux-mêmes, en témoignant une hostilité irréductible et violente à la monarchie res­ taurée en 1875, risquent, pour la logique de leurs idées et de leur histoire, de compromettre gravement la paix publique. C'est ce que Léon XIII a dû rappeler, pour les uns et les autres, dans son allocution aux pèlerins espagnols, du 18 avril 1894 : ...Pour que Nos soins et Nos efforts soient couronnés du succès tant désiré, il est nécessaire que tous les catho­ liques d’Espagne, sans exception, se persuadent que le bien suprême de la religion réclame ct exige de leur part l’union ct la concorde. Il faut qu’ils fassent trêve aux passions politiques qui les déchirent ct les divisent... C’est aussi leur devoir d’être soumis aux pouvoirs cons­ titués,etNous vous le demandons à d’autant meilleur droit qu’à la tête de votre noble nation est une reine illustre dont vous avez pu admirer la piété et le dévouement envers l’Église... Pour ces hautes qualités, elle Nous est chère et Nous lui avons donné des témoignages publies de Nos sentiments paternels, particulièrement en tenant sur les fonts baptismaux son auguste fils, en qui Nous vous sou­ haitons de voir l’héritier des royales qualités,de la piété et de la vertu de sa mère. Cf. la lettre du souverain pontife aux évêques d’Espagne, 1" décembre 1894. La date (1909) du manifeste intégriste que nous avons cité prouve que le pressant appel du pape, con­ forme à la doctrine et à la tradition de l’Église, n’a pas encore complètement prévalu sur les entraînements de l’histoire et libéré l’Église, en Espagne, de toutes les servitudes du passé. Il n’a point cependant été sans résultat; le très petit nombre des intégristes, les concessions que, à la différence de ceux-ci, les carlistes font aux aspirations légitimes de la société moderne, en sont l’indice. 11 n’en reste pas moins vrai que ce parti, sinon par son importance réelle, du moins par sa courageuse intransigeance qui surexcite l’intran­ sigeance adverse, contribue à compromettre l’Église dans des querelles politiques dont elle devrait être aujourd'hui dégagée. Il suffît qu’un parti, qui diminue en nombre et en influence, associe le catholicisme à son idéal politique pour que d’autres partis, qui crois­ sent en nombre et en importance, considèrent la guerre à l’Église comme l’accompagnement nécessaire d’un idéal politique opposé. Nous avons jusqu’ici vu l’Église d’Espagne dimi­ nuée ou tout au moins mise en péril; nous allons voir maintenant, en étudiant les autres aspects de son acti­ vité, quelles.garanties de vitalité et de développement demeurent en elle. On trouvera le texte latin et espagnol du concordat dans Colecciôn de los tralados, conoenios, y documentas internacionales celebrados par nuestros gobiernos con los estados extranjeros desde el reinado de Isabela II hasta nuestros dias..., par le marquis de Olivari, Madrid, 1893, t. 11, la 576 p. 73. Dans toute cette partie, nous avons beaucoup em­ prunté à l’excellent ouvrage, déjà cité, de Mgr Lopez. Pelaez, (voir la bibliographie!. Paul Henry, Cosas de Espana, Angers, 1907; Antoni Ma Alcover, Conducta politica que s*imposa avuy an-els catôlichs, Barcelone, 1907 ; Esquema o bosque/o del programa integrista, Durango, 1909; Maximo Filibero, I.eôn XIII, los carlistas y la monarquia liberal, 2 vol.. Valence, 1894; Andres Manjôn, l.as escuelas laïcas, Barcelone, 1910; M. Arboleya Martinez, Sobre el tradicionalismo politico, Madrid, 1910; Id., El clero y la Prensa (préface de M1’ Valdes, évêque de Salamanque), Sala­ manque, 1908. V. L’Église d’Espagne et la société espagnole. — S’il dépend d’un parti momentanément au pouvoir de compromettre brusquement la situation légale de l’Église dans l’État, il dépend beaucoup moins de lui de diminuer son prestige et son action sociale. Mais ce n’est pas seulement par le souci de sa propre défense que l’Église se tourne de plus en plus vers les œuvres sociales; elle a pour cela une autre raison plus grande ct plus belle : c'est que nulle part au monde, le rôle social, qui est dévolu à l’Église, n’est plus propre­ ment sien et plus décisif pour la santé nationale qu’en Espagne. C’est là le résultat d’une très longue histoire qui a partout mis l’Église aux postes d’honneur et qui, d’autre part, a laissé l’État pauvre en ressources et dépourvu de beaucoup d’institutions qui ne s’impro­ visent pas : cela, en présence de maux plus profonds que dans aucune autre grande nation. Ce n'est pas ici le lieu d’exposer l’ensemble de cir­ constances sociales qui font que ce pays « vit sous la menace continuelle d’une révolution » (Angel Marvaud). Nous renvoyons ceux qui n’admettraient pas l’acuité et l’urgence du problème social en Espagne au livre très documenté et tout récent de M. A. Marvaud, La question sociale en Espagne, Paris, 1910. 1° Pauvreté du clergé. — Mais, pour apprécier la valeur de ce que l’Église a fait et de ce qu’elle est en train de réaliser, il faut connaître l’obstacle énorme qui ralentit son vaillant apostolat : c’est sa pauvreté. L’Église d’Espagne a été très riche; les églises possè­ dent encore des trésors artistiques inestimables; mais le clergé espagnol, surtout la plus essentielle partie du clergé, le clergé séculier, est en général très pauvre. Vérité souvent méconnue ! Si les archevêques,les évêques et les chanoines sont convenablement dotés, il n’en est pas ainsi de l’im­ mense majorité des prêtres. L'archevêque de Tolède touche 160000 réaux (un réal vaut environ 0 fr. 25); les archevêques de Séville et de Valence, 150 000 réaux; ceux de Grenade et de Saint-Jacques de Compostelle, 140000; ceux de Burgos, Tarragona, Valladolid et Tarazona, 130000; les évê ues de Barcelone et de Madrid, 110000; ceux de Cadiz, Cartagena, Cordoue et Malaga, 100000; viennent ensuite, avec 90000, les évêques d’Almeria, Avila, Badajoz, des Canaries, de Cuenca, Gerona, Hucsca, Jaen, Léon, Lérida, Lugo, Mayorque, Orense, Oviedo, Palencia, Pamplona, Salamanca, Santander, Segovia, Teruel et Zamora; avec 80000 ceux d’Astorga, Calahorra, Ciudad-Real, Coria, Guadix, Jaca, Minorque, Mondofiedo, Orihuela, Osma, Plasencia, Segorbe, Sigiienza, Tara­ zona, Tortosa, Tuy, Urgel, Vich, Tenerife et Vitoria. Les cardinaux touchent, en outre, 20000 réaux. Et, pour frais extraordinaires d’administration et de déplacement, les métropolitains touchent de 20 000 à 30000, les sufïragants de 16 000 à 20 000 réaux. Les chanoines aussi sont convenablement dotés. Le doyen de Tolède a 24 000 réaux; ceux des chapitres métropolitains, 20000; ceux des chapitres des églises suffragantes, 18000; les abbés des collégiales, 15000; les chanoines ont 14 000 réaux dans les métropoles, 12000 dans les évêchés, 6600 dans les collégiales; les dignitaires et les chanoines de o//icio ont, en outre, 577 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX 2000 réaux; les bénéficiers des métropoles ont 8000 réaux, ceux des églises suffragantes, 6 000, et ceux des DÉJEUNER. DÎNER PETIT DÉJEUNER. collégiales, 3000. Ici, nous arrivons aux petits traitements; encore convient-il d’observer, pour les chanoines proprement Viande. . . 0.30 Viande ou 3 pastilles 1 morue. . . ΟΛ> de chocolat. 0,24 Pain .... 0,20 dits, qu’ils sont dans l’Église une petite minorité et Pommes de l petit pain. 0,10 Pois, lard, qu’ils sont, par la nature même de leurs fonctions, un terre. . . 0.15 légumes. . 0,35 peu en marge de l’action sociale, du moins, généra­ Un œuf. . . 0,13 Huile. . . . 03 lement parlant. Par exemple, le R. P. Francisco Pain .... 03· Morân, S. J., chanoine de Goria (1911), est professeur Vinaigre et d’économie sociale, et le concours pour le cano­ sel............... û,»< Charbon . . 0.5» nical (sur le régime des concours, voir plus loin), Brasier. . . 0.1·» comportait une composition sur les questions Pétrole et sociales. bougies . . 0.20 ' L’action sociale, dans un pays en très grande majo­ rité agricole, souffrant d’une crise qui est surtout une crise agraire, relève particulièrement du clergé parois­ 1. Pastillas: ce sont plutôt des tablettes. sial rural. Les paroisses sont divisées en paroisses urbaines et rurales, mais c’est là une dénomination adminis­ c Soit un total de 3,02 pesetas par jour. li reste donc trative qui ne correspond pas à la réalité, la paroisse à ce « prolétaire en soutane » 48 centimes pour subve­ étant urbaine dès qu’elle compte plus de 50 parois­ nir aux mille choses nécessaires dans une maison, si siens. Les curés des paroisses urbaines touchent de misérable soit-elle. » 3000 à 10000 réaux; ceux des paroisses rurales com­ Un grand journal catholique (et alfonsiste, fidèle mencent à 2 200. aux directions de Léon XIII), 1’Universo, dans une En réalité, les traitements du clergé paroissial série d’articles publiés de juillet à octobre 1907, et des campagnes vont de 550 francs environ à 840 , réunis depuis en volume, attribuait, entre autres (même dans les villes, le chiffre de 10 000 réaux, c’est- causes,à l’appauvrissement de l’Église et du clergé à-dire 2 500 francs, est extrêmement rare). De ces une certaine décadence de la vie paroissiale, déca­ sommes, il faut déduire : 1° une retenue obligatoire dence d’autant plus déplorable que la paroisse est le de 14 0/0 (quelque chose comme le don gratuit de véritable centre de l’action sociale du clergé, comme notre clergé sous l’ancien régime; c’est le descuento); elle est celui de la vie religieuse du pays. 2° les frais d’enregistrement; 3° les frais de voyage Il n’est pas douteux qu’un des moyens les plus effi­ pour aller toucher le traitement à la’capitale du dio­ caces pour le gouvernement d’assainir la situation cèse ou de la circonscription ecclésiastique; 4° l’impôt sociale du pays, en donnant à l’Église les moyens do personnel majoré de 50 0 /0; 5° la contribution muni­ promouvoir l’intérêt général plus encore que le sien cipale; 6° les droits d’octroi; (ces droits viennent propre, et d’améliorer ainsi les rapports de l’Église d’être abolis par une loi (juin 1911), mais ils sont et de l’État, serait de relever la situation matérielle remplacés par un impôt sur ies loyers); 7° les pres­ du clergé. tations personnelles. Reste, au bout du compte, de 2° Œuvres sociales. — Il faut voir maintenant com­ 1 franc à 1 fr. 75 par jour. Le casuel ne dépasse pas, ment, malgré des circonstances si défavorables, le dans les meilleurs mois, une dizaine de francs; les clergé espagnol a commencé de réaliser l’œuvre so­ messes avec honoraires (un franc en moyenne) ne ciale qui lui est réservée. peuvent guère être célébrées que pendant un tiers de Les vertus du terroir, dont la floraison est parti­ l’année, le reste étant occupé par les cérémonies pa­ culièrement belle chez lui, lui ont permis, en effet, de roissiales et par des messes pour les pauvres. Remar­ retirer du moins tous les avantages spirituels de cette quons que, pour arriver à cette situation, le prêtre a pauvreté qui limite sa bienfaisance; son esprit chré­ dû faire des études longues et coûteuses. S’il n’a ni tien et démocratique, d'une démocratie anterieure et femme ni enfants à nourrir, il a souvent à sa charge supérieure aux théories modernes, se trouve d’avance ses parents âgés. Chez les libéraux même, beau­ adapté aux circonstances sociales actuelles. Le beau coup reconnaissent l’insuffisance des traitements. livre du P. Palau, Le catholique d’aclion, exprime Sans doute, le pays n’est pas riche, et c’est pour­ avec force ces dispositions du catholicisme espagnol. quoi les chanoines peuvent être rangés dans la classe Le promoteur du mouvement social catholique aisée, mais il n’en est pas ainsi des prêtres dont la « paraît avoir été un jésuite de Valence, le Père Visituation est vraiment précaire. Un exemple rendra cent, qui, avant même le comte de Mun et le mar­ plus sensible cette situation. Il est emprunté à une en­ quis de la Tour du Pin en France, fonda, dès 1861, un quête faite il y a quelques années dans un journal de cercle catholique d’ouvriers à Manresa » (A. Mar­ Madrid, et citée par M. A. Marvaud, p. 12-13 : c Dans vaud). Mais c’est depuis l’encyclique Rerum novarum un misérable appartement de trois pièces habite un (1891) que le mouvement catholique social a toute sa chapelain, en compagnie de ses vieux parents. Quatre grandeur. De nombreux ecclésiastiques, séculier·- et chaises et un fauteuil. Sur les murs, des images gros­ réguliers, comme le P. Vicent lui-même, toujours sières de saints : souvenirs répartis gratis en souvenir actif, et de nombreux laïques, comme M. Severino de morts. — Quelles sont vos ressources?— Rien de Aznar, y collaborent avec une admirable activité. Des semaines sociales se sont réunies à Madrid fixe. Mais, depuis quelques mois, je reçois quatorze réaux (3 fr. 50) par jour pour des messes. Voici mes (1906), Valence (1907), Séville (1908), Saint-Jacques notes... Une série de feuilles détachées, avec des chiffres de Compostelle (1909); celle de 1910 a eu lieu à Barce­ de 5, 3 et 2 pesetas. Du 1« au 17 août, une série de lone. Des revues, dont plusieurs sont remarquablement zéros. — Oui, dit le prêtre tristement, dix-sept jours sans officier, parce que j’étais malade... Partant, rédigées, répandent les enseignements du c4h pas de salaire. Il fallut nous défaire d’une partie cisme social. Les deux plus importantes sont La z-zz social, de Madrid, qui en est à sa 5e année, et la Ri: : r du mobilier, vendre la commode et le fauteuil. « Le modeste budget de ce pauvre chapelain s’éta­ social hispano-americana, de Barcelone, qui en es t à sa 9° année (1910). blit comme suit : OICT. DE THÉOL. CATIIOL. V. - 19 579 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX Les catholiques sociaux consacrent surtout leurs efforts à la question essentielle, la question agraire, mais ils ne négligent pas les ouvriers des villes et la question industrielle si aiguë en Biscaye et surtout en Catalogne; ils rencontrent, sur ce point, une hos­ tilité violente des socialistes; mais le socialisme, qui ne convient nullement au tempérament espagnol et qui n’a pour lui à aucun degré le prestige traditionnel qui est la grande force du catholicisme, serait complè­ tement impuissant dès maintenant s'il n’avait l’appui de l’anticléricalisme politique. Les catholiques ont fondé à Barcelone une Action sociale populaire, qui est dirigée par le P. Palau, S. J., et qui a créé un Bureau central du travail. En Bis­ caye, la Société de Saint-Vincent-de-Paul a fondé des sociétés de secours mutuels, des écoles et cours du soir, des unions professionnelles, des Bourses du tra­ vail, des caisses d’épargne. D’après VAnnuaire ponti­ fical catholique, les recettes des Conférences de SaintVincent de Paul en Espagne, en 1906, ont été de 7-11456 francs (pour la même année : France et colonies : 2060 000; Hollande, 1 945 000; Etats-Unis et colonies, 1 635 000; Allemagne,910 000; AutricheHongrie, 906 000). A Valence d'abord, puis à Madrid depuis 1896, fonctionne un Conseil national des coopératives catho­ liques ouvrières, qui unifie l’action des conseils dio­ césains actuellement au nombre de 26 : Astorga, Barcelone, Burgos, Cadix, Ciudad-Real, Gerona, Huesca, Léon, Madrid, Orense, Osma, Palencia, Pampelune, Salamanque, Santander, Saint-Jacques de Compostelle, Séville, Soria, Saragosse, Tarragone, Tortosa, Tuy, Valencia, Valladolid, Vitoria et Vich. « Le Conscjo nacional a pris une part active à l’œuvre de législation sociale réalisée ces dernières années : le gouvernement lui a demandé son avis sur tous les projets de loi importants, et il a pris luimême l’initiative de nouvelles propositions et de réformes...; on lui doit la création de la Banque popu­ laire de Léon XIII, fondée au capital 2500000 pese­ tas en vue de venir en aide aux petits artisans et aux petits cultivateurs momentanément dans la gêne... La Banque populaire de Léon XIII a consenti, en 1906, 26 prêts pour une valeur de 92 547 pesetas; en 1907, 39 prêts pour une valeur de 157 455 p.» (A. Marvaud). Dans les campagnes, et nous avons dit pourquoi, l’œuvre sociale du catholicisme est plus considérable encore que dans les villes. Une loi sur les syndicats agricoles a été votée en 1906 grâce aux catholiques principalement; depuis cette loi, les syndicats se sont multipliés surtout dans le Nord. « La Navarre vient au premier rang, avec plus de 50 syndicats et une cen­ taine de caisses rurales, pour 250 communes environ » (A. Marvaud). D’après la Paz Social (mai 1907), il y avait au premier janvier 1909, dans toute l’Espagne, 373 caisses rurales catholiques, et sans doute cette statistique est-elle au-dessous de la réalité. Presque tous les séminaires ont des chaires de sociologie; dans certaines se font des conférences publiques. Si certaines divergences peuvent se produire entre les catholiques sur la solution des problèmes sociaux (par exemple, sur le caractère confessionnel ou neutre des syndicats), si même (divergence plus profonde, mais nécessaire) l’Église militante, en rappelant coura­ geusement les conséquences sociales de la doctrine chrétienne, rencontre quelque mauvaise volonté chez certains conservateurs catholiques, il n’en reste pas moins vrai dans l’ensemble que, dans la mesure où elle se consacre à son œuvre sociale, l’Église d’Espagne efface, par surcroît, bien des divisions artificielles dues aux circonstances politiques, corrige bien des préven- ■ tiens chez ses ennemis, établit des liens très étroits entre elle et les catholiques de l’étranger, que parfois I 580 déconcertaient les manifestationsdesonparticularisme. Si les intérêts, nous l’avons dit, rendent hostiles à ce mouvement un certain nombre de grands proprié­ taires catholiques, du moins, dans le domaine social, les divisions politiques entre catholiques n’ont plus d’effet. Le principal chef laïque parmi les catholiques so­ ciaux est un carliste, S. Aznar. Le programme intégriste se réclame des enseignements de Léon XIII et réclame la reconstitution du régime des associations « en har­ monie, bien entendu, avec les nécessités qui se font sentir de nos jours. » Sur ce domaine encore, le clergé séculier et les congrégations rivalisent de dévouement; en particulier, l’action des jésuites est considérable. Sur ce domaine collaborent catholiques et libéraux, et même, à l'occasion, catholiques et socialistes. Une des institutions les plus efficaces d’amélioration sociale en Espagne : l’institut de réformes sociales, se rattache à une initiative du ministre libéral Moret en 1883, a été constitué officiellement en 1903 par le ministre con­ servateur Silvela, et a été organisé principalement par M. Dato, catholique conservateur, et par M. Canalejas, radical, qui est considéré comme un des prin­ cipaux leaders de l’anticléricalisme. Actuellement « on y trouve des républicains, comme le président actuel..., et des conservateurs, des catholiques et des libres-penseurs » (A. Marvaud). Les socialistes ont soutenu le ministère conservateur de M. Maura pour l’application de la loi sur le repos hebdomadaire et la fermeture des cabarets le dimanche, et il leur est, paraît-il, arrivé d’incliner leur bannière rouge devant l’évêque d’Astorga au cri de « Vive le protecteur de la classe· ouvrière ! » Enfin, les catholiques sociaux d’Espagne sont en relations suivies avec ceux des autres nations catho­ liques ; ils écrivent dans leurs revues et leur ouvrent les leurs; ils vont compléter à l’étranger leur éduca­ tion sociologique. Ils sont tout prêts à obéir au mou­ vement qui semble devoir faire des Semaines sociales une vraie institution internationale; ils sentent très vivement ce qu’ils pourraient tirer de force pour leur œuvre nationale de la solidarité catholique plus inti­ mement pratiquée, ils ont conscience de ce qu’ils pourraient infuser à l’œuvre commune d’esprit démo­ cratique et chrétien, d’expérience clairvoyante des besoins spirituels et matériels des classes sacrifiées. 3° Œuvres charitables. — A côté des œuvres sociales proprement dites, les œuvres de charité au sens parti­ culier du mot, mais qui resteront longtemps impor­ tantes dans un pays pauvre comme l'Espagne, absor­ bent une grande part du revenu des ecclésiastiques séculiers qui ont des revenus importants (les évêques et les chanoines), et surtout s’offrent à l’activité du clergé régulier qui dispose en général de plus de res­ sources que le clergé séculier. Par leur nature même, les œuvres delà charité chrétienne échappent en grande partie à la statistique; voici cependant quelques indications, empruntées au P. Sacrest, op. cil. En 1909, les frères de Saint-Jean-de-Dieu avaient en Espagne des maisons . A • POUR Ciempozuelos Fous Barcelona Enfants malades pauvres Séville Vieillards incurables Grenade Enfants malades pauvres — Valence Saragosse Fous (hospiceprovincial) — Palencia Gibraltar Orphelins pauvres Enfants malades pauvres Madrid Épileptiques Madri d ( Carabanchel Alto) Saint-Bandilio Fous — Mondragon Pamplona Fous (hospice provincial) 10 50KBR8 DE 1120 300 63 70 120 268 110 30 50 150 1000 160 200 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX 5S1 Les sœurs de Saint-Jean-de-Dieu ont des maisons : A POUR Madrid Madrid Barcelone Malaga Santa Aqueda Palencia Pamplona1 Folles Petites orphelines Folles —. — —. — lt \OHBKK DE 700 70 650 50 300 100 100 582 sur le mouvement catholique social en Espagne et snr l’esprit populaire et apostolique du clergé >. Sur ce :ar tère populaire, voir encore Gauguin. Un ■ r·...- . dans la Revue du clergé français, 1" novembre 1898-L Ac­ tion populaire a publié (Actes sociaux, n. '·■■' s .· . titre deActes épiscopaux, Espagne, des extraits fort intéressants au point de vue social. Fermin Hernandez Iguesias. beneficentia en Espana, 2 vol., Madrid, 1876,en particulier, t n, p. 789 sq. VI. L’Église d’Espagne et l’Église vniveb1. Établissement subventionné par la Députation pro­ selle. — Si la doctrine catholique est toujours et vinciale de la Navarre. : partout semblable à elle-même, les nations qui i;>. pro­ fessent ont, chacune, leur tempérament et leur his­ Ces assistées sont soignées par 447 sœurs réparties toire; ce tempérament et cette histoire peuvent être dans les sept établissements. en harmonie avec le catholicisme ou lui opposer, par­ A Madrid seulement les sœurs de la charité, répar­ fois, des forces antagonistes. ties en 27 maisons, et au nombre de plus de 700, assis­ Nous avons vu comment, par son action sociale, tent des milliers d’indigents. faisant face à des problèmes qui se posent à peu près Les Hermanitas de los ancianos desamparados de même dims toutes les grandes nations, l’Église (petites sœurs des vieillards abandonnés) espagnoles d’Espagne, tout en utilisant les opportunités qu’elle avaient (en 1908), dans les diverses provinces d’Espa­ doit à sa magnifique histoire, corrige aussi ce qu’elle gne, 128 maisons et hospitalisaient 4641 personnes. avait conservé de particularisme comme Église natio­ Les petites sœurs des pauvres (françaises) ont (en nale et comme Église d’État. Encore le problème Espagne et Portugal) 52 maisons, 5 500 sœurs, social, pour universel qu’il soit, l’intéresse-t-il en tant 45 000 assistés. Les Terciarias trinitarias ont à Madrid, qu’il se pose en Espagne. Il nous reste donc à voir Barcelone, Séville, Santander et Villanueva de San- l’Église d’Espagne dans ses relations avec la grande tajider 600 hospitalisés. communion catholique. Les Hermanns Carmelitas de la Caridad ont : C’est par l’éducation chrétienne que s’affirme l’uni­ versalité qui doit dominer les contingences du temps NOMBRE et du lieu; et nous devons examiner successivement NOMBRE NOMBRE NOMBRE d’assistées de PROVINCES. de DHOSPIl’instruction religieuse du clergé et celle des fidèles. dans TALISÉES MAISONSSŒURSl’année. 1° Instruction, du clergé. — Les séminaires, dont un certain nombre étaient très anciens en Espagne, avaient été réglementés par les IIe, IVe et VIe con­ 2 164 Alicante . . . 30 917 14 Barcelone. . . 168 554 238 ciles de Tolède, et c’est conformément au concile de 4 20 497 Cadiz............... 39 Trente, sess. xxm, c. xvin, que le concordat de Cartagena. . . 1 75 10 1851 prévoit l’érection d’un séminaire par diocèse. 1 Castellon. . . 15 2 Séminaires et universités ensemble donnaient aux Gerona. . . . 6 37 388 études ecclésiastiques un niveau élevé. La révolu­ 5 Lerida .... 37 67 3 tion de 1868 alla jusqu’à supprimer la théologie des 2 17 Logrono . . . 32 1 universités que la théologie avait fondées, comme Madrid. . . . 1 24 14 Tarragona . . 4 30 79 16 l'observe justement Mgr l’évêque de Jaca (décret du Valence. . . 3 51 938 76 19 octobre 1868). Le décret du 20 octobre 1868 déclara Vizcaya. . . . 1 4 9 les ordinaires libres d’organiser comme ils l’entendraient les études théologiques dans les séminaires. A la suite du concordat,le gouvernement, d’accord Signalons comme une œuvre très originale d’apos­ tolat proprement dit et d’apostolat social, celle que avec le Saint-Siège, avait par décret royal du 21 mai f852 laissé aux évêques la nomination des recteurs et poursuit dans une région particulièrement déshé­ ritée, celle des Hurdes, Mgr Jarrin, évêque de Pla- i professeurs de séminaires; le 31 août, il avait auto­ risé les séminaires à recevoir autant d’externes qu’ils sencia. voudraient, et le 28 septembre, une Cédule royale don­ nait le Plan d’études pour tes séminaires conciliaires. Severino Aznar, El catolicismo social en Espana ; P. Anto­ nio Vicent, Socialismo y Anarquismo, 1893 ; Angel Marvaud, « Le clergé espagnol,écrit Léon XIII dans la Lettre La question sociale en Espagne, Paris, 1910; La paz social, apostolique Non mediocri, 25 octobre 1893, a brillé revue mensuelle publiée à Madrid depuis 1907, dirigée par longtemps d'une vive lumière dans les sciences di­ Severino Aznar Jusqu’à janvier 1910 (compris), puis par vines et dans les belles-lettres ; grâce à ses talents il Enrique Reig; Revista social hispano arnericana, Barce­ a contribué grandement à la grandeur de la foi chré­ lone, 1910, 9° année; Revista calôlica de cucstiones sociales, tienne et au renom de sa patrie... Madrid, 1910, 16· année; Anales dei Instituto national de Il n’est pas étonnant, d’ailleurs, que l’Espagne ait Prevision, Madrid, n. 1, juin 1909; n. 2, octobre 1909; n. 3, janvier 1910; El pueblo obtero, periodico quincenal, vu naître tant de si grands hommes; en effet, sans Valence, 1910, 7· année; Miguel Sastre, Las huelgas, parler de la vigueur naturelle des esprits, on y trou­ Valence, 1908 (et une série d’études du même auteur sur vait des secours et des instruments de toute sorte, les grèves de Barcelone); Rivas Moreno, La mutualidad y los asalariados. Valence,1909; Enrique Reig, Présenté y par­ excellemment disposés pour amener les études à la venir economico de la Iglesia espanola ; Mgr Lopez Pelaez, perfection. Il suffit de rappeler les grandes univer­ El presupuesto dei clero, Madrid, 1910; Gabriel Palau, S. J-, sités d’Alcala et de Salamanque qui, sous la vigi­ lante direction de l’Église, furent les magnifiques asiles trad. fr. par Louis Lebesson et Paul Jury, Le catholique d'action ; Historia de la fundacion del Monlc-Pio y mulua- de la sagesse chrétienne. A ce souvenir se joint tout lidad del clero de la diocesis de Madrid-Alcala, Madrid,1908; naturellement celui des collèges qui reçurent en fouie Cronica del Congreso national de Hurdanofllos celebrado en des ecclésiastiques distingués par leur talent et Plasencia (juin 1908), Plasencia. Pendant quelque temps par leur amour de la science. Mais est venue la a paru une revue spécialement consacrée à Las Hurdes tempête révolutionnaire. « Ainsi disparurent les uni11903-1908), Plasencia; Javier Vales Failde, Un sociolôgo ptirpurado, Madrid, 1909 (cette brochure, consacrée au versités catholiques et leurs collèges; ainsi di=r;rurent aussi les séminaires eux-mêmes... Le Saint-Siège cardinal Sancha, contient de très précieux renseignements 583 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX 584 intervint en temps utile, et, avec l’accord du pou­ la fois en théologie, en droit canon et en philoso­ voir civil, mit beaucoup de zèle à réorganiser les phie, dont 8 autres avaient deux doctorats et 5 autres affaires ecclésiastiques, que l’époque précédente avait un doctorat. On voit quelle influence doit exercer bouleversées. Toutefois, les principaux objets de scs le collège Saint-Joseph sur les études ecclésiastiques soins furent les séminaires diocésains... » en Espagne. Nous avons cité plus haut l’art. 28 du concordat, Mais il manquait l’intermédiaire nécessaire entre par lequel le gouvernement promet l’érection de sémi­ ce collège et les séminaires, puisque les séminaires naires conciliaires dans les diocèses qui en manquent généraux prévus par le concordat n’avaient point été encore, et, « aussitôt que les circonstances le permet­ institués. Des décrets royaux du 21 mai 1852 et du tront, de séminaires généraux. » 27 novembre 1876 avaient désigné, en attendant, La collaboration de l’État ayant manqué, l’Église divers séminaires pour conférer les grades majeurs. dut assurer elle-même complètement le soin d’amé­ Ce n’était qu’un expédient. La S. C. des Études (30 liorer les études ecclésiastiques. « Beaucoup d’obs­ juin 1896) publia une instruction qui érigeait en uni­ tacles, dit Léon XIII, ont empêché et empêchent versités pontificales d’études ecclésiastiques (en se encore aujourd’hui qu’en fait ces conditions soient conformant à la bulle Quod divinæ sopientiœ), les cinq réalisées. Ainsi, maintenant que n’existe plus l’appui séminaires où se conféraient les grades majeurs, et, des universités, on doit regretter beaucoup de ces dès l’année suivante, tous les séminaires métropoli­ secours sans lesquels un clerc peut difficilement tains. Les élèves y reçoivent la licence en théologie aspirer à l’honneur d’une science complète et pro­ au bout de 4 ans et la licence en droit canonique au fonde. » bout de 2 ans ; les élèves des autres séminaires doivent Or, à Rome, centre de la foi catholique, existent y venir un an pour la licence, et un an encore pour le déjà beaucoup d’institutions destinées à promouvoir doctorat. Voir S. C. des Études, 11 juillet 1899; 21 mars les études ecclésiastiques dans les grandes nations ca­ 1900. On voit, dans tout ce processus, sur un point tholiques; par malheur, il y avait peu d’élèves espa­ particulier, im nouvel exemple de la séparation tou­ gnols. « Nous avons formé le projet, dit le souverain jours plus nette entre l’Église et l’État; ajoutons que pontife,de faire en sorte que le collège romain des clercs la révolution a supprimé (21 octobre 1868) la vali­ espagnols, fondé naguère, grâce au zèle éclairé de dité académique auparavant reconnue (décrets pieux prêtres, non seulement demeure florissant, royaux 21 mai 1852, 10 septembre et 6 octobre 1866) mais encore devienne de jour en jour plus prospère. I aux études d’enseignement secondaire et de droit 11 Nous plaît donc que tous les sujets de la Péninsule canonique faites dans les séminaires. Voici la liste des séminaires, avec, pour la plupart, ibérique et des îles voisines soumises au Roi catho­ lique, qui seront rassemblés dans ce collège, soient la date de leur fondation, et le nom de leur patron. placés sous Notre autorité, que, menant une vie com­ Les séminaires métropolitains ou universités ponti­ mune,... ils se livrent aux études qui élèvent d’une ficales, et le séminaire de Salamanque, dirigé par les jésuites, confèrent les grades majeurs dans les facultés façon excellente le cœur et l’esprit. » Léon XIII, en même temps,mettait à la disposition ecclésiastiques (licence et doctorat); les autres con­ du collège espagnol, provisoirement le palais Alfieri, fèrent les grades mineurs. (Voir ci-contre, col. 585puis, aussitôt aménagé, le palais Altemps et il dési­ 586.) gnait les archevêques de Tolède et de Séville pour A la collégiale du Sacro Monte, à Grenade, est uni traiter désormais avec le Saint-Siège de tout ce qui le collège-séminaire de Sairft-Denis l'Aréopagite, où les chanoines sont professeurs. concerne ce collège. Tels sont les cadres de l’enseignement ecclésias­ Quelques chiffres donneront une idée plus précise de l’importance de cette fondation. tique. Qu’est cet enseignement lui-même? Lorsque Pendant l’année scolaire 1906-1907 (la 15° depuis la l’archevêque de Burgos, cardinal Aguirre, depuis fondation), le personnel du Collège hispanique de archevêque de Tolède et primat d'Espagne, sollici­ Saint-Joseph comprenait 18 personnes (recteur, vice- tait du souverain pontife, en 1896, l’érection d’une recteur, professeurs, confesseurs, etc.); les élèves université pontificale à Burgos, il alléguait la néces­ étaient au nombre de 11 de la province de Burgos, sité d’adapter l’enseignement ecclésiastique aux con­ 9 de celle de Saragosse, 7 de Saint-Jacques de Com- ditions du temps présent. Voir Canonica erectio el postelle, 7 de Grenade, 6 de Séville, 20 de Tarragone, constitutio facultatum sacræ theologize, furis canonici 12 de Tolède, 15 de Valence, 12 de Valladolid. Soit, au et philosophise scholasticte in seminario Burgensi, total 99 élèves, ainsi répartis : faculté de théologie 55 ; Burgos, 1897. Il s’agissait, sans diminuer la part faculté de droit canon 15; faculté de philosophie 29. accordée à là théologie positive, de cultiver d'autres Dans cette même année, 7 élèves reçurent à l’uni­ sciences ecclésiastiques autrefois trop négligées. Il y avait, en effet, un complément indispensable versité grégorienne, en théologie, le titre de docteur, 101e titre delicencié, 271e titre de bachelier. Endroit à apporter aux études faites dans les séminaires canon, 11 le titre de docteur, 10 celui de licencié, conciliaires. Ces séminaires ont deux grandes caté­ 14 celui de bachelier, et en philosophie, 3 le titre de gories d’élèves; les uns suivent la carrera breve, ou menor, les autres la carrera lata ou mayor, mais la dis­ docteur, 4 celui de licencié, 8 celui de bachelier. Dix obtinrent le titre de docteur à l’Académie tinction tend à s’effacer. La carrera breve comprend, romaine de Saint-Tiiamas d’Aquin. Enfin, nombre de en général, 4 années de latin et de belles-lettres : Humanidades, deux de philosophie, avec quelques récompenses ont été obtenues par les élèves espagnols dans les concours, en particulier de l’université grégo­ notions de sciences mathématiques, physiques et rienne (pour l’Écriture sainte, la théologie dogma­ naturelles, deux de théologie dogmatique et morale, « je devrais dire plutôt : deux années de morale, car, tique, l’hébreu, l'arabe, la théologie morale, l’histoire ecclésiastique, l’archéologie sacrée, le droit canoni­ pour le dogme, on se contente d’un enseignement aussi que, le droit public ecclésiastique, la philosophie, élémentaire et abrégé que possible » (dom J. L. Pierl’astronomie, l’éthique et le droit naturel, l’histoire dait). La morale est étudiée dans le Compendium de Gury, d’une manière qui fait beaucoup travailler la de la philosophie, la métaphysique, la physique et la mémoire. Quoique les élèves de la carrera menor se chimie, la physiologie, la mécanique, la logique, les destinent en général aux charges les plus modestes, mathématiques, la littérature espagnole, le grec, le grâce au régime des concours ils peuvent ensuite, en français, l’anglais, l’italien). En l'année 1905-1906 ont quitté le collège 20 élèves, dont 4 étaient docteurs à travaillant, l’emporter sur ceux de la carrera mayor. 585 ESPAGNE (EGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX 586 SÉMINAIRES DATE DE L'ÉRECTION. Tolède................................. Madrid............................................ Ciudad-Real............................. Coria............................................... l"octobre 1847 Cuenca............................................ Plasencia........................................ Sigüenza........................................ Depuis 1819 à Coria, de 1603 à 1819 à Caceres. 1592 1672 1651 Tarragone............................ 1572 Barcelone..................................... Gerona............................................ Lerida............................................. Tortosa........................................... Vich............................................... Solsona............................................ 1798 1592 1544« 1635 1846 Séville.................................. Badajoz........................................... Cadix........................................... Cordoue ........................................ Canaries........................................ Tenerife........................................ Valence.................... , . . . Majorque.................................... ... Minorque................................. . . Segorbe................................ » . 1842’ 1644 4589 1583 1831 1700 PATRON DU SÉMINAIRE Saint Ildefonse. Saint Damase *. Saint Thomas de Villeneuve. Saint Pierre. Saint Julien. Immaculée Conception. Saint Barthélemy. Saint Paul et sainte Técla. Notre-Dame de Montealegre et saint Thomas. Deux sections : saint Thomas, saint Louis. La Sainte Famille. · Saint Isidore et saint François-Xavier. Saint Antonin. Saint Barthélemy. Saint Pélage. Purisima Concepcion. Immaculée Conception et saint Thomas de Villanueva Saint Pierre. Purisima Concepcion et archange saint Michel. 1771 Grenade............................... Almeria ... ... Cartagène Murcio......................... Jaen............................................... Malaga............... ...................... Guadix............................................ 1610 Saint Cecilio. Saint Indalecio. 1660* 1597 1595 Saint Philippe de Néri. Saint Sébastien et saint Thomas d’Aquin. Saint Torquato. Saint-Jacques de Compostelie 1829 1590 1572 1851 1803 1850 Lugo............................................ Mondofiedo................................. Oviedo ............................................ Orense ............................................ Tuy.............................................. Burgos................................. Calahorra" . .... Léon®........................................... Osma............................................ Palencia........................................ Santander....................................... Vitoria ........................................... Valladolid ........... Astorga........................................... Avila............................................... Segovia........................................... Salamanque.................................... Zamora.................. ............... Ciudad-Rodrigo............................. Saragossa ........... Huesca............................................ Jaca............................................... Pampelune... .................. Taragona........................................ Teruel............................................ Barbastro........................................ 1513 1776 1606 1583 1584 * Saint Laurent. Sainte Catherine. Saint Fernando. Saint François d’Assise. Saint Jérôme. Saint Froilân. Saint Dominique. Saint Joseph. Sainte Prudence et saint Ignace. 1598 1766 1781 1778 1797 1769 1788 1580 1851 1777 1593 1777 Purisima Concepcion et saint Toribio. Saint Millan. Saint Frutos et saint Ildefonse. Saint Charles. Saint Atilano. Saint Valero et saint Braulio. La Sainte Croix. Saint Michel archange. Saint Gaudioso. Saint Thomas d’Aquin. 1. On a. en outre, érigé à Madrid une grande université catholique. 2. A cette date, était destiné à l'éducation des morisques, et n’est séminaire en réalité que depuis 1824. 3. Était auparavant à San Lucar de Barrameda. 4. Était alors installé à Baeza et a maintenant une section à Jaen. 5. Ce séminaire a une section à Calahorra et une autre à La Calzada. 6. 11 y a, en outre, dans ce diocèse un séminaire sous l'invocation de saint Matthieu, fondé en 1737 à Valderas. par un évêque ! d'Amérique. 587 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ETAT RELIGIEUX La carrera mayor comprend aussi quatre années de latin et d’humanités; les élèves font ensuite trois an­ nées de philosophie, avec des mathématiques et des sciences, puis quatre années de dogmatique, de morale et de sciences auxiliaires. Quand l’élève veut se préparer aux grades acadé­ miques, il consacre deux années supplémentaires aux plus hauts problèmes du dogme et de la morale. A la fin de la 5° année on est admis à concourir pour la licence et à la fin de la 6°, pour le doctorat. Les grades sont conférés à la suite d’un examen qui comprend écrit et oral. Après la carrière de la théologie, certains élèves suivent celle du droit canonique. On a pu voir, parce que nous avons dit des rapports de l’Égliseet del’État, quelle place tient ce droit dans la vie publique et dans la vie privée. La lro année, les élèves étudient la théo­ rie et l’histoire du droit public de l’Église; la 2°, ils expliquent les Décrétales, III0, IV° et V° livres; la 3°, ils préparent les examens de licence et de doc­ torat. Un certain nombre entrent dans le ministère avant d’avoir terminé la préparation. Mais « le nombre des gradués est, proportion gardée, beaucoup plus considérable dans le clergé espagnol que dans le clergé français » (dom Pierdait). Ce qui maintient à ce niveau les études ecclésias­ tiques, et principalement la théologie, c’est que pres­ que tous les canonicats et toutes les cures s’obtiennent au concours. Sur ce point, l’Espagne est restée spé­ cialement fidèle aux prescriptions de l’Église. Le con­ cours est le procédé normal d’obtention des bénéfices. 1 Concile de Trente, sess. XXIV, c. xvin. Saint Pie V, I par constitution spéciale (en date du 15 des calendes J d’avril 1566), annule les collations faites par un autre procédé et fixe les conditions du droit d’appel. Clé­ ment XI fixa la méthode à suivre,et Benoît XIV, en I même temps qu’il réglementait l’abus des appels, prescrivit de tenir compte du caractère des candidats et des services déjà rendus. Il y a, en Espagne, deux sortes de concours, l’une pour l’obtention des cures et églises paroissiales, l’au­ tre pqur les canonicats et offices capitulaires. Le concours pour les cures n’a pas lieu strictement comme le veut le concile de Trente, chaque fois qu’une vacance se produit : il y a trop de cures et trop de vacances possibles : on attend qu’il y en ait un cer­ tain nombre; par exemple, à Burgos, on a attendu de 1892 à 1900, puis de 1900 à 1908; c’est l’évêque qui juge de l’opportunité; dans l’intervalle, il confie les cures à des économes ou desservants. La convocation des candidats est faite par acte officiel de l’évêché; nous avons vu qu’un laïque peut concourir, à condition de se faire ordonner dans l’an­ née, s’il obtient un bénéfice. Les prêtres d'autres dio­ cèses, avec le consentement de leur ordinaire,les régu- | liers, avec un induit apostolique qui les habilite pour l’obtention d’un bénéfice curial, peuvent aussi con­ courir. Les candidats sont toujours très nombreux (à Burgos, en 1900, près de 600, environ la moitié du clergé du diocèse). Le premier jour de l’examen, les candidats ont à répondre à deux questions de théologie dogmatique et à six questions de théologie morale [trois de morale générale : actes humains, conscience, lois, péchés, i vertus et vices; et trois de morale spéciale : Déca­ logue, commandements de l’Église, justice, contrats, sacrements, etc.]; en outre, un cas de conscience est éclairci. Le second jour les candidats ont à tra- ! duire en langue castillane un paragraphe du Caté­ chisme du concile de Trente et à composer sur le sujet un sermon en castillan. Ils n’ont aucun livre à leur dis- I position, et il y a des peines sévères pour ceux qui montrent trop d’ignorance. Chaque séance dure cinq | 588 heures. La surveillance est vigilante, la correction impartiale(les copies ne portent pas les noms des can­ didats, mais des devises); les membres du jury, choi­ sis par l’évêque,trois au moins, cinq au plus, mettent huit à dix mois à corriger les épreuves. Les candidats approuvés présentent une liste de trois paroisses qu’ilspeuvent désirer, et l’évêque établit pour chaque paroisse une liste de trois candidats, qui est soumise au roi : le gouvernement choisit toujours celui qui est nommé le premier,et l’évêque dresse les listes en con­ science .-les candidats ont d’ailleurs le droit d'appel. L’approbation du pouvoir civil est donnée par une cédule royale que le ministre de la justice expédie à l’évêché; alors la collation a lieu, à l’évêché, par l’imposition du bonnet, et l’archiprêtre installe le nouveau titulaire dans sa paroisse où il est désormais inamovible. On voit que ce régime a de très grands avantages. C’est encore lui qui conserve aux chapitres le prestige et la réalité qu’ils ont ailleurs en partie perdus. Les chapitres comprennent, outre les dignitaires, et presque au même rang que ceux-ci, des chanoines d'office (dont le canonical comporte une fonction spéciale en plus des charges communes à tout le cha­ pitre); ils existaient déjà en Espagne avant que le concile de Trente en instituât dans toutes les cathé­ drales ; le concile prescrit deux de ces prébendes : la théologale et la pénitencerie ; le titulaire de la pre­ mière doit faire chaque année un certain nombre de leçons publiques d’Écriture sainte; à certains jours et heures fixés, le pénitencier doit confesser. En Espagne,on a appelé lectoral le théologal et on a institué deux autres prébendes d’office : la doctorale et la magistrale^ le doctoral est le canoniste du chapitre; il est gradué en droit canonique et possède une grande influence; parfois, il enseigne le droit ecclésiastique au séminaire;le magistral doit être gradué en théo­ logie, et prêche à certains jours déterminés. Les autres canonicats sont dits canonicats de grâce; ils sont conférés à la volonté du collateur. L’art. 18 du concordat de 1851 s’exprime ainsi : « A la place des 52 bénéfices stipulés dans le concor­ dat de 1753, sont réservés à la nomination de Sa Sain­ teté la dignité de chantre de toutes les Églises métro­ politaines et dans les Églises suffragantes d’Astorga, Avila, Badajoz, Barcelone, Cadiz, Ciudad-Real, Cuenca, Guadix, Huesca, Jaen, Lugo, Malaga, Mondonedo, Orihuela, Oviedo, Plasencia, Salamanca, Santander, Sigiienza, Tuy, Vitoria et Zamora, dans les autres sièges suffragants un canonical de gratia... « A la dignité du décanat, il sera toujours pourvu par Sa Majesté, dans toutes les Églises et quel que soit le temps de la vacance. Les canonicats de offteio seront pourvus par les prélats et les chapitres à lasuite d’un concours. Les autres dignités et canonicats seront pourvus alternativement par S. M. et les archevê­ ques et évêques respectifs. » [Nous avons vu que, sur ce dernier point, le gouvernement a abandonné une partie de ses prérogatives.] Le concours est obligatoire, dans les collégiales, pour l’abbé et pour les deux chanoines d’ofi'ce et pour la moitié des bénéficiés (la moitié plus un s’ils sont en nombre impair). Il est évident qu'on tient compte des aptitudes spéciales, pour les fonctions spéciales comme celle de sous-chantre et de ténor. Lorsqu’il y a une vacance, l’évêque la déclare offi­ ciellement ouvertejon peutconcourir de tous les dio­ cèses et il n’est pas nécessaire d’avoir été ordonné. Le concours varie selon la charge à pourvoir. Cependant il y a une épreuve essentielle, toujours la même; un enfant de chœur plonge un couteau à papier trois fois dans le livre des Sentences de Pierre Lombard, le can­ didat choisit une thèse dans l'unedes trois pages ainsi 589 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX désignées et il a 24heures pour en préparer l’exposé; il travaille dans unecellule du séminaire, où un ser­ viteur lui apporte les livres qu’il réclame. L’exposi­ tion dure une heure, et l’argumentation une heure (le tout en latin); ce sont deux candidats concurrents qui font les objections. Le candidat doit, en outre; prononcer un sermon d’une heure en castillan; le texte en est pris dans le catéchisme de saint PieV et la pré­ paration dure également 24 heures. Ces deux épreuves sont communes; pour les canonicats d'office il y a une épreuve écrite spéciale et supplémentaire. Les concurrents sont en général cinq ou six. Un décretroyal de 1888 organise le tribunal; l’évêque est président de droit, assisté, dans les cathédrales, du doyen et de trois chanoines, et, dans les collégiales, de l’abbé et d’un chanoine. Les candidats approuvés sont soumis à un vote de tout le chapitre. Or, selon l’art. 14 du concordat de 1851, « dans les élections ou nominations qui regar­ dent le chapitre, le prélat aura trois, quatre ou cinq voix sejon que le nombre des chanoines sera de 16, de 20 ou de plus de 20. » Lorsque les candidats ont été approuvés,on dresse, comme pour les cures, des listes de trois pour chaque poste vacant. Les avantages des concours sont incontestables; grâce à eux les candidats les plus intelligents et les plus travailleurs parviennent aux plus hautes charges de l’Église, et y parviennent relativement jeunes. Mais l’enseignement des matières sur lesquelles portent ces concours n’est point assez renouvelé; nous avons vu Léon XIII exprimer le regret de la collaboration des universités, et le cardinal arche­ vêque de Burgos réclamer une place plus importante pour les sciences sacrées autres que la théologie. Même les études théologiques, dont l’essor a été si brillant depuis Ximénès, souffrent d’une certaine sé­ cheresse; l’importance de la production scientifique n’est pas en rapport avec la somme des efforts dé­ pensés; les Espagnols, dont l’influence théologique a encore été prépondérante au concile du Vatican, estiment en général un peu superficiels au point de vue théologique les travaux français, et ils sont restés absolument indemnes de toute infiltration moder­ niste. Peut-être y aurait-il avantage pour l’Espagne comme pour la France à ce que le mouvement des études religieuses dans les deux pays, I’un trop hardi, l’autre trop immobile, se combinât. En particulier, si l’éducation essentiellement théo­ logique assure parfaitement la pureté de la foi dans le clergé, cette même éducation le rend peu apte à se faire entendre des fidèles : des plus humbles, parce qu'il est trop abstrait, des autres, parce qu’il ne se rencontre guère avec leurs préoccupations. 2° Instruction religieuse des fidèles. — Incontesta­ blement, l’instruction religieuse est peu répandue dans le peuple; les catéchismes manquent, ou sont défec­ tueux. Et le défaut d’instruction religieuse se traduit par le déclin de la vie paroissiale, à laquelle s’est trop souvent substituée une sorte d’agitation politicoreligieuse. Mais déjà d’énergiques efforts sont faits pour cor­ riger ces inconvénients, dus en grande partie aux cir­ constances. II est certain,par exemple, que la grande pauvreté du clergé espagnol explique, pour une bonne part, l’incuriosité qu’on peut lui reprocher : il n’est matériellement pas à même d’acheter livres et revues. Nombreux sont les jeunes prêtres d’âme généreuse qui ne demandent qu’à se dévouer et à travailler sous toutes les formes de l’apostolat chrétien; il ne faut pas oublier que le plus grand peut-être des apologistes de la première moitié du xix® siècle est un Espagnol, Balmès. 590 Il y a donc lieu d’espérer que l'instruction c:s fidèles se fera plus complète; il res’e b .··..·■ . de ce côté. Non qu'ils reçoivent, par aill, - - tions hostiles à la doctrine catholique; il n y y... Espagne d’hostilité entre les instituteurs ·■. . qui ont généralement même origine et mêm : : tion intellectuelle. D’ailleurs, les prêtres y-uv-r.; être maîtres d’école, professeurs dans le- > .·■·,■■ r. -males (décret royal du 30 mars 1849; règlement la 15 mai 1849) et inspecteurs de renseignement rimaire (décret royal du 21 août 1885). De même, les fonctions de chanoine sont compatibles avec celles de professeur, mais le traitement de professeur est alors réduit de moitié. Mais, s'il n’y a point d’antagonisme entre les deux enseignements, il faut signaler un danger qui résulte de la communauté même d’origine entre les prêtres et les maîtres de l’enseignement primaire : l’État, en améliorant peu à peu le sort de ces derniers, se trouve diminuer le nombre des vocations ecclé­ siastiques. Parmi les tentatives faites pour élever le niveau de l’instruction religieuse dans le peuple, citons celle dont l’initiative est due au grand évêque de Sala­ manque, le P. Camara; il y a à Salamanque une Société éditoriale de bonnes lectures, qui publie un journal quo­ tidien, une Semana calolica, et une Feuille du diman­ che, distribuée gratuitement pour répandre la connais­ sance de l’Évangile. Une feuille analogue est publiée à Plasencia et dans quelques autres diocèses. 3° Relations de l’Église espagnole avec les autres Églises. — Ce n’est pas seulement avec Rome que l’Espagne est en relations de plus en plus étroites suivies, c’est aussi avec la nation voisine, la France, que, par l’échange des idées et des méthodes, elle élargit ce qu’il peut y avoir parfois de trop particulariste dans son catholicisme. Sans doute, depuis deux siècles, la France a, en Espagne, une réputation d’irreligion (d’ailleurs fort exagérée) qui ralentit un peu le commerce spirituel si nécessaire aux deux na­ tions; toutefois, par suite du voisinage, les influences réciproques sont plus réelles, plus profondes qu’il ne semble au premier abord. Sans doute, l'exode des reli­ gieux chassés de France· ne paraît pas avoir actuelle­ ment, en Espagne, des conséquences analogues à celles qu’eut en Angleterre l’exode des prêtres fran­ çais chassés par la Révolution. Mais, beaucoup des membres les plus distingués du clergé espagnol par­ lent et tout au moins lisent le français. Enfin, il n’y a pas de preuve plus belle et plus forte de cette influence française que l’œuvre de Saint-Louis-des-Français qui existe à Madrid depuis le commencemen! du xvn® siècle (1613). C’était, essentiellement, un hôpital fondé pour les Français sous l’invocation de saint Louis; le recteur-administrateur devait toujours être un Français, et l’établissement était placé sous le patronage des rois de France et d’Espagne; l’adminis­ tration était confiée à un recteur et à un vicaire, assis­ tés par un conseil de quatre députés, choisis parmi les membres les plus honorables de la colonie française. En mai 1876, la situation de l’établissement a été définitivement réglée par une convention entre France et l’Espagne. Il est stipulé : « 1° que l'établi-sement de Saint-Louis appartient à la France, sous le haut patronage du gouvernement français et du roi d’Espagne. Tout ce qui touche à l’administrati i temporelle ne relève que du gouvernement fr·...■ .. La juridiction spirituelle appartient au grand-.m::. nier du roi d’Espagne. La nomination du rect eur-aùmlnistrateur, qui sera toujours un Français. : : au gouvernement français, mais doit être soumise l’agrément du roi d’Espagne... L’œuvre comprend actuellement un hôpital, une église et un externat de jeunes filles, dirigé par les 591 ESPAGNE (ÉGLISE D’), ÉTAT RELIGIEUX sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. « L’hôpital renferme une quarantaine de lits dont la moitié est réservée gratuitement aux malades français, sans distinction de religion; l’autre moitié, également gratuite, est affectée à des vieillards, hommes et femmes, et à quelques orphelines dont les parents sont morts à l’hôpital. L’asile des femmes a été inauguré en 1893, celui des hommes en 1897. Un refuge est annexé à l’hôpital, où peuvent rester trois jours et trois nuits les Français malheureux de passage à Madrid. » A l’église, « les offices des dimanches et des fêtes, les stations du carême et du mois de Marie se font à la manière française et rappellent à nos compatriotes le souvenir de l’église du pays... » Quant au collège de jeunes filles, il a des élèves dont le nombre va crois­ sant avec la réputation. Les cours s’y font en fran­ çais. C’est ici qu’est sensible l’influence religieuse de la France, représentée par les sœurs de Saint-Vincentde-Paul et parles lazaristes. Les élèves distinguées qui sortent de plus en plus nombreuses de cette maison transmettent à leur famille et à leur société beaucoup de la noble culture chrétienne et française qu'elles ont reçue là. Ce sont nos vénérables prêtres de la Mission oui ont ainsi introduit en Espagne, il y a une quin­ zaine d’années, notre usage de la première commu­ nion solennelle, usage auparavant inconnu, mais dont les Espagnols ont tout de suite apprécié la grandeur religieuse. A son tour, la catholique Espagne rayonne sur l’étranger. Le Congrès eucharistique de 1911 s’est tenu à Madrid (juin) avec un grand éclat et un grand succès. Nous avons signalé le grand rôle théologique de l’Espagne dans l’histoire; peut-être a-t-elle donné de ce côté tout ce qu’elle devait donner au catholi­ cisme; mais, à la différence de sa théologie, sa mys­ tique est encore très incomplètement connue et ré­ serve des trésors spirituels du plus haut prix pour notre époque. En France, en particulier, on com­ mence à traduire et à étudier ces œuvres capitales. L’influence espagnole s’exerce encore grâce aux religieux, en des pays beaucoup plus lointains. Nous avons vu que les dominicains espagnols, par exem­ ple, soutiennent l’université de Manille; cette uni­ versité avait, en 1908, 660 élèves inscrits. Les domi­ nicains ont plusieurs séminaires dans l’Amérique latine; il y en a à Fribourg (Suisse), à la Minerve (à Rome), à l’École biblique de Jérusalem, etc. Les augustins ont des collèges aux Philippines et dans l’Amérique du Sud (en 1907, environ 80 Pères dans l'Amérique du Sud, à Lima, Ayacucho, Cuzco, dans les États de Sao-Paulo, Manaos (séminaire), à BuenosAyres, à Panama, etc.). Les salésiens avaient égale­ ment de nombreux établissements en Amérique. Les frères de Saint-Jean-de-Dieu avaient des établisse­ ments à Zelhal (Portugal, asile de fous), Gualajara (Mexique, hôpital), Zapopan (Mexique, asile de fous), etc. Les Hermanilas de los ancianos desamparados avaient (en 1908) des établissements à Cuba, Porto-Rico, au Mexique, au Pérou et en Colombie (en tout, 16 maisons, 222 sœurs et 1012 assistés). Comme on le voit, et rien n’est plus naturel, c’est surtout dans l’Amérique latine que l’influence espa­ gnole se fait sentir; et il y a là un monde assez vaste pour occuper l’activité spirituelle d’une grande nation. L’influence de l'Espagne peut être d’autant plus pro­ fonde que cette nation, seule jusqu’ici des grands peuples colonisateurs modernes, a su créer au delà des mers une civilisation à laquelle participent et les an­ ciens habitants du pays et les conquérants. Il n’y a pas eu là substitution d’un peuple chrétien à des peuples païens, mais bien réellement conversion d’une race. Aujourd’hui que ce nouveau monde est en plein essor matériel, il importe plus que jamais que l’Es­ 592 pagne y répande son influence morale. Or, son action est dans une certaine mesure paralysée, par le même défaut de culture générale, et, en particulier, de cul­ ture religieuse, dont elle souffre chez elle. Les religieux espagnols, nous venons de le voir, agissent dans FAmérique latine, mais leur action est limitée et spé­ ciale, et, par exemple, le grand dévouement que sup­ posent les œuvres charitables ne se traduit pas par une influence proprement dite. Or, il y a bien actuel­ lement une importante émigration d’Espagne dans l’Amérique latine, mais cette émigration, sans enri­ chir le catholicisme dans l’Amérique du Sud, l’appau­ vrit en Espagne. Faute d'instruction religieuse solide, l’émigrant pauvre, soustrait à sa tradition et à ses institutions, abandonne la foi, et lorsque, enrichi, il écrit aux siens ou leur envoie des brochures de pro­ pagande ou revient parmi eux, il les fait, lui qui a réussi, douter de la valeur de leur croyance. Ainsi le grand problème de l’instruction religieuse du peuple nous apparaît partout urgent ; et nulle part l’urgence n’est plus sensible qu’ici, puisque l’Église d’Espagne sc trouve retardée dans la mission magnifique qui lui incombe, et à l’accomplissement de laquelle doivent collaborer les prêtres et les fidèles, l’Église et la nation·. • Ce n’est, d’ailleurs, qu’une question de temps (mais le temps est bien précieux, quand il s’agit du salut des âmes) et déjà, dans le domaine social où elle est mieux organisée, l’Église d’Espagne a commencé sa mission. C'est ainsi que l’Action sociale populaire, di­ rigée par le P. Palau, comprend dans son champ d'ac­ tion, avec l’Espagne, les républiques espagnoles du Nouveau-Monde. La revue publiée par VAction sociale populaire s’intitule : Revisla social Ibero-Americana; l’office du travail de l’Action sociale populaire publie de son côté une revue hebdomadaire, El social, égale­ ment consacrée aux choses d’Espagne et d’Amérique. De même, la Revisla calolica de cuesliones sociales suit de près les efforts faits en Amérique; et l’excellente Paz social nous donne maint témoignage de l’ampleur de l’œuvre commencée; voir, par exemple, Paz social d’août 1907, un article de Severino Aznar, sur l'œuvre sociale d’un prêtre aragonais qui s’est trouvé devenir titula”ïrc d’une paroisse mexicaine; le Congrès catho­ lique national de la République argentine en 1907 met à l’ordre du jour « l’organisation ouvrière », les » cour sociaux », les « cercles d’études sociales », etc.; le IV® Congrès catholique national du Mexique, tenu à Oaxaca en 1909,nous montre les œuvres sociales catho­ liques florissantes (cercle ouvrier, caisse de secours mutuels, caisse d’épargne, etc.). Ce qui pénètre ainsi, grâce surtout à l’Espagne dans l’Amérique latine, c’est la pensée commune des catholiques sociaux de toute l'Europe; car les chefs du mouvement espagnol sont remarquablement instruits de ce qui se fait et se publie en France, en Italie, en Belgique, en Alle­ magne, en Autriche, etc., l’effort le plus méthodique et le plus complet pour faire fructifier ainsi dans les pays de civilisation espagnole toute la doctrine sociale et toute l’expérience sociale du catholicisme est sans doute celui de M. Severino Aznar qui vient de lancer (1910) une bibliothèque où seront traduites en espa­ gnol toutes les œuvres importantes publiées dans les grandes nations catholiques sur le catholicisme social. Dom J.-L. Pierdait, prieur à l’abbaye de Silos, i.e régime du concours dans les diocèses d'Espagne, dans la Revue du clergé français, t. xxv, p. 55, 612; nous avons beaucoup emprunté à cette excellente étude; Canonica erectio et constitutio facultatum sacræ theologiæ, furis canonici el philosophia: scholastica: in seminario Burgensi, Burgos, 1897; Pontificium collegium hispanicum Sancti Joseph in urbe anno scholastico 1006-1007, Rome, 1906; L. Tubeuf, recteur de Saint-Louis des Français, Œuvre de Saint- 593 ESPAGNE (EGLISE D’), LES SCIENCES SACREES 594 Louis-des-Ftançais ù Madrid. Résumé historique de la fon­ I de Tolède, dont il fut l’âme, de leur donner u.-.e l:d ; dation. Situation actuelle; N. Roure, La vida y las obras de ' organisation; de les élever et de les instruire dans ies Balmés, Madrid ct Gerona, 1910 (avec une bibliographie); sciences divines et dans les sciences humaines, et i! A. Lugan, Balmés, Paris, 1911. Les principales revues devint ainsi le père et le promoteur d’un grand mou­ ecclésiastiques sont la Ciudad de Dios, publiée par les vement scientifique. Il ne se contenta pas d’un ensei­ nugustins d'Espagne; Espana y America, publiée par les gnement oral, il composa encore des ouvre.·- ency­ augustius des Philippines; Esludios franciscanos, publiés clopédiques, dont le plus célèbre est celui des E: - A Barcelone; Razon y fé, publiée par les jésuites. Depuis un an, les dominicains espagnols publient aussi une revue, logics. Il forma ainsi d’illustres disciples qui, à leur bien documentée. Ajoutons la Renne de clergé espagnol, qui tour, créèrent ou vivifièrent de nouvelles écoles et paraît à Valladolid, et (non spécialement catholique) la leur donnèrent une impulsion telle qu’elles survé­ Cultura cspaiiola, qui a malheureusement cessé sa publica­ curent aux invasions musulmanes plusieurs fois sécu­ tion en 1910. laires. Le mouvement isidorien se perpétua surtout On trouvera une abondante bibliographie dans le Diccionario general de bibliografia cspaiiola de D. Dionisio dans les écoles de Séville, Tolède et Saragosse où brû­ lèrent les Ildephonse, les Julien, les Braulion, les Hidalgo, 7 vol., Madrid. 1802-1882; le vu· vol., qui contient l'index, a 76 pages consacrées A la théologie; le droit canon, Tajon, etc. Bref, Isidore fut pour l’Espagne ce que l'histoire, etc., sont compris dans les sections juridi­ furent à cette même époque ou un peu plus tard, ques, etc. Pour la période récente, voir les bibliographies de Cassiodore et Boèce pour l’Italie, Bède pour l’Angle­ la Cultura cspaiiola, méthodiques et bien faites. terre, Alcuin et Mamert Claudien pour la France et Conclusion. — Nous pouvons maintenant apprécier l’Allemagne, et il doit être rangé parmi les grands sans injustice l'état de l’Église d’Espagne. Dans ce instituteurs de l’Occident. Les invasions des disciples du Coran paralysèrent pays où rien n’est médiocre, ce sont souvent les défauts qui apparaissent d’abord à l’observateur; et l’on n’a ce beau mouvement. Le clergé fit de grands efforts pas manqué, même Chez les catholiques, d’adresser pour conserver la tradition scientifique; mais que plus d’un reproche à l’Église d’Espagne. Si, pris en pouvait la meilleure bonne volonté au milieu de tant eux-mêmes, les défauts signalés sont souvent exacts, de ruines et de tant de calamités ! Néanmoins les études ne furent pas abandonnées ; ct c’est en Espagne ce qui l’est moins, c’est l’explication qu’on en donne; et surtout on oublie trop de montrer les immenses que le fameux Gerbert vint se faire initier aux secrets qualités qui les compensent. de la science. Par ailleurs, la vie intellectuelle prit un Une longue suite de désastres nationaux ont accablé grand développement chez les musulmans de Corcette Église nationale; un siècle de révolutions a doue, ct les catholiques espagnols ne furent pas sans désemparé cette Église d’État;tant de catastrophes subir l’influence de leurs dominateurs. Aussi,à mesure l’ont laissée pauvre et par suite l’ont gênée dans son qu’ils réussirent à se libérer du joug étranger, ils apostolat pour l’amélioration sociale,et,mais surtout, établirent partout des écoles qui furent le berceau des l’ont privée de participer suffisamment aux très brillantes universités de l’âge d’or. Plusieurs de ces grands progrès de la culture en notre temps. écoles commencèrent à avoir une certaine importance En revanche, ce même passé qui l’a grevée de si dès le xrit° et le xive siècle; au xve siècle, l’univer­ lourdes charges lui a laissé, aussi, un prestige, et un sité de Salamanque tenait un rang à part, et sa répu­ rang que l’État même ne peut pas lui ravir, tel enfin tation commençait à s’étendre au delà de ia Pénin­ qu’un échec définitif pour l’Église serait un échec défi­ sule. nitif pour la nation : cette solidarité, qui doit être Durant la dernière période du moyen âge, l’Espagne sentie de mieux en mieux, est un principe de force donna le jour à un homme de génie, Raymond Lulle, incomparable. L’Église d’Èspagne a pour elle une cet homme prodigieux qui a créé de toutes pièces une population (surtout rurale) naturellement disposée philosophie nouvelle, et qui à lui seul représente tout à la pratique de quelques-unes des vertus les plus un mouvement. Doué de vues larges et élevées, ce nobles, les plus essentielles du christianisme; elle a philosophe osa prétendre convertir tout un monde pour elle une armée de prêtres pour qui l’habitude du au moyen d’une science merveilleuse dont il était sacrifice est une seconde nature et qui sont admirables l’auteur. 11 laissa après lui des disciples enthousiastes de sens démocratique et chrétien; elle a des évêques qui perpétuèrent sa doctrine. Ceux-ci firent entendre jeunes, actifs, populaires, qui sont de véritables chefs; leur voix dans plusieurs universités et répandirent elle peut compter sur la meilleure partie de son clergé les enseignements de leur maître dans la Catalogne, séculier pour faire rayonner au dehors le plus pur de l’Aragon et le royaume de Valence. Au commence­ ment du xvi° siècle, le grand Ximénès avait formé son génie religieux. Aujourd’hui que l’ère des révolutions est sans le projet d’établir des chaires pour expliquer le luldoute close, il n’y a pas de raison pour qu’elle ne re­ lisme dans toutes les universités de la Péninsule. prenne pas, à bref délai, le rôle si glorieux qu’elle a De nos jours, Lulle a encore des disciples et sa doc­ longtemps joué dans le passé, et pour lequel toute trine continue à être enseignée et défendue par des hommes de profond savoir. son histoire la désigne. Au cours de cette même période, l’Espagne compte, M. Legendre. II. ESPAGNE (ÉGLISE D'). LES SCIENCES SA­ en outre, des écrivains qui ne sont pas sans mérite. Au xnie siècle, saint Raymond de Pennafort laissa CRÉES.— I. Moyen âge. II. Temps modernes· aperçu général. III. Travaux scripturaires. IV. Théologie des travaux de premier ordre sur le droit canon et dogmatique et polémique. V. Théologie morale et la morale. Au commencement du xtv· siècle, le fran­ ciscain Antoine Andrea, aragonais, un des plus fidèles casuistique. VI. Théologie ascétique et mystique. I. Moyen age. — Dès l’aurore du moyen âge les disciples de Scot, écrivit d’excellents commentaires sciences sacrées semblent vouloir prendre un essor sur les Sentences de Pierre Lombard. Vers l’an 14OT. merveilleux. Ramenée de l’arianisme au catholi­ le Père François Ximénès, également franciscain et cisme par le soin de ses grands évêques, l’Église d’Es­ patriarche de Jérusalem, composait un grand nombre pagne aura son docteur et son guide dans la personne d'ouvrages qui curent, plus tard, l’honneur d<· nom­ de saint Isidore de Séville. Isidore naquit à Cartha- breuses éditions. Au xve siècle, le dominicain Jean de géne dans la seconde moitié du vi° siècle. Formé à Torquemada écrivit un traité de l’Église fort remar­ l’école de saint Léandre, son frère, il travailla d’abord quable, pendant qu’Alphonse Tostat, évêque d’Avila, se faisait un nom célèbre parmi les commentateurs de a.'ec lui à ramener les Goths à la religion catholique. l’Écriture sainte. D’une fécondité prodigieuse, il Il entreprit ensuite surtout par les célèbres conciles 595 ESPAGNE (ÉGLISE D’), LES SCIENCES SACRÉES 596 montre bien qu’ils n’ont pas tout à fait tort On doit écrivit 27 in-folio, dont 24 de commentaires. Nous pourrions augmenter notre énumération; mais nous désirer qu’au lieu de se contenter d’enregistrer, dans avons hâte de passer à l’âge d’or de la science espa­ leurs manuels, les découvertes modernes, ils enri­ chissent l’héritage de leurs pères de leurs travaux per­ gnole. II. Temps modernes : aperçu général. — En sonnels. Ils semblent cependant se décider à prendre même temps qu’elle voyait le Nouveau Monde offrir davantage contact avec les autres centres intellec­ un champ Immense à son activité, l'Espagne achevait tuels de l’Europe; mais ils sont encore à l’arrière-plan de se libérer du joug des Maures, et reconstituait son du mouvement scientifique contemporain. III. Travaux scripturaires. — Aux premiers unité nationale. Ses généraux lui conquéraient des royaumes et ses unions lui donnaient des empires. jours du xvi° siècle, le cardinal franciscain Ximénès L’Espagne se plaçait au premier plan des nations de Cisneros conçut le plan de sa célèbre Polyglotte, européennes par l’abondance de ses richesses, par la ct il le fit mettre à exécution par les premiers savants puissance de ses armées et par l’étendue de ses pos­ de l’époque, dans l’université naissante d’Alcala. Cet ouvrage est le plus important qui ait été écrit par les sessions. Elle ne se contenta pas de cette grandeur maté­ Espagnols sur nos saints Livres; d’abord, parce qu'il rielle; elle eut encore l’ambition de se placer au pre­ est conçu d’après les véritables méthodes d’études mier rang dans les sciences et dans les arts. Ce fut le scripturaires; ensuite, parce qu’il donne à ces études rêve d’Isabelle la Catholique et surtout du géant que leur véritable orientation, désirée depuis si longtemps fut Ximénès. Devenu archevêque de Tolède et primat par le frère mineur Roger Bacon; enfin, parce qu’il d’Espagne, ce franciscain conçut le vaste dessein de I imprime à cette orientation un mouvement décisif doter son pays d’un centre intellectuel capable de et irrésistible. Il fait honneur non seulement au grand rivaliser avec la célèbre université de Paris qui, depuis homme qui l’a conçu et à l’Espagne qui nous l’a donné, plus de trois siècles, détenait le sceptre. Dans ce but mais encore à tout le monde chrétien qui en a hérité. il créa Alcala. Il le fit avec tant de sagesse et une De même que, par la fondation d’Alcala, Ximénès telle hauteur de vues que, dès son origine, cette école mérite le nom de créateur du grand mouvement théo­ put disputer la palme aux centres intellectuels les logique espagnol, il a droit, pour sa Polyglotte, au plus puissants de l'Europe. Cette fondation donna aux titre glorieux de restaurateur des études scriptu­ sciences ecclésiastiques en Espagne une impulsion raires dans l’Église de Dieu. Ximénès ne se contenta pas de tracer les grandes irrésistible, et c’est avec justice que Ximénès est regar­ dé comme le véritable créateur du grand mouvement lignes de l’orientation nouvelle, il voulut encore assurer le succès de sa méthode et la rendre durable théologique espagnol. ' La création d'Alcala stimula le zèle de l’université par l’enseignement des langues orientales. Il y réus­ de Salamanque qui prétendait garder le premier rang sit parfaitement, car les théologiens d’Alcala ne se en Espagne; et les deux illustres rivales, également croyaient vraiment dignes de ce nom que s’ils pou­ célèbres par le talent des maîtres et par l’enthou­ vaient lire la Bible dans le texte original. Celui qui siasme des disciples, devinrent deux pépinières de entra le mieux dans les vues de Ximénès fut le célè­ docteurs en toutes les formes du savoir ecclésiastique. bre Benoit Arias Montanus. Élevé à Alcala, il y acquit L’Espagne vit se développer simultanément le dogme, une érudition immense, et quand Philippe II voulut la morale, l’ascétisme, la mystique, l’exégèse, le droit éditer la nouvelle Polyglotte d’Anvers, Arias Monta­ canon, tous professés par des hommes de première nus se trouva tout préparé pour exécuter cette entre­ prise difficile et porter à une plus grande perfection valeur. L’essor fut incomparable, et il atteignit son apogée à la fin du xvie siècle et au commencement du l’œuvre du cardinal. Ce qui surtout lui assigne un rang à part, c’est un précieux ouvrage en neuf livres XVIIe. Quand les erreurs du protestantisme eurent fait sur les antiquités juives, dans lequel il crée une naître de nouveaux problèmes dans la morale comme nouvelle science. L’école d’Alcala produisit un dans le dogme, les savants espagnols se trouvèrent autre ouvrage non moins estimé par la plume de aptes à les élucider dans un sens toujours orthodoxe; Louis de Tena, docteur et professeur dans cette et la foi de la Péninsule ne put pas être entamée. même université. Il est intitulé : Isagoge lotius ScripSans doute, la préservation de la contagion fut due en turæ. Grâce à l’étude des langues, les Espagnols mirent grande partie à une Inquisition sévère; mais la science des théologiens y eut aussi une large part. On sait le au jour des commentaires fort remarquables et très rôle important que jouèrent les savants de Salamanque nombreux; nous ne citerons que les plus importants. et d’Alcala dans les solennelles assises que l’Église Parmi ces commentateurs, les uns, comme Jean Mariana enseignante tint à Trente pour arrêter la contagion et Emmanuel Sa, ont interprété presque toute l’Écriture; les autres se sont bornés à l’Ancien ou au Nou­ et s’opposer à ses ravages. Avec le xvn» siècle, l’Espagne savante déclina len­ veau Testament. Les commentaires des jésuites Gas­ tement. Sa prodigieuse vitalité s’affaiblit, et les par Sanchez, François de Ribera, Jean de Pineda, sciences ecclésiastiques perdirent de leur vigueur. Les ceux du bénédictin Joseph de la Cerda, du cistercien Cyprien de la Huerga, de l’augustin Louis de Léon et écrivains de la seconde partie du xvue siècle et ceux du xvme sont généralement inférieurs aux premiers. du dominicain Thomas de Malvenda sont fort estimés. Rome etl’Italie doivent à l’Espagne plusieurs de leurs Sans doute, les énormes in-folio ne sont pas rares alors; mais ils ne portent plus le cachet personnel meilleurs exégètes. Il suffit de nommer les trois imprimé en ceux de l’époque précédente. Si la doc­ jésuites François Tolet, Benoît Pereira et Alphonse trine reste pure, intègre et sans mélange, elle n'est Salmeron, dont les travaux sont de première valeur. plus exposée que par des docteurs de second ou de Par ses commentaires sur les quatre Évangiles, le troisième ordre. L’Espagne intellectuelle ne va bien­ P. Jean Maldonat, jésuite, occupe un rang hors pair entre tous les exégètes espagnols. tôt plus vivre que de son glorieux passé. Tous ces écrivains sont de l’âge d’or de l’Espagne. Durant le xix° siècle, l’organisation des concours empêche le haut clergé d’oublier les sciences sacrées; On trouve encore des commentateurs au xvne et au c’est toujours le même enseignement qui persiste. xviii0 siècle; mais leur valeur va en diminuant; et Les Espagnols d’aujourd’hui cherchent encore la théo­ aujourd'hui la science scripturaire souhaite d’avoir logie dans leurs auteurs de l’âge d’or. Le rôle bril­ un autre Ximénès qui lui redonne la vie et le mouve­ ment. Nous devons signaler pourtant l’ouvrage du lant qu’ils ont joué naguère au concile du Vatican 597 ESPAGNE (EGLISE D’), LES SCIENCES SACREES P. Murillo, jésuite, sur l’Évangile de saint Jean, paru ces dernières années, qui n’est pas sans mérite. IV. Théologie dogmatique et polémique. — Au xiv" et au xv' siècle, trois grandes doctrines se partageaient la vie théologique dans l’université de Paris : le thomisme, le scotisme et le nominalisme. Chacune avait ses partisans et ses défenseurs comme aussi ses contradicteurs et ses adversaires. Ces mêmes doctrines devinrent le fond de tout l’enseignement théologique des universités espagnoles. Dès le com­ mencement du xv" siècle, le scotisme et le thomisme furent enseignés dans des chaires publiques à Sala­ manque et vers la fin du siècle on y érigea des chaires pour l’enseignement du nominalisme. En créant i’université d’Alcala, Ximénès y établit des chaires pour les trois grands systèmes, et ces chaires subsis­ tèrent durant l’âge d’or de la théologie espagnole, de telle sorte qu'on doit dire que l’Espagne donna asile à la théologie de Paris. Le nominalisme, après avoir régné à Paris près de deux cents ans, avait fait son entrée en Espagne avec l’augustin François de Cordoue et Martin Siliceo devenu plus tard cardinal et primat d’Espagne. Mais il était sans chef, ou plutôt son véritable chef, celui qu’on a appelé à juste titre le prince des nominaux, Guillaume d’Ockam, n’a pas l’autorité que donne une vie irréprochable. Il lui manque l’auréole dont sont entourés l’angélique docteur et le vénérable Duns Scot; bien plus, il porte à jamais une tache indé­ lébile que lui a imprimée sa révolte contre Jean XXII. Et dès lors on n’aime pas, à juste titre, à se mettre sous sa tutelle et se proclamer son disciple. Les quatre maîtres du nominalisme : Durand, Auriol, Grégoire de Bimini et Gabriel Biel, n’ont pas la valeur de chefs véritables. Par ailleurs, le nominalisme n’a pas un ordre religieux pour le soutenir et le défendre ; aussi, après avoir fait une entrée brillante dans la Pénin­ sule, il ne tarda pas à s’effacer comme système. Les théologiens puisèrent abondamment dans ses trésors; ce fut souvent sans avertir. Plusieurs s’enrichirent de ses dépouilles, mais ils préférèrent s’en attribuer la propriété à eux-mêmes. Il reste vrai de dire qu'il y a chez les théologiens espagnols beaucoup plus de pages nominalistes qu'on ne le croirait à première vue, no tamment chez les écrivains de la Compagnie de Jésus : Molina, Vasquez, Suarez, Arriaga, etc. Et Eusèbe Amort a pu écrire, au xvin" siècle, que l'école des jésuites n’est autre que l’école nominaliste ellemême. Le scotisme avait un chef, et un chef vénérable. Il inspirait plus de sympathie et plus de respect; les franciscains, frères de Duns Scot, étaient là pour le défendre et le propager. Ximénès l’avait mis au pre­ mier rang à Alcala. Malheureusement pour l’école scotiste, six ans après la mort du grand cardinal, l’ordre de saint François renonça à l’enseignement public; dès lors les chaires de Scot furent confiées à des maîtres qui se soucièrent peu de la gloire du doc­ teur subtil, et qui préféraient s’approprier ses doc­ trines sans même le nommer, comme le faisait très justement remarquer le P. Delgadillo dans sa pré­ face au traité des anges. Ce fut un malheur pour l'école scotiste, car les frères mineurs avaient alors des maîtres qui ne le cédaient eu rien aux plus illustres de l’époque; et sans nul doute l’école du docteur subtil aurait brillé d’un éclat incomparable. Il suf­ fit de rappeler les noms de Carvajal, Castro, Michel de Médina, Orantes, Véga, Corduba, Anglès, etc., tous théologiens de première force. Il ne faudrait pas croire cependant que le docteur subtil manquât de partisans. Il eut de brillants repré­ sentants surtout dans les cloîtres franciscains. Dans le grand couvent de Saint-François, à Salamanque, dans celui de Saint-Diego,à Alcala, et plus tard car.s le couvent de Saragosse s’élaborèrent des ouvrages scotistes célèbres. Plusieurs commentèrent les livre des Sentences ad mentem Scoti; d’autres commenter·?: t directement l’Opus Oxoniense du docteur sub·:;: d'autres encore composèrent des traités ou des cours complets de théologie selon la pensée du même <·.··:teur. Pour ne pas sortir des limites que nous n sommes tracées, nous nous contenterons de f· une liste de théologiens qui nous ont laissé des ou­ vrages entièrement scotistes. Ce sont d’abord les Pères François Herrera, Jean de Ovando, Matthieu de Sousa, Jean de Rada, qui écrivaient à Sala­ manque vers 1600. Puis viennent les Pères Jean Merinero, Pierre d’Urbina, François Félix, Christophe Delgadillo, François del Castillo Velasco, Jean Mufioz, Michel de Villaverde, François Diaz, Jean Sendin et Jean Bernique, de l’école d’Alcala, entre 1630 et 1680. Enfin, les Pères Hyacinthe Hernandez, de la Torre, Jean Perez Lopez, Antoine Lopez, Antoine Castel, Thomas Francès de Urutigoyti et Jérôme de Lorte,leur succédèrent à Saragosse vers la fin du xvn" siècle. A tous ces auteurs viennent se joindre, des différentes provinces, les Pères Biaise de Benjumea, Thomas Llamazarès, Thomas de Saint-Joseph, Grégoire Ruiz, Alphonse Brizefio, Damien Giner, Jean de l’incarnation, Jérôme Tamarit, Jean de Iribarne, François de Ovando. Plusieurs de ces écri­ vains ont une très grande valeur, comme Herrera, Merinero, del Castillo; et la comparaison que Jean de Rada établit entre les doctrines thomiste et scotiste dans ses 4 in-folio, lui a mérité une réputation univer­ selle; nous n’en voulons pas d’autre preuve que les multiples éditions qu'on en fit coup sur coup à Sala­ manque, 1599, à Venise, 1599 et 1616, à Cologne, 1616 et 1620, et à Paris chez Arnauld Littat. La série des scotistes se continue durant le xvtnsiècle et elle est dès lors augmentée par un certain nombre d’auteurs étrangers à l’ordre de saint Fran­ çois. Le thomisme qui, à Paris, avait été mis en infé­ riorité par les nominalistes durant de si longues années, prit sa revanche au xvi" siècle. Salamanque fut le berceau de cette puissante restauration, et le dominicain François Vittoria le promoteur principal de ce grand mouvement. Vittoria prit pour texte de ses leçons la Somme même de saint Thomas; et sa méthode eut un tel succès qu’elle fut d’abord adoptée par ses nombreux disciples et ensuite par toutes les universités. C’est à juste titre qu'on peut appeler ce docte théologien le restaurateur du thomisme. La méthode dut son succès à la hauteur de vues du Père Vittoria qui ne craignit pas de jeter par-dessus bord certaines thèses plutôt compromettantes pour le thomisme en général. Ce qui lui donna un avenir assuré, ce fut l’application intelligente qu’en firent toute une pléiade d’esprits d’élite. Quels noms, en effet, que ceux de Soto, Cano, Medina, Baùez, Alva­ rez, Ledesma, Lorca, Jean de Saint-Thomas, Valentia, Tolet, Molina, Suarez, Vasquez, etc. ! SurlesSalmanticenses, voir t. rr, col. 1785-1786. Mais ce qui contribua le plus puissamment à don­ ner à saint Thomas une autorité et un prestige qu’il n’avait pas jusqu’alors, ce fut l’acte par lequel le dominicain, devenu pape sous le nom de Pie V. ran­ gea le puissant chef d’école parmi les docteurs d: l’Église. Cet acte eut une portée considérable: il rattacha au thomisme les ordres religieux qui se t: uvaient sans chef véritable, en même temps que la grande majorité du clergé séculier. Cependant, il se produisit alors deux courants parmi ceux qui se disaient thomistes. Il y eut les tâ. mistes authentiques qui se recrutèrent surt _·. parmi 599 ESPAGNE (ÉGLISE D’), LES SCIENCES SACRÉES les dominicains, et les thomistes non authentiques qui se recrutèrent en dehors de leurs rangs, principalement citez les jésuites. Les Pères de la Compagnie avaient adopté saint Thomas pour la théologie. Mais les esprits d’élite qui entrèrent dans l’ordre nouvellement établi ne voulurent pas se laisser emprisonner dans un sys­ tème. Ils consentirent bien à interpréter saint Tho­ mas, à intituler leurs ouvrages : commentaires de saint Thomas; mais ils entendirent, qui plus qui moins, le commenter avec indépendance. Suivant une méthode plutôt éclectique, ils se permirent de corriger, de modi­ fier et de transformer les doctrines du maître. Les thomistes authentiques protestèrent contre cette interprétation, ce fut en vain. Ceux de Salamanque voulurent, en 1627, proscrire les doctrines opposées à celle de saint Thomas. Mais ces mesures d’ostra­ cisme ne firent que donner plus de vogue aux doctrines combattues,, quoiqu’il n’y ait là, pour celui qui espère, aucun ellort à faire, aucune difficulté particulière à vaincre, hormis le découragement qui peut naître de l’incertitude? Et inversement que l’objet soit tout à fait certain, on ne dira plus qu’on espère. On ne dira pas : « J’es­ père que l’éclipse annoncée aura lieu, » on dira seu­ lement, d’un mot plus général : « J’attends l’éclipse annoncée. » Un catholique croit que, s’il meurt en état de grâce, il sera sauvé; il ne peut pas croire de foi divine qu’il mourra en état de grâce, parce que cet événement n’est ni révélé ni certain; mais préci­ sément à cause de cette incertitude, il peut l’espérer. Cf. Arriaga,Disp, theol. in /·■» 17-, Anvers, 1644, p. 338. Ce rôle important de l’incertitude dans l’espérance avait été remarqué par Sénèque : Spes incerti boni nomen est, Episl., x, et par saint Thomas : « Un bien dont nous possédons déjà la cause inévitable (c’est-àdire qui la produira infailliblement), n’a pas relative­ ment à nous cette condition de difficulté : si quelqu’un désire un objet et peut avec son argent se le pro­ curer aussitôt, il ne serait pas correct de dire qu’il l’espère. » Sum. theol., I· 11», q. i.xvn, a. 4, ad 3·“. Et, quand il énumère les conditions de l’objet espéré, saint Thomas se garde bien d’exiger qu’il soit d’acquisi­ tion certaine, mais se contente de demander qu’il soit d’acquisition possible, probable. Les protestants qui ont voulu en ce point opposer l’espérance reli­ gieuse à l’espérance vulgaire seront réfutés plus loin. A propos de la nuance de courage (erectio animi) qui, dans l’acte d’espérer, répond à cette troisième condi­ tion, on pourrait objecter que nous confondons la vertu d’espérance avec la vertu de force à laquelle le courage appartient. On peut répondre : a) Le mu­ rage de l’espérance est tout affectif, non encore effectif : l’espérance s’élance vers l’objet malgré les obstacles, mais en désir seulement. La vertu de force passe à l’exécution, attaque réellement les obstacles qui barrent le passage, b) La difficulté requise pour espé­ rer n’est souvent, nous l’avons vu, que l'incertitude de l’objet; nous n’avons alors d’autre effort à faire que contre notre propre découragement; ainsi nous espérons qu’il fera beau, que la navigation sera heu­ reuse, quoique nous n’y puissions rien. La force lutte contre des difficultés extérieures, sur lesquelles elle a une prise et qu’elle peut vaincre par ses efforts, c) La vertu de force vise uniquement à perfectionner l’activité personnelle; l’espérance peut très bien s'ap­ puyer sur le secours d’autrui. C’est de Dieu, et non pas de nos propres forces, que l’espérance chrétienne at­ tend la victoire sur des difficultés insurmontables sans la grâce. Spes, secundum quod est virtus theologi­ ca, dit saint Thomas, respicit arduum alterius auxilio assequendum. Sum. theol., II» II», q. xvn, a. 5, ad 4= = . Objectum spei est arduum consequendum, non autem arduum faciendum. Quæst.disp.,De potentia, q. vi,a. 9 ad 11““. Confirmation de notre analyse par quelques passa ges de l’Écriture. — Saint Paul assigne à l'esperance. pour objet, un bien «que nous ne voyons pas Rom., vni, 24, 25. La vue suppose un objet pri sent. · ’ tain : en excluant la vue, l’apôtre exclut donc del ob­ jet espéré la présence et la possession, peut-être aussi a certitude; et l’espérance implique un désir. V. - 20 611 ESPÉRANCE Le psalmiste nous signale ce ferme courage, autre élément de l’espérance : « Ayez courage, et que votre •cœur s'affermisse, vous tous qui espérez en Jéhovah. » Ps. xxx, 25. Le nom d’ereclio animi, que les théolo­ giens donnent à ce courage, se rattache à notre Vul­ gate; Judith dit aux anciens du peuple : « Relevez leurs cœurs par vos paroles, «corda erigite, vm, 21. Ailleurs, le même sentiment est exprimé par son effet organique, par une tension des nerfs et des muscles que la crainte et le découragement ont amollis : Remis­ sas manus, et soluta genua erigite, Heb., xn, 12; c’est une citation d’Isaïe, xxxv, 3 : « Fortifiez les mains défaillantes, et affermissez les geneux qui chancellent I Dites à ceux qui ont le cœur troublé : Prenez courage, ne craignez point 1 » La confiance, ce dernier élément, est souvent deman­ dée par Jésus. Matth., ix, 2; Marc., vi, 50, etc. Elle est rattachée à l’espérance par saint Paul. II Cor., i, O, 10; cf. Heb., ni,6. Dans la Vulgate, sperare et confi­ dere sont souvent pris l’un pour l’autre, ce qui sup­ pose une identité au moins partielle. Ainsi cet axiome, que l’espérance en Dieu ne fait jamais rougir celui qui a espéré, spes non confundit, Rom., v, 2 ; cf. Ps. xxi, 6 ; xxx, 2; Eccli., 11,11, etc., est également rendu en rem­ plaçant sperare par confidere : Non est confusio confi­ dentibus in te. Dan., ni, 40; cf. Ps. xxiv, 2. Nous don­ nerons plus loin une analyse approfondie de cette confiance, comme aussi de l’amour qui est à la base de l’espérance. III. L’espérance comme principe d’action; espérance et patience. — Nous plaçons ici cette considération comme facile, avant d’entrer dans de plus subtiles questions. Si la patience aida à la conti­ nuation et à la durée de l’espérance, per patientiam expectamus, Rom., vm, 25, en retour, l’espérance aide à patienter, à résister, à lutter; c’est une influence réciproque. Courageuse en son désir, sereine en son courage, l’espérance est un principe d’action. Elle soutient l’âme dans les tristesses et les combats de la vie, lui fait prendre patience dans la fatigue et l’insuccès. Même quand elle n’est fondée que sur une illusion, on •observe son heureuse influence : ce qui a souvent porté les humains à réhabiliter les illusions, faute de mieux. « L’illusion féconde, » dit A. Chénier dans la Jeune ■captive... Et tandis que les Danaides se lassent dans leur tâche folle, la jeune Espérance, au dire de SullyPrudhonmie, « chante et leur rend la force et la per­ sévérance, » disant toujours : « Mes sœurs, si nous recommencions? » Que sera-ce, quand l’espérance sera basée non sur une illusion fragile,mais sur une raisonnable et invincible foi? quand cette foi lui montrera au loin un bien infini, le vrai bonheur auquel l’âme aspire, et, dès maintenant, le secours divin pour y arriver, ce secours si puissant, si bon, auquel s’appuie notre faiblesse? Aussi, l’apôtre regarde-t-il « l’espérance du salut · comme une pièce essentielle de l’armure du chrétien pour les grandes luttes, avec la foi et la charité. I Thess., v, 8. Énumérant ailleurs ces trois vertus, il désigne l’espérance par ces mots sustinentia spei, pour montrer que l’espérance chrétienne nous fait tout supporter avec patience. Ibid., 1, 3. Mais c’est surtout l’Épitre aux Hébreux, soutenant les premiers chrétiens contre un retour de persécution, qui signale l’espérance comme un puissant ressort de patienceetd’ action. «Rappelez-vous cespreiniers jours, où, nouveaux baptisés, vous avez soutenu un grand combat de soulïrances... Vous aviez un soin compa­ tissant des prisonniers, vous acceptiez avec joie le pillage de vos biens, sachant qu’il vous restait une richesse meilleure et qui durera toujours. Ne laissez donc pas tomber votre confiance; une grande récom­ ■ I ’ I 61'J pense y est attachée. » Heb., x, 32-36. Cet appel à l’espérance se complète alors par l’éloge de la foi, qui l’excite en lui montrant le ciel. Entre autres exemples de foi et d’espérance réunies, nous voyons Abraham, s'exilant de son pays, aller sur la promesse de Dieu dans une terre inconnue, vivre sous la tente, incom­ mode et frêle demeure. « C’est qu’il attendait la ville solidement bâtie dont Dieu est l’architecte et le cons­ tructeur. » Ibid., xi, 10. Comme lui vécurent ses des­ cendants. « C’est dans la foi que ces patriarches sont morts, sans avoir reçu l'elfet des promesses; mais ils l’ont vu et salué de loin, confessant qu’ilsétaientétrangers et voyageurs sur la terré... Ils auraient pu retour­ ner dans leur pays; mais ils aspiraient à une patrie meilleure, à la patrie du ciel, » xi, 8-16, cf. 26, 35. Le stoïcisme, lui aussi, a fait de la patience, ainsi que du détachement, sa leçon favorite : sustine et abstine. Mais de parti pris, il n’a pas voulu l’appuyer sur l’espérance; et c’est un des points où l’on voit combien il diffère du christianisme, malgré une apparente ressemblance. C'est que cet ascétisme étroit et glacé comprimait également tous les mouvements de l’âme, au lieu d’utiliser, comme le christianisme, ses nobles élans. Se rendre insensible à la douleur, même à celle d’autrui; tuer en soi toute passion, toute espérance, toute aspiration ardente, c’était l’infaillible moyen de ne sentir aucune poignante douleur, aucun aiguillon de désir inassouvi, et d’arri­ ver ainsi à un bonheur négatif, à une sorte de nirvana égoïste, but suprême de la vie; c’était ce que l’on appe­ lait chercher le bonheur dans la vertu. Sénèque com­ mente et admire ce paradoxe d’un stoïcien grec sur le remède de la crainte : « Tu cesseras de craindre, quand tu auras cessé d’espérer. «Sénèque observe que « ces affections, quoique si dissemblables, marchent de com­ pagnie : après l’espérance, la crainte. Quoi d’étonnant? Toutes deux supposentl'âme comme en suspens,toutes deux ont la sollicitude de l’avenir. Mais, ce qui sur­ tout les fait naître, c’est que, sans nous borner au présent, nous portons au loin nos pensées. Ainsi, la prévoyance, l'un des plus grands biens de l’homme, s’est tournée en mal. L’animal fuit le danger qu’il voit; le danger passé, il est. tranquille : nous, l’avenir nous torture en même temps que le passé.... Les misères du présent ne nous suffisent pas. » Epist., v. Conclu­ sion pratique : si nous voulons être heureux, comme la bête, ne pensons jamais à l’avenir. Vraiment on a eu tort d’imaginer Sénèque à l’école de saint Paul. IV. Aspect intellectuel de l’espérance. — 1° Préambule intellectuel de l’espérance; ses rapports avec la foi. — Pour que les quatre conditions de l’objet, énumérées par saint Thomas, voir plus haut, col. 609, puissent influer sur l’acte affectif et volon­ taire de désir et d’espérance, il faut qu’elles soient perçues : nil votitum quin prœcognilnm. Donc, néces­ sité d’un préambule intellectuel, d’un jugement com­ plexe que l’on pourrait appeler « de spérabilité », par analogie avec le « jugement de crédibilité » dans la foi. Voir Crédibilité. Les trois premières conditions sont généralement faciles à constater. Prenons pour exemple le succès final d’une entreprise qui nous attire. Que ce succès soit un bien, nous n’en doutons pas; qu’il ne. soit pas présent encore, qu’il soit sujet à des difficultés, tout cela n’est que trop évident Mais ce succès est-il pos­ sible, probable? C'est ici le point qui décidera de l’es­ pérance, et où sont nécessaires les réflexions et les calculs. « Quel roi, au moment d’en venir aux armes avec un autre roi, ne commence pas à calculer à son aise s’il peut, avec dix mille hommes, faire face à un enne­ mi qui vient l’attaquer avec vingt mille? » Luc., xiv, 31. èr.rri, l’espérance, pour être possible demande 613 ESPÉRANCE avant tout un jugement de possibilité sur son objet : et, pour être prudente, elle exige que ce jugement soit fondé sur une preuve sérieuse. Saint Thomas l’a très bien vu, et observe que, dans l’espérance théolo­ gale, c’est la foi, autre vertu théologale, qui doit porter ce jugement de possibilité. « L’objet de 1’espérance, dit-il, est un bien futur, difficile, mais possible à ob­ tenir. Ainsi, pour que l’on espère, il faut que Vobjet soit proposé comme possible. Or, l’objet de l’espé­ rance (chrétienne) est la béatitude éternelle et le se­ cours divin... L’un et l’autre nous sont proposés par la foi, qui nous fait connaître que nous pouvons parve­ nir à la vie éternelle, et que le secours divin nous a été préparé pour cela... Il est donc manifeste que la foi précède l’espérance. » Sum. theol., 11“ Ilæ, q. xvn, a. 7. C’est en ce sens que la foi est appelée le fondement de l’espérance, Hcb., xi, 1; aujourd’hui des protes­ tants mêmes inclinent à traduire ύποστάσις, par fon­ dement, soutien. Cf. Hastings, Dictionary of the Bible, art. Hope, t. n, col. 412. C’est en ce sens que la foi est le fondement et la racine de tout le processus de la justification. Concile de Trente, sess. vi, c. vi et vm. Voir Foi. Les païens, n’ayant pas la foi, ne pouvaient avoir l’espérance. Eph., n, 12. La foi,pour fender l’es­ pérance, nous fait reconnaître, d’une part, les attri­ buts divins de toute-puissance, de miséricordieuse bonté, de fidélité aux promesses ; de l’autre, les pro­ messes divines contenues de fait dans la révélation que Dieu a bien voulu nous donner. Les premières vérités sont nécessaires, les secondes contingentes. Toutes nous sont présentées par la foi avec une cer­ titude souveraine, et servent de base solide au <> ju­ gement de possibilité » antérieur à l'espérance. Mais la foi, n’ayant pour objet que ce qui est révélé, ne peut projeter sa certitude spéciale sur le fait déter­ miné de notre salut personnel, parce que ce fait n’a pas été révélé. La foi affirme bien cette proposition conditionnelle : « Je serai sauvé, si je ne manque à aucune condition du salut, telle, par exemple, que la persévérance finale. » Mais elle n'affirme pas, pure­ ment et simplement, d’une manière déterminée et absolue : « Je serai sauvé. · Et cependant, c’est bien ce salut personnel, pris d’une manière absolue et déter­ minée, que l’espérance doit avoir pour objet · j’espère mon salut, purement et simplement. Comme objet, l’espérance dépasse donc la foi. Conséquence : le préambule intellectuel de l’espérance ne consistera pas en un simple acte de foi, mais sera plus complexe. Voici, à peu près dans tout son développement expli­ cite, la série d’actes qui se dérouleront dans l’intel­ ligence du chrétien, du moins si son esprit est cultivé et exigeant, et doit répondre aux objections du décou­ ragement : Quoique mon salut soit un bien surnaturel, où ma nature ne peut atteindre, la révélation me dit que Dieu a promis à tous les hommes cette béatitude surnaturelle, I Tim., n, 4, et il est fidèle en ses pro­ messes : donc, mon salut est pratiquement possible. On peut m’objecter que la promesse du salut est seulement conditionnelle, et qu’ainsi tout demeure en suspens. Mais si la promesse du salut est condition­ nelle, la promesse du secours de la grâce ne l’est pas : je suis sûr d’avoir en toute hypothèse le secours divin suffisant pour pouvoir me sauver. On peut m’objecter encore les tentations terribles qui viendront m'assail­ lir. Mais, là aussi, le secours divin ne manquera pas. I Cor., x, 13. On peut m’objecter enfin que le secours de la grâce demande ma coopération pour arriver au but; que cette coopération n’est pas certaine comme le secours lui-même, et qu’elle finira par man­ quer, vu la faiblesse et la mobilité de ma volonté. Je suis bien forcé d’avouer que ma coopération future 614 n’est pas certaine : mais elle est possible, ce qui ·...’ au jugement de possibilité, préambule suffisant de l’espérance. Et puis, je me rejette du côté de la misé­ ricorde infinie de Dieu, des dons ineffables qu’il m’a déjà faits, en me donnant son Fils, etc., Rom., vm, 32. de la puissance de sa grâce qui triomphe de nos fa ­ blesses, du don de persévérance accordé à la prière Alors, sous l’influence de ces vues de foi, mon désir du salut se nuance de cette confiance qui calme le trout :e et les angoisses exagérées de la crainte et qui n’a ; s besoin pour cela de la certitude de l’événement, i même de sa très grande probabilité. Mais, dira-t-on, un simple jugement de possibili'.· ne nous avance guère. Le chrétien même qui dosepère de son salut peut en reconnaître pourtant la pos­ sibilité : car, perdant l’espérance, il ne perd pas néces sairement la foi, et il peut continuer à admettre les promesses et la grâce de Dieu, qui rendent le salut possible. Comment un jugement, compatible avec le désespoir, peut-il servir de base suffisante à l’espé­ rance? Ou bien, quelle modification ce jugement de possibilité subit-il dans le désespéré? — Réponse.— Il peut se faire, c’est vrai, que le désespéré admette spéculativement son salut comme possible. Mais, sou­ vent il en vient mal à propos à s’imaginer que, de fuit, il ne sera pas sauvé; ce jugement sur le fait détruit pratiquement le jugement de possibilité. « Car, en matière d’espérance, remarque Théophile Raynaud, la conviction que l’événement n’aura pas lieu, d’où qu’elle vienne, équivaut (pratiquement) à un juge­ ment sur son impossibilité : jugement qui, comme on sait, est un obstacle absolu à l’espérance. » Ope.'a, Lyon, 1665, t. m, p. 488. D’autres fois, le désespoir peut venir d'une exigence déraisonnable : on vou­ drait à tout prix avoir la certitude de son salut, quand on n'en peut avoir que la probabilité; la vo­ lonté a le tort de se buter; et, sans perdre une estime toute spéculative pour le bien désiré, on arrive, à cause de son incertitude, à en faire pratiquement peu de cas, et à le négliger complètement, en quoi consiste pro­ prement le désespoir. « Alors, nous ne voulons plus employer aucun moyen pour l’obtenir. Tant que nous sommes disposés à employer encore quelque moyen, ce n’est pas le complet désespoir. » Haunold, Theologia, p. 422. Concluons que le jugement de possibilité est un terrain suffisant pour faire germer l’espérance, en y ajoutant, toutefois, cette condition négative, qu’il n’y ait pas alors dans l’esprit une idée arrêtée que l’événe­ ment n’aura pas lieu (ou une exigence déraisonnable de certitude). Tanner, Theologia scholastica, Ingol­ stadt, 1627, p. 516. Que notre jugement sur l’événe­ ment dépasse souvent ce minimum, qu’il affirme (à tort ou à raison) une très grande probabilité, une certitude morale de notre salut, soit : mais ce n’est pas là une condition requise pour l’espérance chré­ tienne, et ce n’est qu’une conjecture humaine et faillible, qui ne repose pas sur la révélation, et ne doit pas se confondre avec la certitude souveraine de la foi. 2° Intellectualisme à éviter. — Le préambule intel­ lectuel, du moins dans son minimum, est absolument nécessaire à 1’espérance. 11 lui est tellement enchaîné, que parfois, passant aisément d’un bout de la chaîne à l’autre, et les confondant entre eux, nous appelons < espérance » ce jugement lui-même, cette previsi·/de l’avenir, comme si « espérer » était un acte int-rilec tuel. « Qu’espérez-vous de cette démarche î ■ c’ st dire que pensez-vous de son utilité, de son résultatf « Un événement inespéré, » c’est-à-dire imprévu. « Il a peu d’espoir qu’il retrouve son argent, > c’est-adire peu de probabilité. Ces abus de langage ont décr acerté quelques théologiens peu connus, qui ont : is 615 ESPÉRANCE l’espérance pour un acte de connaissance, tandis que le sentiment commun de l’Écolc la met dans la partie affective. Écoutons, là-dessus, saint Bonaventure : • Espérer, disent-ils, c’est croire fermement qu’on ob­ tiendra quelque chose. Oui, au sens large, « espérer · signifie une assez ferme croyance, qu’un bien sera obtenu par nous-mêmes ou par autrui; ainsi, voyant un enfant de bon caractère, on « espère » qu’il sera un jour un excellent homme. Alors « espérer » équivaut à estimer probable, ce qui est bien un acte intellectuel. Mais, l’acception est impropre. » /n IV Sent., 1. III, dist. XXVI, a. 2, q. v, ad3“”, Opera, Quaracchi, 1889, t. m, p. 580. Si l’espérance théologale était réellement un acte intellectuel, elle ferait double emploi avec la foi, qui suflit par elle seule à fonder, aussi solidement que faire se peut, la prévision de notre salut. On ne verrait donc pas pourquoi Dieu nous a donné deux vertus in­ fuses différentes, la foi et l’espérance; c’est la remarque de saint Thomas. In IV Sent., 1. Ill, dist XXVI, q. it, a. 4. Encore si cette espérance prétendue intellec­ tuelle pouvait ajouter à la foi quelque perfection ap­ partenant à l’ordre de la connaissance. Mais elle n’ajoute ni plus de certitude du salut, nous venons de le voir, ni plus de clarté de vision; saint Paul nous dit que celui qui espère ne voit pas l’objet espéré. Horn., vm, 24. Il faut donc, avec l’unanimité morale des théologiens,maintenir cette différence fondamen­ tale entre la foi et l’espérance, que la première, bien qu’aidée par la volonté, est dans l'intelligence, tandis que la seconde, bien qu’aidée par l’intelligence, est dans la volonté. Voir Foi. Le protestantisme a beaucoup contribué à brouiller ces deux notions, à confondre ces deux vertus. On écrit encore aujourd’hui : « L’espérance est le visage de la foi tourné vers l’avenir... Elle n’est pas quelque chose de surajouté à la foi. L'espérance est foi, et la foi est une assurance et une certitude de ce que l'on espère. Heb., xi, 1. La charité est aussi espérance, puisqu’il est dit qu’elle espère tout. I Cor., xm, 7. » Herzog-Hauck, Realencyklopâdie fiir protestantische Théologie, 1900, t. vin, p. 233. Sans doute la foi sou­ tient l’espérance; et la charité régnant dans un cœur pousse à pratiquer toutes les vertus, et, en ce sens, saint Paul dit que la charité souffre tout patiemment, qu’elle croit, qu’elle espère. Mais ces liaisons étroites entre les vertus ne détruisent pas leur individualité propre, et n’en font pas une seule chose, quand saint Paul, avec insistance, en compte plusieurs. I Cor., xm, 13. Au reste, d’autres protestants modernes distinguent un peu mieux l’espérance de la foi : « On peut définir l’espérance, le désir d’un bien futur, ac­ compagné de la foi en sa réalisation. · Hastings, Dic­ tionary of the Bible, 1899, t. n, col. 412. Une autre espèce d’intellectualisme moins radical, mais qu’il faut fuir aussi dans la théorie de l'espérance, serait de vouloir établir une équation parfaite entre la probabilité plus ou moins grande qui nous apparaît en faveur de l’événement futur, et la force ou l’inten­ sité plus ou moins grande de l’espérance : comme si l’accroissement de cette force ne pouvait venir que d'une conclusion mieux prouvée. Il faut un préam­ bule intellectuel, nous l’accordons : il faut arriver à ce jugement pratique que nous pouvons prudem­ ment nous livrer à l’espérance. Mais, une fois cette condition posée, la force du désir, la force du cou­ rage et de la confiance ne dépendra pas uniquement de la perfection intellectuelle de nos raisonnements, de l’étude complète que nous aurons faite de la ques­ tion. Cette force peut s’augmenter autrement, par exemple, de ce fait, que je m’absorbe dans la contem­ plation des raisons d'espérer, sans regarder atten­ tivement les raisons de craindre. Et cette méthode, de GIG ne regarder qu’un côté de la question, est légitime, quand il s’agit non pas d’un acte intellectuel, d’un jugement spéculatif à porter sur le fait futur, juge­ ment qui, certes, devrait tenir compte de tous les élé­ ments de la question, mais d’un acte de désir et de volonté. On ne demande pas à l’amour d’être impar­ tial ct d’apporter des preuves. Vous avez le droit, par exemple, de préférer votre patrie à toutes les autres, c’est-à-dire de l’aimer davantage. Mais si vous venez à transformer cette préférence toute affec­ tive en préférence intellectuelle, si, par jugement, vous considérez votre patrie comme étant objecti­ vement au-dessus de toutes les autres, c’est alors qu’on peut vous reprocher le manque de preuves ct d’impartialité. De même, en face des difficultés, vous pouvez grandir à volonté votre courage et votre con­ fiance, comme si vous étiez sûr du succès; on ne peut vous reprocher cet optimisme du cœur, il est peut-être héroïque. Mais, si vous passez de là à l'optimisme du jugement, si, d’après la vivacité, de vos impressions, vous prétendez prédire la réussite comme certaine, on pourra vous traiter non pas de héros, mais de naïf. Ainsi, pour l’espérance chrétienne : nous avons le droit d’en faire croître la force et la fermeté, non pas seulement par un surplus de preuves, mais aussi en nous absorbant dans la pensée des attributs divins qui montrent, soit l’excellence de la possession de Dieu, soit la possibilité de l’atteindre, et en laissant dans l’ombre, pour le moment,les raisons de craindre notre défaut de coopération à la grâce. Oublions-nous nousmêmes, et notre espérance grandira. Ce procédé ne saurait être trop recommandé aux âmes craintives, tourmentées par l’incertitude du pardon de leurs fautes, ou de leur persévérance et de leur salut. Ce qu’il leur faut, ce n'est pas un raisonnement introu­ vable qui rende certain ce qui reste incertain · c’est la distraction, l'oubli des sujets de crainte, les paroles et les lectures qui portent à la confiance. Mais si nous voulions transporter dans l’ordre intellectuel ce pro­ cédé unilatéral et partial, et déclarer qu'il n'y a rien à craindre de notre faiblesse, qu'elle est dans l'affaire du salut une quantité négligeable, nous sor­ tirions de nos droits et de la vérité. 3° Certitude de l’espérance. — Ce que nous venons de dire peut servir à montrer le vice du système de Luther. Encore moine, agité par les anxiétés de sa conscience, il cherche le repos dans la confiance du pardon. Mais, en simpliste et en outrancier qu’il est, il veut faire de cette confiance le tout de l’âme, ex­ clure tout ce qui devrait l’accompagner et la mettre au point, la crainte salutaire, les bonnes œuvres, la contrition des péchés, le sacrement de pénitence, toutes choses qu’il finira par attaquer ouvertement comme inutiles et nuisibles. Pour exalter ainsi la confiance aux dépens de tout le reste, il arrive à lui donner des proportions démesurées; et, comme il la confond, par un fâcheux intellectualisme, avec le jugement qui la précède et la conditionne, il veut que ce jugement sur le pardon divin n’en exprime pas seulement la possibilité, la probabilité bien grande, mais l’absolue certitude. D’après lui, nous devons croire comme article de foi que nos péchés nous sont pardonnés. C'est même l’unique article important à croire pour que Dieu nous pardonne, en effet, et nous sauve : c’est la « foi justifiante », qui tient lieu de tout. Nous n’avons pas à relever ce que cette théorie a de compromettant pour le vrai concept de la foi. Voir Foi. Nous ne la jugeons ici que dans son rapport avec le préambule intellectuel de l’espérance, et nous disons : Quand il s’agit d’un jugement absolument certain, il faut des preuves proportionnées : où sontelles ? Il est certain, dites-vous, il est de foi divine 617 ESPÉRANCE que Dieu me pardonne en ce moment. Est-ce qu’il vous le dit? Le concluez-vous d’une révélation géné­ rale et conditionnelle, qui vous montre le pardon attaché à certaines conditions de votre part ? Êtesvous sûr de réaliser ces conditions? Ou bien, le con­ cluez-vous de quelques émotions qui peuvent n’avoir d’autre origine qu’une excitation nerveuse. Il ne vous reste qu’à recourir à cet illuminisme qui, à toutes les époques, a sévi parmi les protestants. Aujourd’hui encore, dans plusieurs sectes, chaque fidèle doit avoir son grand jour de conversion, où Dieu est censé lui apparaître, lui certifier son pardon ou son salut. William James, dans son livre des Variétés de l'expé­ rience religieuse, en donne de curieux exemples. Cf· Éludes du 20 octobre 1907, p. 214 sq. Le concile de Trente a donc sauvesardé le bon sens aussi bien que la foi, par cette définition : Nemini fiduciam et certi­ tudinem remissionis pecca­ torum suorum jactanti et in ea sola quiescenti peccata dimitti vel dimissa esse di­ cendum est... Vana hæc et ab omni pietate remota fi­ ducia. Sed neque illud asse­ rendum est oportere eos,qui vere justificati sunt, absque ulla omnino dubitatione apud semetipsos statuere se esse justificatos... quasi qui hoc non credit, de Dei pro­ missis deque mortis et re­ surrectionis Christi efllcacia dubitet. Nam, sicut nemo pius de Dei misericordia, de Christi merito deque sacra­ mentorum virtute et effica­ cia dubitare debet : sic qui­ libet, dum seipsum suamque propriam infirmitatem et indispositionem respicit, de sua gratia formidare et ti­ mere potest, cum nullus scire valeat certitudine fidei, cui non potest subesse falsum, se gratiam Dei esse conse­ cutum. Sess. VI, c. ix, Dcnzinger, n. 802 (684). On ne doit pas dire que les péchés sont pardonnés A qui­ conque vante sa confiance et la certitude de la rémis­ sion de ses péchés et se re­ pose uniquement là-dessus... Cette confiance est vaine et bien loin de la piété. 11 ne faut pas dire non plus que les vrais justes doivent se persuader sans le moindre doute, qu' i 1s sont j ust i fiés..., comme si, en dehors de cette persuasion, on doutait des promesses de Dieu et de Γef­ ficacité de la mort et de la ré­ surrection du Christ. Car, si l'on ne peut sans impiété douter de la miséricorde de Dieu,du mérite duChrist et de la vertu des sacrements, on peut toujours, quand on se regarde soi-même et sa propre faiblesse et son peu de disposition, craindre et redouter de n'être pas en état de grâce, personne ne pouvant savoir d’une certi­ tude infaillible de foi, qu'il est en grâce avec Dieu. Aux yeux du simple bon sens, quand il s’agit d'un jugement certain, il faut tenir compte de tous les éléments de la question. Le fait de mon pardon ne dépend pas seulement des promesses de Dieu et des mérites du Christ, mais aussi des obstacles que je puis y mettre, de la valeur réelle de ma foi et de mes autres dispositions, ce qu’il m’est difficile d’apprécier. A fortiori pour mon avenir et mon salut : je ne puis savoir avec certitude si ma coopération à la grâce ne manquera pas un jour. Aussi, le concile ajoute : Si quis magnum usque in finem perseverantiæ donum se certo habiturum absoluta et infallibili certitudine di­ xerit, nisi hoc ex speciali revelatione didicerit, ana­ thema sit. Sess. VI, can. 16, Denzinger, n. 826 (708). Cf. can. 15. Siquelqu’unditqu'ilaura certainement, d'une certi­ tude absolue et infaillible, ce grand don de la persévé­ rance finale, hors le cas ex­ ceptionnel d’une révélation particulière, qu'il soit ana­ thème. Ces définitions mettent au point la formule deve­ nue commune parmi les théologiens : « L’espérance est certaine. » Elles nous disent au moins dans quel sens il ne faut pas la prendre : aucun jugement absolu­ ment certain sur le fait de notre salut personnel ne doit être exigé pour l’espérance ou la confiance, de quelque manière que ce soit; soit que l’on confonde un tel jugement avec l’espérance ou la confiance, soit que l’on en fasse seulement un préambule nécessaire. 618 Quant à l’explication positive de cette fom j e théologique, saint Bonaventure nous avertit qu tse n’est pas facile. La difficulté V'ent de ce que i e-; rance en général est regardée plutôt comme ayant un objet incertain, voir plus haut, col. 61". et de e que l’espérance chrétienne elle-même, d’après la doc­ trine de l’Église, a un objet incertain, ie pardon et e salut de celui qui espère. De plus, tout le monde en­ tend par « certitude » une perfection purement intel­ lectuelle; or, l’espérance n’est pas un acte intellec­ tuel mais affectif, voir plus haut, col. 615; comment donc peut-elle être certaine? Il y a deux réponses à cette difficulté, deux explications de cette - certi­ tude de l’espérance ». Elles ne se contredisent point d’ailleurs, et peuvent s’additionner. La première explication, qui nous parait la meil­ leure, c’est qu’il y a une certaine analogie entre la certitude proprement dite et certaines qualités de l'es­ pérance, comme la fermeté du courage en face des difficultés et dans ce courage, la sérénité, la sécurité, le calme de la confiance. Voir plus haut, col. 609. La certitude n’a-t-elle pas, elle aussi, sa fermeté opposée au doute? Comme repos de l’intelligence dans le vrai, n’a-t-elle pas sa tranquillité, sa sécurité? L’analogie est incontestable. Or, si l’on peut, à cause d’une pa­ reille analogie, transporter A un de nos cinq sens les mots qui ne conviennent proprement qu’à un autre, et parler de la » gamme des couleur», de la blancheur de la voix ». etc., on pourra aussi transporter le nom de · certitude » d’une faculté à l’autre, de l’intelligence à la volonté, pour signifier la sereine fermeté d’un mouvement affectif. Le chrétien qui espère n’a pas de son salut la certitude proprement dite, qui chasse de l’esprit la trépidation du doute : mais il a quelque chose d’analogue, le courage tranquille et confiant qui chasse de la partie affective le trouble, la trépi­ dation de la terreur, l’abattement du désespoir. Son intelligence peut douter quand il considère sa fai­ blesse, son courage ne chancelle pas. Cette explication est indiquée par saint Thomas, quand il nous dit que la certitude est premièrement et proprement dans la connaissance, mais qu’elle peut se trouver ailleurs per similitudinem; que Jla certitude de la foi est intellectuelle, mais la Certitude de l’espérance est affective »: qu’à la certitude de la foi s’oppose le doute, à la certitude de l’espérance, la défiance ou l’hésitation. · In IV Sent., I. III, dist. XXVI, q. m, a. 4. Saint Bonaventure ajoute; · Quoi­ que ces deux certitudes soient différentes, cependant elles ont ceci de commun, qu'elles ont chacune une certaine fermeté. La foi affermit l'intelligence contre l’incrédulité; l’espérance affermit la partie affective contre la défiance... c’est une certaine adhésion vi­ rile. » In IV Sent., 1. Ill, dist. XXVI, a. 1, q. v. « La certitude de l’espérance, disent les Salmanticenses, consiste dans la fermeté et la détermination de la volonté à atteindre le salut, et non dans la détermina­ tion d’un jugement énonçant qu'on sera sauvé. La perte du salut, qui arrive à plusieurs de ceux qui l’ont espéré, convaincrait de fausseté un tel jugement s’il avait précédé, mais elle n’empêche nullement la dé­ termination et la fermeté de cœur, tant que dure l’espérance (ainsi, le malheur final ne prouve nulle­ ment qu’on n’ait pas véritablement espéré, ni qu'on ait espéré sans motif, ou sans fermeté) ». Disp. II, n. 33. Seulement, après cette explication, on peu'. ■ demander si les anciens théologiens n’auraient pas mieux fait de parler d’espérance · ferme », expres­ sion plus générale et convenant aussi à la vol-·.· . plutôt que d’espérance « certaine ·. expressi m - - .-vée à l’intelligence. Que voulez-vous? Commentant ie texte du Maître des Sentences, ils y prenaient la defi­ nition de l’espérance. Et le Lombard, qui ne semble 619 ESPÉRANCE 620 leur faute; et, dans ceux-là mêmes où elle se rencon­ pas avoir eu de l’espérance une notion bien appro­ trera un jour, elle n’est pas révélée, et, par suite, ne fondie, et ne la touche qu’en passant, leur offrait cette définition : « L’espérance est une attente certaine peut être l’objet de foi infaillible et divine. De là, à côté d’une possibilité d’espérer, une possibilité de de la future béatitude, » etc. S. Bonaventure, Opera, Quaracchi, t. ni, p. 553. Il avait pour lui un mot de craindre. S'il est essentiel à l'espérance de supprimer les anxiétés troublantes, les terreurs exagérées et saint Augustin sur « l’espérance certaine ». Et puis, nuisibles, il ne lui est nullement essentiel de sup­ les grands docteurs de la scolastique ne pouvaient primer toute crainte. Et si l’on est libre, pour mieux prévoir l’abus que feraient un jour les protestants espérer, de s’absorber dans la contemplation des pro­ de cette certitude de l’espérance ou de la confiance. Ce qui est remarquable, c’est que le principal texte messes divines et des divins attributs qui les carac­ térisent, en oubliant pour le moment sa propre fai­ scripturaire apporté pour la « certitude » de l’espé­ blesse, voir plus haut, col. 614, on est libre aussi de rance, ne dit rien de plus que la « fermeté » en général. C’estle texte qui a donné à l’art chrétien le pittoresque considérer, à d’autres moments, cette faiblesse hu­ emblème de cette vertu, une ancre de navire : « L’es­ maine qui peut tout perdre, et de redouter les sanc­ tions que Dieu a voulu joindre à sa loi, apparemment pérance, qui est pour notre âme une ancre sûre et pour qu'elles nous servent quelquefois à nous éloigner ferme. » Heb., vi, 19. La fermeté de l’ancre qui du mal par une crainte salutaire. C’est ce qu’indiquait s’agrippe au fond des eaux n’est pas forcée de signi­ plus haut le concile de Trente. Voir col. 617. L’espé­ fier quelque chose d’intellectuel, et peut aussi bien rance et la crainte, bien qu’elles fassent sur l’âme symboliser le désir courageux du ciel, qui dans les des impressions contraires, pensent se coordonner au grandes épreuves empêche la volonté de se laisser en­ même but : la crainte peut s’employer à rendre plus traîner à la dérive, la tranquille confiance qui fixe ses inquiétudes. Ce qui est non moins remarquable, sûre l’acquisition de l’objet espéré. « Poursuivre un c’est que le concile de Trente évite le mot de « cer­ bien comme fait l'espérance, fuir un mal comme fait titude » pour employer le mot plus vague de « fer­ la crainte, voilà qui paraît opposé, dit Guillaume meté », firmissimam spem. Voir plus haut, col. 608. d’Auvergne, et cependant, on n’a pas l’un sans l’autre. Personne n’arrive au bonheur des divines promesses L’Église n’a pas autrement défini cette qualité de l’espérance chrétienne. sans échapper au malheur des divines menaces... De plus, la crainte est un remède contre la présomption ; La seconde explication, qui est très répandue, prend ce contrepoids, ce régulateur retient l’espoir et le pré­ la certitude au sens propre du mot : seulement, elle serve d’une élévation ruineuse. » De moribus, c. ni, n’en fait pas une qualité intrinsèque de l’espérance, Opera, Paris, 1674, p. 196. mais une pure dénomination qui lui vient de l’acte de En somme, l’incertitude de notre salut met notre foi précédent, en qui réside la certitude. De même que nous appelons « volontaire » un mouvement du corps âme entre deux courants contraires d’espérance et de crainte, auxquels elle peut se livrer successive­ fait sous l'influence d'un acte de la volonté, ainsi, ment. Ces deux courants se tempèrent l’un par l’autre : semble-t-il, nous pouvons dénommer « certain » un l’espérance retient la crainte dans de justes bornes, mouvement de la volonté fait sous l’influence d'un pour qu’elle n’amène pas le trouble ou le désespoir; jugement certain de la foi. la crainte empêche l'espérance de dégénérer en pré­ C'est l'explication de saint Thomas, dans Π» Ilæ, somption et en laisser-aller. Suivant qu’une âme q. XVIII, a. 4. Ailleurs, il explique de même comment le nom de fiducia vient de fides, quoique la confiance, fait prédominer dans sa vie normale l’un de ces deux fiducia, soit dans la volonté ct non dans l’intelligence : . courants, ou fait prédominer sur tous les deux le mo­ « De cette croyance, fides, qui précède, dans l’intelli— | tif de la chanté parfaite, U y a lieu de distinguer avec les Pères différentes catégories de chrétiens. gence, le mouvement qui suit dans l’appétit, reçoit Luther et Calvin, parce qu’ils voyaient dans la con­ le nom de fiducia. Le mouvement appétitif reçoit une fiance l’unique moyen de salut dont on ne saurait dénomination tirée de la connaissance qui précède, comme un effet tire son nom de sa cause plus connue abuser, et qu’ils y faisaient entrer la certitude ab­ que lui . ear la force qui connaît saisit mieux son acte solue du salut personnel, sont arrivés logiquement à condamner la crainte. Sur la légitimité et futilité de propre que celui de la force appétitive. » Aperçu pro­ la crainte de l’enfer, voir Crainte, Attrition. fond qu’indique en passant le grand docteur. Il est Quand saint Paul dit que l’espérance ne fera pas naturel que notre force de connaître, en se réfléchis­ sant sur elle-même, voie mieux ce qui se passe en elle, honte, οΰ -χαταισχύνει, spes non confundit, Rom., v, ce qui sort d’elle, et au contraire analyse moins bien ce 5, faut-il en conclure que l’événement espéré, le sa­ lut, arrivera infailliblement?Non; mais lors même que qui est le fait d’une autre force. De là, sans doute, la le chrétien qui a espéré sera couvert de confusion à précision que met notre raison dans l’analyse de ses cause des péchés qui l'auront perdu, il restera vrai que opérations logiques, et le vague qu'elle rencontre son espérance surnaturelle ne lui fera pas de honte. dans l’analyse de ce qui est sentiment, amour, vo­ lonté. De là aussi cette tendance ultra-intellectualiste Quand est-ce que l’espérance fait rougir? Quand elle a été futile, mal fondée, imprudente; quand elle a dont doivent se défier le psychologue et le théologien, désiré un faux bonheur, poursuivi comme but de la et qui consiste à transposer dans l’ordre intellectuel, vie un vain fantôme; quand elle s’est fiée, pour at­ pour les analyser plus facilement, des actes purement teindre son but, à des secours débiles, à des pro­ affectifs; c’est ce qui est arrivé à l’espérance ellemesses trompeuses. Si telle est l’espérance du mondain même. Voir plus haut, col. 614 sq. et de l’impie, Jer., xvn, 5 sq.; Sap., v, 15,16, ce n’est 4° Conciliation de l'espérance avec la crainte salu­ pas le cas de l’espérance surnaturelle, prudente, bien taire. — Les auteurs nombreux qui donnent cette motivée, poursuivant le seul vrai bonheur, avec l’aide seconde explication font remarquer avec raison que puissante de la grâce divine. Il n’y a pas à rougir d’un l’espérance est « certaine du côté de Dieu, incertaine tel acte, quoi qu’il advienne. Cf. Ripalda, De spe, du côté de l'homme, » en d’autres termes, que le juge­ dist. XXV, n. 68, Paris, t. vin, p. 135. ment infaillible de la foi, d’où l’expérience tire cette V. L’espéhance comme acte affectif; analyse dénomination de certitude, porte uniquement sur les plus approfondie. — 1° Théorie de l’amour; nature promesses divines, sur les attributs divins , toutes de l’amour qui est ά la base de l’espérance. Voir plus choses inébranlables qui ne peuvent faire défaut, haut, col. 609. — C’est un amour intéressé, en ce sens Heb., vi, 17, 18, mais qu’il ne porte pas sur la persé­ vérante coopération des hommes, qui peut manquer par que celui qui espère aime un bien pour soi, et cherche 621 ESPÉRANCE 622 ces paroles de saint Thomas : « L’essence du bien ce ré­ son intérêt personnel. I.e langage usuel attache cette siste en ce qu’un objet réponde à l’appétit, sif u-.-tiidée au mot « espérance » et, c’est ainsi qu’ « espérer » . est pris dans ce texte où Jésus prêche le désintéressebile. » Sum. theol., I», q. v, a. 1. ■ L’objet qui meut la I ment : « Aimez, vos ennemis, faites du bien et prêtez volonté, c'est le bien convenable connu, lx m le·. ι sans rien espérer en retour. » Luc., vi, 35. Saint Au­ q. vi, a. 1. Voir Bien, t. n, col. 836. gustin, dans le passage de son Enchiridion que nous Le sujet rencontrant ainsi le bien par la conn isavons cité, est formel : « L’espérance ne porte que sance, s’y complaira. « L’amour n’est que la com­ sur un bien, et sur un bien futur et sur le bien per­ plaisance dans un bien... L’amour implique une com­ sonnel de celui qui espère. «Voir col. 606. Saint Thomas plaisance de celui qui aime en ce qu’il aime. · Siur. l'affirme clairement, nous le verrons bientôt. Saint theol., I» llæ, q. xxv, a. 2; q. xxvn, a. 1. Cette c· mplaisanceest un acte si simple qu’on ne peut le r< < ■ : ire François de Sales dit de l’espérance théologale : en éléments, l’analyser, quoique l’expérience nous en ■ L’amour que nous pratiquons en l’espérance, Théotime, va certes à Dieu, mais il retourne à nous; il a donne une idée claire. Saint Thomas cherche à la dé­ son regard en la divine Bonté,mais il a de l’égard à crire par « une sorte d’adaptation · vitale, « une sorte notre utilité... Et partant, cet amour est vraiment de consonance », le sujet se sentant comme à l’unisson amour, mais amour de convoitise el intéressé. » Traité de l’objet. Sum. theol., I» fl® q. xxvi, a. 2; q. xxrx, de l’amour de Dieu, I. II, c. xvxi,fEm>res, Annecy, 1894, a. 1. L’amourpeut s’arrêtera cet acte incomplet: mais t. iv, p. 143. C’est bien ainsi,d’ailleurs, que les fidèles il peut aussi .aller plus loin, comme nous allons voir. pratiquent l’espérance chrétienne. Enfin, la condam­ Jusqu’ici, l’amour ne supposait que deux termes : le sujet qui aime, le bien où il se complaît. Dans son nation des propositions de Fénelon ajoute à tout cet plein développement, il en aura trois, suivant cette ensemble de preuves le suffrage de l’Église. Voir plus autre définition de raint Thomas empnmtée à Aris­ loin, col. 662. tote : Amare nihil aliud est quant'velle 'bonum 'alicui. Pour se rendre bien compte de cet amour intéressé Sum. theol., I». q. xx, a. 2. Voilà les truis termes : une il faut remonter à la théorie générale de l’amour, telle volonté qui aime, et deux objets diversement atteints que l’établit saint Thomas; nous résumons ici cette théorie, qui n’est pas donnée ailleurs dans ce dic­ par son acte unique, à savoir, un bien qui est direc tionnaire. tement voulu (finis qui), et une personne à l’avan­ Avant tout le saint docteur remarque en nous, tage de laquelle ce bien est voulu (Unis cui, ou sub/ectum cui). J’entends voulu d’une manière réfléchie et comme en tout être, des inclinations naturelles et né­ libre, car c’est l’acte libre qui nous intéresse au point cessaires vers certaines fins proportionnées à notre de vue moral qui nous occupe. C’est ce dernier terme nature : atteindre ces fins, c’est notre bien. « Le bien qui manquait à la simple complaisance : grâce à une de chacun, c’est ce qui répond à sa nature et lui est abstraction facile, on se passionnait pour un bien (le proportionné. » Sum. theol., I» II®, q. xxvn, a. 1. savant pour la science) sans le rapporter à l’intérêt de Ecoutons un de ses commentateurs : « D’où vient personne. Ce bien, maintenant, on le dirige vers que tous les êtres ont des inclinations particulières et l’intérêt de quelqu’un. C’est à une personne qu’aboutit différentes, sinon parce qu’ils ont des fins particu­ ainsi l’amour dans son plein développement. lières auxquelles ces inclinations, qui sont comme Quelle sera cette personne? La nôtre, ou celle d’au­ leur poids et leur amour, les déterminent infaillible­ trui : et de là deux espèces d’amour. Supposons, par ment? Sans cette détermination, ce rapport et cette exemple, que nous ayons remarqué en quelqu'un une convenance, tous les êtres demeureraient comme en grande générosité de cœur. La simple complaisance suspens, et ils ne pourraient se tourner d’un côté que nous avons prise d’abord dans ccttc aimable qua­ plutôt que de l'autre. · Massoulié, O. P., Traité de lité, peut aboutir ensuite à l’un ou à l’autre de ces deux l’amour de Dieu, part. I, c. nr, Bruxelles, 1866, p. 36. Ces inclinations permanentes, racines de l’amour, notre actes. 1. Amour intéressé. — Voyant que nous pouvons conscience ne les atteint qu’indirectement par leurs effets, leurs actes; nous sommes obligés de nous les profiter de cette générosité d’autrui, nous la tournons figurer à l’image de ces actes, mieux connus de à notre profit, nous la voulons pour nous mêmes. Alors nous; aussi les appelons-nous des appétits, des c’est la même personne (er/o) qui est le sujet voulant et le sujet à qui le bien est voulu. Quant à celui dont amours. « La correspondance naturelle (connatu rali­ nous aimons la générosité, il est aimé, sans doute, tas) qu’il y a entre le sujet et le terme de sa tendance à cause de l’intime union entre lui et sa qualité qu’on peut être appelée un amour naturel. » Sum. theol., I» aime, mais aimé d’un amour de Convoitise, amore 11«, q. xxvi, a. 1. « Naturel » évoque ici l’idée d’inconcupiscentia!. « Amour intéressé ·, pouvons-nous néité et de nécessité. — Ces inclinations naturelles, dire en français, pour être compris de tout le monde. bien que perfectionnant le sujet, vont à divers objets. Évitons seulement d'attacher à ce mot quelque chose Elles ne peuvent se résumer toutes dans l’amour de d’essentiellement odieux; ce serait préjuger la quessoi; mais, à côté de l’amour de soi, il y a l’amour na­ turel de l’ordre et de la justice, l’amour naturel de I tion. Ce sens péjoratif ne se rencontre pas toujours en notre langue : par exemple, quand nous disons à Dieu, etc. Voir Appétit, 1.1, col. 1692, 1693, 1696. Quant à l’amour proprement dit, qui est un acte quelqu’un que nous lui faisons une visite intéressée, véritable dont nous avons conscience, il ne com­ et nous avons entendu saint François de Sales appeler mencera qu’à la rencontre d’un sujet capable de con­ l’amour surnaturel d’espérance « amour de convoi­ tise et intéressé ». naître et d’aimer, avec un objet bon, c’est-à-dire ré­ 2. Amour désintéressé. — Si cette qualité d’un pondant à quelqu’une de ses inclinations innées. Le bien, en effet, ne dépend pas simplement d’un ca­ autre, cette générosité, par exemple, nous pénétré price actuel qui jugerait bon n’importe quoi. Le bien, jusqu’à nous enthousiasmer pour lui, jusqu’à conce­ voir pour lui ce mystérieux élément de l’amour qui c’est ce qui correspond aux tendances mesurées à échappe à l’analyse, et que saint Thomas appelle unio la nature de l’être par la sagesse du créateur; et si, comme il arrive dans l’homme, ces inclinations mul­ affectus, Sum. theol., 1“ II», q. xxvn, a. 2, nous en tiples peuvent se trouver en conflit les unes avec les viendrons à considérer sa générosité non pas comme autres, le bien réel et moral sera dans leur subordina­ utile à nous-mêmes, mais comme bonne et glorieuse tion, dans le sacrifice de l’une à l’autre, accompli à celui qui en est ennobli et embelli. Alors, nous la par la liberté humaine, d’après l’ordre objectif mani­ voudrons pour lui, nous souhaiterons qu ’il la garde tou­ festé. à la raison. C'est en ce sens qu’il faut entendre jours, nous désirerons d’autres biens encore à la per­ G23 ESPERANCE sonne aimée, bonitas ejus (vel aera, vel æslimuta) pro­ vocat amorem, quo ei volumus et bonum conservari quod habet, et addi quod non habet, et ad hoc operamur. Sum. theol., I», q. xx, a. 2. C’est l’amour désintéressé, où la personne à qui on veut le bien est différente de la personne qui aime. Les scolastiques le nomment « amour de bienveillance », ou plutôt « amour d’ami tié ». Cette dernière appellation part de ce principe, que toute amitié digne de ce nom postule le désin­ téressement au moins dans une certaine mesure, comme le dit le bon sens, et saint Thomas avec lui : «Même dans l’amitié humaine, le véritable ami cherche plus le bien de son ami que le plaisir de sa présence. » In IV Sent., 1. Ill, dist. XXXV, q. i, a. 1, sol. 2«. « L’amitié ne ramène pas à soi le bien qu’elle désire à autrui; car nous aimons nos amis, quand même nous ne devrions rien en retirer. » llrid., dist. XXIX, q. i, a. 3, ad 2um. «L’amitié dite d’intérêt et celle dite de plaisir, par le seul fait que, tout en voulant du bi»n à l’ami, elles rapportent ultérieurement ce bien au plaisirou au profit de celui qui aime, tournent à l’amour de convoitise, et pour autant s’écartent de la véritable amitié. » Sum. theol., 1“ II*. q. xxvi, a. 4, ad 3um. Ces textes condamnent d’avance la triste théorie deLa Ro­ chefoucauld : « Ce que les hommes ont nommé amitié n’est qu’une société, qu’un ménagement réciproque d’intérêts et qu'un échange de bons offices; ce n’est enfin qu’un commerce où l’amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner. » Maximes, LXXXIII. 2° Espérance et charité; leur différence. — C’est en comparant l’espérance avec les deux autres vertus théologales, que l’on arrive surtout à en préciser la notion. En la comparant avec la foi, nous avons cons­ taté que l’espérance est un acte affectif et volontaire, et qu’elle présuppose un acte intellectuel de foi, ce qui explique pourquoi l’Écriture la nomme après la foi, et la fonde sur la foi. Voir plus haut, col. 615. Mais si l'espérance est un acte affectif et volontaire, si elle implique un amour de Dieu, ne risque-t-elle pas de se confondre avec la charité? Et cependant, elles doivent rester réellement distinctes, d’après les docu­ ments positifs. Voir plus haut, col. 608. Établir ra­ tionnellement leur distinction, voilà le problème qui s’impose au théologien. Saint Thomas l’a résolu par la distinction célèbre de l’amour intéressé et de l’amour désintéressé, ou, en termes scolastiques, de l’amour de concupiscence et de l’amour d’amitié, telle que nous venons de l’ex­ pliquer avec lui. A l’un appartient l’espérance, à l’autre la charité. « Il y a, dit-il, un amour parfait et un amour imparfait. Le parfait consiste à aimer quelqu’un pour lui-même, c’est-à-dire à vouloir du bien à quelqu’un pour lui-même, comme un ami aime son ami. L’imparfait consiste à aimer un ob­ jet, non pour lui, mais pour que ce bien nous revienne à nous-mêmes, comme on aime une chose que l’on convoile (concupiscit). Or, le premier amour appartient à la charité, qui s’attache à Dieu pour lui-même; mais l'espérance appartient au second amour : car qui­ conque espère, a l’intention d’obtenir quelque chose pour soi. » Sum. theol., Π* II®, q. xvn, a. 8. Cette différence rationnelle ainsi posée entre les deux vertus rend compte de toutes les données de la révélation, c’est-à-dire de la supériorité de la cha­ rité sur l'espérance, major autem horum est caritas, de leur distinction réelle, tria hæc, de l’ordre dans lequel elles sont énumérées, spes, caritas. I Cor., xm, 13. 1. La supériorité de la charité sur l’espérance trouve son explication facile dans la supériorité de l’amour désintéressé sur l’amour intéressé, reconnue de tout le monde, et dont saint Thomas donne cette raison pro­ fonde. Il est de la nature de l’amour en général, dit-il, de nous faire sortir de nous mêmes, soit par la pensée, 624 car « l’amour nous fait songer à l’objet aimé, avec une intensité qui nous détourne d’autres pensées, » soit par l’affection et la volonté, car la volonté fait en quelque manière sortir de soi pour aller chercher au dehors, et se porter vers un autre. » Or, c’est dans le seul amour désintéressé que s’accomplit franchement et pleinement cette « sortie de soi », au jugement du saint docteur : « Dans l’amour de convoitise, celui qui aime est d’une certaine façon transporté hors de soi, en ce sens que, non content de jouir du bien qu’il a en lui, il cherche au dehors. Mais, comme c’est pour lui-même qu’il cherche ce bien extérieur à lui, il ne sort pas franchement de lui-même : une telle affection, en définitive, se replie sur lui, et s’y renferme. Au contraire, dans l’amour d’amitié, on sort vraiment de soi par l’affection; car c’est à l’ami qu’on veut du bien, c’est à lui qu’on s’efforce de procurer ce bien, c’est pour lui qu’on en a soin et souci. » Sum. theol., I» II®, q. xxviii, a. 3. Objection. — Cette « sortie de soi » né donnerait de la valeur à l’acte qu’autant que le moi serait essen­ tiellement mauvais : ce qui n’est pas. — Uéponse.— Le moi n’est pas essentiellement mauvais, mais il est encombrant. L’amour de soi, dans l’homme, dégé­ nère trop facilement en égoïsme destructif de tout autre amour. Contre ce danger il fallait le spécial entraînement du cœur qu’est l’amour désintéressé; il fallait, sinon la haine de soi, du moins l’oubli momen­ tané. On ne sort donc de soi-même que pour mieux s’unir avec d’autres, avec Dieu. Aussi, saint Thomas joint-il ces deux qualités de l’amour : il est « ex­ tatique », c’est-à-dire qu’il fait sortir de soi, et il est « unitif »; extatique pour être unitif, pour faire mieux « adhérer ». Ibid., a. 1-3. La valeur morale de l’amour désintéressé ne vient donc pas simplement de l’oubli de soi, qui n’est qu’un moyen de plus grande union avec une autre personne, mais aussi et surtout de la valeur morale de cette union, qui vaut ce que vaut la personne à qui l’on s’unit. Subordonner toute sa vie à qui ne justifierait pas un pareil amour, et cela au prix de tous les sacrifices, serait une fausse cheva­ lerie. Mais quand il s’agit de s’oublier et de se sacri­ fier pour mieux s’unir à Dieu, comme dans la cha­ rité théologale, alors l’amour désintéressé apparaît dans toute son excellence. — Il n’y a donc aucune connexion nécessaire entre la doctrine du désintéres­ sement et une fausse théorie sur la dégradation de la nature humaine. Cf. Études du 20 avril 1911, p. 193 sq. Voir Charité, t. ni, col. 2227. 2. I.a distinction réelle de la charité et de l’espérance trouve en même temps son explication facile dans ces deux espèces d’amour de Dieu, qui par leur profonde différence justifient l’infusion de deux vertus surna­ turelles, distinctes et inégales comme ces deux amours. L’une aime Dieu en tant que bon et profitable pour nous (bonté relative); l'autre aime Dieu en tant que bon en lui-même et à lui-même (bonté que, par opposition à l’autre, on est convenu d’appeler absolue). Et qu’on n’objecte pas que, tout en Dieu étant infiniment parfait, ces deux bontés sont également parfaites, et par suite, les actes qu’elles spécifient, également parfaits. C’est vrai que l'objet divin est toujours aussi parfait; mais, en morale, la spécification ne vient pas seulement de l’objet; elle peut venir aussi de certaines circons­ tances : telle, dans l'amour, cette circonstance qu’on veut le bien à un autre, ou à soi-même (ce que l’on peut aussi considérer comme une sorte de fin, finis eut). Cette circonstance, comme nous l’avons expli­ qué, introduit une différence notable dans l’union du cœur avec Dieu, et sur cette différence est basée la diversité spécifique de l’amour désintéressé de cha­ rité et de l’amour intéressé d’espérance. Qu’au point 625 ESPERAΛCE de vue purement physique, on réduise ces deux amours à un seul, nous n'y voyons pas d’inconvénient. Qu’on affirme que saint Thomas a ramené cette dualité à l’unité physique, et qu’on s’efforce de le prouver par de hautes considérations, en partant d'une interpré­ tation de sa métaphysique, comme l’a fait avec érudi­ tion M. Pierre Rousselot, nous l’admettons volontiers. Pour l'histoire du problème de l’amour au moyen âge, Munster, 1908, dans les Beitrâge zur Gcschiehte der Phi­ losophie des Miltelalters, t. vi. Toujours nous resterat-il ce que saint Thomas appelle deux espèces morales, irréductibles l’une à l’autre dans l’ordre moral, secun­ dum speciem moris, secundum conditiones morales. Sum. theol.. I· IP, q. i, a. 3, ad 3“">; q. xvin. a. 7, ad lum. Et cela nous suffit dans la question toute mo­ rale de la valeur des diverses formes de l’amour. 3. L’ordre dans lequel sont énumérées les deux ver­ tus dans la révélation, spes, caritas, ne va évidemment pas du plus parfait au moins parfait, puisque la charité est donnée comme la plus parfaite des vertus, mais au contraire du moins parfait au plus parfait; c’est l’ordre de genèse et de développement, ordo secundum viam generationis, dans lequel 1’imparfait précède le parfait. Sum. theol., Il* II®, q. xvu, a. 8. L’espérance qui vient d’abord, est nécessaire au déve­ loppement de la charité; et saint Thomas en trouve l’explication dans ce fait, que le motif intéressé est le premier qui agisse sur nous, et que le motif désinté­ ressé a moins de prise, et a besoin d’être introduit peu à peu. Le motif intéressé sert d’abord à nous purifier du péché et à préparer les voies : « Comme on est introduit à l’amour de Dieu par le seul fait qu’on cesse de l’offenser, grâce à la crainte des peines..., ainsi Vespérance sert d’introduction à la charité,en ce sens que celui qui espère la récompense que Dieu lui donnera est poussé à l’aimer et à garder ses comman­ dements. » Ibid. La base de cette théorie est un fait psychologique indéniable, que les positivistes de nos jours ont exprimé par « le passage de l'égoïsme à l’al­ truisme. » Saint Thomas l’a emprunté soit à la doc­ trine de saint Bernard sur les quatre degrés ou les quatre étapes de l’amour de Dieu, Liber de diligendo Deo, c. vm-x, P. L., t. clxxxii, col. 987 sq., soit à cette parole d'Aristote : « Les sentiments d’affection qu’on a pour scs amis, et qui constituent les vraies amitiés, semblent tirer leur origine de ceux qu’on a pour soi-même. » Morale. à Nicomaque, 1. IX, c. iv, trad. Barthélemy Saint-Hilaire, 1856. t. n, p. 382. Mais le saint docteur ne veut pas qu’on entende cela comme si l’égoïsme était, non seulement le point de départ, mais aussi le point d’arrivée et la lin suprême de toutes nos affections : « L’affection que l'on a pour un autre, dit-il, est venue de l’amour de soi, non pas comme d’une cause finale, mais comme d’une chose qui précède dans la genèse de cette affection, in via generationis. De même que chacun se connaît avant de connaître les autres et de connaître Dieu, de même l’amour que chacun a pour soi, précède l’amour qu’il a pour un autre, dans l’ordre génétique. » In IV Sent., I. Ill, dist. XXIX,q. i,a. 3,ad 3““. Vient un moment où « ce n’est plus à cause de ses bienfaits que nous aimons l’ami, mais à cause de sa vertu. » Su;n. theol., 11“ II*, q. xxvii, a. 3. S’attacher à lui pour qu’il nous fît du bien, c’était le motif intéressé; mais s’at­ tacher à lui parce qu’il nous a fait du bien et nous a ainsi montré sa vertu-, c’est le motif désintéressé de la reconnaissance, bien voisine du plus noble amour. La générosité appelle la générosité; les bienfaits reçus nous révèlent la bonté de son cœur, avec cette vivacité spéciale de l’expérience personnelle : comment ne pas nous enthousiasmer des belles quali­ tés de ce cœur, indépendamment de notre profit à nous? Ainsi, la recherche intéressée des bienfaits n’est qu’une préparation à l’amour d’amitié, et Thomas conclut : Spes et timor ducunt ad per modum dispositionis cujusdam. Ibid., ad 3- . On voit dans quel sens saint Thomas prend formules, dont a parfois abusé contre l’amour 5-6 du «motif». Le motif (expression très nette, que nous Et saint Thomas ne dit-il pas : « De même que i objet préférons pour cela) attire la volonté : or la difficulté formel de la foi (ici, son motif) est la vérité premiere, d’atteindre l’objet désiré n’attire pas, elle repousserait qui sert comme de moyen par lequel l'intelligence plutôt. Le motif agit, est la cause de l’acte : or la dif­ adhère aux vérités qui sont l'objet matériel de ia foi ficulté n’agit pas, ne cause pas l’acte d’espérance, elle de même l’objet formel de l’espérance est le secours est seulement pour celui qui désire un bien l’occasion, de la puissance et de la miséricorde divine, à cause s'il le veut,de montrer un certain courage en continuant duquel ce mouvement de l’âme, que l’on appelle de désirer ce bien malgré les difficultés: alors son désir espérance, tend aux biens espérés, qui sont l’objet est dit « efficace », et c’est l'espèce de désir qu’il faut matériel. » Quœst. de virtutibus, q. iv, a. 1. dans l’espérance. S’il le ueul, ai-je dit : car en pareil 2. Côté négatif ou exclusif. — Non seulement « espé­ cas on peut aussi, et plus aisément, sc laisser repousser rer » est plus que « désirer », mais du concept d’espé­ et décourager par la ditliculté; et c’est là qu’apparait rance il faut exclure le désir. Il est vrai, l’espérance le plus clairement la liberté de l’acte d’espérance, qui, suppose le désir d’un bien, et dans ce désir un amour pour être vertueux et méritoire, doit être libre. La de convoitise (ou amour intéressé); mais ce n’est là difficulté n’est donc pas un principe d’action, comme qu’un pur présupposé, une sorte de préface qui reste le motif : elle est indifférente à occasionner l’élan en dehors de l’espérance. On peut entendre ainsi saint courageux de l’espérance, ou le lâche abattement du Thomas, quand il dit que « l’espérance (théologale! désespoir. ■ Le bien ardu ou difficile, dit saint Tho­ appartient à l’amour de convoitise : » il ne dit pas mas, a d’une part une raison pour que l’on tende à qu’elle soit un amour. Voir col. 623. Ailleurs, il dit lui en tant que bien, ce qui appartient à l’espérance, clairement que « l’espérance présuppose le désir ■ (il mais d’autre part une raison pour que l’on s’éloigne est vrai qu’il s’agit là de l’espérance comme passion). de lui en tant que difficile, ce qui appartient au déses­ Sum. theol., 1“ Ilæ, q. xl, a. 1. Preuves rationnelles ; poir. » Sum. theol., 1“ II*, q. xxm, a. 2. Tous les théo­ Un même acte ne peut être dans deux facultés diffé­ logiens reconnaissent aujourd’hui que la difficulté ne rentes; or le désir est dans l’appétit concupiscible. ligure pas dans l’espérance comme motif; et si quel­ l’espérance dans l’appétit irascible; l’acte d’espé­ ques anciens scolastiques, comme Henri de Gand, ont rance ne peut donc renfermer le désir. Il vaudra donc eu vraiment l’opinion contraire,elle est définitivement mieux dire avec saint Bonaventure, que la foi, rési­ abandonnée. dant dans l’intelligence, atteint Dieu comme vrai; Mais en dehors de ce point, l’accord est loin d’être la charité, résidant dans l'appétit concupiscible, fait. La question du motif de l’espérance chrétienne l’atteint comme bien; l’espérance, résidant dans a fait éclore quantité de théories; c’est par ving­ l’appétit irascible, l’atteint comme difficile (arduum, taines qu’il faudrait les compter 1 Effrayés de cet ad quod se erigit); ou mieux encore, qu’elle l’atteint apparent chaos, les auteurs qui traitent de l’espérance comme puissance auxiliatrice, en qui elle se confie. (traité assez, souvent sacrifié) se bornent volontiers à De plus, le motif de l’espérance, c’est ce qui répond à donner ici leur opinion particulière, et passent. Ceux la question : « Pourquoi espérez-vous? · Or,demandez qui ont cité les diverses opinions l’ont ordinairement d’abord à un malade : pourquoi désirez-vous votre gué­ fait sans ordre et sans exactitude, mêlant mal à propos rison? il répondra : parce que la santé est un grand l’objet d’attribution et le motif, présentant incom­ bien. Demandez.-lui ensuite : pourquoi l’espérez-vous ? plètement la pensée de plusieurs théologiens, et sur­ Il ne parlera plus d’un bien qu’il aime, mais des tout de saint Thomas. Essayons de débrouiller cet secours d’un habile médecin, et de tout ce qui rend sa guérison possible et probable. Ainsi, nous prenons sur écheveau; la question en vaut la peine; au fond, c’est la nature même de l’acte et de la vertu d’espérance le fait l’opposition entre le désir et l'espérance et la diversité de leurs motifs spécifiques : l’un n’est pas qui est en jeu. La multiplicité des théories peut d’ailleurs se réduire l’autre. Réduisons donc l’espérance à l’eredio animi et à la confiance; et son motif, à la puissance auxi­ à trois systèmes principaux, comme on l'a parfois remarqué. Voir Marin, Theologia, Venise, 1720, t. n, liatrice de Dieu, qui suffit à les exciter. Tel est le premier système, défendu au xiii’ siècle p. 447. Et nous verrons que les trois systèmes ont par saint Bonaventure contre certains docteurs qu’il chacun approfondi avec sagacité un côté de la question très complexe. Par là ils sc font équilibre, ils se com­ ne nomme pas. In IV Sent., 1. Ill, dist. XXVI, a. 2» q. iv, Quaracchi, 1887, t. ni, p. 576. Pour saint Tho­ plètent mutuellement dans ce qu’ils ont de positif, en sorte qu'on peut dégager de l’ensemble une théorie mas, c'est très douteux, comme nous verrons. Les tho­ mistes des derniers siècles se sont presque tous ralliés, satisfaisante de l’espérance et de son motif. 1" SYSTÈME. MOTIF DE L'ESPÉRANCE : LE SECOURS à ce premier système. Cf. Jean de Saint-Thomas. In II™ IIX, dist. IV, a. 1, Paris, 1886, t. vu, p. 330 sq. ; DIVIN, OU DIEU COMME PUISSANCE AUXILIATRICE. — 1° Exposé et prennes. — 1. Côté positif du système. — les théologiens deSalamanque, De spe, disp. I, n. 50,51, Paris, 1879, t. xi, p. 473 sq.; Billuart, De spe, a. 2. ■ Espérer » est plus que « désirer ». C’est l’âme s’éle­ sect, n, Arras, 1868, t. ni, p. 451. En dehors de l’école vant contre les difficultés avec la confiance d’arriver à thomiste, quelques autres, comme Vasquez, In D-, ce qu’elle désire. Voir plus haut, col. 609. I.e motif du désir, c’est la bonté ou convenance de l'objet; le motif disp. LXXXIV, c. i, et surtout In ///“, dist. XLIII, c. n.Lugo, que l’on cite quelquefois pour ce système, de la confiance, c’est la possibilité d’acquérir l'objet. Voir plus haut, col. 612, 628. Or ce n’est pas la bonté ; et sans aucune référence, n’a rien de semblable dans d une chose qui la rend possible, qui lui donne plus ses ouvrages édités, où il ne touche même pas la ques­ de chances de se réaliser: nous ne le savons que trop,le tion. Enfin, de nos jours, Schiffini, De virtutibus. mal arrive plus facilement que le bien. Il faut donc, p. 360, 377 sq. Ce système admet nombre de variantes : pour exciter la confiance, des considérations nouvelles, un motif indépendant de celui du désir. Dans l’espé­ qu’on semble faire entrer dans le motif la difficulté, arduum, ou qu’on l’en exclut, ce qui est l’ordinaire; rance chrétienne, ce qui excite la confiance en montrant la possibilité d’atteindre la fin surnaturelle désirée, b) suivant que ce mot vague « le secours divin » est 635 ESPERANCE entendu de la grâce considérée en nous, ou seulement, de Dieu venant à notre secours, Deus ut auxiliator; c) reste encore à déterminer quel attribut divin agit ici comme motif propre et essentiel de confiance. Les uns nomment la seule toute-puissance, d’autres la miséricorde, la bonté, benignitas, la libéralité,d’autres, la fidélité aux promesses données; d’autres groupent ensemble tous ces attributs, ou quelques-uns d’entre eux. 2° Critique du système. — La partie positive est en parfaite conformité avec l’Écriture, la tradition et la doctrine de saint Thomas. La partie exclusive, au contraire, nous semble n’avoir que de faibles preuves, et de grands inconvénients. 1. Faibles preuves. — Telle est celle que l’on tire de la distinction réelle des deux appétits, concupiscible et irascible. Cette distinction péripatéticienne peut s’admettre quand U s’agit de l’appétit organique et inférieur, et c’est là que les scolastiques l’ont admise. Voir Appétit, 1.1, col. 1695. Mais elle est hors de pro­ pos quand il s’agit de la volonté libre, qui est parfai­ tement une et n'a pas de raison de se dédoubler; Scot l’a bien prouvé. In IV Sent., 1. II, dist. XXVI, Paris, t. xv, p. 326 sq. Or, l’espérance théologale n’est pas une passion de l’appétit inférieur, comme cette espérance dont on peut trouver l’ébauche dans les animaux mêmes, ct que saint Thomas met dans l’irascible. Sum. theol., I» II», q. xl, a. 1, 3. C’est un mouvement qui, par son objet spirituel et sa qualité d’acte de vertu, ne peut être que dans la volonté : «L’espérance est dans l’appétit supérieur ou "volonté, et non pas dans l’appétit inférieur auquel appartient l’irascible, * dit saint Thomas, II» II®, q. xvin, a. 1. Ainsi, le désir et les autres éléments de l’espérance théologale (voir plus haut, col. 6u9), étant dans la même faculté, n’ont rien qui les empêche de constituer un seul acte : soit que cet acte soit physiquement unique, soit plutôt qu’il se compose d'actes physiquement distincts, mais formant un tout moral par la tendance à une même fin prochaine. Voir coi. 628. L’autre preuve ne vaut guère mieux. Quand on fait successivement ces deux questions : Pourquoi désirez-vous tel événe­ ment? Pourquoi l’espérez-vous ? opposant ainsi au genre désir l’espèce espérance — par cette opposition même on amène l’auditeur à répondre à la seconde question par le seul élément différentiel de l’espérance, avec son motif correspondant. De même, demandez, successi­ vement à quelqu’un : Pourquoi l’homme est-il un ani­ mal? Pourquoi est-il un homme?Ala première question il devra répondre par la vie organique ct sensitive, à la seconde, par la raison : mais celte seconde réponse ne prouve pas que l’essence de l’homme soit uniquement la raison, et qu’il y ait en lui une différence sans genre. De plus, quand on demande : Pourquoi espérezvous cet heureux événement? la question, telle que tout le monde l’entend, revient uniquement à ceci : « Quelles chances croyez-vous avoir en faveur de cet événement? » Ce qui nous intéresse dans l’espérance d’un autre, c’est la question objective et intellectuelle de savoir si l’événement arrivera de fait, et quelles preuves il apporte pour confirmer sa prévision. Il n’est donc pas étonnant que la réponse s’accommode au sens très limité de l’interrogation; ce qui montre la fausseté du principe invoqué : « On aura le motif (complet) de l'espérance par la réponse à la question : Pourquoi espérez-vous? « 2. Inconvénients de cette exclusion. — a) Une fois le désir exclu de l’espérance, le courage en face des diffi­ cultés, erectio animi, ne peut plus être une simple nuance de ce désir, une efficacité particulière de ce désir : il faut que ce soit dans la volonté un acte à part, se suffisant à lui-même, et commençant l’espé­ rance. Or cet acte à part est incompréhensible. Ce 636 n’est pas une lutte effective contre les difficultés présentes; elle appartiendrait à la vertu de force. Voir col. 610. Ce ne peut être qu’une simple affection à l’occasion des difficultés futures, un mouvement ; affectif de l’âme. Quel mouvement? Ce ne peut être un mouvement vers ces difficultés, amour, désir : qui espère n’aime pas les obstacles au bien qu’il espère, ne I les désire pas. Ce n’est pas non plus un mouvement pour s’éloigner de ces difficultés, haine, fuite: un tel mouvement n’a rien de courageux, et caractérise j plutôt le découragement que l’espérance. Alors? Tout mouvement affectif de la volonté ne rentre-t-il pas dans l’amour ou la haine, le désir ou la fuite? Con­ cluons que 1’erectio animi ne peut se comprendre sépa­ rément, mais seulement comme une modalité du désir, avec lequel elle ne constitue, même physiquement, qu’un seul acte. Tandis que la force, l’audace envi­ sagent directement les difficultés, l’espérance ne les regarde qu’indirecteinent, il faut donc bien qu’elle ait dans le même acte un objet direct, qui est l’objet I désiré. » Tendre à l’objet désiré malgré les difficultés prévues, » voilà la formule de l’espérance : mais alors c’est un amour, un désir. Coninck, De actibus supernaturalibus, p. 370; Viva, Cursus theol., part. IV, p. 125. b) On n’explique pas davantage la confiance. Sans doute nous pouvons accorder que la confiance soit un acte physiquement distinct du désir de l’objet, quoique formant avec lui un tout moral. Qu’on en fasse donc un acte à part : mais c’est à la condition de l’expliquer par quelque élément affectif connu, par une joie de la possibilité d’atteindre l’objet désiré, par un commen­ cement d'amour envers la personne qui nous promet son secours (quand il y en a une). Voir col. 628-629. Or, ces explications sont interdites au premier système, puisqu’il prétend vider l’espérance de tout amour, de toute joie, sous prétexte que ces affections douces « appartiennent au concupiscible, et non à l’irascible. ■ Alors, pour expliquer la confiance il a uniquement recours à des termes métaphoriques et vagues, patexemple, · s'appuyer sur le secours divin, sur les pro­ messes divines. » Mais pour une âme, qu’est-ce que « s’appuyer », sinon un amour ou une joie? A moins que «s’appuyer sur les promesses » ne soit croire fer­ mement aux promesses, et fonder surcettefoi la bonne opinion de son propre salut : mais alors la confiance serait un acte intellectuel et non affectif, ce que les théologiens rejettent d’un commun accord. Voir col. 615. Voici un spécimen de ces explications vagues : » Il n’est pas nécessaire, dit Billuart, que l’objectum formate quo (le motif) de l'espérance, qui est la toutepuissance venant à notre secours, soit atteint par nous comme un bien; car cette toute-puissance n’est pas l’objet que nous espérons, mais celui sur lequel l’espérance s’appuie, pour surmonter les difficultés; on peut l’appeler un bien ut quo, et non ut quod. » Loc. cit. Mais comment un motif pourrait-il agir sur la volonté, si ce n’est en se présentant à elle comme un bien, en se laissant atteindre par elle comme un bien? « Il y a une opinion, dit judicieusement Antoine Pérez, S. J., qui, après avoir distingué deux éléments dans l’espérance, l’objet espéré et le personnage puissant de qui l’on espère, concède que nous aimons le premier, et, quant au second, prétend que nous ne l’aimons ni Je haïssons, mais que nous l'atteignons par la volonté d’une manière toute parti­ culière à l’espérance... Mais’ il est incompréhensible que la volonté atteigne un objet sans l’aimer ou le haïr, puisque l’objet de la volonté est le bien ou le mal. » In II‘m part. S. 'I homæ, Lyon, 1669, p. 272. Saint Bonaventure distingue deux actes insépa­ rables dans l’espérance, confidere, exspectare : Je pre' mier, «qui est le principe et l’origine de l’autre, · 637 ESPÉRANCE 63S regarde la personne en qui l’on espère; le second, qui ' à la justification, ne signale-t-il pas, après la foi. . suit, regarde l’objet espéré. Loc. cil., q. iv, p. 577. acte de charité avant l’espérance. Sess. VI. c. . Examinons maintenant le second, exspectare. Si cet Denzinger, n. 798 (680)? Enfin, faire entrer l’amour acte n'est pas purement intellectuel, que peut-il être I de concupiscence dans la charité, c’est aflaibür ■ qu'un amour, qu’un désir? C’est ce qu’avoue en défi­ caractère désintéressé de cette vertu, si generalem* nitive le saint docteur, lorsqu’il est pressé par un ad­ admis comme trait caractéristique. Voir col. 623 s-: versaire qui voudrait faire de cet exspectare un acte Aussi Bolgeni, qui va jusqu’il réduire la charité à npurement intellectuel : « Cette attente, lui répond-il, amour intéressé, se montra-t-il partisan du 1 ' =- · même dans l’immobilité du corps, est une. sollicitude tèine sur le motif de l’espérance. Delta carit· . Rom· de l’âme : celui qui attend desire l’arrivée de la per­ 1788, t. i, p. 135. Sur la réfutation de Bolgeni, v sonne qu’il aime. Dans la définition de l’espérance (par Charité, col. 2220. Quant à Billuart, ce n’est pas 1. le Maître des Sentences), il s’agit d’une attente non seule tendance vers les doctrines jansénistes qu’or. pas corporelle, mais mentale, laquelle est une aspi­ pourrait relever dans ses écrits. ration, une tension vers la fin à atteindre, » quædam Les autres théologiens thomistes ont fort bien vu ce inhiatio et protensio respectu finis assequendi. Loc. danger; et pour l’éviter, ils enlèvent à la charité, aussi cit., dub. n, circa litteram Magistri, p. 583. Ainsi le bien qu’à l'espérance, ce désir de Dieu, béatitude sur­ premier système, sous la forme spéciale que lui donne naturelle, dans le cas du pécheur. Mais alors il faut saint Bonaventure, ne peut éviter le désir, et finit par le qu’ils nient arbitrairement le caractère théologal decet mettre dans le dernier acte qui, d’après le Maître des acte; de plus ils sont très embarrassés pour assigner la Sentences, est la définition même de l’espérance. vertu morale à laquelle il appartiendrait. « A cette c) Ce qui est commun à tous les partisans du sys­ difficulté (de Suarez), dit Jean de Saint-Thomas, il tème, c’est de faire du désir un simple préliminaire de est étonnant de voir combien de diverses manières de l’espérance chrétienne. Considérons cet acte qu’on répondre sont mises en circulation. » Cursus theologi relègue ainsi dans le vestibule de l’espérance, et eus, Paris, t. vu, p. 333. La seule qui le satisfasse, c’est demandons-nous à quelle vertu il appartiendra. Ce de rattacher ce désir de la possession de Dieu au pias désir de Dieu, renfermant un amour de Dieu, n’est-il credulitatis affectus qui est le commencement de la pas l’acte surnaturel d’une vertu théologale, puis­ foi; mais quelle raison solide de confondre ces de.r. qu'il a pour objet la possession surnaturelle de Dieu, actes en une même vertu? Les Salmanticenses com­ la fin surnaturelle, et qu’il atteint immédiatement mencent par nier qu’il faille une vertu infuse pour Dieu présenté par la foiîSi cet acte ne procède pas de produire le désir en question, parce qu’il n’a rien d· la vertu infuse d'espérance, il faudra donc qu’il pro­ difficile : comme s’il n’était pas difficile à l'homme ' cède de la vertu infuse de charité; il n’y a pas de qua­ tendre librement à la béatitude surnaturelle plutôt trième vertu théologale; ainsi raisonne Suarez, De qu’à tous les faux bonheurs qui, si facilement, le s— spe, dist I, sect, m, η. 14, Opera, Paris, 1858, L xn, duisentl Et d’ailleurs la difficulté n’est pas la seu p. 607. Et c’est bien à la charité que saint Bonaven­ raison de l’infusion des vertus. Les mêmes théologie is ture l’attribue; à la charité, selon lui, appartient tout de Salamanque nous concèdent ensuite que ce désir de amour de Dieu; aussi bien l’amour de convoitise Dieu pourrait être un acte secondaire de la vertu base de l’espérance, que l’amour d’amitié. Voir Cha­ d’espérance. Puis ils se ravisent, et donnent comme rité, t. n, col. 2222. Parmi les thomistes, Billuart attri­ meilleure la solution de Jean de Saint-Thomas. Enfin, bue aussi à la charité cet amour et ce désir de Dieu. sentant le faible de cette solution, ils recourent, pour C’est faire de la charité un préliminaire nécessaire de produire cet acte, à un habitus imperfectus qui ne l’espérance; et comme on peut lui objecter que le serait pas une vertu, et qui serait accolé à la vertu pécheur, qui doit faire un acte surnaturel d’espérance, d’espérance : « Les théologiens, disent-ils, n'en ont n’a pas la vertu infuse de charité, Billuart répond que jamais parlé, c’est vrai, mais ils ne l'ont pas nié non cette vertu est alors remplacée par une grâce actuelle plus, et on ne-voit pas de preuve que la chose soit in: pour produire le même amour. De spe, a. 2, sect, n, possible. » Cursus theol., Paris, t. xi, p. 468. Ne serait il t. ni, p. 451. pas plus simple de ne pas laisser ce désir de Dieu à la Mais ces explications ont un grave danger : celui porte de l’espérance, et de l’y faire entrer? d’enlever aux pécheurs, même repentants, tant qu’ils IIe SYSTEME. MOTIF DE L'ESPÉRANCE : DIEU C'·'SI­ ne s’élèvent pas à l’acte de charité, tant qu’ils n'ont DÉRÉ COMME NOTRE RIEN ET COMME PLISSA V< X AIS.1que l’attrition qui leur est plus facile - - de leur enle­ L1atrice. — 1° Exposé et preuves. — Ce système a ver, dis-je, toute possibilité de faire un acte d’espé­ une partie commune avec le précédent, Dieu comme rance. Et pourtant l’espérance leur est recommandée, puissance auxiliatrice. Il en diffère, en ce qu’il restitue elle est même exigée avec l’attrition par le concile de à l’espérance l’amour ou désir, que le précédent en Trente. Voir plus haut, col. 608. Et l’Église a cou- voulait détacher comme une simple condition préa­ damné cette proposition (57e). de Quesnel : « Où il lable: ainsi l’espérance redevient avant tout un amour n’y a pas amour de Dieu, il n’y a pas espérance en de Dieu, un désir de la possession de Dieu. —Preuves Dieu. » Je l’avoue, tandis que le janséniste Quesnel de ce système. Pour la partie commune avec le pré­ par « amour de Dieu » entend exclusivement la charité cédent, voir le côté positif de celui-ci, col. 633. Pour parfaite, saint Bonaventure prend soin de nous la partie opposée, les preuves du second sont conte­ avertir que cet amour de charité, qu’il »xige de tous nues dans la critique que nous avons donnée du pre­ comme base de l’espérance, n’est pas nécessairement mier. la charité parfaite, et que dans le pécheur c’est un En somme, le second système garde ce que le amour ünparfait, avec lequel l’état du pécheur est premier a de positif, et laisse ce qu’il a d’exclusif. compatible- In IV Sent., 1. Ili, dist. XXVI, a. 2, Le résultat est un acte d'espérance plus complexe, q. ni, ad 2"“, 3“m, Quaracchi,p. 574. Mais cette néces­ auquel répond nécessairement aussi un motif plusr?. saire imperfection de la charité, toutes les fois que complexe. A l’amour de concupiscence, sous forme de désir vers la béatitude surnaturefie. dans le pécheur elle est censée précéder l’espérance, répondra comme motif Dieu en tant que notre bien. est admise ici pour le besoin de la cause. D’ailleurs, l’acte de charité, parfait ou non, reste dans ce sys- bonus nobis, ce qu’on appelle souvent la bonté de Dieu relative à nous. A la confiance, ou, si l’on veut, a tèmeun préambule de l’espérance, aussi nécessaire que l’acte de foi : pourquoi donc alors le concile de Trente, Verectio animi et à la fiducia, répondra la puissance auxiliatrice de Dieu, qui est déjà par elle-même un énumérant dans leur ordre les dispositions du pécheur 639 ESPÉRANCE motif complexe, un groupe d’attributs divins, toutepuissance, miséricorde, etc.; sur l’explication de ce groupement, le deuxième système, comme le premier, admet des variantes. Saint Thomas ne favorise-t-il pas cette conception plus large et plus compréhensive de l’acte d’espé­ rance et de son motif? Lui-même en indique les quatre éléments. Voir plus haut, col. 609. Si parfois, selon les besoins du moment, il ne mentionne que la puis­ sance auxiliatrice comme motif de l’espérance, ail­ leurs il se complète, en affirmant que l’espérance est elle-même une tendance au bien comme bien, que le bien l’attire, et, par conséquent, est son motif : Spes est moins in bonum secundum rationem boni, quod de sua ratione est allractivum. Sum. theol., I» Π”, q. xxv, a. 3. Pour lui, la confiance (à laquelle répond comme motif la puissance auxiliatrice) n’est pas toute l’espé­ rance; elle en est comme un < mode », un élément surajouté à un autre plus fondamental. Fidueia im­ portât quoddam robur spei, proveniens ex aliqua con­ sideratione, quæ facit vehementem opinionem de bono assequendo. II» II·», q. cxxix, a. 6. Fiducia importat quemdam modum spei : est enim fiducia spes roborata ex aliqua firma opinione. Loc. cit., ad 3“™. Enfin, il énu­ mère deux objets formels de l’acte d'espérance : Spes facit tendere in Deum sicut in quoddam bonum finale adipiscendum, el sicut in quoddam adjutorium efficax ad subveniendum. Sed caritas proprie facit tendere in Deum uniendo affectum hominis Deo, ut scilicet homo non sibi vivat, sed Deo. 11“ II®, q. xvn, a. 6, ad 3“m. Ce dernier passage demande à être soigneusement pesé dans tous ses termes. Spes facit tendere in Deum, etc. C’est donc bien l’espérance elle-même, et non la charité ou une autre vertu précédant l’espérance, qui « fait tendre à Dieu comme à un bien : » voilà déjà saint Thomas contraire au premier système. Sicut in quoddam bonum finale... Il n’est donc pas question ici de Dieu comme objet purement matériel, mais formel et spécifique, car d’après les principes du saint doc­ teur, « la diversité des fins diversifie les vertus. » I” II®, q. Liv, a. 2, ad 3“®. De plus, la fin attire la volonté, et est de sa nature un motif. Mais Dieu, fin dernière, peut être envisagé de deux façons : fin à obtenir pour l’homme, fin suprême, à glorifier et. à aimer pour elle-même jusqu’à l’oubli de soi. L’espérance tend à Dieu de la première manière, d’après saint Thomas : sicut in bonurn finale adipiscendum; la cha­ rité. de la seconde : ut homo non sibi vivat, sed Deo. Voir ci-dessus, col. 623. Le cardinal Cajetan, dans son commentaire sur ce passage, a vu dans ces pa­ roles la différence essentielle des deux vertus : « La charité, conclut-il, se porte vers la fin dernière (Dieu) à cause d’elle-même, l’espérance vers la fin dernière comme nôtre. » «La foi, dit-il encore, se distingue des deux autres comme le vrai se distingue du bien : l’es­ pérance se distingue de la charité comme notre bien du biendeDieu. » S.Thomas,Opera,Rome,1895, t. vin, p. 132. Get illustre thomiste n’est donc point partisan du premier système, auquel plus tard les thomistes en général se sont rattachés. Bafiez non plus, semblet-il; il esquisserait plutôt le second, autant qu’on en peut juger par ses explications trop brèves : Objectum spei est ipse Deus... sub ratione formali misericordiœ auxilialricis et bonitatis beatificantis. In IFm IF, Douai, 1615, p. 311. Le second système a été clairement proposé par Ripalda, De fide, spe et caritate, dist. XXIII, n. 63 sq., 66 sq., Opéra, Paris, 1873, t. vin, p. 110. Il s’est fort répandu parmi les théologiens de la Compagnie de Jésus dans la seconde moitié du xvn· siècle, et sur­ tout au xvni· et au xix«. Voici quelques noms : Oxéa, De spe et caritate, Saragossc, 1662, p. 38,54; Haunold, Theol. speculativa, Ingolstadt, 1670, p. 422; Plate!, 640 Synopsis cursus theol., n. 310 sq., Douai, 1706, p. 285; Mayr, Theologia scholasl., Ingolstadt, 1732, t. i b, p. 206 : lesWirceburgenses, Paris, 1852, t. iv, p. 206, ce système y est appelé communior jam theologorum sen­ tentia; Viva, etc. Et de nos jours le cardinal Mazzella, De virtutibus infusis, prop, xlv, Rome, 1879, p. 632; Billot,De virlut. infusis,Rome, 1901,p.353; Ch.Pesch, Prœlectiones dogmalicœ, 3e édit., Fribourg-en-Brisgau, 1910, t. vin, p. 232 sq. 2° Critique. — Une distinction qui n’a pas été assez faite nous semble ici capitale pour le jugement à porter sur le second système. Si l’on demande le motif de l’acte, et de l’acte com­ plet et parfait d’espérance, à cette question très pré­ cise, ce système semble être le seul qui donne une ré­ ponse satisfaisante. Il part de l’analyse la plus exacte de cet acte complexe, en y joignant ce sage principe : « Pour déterminer tous les éléments du motif total de l’acte, tenir compte de tous les éléments essentiels de cet acte. » Système moyen et conciliateur, il réunit ce que les autres ont de solide et de positif, et évite ce qu’ils ont d’outrancier et d’exclusif. Mais, si l’on demande le motif de la vertu infuse d’espérance, à cette question plus générale il semble qu’on peut avantageusement donner une réponse moins compliquée, dans le sens du troisième système qu’il nous reste à discuter. Ce système est une réac­ tion extrême contre le premier; ou, si l’on veut, le premier est une réaction extrême contre celui-ci. De part et d’autre, on a dû être influencé par le même désir de simplification, le même besoin d’unité, si na­ turel à l’homme; on a cherché à exprimer par un seul mot le motif de l’espérance, et on a rejeté en bloc l’opinion de l’adversaire, au lieu d’y prendre ce qu’il y avait de bon. 111' SYSTÈME. MOTIF DE L'ESPÉRANCE : DIEU CONSI­ DÉRÉ comme NOTRE rien. — 1° Exposé et preuves. — 1. Côté positif du système. — Le désir de posséder Dieu par la béatitude surnaturelle dérive nécessaire­ ment d’une vertu théologale, et ne peut dériver que de l’espérance; ce n’est donc pas un acte préliminaire à l’espérance, c’est l’acte d’espérance lui-même. Voir plus haut, col. 635. D’autre part, ce désir est inté­ ressé. Voir col. 620 sq. Il a donc pour motif la bonté relative de Dieu, Dieu considéré comme notre propre bien. 2. Côté exclusif. — L’espérance n’a pas d’autre motif. Celui-là suffit, en effet, à la différencier de la charité, voir col. 624; et les autres différences que l’on a voulu imaginer entre ces deux vertus, ne suffisent pas, col. 626 sq. Les attributs divins de toute-puissance, de miséricorde,de fidélité aux promesses données, dont on a voulu faire des motifs de l’espérance, ne servent de motifs qu'au préambule intellectuel de l’espérance; ils servent uniquement à fonder le « jugement de possibilité », cette condition préalable (l’objet devant être jugé possible, pour être espéré). Suarez, loc. cit., sect, m, n. 3, p. 604; Ysambert, In IF* IF, Paris, 1648, p. 186. Ces attributs divins, quelle que soit leur nécessaire influence sur le jugement de possibilité, restent donc extra lineam spei. Lahousse, De virtu­ tibus theologicis, Bruges, 1900, p. 348. Le secours divin est, de plus, nécessaire pour collaborer avec nous, pour exécuter ce que nous avons désiré et espéré; mais cette exécution vient après coup, et reste en dehors de l’espérance qui n’est qu’un mouvement affectif. Ainsi saint Thomas ne voit-il dans le secours divin qu’une cause efficiente : Bonum, quod aliquis sperat oblinendum, habet rationem causæ finalis; auxilium autem, per quod aliquis sperat illud bonum oblinere, habet rationem causæ efficientis... Spes autem respicit beatitudinem œlernam sicut finem ultimum, divinum autem auxilium sicut primam causam indu- 641 ESPÉRANCE cenlem ad bealitudinem, II· II”, q. xvn, a. 4. Or, le motif, seule cause dont il soit maintenant question, n'est pas une cause efficiente et productrice de la béa­ titude, mais une cause finale, agissant sur notre volonté par l’intermédiaire de la connaissance ; le secours divin n’est donc pas un motif de l’espérance, d’après saint Thomas lui-même. On ajoute enfin, sur la vertu infuse d’espérance, des considérations que nous donnerons plus loin. Ce système doit son origine à Duns Scot; pour lui, l’espérance n'est qu’un désir de Dieu en tant que bon pour nous. In IV Sent., I. Ill, dist. XXVI, Opera, Paris, 1894, t. xv, p. 331. L’espérance r.e se distingue de la charité que comme l’amour de convoitise se distingue de l’amour d’amitié, p. 310. Voir Duns Scot, t. iv, col. 1907. C’est bien ainsi que l’ont en­ tendu les scotistes, comme Mastrius, Disp, theologicee, in IV Sent., Venise, 1675, p. 398; Frassen, Scotus academicus, Paris, 1676, t. m, p. 765. Suarez a suivi et développé ce système : Dico rationem formalem objecti spei esse Deum, ut est summum bonum nostrum et in hoc differre ab objecto formali caritatis...; non posse recte assignari in objectum hujus oirlutis for­ male omnipotentiam Dei. De spe, dist. I, sect, ni, n. 20, 21, Opera, Paris, 1858, t xn, p. 609. Suarez a été suivi par un certain nombre de théologiens de son ordre, surtout dans la première moitié du xvn· siècle, comme Coninck, De actibus supernaturalibus, etc., Anvers, 1623, p. 372; Arriaga, Disput. thcologicæ, Anvers, 1649, t. v, p. 381, où il atteste que cette opinion est commune de son temps; Oviédo, De fide, spe et caritate, Lyon, 1651, p. 206. D'autres théologiens donnèrent leur adhésion au système de Scot et de Suarez, comme les docteurs de Sorbonne Ysambert, loc. cit.,et Grandin, Opera theologica, Paris, 1710, t. ni, p. 156. De nos jours, semble-t il, Lahousse, S. J.; loc. cil. 2° Critique du système. — Nous partirons de la distinction entre l’acte parfait d’espérance, et la vertu d’espérance, comme dims le système précédent. 1. En tant qu’il prétend assigner le motif defracte parfait d’espérance, le système de Scot et de Suarez est très défectueux par son côté exclusif. Le côté positif est bon : on prouve bien que l’acte d’espérance est tout d’abord un amour de convoitise, un désir de posséder Dieu, voir la critique que nous avons faite du pre­ mier système, et qui procède de Suarez; on assigne bien le motif qui répond à cet amour de convoitise. Mais quand on veut ensuite s’en tenir à ce seul motif, et exclure la puissance auxiliatrice, on méconnaît ces magnifiques attributs de toute-puissance, de misé­ ricorde, de fidélité, que l’Écriture et la tradition nous présentent si souvent comme des motifs d’espé­ rer. Pour les écarter, on dit qu'ils ne servent de motif qu’à un acte intellectuel préalable, le jugement de possibilité. .Mais le jugement de possibilité n’ayant d’autre but que d’obtenir en nous cet élément affectif essentiel qu’on nomme la confiance, il est clair que les attributs en question, présentés à l'intelligence, ne produisent pas seulement, ce jugement, mais, à travers ce jugement, excitent la volonté elle-même, l’attirent à un mouvement de confiance, et sont à ce titre un motif partiel de l’acte complet d’espérance. Cf. Oxéa, loc. cit., p. 39, 40. Mais en quoi consistera le mouvement affectif déri­ vant de ces attributs divins à travers le jugement de possibilité? demande Mastrius. « La possibilité de l’événement futur, dit-il, est une chose présente; nous pouvons donc nous en réjouir, mais non pas la désirer. Or, l’espérance n est que le désir d’une chose absente. ■ Loc. cit., n. -157. On ne saurait mieux mon­ trer le vice originel du système : trop simplifier l’acte d’espérance. Comme nous le disions avec Pallavicini et DICT. DE THEOL. CATH0L. 642 Viva, voir col. 628, c’est une affection mixte : au désir du bien absent vient s'ajouter la joie de sentir ” sente la possibilité de l’obtenir, et même un c : mencement d’amour pour celui qui, par son sec et ses promesses, constitue déjà cette possibilité. On peut admettre cette assertion de Mastrius : ■ Espé­ rer n’est que désirer d’une certaine manière speciaie. ■ Mais cette « manière spéciale · consiste précisément à joindre au désir un autre acte affectif, qui n’est pas un désir, et qui fait un tout moral avec lui; et c’est cet autre acte, élément essentiel de l’acte complet d’espérance, que la puissance auxiliatrice de Dieu doit absolument servir de motif, dans l’espérance chré­ tienne. Quand saint Thomas traite de « cause efficiente · le secours divin, il le considère en action, collaborant avec nous après l’espérance pour nous faire atteindre le but espéré; mais cela n’empêche nullement de le considérer aussi avant l’action, nous apparaissant déjà comme assuré et provoquant ainsi un mouvement de confiance, voilà la causalité propre du motif ·. Ces deux espèces de causalité se concilient pariai ement et qui affirme l’une ne nie pas l’autre. Un bon méde­ cin, pour un malade, est à la fois une cause efficiente de sa guérison et un motif de l’espérer. Cf. Biliuart, loc. cil., les Salmanticenses, t. xi, p. 481. Ainsi les défenseurs du troisième système, quand il s’agit de l’acte d’espérance et de son motif complet, n’apportent pas de bonnes preuves pour leur simpli­ fication exagérée. D’autre part, ils ne sont pas d’ac­ cord là-dessus avec les documents de la révélation, comme aussi avec les formules dont se servent les fidèles pour faire cet acte, et qu’on trouve dans tous les catéchismes et autres livres à leur usage. 2. En tant qu’il veut assigner le motif de la vertu infuse d’espérance, le système nous parait, au contraire, très acceptable; voici pourquoi. L’acte d’espérance, le seul appelé de ce nom par l’usage commun, étant très complexe, voir col. 609, il a forcément aussi un motif total composé de plusieurs motifs partiels, comme l'a bien établi le second système. Le chré­ tien commence par aimer la béatitude surnaturelle et la désirer, c’esl comme le premier acte du drame. Il continue à la désirer malgré les difficultés prévues, c’est le second acte : désir efficace. Il se demande alors s’il a vraiment et pratiquement la possibilité de l’atteindre; et, constatant cette possibilité grâce à la puissance auxiliatrice de Dieu, il s’en réjouit, il com­ mence à aimer Dieu, non seulement comme bien suprême, mais encore comme prêt à lui donner un tel secours; il s’abandonne à sa bonté, en un mot il a confiance en'lui, c’est le troisième acte. Voir col. 628. Mais de cette succession d'actes divers, quoique reliés entre eux, résulte la possibilité d’un fractionne­ ment. Le drame ne va pas toujours jusqu’au bout; il peut rester incomplet; l’homme peut s’arrêter à l’amour ou au désir. Son intelligence abstractive pourra parfois ne considérer que la bonté relative de l’objet, motif fondamental de l’acte; la question de difficulté, ou celle de possibilité pratique, ne se posera même pas, et par suite, il fera abstraction de la puis­ sance auxiliatrice, motif subsidiaire. La volonté dé­ pendant de la connaissance qui l’éclaire, et ne subis­ sant l’influence d'un motif que s’il est connu, aimera Dieu surnaturellement d’un amour de convoitise sous l’influence de la grâce, ou désirera le p· elle s’arrêtera là. Or, cet acte, surnaturel et thede sa nature, n’a pas d’autre vertu théoloca · :■ ule produire, que la vertu d’espérance. Voir critique du premier système, col. 635. La vertu d’espera-.c· u-_-a donc un acte complet et un acte incomp Ici. Lt motif du premier sera la bonté relative de Dieu avec sa puissance auxiliatrice; le motif du second sera la IV. - 21 643 ESPÉRANCE bonté relative de Dieu sans la puissance auxiliatrice. Seule la bonté relative sera le motif général, qui ne fera jamais défaut dans aucun acte de la vertu, qu'il soit complet ou incomplet, qu’il porte sur la fin der­ nière (objet d’attribution, voir col. 631), ou sur les biens subordonnes; tout cela est désiré comme bon et utile pour nous. Mais quand on parle du motif d’une vertu, on parle d’un ressort qui ne peut manquer dans aucun de ses actes; ainsi V auctoritas Dei revelantis est motif de la foi, et se retrouve absolument dans tous ses actes. Dans l’espérance, il n’y a que la bonté rela­ tive de Dieu qui joue cc rôle universel ; disons donc que c’est le seul motif rie la vertu. Par là nous avons une simplification, et qui est suffisamment fondée; nous pouvons, avec Scot et Suarez, distinguer l’espé­ rance et la charité par la distinction très simple et très profonde que tous les théologiens reconnaissent entre l’amour de concupiscence et l’amour d’amitié. Cette distinction des deux vertus est donnée par saint Thomas, et rend compte de toutes les données de la révélation, voir col. 615, tandis que les autres diffé­ rences cherchées entre les deux vertus sont plus ou moins insuffisantes. Voir col. 626 sq. Elle est donnée par saint François de Sales, par Cajetan, voir col.621,639, et beaucoup d’autres théologiens. Reste à répondre à quelques difficultés. Et d’abord est-elle légitime, cette distinction que, pour appré­ cier lé second et le troisième systèmes, nous avons faite entre le motif de l’espérance-acte, et le motif de l’espérance-vertu ? N’est-ce pas un axiome en théol logie, que chaque vertu nous est connue par son acte, ) et que le motif de~Tactc est aussi le motif de la vertu? \ — Réponse. — Cet axiome scolastique n’a qu’une vérité approximative. Il serait rigoureusement vrai d’une vertu qui n’aurait à tout point de vue qu'une seule espèce d’actes. Mais cette conception de la vertu est trop bornée et trop pauvre pour les vertus infuses, sortes de facultés surnaturelles greffées sur nos facultés naturelles, et s’étendant à des actes de diverses classes, entre lesquels on peut voir à un certain point de vue, des différences d’espèce. Cf. Lugo, De fide, dist. I, n. 236. — N’y a-t-il pas une différence spécifique entre aimer et détester? Et cependant tous les théologiens admettent qu’une seule et même vertu infuse aime le bien qui est son motif, et déteste le mal opposé; de là vient qu’un même péché, d’intempérance, par exemple, peut être détesté par la vertu de tempérance sous son propre motif, par la vertu d'espérance parce que ce péché prive de la béatitude éternelle, par la vertu de charité parce qu’il déplaît à Dieu aime d’un amour d'amitié. Ainsi l’acte de pénitence, qui est génériquement la détestation du péché, se diversifie spécifiquement sui­ vant les motifs des différentes vertus qui peuvent également le produire : c’est ainsi que l’on aura deux espèces de contrition, la contrition parfaite avec le motif de la charité, et la contrition imparfaite ellemême, qui se subdivisera d’après les motifs des dif­ férentes vertus qui la produiront. — Autre exemple. N’y a-t-il pas une différence d’espèce entre l’acte d’amour, celui de désir et celui de joie? Et cependant il est reconnu qu’une seule et même vertu aime le bien spécial qui est son motif, le désire quand il est absent, se réjouit quand il est présent : habitus virtutis idemest, qui inclinat ad diligendum, et desiderandum bonum dilectum, et gaudendum de eo. S. Thomas, Sum. theol., Π» II®, q. xxvm, a. 4; cf. q. xxix, a. 4. N’y at-i) pas une différence spécifique entre la tristesse et la joie, entre l’espérance et la crainte? Et cependant la vertu de charité, d’après saint Thomas, produit un acte de tristesse comme un acte de joie, II». II®, q. xxvm, a. 1, ad 2um; III», q. lxxxv, a. 2, ad luni. Et la vertu infuse d’espérance, d’après l’opinion com­ 644 mune, produit la crainte salutaire et l’attrition qui en découle. Ejusmodi rationis est, quod homo cupiat bo­ num suum, et quod timeat eo privari. II» II®, q. xix, a. 6. La meilleure manière de tout concilier, c’est de dire que les actes d’une vertu infuse ont tous la même espèce physique, parce qu’ils procèdent du même prin­ cipe; mais que pourtant ils peuvent se subdiviser en diverses espèces morales. Actus qui secundum substan­ tiam suam est in una specie nalurie (espèce physique), secundum conditiones morales supervenientes ad duas species referri potest. 1“ II®. q. xvm, a. 7, ad 1“»'. Avec un éminent théologien, Adam Tanner, S. J., qui in­ dique notre distinction entre l’acte ordinairement signifié par le mot d’espérance, et la vertu, concluons donc que « s’il s’agit de la vertu d’espérance en gé­ néral,l’objet formel (ou motif) ne peut être que Dieu considéré comme notre bonheur, comme notre souve­ rain bien, aimable d'un amour de concupiscence. » Theologia scholastica, Ingolstadt, 1627, t. m, p. 541. Autre objection. Si la différence entre l’espérance et la charité peut se ramener à celle de l’amour de concupiscence (intéressé) et de l’amour d’amitié (désintéressé), à laquelle de ces vertus doit-on attri­ buer le désir courageux de procurer la gloire de Dieu malgré les obstacles, avec confiance d’y arriver par le secours divin? D’une part, il y a là tous les élé­ ments de l’acte vulgairement appelé « espérance ». D’autre part, l’amour y est désintéressé. — Réponse. — Cet acte doit être produit par la vertu infuse de charité, puisqu’il en a le motif général. Comme l’ob­ serve Cajetan, la « charité veut à Dieu sa gloire et son règne sur la terre., non seulement en s’y complaisant, mais aussi en désirant qu’ils soient réalisés, et aug­ mentés. Elle s’efforce de les procurer tant qu’elle peut, elle se réjouit de leur réalisation, s’attriste de leur diminution ou la craint, et est courageuse contre ceux qui y font obstacle, · etc. In IDm II*, q. xxm, a. 1, dans S. Thomas, Opera, Rome, t. vin, p. 164. C’est aussi la charité qui nous fera espérer d’une manière désintéressée un bien pour le prochain; par la vertu d’espérance on n’espère, en effet, que pour soi, suivant le principe de saint Augustin, voir col. 606, et de saint Thomas : Spes dicitur proprie respectu alicujus quod expecialur ab ipso speranle habendum. Sum. theol., III», q. vu, a. 4. Mais, dira-l-on, si la charité peut avec confiance espérer pour Dieu une gloire extérieure; si, d’autre part, l’espérance, par un acte incomplet, peut aimer et désirer Dieu sans l’espérer au sens ordinaire du mot; si ces deux vertus ne se distinguent entre elles que comme deux amours d’espèce différente : pour­ quoi la seconde vertu théologale est-elle appelée espé­ rance plutôt qu’amour, pourquoi la troisième est-elle appelée amour (αγαπη, caritas) plutôt qu’espérance.— Réponse. — Une vertu ayant plusieurs classes d’actes tire forcément son nom d’une seule de ces classes, qui prime à un certain point de vue. Or « l’amitié pour Dieu, dit Suarez, est cc qu’il y a de premier et de prin­ cipal dans la vertu de charité : de là son nom. Qu’elle produise parfois un acte de désir ou d’espoir, c’est pour elle quelque chose de moins fréquent que l'amour, et pour ainsi dire, d’accidentel... Au contraire, pour la vertu d’espérance, l’acte non seulement le plus dif ficile, mais que Dieu avait principalement en vue en nous donnant cette vertu, c’est le désir efficace (et confiant) de la béatitude absente, malgré tant d'obstacles et de difficultés; de là le nom d’espérance, bien qu’elle ait d’autres actes avec celui-là. » Disp. I, sect, ni, η. 18, t. xn, p. 609. En effet, dans la grande imperfection de la vie présente, l’intérêt propre, qui distingue la seconde vertu théologale, est le seul res­ sort capable d’agir fréquemment et puissamment sur la multitude des chrétiens, et de les pousser à travers 645 ESPÉRANCE 646 tant de difficultés vers la fin surnaturelle. La seconde relle; car son amour désintéressé,ou « amour d’aï·. vertu est donc, avant tout, un instrument de lutte est élevé à une hauteur sublime par le fait que Dieu courageuse et de marche confiante vers le grand but, s'est fait notre ami par la familière communication ce que rend bien le nom d’ « espérance ·, tel qu’on des biens surnaturels et surtout du plus grand de tous, l’entend communément. C’est aussi une raison de ne la vision intuitive, qui nous fait participer ■ son pro­ pas admettre la persistance de cette vertu infuse quand pre bonheur, et nous assimile à lui. I Joa., m. 2. on est arrivé au terme, quoi qu’en ait pensé Suarez. Par cette véritable amitié due à la communication de VÎII. Comment l'espérance est une vertu la fin surnaturelle, et qui nous permet d’aimer Dieu théologale. — On nomme « vertu théologale » celle comme un ami aime son ami, la charité theol se qui a immédiatement Dieu pour objet. L’espérance distingue essentiellement de cet amour désintéresse est théologale, et même à double titre : de l’homme à l’égard de Dieu, que l’on conçoit (comme 1° Elle espère Dieu. — Dieu à posséder par la vision acte passager) même en dehors de toute élévation et intuitive ou béatitude surnaturelle, voilà l’objet prin­ dans l’ordre purement naturel. C’est en ce sens que cipal de ses désirs (objet d’attribution). Voir col. 631. notre vertu de charité se rapporte à Dieu « comme Dans cette béatitude qu'on espère, Dieu est appelé objet de la béatitude » surnaturelle. Cf. Thomas, Sum. la béatitude objective », la possession de Dieu qui theol., Π· II”, q. xxiv, a. 2, ad 2““. In quantum est est quelque chose de fini, est appelée « la béatitude bonum beatificans universaliter omnes supernaturalt formelle ». Ces deux éléments constituent par leur beatitudine, sic diligitur dilectione caritatis. I·, q. lx, union nécessaire une seule béatitude, où Dieu est a. 5. ad 4“m. Formules qui ont parfois été mal inter désiré immédiatement, ainsi que l'admettent commu­ prêtées comme si la charité était un amour intéressé, nément les théologiens contre Durand de Saint- ou considérait dans tous ses actes la béatitude sur­ Pourçain. naturelle; il n’est ici question que d’un rapport objec­ Cette béatitude pourrait être désirée, comme glo­ tif qui existe (que nous y pensions ou non) entre la rieuse à Dieu, comme bien de Dieu, ce serait alors le gracieuse communication de la béatitude surnatu­ motif désintéressé de la charité. Pour que le désir de relle et notre état d’amitié avec Dieu : communicatio la béatitude soit un acte de la vertu d’espérance, il beatitudinis æternœ,super quam hæc amicitia fundatur faut (ce qui est d'ailleurs ordinaire parmi les fidèles) II" II", q. ΧΧΙΠ, a. 5. Observons d’ailleurs que chez, que la béatitude soit désirée comme avantageuse pour saint Thomas et les scolastiques, le nom de · charité > nous, comme notre bien, qu’elle tombe en un mot s’étend parfois à tout l’état d’amitié avec Dieu : sous le motif intéressé de 1’espérance. « la charité ne signifie pas seulement l’amour de 2° Elle espère en Dieu. — L’espérance, au moins dans Dieu (acte ou vertu), mais aussi une certaine amitié ses actes parfaits, dans ceux qui font mieux voir avec lui, laquelle ajoute, en plus de cet amour, une toute sa valeur, revêt un caractère de courage et de réciprocité d’amour entre les amis, avec une commu­ confiance, directement produit par la considération nication des biens. » I» II”, q. lxv, a. 5. Voir Cha­ d’un Dieu secourable en qui elle espère. Cette puis­ rité, t. n. col. 2225. Sans doute, Dieu sera aimé sance auxiliatrice, présente à l’intelligence, agit direc­ comme un ami nous communiquant ses biens surna­ tement sur la volonté comme stimulant, comme motif. turels, dans les actes de charité les plus explicites et Voir col. 633. On ne peut, d’ailleurs, assigner aucun les plus intimes; mais ce serait trop restreindre les autre motif plus immédiat de cette confiance, que les actes de cette vertu, que d’exiger en chacun d’eux attributs divins de toute-puissance, de miséricorde, etc. cette considération, moins à la portée des fidèles; il Ainsi l’espérance, en tant que confiance, atteint Dieu suffit qu’objectivement la vertu de charité fasse immédiatement, elle est vertu théologale » à un nou­ partie d’un état d’amitié avec Dieu, et que cet état veau titre. postule comme son fondement la communication de Ces deux titres sont réunis par saint Thomas, et la béatitude surnaturelle. il en conclut que 1’espérance est une vertu théologale. 2. La souveraine appréciation de l’objet, dans les Sum. Iheol., Il» II", q. xvir, a. 5. Sur le premier, cf. vertus théologales et en particulier dans l’espérance. — 11 P, q. vu, a. 4. A propos de ce premier titre, remar­ L'objet de ces vertus étant Dieu lui-même, doit être quons : par elles préféré à toutes choses, comme il le mérite; 1. La théorie de saint Thomas qui rattache à la béati­ cette préférence est une remarquable propriété des tude surnaturelle les trois vertus théologales et leur vertus théologales; on la signale surtout dans la cha­ infusion. I» II”, q. lxii, a. 1, 3.— Quelle est la matière rité, mais elle ne lui est pas exclusivement réservée; principale de la foi? Les mystères, que nous péné­ saint Thomas la signale dans la foi : De ratione fidei est, trerons un jour par la vision intuitive; et, parmi eux, ut Veritas prima omnibus præfcralur, II· II”, q. v, cette vision elle-même, autour de laquelle se grou­ a. 4, ad 2““; on y adhère plus qu’à tout le reste, super pent tous les autres mystères. Par cet objet d'attri­ omnia, comme dit saint Bonaventure. In IV Sent., bution qui la spécifie, la foi théologale se distingue 1. Ill, dist. XXIII, a. 2, q. i, ad 4““. « Préférer » se essentiellement d’une sorte de foi que nous aurions dit parfois (en latin surtout) d’un simple jugement eue, si Dieu, sans nous élever à la fin surnaturelle, de l’esprit qui met un objet au-dessus d’un autre, nous avait révélé des vérités non mystérieuses, comme estimant plus grande sa valeur objective et réelle. des lois positives venant déterminer le vague de la « Préférer » ajoute très souvent un acte de la volonté, loi naturelle, les cérémonies d’un culte, etc. Quelle est une résolution d’avoir l’un plutôt que l’autre, dans le cas où l’on ne pourrait les avoir tous deux à la fois, la matière principale de l’espérance? La même béati­ tude surnaturelle, voir col. 631, non plus comme objet dans le cas de conflit; car c'est ainsi que la volonté ['ré­ fère. Cette préférence de la volonté est absolument d'adhésion intellectuelle, mais comme objet de désir. Parcet objet qui la spécifie,l’espérance théologale se nécessaire, au moins à l'espérance et à la charité, qui distingue essentiellement de ce désir naturel de Dieu, sont des actes purement affectifs et volontaires; Je de cette soif de l’infini, qui serait au fond de la nature super omnia ne saurait s’y borner à un simple juge­ humaine, lors même que Dieu ne nous aurait pas ment de préférence, sorte de préambule intellec­ élevés à la fin surnaturelle; comme aussi de cette ' tuel; le super omnia sera une libre résolution de sacri­ fier, en cas de conflit, tout ce qui serait contraire à confiance qui alors même aurait pu appuyer l’homme sur la toute-puissance et la miséricorde de Dieu, et l’objet de la vertu, tout ce qui serait incompatible l’aurait naturellement porté à prier son Maître. La avec sa conservation par nous. On doit considérer comme élément de l’acte theolocharité théologale se rattache aussi à la fin surnatu­ Gil ESPÉRANCE gal ce ferme propos, qu’il soit renouvelé dans l’acte même ou qu’il y persévère virtuellement en vertu d’un acte qui a précédé. Il affecte d’une modalité spéciale l’amour d’espérance, comme aussi l’amour de cha­ rité; par lui l’ainour de Dieu devient, comme disent les théologiens, amor appreliative summus. Seulement ce super omnia, cette souveraineté de préférence, se diversifiera dans l’espérance et la charité, suivant la diversité fondamentale et la valeur inégale des deux amours de convoitise et d’amitié. Voir col. 623. Dans l’espérance, où nous aimons Dieu comme notre bonheur, nous préférons ce bonheur ineffable et néces­ saire. ce « salut », malgré son éloignement, son mys­ tère et son incert itude relative, à tous les faux bonheurs de la vie présente; en dépit de toutes leurs séductions, nous ne voulons pas renoncer pour eux à notre bon­ heur éternel. En dépit aussi de toutes les difficultés qui tendent à nous décourager, nous ne renonçons pas à ce bonheur, appuyés que nous sommes sur le secours divin, que nous préférons à toutes les forces purement humaines, et à tous les secours trompeurs. Préférer au secours de la grâce nos forces naturelles serait la présomption, funeste à l'espérance théologale; renon­ cer au ciel à cause des difficultés serait le désespoir, également destructeur de l'espérance; tant que nous ne renonçons pas au ciel, ni par conséquent aux moyens de l'acquérir, tels que le pardon et le secours divin, l’espérance vit encore. Elle se propose de faire, avec l’aide de la grâce, tous les sacrifices nécessaires au salut : de les faire, sinon maintenant, du moins plus tard; ce minimum peut suffire à l'espérance théo­ logale, nous le savons par les documents positifs : car le pécheur, qui ne se sent pas encore le courage de faire les sacrifices nécessaires pour se réconcilier aussitôt avec Dieu, peut cependant faire un véritable acte d’espérance. Voir ci-dessus, col. 607, 637. Le déses­ poir ne détruit donc l’espérance que parce qu’il renonce complètement au travail du salut, non seule­ ment pour le présent, mais encore pour l’avenir. Ainsi la doctrine catholique reconnaît dans le pécheur non seulement la possibilité de la foi, mais encore celle de l’espérance salutaire avec son super omnia, et par suite, la possibilité de la prière surnaturelle, qui est un f uit de cette espérance, et qui lui obtient des grâces de conversion. Cette doctrine est consolante; elle n’éteint pas la mèche qui fume encore; elle encourage I s premiers essais de retour, les velléités mêmes, et permet, avec le secours de la grâce, une disposition graduelle de la volonté au pardon divin. Souvent, il est vrai, le motif intéressé de l’espérance ou de la crainte, grâce aux prédications, aux médi­ tations sur les fins dernières, et surtout à l’action de la grâce, agira de façon si intense, qu’il amènera le pécheur à faire sur-le-champ tous les sacrifices, à renoncer dès maintenant à tout péché mortel,à toute occasion de pécher à laquelle il faut renoncer pour que le ferme propos soit sincère. Il ne voudra plus remettre sa conversion à un avenir incertain; il vou­ dra ne rien négliger, ne rien retarder. C’est alors que 1’attrition, en « excluant la volonté de pécher », atteindra le point d’efficacité nécessaire pour obtenir le pardon en vertu du sacrement de pénitence. Voir col. 608, et Attrition. Mais ce ferme propos d'éviter tout péché mortel, quoique souvent produit par le motif de l’espérance ou de la crainte, n’est pas essen­ tiel à l’espérance théologale; l’acte d’espérance peut se trouver dans le pécheur qui n’a pas encore ce ferme propos, qui reste attaché à sa mauvaise habitude, ou à l’occasion du péché. Et la raison en est que le péché mortel présent ne détruit pas absolument, mais condi­ tionnellement, la future béatitude : il privera de la fin dernière, si avant la mort il n’est pas effacé par la pénitence. Platel, loc. cit., n. 319. De plus, les grâoes , | i , i ; 648 nécessaires à la conversion ne sont pas refusées même au pécheur qui a retardé sa pénitence. Il peut donc, à la rigueur, faire ce raisonnement : « Plus tard je puis et je veux me convertir; je ne renonce donc pas à mon bonheur éternel. » D’autre part, la crainte des surprises de la mort tend à le détourner de ce calcul comme dangereux. Ici apparaît de nouveau la supériorité de la charité sur l’espérance, I Cor., xm, 13; non seulement comme noblesse de motif et union plus parfaite avec Dieu, voir col. 623 sq., mais encore comme efficacité d’influence sur toute la vie morale. Quand on aime Dieu pour lui-même comme un ami, et que cet amour est suffisamment maitre de l’âme, un nouveau prin­ cipe vient combattre ces tristes calculs, outre leur danger pour nous. « Oui, dira la charité, l’affection gardée pour un temps au péché mortel te laisserait encore des chances de salut; elle ne détruirait absolu­ ment ni l’objet spécifique de ton espérance, la béati­ tude céleste, ni l’espérance elle-même : mais, ce qui te touche plus que ton propre bonheur, elle irait abso­ lument contre la volonté du céleste ami, elle le peine­ rait et le crucifierait de nouveau, Heb., vi, 6, elle pro­ longerait un état d’inimitié avec Dieu : c’en est assez pour n’en vouloir à aucun prix. » Ainsi le motif désin­ téressé de la charité, s’il a cet inconvénient pratique que le commun des chrétiens en est moins touché, a cet immense avantage d’exclure le péché d’une manière plus radicale; sa chaîne d’or peut rattacher à Dieu plus puissamment que tous les autres liens. Cf. Rom., vin, 35. Ainsi la charité est incompatible avec tout péché mortel quel qu’il soit, parce que tout péché mortel rompt l'amitié avec Dieu; et le ferme propos de ne commettre, dès maintenant,aucun péché grave, d’observer tous les commandements, bien qu’il ne soit pas essentiel à l’acte parfait d'espérance, est essentiel à l’acte parfait de charité. Ainsi la charité, comme une reine, commande des actes à toutes les autres vertus, I Cor., xm, 4 sq., et par là devient < la plénitude de la loi ». Rom., xm, 10. « Si vous m'aimez, gardez mes commandements... Celui qui a mes commandements et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime. » Joa., xiv, 15, 21. Voir Charité, t. n, col. 2234. Ces considérations confirment deux propositions que nous avons énoncées plus haut : 1. Quand il s’agit de distinguer la charité et l’espérance, la diffé­ rence vraiment fondamentale est celle de l’amour désintéressé et de l’amour intéressé. Voir col. 623. 2. L’espérance préfère Dieu à tout, mais à son point de vue particulier, in sua linea; le super omnia essen­ tiel à l’espérance est différent de celui qui est essentiel à la charité, et lui est très inférieur. Et l’on voit ce qu’il faut penser de ces deux assertions de Schiffini : l’amour de concupiscence n’aime en aucun sens Dieu par-dessus tout, et donc ne peut être un acte théolo­ gal. De virtutibus, p. 396. Si l’espérance théologale était un amour de Dieu et avait pour objet sa bonté relative à nous, y adhérant par-dessus tout, il fau­ drait dire d’elle, comme de la charité, qu’elle est incompatible avec tout péché mortel, ce qui est faux, p. 384. Voir Ch. Pesch, Prælecliones lheol., 3° édit., t. vin, n. 496, p. 235. IX. Valeur morale de l’espérance chrétienne; son apologie À travers les siècles. — Cette ques­ tion est la principale au point de vue de l’apologétique et de l’histoire des dogmes. A diverses époques et encore de nos jours, on a dénié à l’espérance chré­ tienne sa valeur morale à cause de l’amour intéressé qu'elle implique; on l'a blâmée soit parce qu’elle ose adresser un tel amour à Dieu lui-même, soit parce qu’elle subordonne la pratique de la vertu à la récom­ pense, c’est-à-dire à notre propre intérêt.D’autres, au contraire, ont exagéré la valeur morale de cet amour 649 ESPÉRANCE intéresse,au point de n’en pas reconnaître d’autre en nous à l’égard de Dieu. Après avoir rapporté ce que dit à ce sujet l’ancienne tradition des Pères, nous aborderons les développements de la théologie catho­ lique, et nous noterons, en citant les documents ecclésiastiques, l’attitude de l’Église en face des erreurs qui ont attaqué l’espérance. L’histoire de cette grande et difficile question n’a pas encore été faite : nous voudrions l’esquisser à grands traits; chemin faisant, nous ferons remarquer les réponses données à toutes les principales objections. 1° L’ancienne tradition. — 1. En Orient. — Au ive siècle, nous y trouvons nettement affirmée la légitimité du motif intéressé et celle du motif désin­ téressé, avec leur inégale valeur. C’est une tradition recueillie par les grands docteurs cappadociens, et qu’on pourrait reprendre de plus haut, par exemple, chez Clément d'Alexandrie. Strom., IV, c. xxn, P. G., t. vm, col. 1346, 1347; cf. vin, col. 1270; VII, c. xn, xiii, P. G., t. ix, col. 507, 516; voir Freppel, Clément d’Alexandrie, xxx» leçon, p. 457461. Cette ancienne tradition, les trois docteurs cappadociens la mettent vivement en lumière, en énumérant trois catégories d’élus, ou de chrétiens qui font leur salut. ■ Parmi ceux qui sont sauvés, dit saint Grégoire de Nazianze, je sais qu’il y a trois classes : les esclaves, les mcicenaircs et les enfants. Si tu es esclave, crains les coups; si tu es mercenaire, regarde ce que tu recevras en récompense; si tu es plus que tout cela, si tu es fils, respecte Dieu comme ton père; fais le bien parce que c’est bien d’obéir à ton père, ne dût-il rien t’en revenir : ta récompense même, c’est de lui faire plaisir. » Or., xl, n. 13, P. G., t. xxxvi, col. 373. Saint Basile voit aussi trois états d'âme, διαθέσεις, qui poussent à obéir à Dieu : « Ou bien par crainte du châtiment nous fuyons le mal, c’est l’état d’esprit servile, ou, cherchant le gain qui provient de la ré­ compense, nous accomplissons les commandements en vue de notre propre utilité, et en cela nous ressem­ blons aux mercenaires; ou bien nous obéissons en vue du bien lui-même, et par amour pour le légis­ lateur, joyeux de pouvoir servir un Dieu si glorieux et si bon, et nous sommes ainsi dans l’esprit filial. » llegulæ fusius tractatæ, prooemium, P. G., L xxxi, col. 896. • La plus parfaite manière de se sauver, dit enfin saint Grégoire de Nysse, c’est par la charité. Quelquesuns se sauvent par la crainte, amenés par la menace de l'enfer à se séparer du mal. D’autres se rangent à la vertu par l’espérance de la récompense réservée aux justes; ce n’est pas la charité, mais l'attente de la rémunération qui les fait s’attacher au bien. » Homil., i, in Cantica, P. G., L xliv, col. 765. Cette manière de parler, pour accentuer le contraste et frapper les esprits, force évidemment la note. Tous ces élus ne sont-ils pas « des fils », puisque, d’après la doctrine même de ces Pères, on ne peut être sauvé sans être fils adoptif de Dieu? Mais parce que l’esprit filial apparaît parfaitement dans les troisièmes, on leur réserve par excellence le nom de « fils ». De même, on ne doit pas entendre la division en ce sens extrême, que les deux premières classes se sauvent sans faire pendant une longue vie aucun acte de charité, et que l’acte de charité soit réservé à une élite : ce serait contredire la doctrine de ces Pères sur le précepte universel de la charité. Ce n’est qu’accidentellement qu’un adulte converti et régénéré par le sacrement de baptême ou de pénitence avec la seule attrition, puis surpris par la mort, pourrait être sauvé sans l’acte de charité. Concluons qu’il faut entendre cette triple division en un sens large, en ce sens que dans les premiers, plus fréquente est la crainte, dans les 650 seconds, l’espérance, dans les troisièmes la charit­ ies trois états d’esprit, dont on nous parle, s des états prédominants, mais non pas exclusifs. Au point de vue de la tradition catholique, ce qu. augmente beaucoup la valeur de cette théorie lar;et compréhensive des docteurs cappadociens, c est d’abord que nous ne voyons aucun autre Père qui la rejette, aucune controverse à ce sujet; c’est ensuite que nous la retrouvons positivement adoptée par d’autres Pères après eux, en Orient et en Occident. Quelques exemples : Cassien met cette triple division dans la bouche de l’abbé Chérémon, Coll., XI,c. vi sq.. P. L., t. xi.ix, col. 852 sq. ; S. Jean Climaque, Scala paradisi, 1“* gradus, P. G., t. ixxxvni, col. 638; S. Maxime abbé, Myslagogia, c. xxiv, P. G., t. xci, col. 710; S. Bède, In Luc., c. xv, P. L., t. xcu, col. 524; Eadmer, Liber de S. Anselmi similitudinibus c. c.i.xix, P. L., t. eux, col. 693. 2. En Occident. — C’est surtout saint Augustin dont il faut étudier ici la doctrine, soit parce que les Latins l’ont beaucoup suivi, soit parce que sa théorie sur ce point n’est pas des plus claires, et la preuve eu est qu’on l'a prise dans deux sens diamétralemen opposés et également faux, comme l’observe le P. Portalié. Voir Augustin, 1.1, col. 2437. Saint Augustin s’est attaché à relever et à inculquer l’amour d’espérance, par lequel nous cherchons en Dieu notre bonheur. Il l’a appelé un amour pur chaste, un amour de Dieu pour lui-même, par opposi­ tion à l’amour qui n'aimerait Dieu que pour obtenir de lui les biens de cette vie, comme l'aimaient les Juifs « charnels ». Cette opposition est très fréquente chez lui, soit que ses diocésains d’Hippone eussent une dévotion trop semblable à celle de ces Juifs, soit pour toute autre raison. Il leur dit, par exemple : « Le cœur est pur devant Dieu, quand il cherche Dieu, à cause de Dieu, Deum propter Deum. · On a faussement cru qu’il parlait ici du motif absolument désintéressé de la charité, et qu’il donnait au Deus amatus propter se le même sens que les théologiens modernes. Lisez ce qui suit : · Le cœur des fidèles lui parle ainsi : Je me rassasierai, non pas des viandes de l’Égypte, ni des melons et des oignons... qu’une génération per­ verse préférait même au pain descendu du ciel, ni même de la manne visible; mais je me rassasierai, quand votre gloire me sera manifestée. Ps. xvi, 15. Voilà l’héritage du Nouveau Testament... Mais cette génération perverse, même lorsqu’elle semblait chercher Dieu, l’aimait par des paroles mensongères, et son cœur n’était pas droit devant Dieu, puisque son amour portait plutôt sur ces choses, en vue desquelles elle cherchait le secours de Dieu. »Enarr. in ps.LXXvn, n. 21, P. L., t. xxxvi, col. 996. Et ailleurs : Aimons-le gratuitement. Qu’est-ce à dire? Aimons-le pour iuimême, et non pour autre chose. Si tu sers Dieu, pour qu’il te donne quelque autre chose, tu ne l’aimes plus gratuitement. Tu rougirais si ta femme t’aimait à cause de tes richesses, » etc. In ps. Lin,n.10, col. 626. Cet amour < gratuit » (on dirait aujourd’hui désin­ téressé) n’empêche nullement de chercher Dieu comme utile pour nous : « N’attendons pas de lui autre chose que lui-même, qui est notre souveraine utilité et notre salut : c’est ainsi que nous l’aimongratuitement, selon cette parole de l’Écriture : 11 m’est bon de m’attacher à Dieu. » De Genesi ad litt. 1. VIII, c. xi, P. L., t. xxxiv, col. 382. Pour d'autres exemples, voir Augustin, t. i, col. 2436, 2437. Ainsi quand il parle d’amour pur, d’amour gratuit, d'amour de Dieu pour Dieu, d’ordinaire il oppose au plus grossier intérêt un amour relativement désinté­ ressé. En prêchant ce désintéressement .· . fondamental il relève déjà les âmes au-dessus dechoses de la terre, il les oriente vers leur fin derute- 651 ESPÉRANCE Mais il ne ïaul pas dire, avec Bolgeni et quelques autres, qu’Augustin ne connaît pas d'autre désin­ téressement que celui-là; que c’est là l’amour le plus sublime, celui qui caractérise la charité théologale; que chez Augustin, l’expression propter Deum n’a jamais un sens plus élevé. Le sens plus élevé est du moins esquissé dans un livre fait pour tous les chré­ tiens, où il veut qu'en définitive l'amour que nous avons pour nous-mêmes soit rapporté à Dieu, et que nous nous aimions propter Deum : « Car l’homme est meilleur lorsqu’il est tout entier attaché au Bien im­ muable et resserré en lui, que lorsqu’il desserre ce lien, même pour faire un retour sur soi... Il faut qu'il rapporte tout l’amour de soi et du prochain à cet amour de Dieu, qui ne souffre pas qu’on détourne rien de son cours. » De doctrina Christiana, 1. I, c. xxn, P. L., t. xxxiv, col. 26, 27, Voir Charité, t. n, col. 2221. De plus, saint Augustin s’est demandé si l’homme, en aimant Dieu, pouvait s’oublier lui-même. S’il ne le peut pas d’une manière permanente, il le peut du moins par moments, par éclairs; et le saint docteur veut que nous y tendions dans la mesure du possible : Amandus est Deus ita ut, si fieri potest, nos ipsos obliviscamur. Serm., cxi.ii, c. ni, P. L., t. xxxvni, col. 779. Décrivant « l’holocauste spiri­ tuel », il s’écrie :« Que tout mon cœur soit brûlé de la flamme de votre amour : que rien en moi ne me soit laissé, pas même un regard sur moi. » In ps. cxxxvn, n. 2, P. L., t. xxxvii, col. 1775. Des textes comme ceux-là montrent que saint Augustin a compris le désintéressement complet de l'acte de charité; ils servent aussi à mettre au point les passages où il semble dire que l’homme ne peut faire aucun acte libre sans avoir sa propre béatitude comme motif,et à justifier les interprétations adoucies qu’en ont données les scolastiques. Voir Études du 20 mai 1911, p. 486-489. Entre les Pères grecs ct saint Augustin, il n’y a donc pas de différence essentielle. L’Occiaent,comme l’Orient, reconnaît deux formes légitimes de l’amour de Dieu : l’amour intéressé ou mercenaire (relevé pourtant par un remarquable commencement de désintéressement qui le purifie), qui caractérise l’es­ pérance chrétienne; l’amour pleinement désintéressé avec son esprit filial, qui caractérise la charité. Nous avouons toutefois que le style spécial de saint Augus­ tin rend sa pensée difficile à saisii, qu’il a fourni à plu­ sieurs de ses disciples,à travers les âges, une occasion de se tromper; soit parce qu’il gratifie l’amour semidésintéressé, celui de l’espérance, des mêmes quali­ fications que l’usage a, plus tard,réservées à la charité et qu’elle mérite à plus juste titre, « amour gratuit, amour pur, amour de Dieu pour lui-même; » soit à cause de sa célèbre antithèse frai et uti, où le mot frui, à première vue, signifie spécifiquement un amour de convoitise, mais en réalité pour Augustin signifie d’une manière plus générale l’amour que l'on a pour la fin, pour Dieu, par opposition à l’amour que l’on a pour un pur moyen, uti, voir Aug stin, t. i, col. 2433; soit parce qu’il étend souvent le sens du mot caritas à toute affection suffisamment honnête, sur­ tout si die p?ovient de la grâce. Ibid., col. 2435, 2436. 2° La théologie scolastique à partir de ses origines, jusqu’à la fin du χιπ° siècle. — Saint Anselme oppose nettement, dans les actes de la créature raisonnable, le motif intéressé et le motif désintéressé. L’ange, au moment de sa chute, dit-il, « n’a pu vouloir que l’une de ces deux choses, la justice ou l’intérêt propre, justitiam aut commodum, car c’est de nos intérêts qu’est composée la béatitude que désire toute nature raisonnable, » ex commodis constat beatitudo. De casu diaboli, c. iv, P. L., t. clviii, I I i i 652 col. 332. « La volonté, dit-il ailleurs, a deux aptitudes ou affections : l’une à vouloir sa commodité, l’autre à vouloir la rectitude, » etc. De concordia prœscientiæ, etc., q. ni, c. xi, col. 536. Le saint docteur est loin de regarder comme immoral tout acte libre dont le motif est intéressé : « Cette volonté, qui consiste à vouloir son intérêt (commodum), n’est pas toujours mauvaise, niais seulement quand elle cède à la chair en révolte contre l’esprit ! » Loc. cit., col. 537. Au xne siècle, Abélard, appuyé sur le Caritas non quœril quæ sua sunt et d'autres textes, fait du complet désintéressement la caractéristique de l’acte de cha­ rité. Les auteurs de VHistoire littéraire de la France, tout en reconnaissant que cette doctrine n’est pas de celles qui ont été condamnées dans ses écrits, la re­ gardent comme singulière, t. xn, p. 86. Leur jugement est en général assez dur pour ce puissant esprit sou vent dévoyé. Voir Abélard, t. i, col. 41. Mais ici, c’est vraiment dépasser les bornes et craindre le quiétisme où il n’est pas à craindre. Voir Éludes du 20 mai 1911, p. 499. La doctrine d’Abélard continue en ce point la tradition des Pères grecs. « L’homme qui aime Dieu, dit-il, doit compter sur une magnifique récompense d’un tel amour. Toutefois ce n’est point par cette intention qu’il agit si son amour est parfait, autrement il se chercherait lui-même, et serait comme un mercenaire, bien que dans les choses spirituelles. Ce ne serait pas la charité, si nous aimions Dieu plutôt à cause de nous qu’à cause de lui, c’est-à-dire pour notre utilité, pour la félicité céleste que nous espérons de lui, .ettant en nous la fin de notre intention et non pas dans le Christ. » Expositio in Epist. ad Rom., vu, 13, P. L., t. clxxviii, col. 891. Il reconnaît à l’espérance chrétienne ce désintéressement partiel qui la relève sans doute : « Vous me direz que Dieu se donne en récompense lui-même, et non pas des biens étrangers, comme l’observe saint Augustin; qu’en le servant pour la béatitude, c’est donc vrai­ ment pour lui-même que nous agissons, d’un amour pur et sincère. » Mais ce demi-désintérisssement de l’espérance ne suffit pas à la charité, Abélard en fait la remarque : « Noüs aimerons Dieu purement pour lui-même, si nous agissons seulement pour lui, non pour notre utilité; si nous ne regardons pas ce qu’il nous donne, mais ce qu’il est en lui-même... Tel est le véritable amour d’un père pour son fils ou d'une chaste épouse pour son mari ; la personne qu’ils aiment, lors même qu’elle leur est. inutile, est aimée davan­ tage que d’autres plus utiles; et tout ce qu'elle leur fait souffrir ne diminue pas leur amour... Puissionsnous avoir pour Dieu une affection aussi pure, etl’aimer plutôt parce qu'il est bon en lui-même, que parce qu’il nous est utile ! » A propos de ce texte du psalmiste : « C’est à cause de la récompense que j'ai incline mon cœur à observer vos lois, » Abélard ne blâme pas cet amour intéressé, mais il le montre comme une première étape aidant l’âme à Monter plus haut; David a a commencé par l’espérance et le désir de la récompense, » nour arriver à la charité. Loc. cit., col. 893. Nous ne lui reprocherons pas non plus de nous montrer dans le Christ, à notre égard, le modèle de l'amour désintéressé, col. 891. Même en regardant sa nature divine, on peut y trouver le désintéressement en ce sens que Dieu nous aime sans avoir besoin de nous. Mais ailleurs, dans ses théories sur la Trinité, Abélard est allé trop loin : il semble n’avoir admis en Dieu qu’un amour désintéressé pour sa créature: il n’a pas compris la perfection infinie de l’amour que Dieu a pour lui-même ni comment. centre de toutes choses, il est juste et nécessaire quil lasse tout converger vers soi. Loc. cit., col. 1299. Cf. Pierre Rousselot, Pour l’histoire du problème de l’amour au moyen âge, Munster. 1908, dans les Beilrâge zur 653 ESPÉRANCE Geschichte der Philosophie des Millelalters du docteur latérales et partielles » qui ne peuvent · rendre c Baeumker, t. vi, p. 59 sq. Voilà donc une exagération de tout le donné traditionnel. » Op. cil., p. 45. d'Abélard en faveur de l’amour désintéressé. Saint Bernard, vers la même époque, écrit sa lettre Hugues de Saint-Victor, lui, a exagéré dans l’autre aux chartreux sur la charité (en 1125, d’après M sens. Son point de départ n’est point blâmable : dis­ billon), ct son Liber de diligendo Deo (112«». où d’ail­ leurs cette lettre est reproduite à la (in, à partir du ciple de saint Augustin, il a voulu en suivre jusqu’à la terminologie. « C’est un amour gratuit, dit-il avec c. xn. Bien qu’ami de Hugues de Saint-Victor, il a une idée tout autre du désintéressement de la chariu. son maître, que de vouloir posséder Dieu lui-même, ct de ne chercher rien d’autre que lui... Si vous aimez Non seulement il reprend la traditionnelle énumérati··!: des trois classes de chrétiens : « Tel loue Dieu parc·; quelque chose (quelque bien temporel) à sa place, vous êtes un mercenaire. · Même pour la béatitude qu’il est puissant, tel autre parce qu'il est bon, « bonus, tel autre parce qu’il est absolument bon, céleste, Hugues signale avec perspicacité une façon illégitime de la rechercher dans notre intérêt : « Si I simpliciter bonus. Le premier est un esclave et craint pour soi; le second est un mercenaire et convoite pour vous vous représentez la vie éternelle comme un bien distinct de Dieu, et si vous servez Dieu seulement soi; le troisième, un fils et il honore son père. Ain>i celui qui craint et celui qui convoite agissent pour pour arriver à ce bien-là, ce n’est pas une manière pure de le servir, ni un amour gratuit. Les fils de eux-mêmes : seule, la charité qui est dans les fils, ne cherche pas ses propres intérêts, qua· sua sunt (I Cor., Zébédée, qui demandaient à être assis à sa droite et à sa gauche dans son royaume, concevaient quelque xiii,5, texte cité dans le même sens par Abélard). » Il semble même exagérer, quand il ajoute que la chose d’étranger à lui... Ils pensaient qu’il faut servir Dieu pour quelque chose qui n’est pas lui; ils ne crainte et l’amour de convoitise « peuvent bien chan­ comprenaient pas qu’il est le bien seul aimable pour ger le visage ou l’action, mais non l’affection; » que lui-même, et que tout ce qui est aimé en dehors de lui ces sentiments « ne convertissent pas l’âme. · De dili­ doit être aimé à cause de lui. » De sacramentis, 1. II, gendo Deo, c. xn, P. L., t. ci.xxxii, col. 995. L’an­ part. XIII, c. vin, P. L., t. clxxvi, col. 534. Mais si cienne tradition, au contraire, admettait la conver­ Augustin insiste sur ce demi-désintéressement de sion et le salut dans ces deux premiers états, non, l’amour d’espérance, il admet aussi, nous l’avons vu, l’avons vu. Peut-être la différence vient-elle de ce quv un désintéressement plus complet, où, sans retour sur les anciens Pères appelaient esclave ou mercenaire de nous-mêmes, nous voulons à Dieu son bien et sa Dieu, sans attacher à ces noms un sens mauvais, 1 gloire; s’il en parle moins souvent, il ne le combat chrétien chez qui prédomine habituellement la re­ jamais. Au contraire, et ici commence la déviation, cherche légitime de son intérêt, bien qu’il s’élève Hugues de Saint-Victor attaque vivement, comme dé­ parfois à l’acte de charité ordonné à tous, tandis raisonnable, cet acte de désintéressement total: «Quoi que saint Bernard considère sous ces mêmes noms ur donc ! s’écrie-t-il, le précepte d’aimer Dieu veut-il dire, vie d’où l’acte de charité serait complètement ban: selon toi, que tu doives lui faire ou lu: désirer du bien? Dans la première partie de son beau livre, c. i-xi, Ne veut-il pas dire, plutôt, que tu dois le désirer, lui saint Bernard donne avant tout une idée d’ensemble qui est ton bien? Tu ne l’aimes pas pou- son bien à de l’amour que nous devons avoir pour Dieu, et de nos motifs de l’aimer. C’est dire qu’il fait la synthèse de lui, mais pour ton bien à toi... Car si tu prétends l’aimer pour son bien, quel bien peux-tu lui donner? Tu dis: l’amour de charité et de l’amour d’espérance, et joint si je ne peux lui donner, du moins, je peux lui désirer ensemble le motif désintéressé et le motif intéresse. du bien ; ma puissance est bornée, mais mon amour I Il exprime ces motifs dans la terminologie de saint est riche; ce que je ne puis pas faire, je puis le Anselme (justitiam, aut commodum, voir col. 651). Il faut aimer Dieu, sive quia nihil justius, sive quia nil vouloir; je lui donnerais si je pouvais, mais je fais /ructuosius... Suo merito..., nostro commodo. Bossuet ce que je puis. » Et Hugues de répondre : » Q ic a bien vu ici sa pensée, et qu’il la tenait de saint peux-tu désirer à celui qui a tout?... Ta piété est su­ Anselme. Préface sur l’instruction pastorale, etc., n. 33, perflue; aie plutôt pitié de toi-même. Lai, il a suffi­ Œuvres, L xix, p. 204. Quand saint Bernard ajoute samment. Celui qui est parfait, veux-tu le rendre que Dieu seul est la cause d’aimer Dieu, qu’il faut meilleur? » Op. cil., c. vu, col. 533. Réponse dure et aimer Dieu pour lui-même, ·■ il ne prend pas cette for­ peu solide. Nous ne prétendons pas ajouter à Dieu une mule comme les théologiens qui plus tard l’ont res­ perfection intrinsèque, ce qui serait absurde: mais nous treinte à l’amour de charité : il suit le style de saint voulons lui offrir une gloire extrinsèque, un culte Augustin, plus obscur pour nous, et voit le propter affectif, dont il n’a pas besoin, mais qu’il est juste de Ipsum réalisé à sa manière dans l’amour d’espérance, lui rendre, et qui est compris dans la plénitude d’amour qu’il a commandée : Diliges Dominum ex donc réalisé dans chacun des deux amours : Ob du­ plicem causam Deum dixerim propter seipsum diligen­ loto corde. Et puis ces actes d’amour désintéressé ne dum : sive quia nihil justius sive quia nil fructuosius consistent pas seulement, comme Hugues le suppose, à désirer à Dieu quelque chose qui n’existe pas diligi potest. Loc. cit., coi. 975. Il développe cette divi­ sion : 1. Motif absolument désintéressé. Saint Bernard encore, mais aussi à nous réjouir, à cause de lui, de le montre d’abord dans l’amour du Christ pour nous, ce qu’il est, de ce qu’il a, à dire amen à ses perfections afin de nous engager à imiter cette charité : « Il s’est infinies.— Hugues de Saint-Victor conclut d’une donné lui-même à nous qui ne le méritions pas..., bien manière bien étroite : « Qu’est-ce qu’aimer, sinon con­ digne de recevoir de nous amour pour amour... Il nous voiter, concupiscere, et vouloir posséder et jouir; si on a aimés gratuitement, nous ses ennemis... Or il n’est n’apas(ce qu’on aune), vouloir l’obtenir; si on l’a, pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses vouloir le garder? » A cela il semble réduire l’acte de ennemis. » D’aucuns s’étonneront de le voir, dans les charité théologale. Et Bossuet, après avoir longuement cité ce passage, ajoute : « On connaît la doctrine de chapitres suivants, énumérer longuement les bien­ faits de Dieu envers nous, pour nous exciter à l’aim er saint Augustin à ce discoursd’un deses enfants, d’un de ses religieux, d’un de ses disciples. » Instruction cette considération convient-elle au motif désinteress< sur les étals d’oraison, additions et corrections, n. 8, dont il s’agit présentement? Ne fait-elle pas appel édit. Lâchât, t. xvm, p. 670,673. 11 faudrait au moins à notre intérêt? Distinguons entre le bien qu’on peut distinguer ici ce qui est conforme à saint Augustin, nous faire et celui qu'on nous a fait. Si nous nous attachons à quelqu’un pour le bien que nous en . et ce qui s’en écarte. M. Rousselot a judicieusement rangé la solution de Hugues - parmi les théories uni- 1 rons, c’est le motif intéressé; mais si n us nous atta- 655 ESPÉRANCE chons à lui parce qu’il nous a fait du bien, c’est la reconnaissance, ou pour parler avec saint Anselme et saint Bernard » la justice », vertu dont le motif est désintéressé et qui, quand elle s’adresse à Dieu, est bien voisine de la charité théologale. La reconnais­ sance nous fait rendre amour pour amour, délicatesse de sentiment pour délicatesse de sentiment. Et puis, le bienfaiteur, par ses bienfaits, nous révèle la géné­ rosité de son cœur : cette expérience personnelle et prenante nous amène aisément à l’aimer indépen­ damment de tout profit personnel. Les ascètes et nom­ bre de théologiens s’accordent à voir dans la considé­ ration des bienfaits divins, un puissant stimulant de l’amour de charité, voir Charité, t. u, col. 2223, dans les bienfaits de la rédemption surtout, sur les­ quels insiste le saint docteur. Voir C. Pesch, Prœlectiones, t. vin, n. 563, 564. — 2. Motif de notre intérêt, c. vu, col. 984 sq. Saint Bernard ne manque pas, avec saint Augustin, de relever le demi-désintéressement de l’espérance chrétienne, voir col. 650, qui permet à cette vertu d’être un véritable amour de Dieu, quoique moins parfait. Nous avouons que la pensée du saint docteur de Clairvaux est un peu obscure, à cause de sa forme oratoire, du style augustinien et de la liberté avec laquelle il passe, sans avertir le lecteur, d’un degré du désintéressement à l’autre, et de l’amour d’espé­ rance à celui de charité; choses qui d'aillcurs se com­ plètent et ne se contredisent pas. Cette obscurité explique comment Bossuet et Fénelon l’ont chacun tiré à soi; mais elle ne va pas jusqu’au manque de cohérence ni jusqu'à « l’illogisme » que M. Rousselot a cru voir dans la pensée de saint Bernard. Op. cil., p. 49, 52. Quant à la théorie de la genèse de l’amour divin ou de ses quatre degrés, déjà développée dans la lettre aux chartreux et reprise dans le livre De diligendo Deo, en affirmant de nouveau les deux formes de l’amour divin, elle montre comment la forme intéressée, première dans l’ordre du développe­ ment, est une étape nécessaire pour arriver à la forme complètement désintéressée et plus parfaite. Cette théorie fondée sur l’expérience reste donc dans les lignes traditionnelles, et a inspiré saint Thomas. Voir col. 622 sq. Cf. Études du 20 avril 1911, p. 187 sq. Au xui° siècle, Albert le Grand met vivement en lumière l’amour pleinement désintéressé comme ca­ ractéristique de la charité théologale. « La charité envers Dieu, dit-il, est vraie et parfaite quand l’âme se déverse en Dieu, ardemment et de toutes ses forces, ne cherchant en lui aucun intérêt passager ou éternel..., car l’âme délicate a comme en abomination d’aimer Dieu par manière d’intérêt ou de récompense. Pareil­ lement Dieu se déverse dans l’âme de l’homme sans en espérer aucune utilité. » Paradisus animie, c. i, Opéra, Paris, 1898, t. xxxvn, p. 449. Bossuet luimême admet cette définition de la charité. Œuvres, édit. Lâchât, t. xix, p. 270. Mais Albert ajoute aussitôt une critique injuste de l'amour intéressé et prend l’extrême opposé à Hugues de Saint-Victor : • Celui qui aime Dieu pour sa bonté relative (quia sibi bonus est), et principalement pour que Dieu lui communique sa béatitude, est convaincu d'avoir un 1 amour naturel et imparfait... L’amour naturel ne mérite de Dieu aucune louange, car il se retourne toujours sur lui-même, et cherche son propre intérêt... (Dieu apprécie) seulement l’amour gratuit, qui a toujours pour objet une autre personne.» Comme s’il n’y avait pas un surnaturel et louable aniour d’espé­ rance, avec retour sur soi et recherche de son intérêt ! 11 est vrai qu’Albert semble ne mettre aucun amour dans l'espérance chrétienne, loc. cit., p. 478, en quoi il se montre précurseur du premier système critiqué plus haut. Voir col. 633 sq. 656 Saint Bonaventure, qui a suivi le même malheureux système sur l’espérance, ainsi que nous l’avons vu, ne s’est pas laissé entraîner par là à rejeter l’amour intéressé, base de l’espérance. 11 s’en est tiré en attri­ buant à la seule charité les deux amours de Dieu, celui d’amitié et celui de convoitise. Voir Charité, t. n, col. 2222. Quels que soient les inconvénients de cette opinion pour la distinction de la charité et de l’espérance, le saint docteur, plus sage qu’Albert le Grand, est resté fidèle à la tradition sur la légitimité et la surnaturalité des deux amours. Après les divers tâtonnements de la scolastique primitive, quelques-uns défendant trop exclusive­ ment l’amour intéressé, comme Hugues de SaintVictor, d’autres trop exclusivement l’amour désinté­ ressé, comme Abélard et surtout Albert le Grand, nous arrivons à saint Thomas, dont la sagesse accou­ tumée a su éviter les excès contraires et maintenir avec le grand courant de la tradition les deux formes louables et surnaturelles de l’amour de Dieu, l’intéres­ sée et la désintéressée, l’une appartenant à l’espérance, l’autre à la charité. La pénétration de son génie, aidée des fines observations d’Aristote, inconnues à saint Bernard ct à son siècle, lui ont servi à confirmer les données de la tradition et à leur ajouter une pré­ cision admirable. Mais la doctrine de saint Thomas a déjà été présentée ci-dessus, col. 621 sq. Dans l'impossibilité de nous arrêter plus longtemps sur les célèbres docteurs du xm» siècle, contentons nous de rappeler que Scot s’accorde avec saint Thomas et la tradition sur la valeur des deux formes de l'amour de Dieu, et qu’il en a même tiré la différence de l’espérance et de la charité, ce qui caractérise son système. Voir col. 641. 3° Après le xui‘ siècle jusqu’au protestantisme. — A cette époque inférieure de la scolastique, nous voyons, sur la question qui nous occupe, apparaître des erreurs contre lesquelles réclameront soit les théologiens, soit l’Église elle-même. Un fait assez curieux n’a pas été noté, c'est que ces erreurs se pro­ duisent toutes dans un même sens : l’exagération du désintéressement. Est-ce influence de la chevalerie, alors si brillante, et de la littérature chevaleresque? Est-ce raffinement du mysticisme alors en honneur? Quoi qu'il en soit,désormais,l’apologétique catholique devra défendre laforme intéressée de i’amourde Dieu, et la vertu d’espérance; et cela continuera plus tard, avec le protestantisme, le jansénisme et le quiétisme. Donnons quelques exemples, tous datés du xiv' siècle. C’est d'abord maître Eckart, ce scolastique doublé d’un mystique, dont l'influence a été grande en Alle­ magne. Voir Eckart, on y trouvera, t. iv, col. 2062, sa 8e proposition condamnée comme hérétique, où il veut qu’on renonce à tout intérêt, même à celui de la récompense céleste. Denzinger, n. 508 (435). En Espagne, nous voyons l’archevêque de Tarragone condamner cette assertion de Béranger de Montfaucon, autour duquel commençait à se faire un mou­ vement de fidèles : « Tout le bien doit être fait par pur amour de Dieu, » et non dans un autre but, ni dans l’espérance de la récompense éternelle. Dans Eymei'.c,Directorium inquisitorum, Rome, 1585, p. 223. Nous omettons comme douteux ce qu’Eymeric dit dans le même sens sur Raymond Lulle. En France, c’est le subtil et aventureux Durand de Saint-Pourçain. Sans nier la légitimité de l'amour de soi et de son intérêt, sans enlever cet amour à la vertu d’espérance, il compromet du moins dans celle-ci son caractère de vertu théologale, voir col. 645, en lui assignant pour objet immédiat non pas Dieu, la « béatitude objective », mais seulement l’acte par lequel nous posséderons au ciel et nous goûterons Dieu, ce que les théologiens appellent la béatitude formelle ». 657 ESPÉRANCE Et la première raison qu’il en donne est celle-ci : « L’espérance appartient à l’amour de convoitise, par lequel nous voulons un bien pour nous. Mais Dieu lui-même ne peut pas être l’objet prochain et immédiat de notre amour de convoitise, car Dieu doit être aimé pour lui-mêine et d’un amour d’amitié. Cet objet (immédiat de l’espérance) sera donc quelque autre chose, et ne peut être que notre future béatitude » (en tant que distincte de Dieu). In IV Sent., 1. III, dist. XXVI, q.n, Paris, 1550, fol.224. Cette assertion, que Dieu lui-même ne peut être l’objet direct d’un amour de convoitise, les docteurs des âges suivants la rejetteront d’un commun accord. Capréolus, ce « prince des thomistes », répondra à Durand, au début du XV· siècle : « Dieu peut être aimé d’un double amour, l’un imparfait, qu'on nomme amour de convoi­ tise, l’autre parfait, qu’on nomme amour d’amitié. Aucun des deux n’est péché, mais au contraire acte bon et licite. » In IV Sent., 1. Ill, dist. XXVI, q. i, a. 3, Opera, Tours, 1904, t. v, p. 343. Un siècle plus tard, Cajetan réfutera de même l’argument de Durand : Dieu, pris en lui-même, doit être aimé surtout d’un amour d’amitié, mais non pas de ce seul amour : car il peut être aimé aussi d’un amour de concupiscence. » /n II‘m II*, q. xvn, a. 5; dans la grande édition de saint Thomas, Rome, 1895, t. vin, p. 130. Ainsi nous retrouvons, toujours maintenue dans l’Église, la solide position de la tradition antique sur les deux formes de l’amour de Dieu. C'est à peine si Denys le Chartreux, au xv' siècle, s’en écarte par des expres­ sions un peu fortes en faveur du désintéressement absolu; pour lui, au fond, l’espérance théologale reste intéressée, sinon principalement, du moins secondaire­ ment, tendit (in Deum) non principaliter intuitu com­ modi. In IVSent., 1. Ill,dist. XXVI, Opera, Tournai, 1901, t. ΧΧΙΠ, p. 454. 1° Depuis la Réforme jusqu’à la fin du XVIR siècle : protestantisme et jansénisme. — 1. Protestantisme. — Il semble que le protestantisme naissant aurait dû se renfermer, à l’égard de Dieu,dans un amour intéressé. Luther n’a-t-il pas réduit la foi justifiante, c’est-à-dire, pour lui, l’essentiel de la religion, à une joyeuse con­ fiance du pardon de ses péchés, laquelle enferme toute la religion dans un cercle d’intérêt personnel? Voir Luthek. Et pourtant, soit souvenir de maître Eckart ou d’autres mystiques, soit manie d’attaquer les doc­ trines de l’Église, Luther rejette illogiquement les motifs intéressés. Il faut que le concile de Trente prenne contre lui la défense de l'attrition qui considère dans le péché « sa laideur et sa honte, et comment il fait perdre l’éternel bonheur et encourir la damnation éternelle. » Sess. xiv, can. 5, Denzinger, n. 915 (793). Il faut qu’on défende contre lui l'espérance du bonheur céleste et le souci des bonnes œuvres pour l’obtenir. 658 intéressé pour Dieu, Jansénius reprend l’idée de Durand après une définition assez exacte des deux amours : Amor concupiscentia: quidquid appetierit id ultimo appetit propter se tanquam finem cui ultimo totum cedat : amor benevolentix seu caritatis quidquid appetierit, aut speraverit, aut adeptus fuerit, id totum quasi oblitus sui in hoc ipsum velat finem cui retor.::··, quem ista benevolentia! caritate dilexerit, ii ne veut pas que le premier de ces amours puisse s'adresser à Dieu Concupiscentia, respectu Dei, amor vitiosus est. Ce serait nous aimer nous-mêmes et non pas Dieu; ce sen it nous faire nous-mêmes fin dernière. Augustinus, t. ni. De gratia Christi, 1. V, c. ix, Rouen, 1643, p. 222, 223. Jansénius, en cela différent des protestants, permet que nous tendions à la béatitude céleste, mêmeconsidérée comme récompense; mais toujours par le motif désintéressé, en la considérant comme un moyen suprême de glorifier Dieu. «La vision deDieu... ne doit pas être aimée par un chrétien d’une autre espèce d’amour; et dans tous les ouvrages d’Augustin comme dans les saintes Écritures, il n’y a pas trace de cette idée qu’on doive désirer son salut en vertu d’un amour différent de la charité véritable. » Loc. cit., c. x, p. 224. Et Jansénius d’accumuler les propter Deum et les gratis amare, familiers à Augustin, pour exiger au nom du maître un seul amour de Dieu, celui qui est absolument désintéressé. Pauvre exé­ gèse ; car Augustin, par ces formules, entendait le plus souvent, nous l’avons vu, le demi-désintéressemen: qui se trouve dans l’amour de concupiscence à l’égard de Dieu. Voir col. 650. Ainsi le jansénisme permettait de tendre à la béa­ titude, mais à condition que le motif intéressé (qui se présente naturellement alors) fût librement re­ poussé, ou du moins qu’il ne restât jamais seul, et fût toujours accompagné et dominé par le m>tif de la charité parfaite. L’Église a condamné cette doctrine. 10. Intentio, qua quis de­ testatur malum et prose­ quitur bonum mere ut cælestem obti neat gloriam, non est recta nec Deo placens. 13. Quisquis etiam æternas mercedis intuitu Deo fa­ mulatur, caritate si caruerit, vitio non caret, quoties intuitu bcatitudinis ope­ ratur. Denzinger, n. 1300 (1167), 1303. L’intention par laquelle on déteste un mal ou l’on cherche un bien seulement pourobtenirla gloirecéleste. n’est ni droite ni agréable à Dieu. Quiconque sert Dieu en vue d’une récompense même étemelle, s’il n’y joint pas (le motif de) la charité, fait un acte vicieux, toutes les fois qu’il agit en vue de cette béatitude.Propositions jan­ sénistes, condamnées par Alexandre VIII. Quand il exigeait de tout chrétien un acte de charité en quelque sorte perpétuel et mêlé à tout, le jansé­ nisme n’avait pas le sens de la réalité. Avec une intelligence faible comme la nôtre dans les choses spi­ rituelles et divines, qui ne peut sans cesse penser à Si quis dixerit justifica­ Si quelqu’un dit que le Dieu, et qui, lorsqu’elle pense à lui, le considère tantôt juste pèche, lorsqu’il fait tum peccare, dum intuitu à un point de vue, tantôt à un autre, n’est-ce pas une bonne œuvre en vue æternæ mercedis bene ορο­ de réternellc récompense, ί i tur, anathema sit. Sess.VI, une nécessité que le chrétien, à certains moments, can. 31, Denzinger. n. 84’ qu’il soit anathème. voie Dieu comme son bien personnel (car il l’est véri­ (723); eti can. 26. tablement), et l’aime alors d’un amour intéressé, Toutefois l’idée fondamentale de Luther et de plus à la portée du commun des fidèles? Et quel Calvin était moins le triomphe du désintéressement mal peut-il y avoir là, si d’ailleurs,à un autre moment absolu, que la négation de nos mérites en vue de relever ; de sa vie, il tâche d'aimer Dieu d’un amour désintéressé le seul mérite du Christ. Parce que mérite et récom­ et plus parfait, qui finalement complétera tout, et pense sont des termes qui se correspondent, l’horreur ■ rapportera tout l’homme à la gloire de Dieu, comme qu’ils avaient pour le souci des œuvres méritoires au dernier mot de toutes choses? Et peut-on raison­ nablement exiger davantage? retombait sur le souci de la récompense. Au reste, Mais, disent les jansénistes, celui qui ibéit - la loi leur triste campagne contre les mérites et les bonnes de Dieu uniquement par le motif de la récompense, œuvres n’appartient pas à notre sujet. Voir Mérite. Cf. Études du 5 mai 1911, p. 354-355. celui-là, par une conséquence nécessaire, n ebéirs ’ 2. Jansénisme. — Nous n’entrerons pas dans l’en­ pas, s’il n’y avait pas de récompense, ce qui es: semble de ses doctrines.Voir Jansénisme. Sur l’amour immoral. — Réponse. — La conséquence n’est nulle- 659 ESPERANCE 660 ment rigoureuse. Il n’obéirait pas. » Qu’en savezfin, en la jouissance de laquelle consiste notre bon­ vous? Il lui arriverait peut-être d’obéir pour un autre heur. » Traité de l’amour de Dieu, 1. II, c. xvn, Œuvres, motif, aidé de la grâce; il lui arriverait peut-être aussi Annecy, 1894, t. iv, p. 143. Et tandis que nous ne de ne pas obéir, mais, même en ce cas, vous ne pouvez mettons pas en nous, mais en lui, la qualité de soupas lui imputer ce qu’il ferait dans d’autres circons­ I verain bien; tandis que nous avouons notre indigence, tances qui ne se réaliseront jamais. Les mérites et les le vide de notre cœur et sa perfection infinie qui vient démérites conditionnels qui seraient et qui ne sont le combler, d’autre part nous ne l’exploitons pas, pas, n’ont aucune valeur réelle, et ne peuvent changer comme l’homme exploite l’homme, car il ne perd rien, en rien la moralité de quelqu’un; déjà saint Aug as- il ne peut rien perdre en se communiquant à nous, tin le remarque contre les semi-pélagiens. Si l’on au contraire cette communication lui est glorieuse. disait : « Dans l’hypothèse impossible où Dieu ne ré­ La gloire de Dieu résulte donc de l’amour intéressé compenserait pas le bien, je voudrais faire le mal, » lui-même, quoiqu’elle n’entre pas comme motif ce souhait positif du mal, cette disposition d’âme se­ dans cet amour. rait immorale; mais vous avez tort de la supposer en Une solution encore plus profonde de cette diffi­ celui qui agit en vue de la récompense, et dont la culté, et qui marque la dernière étape dans l’apologie pensée ne va pas plus loin.. Quand par hasard cette de l’espérance, c’est celle que. peu après saint François question se poserait devant lui ; « Que voudrais-tu de Sales, donnait un disciple de Lessius, Coninck, faire dans cette hypothèse impossible ?» il n’est, nulle S. J. Vous objectez que, dans l’amour intéressé, je ment obligé d’yrépondre; il ale droit de négliger un me prends moi-même comme fin dernière. Mais non... cas chimérique et de passer simplement à une autre Qu’est-ce que la fin dernière, au sens propre du mot? occupation d’esprit. Theologia Wirceburgensis, Paris, C’est un bien dont on conçoit les qualités suréminen­ 1852, t. iv, n. 260, p. 221. tes, auquel on attribue la suprême excellence, pour s’y L’amour de soi, auquel le jansénisme faisait une complaire comme dans le souverain bien; vers lequel, guerre exagérée, peut donner lieu à l’égoïsme et à bien en conséquence, on dirige tous les autres biens, comme des abus : mais en soi, il est nécessaire et légitime. choses inferieures et subordonnées. Pour que l’objec­ Si le renoncement et le désintéressement nous sont tion eût quelque valeur, il faudrait donc que le point nécessaires, ce n'est pas que le moi soit essentiellement de départ de mon amour intéressé fût la considéra­ mauvais et haïssable,c’est pour combattre ces abus, tion de la suprême excellence de ma personne, de pour enlever les obstacles, pour obtenir une plus mes qualités suréminentes, pour arriver à me comintime union avec Dieu. Voir col. 624. — Sur la répro ■ plaire en moi comme en une sorte de divinité, et balion de tout amour-propre dans les écrits ascétiques partant à m’apprécier plus que tout, plus que Dieu et mystiques, voir Charité, t. n, col. 2221. lui-même. Mais cette monstruosité n’a pas lieu dans En fin,l’objection la plus subtile est celle de Durand, 1 l’espérance chrétienne; et pour couper l’objection reprise par Jansénius : aimer Dieu d’un amour intéressé dans sa racine, il suffit de montrer que nous pouvons pour nous-mêmes, est indigne de lui; c’est le trans­ nous aimer, que nous avons coutume de nous aimer forme· en pur moyen et faire de nous-mêmes notre sans aucune considération de notre excellence et de nos fin dernière. La réponse à cette objection avait été qualités personnelles, et donc, a fortiori, sans les conce­ déjà donnée par Cajetan. L'espérance, par le fait voir comme suréminentes; et voici la preuve: « Nous qu’elle désire Dieu, non comme un bien quelconque, aimons les autres, dit Coninck, et nous nous aimon.· mais comme l’unique béatitude et le dernier terme nous-mêmes, mais d’une manière bien différente. de nos aspirations, le désire comme fin et non comme Jamais nous n’aimons réellement les autres, sans avoir moyen. Je ne me constitue pas moi-même comme la saisi en eux quelque qualité aimable, vraie ou appa­ fin de Dieu : je veux pour moi une fin vers laquelle | rente, qui nous les fait juger dignes d’être aimés. » il m’a lui-même orienté, et qui n’est autre que lui- Entre tant de niHIierFiTHonimes, qui, vus dans l’ab­ même. Possum concupiscere mihi finem ultimum strait, ont tous avec nous un même rapport, il faut absquederegatione illius finis : quæ interveniret, si ipse bien une raison sufflsantç_dc l’amitié, se it pure, soil finis ordinaretur in me... ut in finem. Aliud est ergo int resséë; qtfiFnous contractons avec quelques-uns : concupiscere hoc mihi; et aliud concupiscere hoc propter cette raison, ce sont certaines qualités perçues qui, me. Loc. cit., p. 129. Saint François de Sales déve­ dans cette immense indétermination, fixent notre loppe admirablement cette réponse, citons-en quelques choix. Et suivant que nous les jugeons, par leurs qua­ lignes : « C’est chose bien diverse de dire : j’aime Dieu lités, plus ou moins dignes d’amour, nous les aimons pour moi, et dire : j’aime Dieu pour l’amour de moi. plus ou moins, l’expérience en fait foi.-Mais quand il Car quand je dis : j’aime Dieu pour moi, c’est comme s’agit de nous-mêmes, nous sommes naturellement si je disais : j’aime avoir Dieu, j’aime que Dieu soit enclins à nous aimer; aussi n’est-il pas besoin de con­ à moi, qu’il soit mon souverain bien, qui est une sainte stater en nous une qualité qui nous rende aimables à affection de l’Épouse céleste... Mais dire : j’aime Dieu nous-mêmes : en dehors de toute semblable consta­ pour l’amour de moi-même, c’est comme qui dirait : tation, une impétuosité naturelle nous porte à nous l’amour que je me porte est la fin pour laquelle j'aime aimer et à nous vouloir toute espèce de biens,par cela Dieu, en sorte que l’amour de Dieu soit dépendant, seul que c’est notre bien. » De moralitale, namra, etc., subalterne et inférieur à l’amour-propre que nous actuum supernaluralium, dist. XIX, n. 6 sq., Anvers, avons envers nous-mêmes, qui est une impiété non 1623, p. 365. Est-ce à dire que cette « impétuosité · pareille. » Et plus bas : « Nous nous aimons ensemest absolument aveugle, qu’aucune bonté perçue en blement avec Dieu par cet amour (d’espérance), nous, aucune ratio boni, ne meut alors notre volonté? mais non pas nous préférant ou égalant à lui en cet Ce serait contre la nature de cette faculté, qui n’est amour... Quand nous aimons Dieu comme notre mue que par un bien. Coninck veut dire seulement souverain bien, nous l’aimons pour une qualité par que pour s’aimer on n'a pas besoin de saisir en soi des laquelle nous ne le rapportons pas à nous, mais nous qualités particulières, une excellence spéciale : il à lui...,il ne dépend pas de nous, mais nous de lui... suffit de concevoir vaguement cette bonté générale, Il exerce envers nous son affluence de bonté, et nous par laquelle tout être est bon à lui-même, de même que pratiquons notre indigence et disette; de sorte que, tout être est lui-même et non pas un autre; par là aimer Dieu en titre de souverain bien, c’est l'aimer tombe l’objection de Théophile Raynaud contre cette en titre honorable et respectueux, par lequel nous théorie. Opera Lyon, 1652, t. ni, p. 425. Et cette l’avouons être notre perfection, notre repos et notre bonté générale se trouvera dans les êtres les plus dis- 661 ESPÉRANCE graciés de la nature, les plus criminels, dans les dam­ nés qui ne cessent pas de s'aimer. — De ces principes Coninck tire les conséquences suivantes. Quand, par un amour désintéressé, je souhaite un bien à un ami, le motif de mon acte, c’est la bonne qualité, la per­ fection que j’ai constatée en lui et qui est le fonde­ ment de cette amitié ; la preuve, c’est que je ne fais pas le même souhait pour d’autres, quoique je sache que ce bien leur serait tout aussi utile qu’à cet ami, ou même davantage; et de même, le motif de mon amour désintéressé pour Dieu, ce sont les perfections divines, ce qu’on appelle la bonté absolue de Dieu. Quand je me désire un bien à moi-même, il n’y a pas d’autre perfection contemplée et aimée que celle de ce bien : c’est donc elle qui donne à l’acte son motif spécifique, et qui en détermine la valeur morale, suivant que ce bien est d’une bonté réelle ou appa­ rente, qu’il est permis ou défendu, qu’il est suprême ou qu’il ne l’est pas; quand je veux pour moi-même Dieu, souverain bien, il n’y a pas d’autre perfection contemplée et aimée que celle de Dieu, et le motif unique qui spécifie l'acte, c’est la bonté relative de Dieu, par laquelle il est ma béatitude et ma fin. Ainsi, pour des raisons différentes, la perfection divine se trouve être l’unique et immédiat motif des deux amours.de celui d’espérance comme de celui decharité, les deux vertus sont vraiment théologales; et dans les deux nous nous subordonnons à la perfection divine, et nous l'apprécions par-dessus tout, quoique plus parfaitement dans la charité. Sur l’appréciation souveraine de Dieu dans les deux vertus, voir col. 624. Cette appréciation souveraine du finis qui n’a pas à souffrir de ce que, dans l’amour d’espérance, ma propre personne est l’unique finis cui, ou de ce que cette sorte d’amour m’est plus facile que l’autre, plus fré­ quent, plus intense : ces avantages de l’amour intéressé ne tiennent pas à une haute idée que je me fais de mon excellence, mais à l’union plus étroite que j’ai avec moi-même. Unicuique ad seipsum est unitas, quæ est polior unione ad alium, dit saint Thomas. Sum. theol., Il* II®, q. xxv, a. I. A peine cette belle théorie de Coninck eut-elle paru, qu’elle fut approuvée par Lugo et Ripalda, qui tous deux prétendirent l’avoir déjà enseignée. Lugo, De pænitentia, dist. III, n. 38 sq., Venise, 1718, p. 18; Ripalda, De virtutibus, dist. XXIII, sect, vin, Opera, Paris, 1873, t. vin, p. 113. Elle fut suivie par Haunold, loc. cit., p. 426; Pallavicini, etc. 5° Fin du xvue siècle : le quiétisme de Molinos et le semiquiélisme de Fénelon. — Nous avons vu le jansé­ nisme rejeter absolument l’amour de convoitise pour Dieu, propre à l'espérance, et exiger de tous les fidèles dans tons leurs actes l'ainour désintéressé de la charité. Le quiétisme ne va pas si loin : c’est seulement aux âmes plus parfaites qu’il impose un continuel exercice du pur amour, c'est seulement chez elles qu’il regarde tout amour intéressé comme hors de saison. De ces âmes, Molinos élimine la pratique de l’espérance théologale, tout simplement; Fénelon veut la garder, mais en « l'épurant », position plus compliquée, qui l’amène à fausser la notion même de l’espé­ rance chrétienne, et à attaquer ainsi malgré lui cette vertu, dont il voulait respecter l’usage chez les parfaits. Nous n’entrerons pas dans l’histoire du quiétisme, ni dans la réfutation de celles de ses erreurs qui ne touchent pas directement à l’espérance, comme l’annihilation des facultés et la non-résistance aux tentations de la chair, dans Molinos: une certaine direction des âmes éprouvées, dans Fénelon; la mé­ thode de contemplation dans l’un et dans l’autre. Voir Quiétisme, Molinos, Fénelon. 1. Molinos et l’espérance. — De ses 68 propositions, 662 condamnées par Innocent XI en 1687, deux se rappor­ tent directement à notre sujet : 7. Non debet anima co­ gitare nec de præmio, nec de punitione, nec de para­ diso, nec de inferno, nec de morte, nec de æternitate. Denzinger. n. 1227 11094). 12. Qui suum liberum ar­ bitrium Deo donavit, de nulla re debet curam ha­ bere, nec de inferno nec dc paradiso; nec debet deside­ rium habere propriæ perfe­ ctionis nec virtutum nec propriæ sanctitatis nec pro­ priæ salutis, cujus spem purgare debet. Denzinger, n. 1232. L’âme (dans la voie in­ térieure) ne doit penser ni à la récompense, ni à la punition, ni au paradis, n: à l’enfer, ni à la mort, ni .· l’éternité. Celui qui a donné à Dieu son libre arbitre ne doit avoir souci de rien, ni de l’enfer ni du paradis; il ne doit pas désirer sa propre perfection, ni les vertus, ni sa propre sainteté, ni son propre salut, dont il doit purifier l’espérance (ou «per­ dre l’espérance », trad, de Fénelon, t. n, p. 233). La 7 e proposition a été appréciée ainsi par les théologiens qualificateurs : male sonans, scandalosa et hæresim sapiens. « Les docteurs mêmes de la mys­ tique, dit le cardinal Gcnnari, conseillent la méditation des lins dernières, même à ceux qui sont favorisés de dons surnaturels et qui sont parvenus à la plus haute contemplation : et cela pour qu’ils ne soient pas tentés d’orgueil, ou exposés au danger de tomber. · Et il cite le chapitre xv de l’autobiogiaphie de sainte Thérèse. Del falso misticismo, 2e édit., Rome. 1907, p. 25. La 12° proposition a été qualifiée ainsi : Hæresim sapiens, damnata in concilio Viennensi ini- r errores Beguardorum, errore 6°, et in cone. Tridentii ·. sess. VI, can. 26 el 31... Sur la proposition analogue des Béguards, prop. 6°, condamnée au concile de Vienne, voir Béguards, t. n, col 532. Quant aux canons du concile de Trente, sur l’erreur analogue des protes­ tants, nous en avons parlé, col. 607-608. On trouvera les raisons de rejeter la doctrine de Molinos dans la critique que nous ferons de celle de Fénelon. 2. Fénelon et l’espérance. — Plusieurs de ses 23 pro­ positions, condamnées par Innocent XII, en 1699, se rapportent directement à notre sujet : nous les don­ nons dans le texte original français, Œuvres de Féne­ lon, édit. Leroux-Gaume, t. ni, p. 106, ou Œuvres de Bossuet, édit. Lâchât, t. xx, p. 474. Pour le texte latin, voir Denzinger, n. 1327 (1193). Si l’on veut retrouver les propositions dans le livre même d’où elles sont extraites avec leur contexte, voir Explication des maximes des saints sur la vie intérieure, édition cri­ tique, par Albert Chérel, Paris, 1911 ; on trouvera, p. 87, 88, la liste des références. (U*J>roposilion. Il y a un état habituel d’amour de Diéii, qui est une charité pure et sans aucun mélange du motif de l’intérêt propre. Ni la crainte des châtiments, ni leudésir des récompenses n’ont plus de part à cet amour,.. (2aj?rop. Dans l’état de la vie contemplative ou unitive, on perd tout motif Intéressé de crainte et d’espérance... Æyprop. Dans l’état de la sainte indifférence,l’âme n’a plus de désirs volontaires et délibérés pour son intérêt, excepté dans les occasions où elle ne coopère pas fidèlement à toute sa grâce (cf. 5’ prop.)...^»)prop. En cet état, on ne veut plus le salut comme salut propre, comme délivrance éter­ nelle, comme récompense de nos mérites, comme le plus grand de tous nos intérêts mais on Je veut, d’une volonté pleine, comme la gloire et le bon plaisir de Dieu, comme une chose qu’il veut, et qu’il veut que nous voulions pour lui— 11 : prop. En cet état (d’épreuve) une âme perd toute espé­ rance pour son propre intérêt : mais elle ne perd jamais dans la partie supérieure, c’est-à-dire dans ses actes directs et intimes, l’espépmce parfaite qui est le désir désir.t· n-sse des promesses...(23ÿprop. Le pur amour fait lui ·· . : ut la vie intérieure, et devient alors l’unique principe et l’unique motif de tous les actes délibérés et méritoires. La controverse de Fénelon avec Bossuet avait porté d’abord sur la direction des âmes contemp latives 6G3 ESPÉRANCE ou éprouvées, et les articles d’Issy, auxquels aboutit la première phase de la discussion, roulent presque uniquement là-dessus, voir ces articles, signés par les deux adversaires, dans les œuvres de Bossuet, t. xviii, p. 362, ou de Fénelon, t. n, p. 226. Mais bien­ tôt, le nouvel archevêque de Cambrai s’efïorce de reléguer au second plan ces questions de voies extraor­ dinaires et de direction ; il voudrait concentrer le débat sur la question dogmatique de la charité, dont Bossuet lui semble fausser la notion. Voir Éludes du 20 mai 1911, p. 184 sq. Au moment où son livre est déféré ù Rome, il voudrait tout réduire à deux points, que nous appellerons ses deux thèses fondamentales : « Je ne veux que deux choses qui composent ma doctrine. La première, c’est que la charité est un amour de Dieu pour lui-même, indépendamment du motif de la béa­ titude qu'on trouve en lui. La seconde est que dans la vie des âmes les plus parfaites, c’est la charité qui prévient toutes les autres vertus, qui les anime et qui en commande les actes pour les rapporter à sa fin, en sor'.e que le juste de cet état exerce alors d’ordinaire l’espérance et toutes les autres vertus avec tout le désintéressement de Jacharitémême quien commande l’exercice. » Lettres de M. l’archevêque de Cambrai à un de scs amis, lettre ire, Œuvres, t. n, p. 283. Pour aider à l’interprétation exacte, soit de la pensée de Fénelon sur l’espérance, soit de celle de l’Église qui l’a condamné, nous examinerons les points suivants. a) Qu’entendait Fénelon par le « pur amour »? — Cette expression, que nous trouvons ci-dessus dans la 23e proposition, est expliquée dans la lr0 : « Une charité pure et sans aucun mélange de l’intérêt pro­ pre. n Mais le « pur amour » peut se considérer, soit comme un acte passager, soit comme un état habituel. Comme acte, c’est un amour de Dieu où l’on oublie momentanément son propre intérêt; et nous avons montré par divers textes, de Pères et de scolastiques, qu’un tel amour est très admissible. C’est en ce pre­ mier sens que Fénelon appelle sa doctrine sur l’acte de charité comme amour pur et sans intérêt propre... un sentiment qui est devenu le plus commun dans toutes les écoles, » t. i, p. 29. Comme étal, le « pur amour », c’est le règne de la charité dans les âmes plus parfaites, entendu sans mélange d’actes intéres­ sés, du moins délibérés. C’est le sens qu’a le « pur amour » dans la 23e proposition; c’est la seconde thèse fondamentale de Fénelon. b) En quel sens V Église a-t-elle condamné le » pur amour» et les propositions que nous avons citées? — Elle n’a pas condamné le pur amour comme acte, mais seulement comme état; des deux thèses fonda­ mentales de Fénelon, les condamnations’ne se réfèrent pas à la première, mais à la seconde. Peu après la décision de Rome, de graves théologiens le notaient déjà. Massoulié, O. P., un des qualificateurs du SaintOfllce qui avaient le plus sévèrement jugé le livre de Fénelon, admet d’ailleurs le pur amour comme acte : « Les actes, dit-il, ont bien moins d’étendue que les habitudes, et ils peuvent se porter à un objet particu­ lier (auquel on ne pourrait se porter habituellement). Ainsi il arrive quelquefois qu’une âme, ou dans son oraison ou dans un transport d’amour, ne regardant et n’âimant que la bonté de Dieu en elle-même, ne songe en ce moment ni à son intérêt, ni à sa béatitude, ni à la possession du souverain bien comme possession propre et qui doit la rendre heureuse. » Traité de l'amour de Dieu, 1703, part. IIe, c. xm, Bruxelles, 1866, p. 296. Antoine Mayr, S. J. : « Quelqu’un a semblé dire que la première proposition (de Fénelon) aurait été condamnée parce qu’elle établissait un amour de pure charité sans aucun mélange du motif de l’intérêt propre, sans aucun retour sur l’intérêt 664 de celui qui aime. Non; jamais n’a é.té réprouvé l’acte de très pur amour envers Dieu, si familier aux âmes saiqtes; ce qui a été condamné, c’est seulement qu’il y ait un état habituel et permanent, dans lequel l’âme pieuse élimine tous les actes qui visent son bien propre et, par suite, tous les actes d’espérance. Cela ressort de la teneur même de la proposition et du témoignage des consulteurs de la cause. » TheoL schol., t. i, De caritate, a. 2, Ingolstadt, 1732, p. 210. Cf. Virgile Sedlmayr, O. S. B., Reflexio critica (sur le livre d’Amort), Salzbourg, 1749, p. 1-8. Mais plus important encore est le témoignage de Benoît XIV. Il s’agissait d’une cause de béatification et de l’exa­ men des écrits d’un saint personnage; on y avait trouvé, dans toute leur force, les formules du pur amour. Benoît XIV, alors cardinal et consulté sur l’affaire, nous résume ainsi la décision finale de la S. C. : « Attendu que le point litigieux entre l’arche­ vêque de Cambrai et l’évêque de Meaux, qui a été décidé ici par le pape Innocent XII, ne concerne pas l’acte d’amour, mais l’état habituel d’amour, comme il résulte clairement des termes mêmes de la propo­ sition...; attendu que dans l’ouvrage que nous exa­ minons, au contraire, il n’est pas question d’état habituel, mais seulement d’acte d’amour; il a plu à la S. Congrégation de répondre que la doctrine du serviteur de Dieu n’a rien de commun avec la doctrine condamnée de l’archevêque de Cambrai; d’autant plus que le serviteur de Dieu, si l’on se réfère à tout le contextedeses écrits, exprime souvent son espérance et son grand désir de jouir de Dieu. » Benoît XIV, De beatif.et canonizations, 1. II, c. xxxi, n. 10, Opera, Prato, 1839, t. n, p. 291. c) En quoi la condamnation des propositions ci-dessus nous instruit-elle sur l’espérance théologale? — Des termes mêmes et des explications que nous venons de citer, il résulte que l’Église réprouve un état de perfection d’où serait volontairement et définitive­ ment exclu tout acte d’espérance, comme la con­ damnation de Molinos l’avait déjà montré; sous aucun prétexte les âmes devenues plus parfaites ne peuvent ensuite se dispenser du précepte de l’espérance donné à tous les chrétiens. — 2° « Espérance » et « motif intéressé » vont ensemble (prop. 2°, 6°). Et quand Fénelon, en cela différent de Molinos, veut garder l’exercice même fréquent de l’espérance théologale et le concilier avec son état de pur amour, en disant que · l’espérance parfaite est le désir désintéressé des promesses, » l’Église n’accepte pas une pareille notion de l’espérance (prop. 11°); son jugement ruine pour jamais la conception d’une espérance désin­ téressée comme la charité elle-même, et éclaire la distinction des deux vertus. d) Quelle idée se faisait Fénelon de la vertu d’espé­ rance? — Il a été amené à en changer plusieurs fois, parce que, voulant chez les parfaits deux choses inconciliables, l’état de pur amour et le plein exercice de l’espérance théologale, il a successivement essayé quatre systèmes de conciliation, dont la réfutation jette un grand jour sur la nature et la nécessité de l’espérance, c’est pourquoi nous la donnons ici, d’au­ tant plus qu’on ne la trouverait pas ailleurs. Jor système de conciliation entre l’espérance et le désintéressement des parfaits : deux espérances sur­ naturelles, l’une intéressée, l’autre désintéressée. Cette première idée de Fénelon est consignée dans un opuscule de lui, conservé à Saint-Sulpice et jusqu’à présent inédit. C’est une Explication des articles d’Issy, qui est comme une première esquisse du livre des Maximes des saints. A propos du 1er article d’Issy, il dit ; « J’avoue qu’on a de la peine à accorder l’es­ pérance avec le pur amour, si on n’a point d’autres idées de l’espérance que celle qui nous est donnée par 665 ESPÉRANCE 666 saint Thomas, et après lui par la plupart des scolas­ que l’espérance intéressée. » Loc. cit., p. 104. Ce « quel­ tiques. Ils veulent que l’espérance soit un désir d’obte­ que chose de plus parfait » que l’espérance formelle nir pour soi, de la bonté de Dieu, un bien difficile et ne peut être que l’acte de charité, et de fait, plusieurs douteux à acquérir. Comme ils disent qu’espérer, théologiens semblent dire parfois, comme Fénelon, c’est désirer pour soi, ils attachent l’espérance à que cet acte « renferme éminemment » celui d’espel’amour intéressé qu’ils appellent amour de concupis­ rance, c’est-à-dire qu'il en a toute la perfection sous cence, et ils l’excluent du parfait amour, qui est le une forme supérieure. Pourquoi donc ne pourrai’, désintéressé, et auquel ils donnent le nom de charité pas se substituer à l’acte qu’il renferme éminemment, ou d’amour d’amitié... J’aimerais mieux changer la et par cette substitution accomplir très suffisamment définition de l’espérance, que saint Thomas n’a peut- le précepte de l’espérance? La charité n’est-elle pas la être fondée que sur les idées philosophiques d’Aris­ reine des vertus? tote. Ne peut-on pas supposer qu’il y a deux espérances Inconvénients du 2esystème. —a) De ce que la charité comme deux amours, et que 1’espérance intéressée est plus parfaite, il ne s’ensuit pas qu’elle puisse rem­ répondant à l’amour de concupiscence, l’espérance placer l’espérance, qui atteint la fin dernière à un désintéressée répond à l’amour d'amitié. On pourrait autre point de vue, en tant qu’elle est notre bonheur. même définir l’espérance désintéressée un désir Notre orientation vers la fin dernière doit être com­ des biens éternies en tant que difficiles et douteux à plète, et aux deux points de vue différents, suivant acquérir, mais un désir excité par le seul bon plaisir cette formule de Trente: « Les justes..., avec ce mo de Dieu et pour sa pure gloire... Par là, on peut conci­ tif principal que Dieu soit glorifié regardent aussi lier, ce me semble, la charité pure avec l’espérance. la récompense éternelle. » Sess. vi, c. 11, Denzinger, Je puis attendre et désirer le royaume de Dieu, c’est- n. 804 (687). D’ailleurs l’espérance, parce qu’intéressée, à-dire l’espérer, avec autant de désintéressement nous est utile et nécessaire, et la charité toute seule pour moi que pour un autre. Je le désire en moi, ne peut répondre à cette nécessité; quelle que soit sa mais non pas pour moi. » Passage cité par M. l’abbé perfection, elle ne renferme donc pas en elle tout ce Paquier, Qu’est-ce que le quiétisme? Paris, 1910, p. 101. qu’il y a de bon et d’utile dans l’espérance. Et cette Inconvénients du lQt système. —a) Il attaque saint nécessité de l’amour intéressé s’étend même aux plus Thomas et les scolastiques. — b) Il établit deux espé­ parfaits. Ne nous exagérons pas la perfection de cette rances théologales, l’une intéressée, l'autre désinté­ vie : c’est une perfection enfantine, en comparaison ressée. Elles doivent différer spécifiquement, puisque de la vie future, qui sera pour nous la perfection d’après l’École, et plus encore d’après Fénelon, le virile et complète; cette antithèse de Tenfant et ie motif désintéressé change la valeur morale de l'acte l’homme nous est donnée par saint Paul. I Cor., x:::. et élève son rang dans la hiérarchie des vertus. Mais 11. Les plus grands saints, ici-bas, commettent ■:· comment ce dualisme pourra-t-il s’accorder avec fautes vénielles, c’est un dogme de notre foi; à Hr·.· l’Écriture et la tradition, qui n’ont jamais reconnu leurs vies, ils ont parfois des « sécheresses ■· où le motif qu’une seule espérance surnaturelle, et trois vertus de la gloire de Dieu parle faiblement à leur cœur, des théologales seulement ? — c) La seconde espérance, la tentations violentes et prolongées, où il leur faut, désintéressée, est inutile, puisque son acte est déjà pour ne pas succomber aux choses de la terre, faire produit par la vertu de charité. La charité, en effet, appel au motif intéressé de l’autre vie : au milieu peut non seulement aimer Dieu, mais aussi le désirer. du silence ou du murmure affaibli du pur amour, voila Voir col. 627. Désirer Dieu à cause de « son seul une voix vibrante, un secours nouveau, approprie bon plaisir et pour sa pure gloire », c’est le motif même à l'extrême péril; car il faut alors quelque chose qui de la charité. On ne peut donc comprendre que Dieu nous prenne par les entrailles, par cet amour de nousait inutilement donné à l'homme deux vertus infuses, mêmes, si fortement enraciné en nous et que Dieu n’a espérance et charité, pour faire l'ouvrage d’une seule, pas dédaigné d’élever à l’ordre surnaturel par la vertu avec le même motif. —d) De même que Dieu demande infuse d’espérance. Actes d’espérance, actes même de tous les chrétiens, quel que soit leur développement de crainte, le concile de Trente, avec saint Paul, intellectuel et leur science, la même espèce de foi, la les demande aux âmes plus parfaites. Sess. vi, c. 13. foi simple des enfants, de même il fallait qu’il ordonnât Denzinger, n. 806 (689). On voit pourquoi Dieu a rendu à tous, quel que fût leur état de piété et de perfection, général le précepte de l’espérance. — 6) La charité la même espérance, l’espérance naïve des multitudes, est la reine des vertus, mais la gloire d’une reine n’est qui surnaturalise la tendance à notre bonheur. Ainsi pas de vivre solitaire, ni de régner dans le désert; une le précepte est le même pour tous; ainsi il n’y a pas reine demande un cortège et Dieu a donné à la charité, deux castes, les brahmes de l'intelligence ou de la . pour l’accompagner, les autres vertus théologales et piété, et les parias; mais un peuple de frères, où tous morales; à la charité de les diriger vers sa fin suprême, communient aux mêmes vertus surnaturelles, comme mais sans leur enlever toute individualité et toute aux mêmes sacrements. Et quand on considère le autonomie. Si la charité devait agir seule dans l’état danger et les ravages de l’orgueil, on voit qu’il fallait des plus parfaits, pourquoi ces autres vertus surnatu­ cette égalité devant la loi de foi, d’espérance et relles, infuses au baptême, que Dieu a destinées sur­ d’amour, pour retenir les intellectuels et les mystiques tout à ces âmes plus saintes, et qu’il conserve et dans une salutaire humilité. augmente en elles? Nobilissimus omnium virtutum 2° système. — L’espérance théologale reste simple­ comitatus, quie in animam cum gratia divinitus in­ ment intéressée, mais comme elle est renfermée émi­ funduntur. Catéchisme du concile de Trente, part. Il. nemment dans l’acte de charité, celui-ci peut satis­ c. n. — c) Enfin, Fénelon ne pouvait s’arrêter à une faire, chez les parfaits, non seulement au précepte de la solution aussi radicale, puisqu’il avait signé le premier charité, mais en même temps au précepte de l’espé­ article d’Issy : · Tout chrétien, en tout état, quoique non rance. —Ce système est seulement insinué en passant, en tout moment, est obligé de conserver l’exercice de­ dans le document déjà cité, par Fénelon qui sentait là foi, de l’espérance et de la charité, et d’en produire lui-même les inconvénients du premier : « Il n’est pas des actes comme de trois vertus distinguées · : question de disputer des mots, et je laisse volontiers tinctes). » Œuvres, t. il, p. 226. Aussi dut-il cherch:.l’École décider sur les termes. Mais enfin, ce désir quelque autre système; les deux précédents, nous (désintéressé) est ou une espérance formelle ou quel­ en avons la preuve, ont passé dans son esprit, mais : que chose de plus parfait qui la renferme éminemment, n’a pas osé les lancer dans le public. el qui satisfait encore plus parfaitement au précepte 3e système.—La charité, chez les âmes plus parfaites 667 ESPÉRANCE 668 commande l’acte d’espérance, et, par là même, le rend que « la charité spécifie » en ce sens que l’acte d’espé­ désintéressé, d’intéressé qu’il était en soi. — Ce sys­ rance lui-même, outre son motif essentiel, est dirigé tème, plus modéré, au lieu d’attaquer saint Thomas vers la gloire de Dieu par l’acte de charité qui le et l’École, reconnaît avec eux que l’espérance est par commande. C’est pour lui une nouvelle fin surajoutée, elle-même intéressée et cherche à utiliser la théorie une fin extrinsèque, élément qui en morale contribue scolastique de l'imperium carilalis, comme aussi à à la spécification de l’acte, tellement qu’un acte bon s'autoriser du 13e article d’Issy, où il était dit : « Dans peut devenir mauvais par une fin surajoutée, ou, au la vie et dans l’oraison la plus parfaite, tous ces actes contraire, acquérir une nouvelle et spéciale bonté. II y a alors deux fins subordonnées, deux formes (des différentes vertus) sont unis dans la seule charité, en tant qu’elle anime toutes les vertus, et en com­ subordonnées si l’on compare les fins à des formes; mande l’exercice, selon ce que dit saint Paul. La d’où l’on peut dire, avec saint Thomas, que l’acte charité souffre tout, elle croit tout, elle espère tout, est formellement un acte de charité, que la charité est elle soutient tout. I Cor., xm, 7.» Cet article avait été la forme de toutes les vertus auxquelles elle donne la dernière fin. Sum. theol., I* Ilæ, q. xnr, a. 1; ajouté au projet primitif sur la demande de Fénelon. II» II”, q. xxni, a. 8. D’autre part, cette fin sura­ Œuvres, t. n, p. 226. Fénelon arbore ce système dans ses deux Lettres d un de ses amis, manifestes lancés joutée à l’acte par la charité, n’est relativement à au moment où son livre est déféré à Rome. Nous lui qu'une fin extrinsèque et accidentelle (finis ope­ avons cité la première, voir col. 663. Dans la seconde, rantis), sur laquelle la fin intrinsèque, le motif essen­ il donne comme point essentiel de sa doctrine « l’état tiel de l'acte, doit prévaloir comme spécification; habituel où toutes les vertus sont désintéressées, étant aussi l'acte reste-t-il avant tout un acte d’espérance, unies dans la seule charité qui les anime et les com­ un acte intéressé; commandé par la charité, il n’est mande, · t. n, p. 285. Ce système est également intro­ pas transformé par elle en acte désintéressé, il n’est duit comme explication et correctif dans la seconde | pas « épuré » par elle; Fénelon s’efforce en vain d· édition du livre des Maximes, préparée par Fénelon, conclure cela de ces textes, sous prétexte que, d’aprée mais restée inédite, et que vient de publier M. Chérel, j saint Thomas, la charité donne à l’acte qu’elle com­ mande, sa forme, son espèce, L n, p. 349. Mais la Paris, 1911, p. 33,126,306. Inconvénients du 3e système. — a) Comment l’acte question est très complexe; il n’est donc pas étonnant d’espérance, qu’on reconnaît comme intéressé en que Fénelon, confondant deux cas psychologiques qui soi, peut-il perdre cette propriété essentielle par le ont une certaine analogie, ait pris du premier, le dé­ simple fait accidentel qu’un acte de charité l’a précédé sintéressement absolu de l’acte, et du second, la et commandé? De même que la charité ne perd pas conservation de l’acte d’espérance comme vertu son désintéressement essentiel, du seul fait qu’elle distincte avec son motif propre, et qu’il ait voulu est commandée par l’espérance, par exemple, si un réunir en un seul et même cas deux propriétés qu’un chrétien à l’article de la mort, sans prêtre, se com­ acte ne peut posséder à la fois. En réalité, c’est dans mande à lui-même, par un désir intéressé de son salut, le premier cas que Fénelon sc place pratiquement, un acte de charité parfaite comme moyen de se ré­ il ne laisse donc plus à l’acte le motif propre et in­ concilier avec Dieu et se sauver, de même l’espé­ téressé de l’espérance. Mais il prétend le lui laisser, rance ne perd pas de son caractère intéressé, du fait sous prétexte que c'est notre salut, notre bien que nous qu’elle est précédée et commandée par un acte de pur voulons alors, pour la seule gloire de Dieu. Ce sont, amour; chacun des deux actes, gardant son motif dit-il, « des actes de vraie espérance... Ils ont l’objet distinct, garde sa physionomie propre, d’autant plus formel, qui est le bonum mihi : par là ils ont un motif qu’on peut en un sens nommer intéressé... C’est un qu’ils se complètent et ne se détruisent pas. — b) Si vous supposez que, sous l’inlluence de la charité, vrai motif, et c’est dans un sens un motif d’intérêt l’acte devient désintéressé, ce n’est plus un acte propre, et même du plus grand de tous les intérêts, » d’espérance « comme vertu distincte », et le 1er ar- I t. n, p. 258. Il ne voit pas que notre salut, notre béa­ tide d’Issy n’est plus observé. Ce qui a trompé titude, n’est pas un motif, mais un objet matériel Fénelon, c’est que la charité avec son motif peut que nous pouvons désirer pour des motifs bien diffé­ intervenir de deux façons très différentes dans le do­ rents, et que lui-même ne désire plus que pour le motif désintéressé de la charité. L’évêque de Chartres maine d’une autre vertu, au témoignage de l’expé­ rience. Dans le premier cas, elle ne conserve de l’autre lui en fait très bien la remarque : « Quoique le bonum vertu que l’objet matériel, et substitue son motif mihi demeure comme objet, il n’y demeure pas comme au motif propre de cette autre vertu : ainsi on peut motif, c’est-à-dire raison qui meut; parce que, comme payer ses dettes, non pour le motif propre de la il est dit après, p. 45 (du livre des Maximes), on le veut justice auquel on ne pense même pas, mais unique­ par pure conformité ά la volonté de Dieu, c’est-à-dire ment pour faire plaisir à Dieu (motif de la charité); que la conformité à sa volonté est la seule raison qui on peut désirer le ciel non pour le motif intéressé de meuve : « Je ne le veux pas par ce motif précis qu’il l’espérance, mais uniquement pour ne plus offenser » est mon bien; mais je le veux par pure conforDieu et lui rendre là-haut une plus grande gloire. « mité à la volonté de Dieu. » Loc. cit., p. 268. Voir Alors il ne reste plus qu'un acte de charité, car l’autre Études du 20 juin 1911, p. 745-753. vertu ne peut réellement agir où n'intervient pas son 4e système, dernière évolution des idées de Fénelon motif spécifique et son motif ne peut intervenir où sur l’espérance : l’espérance intéressée, apanage du il n'est pas perçu : un motif ne peut nous mouvoir commun des fidèles, se compose en réalité d’un qu’à travers la connaissance que nous en avons. mélange de surnaturel et de naturel; le naturel, Dans le second cas, qui est l’imperium caritatis tel que c’est la tendance à « l'intérêt propre »; purifiez l’es­ pérance surnaturelle de cet élément étranger, vous le considèrent les scolastiques, il y a deux actes succes­ sifs et distincts, le premier de charité (actus imperans), l’aurez telle qu’elle est en elle-même, c’est-à-dire le second d’espérance (actus imperatus), chacun avec absolument désintéressée, ainsi chez les parfaits. On voit que cette nouvelle conception est opposée à son motif propre, donc le premier désintéressé, le second intéressé. On peut dire, il est vrai, dans les la précédente, qui reconnaissait l'espérance surna­ turelle comme intéressée en soi, avec l’École. deux cas, que « la charité spécifie » l’acte de désirer, d’espérer;dans le premier cas, c’est clair, iln’yaqu’un Une première ébauche du système, empruntée à motif, qui est celui de la charité, et qui rend l'acte une phrase de saint Bernard, donne à cet élément désintéressé; dans le second cas, on oeut dire encore naturel le nom de cupidité soumise. « N’est il pas vrai, G69 ESPÉRANCE dit Fénelon, qu’on n’a jamais eu d’autre idée de l'in­ térêt propre, que celle d’une cupidité ou amour par­ ticulier de nous-mêmes, par lequel nous nous désirons le bien autrement qu'à notre prochain, en sorte que cet amour ne vient point du pur zèle pour la gloire de Dieu, mais qu’il est tout au plus soumis à l’ordre? C'est ce que saint JBernard nomme cupidité soumise, cupiditas quæ a superveniente caritate ordinatur. » Vingt questions proposées ά M. de Meaux, n. 3, t. n, p. 275; cf. n. 15-19. Cette « cupidité soumise » fournit aussi des corrections et additions à la seconde édition du livre des Maximes. Voir Chérel, op. cil., p. 35. Mais bientôt, le système reçoit son plein développe­ ment dans l’Instruction pastorale de l’archevêque de Cambrai sur le livre intitulé : Explication des maximes des saints. Aussi, Bossuet l’appelle-t-il « le nouveau système de l’Instruction pastorale. » Le mot de » cupidité soumise » y est remplacé par l’expression plus claire d’ « amour naturel de soi ». On entend par là un acte « délibéré », tendant à 1’ « intérêt pro­ pre », imparfait, quoique « innocent » et licite, « affec­ tion mercenaire » et « espérance naturelle », mélangée aux actes surnaturels d’espérance, sans les altérer en eux-mêmes, mais non sans diminuer la perfection de la volonté. « Cet amour naturel dont je parle, est bon quand il est réglé par la droite raison et conforme à l’ordre. Il est néanmoins une imperfection dans les chrétiens, quoiqu'il soit réglé par l’ordre, ou pour mieux dire, c’est une moindre perfection, parce qu’elle demeure dans l’ordre naturel et inférieur au surnaturel. » Instr, pastorale, n. 3, t. n, p. 289. « Cette affection mercenaire, sans entrer ni influer positive­ ment dans ces actes surnaturels, diminue la perfec­ tion de la volonté, » n. G. < Les justes mercenaires, dont parlent les Pères, ont deux espérances : la sur­ naturelle, sans laquelle ils ne seraient pas justes; et la naturelle, qui les rend encore mercenaires, lorsqu’elle agit fréquemment en eux, au lieu qu’elle n’agit plus d’ordinaire dans les justes parfaits, que les Pères nomment les enfants, » n. 30, p. 304. Fénelon pen­ sait ainsi tout concilier : d’une part, laisser au com­ mun des fidèles le motif intéressé, puisqu’il est légi­ time et nécessaire pour les soutenir ; de l’autre, éliminer de chez les parfaits la tendance intéressée, élimina­ tion plus acceptable dès lors qu'il s’agit d’un acte libre, sur lequel la volonté a prise, et d’un acte naturel qui ne tombe pas sous le précepte divin de l’espérance surnaturelle. Inconvénients du 1° système. — a) Par le fait qu'il enlève à l’espérance surnaturelle toute recherche de l’intérêt propre, mein'e réglée et légitime, il attaque la notion commune de l'espérance théologale, telle que l’ont donnée saint Anselme, saint Bernard, saint Thomas, saint François de Sales et les théologiens, comme le montre, au long, Bossuet dans sa Préface sur l’instruction pastorale donnée à Cambrai, Œuvres, L xxx. — à) Par ce nouveau système, Fénelon se prive d’une explication et d'une atténuation qui lui avait souvent servi de réponse aux critiques. Je ne dispense pas les parfaits, disaifcjL de tout acte d’espérance inté­ ressée,je parle d’un fetat )de pur amour qui soit «habi­ tuel, mais non variable », qui admette des exceptions au désintéressement absolu, surtout dans certaines tentations où il est bon de recourir au motif intéressé de l’espérance et de la crainte. Fort bien, mais main­ tenant que l’acte intéressé est devenu purement naturel, qu'il n'accompiit pas le précepte de l’espcrance et reste en dehors de tout mérite, jiourquoi les par­ faits s’y croiraient-ils obligés, pourquoi ne cherche­ raient-ils pas à l’éliminer absolument, et à se fixer dans un état invariable de pur amour? c) Ce quatrième système ressemble au premier en ce qu’il admet deux espérances. Voir col. 665. Mais 670 s’il évite certains inconvénients du premier, c’est pour tomber dans un pire, dans un rigorisme d’autant plus fâcheux qu’il atteint non seulement les parfaits, mais encore tous les fidèles. Tandis que le premier système admettait deux espérances surnaturelles et conduisant au salut, l’une désintéressée à l’usage des parfaits, l’autre intéressée à l’usage du commun des fidèles, qui pouvaient ainsi plus facilement accomplir le précepte divin et produire l’acte surnaturel d’espé­ rance, nécessaire à la justification et au salut, le qua­ trième relègue l’espérance intéressée parmi les actes purement naturels, qui ne peuvent servir ni de mérite pour le juste, ni de disposition à la justification pour le pécheur. Il faudra donc que tous les pécheurs, au tribunal de la pénitence, quand ils voudront join­ dre à l’attrition cette spes venue que demande le concile de Trente, passent par une espérance désintéressée qui leur est bien plus difficile et qui leur enlève ainsi le bénéfice de l’attrition. Voir Αττηιτιοχ. Quant aux justes ordinaires, qui espèrent la béatitude dans leur propre intérêt et non pour la gloire de Dieu, comme il arrive parmi les chrétiens, ils n’auront,par un tel acte, aucun mérite pour le ciel. C’est restreindre beaucoup la possibilité du mérite et même du salut, pour le commun des fidèles. Un théologien a-t-il le droit de faire de telles restrictions en vertu de sa pro­ pre autorité? Ici, Fénelon lâche de renforcer son autorité par celle des Pères. Ce n’est pas qu’il puisse trouver expressé­ ment chez l’un d’eux son « amour naturel ; mais il tâche de montrer qu’ils ont dû avoir cette idée. Le point de départ de son raisonnement, c’est la doctrin· des grands docteurs cappadociens, suivie par d'autres Pères, « sur les esclaves, les mercenaires et les fils ·. Voir col. 649. Fénelon cherche à prouver que ces Pères ont voulu,comme lui, éliminer de la catégorie la pluparfaite (les « fils ») cet « amour naturel » dont, par suite, ils admettent ailleurs l’existence. Et la preuve, c’est qu’ils n'ont pu vouloir éliminer autre chose. Citons un ou deux exemples de ce raisonnement vingt fois répété : ce qui est exclu par les Pères « comme une imperfection, ne peut venix· de la grâce et du SaintEsprit : donc il est naturel. ·■ Instruet, pastorale. n. 41, L n, p. 313. C’est supposer faussement qu’il ne peut y avoir d’acte surnaturel imparfait, quelagrâcene peut rien faire d’imparfait; ce que Bossuet réfute ainsi : « Si ce qui vient de la grâce n’a rien d'imparfait, donc la crainte de la peine n’est pas imparfaite, ou la grâce ne la fait pas. Si rattachement qu’on exclut à titre d’imperfection n’est pas du Saint-Esprit, donc cette crainte, que l’on bannit quand on est parfait. I Joa., rv, 18, ne vient pas de son impulsion, contre la définition expresse du concile de Trente (voir col. 608); donc la grâce ne fait pas les commencements a cause qu’ils sont imparfaits, et il n’est plus de la foi qu’elle fait tout jusqu'à la première pensée...; donc, tout ce qui se dissipe comme imparfait dans la perfection de la vie future, I Cor., xm, 10, n’est pas de Dieu (surnaturellement) : la foi n’en est pas, non plus que l’espérance. On oublie jusqu’aux pre­ miers principes de la théologie. » Préface sur l’instruc­ tion pastorale, n. 74, t. xix, p. 239. — Fénelon disait encore : « En quoi consiste cette affection imparfaite et retranchée (par les Pères)? Encore une fois, ce ne peut être l’espérance surnaturelle... Ce ne peut point aussi être la fréquence des actes d’espérance; car le fréquent exercice d’une vertu théologale ne peut jamais être une imperfection... Ce qui est retranchi ne peut donc être qu’un désir naturel, humain et délibéré de la béatitude, qu’une affection mercenaire ou intéressée, qui loin d'entrer dans l’act des: ·. once surnaturelle, et de lui être essentielle, ne au contraire qu’en diminuer la perfection dans une 671 ESPÉRANCE âme. · Instr. pastor., n. 23, t. n, p. 301. Bossuet ré­ pond : « Le fréquent exercice d’une vertu théologale, qui, de sa nature, est imparfaite, peut bien être une imperfection, en ce qii’elle occupe la place de la plus parfaite vertu, qui est la charité... Nous pourrions dire sans crainte que c’est une perfection d’exercer plutôt et plus souvent la charité que l’espérance, et que c’est une imperfection d’exercer plutôt et plus souvent l’espérance seule que la charité. » Loc. cit., n. 84, p. 248. Et c’est bien ainsi, par la prédominance •de tel ou tel acte surnaturel dans la vie, que les Pères ont dû distinguer les « mercenaires » des » vrais fils ». Voir col. 650. La vertu infuse d’espérance étant plus imparfaite, on peut sans faire injure aux dons de Dieu restreindre son activité pour laisser dominer la charité, en attendant qu’au ciel la première disparaisse tout à fait devant la seconde. Ainsi, à l’image de la vie naturelle, la vie surnaturelle a son développement >et sa variété dans les divers sujets, et une fonction ■d’ordre inférieur est relativement sacrifiée parfois à une fonction d’ordre supérieur. — Fénelon objectera ■que la charité est une amitié avec Dieu, et que, d’après saint Thomas, l’amitié augmente plutôt l’espérance, de amicis maxime speramus. Sum. theol., Il* IIæ, q. xvii, a. 8; cf. Instruct, pastor., η. 3, p. 288. Mais saint Thomas ne peut vouloir dire que l’amitié, essen­ tiellement désintéressée d’après lui (voir col. 623), multiplie entre amis les actes intéressés, parmi lesquels il range l’espérance dans cet article même que l’on objecte. Il veut dire seulement que, lorsqu’il nous arrive d’espérer d’un ami un service utile pour nous, nous l'espérons avec une bien plus grande .confiance de lui que d’un autre, un ami ne refusant rien à son ami. C’est en ce sens que notre amitié envers Dieu, au dire du saint docteur, rend notre espérance en lui plus parfaite; ce n’est pas qu’elle en rende nécessairement les actes plus fréquents. Par cette analyse, on voit aussi que Fénelon, du moins sur la question de l’espérance, n’a pu arriver, malgré ses recherches théologiques en tout sens et son génie si fertile et si souple, à justifier son livre, ce qui est pour la condamnation romaine une écla­ tante justification. 6° xvitt* siècle. — Si cette controverse célèbre, grâce au jugement qui l’a suivie, a mis en lumière, entre autres choses, la nature et la nécessité de l’espé­ rance, elle a donné occasion,chez certains théologiens et pour un temps, à une réaction exagérée contre le quiétisme, ce qui les a amenés à sacrifier la charité à l’espérance, l’amour désintéressé à l’amour intéressé, conformément d’ailleurs à certaines idées philosophi­ ques en vogue au xvm“ siècle. Quelques-uns ont pris à tort la condamnation de Fénelon comme si elle impliquait la canonisation des idées de Bossuet sur la tendance perpétuelle au bonheur, et sur la recherche de son propre intérêt,fournissant à tout acte de cha­ rité un motif secondaire. Ainsi, en Allemagne,Eusèbe Amort conclut avec Bossuet: In omni vero actu cari­ tatis includituretiamamor concupiscentia. Dans Theolo­ gia eclectica. tr. De caritate, q. n ; et dans Idea divini amoris, Ratisbonne, 1739, p. 5. En France, le P. de Caussade, S. J., se croit obligé, par le goût du temps, à partir de la « doctrine de M. de Meaux », et pour défendre l’amour désintéressé, passe par le système de Bossuet sur l’acte de charité. Instructions spiri­ tuelles en forme de dialogue sur les divers états d’oraison suivant la doctrine de M. de Meaux, Perpignan, 1741, p. 133-138. Cf. Bremond, Apologie pour Fénelon, p. 437-441, 450, 451. D’autres vont plus loin que Bossuet, et réduisent 'implement la charité à cet amour de convoitise qui caractérise l’espérance; c’est détruire la distinction que nous avons mise avec saint Thomas entre les deux 672 vertus, col. 624 sq. Ainsi, en Belgique. Henri de SaintIgnace, dans un livre d’ailleurs mis à l’index : « Ccrtainsmystiques,dit-il,et avec eux les quiétistesetbeaucoup de scolastiques, appellent amour d’espérance, l’amour de Dieu, considéré comme notre souverain bien, amour moins parfait (pensent-ils) que l’amour de Dieu,considéré en lui-même comme souverainement bon et parfait, et seul ce second amour est appelé par eux amour de charité. Ils mettent donc la perfec­ tion de l’amour en ce que Dieu soit aimé comme par­ fait en soi, sans retour sur nous-mêmes. Mais l’amour de Dieu comme notre bien, est un vrai amour de charité... Et il faut l’admettre, si l’on veut détruire radicalement le quiétisme et le semi-quiétisme. » Ethica amoris, Liège, 1709, t. n, p. 216. Dans ce qui suit, il attaque saint François de Sales. En Italie, Bolgeni, S. J., après la suppression de son ordre, reprend la même idée, sous l’influence de préoccupations anti-jansénistes; il attaque la possi­ bilité d’un acte désintéressé dans l'homme, et fait de la charité « un amour de concupiscence ». Della carità, Rome, 1788, t. i, p. 3. Voir Charité, t. n, col. 2220. En France, au même temps, le P. Grou, ancien jé­ suite, signale des interprétations exagérées de la condamnation de Fénelon. « Comme ce sujet, le plus relevé de toute la vie intérieure, a fait beaucoup de bruit vers le commencement de ce siècle, et que d’une condamnation très juste, beaucoup de gens ont pris occasion de se prévenir contre des choses entendues de peu de personnes, j'ai cru devoir m’en expliquer en peu de mots. » Maximes spirituelles, 23e maxime, Paris, 1789, p. 382. Cf. Études du 20 mai 1911, p. 489492. Il serait curieux, d’autre part.de suivre le quiétisme se survivant au xvine siècle, dans des milieux qui échappent plus ou moins à l'influence de l’Église. M. Jules Lemaître le signale dans Mm· de Warens et dans J.-J. Rousseau. Fénelon, 9«· conférence, 12e édit., p. 270. On le retrouverait alors dans certaines sectes méthodistes, où les livres de Mmo Guyon sont encore en honneur aujourd’hui. 7° x/x·’ siècle; attaques du rationalisme et du kantisme contre l’espérance chrétienne et son caractère intéressé. — A la suite de Port-Royal et surtout de/Kant/le ratio­ nalisme moderne a d’ordinaire proclamé, en morale, un désintéressement exagéré; en France, ces idées ont été vulgarisées par l’enseignement universitaire. Un exemple : « La loi morale, dit Paul Janet, a ce caractère de demander à être accomplie par respect pour elle-même, et c’est là ce que l’on appelle le devoir. Toute autre raison d’accomplir la loi, hors celle-là, est une manière de violer la loi... On dira que sans récompenses et peines, la loi sera inefficace. Je réponds : elle sera ce qu’elle sera : mais si, pour la rendre efficace, vous en détruisez l’essence, vous la rendez bien plus inefficace car vous la rendez nulle. » Éléments de morale, rédigés conformément aux pro­ grammes officiels de 1882, Paris, 1882, p. 147. Depuis lors nous avons fait du chemin, l’impératif catégo­ rique de Kant ne satisfait plus les esprits, on en est à chercher une morale pour les écoles, et on la cherchera longtemps. Mais l’objection reste : la morale chré tienne a pour but le plaisir et l’intérêt ; c’est une forme raffinée de l’épicurisme, c’est une morale d’usurier, c’est un marché avec Dieu, où l’on échange les actes de vertu contre bonne récompense. Dans cette objec­ tion, il y a, d’abord, ignorance de ce qu’enseigne réellement la doctrine catholique, ensuite, ignorance de la nature humaine. 1. On prêle ά la doctrine catholique ce qu’elle ne dit pas.—a) La doctrine catholique ne soutient pas la mo raie du plaisir. — Au contraire, elle proclame l’immo­ ralité d’un homme qui ferait du plaisir en général 673 ESPÉRANCE l’unique fin de son existence, lors même que parmi les plaisirs il choisirait le plus pur, celui qui naît de la possession de Dieu, d’autant plus que ce serait faire de Dieu un pur moyen. « L’âme qui n’aijnerait Dieu que pour l’amour d’elle-même, établies t la fin de l’amour qu’elle porte à Dieu en sa propre contuqodité, hélas! elle commettrait un extrême sacrilège. S. François de Sales, loc. cit. Si le bonheur (béatitude) est par les théologiens souvent appelé fin dernière, cela ne fait pas que le plaisir soit la fin dernière de l’homme, car le plaisir n’est pas toute la béatitude, ni son élément principal. La béatitude, que désire l’espérance chrétienne, se compose indivisiblement de Dieu lui-même (« béatitude objective»), et de la pos­ session de Dieu (« béatitude formelle ») ou subjective. Et cette béatitude subjective elle-même ne peut se réduire au plaisir; c’est avant tout le suprême déve­ loppement de l’homme dans sa nature spirituelle, par la vision intuitive de Dieu, par la perfection de l’amour de Dieu, par l’heureuse impuissance de pécher désor­ mais; c’est, par manière de complément secondaire, le plaisir qui résulte de cet état et de ces opérations si parfaites;car tout plaisir n’est pas mauvais;d’un objet honnête résulte un plaisir honnête. Mais le plaisir, même honnête, n’est pas ce que l’espérance chrétienne désire par-dessus tout : de même que dans l’ordre naturel des choses le plaisir n’est qu’une conséquence de la perfection de l’action et de la perfection de l’agent, de même, dans notre désir de la béatitude formelle, nous désirons principalement la perfection surnaturelle de notre être et de ses opérations, et par voie de conséquence le plaisir qui en suivra. Nous désirons le plaisir avec le reste, mais nous ne faisons pas du plaisir le motif calculé de désirer le reste. Cf. S. Thomas, Sum. theol., I’ II®, q. n, a. 6; q. iv, a. 1, 2. Quant au sentiment de plaisir qui souvent accompagne et facilite nos actes, s'il n’entre pas dans un calcul, il n’altère pas le motif de l’acte libre. b) La doctrine catholique ne soutient donc pas la morale de l'intérêt ou morale utilitaire, qui rempla­ çant la recherche plus spontanée du plaisir par un savant calcul des plaisirs et des peines, au fond ne diffère pas de la morale du plaisir, puisqu’elle le con­ serve comme fin dernière et ne fait que mieux calculer les moyens. Le but suprême de la vie poursuivi par l’utilitarisme, suivant la formule de Bentham, son chef, c’est « le maximum de plaisir avec le minimum de douleur; » pour y arriver la vertu est recommandée, mais prise comme un pur moyen, et subordonnée à une fin indigne d’elle, d’autant plus que le plaisir cherché par les utilitaires n’est pas celui du ciel, mais celui de la terre. La théologie catholique, au contraire, sans compter qu'elle n’admet pas un plaisir quelcon­ que, ne fait pas de la vertu un pur moyen d'arriver au ciel et reconnaît qu’on peut l’aimer pour elle-même ; suivant le style des anciens, elle n’en fait pas seule­ ment un bien utile, mais un bien honnête. Quædam, dit saintThomas en parlant des vertus, appetuntur et propter se, in quantum habent in seipsis aliquam ra­ tionem bonitatis, etiamsi nihil aliud boni per ea nobis accideret; el tamen sunt appetibilia propter aliud in quantum scilicet perducunt nos in aliquod bonum perfectius... Et hoc sufficit ad rationem honesti. Sum. theol., 11“ II®, q. cxlv, a. 1, ad lu“. Ainsi pour nous,autant que pour les rationalistes et les kantistes, le bien est bien.indépendamment de toutes ses consé­ quences agréables ou désagréables. Une action n’est pas bonne uniquement parce qu’elle est récompensée, mais récompensée parce qu’elle est bonne, c’est-à-dire honnête et vertueuse. c) La doctrine catholique n’oblige pas à faire toutes ses actions en vue de la récompense céleste. — Nous l’avons déjà constaté pour l’acte de charité théologale DICT. DE TBÊOL. CATHOL. 674 où Ton s’oublie pour Dieu. Quant aux vertus morales puisqu’elles sont aimables pour elles-mêmes, comme vient de nous le dire saint Thomas, la théologie ca tholique admet qu’on puisse agir souvent par amour de la vertu, du bien moral, sans porter plus loin son regard, sans songer à la récompense, que d’ailleurs on mérite très bien sans y penser. Je paie mes dettepar honnêteté, par probité, par respect des droite ’autrui, sans autre motif présent à ma pensée ; c <·-·. un" acte de justice, qui est certainement bon dev. : · Dieu, et peut même être le fruit d’une vertu surna­ turelle. La doctrine catholique ne dit pas que dans tous nos actes libres nous devions considérer comme fin notre bonheur. Voir Éludes du20mai 1911, p. 486 sq. Par là encore,l’eudémonisme, tel quel’entend l’Église, en laissant une place au désintéressement, diffère de la morale du plaisir et de l’intérêt. 2. On méconnaît la nature humaine. — La tendance au bonheur, bien qu’elle n’apparaisse pas dans tous nos actes, est pour l’humanité un ressort puis­ sant, naturel et nécessaire : de là, l’inanité de tous les systèmes de morale qui ne font pas au bonheur sa part. Le kantisme, par exemple, nous impose l’impé­ ratif du devoir, tombé on ne sait d’où, peut être siniple préjugé subjectif, et commande des vertus pénibles, sans concilier ces sacrifices avec la tendance au bonheur que l’homme pourtant constate en hi et dont il aperçoit la légitimité. Sans cette concilia­ tion, le devoir ne restera-t-il pas un pur problème? Et les passions, qui ont hâte de s’en affranchir, ne s’autoriseront-elles pas de cette antinomie troublante du devoir et du bonheur? L’impératif catégorique, demandant un impossible, un illégitime abandon du bonheur a-t-il vraiment force de loi? Et ne devrait-on pas consulter les possibilités et les tendances de le nature humaine, quand on veut lui fabriquer une morale? C’est ce qu’avoue Paul Janet lui-même, que nous citions tout à l’heure : « fl s’agit, en morale, de l’homme réel et non d’un homme fictif et imagi­ naire. On ne peut imposer à un être une loi qui ne serait pas conforme à sa nature : ce qui doit être doit avoir une certaine proportion avec ce qui peut être. L’homme n’est ni ange ni bête, a dit Pascal; et souvent qui veut faire l’ange fait la bête. ■ Loc. cit., p. 7. Les anges de Kant ne volent que d’une aile; lui-même en gémit, et va jusqu’à dire qu’il n’a peutêtre pas existé une seule bonne action depuis le com­ mencement du monde, bonne suivant la formule de son système. Remarquons, en finissant, que ce système de Kant suppose nécessairement la réfutation de la morale du bonheur, de l’eudémonisme péripatéticien, et qu'il ne l’a pas réfutée au jugement d’un historien delaphilosoplüe tel qu’Ueberweg. Geschichte, 9' édit., p. 349. Voir Aug. Valensin et les auteurs qu’il cite, dans le Dictionnaire apologétique de la foi catholique, art. Criticisme kantien, col. 755. L’Église catholique, elle, a proclamé au concile de Trente et dans la condamnation de Jansénius. ce grand principe : « Dieu n’ordonne pas l’impossible. Denzinger, n. 804 (686), 1092 (966). Et pour que la loi morale soit possible et pratique, elle tient compte de la tendance au bonheur, et rattache la béatitude future à l’observation de la loi. Si l’homme peut agir parfois par pur amour de la vertu sans motif ulté­ rieur, il faut aussi qu’il pratique les vertus en vue de la récompense céleste. Et il n’y a rien en cela qui dégrade les actes de vertu. Qu’est-ce que la vertu, A pratique du devoir? C’est la réalisation bien impar­ faite, bien passagère, de l’ordre mor.ii en moi. Si j’aime vraiment cet ordre, je ne puis m’arrêter to u­ jours à son ébauche, je dois aspirer à sa rêausâtion plus parfaite. Or, la béatitude, telle que la propose La 675 ESPÉRANCE — ESPRIT-SAINT doctrine catholique, c’est avant tout, comme nous le disions, la perfection morale de l’homme réalisée d’une manière suréminente, continue, éternelle; c’est ce règne de la justice, dont parlait Kant lui-même. Subordonner les actes de vertu à la béatitude, c’est donc subordonner le moins au plus, la perfection commencée à la perfection accomplie, ce qui est dans l’ordre. Les partisans de l’immanence ne peuvent se plaindre de l’eudémonisme ainsi entendu : quoi de plus immanent, de moins étranger à l’homme, que le su­ prême développement de son être? Les rationalistes qui fondent la vie morale de l’homme sur le respect de sa propre personne ne peuvent se plaindre d'une doctrine qui prend pour but de la vie la dignité de la personne humaine portée un jour au plus haut degré de son évolution. Ainsi la doctrine catholique contient en elle cette vérité dont quelques rayons brillent à tra­ vers les systèmes. X. Nécessité de l’espérance. — 1° Nécessité de moyen. — L’acte d’espérance est une disposition absolument nécessaire à la justification de l'adulte. Le concile de Trente exige 1’ « espérance du pardon » pour que le sacrement avec l’attrition puisse purifier le pécheur. Voir col. G08. La charité parfaite, qui peut justifier en dehors du sacrement, présuppose l’espérance comme disposition. Voix· col. 60S. 2° Nécessité de précepte. — Le précepte divin de l’espérance ne nous oblige évidemment pas à faire à chaque instant des actes de cette vertu ; les préceptes positifs n'obligent pas pro semper. La difficulté est donc de préciser cette obligation autant qu’on le peut. 1. Y a-t-il certains moments déterminés de la vie où l’obligation soit urgente? Pour les trois vertus théologales ensemble, la théologie morale examine deux moments déterminés : début de la vie morale, article de la mort. Cette question ayant été déjà traitée à propos de la charité avec d’abondantes références, nous n’y reviendrons pas. Voir Charité, L n, col. 2253 sq. X 2. En dehors de ces deux époques extrême^de la vie morale, le précepte divin de l’espérance oblige-t-il directement au moins quelquefois pendant la vie, et peut-on fixer un minimum ? La réponse est à peu pires la même que pour l’acte de charité. Voir Charité, t. il, col. 2255. Toutefois, quand il s'agit de l’espérance, en la disant obligatoire on ne veut pas dire qu’il faille absolument en faire un acte explicite et formel. Il y a un acte parfait d'espéranceTfiéeRÎgale contenu au moins implicitement dans toute prièrgjjar laquelle nous demandons à Dieu~âVéc confîânce/poûr nous'Ct' dans notreTntérêtTlâvie éternelleètTe secours de la grâce pour y arriver; et l'on sait que la prière, dont la confiance est une condition essentielle, est regardée elle-même par la doctrine catholique comme néces­ saire et non moins obligatoire que l’espérance. Voir Prière. Il suffira donc d’accomplir le précepte de la I prière pour satisfaire en même temps à celui de l'es­ pérance. I. L’espérance d’après la bible. — Voir P. Renard, art. Espérance, dans le Dictionnaire de la Bible de M. Vigou­ reux, t. n, col. 1965; Kaulen, art. Hoffnung, dans le Kirchenlexikon de Wetzer et Welte, 2“ édit., t. vi, p. 148 sq. — Auteurs protestants : I. S. Banks, art. Hope, dans le Dictio­ nary of the Bible de Hastings, t. n, p. 413; C. Grierson, art Hope, dans le Dictionary of Christ and the Gospels de Hastings, t. I, p. 747; Buchrucker, art. Hoffnung, dans la Bealencyklopiidie fiir protestantische Theoloyie de HerzogHauck, t. vni, p. 233; Jean Monod, art. Espérance, dans l’Encyclopédie des sciences religieuses de Lichtenberger, f. iv, p. 537 sq. II. Pères de l’Église. —Cités col. 607-608,649-651 Cf. Suicer, Thesaurus e Patribus grœcis...,3° édit., Utrecht, 1746, art. ’Ελπίς, 1.1, col. 1094. 676 HI. Théologiens. — Hugues de Saint-Victor ou un dis­ ciple d’Abélard (voir Abélard, 1.1, col. 53), Summa Sen­ tentiarum, tr. I, c. n, P. L., t. clxxvi, col. 43-44 (source du Lombard); Pierre Lombard, Sent., 1. HL dist. XXVI, P. L., t. exen, col. 811-812; S. Thomas, Sum. theol., I· II·, q. xl; H* H", q. xvn-xxii; Quæst. disp., De virtutibus, q. iv. De spe; S. Bonaventure, In IV Sent.. 1. III, dist XXVI, Quaracchi, 1887, t. ni, p. 553 sq. — Les autres commentateurs du Lombard sur le même endroit des Sen­ tences, surtout Scot, Paris, 1894, t. xv, p. 320 sq.; Durand de Saint-Pourçain, Capréolus, Denys le Chartreux, col. 656-657. — Les commentateurs de la Somme de S. Thomas, surtout In IP- II·, q. xvii sq., particulièrement ; chez les dominicains Cajetan, dans leur édition de saint Thomas en cours de publication, Rome, 1895, t. vin, p. 125 sq.; Baiiez, In II·· II·, Douai, 1615, p. 307 sq.: Jean de SaintThomas, Billuart, voir col. 634. Chez les carmes : les Salmanticcnscs. Paris. 1879. t. xi, p. 440. Chez les docteurs de Sorbonne : Ysambert, Grandin, voir col. 641. Chez les jésuites : Suarez, In II·· II·, tr. De spe, Paris, 1858, t. xn. p. 597 sq.; Tanner, Theol. scholast., Ingolstadt, 1627, t. xn, p. 537; Coninck, Arriaga, Oviedo, voir col, 641; Ripalda, Pallavicini, Haunold, Platel, Viva et autres, voir col. 639 sq. — Les commentateurs franciscains de Scot, surtout Lychetus et Poncius dans la nouvelle édit, de Scot, toc. cil.. et plus tard Mastrius, Frassen, voir col. 641.—Théologiens plus récents : Perrone, De virtutibus ftdci, spei et caritatis, part. II, Turin, 1867, p. 155 sq.; Mazzella. De virtutibus infusis, Rome, 1879, p. 611 sq. ; Jules Dldiot, Morale sur­ naturelle spéciale. Vertus théologales, c. n, Paris et Lille, 1897, p. 279 sq. ; Lahousse, De uirt. theologicis, disp. Ill, Bruges, 1900, p. 337 sq.; Billot, De virt. infusis, Rome. 1901, p. 3-15 sq. ; Schifîlni. De uirt. infusis, Fribourg-enBrisgau, 1904, p. 349 sq.; C. Pesch, Prœlcctiones dogmaticæ, 3” édit., t. vin, tr. III, Fribouxg-en-Brisgau. 1910, p. 220 sq. Les auteurs de théologie morale, à la suite de S. Alphonse de Liguori, Theologia moralis, 1. Π, tr. H, Rome, 1905, t. i, p. 313-314. IV. Auteurs mystiques ou ascétiques. — S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, 1. II, c. xv-xvn, Œuvres. Annecy, 1894, t. iv, p. 136 sq.; Philippe do la SainteTrinité, carme, Summa theologiæ mysticœ, part. I, tr. II, disc.III, a. 8-10; part. Ill, tr. H, disc. I, a. 2, Lyon, 1656. p. 101 sq., 372, 373; Massoulié, O. P., Traité de l'amour de Dieu (apologie de l’amour intéressé et de l’espérance contre le quiétisme et le semi-quiétisme, Bruxelles,1886, surtout p. 91-176; Vincent Calatayud.deTOratoire de S. Philippe. Divus Thomas... tenebras, mysticam theologiam obscurare molientes, angelice dissipans. Valence, 1732, t. iv, surtout p. 78-92, 644-672; t. v, p. 163-174, 314-317; le cardinal Gennari,Del falso misticismo (Molinos et Fénelon),2" édit., Rome, 1907. S. Harent. ESPRIT-SAINT. Nous étudierons successive­ ment : 1° sa divinité; 2° sa procession du Père et du Fils. I. esprit-saint, sa divinité. — I. D’après l’Écriture. II. D’après les Pères. III. D’après les conciles. IV. D’après les théologiens. I. D’apbês l’Ecriture. — 1° Divers sens du mol «esprit s. — Le mot esprit, spiritus,-misoy-a, nn, offre plusieurs sens que nous trouvons énumérés dans le Liber de definitionibus, classé parmi les œuvres apo­ cryphes de saint Athanasc, et dans le De fide orthodoxa de saint Jean Damascène. D’après le premier écrit, le mot πνεύμα peut s'entendre de l’âme, des anges, du vent,et aussi de l’intelligence humaine. P. G.,t.xxvin, col. 536. D’après saint Jean Damascène, πνεύμα dé­ signe d’abord le Saint-Esprit; il indique aussi les puissances du Saint Esprit, le bon ange, le démon, l’âme, l’intelligence, le vent, l’air. De fide orthodoxa, 1. I, c. xm, P. G., t. xerv, col. 857-859. L’auteur du Liber de definitionibus fait dériver le mot grec πνεύμα de παν νεύμα, toute sorte de mou­ vement, tout ce qui s’agite et se meut, P. G., t. xxvin, col. 536, et puisque la troisième personne de la sainte Trinité pousse la volonté de l’homme, sonde ses secrè­ tes pensées, est la source des mouvements de la vie 677 ESPRIT-SAINT surnaturelle, elle mérite la dénomination de Saint- naturel pour désigner le monde visible et les êtres qui Esprit. Ibid., col. 784. Mais, d’après la juste remarque en font partie; 5° un sens surnaturel pour énoncer de Suicer, Thesaurus, t. n, col. 764, cette étymologie l’être de Dieu, sa vie, ses attributs, son action sur exprime plutôt une allusion, une adaptation au Saint- l’âme humaine. Cette variété de significations, observe Esprit, que la racine d’où dérive le mot πνεύμα. Celui-ci le P. de Régnon, devait nécessairement causer bien est un dérivé du verbe πνέω: il s’ensuit donc que sa si­ des embarras aux docteurs de l’Église dans eurs gnification vulgaire et primitive, soit chez les auteurs discussions avec les hérétiques. Car, d’un côtr. ils classiques, soit chez les auteurs inspirés, est souffle, devaient légitimer l'emploi qu’ils faisaient d ■? certains vent P. de Régnon, t. ni, p. 226; Lcchler, L i, p. 91; textes scripturaires pourmontrer la divinité du SûntEsprit, et, d’un autre côté, ils avaient à écart. - les Nôsgen, 1.1, p. 17. Cette signification de vent est attribuée au mot textes qui avaient rapport à quelque créature, t. in, πνεύμα dans plusieurs textes de l’Écriture sainte; p. 288. Toutefois le mot esprit, dans la sainte Écriture, a selon Théodoret, Quæsl. in Gen., q. vm, P. G., t. lxxx, col. 89, il a ce sens même dans le fameux texte de la une autre signification, à laquelle, remarque Didyme Genèse, i, 2; cf. pseudo-Athanase, Quæsl. XLVitr in d’Alexandrie, on n’arrive pas au moyen de la philo­ V. T., P. G., t. xxviii, col. 729, et d’après saint Jean sophie. Liber de Spiritu Sancto, n. 2, P. G., t. xxxix, Chrysostome, il en est de même dans le texte de saint col. 1033M034. On y trouve mentionné souvent l’es­ Jean,ni, 8. InJoa., homil. xxvi, P. G.,t. i.ix,col. 152; prit de Dieu : omb» nri ; l’esprit du Seigneur : mro In Episl. I ad Cor., c. xxix, P. G., t. lxi, col. 246. Voir aussi Job, i, 19; Is., xxvn, 8. Dieu est appelé par nr>; l’esprit saint : «rijs nn. Faut-il entendre ces Amos χτιζών πνεύμα, créateur des vents, iv, 13. Le expressions dans un sens absolument allégorique, mot πνεύμα désigne aussi le souffle de la personne dans le sens de manifestations de la grâce et puissance vivante, en particulier le souffle de la bouche de de Dieu, ce qui, parfois, n’est pas contraire à la vérité? Dieu, Ps. xxxm, 6; Dieu extermine l’impie par le Berti, De theologicis disciplinis, t. vn, c. xiv, Bassouffle de sa bouche. II Thess., n, 8. sano, 1792, t. n, p. 50. Ou même faut-il y voir la déno­ De ce sens primitif, le mot πνεύμα a passé à la dési­ mination d’une personne réelle, qui participe à l’être gnation des forces spirituelles et des substances imma­ et à la vie de Dieu? Didyme, op. cit., n. 4, col. 1035. térielles. Nous le trouvons tout d’abord employé dans La tradition des Pères et la théologie chrétienne sont le sens de principe de la vie commune à tous les êtres unanimes à reconnaître que l’Ancien et le Nouveau animés, principe général, distinct du principe de la Testament, le premier par des allusions voilées. le vie spécifique de l’homme, l’âme, ψυχή. Le déluge second par des assertions explicites, affirment l’exis­ détruit toute chair ayant le souffle de la vie. Gen., tence d’une personne distincte, de la très saintevi, 17; vn, 15. Il exprime tout ce qui est opposé à la Trinité,et que cette personne est désignée le plus sou matière : celle-ci est inerte, tandis que l’esprit est vent par la dénomination de Saint-Esprit. la source de la vie. Gen., vt, 3; Trochon, Introduc­ Suicer, Thesaurus ecclesiasticus, t. n, col. 763-780: Schention générale à l’Écriture sainte, Paris, 1894, t. n, kel, Bibel-Lexikon, Leipzig, 1869, p. 367-369; Grimm, p. 678. Lexicon grœco-latinuni in libros Novi Testamenti, Leipzig. Π désigne l’âme humaine, qui vivifie le corps, 1879, p. 361: Cremer, Biblisch-theologisches Wôrterbuch Gen., vi, 3; de Hummelauer,CommentariusinGenesim, der neutestamentlichen Gracitàl, Gotha, 1895, p. 829-847: Paris, 1895, p. 215; ou l’âme séparée du corps, Heb., P. de Régnon, Etudes de théologie positive sur la sainte Trinité, Paris, t. ni, p. 287-302; Lechler, Die biblische xii, 23; la partie rationnelle de la nature humaine, la Lehre von heiligen Geiste, Gutersloh, 1899, t. i; Nôsgen. pensée qui s’élève à la connaissance des choses divines Der heilige Geist, sein Wesen, und die Art seines Wirktns, et éternelles, Heb., iv, 12; les tendances, les inchna­ Berlin, 1905, t. i; Brown, A hebrew and english lexicon tions, les passions, les affections de notre nature, nos o/ the Old Testament, Oxford, 1906, p. 224-226; Hagen, sentiments. C’est ainsi que les hommes ont l'esprit de Lexicon biblicum, Paris, 1911, t. m, p. 1056-1060. colère, Job, iv, 9; l’esprit de sagesse, Exod., xxvm, 2° Le Saint-Esprit dans l’Ancien Testament. — 1. 3; l’esprit d’intelligence et de savoir, Exod., xxxi, Remarques préliminaires. — Avant d'aborder la doc­ 3 ; l’esprit de jalousie. Num., v, 14 ; Eccle., vn, 9. trine de l’Ancien Testament sur la réalité, la divinité Le sens de πνεύμα ne reste pas enfermé dans les et la personnalité du Saint-Esprit, il est utile de limites de l'ordre naturel. Il désigne le monde angé­ remarquer : a) que le Vieux Testament est une pré­ lique, le règne des esprits créés par Dieu pour remplir paration à la révélation pleine et entière du Nouveau. ses volontés. Dieu est appelé le Dieu des esprits, Il ne faut donc pas s’étonner de ce que l’énonciation Num., xvi, 22; de Hummelauer, Commentarius in des mystères touchant la vie intime de Dieu n’y soit Numéros, Paris, 1899, p. 135-136; il fit les anges « des pas précise et n'y soit pas clairement développée. esprits », en leur donnant la nature immatérielle. Aux justes et aux prophètes de l’ancienne loi. Dieu Ps. cm, 4. Le mot « esprits » désigne les anges bons et parle par figures et en énigmes. Par leur entremise il le sanges mauvais, Jud.,ix,23; de Hummelauer, Com­ donne au peuple juif la préface du livre de la révéla­ mentarius in libros Judicum, Paris, 1888, p. 190; un tion chrétienne. La plénitude des temps n’était pas fantôme, un revenant. Luc., xxiv, 37. arrivée pour que fût donnée une connaissance plus Appliqué à Dieu, il désigne l’être de Dieu, l’acte très approfondie des mystères de Dieu, Gai., iv, 3, et en pur de son existence, et il établit une antithèse entre particulier, au sujet du Saint-Esprit, l’Ancien Testa­ l’être divin et la matière. Dieu est esprit, Is., iv, 24; ment est réellement un livre couvert d’un voile. 11 les attributs divins, la toute-puissance, Luc., I, 35; Cor., in, 14. Voir Scheeben, La dogmatique, trad, sa sagesse et sa beauté, Job, xxv:, 13; de Hummelauer, franç., Paris,· 1880, L n, p. 532; Franzelin, 'tra­ Commentarius in libros Judicum, p. 78; l’action de ctatus de Deo trino, Rome, 1895, p. 97-98. Dieu sur l’homme, action qui est la source de l’esprit b) Il est avéré aussi que l’Ancien Testament est prophétique, Ezech., xxxvi, 26; l’inspiration divine. bien plus clair et explicite à l’égard du Fiis qu . Ezech., xiii, 12-14. l’égard du Saint-Esprit C'est pour cela que ies théo­ En résumé, le mot esprit a : 1° un sens physique qui logiens qui traitent du Saint-Esprit, ou bien passent exprime des phénomènes naturels; 2° un sens physio­ sous silence, comme dépourvus d’autorite, les · · —si­ logique, qui désignp la vie et ses manifestations; 3° un gnages de l’Ancien Testament, ou bien ne ca­ sens psychologique, qui exprime l’âme humaine, ses nent qu’une importance secondaire. « La raison, dit puissances, ses affections, sa vie; 4° un sens prêter- I Scheeben .pour laquelle la personne du Fils ressort aussi 679 ESPRIT-SAINT 680 distinctement, c’est que l’Ancien Testament tout en­ Saint-Esprit, ou quand il se rapporte à des créatures tier n’était qu’une préparation, une annonce de la ou à des forces naturelles et surnaturelles. Lorsqu’il mission et de la manifestation du Fils dans l’incarna­ est précédé de l’article, ou encore lorsqu’il est déter­ tion; la personne du Saint-Esprit, au contraire, se miné (esprit de Dieu, du Père, du Christ, esprit saint), montre moins visiblement, parce que sa mission et sa il convient au Saint-Esprit. "Ολως άνευ τοϋ άρθρου, ή manifestation supposent celle du Fils, et que leur τής προειρημένης προσθήκης, ούκ άν είη σημαινόμενον τό annonce devait naturellement être proclamée par le πνεύμα το άγιον. Cf. S. Athanase, Epist., I, ad Se­ Fils de Dieu incarné. » Op. cit., t. il, p. 533. rapionem, n. 4, P. G., t. xxvi, coi. 537; Didyme c) Il y a des exégètes protestants, et même catho­ d’Alexandrie, De Spiritu Sancto, n. 3, P. G., liques, qui déclarent que l’Ancien Testament ne fournit t. xxxix, coi. 1035. 3. La personne du Saint-Esprit dans l’Ancien Testa­ pas de preuves directes, d’indications précises et détaillées sur le Saint-Esprit; voire même qu’on n’y ment peut être considérée comme une personne divine. — découvre pas la moindre trace de sa personnalité, La divinité du Saint-Esprit, dit saint Athanase, nous que tout ce qui y est dit de l'esprit de Dieu, doit est prouvée par le témoignage des deux Testaments. s’entendre de Dieu lui-même; que l’esprit de Dieu Epist., i, ad Serapionem, n. 7, P. G., t. xxvi, col. 548. n’est pas une personne distincte, subsistant dans Les Pères de l’Église, soucieux de montrer la conti­ l'essence divine, mais l’être immatériel et invisible de nuité de la révélation chrétienne, de surprendre, dans Dieu, son énergie vitale, son action sur les hommes l’Ancien Testament, l’affirmation timide des vérités pris individuellement ou socialement. Schenkel, déclarées et énoncées clairement dans le Nouveau, Ili bel-Lexicon, t. n, p. 218; Hastings, A dictionary of ont, de bonne heure, recueilli les textes qui, dans the Bible, Edimbourg, 1899, t. n, p. 403; Driver, The l’ancienne loi, semblent se rapporter au Saint-Esprit. book of Genesis, Londres, 1904, p. 4; Dictionnaire Un recueil de ces textes a été inséré par saint Atha­ de la Bible, Paris, 1899, t. n, col. 1967. Mais il y a aussi nase dans la première Épître à Sérapion, n. 5, P. G., d’autres exégètes, qui croient découvrir dans l’Ancien L xxvi, col. 537-541. D’après la théologie chrétienne, Testament de nombreux témoignages explicites et de l’Ancien Testament professe la foi en la divinité du nombreuses preuves directes de la personnalité et de Saint-Esprit pour les raisons suivantes : a) parce qu’il la divinité du Saint-Esprit. Mac Ilhany arrive jusqu'à échange le nom de Jéhovah avec celui du Saintsoutenir que 81 textes de l’Ancien Testament, où il Esprit; dans les mêmes circonstances, il attribue au est question de l’Esprit de Dieu, se rapportent direc­ second la même action qu'il avait attribuée aupa­ tement au Saint-Esprit : tous les autres indirectement : ravant au premier. « L’esprit de Jéhovah a parlé par la révélation de l’Ancien Testament au sujet du Saint- moi, et sa parole est sur mes lèvres : le Dieu d’Israël a Esprit ne serait donc pas moins affirmative que celle parlé.» II Sam., xxm,2,3. Quelquefois c’est Jéhovah du Nouveau. Revue biblique, t. xi (1902), p. 301. On qui parle par la bouche des prophètes, Num., xn, 6; peut tenir un juste milieu entre ces deux opinions Ps. lxxxv, 9; Is., i, 2, 10; c’est encore l’esprit de divergentes. Il est hors de doute que les textes de Jéhovah qui est sur les prophètes, Is., lxi, 1, qui est l’Ancien Testament, même ceux que les théologiens l’auteur de leurs visions, Ezech., xi, 24, et la source de citent de préférence, peuvent s’entendre d’une vertu, leur science surnaturelle. Dan., iv, 6. C’est Jéhovah d’une force divine, ne déterminent pas d’une manière qui conduit Israël à travers le désert, Deut., xxxn, 12, absolue la subsistance du Saint-Esprit. Bien plus, du qui le guide dans le pays aride et crevassé, dans le temps de saint Grégoire de Nazianze, les ennemis du pays desséché, où règne l’ombre de la mort, où nul Sain t-Esprit déclaraient qu’on ne parlait pas de lui dans homme ne passe et personne n’habite, Jer., il, 6; la révélation. Or., xxxi, P. G., t. xxxvi, col. 133. Il ne mais c'est aussi l’Esprit-Saint qui a fendu les eaux de faut pas oublier, toutefois, que les textes de l’Ancien la mer Rouge, qui a fait marcher le peuple d’Israël Testament peuvent être interprétés à la lumière du à travers les abîmes et l’a conduit au repos. Is., Nouveau et de la doctrine de l’Église, et ils l’ont été Lxin, 10-14. Les Israélites tentèrent Dieu dans le ainsi par les Pères; leur obscurité n’oblige donc pas à désert, en demandant de la nourriture suivant leur souscrire aux conclusions des exégètes rationalistes, convoitise, et parlèrent contre Dieu, Ps. lxxviii, qui écartent le Saint-Esprit du contenu de l’ancienne 17-18; mais leur révolte attrista aussi l’Esprit-Saint. révélation. Is., lxih, 10. L’Esprit de Jéhovah, au même titre que Ccs trois remarques posées, nous disons que l’An- Jéhovah, est l’inspirateur de la conduite des juges cien Testament renferme des linéaments des trois d’Israël. Jud.,m, 10; xi,29;xm, 24,25. Puisque donc affirmations de la foi catholique au sujet du Saint- Dieu le Seigneur et l’Esprit du Seigneur accomplis­ Esprit : a) il y a en Dieu une troisième personne; sent les mêmes actions d’ordre surnaturel, la nature b) cette personne a la nature divine; c) elle est dis­ divine de Jéhovah appartient aussi à l’Esprit de Jého­ tincte du Père et du Fils. vah. Klee, Katholische Dogmatik, Mayence, 1844, t. i, 2. Il y a en Dieu une troisième personne. — On parle p. 171-172. souvent dans l’Ancien Testament de l’Esprit de Dieu, b) L’acte de la création n’est que la manifestation de l’Esprit du Seigneur, de l’Esprit-Saint. Cet esprit est d’une puissance divine. Or, l’acte de la création est parfois mentionné avec Dieu. « Le Seigneur Jéhovah attribué au Saint-Esprit aussi bien qu’au Père. Donc, m’envoie avec son esprit. » Is., xlvih, 16. Dans ces le Saint-Esprit révèle dans le monde sa puissance paroles qui, au sens mystique, d’après les Pères, sont divine, c’est-à-dire sa nature divine. Pour prouver prononcées par le Messie, l’Esprit de Dieu indique une l’action créatrice du Saint-Esprit, on a invoqué tout personne ayant la nature divine, et ne pouvant pas, d’abord le texte de la Genèse : L’esprit de Dieu se cependant, se confondre avec le Seigneur Jéhovah. mouvait au-dessus des eaux, i, 2, qui, d’après saint Heinrich, Dogmatische Théologie, Mayence, 1885, t. iv, Augustin, désigne la puissance créatrice de Dieu. p. 122-124. Mais le texte hébreu s’entend seulement Cf. Ps. xxxn, 6; Witasse, Tractatus de sancta Tri­ de l’esprit prophétique communiqué par Dieu. nitate, dans Theologiæ cursus completus de Migne, J. Knabenbauer, Commentarius in Isaiam prophetam, t. vin, col. 500-504. C’est l’Esprit de Dieu qui crée les Paris, 1887, t. n, p. 223-225. A. Condamin, Le livre hommes et leur donne la vie. Job, xxxin, 4; Hein­ d'Isaïe, Paris, 1905, p. 293-294, l'entend même de rich, t. iv, p. 119. Et non seulement il a créé les cieux Cyrus, envoyé par Dieu avec son ardeur guerrière. et les astres, Ps. xxxnr, 6, mais il est la source de la Les Pères donnent une règle pour discerner dans vie. Sans lui, toute chair expirerait à l’instant, et l’Ancien Testament quand le mot « esprit » désigne le l’homme retournerait en poussière. Job, xxxiv, 14,15. 681 ESPRIT-SAINT Ces textes, qu’on pourrait multiplier, montrent donc que, d’après l’Ancien Testament, dans l’ordre naturel, le Saint-Esprit est créateur au même titre que le Père et le Fils, c’est-à-dire qu’il participe à l’être divin. Cependant, les textes cités ne conviennent pal explicitement à une personne distincte deDieu;ils ne se rapportent qu’à l’esprit de Dieu lui-même. C’est seulement à la lumière du Nouveau Testament que les Pères et les théologiens leur ont donné une signi­ fication qu'il* n’ont pas par eux-mêmes. c) L'Esprit-Saint est divin; il appartient à Dieu et il peut être dit Dieu si l’Ancien Testament lui applique les attributs de Dieu. Or, tous les attributs de Dieu lui sont appliqués. Doncl’Esprit-Saint est de Dieu,sinon Dieu même. Il est éternel. Si les premiers versets de la Genèse l’associent à Dieu dans l’œuvre de la création du monde, il a précédé le temps et il est éternel. Il est immense, parce qu’il remplit tout, contient tout.Sap., i. 7, atteint tout d’une extrémité du monde à l’autre, vm, 1 ; il est dans tous les êtres, xn, 1. Cf. Ps. cxxxix, 7-10. Il est omniscient, parce qu’il est le véritable scrutateur des cœurs, et il entend tout ce qui est dit. Sap., i, 6, 7. d) Le Saint-Esprit n’est pas seulement puissant, d’une puissance divine dans l’ordre naturel. Il est aussi le principe, l’auteur, la source de la vie surnaturelle. Il fortifie les hommes, il les remplit de force pour qu’ils accomplissent le bien; il leur donne l’intelli­ gence. Job, xxxn, 8. C’est un esprit de sagesse et d’in­ telligence, de conseil et de force, Is., xi, 2, un esprit qui repose sur le Messie pour porter la bonne nouvelle aux malheureux, panse ceux qui ont le cœur brisé, annonce aux captifs la liberté, aux prisonniers le retour à la lumière, et console tous les affligés. Is., lxi, 1, 2. Les justes de l'ancienne loi l’invoquent. Ils demandent à Dieu qu’il ne leur retire pas cet Esprit-Saint, Esprit de bonne volonté, Ps. li, 13-14, esprit qui les conduit dans la voie droite. Ps. eu, 10. Cet esprit exerce tout particulièrement son influence sur le peuple élu. Num., xi, 17. Il répand les bénédictions de Dieu sur la postérité de Jacob. Is., xliv, 3. Il remplit de sagesse, d’intelligence et de savoir Béseléel, fils d’Uri, Exod., xxxv, 30, les pro­ phètes, les héros d’Israël, tels que Josué, Num., xxvn, 18; Deut., xxxiv, 9; Othoniel, Jud., ni, 10; Jephté, xi, 29; Samson, xm, 25; xrv, 6, 19; xv, 14; David. II Sam., xxm, 2. Beaucoup de ces textes, nous le répétons, signifient la force de Dieu. Spiritus Domini, dit le P. Knabenbauer, ipsum dicit Deum, quatenus vi ac virtute sua et luce hominis mentem animumque pervadit et penetrat, hominis sibi reddit subservientes et hominem ipsum ad majora et actiones intelligenda et penetranda evehit. Commentarius in Isaiam prophetam, Paris, 1887, t. i, p. 270. Mais l'exégèse des Pères les entend du Saint-Esprit. Les Pères en appellent au témoignage du Nouveau Testament. « Ce n’est pas par une volonté d’homme qu’une pro­ phétie a jamais été apportée, mais c’est poussés par l’Esprit-Saint que les saints hommes de Dieu ont parlé. » II Pet., i, 21. L’Esprit donc, qui inspire les prophètes, qui donne sa lumière aux chefs du peuple élu, qui répand ses grâces et ses dons, n’est pas une personnification symbolique de la force de Dieu, mais une personne réellement subsistante qui parti­ cipe à la nature divine. Schell, Kalholische Dogmalik, Paderborn, 1890, t. n, p. 46; Heinrich, t. iv, p. 122. e) L’Esprit du Seigneur, dans les prophéties mes­ sianiques, repose avant tout sur celui en qui Dieu se complaît et qui répandra la justice parmi les nations. Ps. xm, 1; lix, 21. La rédemption est l’effusion de la grâce de l’esprit de Dieu dans les âmes; effusion qui engendre un esprit nouveau. Ezech., xi, 19; xxxvi, 26. L’Esprit de Dieu, se répandant sur toute chair, produit une floraison admirable de charismes surna­ turels, Joël, n, 28-29; il tourne les cœurs des habitants de Jérusalem vers celui qu’ils auront transpire,. Zach-, xn, 9,10. Le Saint-Esprit est donc associe à l’œuvre de la rédemption. Les écrivains inspirés de l’Ancien Testament ne se bornent pas à prédire les , pisodes sanglants de la vie du Christ : ils prédisent aussi l’épanouissement de la vie surnaturelle dans les âmes, et attribuent à l’Esprit de Dieu cette œuvre de sanc­ tification et d’élévation. Même les auteurs Inspires du Nouveau Testament en ont appelé à l’Ancien,à propos du Sai.it-Esprit, par exemple, à la prophétie de Joël, il, 28, 29, pour affirmer l’action du Saint-Esprit sur l’Église primitive. Ces auteurs reconnaissent donc implicitement que l’Ancien Testament, qui rend témoignage au Fils,rend aussi témoignage à l’EspritSaint. /) D’après la théologie chrétienne, les textes les plus clairs de l’Ancien Testament sur le Saint-Esprit se trouvent dans le livre de la Sagesse. L’Esprit-Saint y est représenté comme l’éducateur des hommes, fuyant l’astuce, s’éloignant des pensées dépourvues d’intelligence, se retirant de l’âme à l'approche de l’iniquité, aimant les hommes et ne laissant pas impuni le blasphémateur pour ses d’scours impies. Sap., i, 5, 6. Le c. vu énumère les perfections de l’Esprit de Dieu, intelligent, saint, unique, multiple, immatériel, actif, pénétrant,sans souillure, infaillible, impassible, aimant le bien, sagace, ne connaissant pas d’obstacles, bienfaisant, bon pour les hommes, immuable, assuré, tout-puissant, surveillant tout, pénétrant tous les esprits, les intelligents, les purs et les plus subtils. Sap., vu, 22, 23. D’après quelques exégètes, ces textes de la Sagesse contiennent l’ex­ pression aussi formelle que possible de la divinité du Saint-Esprit. Lesêtre, Le livre de la Sagesse, Paris, 1896, p. 67. L’esprit de sagesse n’est pas dans ce livre une abstraction, une personnification oratoire. Il a les attributs de la divinité. On énumère ses per­ fections avec une clarté et une ampleur inaccoutumées. Ibid., p. 20; R. Cornely, Commentarius in librum Sapientiæ, Paris, 1910, p. 280-288. D’autres cependant considèrent cette sagesse comme un attribut de Dieu commun aux trois personnes divines. Corneille de la Pierre, Commentarius in Sapientiam, Venise, 1761, p. 650. Quoi qu’il en soit, il est certain que les Pères de l’Église, en particulier saint Grégoire de Nazianze, Orat., xxxi, n. 29, P. G., t. xxxvi, col. 167, et saint Augustin, Epist., clxix, ad Evodium, c. n, n. 7, P. L., t. xxxnt, col. 744, attribuaient ces textes au Saint-Esprit. Saint Ambroise y voit une preuve de la divinité du Saint-Esprit : Sicut Pater et Filius ita et Spiritus immaculatas est et omnipotens, quia græce παντοδύναμον, παντεπίσχοπον Salomon dixit, eo quod omnipotens et speculator sit omnium, sicut lectum esse in libro Sapientiæ supra est demonstratum. De Spiritu Sancto, 1. III, c. xxni, n. 169, P.L., t. xvr, coi. 815816. Cf. c. xviii, n. 135, coi. 808. Remarquons que quelques-unes des épithètes, énumérées ipar le livre de la Sagesse, peuvent aussi s’entendre de la sagesse créée, qui est objectivement et subjectivement une image de la 'Sagesse incréée. Heinrich, L iv, p. 124125; Schell, t. n, p. 46-47. 4. Le Saint-Esprit apparaît parfois dans l’Ancien Testament comme une personne distincte du Père et du Fils.— Le livre de la Sagesse affirme que dans la Sagesse habite, demeure l’Esprit-SainL Or, cette Sagesse incréée, d’après la doctrine commune des Pères et des théologiens,est plus ou moins nettement une hypostase divine, le Verbe de Dieu. Hanrkâ, t. iv, p. 25-114. Il doit donc y avoir une reistioa intime entre la Sagesse divine et l’Esprit qui vit en G83 ESPRIT-SAINT 684 elle. Cette relation ne peut être que l’identité de na­ cipe à la divinité du Père et du Verbe de Dieu. Epist., ture. Schell remarque que l’Esprit, qui vit dans la i, ad Serapionem, n. 33, P. G., t. xxvi, col.· 607. Sagesse et qui établit sa communion avec les âmes, Mais le Nouveau Testament contient, sur la divinité ne peut jaillir que de la Sagesse elle-même, parce que et la personnalité du Saint-Esprit, des témoignages la Sagesse divine ne peut rien avoir en elle qui ne lui beaucoup plus explicites que ceux du Vieux Testa­ appartienne. La Sagesse ne pourrait pas prendre ment. Ces témoignages n’ont passansdoute la valeur possession des âmes et être acceptée par celles-ci, si d’une révélation de tout point nouvelle, n’introduisent l’Esprit qui est en elle n’avait pas jailli d’elle-même, pas dans l’histoire de la vraie religion un élément es­ n’était pas une émanation de son être, t. n, p. 47. sentiellement nouveau. A plusieurs reprises, en effet, La Sagesse donc et l’Esprit de la Sagesse représen­ l’autorité de l’Ancien Testament est invoquée pour tent, dans ce livre de l’Ancien Testament, deux rendre témoignage à la personne divine du Saintpersonnes distinctes, où l’identité de la nature divine Esprit; mais, dans le Nouveau Testament, nous n’absorbe pas la personnalité distincte dans l’une et sommes bien loin des ombres, des incertitudes, des dans l’autre. Et si le Saint-Esprit est distinct de la termes ambigus de l’Ancien. L’Esprit-Saint y rayonne, Sagesse incréée, il est aussi distinct de Dieu le Père, pour ainsi dire, dans la pleine lumière de la divinité. qui l’envoie, qui l’associe à son Verbe dans l’œuvre de Dans le Nouveau Testament, nous trouvons à la création. Par la parole de Jéhovah, les cieux ont été plusieurs reprises les expressions de Paraclel, Esprit faits, et toute leur armée par le souffle de sa bouche. de Dieu, Esprit du Père, Esprit du Seigneur, Esprit Ps. xxxm, 6. Ce texte, pris au sens littéral, signifie de Dieu et du Christ, Esprit du Fils de Dieu, Espritque Dieu crée par la toute-puissance et la sagesse Saint, Esprit de vérité, etc. Cet Esprit nous est révélé infinie de sa volonté; mais les Pères et les théologiens comme agissant dans l’ordre surnaturel et dans y voient une allusion au mystère de la sainte Trinité, l’ordre naturel. Les textes qui se rapportent à sa vie à la distinction des trois personnes en Dieu : quamvis et à son action mettent en évidence qu’il n’est pas autem per verbum Domini et spiritum oris ejus, dit uniquement l’être divin dans son ineffable unité Bellarmin, possit imperium Domini simpliciter accipi, et identité de nature, ni l’action de Dieu, l'influence tamen sine dubio Spiritus Sanctus insinuare voluit divine sur le monde des êtres créés, ni la grâce dans per hæc verba mysterium sanctissimas Trinitatis, l’ordre surnaturel, ni la ressemblance morale de la quod tempore Novi Testamenti revelandum erat. créature avec Dieu. Heinrich, t. iv, p. 235. Dans le In Psalmos, Ps. xxxii, 6; Heinrich, t. iv, p. 115. j Nouveau Testament, l'Esprit-Saint se révèle au cœur Nous croyons inutile de citer ici les autres textes, et à la pensée chrétienne comme une troisième per­ où la théologie chrétienne découvre des allusions sonne divine, consubstantielle au Père et au Fils; au Saint-Esprit. Ceux que nous avons rapportés suffi­ subsistant avec le Père et le Fils dans la même unité sent à montrer que la subsistance de la troisième de l’être divin, dans la participation pleine, entière, personne en Dieu n’était pas du tout inconnue aux absolue des mêmes attributs divins; en d'autres Juifs, au moins de quelques-uns, aux approches de la termes, la théologie du Nouveau Testament nous révélation chrétienne. Cette connaissance a été sans affirme de la manière la plus explicite et la plus doute tardive, restreinte et progressive. D’abord, absolue la divinité et la personnalité du Saint-Esprit. obscure et ambiguë, elle s’est éclaircie graduellement; 1. Divinité du Saint-Espril. — Les textes du Nou­ elle est devenue plus commune, ct les Juifs étaient veau Testament, qui prouvent la divinité du Saintainsi préparés à la révélation complète du Nouveau Esprit peuvent se ramener à quatre classes : a) ceux Testament; ils ne pouvaient pas considérer comme qui montrent le Saint-Esprit agissant comme Dieu une nouveauté doctrinale l’enseignement plus clair et I dans la vie de Jésus et des apôtres; b) ceux qui plus parfait du Christ sur l’Esprit de Dieu et sur ses montrent le Saint-Esprit agissant comme Dieu dans l’Église primitive et dans la propagation de œuvres. l’Évangile; c) ceux qui montrent le Saint-Esprit H. Wendt, Die Begrijfe Fleisch und Geist im biblischen Sprachgebrauch, Gotha, 1878; H. Gunkel, Die Wirkungen agissant comme Dieu dans l'ordre surnaturel par des hl. Geisles nach der populdren Anschauung der apos- l'élévation des âmes à l’état de grâce et la distribution tolischen Zeit und der Lehre des Apostels Paulus,Gœttingue, de ses charismes; d) ceux qui appliquent au SaintEsprit les attributs de Dieu. 1899; J. F. Wood, The Spirit of God in biblical literature, a) Textes qui montrent le Saint-Esprit agissant Londres, 1904; Le Saint-Espril dans ΓAncien Testament, dans le Bulletin de littérature ecclésiastique, Paris, 1901, j comme Dieu dans la vie de Jésus et des apôtres. — p. 163-167; L. Hackspill, Etude sur le milieu religieux et Dans une phrase d’une concision admirable, saint intellectuel du Nouveau Testament, § 4, Le Saint-Esprit, Grégoire deNazianze décrit l’action constante et variée dans la Bevue biblique, 1902, t. xi, p. 66-71 ; M. Hetzedu Saint-Esprit dans la vie de Jésus. Le Sauveur nauer. Theologia biblica, Fribourg-en-Brisgau, 1908, t. i, naît, il annonce sa naissance; le Sauveur est baptisé, p. 481-482; J. Lebreton, Les origines du dogme de la Tri­ nité, Paris, 1910, p. 100-110. — Sur la doctrine du Saint- il lui rend témoignage; le Sauveur est tenté, il l'errache à !a tentation; le Sauveur opère des miracles, Esprit dans la littérature juive extracanonique, qui sert d’intermédiaire entre les linéaments de l’Ancien Testa­ il le pousse à agir; le Sauveur monte au ciel, il lui ment et la révélation du Nouveau, voir E. Tisserant, succède. Π accomplit toutes ces merveilles parce qu’il Ascension d'Isaïe, Paris, 1909, p. 13-15; J. Lebreton, est Dieu. Orat., xxxi, n. 29, P. G., t. xxxvi, col. 159. op. cit., p. 137-143. Cf. F. Weber, Jüdisclie Théologie auf Grund des Talmud und verivandter Schri/ten, 2e édit., Les Synoptiques et l’Évangile de saint Jean attestent bien des fois l’intervention surnaturelle du SaintLeipzig, 1897, p. 190-194. Esprit dans la vie de Jésus. Les auteurs inspirés lui 3° La divinité et la personnalité du Saint-Esprit attribuent des œuvres qui supposent en lui la pleine d’après le Nouveau Testament. — Saint Cyrille de participation de l’être divin. Ils rappellent qu’il a été Jérusalem remarque que, lorsqu’il est question du l’inspirateur des prophéties messianiques, qu’il a poussé les hommes de Dieu à parler du Christ, Il Pet., Saint-Esprit, il ne faut pas séparer l’Ancien Testa­ r, 21; à raconter au préalable les épisodes de sa pas­ ment du Nouveau, il ne faut pas croire que la doctrine contenue dans les deux Testaments ne soit pas la sion et de sa vie, Act., i, 16; le soulèvement des rois même. Cal., xvi, P. G., t. xxxm, col. 920-921. L’un de la terre contre sa céleste royauté. Act., 1,26, 27. et l’autre, déclare saint Athanase, nous attestent avec L’Esprit donc, écrit Didyme l’Aveugle, qui a parlé une merveilleuse concordance que le Saint-Esprit par la bouche de saint Paul, qui a engagé l’apôtre à écrire, ne diffère point de celui qui, par la bouche des n’est pas une créature, mais une hypostase qui parti­ 685 ESPRIT-SAINT prophètes, a annoncé l’avènement du Christ. Liber de Spiritu Sancto, η. 3, P. G., t. xxxix, col. 1035. C’est l’Esprit-Saint qui prépare tout pour la venue du Verbe fait chair. S. Basile, Liber de Spiritu Sancio, η. 39, P. G., t. xxxii, col. 140. Il remplit Jean, dès le sein de sa mère, Luc., i, 16; Élisabeth, i, 41, et Zacharie, i, 67, sont remplis du même Esprit et cette action du Saint-Esprit produit les mêmes merveilles que l’on admire dans les hommes de Dieu de l’ancienne loi. Zacharie parie sous l’influence du Saint-Esprit le même langage que les prophètes d’Israël tenaient à l’égard du Christ. C'est aussi l’Esprit-Saint qui des­ cend sur Siméon, repose en lui, le pousse à se rendre au temple pour y contempler, avant sa mort pro­ chaine, celui qu’il appelle le salut, la lumière des nations, un signe en butte à la contradiction, une pierre d’achoppement pour bien des Juifs obstinés à ne pas le reconnaître comme Dieu. Luc., n, 25-35. L'expression rempli du Saint- Esprit, qu’on trouve plusieurs fois sous la plume de saint Luc, rappelle les expressions semblables de l’Ancien Testament. Exod., xxvm, 3; xxxv, 31. Swete, p. 13. Didyme y voit une preuve de la divinité du Saint-Esprit. Celui-ci remplit toutes les créatures, répand, dans le fond le plus intime de leur être, la sagesse, la science, la foi, les autres vertus. 11 s’ensuit donc que sa na­ ture n’est pas identique à la nature des êtres créés, autrement il ne pourrait pas les remplir. P. G., t. xxxix, col. 1040. Le Christ a besoin d’un précur­ seur. L’Esprit-Saint le choisit dans la personne de Jean; il lui donne la force et la sagesse pour qu'il prépare la voie de Dieu, Matth., xi, 10; Marc., i, 2; pour qu’il l’annonce comme un message céleste. Swete, p. 21. L’Esprit-Saint se révèle dans la conception, la naissance, les premières années de la vie de Jésus, et il déploie, dans cette intervention surnaturelle, la toute-puissance de la nature divine. Il descend sur Marie, Luc., i, 35, et Marie conçoit Jésus èx Πνεύματος άγιον. Matth., i, 18. C’est la vertu créatrice du SaintEsprit, écrit Didyme, qui a formé le corps de Jésus dans le sein de Marie. P. G., t. xxxix, col. 1060. Ce qui est formé en Marie, dit l’ange du Seigneur à Joseph, est l’ouvrage du Saint-Esprit. Matth., i, 20. Dans l’Ancien Testament, Sara, qui n’était plus en âge de concevoir, en reçut la vertu par sa foi. Heb., xi, 11. Dans le Nouveau Testament, Marie, l’humble servante du Seigneur, conçoit aussi l’être saint en vertu de la puissance surnaturelle de l’Espritde Dieu. Luc., i, 35; Marc., i, 24; Joa., vi, 69. Swete, p. 28. Jésus commence sa vie publique, et le Saint-Esprit le suit pas à pas dans sa carrière mortelle. Il est bap­ tisé par saint Jean et le Saint-Esprit lui donne un témoignage éclatant de sa divinité. Les cieux s’ou­ vrent et il descend sous une forme corporelle, sous la forme d’une colombe, et repose sur le Fils bicn-aimé du Père. Matth., m, 16; Marc., i, 10; Luc., ni, 22; Joa., i, 32. Et le précurseur, qui a été témoin de ces merveilles, déclare qu’il baptise dans l’eau, tandis que le Christ, le Fils de Dieu, baptisera dans le SaintEsprit. Joa., i, 33. Le Saint-Esprit descend sur le Christ pour manifester au monde que le Christ possède la plénitude des grâces, Knabenbauer, Commenta­ rius in Evangelium secundum Johannem, Paris, 1898, p. 104; qu’il apporte la paix au monde, id., Commen­ tarius in Evangelium secund'im Matlhæum, Paris, 1892, t. i, p. 140-141 ; qu’il commence à remplir ses fonctions de pontife suprême. Et de même que la conception du Christ a été le commencement de sa carrière mortelle, aussi par le baptême qui ouvre les cieux et fait reposer sur le Christ le Saint-Esprit, no«s avons, pour ainsi dire, l’inauguration officielle de l’œuvre messianique par le Saint-Esprit. Le Christ est appelé à exercer sa mission sublime de prophet . de prêtre, de roi d’Israël. Swete, p. 46. Π se prépare à racheter le genre humain, et le Saint-Esprit est er.core en lui et avec lui dans cette courte période de prepara­ tion. C’est l’Esprit qui le conduit dans le desert, pour qu’il y soit tenté par le diable. Matth., vi. 1 : Mare l, 12; Luc., iv, 1. Sous l'action puissante du Sr>: : Esprit, après avoir confondu le tentateur, il retourne dans la Galilée, et commence à répandre la parc ; de Dieu, Luc,, iv, 14-15, et à annoncer la justice nations. Matth., xn, 18. Le Saint-Esprit a été :■ à Jésus sans mesure, Joa., ni, 34; et le Christ est l’oint du Saint-Esprit. Act., x, 38. Il chasse les demons par l’Esprit de Dieu, Matth., xn, 28; ou par le doi_t de Dieu. Luc., xt, 20. Dans cette expression, le doigt de Dieu », Didyme voit une preuve de la divinité du Saint-Esprit : Digitus Dei est Spiritus Sanctus. Si ergo conjunctus est digitus manui, et manus ei cujus manus est, et digitus sine dubio ad ejus substantiam refertur, cujus digitus est. P. G., t. xxxix, coi. 1051. C’est par le Saint-Esprit qu’en tressaillant de joie, et en bénissant le Père, Luc., x, 21, Jésus se prépare à s’offrir lui-même à Dieu comme victime sans tache, Heb., ix, 14, qu’il s’immole pour le salut du genre humain. Les textes que nous avons cités jusqu’ici nous révèlent que, dans la vie de Jésus, le Saint-Es­ prit intervient comme personne distincte du Père et du Fils, comme principe actif, doué d'une puissance surnaturelle et divine. Mais l’œuvre de Jésus ne s’arrête pas à sa mort. Il laisse des continuateurs de sa mission, et cette mis­ sion est si difficile, qu’ils ne pourraient pas l’aborder et la conduire à bonne fin sans l’aide, l’assistance et la force de Dieu. Le rôle de continuer sur la terre l'œuvre de Jésus-Christ est attribué à l’assistance du Saint-Esprit qui est l’esprit du Christ, parce que. dit saint Basile, il a, avec le Christ, identité de nature. Liber de Spiritu Sancio, η. 46, P. G., t. xxxn, col. 152. Jésus promet à ses apôtres de leur envoyer son esprit; il prie pour que cet Esprit de vérité demeure tou­ jours avec eux. Joa., xiv, 16. Il leur déclare qu’il est bon qu’il s’en aille, parce que, s’il ne s’en va pas, le consolateur ne viendra pas en eux; s’il s’en va, il l’enverra. Joa., xvt, 7; xxiv, 49. Il leur recommande de ne pas s’éloigner de Jérusalem, mais d’attendre l’Esprit que le Père leur a promis. Act., i, 4. Il souille sur eux et les apôtres reçoivent le Saint-Esprit, Joa., xx, 22, qui est l’organe de la révélation divine, parce que c’est par lui que Dieu a révélé ses vérités. I Cor., n, 10. Dans l’œuvre de la rédemption, le Saint-Esprit est chargé d’ouvrir aux hommes les trésors de la grâce divine, d’aguerrir la milice du Christ, pour qu’elle établisse le royaume de Dieu sur la terre. L’Esprit-Saint est appelé à guider les apôtres dans toute la vérité. Il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il aura entendu et annoncera les choses à venir. Joa., xvi, 13. Il leur enseignera toutes choses et leur rappellera tous les enseignements de Jésus. Joa., xiv, 26. Il glorifierale Fils de Dieu,parce qu'il recevra de ce qui est à lui, et il l’annoncera. Joa., xvi, 7, 8. Il annoncera la vérité de Dieu, e; en même temps, il convaincra le monde au sujet du pêche de la justice et du jugement. Et les apôtres, sous l’influence 'le cet esprit de Dieu, n’auront plus rien a craindre de la part des hommes. Ils rendront t·. . gnage à Jésus, même devant les gentils. Si or. . livre, ce n’est pas eux-mêmes qui parleront, r:_; l’Esprit du Père qui parlera par leur i-oucb-. >L x, 19-20; Marc., xm, 11.Sidoncl’Espr:'. du î-- : -par les apôtres et enseigne la sagesse. c'est-a-iirVerbe de Dieu, l’Esprit-Saint possédé la même nature que le Père et le Fils : S’ ergo Spiritus Putrzs .O-r-.tur 687 ESPRIT-SAINT in apostolis, docens eos quæ debeant respondere, et quæ docentur a Spiritu sapientia est, quam non pos­ sumus aliam prælcr Filium inlelligere, liquido apparet ejusdem naturæ Spiritum esse cum Filio, et cum Patre cajas Spiritus est. P. G., t. xxxix, coi. 1051. Ils se­ ront traînés devant les juges, mais l’Esprit leur en­ seignera ce qu’il faudra dire. Luc., xn, 12. L’EspritSaint est donc le maître surnaturel des apôtres. Ni l’astuce, ni la violence des hommes ne pourront résister aux paroles qu’il mettra sur leurs lèvres. L’éloquence du Saint-Esprit sera donc une éloquence divine, qui révélera l’origine divine de celui qui en est la source. Z>) Textes1qui montrent que le Saint-Esprit se révèle Dieu parson action dans T histoire de l’Église primitive. — Cette histoire n’est autre que l’éclosion, l’épanouis­ sement des dons, des grâces, de la puissance surna­ turelle de l’Esprit du Seigneur. Le Saint-Esprit y intervient à chaque instant pour affermir le corps mystique du Christ, pour répandre les vérités que le Fils a révélées, pour transformer les apôtres en hérauts de la bonne nouvelle. Le Saint-Esprit, dit saint Basile, influe d’une manière évidente et indé­ niable sur l’organisation et l’administration de l’Église.Liâer de Spiritu Sancto, η. 39, P. G., t. xxxn, col. 141. Pierre est rempli de l’Esprit de Dieu, Act., rv, 8, ainsi que saint Étienne, v, 5. C’est l’Esprit de Dieu qui remplit les apôtres et les pousse à annoncer la parole de Dieu avec assurance. Act., iv, 31. Et cet Esprit qui se répand dans les âmes, qui s’y établit, y habite, les remplit de Dieu, produit en elles un mer­ veilleux épanouissement de vie surnaturelle. Il les enrichit de ses dons variés et multiples. Il se ma­ nifeste à chacune d’elles pour l’utilité commune. Il se donne aux uns par une parole de sagesse, aux autres par une parole de connaissance. C’est lui qui accorde les dons de la foi, des guérisons, des miracles, des pro­ phéties, du discernement des esprits, de la diversité des langues, de leur interprétation. Il est pleinement libre dans la distribution de ces dons. I Cor., xn, 7- ( 11. Grâce à son influence et à sa lumière surnaturelle, l’esprit de prophétie se manifeste dans l’Église pri- j mitive. Poussés par le Saint-Esprit, Agabus annonce [ qu’il y aura une grande famine sur toute la terre, | Act., xi, 28; les disciples de Paul disent à l’apôtre, qui séjournait à Tyr, de ne point monter à Jérusalem. Act., xxi, 4. Le Saint-Esprit révèle à saint Paul qu’il aura à subir les chaînes et les persécutions. Act., xx, 22,23. C’est le Saint-Esprit qui sépare Paul et Barnabé de l’Église d’Antioche et les envoie à Séleucie, xm, 2-4. C'est le Saint-Esprit qui descend sur les disciples de saint Paul à Éphèse et leur donne le pouvoir de pro­ phétiser et de parler les langues. Act., xix, 6. Le Saint-Esprit enseigne aux apôtres et aux pre­ miers chrétiens les profondeurs des mystères divins. Personne ne connaît ce qui est en Dieu si ce n’est l’Esprit de Dieu. » Donc, explique saint Ambroise, le Saint-Esprit a la même science, c’est-à-dire la même nature que le Père et le Fils. De Sancto Spiritu, 1. Il, c. xi, η. 125, P. L., t. xvi, col. 769. C’est grâce à cet Esprit que les apôtres et leurs disciples connais­ sent les choses de Dieu, I Cor., n, 10-12; que saint Paul approfondit les mystères du Christ, Eph., ni, 3-5; qu’Étienne parle et personne ne peut répondre aux arguments victorieux de sa sagesse. Act., vi, 10. C’est l’Esprit-Saint qui révèle à Pierre ce qu’il faut dire et entreprendre pour recevoir les gentils dans le sein de l’Église. Act., x, 12, 20. C’est l’Esprit qui des­ cend sur les premiers gentils convertis, et leur com­ munique le pouvoir de parler les langues, x, 44-47; xv, 8. C’est l’Esprit qui veille à la propagation de l’Évangile et couronne de succès leurs labeurs apos­ toliques. Il enlève Philippe, après que celui-ci a bap­ 688 tisé l’eunuque de Candace, vin, 39. H envoie Paul, rempli de sa grâce, prêcher le Christ, et souffrir pour lui. Act., ix, 17; xm, 2. Il trace même l’itinéraire des apôtres. C'est lui qui empêche Paul et Timothée d’annoncer la parole de Dieu dans l’Asie, et de pé­ nétrer en Bithynie. Act., xvr, 6, 7. Les apôtres se dispersent dans l’univers entier, grâce aux indications du Saint-Esprit. I Pet., i, 11. C’est par l’assistance du Saint-Esprit que l’Église voit s’élargir ses fron­ tières. Act., ix, 31. Elle se développe. L’Esprit-Saint est là pour conseiller les apôtres, pour leur dicter ses décisions. Act., xv, 28. Elle a besoin d’une autorité, d’une hiérarchie. Le Saint-Esprit y établit les évêques pour paître le troupeau des fidèles. Act., xx, 28. Sous la conduite de leurs évêques, les fidèles progressent dans les voies de Dieu, forment une demeure où Dieu habite. Eph., n, 22. Dieu donne le Saint-Esprit à ceux qui lui sont dociles. Act., v,32. Ets’il y a des hommes qui n’ont pas le bonheur d’être les temples vivants de Dieu, c’est qu’ils ont résisté au Saint-Esprit. Act., vu, 51. En reniant le Saint-Esprit, remarque justement saint Alhanase, ils ont renié le Fils, et ceux qui re­ nient le Fils n’ont point de Père, c’est-à-dire renient la très sainte Trinité. Epist., i, ad Serapionem, n. 11, P. G., t. xxvi, col. 533. Toutes ces merveilles que le Saint-Esprit accom­ plit dans l’Église primitive, tous ces dons et ces grâces surnaturelles qu’il répand dans les âmes des premiers chrétiens, des premiers apôtres et disciples du Christ, ne peuvent dériver que d'une source divine. Et si le Saint-Esprit est cette source, nous sommes en droit de conclure qu’il participe à la nature divine. c) Textes qui révèlent le Saint-Esprit comme l’auteur de l’œuvre de la sanctification, le distributeur de ta grâce habituelle et des grâces actuelles. — Heinrich, t. iv, p. 234. C’est surtout dans l’Évangile de saint Jean que le Saint-Esprit apparaît comme le principe de la régénération spirituelle de l’homme. Swete, p. 130131. Il sanctifie les âmes : il est, dit saint Basile, un principe actif de sainteté, et c’est pour cela qu'il n’a ; pas la même nature que les créatures qui sont sancti­ fiées, mais ne sanctifient pas. Liber de Spiritu Sancto, η. 48, P. G., t. xxxn, col. 156. Il vivifie les âmes, ce qui est l’œuvre de la majesté divine, déclare saint Am­ broise: Vivificare quis abnuat esse majestatis æternæ.De Sancto Spiritu, 1. II, c. iv, n. 29, P. L., t. xvi, coi. 749. Il est l’auteur de cette naissance spirituelle, qui est donnée par le baptême, d’après la doctrine évangé­ lique: Sancti Spiritus opus, dit saint Ambroise, est re­ generatio ista præstantior : et novi hujus hominis, qui creatur ad imaginem Dei, auctor est Spiritus. Ibid., 1. II, c. vu, η. 66, col. 757. Voir t. ni, col. 975-1015. Nous sommes faibles dans l’œuvre de notre salut; mais l’Esprit-Saint prie pour nous par des gémisse­ ments ineffables. Il est le principe de notre force dans l’ordre surnaturel. Il vient en aide à notre fai­ blesse, parce que nous ignorons ce que nous devons, selon nos besoins, demander à Dieu dans nos prières. Rom., vm, 26. Il est le principe en nous de 1’amour de Dieu. Cet amour est répandu dans nos cœurs par l’Esprit de Dieu qui nous a été donné. Rom., v, 5. Par le Saint-Esprit nous sommes délivrés de l’escla­ vage : nous devenons libres en Dieu. « Là où est l’esprit du Seigneur, là est la liberté. » II Cor., ni, 17. L’Esprit-Saint nous élève à la gloire des enfants de Dieu. Tous ceux qui sent conduits par l’esprit de Dieu sont fils de Dieu. « Vous n'avez point reçu un esprit de servitude pour être encore dans la crainte. Mais vous avez reçu un esprit d’adoption en qui nous crions : Abba Pater. Cet esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. » Rom., vm, 14-16. Cette paternité adoptive de Dieu fait de nous les temples de la divinité. L’Esprit-Saint 689 ESPRIT-SAINT 690 habite en nous. I Cor., ni, 16. Notre corps est le tem­ Le Saint-Esprit possède la science de Dieu. Ces*, un ple du Saint-Esprit, que nous avons reçu de Dieu. . Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir. ; ârce I Cor., vi, 19. Nous sommes les temples du Dieu vivant, qu’il ne le voit point et ne le connaît pas. Joa.. xiv, II Cor., vi, 16, ce qui prouve, écrit Didyme, que le 17. Personne ne connaît ce qui est en Dieu, si ce n ·. Saint-Esprit n’est pas une créature : Cum ergo Spiri­ l’Esprit de Dieu. I Cor., n, 11. Il est donc, comme Je tus Sanctus similiter ut Pater et Filius mentem et in­ Fils, dans le sein du Père. Joa-, t, 18. Saint Ambroise. teriorem hominem inhabitare doceatur, non dicam inep­ De Spiritu Sancto, 1. I, col. 711; Didyme, n. 31. c tum, sed impium eum dicere creaturam. Op. cit., n. 25, 1061; Suarez, De Trinilate, 1. II, c. v, n. 4-6, ' . coi. 1055. Paris, 1856, t. i, p. 585-586. La science qu’il y puise Le Saint-Esprit nous unit au Christ. Celui qui n’a est la science du Fils, et avec le Fils, il communique pas l’esprit du Christ ne lui appartient pas. Rom., aux hommes cette science divine. « Le Nouveau Tes­ vin, 9-11. Cet esprit, qui est pour nous les arrhes tament, dit Scheeben, attribue au Saint-Esprit la de 1’héritage céleste, nous a marqués de son sceau, connaissance originaire et la communication de touEph., i, 13, 14, pour le jour de la rédemption, iv, 30, les mystères contenus en Dieu, et surtout de toute c’est-à-dire, explique Didyme, que cette communica­ vérité divine. Or, comme les apôtres lui imputent tion du Saint-Esprit nous rend des hommes spiri­ cette connaissance parce qu’il habite dans le sein de tuels et saints. Op. cil., n. 5, col. 1057. Son habitation Dieu, il s’ensuit que la connaissance des mystères dans notre âme est féconde suivant l’ordre surnaturel. fournit un double argument en faveur de la divinité Nous recevons ses fruits, la charité, la joie, la paix, du Saint-Esprit; elle prouve qu’il est dans la créa­ la patience, la mansuétude, la bonté, la fidélité, la ture comme Dieu seul peut y être, et qu’il est en douceur, la tempérance. Gai., vi, 22, 23. Il sera un Dieu d’une manière qui n’appartient qu’à Dieu jour l’auteur de notre résurrection. Si l’esprit de celui même. » La dogmatique, t. u, n. 778, p. 522. qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en nous, Le Saint-Esprit se révèle aussi, dans ses œuvres, celui qui a ressuscité le Christ d’entre les morts rendra comme investi de la toute-puissance divine. Cette aussi la vie à nos corps mortels, à cause de son esprit toute-puissance éclate dans les épisodes nombreux qui habite en nous. Rom., vin, 11. Et de même qu’il de son intervention pour préparer, parfaire et conti­ sera l’auteur de notre résurrection, de même sera-t-il nuer l’œuvre rédemptrice du Christ sur la terre. Π l’auteur de notre salut. Il faut renaître de l’eau et inspire les prophètes, il distribue les grâces de Dieu, de l’esprit pour entrer dans le royaume des cieux. » il habite dans les âmes, il gouverne l’Église, il sanc­ Joa., ni, 5; Matth.,ni, 11. Dieu nous a sauvés par le tifie, il justifie, il juge, il ouvre aux élus le royaume bain de la régénération et en nous renouvelant par des cieux. Et dans l’ordre surnaturel, nous ne voyons le Saint-Esprit qu’il a répandu sur nous largement. pas de bornes à sa puissance; sa volonté, qui est la Tit., ni, 5.Nous avons été lavés, sanctifiés, justifiés, volonté divine, est pleinement libre. Π distribue les au nom du Seigneur Jésus-Christ et par l’esprit de dons comme il lui plaît, I Cor., xn, 11, c’est-a-dire notre Dieu. I Cor., vi, 11. il possède essentiellement la sainteté et la gloire divine De ces textes nous pouvons conclure avec saint qu’il communique à la créature, il possède cette sim­ Athanase, que de même que la grâce provient du plicité et cette immensité par laquelle Dieu seul a le Père par le Fils, de même la communication de la grâce privilège d'une habitation active au sein de la crea­ à nos âmes se fait dans le Saint-Esprit. Epist., i, ture. Scheeben, t. n, p. 519-520. Π est donc réelle­ ad Serapionem, n. 31, col. 600. Par cette communica­ ment de Dieu, I Cor., n, 12, et s’il est de Dieu, s’il tion de la grâce, par cette charité dont le Saint-Esprit jaillit de la nature divine, si son être est l’être de Dieu, est la source, notre âme entre en possession de tous il ne peut pas, dit saint Athanase, être rangé au nombre les principes de la vie surnaturelle et divine. Et si le des créatures. Epist., i, ad Serapionem, n. 22, col. 581. Saint-Esprit nous est révélé dans le Nouveau Testa­ 2. Personnalité du Saint-Esprit. — La plupart des ment comme l'auteur de cette vie, nous pouvons textes que nous avons cités pour prouver la divinité alllrmer que le Nouveau Testament atteste sa divi­ du Saint-Esprit, prouvent aussi sa personnalité. En nité. Gaume, Traité du Saint-Esprit, t. n, p. 252. effet, le Saint-Esprit, de même que le Père et le Fils, d) Textes qui appliquent au Saint-Esprit des attri­ y est représenté comme le principe d’une série d’actes, buts divins. — La divinité du Saint-Esprit est attes­ qui supposent en lui la nature divine. Il est donc dis­ tée par ces textes du Nouveau Testament, où il appa­ tinct du Père et du Fils, en tant qu’il est un support raît comme Dieu par son intelligence et sa volonté. personnel de la vie divine, et identique avec le Père Tout d’abord, le Nouveau Testament attribue au Saint- et le Fils, en tant qu'il est l’être divin par sa nature, Esprit la dignité divine, identifie le Saint-Esprit avec en tant qu’il est un seul Dieu avec le Père et le Fils. la nature divine. Tout blasphème et tout péché sera Les textes les plus explicites en faveur de la per­ remis aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit sonnalité du Saint-Esprit sont ceux qui fournissent à ne leur sera pas remis. Matth., xn, 31. Il y a dans le la théologie catholique la preuve la plus convaincante monde des personnes qui mentent au Saint-Esprit, de la procession du Saint-Esprit du Père et du Fils. Act., v, 3; qui le tentent, v, 9. Ce mensonge au Saint- En effet, si le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, Esprit est une offense immédiate à la divinité, parce sa personnalité n’est pas la personnalité du Père et du que ceux qui mentent au Saint-Esprit ne mentent Fils, parce qu’il y a opposition entre le principe actif pas aux hommes, mais à Dieu. Act., v, 3,4. Les Pères et le terme d’une procession. Comme ces textes seront sont unanimes à voir dans ce texte une preuve de la l’objet d’un commentaire plus étendu, lorsque nous divinité du Saint-Esprit : Si enim qui Domino men- réfuterons les théories photiennes, nous nous bornons tilur, mentitur Spiritui Sancio, et qui Spiritui Sancto à donner ici une partie seulement des preuves en fa­ mentitur, mentitur Deo; nulli dubium est consortium veur de la personnalité divine du Saint-Esprit. a) Les textes du Nouveau Testament certifient Spiritus Sancti esse cum Deo. Didyme, op. cit., n. 18, d’abord que le Saint-Esprit est expressément désigne coi. 1050. Si les péchés contre le Saint-Esprit, déclare comme formant une autre personne en face des deux saint Basile, ont la même gravité que les péchés contre Dieu, le Saint-Esprit participe aussi à la nature autres. La personnalité du Saint-Esprit résulte donc divine. Liber de Spiritu Sancto, η. 12, P. G., t. xxxii, des nombreux textes qui énoncent dai-tineEt L col. 117. Et saint Ambroise : Sicut una dignitas, sic trinité-des personnes en Dieu. Vn des plus explx-tes una injuria. De Spiritu Sancto, 1.1, c. πι,Ρ. £.,t. χνι, I est la formule du baptême : « Allez donc, er.ss.g~ez col. 717. Petau, De Trinitate, 1. Il, c. xin, t. n, p. 483. I toutes les nations, les baptisant au nom du Pâe et 691 ESPRIT-SAINT du Fils, et du Saint-Esprit. » Matth., xxvm, 19. C’est donc au nom des trois personnes que le baptême est conféré et que ses effets surnaturels se réalisent. Ces trois personnes sont par conséquent divines, dis­ tinctes, égales en puissance et en dignité. Elles ne tonnent qu’une seule nature divine indivisible, et l’unité de cette nature est clairement exprimée par le singulier in nomine. Scheeben, t. n, n. 721, p. 488. Très personas quidem significavit, écrit saint Ambroise, sed unum Trinitatis nomen asseruit. Unus ilaqucDeus, unum nomen, una majestas. De institutione virginis, c. x, n. 67, 68, P. L., t. xvi, coi. 322. Z>) La personnalité divine du Saint-Esprit résulte aussi des textes qui décrivent le Saint-Esprit comme ayant avec les autres personnes divines, des rapports qu ’une personne peut seule avoir avec d’autres, comme recevoir, donner, être envoyé. Scheeben, t. n, n. 766, p. 516. De même que le Fils envoyé du Père est à l'égard du Père une autre personne envoyée; de même le Saint-Esprit, à l’égard du Père et du Fils, est une autre personne donnée, envoyée. Il est le consolateur que le Fils enverra auprès du Père, l’esprit de vérité qui procède du Père, Joa., xv, 26; esprit consolateur qui vient seulement si le Fils l’envoie. Joa., xvi, 7. Jésus prie le Père, et il donne aux apôtres un autre consolateur pour qu’il demeure toujours avec eux. Joa., xiv, 16. Un autre Paraclet, écrit Didyme, pour exprimer non pas la différence de nature, mais la diver­ sité des opérations, n. 27, col. 1058. Un autre Paraclct, explique saint Ambroise, pour indiquer que le Fils est distinct du Saint-Esprit, pour éviter la confu­ sion sabellienne des personnes divines : Bene dixit alium, ne ipsum Filium, ipsum Spiritum intelligeres : unitas enim nominis est,nonFiliiSpirilusquesabclliana confusio. Op. cil., 1. I, c. χπι, η. 136, col. 736. c) Enfin Jésus-Christ affirme que le Saint-Esprit recevra de ce qui est à lui. Joa., xvr, 15. Le Saint-Es­ prit se trouve donc à l’égard du Fils, dans le même rapport que le Fils à l’égard du Père. Or, le Fils, un avec le Père pour ce qui concerne l’être divin, ?st distinct de lui pour ce qui concerne sa personnalité de Fils. Donc, le Saint-Esprit, un avec le Père et le Fils pour ce qui concerne la nature divine, se dis­ tingue du Père et du Fils pour ce qui concerne sa personnalité. Le Père est le Seigneur des Seigneurs, qui seul possède l’immortalité, qui habite une lu­ mière inaccessible, que nul homme n’a vu ni ne peut voir. I Tim., vi, 16. Le Fils est celui qui a habité parmi nous, Joa., i, 14, pour glorifier le Père. Le SaintEsprit est celui qui rendra témoignage au Christ, Joa., xv, 6, et qui le glorifiera. Joa., xvi, 13. S. Athanase, Epistolæ ad Serapionem, i-iv, P. G., t. xxvi, col. 525-676; S. Basile, Contra Eunoniium, 1. V, P. G., t. xxix, col. 709-774; Liber de Spiritu Sancio, P. G., t. xxxn, col. 67-218; S. Grégoire de Nazianze, Oral., xxxi (theologica v), P. G., t. xxxvi, col. 133-172; S. Cyrille de Jérusalem,Cat.,xvr et xvn, P. G., t. xxxin, col. 917-1012; Didyme d’Alexandrie. De Spiritu Sancto, P. G., t. xxxix, col. 1033-1086; S. Ambroise, De Spiritu Sancio libri 1res, P. 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Swete, The holy Spirit in the New Testament, Londres, 1909; Scott-Moncrief!, St. John apostle, evangelist and prophet, Londres, 1909; Lebreton, Ixs origines du dogme de la Trinité, Paris. 1910, p. 251-259, 283-288, 325-344, 371.373,418-429; Swete, The holy Spirit in the New Testament: of primitive Christian teaching, Londres, 1910; P. Caccia, dans la Scuola cattolica, mai 1911. Parmi ces ouvrages, les plus importants au point de vue exégétique sont ceux de Nôsgen et de Swete : au point de vue philoso­ phique, les trois volumes de Lechler: au point de vue théologique, ceux de Franzelin, Heinrich et Lebreton. Le t. n du Traité du Saint-Esprit, par Mgr Gaume, 3» édit., Paris, 1890, est plus oratoire et ascétique que théologique. II. D’après les Pères de l’Église. — 1° Pères apostoliques. — Les Pères apostoliques ne sont pas des théologiens dans le sens strict du mot. Ils sont de simples témoins de la foi chrétienne en Dieu. Tixeront, Histoire des dogmes, Paris, 1905, t. r, p. 115-116. Le but qu’ils se proposent, lorsqu’ils traitent des vérités chrétiennes, est avant tout mo­ ral. Sans doute, ils exposent fidèlement la doctrine prêchée au monde par Jésus-Christ et ses apôtres; mais, Spécialement lorsqu’il est question du dogme de la sainte Trinité, ils n’ont pas la précision des termes scolastiques, ils n’expriment pas le dogme avec la même clarté et la même exactitude que ceux qui les ont suivis. Scheeben, La dogmatique, t. il, n. 832, p. 561-562. Tout en ayant des affirmations nettes et décisives sur la divinité et la personnalité du Saint-Esprit, les Pères apostoliques emploient des expressions obs­ cures, des termes ambigus qui laissent planer le doute sur le véritable sens de leur enseignement. En géné­ ral, avant le concile de Nicce, les Pères et les écri- 693 ESPRIT-SAINT vains ecclésiastiques ne donnent pas au Saint-Esprit le nom de Dieu ; mais ils professent sa divinité d’une manière claire et évidente, puisqu’ils lui attribuent l’inspiration prophétique, la sanctification des âmes, la création; puisqu’ils l’adorent et le glorifient comme Dieu au même titre que le Père et le Fils. Cf. Heurtier, Le dogme de la Trinité dans l'Épître de saint Clément de Rome et le Pasteur d’Hermas, Lyon, 1900, p. 64. Il n’est donc pas étonnant que, pour ce qui concerne la divinité du Saint-Esprit, les Pères du iv° siècle, par exemple, saint Basile, en appellent à la tradition de l’ancienne Église. Liber de Spiritu Sancto, c. x, n. 24; c. xxix, n. 72-73, P. G., t. xxxn, col. 111, 201. On ne saurait, en effet, concevoir qu'un dogme, qui est le fondement de toute la théologie du christianisme, n’ait pas été connu par les témoins les plus anciens de la tradition chrétienne, ou même qu’il ait été connu d’une manière imparfaite. Hein­ rich, Théologie, t. n, p. 266-268. La formule du bap­ tême est une preuve évidente que, dans l’ancienne Église, les docteurs aussi bien que les fidèles croyaient explicitement au Saint-Esprit, comme personne di­ vine. Harnack, Dogmengeschichte, t. n, p. 273. Les termes ambigus qu’on rencontre donc chez les Pères apostoliques dans l’exposé de la doctrine du SaintEsprit, ne sont pas un signe qu’ils ignoraient une vérité essentielle de la révélation chrétienne, mais c’est la suite de l’absence d'une terminologie précise et de l’imperfection des formules exprimant un des dogmes les plus élevés du christianisme. Notre but n’est donc pas d’analyser et de com­ menter les textes des Pères apostoliques, qui se rap­ portent à la personnalité ct à la divinité du SaintEsprit. Il nous suffira de montrer que, même dans la littérature chrétienne primitive, malgré l'imper­ fection des formules et des termes théologiques, le Saint-Esprit est exalté comme Dieu, et proposé à l’adoration des fidèles comme personne distincte du Père et du Fils. Dans la première Épître de saint Clément de Rome, dont l’authenticité ne soulève aucun doute, on trouve exprimée clairement la doctrine du Saint-Esprit, telle qu’elle est consignée dans les Évangiles. Le SaintEsprit est, d’après saint Clément, la source de l’ins­ piration prophétique; le véritable auteur des Écri­ tures saintes : Ένκεκύφατε εις τάς ίερας Γραφάς... τάς διά τού Πνεύματος τοϋ άγιου. I* Cor., xlv, 2, Funk, Patres apostolici, Tubingue, 1901, L i, p. 156. Grâce à l’inspiration du Saint-Esprit, les prophètes ont pu annoncer d’avance les épisodes les plus saillants de la vie du Christ : il est donc l’auteur des prophéties messianiques. Ibid., xvt, 2, p. 118. C’est lui qui parle dans les saintes Écritures : λέγει γάρ το ΙΙνεΟμα το "Αγιον, xm, 1, ρ. 116; c’est par lui que les prophètes sont inspirés, lorsqu’ils prêchent la pénitence. Ibid., vin, 1, p. 108. Mais son rôle ne se borne pas aux justes de l’an­ cienne loi. Il répand aussi la plénitude de sa grâce sur les disciples du Christ : πλήρη Πνεύματος άγιου έκχυσις έπΐ πάντα; έγίνετο. Ibid., ιι, 2, ρ. 100. Π a donné aux apôtres l’énergie et la confiance pour prêcher la bonne nouvelle dans le monde entier. Ibid., xlii, 3, p. 152. C’est par lui que Jésus-Christ nous appelle à jouir des fruits de la rédemption : διά τοΰ Πνεύματος 'Αγίου προσκαλείται ήμδς. Ibid., XXII, 1, ρ. 130. C’est à lui que revient la mission de sanctifier les âmes. Ibid., xm, 3, p. 116. Saint Clément met le Saint-Esprit sur le même rang que le Père et le Fils; c’est dire qu’il professe ouvertement sa divi­ nité. « Pourquoi donc, écrit-il, y a-t-il entre vous discordes, colères, divisions, schismes et guerres?... N’avons-nous pas un seul Dieu, et un seul Christ, et un seul Esprit de grâce, répandu sur nous, et une 694 seule vocation dans le Christ? » Ibid., xlvi. 5,6. p. . Et plus loin : « J’en prends à témoin le Dieu qui le Seigneur Jésus, ct l’Esprit-Saint, qui vivent _ aussi, tous trois foi ct espérance des élus. . Γ: _ . lviii, 2, p. 174. Rien de plus explicite que ces deux d- .-niers textes pour montrer que saint Clément affirme la divinité du Saint-Esprit. Celui-ci y est representcomme l’auteur et le distributeur de i.i lirâce. Clément déclare que les trois personnes divines sent des réalités vivantes et distinctes; qu’elles sont fondement de la foi et de l’espérance des élus: que le Fils ct le Saint-Esprit partagent avec le Pere 12 gloire d’être l’objet et le principe de notre foi. Heurtier, op. cit., p. 26-27. Les lettres de saint Ignace ne passent pas sous silence la personne du Saint-Esprit, bien que le saint évêque vise surtout à défendre et à exposer la doctrine catholique du Verbe contre les aberrations gnostiques. Heinrich, op. cit., L n, p. 257-258. Le Saint-Ésprit est présenté par lui comme Dieu. Il par­ ticipe à l’omniscience divine. Il ne se trompe pas parce qu’il est de Dieu; il sait d’où il vient et où il va, et il connaît les choses cachées. Ad Phil.,1, Funk, op. cit., L i, p. 270. Cf. Joa., ni, 8; I Cor., n, 10. D’autres textes distinguent le Saint-Esprit du Père et du Fils, tout en affirmant qu’il est égal au Père et au Fils par la participation de la même nature divine, et qu’il est associé à l’un et à l’autre dans les opérations divines. Ad Magn., xm, 1, Funk, t. 1, p. 240. L’n texte qui ne laisse aucun doute sur la personnalité divine du Saint-Esprit est contenu dans la lettre aux Éphésiens, ix, 1 ; Ετοιμασμένοι εις oixcè-. —'. Πατρός, άναφερόμενοι εις τα ύφη διά της μηχανή; ί -τ:'. Χριστού, δςέστιν σταυρός, σχοινίω χρώμενοι τώ Π-.ι-.-ατ τώ Άγίω. Funk, 1.1, ρ. 220. Les chrétiens y sont con­ sidérés comme les pierres du templedu Père,des pierres préparées pour élever l’édifice de Dieu le Père, soule­ vées en haut par la croix, qui est l’outil de JésusChrist, au moyen d’une corde, qui est le Saint-Esprit. Le Saint-Esprit est ici sans conteste l’auteur de L grâce et de la régénération. Il vient du ciel avec les liens de l’amour de Dieu et de la grâce, et relie les âmes à Dieu, tandis qu’il est lié au Christ. Sans cet: corde, qui est le Saint-Esprit, personne n’est à même de sortir de l’abîme du péché et de renaître à une vû nouvelle. Nirschl, Die Théologie des hl. Ignatius, des Apostelschiilers, Mayence, 1880, p. 12. Les fidèles, selon saint Ignace, doivent être soumis aux inspira­ tions dù Père, du Fils et du Saint-Esprit Ad Magn., xm, 2, Funk, 11, p. 240. Us doivent adhérer à la hié­ rarchie, évêques, prêtres et diacres, que le Saint Esprit confirme dans la stabilité. Ad Philad., tit.. Funk, t. i, p. 264. Le Saint-Esprit est donc le prin­ cipe de la vie surnaturelle que le Verbe de Dieu ré­ pand dans l’Église et la source de la sanctification. Il s’ensuit qu’il a la nature divine, et que sa divinité ressort clairement des lettres de saint Ignace. Dreher, Sancfi Ignaiii episcopi Antiochensis de Christo L·.· doctrina, Sigmaringen, 1877, p. 16. La lettre de saint Polycarpe aux Philippiens ne contient aucune allusion au Saint-Esprit. Mais dans sa confession de foi, qui nous a été conservée dans les Actes de son martyre, le saint exalte le SaintEsprit à l’égal du Père et du Fils : · Je vous glontle. ô Seigneur Dieu tout-puissant, par Jésus-Chris:. votre Fils bien-aimé, pontife éternel et céleste, par i·.· ... avec lui et avec le Saint-Esprit nous chantons ta gloire. » Martyrium S. Polycarpi, xrv, 3; xxn. Funk, L i, p. 332, 340. La doctrine d’Hennas sur le Saint-Espr.· s·. : obscure, et les érudits, qui ont essaye de i -cJ—ont abouti à des conclusions absolûmes! divrigrstrt Hermas semble affirmer que le Fils est le Saint-Ésp.-.t. 695 ESPRIT-SAINT 'Ο δέ υιός το Πνεΰμα το αγτόν έστιν, Sim., V, ν, 2, Funk, t. i, p. 538. Quel est le sens qu’il faut attri­ buer à ce passage ? Schliemann, Dorner, Hellweg, Hagemann, Zahn tiennent que, d’après Hermas, le Fils de Dieu, paru dans le Christ, est distinct du Saint-Esprit. Par contre, Baur, Schwegler, Kayser, Lipsius, Nitzsch, Harnack, etc., sont d’avis qu’Hermas ne connaît pas un Fils de Dieu distinct du Saint-Esprit. Le Fils de Dieu s’identifie avec le Saint-Esprit, et le Christ est tout simplement un homme inspiré par Dieu. Link, Christi Person und Werk im Hirten des Hermas unlersuchl, Warbourg, 1886, p. 1-3. Malgré les interprétations contradic­ toires de sa doctrine, on ne saurait révoquer en doute qu’Hermas approprie au Saint-Esprit les attributs divins, c’est-à-dire qu’il professe sa divinité. Le SaintEsprit est, pour lui, le sanctificateur des âmes. < Dans les âmes douces et pénitentes, il exulte comme s’il habitait une maison spacieuse et il se réjouit avec celui qui lui sert de temple. » Mand., V, 1 ; X, 2, 4, Fu.ik, t i, p. 482, 500. Il est l’auteur des prophéties. Doux et tranquille est celui que le Saint-Esprit ins­ pire : il ne parle pas à tout venant, mais seulement quand Dieu veut. Mand., XI, 8, Funk.t. i, p. 506. Il est éternel, parce qu’il existe avant le temps : Τό Πνεϋμα τό άγιον τό προόν. Sim., V, vi, 5, Funk, L i, p. 540. Il est créateur : Τό κτίσαν πάσαν τήν κτίσιν. Le Saint-Esprit participe donc à la nature divine. Hermas le reconnaît aussi comme personne dis­ tincte du Père. En effet, le Père a fait habiter l’Esprit dans une chair, choisie par lui-même. Sim., V, vi, 5, Funk, t. i, p. 540. Et cette chair, dans laquelle ha­ bitait le Saint-Esprit, a bien servi l’Esprit en toute pureté et sainteté, sans le souiller à jamais. Si le Saint-Esprit habite dans le Christ, il s’ensuit, évi­ demment, qu’il est aussi distinct du Christ. Link, op. cil., p. 12. Il n’est pas une force impersonnelle, parce qu’il est le principe d’actions qui supposent nécessairement une personnalité. Avant l’incarnation du Fils, il a été la source de toute sainteté et l’inspi­ rateur des prophètes. Lorsque le Fils s’est fait chair, il a habité en lui, il a communiqué une vie nouvelle à ceux qui reconnaissent en lui le Fils de Dieu. Heurtier, op. cil., p. 46-61. Hermas déclare à plusieurs reprises que c’est le Père qui a établi le Saint-Esprit dans la sainte humanité de Jésus : Τό Πνεύμα, δς i Θεός κατώκισεν έν τή σαρκι ταύτη, Mand., Ill, 1, Funk, 1.1, p. 473; . τό Πνεϋμα τοΰ Θεοΰ τό δοβέν εις την σάρκα ταύτην. Mand., X, 2, 6, Funk, p. 502. D’ail­ leurs, Hermas lui-même mentionne clairement l’Es­ prit de Dieu, comme distinct du Fils de Dieu. Sim., IX, xxiv, 4, Funk t. i, p. 620. Les passages cités jusqu’ici n’aplanissent pas les difficultés que soulèvent d’autres textes, où Hennas semble identifier le Saint-Esprit avec le Fils et l’ar­ change Michel. Mais il nous suffit d’avoir montré qu’il ne manque pas, dans le Pasteur d’Hermas, de témoi­ gnages explicites sur la divinité et la personnalité du Saint-Esprit. L’Épître de Barnabé, i, 3, Funk, t. i, p. 38, et la Doctrine des douze apôtres, Wohlemberg, Die Lehre der zutolj Aposlel in ihrem Verhallniss zum neutestamenttichen Schri/llum, Erlangen, 1888, p. 8-10, men­ tionnent aussi le Saint-Esprit comme source de la grâce et de l’inspiration prophétique. Mais cette simple mention n’a pas assez de valeur doctrinale pour occuper l’attention des théologiens. En résumé, la divinité et la personnalité du SaintEsprit sont attestées parles monuments primitifs de la littérature chrétienne. Le Saint-Esprit s’y révèle avec les attributs de Dieu, c’est-à-dire comme Dieu ; on lui approprie des actes divins et on établit une dis­ tinction réelle entre lui et les autres personnes de la 696 très sainte Trinité; il est l’égal du Père et du Fils, et il participe à la même gloire que le Père et le Fils. Les Pères apostoliques professent donc les points les plus essentiels de la doctrine catholique touchant le SaintEsprit. 2° Les Pères apologistes el controoersistes du 11° el du lit* siècle. — 1. Remarques préliminaires. — Aux prises avec le polythéisme païen ou les hérésies antitrinitaires, les Pères et les écrivains ecclésiastiques du n' et du m» siècle s’efforçaient d’écarter de leur ensei­ gnement les conceptions extrêmes du dogme de la très sainte Trinité, d’éviter le double écueil du monarcliianisme et du trithéisme ou dithéisme. Contre le premier, qui insistait sur l’unité de Dieu, jusqu’à sa­ crifier la personnalité distincte du Fils et du SaintEsprit, la théologie anténicéenne affirmait la distinc­ tion réelle des trois personnes divines; contre les théories trithéistes ou dithéistes, elle revendiquait l’unité de l’essence divine, indivisible en elle-même, bien que possédée en commun par les trois hypostases divines. Mais la tâche de ces Pères et de ces écrivains n’était pas facile, parce que, au point de vue théolo­ gique, ils n’étaient pas assez outillés pour repousser les attaques des adversaires de la vérité chrétienne. Leur foi était, sans doute, comme nous l’avons déjà remarqué pour les Pères apostoliques, l’écho fidèle de la tradition, une foi à l’abri du moindre soupçon et exempte de la plus petite tache. Mais les expressions et les hnages qu’ils employaient pour élucider le mystère de la très sainte Trinité n’exprimaient pas, d’une façon absolument claire, un dogme connu et professé de la manière la plus explicite par les fidèles, et plus encore par les docteurs de l’Église. Nous ne devons donc pas nous attendre à trouver, dans les monuments littéraires de la théologie anténicéenne, un traité en bonne et due forme sur la personne du Saint-Esprit et son action dans l’ordre surnaturel. Bien plus, il n’y aurait pas d’exagération de notre part à affirmer que, dans les ouvrages antérieurs au concile de Nicée, le savant catholique, tout en y puisant la véritable doctrine de l’Église sur le Saint-Esprit, ren­ contre des passages où la divinité et la personnalité distincte de la troisième personne ne sont pas énoncées avec la sûreté et la plénitude qu’il eût fallu. Il n’est donc pas étonnant qu’une critique mal avisée ou auda­ cieuse et l’exégèse rationaliste du protestantisme se soient parfois évertuées à ranger les Pères du n“ et du ni' siècle au nombre des pneumatomaques et à tirer de leurs écrits la preuve de la négation du Saint-Esprit dans l’Église primitive. Le P. Petau ne se faisait pas scrupule de reprocher à ces Pères l’usage de termes dangereux, qui révéle­ raient chez eux, surtout à l’égard du Saint-Esprit, une certaine ignorance du mystère de la sainte Tri­ nité : Ut erant tempora, nondum mysterio illo satis liquido cognito, nonnulla periculose dicta jecerunt. De Trinitate, 1. I. c. ni, n. 1, t. n, p. 291-292. Ces at­ taques contre l’orthodoxie des Pères anténicéens ont été repoussées par le théologien anglican, Georges Bull, dans son ouvrage : Defensio fidei biicenæ, Oxford, 1685. Dans sa préface aux livres De Trinitate, le P. Pe­ tau lui-même s’est vu obligé de mitiger la rigueur ex­ cessive de ses jugements et de rétracter en partie ses critiques injustes sur la doctrine trinitaire de la théo­ logie anténicéenne. Præfatio, c. ni, t. n, p. 266-271. La critique rationaliste, au contraire, n’a point cessé d’attaquer la continuité de la tradition des Pères touchant le Saint-Esprit. D’après Harnack, les apologistes chrétiens du n' siècle et les Pères du ni' siècle ignorent la personne du Saint-Esprit, ne font aucune distinction entre le Verbe et le SaintEsprit, ne reconnaissent en D:eu que deux hypo­ stases. Lehrbuch der Dogmengeschichte, 3' éd;t., L i, 697 ESPRIT-SAINT p. 449. Avec une grande érudition patristique, Nôsgen s’est essayé à démontrer que la thèse de Harnack est bien fondée; que des textes nombreux, puisés dans les écrits de saint Justin, d’Athénagore, de Théo­ phile d’Antioche, de Clément d’Alexandrie, d’Irénée, ne laissent pas le moindre doute sur l’identification du Verbe avec le Saint-Esprit par la théologie anténicéenne. Geschichle der Lehre vom heiligen Geisle, Gutersloh. 1899, p. 8-26. Les théologiens du moder­ nisme reprochent aux Pères anténicéens des tendances prononcées vers le sabellianisme ou le dithéisme; eurs écrits identifient Je Saint-Esprit avec le Fils, ou le représentent comme un attribut divin, une force impersonnel e de la divinité. Dupin, dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, t. xi (1906), p. 355. La théologie anténicéenne, déclare cet écrivain, ne connaît que le Verbe, fils de Dieu en réduction. Elle aurait donc dO renoncer à la formule trinitaire et à la personne du Saint-Esprit, mais parce que la liturgie, le symbole, la foi du peuple témoignaient contre les conclusions logiques de leur spéculation doctrinale, les théologiens de l’époque laissèrent sub­ sister l’appellation de Saint-Esprit. Ibid., p. 356. La personne du Saint-Esprit, dans la théologie chrétienne,, est le produit logique des infiltrations platoniciennes et philoniennes dans la doctrine des Pères anténicéens concernant le mystère de la sainte Trinité. Morin, Vérités d’hier, Paris. 1906, p. 221. A ces attaques contre la continuité de la tradition patristique touchant la divinité et la personnalité distincte du Saint-Esprit, nous répondons en affir­ mant que, malgré ses lacunes, ses obscurités, l’impré­ cision de ses termes et de ses formules, la théologie an­ ténicéenne, par la bouché des apologistes chrétiens du ne siècle et des Pères et écrivains du ni» siècle, recon­ naît le Saint-Esprit comme une personne divine, égale en dignité au Père et au Fils, mais réellement dis­ tincte du Père et du Fils par "hypostase. Toutefois, avant d’aborder la démonstration directe de cette thèse, il est utile de faire les remarques suivantes : «) Il faut distinguer avec soin ce qui fait le fond, la substance du dogme, des images, des expressions sous lesquelles ce dogme est énoncé ou expliqué. La théologie anténicéenne, dans ses représentants les plus illustres, ne s’est point trompée au sujet de la divinité et de la personnalité du Saint-Esprit, mais manquant d’expressions précises et de formules rigoureuses, dans l’exposé de la doctrine trinitaire, e'ie s’est servie de termes équivoques, que les hérétiques ont exploités pour la diffusion de leurs erreurs. Z>) La doctrine commune des théologiens catholiques est que les Pères et écrivains du n® et du ni' siècle, aussi bien que les Pères et écrivains des siècles posté­ rieurs, ont eu la conviction nette et arrêtée de la divi­ nité et de la personnalité du Saint-Esprit. On nesaurait, en effet, admettre que ces Pères, dans leur ensemble, aient eu une idée vague et confuse de la troisième personne divine, et par suite une idée vague et confuse de la sainte Trinité, d’un dogme fondamental de la foi chrétienne. Une telle supposition, remarque Scheeben, t. il, n. 832. p. 561, est inacceptable a priori, puisque la personne du Saint-Esprit est expressément men­ tionnée dans l’Écriture, dans la formule du baptême, dans les symboles de foi, dans les doxologies de l’Église, dans les prières et les confessions des martyrs. Il s’en­ suit donc que les passages et termes obscurs des Pères anténicéens touchant le Saint-Esprit ont besoin d’être compris et Interprétés dans le sens que leur attachent les Pères qui, au concile de Nicée ou après ce concile, en ont appelé à leur témoignage pour combattre les pneumatomaques. Franzelin, op. cit., p. 146-147. c) Il y a lieu d’admettre que dans les monuments de la théologie anténicéenne on rencontre çà et là des 698 inexactitudes dogmatiques touchant le Saint-Es; Dans ce cas, les affirmations erronées d'un Per·;. déré comme docteur particulier, n’infirmer, t pas tradition commune des autres Pères. Mais il faut, remarque Franzelin, que ces affirmations -.-renées soient clairement énoncées, de telle sorte que le doute sur leur authenticité ou leur véritable portée ne soit pas admissible. Op. cit., p. 148-149. d) Il ne faut pas oublier que, pour ce qui concert e le Saint-Esprit, à côté de termes vagues et obscur; et d’expressions inexactes, la théologie anténicéenr e contient des affirmations nettes et précises de la vraie doctrine catholique. Les données des Pères, puise·; s dans la tradition, sont justes et exactes; les théories et les raisonnements qu’ils bâtissent sur la philosophie platonicienne et philonienne ne sont pas toujours heureuses. Tixeront, La théologie anténicéenne, Paris. 1905, p. 233. En pareil cas, les passages obscurs d’un Père touchant le Saint-Esprit doivent être expliqués à la lumière des passages clairs et explicites du même Père. Ce que prescrit une saine critique, dit Mgr Freppel, c’est de constater le fond de la croyance des passages d’une clarté irrécusable, puis d’expliquer par eux ce qui est moins formel ou plus enveloppé. Saint Justin, Paris, 1869, p. 366. e) Les ombres qui enveloppent la personne du Saint-Esprit dans la théologie anténicéenne se dis­ sipent aisément, si l’on étudie soigneusement latenr.inologie trinitaire des trois premiers siècles, si l’on fixe surtout les divers sens du mot esprit chez le même Père, qui le prend tantôt pour désigner l’essence di­ vine, tantôt une hypostase divine. Voir Franzeim, p. 151-186; Schell, t.’ n, p. 298-300. f) Enfin, il est utile de rappeler que quelques écrits des Pères ont subi les interpolations des hérétique·: et les altérations involontaires de copistes ignorant·. C’est aux hérétiques et aux copistes, ou même à la simplicité de leurs auteurs que saint Jérôme attribue les expressions dangereuses qu’on rencontre çà et là dans les écrits des Pères antémeéens et qui ont servi de prélude ou de prétexte à l’arianisme : Fieri potest, ut simpliciter erraverint, vel a librariis imperitis eorum paulatim scripta corrupta sint; vel certe antequam in Alexandria quasi daemonium meridianum Arius nasce­ retur, innocenter quædam et minus caute locuti sunt, et quæ non possunt perversorum hominum calumnias decli­ nare. Apol. adversus libros Rufini, 1. Π, c. xvn, P. L., t. xxiii, coi. 440. 2. Les apologistes grecs du il· siècle. — a) La théologie du Saint-Esprit est à pe-ne ébauchée dans les œuvres du plus célèbre des apologistes grecs du n' siècle, saint Justin martyr. Cependant, on y ren­ contre à plusieurs reprises des textes qui affirment expressément la divinité et la personnalité du SaintEsprit. On formulait contre les chrétiens le reproche d’athéisme. Saint Justin repousse cette calomnie. « Nous ne sommes pas des athées, déclare-t-il, nous qui reconnaissons en Jésus-Christ le Fils de Dieu et l’honorons en seconde ligne, et honorons aussi en troi­ sième ligne l’esprit prophétique, ΠνεΟμά τε προφητηώ·. è'i τρίτη τάξει ...τιμώμεν. » Apol., I, 13, P. G., t. νι, col. 348. Ce passage est d’une clarté frappante en ce qui concerne la divinité et la personnalité du SaintEsprit, adoré comme troisième personne div ne à Fécal du Père et du Fils. Cependant, la critique rationaliste y a vu une profession explicite de subordinatianisme entre les trois personnes divines et a reproche à sa · : Justin de considérer le Saint-Esprit comme inferie ■ au Père et au Fils. Le reproche est injuste. L · · de saint Justin est très claire, et ses express; ; - - s pas inexactes. Le Saint-Esprit est le trois- - ccc ■ l’ordre d’origine, dans l’ordre des relations divines, mais le rang qu’il occupe n’emporte pas une infériorité de 699 ESPRIT-SAINT nature. Saint Justin reconnaît formellement la com­ munauté d’essence entre les trois personnes divines. « Comme le Fils est engendré par le Père, et que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils,, il est tout na­ turel de nommer les trois personnes dans l’ordre indi­ qué par saint Justin. Préférerait-on que l'apologiste eût placé le Fils ou le Saint-Esprit en premier lieu, et e Père en dernier? Une pareille terminologie renver­ serait le langage reçu, et blesserait même le dogme. Les deux processions divines exigent nécessairement qu’on fasse précéder la personne qui procède de celle dont elle procède. » Freppel, Saint Justin, p. 363. Cf. Kuhn, Katholische Dogmatik, Tubingue, 1857, t. π, p. 123. Dans un autre passage, saint Justin revient sur le culte d’adoration et de vénération que ’es chrétiens rendent au Saint-Esprit à l’égal du Père et du Fils : Πνεύμα τε το προφητικόν σεόόμεθα ζα; προσζυνονμεν. Apol., I, 6, col. 336, 337. Il rappelle les bienfaits du Saint-Esprit. L’âme est régénérée par les eaux du baptême au nom du Père, du Fils et du SaintEsprit. Apol., I, 61, col. 420. Dans la cène eucha­ ristique, on rend gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Ibid., 67, col. 422. Il serait donc absurde de soupçonner saint Justin d’attaches au dithéisme. Cependant, nous le reconnaissons, pour ce qui con­ cerne le Saint-Esprit, quelques textes de saint Justin n’ont pas toute la netteté désirable. Saint Justin ad­ met que Dieu, par son esprit prophétique, a révélé les choses futures, la conception virginale du Christ : διά τού προφητικού Πνεύματος. Ibid., 33, col. 381. Mais il affirme aussi que cet esprit qui a parlé par la bouche des prophètes est le Verbe de Dieu : ό λόγος C'A τών προφητών προειπών τα μέλλοντα, ibid., 10, col. 461 ; et ce qui est plus fort encore que l’esprit, la force qui émane de Dieu n’est autre que le Verbe de Dieu : Tô πνεύμα ούν καί την δύναμιν τού θεού ούδέν άλλο νοησαι θέμις, η τον λόγον. Ibid., 33, col. 381. Π semblerait donc, d’après ces textes, que le Fils et le Saint-Esprit ne seraient en réa’ité qu’une seule et même personne divine et que, partant, les théories trinitaires de saint Justin ne pourraient échapper au reproche de dithéisme. Schmidt, De quœstione num antiquissimi scriptores inter Λόγον και πνεύμα άγιον ali­ quid fecerunt discriminis, Strasbourg, 1836, p. 10 ; Georgii, Untersuchung über die Lettre von heiligen Geist bei Justin dem Mârtyrer, Wurtemberg, 1838; Dupin, loc. cit., p. 354-355. Mais nous ne devons pas oublier les textes explicites, où Justin établit formellement la personnalité distincte du Saint-Esprit. Il s’ensuit donc que le passage où il paraît contredire sa profession ou­ verte de la personnalité du Saint-Esprit est suscep­ tible d’une interprétation catholique. Justin attribue l’inspiration prophétique tantôt au Père, tantôt au Fils et au Saint-Esprit, parce que cette inspiration n'est pas une action hypostatique du Saint-Esprit (les théologiens enseignent qu’elle lui est simplement appropriée), mais une action commune aux trois per­ sonnes divines. Kuhn, op. cit., p. 295; Otto, De Justini martyris scriptis et doctrina, léna, 1841, p. 137, 138; Feder, Justins des Mârlyrers Lehre von Jesus Christus, Fribourg-en-Brisgau, 1906, p. 121. Saint Justin déclare aussi que l’esprit de Dieu est le Verbe. L’expression n’est pas nouvelle. Saint Paul a dit que l’Esprit est le Seigneur. II Cor., in, 17. Voir J. Lebreton, Les ori­ gines du dogme de la Trinité, p. 490-494. Saint Ignace d’Antioche, saint Clément de Rome, Tertullien em­ ploient la même expression. Feder, p. 120. Le sens du mot esprit, nous l’avons remarqué, est vague, flot­ tant. Il désigne souvent, dans l’ancienne littérature chrétienne, la nature divine, les dons de Dieu, le Christ en tant que personne divine. Otto, p. 137. On 700 ne saurait donc, pour un manque de précision dans les termes, mettre Justin au nombre des pneumatomaques. Il est bien vrai que les écrits de saint Justin ne nous fournissent pas assez de détails sur la nature et l’œuvre du Saint-Esprit. Mais il était loin de la pensée du saint d’éclaircir la doctrine trinitaire. Son but était avant tout pratique. IJ voulait seulement ré­ soudre les objections des païens contre le christia­ nisme et amener ses adversaires à une connaissance plus exacte de la doctrine du Christ. C’est ce qui le fait insister de préférence sur les vérités de la reli­ gion naturelle, tandis qu’à l’égard des vérités de la religion chrétienne, il s'en tient à la tradition de l’Église et mentionne, sans les approfondir, les mys­ tères chrétiens. Sa méthode a été généralement suivie par les autres apologistes. Feder, p. 123; Heinrich, t. iv, p. 268-272; Thomassin, De S. Trinitate, c. xi.n, Dogmata theologica, Paris, 1868, t. v, p. 581-585; Bardenhewer, Geschichte der altkirchlichen Litterator, t. i, p. 235. b) La Legatio pro Christianis d’Athénagore renferme aussi les affirmations les plus explicites de la foi de la divinité et de la personnalité du Saint-Esprit. De même que saint Justin, Athénagore repousse l’accu­ sation d’athéisme portée contre les chrétiens par les païens et s’écrie : « Qui ne sera pas étonné qu’on nous fasse passer pour athées, nous qui reconnaissons Dieu le Père, Dieu le Fils et le Saint-Esprit, nous qui voyons leur puissance dans l'union, et leur distinc­ tion dans l’ordre. » 10, P. G., t. vi, col. 909. «On ne saurait rien désirer de plus explicite, remarque Mgr Freppel, que cette profession de foi, dont il serait difficile de dépasser la rigueur. » Les apologistes chrétiens au n' siècle, Paris, 1870, p. 153. Athénagore y enseigne expressément la communauté de l’être divin entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit et la dis­ tinction réelle de celui-ci des deux autres personnes divines. Dans un autre passage, non moins explicite, il affirme que la vie future consiste à connaître Dieu et son Verbe, à savoir ce que c’est que l’Esprit, et quelle est la nature de l’union du Saint-Esprit avec le Père et le Fils, et en quoi diffèrent les trois personnes divines. 12, col. 913. Athénagore admet donc que le Saint-Esprit est uni au Père et au Fils, ce qui ne peut s’entendre que de la participation à l’unique et indi­ visible être divin ; il admet aussi qu’il est distinct du Père et du Fils, ce qui ne peut se rapporter qu’à la distinction hypostatique. La clarté de ces affirmations dissipe les doutes que pourraient soulever quelques passages du même apo­ logiste, où il déclare que le Saint-Esprit, qui agit dans les hommes inspirés, est une émanation de Dieu, qu’il découle de lui et retourne à lui par réflexion, comme le rayon du soleil, 10, col. 909; que le Fils est dans le Père, et le Père dans le Fils, par l’unité et la vertu de l’esprit. Ibid. Les difficultés qu’on pourrait tirer de ces textes ne sauraient prévaloir contre les autres textes formels, où, à côté du Père et du Fils, Athénagore nomme le Saint-Esprit comme troi­ sième personne divine. Tixeront, op. cit., p. 239. Dans la théologie d’Athénagore, le Saint-Esprit n’est pas présenté comme une force qui émane de Dieu ct retourne à Dieu. Athénagore dit expressément que le christianisme croit en Dieu le Père, dans le Fils de Dieu, le Verbe divin, et dans le Saint-Esprit, et que ces trois personnes divines sont unies selon la puis­ sance, c’est-à-dire selon l’être divin auquel on at­ tribue aussi l’épithète d’esprit. 10, col. 909. La pensée, verbe ou sagesse, dérive du Père, aussi bien que le Saint-Esprit, qui procède du Père comme la lumière jaillit de la flamme. 24, col. 945. On pourrait, à la rigueur, ergoter sur les expressions ct les images dont 701 ESPRIT-SAINT Athénagore se sert pour élucider les rapports du Père 3. Les Pères et écrivains ecclésiastiques du ir >: : et du Saint-Esprit; mais il est bien difficile de nier HP siècle. — « L’enseignement d’Irénee sur le Saintqu’il ait reconnu le Saint-Esprit comme personne Esprit, dit Beuzart, est indécis et flottant, compart divine réellement distincte du Père et du Fils. Hein­ à la doctrine des âges suivants. Essai sur la tteotorich, t. iv, p. 272-274; Thomassin, t. v, p. 585-586; gie d’Irénée, Paris, 1908, p. 54. Cependant, saint Ba­ Franzelin, p. 137-138. sile range Irénée parmi les témoins autorisés de la c) Saint Théophile, évêque d’Antioche, voit dans tradition catholique, touchant le Saint-Esprit, L :■· les trois premiers jours de la création le symbole, de Spiritu Sancto, χχιχ, 82, P. G., t. xxxn, cob 2 !. l’image des trois personnes divines, τύποι είσιν τήςΤριά- et Théodoret aussi invoque son autorité. Dialogus. :. δ'ος τού Θεού, καί του Λόγου αύτοϋ, καί τής σοφίας αύτοΰ. P. G., t. lxxxiii, col. 84, 85. Nôsgen lui-même ; Ad Autolycum, 1. II, 15, P. G., t. vi, col. 1077. Dans forcé d’admettre que le grand évêque de Lyon . la Trinité (Théophile a été le premier à employer le marqué avec une suffisante clarté la consubstantia­ terme de Τριάς), Dieu a été le créateur de l’univers par lité divine du Saint-Esprit avec le Père et le Fils. O: son verbeet sa sagesse. L. 1,7,col. 1036.C’estàson verbe cit., p. 16. Saint Irénée pose en principe que l’Église. et à sa sagesse qu’il a adressé les paroles : Créons gardienne infaillible de la révélation chrétienne, a l’homme. L. II, 18, col. 1081. Lors de la création du reçu des apôtres et de leurs disciples une foi intègre. monde, il n'y avait en Dieu que sa sagesse et son saint En vertu de cette foi, elle croit « au Saint-Esprit, le­ Verbe, qui a toujours été avec lui, L. II, 10, col. 1065. quel a prédit par les prophètes l’économie disâne et Avec sa sagesse Dieu a engendré le Verbe caché en lui, l’avènement de Jésus-Christ notre Seigneur. » Cont. 1. II, 10, col. 1064, en le produisant hors de son sein hier., I, x, 1, P. G., t. vu, col. 549. Le Saint-Esprit est avant la création de l’univers. la sagesse de Dieu, la figuratio Patris (d’après dom Théophile affirme donc avec assurance la divinité Massuet, le terme figuratio se rapporte au Fils). Les du Saint-Esprit, créateu'· avec le Père et le Fils, et chœurs angéliques lui sont soumis. Ibid., IV, vit, 4, en même temps sa personnalité distincte du Père et col. 993. Il est à côté du Père et du Fils dans l’œuvre du Fils. Il faut avouer, cependant, que sa termino­ de la création : Spiritu nutriente et augente. Ibid., V. logie n’est pas précise. Il aflirme que le Verbe, étant xxxviii, 3, col. 1108. Il est auprès du Père avant l’Esprit de Dieu, et principe et sagesse, descendit sur tout être créé, avant que l’univers fût tiré du néant, les prophètes. L. II, 10, col. 1064. Il semblerait donc ante omnem constitutionem. Ibid., IV, xx, 3, col. 1033. confondre le Verbe avec le Saint-Esprit. Mais les pas­ C’est lui qui fait connaître les décisions du Père et sages que nous avons cités plus haut nous autorisent, du Fils et qui ouvre les intelligences à la lumière contre les assertions de Dupin, loc. cil., p. 357, à don­ de la vérité. Ibid., IV, xxxm, 7, col. 1077. L’ordre ner à ses expressions inexactes un sens catholique. et l’harmonie qui régnent dans l'univers so: L’évêque d’Antioche envisage la sagesse comme un l’œuvre de Dieu, qui est uni avec son Verbe et sa attribut essentiel de la divinité; en ce sens, le Verbe Sagesse : unus Deus qui Verbo et Sapientia fecit et ap­ de Dieu aussi bien que l’Esprit-Saint, est la sagesse tavit omnia. Ibid., IV, xx, 4, coi. 1034. Cependant, divine. Freppel, Les apologistes chrétiens, p. 289-290; soit le Verbe, soit la Sagesse, ne sont pas disti.··..· Heinrich, p. 276. Même le P. Petau penche à croire du Père quant à la nature divine. Dieu, en effet, que le saint évêque confond le Saint-Espr t avec le a créé le ciel et la terre par lui-même, c’est-à-dire Verbe. L. I. c. ni, n. 6, p. 299. Mais puisque Théo­ par son Verbe et sa Sagesse. Ibid., II, xxx, 9, phile mentionne les trois termes Θεός, λόγος, σοφία, col. 822. Il n’y a donc qu’un seul Dieu, qu’un seul 1. 1, 7; 1. II, 18, col. 1036,1081. comme constituant Fils, qu’un seul Esprit, qu'un seul salut pour ceux une trinité, 1. II, 15, col. 1077, la supposition du qui croient en lui. Ibid., IV, vi, 6, col. 990. Le Verbe docte théologien n’est pas fondée. et la Sagesse, le Fils et l’Esprit sont toujours avec d) Les théories trinitaires de Tatien sont très em­ Dieu; c’est par eux et en eux qu’il a créé toutes brouillées et confuses, ce qui leur a valu les critiques choses en pleine liberté. Ibid., IV, xx, 1, col. 1032. les plus sévères du P. Petau. Cependant, dans son Le Fils et le Saint-Esprit sont appelés les mains par Oratio adversus græcos, il parle plusieurs fois de la per­ lesquelles Dieu a créé et formé l’homme : per manus sonne du Saint-Esprit, comme auteur de la sanctifi­ enim Patris, id est, per Filium et Spiritum Sanctum, cation des âmes. 11 affirme que le Verbe envoie le fit homo. Ibid., IV, præf., 4, col.975; IV, xx, 1; V, vi, Saint-Esprit habiter dans les âmes des justes. C’est I 1, col. 1032, 1137. l’Esprit-Saint qui soulève ces âmes vers Dieu, xin, De ces textes il ressort clairement qu’Irénée marque P. G., t. vi, col. 833, qui remplit de sa grâce les avec la plus grande netteté la consubstantialité di­ hommes fidèles à l’accomplissement de leurs devoirs vine du Saint-Esprit. Il est vrai, comme l’a remarque religieux. Il ne repose pas dans toutes les âmes, mais dom Massuet, que le saint évêque ne donne pas au uniquement dans celles qui ont été jugées dignes de Saint-Esprit le nom de Dieu, et en parle rarement, ses charismes. L’homme est un temple et Dieu y ha­ Diss., III, de Irenœi doctrina, P. G., L vn, col. 312 : bite par le moyen du Saint-Esprit, xvi. col. 841-842. dans ses controverses avec les sectes gnostiques, Toutes les âmes doivent s'efforcer de s’unir au Saintsaint Irénée porte de préférence son attention sur le Esprit, et celles qui le méprisent se rangent parmi les Verbe divin. Voir Tixeront, op. cit., p. 254. Toutefois, ennemis de Dieu, xv, col. 840. Steuer, Die Gottes und il reconnaît d’une manière formelle que le SaintLogos Lehre des Talion, Leipzig, 1893, p. 67, 68. Chez Esprit possède entièrement la nature divine. En effet, Tatien, nous avons donc l’affirmation de la divinité il le met sur le même rang que le Père et le Fils: i; du Saint-Esprit, considéré comme auteur de la grâce, déclare qu’il est dans le Père ante omnem constitu­ et, en même temps, l’affirmation de sa personnalité, tionem; qu’il est éternel, άένναον, à la différence du puisqu'il est envoyé par le Verbe, et c’est par lui que souffle de la vie qui, dans l'homme, est temporaire, πνό-ο ζωής πρόσκαιρος, V, xn, 2, col. 1152; il le repré­ le Père habite dans les âmes. En résumé, bien que dans leurs polémiques avec sente comme créateur, comme source de-la vie di’. r les païens les apologistes chrétiens du n’ siècle n’aient pour ceux qui le reçoivent, ό λαδόμενος τό pas donné un exposé complet de la doctrine trini- πνεύμα, εύρήσει τήν ζωήν. Ibid., col. 1153. Π yroclarce taire, ils ont affirmé, néanmoins, à plusieurs reprises, donc, d’une manière très expressive, que le S_.·■·et avec une grande clarté, la divinité et la personna­ Esprit possède, en commun avec le Père et Je Fill’unique essence divine et qu’il la possédé comme hylité du Saint-Esprit, et ils ont continué, sur ce point ! postase distincte du Père et· du Fils, parce qu’il est la tradition de l’âge apostolique. 703 ESPRIT-SAINT un des trois termes de la Trinité. Ibid., I, x, 1; IV, vu, 4; xx, 1, col. 550, 993, 1032, 1033. Mais saint Irénée n’est pas seulement un témoin de la divinité et de la personnalité du Saint-Esprit. Π s’attache à faire ressortir plus soigneusement que ses devanciers le rôle surnaturel du Saint-Esprit dans l’Église, à décrire son influence, son action sur les âmes dans l’œuvre de la rédemption, et, de la sorte, il met en un relief plus accentué sa divinité. Il est donc bien juste de considérer le saint évêque de ' Lyon comme le précurseur de ces théologiens, qui ont eu à cœur d'enrichir, par la spéculation personnelle,la théo­ logie du Saint-Esprit, d’y apporter de nouvelles don­ nées par l’étude plus approfondie des textes scrip­ turaires. Le Saint-Espr't, dit Irénée, a été le héraut de Dieu dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Les prophètes d’Israël ont annoncé ce que le Saint-Esprit leur suggérait, IV, xx, 8, col. 1038, puisqu’il est la source de toute inspiration prophétique. Ibid., 3, col. 1034. Ce même Esprit qui, par la bouche des an­ ciens prophètes, a annoncé l’avènement du Christ, a révélé aussi aux apôtres que la plénitude des temps était arrivée, que le règne de Dieu était proche. III, xxi, 4, col. 950. Il a répandu sur les premiers disciples du Christ ces charismes surnaturels, dont il est la source. III, xvn, 1, col. 929. Le Saint-Esprit n’est pas seulement, avec le Verbe, l’auteur des saintes Écritures. II, xxvin, 2, col. 805. Par rapport à l’Église il est un gage d’incorruptibi­ lité, un maître infaillible. Grâce à son assistance, l’Église est à l’abri de l’erreur. Ill, xxiv, 1, col. 266; V, xx, 1, col. 1177. Le Saint-Esprit est là où se trouve , l’Église, et l’Église et toutes les grâces d’en-haut sont là où se trouve le Saint-Esprit... qui est la vérité. III, xxiv, 1; V, XX, 1, col. 966, 1177. Dans l’œuvre de notre salut éternel, le SaintEsprit est la scala ascensionis ad Deum. Ill, xxiv, 1, col. 966. Irénée pose comme principe que nous ne sommes pas à même de nous sauver sans l’aide du Saint-Esprit : άνευ Πνεύματος Θεοϋ σωβήναι ού δυνάμεΟα. V, ιχ, 3, col. 1145. C’est l’Esprit qui nous conduit vers le Fils, qui prépare l’homme à aller au Fils, de même que c’est le Fils qui nous conduit au Père, qui nous élève vers le Père. IV, xx, 5; V, xxxvi, 2, col. 1035, 1223. L’Esprit-Saint est le paraclet, qui nous unit à Dieu. L’eau vive, que NotreSeigneur donna à la Samaritaine, et qu’il reçut du Père, a été donnée à tous ceux qui participent du Christ, lorsqu’il a envoyé le Saint-Esprit par toute la terre. III, xvn, 2, col. 929, 930. Le Saint-Esprit est donc le principe, la source de la vie surnaturelle, èt l’œuvre rédemptrice du Christ tend précisément à donner aux âmes la possession de cet esprit divin qui est le panis immortalitatis. IV, χχχνπι, 1, col. 1106. L’Esprit-Saint est un esprit vivifiant, un esprit qui conduit les âmes à la connaissance de la vérité divine. IV, xxxni, 7, col. 1077. Les âmes qui se laissent do­ miner par cet Esprit sont appelées à la vie de la résur­ rection, III, xvn, 2, col. 930, et rendent gloire au Père. IV, xx, 3, col. 1034. Les nombreux textes que nous avons puisés dans le Contra hœreses mettent en évidence que saint Iré­ née attribue au Saint-Esprit une personnalité dis­ tincte de celle du Père et du Fils. Voir Beuzart, p. 5153. C’est donc à tort qu’on a voulu découvrir des traces de subordinatianisme dans les rares passages, où le saint évêque déclare que le Verbe et le Saint-Esprit servent le Père; que le Saint-Esprit conduit les âmes au Fils et le Fils au Père. Pour saint Irénée, la nature du Saint-Esprit ne diffère point de celle du Père, et les anges qui servent le Père servent aussi le SaintEsprit. Dom Massuet, Diss., III, col. 308. De même saint Irénée reste dans l’orbite de la plus pure ortho­ 704 doxie, lorsqu’il affirme que le Saint-Esprit conduit les âmes au Fils. N’est-ce pas, en effet, par la grâce du Saint-Esprit que les âmes se tournent, s’orientent vers le Fils pour y recueillir les fruits de la rédemp­ tion? Et n’est-ce pas aussi par les mérites du Christ, que les âmes remplies du Saint-Esprit se reposent dans le sein du Père? Voir Maran, Divinitas Domini nostri Jesu Christi manifesta in Scripturis et traditione, Paris, 1746, iv, 9, 5, p. 420-422; Franzelin, op. cit., p. 136, 137. Malgré donc quelques termes incorrects, saint Irénée déclare de la manière la plus expressive qu’il y a identité de nature et égalité de gloire et d’hon­ neur entre le Saint-Esprit et la première et la seconde personne de la Trinité, et que la personnalité du SaintEsprit est distincte de celle du Père et du Fils. La doctrine de Clément d’Alexandrie sur le SaintEsprit n’a pas été développée avec ampleur; elle nous offre des textes peu nombreux et peu expressifs. Clément professe ouvertement la trinité des personnes divines dans l’unité d’essence : il la nomme expres­ sément την αγίαν Τριάδα. Strom., V, 14, P. G., t. ix, col. 156. Le Saint-Ésprit est le troisième terme de cette Trinité. H n’y a qu’un seul Dieu de l’univers, et un seul Verbe, et un seul Esprit, qui est partout : τδ πνεύμα το άγιον εν ν.α.\ ζ'ο αυτό πανταχού. Pæd., I, Ρ. G., t. vin, col. 300. Π affirme donc l’ubiquité du Saint-Esprit. H rend aussi au Saint-Esprit la même gloire, le même honneur qui est dû au Père et au Fils. Ibid., I, 6; III, 12, col. 300, 680, 681. Le véri­ table gnostique, le sage par excellence, est le disciple du Saint-Esprit. Strom., V, 4, P. G., t. ix, col. 44. Le Saint-Esprit joue un rôle important dans l’œuvre de la sanctification des âmes: il établit sa demeure dans les justes qui ont la vertu de la foi : τώ πέπιστευχότι προσεπιπνεϊσΟαι το άγιον Πνεύμα φαμεν. Strom., V, 13, t. ix, col. 129. Il s’y établit par la foi : το άγιον Πνεύ­ μα ταύτη (la foi) πώς μεταφυτεύεται, VI, 15, col. 344; il les sanctifie par sa présence en leur donnant son onction. Ibid., vm, 11, col. 489; Pæd., Il, 8, t. vm, col. 472. Voir Clément d’Alexandrie, t. m, col. 159, 160. Clément d’Alexandrie témoigne donc de sa croyance en la divinité du Saint-Esprit. Voir Maran, op. cit., rv, 10, 5, p. 428. La doctrine d’Origène sur le Saint-Esprit, et en général sur la Trinité, a été, de son vivant même, l’objet de longues controverses. Elle a eu ses adver­ saires irréconciliables et ses défenseurs passionnés. Saint Épiphane lui est décidément hostile. Π appelle Origène le père d’Arius, Epist. ad Joannem Hieros., P. G., t. XLin, col. 383, et lui reproche d’avoir placé le Saint-Esprit dans un rang inférieur à celui du Fils, d’avoir enseigné que le Saint-Esprit ne voit pas le Fils, de même que le Fils ne voit pas le Père, ούτε το Πνεύμα τον υιόν δύναται θεάσασύαι. Ibid., rv, col. 384; Hier., lxiv, 4, P. G., t. xli, col. 1076. Les origénistes, au dire de saint Épiphane, tirèrent les der­ nières conséquence du principe erroné de leur maître et rabaissèrent le Saint-Esprit au niveau des créa­ tures : χτίσμα καί τό "Αγιον Πνεύμα εϊσηγούμενοι. Αηαcephalæosis, Ρ. G., t. xlii, col. 86ο. Saint Jérôme renchérit sur ces accusations. A l’en croire, Origène aurait enseigné formellement que le Saint-Ésprit est inférieur au Fils et que sa sphère d’activité est plus restreinte que celle du Père et du Fils, parce qu’elle se borne seulement aux âmes justes. La puissance du Père serait plus grande et plus étendue que celle du Fils, et la puissance du Fils, à son tour, serait plus grande et plus étendue que celle du Saint-Esprit. Epist., cxxrv, ad Avitum, 2, P. L., t. xxn, col. 1061. Nous ne saurions soupçonner saint Jérôme, qu’on a justement appelé un ardent chercheur d’hé­ résies, d’avoir à bon escient falsifié et corrompu le texte d’Origène pour ayoir gain de cause dans ses 705 ESPRIT-SAINT violentes querelles avec Rufin. D’ailleurs, le texte auquel il fait allusion nous a été conservé dans l’ori­ ginal grec par Justinien, qui, lui aussi, attribue à Origène les mêmes erreurs. Liber adversus Origenem, P. G., t. lxxxvi, col. 981. Quelle est la valeur de ces accusations si graves et devons-nous y prêter foi? La réponse n’est pas aisée, puisque le dernier mot sur l’orthodoxie d’Origène n’a pas encore été dit. Il faut noter cependant que des Pères, dont la doctrine trinitaire est au-dessus de tout soupçon, jugent avec une grande bienveillance le prétendu précurseur d’Arius. Saint Athanase s’appuie sur l’autorité d’Origène pour combattre les ariens, De decretis Nicænæ synodi, xxvi, P. G., t. xxv, col. 465, et le P. Petau, malgré ses antipathies pour Origène, est forcé d’avouer que l’autorité du saint docteur est ici d'un grand poids, 1. I, c. rv, 6, p. 304. Saint Basile cite Origène parmi les théologiens qui, bien qu’ils n’exposent pas toujours la saine doctrine, toutefois, suivant les données de la tradition, ont pieusement disserté du Saint-Esprit, τας ευσεβείς φωνάς άφήχε περί τού Πνεύματος. Liber de Spiritu Sancio, c. xxix, 73, P. G., t. xxxn, col. 264. Le témoignage de Photius, dont on est unanime à reconnaître la prodigieuse éru­ dition, est encore plus décisif : « Origène n’a point erré sur la sainte Trinité; mais en voulant combattre l’hérésie de Sabellius, qui alors faisait beaucoup de mal, et défendre la trinité des personnes, leur distinc­ tion manifeste et multiple, il a dépassé la juste me­ sure. » Bibliotheca, cod. 117, P. G., t. an, col. 395. Quoi qu’il en soit de ces avis contradictoires, pour ce qui concerne la doctrine du Saint-Esprit, nous croyons qu’Origène l’a exposée avec beaucoup de clarté, et qu’en l’exposant, il a été fidèle à la vraie tradition de l’Église, qui affirme la consubstantia­ lité divine et la personnalité distincte du Saint-Esprit. Mais pour bien saisir sa véritable pensée, pour montrer que, même dans ses expressions les plus audacieuses et les plus dures, il n’a pas d’attaches aux hérésies antitrinitaires et qu’il a sauvegardé la nature divine du Saint-Esprit, il faut interpréter sa doctrine à la lumière des principes qu’il s’est posé à lui-même dans ses recherches théologiques. Origène soutient la nécessité de s’en tenir à la pré­ dication ecclésiastique, servetur ecclesiastica preedicatio, transmise par les apôtres suivant l’ordre de succes­ sion, et telle qu’elle est demeurée jusqu’à nos jours dans les Églises. Il ne faut admettre comme vrai que ce qui ne s’éloigne en rien de la tradition ecclésias­ tique ou apostolique. De principiis, præf., 2, P. G.,t. xi, col. 116. Il y a donc des points immuables, intan­ gibles dans la doctrine du christianisme, des vérités que les apôtres ont énoncées clairement, parce qu’ils les ont jugées nécessaires pour tous, même pour les pigriores erga inquisitionem divines scientiæ. Ibid., 3, col. 116. Cependant, sur d’autres points, ils ont bien dit ce qui est, mais en passant sous silence le com­ ment et le pourquoi, sans doute afin de fournir à ceux qui viendraient après eux l’occasion d’exercer leur esprit. Ibid., 3, col. 116, 117. Origène établit donc une distinction bien marquée entre l’objet nécessaire de la croyance, l’élément révélé et traditionnel de la foi, et les questions secondaires, l’élément spéculatif et individuel abandonné au libre travail de la pen­ sée humaine. Cette distinction, il nous en avertit, il l’applique à la théologie du Saint-Esprit. La prédication apostolique enseigne que le SaintEsprit est associé au Père et au Fils dans l’égalité de nature et dans le droit à la même adoration : honore ac dignitate Patri ac Filio sociatum tradiderunt. Ibid., 4, col. 117. Nous avons ici la profession explicite de la divinité et de la personnalité du Saint-Esprit, et cette profession est, comme Origène la qualifie, l’éléDICT. DE THÉOL. CATHOL. ment et la base de la théologie trinitaire. La pre­ dication apostolique affirme aussi que le Saint-Esprit est un; qu’il se révèle, sans se dédoubler, dans ΓAn­ cien et le Nouveau Testament; qu’il été la source de l’inspiration prophétique pour tous les justes, pour les prophètes de la loi mosaïque, aussi bien que pour les apôtres. Ibid., col. 118. Mais à côté de cet élément traditionnel, il y a, toujours d’après Origène, un ensemble de doctrines qu’on peut tirer des vérités de la prédication aposto­ lique par voie de conséquence. Les apôtres, en eilet. n’ont pas déclaré si le Saint-Esprit est engendré ou non (factus an infectus, d’après saint Jérôme), c’est-à-dire s’il procède du Père par voie de génération, comme le Verbe. En ce qui concerne ces questions, il faut approfondir par une recherche savante et perspicace les textes de l’Écriture sainte, et demander à la raison éclairée par la foi la solution des difficultés qu’elles soulèvent. D’un côté donc, Origène, en traitant du SaintEsprit, exprime la foi de l’Église reçue par le moyen de la tradition; de l’autre, il fait part à scs lecteurs des fruits de ses méditations philosophiques sur le mystère de la Trinité, des théories, où l’on ne saurait voir l’enseignement officiel de l’Église, mais ses con­ clusions personnelles. Dans le premier cas, il est réel­ lement un témoin de la tradition : sa doctrine est irréprochable; ses idées, formulées avec précision, échappent aux traits de la critique. Dans le second cas, il est un docteur particulier, qui parfois se laisse aller à la dérive dans son exégèse allégorique, ou dans son dilettantisme philosophique, et, par inadvertance ou par l’emploi d’expressions obscures et dangereuses, donne prise aux accusations de ses adversaires. Saint Athanase et saint Basile mettent en évidence ce double rôle d’Origène dans sa carrière littéraire. Le premier en appelle à son témoignage, seulement lorsqu’il affirme el définit avec confiance, c’est-à-dire lorsqu’il propose la doctrine contenue dans la pré­ dication de l’Église. Le second déclare qu’Origène professe la saine doctrine de l’Église sur le SaintEsprit, toutes les fois qu’il s’en tient avec respect et fidélité à la tradition : reverilus consuetudinis robur. Ces remarques posées, il est utile tout d’abord d’ana­ lyser les textes où Origène parle suivant les données de la tradition. Il pense que la subsistance du SaintEsprit en Dieu est une vérité que nous aurions tou­ jours ignorée, si la révélation d’en-haut ne nous l’avait enseignée. Les philosophes, les savants n'ont pas soupçonné, dans l'être divin, un troisième terme, le Saint-Esprit, distinct du Père et du Logos. La con­ naissance du Saint-Esprit, soutient Origène, nous est venue par la loi, les prophètes et la révélation chré­ tienne. De principiis, I, m, 1, col. 147· Origène n’igno­ rait pas sans doute que la philosophie grecque avait eu l’intuition lointaine de la Trinité, et, partant, de l’Esprit de Dieu. Mais cette vague connaissance n’était pas, à son avis, le produit du travail spéculatif de la pensée humaine. La théorie du logos chez Platon et ses disciples était plus un larcin qu’un emprunt fait à la révélation mosaïque, où l’école platonicienne avait puisé sa connaissance rudimentaire de la Trinité. L’école platonicienne comptait dans ses rangs les /ures Hebræorum (l’épithète est de Clément d'Alexandrie) qui, dans les Livres saints, ravissaient les données les plus élevées de leur théodicée et de leur éthique. Le témoignage de l’Écriture sainte sur le SaintEsprit est multiple et varié' De principiis I. :::. col. 147. L’Ancien Testament ne le passe r as s·: _ ; silence; dans le Nouveau, il est souvent q.·.·-·.:.-. lui. et puisque le Saint-Esprit est fauteur d-s ù ·τ·inspirés, ibid., præf., 8; I, m, 1, col. 11-. i- . 14· il y a lieu de dire qu’il révéle lui-méme au m : c-_e sa V. — 23 707 ESPRIT-SAINT divine personnalité. La révélation nous apprend qu’il n’y a qu’un seul Esprit-Saint : Duos Spiritus Sanctos nunquam cognovimus ab aliquo prædicari. Ibid., II, vu, 1, col. 216. C’est cet Esprit qui a ouvert l’intelli­ gence des anciens prophètes à la vision de l’avenir et a révélé les desseins de Dieu aux prophètes de la loi de grâce. Ibid. Toutes les fois que l’Écriture sainte mentionne l’Esprit sine adjectione, on peut être assuré qu'il y a là une allusion à l’Esprit de Dieu. Ibid., I, 3, 4, col. 148, 149. Cet Esprit de Dieu, qui est iden­ tique à l’Esprit du Christ, se nomme le Saint-Esprit ou l'esprit principal, parce qu’il tient le sceptre, la suprématie dans la hiérarchie des esprits. In Epist. ad Rom., xn, 1, P. G., t. xrv, col. 1103. Mais il n’est pas une créature; il n'est pas l’œuvre de la puissance créatrice du Père. Le doute n’est guère possible sur ce point. Les Livres saints ne contiennent la moindre allusion à la nature créée du Saint-Esprit. De prin­ cipiis, I, in, 3, P. G., t. xi, col. 148. On ne saurait dire qu’il est un corps, qui se partage en fragments pour se distribuer aux âmes justes. L’Esprit-Saint est une force sanctifiante, ibid., I, i, 3, col. 122, une subsistance spirituelle, intellectuelle : subsistentia est intellectualis et proprie subsislil et exstat. Ibid., col. 123. Mais cette subsistance spirituelle possède en com­ mun avec le Père et le Fils les attributs divins. A l’égal du Fils, il a la science de Dieu le Père, il pénètre les abîmes de la sagesse de Dieu : Spiritus Sanctus, qui solus scrutatur etiam alta Dei, revelat Deum cui vult. Ibid., 3, 4, col. 148, 149. On ne peut pas suppo­ ser, déclare Origènc, qu’il y ait eu un instant où le Saint-Esprit n’ait pas eu la science de Dieu, où la révé­ lation du Fils lui ait donné cette science. Il s’en­ suivrait, en effet, que le Saint-Esprit aurait passé de J’état d’ignorance à l’état de science, et une pareille assertion serait impie et absurde. Ibid., 3, 4, col. 149. On ne saurait dire non plus qu’il est devenu EspritSaint après avoir eu la science de Dieu, autrement, il n’aurait pas toujours été le troisième terme consub­ stantiel de la Trinité. Ibid. Le Saint-Esprit est donc consubstantiel au Père et au Fils. Il embrasse dans toute sa plénitude la science de Dieu, et, par conséquent, il embrasse aussi toute la plénitude de l’être divin. Origène insiste plusieurs fois sur ce fait que le Fils et le Saint-Esprit seuls ont la science de Dieu, In Joa., torn, n, 23, P. G., t. xiv, col. 162; que cette science est identique dans le Fils et dans le Saint-Esprit, In Epist. ad Rom., ix, 13, col. 2201,2202; que l’un et l’autre em fassent toute la volonté du Père. In Joa., torn, xm, 36, col. 462. Cette compréhension parfaite de la divinité, cette posses­ sion absolue de la science et de la volonté de Dieu de la part du Saint-Esprit, ne serait nullement possible, si le Saint-Esprit lui-même n’était pas Dieu. Le raison­ nement théologique d’Origène conclut donc à la con­ substantialité divine du Saint-Esprit. Le Saint-Esprit participe aussi aux autres attri­ buts divins. Il y a, dit Origène, une bonté essentielle dont la sainte Trinité est la source unique. De princi­ piis, I, vi, 2, col. 166. Or, cett unique bonté substan­ tielle est inhérente au Saint-Esprit aussi bien qu’au Père et au Fils. De même, il y a une sainteté substan­ tielle, essentielle, qui est propre à Dieu. Cette sain­ teté sans tache, nous la trouvons aussi dans le SaintEsprit : Natura Spiritus Sancti quæ sancta est non recipit pollutionem : naturaliter enim, vel substantialiter sancta est. Ibid., Ι,νιιι, 3, col.178. Le Saint-Esprit n’est pas un être sanctifié. Sà sainteté n’a pas une origine temporaire ou extrinsèque. C’est une sainteté ad inlra, une sainteté éternelle, sans commencement, tandis que la sainteté des créatures est une sainteté qui dé­ coule du Saint-Esprit, comme de sa source. In Num., homil. xi, 8, P. G., t. xn, col. 653. La simple pré­ 708 sence du Saint-Esprit suffit pour effacer toute impu­ reté spirituelle, pour remettre les péchés. In Lev., homil. π, 2, col. 414. Le Saint-Esprit est donc la source de la sanctifi­ cation. In Epist. ad Rom., x, 11, t. xrv, col. 1268. Π est l’auteur de la grâce, de cette grâce qui commu­ nique aux âmes la saüiteté de Dieu. De prine., I, m, 8, t. xi, col. 154. Par la participation du Saint-Esprit, dans lequel omnis est natura donorum, ibid., II, vu, 3, col. 217, l’âme devient sainte et spirituelle. Cette participation du Saint-Esprit n’est autre que la parti­ cipation simultanée du Père et du Fils, c’est-à-dire que l’œuvre de la sanctification, appropriée au SaintEsprit, appartient à la Trinité. Ibid., IV, 32, col. 406. Le Saint-Esprit répand dans les âmes la surabon­ dance de la charité, par laquelle on s’élève en quelque sorte à la participation de la nature divine. In Epist. cd Rom., iv, 9, t. xrv, col. 997. Grâce au Saint-Esprit, l’âme chrétienne, éclairée de la lumièr d’en-haut, éblouie par la connaissance des mystères ineffables de la foi, tressaille d’une joie toute surnaturelle et céleste. De princ., IL vn, 4, t. xi, col. 218. C’est par le Saint-Esprit, uni au Père et au Fils, que l’homme régénéré est mis au nombre des élus. Le salut est une œuvre divine, une œuvre qui appartient à la sainte Trinité prise dans son intégrité, parce qu’on ne saurait posséder le Père et le Fils sans le Saint-Esprit. De princ., I, ni, 5, 8, t. xi, col. 150, 157. Origène reconnaît formellement l’éternité du SaintEsprit. Le Saint-Esprit renouvelle les âmes, mais lui-même n’est pa. en Dieu un être nouveau, un être créé dans le temps : ipse enim Spiritus est in lege, ipse in Euangelio, ipse semper cum Patre et Filio est, et semper est, et erat, el erit, sicut Pater et Filius. Non ergo ipse novus est, sed credentes innovat. In Epist. ad Rom., vi, 7; vn, 13, t. xiv, col. 1076, 1141. Mais, bien qu’éternel, il se révèle par degrés aux hommes : præcipuus Spiritus Sancti adventus ad homines post as­ censionem Christi in cælos magis quam ante adventum ejus declaratur. De princ., II, vn, 2, t. xi, coi. 216. II s’est révélé par ses œuvres, par l’effusion de ses cha­ rismes, qui, très abondante durant la prédication du Christ, s’est augmentée après l’ascension et s’évanouit presque à l’âge d’Origène. Contra Celsum, 1,46; VII, 8, P. G., t. xi, col. 745, 1432. Mais cette intermittence de son action dans le monde n’enlève rien à la splendeur et à la gloire de sa divinité. Il n’y a qu’un seul Dieu qui mérite toute adoration, et ce Dieu est en trois personnes divines, Père, Fils et Saint-Esprit. In Epist. ad Rom., i, 16, t. xiv, col. 864. Ces textes nombreux sont le plus éloquent plai­ doyer en faveur de l’orthodoxie de la doctrine d’Ori­ gène sur la divinité du Saint-Esprit. On pourrait ob­ jecter qu’ils ont été tirés en grande partie du De principiis, dont nous n’avons plus, malheureusement, le texte original grec ni la version latine littérale de saint Jérôme. La version de Rufin, que nous possé­ dons encore, fait naître à bon droit le soupçon d’infi­ délité. Dans la préface de cette version, Rufin déclare franchement avoir omis les passages contraires aux idées exprimées par Origène en d’autres endroits; d’avoir, en un mot, remanié le texte pour le rendre plus conforme à la saine doctrine de l’Église. P. G., t. xi, coi. 112, 113. Mais il n’a pas faussé toute la pen­ sée d’Origène dans les deux chapitres du De principiis, I, 3; II, 7, t. xi, col. 145-157, 215-218, où il a traité ex professo de la personne du Saint-Esprit. Il ne l’a pas faussée non plus dans les autres écrits d’Ori­ gène, qui nous ont fourni de nombreux passages, d’où il résulte que le célèbre Alexandrin a toujours affirmé avec la plus grande énergie et netteté la consubstan­ tialité divine du Saint-Esprit. Et en présence de ces textes qui témoignent si ouvertement en faveur de 709 ESPRIT-SAINT l'orthodoxie d’Origène, il serait injuste de prendre prétexte de quelques expressions dures et incorrectes pour lui imputer la négation de la divinité du SaintEsprit. « Sans doute, remarque avec raison Mor Frcppel, il est facile de bâtir tout un système d’accusations sur l’emploi plus ou moins discret d’un terme, dont la signification n’était pas bien arrêtée; mais l’équité demande que l’on recherche avant tout l’idée exprimée par le mot. » Origine, Paris, 1875, t. i, p. 261. La théologie trinitaire d’Origène reconnaît formel­ lement la consubstantialité divine du Saint-Esprit, comme nous l’avons vu, et en même temps afïlrme d’une manière si explicite sa personnalité distincte, qu’il est impossible de biaiser à ce sujet. Duchesne, Histoire ancienne de l’Église, Paris, 1908, t. i, p. 354. Le célèbre écrivain revient maintes fois sur le SaintEsprit comme troisième terme de la Trinité, comme hypostase divine distincte des hypostases du Père et du Fils. Il associe son nom à celui du Père et du Fils. De prine., I, ni, 2, P. G., t. xi, col. 147. Il marque bien la distinction réelle entre les hypostases, tout en fai­ sant ressortir vivement leur divine consubstantialité. In Gen., n, 5, P. G., t. xn, col. 171 ; In Lev., v, 2, col. 450; In Exod., v, 3, t. xm, col. 328; In Matth., Xli, 42, col. 1081. Τρία Κύριος ό θεός ημών εστιν* ο! γάρ τρεις τό εν είσιν. « Le Seigneur notre Dieu est trois personnes : les trois personnes sont un seul Dieu. » Selecta in Ps., ps. cxxn, 2, P. G., t. xn, col. 1633. Origène se plaît à multiplier ses actes d’adhésion à cette formule. « Je crois, dit-il, au Père, au Fils et au Saint-Esprit, et cette foi est com­ mune à tous les membres de l’Église de Dieu. » In Lev., v, 3, P. G., t. xn, coi. 452; In Num., i, 3; xn, 1, col. 389, 659. On ne saurait avoir la connais­ sance de la sainte Trinité, si l’on n’y voyait le SaintEsprit. Homil., iv, in ps. xxxvt, ibid., col. 1350. Les Juifs assoiffés allaient s’abreuver à l’unique source de Dieu; mais parce qu’ils n’avaient point soif du Christ ,et du Saint-Esprit, leur soif du Père ne put être étan­ chée. In Jer., homil. xvm, P. G., t. xm, col. 481. La clarté de ces passages nous dispense de tout commen­ taire. En ce qui concerne le dogme de la consubstan­ tialité divine et de la personnalité distincte du SaintEsprit, Origène mérite l’éloge que lui décerne dom Maran : Ad dogmata quod allinet, a fidei regula in Ecclesia fixa et stabilita, vel lalum unguem recedere ipsi religio fuit. Op. cit., p. 129. Mais si la doctrine d’Origène sur le Saint-Esprit est irréprochable, que deviennent les accusations d’héré­ sie portées contre lui par saint Épiphane et saint Jé­ rôme? Ces deux.docteurs auraient-ils sciemment ca­ lomnié le grand exégète d’Alexandrie et noirci sa mémoire? Il faut écarter de pareils soupçons. Il y a, personne ne le conteste, dans les écrits d’Origène des hardiesses de pensées et des incorrections de langage, qui semblent, de prime abord, justifier la réproba­ tion de docteurs à l’humeur âpre et agressive, tels qu’Épiphane et Jérôme. Origène cherchait à se frayer des voies nouvelles dans le champ de la spéculation théologique, à donner une nouvelle ampleur à la théo­ logie trinitaire, et quelque grande que fût la recti­ tude de ses intentions, il n’était pas à même de combler toutes les lacunes d’une terminologie impré­ cise et flottante, ou de fixer la doctrine du SaintEsprit avec la rigueur des formules sanctionnées dans les conciles des âges suivants. Mais ces hardiesses de pensée et de langage, surtout si on ne les détache pas du contexte, loin de porter atteinte à l’enseignement traditionnel de l’Église, révèlent chez leur auteur un esprit vaste, qui ne recule pas devant les problèmes les plus ardus de la spéculation théologique. On reproche à Origène d’avoir subordonné le SaintEsprit au Père et au Fils. « Le Père, dit-il, contenant 710 tout, embrasse tous les êtres, en tirant de lui-même l’être qu’il communique à chacun. Inférieur au Père, le Fils étend son action seulement aux substances ra­ tionnelles, car il est le second après le Pc-re. Moin ire encore, le Saint-Esprit n’étend son action que sur les saints. Ainsi la puissance du Père est plus grande que celle du Fils et du Saint-Esprit; celle du Fi ses*. rieure à celle du Saint-Esprit, et celle du SaintEsprit, supérieure à celle des autres saints. ; De princ-, I, in, 5, P. G., t. xn, col. 151. Le texte grec de ce pas­ sage dangereux nous a été conservé par Justinien. Saint Jérôme l’exploite pour attaquer violemment Origène, en l’accusant d’avoir supposé en Dieu trois puissances inégales et élevé le Fils en dignité au-dessus du Saint-Esprit. La meilleure réponse à cette accu­ sation nous a été donnée par Origène lui-même; il s’explique clairement sur le sens qu’il convient de donner à ce passage; il semble avoir prévu les objec­ tions de ses adversaires et il les a résolues d’avance. Voici avec quelle abondance il développe et éclaircit sa pensée : De ce que nous avons dit que le SaintEsprit est accordé seulement aux justes, et que les bienfaits et les opérations du Père et du Fils atteignent les bons et les méchants, les justes et les injustes, qu’on ne pense point que par là nous mettions le SaintEsprit au-dessus du Père et du Fils, ou que nous lui assignions une plus grande dignité. Cette conséquence est absurde : car nous n’avons voulu parler que du caractère propre de la grâce et de l’opération du SaintEsprit. Dans la Trinité, rien n’est plus ou moins grand, puisque la source de la divinité tient toutes choses dans son verbe et sa raison, et qu’il sanctifie par le souffle de sa bouche tout ce qui est digne de sanctifi­ cation. Ibid., I, m, 7, col. 153. Et peu après, Origène revient sur cette explication si précise et déclare ex­ pressément qu’il n’y a pas de division dans la Trinité, que ce qui est appelé le don de l’Esprit est manifesté par le Fils et opéré par Dieu le Père. Ibid., 7. col. 154. Origène marque donc bien la signification des termes qu’il emploie et en fixe avec une grande clarté le sens et la portée théologique. L’action appropriée au Saint-Esprit est moins étendue que les actions appro­ priées au Père et au Fils, mais cette appropriation n’implique pas une diversité de nature entre les trois hypostases divines, parce que dans la Trinité rien n’est plus ou moins grand. Origène, du reste, parle le vrai langage de la théologie chrétienne, lorsqu’il indique des sphères d’activité plus ou moins restreintes à ces actions appropriées. « Envisagé comme le principe de la justification ou comme la vertu sanctifiante, le Saint-Esprit n’habite certainement que dans les âmes des justes. De même, les créatures raisonnables sont les seules qui participent au Fils en tant que Verbe ou raison étemelle. Au contraire, le Père, en vertu de cette fonction particulière de créateur ou de principe uni­ versel des choses, étend son action à tous les êtres tant irraisonnables que doués de raison. · Freppel, Origène, t. i, p. 286, 287. Nous pouvons donc conclure, avec le P. de Régnon, que ce magnifique passage proteste contre les fausses interprétations de la doctrine d’Ori­ gène. Op. cit., t. m, n. 379-381. Un texte plus difficile à interpréter dans le sens catholique est contenu dans le Commentaire de ΓÉvan­ gile de saint Jean, xm, P. G., t. xiv, col. 411. Origène semble y admettre que le Père est de beaucoup supé­ rieur en dignité et en excellence au Saint-Esprit : ύπερεσχομένου τοσούτου ή καϊ π>.έον ί"ό τού Ιίατρος, οσω υπερέχει αύτος καί το άγιον Πνεύμα τύ . ι των τυχόντων. Pour bien entendre ce passase. 2 faut avoir présent à l’esprit qu’Origène considère tonjeers le Père comme la source de la divinité, comme > ra­ cine d’où germent le Fils et le Saint-Esprit. E-à cette relation divine de la paternité, qui suppose, 711 ESPRIT-SAINT dans ie Père, une priorité d’origine, Origène conclut que ïe Fils et le Saint-Esprit demeurent subordonnés au Père quant à l’origine, que le Père est plus grand que le Fils et le Saint-Esprit, parce qu’il leur commu­ nique l’être divin. Freppel, op. cil., t. r, p. 273. Est-ce que cette conclusion s’écarte de l’enseignement tradi­ tionnel de l’Église? Non, assurément. Même après le concile de Nicée, les Pères qui ont traité du SaintEsprit d’une manière irréprochable au point de vue de l’orthodoxie de la doctrine (il suffît de citer saint Basile et saint Grégoire de Nysse), enseignent que le Père est plus grand que le Fils et le Saint-Esprit, en ce qu’il en est Γάρχή, 1’αΐτία. Bardy, Didyme l’Aveugle, Paris, 1910, p. 1Ô4. Origène se commente lui-même dans cet autre passage : < Il convient de placer la bonté principielle (αρχική) en Dieu le Père, de qui le Fils est né et de qui l’Esprit-Saint procède. Sans nul doute, l’un et l’autre reproduisent en eux la substance de la bonté contenue dans la source, d’où est né le Fils et d’où dérive le Saint-Esprit. prine., I, n, 13, P. G., t. xi, col. 144. Rien donc n’est plus loin de la pensée d’Origène qu'une subordination essentielle du Saint-Esprit au Père et au Fils. Pour écarter celle-ci, il multiplie à dessein ses affirmations explicites de la consubstan­ tialité divine des trois hypostases en Dieu. Il serait puéril aussi de voir du subordinatianisme dans l’appel­ lation de vicaire de Jésus-Christ, qu’Origène donne au Saint-Esprit. In Luc., homil. xxn, P. G., t. xm, col. 1857. Origène n’a pas été le seul à l’employer. Nous la trouvons aussi chez Tertullien. De præscr., xxvin, P. L., t. n, col. 40. Prise dans son véritable sens, elle n’a rien de contraire à la foi catholique. Après la mort de Jésus, le Saint-Esprit continue son œuvre auprès des apôtres. L'appellation de vicarius Christi, appliquée au Saint-Esprit, trouve ainsi sa jus­ tification dans les textes nombreux du Nouveau Testament, où il est dit que le Saint-Esprit parlera aux apôtres, les guidera dans toute la vérité, leur rap­ pellera les enseignements de Jésus. Joa., xiv, 16, 26; xvi, 13. Voir Eléonsky, La doctrine d’Origène sur la di­ vinité du Fils de Dieu et du Saint-Esprit el sur leurs relations avec le Père (en russe), Saint-Pétersbourg, 1879, p. 153-158; Laforge, Origine : controverses aux­ quelles sa théologie a donné lieu, Sens, 1905, p. 80-83. La conclusion qu’on peut tirer de l’examen de la théologie trinitaire d’Origène est qu’il faut considérer celui-ci comme un témoin remarquable de la divi­ nité et de la personnalité du Saint-Esprit, bien avant que les conciles œcuméniques eussent formulé avec précision l’enseignement traditionnel de l’Église sur la sainte Trinité. Saint Hippolyte est rangé par Harnack au nombre des anciens Pères qui n’ont pas reconnu la person­ nalité divine du Saint-Esprit. Dogmengeschichte, t. i, p. 537. Cette accusation nous semble injuste. Bien que la personne du Saint-Esprit reste très effacée dans l’œuvre d’Hippolyte, nous y trouvons cependant les éléments nécessaires pour en déduire qu’il croit au Saint-Esprit et qu’il l’associe au Père et au Logos. Voir Dupin, loc. cil., p. 359. « Nous croyons au Père, dit-il dans son traité contre Noët; nous glorifions le Fils; nous recevons en nous le Saint-Esprit. » Contra hœresim Noeti, ix, P. G., t. x, col. 317. Le Saint-Esprit,' aussi bien que le Verbe, participe à cette puissance (être divin) qui est tout entière dans le Père : Δύναμις γαρ μία ή έζ τού παντός- το δε παν Πατήρ, έξ ου δύναμις λόγος. Ibid., xi, col. 817. Nous sommes obligés de croire en Dieu, le Père tout-puissant, en JésusChrist, le Fils de Dieu... et au Saint-Esprit, c’est-àdire aux trois termes de la sainte Trinité : και τούτους «ϊναι ούτως τρία. Ibid., vm, col. 815. Ils sont trois termes, mais si on considère leur puissance (être di­ 712 vin), ils constituent un seul Dieu : καί όσον μέν κατά δύναμιν, εις έστι Θεός. Quant à leur économie (ce mot, qu’on pourrait traduire avec Tertullien par numerus et dispositio Trinitatis, Adversus Praxeam, m, P. L., t. II, coi. 180, n’a pas ici le sens d’incarnation, que lui donne Dupin), ce Dieu unique se révèle comme trois : κατά την οικονομίαν, τριχής ή έπίδειξις. Ibid., νπι, col. 815. Le concours harmonieux de l’économie (oeconomia consensionis) consiste en ceci, qu’il y a un seul Dieu, une seule nature divine; et que, dans cette unique nature divine, le Père commande, le Fils ac­ complit les ordres du Père, le Saint-Esprit illumine, instruit les fidèles. Ibid., xrv, col. 821. Nous ne pou­ vons pas concevoir Dieu sans croire en même temps au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Ibid., xrv, col. 821. Le Père est super omnia, le Fils per omnia, le SaintEsprit in omnibus. Ibid., xix, col. 821 : Ad Eph., rv, 6. Le Père est l’expression de la volonté divine, le Fils de la puissance créatrice, le Saint-Esprit de la manifestation de Dieu dans le monde. Ibid. L’Église du Christ, qui reconnaît donc trois personnes en Dieu, rend gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Ibid., xviii, col. 829. 11 n’est point besoin d’insister sur la valeur démons­ trative de ces textes. Chez Hippoiyte, le parallélisme des trois personnes divines revient plusieurs fois et avec la plus grande netteté. Les textes qui précèdent mettent en évidence qu’il affirme la consubstantialité du Saint-Esprit, participant à l’être et aux attributs divins. Le Saint-Esprit est aussi l’auteur de la régé­ nération surnaturelle des âmes : ήμεϊς τυχόντες την διά τού άγιου Πνεύματος άναγέννησιν. De Christo el Antichrislo, in, P. G., t. i, coi. 732. Il est la source de l’inspiration prophétique. Il a été donné à l’Église et, par les apôtres, à ceux qui professent la véritable foi. Philosophoumena, I, P. G., t. xvi, col. 3020. II est associé au Christ dont il est la force. De Christo et Antichristo, rv, P. G., t. x, col. 732; Lumper, De vita ei scriptis S. Hippolyti, P. G., t. x, col. 362. 363. Un sermon sur l’Épiphanie, λόγος εις τα αγία δεοφάνεια, inséré sous le nom d’Hippolyte dans la P. G., renferme un magnifique passage où, à l’aide des textes de l’Écriture sainte, on décrit le rôle et l’action du Saint-Esprit dans l’œuvre de la création et de la rédemption. Comme on a de bonnes raisons pour contester l’authenticité de cette pièce, nous nous abstenons d’en tirer parti, d’autant plus que l’orthodoxie de la doctrine d’Hippolyte sur le SaintEsprit ressort clairement des textes cités plus haut. Voir d’Alès, La théologie de saint Hippolyte, Paris, 1906, p. 30, 31. Il y a cependant un passage qui, par l’étrangeté de ses expressions, est de nature à éveiller des soupçons sur la croyance de saint Hippolyte à la personnalité du Saint-Esprit. Voici, en effet, ce que nous lisons dans son traité contre Noët : « Je ne dis pas qu’il y a deux dieux, mais un seul, et deux personnes, et une seule économie, la grâce du Saint-Esprit. Un seul Père, deux personnes, puisqu’il y a le Fils et une troisième chose, le Saint-Esprit, » xrv, P. G., t. x, col. 821. La manière dont Hippolyte s’exprime dut choquer même scs con­ temporains, car il nous raconte que le pape Callixte (217-222) l’accusait de dithéisme. Philosophoumena, IX, P. G., t. xvi, col. 3383. Le P. de Régnon a essayé de donner à ce texte compromettant une interpréta­ tion conforme à la doctrine catholique. Du temps de saint Hippolyte, le mot πρόσωπον signifiait un person­ nage de théâtre, ou une personne humaine, tandis que le mot πνεύμα indiquait une chose plutôt qu’un in­ dividu humain. Le passage en question doit donc s’entendre comme s’il avait dit dans notre langage ac­ tuel : « Des trois personnes divines, deux nous sont représentées par la révélation comme des personnes 713 ESPRIT-SAINT humaines, et la troisième comme une chose. » Op. cil., t. ni, p. 164, 165. Cette explication, fort ingénieuse sans doute, nous paraît trop forcée pour être acceptée. A notre avis, Hippolyte est incorrect dans ses expres­ sions; mais l’imprécision de ses concepts n’implique pas la négation d’une vérité de foi qu’il a clairement formulée dans ses écrits. Les controverses trinitaires du ii° et du m° siècle touchaient surtout aux rela­ tions mutuelles du Père et du Fils. Hippolyte concen­ trait donc son attention sur ce point et ne faisait qu’effleurer les questions relatives au Saint-Esprit. La théologie trinitaire n’étant pas précisée à l’époque où il vivait, il a pu employer des termes obscurs, dont on a abusé pour lui reprocher de n’avoir pas évité l’écueil du subordinatianisme. Tixeront, op. cil., p. 325; Maran, op. cil., I. IV.c.xin, p. 456-458; Kuhn, op. cil., p. 261-262; Dupin, loc. cil., p. 359. Saint Grégoire le Thaumaturge est l’auteur d’une exposition de la foi, ’ΈζΟεσις πιστεως, dont l’au­ thenticité n’est aujourd’hui Contestée par personne. Harnack. Dogmengeschichte, t. i, p. 751 ; Ryssel, Gre­ gorius Thaumaturgus, sein Leben und seine Schriften, Leipzig, 1880, p. 31-33. Nous y trouvons for­ mulée avec netteté la doctrine de la consubstan­ tialité et de la personnalité divine du SaintEsprit. Le Saint-Esprit y est présenté comme rece­ vant de Dieu son être divin. II s’est révélé au monde par le Fils; il est l’image parfaite du Fils par­ fait; il est la vie et la cause des êtres vivants; une source sainte, la sainteté même, le dispensateur de la sanctification. C’est en lui que Dieu le Père se mani­ feste. La Trinité divine est parfaite. Il n’y a rien de créé ni de subordonné en elle, ni de surajouté, comme si, n’existant pas d’abord, il lui était survenu dans la suite. Le Fils n’a jamais manqué au Père, ni l’Esprit au Fils. La sainte Trinité est toujours immuable et inaltérable. Hahn, Bibliothek der Symbole und Glaubensregeln der allen Kirche, Breslau, 1897, p. 253-254. Ce texte est assez clair pour n’avoir pa. besoin de commentaire. Bull, op. cil., I. Il, c. xn, p. 151-157. Saint Basile reproche à saint Denys d’Alexandrie d’avoir enseigné sur le Saint-Esprit une doctrine blâ­ mable et défectueuse; περί τοϋ Πνεύματος άφήκε φωνάς ήκιστα πρέπουσας τώ Πνεύματι, Epist., I. I, epist. IX, Ρ. G., t. xxxn, col. 269, c’est-à-dire d’avoir affirmé que le Saint-Esprit n’est qu’une créature. Il l’excuse cependant. Le saint évêque d'Alexandrie combat­ tait les sabellicns qui infestaient son diocèse, et sa droiture d’intention n’est pas en jeu. Liber de Spiritu Sancto, xxix, 72, P. G., t. xxxn, col. 201. Saint Athanase a défendu l’orthodoxie de son maître, que les ariens se plaisaient à présenter comme un pré­ curseur de leur hérésie. De sententia Dionysii, I, P. G., t. xxv, col. 480. Saint Basile lui-même ne paraît pas très convaincu du faux enseignement de Denys, car il le cite trois fois comme témoin de la divinité du Saint-Esprit. En effet, Denys d’Alexandrie condamne ceux qui divisent en Dieu les trois personnesdivines : il associe le Saint-Esprit à la gloire et à la puissance du Père et du Fils. Le Saint-Esprit n’est donc pas une créature, mais une personne divine. P. G., t. xxxn, col. 201. Cf. Maran, op. cit., 1. IV, c. xxm, 1, 2, p. 544, 345; Bull, op. cit., 1. Il, c. xi,l, p. 141,142; Tixeront, op. cil., p. 143. Saint Denys romain était Grec d’origine et écrivait en grec. Nous avons de lui un fragment d’une lettre où il réfutait tes sabelliens. A propos du Saint-Esprit, nous y trouvons correctement exprimée la doctrine tradi­ tionnelle de l’Église. Le saint y déclare que l’Écriture révèle la Trinité, mais que cette Trinité ne doit pas s’entendre comme s’il y avait trois dieux différents. P. L., t. rv, col. 112. Il ne faut pas diviser en trois dieux l’admirable ét divine monade. La Trinité doit 714 être ramenée à l’unité. Ibid., Π faut croire en Dieu, le Père tout-puissant, et en Jésus-Chris:, son fi <. et au Saint-Esprit. Ibid., col. 111. Le S. . donc, dans la théologie de Denys de Rome. le n-.érm rang que le Père et le Fils. Il participe à la monarchie divine, sans cesser pour cela d’être le troisième :enne de la Trinité. Tixeront, op. cil., p. 410. 4. Pères et écrivains latins. — d) Tertullien est < ie grand artisan qui, le premier, a donné son · et son cachet propres à la théologie latine. > Tix-r -t, op. cil., p. 329. Il est le créateur de la ter:: : .... line pour l’exposition scientifique du dogme de la Trinité, ou, du moins, un de ceux qui ont le plus con­ tribué à la fixer. Freppel, Tertullien, Paris, 1871, L n, p. 300. La doctrine de Tertullien sur la consubstantia­ lité et la personnalité divine du Saint-Esprit a été développée dans son traité contre P.-axéas, un héré­ tique qui réduisait les trois personnes divines à la triple manifestation d’une seule et unique personne. Toute la théologie trinitaire de Tertullien appuie avec force sur deux concepts, le concept de la monar­ chie, qui établit en Dieu l’unité indivisible de la nature, et le concept de l’économie, qui organise, pour ainsi dire, en Dieu des degrés distincts, qui distribue l’être divin à des personnes distinctes, qui, d’après la défini­ tion de Tertullien lui-même, unitatem in trinitate dispo­ nit, Adversus Praxeam, π, P. L., t. n, coi. 180, pose en Dieu le nombre et la disposition. Ibid., ni, col. 180. Sur la valeur et la signification du terme économie chez Tertullien, voir Thomassin, op. cit., c. xxxvn, 9, t. v, p. 158; Kuhn, op. cit., t. n, p. 179,180: Ρορον, Tertullien, sa théorie de la science chrétienne et tes principes fondamentaux de sa théologie, Kiev, 1880, p. 158. Le Saint-Esprit fait partie de la monarchie divine. Tertullien le répète sans se lasser, toutes les fois qu’il est question, dans ses écrits, du dogme de la '1 rinité. Il donne à l’Esprit-Saint le nom de Dieu : Ubi Dais, ibidem et alumna eius, patientia scilicet; cum ergo Spi­ ritus Dei descendit, individua patientia comitatur eum. De patientia, xv, P. L., t. i, coi. 1384. Dieu donc et l’Esprit de Dieu sont identiques. « Il y a deux dieux...; jamais une telle parole ne sortira de notre bouche : non pas que le Père ne soit Dieu, que le Fils ne soit Dieu, que le Saint-Esprit ne soit Dieu, que chacun d’eux ne soit Dieu; mais en distinguant les per­ sonnes, nous ne divisons pas une substance identique dans les trois. » Adversus Praxeam, xm, col. 193. La doctrine qui reconnaît en Dieu trois personnes dis­ tinctes remonte aux origines mêmes de la tradition chrétienne, aux sources de l’Évangile : elle est plus ancienne que les plus anciens hérétiques. Ibid., n, col. 180. Π y a en Dieu unité de substance, mais le dogme de l’économie considère comme troisième terme en Dieu le Saint-Esprit. Ibid., n, col. 180. Tertullien marque bien la nature de cette distinction, qui n’im­ plique pas une diversité ou une division de la sub­ stance divine : « Les termes de la Trinité sont trois,non pas en nature, mais en ordre; non pas en substance, mais en forme; non pas en puissance, mais en pro­ priété. Tous trois ont une seule substance, une seule nature, une seule puissance, parce qu'il n'y a qu’un seul Dieu à qui l’on doit rapporter ces degrés, ces formes et ces propriétés sous les noms de Père, de Fils et de Saint-Ésprit. » Ibid., n, col. 180. La ter­ minologie de Tertullien frappe ici par sa nouveauté et sa précision. Le latin étranger à la pensée chrétien: e est plié aux idées les plus élevées du dogme taire. Tertullien appelle le Saint-Esprit e:.-.r ■■.·· . ‘-rszntiæ Patris, ibid., ni, col. 181; il proteste ç. Π r: s’est jamais avisé de le séparer du Père et : Fix. col. 187; il déclare que le nom de Dieu iui au même titre qu’au Père et au Fils. xm. coi. 193. Le 715 ESPRIT-SAINT Père et le Fils font deux ; ils font même trois avec le Saint-Esprit, eu égard à l’économie qui introduit le nombre, xm, col. 193. Le Saint-Esprit, en tant qu’il participe à la nature divine, prend part avec le Père et le Fils à l’œuvre de la création, qui appartient à l’unité de la Trinité, xn, coi. 191. Toute la vérité réside dans le Père, dans le Fils et dans le SaintEsprit, selon l’économie de la foi chrétienne. « Croire en un seul Dieu sans admettre dans l’unité divine le Fils et, après lui, le Saint-Esprit, c’est n’avoir que la foi des Juifs... Quelles seraient l’œuvre de l’Évangile et la substance du Nouveau Testa­ ment, si depuis lors il n'y avait pas d’obligation de croire que Dieu est un en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit? » xxx, col. 220. Nous pourrions multiplier les textes de Γ Adversus Praxeam, où la divinité du Saint-Esprit, la sainteté es­ sentielle, Liber de monogamia, in, t. n, col. 983; la vis vicaria Christi, De presser., xm, t. n, col. 31, est af­ firmée de la manière la plus explicite. Mais ceux qu’on vient de lire démontrent jusqu’à l’évidence l’ortho-, doxie de la doctrine de Tertullien. Cet écrivain ne se borne pas à reconnaître formelle­ ment la nature divine du Saint-Esprit. Il affirme aussi contre le modalisine de Praxéas sa personnalité dis­ tincte. Pour désigner celle-ci, il emprunte au droit romain le terme juridique de personne; il fait usage d’autres mots, tels que modulus, species, forma, gradus. Ce dernier mol, d’après Bull, indique l’ordre des relations, quo Pater a se existai, Filius a Patre imme­ diate prodeat, Sanctus vero Spiritus a Patre per Filium procedat. Op. cil., 1. II, c. vn, n. 6, p. 96. Le SaintEsprit est la personne qui occupe en Dieu le troisième rang (personnel). Adversus Praxeam, ni, t. n, col. 181. Il est le troisième après Dieu et le Fils, comme le troi­ sième par rapport à la source est le ruisseau qui sert du fleuve et le troisième par rapport au soleil est la lumière qu’envoie le rayon. Ibid., vin, col. 187. L’Esprit-Saint est le troisième degré en Dieu, ix, col. 188; le troisième nom de la divinité, le troisième degré de la majesté divine, xxx, col. 219, 220. Il y a un Saint-Esprit qui parle, un Père auquel il parle, un Fils duquel il parle. Le Saint-Esprit se distingue donc réellement de la personne à laquelle il parle et de la personne dont il parle. De même, le Saint-Esprit qui est envoyé se distingue de celui qui l’envoie. Chaque personne a une propriété relative qui la con­ stitue dans son individualité personnelle, xi, col. 191. Il est donc juste de dire, avec Tixeront, que l'en­ seignement de Tertullien sur le Saint-Esprit est de tout point remarquable. Op. cit., p. 338. Petau cepen­ dant penche à croire que Tertullien s’est trompé sur la Trinité, 1. I, c. xiv, n. 3-6, p. 370-372. Harnack découvre chez lui les vestiges du subordinatianisme le plus marqué. Dogmengeschichte, t. i, p. 532. On pour­ rait, en efiet, trouver une saveur subordinatienne dans quelques expressions impropres ou très dures de Tertullien. A. d’Alès, La théologie de Tertullien, Paris, 1905, p. 101. Tertullien appelle le SaintEsprit et le Verbe portiones Dei, moduli. Ibid., χχνι, t. ii, col. 213. Ces termes ne diffèrent point, quant à la signification, des mots persona, xi, col. 190; xn, col. 191; xvin, col. 200; xxi, col. 204; species, vin, col. 186; xm, col. 194; gradus, π, col. 180. ils ne sup­ priment pas en Dieu la distinctio personalis, xv, col. 196. Vox moduli el portionis, observe Thomassin, potest offendicula esse, sed ea vel condonanda est homini tam multa alia constaniissime edenti consubstantia­ litatis argumenta, vel ad hoc trahenda ut non sonent nisi derivationem a Patre, c. xxxvn, n. 4, p. 554; xxxviii, 9, p. 557, 558; Scheeben, La dogmatique, η. 839, t. π, p. 568. Mais nous ne devons pas oublier que Tcrtuljien a forgé la terminologie latine de la sainte Trinité, 716 qu’il a légué à la postérité une quantité de mots, dont se sont servis les théologiens des âges suivants pour développer la théologie trinitaire. Tunnel, Tertullien, Paris, 1905, p. xxv. Toutefois, il a si souvent et si clairement affirmé la divinité et la personnalité du Saint-Esprit, que des faiblesses de détail ou des ex­ pressions très dures ne sauraient servir de prétexte à l’accuser de subordinatianisme. A. d’Alès, op. cil., р. 103; Freppel, op. cil., t. n, p. 312; Chternov, Ter­ tullien, prêtre de Carthage : essai sur son œuvre scien­ tifique et littéraire, Koursk, 1889, p. 258-276. b) Saint Cyprien a été plus homme d’action que théologien. A ce dernier titre, il a concentré toute son attention sur la doctrine de l’Église et l’invalidité du baptême conféré par les hérétiques. Ses données trinitaires, très rares d’ailleurs, n’apportent rien de nou­ veau à la théologie du Saint-Esprit. Il se borne à des allusions au rôle du Saint-Esprit dans la régénération des âmes par le baptême. Le Saint-Esprit est insépa­ rable de la vraie Église. L’Église est une, de même que le Saint-Esprit est un; par conséquent, le baptême, dont la validité se rattache à l’imité de l’Église et du Saint-Esprit, n’est pas valide si les hérétiques le con­ féraient, parce qu’on ne peut pas le séparer de l’Église et du Saint-Esprit. Epist. ad Pompeium, n. 4, P. L., t. m, col. 1177. Par le baptême, le Saint-Esprit des­ cend sur tous les fidèles, Epist. ad Jubaianum, ix, P. L., t. m, col. 1160, et par le baptême ceux-ci sont à même de le recevoir. Epist., lxiii, n. 8, P. L., t. iv, col. 391. Ces textes, nous l’avons remarqué plus haut, n’ajoutent rien à la théologie trinitaire du in° siècle; ils insinuent cependant que saint Cyprien reconnaît la personnalité divine du Saint-Esprit. Maran, 1. IV, с. xvin, n. 4, p. 513. c) La doctrine de Lactance sur la Trinité n’est pas sûre. Rhetor erat ille, non theologus, dit de lui Bull, et son jugement n’est pas erroné. Lactance songe trop à la tournure classique de ses phrases, mais il ne pos­ sède pas une connaissance approfondie des mys­ tères chrétiens. Saint Jérôme le prend vivement à partie. A l'entendre, il aurait surtout montré son igno­ rance de la théologie dans son exposé de la doctrine du Saint-Esprit. Au mépris de la tradition, il aurait nié la consubstantialité divine du Saint-Esprit; il aurait identifié le Saint-Esprit avec le Père et le Fils et attribué à ces deux personnes divines l’œuvre de la sanctification. Le Saint-Esprit n’aurait eu qu’une subsistance nominale. Epist., lxxxiii, ad Pammachium, n. 7, P. L., t. xxii, col. 748. En d’autres termes, d’après saint Jérôme, Lactance aurait en­ seigné le modalisme trinitaire. In Epist. ad Gai., 1. II, civ, P. L., t. xxvi, col. 399. La pièce in­ criminée par saint Jérôme comme renfermant cette fausse doctrine serait la lettre de Lactance à Démétrien. Cette pièce, malheureusement, nous ne la pos­ sédons plus, ce qui nous empêche de contrôler la jus­ tesse des accusations portées contre Lactance. Celui-ci parle à plusieurs reprises du Saint-Esprit dans les Divinæ institutiones. C’est l’Esprit-Saint qui manifeste aux hommes les secrets desseins du Père sur le Fils, iv, 14; P. L., t. vi, col. 489, et qui parle aux pro­ phètes. Ibid., xvm, col. 509. Il a été l’auteur de la con­ ception virginale du Christ,12,col.478;il est descendu sur le Christ en forme de colombe, 15, col. 491. Ces passages, à vrai dire, ne contiennent pas l’affirmation de la divinité du Saint-Esprit, mais ils laissent voir que Lactance établit une distinction personnelle entre le Père et les deux autres termes de la Trinité et qu’il considère le Saint-Esprit comme le héraut de Dieu auprès des hommes. Il peut se faire donc que saint Jérôme ait exagéré, ce dont il est coutumier, la portée de quelques expressions obscures de Lactance sur le Saint-Esprit. C’est le sentiment de Maran : ΊΠ ESPRIT-SAINT Videtur sanctus Hieronymus ob studium fidei, quo totus flagrabat, nimis severum se Lactantio animadversorem priebuisse. Op. cit., 1. IV, c. xxn, p. 543. Un rapide coup d’œil sur la théologie trinitaire anté­ nicéenne atteste donc que la tradition chrétienne touchant la divinité et la personnalité du SaintEsprit était déjà fixée dans la littérature patristique des ii°et in°siècles, qu’elle s’est maintenue intègre au milieu des controverses trinitaires qui aboutissaient à l'arianisme ou au macédonianisme. L’indigence du langage théologique, les tâtonnements de la pensée chrétienne qui travaillait à élargir ses horizons, à puiser quelquefois dans la spéculation les annes pour abattre ses adversaires, ne réussirent ni à l’effacer ni à l’altérer. Les Pères et écrivains anténicéens ont pu faillir dans l’exposé de leurs théories trinitaires; mais leur langage a toujours été ferme et constant, toutes les fois qu’il s’est agi d’affirmer la consubstan­ tialité des trois personnes divines, de revendiquer poul­ ie Saint-Esprit la possession pleine et absolue de l’être divin, le droit aux mêmes honneurs et à la même ado­ ration que le Père et le Fils. 3° Les Pères grecs du ive siècle. — Au iv° siècle, la théologie trinitaire, suivant les lignes marquées par la tradition, atteint son complet et parfait dévelop­ pement. La doctrine du Saint-Esprit, de même que celle du Verbe, se condense en des formules qui la pré­ cisent et lui permettent de repousser viotorieusement toutes les attaques. C’est le siècle, comme on l’a dit, des grandes hérésies, mais en même temps le siècle des grands docteurs. On connaît les belles paroles de saint Augustin sur le développement du dogme: Multa quippe ad fidem catholicam perlinentia dum haereti­ corum callida inquietudine exagitantur, ut adversus eos defendi possint, et considerantur diligentius, el intelliguntur clarius, et instantius priedicanlur. De civitate Dei, 1. XVI, c. n, 1, P. L., t. xli, coi. 477. Ces paroles s’appliquent très bien au développement de la doc­ trine du Saint-Esprit. Les hérésies lui donnèrent l’es­ sor et poussèrent la pensée chrétienne à le poursuivre avec succès. L’arianisme s’attaquait surtout à la divi­ nité du Verbe, mais, par un enchaînement logique, il aboutissait aussi à la négation de la consubstantia­ lité divine du Saint-Esprit. Un fragment de la Thalie, conservé par saint Athanase, nous apprend que, d’après l’hérésiarque alexandrin, la personne du Saint-Esprit ne possédait pas la même nature que le Père. De synodis Arimini el Seleuciæ, xv, P. G., t. xxvi, col. 708. Arius, qui donnait au Verbe une na­ ture créée, mettait aussi le Saint-Esprit au nombre des créatures. Voir Tixeront, Histoire des dogmes, Paris, 1909, t. n, p. 28. L’hérésie macédonienne, et en géné­ ral les hérésies πνευματομαχοΟντες, pour adopter l’ex­ pression de saint Athanase, dérivent en droite ligne de l’arianisme. En présence de la double négation de la divinité du Verbe et du Saint-Esprit, les Pères du iv° siècle, sans méconnaître l’incompréhensibilité du dogme de la Trinité, jugèrent néanmoins qu’il fallait demander, soit à l’Écriture sainte, soit à la raison éclairée par la foi, les armes nécessaires à la défense de la tradition dogmatique. Ils recueillirent donc et soumirent à une étude approfondie les textes scripturaires qui se rap­ portent au Saint-Esprit; ils donnèrent à leur termi­ nologie une forme plus nette et plus arrêtée: ils discu­ tèrent en théologiens sur la nature du Saint-Esprit. Ils. livrèrent ainsi à la postérité tous les matériaux pour asseoir sur des bases solides la théologie du SaintEsprit. Les Pères du rv° siècle continuent assurément la tra­ dition primitive de l’Église touchant la divinité et la personnalité du Saint-Esprit. Mais il y a, chez eux, un élément nouveau, l’élément de la spéculation théolo­ 718 gique qui bégayait avec Irénée, Origène et Tertuiiie-.. Ils ont traduit en formules précises les données d: la tradition sur le Saint-Esprit, en en retranchant e; termes ambigus et flottants. Ils ont apporté aux pro­ blèmes les plus ardus de la théologie du Samt-Es; “·. des solutions qui ont permis à l’Église de fendre le dogme trinitaire. 1. Saint Athanase ouvre la série des théologiens Saint-Esprit au rvc siècle. Sa doctrine sur le SaintEsprit est développée avec ampleur dans les lettres m,iv,àSérapion,évêquede Thmuis.Sérapion lui av.-.it écrit précédemment en lui donnant des détails - r l’apparition d’une nouvelle secte issue de l’arianisme, secte qui rabaissait le Saint-Esprit au niveau des créatures. Epist., i, ad Serapionem, 1, P. G., t. xzxvi, col. 532. La doctrine de saint Athanase sur l’EspritSaint est résumée dans le Liber de Trinitate et Spiritu Sancto, dont on ne possède qu’une version latine. Mais nous ne tiendrons pas compte de ce petit ouvrage, qui est classé parmi les écrits douteux du saint doc­ teur. Pour confirmer la divinité du Verbe, définie par le concile de Nicée, saint Athanase démontre aussi la vérité de la croyance chrétienne sur la divinité du Saint-Esprit. Π la démontre contre les attaques d’une secte nouvelle, qu’il désigne sous le nom de secte des tropiques, τροπικοί, Epist., i, ad Serapionem, 17, col. 572. L’hérésie des tropiques n’est autre, dit saint Athanase, que le fruit d'une ignorance grossière. Ces hérétiques altéraient le véritable sens de l’Écriture sainte et regardaient comme des τρόπο: ou méta­ phores les passages scripturaires ou le Saint-Esprit est mentionné. Ibid., 21, col. 580. Voir O'....··... Saint Athanase, 1908, p. 23. Ils répandaient sur le Saint-Esprit des théories absurdes, qui étaient ce­ pendant en parfait rapport avec l’impiété arienne. Ibid., 32, col. 605. On a identifié ces sectaires avec les semi-ariens; mais ce n’est là qu’une simple pré­ somption. Rien ne s’oppose à ce qu’on considère les tropiques comme une secte à part. Cyrille (Lopatine), Lu doctrine de saint Athanase le Grand sur la sainte Trinité (en russe), Kazan, 1894, p. 197. Pour combattre la nouvelle hérésie, saint Athanase puise ses arguments à deux sources différentes : à l’Écriture sainte expliquée au sens catholique et à la tradition des apôtres, telle qu’elle est transmise par l’enseignement des Pères. Ces sources ne répandent pas leurs eaux hors de l’enceinte de l’Église. Ibid., 33, col. 605. A plusieurs reprises, le saint docteur proteste qu’il s’en tiendra à ces deux sources, qu’il est témé­ raire de sonder les mystères de la vie intime de Dieu, que la science de la Trinité ne repose pas sur des syllo­ gismes humains, mais sur l’autorité de la foi d’une in­ telligence pieuse et circonspecte. Ibid., 20. col. 577. La philosophie n’est pas appelée par lui à projeter sa lumière sur le dogme. Les premières preuves de la divinité du SaintEsprit, dans la première lettre à Sérapion, sont des preuves scripturaires. Athanase y réunit un grand nombre de textes de l’Ancien et du Nouveau Tes­ tament, 5, 7, 8, col. 541-548, 548-552. Il donne une règle facile pour discerner dans l’Écriture sainte les passages qui se rapportent au Saint-Esprit. < Si quelque part on trouve l’Esprit-Saint appelé simple­ ment esprit, sans additions comme de Dieu, Gen., i, 2; Jud., xv, 14; Matth., xn, 28; du Père, Matth.. x, 20; de moi, Gen., vi, 3; du Christ, Rom., vni. 9; du Fils, Gai., iv, 6, ou même sans article, il ~ pas question de l’Esprit-Saint. · Epi·!·. t. ad S-.-opionem, 4, col. 53, 536. Mais le langage le .a ; Écriture n’est pas toujours clair et Je sens d_ — >t esprit est multiple : les hérétiques peuvent d ?r. - faci­ lement abuser de ces textes pour supprimer en 719 ESPRIT-SAINT Dieu la troisième personne. Dans ce verset d’Amos : Me voici affermissant le tonnerre, et créant l’esprit, et annonçant aux hommes son Christ, iv, 13, les tropiques voyaient une preuve de la nature créée du SaintEsprit. Ce texte, déclare saint Athanase, ne doit pas s’entendre du Saint-Esprit. II se rapporte à l’esprit de l’homme renouvelé, purifié par les grâces de ia rédemption. Epist., i, ad Serapionem, 9, col. 552. Un texte de saint Paul : Je te conjure devant Dieu, devant le Christ Jésus et devant les anges élus, I Tim., v, 21, fournissait aux tropiques un prétexte pour mettre le Saint-Esprit au nombre des anges. Les anges, eji effet, y sont nommés après le Christ. « Si cette interprétation est exacte, dit ironique­ ment saint Athanase, nous pourrions aussi déclarer que le Fils est.un homme. Ne lisons-nous pas, en effet, dans l'Évangile de saint Luc, qu’il y avait dans une ville un juge qui ne craignait point Dieu et ne se souciait pas de l’homme? xvin, 2. L’homme y est nommé après Dieu, donc, il est le Fils, suivant l’exé­ gèse des tropiques. » Ibid., 14, col. 565. Mais saint Athanase ne s’en tient pas au seul témoi­ gnage de la révélation. Les textes de l’Écriture sainte ouvrent un vaste champ à ses spéculations théolo­ giques. La divinité du Saint-Esprit, il la démontre par une triple série d’arguments qui se rapportent à la nature divine, à la nature angélique et à l’action que le Saint-Esprit exerce sur les âmes chrétiennes. Mais, il ne peut pas l’oublier, c’est toujours à la révélation qu’il demande les preuves de ce qu’il avance. Tout d’abord, il démontre la divinité du Saint-Es­ prit en invoquant l’autorité des textes scripturaires qui supposent nécessairement dans la troisième personne la nature divine. Les tropiques, remarque-t-il, re­ poussent toute accointance avec l’arianisme : ils ad­ mettent la divinité du Verbe et se bornent à nier la divinité du Saint-Esprit. C’est un défaut de logique, déclare le saint docteur : par rapport au Fils, le SaintEsprit est dans la même relation d’ordre et de nature que le Fils par rapport au Père. Donc, si l’Esprit du Fils est une créature, il faut, pour être conséquent, affirmer que le Verbe du Père est, lui aussi, une créa­ ture. Episl., i, ad Serapionem, 21, col. 580. Le SaintEsprit vient de Dieu. Or, ce qui est de Dieu ne peut dériver du néant, ni être créé; autrement, Dieu luimême, qui est la source du Saint-Esprit, serait aussi une créature. Donc, le Saint-Esprit possède la nature divine. Ibid., 22, col. 582. Le Saint-Esprit participe aux attributs qui ne conviennent pas aux créatures. Il est immuable, incorruptible, tandis que les anges eux-mêmes déchurent de leur gloire, ce qui atteste leur corruptibilité. Donc le Saint-Esprit est Dieu. Ibid., 26, col. 589-593. Le Saint-Esprit est immense, éternel; il remplit l’univers entier, il est dans tous les êtres. Sap., xn, 1. Or, ni l’immensité ni l’éter­ nité n’appartiennent aux créatures, pas même aux anges. Le Saint-Esprit participe donc à la nature divine. Ibid., col. 592. Le Saint-Esprit est créateur au même titre que le Père et le Fils. Ps. xxxm, 6. Mais l’acte de la création suppose en celui qui en est l’auteur la nature divine. Le Saint-Esprit possède donc la nature divine du Père et du Fils. Episl., m, ad Serapionem, 4, col. 632. Le Saint-Esprit est asso­ cié à la gloire du Père et du Fils, qui, de l’aveu des tropiques, participent à la nature divine. Or, il serait absurde, si le Saint-Esprit était une créa­ ture, d’attribuer la même gloire à ceux qui diffèrent de nature et ne se ressemblent en rien. Le SaintEsprit doit donc être assimilé au Père et au Fils, quant à la possession de la nature divine. Episl., i, ad Serapionem, 9, col. 552. Rien d’étranger ne se mêle à la nature divine de la Trinité. Donc, si ce SaintEsprit est le troisième terme de cette Trinité, il ne doit 720 pas être étranger à la nature divine, il ne doit pas être mis au nombre des créatures. Ibid., 17, col. 569. L’union la plus parfaite et l’unité absolue existent dans la sainte Trinité. Un grand nombre de textes, réunis, Epist., i, ad Serapionem, 19, montrent que les actes appropriés à une personne divine s’approprient aussi aux autres personnes. Le Père accomplit les oeuvres appropriées au Fils, et le Fils les œuvres appropriées au Saint-Esprit. Le Saint-Esprit participe donc à la nature divine du Père et du Fils, puisqu’on ne sau­ rait approprier aux créatures les actes qui dérivent d’une puissance divine. Ibid., 20, col. 576-580. L’Esprit est l’image du Fils. Or, les tropiques confessent que le Fils n’est pas une créature. Donc le Saint-Esprit n’est pas une créature. Ibid., col. 577. Celui qui pos­ sède le Saint-Esprit possède le Fils, et, le possédant, il est le temple de Dieu : or, le Fils n’est pas une créa­ ture par cela même qu’il est dans la forme du Père. Episl., in, ad Serapionem, 3, col. 629. Donc le SaintEsprit n’est pas une créature, car le Fils est en lui, et lui-même est dans le Fils. Une autre série d'arguments se rapporte à la na­ ture angélique; le saint docteur y a recours pour dé­ montrer contre les tropiques que le Saint-Esprit ne doit pas être mis au nombre des anges. L’argumen­ tation de saint Athanase, toute nourrie de textes scripturaires, est très vigoureuse. Il demande à ses adversaires ^’ils sont à même de produire des pas­ sages de l’Écriture sainte, où il soit dit que le SaintEsprit est un ange. L’Écriture sainte ne renferme pas de. textes pareils. Le Saint-Esprit n’y a jamais été assi­ milé aux anges. La sainte Trinité est indivisible et unie en elle-même; si l’on mentionne le Père,la pensée se rapporte immédiatement au Verbe et à l’Esprit qui est dans le Fils. Si l’on nomme le Fils, le Père est aussi dans le Fils, et l’Esprit n'est pas hors du Verbe. Les anges, au contraire, sont hors du Père et du Verbe. Il serait donc absurde d’attribuer au Saint-Esprit la na­ ture angélique. Epist., i, ad Serapionem, 14, col. 565. Une troisième série d’arguments touche aux rap­ ports du Saint-Esprit avec les âmes chrétiennes. Au témoignage des auteurs inspirés, le Saint-Esprit répand sa grâce sur ces âmes. Il n’a donc pas une na­ ture créée. Nous nous renouvelons dans le SaintEsprit. Or, si le Saint-Esprit nous renouvelle, si ce renouvellement répond, en quelque sorte, à une nou­ velle création, le Saint-Esprit, qui en est l’auteur, ne saurait être ni renouvelé ni créé, c’est-à-dire ne sau­ rait être une créature. Ibid., 9, col. 553. Le SaintEsprit est le sanctificateur des âmes, la source de la sanctification; les créatures, au contraire, sont sanc­ tifiées et renouvelées. Il s’ensuit donc que le SaintEsprit, qui n’est point sanctifié par un autre et ne reçoit pas la sainteté en participation, ne peut appar­ tenir à la classe des êtres sanctifiés par un autre. Ibid., 23, col. 584. L’Esprit-Saint est un esprit vivificateur; les créatures, au contraire, sont vivifiées par lui. Il n'appartient donc pas aux êtres auxquels il communique la vie. Le Saint-Esprit est appelé le chrême, le sceau qui dans le inonde oint et scelle toutes les créatures. Le sceau n’a pas la même nature que les choses scellées, ni le chrême la même que les choses ointes. Le Saint-Esprit n’est donc pas une créature. Il nous fait participer à la nature de Dieu. Or, s’il était une créature, il ne pourrait pas produire en nous celte participation, parce qu’une nature créée ne peut pas donner ce qui lui est infiniment supérieur et que, par conséquent, elle n’a pas. Le Saint-Esprit n’est donc pas une créature. Soit donc que l’on considère la nature divine, soit que l’on considère la nature angélique ou l’action de la grâce du Saint-Esprit sur les âmes, on est forcé, à moins de tomber dans l’absurde ou de rejeter les té- 721 ESPRIT-SAINT moignages les plus éclatants de l’Écriture sainte, de reconnaître au Saint-Esprit la possession pleine et en­ tière de la nature divine. Dans la Trinité, c’est-à-dire dans le Père, dans le Fils et aussi dans l’Esprit, il n’y a, déclare saint Athanase, qu’une seule nature divine. Episl., rv, ad Serapionem, ni, coi. 641. Enfin, une quatrième série d’arguments est puisée aux sources de la tradition. Saint Athanase déclare qu’il est utile, pour élucider la· doctrine du SaintEsprit, d’interroger l’ancienne tradition, de consulter la foi catholique, donnée par le Seigneur, prêchée par les apôtres, gardée par les Pères de l’Église. Epist., i, ad Serapionem, n. 28, P. G., t. xxvr, col. 594, 595. On perd le droit de se dire chrétien, si l’on renonce à la foi prêchée par l’Église, et cette foi enseigne que la Trinité sainte et parfaite est dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit. 11 y a un seul Dieu, qui est audessus de tous comme Père, par tous par le Verbe, en tous dans le Saint-Esprit : l’Esprit-Saint est réel; il existe et subsiste réellement, υπάρχει καί νφέστηκεν αληθώς. Ibid., col. 596. Que la tradition affirme la divinité du Saint-Esprit, on peut aisément le déduire de la formule du baptême. Si le Saint-Esprit était une créature, le baptême serait conféré au nom d’une créature, et il en résulterait que la Trinité ne serait plus entièrement divine. Cette conséquence est absurde, puisque la foi présente la Trinité comme indivisible. Si l'on rabais­ sait le Saint-Esprit au rang des créatures, on n’aurait plus ni le Père, ni le Fils, ni une seule foi, ni un seul baptême. Ibid., n. 29, 30, col. 596-600. Le baptême conféré au seul nom du Père, ou au seul nom du Fils, ne donne pas la grâce du sacrement. Ibid., n. 29, col. 598. La doctrine des Pères concorde parfaitement avec les témoignages de l’Écriture et la foi de l’Église catho­ lique. Ibid., n. 32, col. 605. L’Esprit-Saint n’est pas seulement consubstantiel au Père et au Fils, il est aussi une personne distincte du Père et du Fils; il existe et subsiste. Ibid., n. 28, col. 596. La Trinité existe de toute éternité, et dans la Trinité nous avons le Père, le Fils et le Saint-Esprit comme personnes distinctes. Epist., ni, ad Serapionem, n. 7, col. 636. Celui qui croit au Père, croit au Fils et au SaintEsprit. Ibid., n. 6, col. 636. La personnalité du Saint-Esprit est bien mise en lumière, lorsque saint Athanase réfute les tropiques qui faisaient cette objection : « Si le Saint-Esprit n’est pas une créature, nous aurions un autre Fils de Dieu, ce qui ferait deux frères en Dieu, le Verbe et le SaintEsprit. » Episl., iv, ad Serapionem, n. 1, col. 637. En réponse, le saint docteur déclare que le Saint-Esprit est à l’égard du Fils dans la même relation d'ordre et de nature que le Fils l’est à l’égard du Père. Epist., i, ad Serapionem, n. 21, col. 580. Si le Fils est donc une personne distincte du Père, le Saint-Esprit est aussi distinct du Fils et en même temps du Père. L’Écri­ ture sainte ne donne jamais au Saint-Esprit le nom de Fils : il y est désigné sous les noms d’Esprit-Saint ou d’Esprit de Dieu. De même, le Fils n'y est jamais désigné sous le nom de Saint-Esprit. Epist., iv, ad Serapionem, n. 3, col. 641. L’Église professe sa croyance au Père, au Fils et au Saint-Esprit : au Père, qu’il serait absurde d’appeler Fils; au Fils, qu’il serait absurde d’appeler Père; à l’Esprit, qui n’a ni le nom de Père, ni celui de Fils. Cette foi de l’Église n’est pas sujette à des variations. Le Père est toujours Père; le Fils est toujours Fils; l’Esprit est toujours Esprit, et il ne saurait être appelé autrement. Ibid., n. 6, 7, col. 645, 648. Le traité De incarnatione et contra arianos renferme un texte très explicite sur la personnalité du SaintEsprit ; « Il y a une seule divinité, un seul Dieu en 722 trois personnes, » 10, P. G., t. xxvi, col. PF quons toutefois que l’authenticité de ce livre · st contestée et qu’on lui donne pour auteur Apollinaire de Laodicée. Bardenhewer, Patrologie, Fribourg-enBrisgau, 1901, p. 212; Lopatine, p. 221-223. La pensée de saint Athanase sur la divinité et la consubstantialité du Saint-Esprit est nettement for­ mulée dans les textes précédemment cités. H y sans doute, quelques passages obscurs dans les i livres du saint docteur. Voir Nôsgen, p. 46. 47. M. - s passages, tous susceptibles d’un sens catholique. ne donnent pas le droit de lui reprocher d’avoir iaissé dans l’ombre la personnalité du Saint-Esprit. Har­ nack, Dogmengeschichte, t. n, p. 277, 278. On pourra bien dire que la théologie trinitaire d’Athanase n’est pas de tout point achevée, Tixeront, op. cit., t. n, p. 74, 75,'mais on doit aussi reconnaître que saint Athanase a été un vaillant défenseur de la doctrine traditionnelle de l’Église sur le Saint-Esprit, et que, le premier, il l’a établie sur de solides bases tliéologiques. 2. Saint Cyrille de Jérusalem consacre deux catéchèses à l’étude de la théologie du Saint-Esprit, la xvie et la xvii”. P. G., t. xxxiii, col. 917-1012. Mais, avec lui nous sortons du domaine de la théologie dogma­ tique, pour entrer dans le domaine de la théologie affective et mystique. On sait le but que saint Cyrille se propose dans ses catéchèses. Il veut expliquer aux catéchumènes, d’une manière claire et concise, les vérités les plus importantes de la doctrine catho­ lique. Pour remplir sa tâche, il remonte aux sources les plus pures de la tradition. Les deux catéchèses xvi et xvn renferment une esquisse historique de la révélation et de la manifestation du Saint-Esprit dans le monde. Le Saint-Esprit apparaît préparant le ter­ rain à l’incarnation du Verbe, et, l'œuvre de la rédemp­ tion achevée, continuant son rôle de sanctificateur des âmes, de distributeur de la grâce dans l’Église chré­ tienne. Tout d’abord, saint Cyrille s’efforce de pré­ munir les âmes chrétiennes contre les hérétiques, an­ ciens et nouveaux, qui blasphèment le Saint-Esprit. Le premier pneumatomaque est Simon le Magicien. Cal., xvi, 6, col. 925. Les gnostiques et les Valenti­ niens aiguisèrent aussi leurs traits contre le SaintEsprit. D’autres imaginèrent deux esprits du Seigneur, l’un pour l’Ancien Testament, l’autre pour le Nou­ veau. Ibid., col. 925. Marcion prêchait le trithéisme et lançait contre le Saint-Esprit des blasphèmes qu'il répugne de rapporter. Ibid., 7, col. 928. Les cataphrygiens étaient aussi des pneumatomaques. Montan se croyait le Paraclet annoncé par le Seigneur. Ibid., 8, col. 928. Manès, qui personnifiait les horreurs de toutes les hérésies, suivait l’exemple de Montan. Ibid., 9, col. 930. Sabellius reniait la trinité des per­ sonnes en Dieu et réduisait le Saint-Esprit à une sim­ ple modalité d; la nature divine. Arius séparait les trois personnes en Dieu et mettait le Saint-Esprit au nombre des créatures. Ibid., 4, col. 921. Contre toutes ces hérésies, l’Église catholique élève la voix pour déclarer qu’il y a un seul Esprit de Dieu, un seul Paraclet; que cet Esprit possède la puissance suprême de la divinité; qu’il est quelque chose de divin, d’impé­ nétrable aux regards humains; qu’il est une personne vivante, une nature intelligente, le sanctificateur des êtres créés; qu’il inonde les âmes de sa lumière céleste; qu’il parle par les prophètes de l’Ancien Testament et les apôtres du Nouveau, fl y a un seul Dieu et Seigne ur de l’ancienne loi et de la loi de grâce; il y a un seul riis, annoncé dans les prophéties de l’Ancien Testament, apparu au monde dans le Nouveau; il y a un ses! Esprit qui a prophétisé la venue du Christ. et qui, après l’incarnation, est descendu sur le Christ et .'a révélé au genre humain. lbi-..·.··.·. xn, 27, col. 116. Si donc le Saint-Esprit est uni au Fils et le Fils au Père, le Saint-Esprit lui-même est uni au Père, et cette union ne peut être ç_.rde nature. Liber de Spiritu Sancto, xvn. 43, coL 148. Si on enlevait la divinité au Saint-Esprit, il 'au irait rompre tout lien entre les trois personnes divines. Epist., u, 189, 5, col. 689. Dans ia Trinité, en e5et, 727 ESPRIT-SAINT on conserve la raison de l’unité, Contra Eunomium, I. Ill, 6, col. 668; la Trinité n’admet pas de division de nature, elle est l’essence commune de trois incor­ porels parfaits. Contra sabellianos, 4, 5, col. 609. Il faut donc croire que le Père est Dieu, que le Fils est Dieu et que le Saint-Esprit est Dieu. Epist., i, 8, 2, 3, col. 248, 252. La tradition corrobore aussi la croyance révélée de la divinité du Saint-Esprit. Saint Basile parle de la tradition du baptême. Contra Eunomium, 1. III, 5, col. 669. Le baptême est conféré au nom des trois personnes divines. Ibid., 5, col. 666. Mais le baptême conféré dans l’Esprit-Saint est valide aussi. Act., i, 5. Si donc le baptême dans le Saint-Esprit a la même efficacité que le baptême conféré au nom des trois personnes divines, il faut en conclure que le Saint-Esprit possède la nature divine dû Père et du Fils. Il doit y avoir une raison en vertu de laquelle le nom du Saint-Esprit a été adjoint au nom du Père et du Fils dans la formule du baptême. Si cette raison n’est pas la communauté de nature entre les trois per­ sonnes divines, la formule serait inexplicable. Liber de Spiritu Sancto, x, 24, col. 112. Et la mention du Saint-Esprit est tellement nécessaire que, si on sépa­ rait le Saint-Esprit du Père et du Fils, le baptême serait par cela même inutile, invalide, et on ferait naufrage dans la foi. II y a, en effet, un lien indisso­ luble entre la foi et le baptême. Le baptême suppose la foi et la foi trouve son achèvement dans le baptême, parce que, de même que nous croyons au Père, au Fils et au Saint-Esprit, de même nous sommes baptisés au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Liber de Spiritu Sancto, χιι, 28, col. 117. Le témoignage de la tradition se traduit encore dans la gloire que la chrétienté rend au Saint-Esprit. « Il a paru bon à nos pères, dit saint Basile, de ne pas recevoir en silence le bienfait de la lumière du soir, mais de rendre grâces aussitôt qu’elle brille. Quel est l’auteur de la prière qu’on récite en action de grâces lorsqu’on allume les lampes, nous ne le savons pas. Mais le peuple prononce cette antique formule, que personne n'a jamais taxée d’impiété : Louange au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Qui connaît l’hymne d’Athénogène, légué par ce martyr à ses disciples lorsqu’il montait sur le bûcher, sait ce que les martyrs ont pensé du Saint-Esprit. » Liber de Spiritu Sancto, xxix, 73, col. 205. Nous rendons gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, dit Basile, parce que nous sommes convaincus que le Saint-Esprit n’est pas étranger au Père et au Fils par sa nature. Epist., n, 159, 2, col. 621. Cf. Scholl, Die Lehre des heiligen Basilius von der Gnade, Fribourg, 1881, p. 160-169; Schermann, Die Gottheit des heiligen Geistes, p. 91105. La personnalité du Saint-Esprit est affirmée par saint Basile avec toute ia rigueur des termes théolo­ giques. Nous distinguons, dit-il, entre l'essence et l’hypostase. L’essence est un nom commun, un nom qui s’attribue à la fois à plusieurs êtres. Liber de Spi­ ritu Sancio, xvn, 41, col. 144. Mais l’essence a des notes caractéristiques, des formes spécifiques, des propriétés individuelles, des marques particulières, ιδιότητες, χαρακτήρες, μορφαί, γνωρίσματα. Ibid., xiv, 45, col. 149; Epist., i, 38, 3, col. 328; Tixeront, op. cit., t. n, p. 77. Les ιδιότητες distinguent, sans la diviser, l’essence qui est commune : διαιροϋσι μεν το κοινόν τοΐς ίδιάζουσι χαρακτήρσι... τό δε όμοφυές τής ουσίας ού διακύπτουσιν. Contra Eunomium, 1. II, 28, col. 637. Entre l’essence et l’hypostase il y a la même différence qu’entre ce qui est commun et ce qui est singulier. Epist., n, 236,6, col. 884. Saint Basile donne 728 une définition exacte de l’hypostase, « qui n’est pas la notion indéfinie de la substance ne trouvant aucun siège fixe, à cause de la généralité de la chose signi­ fiée, mais bien ce qui restreint et circonscrit dans un certain être, par des particularités apparentes, le commun et l’indéterminé. · Epist., i, 38, 3, col. 328. La distinction entre l’essence et l’hypostase, saint Basile l’applique au Saint-Esprit. Il y a, dans la Tri­ nité, une distinction qui empêche au moins La confu­ sion des propriétés personnelles. Ibid., col. 329. Le Saint-Esprit est uni au Père et au Fils κατά τήν φύσιν, mais il est distinct du Père et du Fils κατά την τάξιν, ibid., 4, col. 332, car la communauté d’essence n’efface pas les propriétés personnelles. Le SaintEsprit est unique, μοναδικόν. Il est uni au Père et au Fils κατά το κοινόν τής φύσεως, mais, en tant que per­ sonne, il est distinct et singulier. Liber de Spiritu Sancio, xvin, 45, col. 152. Il y a, entre les personnes divines, une communauté ineffable et incompréhen­ sible, κοινωνία, et une distinction, διάκρισις. Epist., i, 38, 4, col. 332. Et de même que le Fils est distinct du Père, ainsi le Saint-Esprit l’est du Fils. Ibid., xvn, 43, col. 148. Le Saint-Esprit est donc parfait; il a la plénitude et l’intégrité de l’être; il n’est pas la portion d’un autre. Contra sabellianos, 4, P. G., t. xxxi, col. 609; Schermann, op. cit., p. 93-95. On a reproché à saint Basile de n’avoir pas déclaré nettement la divinité du Saint-Esprit, surtout lors­ qu’il fallait, pour fermer la bouche aux macédonines, exprimer sa pensée sans équivoque. De son vivant même, saint Basile a essuyé les attaques ue ses adver­ saires, qui l’accusaient de pusillanimité, de ruse, à l’égard des pneumatomaques. S. Grégoire de Nazianze, Epist., lvtii, P. G., t. xxxvii, col. 116. Mais il a ex­ posé lui-même les raisons qui l’engagèrent à ne pas donner ouvertement au Saint-Esprit le nom de Dieu. Ses réticences écartaient le danger de scandale pour les fidèles, plus attachés aux mots qu’à la doc­ trine, et enlevaient aux hérétiques l’occasion de sus­ citer des troubles religieux en Cappadoce. Dans sa lettre aux prêtres de Tarse, il leur recommande de tenir compte des exigences des fidèles chaque fois qu’il n’en résulterait pour eux aucun détriment spiri­ tuel. Pour réduire le nombre des hérétiques, il con­ seille de recevoir dans la communion de l’Église ceux qui reconnaissent que le Saint-Esprit n’est pas une créature. Il suffît qu'on proclame son adhésion à la foi du concile de Nicée, pour être considéré comme catholique. Le temps viendra, dit-il, oû la grâce de Dieu poussera les âmes à professer explicitement la divinité du Saint-Esprit et à accueillir avec recon­ naissance les explications des théologiens. Epist., u, 113, col. 525, 528. Le silence de saint Basile a donc pour cause la prudence et la charité vis-à-vis des ad­ versaires. Saint Grégoire de Nazianze justifie la con­ duite de celui qu’il appelle une lumière de la vérité, et il atteste que les hérétiques attendaient avec im­ patience que saint Basile donnât au Saint-Esprit le nom de Dieu. Ils en auraient profité pour exciter des troubles, le chasser de son siège épiscopal et y établir un des leurs. Pour déjouer leurs intrigues, le saint doc­ teur s’avisa de les combattre par des arguments, qui les enserraient comme dans un cercle de fer et les obli­ geaient à admettre la divinité du Saint-Esprit. Il tenait plus à les convaincre par de bonnes raisons de la vérité de la doctrine catholique, qu’à les éloigner par l’usage d’un mot qu’ils détestaient. S. Grégoire de Nazianze, Orat., xliii, 68, P. G., t. xxxvi, col. 588; Epist., Lvni, t. xxxvn, col. 116. Il valait mieux, à son avis, attendre le temps opportun pour dire la vé­ rité que de compromettre cette vérité par des affir­ mations très explicites. Epist., nvin, col. 116. Mais la prudence, qui lui suggérait cette ligne de conduite 729 ESPRIT-SAINT ne l’empêchait pas de saisir les bonnes occasions d’ex­ primer sa foi en la divinité du Saint-Esprit. Il ne ces­ sait d'affirmer et de prêcher qu’il fallait adorer le Saint-Esprit, parce qu’il était consubstantiel au Père et au Fils. Ses hésitations et ses réticences ne donnent donc pas le droit de conclure que sa foi en la divinité du Saint-Esprit fût chancelante. Des textes nom­ breux ne laissent pas le moindre doute sur sa parfaite orthodoxie. S. Grégoire de Nazianze, Oral., xlih, 69, P. G., t. xxxvi, col. 589; P. G., t. xxxn, col. 23-31. Voir plus haut, t. n. col. 454. 4. Saint Grégoire de Nazianze renonce à la pru­ dence et à la réserve qui s’imposaient à saint Basile, et prêche ouvertement la divinité du Saint-Esprit. Il laisse même supposer, en des termes couverts, que son zèle à proclamer la nature divine du Saint-Esprit l’avait forcé à quitter sa ville épiscopale et à se séparer des Pères du I“r concile de Constantinople (381). De nouveaux troubles menaçaient l’Église, et beau­ coup des Pères du concile étaient d’avis qu’il fallait ajourner la définition dogmatique de la divinité de la troisième personne. Saint Grégoire, au contraire, croyait que le dogme trinitaire avait atteint son plein épanouissement et qu’il était temps, par des formules précises, de réduire au silence les macédoniens et les eunomiens. Palmieri, Theologia dogmatica ortho­ doxa, Florence, 1911, t. i, p. 356-357. II distingue plusieurs étapes dans la révélation de la Trinité : « L’Ancien Testament annonce clairement le Père et obscurément le Fils. Le Nouveau Testament a manifesté le Fils, mais n’a fait qu’indiquer la divi­ nité du Saint-Esprit. A présent, l’Esprit est parmi nous et se montre dans toute sa splendeur. Il n’eût pas été prudent,avant qu’on reconnût la divinité du Père, de prêcher ouvertement la divinité du Fils, et tant que celle du Fils n’eût pas été acceptée, d’imposer le Saint-Esprit, si j’ose m'exprimer ainsi. » Oral., xxxi, 26, P. G., t. xxxvi, col. 101 ; Carm., i, 3, v. 25-35, P. G., t. xxxvn, col. 410. On a voulu à toute force voir dans ce texte une preuve à l’appui du développement substantiel du dogme trinitaire. Mais il suffit de remarquer qu’à plusieurs reprises saint Grégoire de Nazianze demande à la tradition de confirmer par son témoignage la divinité du SaintEsprit. Il ne parle donc pas d’un progrès substantiel, mais de la profession plus explicite d’une vérité de foi qui était connue et affirmée par la tradition apos­ tolique et anténicéenne. Les controverses christologiques, en développant admirablement la théologie du Verbe, avaient fourni aux pasteurs de l’Église les armes pour blesser à mort l’arianisme; de même, à l’époque de saint Grégoire de Nazianze, les luttes théologiques, soulevées par les pneumatomaques, avaient donné un magnifique essor à la théologie du Saint-Esprit, et i> ne fallait plus avoir de ménage­ ments vis-à-vis des hérétiques. P. de Régnon, op. cit., t. ni, p. 117-120; Hergenrother, Die Lehre von der gôlllichen Dreieinigkeit nach dem hl. Gregor von Nazian:, Ratisbonne, 1850, p. 204. La théologie du Saint-Esprit est traitée avec am­ pleur par saint Grégoire dans le v« de ses discours théologiques, consacrés à l’exposé et à la défense du dogme trinitaire. Le saint·docteur rappelle les ori­ gines anciennes de l’hérésie des pneumatomaques, qui remonte bien avant le iv° siècle, puisque les sadducéens niaient l’existence du Saint-Esprit. Orat., xxxi, 5, col. 137. Au iv“ siècle, faute de définitions précises, on ne savait pas encore, dans certains mi­ lieux, à quoi s’en tenir sur la nature de la troisième personne. Les uns considéraient celle-ci comme une force impersonnelle de Dieu, ένέργειαν; d’autres la rangeaient au nombre des créatures; d’autres croyaient à sa divinité; d’autres encore préféraient 730 ne rien hasarder, parce que, disaient-ils, l’Écriture sainte garde le silence sur le Saint-Esprit. Ces der­ niers s’abstenaient de tout acte de vénération à l’égard du Saint-Esprit : les autres,qui croyaient à sa divinité, n’étaient pas d’acccrd sur le culte à lui rendre. Les uns l’adoraient, comme le prescrit i Église, à l’égal du Père et du Fils : d’autres ne craignaient pas de l’appeler Dieu; d’autres enfin s’égaraient dans les fausses théories du trithéisme. imacir..de.-.: en Dieu un premier terme, infini par essence et puis­ sance, un second terme, infini seulement par puis sance, et un troisième terme, circonscrit par le pre­ mier et le second. Dieu, à leur avis, se composait d’un démiurge, d'un collaborateur, σύνεργο;, et d’un ministre, λειτουργικός, ou exécuteur des ordres di­ vins. Ibid., 5, col. 137. On comptait même,parmi les auditeurs de saint Grégoire de Nazianze, des per­ sonnes qui n’avaient jamais entendu parler du SaintEsprit, qui le traitaient de Dieu étranger et non scriptural, ξένον τινά θεόν καί παρέγγραπτον. Ibid., 3, col. 136. Èt ceux-ci poussaient l’audace jusqu’à lancer l’épithète de trithéiste aux défenseurs de la divinité du Saint-Esprit. Ibid., 13, col. 148; Her­ genrother, p. 206-208. Contre ces blasphémateurs et méchants servi­ teurs de l’Esprit de Dieu, Orat., xli, 6, P. G., t. xxxvi, col. 437, saint Grégoire de Nazianze déclare que la théologie chrétienne reconnaît formellement la divi­ nité du Saint-Esprit et que la négation de cette divi­ nité est un horrible blasphème. Oral., xxxiv, 11, col. 252. La sainte Écriture confirme de la manière la plus explicite la divinité du Saint-Esprit comme as­ socié au Christ dans l’œuvre de la rédemption. Les noms et les qualités que lui donnent les auteurs ins­ pirés offrent d’éclatants témoignages de sa divinité. L’Esprit-Saint est l’esprit de Dieu, l’esprit du Christ, la pensée du Christ, l’esprit du Seigneur, le Seigneur lui-même; l’esprit d’adoption, de vérité, de liberté; l’esprit de sagesse, de prudence, de conseil, de force, de science, de piété, de crainte de Dieu, l’esprit qui remplit tout par son essence, qui renferme tout, mais que l’univers ne saurait ni remplir, ni renfermer, un esprit bon, droit, principiel, le sanctificateur par na­ ture, celui qui mesure tout sans se laisser mesurer, qui donne aux créatures sans en rien recevoir, un es­ prit qui nous est donné en héritage, le doigt de Dieu, celui qui a créé l’univers et opère une nouvelle créa­ tion par la résurrection et le baptême, l’esprit qui con­ naît tout, qui enseigne, qui conduit dans la voie droite, qui parle, qui envoie, qui sépare, l’esprit qui apporte la lumière et la vie, qui est vie et lumière lui-même, qui élève des temples, déifie, perfectionne, l’esprit qui n’est pas circonscrit par le lieu et le temps. Oral., xxxi, 29, col. 165, 168. Bref, l’Écriture sainte attribue au Saint-Esprit toutes les perfections di­ vines qu'elle reconnaît au Père et au Fils. Ibid., col. 165. Elle reconnaît donc la divinité du SaintEsprit. Ibid., 30, col. 168. La spéculation théologique, fondée sur les témoi­ gnages de l’Écriture sainte, confirme aussi la divinité du Saint-Esprit. Nous ne saurions concevoir le SaintEsprit que comme substance ou comme accident. Si nous le concevions comme accident, il ne serait pas capable d’agir, de parler, d’entendre, de s’attrister. Le Saint-Esprit est donc une substance. Mais une substance a la nature divine ou la nature créée. Si la substance du Saint-Esprit était une creature, com­ ment croirions-nous en lui?... Ce n’est pas la même chose, en effet, de croire en quelque chose que de croire à quelque chose. On peut croire une chose créée; on ne croit qu'à la divinité. Le Saint-Esprit est doue Dieu. Oral., xxxi, 6, col. 140. D est Dieu, parce quai est placé entre .deux personnes divm.es. 731 ESPRIT-SAINT 8, col. 141 ; parce qu’il est consubstantiel au Père et au Fils, ibid., 10, col. 144; Oral., xxxiv, 10, col. 252; parce qu’il a les attributs.de Dieu. Il est incréé, éter­ nel, Oral., xli, 7, col. 437; immense, tout-puissant. Carm., i, 30, v. 22, 23, P. G., t. xxxvn, col. 509. Il est divin, θειον πνεύμα, il est l’égal de Dieu, όμοίθεος, ibid., i, 3, v. 3, col. 408: il est Dieu, ©εός. Ibid., N, 4. Il est saint, ou, pour mieux dire, la sainteté même, une sainteté qui n’a point de degrés, et qui exclut tout commencement. Oral., xxv, 16, P. G., t. xxxv, col. 1221. Il est bon, puisqu’il découle d’une bonté essentielle, έν Πνεύμα έξ άγαθοϊο θεού θεός, Carm., ι, 1, ν. 35, P. G., t. xxxvn, ccL 401. Le Saint-Esprit participe donc à la nature divine. Oral., xxv, 15, P. G., t. xxxv, col. 1220; xli, 9, t. xxxvi, col. 441. Toutes les fois qu’il parle de la Trinité, saint Gré­ goire de Nazianze ne se lasse pas de proclamer l’unité numérique de la substance divine et la distinction réelle des trois hypostases divines. Un seul Dieu en trois splendeurs gouverne l’univers. Carm., i, 3, 43, coL 411. Une seule nature est constituée en trois per­ sonnes. Ibid., 71, col. 413. La Trinité dérive de l’unité et l’unité résulte de la Trinité. Ibid., 60, col. 413. Chacune des trois personnes divines est Dieu. Ibid., 75, col. 413. Les trois personnes ne sont qu’une seule force, une seule pensée, une seule gloire, une seule royauté. Ibid., 87, 88, col. 415; Carm., n, 29, col. 524. En trois lumières il n’y a qu’une seule lu­ mière, un seul Dieu. Oral., xxxi, 3, col. 136. Les trois personnes en Dieu sont distinctes par le nombre, mais unies par la divinité. Oral., xxxiv, 16, col. 236. Le culte qu’on rend au Saint-Esprit dans l’Église est aussi pour saint Grégoire de Nazianze un témoi­ gnage en faveur de sa divinité. Le Saint-Esprit nous déifie dans le baptême. Nous devons donc l’adorer; et si nous l’adorons, comment n’est-il pas Dieu? Ibid., 28, col. 165. Si le Saint-Esprit n’était pas Dieu, le bap­ tême serait inutile, invalide. Oral., xxxvn, 18, col. 304. Nous devons donc adorer le Saint-Esprit avec le Père et le Fils comme une seule divinité, une seule puis­ sance. Orat., v, 22, P. G., t. xxxv, col. 22; xx, col. 1072; xxxi, 32, t. xxxvi, col. 172. Ceux qui ne veulent pas reconnaître le Saint-Esprit comme Dieu sont des apostats, Carm.,t, 1, 36, col. 401 ; l’Église les a rejetés de son sein. Epist., n, P. G., t. xxxvn, col. 196. La personnalité du Saint-Esprit est nettement for­ mulée dans le passage suivant, qui expose admirable­ ment la doctrine catholique de la Trinité : « Une seule divinité et puissance qu’on trouve unie en trois choses, non d’essence et denature différentes,non augmentées par quelque addition, non amoindries par quelque soustraction, égales sous tous les rapports, les mêmes dans tous les sens..., l’union infinie de trois infinis; Dieu, si on le considère chacun en soi, en tant que Père, Fils et Saint-Esprit, de sorte que chacun con­ serve son caractère personnel. Dieu tous trois, quand on les considère ensemble. » Oral., xl, 41, col. 417. Le Saint-Esprit a toujours été en Dieu, dès le commen­ cement, et il a été comme le troisième terme de la Trinité. Oral., xxxi, 4, col. 137. De même que le Fils n’est pas « le Père », bien qu’il soit ce qui est le Père, ainsi le Saint-Esprit n’est pas le Fils, bien qu’il soit ce qui est le Fils. Ces trois termes ne font qu’un seul être, si on considère leur divinité, et cet être unique est en trois, si on tient compte des propriétés per­ sonnelles. Ibid., 9, col. 144. La foi catholique se tient à égale distance de l’hérésie sabellienne, qui confond les personnes en Dieu, et de l’hérésie arienne, qui sépare l’indivisible nature divine. Ibid., 30, col. 162. Les vrais chrétiens distinguent les propriétés person­ nelles sans détruire l’unité divine. Orat., xx, 5, col. 1072. Ils adorent un seul Dieu en trois persoimes distinctes. Ibid., 6, 7, col. 1072, 1073. 732 5. Dans l’exposé de la théologie du Saint-Esprit, saint Grégoire de Nysse marche sur les traces de son frère saint Basile, dont il a été le disciple. Mais il donne à cette théologie l’empreinte de son génie philo­ sophique : il établit la théorie rationnelle des mys­ tères, il y ajoute une spéculation théologique origi­ nale, à laquelle on reproche un platonisme exagéré. P. de Régnon, op. cil., t. ni, p. 37 ; Tixeront, op. cil., p. 86. Son originalité consiste à chercher, dans la na­ ture même de Dieu, la raison d’être du Saint-Esprit. Si l’Ècriture sainte atteste la divinité du SaintEsprit, la vie intime de la divinité nous apprend que Dieu ne saurait exister sans son Esprit. La théolo­ gie donc de saint Grégoire de Nysse marque un réel progrès sur celle de ses devanciers, en tant qu’elle déduit l’existence du Saint-Esprit de la vie intérieure de l’être divin, qui n’aurait sa plénitude absolue, s’il n’y avait en lui que le Père et le Fils. Voir Nesmiélov, Le système dogmatique de saint Grégoire de Nysse (en russe), Kazan, 1887, p. 282. Dans son livre De Spiritu Sancto adversus pneumatomachos macedonianos, P. G., t. xlv, col. 1301-1334, Grégoire de Nysse réfute les macédoniens, qui gaspil­ laient leur temps à chercher dans le plus profond de la mer la perle précieuse cachée sur leur sein. De eo quod sil ad imaginem Dei, P. G., t. xliv, col. 1340. Dans les douze livres Contra Eunomium, P. G., t. xlv, col. 243-1122, il aborde plusieurs fois les questions dogmatiques relatives au Saint-Esprit, mais toute son attention se concentre sur le Verbe. La lutte entre les orthodoxes et les pneumatomaques, déclare-t-il, consiste à savoir si le Saint-Esprit est une créature ou s’il est Dieu, s’il est incréé, comme l’Église l’a toujours cru et enseigné. Contra Eunomium, L I, col. 305. L’Église professe donc ouvertement la foi à la divi­ nité du Saint-Esprit; elle affirme que le Saint-Esprit n’est pas créé, parce qu’il est la bonté par essence, parce qu’il gouverne les créatures, exerce son auto­ rité sur elles, ouvre à la science de Dieu les intelli­ gences créées. De fide ad Simplicium, P. G., t. xlv, col. 141-144. Le dogme, proposé par l’Église aux fi­ dèles, nous oblige à croire que, hors la distinction des hypostases, tout est possédé en commun par les trois personnes divines, essence, puissance, bonté, gloire. Contra Eunomium, 1. II, col. 559. Les eunomiens donc, qui repoussent l’enseignement de l’Église sur le SaintEsprit, sont des adeptes de la synagogue. Ibid., 1. 1, col. 305. Mais où l’Église a-t-elle puisé sa croyance à la divi­ nité du Saint-Esprit? Dans la sainte Écriture, ré­ pond avec assurance Grégoire de Nysse. La sainte Écriture reconnaît formellement, contre les Juifs, que le Verbe et le Saint-Esprit participent à la toutepuissance essentielle de Dieu, à son action créatrice, à son immensité. Oral, cat., 4, P. G., t. xlv, col. 20. Toute l’Ècriture inspirée par Dieu atteste que le Saint-Esprit est Dieu. Contra Eunomium, 1. II, col. 553. Elle attribue au Saint-Esprit l’incorrupti­ bilité, la bonté essentielle, la sagesse infinie. Ibid., 1. II, col. 559. Saint Grégoire rappelle les attributs di­ vins que la sainte Écriture reconnaît au Saint-Esprit. L’Esprit de Dieu est saint par nature, κατά φύσ-.ν, comme le Père et le Fils. Il vivifie, il est incorruptible, immuable, éternel, juste, sage, droit, bon, puissant; il gouverne, il distribue les dons de la grâce; il existe partout, il se trouve en tout; il remplit l’univers, il règne dans le ciel, il est répandu dans les puissances d’en haut; il remplit les êtres, chacun selon sa capa­ cité, et néanmoins il est toujours pleinement en luimême; il demeure avec les saints, sans se séparer de la sainte Trinité. Il pénètre les secrets de Dieu, il reçoit toujours du Fils, il est envoyé par le Fils, auquel il est joint de toute éternité. Il glorifie, mais sa gloire est en 733 ESPRIT-SAINT lui-même, parce que celui qui donne la gloire aux autres possède une gloire bien plus grande. Si donc la majesté du Saint-Esprit est si sublime, pourquoi s'in­ surger contre son culte et son adoration? Pourquoi lui refuser le nom de Dieu? Adversus macedonianos, 22, 23, P. G., t. xlv, col. 1328, 1329. L’Écriture dé­ clare que le Saint-Esprit est Dieu. Ibid., 3, col. 1304. Et nous qui croyons à l’autorité de l’Écriture, nous devons soutenir que, par rapport à la divinité, le Saint-Esprit ne diffère point du Père et du Fils. Ibid., 2, col. 1304. Deux textes scripturaires donnent matière à une démonstration originale de la divinité du Saint-Esprit. Le premier est tiré du Pater : « Que votre règne ar­ rive. » Matth., vi, 10. Le second est une ancienne va­ riante du même texte, d’après l’Évangile de saint Luc : έλΟέτω τδ "Αγιον Πνεύμα σοϋ έφ’ ήμά;, καί καΟαρισάτω ημάς. En commentant ce passage, le saint docteur déclare que le Saint-Esprit est le royaume de Dieu. De oratione dominica, 3, P. G., t. xliv, col. 1157. S’il est le royaume de Dieu, il est séparé des créa­ tures, mais en même temps il est inséparable de celui à qui est le royaume. Le roi de cc royaume est le Père; le Saint-Esprit est donc inséparable du Père, à la grandeur et à la majesté duquel il parti­ cipe. Mais Dieu n’est pas inactif ad intra. Il en­ gendre de toute éternité son Fils unique. Le SaintEsprit donne au Fils la couronne de sa gloire royale. Par rapport au Père, il est le royaume; par rapport au Fils, il est le chrême de l’onct’on. Il est cette huile d’allégresse, Ps. xlv, 8, dont Dieu se sert pour oindre §on divin Fils. Adversus Apollinarem, 52, P. G., t. xlv, col. 1249. Il s’ensuit que le Fils de Dieu, en tant qu’il est consubstantiel au Père, participe à la majesté royale du Père; en tant qu’il participe à cette majesté, il est oint avec le chrême du Saint-Esprit. La gloire de la royauté divine qu’il reçoit en partage s’appelle symboliquement onction. Ibid., 53, col. 1252. On ne saurait donc séparer la gloire du Saint-Esprit de la gloire du Père et du Fils. Le Père a toujours sa gloire qui a précédé les siècles; la gloire du Père est le Fils éternel et la gloire du Fils est le Saint-Esprit, qu’on ne saurait séparer du Père et du Fils. Contra Eunomium, 1. I, col. 372. Le Fils est glorifié par l’Es­ prit; le Père est glorifié par le Fils, et ce Fils unique de Dieu est aussi la gloire de l’Esprit. On serait tenté de croire que saint Grégoire de Nysse donne aux mots royaume et onction une valeur symbolique. Mais il proteste lui-même avec énergie contre cette fausse interprétation de sa théorie. Le chrême, dit-il, n’est pas étranger à la nature de celui qui est roi. Le règne de Dieu, qui est le Saint-Esprit, est un règne vivant, substantiel, personnel. Adversus macedonianos, 16, col. 1320-1321. Il ne faut concevoir aucun intervalle entre le roi et la royauté, ni entre la Sagesse et l’Esprit de sagesse, ni entre la Vérité et l’Esprit de vérité, ni entre la Puissance et l’Esprit de puissance. Contra Eunomium, 1. II, col. 469. Les dénominations de règne et de chrême, données au Saint-Esprit, n’autorisent donc pas à conclure que le Saint-Esprit entre dans la Trinité comme un élément étranger et extérieur. Adversus macedonianos, 16, col. 1320, 1321. Elles le révèlent, au contraire, comme Dieu. De même que l’esprit humain qui est dans l’homme et l’homme lui-même ne font qu’un seul homme, ainsi l’Esprit de Dieu qui est en Dieu et Dieu lui-même sont un seul Dieu. Contra Eunomium, 1. Il, col. 564-565. Et de même que le Fils est uni au Père, ainsi le Saint-Esprit est uni au Fils. Ibid., 1. I, col. 464. La théorie de saint Grégoire de Nysse est donc un essai d’explication théologique de la divinité du Saint-Esprit. Le saint docteur admet l’incompréhen­ sibilité du dogme trinitaire; mais, à la lumière de la 734 révélation, il s’efforce d’indiquer les raisons qui la rendent nécessaire. La négation du Saint-Esprit ren­ drait imparfaite la vie de Dieu, c’est-à-dire équivau­ drait à la négation de Dieu lui-même. La communauté d’attributs et d’opérations entre les trois personnes divines est une autre preuve de la divinité du Saint-Esprit. Il suffit de prononcer le nom d’Esprit de Dieu, pour conclure qu’il est Dieu. Le eo quid sit ad imaginem Dei, P. G., t. xliv, coi. 1341. Nous découvrons dans le Père, le Fils et le SuiniEsprit la même puissance, la même volonté, lu même intelligence. Ibid., col. 1344. L’Esprit-Saint accomplit les mêmes œuvres que le Père et le Fils. Contra Euno­ mium, 1. II, col. 564. Toutes les opérations ad extra dérivent du Père, passent par le Fils, s’achèvent dans le Saint-Esprit. Mais les trois personnes divines ne sont pas trois Dieux. Quod non sunl 1res dii, P. G., t. xlv, col. 125, 128. Le Saint-Esprit est créateur comme le Père et le Fils. Adversus macedonianos, 13, cnl. 1317. Il est inséparable du Père et du Fils par rapport à la gloire, à la magnificence, à la toute-puissance. Ibid., 14, col. 1317. C’est pour cela que nous rendons au Saint-Esprit les mêmes louanges, la même vénération qu’au Père et au Fils. Ibid., 8, col. 1309. Saint Gré­ goire appuie avec force sur cette inséparabilité des personnes divines dans leurs opérations pour conclure que le Saint-Esprit est Dieu. Le Père ne fait rien sans le Fils, ni le Fils sans le Saint-Esprit. De eo quid sit ad imaginem Dei, 44, P. G., t. xliv, col. 1344. S’il y a donc identité d’opérations entre les trois personnes divines, le Saint-Esprit n’est pas étranger à la nature du Père et du Fils. Contra Eunomium, 1. II, col. 564. Saint Grégoire de Nysse met en relief les consé­ quences absurdes et ridicules auxquelles aboutis­ saient les macédoniens et les eunomiens. Ils soute­ naient que le Saint-Esprit est une créature et cependant ils le rattachaient à la nature incréée de Dieu. Si l’être du Saint-Esprit était créé, ne seraitil pas absurde de l’élever à la hauteur incommensu­ rable de Dieu, Adversus macedonianos, 18, col. 1324; d’attribuer à une créature la sanctification des âmes, une œuvre qui appartient uniquement à Dieu? De orat, dominica, P. G., t. xliv, col. 1160. Si nous voyons deux feux qui produisent le même effet, qui brûlent tous deux, nous disons que leur nature est identique. De même, si dans l’ordre surnaturel le Saint-Esprit déploie la même activité que le Fils, nous devons en conclure que leur nature est iden­ tique. Le Saint-Esprit participe donc à la nature di­ vine. Contra Eunomium, 1. Il, col. 489. La foi catholique à la sainte Trinité ne saurait se concevoir sans la foi au Saint-Esprit. Si le SaintEsprit existe, il ne peut être séparé du Fils par rap­ port à son origine étemelle et à sa nature. Ibid., I. I, col. 369. Comme le Saint-Esprit est joint au Père et tire de lui son être, sans que son existence soit pos­ térieure; ainsi en est-il à son tour du Saint-Esprit par rapport au Fils. Ibid., col. 464. La foi catholique dé­ fend d’établir la plus petite différence de nature entre les trois personnes divines. Ibid., I. I, col. 320. Si nous ne pouvons pas même dire : « Jésus est le Seigneur, · sans le Saint-Esprit, il est évident que le Saint-Esprit de toute éternité est joint à la Trinité parfaite. Adver­ sus macedonianos, 12, col. 1316. Et celui qui refuse au Saint-Esprit la nature divine et repousse la foi catholique, est pire que les infidèles et il outrage ie nom de chrétien; le chrétien, en effet, croit à la divi­ nité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ib:E. 15. col. 1320. Si nous enlevons le Saint-Esprit à l'être vin, nous n’avons plus un Dieu mort, mais peur ainsi dire le cadavre d’un Dieu. De eo quid sil ref — Dei, 44, col. 1340. Le Saint-Esprit est donc <■ de la création; il est une nature increee. De fiée ai 735 ESPRIT-SAINT Simplicium, col. 144. Le fait même qu’il est associé au Père et au Fils dans la formule du baptême at­ teste que Jésus-Christ l'a présenté comme participant à la nature divine. Contra Eunomium, 1. I, col. 349. La personnalité du Saint-Esprit est aussi nette­ ment affirmée par saint Grégoire de Nysse. Il est bien vrai, déclarc-t-il, que l’unité divine n’admet pas de division, Oral, calech., m, col. 17; que les personnes de la Trinité sont un 'seul Dieu. Contra Eunomium, 1. II, col. 533. Mais nous devons en Dieu distinguer entre la nature divine et les personnes divines. A cause de cette distinction, Dieu est à la fois un et mul­ tiple, un par l’essence, multiple par les propriétés personnelles, qui distinguent le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Ibid., 1. II, col. 469. Les propriétés per­ sonnelles établissent en Dieu une réelle distinction. Ibid., 1. II, col. 472. Le Saint-Esprit ne diffère point du Père et du Fils selon la nature, mais selon l’hypostase. Ibid., col.472. Il est joint au Père et au Fils par la possession commune de la même essence incréée, mais il est distinct du Père et du Fils par sa pro­ priété constitutive. Ibid., 1. I, col. 336. Le Saint-Esprit est associé en tout au Père et au Fils, il en est distinct dans l’ordre de la Trinité et dans la personnalité. Ad­ versus macedonianos, 14, col. 1317. Les textes nombreux que nous ont fournis les écrits de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze et de saint Grégoire de Nysse, montrent jusqu’à l’évidence que les trois Cappadociens ont affirmé de la manière la plus énergique l’unité de la substance divine et la réelle distinction des personnes divines, c’est-à-dire qu’ils ont affirmé en même temps la divinité et la per­ sonnalité du Saint-Esprit. On ne saurait donc décou­ vrir avec Nôsgen chez ces trois docteurs les traces du subordinatianisme et du sabellianisme. Op. cil., p. 56-58. La doctrine des Cappadociens est d’vne clarté qui écarte tout soupçon. Nôsgen cite à l’appui de ses accusations le texte suivant de saint Grégoire de Nysse : « D’une part, la raison de principe distingue les personnes de la sainte Trinité, par la distinction qui se trouve entre « être principe » et « être du prin­ cipe »; d’autre part, la nature divine est, suivant toute considération, indivisible et identique à ellemême. Voilà pourquoi l’on doit affirmer d’une ma­ nière absolue qu’il n'y a qu’une seule divinité, qu’un Dieu unique, et prendre au singulier tous les noms divins. » Quod non sunt très dit, P. G., t. xlv, col. 136. .Mais on voit bien que, dans ce passage, le saint doc­ teur insiste sur l’unité de la nature divine sans rejeter pour cela la distinction des personnes. Il proteste, en effet, contre ceux qui l’accusaient de confondre les notions de personnes dans l’identité de nature. Ibid., col. 133. « On prétendra peut-être, dit-il, que notre défense de l’unité de la nature divine nous conduit à admettre en Dieu un mélange et une confusion de personnes. Ce serait une calomnie : car, tout en sou­ tenant l’identité de nature, nous ne nions pas qu’il y ait une différence entre le principe et celui qui dérive du principe. » Ibid., col. 133. 6. La théologie trinitaire de saint Jean Chrysostome est .à peine ébauchée. Ne nous étonnons donc pas qu’elle n’offre rien de particulier, rien d’original. Le saint docteur s’en tient aux formules universellement reçues dans l’Église. Il est le témoin de la tradition qui reconnaît trois personnes distinctes dans l’unité numé­ rique de la nature divine, mais il n’engage, qu’en pas­ sant, la lutte doctrinale avec les hérésies antitrinitaires. Il se préoccupe constamment de rappeler à ses auditeurs que l’œil créé est impuissant à sonder les abîmes des mystères de Dieu : pour ce qui concerne la vie intime de Dieu, nous devons nous borner aux don­ nées de la révélation. Il traite avec plus d’ampleur de la nature du Saint- 736 Esprit dans ses discours sur la Trinité, P. G., t. xlviii, col. 1087-1096, et sur la Pentecôte, P. G., t. l, col. 453470. On lui attribue d’autres homélies sur la Pente­ côte, P. G., t. lu, col. 803-814, et un sermon sur le Saint-Esprit, ibid-., col. 813-826, mais ces pièces ne sont pas de lui. Saint Jean Chrysostome appelle les pneumatomaques des hérétiques maudits par Dieu, De sancta Trinitate, P. G., t. xlviii, col. 1087, qui méritent les anathèmes de l’Église, ibid., col. 1096, blasphèment Dieu, ne se soucient guère des bienfaits qu’ils en ont reçus et méprisent même le salut de leur âme. De sancta Pentecoste, n, P. G., t. L, col. 463. Contre leur impiété, la sainte Écriture atteste que le Saint-Esprit est Dieu, parce qu’elle le désigne sous les dénominations d’Esprit de Dieu, du Christ, de vé­ rité, de consolation. Ibid., col. 1094. Elle lui attribue une science parfaite, car il pénètre tout, même les profondeurs de Dieu, I Cor., n, 10, ibid., col. 466; De fide et lege naturæ, ibid., col. 1096. Le SaintEsprit est immense, d’après l’Écriture, et l’immen­ sité ne convient qu’à Dieu. Homil., xxx, in Joa., 2, P. G., t. lix, col. 474. L’Ancien Testament l’a révélé, bien que d’une manière imparfaite, Dan., xm, 45; il y a été mentionné plusieurs fois et annoncé comme Dieu avec le Père et le Fils. De sancta Trinitate, P. G., t. xlviii, col. 1088. Les pneumatômaques le rangent au nombre des êtres créés, parce qu’on lit dans les Actes des apôtres: Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous, xv, 28. Ils en ont déduit qu’il a, comme les apôtres, la nature humaine. Mais nous lisons aussi dans l’Exodc que le peuple d’Israël crut à Jéhovah et à Moïse, xiv, 31. S’ensuivrait-il peut-être que Dieu et Moïse parti­ cipent à la même nature? Les cent hommes qui sui­ virent Gédéon contre les Madianites s’écrièrent : Épée pour Jéhovah el pour Gédéon. Jud., vu. 20. S’ensuivrait-il peut-être que Gédéon soit par nature l’égal de Jéhovah? Il serait absurde de le supposer. L’interprétation des pneumatômaques est donc fausse. De fide el lege naturæ, P. G., t. xlviii, col. 1086. Il est vrai que saint Paul déclare qu’il y a un seul Dieu, le Père, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, et qu’il passe sous silence le Saint-Esprit. I Cor., vm, 6. Mais il ne motionne pas le Saint-Esprit pour ne pas donner à croire aux néophytes que la religion chrétienne soit un polythéisme masqué. Les prophètes n’ont pas agi autrement. Ils n’ont pas exprimé ouvertement la divinité du Christ pour ne pas exposer les Juifs incon­ stants à concevoir des doutes sur l’unité de Dieu. Homil., xx, in ad Cor., 3, P. G., t. lxi, col. 164, 165. La théologie, se fondant sur l’autorité de la sainte Écriture, enseigne la divinité du Saint-Esprit. « La théologie trinitaire, dit le saint docteur, reconnaît dans le Saint-Esprit la nature incréée de Dieu, la dignité de Dieu, sa gloire incompréhensible, un pouvoir qui est commun au Père et au Fils. » De fide et lege naturæ, P. G., t. xlviii, col. 1088. La foi révèle le SaintEsprit comme Dieu. De sancta Pentecoste, il, P. G., t.L, col. 466. Le Saint-Esprit est Dieu, ibid., i, col. 456; il participe à l’essence de Dieu, In Ps. xliv, 3, P. G., t. lv, col. 187; la nature du Fils est identique à la nature du Saint-Esprit. Homil., xxxi, in Acta apost.. 2, P. G., t. lx, col. 230. La substance du Saint-Esprit est la substance royale du Seigneur : c’est pour cela qu’il nous console. Homil., xxix, in Pm ad Cor., 4, P. G., t. lxi, col. 246. La nature du Saint-Esprit est identique aussi à la nature du Père. Homil., xxx, in //am ad Cor., 2, P. G., t. lxi, col. 607. Par cette iden­ tité de nature, le Saint-Esprit a la même volonté, que le Père et le Fils- Homil., lxxviii, in Joa., 3, P. G., t. lix, col. 425. La puissance du Saint-Esprit est la 737 ESPRIT-SAINT puissance du Seigneur, parce que la gloire du règne du Père et s’il reçoit du Fils, il n’est pas étranger _ .u de la Trinité est indivisible. De fide el lege naturœ, nature de Dieu. Ibid., col. 1094. {·. G., t. xlviii, col. 1086. Saint Paul donne au SaintMais, bien qu’il participe à la nature divine, le Esprit la même puissance qu’il attribue au Père, Saint-Esprit ne cesse pas d’être une personne dis­ I Cor., xn, 6, et cela se comprend, parce que, là où il tincte, In Ps. xi.iv, 3, P. G., t. lv. col. 1-7. n’y a qu’une essence, il y a aussi un seul pouvoir; personnes divines ne doivent pas être cor,!■■■■..· la dignité est la même, l’autorité est une et identique. elles restent distinctes, bien qu’inséparables de la De sancta Pentecoste, n, P. G., t. l, col. 464. sainte Trinité. Homil., xm, in Epist. a.: Rem.. -, Et cette puissance de l’Esprit est si grande que rien P. G., t. lx, col. 519. Ce qui appartient à la T: ne pourrait s’y opposer, ou empêcher qu'elle s’accom­ n’admet pas de division. Si le Fils se communique, plisse, Homil., xxvi, in Joa., 2, P. G., t. lix, col. 155, l’Esprit aussi. La grâce qui est répandue dans les car ce que fait le Père est fait aussi par le Saint- âmes vient du Père, du Fils et du Saint-Espnt. Mais Esprit. Homil., xxn, in Acta apost., 2, P. G., t. lx, cette indivisibilité de nature n’aboutit pas à la con­ col. 173; xi, 2, col. 96. fusion des personnes. Il faut sauvegarder en même En vertu de cette puissance divine, le Saint-Esprit temps l’unité de nature et la distinction des proprié­ prend part avec le Père et le Fils à l’œuvre de la ré­ tés personnelles. Homil., xxx, in II*<* ad Cor.. 2, demption. De sancta Pentecoste, i, P. G., t. l, coi. 456. P. G., t. lxi, col. 608. Son action s’étend partout. Une seule goutte du 7. Saint Épiphane fait ressortir l’importance et la va­ Saint-Esprit, ή pavi; τοΟ Πνεύματος, suffit à remplir leur documentaire de la tradition que l’Église a reçue l’univers, In Ps. xliv, 3, P. G., t. lv, col. 186; et qu’elle transmet. Il y a un lien de continuité entre Homil., xxv, in Joa., 2, P. G., t. lix, col. 151 ; et à l’ancienne et la nouvelle croyance, et l’autorité de vivifier les âmes. Adversus Judæos, v, P. G., t. xlviii, l’Église établit ce qui est conforme à la véritable tra­ col. 204. dition et ce qui s’en écarte. On a besoin de tradition Mais sa puissance se révèle surtout dans l’ordre dans l’Église, car tout n’est pas contenu dans l’Écrisurnaturel. C’est lui qui a parlé par les prophètes, ture sainte. Hær., lxi, 6, P. G., t. xli, col. 1048. De Homil., x, in Gen., 3, P. G., t. un, col. 85; xx, 1, tout temps, l’Église a réduit au silence les hérétiques col. 166, 167; qui a inspiré les prophètes de l’Ancien et et conservé la foi prêchée par les apôtres. Ancora/us, du Nouveau Testament. In. Ps. cxv, 2, P. G., t. lv, 82, 118, P. G., t. xliii, col. 172, 232; Expositio fidei, col. 321 ; Homil., xli, in Matth., t. lvii, coi. 449. Il 2, 6, P. G., t. xlii, col. 777, 784. Ce sera donc à lÉcriest l’auteur de la grâce, Adversus Judæos, v, P. G., ture et à la tradition que saint Épiphane demandera t. xlviii, col. 903; il distribue les dons de Dieu. De la vraie doctrine de l’Eglise touchant le Saint-Esprit. sancta Pentecoste, i, P. G., t. l, col. 456. C’est de lui Il remarque d'abord qu’il n’y a pas de confusion seul que nous recevons la foi. De verbis apostoli : Ha­ dans la Trinité, comme le prétend Arius. Hær.. lxh, bentes eurpdem spiritum, ι, 4, P. G., t. li, col. 276. P. G., t. xli, col. 1053. A la suite des ariens, les semiSans le Saint-Esprit, nous ne pourrions nous délivrer ariens, «des cérastes à une seule come sur la tête. = Hær. de nos péchés, De sancta Pentecoste, i, col. 458, car lxxiv, 14, col. 501, corrompent la croyance catho­ c’est le Saint-Esprit qui efface nos impuretés, trans­ lique au Saint-Esprit. Ils soutiennent que le Saintforme la nature humaine en nature angélique et lui Esprit est une créature, tandis que l’Écriture le glo­ donne dans le bien la consistance de l’acier. Ibid., n, rifie comme Dieu. En effet, elle parle de l’Espritcoi. 464, 465. Sans l’Esprit, nous ne pourrions invo­ Saint comme de l’Esprit de Dieu, de l’Esprit du Christ ; quer le Christ, acquérir la science et la sagesse divine. elle déclare que le Saint-Esprit est égal à la divinité. Sans le Saint-Esprit, il n’y aurait pas de pasteurs Hær., lxh, col. 1056. Le saint docteur apporte une dans l’Église, ni de cène eucharistique. Bref, sans série de textes qui mettent en relief la divinité du le Saint-Esprit, l’Église elle-même ne saurait exis­ Saint-Esprit. On lit dans Isaïe : « J'ai mis mon Esprit ter, et si elle existe, c’est un signe certain que le Saintsur lui, » xm, 1. Dieu révèle ainsi la nature réelle­ Esprit y est. Ibid., col. 458. ment divine du Saint-Esprit. Hær., lxxiv, 13, col. 500. Le Saint-Esprit demeure dans lésâmes justes;parsa « L’esprit du Seigneur, de Jéhovah est sur moi, > dit grâce il les rend insensibles aux attaques du démon, Jésus-Christ par la bouche du même prophète, lxi. 1. qui ne réussit guère à les ébranler, De verbis apo­ Le Saint-Esprit n’est donc pas étranger à la nature divine. Les textes de saint Matthieu : < L’Esprit du stoli : Habentes eumdem spiritum, P. G., t. li, coi .276; il les conduit dans les sentiers de la vie éternelle, Père parie en vous, » x, 20, et de saint Jean : « Rece­ In Ps. XLix, 3, P. G., t. lv, col. 186; il les éclaire’ vez. l’Esprit-Saint, » xx, 22, montrent que le SaintIn Ps. cxv, 2, ibid., col. 322; il les inonde de sa Esprit participe à la vie ineffable de la divinité, t :: autre texte de saint Jean : « Le Père vous donnera un grâce, Homil., lxxxii, in Matth., 5, P. G., t. lviii, autre consolateur, » xrv, 15, déclare ouvertement que col. 744; il est comme une source qui les rafraîchit par des jets continus, Homil., li, in Joa., 1, P. G., t. lix, le Saint-Esprit est égal et consubstantiel au Père et au col. 284, et les dons, les grâces qu’il répand appar­ Fils. Ibid., 13, col. 500. De ce que le Saint-Esprit com­ tiennent au même titre au Père et au Fils. Homil., mande aux prophètes et aux docteurs de l’Église d’Antioche de séparer Paul et Bamabé pour l’œuvre xxix, in ad Cor., 3, P. G., t. lxi, col. 244. de Dieu, Act., xm, 2, nous pouvons conclure que le Le Saint-Esprit nous introduit dans l’Église par le Saint-Esprit n’a pas une nature de serviteur, mais la baptême. S’il n’était pas Dieu, il n’aurait pas dû être nommé dans la formule baptismale. Il serait absurde nature divine. Saint Paul enseigne que le SaintEsprit habite en nous et que sa présence dans notre d’invoquer la créature pour ressusciter à la vie de la âme nous transforme en temples de Dieu. I Cor., m. grâce. De sancta Trinitate, P. G., t. xlviii, col. 1089. 16, 17. Si donc le Saint-Esprit est le temple de Die... Son nom dans la formule du baptême révèle qu'il est comment oserions-nous l'exclure de la vie de Du égal au Père et au Fils en honneur, en majesté et en dignité,De sancta Pentecoste, π, P.G.,t. L,col.466; il at­ La communauté d’essence se trouve donc dans les teste que le Saint-Esprit agit comme le Père dans trois personnes divines. On pourrait aussi tirer de l’Écritare une fouie del’œuvre de la sanctification. Homil., lxxviii, in Joa., 3, P. G., t. lix, col. 424. Nous devons donc adorer le témoignages, qui prouvent la divinité du SuintEsprit, Hær., lxxiv. 14. col. 501, par exe—; Saint-Esprit comme Dieu, De sancta Trinitate. P. G., textes qui présentent le Père. le Fds et Suit-Esprn t. xlviii. col. 1096, parce qu’il est consubstantiel au Père et au Fils. ibid., col. 1094; parce que, s’il procède comme le principe des mêmes action «. Le Qir -·. t DICT. ΠΕ THÉOL. CATHOL. T. — 24 739 ESP K ΓΙ'-SAINT envoyé, l’Esprit aussi. Le Christ parle, guérit, sanc­ tifie, baptise. Ibid., 5, col. 481. L’Esprit aussi. Saint Épiphane recueille dans l’Écriture une riche mois son de textes, ibid., 5, 6, col. 481-487, pour démontrer que le Saint-Esprit est associé aux opérations du Père et du Fils, et de ces textes il déduit la preuve de sa di­ vinité. Si, en effet, les opérations du Saint-Esprit découlent de la puissance divine, qui est celle du Père et du Fils, il est évident qu’il est consubstantiel au Père et au Fils. Ibid., 11, col. 426. Le concept catholique de·’ l'unité et de la trinité de Dieu oblige aussi, par des raisons théologiques, à reconnaître la divinité du Saint-Esprit. Le consen­ tement universel de l’Église proclame l’unité de Dieu. « Nous prêchons la monarchie dans le christianisme, nous croy'ons à l’unité divine dans la Trinité, à la divi­ nité unique du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Hær., lxii, 2, col. 1053. Saint Épiphane ne se lasse pas de répéter que le Saint-Esprit n’est pas étranger au Père et au Fils, quant à sa nature; qu’il est de la même nature, de la même divinité, ibid., col. 1053, 1060; Hær., lxxiv, 11, col. 496; que dans le Père et le Fils il n’y a rien qui diffère du Saint-Esprit, Hær., lxix, 45, P. G., t. xlii, col. 272; que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont une seule divinité, Hær., lxii, 8, col. 1061; lxxiv, 33, 75, col. 253, 328; que le SaintEsprit est coéternel au Père et au Fils, Hær., lxxiv, 59, col. 301; qu'il est vraiment Dieu, Ancor., 3, P. G., t. XLin, col. 20, 21 ; que la divinité lui est inhérente, ibid., 8, col. 29; qu’il n’est pas composé, κατά σύνβίσιν, mais qu’il est de la même nature que le Père et le Fils, ibid., 8, col. 29; qu’il est toujours avec le Père et le Fils, Hær., lxii, col. 1053; toujours associé au Père et au Fils, Hær., lxix, col. 292; qu’il est de Dieu et en Dieu, Hær., lxxiv, 11, col. 496; qu’il est le lien de la Trinité. Hær., lxii, col. 1056; lxix, 52, col. 281. Avec le Père et le Fils, il a créé tous les êtres, même l’homme, Hær., lxix, 52, col. 281, mais il n’a été ni créé, ni engendré, Hær., lxxiv, 12, col. 497, parce qu’il n’y a rien de créé dans la Trinité, Ancoralus, 7, col. 28; parce qu’il ne peut y avoir à la fois en Dieu une nature incréée et une nature créée, ibid., 8, col. 32; parce que le plus par­ fait accord règne dans la Trinité. Hær., lxxiv, 10, col. 493. L’Église de Dieu n’adore jamais la créature, Hær., lxix, 36, col. 257; elle ne peut pas surtout adorer comme créature celui qui est la source de la sainteté et le sceau de la grâce. Hær., lxxiv, 12, col. 497. Saint Épiphane affirme aussi e?:plicitement que le Saint-Esprit est une personne réellement distincte du Père et du Fils. Il répétera souvent que, dans la sainte Trinité,il n’y a pas de confusion entre les personnes, Hær., lxii, 5, 7, col. 1057, 1060; lxix, 33, col. 253: que si rien ne saurait rompre l’unité de l’essence divine, rien aussi ne saurait confondre les personnes divines. Le Père est parfait, le Fils est parfait, le Saint-Esprit est parfait. Hær., lxxiv, 12, col. 497; Ancoralus, 7, col. 28. Le Saint-Esprit est une personne subsistante, Hær., lxii, 6, col. 1057; il est unique comme personne distincte, de même qu’il n’y a qu’un seul Père et un seul Fils. Hær., lxxiv, 11, col. 496. La formule préférée de saint Épiphane est celle-ci : τρία τέλεια, μία Οεότης. Ibid., 14, col. 501 ; Hær., lxix, 33, 45, 55, col. 253, 272, 288. Le Saint-F.sprit est au milieu du Père et du Fils, dérivant du Père et du Fils. Ancoralus, 7, col. 28. Il est donc, en tant que pci sonne divine, réellement distinct du Père et du Fils. 8. On a justement remarqué que Didyme l’Aveugle est avant tout le théologien de la Trinité. Bardy, Didyme l’Aveugle, p. 58. Il serait plus juste de dire qu’il est avant tout le théologien du Saint-Esprit. Par son étonnante érudition scripturaire, il pulvérise les I I I | 1 740 objections des eunomiens et des macédoniens, qui faussent le véritable sens de la parole de Dieu et rangent le Saint-Esprit au nombre des créatures. Le II0 et le III” livre De Trinilale et le Liber de Spiri­ tu Sancio, que nous possédons dans la version latine de saint Jérôme, contiennent une si riche moisson de textes scripturaires, une telle abondance de données théologiques touchant la divinité du Saint-Esprit, qu’il ne serait pas exagéré de considérer ces ouvrages comme les sources les plus importantes de la théologie du Saint-Esprit. L’Orient et l’Occident y ont puisé à pleines mains. Le traité du Saint-Esprit par saint Am­ broise, à entendre saint Jérôme, contiendrait de nom­ breux emprunts au Liber de Spirilu Sancto de Didyme. Rufin, Apologia in Hieronymum, n, 25, P. L., t. xxi, col. 604. Saint Jérôme parle de ce livre comme d’un ouvrage admirable par l’éclat de la pensée et la simpli­ cité du langage. P. G., t. xxxix, col. 1034. Et c’est grâce à la version de saint Jérôme que la théologie trinitaire de Didyme a exercé une influence considé­ rable sur la théologie occidentale. De Régnon, op. cil., t. m, p. 52. Didyme prend la défense du Saint-Esprit contre les ariens et les macédoniens. De Trinitate, i, 17, P. G., t. xxxix, col. 341. Il leur en veut surtout de leur achar­ nement à fausser le sens des textes de l’Écriture. Ibid., n, 2, col. 461. 11 n’épargne pas non plus les eunomiens, qui appellent à leur aide la philosophie d’Aristote et qui, par de captieux raisonnements, altèrent la vérité catholique, ibid., n, 4, col. 479, rejettent l’enseigne­ ment de la saine théologie, ibid., u, 5, col. 491, forgent des théories que le Saint-Esprit n’a pas révélées et que la tradition ancienne ne confirme nullement. De Spi­ rilu Sancto, 1, P. G., t. xxxix, col. 1033. Les efforts des ennemis du Saint-Esprit n’abou tissent à rien, parce que l’Écriture donne au SaintEsprit des qualités et des opérations qui supposent nécessairement en lui la nature divine, qui écartent de cette nature le Dieu étranger, dont il est question dans le Deutéronome, xxxn, 12, c’est-à-dire la na­ ture créée. Mais la preuve de la divinité du SaintEsprit ne doit pas faire oublier que le mystère de la Trinité est incompréhensible. De Trinilale, i, 15, col. 313. Il ne faut pas s’enquérir de la manière dont les hypostases divines subsistent en Dieu de toute éternité, ibid., n, 1, col. 448, car le dogme trinitaire surpasse toute connaissance humaine et angélique. Ibid., n, 4, col. 481. L’Écriture ne laisse pas le moindre doute sur la réa­ lité et la divinité du Saint-Esprit. L’Ancien et le Nouveau Testament le représentent dans la splen­ deur de sa divinité. Ibid., i, 15, col. 314. Les auteurs inspirés le révèlent comme participant à la nature su­ blime de Dieu. Ibid., n. 1, col. 453; De Spiritu Sancio, 43, col. 1071. C’est à l’Écriture qu’il faut demander les armes pour combattre les pneumatomaques. De Trinitate, i, 17, col. 341. L’apôtre saint Paul termine sa IIe lettre aux Corinthiens par cette invocation : « Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu et la communication du Saint-Esprit soient avec vous tous, » xni, 13 : cette invocation atteste l’égalité parfaite des hypostases divines. De Trinitate, i, 18, col. 349. Lorsque le même apôtre affirme que le Saint-Esprit répartit ses dons selon sa volonté, Heb., n, 4, il révèle sa toute-puissance divine. Ibid., col. 349. Le texte de la I” Épître aux Corinthiens : « Le même Esprit produit tous les dons, les distribuant à chacun en particulier, comme il lui plaît, » xn, 11, confirme la consubstantialité divine du Saint-Esprit. Ibid., 19, col. 368. Cette consubstantialité résulte aussi des textes qui montrent le Saint-Esprit parlant comme le Fils, Matth., x, 20; vivant en nous comme Dieu, Gai., v, 25; nous donnant la loi qui nous affranchit 741 ESPRIT-SAINT 742 en Jésus-Christ, Rom., vin, 2; nous communiquant ί connaissance, même si elle appartient au nombre des la science surnaturelle de Dieu. I Cor., n, 14. élus. Le Saint-Esprit, au contraire, . ; i-.;. La démonstration scripturaire de la divinité du connaît ce qui est en Dieu. Ibid., coi. 541. La creature Saint-Esprit est, chez Didyme, d’une richesse in­ ne voit pas Dieu le Père en lui-même, car la nature croyable. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir divine ne peut être comprise par la nature humaine. les c. xxi-xxvi du Ier livre De Trinitate, et les c. n Le Saint-Esprit, au contraire, voit et connaît Dieu et ni du 11° livre, col. 364-394, 453-479. Les textes s’y en lui-même, et il le voit par l’identité de -ature amoncellent, bien souvent d’une manière désor­ divine. Ibid., col. 544. La créature n’est pas associée a donnée. Parfois, ils sont entassés sans explication; Dieu, parce qu’il n’y a rien de commun entre L creaparfois, ils sont suivis de commentaires très concis, qui teur et la créature. Le Saint-Esprit, au contraire, se résument dans l’affirmation de la divinité du Saint- est associé au Père ct au Fils dans la formuL !.. bap­ Esprit. La partie la plus importante de cette théo­ tême. Ibid., col. 548. La créature ne saurait avoir les logie scripturaire comprend les textes dont le sens a mêmes noms que Dieu, ni la même nature; mais le été faussé par les hérétiques. Ces textes sont l’objet Saint-Esprit est désigné sous des noms qui appar­ de longues explications dans le IIIe livre De Trinitate, tiennent à Dieu. Il a donc la même nature. Ibid., d nous n’exagérons pas en disant que Didyme y a col. 552. répondu d'avance aux objections scripturaires des La nature divine du Saint-Esprit est révélée par sociniens du xvï® siècle. ses opérations divines. Ibid., 11, 7, col. 560. Le SaintLe c. vi du IIe livre De Trinitate contient une dé­ Esprit vivifie : une vie substantielle, une vertu sanc­ monstration très étendue de la divinité du Saint- tifiante qui n’a ni commencement ni fin suppose la na­ Esprit. L’argumentation est très simple, mais très ture divine. Ibid., col. 561. Le Saint-Esprit ressuscite persuasive. Les macédoniens soutiennent que le les âmes mortes par le péché et les élève vers le ciel, Saint-Esprit est une créature. Pour les réfuter, Di­ ibid., col. 564; il remet les péchés, ibid., col. 578; il dyme se livre à une étude comparative des propriétés viendra juger les hommes, ibid., col. 596; il ouvre les du Saint-Esprit et des propriétés des créatures. Il cieux; il connaît les choses futures, ibid., col. 597; lui est facile de démontrer que tout ce qui est dans le il distribue librement et à son gré les dons surnatu­ Saint-Esprit, soit comme qualité, soit comme opé­ rels, ibid., vin, col. 600; il établit les prophètes et ration, est marqué au coin de la divinité. L’Écriture les pasteurs dans l’Église, ibid., col. 621 : il pro­ est toujours à la base de cette argumentation serrée mulgue des lois dans l’ordre surnaturel. Toutes ces qui force les macédoniens dans leurs derniers retran­ opérations du Saint-Esprit sont attribuées au Père. chements. Si donc, de ce que le Père est réellement Dieu, il s’en­ Les créatures ont commencé à exister; le Saint- suit que ses opérations sont divines, de même, si les Esprit n’a pas de commencement, vi, 2, col. 508. Les opérations du Saint-Esprit ne diffèrent pas de celles créatures ne remplissent pas l’univers, ne le con­ du Père, il s’ensuit que le Saint-Esprit est réellement tiennent pas; le Saint-Esprit, au contraire, contient Dieu. Ibid., vn, col. 572. tous les êtres. Les créatures sont soumises à la corrup­ Nous pourrions continuer cette longue énuméra­ tion, aux changements; le Saint-Esprit, au contraire, tion de preuves scripturaires et théologiques de la est incorruptible et immuable. Or, ce qui est incorrup­ divinité du Saint-Esprit. Mais ce que nous avons dit tible et immuable n’a ni commencement ni fin; cela est suffit à montrer en Didyme un défenseur érudit et éternel. Ce qui est éternel est le créateur, non pas une convaincu de la doctrine catholique. Il a bien raison créature. Ibid., col. 513. La créature n’a pas l’éternité de dire Par le témoignage de textes sublimes et di­ parfaite et absolue, et si elle est immortelle, cette im­ vins, nous avons démontré que de toute éternité le mortalité est un don de Dieu. Le Saint-Esprit, au con­ Saint-Esprit a jailli d’une nature unique et divine; traire, possède l’éternité par sa nature. Ibid., col. 516. qu’il est, quant à son essence et puissance, infini et La créature raisonnable penche vers la vérité ou vers incorruptible, comme le Père et le Fils; que le Père, le vice, tandis que le Saint-Esprit est la perfection ab­ en nous le donnant comme Saint-Esprit, affirme sa solue. Il ne diffère donc en rien du Père et du Fils. consubstantialité et sa nature divine incréée. Les Ibid., col. 524. La créature est sanctifiée et justifiée Livres saints, sans exception, montrent l’unité de la par Dieu, qui est saint par sa nature. Le Saint-Esprit nature divine et placent le Saint-Esprit à côté du Fils, justifie et sanctifie, et 11 distribue les dons surna­ décrivent ses opérations divines, l’appellent l’Espritturels. Il est donc consubstantiel au Père, ύμοούσιον Saint par excellence, l’Esprit de Dieu qui vient de ? ■ Οεώ Ιίατρί. Ibid., col. 524. La créature ne peut Dieu, l’Esprit de vérité, l’Esprit divin, le souffle du pas être reçue par une âme raisonnable de manière Tout-Puissant. Ces témoignages de l’Écriture suf­ a y habiter, tandis que le Saint-Esprit se commu­ fisent pour fermer la bouche aux hérétiques. Mais nique substantiellement comme le Père et le Fils. l’Écriture ne s'arrête pas à ces témoignages. Elle nous La créature a une bonté relative, tandis que la bonté fait connaître que le Saint-Esprit nous déifie, nous du Saint-Esprit n’a pas de bornes. Ibid., col. 532. délivre, nous ressuscite, efface nos péchés, nous com­ La créature est dans un état servile, car elle n’est munique la sagesse, nous sanctifie, remplit l’uni­ pas libre d’elle-même et ne peut donner la liberté vers, inspire les prophètes et les apôtres, les envoie ix autres. Ibid., col. 537. La créature ne commande comme Seigneur, est glorifié avec le Père et le Fils. paj par elle-même, tandis que le Saint-Esprit com­ Comment donc ne serait-il pas Dieu celui qui nous mande aux prophètes et aux apôtres. Ibid., col. 537. déifie, ne serait-il pas Seigneur celui qui nous accorde La créature reçoit sa force et sa puissance de Dieu, la liberté...? Ce qui sépare le Saint-Esprit des crea­ une force limitée, qu’elle ne peut pas communiquer tures n’appartient qu’à Dieu. Dieu n’est pas un être aux autres, tandis que le Saint-Esprit fortifie les créa­ créé. Le Saint-Esprit donc est Dieu. - Ibid., n, 25, tures par sa force invincible. La créature est portée col. 748, 749. Quant à la personnalité divine du au mensonge, tandis que le Saint-Esprit est l’Esprit de Saint-Esprit, Didyme emploie souvent la formule : vérité. Ibid., col. 540. La créature n’a rien qui lui μία ουσία, τρεις ύποστάσε:;, une formule dont ia pa­ donne le droit de s’appeler la vérité divine; le Saint- ternité lui est attribuée à tort par Leipoidt. Didçs» Esprit, au contraire, s’appelle la vérité comme le der Blinde von Alexandrien. Leipzig. ’. -05. p. 135Père et le Fils, parce qu’il est de la même et unique 131. Les nombreux passages qui contiennent cette divinité que le Père et le Fils, col. 541. La créature ne formule, ou des expressions êquiva 1er s, sont a la­ connaît pas ce qui est à Dieu et ne peut tendre à cette qués par Bardy, op. cil., p. 75. L’insista&re εν z 743 ESPRIT-SAINT laquelle Didyme parle de l’unité de Dieu, dans le traité De Trinitate, ne lui fait pas oublier la distinc­ tion réelle des personnes. Les hypostases divines ne se confondent pas, bien qu’elles soient dans un accord unique et parfait quant à la divinité. De Tri­ nitate, m, 2, col. 788; Bardy, op. cit., p. 93-104. 4° Pères syriens. — Nous nous bornons à recueillir les témoignages des deux écrivains syriens les plus célèbres du ive siècle, Aphraate et Éphrem. Le premier est l’auteur de vingt-trois Démonstrations que l’on s’accorde à placer entre 337 et 345. Il y est question à plusieurs reprises du Saint-Esprit. Aphraate puise ses données dans l’Écriture, qui contient la vraie doc­ trine, Dem., xxn, 26, dans GralTin, Palrologia syriacaParis, 1894, t. i, col. 1046, doctrine révélée par le Saint-Esprit, vn, 10, col. 327, c’est-à-dire par la bouche du Dieu vivant, vm, 25, col. 406. Les rensei­ gnements d’Aphraate sur le Saint-Esprit se trouvent réunis dans la Démonstration, vi, 12-18, col. 286-310. Aphraate professe tout d’abord l’unité de Dieu, qui a envoyé son Esprit sur les prophètes. Cette croyance à l’unité divine est celle de l’Église, i, 19, col. 43. Mais le Dieu unique est en trois personnes. Il y a un seul Dieu, un seul Christ, un seul Esprit. Il serait contraire à la foi d’augmenter le nombre des personnes, xxm, 60, Paris, 1907, t. n, col. 123. Il faut rendre à ces trois personnes divines la même gloire; il faut glorifier les trois noms, qu’il serait impie de séparer au moment du baptême. Ibid., 61, 63, col. 127, 134. Les pro­ phètes ont reçu le Saint-Esprit. Ibid., vi, 12, 15, col. 287, 298. Il a parlé par la bouche de Jacob, de Joseph, de Moïse, de David, d’Élie et d’Élisée. Ibid., xxi, 21, col. 983-986. Cet Esprit qui est étemel et céleste, ibid., vi, 14, col. 294; qui, toujours devant Dieu, en contemple le visage, ibid., 16, col. 298, nous le possédons en nous-mêmes. Ibid., xxm, 53, col. 106. Jésus-Christ l’a introduit dans nos cœurs. Ibid., 52. col. 99. Nous le recevons dans le baptême, dans la prê­ trise. Ibid., vi, 14, col. 291. Il distribue la grâce, ibid., xiv, 47, col. 715, 718, et il exerce un rôle prépondérant dans la vie surnaturelle. Sans lui, nous serions plongés dans la plus affreuse misère spirituelle. Ibid., vi, 18, col. 307. Il est dans notre âme, et pour peu qu’il s’en éloigne, Satan rôde autour d’elle, pour l’enchaîner à son trône. Ibid., vi, 17, col. 302. Quand un homme est sur le point de mourir, il retourne au Christ, le Saint-Esprit annonce au Christ si cet homme a bien agi durant sa vie et ne l’a pas con tristé. Ibid., vi, col. 295. Cf. Duval, La littérature syriaque, Paris, 1900, p. 228. Nous devons donc vénérer le Saint-Esprit, qui est la source de la grâce. Ibid., vi, 1, col. 242. Nous devons adorer Dieu comme Père, et le Saint-Esprit comme mère. Ibid., xvm, 10, col. 832. Pour expliquer cette dernière expression, remarquons, en passant, que le mot syriaque qui désigne le Saint-Esprit est du genre féminin. Tixeront, op. cil-, t. n, col. 204. Pour Aphraate, le Saint-Esprit est Dieu par nature, puisqu’il possède les attributs divins et qu’il accom­ plit les opérations divines; il est aussi une hypostase réellement distincte du Père et du Fils. Parisot, Pré­ lace aux écrits d’Aphraate, c. m, t. i, p. lu. Saint Éphrem est le principal docteur de l’Église syrienne. 11 puise sa doctrine dans l’Écriture et dans la tradition. Son enseignement sur la personne du SaintEsprit est de tout point orthodoxe. Il pose en prin­ cipe que nous devons croire en un seul Dieu et en trois personnes divines, à l’unité de la substance divine et à la distinction réelle des personnes : nous devons croire,parce que notre connaissance du mystère iiicotnpréhensible de la Trinité dérive uniquement de Dieu. Adversus scrutatores, serm. XL, Opera omnia syriace, Rome, 1743, 1.1, p. 73. C’est la foi qui nous révèle la subsistance du Saint-Esprit en Dieu. Ibid., 744 serm. xlu, p.75. Le nombre trine des personnes n’in­ troduit pas en Dieu la pluralité, la multitude; la divinité n’exclut pas la multiplicité des personnes. Ibid., serm. lxxiii, p. 137. Dans la Trinité, le Fils se réjouit de la gloire du Père et l’Esprit de celle du Fils bien-aimé. Le Père commande, le Fils exécute, le Saint-Esprit achève; la même divinité est dans lés trois personnes divines, car l’ordre parfait de la Tri­ nité n’admet aucune confusion. Ibid., serm. n, p. 194, 195. La nature, les propriétés, les opérations du SaintEsprit sont décrites en des termes poétiques dans l’hymne De defunctis et de Trinitate. Le Saint-Esprit participe à la gloire du Père et du Fils : il viendra avéc eux ressusciter les morts. Hymni et sermones, édit. Lamy, Malines, 1884, t. n, col. 242. Π est saint; il est impénétrable à l’intelligence humaine, ibid., 10, coi. 242; il est un consolateur éternel, un principe de perfection ; il a la volonté divine du Père et du Fils. Ibid., 12, col. 244. Π répand sur les âmes la rosée de la miséricorde céleste, ibid., 14, col. 244; il reçoit les prières des justes, ibid., 15,17, col. 244, 246; il est avec le prêtre à l’autel, lorsqu’on l’invoque dans le saint sacrifice, ibid., 16,col. 244;il réveille ceux qui dorment du sommeil de la mort, pour leur rendre ce qui est dû à leurs œuvres, ibid., 18, col. 246, et placer les justes à la droite du Père. Ibid., 23, col. 248. Il a constitue le Fils comme le mur de l’Église, par laquelle nous sommes sauvés, ibid., 22, col. 246, et il achève le mys­ tère de notre salut. Ibid., 19, col. 246. Il est incréé et consubstantiel au Père et au Fils. In adventum Domini, Opera omnia græce, Rome. 1746, t. in, p. 137. Il pro­ cède du Père et il reste sur le Christ par essence. In Isaiam, lxi, 1, édit. Lamy, Malines, 1886, t. n, col. 180. Il est l’inspirateur des prophètes. De nativi­ tate Domini,7Opera (syriace), Rome, 1740, t. π, p. 396. Il habite dans les cœurs purs et les sanctifie. De virgi­ nitate, Opera (græce), t. m, p. 74. Il sanctifie l’Église. De pænitentia, ibid., p. 166. II est une source vivi­ fiante. De virginitate, t. ni, p. 74. Saint' Éphrem com­ pare le Père au soleil, le Fils à la lumière, le SaintEsprit à la chaleur. Dieu est un, mais son unité n’ex­ clut pas la bonté. C’est un mystère que Dieu soit à la fois un et multiple, un et trois, trois personnes et un Dieu. Les trois personnes divines se distinguent entre elles, mais leur cohésion est si grande que le soleil d’où jaillit la lumière et la lumière elle-même ont le même nom de soleil. Adversus scrutatores, s.erm. lxxiii, t. ni, p. 137. Ce passage prouve en même temps la divinité et la personnalité du Saint-Esprit. La distinction personnelle du Saint-Esprit se déduit aussi du prin­ cipe posé par le saint docteur, que les propriétés per­ sonnelles distinguent les personnes. Ibid., p. 181. Le Père est une personne, le Fils est une personne, le Saint-Esprit est une personne. De même que la dis­ tinction des personnes n’enlève pas la communauté de nature entre les trois personnes divines, ainsi la com­ munauté de nature ne confond pas les propriétés per­ sonnelles. Ibid., π, p. 194,195. L’Église syriaque donc, par la bouche de ses docteurs, atteste la croyance ca­ tholique à la divinité et à la personnalité du SaintEsprit. 5° Pères latins. — La doctrine trinitaire des Pères latins ne différait pas de celle des Pères grecs. Le siège de Rome et les sièges orientaux opposaient aux mêmes hérésies les mêmes témoignages de la révéla­ tion et de la tradition. L’arianisme et le macédonianistne, combattus en Orient, subissaient aussi en Occident les plus rudes défaites, et la théologie du Saint-Esprit, créée chez les grecs par Athanase, at­ teignait chez les latins, grâce au génie d’Augustin, les sommets les plus élevés de la spéculation. Notre but n’est pas de recueillir, chez tous les écri­ vains ecclésiastiques latins du iv» siècle, les preuves 745 ESPRIT-SAINT de la divinité et de la personnalité du Saint-Esprit. Nous nous bornerons à interroger seulement les grands docteurs dont les noms dominent l’histoire de la théo­ logie trinitaire latine de ce siècle, c’est-à-dire Hilaire, Ambroise, Jérôme, Augustin. Leurs écrits nous ap­ prendront que l’Occidcnt ne s’est pas laissé devancer parl’Orient pour ce qui concerne le culte et la profes­ sion de la divinité du Saint-Esprit. 1. Saint Hilaire de Poitiers a été surnommé le saint Athanase de l’Occident. Comme Tertullien, il s’est heurté aux graves difficultés d’une langue qui n’était pas encore assez façonnée ct élaborée pour ex­ primer la doctrine trinitaire. Mais quelles que soient les imperfections de son style théologique, son ensei­ gnement ne laisse pas subsister le moindre doute sur son orthodoxie. Il montre d’abord que la raison est im­ puissante à comprendre et à expliquer le mystère de la trinité divine. La connaissance de ce mystère est venue de la foi seule. De Trinitate, i, 12, P. L., t. x, col. 33. La foi rejette les captieux raisonnements de la philosophie et les questions oiseuses. Ibid., i, 13, col. 34. La prédication des prophètes et des apôtres est la seule source de la véritable doctrine catholique. Ibid., r, 17, col. 37. La connaissance de Dieu vient de Dieu lui-même. Ibid., i, 18; vi, 8, col. 38, 162. Saint Hilaire puise donc sa doctrine trinitaire aux sources de la révélation et de la tradition, et il ex­ plique lui-mêmeles causes de l’obscurité de son style : Cum de naturis cælestibus sermo esi, illa ipsa quæ sensu mentium continentur, usu communi et natures et ser­ monis sunt eloquenda, non utique dignitati Dei congrua, sed ingenii nostri imbecillitati necessaria. Ibid., iv, 2, coi. 97. On ne peut pas énoncer aisément par la pa­ role les mystères de Dieu, pas plus que les percevoir avec les sens, ou les comprendre avec l’intelligence. Ibid., x, 53, col. 385. Saint Hilaire avoue que la théo­ logie du Saint-Esprit n'est pas claire : il l’aborde à regret, pour remplir son devoir de pasteur à l’égard d’âmes qui lui demandent à être instruites : De Sancto Spiritu nec tacere oportet, nec loqui necesse est : sed si­ leri a nobis, eorum causa qui nesciunt, non potest. Ibid., ii, 29, coi. 69. Ce sont les hérésies antitrinitaires qui l’obligent à rompre le silence. Ibid., u, 3, col. 52. L'arianisme divise l’être divin en trois substances di­ verses et ébranle la chrétienté. Ibid., vu, 3, 6, col. 159, 160. D’autres ne veulent pas admettre l’usum (com­ munauté de nature) du Saint-Esprit avec le Père et le Fils, et ne reconnaissent pas le Fils comme la source du Saint-Esprit. Ibid., n, 4, col. 53. Mais l’Église n’a rien à craindre pour la pureté de sa doctrine. Il y a chez elle autant de remèdes qu’il y a de maladies dans le monde chrétien, et autant de vraies doctrines qu’il v a, chez les hérétiques, de fausses théories. Ibid., i, 22, col. 64. 65. Ces théories, saint Hilaire déclare vouloir les écar­ ter. Elles relèguent le Saint-Esprit au rang des créa­ tures, ibid., i, 36, col. 48, mais la foi enseigne que le Saint-Esprit est Dieu. Le Père, le Fils et le SaintEsprit ne sont pas trois dieux divers : la foi prêche I imité de la nature divine. De synodis, 56, P. L., t. x, col. 512. L’Esprit-Saint est à la fois l’Esprit du Christ et l’Esprit de Dieu, ce qui prouve qu’il a la nature du Christ et de Dieu. De Trinitalg, vin, 26, col. 255. L’Esprit est la chose de la nature (res naturæ) du Fils, et aussi la res naturæ du Père. Ibid., vni, 26, col. 255. II est inhérent à Dieu. Ibid., vin, 27, col. 256. Le mys­ tère de la Trinité ne se conçoit pas sans l’unité divine du Père, du Fils et du Saint-Esprit. In Matth., xm, 6, P. L., L ix, col. 994, 995. Dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit omnia tinum sunt, ibid., col. 995, c’est-àdire qu’il y a entre eux égalité de nature, de perfec­ tion, de dignité. Le Saint-Esprit est joint au Père et au Fils dans la confession de la foi chrétienne. H ne doit pas, donc, en être séparé dans la natur. ; fectum enim est nobis lotum, si aliquid desit I■ Trinitate, n, 29, coi. 69. Le Père et le Fils serakr.t imparfaits, si le Saint-Esprit ne faisait pas partie de la Trinité. Le Saint-Esprit n’emprunte rien aux creatur·.·neque enim de creaturis sumebat Spiritus Sanctus. Dei Spiritus est. Ibid., ιχ, 73, col. 340. Car, si :e Fils et le Saint-Esprit reçoivent de ce qui est .iu P ère, si tout ce qui est au Père appartient en même ■ : . s au Fils et au Saint-Esprit, nous devons r< c . l’identité de la nature du Père ct de la nature Fits et du Saint-Esprit. Ibid., col. 340. C’est surtout vers la fin du traité De Trinitate que i saint Hilaire, dans une émouvante invocation, et j d’un style animé,proclame ladivinité du Saint-Esprit: Neque, quia te solum innascibilem, et unigenitum ex te natum sciens, genitum tamen Spiritum Sanctum di­ cturus sim, dicam unquam creatum. Nulla te, nisi res tua penetrat; nec profundum immensæ majestatis tuæ. pere­ grinis atque alienæ a te virtutis causa metitur. Tuum est quidquid te init : neque alienum a te est, quidquid virtute scrutantis inest. De Trinitate, xn, 55, coi. 469. Le saint docteur déclare donc qu’il ne donnera jamais I au Saint-Esprit les noms des créatures, et il en in­ dique les motifs. Le Saint-Esprit possède l’être diI vin; donc il est infini. Le Saint-Esprit sonde les abîmes de la science de Dieu; il est donc omniscie:.L Saint Hilaire trouve aussi un argument en faveur de la divinité du Saint-Esprit dans la formule du bap­ tême, ibid., n, 1, col. 50, d’autant plus que cette forma fidei certa est. Ibid., n, 5, col. 53, 54. Les opéra­ tions que l’Écriture attribue au Saint-Esprit con­ firment aussi sa divinité. Il répand sa lumière sur les patriarches, les prophètes, les apôtres, les fidèles. Ibid., n, 32, col. 73; In ps. exx, 6; cxxxvui. 1, P. L., t. ix, col. 656, 792. Il instruit, enseigne, s.e.ctifie, De synodis, 11, P. L., L x, col. 489, parce qu’il possède la science de Dieu. De Trinitate, n, 35, col. 75. Il habite en nous, en tant qu’Esprit de Dieu, ibid., vin, 26, col. 255, et nous l’adorons comme Dieu. Ibid., n, 31, col. 72. L’Esprit-Saint, tout en ayant la nature divine en commun avec le Père et le Fils, est distinct du Père et du Fils, car il n’est pas innascible comme le Père. De synodis, 53, col. 519. Il n’est pas le Fils non plus. En effet, Jésus-Christ prie le Père pour qu’il envoie un autre Paraclet. Il y a donc une distinction entre cleui qui prie pour qu’on envoie, et celui qui est en­ voyé : Eo quod alium Paracletum mittendum a Patre sit precaturus, differentiam missi rogantisque signified. Ibid., 54, col. 519. Le Saint-Esprit est donc une per­ sonne réelle de la sainte Trinité. Ces passages mettent en pleine lumière l’orthodoxie de la doctrine de saint Hilaire sur le Saint-Esprit. Son style, il est vrai, étonne parfois, mais si on pénètre plus intimement la pensée du saint docteur, on se con­ vainc qu’elle ne diffère aucunement de l'enseignement catholique. Il donne au mot esprit plusieurs sens; il l’applique tantôt au Père, tantôt au Fils et au SaintEsprit. De Trinitate, π, 30, 31; vni, 21, 23, col. 71. 72, 252, 253. Il n’appelle jamais le Saint-Esprit Dieu, mais donum, ibid., π, 1, 29, 3, col. 51, 70, 73, munus, usum in munere. Ibid., π, 1, col. 51. Ce silence, re­ marque Beck, ne doit pas nous impressionner. Die Trinitâtslehre des hl. Hilarius von Poitiers, Mayence, 1903, p. 253. Dieu est avant tout un être personnel, tandis que le Saint-Esprit est l’être du Père. :·. l_ na­ ture du Père, res naturæ, sa propriété, quelque chose qui appartient à Dieu. Le saint docteur expfiqne Mmême la différence entre la nature et la chose de ia na­ ture : Non idem est nalura quod naturæ res. «icat aM idem est homo, et quod hominis est. i nn, 22, 747 ESPRIT-SAINT col. 252, 253. Le Père est la nature principielle, la source primordiale; le Saint-Esprit est la nature com­ muniquée, c'est-à-dire l’être qui appartient à Dieu le Père comme à sa source. On pourra ergoter sur les dénominations employées par saint Hilaire, mais ou est forcé de reconnaître qu’elles n’impliquent pas la négation de la divinité du Saint-Esprit. L’emploi du mot usus par saint Hilaire a été. en eiTet, justifié par saint Augustin : Est autem ineffabilis quidam com­ plexus Patris et imaginis qui non est sine perfruitione, sine charilate, sine gaudio. Illa ergo dilectio, dele­ ctatio, felicitas, vel beatitude, si tamen aliqua humana voce digne dicitur, usus ab illo (Hilaire) appellata est breviter, el est in Trinitate Spiritus Sanctus non genitus, sed genitoris genitique suavitas. De Trinitate, vi, 11, P. L., L xlh, col. 932. Un autre texte de saint Hi­ laire paraît de prime abord révoquer en doute la con­ substantialité divine du Saint-Esprit : Connominato Spiritu, id est, Paracleto, consonantiœ potius quam essenlite per similitudinem substantiæ prsedicare con­ venit unitatem. De synodis, 53, col. 505. Mais saint Bonaventure met en relief la vraie signification du mot consonantia, tel qu’il a été entendu par saint Hilaire : Sicut per Patris el Filii nomen innuitur unitas naturic, quia Filius esi connaluralis Patri, ita per Spiri­ tum Sanctum qui est amor, datur inlelligi unitas consonanliæ. Et ideo verbum non habel calumniam, et propter hoc ipsum dixerunt; el hoc vult dicere Hilarius, cum dicti, quod potius consonantias quam essenliœ; non quia utrumque non sil verum, sed quia hoc esi expres­ sius, el minorem habel calumniam. In IV Sent., 1. I, dist. XXXI, part. II. dub. vm, Opera omnia, Quaracchi, 1883, t. i, p. 552. C’est donc à tort qu’Érasme a accusé saint Hilaire d’avoir hésité dans l’affirmation de la divinité du Saint-Esprit. Voir Præfat. in libros de Trinilale, 14, 18, P. L., t. x. col. 15-17. 2. Par la précision des termes, l’abondance des textes scripturaires, la richesse des témoignages, la doctrine de saint Ambroise sur la divinité du SaintEsprit écarte le moindre soupçon contre son or­ thodoxie. Elle est puisée directement aux sources grecques. On connaît le trait caustique de saint Jé­ rôme dans la préface à la version latine du traité du Saint-Esprit par Didyme : Malui alieni operis inter­ pres exislere, quam informis cornicula alienis me colo­ ribus adornare. P. L., t. xxxix, col. 1032. La corneille informe de saint Jérôme, au dire de Rufin, serait saint Ambroise. Apologia in Hieronymum, n, 25, P. L., t. xxr, col. 604; Bardy, Didyme l'Aveugle, p. 20. Npus ne garantissons pas l’authenticité de l’insinua­ tion de Rufin. Mais s’il est vrai qu’Ambroise a ex­ ploité les œuvres de Didyme, il n’en est pas moins vrai qu’il ne mérite pas l’épithète malveillante de saint Jérôme. Il s’est inspiré des autres Pères grecs. Basile, Athanase, Grégoire de Nysse, autant que de Didyme; il leur a emprunté bien souvent des argu­ ments péremptoires pour prouver la divinité du Saint-Esprit, mais il n’est pas un plagiaire. Il convien­ drait plutôt de le comparer à l’abeille qui recueille le suc des fleurs les plus parfumées pour en former un miel exquis. Certainement, saint Ambroise a profité, en bon théologien, des recherches et des travaux de ses devanciers, mais son étude de la théologie trinitaire grecque n’a pas été superficielle. Il leur a pris ce qui était le plus utile à son but, et il l’a exposé et élaboré d’une manière tout à fait personnelle et dans un style clair et limpide. Son Traité du Saint-Esprit mérite bien les éloges que lui décerne saint Augustin : Sanctus Ambrosius cum agat rem magnam de Spiritu Sancto, ut eum Patri et Filio demonstret æqualem, submisso ta­ men dicendi genere utitur; quoniam res suscepta non ornamenta verborum, aut ad flectendos animos commo­ tionis affectum, sed rerum documenta desiderat. De 748 doctrina Christiana, iv, 46, P. L., t. xxxrv, col. 111. La doctrine de saint Ambroise sur le Saint-Esprit est résumée dans ce passage du De Spiritu Sancto : Habet consortium regni cum Patre et Filio etiam Spi­ ritus Sanctus, qui unius naturas, unius dominationis, unius etiam potestatis est, m, 20, 158, P. L., t. xvi, col. 847. Cette consubstantialité divine du SaintEsprit, saint Ambroise la démontre contre les ariens. Ibid., ni, 170, col. 850. La Trinité, dit-il, ne peut pas se concevoir sans une triple sagesse, c’est-à-dire sans le Père, le Fils et le Saint-Esprit. In Luc., prolog., 5, P. L., t. xv, col. 1610. L’être divin est simple. Il n’y a donc en Dieu qu’une seule substance divine, la substance de la sainte Trinité. Cette substance est exempte de toute composition et de tout mé­ lange créé. De Abraham, n, P. L., t. xiv, coi. 58. On lit dans les Actes des apôtres, x, 38, que Dieu a oint de l’Esprit-Saint Jésus de Nazareth. Le nom du Saint-Esprit est donc mentionné ‘avec ceux de Dieu et du Christ. De Spiritu Sancto, i, 3, 44, col. 743. Le Saint-Esprit rend témoignage au Christ. Joa., xv, 26. Il connaît donc tout ce qui est au Fils, et sa science est égale à la science du Père. Ibid., i, 3, 48, col. 744. Il n’y aura pas de pardon pour celui qui aura blasphémé contre l’Esprit-Saint. Luc., xn, 10. Si le blasphème contre le Saint-Esprit est si grave, quomodo inter creaturas audet quisquam Spirilum computare? Ibid., i, 3, 53, col. 716. Dieu répand son Esprit sur toute chair. Cette effusion du Saint-Esprit, qui jette des torrents de lumière dans les cœurs, n'estelle pas une preuve que le Saint-Esprit n’est pas une substance créée? Ibid., i, 8, 92, col. 756. Le SaintEsprit est de Dieu le Père. C’est pour cela qu’il pos­ sède la science de Dieu. Or, ce qui est de Dieu est Dieu lui-même. Donc le Saint-Esprit est Dieu. In Epist. ad Dom., xi, P. L., t. xvn, col. 163. La divinité du Saint-Esprit est confirmée aussi par le fait qu’il a les mêmes noms et les mêmes opé­ rations que le Père et le Fils. L’Esprit-Saint, que le Père envoie, vient au nom du Fils. Joa., xrv, 26. Celui donc qui vient au nom du Fils vient aussi au nom du Père, parce que le Père et le Fils n’ont qu’un seul nom. Il s’ensuit que le nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit est un seul, parce qu’il n’y a pas sous le ciel un autre nom, qui ait été donné aux hommes, par lequel nous devons être sauvés, Act., iv, 12. De Spiritu Sancio, i, 13, 134, col. 766. De même, toute opération divine attribuée au Père, au Fils et au Saint-Esprit, se rapporte non seulement au SaintEsprit, mais aussi au Père et au Fils; non seulement au Père, mais aussi au Fils et au Saint-Esprit. Ibid., i, 3, 40, col. 742. Idem esi Dcus qui operatur omnia in omnibus; ul scias quia non est discretio operationis in­ ter Deum Patrem et Spirilum Sanctum, quando ea quæ operatur Spiritus, operatur et Pater Deus. Ibid., n, 12, 139, col. 804. L’Esprit est le doigt de Dieu. Luc., xi, 20. Rien de plus explicite que cette dénomination pour signifier l'unité de la divinité et de l’opération, unité, quæ secundum divinitatem est Patris et Filii el Spiritus Sancti. Ibid., π, 3, 12, col. 812; Expositio in Luc., vin, 93, P. L., t. xv, col. 1811. La nature des opérations du Saint-Esprit est telle qu’elle surpasse tçute puissance humaine et créée. Le Saint-Esprit remet les péchés: or, cette préro­ gative n’appartient qu’à Dieu. De Spiritu Sancto, i, 10, 12, col. 760, 761. Les péchés sont remis au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit : Isti (homines) roganl, divinitas donat. Ibid., ni, 18, 137, col. 843. Le SaintEsprit sanctifie les anges, les hommes; non habet igitur consortium crealuræ. Ibid., i, 7, 83, col. 753. Il sanc­ tifie au même titre que le Père et le Fils. Ibid., m, 25, col. 815. Le Père est saint, le Fils est saint, le SaintEsprit est saint. Mais nous n’avons pas trois saints, 749 ESPRIT-SAINT parce que nous croyons en un seul Dieu saint. Ibid., n. 16,109, col. 836. Le Saint-Esprit nous parle et nous vivifie comme le Père et le Fils. Or l’acte de vivifier est un acte divin, et dans cet acte, il y a l’unité des trois personnes divines. Ibid., τι, 12, 130; 4, 29, 31, col. 802, 780. Le Saint-Esprit est l’auteur de la régéné­ ration spirituelle, ibid., n, 7, 66, col. 788, et de la grâce, et ubi gratia est, ibi species divinitatis apparet. Ibid., ι, 14, 148, col. 768. Le Saint· Esprit nous octroie la vie éternelle. Ibid., n, 3, 27, col. 779. Il habite en nous comme dans un temple, c’est-à-dire qu’il y ha­ bite comme Dieu, et avec lui le Père et le Fils, per naturæ ejusdem unitatem. Ibid., m. 12, 91, 92, col. 831, 832; In Epist. I ad Cor., i, 3, P. I.., t. xvn, col. 211. Le Saint-Esprit donc, par rapport au Père et au Fils, est d’une seule substance, d’une seule et même clarté et gloire. Ibid., i, 16,160, col. 771. Il est inséparable du Père et du Fils. Saint Ambroise revient souvent sur cette pensée : Spiritus Sanctus non separatur a Patre, non separatur a Filio, ibid.,ι, 11, 120, col. 763; Impossibile esi a Patre Deo vel Filium vel Spiritum Sanctum separari, ibid., n, 7, 69, coi. 789; Manet cum Patre et Filio Spiritus Sanctus, ibid., m, 12, 92, coi. 832; n, 8, 82, coi. 792; Patri et Filio et Spiritui Sancto est individua inseparabilisque communio. Ibid., m, 3, col. 812. Le Saint-Esprit est, comme le Père et le Fils, la source de la bonté. Ibid., i, 5, 69, col. 750. Il est bon, non parce qu’il acquiert la bonté, mais parce qu’il la donne. Ibid., 74. col. 751. La sanctification appar­ tient à titre égal aux trois personnes divines. Ibid., n, 2, 25, col. 779. Le Saint-Esprit est immense, infini. Ibid., i, 7, 82, col. 753. Il remplit l’univers entier, comme il convient à la majesté de Dieu, ibid., i, 7, 85, col. 654; il est éternel, ibid., i, 8, 98, col. 757 ; il est la sagesse incréée, ibid., 97, col. 757; son conseil est le conseil du Père et du Fils. Ibid., n, 2, 20, col. 778. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit participent donc à la même nature et à la même science divine. Ibid., n, 11, 125, col. 801. Le Saint-Esprit est créateur : xVon creatura Spiritus, sed creator; qui aulem creator, non utique creatura. Ibid., π, 5, 41; in, 18, 140, col. 782, 843. Il nous rend participants de la nature divine, II Pet., i, 4, ce qui prouve qu’il ne faut pas le séparer du Père et du FÛs. Ibid., i, 6, 80, col. 752. Il n’y a pas de différence entre le Père et le Fils quant à la volonté. Ibid., i, 7, 89, col. 755. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit ont la même volonté, ibid., n, 10, 101; 12, 142, col. 796, 805: una Trinitatis voluntas est. Apologia prophelæ David, xiv, 71, P. L., t. xiv,col. 921. Il est adoré au même titre que 'e Père. DeSpiritu Sancto, ni, 11, 72, 81, col. 826, 829. Le Saint-Esprit n’est donc pas une créature : Subter creatura omnis, super divinitas Patris et Filii et Spiritus Sancti. Illa servit, hæc regnat : illa subjacet, ista dominatur; illa opus, hæc auctor est operis : illa adorat omnes, hæc adoratur ab omnibus. Ibid., i, 3, 46, coi. 744. Il serait impie de manquer do vénération au Père ou au Fils ou au Saint-Esprit, parce que la sub­ stance du Saint-Esprit ne diffère pas de celle du Père et du Fils, Enarrat, in ps. lxi, 8, P. L., t. xrv, col. 1227 : parce que, sans le Saint-Esprit, nous ne se­ rions pas même chrétiens. Le baptême, en effet, ne serait pas valide sans la mention du Saint-Esprit : Plenum est baptisma, si Patrem et Filium Spirilumque Sanctum fatearis. Si unum neges, totum subrues. Ibid., i, 3, 42: 13, 132, col. 743, 765. La doctrine catholique de la Trinité évite donc à la fois la confusion sabellienne et la division arienne. Ibid., 11,12,142,col.805. Mais le Saint-Esprit, tout en étant Dieu, ne cesse pas d'être une personne distincte. Il est jouit, copu­ latus, au Père et au Fils, mais il est unique comme Esprit. Ibid., i, 4, 55, col. 747. Saint Ambroise af­ firme de la manière la plus explicite que le S.-J-tEsprit ne doit pas se confondre avec !e Père et i·: Fils : Non confusus eum Patre et Filio Spiritus San­ ctus, verum et a Patre distinctus et a Filio. Ii t . : 9, 106, coi. 759. Π est distinet parce que, dsp-v ’ Écri­ ture, il y a distinction entre le Christ Parac? t et > Saint-Esprit Paraclet. Ibid., i, 13, 137. coi. 766. La foi catholique croit à un seul Dieu, à un seul .r et à un seul Saint-Esprit. Ibid., n, 15, 107. ■ Cette riche moisson de textes montr. ·. quelle clarté le saint docteur a joint son t· <••..-.re à la tradition chrétienne touchant le Saint-Esprit. Grâce à lui, la théologie latine du Saint-Esprit ;·. r " une plus grande précision de termes et un carnet. plus synthétique. 3. Saint Jérôme n’a publié, sur la théologie du Saint-Esprit, aucune étude personnelle. Turmel. Sain Jérôme, Paris, p. 161. La meilleure preuve qu’il a lais­ sée de l’orthodoxie d< son enseignement est la version latine du Traité du Saint-Esprit par Didyme l’Aveuele. « Celui qui le lira, dit-il, reconnaîtra les larcins des latins, et méprisera les ruisseaux, lorsqu’il aura com­ mencé de puiser aux sources, s P. L., t xxxiv, col. 1033. On peut tout de même glaner dans ses lettres et ses écrits exégétiques plusieurs textes, qui montrent com­ bien le saint docteur a été fidèle à suivre les traces de Didyme. Quelques passages scripturaires touchant ’a divinité du Saint-Esprit ont été réunis par lui dans le Commentaire sur Isaïe, xvi, 57, P. L., L xxxiv. col. 579. Saint Jérôme prouve la divinité d.: ' . Esprit par ce fait.quel’Ècriture luiattribue ce qui <. : attribué au Père et au Fils. In Epist. ad Epi:., n. P. L., t. xxvi, col. 521. Si le Saint-Esprit crée et i ville, il est Dieu. A propos du texte de la Ger.ése. i. 2 : « L’Esprit de Dieu se mouvait sur les eaux. , il ?·..·: Hoc dicitur de Spiritu Sancto qui et ipse vilificator omnium a principio dicitur. Si autem vilificator, conse­ quenter et conditor. Quod si conditor, et Deus. Liber hebraicarum quæslionum in Genesim, t. xxm, coi. 987, 988. Le Saint-Esprit est de la même nature que le Père et le Fils, In Is., xvn, 63, P. L., t. xxiv, col. 640, parce qu’il contient tout, Epist., xcvin, 13, P. L., t. xxn, col. 801, 802; parce qu'il remet les pèches, et qu’il est associé au Père et au Fils dans le baptême. Dialogus contra luciferianos, 6, P. L., t xxm, col. 169. Les ariens donc et les semiariens,qui nient la divinité du Saint-Esprit, corrompent la vraie doctrine de l’Église. Contra Johannem Hierosolymitanum, 17, P. L., t. xxm, col. 385. Le Saint-Esprit est en Dieu comme personne divine. L’Évangile déclare explici­ tement qu’il est distinct du Fils. Matth., xn, 32. In Epist. ad Gai., n, 3, P. L., t. xxvi, col. 399. Dans la Trinité, il y a la distinction des personnes ctj’unité de substance : Quæ quidem personæ, cum vocabulis personisque dissentiant, substantia naturaque sociata sunt. Ibid., n, 3, coi. 400. 4. Π n’est presque pas besoin de recueillirles témoi­ gnages d’Augustin, pour mettre en pleine lumière sa croyance orthodoxe sur la divinité du Saint-Esprit. S’il y a un écrivain qui mérite par excellence la déno­ mination de docteur de la Trinité, c’est sans conteste Augustin. « En lui se résume et sur lui se ferme l'ar.tiquité chrétienne latine, dont la pensée a trouvé dans son œuvre son expression la plus précise: mais avec lui aussi commence à poindre la’théologie du mover, âge, qu’il a préparée et dont les germes ex-·" déjà dans scs écrits. «Tixeront, op. cit.. L n. Les textes qui montrent chez Aug-.κ· m > stantialité divine du Saint-Esprit ont été recxiéïTis -;r grande partie par Gangauf, Des N. Augustinus sperulative Lehre von Golt dem Dreieinigen. Ausslxwrg. 1865, p. 390-428. Leur autorité est déesive pour le 751 ESPRIT-SAINT sujet qui uous occupe, parce que, malgré l’originalité et le caractère personnel de sa spéculation théologique, saint Augustin remonte toujours aux sources les plus pures de la foi et de la tradition catholique. Il demeure fidèle à sa maxime : Qui credit, accedit; qui negat, recedit. In Joa., tr. XLVIII, 3, P. L., t. xxxv, col. 1741. La divinité du Saint-Esprit, il la défend contre les objections des sadducéens, d’Arius, d’Eunomius, de Macédonius, qui l’appellent créature; contre les photiniens, qui attribuent seulement au Père une personnalité divine; contre les manichéens, les cataphrygiens et les donatistes. Serm., lxxi, in, 5, ,P. L., t. xxxvtn, col. 447; Epist., clxxxiv bis, 11, 48, t. xxxm, col. 814; In Epist. ad Rom., 15, t. xxxv, col. 2099; De hæresibus, 26, t. xm. col. 30. Il attaque d’abord les ariens sur le terrain doctri­ nal. Il en appelle au témoignage de ses devanciers, qui ont traité avec ampleur la théologie du SaintEsprit, et il recueille les pièces qui s’y rapportent, pièces qui établissent énergiquement la divinité du Saint-Esprit. De Trinitate, i, 7, 13, P. L., t. xlii, col. 827. Aux négations de l’hérésie, il oppose la magni­ fique confession de foi de l’Église catholique : Est utique in Trinitate Spiritus Sanclus, quem Patri et Filio consubstantialem et coœlernum fides catholica con­ fitetur. In Joa., tr. LXXIV.l, P.L.,t. xxxv, coi. 1826. Discamus intetligere unitatem Patris el Filii et Spiri­ tus Sancti : ut quod de une solo Deo dictum luerit, non continuo prohibeamur de Filio, vel de Spiritu Sancto inlelligere : quia Paler quidem non esi Filius, el Filius non est Paler, et Spiritus utriusque non est Paler aut Fiius el Spiritus Sanctus, unus solus et verus est Dominus Deus. Epist., ccxxxvm, 3, 20, P. L., t. xxxiii, coi. 1046. Saint Augustin détermine et précise le sens du mot esprit dans l’Écriture et dans le langage philoso­ phique. De diversis quæs/ionibus ad Simplicianum, n, 5, P. L., t. xl, col. 132-134; De anima et ejus ori­ gine, i, 14, 18-23, t. XLiv, col. 484-487. Π réunit quelques textes scripturaires sur la divinité du SaintEsprit. Quæstiones in Heptateuchum. Il croit inutile d’en donner un plus grand nombre, parce que toute l’Écriture clamat Spiritum Sanctum esse Deum, De Trinitate, vn, 2, 6, t. xlii, col. 938, 939, et il réfute vigoureusement les objections scripturaires des ariens. Contra sermonem arianorum, 21-23, t. xlii, col. 698-703. L’argumentation de saint Augustin repose tout particulièrement sur l’inséparabilité des trois per­ sonnes divines dans leur vie immanente et dans leurs opérations ad extra. On ne peut nommer le Père et le Fils, sans que la pensée se reporte au Saint-Esprit. In Joa., tr. IX, 7, t. xxxv, col. 1461. L’opération de la Trinité est indivisible. Serm., lxxi, 16, 26, t. xxxvrn, col. 459. Le Saint-Esprit est à la fois l’Esprit du Père et du Fils, consubstantiel et coéternel à tous deux, De civitate Dei, xi, 24, P. L., t. xli, col. 337 ; il est la sainteté substantielle et consubstantielle du Père et du Fils. Ibid., col. 338. L’unité divine est inséparable dans les trois personnes de laTrinité: in tribus insepa­ rabilis unitas. Ibid., col. 337. Les trois personnes sont un seul Dieu, un seul tout-puissant Collatio cum Maximino, 11, P. L., t. xlii, col. 714. Le Saint-Esprit ne peut se séparer du Père et du Fils. De Trinitate, i, 8, 18, t. xlii, col. 832. Tout ce qu’a le Père, le Fils et le Saint-Esprit le possèdent au même degré. Le SaintEsprit ne diffère pas du Père et du Fils quant à la no­ blesse et à la majesté. Ibid., n, 4, 6, col. 848. Cette inséparabilité prouve que le Saint-Ésprit est abso­ lument égal au Père et au Fils, ibid., vi, 5, 7, col. 927, 928; qu’il est commun au Père et au Fils, et que cette communauté est consubstantielle et éternelle. Ibid., col. 928. Le Père seul est aussi grand que le Fils seul ou le Saint-Esprit seul ; le Fils et le Saint-Esprit sont 752 aussi grands que le Père seul. Ibid., vi, 7, 9 10, col. 922, 930. La divinité du Saint-Esprit paraît aussi évidente par les attributs divins que la sainte Écriture lui donne. Le Saint-Esprit est immuable, parce que sa nature est divine. De moribus Ecclesiæ catholicæ, i, 13, 23, P. L., t. xxxn, col. 1321. Il est un esprit créa­ teur qui façonne l’univers selon le plan divin. De Genesi ad litteram, iv, 15, P. L., t. xxxiv, col. 226; Contra Maximinum, n, 17, 2, t xlii, col. 783. Sa puis­ sance créatrice est attestée par l’Écriture, qui l’ap­ pelle le doigt de Dieu. De catechizandis rudibus, xx, 35, P. L., t. xl, col. 335, 336; Conf., xm, 9, t xxxn, col. 848; De octo Dulcitii quaestionibus, iv, 2, 3, t. XL, col. 166, 167. Il est l’auteur de la sanctification. C’est pour cela qu’il s’appelle. Esprit-Saint. Serin., vm, 13, P. L., t. xxxvrn, col.72. Il nous transforme en temples de Dieu, et il ne saurait réaliser cette transformation s’il n’était pas Dieu lui-même. Episl., rv, 4, 21, t. xxxm, col. 1046; Collatio cum Maximino, 14, t. xlii, col. 722;. Contra Maximinum, 11, col. 752. Il remet les péchés en vertu de cette puissance sancti­ ficatrice qui lui est commune avec le Père et le Fils. Serm., lxxi, 15, 25, t. xxxvrn, col. 458. L’Ecriture et la foi traditionnelle de l’Église présentent donc le Saint-Esprit comme le complément nécessaire de la Trinité. Enchiridion, lvi, 15, t. xl, col. 258. Il s’en­ suit que les trois personnes sont un seul Dieu : IIœc tria unus Deus. Sermo ad catechumenos, vi, 7, t. xl, col. 684. Trinitas unus Deus est. Contra Maximinum, ιι, 23, 2, t. xlii, col. 798; De Trinitate, vn, 2, 6, ibid., col. 939. La personnalité divine du Saint-Esprit est reconnue par Augustin comme un dogme de la foi catholique : Fides nostra et catholica Ecclesia prædicat... Trini­ tatem quamvis servata singularum proprietate el sub­ stantia personarum, tamen non esse tres Deos, sed unum Deum. In Sancto Spiritu Patris Filiique communitas, in Iribus œqualitas. Serm., lxxi, 12, 19, t. xxxvm, coi. 454. Il déclare ne pas savoir, vu l’incompréhensi­ bilité du mystère, la raison intime pour laquelle on ne peut appeler Père ou Fils le Saint-Esprit. De fide et symbolo, ix, 19, t. xl, col. 191. » Nous croyons, dit-il, au Saint-Esprit qui procède du Père, sans être le Fils; qui reste sur le Fils, sans être le Père du Fils ; qui reçoit du Fils sans être le Fils du Fils. Il est l’Esprit du Père et du Fils, l’Esprit-Saint, Dieu lui-même... Un seul Père Dieu, un seul Fils Dieu, un seul Esprit Dieu. Et cependant le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas trois Dieux, mais un seul Dieu. Π ne suit pas de cette unité divine que le Père soit le même que le Fils, que le Fils soit le même que le Père, ou que le Saint-Esprit soit le même que le Père ct le Fils. Le Père est le Père du Fils, le Fils est le Fils du Père, et le Saint-Esprit est l’Esprit du Père et du Fils. Chacune des trois personnes est Dieu, et la Trinité ellemême, un seul Dieu. » Serm., ccxrv, 10, t. xxxvrn, col. 1071. Toute personne divine est Dieu toutpuissant; mais les trois personnes ne sont pas trois Dieux. De civitate Dei, xi, 24, t. xli, col. 337. Nous ado­ rons la Trinité parce que le Père n’est pas Fils, le Fils n’est pas Père; le Saint-Esprit n’est ni Père, ni Fils. Collatio cum Maximino, 11, L xlii, col. 744. Crede istos 1res, et in suis singulis personis 1res esse, et tamen simul non 1res Dominos Deos, sed unum Domi­ num Deum esse. Ibid., 26, coi. 742. Voilà la formule qui résume toute la théologie trinitaire de saint Au­ gustin. Ceux qui la rejettent n’ont pas le SaintEsprit et, partant, restent hors de l’Église qui croit au Saint-Esprit. Epist., clxxxiv, 11, 50, t. xxxm, col. 815. Ilsa se rangent du côté des hérétiques et des schismatiques. Serm., lxxi, 19, 32, t. xxxvin, col. 462, 463. 753 ESPRIT-SAINT Conclusion. — Nous avons suivi pas à pas la tra­ dition chrétienne des quatre premiers siècles du chris­ tianisme. A côté des affirmations nettes et précises de la divinité et de la personnalité du Saint-Esprit, nous avons constaté aussi les tâtonnements, les imprécisions de langage, les essais timides des Pères et des écrivains qui travaillaient à expliquer la vie divine et le carac­ tère personnel du Saint-Esprit. Mais ces lacunes, qui sont inévitables dans le travail de la pensée humaine, n’enlèvent rien à l’énonciation simple et authentique du dogme de la consubstantialité et de la personna­ lité divines du Saint-Esprit, dogme qui a été transmis par le canal de la tradition. Cette tradition a été con­ stante, ininterrompue du ior au rv? siècle. Il n’est pas nécessaire de consulter les témoins qui sont venus dans les âges suivants. Au rv® siècle, la tradition chrétienne a trouvé les formules et les termes qui expriment sa croyance, et la théologie trinitaire a atteint son plein épanouissement. Avec Athanase en Orient et Augustin en Occident, elle est à même de résister à tous les assauts; elle a des armes pour abattre toutes les hérésies, des lumières pour dissiper toutes les ténèbres d’erreur, des réponses pour ré­ soudre toutes les objections. Les pneumatomaques perdent du terrain. L’éloquence, la logique, l’érudi­ tion scripturaire des Pères leur ferme la bouche, et lorsque le concile de Constantinoplc.cn 381. les aura anathématisés, la tradition catholique n’aura plus rien à redouter. Les Pères du iv® siècle l’avaient mise en pleine lumière. Ils avaient exprimé la théologie du Saint-Esprit en des formules précises, et ccs formules, ratifiées par les conciles, commentées par les théolo­ giens, rappelleront de tout temps aux fidèles qu’on cesse d’être chrétien si on n’adore pas le Saint-Esprit comme Dieu et comme troisième personne distincte du Père et du Fils. 754 Pères apostolique . — O k. L'Épîlre de Clément de Rome, Montauban. 1SO4: Gre-gz. St. Clément, bishop of Rome, Londres, 1899; Heartier, Le dogme de la Trinité dans VÉpitre de saint CUrnerd de Rome et le Pasteur d'Hermas, Lyon, 19u0; D Dix Gottheit Jesu Christi bei Clemens von Rom, dans ·.* fur katholische Théologie, 1902, t. xxvi, p. 701-728: Gr -■·. De leer van den h. Clemens Romanus over der Aller?*·.? Drievuldigheid en de verlossing, Sludicn. 1905. t. . p.259-262, 329-352; Montagne, La doctrine de saint f..:" · . de Rome sur la personne et l'œuvre du Christ, dans la rù thomiste, 1906, t. xiv, p. 145-166; Priselkov, Obnr.t poslanii Sv. Klimenta k. korinlhianam (Aperçu sur li Itizre de saint Clément aux Corinthiens), Saint-Pétersbourg, 1888. p. 120-128; Zahn, Ignatius von Antiochien, Gotha. 1S73; Dreher, Sancti Ignatiy episcopi Antiocheni de Christo De doctrina, Sigmaringen, 1877; Nirschl, Die Théologie des hl. Ignatius ans seinen Briefen dargeslellt, Mayence, 1880: Von dor Goltz, Ignatius von Antiochien, als Christ und Theo loge, Leipzig, 1894; Bruston, Ignace d'Antioche, ses épttres. sa vie, sa théologie, Paris, 1897; A. D., Podlinnost poslanii, sv. Ignatiia Bogonoslza I utchenie ego o lilzie lisusa Khrisla (L'authenticité des épttres de saint Ignace et sa doctrine sur la personne de Jésus-Christ), dans Lectures de la société des amateurs du progrès spirituel, 1873,1.1, p. 753-775; Kiküm. Glaubenslehre und Orthodoxie des Pastor Herma, Clèves, 1863; Lipsius, Der Ilirte de? Hermas und der Montanismus in Rom, dans Zeitschrift fur wissenschaftliche Théologie, ouvrages suivants : 1° 1865, t. vin, p. 266-308; 1866, t. ix, p. 27-81, 182-218; Rambouillet, L'orthodoxie du livre du Pasteur d'Hamas, Paris, 1880; Link, Christi Person und Week im Hirten les Hermas, Marbourg, 1886; Ribagnac, La christologie du Pasteur d'Ilermas, Paris, 1887; Scherer, Zur Christologie des Hermas, dans Der Katholik, 1905, t. xxxn, p. 321-331 ; Adam, Die Lehre von dem hl. Geiste bei Hermas und Tertullian, dans Theologische Quartalschrifl de Tubingue. 1. · ·. t. Lxxxvin, p. 36-61 ; Gusev, Sv. Hermas i egv kniga Pc.:: (Saint Hermas et son livre le Pasteur), Pravoslavngi 5 v siednik, 1896, t. i, p. 76-142; Braunsbergcr, Der Ap ■ Barnabas, sein Leben und der ihm beigclegle Briefe, Mayence, 1876; L'épître de Barnabé, Louvain, 1900; Taylor, An essay on the theology of the Didache, Cambridge, 1889: Jnequier, La doctrine des douze apôtres et ses enseignements, Paris, 1891 ; Biesenthal, Die urchrislliche Kirche in Lehre und Leben nach der Διδαχή τ«ν δώριζα Άποστόλο-, Insterburg, j 1893. 2° Apologistes. — Schmitt, Die Apologie der drei ersten | Jahrhunderte in hislorisch-syslematischer Darstellung, Mayence, 1890; Zahn, Die apologelischen Grundgedanken La doctrine des Pères de l’Église sur le Saint-Esprit a été exposée avec beaucoup d’érudition théologique par le P. Petau, De Trinitate, préface, 1. I, III, IV, Dogmata theologica, t. n, p. 253-278, 501-685; t. ni, p. 1-168; le P. Thomassin, Tractatus de Trinitate, Dogmata theologica, t. v, p. 288-628; le cardinal Franzelin, De Deo trino, p. 106186; le P. de Régnon, Études de théologie positive sur la sainte Trinité, Paris, t. m; Heinrich, Dogmatischc Théo­ in der Lilleratur der ersten drei Jahrhunderte systematised logie, Mayence, 1885, t. rv, p. 250-309; Scheeben, Im dog- 1 dargeslellt, Wurzbourg, 1890; Duncker, Die Logoslehre matique, trad, franç., Paris, 1880, t. n, p. 551-579; Nôs- Justins des Mürtyrers, Gœttingue, 1848; Waubert de gen, Geschichte der Lehre vom heiligen Geiste, Gutersloh, I Puiseau, Die Christologie van Justinus Martyr, Leyde, 1864; Weizsâcker, Dic Théologie des Mürtyrers Justinus, 1899, p. 4-95. Des données générales sur la théologie trinitaire, et, par 1 dans Jahrbücher fur deulsche Théologie, 1867, L xn, p. 60119; Paul, Ueber die Logoslehre bei Justinus Martyr, dans conséquent, sur le Saint-Esprit, sont contenues dans les Jahrbücher fur protestantische Théologie, 1886, t. xn, ouvrages suivants : Ziegler, Geschichtsentivickelung des Dogma nom heiligen Geiste, Gœttingue, 1791; Baur, Die p. 661-690; 1890, t. xvi, p. 550-578; 1891, t. xvn, p. 124148; Cramer, Wat leerl Justinus aangaandehet ;. .·< · christliche Lehre von der Dreieinigkeit und Menschwerdung Gotles in ihrer geschichtlichen Entwickelnng, Tubingue, 1841 ; bestaan van den heiligen Geest, dans Theologische -, Meyer, Die Lehre von der Trinilal in ihrer historischen 1893, p. 17-35; Leblanc, Le logos de saint Justin, dans les Entwickelnng, Hambourg, 1844; Dorner, EntwickelungsAnnales de philosophie chrétienne, 1904, t. cxlvih, p. 1 j1geschichte der Lehre von der Person Christi, in den ersten 197; Logothétes, Ή βιολογία Άβτ,ναγόρ-;.. 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Griechen des iv und v Jahrhunderts, Wurzbourg, 1895; 3° Pères du m· et du /v* siècle. — Dencker. De-- 1 Irendus Christologie, im Zusanunenhange mil deiser. : Weinel, Wirkungen des Geistes und der Geisler im nachapostolischen Zeitaller bis auf 1rendus, Fribourg, 1899; logischen und anthropologischen GroarfHrm AryoieS. Schermann, Die Gottheit des hl. Geistes nach den griechisGœttingue, 1843; Courdaveaux. Ir·née A Lr: -e chen Vdtern des vierten Jahrhunderts, Fribourg, 1901; de Γhistoire des religions. 1890. L XXL, p. 10-175: Vôlter, Die aposlolischen Vüter neu untersucht, Leyde, 1904. Die Gotteslehre des Iren ans, Leipzig. 18 Ί : Gc** . Des données plus spéciales se rencontrent dans les litcheskaia sistema sv. Ireneia Lion^ka^ s .m s 755 ESPRIT-SAINT '56 tate, dans Biserica ortodoxa româna, 1904,p.1145-1156:1905, p. 893-899: Draeseke, Neuplalonisches in der Gregorios von Nazianz Trinilalslehre, dans Byzantinische Zeitschrift, 1906, t. xv, p. 141-160; Vinogradov, Dogmatilcheskoe utchenie sv. Grigoriia Bogoslova (La doctrine dogmatique de saint Grégoire le Théologien), Kasan, 1877 ; Diekamp, Die Gotleslehre des hi. Gregor von Nyssa, Munster, 1896; p. 254-310; 1881, t. 1, p. 53-101, 232-253, 509-538; A. DuNesmiélov, Dogmatitcheskaia sistema sv. Grigoriia Nisskago tourcq, Saint Irènèe, Paris, 1905; Læmnier, Clementis Alexandrini de λόγψ doctrina, Leipzig, 1855; Gass, De Dei (Le système dogmatique de saint Grégoire de Nysse), Kasanindole et attributis Origenes quid docuerit inquiritur, Bros- 1 1887: Fârster, Chrysostomus in seinem Verhiillniss zur antiochenischen Schule, Gotha, 1889; Leipoldt, Didymus iau, 1838; Fischer, Commentatio de Origcnis theologia. der Blinde von Alexandrien, Leipzig, 1905; Bardy, Didyme Halle, 1846; Harrer, Die TrinilStslehre des Kirchenlehrers Origenes, Ratisbonne, 1858: Schultz, Die Christologie des ΓAveugle, Paris, 1910; Lamy’, Sainl Êphrern, dans L'uni­ Origenes, dans Jahrbiicher fur protestantische Théologie, versité catholique, 1890, t. m, p. 321-349; t. iv, p. 161, 190; Eirainer, Der hl. Ephram der Syrer. Eine dogmenyes1875, t. i, p. 193-247, 369-424; Eleonsky, Utchenie Origena o bojestvie Syna bojia i Dukha Sa. i ob otnochenii ikh Λ chichtliche Abhandlung, Kempten, 1889; Schwen, Afrahat, Bogu Otlzu (La doctrine dOrigcnc sur la divinité du Fils seine Person und sein Verstandniss des Chrislentums,· de Dieu et du Saint-Esprit, et sur leurs relations avec Dieu Berlin, 1907; Beck, Die Trinilâtslehre des hl. Hilarius von le Père), Saint-Pétersbourg, 1879; Bolotov, Utchénie Poitiers, Mayence, 1903; Orlov, Trinitarnyia vozzrieniia Origena o su. Troilzie (La doctrine d’Origène sur la sainte sv. Ilariia Pildauiiskago (Les théories trinilaires de saint Trinité), Saint-Pétersbourg , 1880; F. Prat, Origène, le Hilaire de Poitiers), Sergiev Posad, 1908; Primer, Die Théologie des hi. Ambrosius, Eichstâdt, 1862; Adamov, théologien et Γexégète, Paris, 1907, p. 29-67, 169-173; Utchenie o Troitzie sv. Amvrosii Mediolanskago (La doctrine Dôllinger, Hippolytus und Kallistus, Ratisbonne, 1853, sur la Trinité de saint Ambroise de Milan), Bogoslovsky p. 338-358; Sjôhlm, Hippolytus och modalismen, Lund, Viestnik, 1910, t. n, p. 462-481; t. ni, p. 266-281: J. Tur­ 1899; Drâseke, Noetos und Nœtianer in des Hippolytos Refutatio, dans Zeitschrift fiïr wissenschaflliche Théologie, mel, Saint Jérôme, Paris, 1906, p. 161 sq.; Domer, Augus­ tinus. Sein theologisches System und seine religions-philo1903, t. xlvi, p. 213-232; Ryssel, Gregorius Thaumaturgns : sein Lehcn und seine Schriften, Leipzig, 1880; Dittrich, sophische Anschauung, Berlin, 1873; Gangaul, Des hl. Dionysius der Grosse aon Alexandrien, Fribourg, 1867 ; Augustinus spekulativc Lehre von Gott dem Dreieinigen, Vinogradov, Bogoslouskaia dieialelnost sv.Dionisiia Aleksan- , Augsbourg, 1865: Ostrooumov, Analogii i ikh znatchenie driiskago (L'œuvre théologique de Denys d’Alexandrie), | pri vyiasnenii idcheniia o sv. Troilzie po sudu blaj. Avgus­ Khristianskoe Tchlenie, 1884, t. i, p. 8-54; Drujinine, | tina (L’analogie et sa valeur dans Téclaircissement du dogme Jizn i trudy sa. Dionisiia Veliltago, episkopa Aleksandriisde la sainte Trinité, d'après saint Augustin), Kasan, 190L kago (La aie et les écrits de saint Denys le Grand, éuéque I d’Alexandrie), Kazan, 1890; Hagemann, Die rômische | III. D’après les conciles. — Les conciles n’ont Kirche und ihr Einfluss au/ Disziplin und Dogma in den rien innové au sujet de la croyance catholique au ersten drei Jahrhundcrlen, Fribourg, 1864, p. 142-275, 432- dogme trinitaire. Ils ont pris, pour ainsi dire, le maté­ 453; Stier, Die Gotles und Logos-Lehre Tertullians, Gœttinriel informe de cette croyance, l’ont élaboré avec gue, 1899; Macholz, Spuren trinilariseher Denkweise im A bendlande seit TertuÜian, léna, 1902; Warlield, Ter- l’assistance du Saint-Esprit, l’ont fixé dans des for­ lullian and the beginnings of the doctrine of the Trinity, dans mules précises qui ne laissent pas d’échappatoires aux fausses conclusions des hérétiques. Ces formules, Tile princeion theological review, 1906, I. tv, p. 1-36, 145167; Popov, Tcrlullian, ego teoriia khristianskago znaniia, i ces termes précis ne se trouvent pas, sans doute, dans osnovnyia natchala ego bogosloviia (Terlullien, sa théorie de la révélation écrite ou dans la tradition orale. Mais il la connaissance chrétienne et tes principes fondamentaux de ne faut pas blâmer la pensée chrétienne de s’être sa théologie), Kiev, 1880; Ghternov, Tertullian, presviler formé un langage qui a donné à la théologie un carac­ karthagenskii : otcherk utcheno-literaturnoi dieialelnosti ego (Terlullien, prêtre de Carthage : essai sur son œuvre scienti­ tère scientifique. Les conciles, comme il a été dit au concile de Chalcédoine, n’ont pas eu le but de présenter fique et littéraire), Kursk, 1889; J. Turmel, Terlullien, Paris, 1905, p. 224 sq. ; Goetz, Das Christentum Cyprians, Giessen, , un nouvel aliment à la piété chrétienne, mais de cher­ 1896; Overlach, Die Théologie des Laktantius, Schwerin, ■ cher des remèdes salutaires contre ceux qui ont l»o8 ; Voigt, Die Lehre des Athanasius von Alexandrien, Oder innové dans le trésor des dogmes. Mansi, Concil., die kirchliche Dogmatik des vierlen Jahrhunderts, Brême, t. vn, col. 456, 457. Il n’est donc pas étonnant de 1861 ; Vernet, Essai sur ία doctrine christologique d'Athaconstater, dans les définitions de conciles, un progrès nase le Grand, Genève, 1879; Lauchert, Die Lehre des hl. Athanasius des Grossen, Leipzig, 1895: Hoss, Studien über relativement à l’énonciation claire et explicite de la dus Schriftlum und die Théologie des Athanasius, Fribourg, divinité et de la personnalité du Saint-Esprit. Ce progrès est intimement lié à la naissance et au déve­ 1899; Cavallera, Sainl Athanase, Paris, 1908; Cyrille Lopaloppement des hérésies antitrinitaires, parce que, tinc, L'tchenie su. Athanasiia Vclikago 0 sviatoi Troilzie sravnitelno s utcheniem o torn je predmetie v tri peruye vieka dit saint Grégoire le Grand, sancta Ecclesia subtilius (La doctrine de saint Athanase le Grand sur la sainte Trinité in sua semper eruditione instruitur, dum luerelicorum comparée avec la doctrine des trois premiers siècles sur le même sujet), Kazan, 1894; Blagorazumov, Sv. Athanasii quæstionibus impugnatur. Epist., vni, 2, P. L., Aleksandriisky : ego jizn, utelieno-lileralurnaia i polemiko- t. Lxxvii, coi. 906. Lorsque, ces hérésies s’attaquaient à la personne du Verbe, les conciles ont travaillé au dogmatitcheskàia dieiatelnosl (Saint Athanase d'Alexandrie, sa vie, son œuvre scientifique et littéraire, polémique et dogma­ développement de la doctrine christologique. Mais, tique), Kichinev, 1895 ; Marquardt, .S’. CyrilliHierosolgmitani lorsque les eunomiens et les macédoniens tournèrent de contentionibus et placitis arianorum sententia, Brauns- leurs armes contre la divinité du Saint-Esprit, la berg, 1881; Mader, Der hl. Cyrillus, Bischoj von Jerusalem, théologie du Saint-Esprit attira, nécessairement, in seinem Lében und seinen Schrifien, Einsiedeln, 1891; l’attention des conci es. Le symbole de Nicée se borne Klose, Busilius der Grosse nach seinem l.eben und seiner Lehre, Stralsund, 1835; Scholl, Die Lehre des hl. Basi- à professer la simple croyance catholique au SaintEsprit : Πιστεύομεν... είς το άγιον Πνεύμα. Il ne fait lius ran der Gnade, Fribourg, 1881 ; Allard, Saint Basile, que répéter la formule insérée dans l’ancienne profes­ Paris, 1899; Spassky, Komu prinadlejat tchetverlaia i piataia knigi sv. Basiliia velikago protiv Evnomiia (A qui sion de foi de l’Église romaine. Les Pères du concile appartiennent le quatrième et le cinquième livres de sainl Basile ne voulurent pas adopter la formule plus étendue le Grand contre Eunomius), Bogoslovskii Viestnik, 1900, | proposée par Eusèbe de Césarée : « Nous croyons t. ni, p. 79-106; Lebedev, Sv. Vasilii Velikii : otcherk que chacun des trois est et subsiste : le Père vraiment jizni i trudov ego (Saint Basile le Grand : essai sur sa vie et ses écrits), Saint-Pétersbourg, 1902; Hergenrother, Die comme Père, le Fils vraiment comme Fils, le SaintEsprit vraiment comme Saint-Esprit. » Hcfele, His­ Lehre von der gôttlichen Dreieinigkeit nach dem heiligen Gregor von Nazianz, dem Theologen, Ratisbonne, 1850; toire des conciles, trad. Leclercq, t. i, p. 437. Il suffira de mentionner les anathèmes dont le Popescu, Invitature sf. Grigore de Nazianz, despre Trini­ cheskimi utcheniami ir vieka (Le système dogmatique de saint Irénée de Lyon dans ses relations avec les doctrines gnostiques du tp siècle), Pravoslavny Sobésiednik, 1874, t. n, p. 181-235; t. ni, p. 3-55; Nikolsky, Sv. Irinei Lionskii v borbie s gnostilzizmom (Saint Irènèe de Lyon et sa lutte avec le gnosticisme), Khristianskoe Tchlenie, 1880, t. i, 757 ESPRIT-SAINT Ier concile de Sirmium (351-352) frappa les sabelliens et les photiniens. Hefele, op. cit., t. i, p. 859, 860. Ce concile, comme on sait, était composé de semiariens. Mais, en 362, saint Athanase réunit à Alexan­ drie un synode de 21 évêques. Ce synode eut à s’occu­ per du Saint-Esprit contre les ariens et les macé­ doniens, qui le rabaissaient au rang des créatures. Dans leur épître synodale, les membres de ce concile déclarent qu’il ne faut pas diviser la sainte Trinité, ni admettre rien de créé en elle. Mansi, Concit., t. ni, col. 348. L’Esprit-Saint est de même substance et divinité que le Père et le Fils, et dans la Trinité, il n’y a absolumen t rien de créé, rien de plus puissant ou de moins puissant. Rufin, H. E., i, 29, P. L., t. xxi, col. 499. On doit détester ceux qui aflublent le SaintEsprit d’une nature créée. Mansi, Concit., t. ni, col. 356. Le Saint-Esprit n’est pas étranger à la nature divine. Ibid., col. 349: Hefele, op. cit., t. i, p. 965. Le concile d'Illyrie, tenu en 375, exprima nette­ ment sa foi à la consubstantialité divine de la sainte Trinité. Mansi, Concit., t. ni, col. 385. Le SaintEsprit est inséparable du Père et du Fils quant à la divinité : ceux qui rejettent sa divine consubstan­ tialité, l’Église les frappe d’anathème. Ibid., col. 385. Les ariens sont hérétiques, parce qu’ils nient que le Fils et le Saint-Esprit dérivent de la substance du Père. La même gloire doit être rendue au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Ibid., col. 385. Plusieurs conciles tenus à Rome, sous le pontificat de saint Damase (366-384), déterminent avec plus de précision la doctrine catholique sur le SaintEsprit. Le Ie' de ces conciles, tenu probablement en 369, proclama que le Père, le Fils et le Saint-Esprit participaient à la même substance divine. Mansi, Concit., t. in, col. 443; Hefele, op. cil., L i, p. 980. Un autre concile tenu en 374, sur les instances des évêques orientaux, anatliématisa les erreurs d'Apol­ linaire de Laodicée et d’Eustathe de Sébaste. Ses ana­ thèmes frappent ceux qui rangent le Saint-Esprit au nombre des créatures; qui refusent d’admettre qu’il voit et connaît tout, qu’il a pris part à la créa­ tion de l’univers, qu’il participe avec le Père et le Fils à la même divinité, puissance, majesté, gloire, domination, volonté, et au même royaume; qu'il doit être adoré par toute créature. On renonce au chris­ tianisme pour s'inscrire au nombre des Juifs si on croit à un Dieu unique de manière à supprimer la distinction des personnes divines. Mansi, Concil., t. m, col. 477; Hefele, op. cit., 1.1. p. 981. Le concile établit en ces termes la foi catholique touchant le Saint-Esprit : Hæc est salus Christianorum ut cre­ dentes Trinitati, id est, Patri et Filio et Spiritui Sancio, in eam veram, solam, unam divinila em, et potentiam, et substantiam ejusdem hæc sine dubio credamus. Mansi, Concil., t. ni, coi. 484. Le Saint-Esprit n’est pas un Dieu inengendré ou engendré; il n’a pas été fait ou créé; il est l’Espritdu Père et du Fils, coéternel au Père et au Fils. Ibid., col. 484. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit constituent la Trinité sainte, la pléni­ tude entière de la nature divine. Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu. Ces trois sont un seul Dieu : une seule puissance en trois formœ. Ibid., col. 485. La condamnation, prononcée par ce concile contre les pneumatômaques, fut renouvelée par un 111° concile, tenu en 376. Mansi, Concil., t. m, col. 485; Hefele, op. cil., t. i, p. 984. Un IVe concile tenu en 380, prononça une série d’anathèmes contre les sabelliens, les ariens, les macédoniens, les photi­ niens, les marcelliens, les apollinaristes. Π proclama que le Saint-Esprit n’est pas une créature. Il a tou­ jours subsisté avec le Père et le Fils; il est vere ac proprie sicut et Filius de divina subsistentia. Mansi, Concil., L m, col. 486,487 ; Hefele, op. cil., 1.1, p. 989. «58 Le concile d’Iconium, tenu en 376, déclare, dans sa lettre synodale, que le concile de "Le·.·.· n .. touché à la question du Saint-Esprit, mais 'il ; bien laissé voir ce qu’il en pensait. Ce que r. ;·■..< croyons du Père, nous devons le croire aussi du Fil­ et du Saint-Esprit. La nature de la Trinité est divit . Il n’y a pas en elle mélange de la nature cr< ·.-. Mar. . Concil., t. m, col. 506. Les personnes divines «?.-·. réellement distinctes, mais leur nature n'est ;r_divisée. Si nous séparons le Saint-Esprit de la divine, nous le rabaissons au rang des créatures. Et dans ce cas, ne serait-il pas absurde de le mentionn : dans la formule du baptême? Nous ne prêchons pas trois principes, dit le concile, ni trois dieux : nous e prêchons pas trois natures différentes. Nous recon­ naissons, sans doute, le Père comme cause efficiente de toutes les créatures, mais nous ne nions aucune des hypostases. Ibid., col. 507. Dans nos prières litur­ giques, nous rendons la même gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Ibid., col. 507; Hefele, op. cit., 1.1, p. 983. Dans la Regula fidei, attribuée au concile qui aurait été tenu à Tolède en 447, mais qui est l’œuvre privée de Pastor, évêque de Galice, voir Künstie, Anlipriscilliana, Fribourg-en-Brisgau, 1895, p. 30-35, on établit nettement contre les priscillianistes la person­ nalité divine du Saint-Esprit. On y prononça l'ana­ thème contre ceux qui croient que le Paraclet est identique au Père ou au Fils. Mansi, Concil.. t. m. col. 1002, 1161; Hefele, op. cil., t. u. p. 485. La p- fession de foi attribuée au XIe concile de Tolède ■ " . mais qui, pour Künstie, serait une Expositio fid·::·: théologien espagnol du v® siècle, AnUpriscilliana. p. ~a. déclare que le Saint-Esprit participe à la même sub­ stance, nature, majesté et puissance du Père et Fils, Mansi, Concil., t. xi, col. 132; qu’il est envoy., pa­ le Père et le Fils, mais qu’il ne leur est pas inferieur. ibid., col. 133; qu’il y a trois personnes en Dieu, mais une seule nature commune à toutes les trois : qu’il y a un Père, un Fils et un Saint-Esprit, mais non trois Dieux : Non enim ipse est Pater qui Filius; ncc ipse Filius qui Pater; nec Spiritus Sanctus ipse, oui est vel Pater; vel Filius; cum tamen ipsum sit Pater quod Filius; ipsum Filius quod Pater; ipsum Pater ci Filius quod Spiritus Sanctus, id est, natura unus Deus... Paler et Filius et Spiritus Sanctus substantia unum sunt : personas enim distinguimus, non deitatem sepa­ ramus. Ibid., col. 134. Cette profession de foi a . : renouvelée au concile de Tolède de 688, Mansi. ' .. L xn, col. 11-12, et avec plus d'ampleur au concile de 693 : « Nous confessons la divinité et la toute-puissance du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Mais nous ne croyons pas en trois Dieux ou en trois tout-puissants. Appuyés sur la vérité inébranlable de la foi, nous croyons en un seul Dieu de même nature, essence, toute-puissance et majesté. · Mansi, Concil., t. xn. col. 65. Le Père n’a jamais été sans le Saint-Esprit, Π n’y a rien ni de plus grand, ni de plus petit dans la sainte Trinité. Le Père est parfait, le Fils est parfait, le Saint-Esprit est parfait. Le Père est immuable, le Fils est immuable, le Saint-Esprit est immuable. Ibid., col. 65. Nous devons croire en un seul Dieu, en un seul Père inséparable du Fils et du Saint-Esprit. La volonté du Père, du Fils et du Saint-Esprit est une et identique. Au point de vue des relations. Père, qui a relation avec le Fils, n’est pas le Fils.et Saint-Esprit n’est ni le Père ni le Fils. Ibid.. : . ·". Hefele, op. cit., L n, p. 582-586. D’autres conciles du xr et du xn* siècle : sur la divinité du Saint-Esprit contre les _·.. : du nominalisme ou d’un trithéisme déguisé. L= : cile de Soissons de 1092 condamnait :es erreurs le Roscelin de Compïègne, qui réduisait . ■ >: 759 ESPRIT-SAINT à une simple abstraction et considérait les trois per­ sonnes divines comme trois choses (1res res') distinctes. Stôckl, Geschichte der Philosophie des Mittelallers, Mayence, 1864, t- i, p. 138, 139; Hefele, op. cit., t. v, p. 353-354. Le concile de Soissons de 1121 et le concile de Sens de 1140 condamnèrent Abélard, qui faisait du Saint-Esprit un simple attribut de la divi­ nité, la bonté divine. Voir t. i, col. 44, 46; Stôckl, op. cil., t. i, p. 235-239; Schwane, Dogmengeschichle der mitlleren Zeil, Fribourg, 1882, p. 156-157 ; Hefele, Conciliengeschichte, t. v, p. 358-363; Mansi, Concil., t. xxi, col. 265, 559-563. Le concile de Reims en 1148 proclama la divinité et la personnalité du SaintEsprit contre Gilbert de la Porrée, pour lequel cha­ cune des trois personnes en Dieu ne représentait pas la totalité absolue de l’essence divine : il fallait les trois ensemble pour avoir l'être divin. Stôckl, op. cit., L i, p. 285; Hefele, op. cit., t. v, p. 519-525. Cum de tribus personis loquimur, dit le concile, Pâtre, et Filio, el Spiritu Sancio, ipsas unum Deum, unam divinam substantiam esse fatemur. Et e Converso cum de uno Deo, uno divina substantia loquimur, ipsum unum Deum, unam divinam substantiam esse tres per­ sonas confitemur. Mansi, Concil., t. xxi, coi. 713. Le IVe concile du Latran (XII0 œcuménique), tenu en 1215, condamna les théories trinitaires de l’abbé Joachim de Flore, qui, partant du principe : Essentia genuit essentiam, aboutissait au trithéisme. Stôckl, loc. cil., p. 289; Schwane, loc. cit., p. 161, 162. Avec une rigoureuse précision de termes, le concile affirme la consubstantialité divine du Saint-Esprit : Firmiter credimus el simpliciter confitemur, quod unus solus est verus Deus, ælernus et immensus... Pater, el Filius, et Spiritus Sanctus : 1res quidem personœ, sed una essentia, substantia, seu natura simplex omnino. Mansi, Concil., t. xxn, coi. 981, 982. La prolixe pro­ fession de foi de ce concile contient l’exposé le plus précis de la théologie du Saint-Esprit. Cf. DenzingerBannwart, Enchiridion, n. 428. IV. D’après les théologiens. — La preuve théo­ logique de la divinité et de la personnalité du SaintEsprit est intimement liée à la preuve théologique de la Trinité divine, et exige, au préalable, une étude sérieuse des processions et des relations divines. Nous ne pouvons donc que l’effleurer, et nous nous bornons aux remarques suivantes : 1° La théologie naturelle ne donne aucune preuve, ni directe ni indirecte, ni immédiate ni médiate de la divinité el de la personnalité distincte du Saint-Esprit. — Les théologiens qui se sont flattés de déduire la subsistance du Saint-Esprit en Dieu par des raisons nécessaires (rationes necessaries, probaliones necessariæ), cf. S. Anselme, Monologium, lxiv, P. L., t. CLvni, col. 213, n’ont abouti qu’à mettre en pleine lumière l’impuissance radicale de la raison à démontrer le mystère de la Trinité. L’assertion d’Abélard, que par le voûç du monde Platon entendait le SaintEsprit. est simplement fantaisiste. En effet, pour con­ naître la subsistance du Saint-Esprit en Dieu, nous devrions connaître les mystères de la vie intime de Dieu, nous devrions pénétrer l’essence divine, saisir l’infini dans sa réalité objective, mesurer l’immensité de Dieu avec notre intelligence créée. Cette hypo­ thèse est absurde. La théologie naturelle enseigne que nous n’avons pas l’intuition immédiate de Dieu. Nous nous élevons à la connaissance naturelle de Dieu par les créatures. Mais les créatures révèlent Dieu en tant qu’il est le principe de l’ordre naturel; elles révèlent les attributs qui appartiennent à l’essence divine; elles révèlent Dieu en tant qu’il est créateur, immense, infini, tout-puissant. « Les hommes, dit saint Thomas, ne parviennent à la connaissance de Dieu que par la connaissance des créatures. Car les créatures con­ 7G0 duisent à la connaissance de Dieu, comme l’effet con­ duit à la connaissance de la cause. Ce que la raison naturelle peut connaître de Dieu, c’est uniquement ce qui lui appartient nécessairement, comme au principe des êtres, comme au créateur. Mais la puissance créa­ trice est commune à toute la Trinité. Elle appartient à l’unité de l’essence divine, et non à la pluralité des personnes. La raison naturelle peut donc seulement connaître en Dieu ce qui a rapport à l’unité de nature, et non ce qui a rapport à la distinction des personnes. » Sum. lheol., I", q. xxxn, a. 1. La raison ne nous montre donc pas Dieu comme principe de ses opérations ad intra. L’essence divine est impénétrable à nos regards. Ibid., I", q. xn, a. 4; Franzelin, De Deo uno, Rome, 1876, p. 181-182. Si donc nous ne pouvons avoir la connaissance naturelle de la vie intime de Dieu, si le mystère de la Trinité touche aux profon­ deurs les plus intimes de l’être divin, nous devons affirmer que la théologie naturelle, laissée à ses propres forces, ne peut pas prouver la subsistance du SaintEsprit en Dieu. « Personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père, et personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils a voulu le révéler. » Matth., xi, 27. La connaissance des personnes divines ne nous est donnée que par la révélation. Voir Ruiz, Commen­ taria de Trinitate, disp. XLI, sect, n, Lyon, 1625, p. 373. De mysterio Trinitatis, dit saint Jérôme, recta confessio est ignoratio scientiae. In Is., xviii, P. L., t. XXIV, col. 627. Les anges et les hommes, déclare saint Cyrille, ignorent le mystère de la Trinité. Cal., vi, 6, P. G., t. ΧΧΧΙΠ, col. 548. La compréhension de la Trinité, d’après saint Basile, dépasse la portée de toute nature intelligente créée. Adversus Eunomium, i, 14, P. G., t. xxix, col. 544; Piccirelli, De Deo uno el trino, Naples, 1902, p. 1124-1139. 2° Après que la révélation a révélé le mystère de la Trinité, la raison peut expliquer en quelque manière comment la subsistance personnelle du Sainl-Espril en Dieu est nécessaire. — Elle peut l’expliquer unique­ ment par voie d’analogies et de comparaisons. « Le chrétien, dit saint Anselme, qui garde sans hésitation la foi, croyant ce qu’elle dit, l’aimant, la pratiquant, peut, avec humilité, chercher, la raison de ce qu’il croit. » De fide Trinitatis, 2, P. L., t. clviii, col. 263. « Pour construire une théorie de la Trinité, on est tenu de commencer par affirmer tout ce que l’Église enseigne. On doit, en outre, chercher dans la révéla­ tion même les données qui dirigent les concepts. Mais on reste libre de choisir parmi ces données ce qu’on veut admettre à la base de son œuvre, et d’adopter pour l’édifice telle forme de philosophie que l’on pré­ férera. » De Régnon, op. cit., t. n, p. 123. 3° Le principe dont il faut procéder par voie d’ana­ logie pour démontrer qu’il y a, au point de vue naturel, des raisons de convenance qui portent à admettre en Dieu le Sainl-Espril comme troisième terme consub­ stantiel de la Trinité, est le principe de la fécondité de la vie divine. — La théologie naturelle prouve que Dieu est vivant. Celui qui donne la vie aux êtres créés ne peut manquer d’une perfection qui découle de lui comme de sa source. Dieu n’est pas seulement vivant. Il est la vie même. S’il est la vie, cette vie doit être féconde, agissante. Cette fécondité divine se révèle dans les êtres créés, dans l’univers visible. Mais ces témoignages visibles de la vie divine ne suffisent pas à la perfection infinie de Dieu. Nous ne pouvons concevoir la vie divine comme bornée aux seules opérations ad extra, de même que nous ne saurions concevoir notre vie humaine réduite à l’exercice, au mouvement de nos membres. Il y a dans l’homme, qui est l’image de Dieu, une vie intérieure, la vie de .’intelligence et de la volonté, et des opérations immanentes qui découlent de ces deux puissances. 761 ESPRIT-SAINT Or, pourrions-nous ne pas admettre en Dieu cette vie intérieure qu’il a donnée à l’homme, ne pas admet­ tre que l'essence divine est à la fois intelligence et volonté? Et si Dieu est intelligence et volonté, ne sommes-nous pas forcés d’admettre que cette intel­ ligence et cette volonté, qui s’identifient avec l’unique essence divine, sont toujours en acte, c’est-à-dire ne passent jamais de la puissance à l’acte? Si Dieu est intelligence, cette intelligence divine connaît non seulement ce qui est hors de la vie intime de Dieu, mais aussi ce qui est en Dieu de toute éter­ nité, c’est-à-dire Dieu se connaît lui-même. Si Dieu est volonté, cette volonté n’aime pas seulement les créa­ tures où brille un rayon de la bonté infinie, mais aussi la bonté infinie de l’être divin, c’est-à-dire Dieu s’aime lui-même. Nous sommes donc amenés à penser que l’essence divine, sous des relations différentes, est à la fois le principe de l’intellection divine et le terme de cette intellection; de même, elle est le principe de la volition divine et le terme de cette volition; nous pouvons donc conclure que toute l’évolution de la vie divine repose sur ces deux actes : connaître et aimer. Les deux termes de l’intellection et de la volition divine ne diffèrent pas de l’essence divine. S’ils en différaient, Dieu ne serait plus l’être d’une simpli­ cité absolue. Pour les produire, Dieu passerait de la puissance à l’acte, c’est-à-dire il ne serait plus l’acte très pur. » Aimer et comprendre en Dieu, dit saint Thomas, cfest Dieu lui-même. Dieu ne s’aime pas luimême par quelque chose qui survient à son essence, mais selon son essence. Puisque donc il s’aime luimême parce qu’il est en lui-même comme l’objet aimé dans celui qui aime, Dieu aimé n’est pas en Dieu ai­ mant d’une manière accidentelle, comme les choses aimées sont en nous qui les aimons. Mais Dieu est en lui-même comme l’être aimé dans l’être aimant substantiellement. Le Saint-Esprit n’est donc pas un accident dans la nature divine : il subsiste dans l’essence divine comme le Père et le Fils. » Compen­ dium theologiæ, xlviii. Mais la volonté ne peut rien aimer qui n’ait été auparavant conçu et connu par l’intelligence. H s’en­ suit que l’acte de l’intelligence a une priorité logique en Dieu sur l’acte de la volonté; c’est-à-dire le terme de l’intelligence divine, que l’Écriture appelle le Verbe de Dieu,a une priorité logique surleterme de la volonté divine, que la même Écriture nomme le Saint-Esprit. Le Saint-Esprit est donc réellement le troisième dans ordre des relations divines. Et, puisqu’il y a une distinction entre les actes de vouloir et de connaître, parce qu’on ne peut dire que Dieu veut par son in­ telligence, ni qu’il connaît par sa volonté, les termes de l’intelligence et de la volonté divine ne peuvent pas se confondre, le Saint-Esprit se distingue du Verbe; l’Esprit et le Verbe à la fois se distinguent du prin­ cipe de l’intellection et de la volition divine. De Ré­ gnon, op. cit., t. n, p. 196-197. Cette théorie ration­ nelle de la Trinité a été développée par saint Augustin, saint Anselme et saint Thomas d’Aquin. Elle nous aide, sans doute, comme dit saint Augustin, à voir par l’intelligence ce que nous croyons : Desideravi intel­ lectu videre quod credidi, De Trinitate, xv, 28, 51, P. L., t. xlii, coi. 1098, mais elle n’ouvre pas le mys­ tère à notre raison, ni ne montre pourquoi les termes des opérations ad intra de la Trinité doivent être per­ sonnels. Si donc la révélation n’était pas venue dissi­ per la nuit de notre intelligence, nous n’aurions jamais su que le Saint-Esprit subsiste en Dieu comme troi­ sième personne divine. Scheeben, La dogmatique, t. n, p. 624-668; Id., Die Mgsterien des Chrislentums, Fribourg, 1898, p. 19-134; Heinrich, Dogmatische Théologie, t. iv, p. 454-558; Franzefin, De Deo trino, p. 235-411 ; de Régnon, Études de théo­ 762 logie posilivesur lasainle Trinité, 2· série (consacrée ex . -vement à l’étude des théories scolastiques de la sainte Trinité); Piccirelli,DeDeo uno et trino, p. 1120-1142.12571262. II. LA PROCESSION DU SAINT-ESPRIT DU PÈRE ET DU FILS. — Il n’est pas nécessaire de prouver que le Saint-Esprit procède du Père. Cette vérité ■-· ’ ' parle de lui au passé ou au futur.L’acte ·:· creai. : ’ est étemel de la part de Dieu, parte q > D ·. n est toujours en acte; mais il est temporaire par m --· -* terme extérieur qui est créé dans le temps ' - sse- 767 ESPRIT-SAINT la communication de l’essence divine au Saint-Esprit par le Fils est éternelle; mais le rôle que, par cette communication, le Saint-Esprit exerce dans l’œuvre de la rédemption est temporaire. Franzelin, De Deo trino, p. 418, 419. Nous pouvons donc résumer l'argument qui nous est fourni par le texte : Il recevra de moi, en ce syllo­ gisme : Tout ce qui estai; Père, excepté la paternité, est au Fils. Mais la propriété de produire le SaintEsprit n’est pas la paternité, c’est-à-dire n’est pas la propriété hypostatique du Père. Donc, si le Père a la propriété de produire le Saint-Esprit, le Fils l’a aussi. En d’autres termes, si le Saint-Esprit reçoit du Père, il reçoit aussi du Fils. S. Athanase, Episl., i, ad Serapionem, 20, P. G., t. xxvi, col, 580. La théo­ logie orthodoxe accepte la majeure du syllogisme, Macaire, op. cil., t. i, p. 280; mais elle refuse d’en accepter la conclusion. On oublie que, par rapport au Fils, la propriété personnelle du Père est celle d’engendrer; que, par rapport au Père, la propriété personnelle du Fils est celle d’être engendré. Il y a une réelle opposition entre la paternité et la filiation, et le Fils, en tant que Fils, ne peut pas avoir ce qui est au Père en tant que Père. Mais la spiration du Saint-Esprit ne s’oppose ni à la paternité ni à la filiation. Elle est donc commune au Père et au Fils. 3° Il y a dans l’Évangile de saint Jean plusieurs textes qui se rapportent à la mission du Saint-Esprit par le Fils. « Je prierai le Père, et il vous donnera un autre consolateur, » xrv, 16. Je vous enverrai le consolateur d’auprès du Père. » xv, 26. « Si je m'en vais, je vous enverrai le consolateur, » xvi. 7. Cf. Luc., XXIV, 49; Act., π, 33; Tit., m, 6. Ces textes prouvent qu’il y a une mission du Saint-Esprit et que le prin­ cipe de cette mission est le Fils. La théologie ortho­ doxe n’hésite pas à le reconnaître. Mais est-ce que cette mission comporte la dépendance de celui qui est envoyé vis-à-vis de celui qui envoie? La théologie orthodoxe, de même que la théologie catholique, répond négativement à cette question. La parfaite égalité des personnes divines ne comporte pa£ qu’il y ait une différence de pouvoir, une supériorité et une infériorité de nature entre celle qui envoie et celle qui est envoyée. Mais cette mission divine, faut-il l’entendre d’une mission temporelle, c’est-à-dire d’une mission qui n’implique pas une priorité d’origine de la part de celui qi i envoie, ou même est-elle un corollaire, une conséquence nécessaire de la procession d’origine, de telle manière que, celle-ci exclue, la mission ne soit plus possible? La réponse que la théologie catho­ lique donne à cette question diffère de la réponse que lui donne la théologie orthodoxe. La théologie catholique soutient que la procession éternelle est le fondement nécessaire de la mission du Saint-Esprit, que le concept de procession n’est pas inséparable du concept de mission, mais que le con­ cept de mission présuppose nécessairement une pro­ cession divine, sans laquelle il n’y aurait plus d’égalité parfaite entre les personnes divines. Toute mission, en effet, emporte une distinction réelle entre celui qui envoie et celui qui est envoyé. Le Fils, qui envoie le Saint-Esprit, se distingue donc réellement du SaintEsprit, qu’il envoie et qu’il répand sur les apôtres. Or la mission, de la part de celui qui envoie, suppose une supériorité morale ou une priorité d’origine. Il serait impie de parler d'une supériorité morale du Fils par rapport au Saint-Esprit, car, alors, 1e. Samt-Esprit serait inférieur en perfection au Fils, et. partant, n’aurait pas la nature divine du Fils. La mission du Saint-Esprit par le Fils implique donc, dans le Fils, une priorité d’origine, la procession divine de celui qui envoie. 768 Le Saint-Esprit, argumente Georges de Trébizonde. est envoyé par le Père et le Fils. Il s'ensuit que l’EspritSaint procède du Père et du Fils, parce que l’EspritSaint procède de ceux qui l’envoient. Ceux qui mettent en Dieu des progressions temporelles tombent dans l’erreur. Ils expriment ce qui est éternel par ce qui est temporaire. Mais, dans la sainte Trinité, il y a seu­ lement l’ordre d’origine. On ne peut pas concevoir qu’une personne divine soit supérieure en dignité et une autre inférieure. A cause de l’ordre d'origine, nous lisons dans l’Écriture sainte que le Père n’est pas envoyé par le Fils et que le Fils n’est pas envoyé par le Saint-Esprit, excepté le cas où il est question de l'humanité sainte du Fils. Op. cil., P. G., t. ci.xi, col. 832. Ratramne de Corbie remarque justement que la théorie grecque des missions conduit en dernière analyse à l’arianisme, à la différence de nature entre les personnes divines : Aut ergo missionem hanc confitemini missionem, aut, quod est impium, obse­ quium. Op. cit., i, 3, P. L., t. cxxi, col. 229. Cf. S. Thomas, Sum. theol., Ia, q. χι,πι, a. 1 ; Contra gentiles, 1. IV c. xxiv; Contra errores grrecorum, n, 2; Georges Métochite, Contra Manuelem Cretensem, 9, P. G., t. cxli, col. 1333-1337; Heinrich, op. cit., t. iv, p. 244246; Franzelin, De Deo trino, p. 432-438; Kolling, op. cit., p. 311-316. Photius et les théologiens orthodoxes s’efforcent d’amoindrir la valeur démonstrative des textes où il est question de l’envoi du Saint-Esprit par le Fils. Amphiloch., q. CLXXxvni, 2, P. G., t. ci. col. 909-912. « Cette idée, dit Macaire, que, dans le mystère de la sainte Trinité, l’envoi d’une personne par une autre suppose nécessairement que la seconde procède de la première, cette idée-là, loin d’avoir le moindre fon­ dement dans ia sainte Écriture, est tout à fait en opposition avec elle, car l’Écriture dit que même le Fils est envoyé par le Saint-Esprit et non point par le Père, dans Is., xlviii, 16; lxi, 1; Luc., iv, 18. Op. cit., t. i, p. 273, 274. Cf. Innocent, Théologie polémique (en russe), Kazan, 1859, t. n, p. 31-34; Malinovsky, op. cil., p. 324, 325; Androutzos, Δοκί­ μων συμβολικής ίξ έπόψεως όρ&οδύξου, Athènes, 1901, p. 132; Rhosi, Σύστημα δογματικής τής ορθοδόξου ’Εκκλησίας, Athènes, 1903, ρ. 255; Procopovitch, Tractatus de processione Spiritus Sancti, Gotha, 1772 p. 15, 16. L’objection orthodoxe n’est pas difficile à résoudre. La mission du Filsncprésente pas les mêmescaractères que la mission du Saint-Esprit.Cette différence dépend de ce que le Saint-Esprit a l’unique nature divine, tandis que la personne divine du Fils incarné a la double nature divine et humaine.Ces deux natures ne se confondent pas et, partant, clics autorisent, à l'égard du Fils, l’emploi réciproque de dénominations qui se rapportent à la nature divine ou à la nature humaine. Eu égard à sa double nature, nous pouvons considérer le Fils, ou comme Verbe de Dieu que le Père engendre de toute éternité, ou comme Verbe revêtu de notre chair. S. Augustin, De Trinitate, iv, 20, 27, P. L., t. xl.ii, col. 906. Dans le premier cas, il est évident que le Fils ne peut pas êtreenvoyé par le Saint-Esprit : ab illo mittitur de quo natum est. Ibid., col. 907. Cette mission du Verbe qui se prépare à l’œuvre de la rédemption, mais qui ne s’est pas encore incarné, ne suppose pas une supériorité morale de la première personne sur la seconde, parce qu’il y a la plus parfaite égalité entre les personnes divines. Le Saint-Esprit est donc envoyé par le Père uniquement parce qu’il y a, de la part du Père, une priorité logique d’origine. Mais le Verbe de Dieu s’est fait chair, et par rapport à sa nature humaine, il est devenu obéis­ sant jusqu’à la mort : le Christ est soumis au vouloir de Dieu. Par son humanité, le Verbe incarné est envoyé ESPRIT-SAINT 769 par le Père et le Saint-Esprit, non pas en vertu de la priorité d’origine du Père, mais en vertu de cette autorité suprême que la nature divine exerce sur la nature humaine. Quant à son humanité, le Verbe fait chair est inférieur, non seulement à la première et à la troisième personnes, mais en quelque sorte à luimême, en tant qu’il est une hypostase divine. Il s’en­ suit donc que le Père et le Saint-Esprit envoient le Fils, en tant que celui-ci s’est revêtu de la nature humaine et que, par cette nature humaine, il diffère du Père et du Saint-Esprit. Dans un sens moins rigou­ reux, on pourrait dire aussi qu’il est envoyé par luimême, car la nature humaine qu’il a adoptée est sou­ mise à la nature divine. Bref, par sa participation à l’unité de la nature divine, le Saint-Esprit est envoyé par le Père et le Fils, parce qu’il procède éternelle­ ment du Père et du Fils. Mais le Fils peut être con­ sidéré ou comme Verbe de Dieu qui participe à la nature divine communiquée par le Père de toute éternité, ou comme Verbe fait chair. Dans le premier cas, la mission du Verbe est réservée exclusivement au Père, et le fondement de cette mission est la géné­ ration éternelle. Dans le second cas, la mission du Verbe appartient aux trois personnes divines, au Père et au Saint-Esprit dans un sens rigoureux, au Fils dans un sens moins rigoureux. Lorsque la théo­ logie orthodoxe objecte que l’Esprit-Saint envoie le Fils, nous répondons qu'il l’envoie en tant que le Fils s’est fait homme. Le texte d’Isaïe : Le Seigneur Jéhovah m’envoie avec son Esprit, xlviii, 16, de l’aveu des exégètes ortho­ doxes, se rapporte à Isaïe lui-même. Commentaire sur le livre d’Isaïe (en russe), Khristianskoe Tchtenie, 1893, t. i, p. 765, 766. Voir Knabenbauer, Commentarius in isaiam prophetam, Paris, 1887, t. n, p. 223-225. Isaïe est le type du Messie, en tant que le Messie descend sur la terre pour remplir sa mission divine, c’est-àdire le type du Verbe fait chair. Il ne répugne donc pas d’admettre que, d’après ce texte, le Verbe fait chair soit envoyé par le Saint-Esprit Franzclin Examen Macarii, p. 30. De même, le texte d’Isaïe : L’Esprit du Seigneur est sur moi : il m’a oint pour porter la bonne nouvelle aux malheureux, lxi, 1; cf. Luc., iv, 18, se rapporte, d’après les Pères, à la nature humaine du Christ. C’est l’onction de l’huma­ nité sainte du Sauveur, dit saint Grégoire de Nazianze. Orat., xxx, 21, P. G., t xxxvi, col. 132. Elle s’accom­ plit dans la nature humaine que le Verbe a adoptée pour nous racheter. S. Cyrille d’Alexandrie, De recta fide ad reginas, 13, P. G., t. lxxvi, col. 1220; S. Jean Damascène, De fide orthodoxa, ιν, 6, P. G., t. xciv, col. 1112; Schanz, Commentar iiber das Evangelium des hl. Lukas, Tubingue, 1883, p. 185; Knabenbauer, Commentarium in Evangelium secundum Lucam, Paris, 1896, p. 185; Palmieri, La missione dette divine persone e la processione dello Spirilo Santo, Rome, 1900, p. 24-29. Nous pouvons donc conclure par les belles paroles de saint Fulgence : « Le Fils est envoyé par le Père, mais le Père n’est pas envoyé par le Fils, parce que le Fils est né du Père, non pas le Père du Fils. Pareille­ ment, nous lisons dans l’Écriture sainte que le SaintEsprit est envoyé par le Père et le Fils, parce qu’il procède du Père et du Fils. Mais, puisque l’Écriture sainte donne plusieurs sens au mot mission, dans le mystère de l’incarnation, le Fils est présenté comme envoyé non seulement par le Père, mais aussi par le Saint-Esprit, parce que le médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, homme lui-même, est le produit de l’opération divine de toute la Trinité. II y a une différence entre la manière dont le SaintEsprit, qui procède naturaliter du Père et du Fils, est envoyé par le Père et le Fils, et la manière dont le DICI. DE THÉOL. CATHOL. 770 Fils est envoyé par le Père et le Saint-Esprit. ■ ■ -. Fabianum, xxix, P. L., t. lxv, col. 797. 4° Après sa résurrection, Jésus-Christ se manifesta à ses apôtres, souffla sur eux ct leur lit : - î ■ ■· ; l’Esprit-Saint. » Joa., xx, 22. Ce texte est : · r>ar les théologiens catholiques à l’appui de la -:··.· catholique du Filioque. Heinrich, op. cit., t. ;■ . Le métropolite Macaire affirme que )..· F r ■ l’Église n’y ont jamais trouvé l’idée de la processi.;, éternelle du Saint-Esprit. Op. cit., t i, p. 283. <.· pourrait, à la rigueur, considérer ce texte c··: : n’exprimant pas clairement la procession du SaintEsprit du Fils; mais il est absolument faux que : Pères ne lui aient pas attaché le sens que la théolog catholique lui donne. « Pourquoi ne croyons-nous pas, dit saint Augustin, que le Saint-Esprit procède du Fils, étant donné que le Saint-Esprit est l’Esprit du Fils? Si le Saint-Esprit ne procédait pas du Fils, avant sa résurrection, Jésus-Christ, en se montrent à scs disciples, n’aurait pas soufflé sur eux et ne leur aurait pas dit : « Recevez le Saint-Esprit. · L'action de souffler ne signifie pas autre chose que la processio: du Saint-Esprit du Fils. » In Joa., tr. XCIX, 7, P. L.. L xxxv, col. 1889. Par conséquent, ce texte est de­ monstratio per congruam significationem, non tantum a Patre, sed el a Filio procedere Spiritum Sanctum. De Trinitate, rv, 20, 29, P. L.. t. xlii, coi. 96S; xv, 26. 45, coi. 1093: Contra Maximinum, n. 14. 1. :: coi. 770. Cf. S. Fulgence, De fide ad Petrum, ta, 52, P. L., L lxv, coi. 696 ; S. Athanase, De incarnatione et contra arianos, 9, P. G., t. xxvi,coL997; Franzeiir, Examen Macarii, p. 62-66. 5° On lit dans l’Évangile de saint Jean : < L’Esprit de vérité qui procède du Père, » xv, 26. Ce texte est < ·. par Photius comme un dard acéré et inévitable contre les latins. Myslagogia, 2, P. G., t. en, col. 280. Le SaintEsprit procède du Père, objectent les théologiens orthodoxes; donc il ne procède pas du Fils. Et bien souvent, ils ne se bornent pas à cette fausse déduction. L’Évangile de saint Jean déclare que le Saint-Esprit procède du Père. La théologie orthodoxe n’hésite pas à ajouter au texte un mot qui tranche nettement la question en sa faveur. Au lieu de lire : ’Ex -.où τιαττ. ; εκπορεύεται, elle lit : έκ τοΰ πατρδς μόνου. Mesoloras, Συμβολική τής ορθοδόξου ανατολικής ’Εκκλησίας, Athènes, 1901, t. Ι, p. 120; Σύντομος άπαρι’Ομησις και ανατροπή των καινοτομιών τής παπικής ’Εκκλησίας, Constanti­ nople, 1900, ρ. 5. Les controversistes latins ont maintes fois reproché aux grecs leur acharnement contre l’insertion du Filioque dans le symbole de Nicée, tandis qu’ils ne se faisaient pas scrupule, pour les besoins de leur cause, d’altérer le texte de saint Jean. Pierre Chrysolan, Oratio de Spiritu Sancto, i, 6, P. G., L cxxvn, col. 915; Allatius, Έγχειρίδιον περί τής έκπορεύσεως τοΰ αγίου Πνεύματος. Rome, 1658, ρ. 16. Tout d’abord, la théologie orthodoxe se livre à de longs commentaires sur ce texte pour prouver que le Saint-Esprit procède du Père. Cette démonstration est de tout point inutile, puisque la théologie latine est absolument du même avis. Mais est-il vrai que ce texte exclut aussi la procession divine du SaintEsprit du Fils? La théologie orthodoxe répond affir­ mativement, parce que la spiration est une pro­ priété personnelle exclusive du Père. > Quand on dit que le Père engendre le Fils et fait procéder le Sain: Esprit, on parle proprement du Père comme ayant un attribut personnel qui le distingue du Fils et cSaint-Esprit. Par conséquent aussi, lorsqu il est 1 : que le Saint-Esprit procède du Père, sous le nom Père, on ne saurait comprendre en même temps i-r Fils, qui est un avec le Père par essence et noa pcct en personnalité. · Macaire, op. ciL, L i, p. 271. Ci. V. — S Tl\ ESPRIT-;SA1NT Malinovsky, op. cil., 1.i, p. 326; Prokopovitcb, op. cit., p. 27-29; Innocent, op. cil., t. π, p. 36-37. On voit bien que la théologie orthodoxe confond ici deux notions différentes des attributs personnels divins. La pater­ nité est, sans doute, un attribut personnel qui dis­ tingue le Père du Fils; la spiration est aussi un attri­ but personnel qui distingue le Père du Saint-Esprit. Sur ces deux points, il y a parfait accord entre théo­ logiens catholiques et théologiens orthodoxes. Mais est-ce que la spiration active, l’attribut personnel qui distingue le Père du Saint-Esprit est commune, en même temps,au Fils,etdistingue-t-elle le Fils du SaintEsprit? C’est ici qu'il y a divergence de doctrine entre le catholicisme et l’orthodoxie. Par la spiration active, le Père n’a aucune relation d’origine à l’égard du Fils, c’est-à-dire que, par la spiration, il ne se distingue pas du Fils. Or, tout est commun entre les personnes divines, hors les relations d’origine. Si le Fils n’est donc pas opposé au Père par la spiration active, cette spi­ ration, qui est dans le Père comme dans sa source pri­ mordiale, est commune aussi au Fils. De même que le Père et le Fils, qui se distinguent entre eux par les seules relations de paternité et de filiation, parti­ cipent à la même essence et aux mêmes attributs divins, ils participent aussi à la même spiration active du Saint-Esprit, à une spiration qui n’établit pas entre eux l’opposition des relations d’origine. Franzelin, Examen Macarii, p. 14-18. « Si l’on admet, insistent les théologiens orthodoxes, que l’expression : procède du Père suppose, loin de l’exclure, l’idée que le Saint-Esprit procède égale­ ment du Fils, le Fils étant un par essence avec le Père, on devra pareillement admettre que ces paroles ; engendré par le Père, n’excluent point, mais supposent que le Fils est aussi engendré par le Saint-Esprit, l’Esprit n’étant un qu’avec le Père. » Macaire, op. cit., t. i, p. 271, 272. Cf. Procopovitch, op. cil., p. 33. L’hypothèse est absurde, même en vertu des prin­ cipes de la théologie orthodoxe. En effet, la théo­ logie orthodoxe, aussi bien que la théologie catho­ lique, admet qu’il y a un ordre d’origine entre les trois personnes divines. La troisième personne ne peut être mentionnée au rang de la seconde, ni la seconde au rang de la troisième. Cet ordre nécessaire n’est pas attesté seulement par l’Écriture dans la formule du baptême, ou par la tradition des Pères. La raison éclairée par la foi montre qu’il est nécessaire. Le Père est la première personne, parce qu’il est la source primordiale de la divinité; le Fils est la seconde per­ sonne, parce qu’il est le terme consubstantiel de l'intellection divine, qui, en Dieu, a une priorité logique sur l’acte de la volonté. Le Saint-Esprit est le troisième, parce qu’il est le terme de l’acte de la volonté. Cet ordre est nécessaire. Si l’on suppose, en effet, que le Saint-Esprit pourrait prendre le rang de la seconde personne, il faudrait aussi supposer que l’acte de la volonté qui tend vers le bien précède l’acte de l’intelligence qui connaît le bien, c’est-àdire, puisqu'il est question de Dieu, que la volonté divine agit sans sagesse. Nous pouvons donc dire que le Père et le Fils produisent le Saint-Esprit, parce qu’ils précèdent le Saint-Esprit en vertu d’une prio­ rité logique de l’acte de l’intelligence divine sur la volonté divine. Mais nous ne pouvons pas dire que le Père et le Saint-Esprit engendrent le Verbe, parce que le Saint-Esprit, qui est nécessairement troi­ sième dans l’ordre des relations divines, ne peut pas devenir le second. Franzelin, Examen Macarii, p. 20, 21. Le texte de saint Jean : a Paire procedit, contient donc une preuve implicite de la procession du SaintEsprit du Fils. Tout d’abord, il n’exclut pas le Fils de la spiration du Saint-Esprit par cela même qu'il 772 attribue cette spiration au Père. Ensuite, il doit être expliqué à la lumière d’autres textes qui déc'arent que le Père et le Fils sont un, Joa., x, 30; que tout ce que le Père a, est au Fils. Joa., xvi, 15; xvn, 10; Matth., xi, 17. Le Père a donc donné au Fils tout ce qui est à lui, hors la paternité. Tout est commun entre le Père et le Fils, déclare saint Athanase, excepté que le Père n’est pas le Fils et le Fils n’est pas le Père. Oral., ni, contra arianos, 4, P. G., t. xxvi, col. 328. La même doctrine est énoncée par saiht Cyrille d’Alexandrie. Thesaurus, xiv, P. G., t. lxxv, col. 244; Apologeticus pro duodecim capitibus, ix, t. lxxvi, col. 357. Cf. Costanzi, Opuscula ad revocandos ad sanctam matrem catholicam Ecclesiam dissidentes græcos, Rome, 1807, t. i, p. 10-12. On pourrait, à la rigueur, se demander pourquoi Jésus-Christ, « après avoir parlé si clairement de luimême et attribué à lui-même ainsi qu’au Père l’envoi du Saint-Esprit, n’a pas dit également de la proces­ sion . Le Saint-Esprit procède de nous. » Macaire, op. cit., p. 272. Marc d’Éphèse posait cette question aux Pères du concile de Florence. Mansi, Concit., t. xxxi, col. 848. Il est inutile de remarquer qu’un théologien n’a pas le droit de demander à Dieu compte des expres­ sions qu'il emploie pour révéler les mystères de la vie divine. Si la question, posée par les théologiens orthodoxes, était légitime, ne pourrions-nous pas aussi demander pourquoi l’Écriture sainte n’a pas employé le mot consubstantiel, qui aurait épargné à l’Église toutes les calamités de l’arianisme? Dieu est le maître absolu de ses actes et de sa science, et nous n’avons aucun droit de lui faire des remontrances, de ce qu’il n’a pas dissipé tous les brouillards de notre raison par un ens< ignement plus explicite des vérités révélées. Mais, s’il y a dans l’Écriture des textes qui concluent nécessairement à la procession ab utroque, le silence d’un autre texte n’autorise pas à rejeter cette conclusion. S. Anselme, De processione Spiritus Sancti, xx, P. L., t. clviii, col. 314. D’ailleurs, saint Augustin a prévenu et réfuté l’ob­ jection photienne. « Le Fils, en parlant du Saint-Esprit, dit qu’il procède du Père, parce que le Père est l’au­ teur (la source primordiale) de cette procession. Il a engendré un fils, et en -’engendrant, il a fait en sorte que le Saint-Esprit procède même du Fils. » Contra Maximinum, n, 14, 1, P. L., t. χι,π, col. 770. Si le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, pourquoi le Fils a-t-il dit : Il procède du Père? Il l’a fait, parce qu’il a coutume de rapporter au Père ce qui est à lui, parce qu’il est lui-même du Père. Celui qui donne au Fils l’être divin, lui donne aussi d'être le principe de la spiration du Saint-Esprit. In Joa., tr. XCIX, 8, P.L., t. xxxv, col. 1889,1890. Le Saint-Esprit est men­ tionné comme procédant du Père sansqu’on mentionne le Fils, parce que le Père principaliter est l’auteur de cette procession; mais cela n'implique pas que le Saint-Esprit ne procède pas du Fils. De Trinitate, xv, 17, 29, P. L., t. xui, col 1081. Même, si on disait que le Saint-Esprit procède du Père seul, le Fils ne serait pas exclu de cette procession. Car, pour ce qui con­ cerne la production du Saint-Esprit, le Père et le Fils ne s’opposent pas. Ils s’opposent seulement en tant que l’un est Père et l’autre est Fils. S. Thomas, Sum. theol., I», q. xxxvi, a. 2, ad 1“™; Pierre Chrysolan, op. cil., 1, 6, 8, P. G., t. cxxvii, col. 912, 915-919; Georges Métochite, op. cit., 19, P. G., t. cxli, col. 1368-1372; Blemmydes.De processione Spiritus Sancti. orat, ι, 19-21, P. G., t. cxrii, col. 553-556; Hugues Etherianus, op. cil., π, 15, P. L., t. ccn, col. 315-319; Franzelin, Examen Macarii, p. 22-24; Costanzi, op. cit., p. 12-14; Heinrich, op. cil., t. iv, p. 241-243. Conclusion. — Ce que nous avons dit jusqu'ici met en relief la fausseté de l’assertion suivante du métro- 773 ESPRIT-SAINT polite Macaire : « La sainte Écriture enseigne bien clai­ rement et même littéralement que le Saint-Esprit pro­ cède du Père, mais elle n’enseigne point, ni selon la lettre, ni même selon 1 esprit, qu’il procède également du Fils. » Op. cil., p. 283. Les textes que nous avons cités plus haut montrent, au contraire., que la pro cession du Saint-Esprit du Fils est une conséquence logique de la doctrine révélée sur la sainte Trinité. Si on admet cette doctrine, on ne peut pas ne pas ad­ mettre les conséquences légitimes qui en découlent; en d’autres termes, si le Saint-Esprit ne procédait pas du Fils, il n’aurait pas tout ce qu’a le Père, hors la paternité; il serait et ne serait pas la seconde personne; il ne se distinguerait pas du Fils. Il n’est donc pas étonnant que Mgr Sylvestre Malévansky, un des meilleurs théologiens russes modernes, ait préféré ne pas attaquer le dogme latin sur le terrain scripturaire, jugeant qu’il était inutile de commenter les textes qui attestent la procession du Saint-Esprit du Père. Essai de théologie dogmatique orthodoxe (en russe), Kiev, 1892, L n, p. 437. II. D’après les Pères. — 1° Anténicéens. — D y a des théologiens latins qui, dans les écrits des Pères apostoliques, découvrent les traces du Filioque,ta doc­ trine catholique de la procession du Saint-Esprit du Fils. Ruiz, op. cit., diss. LXVII, sect, vi, 1, p. 574. Sans doute, ces Pères mentionnent le Saint-Esprit comme troisième personne de laTrinité;ils l’appellentl’Esprit du Christ; ils déclarent que le Saint-Esprit provient de Dieu. De telles assertions, remarque Sprinzl, insi­ nuent la doctrine catholique du Filioque, Die Théo­ logie der apostolischen Vâler, Vienne, 1880, p. 288, mais elles ne l’énoncent pas d’une manière précise, décisive. Cela ne doit pas nous étonner, car la doctrine offi­ cielle de l’Église catholique, développée par le tra­ vail de la pensée chrétienne, est beaucoup plus claire et plus explicite que la théologie de l’âge apostolique. Les Pères apostoliques énoncent les elementa fidei : l’Église médite sur ces premiers principes et en tire les conséquences. Sprinzl, op. cit., p. 287. Le silence des Pères apostoliques sur la procession du Saint-Esprit du Fils, aussi bien que sur la procession du SaintEsprit du Père, n'implique donc pas la négation ou l’ignorance d’un dogme qui découle de ce que l’Écriture affirme des relations mutuelles entre les trois per­ sonnes divines. D’ailleurs, il est inutile d’en appeler à ces Pères pour réfuter les théologiens orthodoxes. Ceux-ci, en effet, reconnaissent aujourd’hui que leurs écrits ne renferment aucun témoignage contre la prétendue fausseté de la doctrine catholique du Filioque. Kokhomsky, La doctrine de l’ancienne Église sur la procession du Saint-Esprit (en russe), Saint-Péters­ bourg, 1875, p. 3. Nous disons aujourd’hui, parce que le fameux Zoernikav citait parmi les adversaires du Filioque saint Marc l’évangéliste et les apôtres saint Jacques et saint André. Περί τής έκπορεύσεως τοΟ αγίου Ιΐνεύματος, Saint-Pétersbourg, 1797, 1.1, ρ. 2-7. Quant aux Pères et écrivains ecclésiastiques du n° et du m® siècle, ils se bornent, en général, à des allu­ sions imprécises touchant la procession du Saint-Es­ prit du Fils. La raison de cette réserve, nous l'avons indiquée plus haut. La théologie anténicécnne visait presque exclusivement à la défense du Verbe et lais­ sait dans l’oinbre la personne du Saint-Esprit. Quant à cette troisième personne, elle se bornait à la simple énonciation de la foi catholique, telle qu’elle est expri­ mée par l’Ècriture. Franzelin, De Deo trino, p. 444. Les Pères du iv° siècle sont unanimes à admettre qu’avant le concile de Nicée, les hérétiques ne s’étaient pas attaqués à la personne du Saint-Esprit, ce qui explique le peu de place qu’il occupe dans la théo­ 774 logie anténicéenne. S. Basile, Epist., exxv. 3; cxl. ci-ix, 2, P. G., t. ΧΧΧΠ, col. 549, 589, 62m ; S. Gregoire de Nazianze, Epist., n, ad Cledonium icn), P. G., t. xxxvn, col. 193. Les Pères et écrivains du n· et du m- siècle glo­ rifient le Saint-Esprit avec le Père et le Fils, c- . r--.t que le Saint-Esprit procède du Père et reçoit du FUs. qu'il est envoyé par le Père et le Fils. Ces affirmations insinuent, en quelque sorte, que le Saint-Est rit pro­ cède du Fils, mais elles n’ont pas la valeur d’un témoi­ gnage péremptoire en faveur de la procession du SaintEsprit ab utroque. Ce dogme de l’Église catholique a suivi, à travers les siècles, leslois du progrès dogma­ tique, telles qu’elles sont formulées par saint Vincent de Lérins : Ut quod antea simpliciter credebatur, hoc idem postea diligentius crederetur; quod antea lentius prædicabatur, hoc idem postea instantius prtedicarelur; quod antea securius colebatur, hoc idem postea sollici­ tius excoleretur. Commonitorium, xxni, P. L., t. L, coi. 669. A l’appui de la doctrine catholique du Filioque, quelques théologiens catholiques invoquent l'autorité de saint Justin, qui mentionne le Saint-Esprit comme l’Esprit du Clirist, Dial, cum Tryphone, 87, P. G., t. vi, col. 684; Costanzi, op. cil., 1.1, p. 44; et Athénagore, dont on cite les deux textes suivants : « Le Père est dans le Fils, et le Fils dans le Père, par l’unité et la vertu du Saint-Esprit. » Legat, pro Christianis, x, P. G., t. vi, col. 909. Le Saint-Esprit jaillit de Dieu (απόρροια) comme la lumière de la flamme. Ibid., xxrv, col. 945; Costanzi, op. cil., p. 44-45. D est évi­ dent que ces passages n’autorisent pas à en tirer un argument en faveur du dogme catholique, de même que les passages de Justin et d’Athénagore, cités par Zoernikav, op. cit., p. 7-9, ne disent absolument rien contre le Filioque. Origène est le premier parmi les écrivains ecclésias­ tiques grecs qui, avec une suffisante clarté, énonce la procession divine du Saint-Esprit du Fils. Dans son commentaire de ce texte de saint Jean : Tout par lui a été fait, i, 3, il se pose la question suivante : « Est-ce que le Saint-Esprit aussi a été l’œuvre du Fils? Ceux qui ne reculent pas devant cette conclusion sont forcés d’admettre que le Verbe est plus ancien que le SaintEsprit. Mais ceux qui croient à la vérité de l’Évangile reconnaissent que le Saint-Esprit n’a pas été fait ni engendré. Pour ce qui nous concerne, déclare Origène, nous croyons à l’existence de trois personnes divines, le Père, le Fils et le Saint-Esprit Nous sommes per­ suadés que le Père seul n’a pas été engendré. Le SaintEsprit n'est pas dit le Fils de Dieu, parce que le seul Fils unique, dès le commencement, est fils par nature. Le Saint-Esprit paraît avoir besoin du Fils, parce que le Fils communique à l’hypostase du Saint-Esprit non seulement l’être, mais aussi la sagésse, l’intelligence, la justice. » In Joa., n, 6, P. G., t xiv, col. 128, 129. Le Saint-Esprit doit donc au Fils ce qu’il est, c’est-àdire son être et ses attributs divins. Cette communi­ cation de l’être divin par le Fils au Saint-Esprit n’est autre que la spiration active du Saint-Esprit de la part du Fils, spiration qui implique la procession divine du Saint-Esprit du Fils. Voir Franzelin, De Deo trino, p. 446, 447. La même doctrine est formulée par Origène dans son commentaire sur l’Épître aux Romains. Le SaintEsprit est l’Esprit du Christ, parce que i Évangile affirme qu’il procède du Père et qu’il reçoit du Fils. Si le Saint-Esprit reçoit du Fils, si ce qui est au Füs est en même temps au Père, si le Père et le Füs sont très étroitement unis, l’Esprit de Dieu et Espr.t du Christ ne forment, en réalité, qu’un seul et même Esprit, in Epist. ad Rom., vi, 13, P. G-, t. xrv. 1098. 775 ESPRIT-SAINT 776 Pour Origène donc, le Saint-Esprit est l’Esprit du voie et du Fils qui le porte. S.Athanase, Desententia Père, parce qu'il procède du Père, et il est l’Esprit du Dionysii, 17, P. G., t. xxv, col. 505. On pourra objecter Fils, parce qu’il reçoit du Fils; en d’autres ternies, la que l’expression employée par saint Dcnys n’est pas locution a Patre procedit est l’équivalent de la locution assez théologique; mais elle met bien en relief la de meo accipiet. Le Saint-Esprit est l’Esprit du Père, dépendance du Saint-Esprit par rapport au Père et parce que l’être divin du Saint-Esprit procède du au Fils. Cette dépendance, exprimée d’une manière Père, et il est l’Esprit du Fils, parce qu’il reçoit du énergique par les mots έν -/ερσίν, ne peut se rapporter Fils le même être divin que le Père lui communique. qu’à la seule relation d'origine. Toute autre inter­ Les dénominations d’Esprit du Père et d’Esprit du prétation aurait comme conséquence nécessaire, la Fils, Origène les attribue donc à la même cause, à la négation de la divinité du Saint-Esprit. communication de l’être divin au Saint-Esprit par Saint Grégoire le Thaumaturge qualifie le Christ Dieu le Père et Dieu le Fils. Vincenzi, De processione comme μόνος έκ μόνου, solus ex solo Deo, d’après la Spiritus Sancti ex Paire Filioque, Rome, 1878, p. 9,10. version de Rufin. Hahn, Bibliolhek der Symbole, p. 254. Les écrivains orthodoxes eux-mêmes ne peuvent Le Saint-Esprit est présenté par lui comme tenant sa pas ne pas reconnaître que la doctrine d’Origène est substance de Dieu, comme ayant apparu par le Fils : conforme de tout point à la doctrine catholique. ôt’ Υίοϋ πεφηνός, ibid., p. 254-255; comme n’ayant • D’après Origène, remarque Eléonsky, la dépendance jamais manqué ni au Père ni au Fils. Ibid., p. 255 ; du Saint-Esprit du Fils n’est pas semblable à celle des P. G., t. x, col. 988. Le cardinal Franzelin met bien créatures. Le Saint-Esprit serait soumis au Fils au en relief la force théologique du verbe grec φαίνεσΟ»!, même titre que les créatures dans le seul cas où il que Zoernikav, op. cit., t. i, p. 13, entend dans le sens serait une créature. Mais Origène repousse énergi­ de la simple mission temporelle. Dans le langage des quement cette hypothèse. La dépendance du Saint- Pères, ce verbe, attribué au Fils, signifie sa généra­ Esprit à l’égard du Père et du Fils est donc de même tion éternelle de la part du Père, c’est-à-dire une opé­ nature que la dépendance du Fils à l’égard du Père. ration immanente de la divinité. Il a donc la même La dépendance du Saint-Esprit par rapport au Fils, signification lorsqu’il est attribué au Saint-Esprit. Du aussi bien que par rapport au Père, est uniquement reste, même si ce verbe exprimait la seule mission une dépendance qui concerne l’existence (l’origine). » extérieure et temporelle du Saint-Esprit, qui, par le Op. cit., p. 167. « Origène déclare que le Saint-Esprit, Fils, selon saint Grégoire le Thaumaturge, se serait en tant qu’il est la troisième personne de la Trinité, manifesté aux hommes, il prouverait toujours en doit se distinguer de la seconde personne par le mode faveur du Filioque. La mission temporelle, en effet, de son origine du Père. Cette distinction n’est autre présuppose nécessairement la mission éternelle, et le que la procession du Saint-Esprit du Père par le Fils, Fils ne pourrait pas envoyer le Saint-Esprit dans le parce que, si l’on disait que le Saint-Esprit procède temps, s’il n’était pas avec le Père le principe éternel de immédiatement du Père, il s'ensuivrait qu’il ne se dis­ la procession du Saint-Esprit. Voir Franzelin, De Deo tinguerait plus du Fils, parce que le Fils procède immé­ trino, p. 448, 449. diatement de l’essence du Père. » Ibid., p. 165. Le Parmi les écrivains latins, Tertullien déclare nette­ théologien russe ajoute que la doctrine d’Origène sur ment que le Saint-Esprit dérive du Père par le Fils : ce point ne diffère pas de la doctrine enseignée par Spiritum non aliunde puto quam a Paire per Filium. saint Grégoire de Nysse, Contra Eunomium, i, P. G., Adversus Praxeam, rv, P. L., c. n, col. 159. Le troi­ t. xlv, col. 336; saint Épiphane, Ancoralus, 8, P. G., sième dans la Trinité est l’Esprit qui procède de Dieu L xlih, col. 29, 32; et saint Augustin, De Trinitate, xv, et du Fils, comme le troisième par rapport à la racine 27, P. L., t. xi.li, col. 1080. Il aurait pu ajouter encore est le fruit qui sort de l’arbre. Ibid., vm, col. 163. La qu’elle s’accorde parfaitement avec la doctrine de la connexion du Père dans le Fils et du Fils dans le Père théologie catholique, qui contient que le Saint-Esprit forme trois personnes inséparables, procédant l’une ne se distinguerait plus réelleme t du Fils, s'il ne pro­ de l’autre de manière que ces trois sont une seule et cédait pas du Fils, ou, selon la formule grecque équi­ même chose, mais non pas un seul. Ibid., xxv, col. valente, s’il ne procédait pas du Père par le Fils. Le 188. Tertullien affirme donc que l’Esprit procède du témoignage d’Origène en faveur du Filioque est donc Père, qui est la source de la divinité,et du Fils : ou, ce si évident que Kokhomsky arrive à dire qu’il a été le qui a la même signification, qu’il procède du Père par premier à fausser l’enseignement de l’Évangile sur la le Fils. Fre pel, Tertullien, t. n, p. 318. Pour ce qui procession du Saint-Esprit, à inventer la formule tout concerne la formule exprimant laprocession du Saintà fait nouvelle de la procession du Saint-Esprit du Esprit, Tertullien se rapproche des grecs, et e.i parti­ Père par le Fils, et qu’il a obligé l’Église universelle à culier d’Origène. D’Alès, La théologie de Terlullien, définir avec la plus grande clarté la procession du p. 96. Saint-Esprit du Père seul. Op. cil., p. 4. Les quelques témoignages que nous avons glanés Nous croyons inutile de prendre en considération les dans la théologie anténicéenne attestent donc que le textes d’Origène apportés par Zoernikav, op. cit., dogme exprimé par le Filioque, loin d’être rejeté ou p. 10-12, comme contraires à la procession du Saint- tout à fait ignoré par la tradition chrétienne du n° et Esprit ab utroque. Ces textes déclarent que le Père est I du m0 siècle, commence à s’y dessiner avec une cer­ la source d’où naît le Fils et procède le Saint-Esprit. taine clarté. 2° Les Pères grecs du ιν* siècle. — C’est surtout aux Or, la théologie catholique ne nie pas que le Père soit | la source primordiale des seconde et troisième per- I Pères du iv° siècle que nous devons demander ce sonnes divines. Mais la question qui nous occupe qu’il faut croire touchant la procession du Saint-Es­ consiste à savoir si, par rapport au Saint-Esprit, le prit ab utroque, car le iv° siècle a été l’âge d’or de la Fils est avec le Père le principe, la source de la pro­ théologie du Saint-Esprit. L’autorité de ces Pères est cession divine du Saint-Esprit, et les passages cités invoquée, tout particulièrement, par les adversaires plus haut montrent clairement qu’Origène attribue du Filioque. Zoernikav leur consacre une bonne partie de son indigeste compilation sur la procession du au Père et au Fils la production du Saint-Esprit. La doctrine d’Origène sur la procession du Saint- Saint-Esprit, op. cit., p. 16-76, et les théologiens Esprit est affirmée aussi par ses disciples, Denys orthodoxes qui l’ont suivi, tels que Prokopovitch, d’Alexandrie et Grégoire le Thaumaturge. Le pre­ Macaire, Sylvestre, Malinovsky, marchent fidèle­ mier déclare que le Saint-Esprit est dans les mains du ment sur ses traces. Π est bien regrettable que, dans Père et du Fils, qu’il est inséparable du Père qui l’en­ cette polémique à coup de témoignages et de textes. τη ESPRIT-SAINT Zoemikav et ses continuateurs n’aient pas hésité à enfreindre bien souvent les règles les plus élémentaires de la loyauté, à tronquer ou modifier, pour les besoins de leur cause, les textes gênants des Pères. Voir Læmmer, Scriptorum Græciæ orthodoxie bibliotheca selecta, Fribourg, 1864, L i, p. 17-76. Mais ces moyens de combat ne sont plus à la mode et, d’ailleurs, les nombreuses éditions critiques des Pères que nous possédons aujourd’hui n’en permettent plus l'usage. Les théologiens orthodoxes rangent en plusieurs classes les passages des Pères qui touchent à la proces­ sion du Saint-Esprit. Mais nous n'avons pas besoin de les suivre dans leurs classifications, de recueillir, à leur exemple, les textes qui prouvent la procession du Saint-Esprit du Père, ou la mission, éternelle ou tem­ porelle, peu importe, du Saint-Esprit par le Fils. Nous nous proposons seulement de consulter la tra­ dition chrétienne du rv° siècle, de lui demander si réellement elle ignore le dogme exprimé par le Filioque, si elle l’anathématise comme une nouveauté héré­ tique, si elle se prononce ouvertement, les théologiens orthodoxes l’affirment, en faveur de la procession du Saint-Esprit du Père seul. Nous laisserons autant que possible les Pères eux-mêmes expliquer leur pensée. 1. Saint Athanase n’a pas passé sous silence la con­ troverse du mode d’origine du Saint-Esprit. Sa doc­ trine sur ce point est d’une importance extrême,parce qu’elle est le substratum de la théologie trinitaire du ive siècle. Nous pouvons la résumer en quelques points principaux, a) Saint Athanase établit d’abord un paral­ lélisme entre les rapportsdu Père etdu Filsd’une part, et du Fils et du Saint-Esprit d’autre part. « Le SaintEsprit, dit-il, est en même relation d’ordre et de na­ ture avec le Fils, que le Fils avec le Père. » Epist., i, ad Serapionem, 21, P. G., t. xxvi, col. 580. Contre les pneumatômaques, il prouve que le Saint-Esprit est Dieu parce qu'il est dans le Verbe comme dans son principe, de même que le Verbe est dans le Père comme dans sa cause : « Telle nous avons connu la propriété du Fils par rapport au Père, telle nous trou­ verons la propriété de l’Esprit par rapport au Fils. » Epist., ni, ad Serapionem, i,col. 625. Or, quelle est la propriété par laquelle le Fils se rapporte au Père? Nous ne pouvons supposer que ce soit l’identité de la substance divine, commune au Père et au Fils, parce que le Père et le Fils sont un quant à l’essence et qu’on ne peut pas, à ce point de vue, parler d’une propriété par laquelle le Fils se rapporte au Père. Il reste donc que la propriété à laquelle fait allusion saint Athanase est la relation d’origine qui intervient entre le Père et le Fils, relation qui distingue la per­ sonne du Père, en tant qu’elle engendre, de la per­ sonne du Fils en tant qu’elle est engendrée. Si la rela­ tion d’origine est la propriété par laquelle le Père se distingue du Fils et le Fils se rapporte au Père, en vertu du parallélisme établi par le saint docteur, nous pouvons dire aussi que la propriété par laquelle le Saint-Esprit se rapporte au Fils et se distingue du Fils est une relation d’origine qui consiste en ce que le Fils est avec le Père le principe de la production du Saint-Esprit et le Saint-Esprit le terme de cette pro­ duction. b) Saint Athanase déclare maintes fois que le Saint-Esprit, en tant qu’il est l’Esprit du Christ, Epist., i, ad Serapionem, 2, col. 557, est le propre de la substance du Fils, de même que le Fils est le propre de la substance du Père. Ibid., 21, col. 580. Le Saint-Esprit est l’image personnelle du Verbe. < Le Fils est dans l’Esprit comme dans sa propre in age. Le Saint-Esprit est appelé, et il est réellement l'image du Fils. » Epist., i, ad Serapionem, 20, 24, «A 577, 58SOr, il est évidentqu’il ne peut pas être l’image :. F. ..en tant qu’il participe à la même esser.ee divîre. E est donc l’image du Fils en tant que le Fils est u - - per­ sonne distincte.de même que le Fils est l’image eu Père en tant que le Père est une personne c.S—sete 779 ESPRIT-SAINT Le mot d’image, appliqué au Saint-Esprit, entraîne donc une certaine dépendance du Saint-Esprit par rapport au Fils. Cette dépendance, nous n’avons pas besoin de l’expliquer, ne peut être qu’une dépendance d’origine, e) « Le Père nous donne le Saint-Esprit par l’entremise du Fils.» Epist., rv, ad Serapionem, 6> col. 645. Il produit la sanctification par le Fils dans l’Esprit-Saint. Car, de même que le Fils est unique, ainsi le Saint-Esprit, qui est donné et envoyé par le Fils, est unique. Epist., i, ad Serapionem, 20, col. 577, 580. Ce texte contient l’argument et la formule du Filioque. Le Fils envoie, donne le Saint-Esprit. Cette mission temporelle,nous l’avons démontré, présuppose a procession éternelle de celui qui est envoyé de la part de celui qui envoie. Le Saint-Esprit procède donc du Fils, ou, selon la conception grecque, du Père par le Fils. /) Les attributs divins, selon saint Athanase, sont communiqués au Saint-Esprit par le Fils : « Le Saint-Esprit est immuable, parce qu’il participe à l'immutabilité du Fils. Il demeure toujours immuable avec le Fils, parce qu’il est l’image du Verbe et le propre du Père. » Epist., i, ad Serapionem, 26, col. 592. Or, les attributs divins s'identifient avec l’essence divine. Si donc le Fils communique au Saint-Esprit les attributs divins, il lui communique l’essence. Re­ marquons en passant que le saint docteur donne une force équivalente, une égale valeur aux expressions image du Fils et propre du Γ-ère. 2. Saint Cyrille de Jérusalem n’approfondit pas les relations entre le Fils et le Saint-Esprit. Il ne dit du Saint-Esprit que ce qui se trouve dans les Écritures. Si quelque chose ne s’y trouve pas, il ne faut pas le scruter curieusement. Cat., xvi, 2, P. G., t. xxxrn, col. 920. Cependant, ses Catéchèses contiennent deux textes qui expriment clairement la procession du Saint-Esprit ab utroque. « De même, dit-il, que le Père donne au Fils, ainsi le Fils communique au SaintEsprit. » Cat., xvi, 24, P. G., t. xxxm, col. 952. Le Saint-Esprit est vivant et subsistant. Il est toujours présent au Père et au Fils : il n’est pas prononcé comme une parole par la bouche ou les lèvres du Père ou du Fils; il n’est pas un souille qui se disperse dans l’air, mais il est une hypostase divine. Cal., xvn, 5, col. 976. Ces passages ne demandent pas de longues explica­ tions. Saint Cyrille admet que le Père communique au Fils son essence divine, que cette même essence est communiquée par le Fils au Saint-Esprit et que le Saint-Esprit, en tant que personne, se rapporte au Père et au Fils. 3. La procession du Saint-Esprit ab utroque résulte aussi des principes que saint Basile établit dans sa théologie trinitaire. Les textes nombreux, où le saint docteur reconnaît la dépendance d'origine du Fils visà-vis du Saint-Esprit, sont réunis et commentés dans l’ouvrage de Kranich, Der ht. Basilius in seiner Stellung zum Filioque, Braunsberg, 1882, p. 39-81. Nous nous bornons à citer les plus convaincants, a) « Je sais que le Saint-Esprit est avec le Fils, mais je n’ai pas appris qu’il soit appelé le Fils. Je comprends que son union avec le Père consiste en ce qu’il pr cède du Père; je comprends aussi qu’il est uni avec le Fils parce que l’Écriture sainte m’atteste que celui qui ne possède pas l’Esprit du Christ n’est pas au Christ. Rom., vin, 9. S’il n’était pas uni au Christ, comment pourrait-il unir avec le Christ? Mais, j’entends aussi qu’il est appelé l’esprit de vérité. Or, la vérité est le Seigneur. Mais, si j’entends encore qu’il est l’esprit d’adoption, je me rappelle aussi l’unité qu’il a avec le Père et le Fils par rapport à la nature. Homil. contra sabellianos, 6, P. G., t. xxxi, col. 642. Le saint docteur s’attache ici à défendre contre les sabelliens la divi­ nité du Saint-Esprit. Cette divinité, il la prouve par la procession divine du Saint-Esprit du Père; mais il j ! J 1 ι ί 780 la déduit en même temps de sa consubstantialité avec le Fils. Il rappelle la dénomination scripturaire d’Esprit du Christ, dénomination qui ne peut s’entendre que de l’origine éternelle du Saint-Esprit du Verbe. Si l’on admettait, en effet, qu’il n’y a aucune relation d’origine entre le Fils et le Saint-Esprit et que la seule consubstantialité explique la dénomination d’Esprit du Christ, pourquoi ne pas appeler aussi le Christ l’Esprit du Saint-Esprit? Kranich, » op. cil., p. 43-45. b) La dépendance étroite du Saint-Esprit par rapport au Père et au Fils quant à l’origine est nettement formulée dans ce passage: « Celui qui pense au Père,en même temps qu’il le conçoit, embrasse le Fils dans le même concept. Celui qui pense au Fils ne sépare pas l’Esprit du Fils, mais il lui conserve son rang d’ordre et il exprime en même temps sa foi dans cette nature qui est une et la même dans les trois. Celui qui nomme l’Esprit seul embrasse dans sa confession celui dont il est l’Esprit; or, c’est l’Esprit du Christ et il procède du Père, comme dit saint Paul. C’est comme une chaîne, de sorte que celui qui en tient une extrémité tient par là même l’autre extrémité. De même, celui qui attire l’Esprit, selon le prophète, attire en même temps le Père et le Fils. Et celui qui aura embrassé réellement le Fils tiendra d’un côté le Père, de l’autre l’Esprit qui lui est propre. Car on ne peut séparer du Père celui qui est toujours dans le Père et l’on ne peut arracher à son propre esprit celui qui opère tout dans cet esprit, c’est-à-dire on ne peut concevoir le Fils sans le Père, ou le Fils séparé du Saint-Esprit. » Epist., xxxvm, 4, P. G., L xxxn, col. 332. Dans ce texte, le saintdocteurétablitun parallélisme entre les expres­ sions τοϋ Χριστού το πνεύμα et το πνεύμα έκ τού Θεού. Le Saint-Esprit est l’Esprit venant de Dieu le Père, parce qu’il procède du Père, et l’expression esprit du Christ répond à l’expression esprit procédant du Père, quant aux rapports du Saint-Esprit vis-à-vis du Fils. Le Saint-Esprit est donc appelé l’Esprit du Christ parce qu’il procède du Christ. Remarquons aussi que, dans ce texte, le Saint-Esprit est appelé, comme chez saint Athanase, le propre du Fils, ίδιον, de même qu’il est l’esprit propre du Père. Or, cette désignation à l’égard du Père, dans la théologie trinitaire du ivc siècle, signifie que le Père est le principe de la spiration du Saint-Esprit. Voir Petau, De Trinitate, vu, 4, 8, op. cit., Paris, 1865, t. ni, p. 291, 292. Elle a donc la même signification à l’égard du Fils. Hergen­ rother, Die Lehre der goltlichen Dreieinigkeit, p. 234. Hergenrother remarque aussi, avec raison, que l’exemple de la chaîne, apporté par saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, offre un argument sérieux contre les théories photiennes. Le Saint-Esprit est au bout de cette chaîne, mais, pour y parvenir, nous passons à travers le Verbe. Si le Saint-Esprit n’avait aucune relation à l’égard du Fils, la continuité de la chaîne serait brisée. Ibid., p. 231 : Kranich, p. 48. On a donc bien raison de déduire de ce texte une liai­ son essentielle entre l’ordre intime des processions divines et les relations extérieures des divines per­ sonnes. De Régnon, op. cit., t. m, p. 31. c) Dans la même lettre de saint Basile, on lit un texte qui confirme admirablement la doctrine catholique du Filioque : « Du Père procède le Fils, par lequel sont toutes choses et avec qui,toujours, le Saint-Esprit est inséparablement connu, puisqu’on ne peut pas penser au Fils sans être illuminé par l’Esprit. Ainsi, d’une part, le Saint-Esprit, source de tous les biens distri­ bués aux créatures, est attaché au Fils avec lequel il est conçu inséparablement; d'autre part, son être est suspendu au Père dont il procède. Par conséquent, la notion caractéristique de sa propriété personnelle est d’être manifesté après le Fils et avec lui et de subsister en procédant du Père. Quant au Fils qui manifeste par 781 ESPRIT-SAINT soi-même et avec soi-mêm l’Esprit procédant, du Père, seul il rayonne de la lumière innascible comme Fils unique : c’est là sa notion propre qui le distingue du Père et du Saint-Esprit et qui le signifie person­ nellement. Quant au Dieu suprême, la notion éminente de son hypostase est que seul il est Père et qu’il ne procède d’aucun principe. » Epist., xxxvm, 4, P. G., t. xxxn, col. 329, 332. Saint Basile cherche, dans ce texte, la raison de la subsistance divine du Saint-Fsprit et il la découvre en ce qu'il procède du Père et en ce que le Fils manifeste le Saint-Esprit avec soi ct après soi : Ôc’ έαυτοΰ καί μεΟ’ έαυτοΰ γνωρίζων. Le SaintEsprit se manifeste donc par le Fils. Quel est le carac­ tère de cette manifestation? Si cette manifestation distingue réellement le Saint-Esprit du Fils, elle est une propriété personnelle, γνωριστικόν σημείου, qui distingue le Fils du Saint-Esprit, une manifestation qui a lieu dans le sein même de la divinité. Si c’était une manifestation extérieure du Saint-Esprit par le Fils, elle ne serait plus une marque personnelle qui distingue le Fils du Saint-Esprit. D’ailleurs, le verbe γνωριζεϊν, chez les Pères,indique une manifesta­ tion ou procession éternelle. Franzelin, Examen Macarii, p. 14 -142. Mais, en supposant même qu’il ne désigne ici qu’une manifestation extérieure et tem­ porelle, celle-ci ne pourrait pas être un principe de distinctio i entre le Fils et le Saint-Esprit, si elle n’é­ tait pas la conséquence d'une manifestation ou pro­ cession ad intra. Kranich, p. 50. L'expression μεθ’ έαυτοδ est aussi très exacte au point de vue théo­ logique. Le Saint-Esprit se manifeste après le Fils. Bien des fois, saint Basile fait allusion à un ordre de rang dans les personnes divines : ακολουθία κατά τάξιν. Cet ordre nous a été révélé dans la formule du bap­ tême. Liber de Spiritu Sancto, χνιπ, 47, P. G., t. xxxn, col. 153. Le Saint-Esprit est troisième dans cet ordre d’origine, et c’est pour cela que saint Basile déclare qu'il se manifeste après le Fils. La mention de l’ordre éternel d’origine du Saint-Esprit, après la for­ mule δι ’ έαυτοΰ, laisse bien voir que cette formule se rapporte à la procession éternelle du Saint-Esprit du Fils et non pas à une mission temporelle. Ces explications données, on ne saurait que s’éton­ ner de voir ce texte rangé par Zoernikav, op. cit., 1.1, p. 27-28; Macaire, op. cit., t. i. p. 314; Sylvestre, op. cit., t. n, p. 447, 448, au nombre des passages qui con­ tiennent la négation implicite du Filioque. Ces théologiensdéclarentquesaintBasileyprésentelePèrecomme la source, la cause du Saint-Esprit, ce que personne ne conteste. Mais ils ne tiennent pas compte de ce que saint Basile affirme que le Fils manifeste l’Esprit, et puisqu'il parle uniquement des processions divines, cette manifestation du Saint-Esprit par le Fils est aussi une manifestation ad intra, une opération imma­ nente et éternelle. d) Le II0 livre contre Eunomius offre, sur le sujet qui nous occupe, un texte frappant : « A qui n’apparaît-il pas évident qu’aucune opération du Fils ne doit être séparée du Père et qu’il n'y a rien absolument qui soit au Fils et demeure étranger au Père? Car il est écrit : Omnia mea tua sunt, et tua mea. Comment donc Eunomius rapporte-t-il au Fils seul la cause de l’Esprit et, pour calomnier la nature de celui-ci, fait-il appel à la puissance créatrice de celui-là? Si donc Eunomius, pour soutenir son système, supprime deux principes contraires l’un à l’autre, qu’il soit anathème avec Manès et Marcion. S’il reconnaît qu’il n’y a qu’une seule source des êtres, qu’il confesse que provenir du Fils importe une relation à la cause première. C’est ainsi que nous qui croyons que toutes choses ont été amenées à l’existence par le Verbe de Dieu, nous ne nions pas pour cela que la cause de toutes choses ne soit le Dieu suprême. Comment donc n’est-il pas évi­ 782 dent qu’il y a danger à séparer de Dieu l’Esprit? 1. apôtre les unit toujours, disant tantôt l’Esprit du CLrist, tantôt l’Esprit de Dieu... De même, le Seigneur 1 ap­ pelle l’Esprit de vérité et il enseigne qu'il procède du Père. Mais cet homme, pour avilir la gloire de XotreSeigneur Jésus-Christ, sépare du Pêrt l’Esprit et . at­ tribue au Fils d’une manière difiêrente pour rabaisser sa gloire. Sans doute par dérision. · Adxrsus Eunomium, 1. II, 34, P. G., t. xxix, col. 652. La doctrine catholique du Filioque ressort clairement de ce texte. Il est évident tout d’abord que, dans ce passage, sain* Basile a en vue la procession éternelle du Saint-Espra. parce que son argumentation vise à en défendre,contre Eunomius,la divinité. Cet hérétique séparait le SaintEsprit du Père et lui donnait pour unique cause ie Fils. Il en faisait aussi une créature ct il aboutissait à la négation de la divinité du Fils. Pour Eunomius, le Père est le principe de tous les êtres, excepté le SaintEsprit; ie Fils est le principe de celui-ci. Ce n’est pas à tort donc que saint Basile lui reproche le dualisme de Manès et de Marcion. Pour le réfuter, le saint docteur commence par rétablir l’unité et l’identité des opéra­ tions divines ad extra du Père et du Fils. Si le Père crée, le Fils ne demeure pas étranger à cette création, parce que tout ce que le Père possède, il le communique au Fils. Le Père et le Fils participent donc à la même es­ sence et opération divine. A l’égard du Saint-Esprit, saint Basile applique le même raisonnement. De même que le Père seul n’est pas le principe de l’acte de la crea­ tion, parce que le Fils participe à son être et, par con­ séquent, à son opération ad extra, ainsi le Fils nïst pas le seul et unique principe du Saint-Esprit, parce qu’il possède tout ce qui est au Père, excepté la pater­ nité, le Père possède aussi tout ce qui est au Fiis, ex­ cepté la filiation. Saint Basile renverse donc la formule latine a Paire Filioque, observe le P. de Régnon, pour lui substituer, quant au sens, la formule a Filio Patre­ que. L’Esprit appartient au Père et au Fils, et le saint docteur met bien en relief qu’il n’appartient pas au Fils d’une manière différente de celle dont il appar­ tient au Père. C’est-à-dire, s’il procède du Père parce que le Père lui communique l’être divin, il procède du Fils par la même raison. Cette identité de procession est prouvée par l’équivalence des dénominations scrip­ turaires d’Esprit du Christ et d’Esprit de Dieu. Mais saint Basile ne se borne pas à attester l’ori­ gine divine du Saint-Esprit du Père et du Fils. Il tient aussi à déclarer que cette spiration n’est pas double. Ce qui provient du Fils implique une relation à la cause première. Le Fils n’est pas de lui-n tme la source du Saint-Esprit. Il y a le Dieu de toutes choses, le Père, qui est la source, πηγή, la racine, ρ·.;α, de la divi­ nité. Homil. contra sabellianos, 7, P. G., t. xxxi, col. 616. C'est de cette source primordiale, de cette cause première et principielle, πρώτη αιτία, πρωκαταρκτ·.ζή αιτία, De Spiritu Sancto, χνι, 38, P. G., L xxxn, coi. 136, que le Fils Reçoit l’être divin et qu'il le com­ munique au Saint-Esprit. Toutes les fois donc que saint Basile affirme que le Saint-Esprit est la source et la racine du Père et du Fils, il ne s’ensuit pas, comme le prétend Mgr Sylvestre, qu’il nie la procession du Saint-Esprit du Fils, op. cit., t. n, p. 438, car le Père est d’une manière distincte la source du Fils et du Saint-Esprit. Il est la source du Fils immédiatement, δ:’ έαυτοΰ; il est la source du Saint-Esprit par -e Verbe, διά τού Λόγου. La théorie de saint Basile, que le Père est la cause suprême du Saint-Esprit z-.z Λόγου, exprime clairement que le Père et le F - scat un seul et même principe de la spiration d _ ’-Es­ prit. e) Entre le Père et le Fils d’une part. I Fus et ie Saint-Esprit de l’autre, saint Basile êtai-iit k psrCelisme qui revient si fréquemme-’ •’ ■-s -s écrits de 783 ESPRIT-SAINT saint Athanase : Le Saint-Esprit est au Fils ce qu’est le Fils au Père : ώς εχει ό Ί’ίός προς τον Πατε'ρα, ού'τω προς τόν Υιόν τό Πνεύμα. De Spiritu Sancio, xvn, 43, P. G., t. xxxii, col. 148. Ce parallélisme, nous l’avons dit plus haut, est une affirmation implicite du Filioque. Kranich, op. cit., p. 55-58. f) A maintes reprises, le saint docteur emploie la for­ mule : Spiritus a Patre per Filium. « Il y a un seul Esprit-Saint joint à un seul Père par un seul Fils, et par lui même complétant la glorieuse et bienheureuse Trinité. » De Spiritu Sancto, χνιπ, 45, P. G., t. xxxn, col. 152. « La voie pour connaître Dieu va de l’unique Esprit par l’unique Fils vers l'unique Père. Et réci­ proquement, la bonté naturelle et la sanctification naturelle et la majesté royale passent du Père par le Fils vers l’Esprit. » Ibid., 47, col. 153. Ces deux pas­ sages, on le voit bien, se rapportent aux processions immanentes en Dieu et montrent que le Saint-Esprit procède du Fils aussi bien que du Père. g) Un texte fameux et très explicite sur le Filioque est contenu au commencement du 1. IIIe contre Eunomius : « De même que le Fils, quant à l’ordre, est le second après le Père, parce qu’il en dérive, et aussi par dignité, parce que, en tant que Père, il est son prin­ cipe et sa cause, et que c’est par lui qu’on s’ouvre la voie vers Dieu et vers le Père; mais il n’est nullement le second par nature, parce que la divinité est com­ mune au Père et au Fils, aussi le Saint-Esprit n’est pas étranger à la nature du Fils, bien qu’il soit le second après le Fils par ordre et dignité. » Centra Eunomium, 1. III, 1, P. G., t. xxix, col. 656. Dans les anciens manuscrits, au témoignage de Vekkos, ce texte se poursuivait ainsi : « Il est en dignité le second après le Fils, parce qu’il tient de lui l’être, et il reçoit de lui, et nous l’annonce,et dépend absolument de cette cause.» Marc d’Éphèse, au concile de Florence, rejeta avec acharnement l’authenticité de ce passage. Voir sess. XX et XXI, Mansi, Concil., t. xxxi, col. 768-818. Celle-ci cependant a été reconnue par Hugues Etherianus,De hæresibus græcorum, ni, 13-18, P. L., t. ccn, col. 406-410; Joan Vekkos, qui lui consacre une lon­ gue dissertation : Adversus eos qui asserunt magni Basilii dictum, quo affirmatur in Filio esse Spiritum Sanctum, et repetitur in illius oratione adulteratum esse. De processione Spiritus Sancti, P. G., t. cxli, col. 157212. Voir aussi Ad Sugdrte episcopum Theodorum, n, 1-6, ibid., col. 309-320; De unione Ecclesiarum, 59, ibid., col. 136; Epigraphes, i, ibid., col. 613-616; Ma­ nuel Calécas, Adversus græcos, i, P. G., t. clii, col. 53-55. Bessarion en a fait l’objet d’un long commen­ taire, De processione Spiritus Sancti ad Lascarin, P. G., t. clxi, col. 329-337. L’authenticité a été admise et revendiquée par Vallée, Dissertatio qua expenditur celebris locus S. Basilii Magni de processione Spiritus Sancti a Patre Filioque, Paris, 1721; Maran, Disser­ tatio de pluribus rebus ad doctrinam S. Basilii perlinen­ tibus, iv, P. G., t. xxxii, col. 33-40; Donati, De pro­ cessione Spiritus Sancti contra græcum schisma, dans Mai, Scriptorum veterum nova collectio, Rome, 1833, t. vu, p. 110-111; Le Quien, Dissertationes damascenicæ, I, 54-55, P. G., t. xciv, col. 250-252; Petau, De Trinitate, vn, 3, 14, 18, t.m, p. 327, 329. Mais les édi­ teurs bénédictins de saint Basile en doutent et se bor­ nent à insérer le passage dans une note (79). P. G., t. xxix, col. 655. Il va sans dire que tous les théolo­ giens orthodoxes considèrent ce passage comme inter­ polé. Zoernikav, dans une longue dissertation, accuse les latins de l’avoir fabriqué. Op. cit., 1.1, p. 233-261. Le métropolite Macaire est du même avis et blâme le P. Perrone de s’y être appuyé. Op. cit., 1.1, p. 330-331. Nous n’avons pas ici à prendre part à ces débats. Mais en supposant même que ce fameux passage soit apocryphe, il y a néanmoins des textes en assez grand 784 nombre qui ne permettent pas de douter de la doctrine de saint Basile touchant le Filioque. 4. La doctrine de saint Grégoire de Nysse sur la pro­ cession du Saint-Esprit ab utroque ne diffère point de celle de son frère saint Basile. Voici un premier texte : « D’une part, il est impossible, suivant l’apôtre, de recevoir vraiment le Seigneur sinon dans le SaintEsprit; d’autre part, c’est par le Seigneur, qui est le principe de toutes choses, que nous trouvons le principe suréminent qui est le Dieu suprême, puisqu’il est im­ possible de connaître l’archétype de tout bien, autre­ ment que lorsqu’il apparaît dans l’image de l’invisible. Si maintenant, comme dans la course double, nous revenons sur nos pas après avoir touché le but; si, partant du sommet de la divine connaissance, c’est-àdire du Dieu suprême, nous faisons courir notre pensée par la voie continue des caractères propres, nous par­ venons du Père par le Fils au Saint-Esprit : έκ τοΰ [Ιατρός διά τοΰ Υίοϋ πρός το Πνεύμα άναχωροϋμεν. En effet, après nous être d’abord bien établis dans la considération de la lumière innasciblc, comme dans un point de départ, nous concevons ensuite par voie de continuité la lumière qui en jaillit, comme le rayon coexistant au soleil. » Contra Eunomium, i, P. G., t. xlv, col. 416. En continuant ses explications sur les processions divines, saint Grégoire de Nysse consi­ dère le Père comme un soleil innascible, le Fils comme un autre soleil brillant avec le premier, identique au premier en toutes choses, le Saint-Esprit comme une lumière identique, qui n’est séparée par aucun inter­ valle du temps de la lumière engendrée. Cette lumière qui est le Saint-Esprit brille par la lumière engendrée quiest le Verbe : βι’αύτοΰ μεν έζ/άμπονίεΐΐε tire la cause de sa subsistance de la lumière prototype et elle est nommée après le Père et le Fils et elle conduit les âmes éclairées pai· la grâce à la lumière qui est dans le Père et le Fils. Cette doctrine de saint Grégoire de Nysse concorde parfaitement avec l’enseignement de saint Basile. Contra Eunomium, 1. II, 25, P. G., t. xxix, col. 629. Nous avons d’abord la cause suprême, la cause pri­ mordiale de la substance du Fils et du Saint-Esprit. Nous avons ensuite un soleil semblable au Père, du­ quel il se distingue parce qu’il n’est pas innascible. L’Esprit-Saint est la lumière qui jaillit à la fois du soleil innasciblc et du soleil engendré. Celte lumière est nécessairement la troisième dans l'ordre des proces­ sions divines; elle est à la fois opposée au Père et au Fils, parce qu’elle conduit au Père et au Fils. Pour ce qui concerne la communication de l’essence divine, le Fils est donc l’intermédiaire entre le Père et le SaintEsprit, et la formule du saint docteur : έκ τοΰ Πατρός διά τοΰ Υίοϋ πρός τό Πνεύμα exprime la procession du Saint-Esprit ab utroque. Voir Vekkos, De unione Ecclesiarum, 20, P. G., t. cxli, col. 60, 61. Le rôle d’intermédiaire du Fils entre le Père et le SaintEsprit explique pourquoi, d’après saint Grégoire de Nysse, le Fils est glorifié par l’Esprit et le Père est glo­ rifié par le Fils : le Fils reçoit la glorification parie Père et il est la glorification du Saint-Esprit; et pourquoi nous devons glori fier le Fils par le moyen de l’Esprit et le Père par le moyen du Fils. Adversus macedonianos, 22, P. G., t. xlv, col. 1329. Remarquons en dernier lieu que, dans le langage des Pères, le verbe έκλάμπειν, attribué aux personnes divines, signifie les proces­ sions éternelles. Vekkos, De unione Ecclesiarum, 32, P. G., t. cxli, col. 89, 92. Dans un autre passage, la procession du SaintEsprit du Fils est prouvée par les liens qui unissent le Père au Fils, par le parallélisme entre le Père et le Fils d’une part, le Fils et le Saint-Esprit d’autre part : » Comme le Fils est joint au Père et tire de lui son être, sans que son existence soit postérieure, ainsi en 785 ESPRIT-SAINT est-il à son tour du Saint-Esprit, par rapport au Fils, qui précède l’hypostase de l’Esprit par la seule raison de causalité (έπινοία μόνη κατά τον τής αιτίας λόγον), sans qu’il y ait place à des intervalles de temps dans cette vie éternelle. Ainsi donc, si l’on excepte la raison de causalité (του λόγου τής αιτίας), il n’y a rien qui puisse distinguer (les personnes) dans la sainte Trinité. » Conlra Eunomium, i, P. G., t. xlv, col. 464. La relation d’origine distingue donc le Fils du Père et le Saint-Esprit du Père ct du Fils. Il est évident que le Saint-Esprit se rapporte au Père par la raison de causalité, c’est-à-dire par la relation d’origine. Or, saint Grégoire établit la même raison de causalité entre le Fils et le Saint-Esprit. Le Saint-Esprit se distingue donc du Fils par la même raison qui le distingue du Père, c’est-à-dire parce qu’il en dérive. Un troisième texte de saint Grégoire de Nysse prouve la procession du Saint-Esprit du Fils par l’ordre d’origine. « Il n’y a aucune diflérence de nature dans la sainte Trinité, mais un ordre de personnes vérita­ blement subsistantes. C’est l’ordre fourni par l’Évangile, suivant lequel la foi partant du Père aboutit par l’intermédiaire du Fils au Saint-Esprit (διά μέσον τον Γίοΰ). Puisque le Fils possède tout ce qui est du Père et que tout ce qui constitue la bonté du Fils est contemplé dans l’Esprit, on ne peut trouver dans la sainte Trinité aucune différence de sublimité et de gloire. Il convient donc de concevoir la puissance, partantdu Père, passant parie Fils (St’ Γιον προϊοΰσαν) et retournant dans le Saint-Esprit. » Episl. ad Heraclianum,P.G., t. xlvi, col. 1092, 1093. Le Fils est pré­ senté de nouveau comme l’intermédiaire entre le Père et le Saint-Esprit : l’essence divine (δύναμις) est com­ muniquée par le Père au Fils, parce que le Père commu­ nique au Fils tout ce qu’il possède, avant de le com­ muniquer au Saint-Esprit. Le Saint-Esprit est donc le terme d’une procession qui a pour principe le Père et le Fils. Remarquons aussi que le verbe προιέναι, de même que les verbes περανέναι, έκπορεΰεσθαι, πηγάζειν, προχεΐσβαι, désigne en Dieu les processions divines. Georges Métocliite, Contra Manuelem Cretensem, 13, P. G., t. cxli, col. 1349-1357; Vekkos, De unione Ecclesiarum, 11, 41, ibid., col. 13-17, 48-57; Petau, De Trinitate, vu, 18, 7-8, t. ni, p. 411-413. Saint Grégoire de Nysse ne se borne pas à attribuer au PL-re et au Fils la spiration du Saint-Esprit. Il marque aussi que le Père et le Fils produisent le SaintEsprit d’une manière distincte:· La différence entre être cause et être causé est la seule chose qui distingue entre elles les personnes divines, la foi nous appre­ nant qu’il y a un principe et ce qui procède du prin­ cipe. En outre, dans ce qui procède du principe, nous concevons une nouvelle distinction, à savoir, pro­ céder immédiatement du principe (προσεχώς έκ τον πρώτου) et procéder de celui qui procède immédiate­ ment du principe (δια τον προσεχώς έκ τον πρώτου). De cette sorte, le nom de Fils unique demeure sans am­ biguïté au Fils, et cependant sans conteste l’Esprit procède du Père, la mitoyenneté duFils(r, τον Γίοΰ μεσι­ τεία) lui gardant sa propriété de Fils unique et ne pri­ vant pas l’Esprit de sa relation naturelle au Père. > Quod non sinl très dii, ad Ablabium, P. G., t. xlv, col. 133. La même doc! rine est exposée dans le Contra Eunomium, i, ibid., col. 336. Ce texte d’une clarté frappante semble obscur et indéterminé à la théologie orthodoxe. Nesmiélov, Le système dogmatique de saint Grégoire de Nysse, Kazan, 1887, p. 289. L’écrivain russe que nous venons de citer est forcé d’admettre que, d’après ce texte, le Saint-Esprit ne dérive pas du Père par voie de génération : il procède du Père et se manifeste par le Fils. » Pour bien comprendre la doctrine du saint docteur, dit-il, nous devons dis­ 786 tinguer l’être divin du Fils de sa vie divine. Fr ce qui concerne l’être, il est immédiatement un__ 1- · .duquel il procède; mais ayant reçu l’être. . : rait guère subsister, s’il n’avait pas des relations in­ térieures et vitales avec la cause suprén e de sa sub­ stance,et c’est pour cela qu’il a desrelaticr.s étemeües avec le Père par le moyen du Fils. · p. _·;·’· >tîe interprétation de la pensée de saint Grèce -·. fan­ taisiste et arbitraire. Le saint docteur établit Saint-Esprit procède du Père par le Fils. Or. ·τ Fus. par rapport au Saint-Esprit, est un principe qv: pro­ cède immédiatement du principe suprême. Or: r.e peut donc pas dire que le Père soit un principe immédiat du Saint-Esprit par rapport à l’être, parce que cette communication de l’être divin au Saint-Esprit est faite par l’intermédiaire du Fils. En outre, d’après Nesmiélov, le Saint-Esprit vit par le Fils. Il dépend donc du Fils quant à sa vie. Mais la vie divine est 1’ètre divin lui-même. Si le Saint-Esprit vit donc par le Fils, il subsiste aussi par le Fils, car sa dépen­ dance par rapport à la vie entraîne une dépendance par rapport à l’être. Selon saint Grégoire de Nysse, le Saint-Esprit se distingue du Père et du Fils parce qu’il est produit par le Père et le Fils · par le Père, en tant que principe suprême, par le Fils, en tant que le Fils procède immédiatement du principe suprême et est un avec lui, excepté la paternité. Que telle soit la pensée de saint Grégoire de Nysse, Holl lui-même, dont la critique négative range saint Basile parmi les adversaires du Filioqu' Je recon­ naît. Amphilochius von Ikonium in seinem Veri nis zu den grossen Kappadoziern, Tubingue, 1904, p. 140142, 213-215. Les théologiens cathol iques citent aussi de saint Gré­ goire de Nysse un fragment d’un sermon in orationem dominicam, qui exprime nettement la procession ab utroque. Ce fragment, inséré par Le Quien dans ses Dissertationes damascenicæ, I, 47, P. G., t. xerv, col 240-241; t. xlvi, col. 11.»9, a été publié inté­ gralement par le cardinal Mai. Nova veterum Patrum bibliotheca, Rome, 1847, t. rv, p. 40-43. La no­ tion de la sainte Trinité, lit-on dans ce fragment, est une. Elle exclut la confusion des propriétés per­ sonnelles et leur changement. On doit aflirmer la communauté de nature entre les personnes divines et en même temps conserver intacte la distinction incom­ municable des personnes. De même que n’avoir pas de cause est le propre du Père, qui n’appartient ni au Fils, ni au Saint-Esprit, ainsi en avoir un. est la propriété distinctive du Fils et du Saint-Esprit, et celle-ci ne doit pas être attribuée au Père. Car le F: is engendré provient du Père, d’après le témoignage de l’Écriture sainte, mais le Saint-Esprit est dit provenir du Père et il est déclaré être du Fils : και έκ τού Π α­ τμός λέγεται καί έκ τού Πού είναι προσμαρτυρείται. » Les écrivains orthodoxes ne reconnaissent pas l’authenti­ cité de ce texte. Zoernikav, p. 265-267. Vekkos le cite, De processione Spiritus Sancti, 7, P. G., L exu, col. 213-224. Manuel Calécas affirme que la préposition èxse trouvait dans les manuscrits les plus anciens et que des mains audacieuses l’avaient supprimée. Ad­ versus græcos, ii, P. G-, t. clii, col. 70. Voir Donati, op. cit., iv, 13-14, p. 157-158; Franzelin. De Dec trino. p. 479-480, et surtout Mai, De sancti Gregorii Nÿ-sse.-i fragmento in ejus editionibus desiderato, deque par­ ticula dogmatica l·/. contra schismaticos corruptores in ejusdem textum restituta, Nova veterum Patrurr. theca, t. rv, p. 40-51; Laemmer, op. cit.. L i. p. 38-45. Ce passage serait interpolé, d’après Le tationes damascenicæ, I, 47, P. G., L xerv. ce. -P: ; Petau, De Trinitate, vn, 3. 12-13. L m, p. 281, 282, et Holl, qui accuse les latins de l’avoir fais .·. C-p. czi. p. 215. Mais,quoi qu’il en soit de l’anthent-r-te i-. ce 787 ESPRIT-SAINT texte, la pensée du saint docteur est clairement ex­ primée dans les passages cités plus haut. On donne comme contraires à la procession du SaintEsprit ab ulroque deux passages de saint Grégoire de Nysse. Dans le premier, il est dit que c’est une seule et même personne qui engendre le Fils et fait procéder le Saint-Esprit. De communibus notionibus, P. G., t. xlv, col. 179-180; Macaire, op. cil., t. i, p. 315; Sylvestre, op. cit., t. n, p. 439. Mais ce texte n’a rien de contraire à la doctrine catholique, car le Père demeure toujours la cause primordiale du Fils et du SaintEsprit par le Fils. Franzelin, Examen Macarii, p. 145. Dans le second, il est dit que le Saint-Esprit, par sa propriété personnelle (έν τω ίδιάζοντι), procède du Père autrement que le Fils et qu’il est manifesté par le Fils : δι’αΰτοΰ του Γιου πεφηνέναι. Contra Eunomium,!, P. G., t. xlv, coL 336. Mais il est évident que ce texte affirme explicitement la procession ab utroque. En effet, le Saint-Esprit a un caractère personnel (ίδιάζον) qui le distingue du Père et du Fils. Il le dis­ tingue du Père, parce que le propre du Saint-Esprit à l’égard au Père est de ne pas procéder du Père par voie de génération comme le Fils; il le distingue du Fils, parce que le propre du Saint-Esprit par rapport au Fils est d’être manifesté par le Fils. Cette mani­ festation, comme l’indique le verbe πεφηνέναι, est une manifestation éternelle, qui correspond à la pro­ cession éternelle du Saint-Esprit du Fils. Vekkos, Ad Theodorum Sugdeæ, i, 7, P. G., t. cxli, col. 301. 5. Saint Grégoire de Nazianze demeure Adèle aux principes de saint Athanase et de saint Basile, prin­ cipes qui aboutissent à la conséquence logique de la procession ab utroque. Il distingue ainsi les pro­ priétés personnelles des trois hypostases divines : le Père est άναρχος, le Fils αρχή, le Saint-Esprit μετά τής άρχής. Oral., xlii, 15, P. G., t. xxxvi, col. 476. Tout ce qui est au Père, le Fils le possède; tout ce qui est au Fils, l’Esprit l’a aussi. Orat., xxxiv, 10; xli, 9, P. G., t. xxxvi, col. 252, 441. Tout ce qu’a le Père est du Fils. Tout ce qui est au Fils est de l’Esprit, excepté la filiation et l'incarnation. Oral., xxxiv, 10, col. 252. La formule de saint Grégoire de Nazianze est : Un seul Dieu par le Fils engendré aboutissant à un seul Esprit. Exhort, ad virgi­ nes, Carmina, i, 3, P. G., t. xxxvn, col. 632, Voir aussi Oral., xxxi, 4; xxxm, 17; XL, 42; xli, 9, col. 137, 236, 420, 441. Il fait cette belle comparaison, pour expliquer les processions divines : « Une source, une fontaine et un fleuve, voilà peut-être ce qui peut représenter le Père, le Fils et le Saint-Esprit. En effet, ces trois choses ne sont pas séparées dans le temps; elles forment ensemble un même contenu, bien qu’on puisse les distinguer par leurs caractères, » Oral., xxxi, 31,32, P. G., t. xxxvi, col. 109. Saint Grégoire de Nazianze établit donc une relation de continuité entre les personnes divines. Le Père est la source, όφβαλμός, qui verse l’eau dans la fontaine, πηγή, d’où sort le fleuve, ποταμός. L’être divin de la source passe à la fontaine, et de la fontaine au fleuve. D’après la théorie photienne, nous n’avons pas de fontaine : nous avons deux fleuves qui jail­ lissent de la même source, suivent deux voies diver­ gentes et ne se rencontrent pas. La même conclusion favorable au Filioque découle d’un autre texte du saint docteur : Le Père est le soleil, le Fils le rayon, le Saint-Esprit la lumière. La théorie photienne supprime le rayon. Le Fils et le Saint-Esprit sont deux lumières identiques. En quoi se distinguent-elles, puisqu’elles procèdent du même soleil? La théologie orthodoxe esquive toujours la réponse à cette question, parce qu’elle aboutit logi­ quement à l’identiflcation du Fils avec le SaintEsprit. 788 Macaire, op. cil., t. i, p. 314-315, et Sylvestre, op. cii., t. n, p. 441, 442, citent de saint Grégoire, comme contraires au Filioque, deux textes où il af­ firme que le propre du Fils et du Saint-Esprit est de procéder. Oral., xxv, 16, P. G., t. xxxv, col. 1221, et queeequiestau Filscst auSaint-Ecprit, sauf la qualité du Fils. Oral., xxxrv, 10, P. G., t. xxxvi, col. 252. Le premier texte, il est inutile de le faire remarquer, ne contient aucune allusion aux personnes qui sont le principe de la spiration du Saint-Esprit Le second, au contraire, est favorable au Filioque. Saint Grégoire déclare qu’au Fils appartient tout ce qu’a le Père, excepté être cause, πλήν τής αιτίας. Le mot αιτία du Saint docteur répond à la προκαταρκτική αιτία de saint Basile. Il indique simplement que le Père est une cause et un principe sans principe, mais il ne i.ie pas que le Fils soit avec le Père le principe d’une spi­ ration divine. Franzelin, Examen Macarii, p. 159, 160. Quant aux nombreux textes de saint Grégoire que Zoernikav amoncelle contre le Filioque, op. cil., 1.1, p. 40-50, ou ils traitent de la distinction entre les trois personnes divines, ou même ils déclarent que le Saint-Esprit provient du Père comme de la cause primordiale. Il n’y a rien, dans ces passages, qui contredise à la procession du Saint-Esprit ab ulroque. 6. Saint Épiphane ne se borne pas à témoigner en faveur de la procession du Saint-Esprit du Père par le Fils. Il adopte aussi la formule qui est l’équivalent de la formule latine : a Paire Filioque. 11 établit que le Saint-Esprit procède du Père et reçoit du Fils, scrute les profondeurs de Dieu et annonce celles du Fils. Ancoratus, 7, P. G., t. xliii, col. 23; Hær., hær. lxix, 59; lxxiv, 10, P. G., t. xlii, col. 301, 493. Il est l’Es­ prit du Père et l’Esprit du Fils, non par composition comme en nous l’âme et le corps, mais il est au milieu du Père et du Fils, sortant du Père et du Fils. έν μέσω ΙΙατρός καί Υίοΰ, έκ τοΰ ΙΙατρός καί τοΰ Γίοϋ. Αηcoralus, 8, 71, col. 29,148. Le Saint-Esprit est éternel, non engendré, non créé. Il n’est ni frère, ni oncle, ni aïeul, ni neveu, mais de la substance identique du Père et du Fils, έκ τής αυτής ουσίας ΙΙατρός καί Γίοΰ. Hær., hær. lxxiv, 12, P. G., t. xlh, col. 497. « Il faut croire du Christ qu’il provient du Père, Dieu provenant de Dieu, et de l’Esprit qu’il provient du Christ, ou mieux de tous les deux, car le Christ a dit : Qui a Patre procedit, et ailleurs, De mco accipiel. » Ancoratus, 67, col. 137. Dieu nomme Fils celui qui tire de lui son origine et Saint-Esprit celui qui procède des deux : τό παρ’ άμφοτέροιν. Le Saint-Esprit est l’Esprit de vérité, la troisième lumière du Père et du Fils : φώς τρίτον παρά ΙΙατρος και Υίοΰ. Ancoratus, 71, col. 148; Schermann, p. 240-242. La même doctrine est formulée à la fin de l’Ancoratus. Le Saint-Esprit y est mentionné comme procédant du Père et recevant du Fils : έκ τοΰ ΙΙατρος εκπορευόμενου καί έκ τοΰ Γίοΰ λαμβανόμενον. Hahn, op. cil., ρ. 136: P. G., t. xun, col. 236. Après ces témoignages si explicites au double point de vue de la pensée et de l’expression, il est bien étrange que les théologiens orthodoxes fassent de saint Épiphane un adversaire du Filioque. Zoernikav, op. cil., t. i, p. 50-59, cite un grand nombre de textes d’Épiphane où il est dit que le Saint-Esprit pro­ cède du Père. Dans une note sur les élucubrations de Zoernikav, ibid., p. 59-60, Eugène Bulgarie amon­ celle les passages où le saint docteur proclame que le Saint-Esprit procède du Père et reçoit du Fils, pour en conclure qu’il procède du Père seul, parce que de meo accipiel se rapporte à la mission temporelle. Ma­ caire, op. cit., t. i, p. 315, cite d’abord un texte de ΓAncoratus, où les mots μόνον τό μόνον Πνεΰμα sont traduits comme s’il y avait μόνον έκ μόνου Πνεύμα. Fianzelin, Examen Macarii, p. 151, 152. Remar- 789 ESPRIT SAINT quons cependant que les éditeurs latins des écrits de saint Épiphane tiennent comme probable cette leçon du texte. Ancoralus, 2, col. 20. L’autre texte mentionne le Saint-Esprit comme procédant du Père. Hær., hær. lxxvi, 8, P. G., t. xlii, col. 566. S’en­ suit-il qu’il ne procède pas du Fils? Saint Épiphane lui-même répond maintes lois, en déclarant que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils,:·, άγιον ΙΙνεϋμα -as’ άμφοτερων.Hær., hær. lxxiv, 7, P. G., t. lu, col. 488. ‘ 7. Les écrits théologiques de Didyine d’Alexandrie contiennent quelques textes en faveur du Filioque. Didyme commence par établir que le Père est la racine de la divinité, que le Fils est engendré et que l’EspritSaint procède. De Trinilale, i, 36, P. G., t. xxxix, col. 441. Après avoir cité le texte : Non loquelur a semetipso, il en donne le commentaire suivant : Hoc esl, no i sine me, el sine meo el Palris arbitrio, quia in­ separabilis a mea el Palris voluntate, quia non ex se est, sed ex Paire el me est, hoc enim ipsum quoi subsislil et loquitur, a Paire el me UH esl. De Spirilu Sanclo, 34, ibid., col. 1063, 1064. Ce texte est d’une clarté frap­ pante. L’Esprit doit sa subsistance au Père et au Fils. On pourrait objecter que le texte latin que nous citons ne reproduit pas peut-être la véritable ensée de Didyme. Mais les violentes récriminations de saint Jérôme, le traducteur du De Spiritu Sancto, contre Rufin qui s’était plu, dans ses versions des écrits d’Origène, à en corriger les sentences erronées, écartent de lui tout soupçon d’avoir interpolé le traité de Didyme pour l’adapter aux conceptions théolo­ giques latines, d’autant plus qu'il n’y avait alors au­ cune raison d’agir ainsi. Dans le Liber de Spiritu Sancto, Didyme reconnaît formellement que la personne divine qui reçoit d’une autre ne reçoit que la substance divine; la personne qui reçoit subsiste par la personne qui lui donne : Neque enim quid aliud est Filius, exceptis his quæ ei dantur a Patre, neque alia substantia est Spiritus Sancti, præter id quod datur ei a Filio, 37, coi. 1065, 1066. Et plus loin : Licet a Patre procedat Spiritus veritatis el det illi Deus Spiritum Sanctum petentibus se, tamen quia omnia quæ habet Pater, mea sunt, et ipse Spiritus Palris meus est, et de meo accipiet. Ibid., 38, col. 1066. Dans le même traité, nous avons un texte très explicite : « Il n’est pas possible que le SaintEsprit, qui est l’Esprit de vérité et l’Esprit de sagesse, entende, lorsque le Fils parle, des choses qu’il ignore, puisqu'il est lui-même ce qui est proféré par le Fils, c'est-à-dire procédant de la vérité, consolateur de cons dateur, Dieu de Dieu, esprit de vérité par pro­ cession.» IMd.,36, col. 1064,1065; De Trinitate, n, 19, col. 549. C’est l’Église qui allirme que le Saint-Esprit est du Père et du Fils : τό άγιον 11νεύμα Πατρός xai Που τυγχάιζη. Fragmenta in Actus apostolorum, P. G., t. xxxix, col. 1660. La comparaison vulgaire même dont il se sert, pour décrire les relations réciproques entre les per­ sonnes divines, insinue la doctrine du Filioque. Le Fils est appelé la main droite, le bras du Père : le Saint-Esprit est nommé le doigt de Dieu, à cause de sa conjonction naturelle avec le Père et le Fils. De Spi­ ritu Sancto, 21, col. 1051. C’est donc par le Verbe, la main, que le Saint-Esprit,le doigt, est conjoint au Père dans l’unité de nature. Schermann, op. cil., p. 218223; Bardy, Didyme ΓAveugle, p. 98. Zoernikav cite quelques textes de Didyme comme contraires au Filioque. Op. cil., t. i, p. 23-24. Mais ces passages affirment simplement la procession du Saint-Esprit du Père, sans nier, pour cela, la procescion du Saint-Esprit du Fils. 8. Saint Cyrille d’Alexandrie est considéré à bon droit comme le défenseur le plus éloquent et le plus 79ύ j autorisé du Filioque au rv* siècle. Les polémistes catholiques qui ont réfuté avec le pius d'érudition les théories photiennes, le citent souvent et lui emprun­ tent beaucoup de textes favorables a la doctrice ro­ maine. Vekkos, De processione Spiritus Saadi, xn. 1-12, P. G., t. cxlii, coL 249-261. Allatius lui consacre une bonne partie de son ouvrage : Vir i;.< Ephesinæ et S. Cyrilli de processione ex Paire et r ■·Spiritus Sancti, Rome, 1661. Le saint docteur combattre le nestorianisme, qui faisait d> Qirist ut homme sanctifié par la descente du Saint-Esprit sur lui, par l’effusion de la grâce du Saint-Esprit d’ans s âme. Pour réfuter Nestorius, saint Cyrille s’attache a mettre en lumière les relations réciproques entre ie Fils et le Saint-Esprit, à prouver que, suivant ces rela­ tions, ce n’est pas le Fils qui dépend du Saint-Esprit, mais le Saint-Esprit du Fils. Il développe avec am­ pleur la théologie de ses devanciers du ive siècle, en particulier de saint Athanase et de saint Basile, et il aboutit à cette conclusion, que le Saint-Esprit pro­ cède du Fils quant à son origine. a) Tout d’abord, il affirme maintes fois que le SaintEsprit est le propre du Fils : Ιδιον τού Πού. « Le Saint-Esprit est la puissance du Fils. · Adversus Nestorium, rv, 1, P. G., t. lxxvi, col. 176. Le Christ pos­ sède le Saint-Esprit non par participation, mais comme son bien propre dont il peut disposer, parce que son Esprit est de chez lui, et par lui. C’est pour cela que, projetant l’Esprit de sa propre plénitude comme le Père lui-même, il le donne sans mesure à ceux qui sont dignes de le recevoir. Ibid., col. 173. Saint Jean l’évangéliste atteste partout, dans son Évangile, que l’Esprit est le propre du Fils et qu il jaillit du Fils quant à sa nature; il n’est donc pas pos­ sible de concevoir le Logos sans son propre Espr it. In Joa., ii, P. G., t. lxxiii, col. 209. En parlant de l'Esprit, Jésus l’appelle sien. Ibid., x, col. 421. Le SaintEsprit est l’Esprit propre du Fils, et comme tel il est en lui, et provient de lui. In Joel., u, 35, P. G., t. lxxi, col. 377. Dans son ixe anathématisme contre Nestorius, Cyrilleappelle aussi le Saint-Esprit l’Esprit propre du Fils. P. G., t. lxxvi, col. 308; Hefele-Leclercq, op. cit., t. u, p. 275. Et comme Théodoret de Cyr chicanait sur cette dénomination, le saint docteur, au concile d’Éphèse, insista avec énergie sur sa légitimité : « Le Verbe unique de Dieu fait homme demeure Dieu. Il est ce qu'est le Père, excepté la seule paternité, et il a comme son propre bien le Saint-Esprit. » Explicatio duodecim capitum, P. G., t. lxxvi, col. 308. Cl. In Joa., x, P. G., t. lxxiv, col. 301, 444; Thésaurus, xxxrv, P. G., t. lxxv, col. 600, 608; De Trinitate, dial, vn, ibid., col. 1093, 1120. S’il est donc l’Esprit propre du Fils, c’est au Fils a exercer son influence sur lui, et cette influence ne peut s’exercer s’il ne dérive pas du Fils. &) Le Saint-Esprit n’est pas étranger au Fils, ou plutôt à la nature du Fils. « Bien que le Saint-Esprit soit dans sa propre hypostase, en tant qu’il est Esprit, et qu’il n’est pas le Fils, cependant, il n’est pas étran­ ger au Fils. Car il s’appelle l’Esprit de vérité. Or, le Christ est la vérité. Il est épanché donc par le Christ aussi bien que par le Père. Et, puisqu’il est l’Esprit de celui qui est la vertu et la sagesse du Père, c'est-à-dire du Fils, l’Esprit lui-même est la sagesse et la vt rtu. · Epist. Cyrilli ad Nestorium (xm). P. G., L txxvn. col. 117. Remarquons qu’au lieu dhxr-.rs η. ·, le saint docteur fait usage du verbe r.·.·. >:zr désigner l’origine du Saint-Esprit de la part d t F ·rt et du Fils. Mais il tient lui-même à avertir qut- ce serbe a le même sens que le verbe e- Ei lv. P. G., t. Lxxvn, col. 316. Si donc ie verbe r: _.zzpar rapport au Père signifie que ie Pere est e r .-sxipe d’une génération ou procession divine, le m~~je vert·: 791 ESPRIT-SAINT par rapport au Fils ne peut pas ne pas avoir la même signification. Il s’ensuit que, dans le langage théo­ logique de saint Cyrille, dire que le Saint-Esprit προχεϊται παρά τοΰ Τίοΰ, c’est la même chose que dé­ clarer : le Saint-Esprit procède du Fils. c) Saint Cyrille emploie l’ancienne formule grecque qui fait du Fils l’intermédiaire entre le Père et le Saint-Esprit quant aux opérations divines. Contre Nes­ torius. qui semble séparer en Dieu les opérations des trois personnes divines, il s’écrie : « Quelle insanité. Tout a été fait par le Père au moyen du Fils dans l’Esprit. » Adversus Nes'orium, iv, 2, P. G., t. lxxvi, col. 180. Toutes choses proviennent du Père par le Fils dans l’Esprit. Thésaurus, xxxiv, P. G., t. lxxv, col. 580. L’Esprit n’est pas une créature, lui en qui Dieu opère tout par le Fils. Ibid., col. 617. Si le Saint-Esprit dépend donc du Fils quant aux opé­ rations divines, il en dépend aussi quant à son origine. d) II désigne le Saint-Esprit comme l’image du Fils, en tant qu’il est le reflet essentiel du Fils. « Saint Paul appelle céleste Notre-Seigneur Jésus-Christ dont nous portons l’image, à savoir, l’Esprit-Saint et vérificateur qui habite en nous. » Thésaurus, xxxm, col. 569, 572. Cette raison d’image, d’après saint Cyrille, est unepreuvede la divinité du Saint-Esprit. » D’une part, parce que le Fils est la très exacte image du Père, celui qui reçoit le Fils possède le Père; d’autre part et par une raison analogue, celui qui reçoit l’image du Fils, c’est-à-dire l’Esprit, possède par lui complètement le Fils et le Père qui est en lui. Si donc l’Esprit est appelé l'image du Fils, il faut l’appeler Dieu et pas autre­ ment. » Ibid., col. 572. Que l’Esprit soit la véritable similitude du Fils,saint Cyrille le déduit du texte de saint Paul : Quos præscivit et prædeslinavit conformes fieri imaginis Filii sui, hos et oocaoit, De Trinitate, dial, vu, P. G., t. lxxv, coi. 1089,et parce qu’il est la similitude du Fils, il nous rend semblables à Dieu. Le Sauveur, en introduisant le Saint-Esprit lui-même dans les âmes fidèles, les réforme par lui et en lui à l’image primitive, c’est-à-dire qu’il leur communique sa propre forme, ou, si l’on veut, leur donne sa propre ressemblance par la sanctification... Car, d’une part, l’empreinte véritable et aussi parfaite en ressemblance qu’on peut la concevoir est le Fils lui-même; d’autre part, la similitude pure et naturelle du Fils est l’Esprit, de sorte que, prenant sa forme par la sanctification, nous sommes configurés à la forme même de Dieu. Ibid., col. 1089. Cf. Joseph de Méthone, De Spiritu Sancio, P. G., t. clix, col. 1177. Si Filius, remarque Hugues Etherianus, quia imago Patris exislit, ex ipso esse habet; manifestum quod Spiritus imago Filii cum sit, ex ipso esse habet. De hieresibus græcorum, n, 7, P. L., t. ecu, col. 202, 203. Voir Bilz, Die Trinitatslehre des hl. Johannes von Damaskus, Paderborn, 1909, p. 129-133. Or, de même que les Pères disent que le Fils est l’image du Père parce qu’il provient du Père, ainsi lorsqu’ils disent que le Saint-Esprit est l’image du Fils, ils signifient qu’il provient du Fils. e) Les locutions scripturaires : Esprit du Fils, Esprit de vérité autorisent saint Cyrille à en déduire la pro­ cession du Saint-Esprit du Fils, procession essen­ tielle, qu’il appelle physique.· Jésus-Christ dit : Lorsque viendra l’Esprit de vérité... Noyer, comme ce discours éveille la pensée, admirez le choix des mots. Il avait dit d’abord qu’il leur enverrait le Paraclet : ici, il le nomme esprit de vérité, c’est-à-dire son propre esprit, puisque lui-même est la vérité. Pour que ses disciples apprissent qu’ils ne recevraient pas la visite d’une vertu étrangère, mais qu’il se donnerait lui-même d’une autre manière, il appelle le Paraclet Esprit de vérité, c’est-à-dire son propre Esprit. En effet, le Saint-Esprit n’est point étranger à la substance du 792 Fils, mais il procède physiquement d’elle, il n’est rien autre chose que lui sous le rapport de l’identité de nature, bien qu’il subsiste personnellement. » In Joa.,. x, P. G., t. lxxiv, col. 444. « Jésus appelle le Paraclet : Esprit de vérité, c’est-à-dire son esprit à lui-même, et en même temps il dit qu’il procède du Père. Ainsi, de même que l’Esprit est physiquement le propre du Fils, qu’il existe en lui, qu’il provient de lui, il est de même l’esprit du Père. » Ibid., y, col. 417. Spiritus Filii est, remarque Allatius, quemadmodum et Patris est : Spi­ ritus ita profunditur ac progreditur per Filium, uli effunditur et progreditur a Patre : et quia est secundum naturam Patris ex Patre suam existentiam habet, et requali eodemque modo, cum sit naturaliter Filii, exi­ stentiam habet per Filium. Si paritas et æqualilas est Patris et Filii in effluxu Spiritus, quomodocumque illa sit, cum a Patre exeat essentialiter, et procedat in hypo­ stasi, essentialiter etiamexislit et procedit inhypostasi per Filium el ex Filio. Vindiciæ synodi Ephesinæ, p. 196, 197. f) La communauté de nature entre le Père et le Fils, excepté les relations d’origine, explique la pro­ cession du Saint-Esprit ab utroque. Puisque le Fils reçoit tout ce qui est au Père, hors la paternité, le Saint-Esprit est dans le Fils de la même manière qu’il est dans le Père. « Il faut croire fermement que le Fils, ayant communication substantielle des biens naturels du Père, possède l’Esprit de la même manière qu’on le conçoit dans le Père... comme chacun de nous contient en soi-même son propre souffle et le répand au dehors, du plus intime de ses entrailles. C’est pourquoi il fit une insufflation corporelle, montrant que, comme le souffle sort corporellement d’une bouche humaine, ainsi jaillit de la nature divine par un mode divin l’Esprit qui procède de lui. » In Joa., ix, P. G., t. lxxiv, col. 257. Voir Allatius, Vindiciæ synodi Ephesinæ, p. 82. g) Il emploie la comparaison de Didyme pour mon­ trer la dépendance d’origine du Saint-Esprit du Fils : « Le Christ appelle doigt de Dieu le Saint-Esprit, qui, en quelque sorte, bourgeonne de la nature divine et y demeure suspendu comme le doigt par rapport à la main humaine. Car les saintes Écritures appellent le Fils bras et main de Dieu. Donc, comme le bras est naturellement coadapté à tout le corps, opérant tout ce qui plaît à la pensée, et qu’il a l’habitude d’ordre en se servant pour cela du doigt, ainsi nous concevons, d’une part, le Verbe de Dieu, comme surgissant de Dieu et en Dieu, et pour ainsi dire, bourgeonnant en Dieu, et, d’autre part, l’Esprit procédant naturelle­ ment et substantiellement du Père dans le Fils, qui opère par lui toutes les onctions sanctifiantes. Par conséquent, il est évident que le Saint-Esprit n’est pas étranger à la nature divine, mais procède d’elle et demeure en elle naturellement; puisque le doigt cor­ porel est dans la main et de même nature qu’elle et qu’à son tour, la main est dans le corps, non comme une substance étrangère, mais comme se rapportant à lui. » Thesaurus, xxxi, P. G., t. lxxv, col. 576, 571. La vie donc, et par conséquent l’être du Saint-Esprit, ne procède pas immédiatement du corps, mais par le moyen du bras (le Verbe). h) Enfin, il y a, dans les écrits de saint Cyrille, un grand nombre de textes où il emploie, à côté de la formule grecque : Le Saint-Esprit procède du Père par le Fils, In Joa., P. G., t. lxxiv, col. 449, 709, les formules latines : Le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, des deux, ou par les deux. De recta fide, 21, P. G., t. lxxvi, col. 1408; Thesaurus, xxxiv, P. G., t. lxxv, col. 585. « Puisque, d’une part, le Saint-Esprit, venant en nous, nous rend conformes à Dieu et puisque, d’autre part, il procède du Père et du Fils, il est évident qu’il 793 ESPRIT-SAINT ■est de la substance divine, provenant substantiel­ lement d’elle et en elle. » Thesaurus, xxxiv, P. G., t. i.xxv, col. 585. A plusieurs reprises, le saint doc­ teur déclare que le Saint-Esprit procède de la même façon du Père et du Fils. In Joel., P. G., t. lxxi, col. 377; In Joa., x, P. G., t. lxxiv, col. 417; De Trini­ tate, dial, vi, P. G., t. lxxv, col. 1009; Epist., xvti, P. G., t. lxxvii, col. 117. Et parce qu'il procède du Père et du Fils, il est envoyé par le Père et le Fils. Adversus Nestorium, iv, P. G., t. lxxvi, col. 173. La procession divine du Saint-Esprit du Fils est la cause par laquelle le Fils envoie le Saint-Esprit. De recta fide ad Theodosium, 37, P. G., t. lxxvi, col. 1188-1189. La doctrine de saint Cyrille sur la procession du Saint-Esprit ab utroque est donc exprimée avec une telle clarté qu’il ne serait pas hasardé de dire que le saint docteur prévoit et réfute d’avance les objections photiennes, lorsqu’il soutient l’identité absolue des deux formules : procedit ab utroque et procedit a Paire per Filium. « L’Esprit est l’Esprit de Dieu, et en même temps l’Esprit du Fils, sortant substantiellement de tous les deux à la fois, c’est-à-dire épanché du Père par le Fils : το ούσιωδώς εξ άμφοΐν, ηγουν έκ Πατρός, δι ’ ΓΙοΰ προχεόμονον Πνεύμα. De adoratione in Spiritu et veritate, P. G., t. lxviii, coi. 148. Ces textes d’une clarté si frappante n’empêchent pas Zoernikav de consacrer une longue dissertation à prouver que saint Cyrille se range du côté des Orien­ taux. Op. cit., 1.1, p. 76-91. Dans les passages qu’il cite, on déclare simplement que le Père est la source pri­ mordiale du Fils et du Saint-Esprit, ou même on affirme que le Saint-Esprit procède à la fois du Père et du Fils. Les théologiens orthodoxes modernes se sont montrés à certains égards plus prudents. Macaire n’allègue contre le Filioque que le seul endroit où saint Cyrille compare le Saint-Esprit au doigt de la main. Mais il ne le cite pas exactement et, par sur­ croît. il en donne une version fausse. Op. cit., 1.1, p. 315; Franzelin, Examen Macarii, p. 154-157. Mgr Sylvestre s’abstient de citer saint Cyrille parmi les adversaires directs du Filioque. Le différend entre Cyrille et Théodoret au sujet de ix" anathémalisme fournit aussi à la théologie ortho­ doxe un argument contre le dogme latin. Théodoret de Cyr accuse saint Cyrille d’apollinarisme pour avoir soutenu que le Saint-Esprit est le propre du Fils. P. G., t. lxxvi, col. 353. « S’il dit que l’Esprit est le propre du Fils, en tant qu’il est consubstantiel et qu’il procède du Père, nous le confessons avec lui et nous tenons cette phrase pour orthodoxe. Mais s’il prétend qu’il en est ainsi, parce que l’Esprit tient son exis­ tence ou du Fils, ou par le Fils, nous rejetons cette phrase comme blasphématoire et comme impie. Car nous avons foi au Seigneur, qui a dit : Spiritum qui a Patre procedit, et au divin Paul qui a dit également : Nos autem non spiritum mundi accepimus, sed Spi­ ritum qui ex Deo est. » S. Cyrille, Apologeticum contra Theodoretum, P. G., t. lxxvi, col. 432. Il suffit de lire sans préjugés ce passage de Théodoret pour se con­ vaincre d’abord qu’il attribue à saint Cyrille une héré­ sie que celui ne s’est jamais avisé de prendre sous sa tutelle et ensuite qu’il n’a pas nié la procession du Saint-Esprit ab utroque. Théodoret reproche à Cyrille la négation de la consubstantialité des trois personnes divines, et de la procession du Saint-Esprit du Père. Cyrille lui répond que toute son œuvre théologique atteste avec combien d’énergie il a défendu les points doctrinaux qu’on lui reproche d’avoir méconnus. Il proteste ensuite contre les fausses assertions de Théo­ doret et déclare avec force que le Saint-Esprit est le propre du Fils aussi bien que du Père et que le Père et le Fils opèrent par le Saint-Esprit. Apologelicus contra 794 Theodoretum, P. G., t. lxxvi, col. 433. Th >ior t s vanta d’avoir poussé Cyrille à reconnaître t · - ■ son erreur. Epist. ad Johannem An t. Lxxxin, col. 1484, 1485. Il est utile de remarquer qu’Allatius et Cotelier n’admettent pas . de cette pièce. Ibid., col. 1483, note 21 nie Cyrille, parce que celui-ci a toujours - ..:· - _ doctrine énoncée dans ses anathématisn · ■ catio duodecim capitum, P. G., t. lxxvi. coL 308, 309 : Apologeticus pro XII capitibus contra Orientales. p. ·... t. lxxvii, col. 356-360. Voir Hugues Etherianus. op. cil., i, 2, P. L., t. ecu, col. 236; Bessari·· . .·’■:'ratio aliquorum quæ in oratione dogmatica pro ur;-: continentur, P. G., t. clxi, col. 611-614: Garnier, De fide Theodoreli, diss. III, 3-27, P. G., L lxxxiv, col. 395-401; Allatius, Vindicia synodi Ephesinæ, p. 3151; Franzelin, De Deo trino, p. 476-477. 9. L’autorité de saint Maxime est bien souvent in­ voquée par les théologiens orthodoxes contre la pro­ cession du Saint-Esprit ab utroque. I) est vrai que le saint docteur ne traite qu’en passant les questions rela­ tives au Saint-Esprit; cependant on rencontre dans ses écrits quelques textes, où le Fils est présenté comme la source du Saint-Esprit. « De même que le SaintEsprit par sa nature et substantiellement est l’Esprit de Dieu le Père, ainsi il est l’Esprit du Fils, puisqu’il procède substantiellement du Père par le Fils engen­ dré et cela d’une façon ineffable. » Quæstiones ad Thalassium, q. lxhi, P. G., t. xc, col. 672. Le cardin. Bessarion compare ce texte à un passage de sa.r t Basile qui exprime la même pensée et il démontre que la préposition διά signifie la cause intermédiaire par laquelle on agit. Oratio dogmatica pro unione, 6, P. G., t. clxi, coi. 570, 571. Dans un autre emiroit. saint Maxime se demande pourquoi on ne peut pas dire le Père de l’Esprit, ou le Christ de l’Esprit, comme, à l’égard du Père et du Fils, on dit également l’Esprit de Dieu et l’Esprit du Christ. Il répond en ces termes : « De même que l’intelligence, νοϋς, est prin­ cipe du Verbe, ainsi est-elle principe de l’Esprit, mais par l'intermédiaire du Verbe: διά μέσου δέ τού Λόγου.· Quæstiones et dubia, xxxiv, P. G., t. xc, coi. 813. Il y a un texte, cependant, de saint Maxime qui a donné lieu à bien des controverses et que les polé­ mistes grecs opposent toujours aux théologiens catho­ liques. Dans une lettre à Marin, prêtre de Chypre, d raconte que les monothélites reprochaient aux ro­ mains leur croyance à la procession du Saint-Esprit : Père et du Fils. Pour se disculper, les romains pré­ sentèrent des textes de Pères latins et du commen­ taire de Cyrille d’Alexandrie sur l’Évangile de saint Jean. Par ces témoignages, ils déclarent qu’ils ne font pas du Fils le principe du Saint-Esprit, car iis savaient que l'unique principe du Fils et de l’Esprit est le Père, de l’un par génération, et de l’autre par pro­ cession. Mais leur but était de montrer que l’Esprit provient du Père par le Fils et d’établir par là même l’unité de l’essence et l’égalité parfaite. Epist. Marinum, P. G., L xci, col. 133,136. En peu de mots, le cardinal Bessarion explique le sens de ce passage : « Saint Maxime a parlé de la sorte pour éviter qu’on ne voie dans le Fils le principe primordial du SaintEsprit, comme s’il ne tenait pas du Père la vertu sui­ vant laquelle le Saint-Esprit procède de lui. » Ora . dogmatica, 6, P. G., t. clx, col. 584. Voir Veki.os. De depositione sua, orat. n, 7, P. G., L cxi_. coi. 98i>. Georges Métochite, Conlra Manuelem Cretensem, ibid.. col. 1401; Franzelin, De Deo trino, p. 49Ô-494. 10. L’autorité de saint Jean Damascene est d’une extrême importance dans la question qui nous ·-<—En effet, pour ce qui concerne la théolos- tnnitare, il est l’écho fidèle de la tradition r atristique du rv» siècle.Espritéminemmentsynthétique.iÎ r.ec erchepes 795 ESPRIT-SAINT 796 à sc frayer des voies nouvelles dans le domaine de la Fils pour origine, puisqu’il est le souffle de la bouche du spéculation théologique, car ce domaine a été savam­ Père, manifestant le Logos. De hymno trisagio, P. G., ment exploré par les Pères. Mais ceux-ci ont dispersé t. xcv, col. 60. Ces derniers textes, d’après la théologie les résultats de leurs spéculations dans un grand nom­ orthodoxe, contiennent la condamnation péremptoire bre d’écrits, et le mérite de saint Jean Damascène est du dogme latin. « Dans ses lignes générales et dans ses précisément de les avoir recueillis, coordonnés dans traits particuliers, la doctrine de saint Jean Damas­ les quatre livres De fide orthodoxa qui, durant des cène sur la procession du Saint-Esprit est conforme à siècles, a été l’unique manuel de théologie des écoles l’enseignement de l’Église orthodoxe, et exclut le orthodoxes. Filioque. C’est une doctrine qui professe toujours la La doctrine de saint Jean Damascène sur la proces­ procession du Saint-Esprit du Père seul. En parlant sion du Saint-Esprit comprend deux séries de textes. des rapports entre le Père et le Saint-Esprit, le saint 11 y a des textes qui déclarent explicitement que le docteur déclare que ces rapports expriment un état de Saint-Esprit procède du Père par le Fils; il y en a I dépendance du Saint-Esprit vis-à-vis du Père, consi­ d’autres qui semblent insinuer que le Saint-Esprit pro­ dèrent le Père comme la cause de l’être du Saint-Es­ cède du Père seul. prit. La procession du Saint-Esprit du Fils est ouver­ Examinons d’abord les textes de la première série. tement niée par saint Jean Damascène, qui n’admet Saint Jean Damascène décrit les notes caractéristiques pas que le Saint-Esprit reçoive son être du Fils. La des trois personnes divines. Le Père est le νοΰς, l’abîme relation éternelle du Saint-Esprit au Fils est autre du Logos, le générateur du Logos, et par le Logos le que la relation éternelle du Saint-Esprit au Père. La producteur de l’Esprit. Le Fils est la seule puissance première n’est pas une relation de dépendance quant à du Père et la vertu primordiale de toute création. l’origine, mais une relation d’unité éternelle dans l’être, Quant au Saint-Esprit, il est la puissance manifesta- ou dans la substance éternelle. En d’autres termes, le trice du Père manifestant le secret de la divinité, puis­ Saint-Esprit procède du Père au même moment où le sance procédant du Père et du Fils. Le Père estl’odrtov, Fils est engendré. » Bogorodsky, La doctrine de saint le principc;le Fils est le termeengendré,aÎ-ia?ôv γεννη- Jean Damascène sur la procession du Saint-Esprit, τόν; le Saint-Esprit est le terme procédant, αίτιατόν Saint-Pétersbourg, 1879, p. 158. έζπορεντό·?. Le Père est la source et le principe La manière dont le saint docteur s’exprime parut du Fils et du Saint-Esprit, Père du Fils seul et prola- si étrange aux docteurs latins du moyen âge qu’ils teur du Saint-Esprit. Le Fils est le Logos, la sa­ n’hésitèrent pas à la considérer comme entachée gesse, la puissance, l’image, la splendeur, le caractère d’hérésie. Saint Thomas d’Aquin reproche à saint du Père, tenant son origine du Père. Le Saint-Esprit Jean Damascène des tendances nestoriennes. Il l’ex­ n’est pas Fils du Père. Il est l’Esprit du Père, comme cuse cependant, parce qu’il ne nie pas formellement la procédant du Père, car il n’y a aucun mouvement sans procession du Saint-Esprit du Fils. Sum. theol., I», l’Esprit. 11 est en même temps l’Esprit du Fils, non q. xxxvr, a. 2. Cette même raison est donnée par saint pas qu’il tire du Fils son origine, mais parce qu’il pro­ Bonaventure pour écarter du saint docteur le soup­ cède du Père par le Fils. Car, seul, le Père est le prin­ çon d’hérésie. In IV Sent., 1. I, dist. II, q. i, a. 1. Allacipe. De fide orlhodoxa, i, 12, P. G., t. xciv, col. 848, tius remarque que l’ignorance de la terminologie 849. Le saint docteur déclare que le Père ne peut pas théologique des grecs a suggéré ces critiques sévères. Vita Georgii Cyprii, n, 6, P. G., t. cxlii, col. 117, 118. être άλογος, sans logos : il y a donc un Verbe, qui est sa sagesse et sa puissance. Or, le Verbe, la parole, n’est En effet, les polémistes latins, qui étaient versés dans pas dépourvu de souffle (πνεύμα). Le Verbe a donc la connaissance des Pères grecs, pouvaient dire de un esprit. Ibid., i, 6, col. 804, 848. Le Verbe n’a jamais saint Jean Damascène ce que disait de lui, au xn6 siè­ manqué au Père, ni l’Esprit au Verbe. Ibid., i, 7, col. cle, Hugues Etherianus : Non discordat hic sanctus a 805. Le Fils est l’image du Père et l’Esprit du Fils, latina veritate : hoc ad consuetudinem Ecclesiæ græcopar le moyen duquel le Christ habitant dans l'homme rum referendo, quæ non esse Spiritum ex Filio confitetur donne à celui-ci d’être l'image de Dieu. Ibid., 13, col. usque in hodiernum. De hæresibus græcorum, ni, 21, 656. Cf. de Régnon, op. cil., t. ni, p. 155-158. Le SaintP. L., t. ccn, col. 394. Et au concile de Florence, le Esprit tire son origine du Père, procédant par le cardinal Bessarion n'hésitait pas à affirmer que les Verbe, mais non par filiation. De hymno trisagio, P. G., passages cités plus haut de saint Jean Damascène t. xcv, col. 60. apportaient de nouvelles preuves en faveur de la doc­ Mais à côté de ces textes, il y en a d’autres qui sem­ trine catholique. blent exclure le Fils de la spiration du Saint-Esprit. Pour bien saisir la véritable pensée du saint docteur, « Nous ne disons pas que le Père tire son origine de nous devons répondre à deux questions : a) Est-ce que quelqu’un. Mais nous disons qu’il est Père du Fils. la formule a Patre per Filium s'oppose, pour ce qui con­ Nous ne disons pas que le Fils soit principe du Père; cerne le Fils, à. la formule a Pâtre Filioque? b) Est-ce mais nous disons qu’il tire son origine du Père et qu’il qu’il est conforme à la saine théologie catholique d’a­ est le Fils du Père. Quant au Saint-Esprit, nous disons vancer que le Père seul est la cause, le principe du Saintqu’il tire son origine du Père et nous le nommons l’Es- Esprit? prit du Père. Nous ne disons pas que l’Esprit tire son a) Quant à la première question, il est hors de doute origine du Fils, mais nous le nommons l’Esprit du Fils. que, chez les Pères grecs,la formule Patre per Filium ...De plus, nous confessons que c'est par le Fils qu’il est employée à côté de la formule a Paire Filioque a été manifesté et qu'il nous est communiqué. » De (Didyme, saint Épiphane, saint Cyrille d’Alexandrie). fide orthodoxa, i, 8, P. G., t. xciv, col. 832, 833. Et Et si quelques polémistes grecs ont affirmé arbitraire­ ailleurs : « Le Saint-Esprit n’est pas Fils du Père. Il ment que saint Cyrille s’est laissé influencer, en l’em­ est l’Esprit du Père en tant qu’il procède du Père, car ployant, par les écrits de saint Augustin, cette échap­ il n’y a aucun élan sans l’Esprit. Il est aussi l’Esprit du patoire serait ridicule à l’égard de Didyme et de saint Fils, non pas comme d’un principe originaire, mais en Épipha,ne. Allatius, Vindiciæ synodi Ephesinæ, p. 608, tant que par lui il procède du Père. En effet, le seul 609. Les théologiens orthodoxes contestent l’identité principe est le Père. » Ibid., i, 12, col. 849. Nous avons de signification des deux formules et appuient leur un seul Dieu, le Père, son Verbe et son Esprit. Le Verbe négation sur l’autorité de saint Jean Damascène. est subsistant, engendré : c’est pour cela qu’il est Fils. Bogorodsky, qui a le mieux résumé, sur ce point, l’ar­ Le Saint-Esprit est subsistant, procédant et projeté. gumentation de la théologie orthodoxe, déclare que la Son origine est le Père; il est du Fils, mais il n'a pas le I formule a Patre per Filium exprime la simultanéité de 191 ESPRIT-SAINT la génération du Verbe et de la procession du SaintEsprit par Dieu le Père. Op. cil., p. 43, 44. Lorsque saint Jean Damascêne affirme que le Père produit le Saint-Esprit, δ<’ Γιου, il nous montre qu’il produit le Saint-Esprit au même moment où il engendre le Verbe, et il le produit de telle manière que le SaintEsprit demeure dans le Verbe engendré. Ibid., p. 45, 46. Cette interprétation, dit-il, est coniirmée par des textes très explicites de saint Jean Damascêne. En elïet, le saint docteur déclare que le Père engendre le Fils et produit le Saint-Esprit en'même temps, άμα, De fide orthodoxa, i, 8, col. 824; il déclare que le Père, par la même force, vertu, produit le Fils et le SaintEsprit. Exposilio fidei, P. G., t. xcv, col. 421, 422. Ces textes, nous n’avons pas besoin de le dire, ne nous donnent pas la vraie signification de la formule a Patre per Filium. Si l’interprétation orthodoxe était vraie, il aurait suffi de dire que le Saint-Esprit pro­ cède du Père, de même que le Fils est engendré par le Père. Mais en disant que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils, les Pères grecs marquent bien que le Fils n’est pas étranger à la procession du Saint-Esprit. Les latins sont d’accord avec les grecs lorsque ceux-ci déclarent que la préposition διά, per, n’exprime pas une priorité de temps dans l'ordre des processions divines; mais ils n’admettent pas avec eux que cette préposi­ tion exclut même une priorité logique. Supprimer cette priorité, ce serait supprimer l’ordre des processions divines, 1’ακολουΟία κατά τάξιν de saint Basile, et iden­ tifier le Père avec le Fils. Si on refusait d’admettre cette priorité logique, on ne comprendrait plus cette mi­ toyenneté du Fils entre le Père et le Saipt-Esprit, par laquelle le Saint-Esprit procède bien du Père, mais par l’entremise du Fils. Les théologiens orthodoxes donnent à la préposition διά le sens de simul. C’est là une interprétation arbi­ traire. La préposition διά indique la cause, l’instru­ ment par lequel on opère. Έκ et διά, d’après les Pères grecs, ont la même signification. Par Dieu et de Dieu ne diffèrent pas, quant au sens, dit saint Basile. De Spirilu Sancto, v, P. G., L xxxn, col. 77-86. Allatius cite de nombreux textes des Pères qui affir­ ment cette identité de signification entre les deux pré­ positions. Vindiciæ synodi Ephesinæ, p. 381-391. Voir Hugues Etherianus, De hæresibus græcorum, ni, 20, P. L., t. ecu, col. 389-393; Joseph de Méthone, Refu­ tatio Marci Ephesini, P. G., t. eux, col. 1072-1073; ld., De Spirilu Sanclo, ibid., col. 1123-1134. « Si la for­ mule per Filium, argumente Allatius, ne signifiait pas ex Filio, il y aurait un intervalle de temps entre les processions divines. A moins d’être hérétique, per­ sonne ne nie que le Fils et le Saint-Esprit proviennent en même temps du Père. Les saints Pères ont fait usage de la formule per Filium non pas pour établir entre le Fils et le Saint-Esprit un intervalle de temps, mais pour exprimer la mitoyenneté essentielle du Fils dans la subsistance du Saint-Esprit par le Père. On n’offense donc pas la piété si on affirme que le SaintEsprit procède du Père en même temps que le Fils, parce que le Fils est en même temps que le Père, bien qu’il dérive du Père. Le Fils subsiste simul avec le Père et procède du Père, de même l’Esprit subsiste simul avec le Fils et il est du Père par le Fils, sans inter­ valle de temps. Le Fils est simul avec le Père et ce­ pendant il présuppose le Père par la relation d’origine, parce qu’il provient du Père. De même le Saint-Esprit est simul avec le Fils en sortant du Père, et cependant il présuppose le Fils par la relation d’origine, parce que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils.· Vin­ diciæ synodi ephesinæ, p. 391, 392. Π n’y a donc pas de différence, quant au sens, entre les deux formules grecque et latine. Elles expriment le même concept, mais d’une manière diverse, plus 798 compréhensive chez les grecs, plus imprécise chez les latins. « Les latins, remarque le cardinalBessarion.se sont attachés de préférence à marquer l'identité de la puissance productrice du Saint-Esprit dans le Pire et le Fils, en d’autres termes, l’unité de la spiration divine. Les grecs, à leur tour, ont eu à cœur de bien mettre en relief l’ordre suivant lequel le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. La préposition -du indi­ que que, par rapport à la procession du Saint-Esprit, le Fils est le coopérateur du Père, et non réciproque­ ment. Pour donner un exemple, toutes les créatures proviennent du Fils, έκ τοϋ Yloû, mais les Pères grecs n’emploient pas cette expression. Ils préfèrent la for­ mule διά τοΰ Γ!οΰ. Ils visent l’ordre avant tout, et cet ordre est bien établi par la préposition διά. >De proces­ sione Spirilus Sancti, P. G., t. ci.xi, col. 400. Loin donc d’exclure la formule latine, la formule grecque δια τοϋ Γιου la complète, ainsi que le remarque Scheeben, « parce qu’elle présente le Père et le Fils comme deux principes agissant l’un dans l’au­ tre et non à côté l’un de l’autre ou séparés. Elle fait ressortir la position spéciale qu’occupent le Père et le Fils à l’égard du Saint-Esprit. Le Fils ne paraît que comme principium de principio, tandis que le Père figure comme principe sans principe et produit le Saint-Esprit comme principium principii. Ce que la formule ex Patre el Filio ne contient que matérielle­ ment et ce que les latins ont dû compléter par ces mots : tanquam ab uno principio, et licet pariter ab utroque, a Paire principaliter,elle le dit d’elle-même. · La dogmatique, n. 876, L n, p. 594. Cf. Bilz, op. cit., p. 164-166, 168-171. b) Ces explications données, nous pouvons répondre à la deuxième question et comprendre pourquoi les Pères grecs, et saint Jean Damascêne en particulier, réservent exclusivement au Père les épithètes d’eiria. άρχή, πηγή. « Nous avons, dit saint Jean Damascêne, un seul principe, une seule cause physique du Fils et du Saint-Esprit. » Dialogus contra manicheeos, 4, P. G., t. xciv, col. 1512. Le Fils et le Saint-Esprit se rappor­ tent au Père comme à leur cause. De hymno trisagio, 7, P. G., t. xcv, col. 40. D’après les théologiens ortho­ doxes, ces textes prouveraient que le Fils et le SaintEsprit dépendent du Père quant à leur origine et que l’opération immanente qui communique l’être au Saint-Esprit s’attribue au Père seul. Bogorodsky, op. cil., p. 123, 124. Cette conclusion est absolument fausse et elle trouve sa meilleure réfutation dans l’em­ ploi, fait par saint Jean Damascêne, de la formule grecque a Paire per Filium. Les théologiens ortho­ doxes ne veulent pas entendre parler d’une cause pri­ mordiale. Mais cette expression n’est pas latine par son origine. Nous la trouvons employée par saint Basile : προκαταρκτική αίτια, de même que nous trouvons chez les Pères grecs du rv' siècle que le Père est un principe sans principe. Saint Jean Damascêne donne aux mots grecs πηγή, άρχή, αίτιον, le même sens qu’ils ont dans la théologie grecque du rv« siècle. Les grecs, déclare-t-il, ne disent pas que le Saint-Esprit soit du Fils, c’est-à-dire n’emploient pas cette manière de s’exprimer. Mais, ajoute-t-il, le Saint-Esprit est l'Esprit du Fils, c’est-à-dire il dépend du Fils quant à son origine. En d’autres termes, il ne renonce pas à la ter­ minologie traditionnelle grecque, mais il ne nie pas la dépendance d’origine du Saint-Esprit par rapport an Fils. Bilz, op. cil., p. 158, 159. Comme cause primordiale des processions divines, Père est réellement le seul principe, la seule cause du Fils et du Saint-Esprit, de même qu’il est appelé la seule αιτία de la création, bien que le Fils et le SaintEsprit y coopèrent, comme une seule cause avec lut De ce que nous avons dit, il résulte que le langage théologique de saint Jean Damascêne est exact et 799 ESPRIT-SAINT n’implique pas la négation du Filioque. Nous pouvons bien dire, avec Nicéphore Blemmydes, que le Père est la seule cause, μό·<ος αίτιος, de la procession du Saint-Esprit et que le Fils n’est pas la cause principielle, αίτιον αρχικόν. De processione Spiritus Sancti, orat, i, 23, P. G., t. cxlii, coi. 557. Cf. Joseph de Méthone, Refutatio Marci Ephesini, P. G., t. ci.ix, coi. 1085. Paler una est causa, dit Allatius, tum Filio, tum Spiritui Sancto : ea ratione quod in Patre, velut in fonte, qui non est ex alio, virtus reperitur spirativa. Hæc utique una et eadem Filio eliam inest : sed a Patre communicata. Hinc Spiritus Sanctus suam habet existentiam ex Paire, lanquam ex fonte : quo eam modo non habet ex Filio. At quoniam in Filio spirativa virtus inest a Patre communicata : ideo per Filium et ex Filio Spiritus Sanctus emanare dicitur, non dicitur esse. Vita Georgii Cyprii, diss. II, 5, P. G., t. cxlii, coi. 116; Id., Εγχειρίδιο·/, p. 180-184. La raison de cause primordiale n’exclut donc pas, d’après les principes théologiques des Pères grecs, qu’il y ait un coopérateur de cette cause, principe unique avec elle du Saint-Esprit. Mais, tout en reconnaissant la participation du Fils à la spiration du Saint-Esprit de la part du Père, l’ancienne théologie grecque ne dit pas que le Fils est 1’αΐτία du Saint-Esprit pour éviter qu’on pût croire que le Fils soit un principe substantiellement distinct du Père, qui est le prin­ cipe primordial des processions divines. Scheeben, op. cil., n. 880, p. 597. Nous pouvons donc conclure avec le cardinal Bessarion : » Si les latins, les Pères occidentaux et un bon nombre d’orientaux disent que leSaint-Esprit βχΙέκΠατρός και Γίού, ils ne prétendent pas que le Fils soit cause primordiale, mais ils affirment l’identité de vertu. Quant au Damascène, visant surtout l’ordre, il écarte la cause primordiale, en tant qu’elle est signifiée par εκ, et il emploie διά lorsqu’il dit que le Saint-Esprit procède δια τον YioO έκ Πατρος. Mais par cette formule qui signale l’ordre entre le Père et le Fils, il ne prétend pas nier l’éga­ lité ou l’identité de la vertu de tous les deux. » De processione Spiritus Sancti, P. G., t. clxi, col. 400. Cf. Vckkos, De processione Spiritus Sancti, 17, P. G., t. cxli, col. 268, 269;Id., In Camateri animadversiones, 134-142, ibid., col. 581-597; Id., In tomum Cyprii cl novas ejusdem hæreses, orat, i, 7-10, ibid., col. 873880; Id.,De depositione sua, orat, n, 20, ibid., col. 996997; Constantin Méliténiot, De processione Sancti Spiritus, orat, n, 36, ibid., col. 12-14-1248; Manuel Calécas, Adversus græcos, 1. Ill, P. G., t. clii, col. 159163; Georges de Trébizonde, De processione Spiritus Sancti, 13, P. G., t. clxi, col. 792, 793; Allatius, De perpetua consensione, n, 2, 7-12, col. 492-517; Vincenzi, op.cil., p. 64-71; de Régnon, op. cit., t. m, p. 193-202; Bilz, op. cit., p. 164-175. 3° Les Pères latins. — « Lequel de nos saints et glo­ rieux Pères, dit Photius dans la Myslagogie, a jamais enseigné que le Saint-Esprit procède du Fils? » n. 5, P. G., t. en, col. 284. Il faisait allusion sans doute aux Pères grecs, lorsqu'il lançait cette audacieuse asser­ tion. Nous avons vu qu’elle est démentie par les témoi­ gnages nombreux de la théologie trinitaire grecque du iv° et du v° siècle. Mais Photius n’a pas été si affirma­ tif au sujet des Pères latins. Π a reconnu que les plus illustres docteurs de l’Église latine, tels que Jérôme, Augustin, Ambroise, n’ont pas anathématisé le Filioque. Mais « qui nous assure, dit-il, qu’après une si longue série de siècles, leurs écrits n’aient pas été interpolés et altérés? » Myslagogia, 71, 78, 81, col. 352, 360, 365. Marc d’Éphèse répétait les mêmes accusa­ tions et déclarait qu’il ne fallait pas en appeler à l’auto­ rité des Pères latins pour résoudre la controverse du Filioque, parce que les écrits de ces Pères n’ont pas été traduits en grec, n’ont pas été approuvés par les con­ 800 ciles et enfin parce qu’ils sont apocryphes et inter­ polés. Grégoire Mammas, Apologia contra Ephesii con­ fessionem, P. G., t. CLXjCol.69.Bessarion n’hésitait pas à qualifier d'absurde et ridicule cette échappatoire des théologiens de Byzance,serrés de près par les théolo­ giens latins. Mansi, Concil., t. xxxi, col. 960. Pho­ tius, remarque justement Allatius, lalinorum vehemens accusator nusquam id tacuisset, si expositione vel unius codicis confirmare potuisset, romanos dicta de proces­ sione Spiritus Sancti in Augustini vel aliorum Patrum codicibus inseruisse. El tamen per illa tempora pleraque Augustini et aliorum in Oriente prostabant tum græce, tum latine. Hottingerus fraudis et imposluræ manifeste convictus, Rome, 1661, p. 308,309. Cf. De Ecclesiœocci­ dentalis atque orientalis perpetua consensione, Cologne, 1648, col. 886-902. De nos jours, les théologiens orthodoxes recon­ naissent que « saint Augustin, saint Fulgcnce et quel­ ques autres écrivains latins au v” et au vi° siècle ont pu croire en réalité que le Saint-Esprit procédait du Père et du Fils, mais ils n’exprimaient qu'une opi­ nion particulière, non pas la doctrine officielle de l’Église. » Macaire, op. cil., t. i, p. 341.Bieiiaev cite saint Paulin, évêque de Noie, et saint Léon le Grand parmi les défenseurs de la procession du Saint-Esprit ab utroque. De l’union des Églises (en russe), SaintPétersbourg, 1897, p. 74. Mgr Sylvestre avoue que cette procession a été exposée de la manière la plus explicite par saint Augustin. Le Filioque serait, à son avis, une théorie augustinienne. Op. cil., t. n, p. 546, 547, 549. Katansky partage l’opinion de ce savant théologien russe. La procession du Saint-Esprit, dans Khristianskoe Tchtenie, 1893, t. i, p. 401-425. Il suffi­ rait de ces aveux pour nous dispenser de citer ici, à l’appui du dogme latin, les textes des docteurs et écri­ vains de l’Occident. Mais il est utile de les recueillir, parce que la théologie orthodoxe recule au rv° siècle les origines du conflit doctrinal entre grecs et latins et s’efforce d’établir une opposition formelle entre les anciens docteurs de l’Église latine et ceux del’Église grecque. Il est vrai, sans doute, que les Pères latins professent plus explicitement que les Pères grecs la procession du Saint-Esprit ab utroque, mais la formule ex Patre Filioque qu’ils emploient est grecque d’origine, et on saitque, pour ce qui concerne le Saint-Esprit,les Pères grecs ont été les maîtres des Pères latins. P. de Régnon, op. cit., t. m, p. 99. 1. Les témoignages de saint Hilaire touchant le Filioque ne sont pas très nombreux, mais ils ont le mérite d’être très explicites. Le saint docteur affirme que le Père et le Fils sont les auteurs du Saint-Esprit : Spiritus Sanctus, Patre et Filio auctoribus, confitendus est. De Trinitate, n, 29, P. L., t. x, coi. 69. Pour le prouver, il cite les textes scripturaires qui nous pré­ sentent le Saint-Esprit comme l’Esprit de Dieu et l’Esprit du Fils ou du Christ. Rom., vni, 9, 11; Gai., iv, 6; Eph.,iv, 30; I Cor.,n, 12. Le Saint-Esprit est l’Esprit de celui per quem omnia et de celui ex quo om­ nia. De Trinitate, xn, 55, col. 469. L’Esprit-Saint pro­ vient du Père et est envoyé par le Fils; il provient du Père par le Fils unique. Ibid., 57, col. 472. Hilaire explique pourquoi la mission suppose l’origine éter­ nel e de la personne envoyée de la part de la personne qui envoie. Advocatus veniet, et hunc mittet Filius a Paire, et Spiritus verilalis est qui a Patre procedit. Qui mittit potestatem suam in eo quod mittit ostendit. Ibid., vin, 19, col. 250. Ce pouvoir ne peut pas s’entendre en ce sens que le Saint-Esprit dépende du Fils comme une nature inférieure dépend d’une nature supérieure. Le Saint-Esprit dépend donc du Fils uniquement par son origine du Fils. D’après saint Hilaire, Dieu n’a pas laissé les hom­ mes dans l’incertitude touchant la question si le ESPRIT-SAINT 801 Saint-Esprit procède du Père ou du Fils. L’Écriture enseigne que l’Esprit-Saint reçoit du Fils : « Et je me demande, dit le saint docteur, si ce n’est pas la même chose,recevoir du Fils et procéder du Père. Car, si on croit qu’il y a une différence entre recevoir du Fils et procéder du Père, on sera au moins forcé de croire que même recevoir du Père et recevoir du Fils sont une seule et même chose. Ce que le Saint-Esprit recevra, que ce soit la puissance, ou la vertu, ou la doctrine, le Fils déclare que le Saint-Esprit le recevra de lui, et il déclare en même temps qu’il recevra aussi du Père. En effet, lorsqu’il affirme qu'il possède tout ce qui est au Père, il affirme qu’il recevra de ce qui est à lui, et il affirme aussi que tout ce qu’on recevra du Père, on le recevra aussi de lui, parce que tout ce qui est au IXre lui appartient. Ce qui est donné par le Père est donc attribué au Fils, comme étant donné par le Fils, et ce que l’Esprit de vérité recevra du Père, le Fils déclare qu’il le recevra de lui-même. » De Trinilale, vin, 20, col. 250, 252. Le dogme de la procession du SaintEsprit ab utroque est contenu d’une manière expli­ cite dans l’argument suivant : Quidquid Spiritus San­ ctus accipiet, a Filio accipiet ille mittendus, quia Filii sunt universa quæ Patris sunt. Ibid., col. 252. Cf. ix, 31, 73, col. 305, 340; Beck, Die Trinitàtslehre des hl. Hilarius von Poitiers, p. 243-246. 2. Un contemporain de saint Hilaire, Victorin l’Africain, dont la terminologie trinitaire laisse à désirer, voir de Régnon, op. cil., 1.1, p. 236-241, affirme a plusieurs reprises la dépendance du Saint-Esprit du Fils par rapport à l’origine. « Jésus dit : Si je ne m’en vais pas, le Paraclet ne viendra pas sur vous. Il y a donc deux personnes, le Saint-Esprit qui provient du Fils et le Fils qui provient conralionaliler du Père. » Adversus Arium, i, 12, P. L., t. vin, col. 1046. « Nous avons d’abord la vie, et de celui qui est la vie, jaillit l’intelligence. Orle Christ est la vie, et l’Esprit l'in­ telligence. L’Esprit reçoit donc du Christ, le Christ du Père, et par conséquent aussi l’Esprit du Père.» Ibid., 14, col. 1048. Le Saint-Esprit parle par le Fils, a Filio loquitur, ibid., 55, col. 1082; c’est l’Esprit provenant du Christ, a CIrrislo Spiritus, ibid., 15, col. 1049; il reçoit tout ce qu’il a du Fils de Dieu, a Dei Filio omnia habet. Ibid., 16, col. 1050. Ces passages ne lais­ sent aucun doute sur la pensée de Victorin. Le SaintEsprit ne procède pas immédiatement du Père. La vie divine, l’être divin passent en lui par l’intermé­ diaire du Fils. 3. Saint Ambroise explique aussi d’une manière favorable au Filioque le texte de meo accipiet. « Ce que le Fils a reçu par l’unité de nature, par la même unité le Saint-Esprit le reçoit du Fils. » De Spiritu Sancio, n, 12,134, P. L., t. xvi, col. 803. Voici encore un autre texte plus explicite : Sicut Pater fons vilæ est, ita eliam Filium plcrique fontem vilæ memorarunt significatum; eo quod, apud te, inquit, Deus omnipotens, Filius tuus fons vilæ sit, hoc est, fons vilæ Spiritus Sancti. Ibid., i, 15, 152, col. 769. Et dans le même livre : Spiritus quo­ que Sanctus, cum procedit a Patre et Filio, nonseparatur a Patre, non separatur a Filio. Ibid., i, 11, 120, col. 762, 763. Il est vrai que ce dernier texte se rapporte à la mission temporelle du Saint-Esprit,mais celle-ci ne saurait se concevoir sans la procession éternelle. Re­ marquons que saint Ambroise emploie la même expres­ sion que saint Athanase : Le Fils est la source de la vie du Saint-Esprit. S’il est la source de la vie du SaintEsprit, il est aussi la source (avec le Père) de son être. 4. Les textes de saint Augustin sur la procession du Saint-Esprit ab utroque sont si nombreux que, pour éviter des redites, il faut se borner à citer les plus imI ortants. Ces textes n’exposent pasunsimple axiome et ne sont pas simplement l’énonciation d’une vérité tirée de l’Écriture sainte. Ils se rattachent à tout le système DICT. DE THEOL. CATHOL. I I j I trinitaire de saint Augustin, à un ensemble .’ <- ■ . lations qui tendent, autant qu'il est donne a s forceintellectuelles, à éclairer le mystère de la saint, Tri­ nité. De Trinilale, n, 5, 8, P. L., t. xiai, col. s-j Mais on se tromperait fort si de ces spéculations, qui par nécessité logique aboutissent au Fi.'ioçue. or ·. : ulait déduire que le dogme latin est une opinion théologique de saint Augustin. Le saint docteur eu bien, dans la contemplation de la Trinité, le ~ des recherches personnelles, où il est obligé p·:r . r r.— densa et opaca viam carpere, ibid., π, 3, 6, col. 823. et le domaine de la foi immuable, du dogme révélé. La pro­ cession du Saint-Esprit Ni, col. 454; societas Pairis et Filii. Ibid., . 33, eoi. 463. 464. Saint Augustin conçoit donc le Saint-Esprit comme l’amour mutuel du Père et du Fils, il le cc>nsîère comme le lien qui unit le Père et le Fils, ce qà l’amène à proclamer la dépendance d’origine du Sain.Esprit du Père et du Fils. V. — 26 803 ESPRIT-SAINT Cette théorie du Saint-Esprit qui procède du Père et du Fils, parce qu'il est l’amour consubstantiel du Père et du Fils, est appuyée par saint Augustin sur de nom­ breux passages du Nouveau Testament. Il faut croire à la procession du Saint-Esprit ab utroque, parce que l’Écriture affirme que le Saint-Esprit est l’Esprit du Père et du Fils. « Le Fils est le Fils du seul Père; le Père est le Père du seul Fils; le Saint-Esprit n’est pas l’Esprit d’un seul, mais de tous les deux. Nous devons donc croire que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. > In Joa., tr. XCIX, 6, P. L., t. xxxv, col. 1888, 1889. Cf. De civitate Dei, xi, 24, P. L., t. xi.i, col. 337; Serm., ccxiv, 10, P. L., t. xxxvin, col. 1071. Il est l’Esprit du Fils, parce qu’il ne parle pas de lui-même, mais il annonce ce qu'il entend de la part du Fils : Aô illo audivit, audit et audiet a quo est : ab illo est a quo procedit. In Joa., tr. XCIX, 5, col. 1888. Inde audit, unde procedit. Contra sermonem arianorum, xxni, 20, P. L., t. xlh, col. 700. Le Saint-Esprit est l’Esprit du Fils, parce qu’il pos­ sède tout ce qui est au Père et par conséquent reçoit la vie du Père. « Le Saint-Esprit ne procède pas du Père dans le Fils, et du Fils dans le monde pour le sanctifier. Il procède en même temps de l’un et de l’autre : simul de utroque procedit, bien que le Père ait accordé au Fils que le Sunt-Esprit procède de lui, comme il pro­ cède de soi-même. Car nous ne pouvons pas affirmer que le Saint-Esprit ne soit pas la vie, puisque le Père est la vie et que le Fils est la vie. Mais puisque le Père possède la vie en soi-même, il a aussi accordé au Fils d’avoir la vie en lui-même, et il est la cause qui fait que la vie du Saint-Esprit procède du Fils, comme elle pro­ cède de lui-même. » In Joa., tr. XCIX, 9, col. 1890. Ce texte a été inséré dans le XVe livre De Trinitate, 27, 48, P. L., t. xm, col. 1095. Si le Père n’avait pas donné au Fils une partie de ce qu'il possède, Jésus-Christ nous aurait trompés en disant que tout ce qu’a lePère est à lui. Le Père a donc donné au Fils d’être le prin­ cipe de la vie du Saint-Esprit. Contra Maximinum, xrv, 7, 9, col. 774, 776. Si quidquid habet, de Paire habet Filius, de Patre habet utique, ut et de illo procedat Spiritus Sanctus. De Trinitate, xv, 26, 47, P. L., t. xlii, coi. 1094; Contra sermonem arianorum, xxxrv, 32, ibid., col. 706; Collatio cum Maximino, 11,13, ibid., col. 714, 716, 717. Le Saint-Esprit procède du Fils, parce que le Fils le donne aux apôtres : Accipite Spiritum Sanctum. « Pour­ quoi ne devrions-nous pas croire que le Saint-Esprit procède du Fils, puisqu'il est l’Esprit du Fils? S'il ne procédait pas du Fils, après sa résurrection, il n’aurait pas apparu aux apôtres et ne leur aurait pas dit, soufflant sur eux : Recevez l’Esprit-Saint. Joa., xx, 22. Cette action de souiller nous indique que le Saint-Es­ prit procède du Fils. » In Joa., tr. XCIX, 7, P. L., t. xxxv, col. 1889. Par ce souffle, il montrait ouverte­ ment ce qu’il donnai, par sa spiration.dans esecretde la vie divine : aperte ostendebat flando, quod spirando dabat occulte. Contra Maximinum, xiv, 1, P L., t. xlii, coi. 770. Lorsque le Fils dit que l’Esprit pro­ cède du Père, il déclare aussi qu'il procède de utroque. Car il dit aussi : Recevez le Saint-Esprit. De Trinitate, xv, 26, 45, ibid., col. 1093. Il procède du Fils, parce qu’il est donné, envoyé par le Fils aussi bien que par le Père : missus ab utroque. Serm., ccxn, 1, P. L., t. xxxvni, col. 1059. En tant qu’il est accordé aux apôtres comme un don de Dieu, il présuppose son origine du Père et du Fils, De Trini­ tate, v, 15, 16, col. 921, sempiterne Spiritus donum, temporaliter aulem donatum. Ibid., col. 922; xv, 13, 36, col. 1086. La mission temporelle ne peut se concevoir sans la procession éternelle. « Du Père seul on lit qu’il n’est pas envoyé, parce aue le Père seul n’a nas de cause, 804 de principe qui l’ait engendré, ou de qui il procède. Par conséquent, du seul Père on dit qu’il n’est pas envoyé. » Contra sermonem arianorum, P. L., t. xm, col. 686. Si le Saint-Esprit est envoyé par le Fils, il se rapporte au Père et au Fils, comme l’Esprit de tous les deux, Epist., ccxxxvin, 15, P. L., t. xxxm, col. 1044; De Trinitate, iv, 20, 29, P. L., t. xlh, col. 208, nous devons en conclure quod a Patre procedit et Filio. Ibid., col. 908; In Joa., tr. XCIX, 6, col. 1889. A l’exemple des Pères grecs, tout en affirmant la procession du Saint-Esprit du Fils, saint Augustin pro­ clame que le Père est la cause primordiale de cette procession, que le Saint-Esprit procède principaliler du Père. « J’ai ajouté principalement, dit-il, parce que le Saint-Esprit procède aussi du Fils. Mais le Père lui a donné cela même, non comme à quelqu’un exis tant déjà et ne possédant pas encore ce pouvoir, mais comme tout ce qu’il a donné au Verbe Fils unique, c’est-à-dire par l’acte même de la génération. Il l’a donc tellement engendré, que du Fils aussi procède le don commun et que le Saint-Esprit est à la fois l’Es­ prit de tous les deux. » De Trinitate, xv, 17, 29, col. 1081. Spiritus Sanctus principaliter de illo procedit de quo naius est Filius et cum quo Uli conununis est idem Spiritus. Serm., lxxi, 16, 26, P. L., t. xxxvn», col. 459. Enfin, saint Augustin prévoit et réfute à plusieurs reprises l’objection qui, depuis Photius,est ressassée par tous les théologiens orthodoxes : Si le Sainl-Espril procède du Fils aussi bien que du Père, nous aurions deux principes distincts dans la Sainte Trinité. « Le Père et le Fils, répond saint Augustin, ne sont pas deux principes du Saint-Esprit, mais un seul principe. De même que le Père et le Fils sont un seul Dieu et par rapport aux créatures un seul créateur et un seul Seigneur, ainsi,par rapport au Saint-Esprit,ils ne sont qu’un seul principe et, par rapport à la création,le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu’un seul créa­ teur et un seul Seigneur. » De Trinitate, v, 13, 14, col. 920; Enarralio in ps. ιίχ, 13, P. L., t. xxxvn, col. 1457. Cette riche moisson de textes, auxquels on pourrait en ajouter beaucoup d’autres,nous dispense de prendre au sérieux les objections de Zoernikav, qui range saint Augustin au nombre des adversaires du dogme latin. Op. cit., p. 357-375. 5. Un fidèle disciple de saint Augustin, saint Fulgence de Ruspe, n’est pas moins explicite que son maî­ tre, touchant la procession du Saint-Esprit du Fils. Cette procession est pour lui une vérité de la foi catho­ lique, une vérité que nous devons professer avec la plus grande fermeté : Firmissime lene et nullatenus dubites eumdem Spiritum Sanctum, qui Patris et Filii unus Spiritus est, de Patre et Filio procedere. De fide ad Petrum, 9, 52, P. L., t. lxv, coi. 696. Elle s’appuie sur les témoignages de l’Écriture : Is., xi, 4; Joa., xiv, 6; xv, 26; II Thés., n, 8; Apoc., i, 16. Elle appartient au trésor de la foi, et ce qui est contraire à ce trésor doit être évité comme la peste : tanquam pestem juge. Ibid., 44, 85, col. 705. L’Esprit-Saint procède du Père et du Fils, et ce serait une folie, dementis est dicere, que de nier cette vérité. De Trinitate, n, ibid., col. 499. Le Saint-Esprit ne procède pas du Père seul, ni du Fils seul; il procède de utroque, Contra Fabianum, xxvu, ibid., col. 783; il procède naturellement du Fils. Ibid., xxix, col. 797. Totus de Patre.procedit et Filio. Epist. ad Ferrandum, 28, ibid., col. 418. Il procède du Père qui engendre et du Fils engendré; il n’est pas né du Père, et il n’a pas engendré le Fils, sed a Paire Filioquc processit. De incarnatione Filii, 3, 4, ibid., col. 575. Et le Fils est l’auteur du Saint-Esprit avec le Père, parce qu’il est en tout semblable au Père, Contra Fabianum, xvni, col. 770, 771 ; parce que le Saint-Esprit reçoit de 805 ESPRIT-SAINT lui et entend de lui : hoc est Spiritui Sancio audire, quod est de natura Patris Filiique procedere. Ibid., xxv, coi. 780, 781; xxvn, 781-784. S’il est envoyé par le Père et le Fils, nous pouvons dire qu’il procède du Père ct du Fils : Spiritus Sanctus a Patre et Filio legitur missus, quia a Patre Filioque procedit. Ibid., xxix, coi. 797. Le Saint-Esprit se rapporte donc au Père et au Fils. Epist. ad Ferrandum, 9, col. 400. Le Père est l’auteur (cause primordiale) du Fils et du Saint-Es­ prit, mais le Saint-Esprit procède toujours du Père et du Fils : de Paire Filioque procedil. Contra Fabianum, xxxv, coi. 824. Il est aisé de voir par ces passages que saint Fulgence.à la fin du vesiécle,parlait exactement le langage théologique de l’Église romaine de nos jours. N’est-il donc pas étrange de rejeter le Filioque comme une nouveauté de la scolastique latine? 6. Saint Euchcr de Lyon enseigne,au vcsiècle,que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, velut quædam Patris Filiique concordia. Instructiones ad Solonium, i, P. L., t. L, coi. 774. 7. D’après saint Léon le Grand, le Saint-Esprit est commun au Père et au Fils. Serm., lxxv, 3, P. L., t. Liv, col. 402. Il est l’Esprit du Père et du Fils. Serm., lxxvi, 2, col. 404. Dans les manuels de théologie ca­ tholique, on cite un autre passage très explicite, tiré de la lettre xv" de saint Léon ad Turribium Asturicensem : Spiritus qui de ulroque processit, 1, ibid., col. 681. Mais il est à peu près sûr aujourd’hui que cette pièce est apocryphe et qu’elle a été fabriquée en Espagne en 563. Künstle, Anlipriscilliana, p. 117-126. 8. Dans le 1. I, De ecclesiasticis dogmatibus, Gennade de Marseille déclare que le Saint-Esprit n’est pas le Fils, parce qu’il n’est pas engendré; qu’il n’est pas le Père, parce qu’il n’est pas inengendré; qu’il n’est pas une créature, parce qu’il n’a pas été tiré du néant. Il procède de Dieu le Père et de Dieu le Fils : ex Deo Paire, et Deo Filio Deus procedens. P. L., t. lviii, col. 981. 9. Saint Avit, évêque de Vienne en Dauphiné, a écrit un ouvrage De dioinilale Spiritus Sancti, dont quelques fragments sont insérés dans la P. L. Ils se rapportent à la procession du Saint-Esprit. Nos dici­ mus, déclare le saint évêque, Spiritum Sanctum a Filio et Patre procedere. La foi catholique enseigne cette procession. Le Saint-Esprit est l’Esprit du Père et du Fils : c’est pour cela qu’il est envoyé par le Père et le Fils. P. L., t. lix, col. 385, 386. Voir t. i, col. 2642. 10. Dans un de ses poèmes à saint Félix de Noie, saint Paulin, évêque de la même ville, affirme que Jésus-Christ répand ses dons célestes, le Saint-Esprit qui procède du Fils unique et du Père : Spiritum ab unigena sanctum, et Patre procedentem. Carmen, xxvn, 93, P. L., t. lxi, col. 650. 11. Paschase diacre (vi« siècle) est l’auteur d’un traité sur le Saint-Esprit, où il écrit : Spiritus Sanctus et Patris cl Filii esse Spirilus declaratur, et merito pro­ cedere ex utroque dignoscitur. Dc Spiritu Sancio, i, 0, P. L., t. lxh, coi. 21; 8, coi. 17. Le Père par le Fils répand l’effusion du Saint-Esprit, qui est envoyé par le Père et le Fils et procède de la substance de tous les deux. Ibid., 11, 12, col. 22, 23. 12. Dans le traité sur la Trinité de Vigile de Tapse, on affirme l’équivalence des deux passages scriptu­ raires : De Patre procedil, et De meo accipiet. De Tri­ nitate, i, P. L., t. lxii, col. 244. 13. Dans une lettre de saint Hormisdas, pape, à l'empereur Justin, le Saint-Esprit estdit procéder du Père ct du Fils sub una substantia deitatis. Epist., Lxxix, ad Justinum, P. L., t. lxiii, coi. 514. 14. Dans son livre sur la Trinité, Boèce écrit: lia cogitemus processisse quidem ex Deo Patre Filium Deum et ex ulrisque Spiritum Sanctum. De Trinitate, Sû6 v, P. L., t. lxiv, coi. 1254. Le Saint-Esprit est 1 Esprit du Père et du Fils : le Père et le Fils ont à l'égard du Saint-Esprit la même relation. Ibid., vi, coL 1255 15. Agnel de Ravenne affirme que le Fils provient du Père et que le Saint-Esprit ex Pâtre et F: .· -.··■·.··-·.· . qu’il est la vertu procédant du Père et du Fils. De ratione fidei ad Armenium, P. L., L lxvui. coL 3S3. 16. Saint Grégoire le Grand fournit un bon nor -te de textes, où il est question de la procession su > Esprit du Fils. Le Saint-Esprit est l’Esprit Moral., xxx, 4, P. L., t. lxxvi, col. 534; Jésus-Christ répand dans le cœur de ses disciples le Saint-Est rit, qui a se procedit. Ibid., i, 22, P. L., t. ixxv, coL 541. Le Saint-Esprit profertur per substantiam ex Christo. Ibid., n, 56, 92, col. 599. Il procède du Père et reçoit du Fils. Ibid.., v, 36, 65, col. 715. Le saint pape définir en ces termes la missioi. du Saint-Esprit : Missio Spi­ ritus Sancti processio est qua de Patre procedit et Filio. Homil. in Evang., n, 26, 2, P. L., t. lxxvi, coi. 1198. Le 1. II des Dialogues du saint docteur renferme un texte très explicite : Paracletus Spirilus a Paire semper procedit et Filio. Dial., n, 38, P. L., t. lxxvi, col. 204. On sait que cet ouvrage a été traduit en grec par saint Zacharie, pape. Dans la version grecque, les mots pro­ cedit et Filio ont été remplacés par les mots : iv τ ι’ΐώ διαμένει. Ibid., col. 203. Jean Diacre accuse les grecs d’avoir supprimé ce témoignage : Astuta græccmm perversitas, in commemoratione Spiritus Sancti Patre procedentis, nomen Filii suaptim radens abstulit. Vita S. Gregorii Magni, iv, 75, P. L., L lxxv, coL 225; t. Lxxvii, coi. 145, 146. 17. La divinité, déclare Cassiodore, appartient au Père, qui, dès le commencement, avant les siècles, a engendré le Fils; elle appartient au Fils, qui a été en­ gendré par le Père, naturaliter·, elle appartient ..u Saint-Esprit, quod a Paire et Filio procedit. Expositio in ps. L, P. L., t. lxx, col. 366, 367. 18. D’aprèssaint Isidore de Séville,le Saint-Esprit est appelé Dieu, quia ex Patre Filioque procedit et substan­ tiam eorum habet. Elym., vu, 3, 1, P. L., L lxxxii, col. 268. Ce texte a été inséré par saint Ildefonse de Tolède dans son Liber de cognitione baptismi, 55, P. L., t. xevi, col. 134. Conclusion. — Les textes que nous avons cités mon­ trent à l’évidence que, depuis Tertullien jusqu’à la fin du vn° siècle, la théologie latine n’a point subi de variations dans sa croyance à la procession du SaintEsprit du Fils. Cette procession n’a pas été pour elle une opinion théologique, qui soulevait les discussions des théologiens. Ses docteurs les plus illustres en par­ lent comme d’une vérité de la foi catholique, la théolo ‘ie trinitaire grecque du iv- siècle leur fournissait les arguments pour arriver à cette conclusion. Cette iden­ tité de doctrine entre les Pères grecs et les Pères latins nous permet d’affirmer le caractère dogmatique de la procession du Saint-Esprit ab utroque. Il faut se rappeler, dit le cardinal Bessarion, que les Pères ne professent pas es opinions discordantes. L’unifor­ mité de doctrine est nécessaire pour le bien de l’Église, et nous ne serions plus chrétiens, nous ne pourrions plus sauvegarder les principes de la fi i ca­ tholique, s’il y avait désaccord entre les Pères. Les Pères latins professentde la manière a plus claire et la p'us explicite que le Saint-Esprit procède du Fils et qu’il a, comme principe unique, le Père et le Fis Les Pères orientaux aussi bien que les occidet t -tiennent la même doctrine, car ils prof ■. Saint-Esprit procède du Père parle Fils.qu · -cede du Père et du Fils et de tous les deux. Eu dts^r.t cela, ils sont donc d’accord avec les Pères latins ct ils ex­ priment la même vérité, parce que les unset les autres parlent sous l’inspiration d'un seul et même EspritOral. dogmatica, tx, P. G., L clxi, coL 606, 607. 807 ESPRIT-SAINT Ce qui résulte du témoignage de ces Pères est avant tout l’ancienneté du dogme latin. Les théologiens orthodoxes paraissent l’oublier, lorsqu’ils appellent le Filioque une nouveauté hérétique : καινοτομία αιρετική. Palmieri, Theologia dogmatica orthodoxa, Florence, 1911, t. t, p. 340. Et toutefois cette nouveauté était commune en Orient et en Occident plusieurs siè­ cles avant que Photius prît à cœur d’informer le monde grec que l’Église latine était déchue de la vraie foi catholique. Et il faut ajouter qu’elle n’avait pas soulevé de protestations de la théologie trinitaire grec­ que depuis le ive jusqu’au vin’ siècle. Pour la rejeter, les théologiens grecs qui vécurent avant Photius, de même que ses partisans, auraient dû renier les textes explicites des Pères, qui, d’après Nealy, sont fa orables aux Latins, A history of the holy eastern Church, Lon­ dres, 1850, t. ii, p. 1131, et en même temps condamner les principes théologiques des Pères grecs du iv«siècle. Il existe, nous le reconnaissons, une manière diffé­ rente de s’exprimer entre les Pères grecs et latins au sujet de la procession du Saint-Esprit. Par consé­ quent, une étude approfondie de la controverse théo­ logique du Filioque exige au préalable une connais­ sance exacte de la terminologie trinitaire grecque. La pensée des Pères grecs du iv° siècle gagnerait à être développée à la lumière des principes qui sont la base de leur théologie trinitaire. Mais une étude pareille n’entre pas dans le cadre d'un article du Dictionnaire, et d’ailleurs, elle serait plus à sa place dans un travail scientifique sur la Trinité. Nous nous sommes donc borné à suivre la méthode des adversaires duFilioque, et les témoignages que nous avons puisés dans les écrits des Pères suffisent largement à montrer que l’Église latine n’a point innové, en définissant que le SaintEsprit procède à la fois du Père et du Fils. Théodulphe d’Orléans (ix« siècle) a été le premier à re­ cueillir les textes des Pères grecs et latins favorables au dogme catholique du Filioque. De Spiritu Sancio, P. I.t, t. cv, col. 239-276. Une riche moisson des textes des Pères grecs et de quelques Pères latins est contenue dans deux écrits du patriarche Vekkos : Refutationes adversus Andro­ nici Camateri super scripto traditis tesliinoniis de Spiritu Sancio animadversiones, P. G., t. CXLI, coi. 395-612; Epigra­ pher sive prarscriptiones in dicta ac sententias sanctorum Patrum a se collectas de processione Spiritus Sancti, ibid., col. 613-724. Voir Petau, De Trinitate, νπ, 3-18, Dogmata theologica, Paris, 1865, t. ni, p. 274-414; Thomassin, Dog­ mata theologica, De Trinitate, 29-31, Paris, 1868, t. v, p. 480510; Klee, Kalhotische Dogmatik, Mayence, 1844,1.1, p. 177185; Franzelin, De Deo Irino, Rome, 1895, p. 444-482; Hein­ rich, Dogmatische Théologie, Mayence, 1885, t. iv, p. 389415; de Régnon, Études de théologie positive sur la sainte Trinité, Paris, t. ni, p. 3-283 (nous lui avons emprunté la traduction française de plusieurs textes des Pères). Pour les théologiens orthodoxes, l’arsenal des textes contraires au Filioque est l'ouvrage de Zoernikav, traduit en grec et annoté par Eugène Roulgaris : π,ρΐ vijç Ιχπο^ιύσιω; το5 άγιον Πνιύ|ΐ*ιος 1* μόνου τοδ Πατρός, Saint-Pétersbourg, 1797, t.· 1, p. 1-397. Voir aussi Prokopovitch, Tractatus de processione Spiritus Sancti, Gotha, 1772, p. 39-151 ; Macaire, Pravoslavno-dogmatitcheskoe bogoslovie, Saint-Pétersbourg, 1895, t. i, p. 302-343; Sylvestre,Opyt pravoslavnagodogmatitcheskago bogosloviia, Kiev, 1892, t. n, p. 438-489. III. D’après les conciles. — Dans sa Mystagogle, 5, Photius s’évertue à représenter la procession du Saint-Esprit du Fils comme une opinion hérétique anathématisée par les sept' conciles œcuméniques. Le Ier et le 11° conciles, dit-il, ont défini que le SaintEsprit procède du Père; le IIIe accepta cette défini­ tion; le IVe la confirma; le Ve la fit sienne; le VIe la publia;! l’universentier;le VII°lasanctionnasolennellement. P. G., t. eu, col. 285. Les polémistes grecs, qui partagèrent sa haine contre les latins, en appelèrent, comme lui, aux conciles œcuméniques pour combattre le dogme latin. Michel Glycas déclare que les conciles 808 œcuméniques ont été unanimes îi affirmer que le SaintEsprit procède du Père seul. De processione Spiritus Sancti, P. G., t. clviii, col. 957. Nil Damylas, Michel Balsamon, Joseph Bryennios sont du même avis. Allatius, De perpetua consensione, col. 917-919. Et les théo­ logiens gréco-russes de nos jours, à quelque exception près, suivent leur exemple. « Tous les conciles œcumé­ niques, déclare Macaire, ont unanimement reconnu que le Saint-Esprit procède seulement du Père. » Op. cil., 11, p. 288. Cf. Chrysostome (protosyncelle), Περί Εκκλησίας, Athènes, 1896, t. il, p. 372-376. La même assertion est invariablement répétée dans les lettres encycliques des patriarches de Constantinople, toutes les fois qu’ils touchent aux nouveautés latines. « La doc­ trine que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, dit Anthime VI, est contraire à la confession univer­ selle de l’Église catholique, selon le témoignage des sept conciles œcuméniques, qui ont établi que le Saint-Esprit procède du Père. » Lettre encyclique de 1848, ni, 5, dans Petit-Mansi, Concil., Paris, 1909, t. XL, col. 381. Voir aussi la Lettre encyclique d’Antliime VII, Constantinople, 1895, p. 7. Il n’est pas difficile de montrer que cet appel aux conciles œcuméniques, pour écarter de la théologie chrétienne la doctrine exprimée par le Filioque, est tout à fait arbitraire. La théologie catholique prouve en effet : 1° que les conciles œcuméniques n’ont jamais enseigné que le Saint-Esprit procède du Père seul; 2° que plusieurs conciles œcuméniques et particuliers ont enseigné que le Saint-Esprit procède à la fois du Père et du Fils. 1° Les conciles œcuméniques n’ont jamais enseigné que le Saint-Esprit procède dit Père seul. — Les théo­ logiens orthodoxes invoquent, contre le dogme latin, 1’autorité de ces conciles qui, dans leurs professions de foi, déclarent que le Saint-Esprit procède du Père. Or, aucun théologien latin ne conteste la vérité de ί cette procession. Mais, comme le remarquait Hugues Etherianus au xn° siècle, il y a une différence entre procéder du Père et procéder du Père seul, et pour résoudre la controverse du Filioque en faveur des grecs.il faudrait prouver que, réellement,les conciles ont enseigné la procession du Père seul. De hæresibus græcorum, u, 16, P. L., t. ccn, col. 321. Cette démons­ tration n’est guère possible, et nous sommes heureux de constater que les meilleurs théologiens russes de nos jours, Mgr Sylvestre par exemple, n’y ont pas recours. Le Ier concile œcuménique proclame que le Fils engendré du Père est Dieu et que le Saint-Esprit, pro­ cédant έζ αυτού τού Πατρός, participe aussi à la nature divine. D’après les théologiens orthodoxes, l’expres­ sion έξ αύτοϋ τού Πατρός est équivalente à l’expression έκ μόνου τού Πατρός. Macaire, op. cit., t. I, p. 288; Chrysostome, op cit., t. n, p. 372. Une telle exégèse, il n’est pas besoin de le dire, est fantaisiste au plus haut point et change la signification des mots. Rap­ pelons aussi que le concile de Nicée n’a touché aucunement aux questions théologiques concernant le Saint-Esprit, car il visait uniquement à mettre en lumière la consubstantialité divine des trois personnes en Dieu. Ce que nous disons du concile de Nicée s’applique aussi au II» et au IIIe conciles, qui confirment la pro­ fession de foi nicéenne. On a tort surtout d’en appeler au IIIe concile, qui sanctionna le triomphe décisif de la doctrine théologique de saint Cyrille d’Alexandrie, qui approuva leixeanathématisme du même docteur, où il est dit que le Saint-Esprit est le propre du Fils. Voir Allatius, Vindiciœ synodi Ephesinæ,p. 644, 645; Lépicier, De Spiritus Sancti a Filio processione, Rome, 1898, p. 8-11. Le IVe et le Ve conciles proclament la perpétuité et , 809 ESPRIT-SAINT l’inviolabilité du symbole de Nicée et de Constanti­ nople, mais ils ne condamnent pas la procession du Saint-Esprit ab utroque. Le VI0 déclare que le SaintEsprit procède du Père, et le VIIe professe la même croyance. Il en résulte de la manière la plus lumineuse que les conciles œcuméniques ne donnent aucun appui aux attaques de la théologie orthodoxe contre le Filioque. Il est surtout remarquable que le VI» et le Vil» con­ ciles ne font pas la moindre allusion malveillante à une doctrine bien connue déjà et répandue dans la théolo­ gie occidentale. Ils demeurent fidèles sans doute à la formule scripturaire : Ex Patre procedit, mais ils n’y ajoutent rien, de peur de soulever de nouvelles dissen­ sions, de nouvelles luttes intestines dans l’Église d’Orient, ravagée par tant de schismes et d’hérésies. Cette fidélité à la doctrine des symboles de Nicée et de Constantinople, ce respect de l’ancienne formule ne signifient pas, cependant, que la procession ex Patre exclut la procession ex Ftlio. A propos du V 1» concile, il est utile de rappeler un détail que les théologiens orthodoxes préfèrent passer sous silence. En présence des envoyés du Saint-Siège, les Pères de ce concile lurent et approuvèrent la pro­ fession de foi de saint Taraise, patriarche de Cons­ tantinople : « Je crois au Saint-Esprit, Seigneur et viviflcateur, procédant du Père par le Fils. » Mansi, Concil., t. xn, col. 1122. On ne lit nulle part, dans les actes de ce concile, que la formule employée par le saint patriarche causât de l’étonnement ou provoquât les protestations des Pères. Et cependant cette for­ mule exprime la doctrine contenue dans le Filioque. Les polémistes gréco-catholiques y ont vu un témoi­ gnage favorable à la doctrine de l’Eglise romaine. Voir Vekkos, Ad Theodorum Sugdeæ, i, 8, P. G., t. cxli, col. 304; Epigraphæ, i, ibid., col. 628; De depositione sua, orat. n, 26, ibid., col. 1008; Constantin Méliténiot, De processione Spiritus Sancti, i, 24, P. G., t cxu, col. 1077 ; Calécas, Adversus græcos, i, P. G., L cnn, col. 26. On est donc en droit de dire que le dogme latin n’est pas une nouveauté et que les conciles œcuméniques ont affirmé la procession du SaintEsprit du Père sans nier cependant sa procession du Fils. On pourrait tout au plus objecter que le concile d’Éphèse défend de rien ajouter au symbole. On répon­ dra à cette objection à l’article Filioque. Pour le mo­ ment, il suffit de rappeler que l’Église est toujours une société vivante et qu’elle n’a jamais renoncé et ne renoncera pas à sa mission de garder intact le trésor de la divine révélation. Si donc elle juge utile, pour la sauvegarde de ce trésor, d’insérer dans le symbole de nouvelles explications de la foi, elle n’innove en rien, mais elle continue l’œuvre des anciens conciles et elle exerce un droit que personne ne saurait lui contester sans renier en même temps sa divinité. Voir Franzelin, Examen Macarii, p. 78; Palmieri, La processione dello Spirito Sancto : l’esegesi ed i concilii, Rome, 1901, p. 1425. 2° Plusieurs conciles, œcuméniques ou particuliers, ont défini comme vérité de foi catholique la procession du Saint-Esprit ex Filio. — Ces conciles, il est vrai, n’ont pas été convoqués en Orient. Il n’en faut pas con­ clure qu’ils soient sans autorité. Il y a des conciles tenus en Orient et auxquels les Occidentaux n’ont pris presque aucune part, et cependant l’Église latine a accepté leurs décrets. Pourquoi donc l’Église grecque devrait-elle méconnaître l’autorité des conciles tenus en Occident» si elle n’a rien à objecter à la légitimité de leur convocation? Si la théologie orthodoxe admet que les conciles tenus à Rome sous le pape saint Da­ mase sont légitimes, parce qu’ils affirment que le Saint-Esprit est de l’essence du Père, Macaire, op. ciL, 1.1, p. 292, il n’y a pas de raison de d· clarer que très conciles postérieurs, convoqués dans la même ville, ne sont pas légitimes, parce qu’ils définissent que le Saint-Esprit procède aussi du Fils. Pour faire rejete r notre conclusion, il faudrait démontrer que le s ·:·ts de ces derniers conciles contredisent les decrets des conciles antérieurs, ce qui est inadmissible r-our .e Filioque, car, nous l’avons dit, aucun concile grec condamné ou anathématisé. Au concile de Florence, les théologiens latirs appuyaient le Filioque sur l’autorité des conciles · ticuliers de Tolède, mais Marc d’Éphèse répondait qu I ignorait ces conciles et qu’il ne croyait pas à leur authenticité. Mansi, Concil., t. xxxi, col. 1653. li y a, en effet, une série de conciles tenus à Tolède, qui, ou bien proposèrent ouvertement comme vérité dog­ matique la procession du Saint-Esprit du Fils, ou bien même, insérèrent le Filioque dans le symbole. On cite tout d’abord un concile tenu à Tolède l'an 400, sous la présidence de Patronus, archevêque de cette ville. Hefele, op. cil., trad. Leclercq, t. n, p. 122,123. Dans sa profession de foi, il aurait déclaré que l’Esprit Paraclet n'est ni le Père ni le Fils, mais qu’il procède du Père et du Fils. Mansi, Conci/., t. ni, coL 1003. Un autre concile, tenu en 633, déclare dans sa profession de foi que le Saint-Esprit n’est ni créé ni engendré, mais procède du Père et du Fils. Mansi, Concil., t. x, col. 615. Une affirmation plus explicite et plus ttieolo gique de la procession du Saint-Esprit du Fih est renfermée encoreZans la profession de foi du corn . le Tolède de 675. La voici : Spiritum quoque Sanctum ...credimus esse... non genitum vel creation, sed ab utrisque procedentem, amborum Spiritum. Hic r-tei Spiritus Sanctus nec ingenitus, nec genitus creditin’· : nec aut si ingenitum dixerimus, duos patres dicamus, aut si genitum, duos filios priedicare monstremur: tamen nec Patris lantum, sed simul Palris et Filii Sp i ■ tus dicitur. Nec enim de Patre procedit in Filium, m ■ ie Filio procedit ad sanctificandam creaturam, sed simul ab utrisque processisse monstratur; quia caritas, sive sanctitas amborum agnoscitur. Mansi, Concil., t. xi, coi. 133. D’autres conciles, tenus dans la même ville en 653, Mansi, L x, coi. 1210; en 681, ibid., t. xi, coL 1027; en 683, ibid., t. xi, coi. 1062; en 694, ibid., t. xn, coi. 96, insérèrent dans le symbole l’addition du Filioque. Remarquons toutefois que l’autorité de ces oucilcs, au moins des plus anciens, a été ébranlée de nos jours, et par de bonnes raisons. Le I" concile de l’an 400 n’a pas eu lieu probablement, puisque sa règle de foi aurait seulement été envoyée à saint Leon le Grand, qui fut élu pape en 440. K. Kûnstle, Antipriscilliana, p. 67-70; E. Mangenot, L’origine espagnol' du Filioque, dans la Revue de l'Orient chrétien, 1906, t. xi, p. 93. De même le concile de 447, d’après dom Morin, n’aurait aucun fondement historique. Pastor et Syagrius, deux écrivains inconnus du v* siècle, dans la Revue bénédictine, 1893, L x, p. 387; Kûnstle, Antipriscilliana, p. 40-44. La profession de foi du concile de l’an 400 aurait été composée par Pastor, évêque de Galice, en 433. Π y a cependant des érudits qui attri­ buent cette profession au concile de Tolède de l’an 447. Merkle, Das Filioque auf dem Toletanum ill, dans Theologische Quartalschrift, Tubingue, 1893. p. 408-429. Enfin la profession de foi du concile de Tolède tenu en 630, profession qui emprunte quelque phrases au symbole Qufrumque, n’appartiendrait pas à ce concile, d’après Kûnstle, Antipris·:iHiana. p. 7·.·. 73, mais elle reproduirait une f nnule bien ancienne, datée probablement de l’an 400. E. Mangenot. . . p. 98; Leclercq, dans Hefele, op. cit., L m, p. 125 1261. Nous n’avons pas à discuter ici les opinions émises par ces savants. Mais il est avéré que. des commencement du v» siècle, la formule ex Paire FLn - 811 ESPRIT-SAINT que était regardée en Espagne comme une vérité de la foi catholique et qu’elle avait sa place dans les sym­ boles. Voir la Fides Damasi, dans Künstle, Antipriscilliana, p. 47-48; la Fides Phœbadii, ibid., p. 55; une Expositio fidei, du v° ou du vi° siècle, ibid., p. 90; la Fides Isatis ex Judieo, ibid.,-p. 94-95; l’exposition de la foi du pseudo-Gennade, ibid., p. 103, et celle qui est attribuée à saint Grégoire le Grand. Ibid., p. 113. Et les conciles particuliers de Tolède et d’autres villes espagnoles, par exemple, de Mérida, en 666, Mansi, Concil., t. xi, col. 77; et de Braga, en 675, ibid., col. 154, en sanctionnant des formules composées par des docteurs particuliers, leur donnaient une valeur offi­ cielle, l’autorité d’une doctrine que l’Église reconnaît comme sienne. D’autres conciles particuliers, tenus hors d’Espa­ gne, se prononcent aussi nettement pour le Filioque. Le concile de Heathfield en Angleterre, convoqué en 680 par Théodore, archevêque de Cantorbéry, déclare reconnaître que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils d’une manière ineffable, sicut praedicaverunt sancti apostoli el prophetic cl doclores. Mansi, Concil., t. xi, col. 77; Hefele, op. cil., trad. Leclercq, t. ni, p. 476. Le concile de Frioul, tenu en 796, sous Paulin, patriarche d'Aquilée, proclame que la relation du Saint-Esprit avec le Père doit être semblable à la relation du SaintEsprit avec le Fils et il insère le Filioque dans le sym­ bole. Mansi, Concil., t. xni, col. 843; Hefele, op. cit., t. ni, p. 1094. Le concile de Worms, qui réunit,en 868, les évêques allemands, traite au long contre les grecs la procession du Saint-Esprit et invoque tout particu­ lièrement l’autorité de saint Augustin. Voici de quelle manière il exprime sa croyance au Filioque : Spiritum Sanctum credimus nec genitum vel creatum, sed a Paire Filioque procedentem, amb rum Spiritum. Nec enim procedit de Paire in Filium, nec de Filio lanium procedit ad sanctificandam creaturam, sed ab utrisque procedere monstratur, quia charilas sive sanclilas amborum esse agnoscitur. Et nec Patris lanium, nec Filii lanium, sed simul Patris ei Filii Spiritus dicitur. In relativis vero personarum nominibus, Pater ad Filium, Filius ad Patrem, Spiritus Sanctus ad utrasque refertur. Mansi, Concil., t. xv, coi. 868; Hefele, op. cit., t. iv, p. 459460. Le concile de Bari, tenu en 1097, et dont les actes ne nous sont pas parvenus, consacre de longues dis­ cussions à la controverse du Filioque. Saint Anselme y met en pleine lumière la vérité du dogme latin, et le eoncile anathématise l’erreur de Photius. Après ces conciles particuliers, nous avons trois con­ ciles œcuméniques qui proclament la procession du Saint-Esprit ab utroque. Le IV» concile de Latran, tenu en 1215,sous Innocent XII,dans le can. l,De file catholica, déclare : Pater a nullo, Filius autem a solo Patre ac Spiritus Sanctus ab utroque pariter, absque initio semper et fine. Mansi, Concil., t. xxii, coi. 981, 982; Denzinger-Bannwart, Enchiridion, n. 428. Le 11° concile de Lyon, tenu en 1274 sous Grégoire X, exprime en termes énergiques la croyance de l’Église catholique au Filioque : Fideli ac devota professione fatemur, quod Spiritus Sanctus aeternaliter ex Patre et Filio, non tanquam ex duobus principiis, sed tanquam ex uno principio, non duabus spirationibus, sed unica spiratione procedit. Hoc professa est hactenus, prsedicavil et docuit; hoc firmiter tenet, praedicat, profitetur et docet sacrosancta romana Ecclesia, mater omnium fidelium el magistra : hoc habet orthodoxorum Patrum atque doctorum latinorum pariler et grtecorum incom­ mutabilis et vera sentenlia. Sed quia nonnulli propter irrefragabi is prœmissæ ignorantiam veritatis, in errores varios sunt prolapsi, nos hujusmodi erroribus viam praecludere cupientes, sacro approbanti concilio, damnamus el reprobamus omnes qui negare praesump­ serint aeternaliter Spiritum Sanctum ex Patre et Filio 812 procedere : sive etiam temerario ausu asserere quod Spiri­ tus Sanctus ex Patre et Filio tanquam ex duobus prin­ cipiis, el non tanquam ex uno procedat. Constitutio Gregarii X, Mansi, Concil., t. xxiv, coi. 81; Den­ zinger-Bannwart, n. 460. Le concile de Florence (1439), tenu sous Eugène IV, après de longues discussions sur le Filioque, amène les prélats les plus illustres de l’Église grecque à recon­ naître la vérité du dogme latin. Le Décret d’union d’Eugène IV pour les grecs définit et propose la pro­ cession du Saint-Esprit du Père et du Fils comme une vérité de foi catholique : In nomine sanclæ Trinitatis, Patris et Filii et Spir lus Sancti, hoc sacro approbante universali Florentino concilio, diffinimus, ul hæc fidei veritas ab omnibus Christianis credatur et suscipiatur sicque omnes profiteantur. Quod Spiritus Sanctus ex Patre et Filio aeternaliter est, et essentiam suam suum­ que esse subsistens habet ex Patre, simul et Filio, el ex utroque reternaliler tanquam ab uno principio et unica spiratione procedit. Declarantes, quod id quod sancti doctores et patres dicunt, ex Patre per Filium procedere Spiritum Sanctum ad hanc inielligentiam tendit, ut per hoc significetur Filium quoque esse secundum greeeos quidem causam, secundum latinos vero prin­ cipium subsistentiae Spiritus Sancti, sicut et Patrem; el quoniam omnia quæ Patris sunt, Paler ipse unigenito Filio suo gignendo dedit, prieter esse Patrem : hoc ipsum, quod Spiritus Sanctus procedit ex Filio, ipse Filius a Patre aeternaliter habei, a quo etiam aeternaliter genitus est. Mansi, Concil., t. xxxi, coi. 1030,1031; DenzingerBannwart, n. 691. A côté des conciles qui affirment que le Saint-Esprit procède du Père, il y a donc des conciles qui procla­ ment ouvertement que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Ce que les premiers affirment d'une manière implicite, car la procession du Saint-Esprit du Père ne saurait se concevoir si le Saint-Esprit ne procédail pas en même temps du Fils, d’autres conciles le profes­ sent explicitement. La théologie orthodoxe n’oppose à l’autorité de ces conciles que le témoignage de Pho­ tius et de ses disciples. Point n’est besoin de montrer que l’autorité d’un homme fort érudit, voire même de toute une école théologique, ne saurait prévaloir contre les décisions promulguées et sanctionnées par des con­ ciles généraux et particuliers, et, disons-le, par des conciles où les grecs ont eu le loisir d’exposer leurs principes théologiques, de défendre avec acharnement le sentiment de Photius, d'amonceler les objections les plus variées contre la doctrine catholique du Filioque. La théologie orthodoxe pourrait se plaindre seule­ ment de ceci, que la définition d’un dogme, qui découle logiquement des principes de la théologie trinitaire grecque, leur soit venue des conciles d’Occident. Mais on est heureux de constater que les Orientaux, et en particulier le cardinal Bessarion, ont puissamment contribué à cette définition. Et en supposant même que les grecs n’eussent pris aucune part à cette œuvre du magistère infaillible de l’Église catholique, les conciles latins, qui ont défini et enseigné la procession du SaintEsprit ab utroque, ne mériteraient que la reconnais­ sance du inonde chrétien. « La profession de cet article, remarque justement saint Bonaventure, est venue par l’Église des latins et elle résulte d’une triple cause, savoir : vérité de la foi, nécessité du danger, autorité de l’Église. La foi dictait cet article; il était à craindre qu'on ne le niât, et les grecs étaient tombés dans cette erreur; l’Église avait l’autorité et, par conséquent, devait la définir sans retard. » In IV Sent., 1. I, dist. XI, a. 1, q. i. IV. D’après les théologiens. — 1° Arguments positifs. — La procession du Saint-Esprit du Fils résulte aussi des considérations spéculatives que les théologiens ont faites sur le mystère de la Trinité. 813 ESPRIT-SAINT 814 Esprit; mais le Fils en naissant reçoit du Père toutes Il y a, en effet, un certain nombre de principes com­ muns à la théologie trinitaire grecque et latine, prin­ ses perfections et ses énergies divines, hors la seule cipes qu’on ne saurait répudier sans bouleverser en paternité; le Fils donc reçoit du Père la nature divine, même temps l'économie divine de la sainte Trinité. et avec elle l’énergie spiratrice du Saint-Esprit et, par De ces principes, par une série de déductions rigou­ conséquent, il est avec le Père le principe du Saintreuses, la spéculation théologique établit que le Saint- Esprit. » La force démonstrative de cet argument est Esprit procède du Père et du Fils. Rejeter cette con­ telle que plusieurs théologiens russes de notre temps clusion après avoir accepté les principes d’où elle a été ont été obligés d’avouer que, au point de s ue de b spé­ déduite, ce serait ou renier les principes eux-mêmes, ou culation théologique,le Filioque renferme une ; arceile violer les lois immuables de la pensée, les règles les de vérité. Kireev, A propo de la question : plus élémentaires de la logique. tique, dans Bogoslovsky Viestnik, Serghiévo. 1897. t. t, D’après la théologie grecque et latine,le Saint-Es­ p. 326; Livansky, L’archiprêtre Janychev et ..elle prit est la troisième personne de la sainte Trinité. Il crise doctrinale de Γ Église russe, Fribourg, 1888, p. rvprocède donc du Père ayant engendré le Fils ; il s’en­ v. Cf. Palmieri, La consustanzialita divina e la pro­ suit que le Fils a sur le Saint-Esprit une priorité d’ori­ cessione dello Spirito Sardo, Rome, 1900, p. 9. gine. Cette priorité n’entraîne pas avec elle une prio­ 2° Solution des objections. — La Mystagogie de Phorité chronologique, car les processions divines s’accom­ tius renferme de nombreuses objections théologiques plissent toutes dans le perpetuum num de l’éternité. contre la procession du Saint-Esprit ab utroque. Photius Si le Saint-Esprit procède donc du Père ayant engen­ y déploie en pure perte toute la souplesse de son es­ dré le Fils, dans l’ordre des processions divines, il prit dialectique. Ses objections, ainsi que celles de présuppose à la fois le Père et le Fils. Jean Phournès, Nicolas de. Méthone, Théophylacte de Mais il y a un autre principe commun à la théologie Bulgarie, ont été vigoureusement réfutées par Jean trinitaire de l’Orient et de l’Occident. Saint Atha­ Vekkos, De unione Ecclesiarum, 35-68, F. G., t exu, nase déclare qu’on attribue au Fils tout ce qu’on attri­ col. 94-156. Elles ont été reprises, de nos jours, par le bue au Père, excepté la paternité. Oral., in, contra métropolite Macaire, op. cil., t. i, p. 343-347, et le doc­ arianos, 3, 4, P. G., t. xxvi, col. 328. La même doc­ teur Gousev, de l’Académie ecclésiastique de Kazan, Une apologie jésuitique de la doctrine du Filioque, Mos­ trine est exposée par les Pères grecs du iv» siècle, en particulier par saint Basile. De fide, 2, P. G., t. xxxr, cou, 1900. p. 4G5, 468. Cette doctrine des Pères grecs est con­ La théologie orthodoxe reproche d’abord à la densée dans la formule suivante : Tout est commun aux théologie latine des tendances rationalistes. D’après personnes divines, excepté s’il y a opposition de rela­ Gousev, les arguments théologiques latins qui étations personnelles. Or, l’Esprit-Saint, en tant qu’il est blissent le Filioque se conforment aux lois de la pensée troisième personne, présuppose le Père et le Fils, et humaine et aux principes de la logique et de l’onto­ entre le Père et le Fils tout est commun, hors les rela­ logie, mais ils ne répondent pas aux témoignages de tions opposées de paternité et de filiation. Si cela est l’Écriture sainte et de la tradition. Op. cit., p. 10. Si vrai, nous devons nécessairement admettre que le pou­ nous comprenons bien la portée de ce reproche et si voir de produire le Saint-Esprit anpartient en même nous en tirons les conséquences, la contradiction serait temps au Père et au Fils, parce que ce pouvoir ne s’op­ possible entre les vérités de l’ordre surnaturel et les pose ni à la paternité r.i à la filiation. Saint Thomas vérités de l’ordre naturel; une proposition pourrait résume ainsi cet argument : Pater et Filius in omnibus être conforme aux lois de la dialectique et, en même unum sunt, in quibus non distinguit inter eos relationis temps, contraire à la révélation divine. Il va sans dire oppositio. Unde cum in hoc, quod est esse principium | que cet axiome ruine de fond en comble la base sur Spiritus Sancti, non opponantur relative, sequitur quod laquelle repose l’apologétique du christianisme. La Pater et Filius sunt unum principium Spiritus Sancti. théologie orthodoxe, aussi bien que la théologie catho­ Sum. theol., I“, q. xxxvr, a. 4. Ce qui ne sépare pas le lique, soutient cette thèse, que Dieu, comme vérité Père et le Fils, argumente Grégoire Mammas, est essentielle, est la source de toute vérité, et que la commun au Père et au Fils; mais la spiration du Saint- vérité créée découle de Dieu. Il n’y a donc pas de con­ Esprit ne sépare pas le Père et le Fils. Elle appartient tradiction possible entre cette vérité et la vérité donc au Père et au Fils. Ad imperatorem Trapezuntis, incréée, car, si elle était possible,Dieu lui-même serait 6, P. G., t. clx, col. 213. à la fois le principe de la vérité et le principe de l'er­ En d’autres termes, à la lumière de la révélation, reur. nous posons une distinction réelle entre les relations La théologie catholique, à l’égard du Filioque, personnelles en Dieu, nous admettons entre les per­ n’innove pas dans le domaine de l’apologétique tra­ sonnes divines une priorité et postériorité d’origine. ditionnelle; elle n’est pas asservie, comme le prétend Sans cet ordre des processions divines, sans cette Gousev, aux sophismes captieux d'un rationalisme άχολουΟία κατά τάξιν, nous ne pourrions plus parler sut generis. Op. cil., p. 10. Les Pères de l’Église ont été d’une seconde et d’une troisième personnes en Dieu. les premiers à donner l’exemple d’élargir les horizons L’unité de Dieu serait sauvegardée, mais la distinction de la pensée chrétienne dans l’étude du mystère de la réelle des hypostases divines s’évanouirait. Si cet Trinité. La nécessité d’en appeler à la raison, à la ordre d’origine est donc nécessaire, le Fils, en tant qu’il logique, pour montrer, en partant de principes révé­ est la seconde personne, ne saurait être la troisième; lés, que la procession du Saint-Esprit est exigée par le Saint-Esprit, en tant qu’il est la troisième, ne sau­ l’économie divine de la sainte Trinité, n’est donc pas rait être la seconde. Et si le Saint-Esprit est néces­ le produit du rationalisme théologique de l’Église sairement le troisième dans l'ordre d'origine, il est évi­ latine. La théologie latine a marché sur les traces dent qu’il dépend, quant à son origine, de la seconde des Pères et, en même temps, a dû suivre l'exemple personne, de même que le fruit, pour donner un exem­ de Photius,qui, le premier,a transporte la controverse ple que les Pères grecs citent communément, dépend du Filioque sur le terrain rationnel. La Vy: - , e.en à la fois de la racine et de la branche. effet, est toute tissée d’arguments théologiques et de ·. La théologie orthodoxe n’a jamais su répondre à cet subtilités dialectiques, Hergenrother. 1 argument qui se résume dans le syllogisme suivant : p. 400, et c’est pour réfuter ses sophismes que U « D’après l’ordre d’origine, énoncé comme nécessaire théologie latine s’est placée sur le même terrain.. dans l’Écriture sainte et la tradition, la génération du D’ailleurs, s’il est permis aux théologiens ·■•.-•noioxes Verbe précède logiquement la procession du Saint- de combattre le Filioque par des raisons t..·. '■-ig-· 815 ESPRIT-SAINT sans encourir le reproche de rationalisme, ne serait-il pas injuste de chicaner les latins uniquement parce qu’ils appuient sur les mêmes raisons leur croyance dogmatique? On objecte que, par le Filioque, la théologie latine confond en Dieu les notions et les propriétés person­ nelles. Si le Fils, dit la théologie orthodoxe, possède tout ce qui est au Père et pour cela produit le SaintEsprit avec le Père, nous devrions en conclure que le Fils participe aussi à l’innascibilité du Père, parce qu’il est consubstantiel au Père. La théologie catholique ne pose aucun principe qui aboutisse à ces absurdes conséquences. D’après son enseignement, la seule consubstantialité divine n’ex­ plique pas la dépendance du Saint-Esprit vis-à-vis du Fils quant à l’origine. L’essence divine, considérée en elle-même, simpliciter, absolute, diraient les scolasti­ ques, n’engendre pas ni n’est engendrée : elleest une et indivisible. Mais cette essence, en tant qu’elle est rela­ tive, c’est-à-dire en tant qu’elle subsiste hypostatiquernent par une relation personnelle, est le principe ou le terme d'une opération vitale immanente. L’essen e divine, entant qu’elle est marquée (nous tradui­ sons ainsi le mot scolastique connotala) par la raison formelle de filiation, estengendrée; lamême essence, en tant qu’elle est marquée par la raison formelle de spiration passive (έκπόρευσ-.ς), procède. La consubstan­ tialité divine n’est donc pas le principe des processions divines. Ce principe nous est donné, si on peut s’expri­ mer ainsi, par l’essence personnifiée. La théologie orthodoxe distingue avec la théologie latine la communauté d’essence et la distinction de subsistance hypostatique. In sancta Trinitate omnia sunt singulis subsistentiis seu personis communia, exceptis solis subsistendi modis. Nam in sancla Trini­ tate quidquid est, aut substantia est, aut subsistentia. Necesse ergo est, ut quæcumque de Deo dicuntur, vel dicantur ratione substantiis, el hoc erit omnibus personis commune, vel ratione subsistentiis, el hoc erit uni tantum proprium personee. Procopovitch, op. cit., p. 153. Mais en réalité elle n’établit qu’une seule et même relation personnelle entre le Père et le Fils d’une part, le Père et le Saint-Esprit de l'autre, et supprime ainsi la dis­ tinction réelle entre le Fils et le Saint-Esprit. En effet, les théologiens orthodoxes déclarent que, si le Fils est avec le Père le principe du Saint-Esprit, il serait le Père du Saint-Esprit, ce qui ferait en Dieu une double rela­ tion de paternité. Cela signifie que la paternité divine, dont le terme opposé est le Fils engendré, ne se dis­ tingue pas de la spiration active, à laquelle s’oppose comme terme le Saint-Esprit. Le Saint-Esprit, qui ne se rapporte pas au Père comme terme de la paternité divine, serait ainsi le terme essentiel de cette même paternité. Et en étant le terme de la même relation per­ sonnelle du Fils, il s’identifierait avec le Fils, parce que le Fils ne peut ne pas être le terme de la paternité divine. Si dicatur,remarque le cardinal Hengenrôther, Spiritus Sanclus ex Paire ut Paire procedere, jam Spi­ ritus diceretur Filius, ac Filii prærogativa destitueretur. Quod si dicatur procedere ex Patre, quatenus est Deus vel quatenus esi spirator, quum hic nulla relativa oppo­ sitio habeatur ad Filium, Filius nequit excludi. Ratio­ cinantur theologi. Spiritus Sanclus procedit ex Patre, aut quatenus est Pater, aut quatenus est Deus. Si prius, Spiritus Sanctus nec ssario erit Filius, quod contra revelationem·, si posterius, tunc procedit etiam ex Filio, quia nullum signum concipi polest quo Pater sit Deus, quo Filius æque non sit Deus. Proinde aut duo Filii ex 2'rinitale, aut processio Spiritus Sancti etiam a Filio rata est. Animadversiones, P. G., t. cil, coi. 478, 479. Pour réfuter l’objection photienne.il suffit d’exposer clairement la doctrine catholique. Le Père par la géné­ ration se distingue duFils,qui est le terme immanent I I I ‘ 1 I - 816 de cette génération ; le Père par la spiration active se distingue aussi du Saint-Esprit, qui est le terme imma­ nent de cette spiration. Cette distinction établie, nous nous posons cette question : Est-ce que le Père se dis­ tingue du Fils par la spiration active dont le terme est le Saint-Esprit? Lorsque nous disons que le Père engendre le Fils, nous concevons dans le Père l’essence divine marquée hypostatiquement par la relation de paternité qui est le principe d’une réelle distinction entre le Père et le Fils. Lorsque nous disons que le Père produit le Saint-Esprit, nous concevons l’essence du Père déjà marquée hypostatiquement par la relation de paternité, puisque dans l’ordre d’origine la spiration vient après la génération. Mais en même temps nous attribuons au Père une opération immanente, en vertu de laquelle il ne s’oppose pas au Fils, il ne se distingue pas du Fils, parce que seules la paternité et la filiation sont les propriétés constitutives de la première et de la seconde personne. Lorsque nous disons que le Père produit le SaintEsprit, nous déclarons qu’il est le principe d’une opé­ ration immanente, qui pose une distinction entre le Père et le Saint-Esprit, non pas entre le Père et le Fils. Le Fils peut et doit donc participer à cette opération. Et nous exprimons cette participation, lorsque nous déclarons que le Saint-Esprit procède du Fils aussi bien que du Père. Le sophisme de la théologie ortho­ doxe aurait une valeur démonstrative, si on pouvait démontrer que la spiration active soit une propriété personnelle qui oppose le Père au Fils, et en vertu de cette opposition empêche le Père de la communiquer au Fils. Mais cette démonstration n’est guère possible, parce que la théologie orthodoxe admet que les seules propriétés personnelles de paternité et de filiation distinguent le Père et le Fils. Une autre objection de la théologie orthodoxe est ainsi conçue : « Si le Fils est le principe de la spiration du Saint-Esprit, parce qu’il possède tout ce que le Père possède, le Saint-Esprit aussi, qui possède tout ce qui est au Père, excepté l’innascibilité, et qui ne se dis­ tingue pas du Père par la paternité, participe à la géné­ ration du Fils. » Ghrysostome, op. cit., t. ir, p. 368. Ce sophisme repose sur la négation de l’ordre des proces­ sions divines. La foi nous enseigne que le Père immua­ ble est la première personne, le Fils la seconde, le SaintEsprit la troisième. La tradition desPères est unanime à représenter cet ordre d’origine comme innascible. Mais en disant que le Saint-Esprit pourrait être avec le Père le principe de la génération du Fils, nous le bouleverserions, nous établirions que le Saint-Esprit est la troisième personne et qu’il serait en même temps la seconde, parce qu'il serait avec le Père le principe du Fils. Il ne répugne pas que le Fils soit avec le Père le principe de la spiration du Saint-Esprit, parce qu’il ne répugne pas que la seconde personne dans l’ordre d’origine communique son être participé à la troisième personne. Mais il répugne que la seconde personne dérive en même temps de la première et de la troi­ sième, parce que, dans ce cas, le Saint-Esprit serait la seconde personne et le Fils la troisième. Pour échapper à l’argumentation de la théologie latine, quelques théologiens orthodoxes vont jusqu’à nier l’immutabilité de l’ordre des processions divines : • Est-ce vrai, dit le docteur Gousev, qu’il y a un ordre d’origine entre les trois personnes en Dieu? On trouve, dans l’Écriture sainte, des textes qui n’expriment pas cet ordre avec précision. Par exemple, la IIe Épître aux Corinthiens se termine par ces mots : Que la grâce de Noire-Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu et la communication du Saint-Esprit soit avec vous. En pro­ fessant la foi à la sainte Trinité, nous employons à l’égard du Père, du Fils et du Saint-Esprit les déno­ minations de première, seconde et troisième personnes. 817 ESPRIT-SAINT Mais s’ensuit-il qu’il faille admettre entre les personnes divines cet ordo consequentiæ'l Pour être acceptable, une telle déduction aurait besoin de s'appuyer sur l’Écriture sainteet la tradition ecclésiastique. Etcependant, ces sources de la foi chrétienne ne contiennent pas la plus petite allusion à un ordre quelconque de suc­ cession entre la naissance du Fi It et la procession du Saint-Esprit. » Op. cil., p. 12. Le docteur Gousev ne parle pas ici d’une succession chronologique, mais d’une succession logique. Il semble oublier ou ignorer que cet ordre d’origine, révoqué en doute par la théologie orthodoxe, est fixé dans la formule du baptême et dans les prières liturgiques; que toute la théologie grecque, depuis ses origines jusqu’à Photius, considère le Saint-Esprit comme la troisième personne en Dieu ; que, d’après saint Irénée, per Spiritum quidem ad Filium, per Filium autem ascendimus ad Patrem. Cont, hær., v, 36, 2, P. G., t. vn, coi. 1223. On ne dira jamais dans la théologie chrétienne que le Saint-Esprit est la seconde personne de la Trinité et le Fils la troisième. D’après le même théologien, les dénominations de Père, Fils et Saint-Esprit « ne nous manifestent pas en quoi consiste essentiellement la paternité, la génération et la procession en Dieu, ou quelle est la différence entre la procession et la génération. Les termes de Père, Fils cl Saint-Esprit signifient seulement l’ordre de la manifestation aux hommes des personnes de la sainte Trinité. » Op. cil., p. 13. S’il en est ainsi, nous devons en conclureque la distinction entre les personnes divines n’existe pas en Dieu, mais dans le inonde extérieur; que Dieu s’appelle Père, Fils et Saint-Esprit unique­ ment pareequ’il se révèle au genre humain à différentes époques. Or, une relation ad extra ne peut pas être le principe d’une distinction réelle dans l’être divin. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne seraient donc pas trois hypostases distinctes, mais trois modes d’exis­ tence du Dieu unique, et nous tomberions en plein sabellianisme. Si la théologie orthodoxe professe la distinction hypostatique des trois personnes divinds, ce n’est pas hors de Dieu qu’elle doit chercher la cause de cette distinction. Cette cause doit être éternelle et intrinsèque, car, si elle était temporelle ct extérieure, les personnes divines elles-mêmes seraient produites dans le temps, c’est-à-dire ne seraient pas consubstan­ tielles au Père. Une autre objection, qui depuis Photius revient invariablement dans tous les manuels de théologie orthodoxe, est la suivante:» Si le Saint-Esprit pro­ cède du Père et du Fils, il faut admettre en Dieu deux principes. » ï.ous avons cité plus haut les textes des conciles de Lyon et de Florence qui établissent sur ce point la doctrine de l’Église catholique. Les conciles ne font que sanctionner la doctrine de saint Augustin, De Trinitate, v, 14,15, P. L., t. xlii, col. 920, 921 ; Contra Maximinum, n, 17,4, ibid., col. 784,785; de Ratramne de Corbie, Contra græcarum opposita, ni, 4, P. L., t. cxxi, col. 293, 294; d’Énée de Paris, Liber adversus græcos, 47, ibid., col. 710. Saint Anselme répond admi­ rablement à cette objection : Le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, non pas de hoc unde duo sunt, mais de hoc in quo unum sun!. Lorsque nous disons que Dieu est le principe de la création, nous savons bien que le Père, le Fils et le Saint-Esprit produisent ensemble les êtres créés, mais ils ne sont pas trois principes dis­ tincts, trois créateurs. Car ils créent per hoc in quo unum sunt, non per hoc in quo 1res sunt. De processione Spiritus Sancti, χνιπ, P.L., t. cvui, col. 311, 312. La théologie catholique déclare que le Père et le Fils sont le principe unique du Saint-Esprit, parce que la force spirative qui produit le Saint-Esprit est unique, commune au Père et au Fils. L’unité de cette force dépend de ce qu’elle ne produit pas une opposition de relations personnelles entre le Père et le Fils. 818 3° Conclusion. — Le métropolite Macaire termine ainsi son réquisitoire contre la croyance dnrnn de l’Église latine : « A l’égard de la procession du Sain tEsprit.la doctrine de l’Eglised’Occident a ;·:■·_.· base, non la parole de Dieu, mais seulement une fausse mterprétation de quelques-uns de ses passages; non ;es anciens symboles de l’Église et les conciles œcumé­ niques, mais seulement quelques petits conciles - : vinciàux, tenus en Espagne depuis le v siecle. et ··. concile d'Aix-la-Chapelle, réuni au commencement du ix° siècle; non la doctrine unanime des saints Père s -, docteurs de l’Église, mais seulement une fausse inter­ prétation de leur doctrine, ou des altérations, voire d·. s interpolations faites à leurs témoignages, et un pet t nombre d’expressions de certains docteurs au v et du vi° siècle, d’une authenticité également douteuse; enfin leur doctrine paraît contradictoire ct peu fondée, même au tribunal de la raison. » Op. cit., p. 347, 348. Les textes que nous avons cités, les arguments que nous avons exposés donnent la meilleure réponse à ces attaques inspirées plus par la mauvaise foi que par l’ignorance. La négation du dogme latin, nous l’avons vu en examinant la doctrine du docteur Gousev, sup­ prime la pluralité des personnes en Dieu et réduit celles-ci à de simples modalités de l’être divin. Nous n’avons pas à insister sur ce point et nous renvoyons à la Dogmatique de Scheeben où il est prouvé que l’er­ reur de la théologie orthodoxe bouleverse et morcelle la Trinité dans ses détails, trouble et dénature l'umté de la Trinité dans son ensemble. T. n, n. 888-8? p. 603-605. Remarquons en passant que la théologie latine ne prétend pas imposer à la théologie grecque ses for­ mules, sa terminologie. Pourvu qu'on croie que le Fi's participe avec le Père à la procession du Saint-Esprit, elle n’exige pas que l'on adopte la formule a PairFilioque au lieu de la formule a Patre per Filium; elle pourrait même tolérer que l’on dise que le Saint-Esprit procède d’une seule cause primordiale, du Père. La différence de langage entre grecs et latins a poussé les théologiens à chercher une voie irénique pour apaiser la controverse du Filioque. Un théologien ruthène du xviii0 siècle conseillait aux latins de laisser de côté les questions compliquées de la scolastique, qui, à son avis, enveniment le différend, et à déclarer sim­ plement que le Saint-Esprit procède de la substance du Père et du Fils. Les grecs ne pourraient rejeter cettformule sans nier la consubstantialité divine. Di···..-tatio dogmatica de processione Spiritus Sancti in sens:: catholicæ Ecclesiæ, Leipzig, 1787. Un savant bollar,diste est d’avis que les grecs ne rejettent pas ia croyance dogmatique du Filioque, mais qu'ils donnent aux mots principe, cause, auteur, un sens plus déter­ miné, plus restreint. Pour eux, le Père est le seul prin­ cipe du Saint-Esprit, en ce sens cependant qu’il est le principe primitif, le principe sans principe,la source de la divinité : « Toute la contestation du Filioque semble donc se réduire à une dispute de mots. Les russes appellent seulement cause la source primordiale de la divinité. Les latins ne refusent pas de reconnaître cette origo principalis, cette source première, ils l’éta­ blissent même dans toutes leurs théologies, mais quan ils parlent du principe du Saint-Esprit,ils parlent du principe de production qui est l’essence divine dans .·. Père et dans le Fils, et de la faculté qu'ils ont de pro­ duire l’Esprit-Saint. » Essai de la conciliation sur < dogme de la procession du Saint-Esprit, Paris. 1?57, p. 345. La pratique de l’Église romaine semble confirmer cette opinion. Elle demande simplement aux ortho­ doxes de reconnaître que le Fils part:·· pe avec le Père à la procession du Saint-Esprit, mais en tenant compte de la différence de terminologie entre grecs et 819 ESPRIT-SAINT latins, elle leur permet de réciter le symbole sans l’ad­ dition du Filioque. Dans la bulle Ètsi pastoralis du 26 mai 1V42, Benoît XIV déclare que les grecs, elsi teneantur credere etiam a Filio Spiritum Sanctum pro­ cedere, non tamen, tenentur in symbolo pronuntiare. Voir de Meester, Éludes sur la théologie orthodoxe, Maredsous, 1911, p. 41, 42.Cette tolérance n’implique pas la négation de la procession du Saint-Esprit du Fils; elle n’est qu’un acte de sagesse, de prévoyance et de charité pour hâter la paix et le rétablissement de l’unité ecclésiastique dans le monde chrétien. I. Bibliographie historique. — Pfaff, Historia succincta controversiae dc processione Spiritus Sancti a Paire Filioque, Tubingue, 1749; Walch, Historia controversiae grœcorum lalinorumque de processione Spiritus Sancti, léna, 1751 ; Prokopovitch, Historia de ortu et progressu controversial grœcos inter el latinos de processione Spiritus Sancti, dans Tractatus de processione Spiritus Sancti, Gotha, 1777, p. 1128; EugèneBoulgaris a donné une traduction grecque de ce travail, qui a été insérée par Élie Tantalides dans Παπιστιχοι έλεγχοι, Constantinople, 1850, t. n, p. 63-172; Amaduzzi, Préface à l’édition des oeuvres complètes de Démétrius Pépanos, Opera, Rome, 1781, t. i, p. v-xlhi; Werner, Ge­ schichte der apologetischcn und polemischen. Literatur der christlichen Théologie, Schaffhouse, 1864, t. ni, p. 1-82; Démétracopoulos, ’Ορθόδοξος ’Ελλάς ήτοι περί τών ’Ελλήνων τών γραίάντων χατά Λατίνων, Leipzig, 1872; Ehrhard, dans Krumhacher, Geschichte der byzantinischen Literatur, Munich, 1897, p. 73-122. II. Auteurs grecs qui ont combattu le Filioque.— 1° jx· siècle. — Photius, Λόγος περί τής το3 άγίου. Πνεύματος μυσταγωγίας; c’est l’arsenal de la polémique grecque contre les latins; cet ouvrage a été édité en grec par le cardinal Hergenrother, Liber de Spiritus Sancti mystagogia notis variis illustratus ac theologicae crisi subjectus, Ratisbonne, 1857, p. 3-110; P. G., t. cil, coi. 280-392 (en grec et en lai in); l’éditeur y a ajouté une réfutation très érudite, In Pholii librum de Spiritus Sancti mystagogia animadversiones historicae el theologicœ ad operis illustrationem refutationem· que pertinentes, op. cit, p. 123-337; P. G., t. cir, coi. 399542; Photius a traité aussi de la procession du Saint-Esprit dans les écrits suivants : Epistola encyclica ad archiépis­ copales thronos per Orientem oblinentes, 8-23, P. G., t. en, col. 725-732; Επιστολή πρδς τδν Αχυληια; μητροπολίτην, dans Va­ lette, 'Βπεστολαι Φωτίου, Londres, 1864, p. 181-200; l’éditeur cite les diverses éditions de cette lettre, p. 181-182; Contra veteris Romœ asseclas libellus ostendens Spiritum Sanctum ex solo Patre procedere, non vero etiam ex Filio, Hergenro­ ther, Photii Mystagogia, p. 113-120; P. G., t. en, coi. 392398;ce petit résumé de la Myslagogie est attribué Λ Photius, mais il ne lui appartient pas; Nicélas de Byzance, Capita syllogistica... contra eos, qui impie ac sacrilege in divino symbolo orthodoxa’ Christianorum fidei addunt et dicunt et sentiunt de sanctissimo et vivifico divino Spiritu : Et in Spi­ ritum Sanctum Dominum vivificantem, qui ex Patre et Filio procedit, et non : ex Patre solo, dans Eustratios Argentis, HtO.cov χαλούμε,ον ’ΡαντίσμοΟ στηλίτευσις, Leipzig, 1758, p. 230248; en grec et en latin, par Hergenrother, Monumenta græca ad Photium ejusque historiam perlinentia, Ratisbonne, 1869, p. 84-138; voir Hergenrother, Photius, Patriarch von Constantinopel, Ratisbonne, 1869, t. ni, p. 15-1-170; Pal­ mieri, Le divergenze dommatiche Ira le due Chiese di Oriente e dl Occidente, dans Bessarione, 3° série, 1910, t. vin, p. 1-12. 2° Λβ-.ν/ιβ siècle. — Sisinnios, patriarche de Constantinople (995-998), Έγχύχλιος επιστολή πρδς τους τής ’Ανατολής άρχιερατιχούς θρόνους, περί τής έχπορεύσεως του άγιου Πνεύματος, cod. mosq., CCLfol. 266-270; voir Vladimir, Sistemalitcheskoe opisanie rukopisei moskovskoi sinodalnoi biblioteki, Moscou, 1894, t. i, p. 339; cette lettre est 1’Epistola encyclica de Photius; Sisinniosn’a faitquela signer de son nom; Nicétas Pectoratus, Κατά Λατίνων έν oT; βλασυημουσιν εις τδ Πνεύμα τδ άγιον, COd. Vat. grœc.f 680, fol. 407 ; Michel Pscllos, Πρδς τδν αύτοχράτορα Μιχαήλ κεφάλαια Οεολογιχά ϊνδιχα, dansDosithée,Τόμος Αγάπης, Jassy, 1698, p.490493; Jean Phoumes, Άντιρρητιχή άπολογία πρδς τά λε/Οέντα παράτοΟ Μεδιολάνων περί τής το3 άγιου Πνεύματος έχπορεύσεως, dans DemctraCOpoulos, Έχχλησιασ-ιχή βι$λιο9ήχη, Leipzig, 1866, t. i, p. 36-47 ; Evsrate de Nicée, Λόγος πρδς τους λέγοντας άτι έχ του Πατρδς χαί έχ τοΰ Γιο3 τδ Πνεϋμα τδ ανιόν έχπορεύεται, χατασχιυάζων οτι έχ τοΰ Πατρδς διά το·3 Γ’οδ, ούχι δε χαί έχ τοδ Γιο5 τδ Πνεΰμα τδ άγιον ίχπορεύται, ibid., ρ. 47-84; Id., *ΕχΟεσις τής γεγονυίας διαλέξιως πρδς 820 τον άρχιεπίσχοπον Μεδιολάνων περί τής του παναγίου Πνεύματος ίχποριύσεως, ibid., ρ. 84-99; Id., ’Αντίρρησις χατά των προλεχΦέντων τω Μεδιολάνων, cod. mosq., 238, fol. 52-58; cf. Vladimir, op. cit., p. 311; Id., Λόγος άντιρρητιχδς πρδς τά γρααέντα παρά το0 των Μεδιολάνων, cod. mosq., 240, 250, fol. 153-167, 132-138; cf. Vla­ dimir, p. 317, 338; Théodore Couropalate, Λόγος περί τών άζυμων xat περί τής λεγάμενης παρά 'Ρωμαίοι; του Πνεύματος έχ τοΰ Γιου έχπορεύσεως, cod. mosq., 239, fol. 40-48 ; voir aussi cod., 240,250 ; cf.Vladimir, op. cit., p. 311, 316, 341; Nicétas Seides, Λόγος πρδς ‘Ρωμαίους, οτι έχ το3 Πατρδς μόνου, ούχι δε χαί έχ του Γίο3, ώς αυτοί λέγουσιν, έχπορεύεται τδ άγιον Πνεΰμα, COd. mosq.. 240, fol. 204-221 ; aussi cod. 250; cf. Vladimir, op. cit., p. 317, 338; Id., Πρδς Λατίνους περί γενεσεως τοδ ’Αδάμ, τής Εύας, του ΣήΟ, χαί περί το5 χατ’είχόνα χαι χαΟ’όμοίωσιν, ήτοι περί τής άγιας Τριάοος χαι περί τής έχπορεύσεως τοΟ αγίου Πνεύματος, COd. Bai'OCC., 131, fol. 382; cf. Coxe, Catalogi codicum manuscriplorum bibliothecae bodleianœ, Oxford, 1853, col. 228; Michel Glykas, ’Επιστολή Μαξίμω τ<3 Σμινιώτη, ότι έχ μόνου του Πατρδς, ού μή χαι έχ του Γιοΰ τδ Πνεύμα τδ άγιον έχπορεύεται, χαι ότι ού ταύτδ άποστολή >αί έχπόρευσις, cod. nanian., cxi, fol. 89; cf. Grœci codices manuscripti apud Nantes asservati,Bologne, 1784, p. 218 ; Théodore Prodrome, Περί τής το·3 άγιου Πνεύματος έχπορεύσεως; cf. PapadimitrÎU, Theodor Prodrom, Odessa, 1905, p. 267; Basile d’Achrida* Διάλεξις μετά τίνος Λατίνου παρά τοΰ ’Ρώμης πεμρΟέντος πρδς τδν βασιλέα Μανουήλ τδν πορφυρογέννητου ; cf. Schmidt, Des Basilius ans Achri- da Erzbischofs von Thessalonich, bisher unedierleDialoge; ein Beitrag zur Geschichte des griechischen Schismas,Munich, 1901 ; Nicolas Mouzalon patriarche de Constantinople,Hept τής έχπορ«ύσιωςτου άγιου Πνεύματος, cod. UlOSq., 239, fol. 102-104; ci. Vla­ dimir, op. cit., 1.1, p. 313; Nicolas de Méthone, Πρδς τδν μέγαν δομέοτιχον έρωτήσα/τα περ·. τοΰ αγίου Πνεύματος έπιδημήσαι χαι ένοιχήσαι τοΐς άποστολοις, dans Démétracopoulos, Έχχλησιαστιχή βιδλιοΟήχη, t. I, ρ. 199-218; id., Κεφαλαιώδεις ελεγχοι παρά Λατίνοι; χαινοιρανοδς δόγματος, το5 οτι τδ Πνεύμα τδ άγιον έχ το3 Πατρδς χαι του Γιου έχκοριύεται, ibid., ρ. 359-380; Id., Πρδς τούς Λατίνους περί το3 άγίου Πνεύματος οτ» εχ του Πατρδς ού μήν χαι έχ το3 Γεοΰ έχτορεύεται, édit. Constantin Simonides, ’Ορθοδόξων ’Ελλήνων Οιολορχαΐ γραφαί τεσσαοες, Londres, 1858, ρ. 1-39; Andronic Camatéros, Δ άλεξις το3 Οεοσόφου μεγάλου βασιλεως χαι των τή, πρεσβυτέρας ’Ρώμης σοτωτάτων καρδιναλίων περί τής τοΰ παναγίου Πνεύματος έχ μόνου του Πατρδς έχπορεύσ.ως, cod- monadi., 229, fol. 7 ; cf. Hardt, Catalogus codicum manuscriplorum bibltethecæ regiœ Bavaricæ, Munich, 1806, t. IT, p. 491 ; Id , ΙΙροοδιαΛαλία πρδς τούς έχ τ >5 Πατρδς χαι του Γίοδ τδ πανάγιον Πνεύμα εχπορεύσΟαι, ibid., fol. 27 J cf. Il3rdt, p. 492; Dimitrios Tornikios, Περί τής εχπορευσεω; του άγιου Π νεύματος, COd. par 's., 2830. n. 15; cf. Codices manuscripti bibliothecae regiœ, 1740, t. n, p. 558; voir Hergenrother, Photius, t. m, p. 730843; Will, Acta et scripta quæ de controversiis Ecclesiœ grœcœ et lalinœ sœculo undecimo composita exstant, Leipzig, 1861; Palmieri, Le divergenze dommatiche, etc., epoca di Michele Ccrutario, dans Bessarione, 3« série, 1911, t. vin, p. 161178;Bréhicr, Le schisme oriental du xi9 siècle, Pans, 1899. 3° χιι/Λ siècle. — Nicolas d'Olrante, Σύνο|*ις σύν θι<3 έχ τών χατά πλάτος δογματισΟί-ντων περί τής το3 άγιου Πνεύματος έχπορεύσεως, τών έχ των θείων χαί ιερών Γραφών xat παρά τ«ν άγιων χαί ύεοόρων Πατέρων δονματισβέντων, dans Arsène (évêque), Tri zapisi o sobesiedovantiakh Grekovs Latinianami, Nijny-Novgorod, 1896, p. 7-23; Nicétas de Maronée, Περί τής έχπορεύσεως του άγιου Πνεύ­ ματος, Ρ. G., t. cxxxix, col. 165-221; le cardinal Hergenro­ ther n'a publié que des fragments des six dialogues dont l’ouvrage entier se compose; celui-ci se trouve dans le cod. Val. græc., 1115; voir, sur l’auteur, Petit, Les évêques de Thessalonique, dans les Échos d'Orient, 1901, t. v, p. 28, note 46; Nicétas Choniates, θησαυρδς τής ορθοδοξίας; le 1. XXI traite de la procession du Saint-Esprit, mais il n’a pas été inséré dans la P. G.; on le trouve dans le cod. I aur., 24, plut., ix, Bandini, Catalogus codicum grœcorum bibliothecae laurentianœ, Florence, 1768, t. n, p. 431 ; Maxime dc Cons­ tantinople (1215), *Έχθεσες τής ορθοδόξου πιστεως περί τής έχπορεύ­ σεως τοϋ άγιου Πνεύματος χατά Λατίνων, cod. par., 1324, Catalogus codicum bibliothecae regiœ, t. n, p. 289, n. 15; Germain II de Constantinople (1222-1240), Απάντησες πρδς τήν ομολογίαν τής πισ­ τέ»; τοδ πάπα Γρηγορίου πρδ; τούς ύπ’ έχείνου σταλέντας Φρεμενουρίου; χαί λοιπούς περί τής έχπορεύσεως τοΠ άγίου Πνεύματος, dans Χρο/ΐχδν Γεωργίου Φραντιζή... έπιμελεία Καρόλου *Αλτερ, Vienne, 1796, ρ. 140-149; Théodore Lascaris, Λόγος άπολογητιχδς πρδ; τδν έπίσχοπον Κορώνη; ’Ιωάννην χατά τών Ιταλών, ήγουν χατά τών Λατίνων, περί του Πνεύματος του άγίου, dans Swete, Theodori T.ascaris oratio apologetica de processione Spiritus Sancti, Londres, 1875; Georges Acropolite, Λόγοι περί τής έχπορεύσεως του άγίου Πνεύματος πρδς τους Λατίνους,dans Démétracopoulos, Έχχλησιαστιχή βιβλιοΟήχη, 1.1, ρ. 395-418; le second, dans le cod. mosq., 240, fol. 197-204; Vladimir, op. cit., p. 317; Mathieu Angé- 821 ESPRIT-SAINT iOS Panarétos, θωμά Λατίνου φιλοσόφου» πως Ιν τοΤς θείοις ληπτίον άν <ιν -ήν ίκπόρευσιν τοΰ άγιου Πνεύματος' Αντίθεσις, COd. nan. CXXX, fol. 1-7; ‘Απόδειξις εις οσα πίπτουσιν ίξ Ανάγκης οι Λατίνοι τά άτοπα λεγοντες τδ Πνιΰμα τδ άγιον και ίχ τοΰ Γίοΰ ίχπορεύεσθαι, ibid., fol. 46-52; 'Ρήσεις γράφικαι... εις Ανατροπήν μεν καί αισχύνην τοΰ πονηροΰ Βεκχου, σύστασιν δ» τοΰ όρθοΰ δόγματος, ibid., fol. 65-115 (recueil de textes des Pères contre Vekkos), Codices naniani, Bologne, 1784, p. 299-305; Hiérothée (hiéromoine), Λόγος πρδς τους συχοφαντοΰντας αύτδν άτι τι τής θεότητος την φύσιν γεωμετριχαις γραμμαίς έσχημάτισε, χα'ι τδν Πατέρα τοΰ Πνεύματος «ρηχέ, χαιτον Γίδν ώσαύχως του Πνεύματος, COd. MOTC., 153; Id., 'Ομιλία: κατά Λατίνων, διαλογιχον φίρουσα τδν χαρακτήρα, Αντιθέτους εχουσα τδν τι Λουχάν χαΐ τδν Νήφωνα, cod. laurent., 19, plut, vu, Bandini, t. Il, p. 262; Grégoire de Chypre, Έκθεσις του τόμου τής πίστεως χατά τοΰ Βίκκου, Ρ· G., t. CXLII, col. 233-246; Id., Περ·. τής ίχπορεύσιως τοΰ άγιου Πνεύματος, ibid., col. 269-300; Georges Pachymèrc, Περί τής Ιχπορεύσιως του άγίου Πνεύματος πρδς τούς λέγον­ τας, &τι διά τοΰτο λέγεται Πνεύμα Γιου, διά τδ δμοούσιον, ή διά τδ χορηγιίσθαε ύπ* αύτοΰ τοίς Αξίοις, Ρ· G., t. CXLII1, Col. 924929; cet opuscule est regardé par Allatius comme favo­ rable aux latins; Gennade de Bulgarie, Σύνταγμα 1χ διαφόρων χρήσεων Αναντίρρητων τής θιίας Γραφής, τής τεπαλαιάς χαι τής νιας Ανατρίπον και καταδάλλον την λατινικήν δόξαν, COd. barOC., 10, fol. 26-66, Coxe, op. cit., t. I, col. 16; Manuel Moschopulos, Διάλεξες πρδς Λατίνους, COd. bciFOC., 68, H. 32, fol. 94-98, COXC, t. I, col. 105. 4° xiv9 siècle. — Nicéphore Chhoumnos, Επιτάφιος είς τδν μακάριον χαι άγιωτατον μητροπολίτην Φιλαδελφίας θεόληπτου ίν ω διά βραχέων ελεγχος χαι τοΰ λατίνιχοΰ περί τής τοΰ παναγίου Πνεύματος εχποριύσεως δόγματος, dans Boissonade, Anecdota grœca, Paris, 1833, t. V, p. 183-239; ld., 'Ανασκευή τοΰ δόγματος τ«ν Λατίνων περί τής ίχπορεύσιως τοΰ αγίου Πνεύματος, COd. par. 2105, Π. 16, Catalogus codicum bibliothccæ regiæ, t. n, p. 445; Maxime Planudes, Περί Τής ιχπορεύσεως τοΰ αγίου Πνεύματος χατά Λατίνων, Ρ. G., t. (XXI, col. 309-317; Λόγο; τής πίστεως, COd. VÎndob., 269, Lambccius, Commentaria de bibliotheca cœsarea vin· dobonensi, Vienne, 1778, t. v, col. 446; Mathieu Blastares, Περί τής Ιχπορεύσεως τοΰ άγιου Πνεύματος, édité par Arséne (évêque), ÀToscou, 1891 ; voir Vizantiiskij Vremennik, 1903, t. x, p. 685-687; Barlaam de Calabre, Περί τής ίχπορεύσεως τοΰ άγίου Πνεύματος (vingt brochures inédites : on en trouve les titres dans Démétracopoulos, ’Ορθόδοξος 'Ελλάς, p. 73-75), cod. mosq., 251, fol. 254-416, Vladimir, op. cit., p. 344, 345; cod. Vat. græc., 1106,1110; Michel Bryennios, Περί τής Ιχπορεύσεως τοΰ άγίου Πνεύματος, COd. pOFÎS., 1267, Π. 19, CatalogilS COdlCUIIl bibliothecæ regiæ, t. n, p. 269; Nü Cabasilas, Λόγοι πέντε περί τής ίχπορεύσιως τοΰ άγίου Πνεύματος, COd. mosq., 252, fol. 104146, Vladimir, op. Ci/., p. 346; Λόγοι Λατίνων, εξ δν οιονται διιχνύναι, τδ Πνεΰμα τδ άγιον χαι ίχ τοΰ Γίοΰ Ιχπορευόμενον, COd. VÎndob., 260, Lambecius, op. cil., t. v, n. 5, col. 378, 379; Id., Λύσις των προτάσεων των Λατίνων, ίξ δν συνάγει·/ οιονται τδ Πνεύμα τδ άγιον ούχ ίχ τοΰ Γίοΰ ίχπορεύεσθαι, ibid., Col. 379, 380; Ι)βΓΠβtracopoulos, op. cit., p. 78-80; Grégoire Palamas, ΕΙς τάς παρά τοΰ Βέχχου ύπερ Λατίνων ίπι ταίς συλλιγείσαις παρ αύτοΰ γραφιχαίς χρήσεσιν Αντεπιγραφαί, Ρ. G., t. CLXI, col. 244-309; Id., Λόγοι άποδειχτιχοι δύο, Constantinople, 1627, Legrand, Bibliographie hellénique du xvn* siècle, t. I, p. 237 ; Id., "Οτι Λατίνο» ίγοντες χαΐ ίξ Γίοΰ τδ Πνεΰμα, ούχ εχουσι διαφυγείν τους ίγχαλοΰντας αυτούς, ίτι τοΰ ίνδς Πνεύματος δύο λέγουσιν Αρχάς, xat δ. τούς βιο­ λογικούς συλλογισμούς άποδειχτιχούς μάλλον δει χαλείν, ή διαλεκτικούς, cod. coisl. C., Montfaucon, Bibliotheca coisliniana, Paris, 1715, p. 171; Papamikhaïl, Ό άγιος Γρηγόριος Παλαμάς, Alexan­ drie, 1911, p. 182-184; Arséne Studite, Μαρτυρία: περί τής ιχπορεύσεως τοΰ άγιου Πνεύματος, COd. paris. 1258, n. 1, CatalogilS codicum bibliotheca regiæ, t. n, p. 266; Id., Σχόλια Αντιρρητικά περί τής ίχποριύσεως τοΰ άγίου Πνεύματος, COd. paris., 1303, il. 3, ibid., p. 281 ; Nicolas Cabasilas, θεολογία περί τής άγίας Τριάδος, cod. vindob., 232, n. 4, Lambecius, op. cit., t. v, col. 141 ; Th'-ophane de Nicée, Κατά Λατίνων, cod. baroc., 193, n. 3, 4, Coxe, op. cit., col. 328, 329; Démétrius Chrysoloras, Διά­ λογος Αναιρετικός τοΰ λόγου Sv «γράφε Δημήτριος ό Κυδώνης χατά τοΰ Μακαρίου Θεσσαλονίκης χ. Νείλου τοΰ Καδάσιλα, cod. laurent., 12, plut. V, Bandini, op. cit., t. Il, p. 32; ld-, Λόγος συνοπτικός άφ’ ûv ίποίησενό άγιος Νείλος Αρχιεπίσκοπος Θεσσαλονίκης, ου xat τάς λύσεις χαι τάς των εναντίων ίνστάσεις και τους συλλογισμούς αύτοίς σχήμασιν άποδειχ-/ύς ίν συντόμω, cod. mosq., 243, fol. 95—112, Vladimir, op. cit., p. 323. 5° XVe siècle. — Nil Damylas, 'Επιστολή τθ εύλαδεστάτω iv Χριστβ πατρ: χαι Αδιλσω σοφΛ τι χαι λογιωτατω κυρίω Μαξίμω, NijnyNovgorod, 1895 (édit. Arsène, évêque); ce traité comprend les quatre brochures données sous des titres différents par Démétracopoulos, op. cit., p. 88; Macaire Dosithée, d’AnCyre, Κατά Αατί*ων, Τόμος K απαλλαγής, Jassy, 1692, p. 1-205; 822 voir Palmieri, Dositeo, patriarca greco di Gen:sz^~ c. · ca­ rence, 1909, p. 49-51; Syinéon de Thessalomqur. . ira hœreses, 32, P. G., t. clv, col. 157-176; Joseph Bomhdos, 'Ομιλίαι διάφοροι, Opera, édit. Boulgaris, Leipzig. 1768, t. z, p. i-406; pour les autres opuscules du même auteur tou­ chant la procession du Saint-Esprit, voir plus .aut. t. u. col. 1160; Macaire Makres, Πρδς Λατίνε.:, τ τ τοΰ Γίοΰ τδ Πνεΰμα τδ άγιον ίχποριύισία·., ούτε ά αγχπΤ-. — . _ καινοτομία τής ορθοδόξου πίστεως, dans Dosithée, r- . t- :, Jassy, 1694,p. 412-420 ; Nicolas Schlengias, Πt-. τ · ; τοΰ άγίου Πνεύματος, cod. paris., 1295, n. 35, Catalogus <. bibliothecæ regiæ, t. il, p. 279; Mathieu (moine ·, ::; ριϋσεως τοΰ άγιου Πνεύματος, COd. paris., 1115,Π. 6, Ca/iir-oui.etc , p. 218,219; Théodose (moine), Περί τής ίχ-τ,-.ι.-ί ; - : ; Πνεύματος, cod. paris. 1303, n. 7, ibid., p. 281 ; Marc d’Éphèse, Συλλογιστικά κεφάλαια νζ’πρδς Λατίνους περί τής ίχποριύσεως τ.. Πνεύματος, Zoernikav, op. cit., t. n, p. 710-741 ; P. G., t. clxi, COl. 11-244; ld., Συλλογή χρήσεων γραφικών, δτι ίχ μόνου Πάτρας εκπορεύεται τδ Πνεΰμα τδ άγιον, ούχι δε και ίχ τοΰ 1 ιοΰ, COd. mosq-, 240, fol. 76-88, Vladimir, op. cit., p. 316; Id., Περί τής ίχπ .-.ινσιως τοΰ άγίου Πνεύματος, COd. VÎndob., 280, Lambecius, op. CÎt., t. V, col. 467, 468; Id., Λατίνος ή περί τής ίν τ«ΰ συμβόλω πρ-.ττ.-.νης, cod. monach., 256, fol. 287-290, Hardt, op. cit., t. m, p. 85; Théodore Agallianos, ’Ανασκευή τής ύπίρ τής δόξης Λατίνων τ -ΐ ίευ τοΰ Άργυροπούλου, dans Dosithée, Τόμος ’Αγάπης, ρ. 333-367 ; P. G., t. CLVUI, col. 1011-1051 ; Id., Συλλογή ix των άγιων άτε πρδς τά δογματικά κεφάλαια (τοΰ άγίου Μαξίμου) σύμφωνα οντα καετο-.ς λοιποίς άγίοις, άντιπαριξιταζομίνη ή των Λατίνων δόξα ούχ «υΐισχεται σύμ­ φωνος αύτοίς, Αλλά μάλλον παντοία αιρε'σει σύμφωνος, dans Dosithée, Τόμος Καταλλαγής, ρ. 432-439; Georges Gémisthe Pléthon, Περί τής ίκποριύσεως τοΰ άγίου Πνεύματος, ότι εκ μόνου ιϊατφες εκπορεύεται, dans Dosithée, Τόμος 'Αγάπης, Ρ· 316-320; Ρ. G-, t. CLX, col. 975-980; Gennadius Scholarius, Έχ-ι.τ.ς τ.:'. πή; τοΰ άγίου Πνεύματος ύποστάσιως δόξης, και τοΰ Αρχείου xn χελ*γ»υ· μενού τής ’Εκκλησίας φρονήματος, dans Dosithée, Του-.; -·- =-ης< ρ. 252-291; Id., Κατά τής προσθήκης ήν έν τβ συυζό / τής - στε»ς προσε'Οηκαν οί Λατίνοι, ibid., ρ. 291-307 ; Id., Περί τής ίχ- ;ι^σε»ς τοΰ άγίου Πνεύματος τώ μεγάλω Δοΰκι, Simonides, op. Cit-, ρ. 5372; Id., Πρδς Λατίνους, cod. mosq., 249, fol. 269-274, Vladi­ mir, op. cit., p. 335; Διάλογος κατά Λατίνων περί τής : .-ri*^ τοΰ άγίου Πνεύματος, COd. paris., 1218, Π. 29, Catalogus, etC-, ρ. 257 ; Michel Apostolis, Προσφώνημα εις τδν βασιλέα Κωνσττ.πϊν;-, άμα δε και ομολογία τής αύτοΰ πίστεως, ίν η λέγει, οτι τδ Πνεΰμα ·Λ άγιον ίκπορεύεται ίκ τοΰ Πατρός, ού {%<ν ουν ίξ Γιοΰ κατά τδν λογτν τής Αλήθειας, dans Démétracopoulos, Έθνιχδν ήμερολόγιο·., Athènes, 1870, ρ. 355-359; Jean Moschos, 'Απάντησες πρδς τούς λιγ-.»τας οτι εκ τοΰ Γιοΰ τδ Πνεΰμα τδ άγιον εκπορεύεται, COd. eSCOF. y. ΙΠ, 18, fol. 1-32, Miller, Catalogue des manuscrits grecs de la bibliothèque de VEscurial, Paris, 1848, p. 290. 6° xvie-xx9 siècle. — Manuel le Péloponnésien, 'Απολογία χοι Ανατροπή των κεφαλαίων τοΰ Φραγκίσκου εκ τοΰ τάγματος τ·ν Κηρύχν», Moscou, 1889; Ρ. G., t. cxl, col. 469-481; voir aussi Gédéon, Συμβολαι εις την ιστορίαν των μεταξύ τίν Έκχλττ σχετι·-.·, dans 'Εκκλησιαστική Αλήθεια, 1889, t. IX, ρ. 236-240; Id.. Εις δ.-συλλογισμούς λατινικούς Αποδειχνύντας καί εκ τοΰ Γίοΰ τδ Π : - ix, C&d. mosq., 243, fol. 79-82, Vladimir, op. cit., p. 323; Pachomk» Rousanos, Πρδς Λατίνους, cod. nan., 125, fol. 140-142; Id , Αττλογία διαλεκτική πρδς Λατίνους, ibid., fol. 142-145, Grscci codices apud Nanios asservati, p. 259; Theophane Éléavourkos No taras, Διαίρεσις μετά συλλογισμών βιολογικήν κατά τχ. ; ■ ήμ«»ν θεοσοφίαν τής πίστεως, COd. mosq., 244, fol. 13-29, Vladi­ mir, op. cit., p. 325; Georges Calyvas, Έρυτοτ-.χ:·τ. ;, I, Περί τής ίκπορεύσεως τοΰ άγίου Πνεύματος, COd. VÎndob., 289, fol- 17, Lambecius, t. v, col. 497; Léonce (moine). Quid de Spi­ ritus Sancti processione grœci quidam hodie sentiunt. Franc­ fort, 1591 ; Méléce Pighas,’Ορθόδοξος χριστιανός δ:α>-,;-.ς, Viina, 1596, Legrand, Bibliographie grecque du xv· et du xn9 siècle, t. Il, p. 115-119; ld., Λόγος περί τοΰ τίς ίστ·.ν ή ΑληΙης χκίοϊετή ’Εκκλησία, dans Dosithée, Τόμος χαράς, Ρ· 553-609; Gabriel Sévère, *Εκθισις κατά τών Αμαθώς λεγόντων, χαι παροόμως δ ·των, 5τι ήμεις οι τής Ανατολικής 'Εκκλησίας γνήσιο >αι όρθοδ-.ςι τπ ’■· ; ίσμεν σχημάτικοι παρά τής άγίας x· ---. Kéramevs, 'Ιεροσολνμ·.τ:χη ι.ελ Arxx., Saint--r 1 > ·: t. i, p. 296, 297; Id., Btftfa ·κ·;·ι έχπορ-.ύσιως, cod. mosq., 244, fol. 29-84, W cp n. p. 325; Nathanael Chykas(?), K»s«ic τ . r- , οποία λογιάζουσι νά Αποδιίςωσι πώς τδ t» σ. r- : —χ xat ίχ τοΰ Γίοΰ χαι πρδς ταΰτα λΰστες τώ» Î ϊ. . -κ; κπκύχς Αναιρούσε τά οσα οι Λατίνο: λίγονσνν, cod. hieT'SS. »ΟύΟstantinople), 94, fol. 1-47; voir Papadopcolo-Ker^nevs, 823 824 ESPRIT-SAINT Ίιροσολυμιτική βιβλιοθήκη, Saint-Pétersbourg, 1892, t. iv, p. 97; Georgius Crisanius, Bibliotheca schismaticorum universa omnes schismaticorum libros hactenus impressos, duobus tomis comprehendens : primum quidem a duodecim aucto­ ribus tribus linguis, grœce antique, grœce moderne et moscovitice composita et in pluribus codicibus impressa, nunc aulem verbatim reddita et confutata, Rome, 1656, cod. 1597, Biblioth. Casan.; on y trouve les ouvrages suivants tra­ duits en latin : Maxime le Grec, Oratio contra latinos quod non liceat apponere, sive auferre quidquam in divino fidei symbolo, fol. 53-133; Meletios, patriarche d’Alexan­ drie, Demonstratio ex theologicis scripturis et ex universalibus doctoribus, quod Spiritus Sanctus ex solo Patre procedat, et non etiam ex Filio, prout nonnulli a sua superbia decepti com­ miniscuntur, fol. 153-216; Maxime Margunius, Enchiridium de processione Spiritus Sancti in forma epistolæ, fol. 217-224; Id., Colloquium de processione Spiritus Sancti, sive orthodoxus et latinus, fol. 225-318; Coresios, Collo­ quium cum quodam fratre de processione Spiritus Sancti, fol. 145-464; Gabriel Sévère, Expositio adversus illos qui imperite asserunt et perverse docent quod nos orientalis Ecclesiae genus et orthodoxi filii simus schismatici, seu sepa­ rati a sancta universali Ecclesia, fol. 570-669; si nous ne nous trompons pas, l’auteur de ce recueil est le célèbre mission­ naire serbo-croate du xvnc siècle, Georges Krijanitch; Maxime le Péloponnésien, Έγχιιρίδιον κατά τοϋ σχίσματος twv παχιστ«>, Bucharest, 1690; Coressios, Έγχιιρίδιον xtf’c τής Ixxo” ριύσιως τοδ αγίου Πυιύματος, dans Dosithée, Τόμος Καταλλαγής, .lossy, 1694, ρ. 296-412; Id., Διάλιξις μ«ά τίνος τ«ν Φράρων, Constantinople, 1Q27, Legrand, op. cit., t. i, p. 241 ; Id., Διάλογοι πιρι του χαναγίου καί ζωαρχιχοδ Πνεύματος, COd. hiCTOSol., 450, fol. 2-82; Papadopoulo - Kéramevs, Ίιροσολ. βιβλιοθήκη, t. i, p.429; Dosithée de Jérusalem, Τόμος Καταλλαγής, Jassy, 1692, p. 439-441; Id., Τόμος Άγάαης, Jassy, 1698, p. 316320, 378-387; Id., Τόμος χαράς, Rimmic, 1705; Id., ’Ιστορία xipi τών iv Ί:ροσολύμο»ς κατριαρχιυσάντω·/, Bucharest, 1715, p. 478497, 755-775; Christophore Emborokomites, ’Εγχειρίδιου r«p» τής ίχπορόσιως του αγίου Πνεύματος, Bucharest, 1728; Constantin de MOSCOU, Περί τής ίκχοριύσεως του άγιου Πνεύματος, etc., MOSCOU, 1746; Tantalides, Παπιστικοί Γλεγχοε, Constantinople, 1850, 1.1, p. 174-297; The Filioque and the American Church, dans The orthodox catholic review, Londres, 1867, 1.1, p. 246-252; The procession of the Holy Ghost, ibid., 1876, t. iv, p. 264270;Lampryllos, La mystification fatale ou élucidation d’une page (Γ histoire ecclésiastique, Athènes, 1883; Chrysostome (protosyneelle), Π<ρΐ ’Εκκλησίας, Athènes, 1896, t. n, p. 301400;Boulgaris, θιολογιχόν, Venise, 1872, p. 281-319; Rhosi, Σύστημα δογματικής τής ορθοδόξου καθολικής ’Εκκλησίας, Athènes, 1903, t. I, p. 253 - 287; Androûtsos, Δογματική τής ορθοδόξου Ανατολικής ’Εκκλησίας, Athènes, 1907, ρ. 79-86; Id., Δοκιμίου συμβολικής εξ ίχόύεως ορθοδόξου, Athènes, 1901, ρ. 127"134; Mesoloras, Συμβολική τής ορθοδόξου Ανατολικής ’Εκκλησίας, Athènes, 1901, ρ. 113-129. Pour une bibliographie plus complète, voir Démétracopoulos, Ehrhard; Meyer, Die lheologische I.itera­ tur der griechischen Kirche im sechzehten Jahrhundert, Leipzig, 1899, et les ouvrages cités dans Palmieri, Theologia dogma­ tica orthodoxa, 1.1, p. 765, note 1. III. Ouvrages russes. — Pour l’ancienne polémique russe touchant le Filioque, voir Popov, Aperçu historique et littéraire sur les écrits polémiques des anciens russes contre les latins, Moscou, 1875; Pavlov, Essais critiques sur Γhis­ toire de la très ancienne polémique gréco-russe contre les la­ tins, Saint-Pétersbourg, 1878; Pamiatniki polemitcheskoi literatury v zapadnoi Rusi (Monuments de la littérature polé­ mique dans la Russie occidentale), dans Russkaia istoritcheskaia biblioteca, Saint-Pétersbourg, 1878, t. iv; 1882, t. vn; 1903, t. xix ; Barlaam Jasinsky, La vraie et ancienne foi de la sainte Église orientale touchant la procession du Saint-Esprit (inédit), voir Theologia dogmatica orthodoxa, t. i, p. 793-794; Lazar Baranovitch, La nouvelle mesure de l'ancienne foi pour mesurer la procession du Saint-Esprit, Novgorod en Lithuanie, 1676; Jean Galatovsky, L’ancienne Église orientale qui montre à ΓÉglise romaine comment le Saint-Esprit procède du Père seul, non pas du Fils, ibid., 1678; Adam Zoernikav, Tractatus theologici orthodoxi de processione Spiritus Sancti a solo Patre, Kœnigsberg, 1774; cet ouvrage, qui est l’arsenal de la théologie polémique or­ thodoxe, a été traduit en grec et annoté par Eugène Boulgaris, Saint-Pétersbourg, 1797 ; traduit en russe par Davido­ vitch, Saint-Pétersbourg, 1902; voir Palmieri, Nomenclator litterarius theologiæ orthodoxes russicœ ac græcœ recentioris, Prague, 1910, t. i, p. 10-13; Prokopovitch, Tractatus de processione Spiritus Sancti, Gotha, 1772; Tikhomirov O iskojdenii Sviatogo Dukha (Sur la procession du SaintEsprit), Kiev, 1832; Serge (archimandrite), Ob iskhoidenii sviatogo Dukha, dans Pribavleniia aux versions russes des œuvres des Pères, 1859, t. xvni, p. 417-521; Innocent, Bogoslovie oblichitelnoe, Kazan, 1859,1.1, p. 19-118; Prokhor Propokovitch, Lettres sur les causes de la séparation de ΓÉglise occidentale de Γ Église orientale, Saint-Pétersbourg, 1862; Vladimir, La controverse sur la procession du SaintEsprit, dans Pravoslavnoe Obozrienie, 18G7, t. xxiv, p. 317330; Le dogme de la procession du Saint-Esprit dans Γ Église gréco-uniale, dans Kholmskii greko-uniatskii miesiatzeslov (1871), Varsovie, 1870, p. 60-67; Kraïnsky, Le catholicisme (Γaprès les sources catholiques, Kiev, 1873, p. 91-126; Kokhomsky, La doctrine de Γancienne Église sur la procession du Saint-Esprit, Saint-Pétersbourg, 1875; Sadov, Bessarion de Nicéc, Saint-Pétersbourg, 1883, p. 42-105, 123-182; Nekrasov, La doctrine de saint Jean Damascènc sur les re­ lations personnelles entre le Fils et le Saint-Esprit, 1883, t. i, p. 217-234, 307-326; Butkevitch, Un nouvel attentat des jésuites contre l'orthodoxie : réfutation de Γouvrage de Serge Astachkov sur la procession du Saint-Esprit, dans Viera t Razum, 1887,1.1, p. 299-316,577-603,653-690; t. n, p. 101124, 579-606; Antoine (archimandrite), Une nouvelle in­ trigue jésuitique à propos de Γouvrage d’Astachkov sur la procession du Saint-Esprit, Saint-Pétersbourg, 1888; Troftzky, Contribution à l'histoire de ta controverse sur la proces­ sion du Saint-Esprit, Saint-Pétersbourg, 1889; Katansky, La procession du Saint-Esprit, Saint-Pétersbourg, 1893; voir Khristianskoe Tchtenie, 1893, t. n, p. 401-425 ; Gousev, Une apologie jésuitique du Filioque, Moscou, 1900; Id-, Thèses sur le Filioque, dans Pravoslavny Sobesiednik, 1901, t. i, p. 3-39; Pérov, Manuel de théologie polémique, Toula, 1905, p. 31-41 ; Philarète, Théologie dogmatique orthodoxe, 1882, Saint-Pétersbourg, t. i, p. 94-110; Macaire, Théologie dogmatique orthodoxe, Saint-Pétersbourg, 1895, t. i, p. 267348; Sylvestre, Essai de théologie dogmatique orthodoxe, Kiev, t. n, p. 430-599; Malinovsky, Théologie dogmatique orthodoxe, Kharkov, 1895, t. i, p. 316-333; Encyclopédie théologique orthodoxe, t. v, col. 73-82. IV. Théologiens Filioque. — grecs et latins favorables au Epistola ad Leonem III papam a Smaragdo abbate edita, P. L., t. xcvm, coi. 923-929; voir Mai, De Spi­ ritus Sancti processione a Patre Filioque opuscula duo, dans Scriptorum veterum nova collectio, Rome, 1833, t. vn, p. 241245; Alcuin, Libellus de processione Spiritus Sancti ad Caro'um Magnum, P. L., t. ci, coi. 63-82; Théodulphe d’Orléans, De Spiritu Sancto, P. L., t. cv, coi. 239-276; Ratramne de Corbie, Contra græcorum opposita romanam Ecclesiam infamantium, P. L., t. cxxi, coi. 225-304; Énée de Paris, Liber adversus objectiones græcorum, P. L., t. cxxi, coi. 685-721 ; S. Pierre Damien, Opusculum (XXXVIII) contra errorem græcorum de processione Spi­ ritus Sancti, P. L., t. cxlv, coi. 633-642; S. Anselme de Cantorbéry, De processione Spiritus Sancti contra grœcos P. L., t. CLVin, coi. 285-326; Pierre Chrysolanus, Oratio ad Alexium Comnenum de processione Spiritus Sancti, P. G., t. cxxvn, coi. 909-920; Rupert de Deutz, De operibus Spi­ ritus Sancti, 1. I, 3-6, 28, P. L., t. clxvii, coi. 1573-1576, 1599-1600; Id., De glorificatione Trinitatis et processione Spiritus Sancti, P. L., t. clxix, coi. 1-201; Anselme de Havelberg, Dialogi (n). De processione Spiritus Sancti : utrum secundum grœcos a Patre tantum procedat, an secun­ dum latinos a Patre simul et Filio, P. L., t. clxxx, coi. 1163-1210; Richard de Saint-Victor, De Trinitate, 1. VI, P. L., t. exevi, coi. 967-992; Hugues Ethcrianus, De hœresibus quas grœci in latinos devolvunt, P. L., t. ccn, coi. 233396; Pantaléon, Tractatus contra errores græcorum, P. G., t. cxL, coi. 487-510; voir Palmieri, dans Bessarione, 3e série, 1911, t. vm, p. 308: Nicéphore Blemmydes, Oratio demon­ strans sanctorum Patrum testimoniis per Filium et ex Filio Spiritum Sanctum dici, P. G., t. cxlii, coi. 535-565; Id., Oratio de nonnullis dogmaticis quœstionibus ad Theodorum Ducam Lascarim, ibid., coi. 565-584; Id., Έκ τής τ<3ν κατ’ αύ-Λχ διηγήσιως, dans DemetraCOpOllloS, ’Εκκλησιαστική βιβλιοθήκη, t. ι, ρ. 380-395; (les théologiens orthodoxes citent Nicé­ phore Blemmydes comme contraire au Filioque ; voirBoulgarÎS, Άυάκ^ισις χ«ρι Νικητόρου του Βλτμμΰδου, dans Tà πα^αλοχόμινα de Joseph Bryennios, Leipzig, 1784, t. ni, p. 307-405 ; Hei­ senberg, Nicephori Blemmydæ curriculum vitæ et carmina, Leipzig, 1896, p. xxxvi-liv; Id., De fide, P. G., t. cxlii, col. 585-606; S. Thomas d’Aquin, Contra errores græcorum ad Urbanum IV,dansL’ccelli,Sancti Thomæ Aquinatis in Scrip luram sacram expositiones et opuscula, Rome, 1880,p. 449-481 » 825 ESPRIT-SAINT Id., Declaratio quonuhdam articulorum contra græcos, arrnenoset saracenos, ibid., p. 492-493; Anonymi liber de fide sanctissimas Trinitatis ex diversis auctoritatibus sanctorum Patrum græcorum contra græcos, ibid., p. 361-420; voir sur ces écrits : Bernard de Rubeis, Dissertationes criticæ in sanctum Thomam Aquinatem, χνιι,2-3, dans Opera omnia, Rome, 1882, t. i, p. ccxxv-xxvn; Vekkos, De unione Ecclesiarum, P. G., t. cxli, col. 15-157; Id., De proces­ sione Spiritus Sancti, ibid., col. 157-309; Id., Ad Sugdeœ episcopum Theodorum, ibid.,col. 289-337; Id., Ad Constan­ tinum, ibid., col. 337-396; Id., Refutationes adversus An­ dronici Camateri super scripto traditis testimoniis de Spi­ ritu Sancio animadversiones, ibid., col. 396-613; Id., Epigraphs· sive præscriptiones in dicta ac sententias san­ ctorum Patrum a se collectas de processione Spiritus Sancti, ibid., col. 613-724; Id., Refutatio libri Photiide pro­ cessione Spiritus Sancti, ibid., col. 728-864; Id., In tomum Cyprii et novas ejusdem hœreses, ibid., col. 864-925; Id., Oratio apologetica, ibid., col. 969-1009; Constantin Melitcniot, De ecclesiastica unione lalinorum et græcorum et de processione Spiritus Sancti, ibid., col. 1032-1273; Georges Métochite, Refutatio trium capitum a Maximo Planude monacho editorum, P. G., t. cxli, col. 1276-1305; Id., Contra Manuelem Cretensem, ibid., col. 1308-1405; Id., Excerpta ex libris IV et V de processione Spiritus Sancti, ibid., col. 1405-1420; Barlaam de Calabre, De primatu Ecclesiæ romanæ et de processione Spiritus Sancti pro latinis, P. G., t. cli, col. 1255-1280; Id., Responsio ad Demetrii Thessalonicensis epistolam de processione Spiritus Sancti, ibid., col. 1301-1309; Id., Probatio per sacram Scripturam quod Spiritus Sanctus et a Filio est, quemadmo­ dum et ex Patre, ibid., col. 1314-1330; Demetrius Cydonius, De processione Spiritus Sancti ad eos qui dicunt Filium Dei non esse ex substantia Patris, P. G., t. cliv, col. 863-958; Id., Epistola ad Barlaamum, episcopum Gyracensem, in qua ponens omnia dubia sua de processione Spiritus Sancti petit ab eo doceri, quibus modis adductus sit credere Spiritum Sanctum et ex Filio procedere, P. G., t. cli, col. 1283-1301; Id., Σύγγραμμα Ript τ^ς Ιχ-β^τύσιως το5 άγιου Πνίύματο;, cod. vindob„ 261,fol. 1-210; cf. Lambecius, op. cit., t. v, col. 384; ld., Κατά, των συγγραμμάτων του Καβάσιλα iv τοΤ; ίχιΐνος ώς ώή$η, Ιτ.ιλάδιτο τοδ άγιου θωμά του *Αγχίνου, ibid., fol. 210-268; cf. I.aillbccius,col. 384-385; Philippe de Fera, De processione Spiritus Sancti contra græcos; voir Quétif-Echard, Scriptores ordinis prædicalorum, Paris, 1719, t. i,p. 646, 647; Manuel Calécas, Contra græcorum errores, 1. I, 2-3, P.G., t. clii, col. 17-136; Maxime Chrysoberges, Oratio de processione Spiritus Sancti, P. G., t. clïv, col. 1217-1229; Jean Argyropoulos, Scriptum brevissimum de processione Spiritus Sancti in quo habetur explanatio decreti facti in synodo florentina, P. G., t. clvjii, col. 992-1008; Gennadius Scholarius (?), Expositio pro sancta el cecumenica synodo florentina quæ legitime congregata est, et defensio quinque capitum quæ in decreto ejus continentur, P. G., t. CLix, col. 1109-1190; Manuel Clirysoloras, De pro­ cessione Spiritus Sancti contra græcos, cod. paris. 1300, Cata­ logus bibliothecæ regiæ, t. n, p. 279; Isaïe de Chypre, Epistola ad Nicolaum Schlengiam de processione Spiritus Sancti, P. G., t. clviii, col. 972-976; Joseph de Méthone, Disceptatio pro concilio florentine, P. G., t. clix, col. 960-1392; Id., Refutatio Marci Ephesini, ibid., col. 1023-1094; Grégoire Mammas, Apologia contra Ephesii confessionem, P. G., t. clx, col. 13-109; Responsio ad epis­ tolam Marci Ephesii ex variis sanctorum sententiis, ibid., col. 112-204; Id., Ad imperatorem Trapezuntis, ibid., col· 205-218; Bessarion, Responsio ad Ephesii capita, P. G., t. CLXi, col. 137-241; Id., Apologia inscriptionum Vecci, ibid., col. 241-310; Id., Refutatio syllogismorum Maximi Planudæ de processione Spiritus Sancti contra latinos, ibid., col. 309-317; Id., Ad Alexium Lascarin Philanthropinum de processione Spiritus Sancti, ibid., col. 321-405; Id., Epistola generalis, ibid., col. 449-480; Id., Oratio dogmatica pro unione, ibid., col. 543-612; Georges de Trébizonde, Ad Johannem Cuboclesium de processione Spiritus Sancti, ibid., col. 769-828; Id., De processione Spiritus Sancti et de una sancta catholica Ecclesia, ibid., col. 829-868; cardinal Cesarini, De inserenda in symbolum particula Filioque : dissertatio ά,ίχδοτο;habita in concilio fiorentino, édit. Andosilla, Florence, 1762; Donatus, De processione Spiritus Sancti contra græcum schisma, dans Mai, Scriptorum veterum nova collectio, Rome, 1833, vu, p. 5-162; Possevin, Interrogationes et respon­ siones de processione Spiritus Sancti a Patre et Filio, de­ sumptae ac breviore et dilucidiore ordine digestæ, ex libro Gen­ nadii Scholarii patriarchœ Constantinopolitan i, Ingolstadt, Capita quibus græct et ruthent a latinis γ*:. fidei dissenserunt, Posen, 1585; Grysaldus, Afafk græcos, dans Decisiones fidei catholica·, Venise, 1587. f.. _ ■ 347 , 348; Hunnius, Disputatio de Spiritus Sancti ejusque a Patre et Filio processione, Marbourg. 158S; · largus, De admiranda et œterna Spiritus San z r>■■■.. - · Francfort, 1592; Bohemius, Commentatio de æterntz Sp r Sancti a Patre et Filio processione, Wittemberg. 1 6o4: Ia­ sius, Disputationes catholicas in quibus præcipux quorumdam opiniones orthodoxe: fidei adversæ rejiciuntur, Bologne, 1607, p. 1-55; Spalchaver. Trias con-r theologicarum de Spiritu Sancto, Rostock, 1616; Scarpan De œterna Spiritus Sancti processione, dans Septiformis p?.-· tractatio Spiritus Sancti processionem œternam, ad omn:.. opera externa, concursum, missiones visibiles, gratiarum fluxus, in ipsum peccata, universam denique ejus nature^ operationesque complectens, Vérone, 1625, t. i, p. 1-22; Ar .. dius, Opuscula aurea theologica circa processionem Spin: Sancti, Rome, 1630; Catumsyritus, Vera utriusque Ecclesia concordia circa processionem Spiritus Sancti, Venise, 16?.3; Allatius, De Ecclesiæ occidentalis atque orientalis perpetui consensione, Cologne, 1648; Grœcia orthodoxa, Rome, 1652, t. i; 1659, t. n; Id., De processione Spiritus Sancti enchi­ ridion (en grec moderne), Rome, 1658; Id., Johannes Hottingerus fraudis et imposturœ manifeste convictus, Rome, 1661; Vindiciœ synodi eplies i nœ et sancti Cyrilli de proces­ sione ex Paire cl Filio Spiritus Sancti, Rome, 1661 ; Id., In Roberli Creyghtoni apparatum, versionem et notas ad histo­ riam concilii fiorenlini, Rome, 1665; Cundisius, Repetii, orlhodoxœ docirinæ de processione Spiritus Sancti, Leipzig 1641 ; Ferchius, De personis producentibus Spiritum Sanetur?, Francfort, 1646; Rueschman, De Spiritus Sancti divinitate ejusque œterna processione a Paire et Filio, Helmsl ait. 1647 Cichocki (Cichovius), Colloquium kioviense de processior.· Spiritus Sancti a Filio inter Innocentium Gizel et Nicolaum Cichovium, Cracovie, 1649; Tribunal sanctorum Patmn orientalium et occidentalium ab orientalibus summe laud:· torum, ad quod duas de processione Spiritus Sancti a J ; et Filio, cl de prœeminenlia romanorum pontificum expen­ dendas, Cracovie, s. d.; Meisner, Dissertatio de proce-< · Spiritus Sancti, Wittemberg, 1653; Richard, Ta? . τ·-: — 1583; Id., τιως τξ; ίωμαιχ^ς ‘Εχχλησίας ιΐς την διαφέντ<υσιν τξς όρβοδσςία;, Paris; Néophyte Rhodinos, Epistola ad Johannem presbyterun Paramythiensem qua probat romanum pontificem non tantun latinos sed eliam græcos ut suas oves quærere : tum demum agit de processione Spiritus Sancti (en grec moderne), Rome . 1659; Dannhaverus, Siylus vindex œternæ Spiritus Sancti a Patre et Filio processionis, internœ immanentis emanationis, a vera religione, hactenus creditœ ac necessario credenda·, Strasbourg, 1663; Boym, L'ancienne foi, où Γοη démontre aux schismatiques la primauté de saint Pierre et des pont:, romains el la procession du Saint-Esprit du Fils (en polonais , Lemberg, 1668; Haberkornius, Dissertatio de processionSpiritus Sancti a Paire et Filio, Giessen, 1672; Théophile Rutka, Defensio S. orlhodoxœ orientalis Ecclesiæ conir.i hæreticos processionem Spiritus Sancti a Filio negantes ex SS. Patribus, potissimum grœcis deducta, ac connss: præsentis Ecclesiæ roxolanæ firmata, Posen, 1678: en ρ·»Ι· nais, ibid., 1678; Id., Ix nouvel Goliath percé par s :i pr : ·■ glaive, ou l'archimandrite Joannice Galatoivski et son ouvra^ contre la procession du Saint-Esprit, Lublin, 1689; voir Palmieri, Theologia dogmatica orthodoxa, t. i, p. 794; Id . Orator ad Ecclesiam orientalem, D. Aurelius Augustinus, cun Spiritu Sancto a Filio procedente, pro eodem Spiritu a græcL· recipiendo, introducitur, Kalisz, 1690; en polonais. 1692; Id., L*étendard de Γunion et de la paix ou ΓEsprit-Saint pro­ cédant du Fils, d'après les livres ecclésiastiques slaves ten polonais), Lublin, 1691 ; Id., Le tribunal des saints Pères, etc., version polonaise de l’ouvrage du P. Cickocki, Lemberg. 1698; Id., S. Cyrillus, patriarcha Alexandrina*, Spiritus Sancti a Filio procedentis de cœlo datus propugnator, et negantium Spiritus Sancti a Filio processionem ante tempus, et tamen in tempore acerrimus expugnator, Lublin. 1692 en polonais, 1697; Id.,Angelicus doctor, D. 7homas Açu:- zs expulsi ab Ecclesia grœca Spiritus Sancti a Filio procedentis ad camdem contra calumniatorem Joann i laloivski restitutor el reductor, Lublin, 1694; Id . . z Esprit procédant du Fils, dialogue, Lemberg, 16.<7; Estre cher le cite comme une traduction de fourrage du P.Nau, Vera effigies, etc., Polnische Bibliographie des xr-χτπ Jahrhunderts, Cracovie, 1883, p. 441 : Nau, Ecclesiæ romanæ græcæque vera effigies, Paris, 1680. p 16-87 ; Hacki. Quæ- stiunculæ super dialogum primum de processione Spintui 827 ESPRIT-SAINT Sancti a solo Patre jormalæ el resolutœ a quodam latinoromano, 1682; Commène Papadopoulos, Promotiones mystagogicœ, Padoue, 1696; Nagel, De processione Spiritus Sancti, Kœnigsbcrg, 1698; Wegner, Dissertatio de pro­ cessione Spiritus Sancti a Filio, Kœnigsbcrg, 1705; San­ der, De processione Spiritus Sancti, Wittemberg, 1703; Pfaff, Theses de processione Spiritus Sancti a Patre et Filio, Tubingue, 1705; Andruzzi, Consensus græcorum latinorunique Patrum de processione Spiritus Sancti e Filio, Rome, 1716; Étienne de Altimura (Le Quien), Panoplia contra schisma græcorum, Paris, 1718, p. 223-261 ; Peichich, Spe­ culum veritatis inter orientalem et occidentalem Ecclesiam refulgens, Venise, 1725, p. 194-212; Breno, Manuale missionariorum orientalium, Venise, 1726, t. i, p.86-99; Lampe, De œterna ac naturali Spiritus Sancti a Patre et Filio proces­ sione, dans Dissertationes philologico-theologicæ, Amster­ dam, 1737, t. n, p. 194-224; Id., Examen prœcipuorum in doctrina de processione Spirit·’? Sancti errorum, ibid., p. 224-240; Id., De relationibus ceconomicis Spiritus Sancti ad Patrem et Filium, ibid., p. 241-286; Maffei, Leonis Sapientis homilia nunc primum vulgata ejusdemque quæ pholiana est, confutatio, Padoue, 1751 ; P. G., t. cvn, coi. 133-157; Bernard de Rubeis, De prœciouis Georgii seu Gregorii Cyprii gestis; deque processione Spiritus Sancti a Paire et a Filio, seu per Filium, dans Georgii Cyprii vita, Venise, 1753; P. G., t. cxlii, coi, 47-220; Tipaldi, La guida ulla vera Chiesa di Gesti Cristo, proposta principalmente ai .segnaci di Fozio, in cui si trattano i due punli capitali dello scisma, Rome, 1754, t. n; Frantz, Super formulis grœco­ rum et latinorum de confitenda Spiritus Sancti processione, Prague, 1.757; Antoine Kanislich, Kamen pravi smutnyc velike illiti pocetak i uzrok istiniti raslcvlyenya cerkve istocne od zapadne (La. pierre véritable du grand scandale, ou l'origine et la véritable cause de la séparation de l’Église orientale de ΓÉglise occidentale), Essekin, 1780; Pepanos, De processione Spiritus Sancti etiam ex Filio, Opera, édit. 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De Γinvocation du Saint-Esprit dans la liturgie arménienne, Louvain, 1862; Van der Mœren, De processione Spiritus Sancti, Louvain, 1864; Panfilo da Magliano, Im Chiesa greca e la processione elerna dello Spirilo Santo dal Padre e dal Figliuolo, Rome, 1870; Swete, On the history of (he doctrine of the procession of the Holy Spirit, from the apostolic age to the death of Charlemagne, Cambridge, 1876; Jirak, Filioque, dans Sbornik velchradsky, Prague, 1881, t. n, p. 220265; La procession du Saini-Esprit, dans la Revue des Églises d'Orient, 1885, t. i, p. 177-179; 1887, t. in, p. 465-467; La procession du Saint-Esprit ιΓaprès la synagogue, ibid., 1886, t. ii, p. 209-211; La procession du Saint-Esprit d'après saint Anselme, ibid., p. 241-214; Marc d’Éphèse et les saints Pères, ibid., 1887, t. in, p. 449-452; La procession du SaintEsprit d'après saint Athanase, ibid., p. 481-184; La proces­ sion du Saint-Esprit d'après saint Basile, ibid., p. 497-500; La procession du Saint-Esprit d’après saint Cyrille de Jéru­ salem, ibid., p. 513-511; La procession du Saint-Esprit d'après ΓApocalypse, ibid., p. 530-531 ; Doctrine de Γ ancienne Église syrienne sur la procession du Saint-Esprit, ibid., 1888, t. iv, p. 177-179; Doctrine de saint Thomas d'Aquin sur la procession du Saint-Esprit, ibid., 1889, t. v, p. 263-266; La procession du Saint-Esprit d'après saint Augustin, ibid., 1890, t. vi, p. 531-533; Astachkov (Jerebtzov), Iskhozdenic svialogo Dukha (La procession du Saint-Esprit), Fribourg, 1886; le protoïerevs A. 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Geisles, Gutersloh, 1894, p. 268-323; Brandi, De l'union des Églises : réponse ά la lettre encyclique 828 du patriarche grec de Constantinople, Rome, 1896, p. 25-39; Argumenta contra orientalem Ecclesiam ejusque synodalem encyclicam anni 1895, luspruck, 1897, p. 33-42; Lépicier,De Spiritus Sancti a Filio processione historica disqui­ sitio, Rome, 1898; Bréhier, Le schisme oriental du xP siècle, Paris, 1899, p. 131-146; Palunko, Bralski razgovor o grekom odijeljenju, Agram, 1899, p. 27-77 ; Palmieri, La consustanzialità divina e la processione dello Spirito Santo, dans Bessarione, 1900, t. vn, p. 201-224; ld., La missione delle divine persone e la processione dello Spirilo Santo, ibid.,1900, t. νιιι, p. 193-228; Id., La processione dello Spirilo Santo : lesegesi ed i concilii, ibid., 2° série, 1901, t. i, p. 3-13, 145-157; Id., L’argomento ontologico del Filioque c le obbiezioni di un teologo russo, ibid., 1902, t. n, p. 137-155, 273-278; t. ni, p. 1-21 ; Id., Il progresso dommatico nel concetto callolico, Florence, 1910, p. 165-172; Id., Theologia dogmatica ortho­ doxa, Florence, 1911, t. i, p. 335-351, 373-400; Snopek, Stadie Cyrillo melhodejske, Brunn, 1906, p. 57-156; Id., Constanlin-Cyrill, a Melhodej, slovansli apostole, Olmutz, 1908, p. 82-104; Id., Methodius orthodoxus fuit, dans Slavorum liilerœ theologicæ, 1908, t. iv, p. 354-363; Id., Konstanlinus-Cyrillus und Methodius, die Slavenaposlel, Kremsier. 1911, p. 156-203, 286-312; Spaldak, Duch sv. i pusobenim svym vychazi od Otce skrze Syna, dans Casopis katolickeho duchovenslva, 1906, t. xlvii, p. 643-646; Manuel de Castro, Valor del conocido argumento de santo Tornas para probar la proces ion del Espiritu Santo del H ijo, dans Revista eclesiaslica, Valladolid, 1908, t. xxn, p. 556-562; t. xxm, p. 171-178; Jugie, Le passage des Dialogues de saint Gré­ goire relatif à la procession du Saint-Esprit, dans les Échos (ΓOrient, 1908, t. xi, p. 321-331; Salaville, Docirinade Spi­ ritus Sancti ex Filio processione in quibusdam syriacis epicleseos formulis aliisque documentis ipsas illustrantibus, dans Slavorum litteras theologicas, 1909, t. v, p. 165-172; de Meester, Études sur la théologie orthodoxe, Maredsous,1911, p. 3347 ; A proposito di un testo inedito riguardante la questione dogmatica salia processione dello Spirito Santo, dans Roma e ΓOriente, Grotiaferrata, 1911, t. n, p. 89-99. Enfin, sur l’ensemble de Particle : Opusculum presbyteri Simonis Dahnatœ, ex civitate pharensi in quo tractatur de baptismo Spiritus Sancti et virtute ejus super Euangelio Johannis, Venise, 1477; Drakonites, Von dem heiligen Geist Jesus Christi, Lubeck, 1548; Garcæus, Confessio pia et orthodoxa de Spiritu Sancto, Bautzen, 1565; Lugtenius, De missione Spiritus Sancti, Anvers, 1565; Græcius, De persona et officio Spiritus Sancti, Heidelberg, 1606; Ambroise de Penalosa, Opus egregium de Christi et Spiritus Sancti divi­ nitate, necnon sanclœ Trinitatis mysterio contra Judæos, Photinum, Socinum, Eniedinum, aliosque veteres et novos arianos, Vienne, 1635, p. 227-251, 634-658; Dorscheus, Dissertatio de sancti Dei Spiritus divina persona, Strasbourg, 1636; Rcinecius, De Spiritu Sancio, Wittemberg, 1636 Pikelius, Veritas catholica qua tres divinæ personae Paler, Filius, et Spiritus Sanctus in una essentia contra obstinatos judæos, arianos ac anabaptistas ex hebrœo textu Veteris Testamenti declarantur, Vilna, 1642; Rehfeld, De Spiritu sanctificatore, Erfuhrt, 1645; Nicolai, Pentecostalia, hoc est, de Spiritu Sancto, Dantzig, 1648; Maresius; De personalitate adeoque divinitate Spiritus Sancti contra socinianos, Groningue, 1650; Gaselius, Pneumatologiœ sacræ disputationes, Allenbourg, 1653; Molanus,De personalitate Spiritus Sancti, léna, 1660; Sandius, Problema paradoxum de Spiritu Sancto, an non per illum sanctorum angelorum genus inlelligi pos­ sit, una cum refutatione opinionis socinianorum. Spiritum Sanctum personam esse negantium, Cologne, 1678 ;Wittichius, Causa Spiritus Sancti personœ divinæ, ejusdem cum Patre a Filio essentiœ, Leyde, 1678; Id., Causa Spiritus Sancti victrix, Leydc, 1682; Thiling, De Sandio illiusque sententia Spiritum Sanctum esse genus angelorum, Hambourg, 1700; Wuerffel, De peccato in Spiritum Sanctum, Greifensee, 1704; Id.. De Spiritu Sancio, ibid., 1714; Stryck, De Spiritus Sancti nonnulla ex prioribus novem Proverbiorum Salomonis capi­ tibus, Halle, 1704; Weisius, Exercitationes theologicae de mnemonico Spiritus Sancti officio, Leipzig, 1711; Olearius, Dissertationes theologicæ de Spiritus Sancti cum Patre et Filio adoratione et glorificatione, Leipzig, 1711 ; Hafcrung et Gœttlng, Dissertatio theologica de apodixi Spiritus Sancti, Wittemberg, 1718; Weise et Pair, Dissertatio theologica de habitatione Spiritus Sancti in credentibus, Helmstadt, 1718; Kellnerus, Tractatus theologicus de advocatione, auxilio cl gemitu Spiritus Sancti, léna, 1720; Fechtius, Theorema theologicum de approximations Spiritus Sancti substantiali, Rostock, 1719; Hottinger, Dissertatio theologica de commaBaur, 829 ESPRIT-SAINT — ESSARTS nione Spiritus Sancli electos el redemptos regenerantis, obsi­ gnantis el confirmantis, Zurich, 1723-1724; Putnoki, De Spirilu Sancto, Brême, 1728; Weissenborn, Dissertatio theologica de gratia Spiritus Sancti, léna, 1729; Walch, De velenun symbolorum in articulo de Spiritu Sancto discre­ pant ia,léna, 1730; Id., *Ι·Λ«γχ«; Spiritus Sancli, léna, 1733; Zeibich, Schediasma theologicum de Spiritus Sancti, Wittemberg, 1733; Lampe, De nomine Spiritus Sancti, dans Dissertationes phüologico-theologicœ, Amsterdam, 1737 ; t. n, p. 101-109; Id., De personalitate Spiritus Sancti et elenchus eorum qui Spiritum Sanctum personam esse negant, ibid., p. 109-150; Id., De deitate Spiritus Sancli, ibid., p. 151-194; Id., De apparitionibus Spiritus Sancli, ibid., p. 322-354; Pfeiffer, De divinitate Spiritus Sancli, léna, 1740; Ansaldi, De baptismate in Spiritu Sancto et igni commentarius, Milan, 1752; Meene, Die personliche Fürssprache deshl. Geistes fiir dieGliiubigen, Helmstadt, 1754; Becker, Personalitas Spiri­ tus Sancti contra perversam pseudonymi Theodori Klema Scrinturæ interpretationem, Rostock, 1765; Id., An Tellerus, nisi negata vera Spiritus Sancti deitate, de illo adorando, speciale Spiritus Sancli mandatum postulare queat, Rostock, 1766; P(eiffcr, Nova methodus deitatem Spiritus Sancti absque rationibus probantibus cognoscendi, Erlangen, 1766; Strauss, De divinitate Spiritus Sancti. léna, 1768; Pauli, De opere Spiritus Sancli salutari, Wittemberg, 1781 ; Rosenmuller, Observationes nonnullœ ad historiam dogmatis de Spiritu Sancto perlinentes, Erlangen, 1782; Storr, Doctrina de Spiri­ tus Sancli in mentibus nostris efficientia momento suo ponde­ rata, Tubingue, 1788; Rink,De Π/ΐύματι άγίψ in mente Christi, Rostock, 1789; Steinmetz, Schriftmüssige Betrachtung von der Versiegelung der Glàubigen mit dem hl. Geiste, Oels, 1790; Berlin, 1881; Francke, Doctrina de operationibus Spiritus Sancti, Kiel, 1810; Faber, .4 practical treatise on the ordinary operations of the Holy Spirit, Londres, 1823; Hinton, The work of the Holy Spirit in the conversion, Lon­ dres, 1830; Staudenmeicr, Der Pragmalismus der Geistesgaben oder das Wirken des goltlichen Geistes in Menschen und in der Menschheit, Tubingue, 1835; Olboeter,Z>e quœstione cur Spiritus Sanctus hodie in Ecclesia non edat miracula, Berlin, 1836; Winslow, The inquirer directed to an experi­ mental and practical view of the work of the Holy Spirit, Londres, 1840; Steinler, Verhandeling over de meriting van den heiligen Geest, Gravenhage, 1844; Kahnis, De Spiritus Sancli persona, Breslau, 1845; Pannier, Le témoi­ gnage du Saint-Esprit : essai sur Γhistoire du dogme dans la théologie réformée, Paris, 1893; Œttingen, Das gottliche Noch nicht : ein B'eilrag zur I.ehre von hl. Geiste, Erlangen, 1895; Klett, Das Wirken des hl. Geistes in den Glàubigen unserer Tage, im Vergleich zu seiner Wirksamkeit in den Gemeinden der Apostel, Barmen, 1895; Deutz, Der hl. Geist : dogmatisch-asketische Erwagungen iïber sein Wesen und seine Wirksamkeit in der Kirelie und in der Seele der Glàubigen, Dulmen, 1896; Schell, Das Problem des Geistes mil besonderer Würdigung des dreieinigen Gollesbegriffs in der biblischen Schôpfungsidec, Wurzbourg, 1898; Spurgeon, Goll der hi. Geist nach seinem Wesen und Wirken dargestellt, Cassel, 1900; Stosch, Die Wirksamkeit des hl. Geistes in der apostolischen Zeit und in der Gegenwarl, Gutersloh, 1900; Bohn, Die Lehre vom hi. Geist, Berlin, 1908; Caccia, La divina personalila dello Spirito Santo specialmente da 1 Cor., n, 6-16, dans Scuola cailolica, Milan, 1911, t. xx, p. 66-73, 183-191, 324-333, 483-190; t. xxi, p. 170-180, 532-540. A. Palmieri. ESQUINÈTES (ESQUIN1TES ). Partisans du montaniste Aeschine. D’après le pseudo-Tertullien, Præscr., 52, P. L., t. n, col. 72, une scission s’était opérée, dès les débuts,parmi les disciples de Montan. Tous, il est vrai, s’accordaient à dire que les apôtres avaient bien reçu le Saint-Esprit, mais non le Paraclet, et que le Paraclet, parlant par la bouche de Montan, avait enseigné plus et mieux que le Christ dans l’Évangile; mais les uns s'étaient ralliés à Proclus, tandis que les autres avaient suivi Aeschine. En quoi différaient-ils? C’est ce que ne dit pas le pseudoTertullien, mais c’est ce qui ressort de la controverse trinitaire qui éclata à la fin du n° siècle et au com­ mencement du nic. Les uns, à l’exemple de Montan lui-même, que saint Épiphane, Hier., xlviii, 1, P.G., t. xu, col. 856, saint Philastrius, Hær., 42, P. L., t. xn,col. 1665, etThéodoret, Hieret. m. 2, F. ' t. lxxxiii, col. 401, reconnaissent indemne d'erreur relativement à la Trinité, professaient avec Proeml’enseignement de l’Église sur l’existeno des tr ûs f ■»sonnes divines; les autres, avec Aeschine, sTuîsem: ï. blement à la suite de l’Épigone des Ph.d s r - · et du Praxéas pris à parti par Tertullien. -i tant est que ce soient là deux hommes distincts, c.,r Ij·.· R··■·::. Ballet. di arch, crist., 1866, p. 69; Renan. Marc-Aarüe, p. 230, et Mgr Duchesne, Hist. eccl.Qilh.). 188»·. n’y voient qu’un seul et même personnage, se pronon­ cèrent pour ce qu’on appelait la monarchie, c'e-t-.-dire en faveur de l’unité de Dieu, mais au détriment de ce que Tertullien appelait l’économie, c’est-à-dire de la distinction des personnes divines, ce qui et ·. déjà le modalisme qu’allait professer Sabellius. En·., le Père, le Verbe et le Saint-Esprit, ils n’admettaient qu’une simple distinction nominale; car, pour l<■■ esquinètes, c’était le même être divin qui s’était muni festé comme Père dans l’Ancien Testament, comme Fils en Jésus-Christ, et comme Saint-Esprit dans les effusions merveilleuses de l’alliance nouvelle ou dans la personne de Montan. 11 est à remarquer que ni saint Épiphane, ni saint Philastrius, pas plus du reste que l’auteur des Philosophoumena, Tertullien et Eusèbe, avant eux,ne par­ lent des esquinètes comme d'une hérésie à part. Saint Pacien, en tout cas, a tort de ranger Praxéas parmi les maîtres descataphrygiens,caril ne futpas montanist·.·. mais il dut exercer une certaine influence sur le mont, niste Aeschine et ses partisans. Saint Basile, a fln du iv° siècle, rejetait le baptême des montaniste-. tout en remarquant qu’ils n’étaient hérétiques sur e dogme trinitaire qu’à raison de leurs blasphèmes contre le Saint-Esprit. Episl., clxxxviii, can. 1, P. G., t. xxxn, col. 665. Théodoret, au siècle suivant, précise que quelquesuns d’entre eux, qu’il ne désigne point par un nom particulier, mais qui n’étaient autres que les esqui­ nètes, étaient tombés dans l’erreur de Sabellius, parce qu’ils niaient l’existence des trois hypostases divines simultanées et affirmaient que le Père, le Fils et le Saint-Esprit n’étaient que trois noms différents d’une seule et même personne divine. Hærcl. fab., ni, 2, P. G., t, Lxxxni, col. 404. A vrai dire, les esquinètes parta­ gèrent l’erreur de Praxéas et furent ainsi les avantcoureurs des sabelliens. Pendant les discussions du iv° siècle, on attribua leur erreur aux montanistes en général sans autre précision, et c’est ce qui explique ce qu’affirment Socrate, H. E., i, 23, et Sozomene, H. E., in, 18, P. G., t. Lxvn, col. 144, 980, que .eariens aient pu accuser les défenseurs du consubstan­ tiel de suivre les dogmes de Montan et de Sabellius. Quant au silence des auteurs sur la secte des esquinètes proprement dits, il s’explique soit par le peu d'impor­ tance du rôle qu’ils jouèrent dans le parti montaniste et dans le mouvement modaliste, soit surtout par l’attention qu’on prêta de préférence au montanisme et au sabellianisme en général. Pseudo-Tertullien, De præscriptionibus, 52, P. L., t. n. col. 72; Tillemont, Mémoires pour servir d Γhistoire eectesiasliquc des six premiers siècles, Paris. 1701-1709, t, n. p. 445; t. iv, p. 237; Migne, Dictionnaire des heresies. Paris, 1847,1.1, col. 677. G. Baheillî. '1. ESSARTS (Alexis des), théologien jan- né à Paris en 1687, mort dans cette ville le 12 n: 1774. 11 appartenait à une famille fort zelee pour :. défense des doctrines jansénistes. Tous ses frereembrassèrent l’état ecclésiastique; mais Alseu. consentit à recevoir le sacerdoce. Leur maison eu: ouverte à tous les réfugiés de la province et la se tenaient les réunions des chefs du parti. Alexis des 331 ESSiïRTS — ESSENCE Essarts contribua à la création des Nouvelles ecclé­ siastiques. Il fut un des plus ardents partisans du figurisme. Ses principaux écrits sont : De l’avènement d’Élie où l’on montre la certitude de cet avènement, et ce qui doit le précéder, l’accompagner et le suivre, in-12, 1734; Sentiment de saint Thomas sur la crainte, in-4°, 1735;Doctrine de saint Thomas sur l’objet et la dis­ tinction des vertus théologales, in-4°, 1735 ; Défense du sentiment des saints Pères sur le retour futur d’Élie et sur la véritable intelligence des Écritures, 3 in-12, 1737-1740; Examen du sentiment des saints Pères et des anciens Juifs sur la durée des siècles, in12, Paris, 1739; Difficultés proposées au sujet d’un éclaircissement sur les vertus théologales, in-12, 1741 ; Défense de l’écrit intitulé: Doctrine de saint Thomas, contre l’auteur des Nouveaux éclaircissements, in-4°, 1743; Réponse à l’examen intitulé : Doctrine de saint Thomas, in-4°, 1744; Dissertation où Ton prouve que saint Paul, dans le septième chapitre de la première aux Corinthiens, n’enseigne pas que le mariage puisse être rompu lorsqu’une des parties embrasse la religion chrétienne, in-12, Paris, 1758 : cet ouvrage.qui ne fui pas approuvé par le plus grana nombre des théolo­ giens jansénistes, a été condamné par décret du SaintOffice, le 6 septembre 1759. Quérard, La France littéraire, t. n, p. 505; Picot, Mémoires pour servir à Γhistoire ecclésiastique du xvrn” siècle, in-8°, 1855, t. IV, p. 439. B. Heürtebize. 2. ESSARTS (Jean-Baptiste Poncet des), théolo­ gien janséniste, frère du précédent, né à Paris le 9 février 1681, mort dans cette ville le 23 décembre 1762. Comme ses frères, il embrassa l’état ecclésias­ tique, mais demeura diacre, se refusant toujours à recevoir le sacerdoce. Il en appela de la bulle Unige­ nitus, comme tous les membres de sa famille, et en 1724 se rendit en Hollande afin 'le s’y rencontrer avec Quesnel. Il y revint en 1726, y passa plusieurs années et y acheta des maisons pour les réfugiés jansénistes. Malgré ses aumônes, il s’y fit des ennemis par là grande influence qu’il avait prise sur l'archevêque Barchmann. A la mort de ce dernier, il dut revenir en France, où il prit une part active aux discussions sur les convulsions. En 1751, il retourna en Hollande, y demeura quatre années et, après avoir dépensé toute sa fortune pour soutenir l’Église de ce pays, revint mourir à Paris. Ses principaux écrits, qui se rapportent tous aux questions soulevées par la secte janséniste, sont : Apologie de S. Paul contre l’apolo­ giste de Charlotte, in-4°, 1731; Lettres sur Tœuvre des convulsions, in-4°, 1737; Lettres sur l’écrit intitulé : Vains efforts des Mélangistes ou Discernants dans l’œuvre des convulsions, in-4°, 1738; Lettres où Ton continue de relever les calomnies de l’auteur des Vains efforts, in-4°, 1740; La possibilité du mélange dans les œuvres surnaturelles du genre merveilleux, in-4°; Illusion faite au public par la fausse description que M. de Monlgeron a faite de l’état présent des convul­ sionnaires, in-40, 1749; De l’autorité des miracles et de l’usage qu’on en doit faire, in-4°, 1749; Éclaircisse­ ments sur les dispenses de la loi de Dieu, in-4°, 1749; Traité du pouvoir des démons et des guérisons opérées sur les païens, in-4°; Recueil de plusieurs histoires très autorisées qui font voir l’étendue du pouvoir du démon dans l’ordre surnaturel, in-4°, 1749; Obser­ vations sur le bref du pape Benoît XIV au grand inquisiteur d’Espagne, 1749. Quérard, La France littéraire, t.n,p. 505; Picot, Mémoi­ res pour servir ά Thistoire ecclésiastique du xvni· stècle, 1855, in-8°, t. iv, p. 439. B. Heürtebize. ESSENCE. Cet article n’a pas d’autre but que de coordonner, en rappelant les principes fondamentaux | 832 de la philosophie, les différentes notions déjà exposées ou qui restent encore à exposer sur l’essence. — I. Étymologie et définition. H. Point de vue philo­ sophique. III. Applications dogmatiques. IV. Diffé­ rents systèmes théologiques par rapport à l’essence et à l’existence. I. Étymologie et définition. — Le terme essentia est corrélatif au terme esse : ab eo quod est esse dicta est essentia, S. Augustin, De Trinitate, 1. V, c. n, n. 3, P. L., t. xlii, col. 912; il est un des éléments qui entrent dans le concept d’être. L’idée d’être est l’idée la plus générale que l’on puisse rencontrer : elle s’applique aux réalités objec ­ tives comme aux simples concepts : êtres réels et êtres de raison. Toute notion, sans en excepter aucune, pas même la notion d'un Dieu infini, doit se résoudre en dernière analyse dans l’idée d’être; d’où impossi­ bilité d’obtenir cette idée par voie d’abstraction. Et puisqu’elle s’applique à Dieu comme aux créa­ tures, ce n’est pas à proprement parler une idée générique, mais une notion transcendentale. Dieu ne peut être dans un genre. A consulter S. Thomas, Sum. theol., I», q. m, a. 5; Metaph., I. IX, lect. i; Cont. gent., 1. I, c. xxv; Quodl., Il, a. 3; De veritate, q. i, a. 1. L’idée de tel ou tel être en particulier ne peut s'obtenir qu’en exprimant avec plus de préci­ sion ce qui est contenu confusément dans l’idée d’être en général. De verilat', q.i,a. 1. Or, l'idée d’être, c’est l'idée de « ce dont la perfection est d’exister, de même que la perfection du vivant est de vivre. » Opusc. de nat. gen., c. i. Il s’agit de la perfection d’un acte immédiatement proportionné à la nature dont il est l’acte : un être, c’est donc une chose en tant qu’elle possède une existence proportionnée à sa nature, ens importat rem cui competit hujusmodi esse, Quodl., H, 3; si l’essence est logique, l'existence proportionnée sera une existence idéale; si l’essence est réelle, l’exis­ tence sera réelle aussi. L’idée d’un être renferme donc une espèce de pro­ portion, établie, selon notre manière de concevoir, entre son essence et son existence. On examinera plus loin brièvement le fondement ontologique de cette proportion : il suffit maintenant, pour expliquer le concept d'essence, de la constater telle qu’elle se pré­ sente dans le concept d’être. L’essence est donc le premier terme de cette proportion : c’est le mode selon lequel convient à l’être son existence, en entendant ici le terme mode dans la plus large acception pos­ sible; et dans les êtres créés, c'est donc ce qui les détermine suivant leurs différentes espèces. S. Tho­ mas, De ente et essentia, c. i. L’idée d'essence, ainsi liée intimement à l’idée d’être, participe de son analogie, voir Analogie, L i, col. 1143; or, l’idée d’être comporte une double analogie, analogie dite d’attribution, analogie dite de proportionnalité. D’attribution, d’abord, en ce que Dieu seul possède par lui-même l’être, et que les autres êtres ne sont dits tels que parce qu’ils tiennent leur être de Dieu ; ou bien encore, en ce qu'aux sub­ stances seules convient l’être absolument, les accidents n’ayant d’être que par rapport à la substance. De proportionnalité, ensuite, en ce que la convenance de la proportion qui existe entre l’essence ct l’existence reste la même chez tous les êtres, bien que les termes de cette proportion soient différents. S. Thomas, Ethic., 1. I, lect. vu; De veritate, q. n, a. 11. Le con cept d’essence participera de cette double analogie; il conviendra per prius à Dieu, per posterius aux créa­ tures; d’abord, à la substance, ensuite aux accidents. De plus, étant ordonné toujours à celui d’existence, il participe à l’analogie de proportionnalité du con­ cept d’être. D’autres termes sont synonymes d’essence. L’es- ESSENCE 833 scnce répond à la question quid esi? Aussi l’appellet-on quiddilas ou encore quod quid erat esse rei. Au point de vue de la réalité objective, ce sera la res ipsa, S. Tho­ mas, InIV Sent., 1. II, dist. XXXVII, q. I, a. 1; ou encore, parce que nous la considérons comme reçue dans un individu, on l’appellera forma, comme si elle n’était qu’une partie de cet individu, la partie formelle et perfective, De spir. créât., q. n, a. 2; à cette réalité objective correspondent les concepts de definitio rei, ratio rei. Si on l’envisage comme prin­ cipe d’action, elle prend le nom de natura. S. Tho­ mas, De ente et essentia, c. i. II. Point de vue philosophique. — t. essences possibles. — Entre le néant et l’être réel, il y a place pour l’être possible. De là, la nécessité de poser le problème philosophique des essences pos­ sibles. On le résumera ici très brièvement, et dans la mesure où il peut servir à la théologie. Une essence est dite possible, lorsqu’elle est apte à l’existence; cette aptitude est double, intrinsèque ou extrinsèque; intrinsèque ou absolue, lorsqu’en ellemême elle ne renferme aucune répugnance dans ses éléments, Sum. theol., I“, q. xxv, a. 3; extrinsèque ou relative, par rapport à la cause capable de laréaliser secundum aliquam potentiam, dit saint Thomas. Ibid., ad 4UI". Si cette cause est Dieu, la chose à réaliser est métaphysiquement possible; si cette chose ne dépasse pas l’effet propre à une cause seconde d’ordre phy­ sique, elle est physiquement possible; s’il vient s’ajou­ ter à celte possibilité des raisons d’ordre moral qui facilitent sa réalisation, elle est moralement possible. Ce fut l’erreur de Descartes de n’attribuer aux essences possibles qu’une possibilité extrinsèque, dépendant de la volonté de Dieu. Voir Descartes, t. iv, col. 546. Cette erreur fut également le fait de Sylvestre Maurus, Quaestiones philosophiae, t. I, q. xlvii, et, avant lui, de Henri de Gand, cité et réfuté par Scot In IV Sent., 1. I, dist. XLIII. Quel est 1’ « être » de cette essence, possible intrin­ sèquement en même temps qu’extrinsèquement? Il y a, sur ce point, deux courants dans la philosophie chrétienne, justifiés par des préoccupations théolo­ giques relatives à la science divine. Voir ce mot. Les uns attribuent aux possibles une existence en dehors de Dieu, les autres nient absolument qu’il puisse en être ainsi. La première thèse comporte des nuances. Avec Henri de Gand, cité par Scot, les pos­ sibles ont un être actuel d’essence, par opposition à l’être actuel d’existence. Scot, In IV Sent., 1. I, dist. XXXVI, combat cette opinion et lui substitue, loc. cit., n. 16, la théorie de l’esse diminutum. Cet être diminué ne possède aucune actualité d’essence ou d’existence, c’est le terme intelligible de la connais­ sance divine, distinct de l’intelligence de Dieu et pro­ duit par elle. La théorie d’Henri de Gand est une erreur formelle renouvelée des conceptions plato­ niciennes : elle détruit le concept intégral de la créa­ tion, qui suppose les idées de toutes choses préexis­ tant dans l’intelligence créatrice, voir Création, t. m, col. 2036, mais qui ne supporte pas la préexistence, sous quelque forme que ce soit, des essences créées, en dehors de Dieu. Celle de Duns Scot est susceptible d une interprétation bénigne, si le terme de la con­ naissance divine n’est pas conçu comme réellement distinct de l’intelligence de Dieu. Voir Duns Scot, t. rv, col. 1879. Une troisième forme de cette même thèse a été reprise par certains partisans de la science moyenne qui, ne voulant pas faire dépendre de Dieu la détermination des possibles et des futuribles, et, par là, pensant sauvegarder la liberté humaine, envisagèrent ces possibles et futuribles comme existant in scipsis. Ils sont ainsi, en eux-mêmes, le moyen de la connaissance divine. Les uns, avec DICT. DE THÉOL CATHOL. Vasquez, disp. LX, c. il, 3, vont jusqu’à dire -u.Dieu ne peut les connaître autrement; les autres, avec Suarez, De divina substantia,\. Ill, c. n; et .Vehiph., disp. XXX, sect, xv, comprenant le danger d pareille théorie, accordent que Dieu les voit et en eux-mêmes et dans son essence. Le molinisme n’est pas lié à cette thèse, pleine d’obscurité, et qui ne parvient pas à expliquer ce que sont, indépendamment de l’essence divine, les essences possibles in scipsis. Molina, In Sum., I·. q. x:v, a. 5, 6, et Lessius, De per/, div., 1. VI, c. i, n. 4. re­ naissent explicitement que la formule donnée par saint Thomas, Sum. theol., I», q. xiv, a. 5, est la seule bonne. Les thomistes tiennent unanimement, ave.: le docteur angélique, que les essences possibles dé; ■ dent fondamentalement de l’essence divine considé­ rée en elle-même, et formellement de l’intelligence divine concevant cette essence comme imitable ad extra. L’essence divine étant l’être subsistant par soi. et d’où dérive tout autre être, est le fondement, ou, si l’on veut, la cause exemplaire, voir Création, t. ni, col. 2085, virtuelle et radicale de toutes choses. L’intel­ ligence divine donne les formes particulières à ce fon­ dement et devient ainsi, par les idées archétypes, l’exemplaire formel et immédiat de toutes les essences possibles. Voir Création, t. ni, col. 2155. n. essences miELi.ES. — Dans les essences réelles, il faut considérer d’abord l’essence incréée, ensuite l’essence créée. Le terme d’essence est employe i< i analogiquement : l’essence incréée a l’existence r< elle-même; l’essence créée ne la possède que par part; cipation. 1° L’essence incréée a déjà été envisagée ici a plu­ sieurs reprises. Voir, en particulier, Aséité, L i, col. 2077; Attributs divins, t. i, col. 2223, et sur­ tout, Dieu, sa nature d'après la Bible, t. iv, col. 948; sa nature d’après les Pères, col. 1023; sa nature d’après les scolastiques, col. 1152. On n’insistera cependant jamais assez sur ce point, c’est que l’essence de Dieu est d’exister. C’est cette vérité sublime que Dieu révéla à Moïse au pied de l’Horeb. Exod., m, 2-15. Cf. S. Thomas, Cont. gent., 1. I, c. xxn. En Dieu, non seulement l’essence est identique à l’existence, mais le concept d’essence renferme l’existence : il est l’esse subsistens. Voir del Prado, La vérité fondamen­ tale de la philosophie chrétienne, dans la Revue tho­ miste, 1910, p. 209. Cette vérité fondamentale justifie la manière de parler des théologiens : Deus est sua essentia; Deus est suum esse,‘Deus est esse per essrnffum, S. Thomas, Quodl., II, a. 3; Deus est actus purissimus. Elle est le dernier concept auquel nous puissions nous arrêter en scrutant l’essence divine, autant que notre intelligence peut le faire. Et voilà pourquoi Fesse subsistens semble être, d’après saint Thomas lui-même, le « constitutif métaphysique » de l’essence divine, voir Sum. theol., I·, q. iv, a. 2, ad 3°“; q. xiii, a. 11; In Sent., 1. I, dist. VIII, q. i, a. 1, 8; De potentia, q. vu, a. 2, ad 9"“, moins bien dénommé 1’ « attribut primaire » de Dieu. Cf. Petau, Theolog. dogm. De Deo Deique proprietatibus, 1. I, c. vi. On a vu, t. i, coL 2228 sq., les opinions de l’école nominaliste, de l’école scotiste et de certains thomistes à ce sujet. On ne peut nier cependant que l’opinion de Gonet et de Billuart, plaçant l’essence métaphysique de Dieu dans Fintellectualité divine actuelle, se rapproche davantage de la conception aristotélicienne. Voir Ravaissori, Essai sur la Métaphysique d’Aristote, Pxris. 1837, t. i, part. Ill, 1. III, c. m, p. 581. Ce fut l’erreur de Gilbert de la Porret et de ceux qci le suivirent de considérer l’essence divine ·· —· _- .· forme distincte de l’être de Dieu. Voir Dieu. t. rv, col. 1116; Aséité, t. r, col. 1238. La doctrine ruflw lique est enseignée par le concile de Reims, 1148 V. 835 ESSENCE Denzinger-Bannwart, n. 389; par le IV° concile de Latran, can. Firmiter, Denzinger-Bannwart, n. 428, et par le concile du Vatican, sess. III, c. i, Den­ zinger-Bannwart, n. 1782. Les erreurs ou plutôt les façons de parler inexactes de certains Pères relativement à l’essence divine ont été signalées. Voir Dieu, L iv, col. 1023. Notre connaissance de l’essence divine ne peut être qu’imparfaite et analogique : telle est la doctrine des Pères, voir Dieu, t. iv, col. 1134 sq., et de tous les théologiens catholiques. Nous parvenons à cette con­ naissance de plusieurs manières : les scolastiques ont exposé leur doctrine à ce sujet. Voir Dieu, t. iv, col. 1157 sq. On doit d’abord déterminer une méthode double : méthode déductive et méthode inductive; la méthode inductive, à son tour, procède par voie d'affirmation, de négation et d’éminence. Tous ces points de vue ont été discutés en détail. Voir spécia­ lement Attributs divins, t. i, col. 2226; Dieu, t. iv, col. 1158; Éminence (Méthode d'), t. iv, col. 2420. Bien que notre connaissance de l’essence divine procède de la connaissance des attributs, nous con­ cevons l’essence divine comme distincte de ses attri­ buts. On a expliqué en quel sens il faut entendre cette distinction. Voir Attributs divins, L i, col. 2230; Dieu, L rv, col. 1170. Si le concept d’essence renferme, en Dieu, l’exis­ tence, la réalité de cette essence n’est pas cependant une vérité évidente par rapport à nous. Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait que nous ayons une connais­ sance immédiate de l’essence divine, alors que nous n’en avons qu’une connaissance médiate et analo­ gique. C’est la raison pour laquelle l’argument a priori de l’existence de Dieu ne semble pas devoir être retenu comme concluant. Voir Abstraite (Connais­ sance', t. i, col. 281 ; Anselme (Argument de saint), t. i, col. 1358; Dieu, t. iv,col. 889, et Ontologisme. 2° L’essence créée se retrouve à la fois dans la sub­ stance prédicamentaie et dans les neuf autres prédicaments où se répartissent les accidents physiques. Voir Accidents, t. i, col. 302. C’est là une vérité phi­ losophique évidente. L’essence détermine les êtres se­ lon leurs différentes espèces, voir S. Thomas D< enleet essentia, c. i ; or, l’être se trouve dans les dix catégories d’Aristote; donc l’essence aussi se retrouve dans toutes les réalités, substances et accidents, que comportent ces catégories. Mais ici, il faudra encore se souvenir de l’analogie de l’être qui se constate également par rapport à l’essence. S’il s’agit de la substance, l’essence lui appartiendra absolument, voir Absolument, L i, col. 135; s’il s’agit des accidents, l’essence leur appartiendra relativement, secundum quid, c’est-àdire en fonction de la substance, dans laquelle et par laquelle les accidents existent. Rappelons-nous, en effet, que ces termes, essence, existence, sont corré­ latifs; la proportion de l’essence à l’existence doit se retrouver partout où l’être se retrouve lui-même. Voir S. Thomas, De ente et essentia, c. u, vu. Ces quelques notes suffisent pour expliquer la manière d’attribuer le qualificatif essentiel à des réalités physiquement accidentelles. Les accidents ont leur essence : à ce titre, ils peuvent essentiellement différer entre eux; c'est ainsi que saint Thomas, Sam. lheol., 1« II», q. nrv, a. 2, affirme que l’acte de foi naturelle et l’acte de foi surnaturelle diffèrent secandum naturam. Différence essentielle n’est syno­ nyme de différence substantielle que lorsque le terme essence est pris absolument, c’est-à-dire en tant qu’il convient à la catégorie de substance. Il faut d’ail­ leurs signaler que cette manière de parler se rapporte plutôt à l’essence considérée dans ses relations avec notre connaissance. Voir plus loin. Les essences créées, se rapportant à la substance 836 prédicamentaie, se divisent en essences spirituelles et essences composées de matière et de forme. 1. Essences spirituelles. — La question a été déjà longuement exposée à tous les points de vue. Voir Ange, L i, col. 1190, 1195-1200, 1225, 1230-1233, 1268; Démon, L iv, col. 402, 408; Cajetan, t. u, col. 1321,1325; Forme. 2. Essences composées. — Dans les êtres corporels, l’essence ne peut être que composée d’éléments jouant le rôle de principes formel et matériel. Dans le système péripatéticien, adapté par saint Thomas à la pliilosophie.chrétienne, ces éléments sont la matière première, et la forme substantielle, cette dernière donnant au composé sa détermination ad esse laie vel laie. Bien que l’âme humaine soit une forme subsi­ stante, c’est-à-dire possédant, indépendamment de la matière, une existence propre, elle n’est pas une essence. Elle n’est qu'une partie de l’essence humaine, car son être possède une habitude intrinsèque au corps qu’elle doit informer : elle ne subsiste donc pas com­ plète dans son espèce. S. Thomas, Sum. theol., I“, q. lxxv, a. 2, ad 1"·“; De anima, a. 1, ad 1““. Voir Forme. Il n’y a donc pas lieu de distinguer, dans notre étude, l’essence humaine des autres essences composées. Ce qu’il importe d’établir présentement, en dehors de toute préoccupation de système philosophique particulier, c’est la réalité physique de l’essence créée composée par rapport à l’être tout entier dont elle détermine l’espèce. Ce sont les seules essences que nous puissions atteindre : elles doivent donc être pour nous le point de départ des spéculations dogmatiques dont il faudra s’occuper tout à l'heure. L’essence, telle que nous la concevons par notre intelligence, n’existe pas dans la réalité des choses, eu égard à notre mode de la concevoir. 11 est vrai que l’objet de notre intelligence, c’est l’essence des êtres visibles; mais l’objet propre de notre intelligence est l'universel et non le singulier : il faut donc que l'es­ sence soit abstraite de toutes les conditions indivi­ duelles qui l’entourent dans la réalité physique. Par cette abstraction, qui s’opère sur les représentations de la connaissance sensible, l’intelligence forme l’uni versel diced, ou matériel ou métaphysique, dont la portée objective est de nous représenter la chose qui existe en soi, quoiqu’il ne nous la représente pas selon le mode de son existence réelle. La même opé­ ration se renouvelant plusieurs fois, l’intelligence applique l’essence abstraite (métaphysique ou réelle) à tous les êtres semblables, en lui donnant une extension formellement universelle. C’est alors l’es­ sence logique ou intentionnelle qui, devant s’ap­ pliquer uniformément à tous les êtres semblables, n’existe que dans notre esprit et fonde les notions de genre, d’espèce et de différence. Sans appar­ tenir à l’essence, le propre, qui en découle nécessaire­ ment, peut être appelé « essentiel », par opposition à l’accident logique. Voir S. Thomas, De veritate, q. xx, a. 2, ad 4“m ; Accident, 1.1, col. 302. On pourra lire avec profit, sur cette matière, la belle thèse de M. Dehove, Essai critique sur le réalisme thomiste comparé à l’idéalisme kantien, Lille, 1907, c. i, u, vu. Nous n’avons pas à revenir ici sur le fond de la querelle des universaux : il suffit de résumer la position adoptée par les philosophes catholiques à la suite de saint Thomas, Sum. theol., I», q. lxxxv, a. 1, 2; De anima, a. 2, ad 8um; Com. in lib. de anima, 1. II, lect. xu. Objectivement, il n’existe pas d’universels comme universels; il n’y a que des individus, et, par consé­ quent, des essences avec leurs notes individuelles. Néanmoins, à cause de l’identité de ces essences dans leurs éléments spécifiques, on peut dire en quelque sorte que les êtres qui les possèdent sont coessentiels. 837 ESSENCE 838 pement de ces indications dans Billot. De De .. Voir Consubstantiel, t. ni, col. 1606; Dehove, Tem­ trino, Rome, 1910, q. xxix; De Verbo incarnate, q. tu. perati realismi xn sac. antecessores, Lille, 1908. Quoi qu’aient pu affirmer certains commentateurs § 2, et dans Labauche, Leçons de théologie AtfntaÜqpe, de saint Thomas, Cajetan, Comment, in opusc. De Paris, 1911, t. I, p. 5. III. pnOPlitÉTÉs DES essences. — Les essences des ente el essentia; Tolet, In I“m, q. ni, a. 3, dub. ni; Arcangelus Mercenarius a Montesancto, Dilucida- choses sont immuables, indivisibles, éterneiies néces­ liones in Aristotelem, c. xi, cites par de Maria, Philo­ saires. — 1“ Immuables, parce que changer an élé­ sophia peripaletico-scholastica, Rome, 1892, t. i, ment de l’essence des choses, c'est changer cette р. 499, saint Thomas n’a jamais distingué réellement essence elle-même, c'est la détruire. Or, s i. est t-:-sl’essence physique de ses notes individuelles. Une sible de détruire un être créé, et. par là, de détruire pareille théorie introduirait un sectionnement impos­ son essence physique, il est impossible de d< truire les sible à concevoir dans la réalité des êtres : que nous éléments métaphysiques de cette essence, qui de::.eu­ concevions l’individu par manière de sujet recevant rent toujours les mêmes, indépendamment des êtres sa spécification de l’essence et donnant à celle-ci dans lesquels ils trouvent leur réalisation concrète. l’individualité, soit; que cette conception suppose — 2° Indivisibles, en ce sens que toute essence une distinction réelle, objective, on ne peut le soute­ simple ou composée ne peut se voir retrancher un élément, sans disparaître par le fait même. C’est la nir. Voir S. Thomas, Cont. gent., 1. I, c. xxvi ; Remer, Summa prælectionum philosophia scholastica, Rome, conséquence immédiate de la propriété précédente. 1895, t. i, p. 116; Billot,De Verbo incarnato, Rome, Voir S. Thomas, De polenlia, q. vu, a. 6; In Metaph., 1. VIII, lect. ni. — 3° Éternelles, non pas au sens 1895, p. 51. L’essence est réelle par le fait de son existence, soit propre du terme éternel, voir Éternité, mais éter­ que l’on conçoive cette existence comme réellement nelles négativement, parce que dans l’état d’abstrac­ distincte de l'essence, comme l’acte de la puissance; tion et de pure intelligibilité, les essences des êtres ne sont point mesurées par le temps. Il a été toujours soit qu’on en fasse simplement l’actualité même de l’essence réalisée, en n’établissant entre elles qu’une vrai, il sera toujours vrai que les principes de l’essence humaine sont l’âme et le corps. Il faut ajouter que distinction de raison. L’essence physique, réalisée dans les individus, cette éternité négative suppose une éternité positi·. e s'identifie-t-elle avec le suppôt, la personne? Il est en Dieu qui possède de toute éternité les idées des évident que, laissés à la seule raison humaine, nous ne choses. — 4° Nécessaires, dans leur être intelligible, parviendrons jamais à résoudre cette question. C’est et non dans leur existence réalisée. Réalisées, lescssenla révélation des mystères de la trinité et de l’incar­ ces des choses sont contingentes comme tout être nation qui a apporté la lumière sur ce sujet. Dans qui n’est pas Dieu. Dans leur être intelligible, elles l’ordre naturel, il eût paru évident que l’essence et sont nécessaires parce que leurs éléments se convien­ la substance ainsi que le suppôt et, dans les êtres doués nent absolument. Voir ce qui a été dit plus haut, de raison, la personne, étaient la même chose. Voir col. 833, de la possibilité intrinsèque, et De 5(pria, Consubstantiel, t. ni, col. 1605. A la lumière de la op. cit., Onlologia, tr. III, q. n, a. 4, 5. révélation, il faut modifier cette première impres­ III. Applications dogmatiques. — Le dogme s'est emparé de la notion d’essence pour traduire les sion. Aristote, Melaph., 1. V, text. 15; De pradicam., réalités mystérieuses de la trinité et de l’incarnation. On ne rappellera ici que ce qui concerne strictement с. i, distingue deux sortes d’essences, l’essence ou le terme essence, en signalant ce qui en a déjà été dit substance première et seconde. Voir S. Thomas, ailleurs. Le reste sera traité aux articles spéciaux, De potentia, q. ix, a. 1. La substance (essence) seconde Hypostatique (Union), Personne, Trinité. On n’est autre que l’essence dépouillée de ses principes terminera en indiquant les autres applications de individuels; elle s’identifie avec l’essence générique ce même terme essence dans le dogme catholique. ou spécifique; la substance (essence) première est I. ESSENCE DANS LE DOGME DE LA TEINITÉ. —Pour la substance individuée. l’essence physique. Mais il y exprimer la divinité identique dans les trois persona deux sortes d’individualités: l’individualité relative, nes,le mot essence, en grec ούσία,ΑιΙ tout indique, des et l’individualité absolue. L’individualité absolue seule engendre l’incommunicabilité. A vrai dire, l’individu les premiers essais d’exposition du dogme catholique. Mais il faut se rappeler que, nature ..ment, tout parfait, par là même qu’il est individu, possède l’in­ communicabilité, car tout individu existe en soi et essence, dans l’ordre des réalités, existe conn.iturelpar soi, ct, par conséquent, ne peut naturellement lement par son existence propre, bien qu’on puisse exister par une autre existence que celle qui lui est lui concevoir un autre mode surnaturel d’exister. De­ proportionnée. Mais l’individualité désigne l’essence là, l’emploi du mot substance, comme synonyme seule et ne s’étend à l’existence que par voie de consé­ i d’essence, en tant que celle-ci slat sub esse proprio. On indiquera au mot Substance comment, bien que quence. Voir De potentia, q. vu, a. 2, ad 9”m. L’in­ communicabilité, au conti-aire, embrasse la nature subsistant en soi, l’essence divine est communicable aux trois personnes. individuée et l’existence. On peut donc concevoir un Fidèles à cette conception métaphysique, les grecs mode surnaturel d’être, où la nature individuée n’aura employèrent indifféremment, dès l'origine, les mots point l’incommunicabilité, parce qu’elle existera en vertu de l’existence divine, et non de sa propre exis­ ούσία et ζπόοτασις, que les latins ont traduits tence. L’incommunicabilité seule fait l'individualité d’abord par substantia. Nous en avons plusieurs exem­ ples dans des textes conciliaires. Voir l’an;.’..eme absolue. La personne, l’hypostase — c’est-à-dire la sub­ qui suit le symbole de Nicée, Arianisme, t. i. col. 1796 ; Denzinger-Bannwart, n. 54; ou encore 1;· . lé­ stance possédant l’individualité absolue — ajoutent donc à l’essence individuée l’incommunicabilité. sion de foi préparée au concile de Sardiqu· o.-ii et que Théodoret, II. E., 1. II, c. vi, P. G., L i.xxrn. Peu importe présentement de déterminer comment col. 1012, nous a conservée, proclamant z Ls. les théologiens expliquent cette incommunicabilité : ύπόστασιν, ην αύτοι oi αίρετιχοί ούοια·' τ.ζο-.ι- :·;...τ.. d nous suffit de préciser la différence que le dogme nous.oblige à établir entre l’essence individuée et la του Πατρός χαι τοΰ Τίού χαί τοΰ άγιου Π r.-ΐτο:. De personne. Cette précision nous permettra d’étudier cette identification dérivèrent beaucoup de males tout à l’heure les applications aux dogmes catho­ tendus : la dénonciation faite de Denys d’Ah ... xmi au pape saint Denys, à propos de sa lettre a Amur liques de la notion d’essence. On trouvera le dévelop­ 839 ESSENCE nius et Euphranor, en avait été une première preuve, longtemps avant le concile de Nicée. Voir Duchesne, Histoire ancienne de l’Église, 4« édit., 1.i, p. 485. On y a fait allusion ici même. Voir Denys d’Alexandrie, t. iv, col. 426; Consubstantiel, t. ni, col. 1611. La communicabilité de l’essence aux personnes divines devait, en effet, entraîner le choix d’un nouveau mot pour désigner exclusivement ce que les latins appelaient persona, πρόσωπο·?. L’histoire de l’aria­ nisme, voir en particulier Arianisme, 1.1, col. 1825, a déjà fait connaître les vicissitudes des termes ουσία, ύπόστασις et πρόσωπο·?. Le mot essentia, ούσία, est d’un usage postérieur. Voir Duchesne, Histoire an­ cienne de l’Église, 2e édit., Paris, 1907, t. n, p. 219. Le terme resta toujours clair; il n’en fut pas de même des autres termes, en particulier de ύπόστασις, qui finit par désigner la personne. Les équivoques ne prirent fin qu’au concile d’Alexandrie, en 362, voir Alexandrie (.Conciles d’), t. i, col. 802; Arianisme, t. r, col. 1801, 1832, sans que la terminologie soit encore complètement arrêtée. Voir Atiianase (Saint), L i, col. 2172. Saint Basile, pour préciser cette ter­ minologie, écrivit une lettre sur la différence entre l’essence et l’hypostase. Epist., xxxvur, P. G., t. xxxn, col. 325-340. On trouvera sa doctrine expo­ sée, Basile (Saint), t. u, col. 453; Dieu, t. iv, col. 1082. Saint Jérôme doutait encore si hypostase était synonyme d’essence: il interroge à ce sujet le pape Damase. Epist., xv, P. L., t. xxn, col. 356. En résumé, le terme essence n’a jamais varié dans sa signification ; aussi n’avons-nous pas à nous préoc­ cuper ici davantage des variations que l'on peut con­ stater dans la signification d’autres termes qui lui furent d’abord synonymes. On trouvera plus tard tous les renseignements historiques à cet égard, aux articles Hypostase et Nature, qui compléteront Arianisme. L’unité d’essence dans la trinité des personnes est affirmée dans le symbole des apôtres, credo in Deum, et plus expressément dans ses formes orientales, εις ενα Θεόν, εις άληβίνον μόνον ; dans les symboles d’Épiphane, Denzinger-Bannwart, n. 13, d’Athanasc, n. 39, et dans les formules antipriscilliennes, n. 15, 17, 19, dans le symbole de Nicée, n. 54; par le pape saint Damase, n. 82, par le 11° concile œcuménique de Constantinople, n. 213, par Jean III contre les priscillianistes, n. 231, par le Ier concile de Latran, n. 254, par le XIe concile de Tolède, n. 275, par saint Léon IX, n. 343, etc. Cette unité d’essence en trois personnes est une unité numérique et non spécifique : par là, les trois personnes divines sont coessentielles, c’est-à-dire consubstantielles. Voir Consubstantiel, t. m, col. 1612. Nous n’avons pas à revenir sur les preuves scrip­ turaires et patristiques de cette unité de l’essence divine dans la trinité des personnes. Le fondement scripturaire en a été étudié ailleurs. Voir Dieu, t. iv, col. 963. La tradition, exprimée par les Pères, a été exposée, col. 1023 sq., conjointement avec leurs idées sur l’essence divine envisagée au point de vue pure­ ment rationnel. Il semble cependant qu’on doive compléter ici un point qui n’a pas été élucidé. Il s’agit du reproche adressé à certains Pères que l'on accuse de n’admettre en Dieu qu'une unité d’essence spécifique. Gunther, Propiedeutica ad specul. theol., t. il, p. 365, a renou­ velé sur cc point les ineptes attaques d’anciens théo­ logiens, aujourd’hui oubliés. Voir les références dans Franzelin. De Deo trino, Rome, 1874, th. ix. La Revue d’histoire il de littérature religieuses, t. vi, p. 531, les a reprises pour son ce npte. On incrimine particu­ lièrement saint Basile et saint Grégoire de Nysse. 840 La doctrine de saint Basile a été exposée déjà. Voir Basile (Saint), t. n, col. 451. Chose curieuse, c’est de sa lettre à son frère Grégoire sur la différence entre l’essence et l’hypostase, qu’est tirée l’objection. On y apprend que les hommes sont όμοούσιοι, consub­ stantiels entre eux, et que, cependant, ils ont des pro­ priétés distinctives qui les individualisent. Puis, on est invité à éclairer par ce fait le mystère de la Tri­ nité. « Cette différence que tu as remarquée chez nous [ entre l’essence et l’hypostase, transporte-la dans la divinité et tu ne te tromperas pas. » Epist., xxxvrn, P. G., t. xxxn, col. 328. D’ailleurs, dans le De Spiritu Sancto, c. xxxvrn, saint Basile attribue au Père le commandement, au Fils l’exécution, au Saint-Esprit l’achèvement des choses; d’où il suit que l’identité d’action et, partant, de nature des personnes est ignorée. P. G., t. xxxn, col. 136. La réponse est facile. Il s’agit, dans la pensée du saint docteur, d’une-comparaison évidemment impar! faite entre la nature humaine et la nature divine, I et l’on ne doit pas oublier que le mot όμοοΰσιοι peut s’employer en deux sens différents, voir Con­ substantiel, t. in, col. 1606, l’un qui signifie sem­ blable en nature, l’autre, identique par nature. Cf. Petau, De Trinitate, 1. VII, c. x, n. 12. Sans doute, la considération de l’essence et de l’hypostase dans les choses créées doit nous faire entrevoir la différence qui sépare la nature de la personne de Dieu. Mais il s’en faut de beaucoup que nous devions la comprendre de la même façon; bien au contraire, saint Basile nous défend de nous en tenir là : « Il n’est pas permis, dit-il, d’arrêter notre intelligence à une notion cer­ taine et définie, parce que cette essence divine dépasse notre mode de concevoir les choses. » Epist., xxxviii, n. 3, P. G., t. xxxn, col. 328. La suite du texte mon­ tre bien que Basile fait porter la distinction numé[ rique en Dieu uniquement sur les « propriétés » (c’està-dire les relations), et non pas sur l’essence commune aux trois personnes; car il explique longuement qu’en raison de cette identité d’essence, « celui qui conçoit le Père conçoit et le Père... et le Fils; celui qui conçoit le Fils, ne sépare point l’Esprit du Fils, mais s'il exprime l’un après l’autre, c’est suivant I l’ordre des origines et non pas par distinction de nature, puisque tous trois sont réunis dans la même nature. » Ibid., col. 332. Aux textes déjà rapportés dans l’art. Basile (Saint) on peut ajouter, pour se convaincre de la légitimité de cette exposition, la xxiv° homélie contre les sabelliens, Arius et les anoméens. Voici un passage significatif, d'après Les Pères de l’Église de Bardenhewcr, trad, franç., Paris, 1899, t. n, p. 82 : « N’allez pas asseoir votre doctrine impie sur la séparation des personnes. Car, bien que numériquement il y en ait deux (saint Basile parle du Père et du Fils), il n'y a qu’une seule nature, et parler de leur dualité, ce n’est pas affirmer leur séparation. Il n’y a qu’un Dieu, lequel est Père; il n’y a qu’un Dieu, lequel est Fils; il n'y a pas deux dieux, puisque le Fils possède avec le Père une nature identique, car je ne vois pas deux divinités, l’une dans le Père, l’autre dans le Fils, ni deux différentes natures dans les deux personnes. Aussi, pour apercevoir nettement la dis­ tinction des personnes, comptez à part le Père et à part le Fils; mais, crainte de donner dans le poly­ théisme, confessez en ces deux personnes une seule et même essence. » P. G., t. xxxi, col. 604-605. Enfin, l'attribution du commandement au Père, de l’exécution au Fils et du perfectionnement des choses à l’Esprit-Saint n’indique nullement trois actions différentes. Nous retombons ici dans l’objec­ tion vulgaire, exposée et résolue à l’art. Appropria­ tion, t. i, col. 1708. Quant à saint Grégoire de Nysse, les principaux 841 ESSENCE 842 textes incriminés sont les suivants : « Avant tout, De Deo trino, Rome, 1874, th. xi; stir la légitimité le nous tenons pour un abus véritable l’usage de dési­ ces interprétations au point de vue théologique. gner, avec le nom même de la nature au pluriel, ceux Billot, De immutabilitate traditionis, 2* édit.. Rome. qui, par nature, ne sont pas distincts et de parler de 1907, c. n. Cf. Bossuet, Avertissements aux ; ntestar plusieurs hommes. Il y en a, certes, beaucoup qui par­ sixième avertissement sur les lettres de Juriru. ! ticipent à la nature... Mais il n’y a, au fond, qu’un point de vue historique est traité par Mgr C·;.-. seul homme, parce que, nous l’avons dit, le terme hiac, Histoire du dogme catholique pendant ’· d’homme, loin de s’appliquer aux individus, désigne premiers siècles de l’Église, 2° édit., Paris. i'·· · la nature commune du genre humain... Il vaudrait par le P. de Régnon, Éludes de théologie pasüwe, mille fois mieux corriger l’inexactitude de notre lan­ Paris, 1892. Mgr Duchesne a également pubiu gue et ne plus étendre le nom de la nature à une foule brochure sur Les témoins antênicéens du dogme de l d’individus que de porter, avec nos habitudes de lan­ Trinité, Amiens, 1883, et abordé la même questi τ gage, l’erreur dont nous sommes ici victimes, dans le dans le c. xvn du t. i de son Histoire ancienne » domaine de la théologie. » Tractatus quod non sint l’Église, 4e édit., Paris, 1908. Toutes les assertions de ires dii ad Ablabium, P. G., t xlv, coi. 117-120. Cette Mgr Duchesne ne sont pas indiscutables. On trouve unité de la nature humaine, Grégoire la transporte également cette question exposée dans Tixeront. dans la divinité : « Nous ne disons pas que Pierre, 1 Histoire des dogmes, Paris, 1909, I, La théologie antéPaul et Barnabé forment trois essences ou substances, nicéenne, c. v-vm, et elle le sera tout au long dans le mais une seule. Ainsi, en affirmant une seule substance t. n des Origines du dogme de la Trinité de M. Lebredivine, à laquelle participent le Père, le Fils et le ton. On consultera aussi avec profit Schwane, Histoire Saint-Esprit, nous disons logiquement qu’il n’y a des dogmes, trad. Degert, Paris, 1903, t. i; Semeria, qu’un Dieu. » Περί κοινών ίννοιών, P.G., t. xlv, col. 17. Dogma, gerarchia e culto nella Chiesa primitiva, Rome, 1902, trad. Richermoz, Paris, 1906; surtout Petau, Voici la réponse : Grégoire de Nysse est imbu, comme plusieurs Pères grecs, des doctrines du réa­ De Trinitate, 1. I, c. m-v, et Bardenhewer, Les Pères lisme extrême néo-platonicien : il affirme l’unité numé­ de l’Église, trad, franç., t. i. L’identité de l'essence divine dans les trois personnes rique et non spécifique de l’essence, jusque dans les creatures, confondant comme le dit excellemment se trouve encore affirmée dans le dogme de la divinité Bardenhewer, op. cit., t. n, p. 117, « l’idée abstraite, de l’Esprit-Saint. Voir Esprit-Saint, col. 692 su. On qui ne s’accommode sans doute pas du pluriel, et l’idée se reportera à ce qui est dit dans Athanase (Saint), concrète, qui, au contraire, l’exige. » Voir Kraus, L i, col. 2173; Basile (Saint), t. n, col. -154; Cv; ills Histoire de l’Eglise, trad. Godet et Verschaffel, Paris, d’Alexandrie (Saint), t. m, col. 2505; Arianisme, 1896, t. n, p. 223 sq. ■t, l, col. 1844; Anoméens, t. I, col. 1324 ; Consubstan­ Saint Jean Damascène a un texte analogue, De fide tiel, t. m, col. 1613; Macédoniens. orthodoxa, 1. Ill, c. vi, P.G., t. xerv, col. 1001. Petau, Enfin, l’étude du mot essence dans le mystère de a son sujet, donne l’explication suivante : Hic locus la sainte Trinité comporterait encore l’exposition i? Damasceni insignis est ad illam quam dixi, græcorum l’emploi des termes essentiels en Dieu. On voudra bien intelligendam opinionem; qui et rationem continet, quæ se reporter à Abstraits ou Concrets (Termes), t. i, hoc persuasit ipsis, naturam generalem esse aliquid, col. 283-284, où la question est exposée complètement. non singularem. Veriti sunt enim, ne, si suam in uno- Voir également Dieu, t. iv, col. 1085. quoque individuo substantiam et essentiam agnosce­ Π. ESSENCE DANS LE DOGME DE L’INCARNATION. — rent, ut quot singularia sunt, totidem sint ούσίαι, jam Ici, le terme essence a une double application, essence homines singuli non ομοούσιοι solum, sed etiam divine et essence humaine, qui subsistent intactes et complètes dans l’union hypostatique. L’essence ϊτεοοοΰσιοι inter se dicerentur; quod et specie eædem, el ■ umero diversre in ipsis constituerentur ούσίαι. Hoc humaine n’est pas une personne en Jésus-Christ, vero si in hominibus concederent, etiam in Deum rati parce qu’il lui manque l’incommunicabilité, étant sunt oportere transferri; quandoquidem ad declaran­ unie hypostatiquement à la deuxième personne de l.i dum Trinitatis mysterium, ejusque tribus in personis Trinité. Mais comme, dans l’incarnation, les deux unitatem substantiæ, usu tritum, et commodissimum essences nous sont connues par leurs opération- i exi mplum de hominum natura capi consueverat. Quare étudie plutôt sous l’aspect de nature. Les Pèrenegandum hoc potius arbitrati sunt, plures in homi­ et latins, les conciles, les papes ont ordinairement nibus singulis ούσίας esse, quam hoc, committendum, employé les mots de φύσι; et de natura. C’est pour­ ut idem et affirmari de Deo merito posset, quod de quoi la question de l’essence divine et de l’essence hominibus faterentur. De Trinitate, 1. IV, c. ix, n. 13. humaine en Jésus-Christ se trouve reportée au mot C’est donc, par une fausse coriception philosophique, Nature. Il est à noter cependant que le mot ουσία n’est l’identité de nature, l’unité numérique d’essence que pas absolument inusité chez les grecs en parlant Grégoire de Nysse veut sauvegarder avant tout. de Notre-Seigneur. Athanase et Cyrille d’Alexandrie L orthodoxie de saint Grégoire de Nysse sur le mystère parlent parfois d’une union ουσιώδη, essentielle, c’estde la sainte Trinité reste intacte. Cf. Bardenhewer, :■:. cit., t. n, p. 117-118. à-dire substantielle, en opposition avec .’union pure­ Plus sérieuse est l'objection tirée des Pères anté- ment accidentelle des nestoriens. Il faut l’interpréter comme Γενωσις φυσική. Voir Athanase, Li, col. 2170; niceens : nombre de leurs expressions semblent attri­ Cyrille d’Alexandrie, t. ni, coL 2492. buer au Verbe et à l’Esprit-Saint mie essence infé­ lit. AUTRES APPLICATIONS DOGMATIQUES. — Nc-US rieure à celle du Père. Mais ici la difficulté vise plutôt avons vu que l’essence détermine chaque être cans la question du Logos divin; nous nous contentons donc raison plausible pour différencier l’être fini de l'être sinon dans l'exposé de sa doctrine, du moins dans les infini : fini comme infini sont actes purs, au moins concessions consenties aux adversaires. lorsqu’il s’agit des créatures spirituelles. Si l'on veut L’opinion opposée, celle des tenants de la simple affirmer que l’être fini est tel parce que créé, et par là distinction de raison, formulée déjà au xiii» siècle, contingent et dépendant, sans admettre la distinction voir les références, Dieu, t. iv, col. 89u, a toujours eu réelle, on fait tout simplement ou une tautologie ou des représentants dont les noms font autorité dans une pétition de principe. Voir del Prado, La iriié la science théologique. Duns Scot, voir L rv, col. fondamentale de la philosophie chrétienne, dans la 1890, en est un des premiers défenseurs; cf. S. Bel­ Revue thomiste, 1910. mond, Essenza ed exislenza sec. Duns Scot, dans RiNous irons plus loin encore. Ce point de vue général vista di filoso/la nco-scolastica, 1910, n. 3; mais il était se complète d’autres conséquences que ne peuvent évi­ réservé à Suarez de la débarrasser des subtilités ter les partisans de l’identité de l’essence et de l'exis­ scotistes et de lui donner sa forme définitive, telle tence dans les êtres créés. Les thomistes soutiennent, qu’on l’a rapportée plus haut. Le nom et l’autorité de d’une manière constante, leur conception de l’acte et Suarez n’ont pas étésans faire impression sur beaucoup de la puissance dans la thèse de l’hylémorpliisme de théologiens de la Compagnie de Jésus. Il serait comme explication métaphysique des essences cor­ injuste cependant de dire que l’opinion de Suarez soit porelles : matière et forme sont Iranscendentalement universellement adoptée dans l’illustre Compagnie : ordonnées l’une à l’autre, pour composer la substance Fonseca, Metaph., 1. IV, c. v, q. 4; les théologiens de des corps. Mais matière et forme sont des réalités, Coïmbre, Physic., I. I, c. ix, q. vi, a. 2; Pallavicini, et, qui plus est, des réalités distinctes. En vertu du De Deo, c. ni; Sylvestre Maurus, Quæst. phil., t. n, principe énoncé plus haut, Suarez et ses partisans sont q. vi, et de nos jours, le P. Liberatore, Metaph. obligés d’admettre que « la matière première a en soi yen., c. i, a. 3; le P. de San, Cosmol., c. vi; le P. Ter­ et par soi une réalité, c’est-à-dire une actualité rien, De unione hypostatica; Je p. Mathiusi, Rivisla a d’existence distincte de l’existence de la forme, quoi­ filosofia neo-scolastica, avril 1911; et les professeurs qu'elle ne l’ait qu'en dépendance de la forme. · Disp. actuels du Collège romain, en particulier, le P. Billot, XIII, sect, iv, n. 13. Cette interprétation rappelle la De Verbo incarnato, c. n, q. n, § 1 ; le P. de Maria, théorie de Scot, In IV Sent., 1. Ill, dist. VI, q. i; op. cit., tr. II, q. i, a. 4 ; le P. Remer, op. cit., Metaph. le docteur subtil distingue dans toute essence un acte yen., q. i, § 3, ont soutenu ou soutiennent encore la double, l’un formel, l’autre qu’il appelle entitatif, distinction réelle de l’essence et de l’existence dans et il enseigne que la matière a par elle-même cet acte les êtres créés. entitatif, mais non pas l’acte formel. Et Suarez, disp. Sans rechercher où se trouve la vérité, nous devons XIII, sect, v, n. 2, adoptant cette manière de voir, ici nous occuper, au point de vue théologique, des con­ ajoute : « S’il est juste, au point de vue physique, séquences que l’une et l’autre attitude entraînent d’appeler la matière une pure puissance, au point de dans l’exposé rationnel des dogmes. vue métaphysique on doit dire qu’elle est composée lit. CONSÉQUENCES DANS L'ÉDIFICE DES SYSTÈMES d’un acte et d’une puissance proportionnés entre eux : tuéologiques. — Certains théologiens, le P. Lepidi metaphysice concedi debet materiam componi ex actu entre autres, op. cit., pensent qu’on ne doit pas atta­ et potentia sibi proportionalis, id est ex... essentia et cher une grande importance à la distinction réelle exislenlia. » Mais alors, on est acculé à une contradic­ de l’essence et de l’existence dans les êtres créés. Il est tion : cet acte et cette puissance sont-ils réellement permis d’avoir un sentiment opposé. Silvestre Maurus, distincts l’un de l’autre? Si non, comment dire qu’une loc. cil., a exprimé, semble-t-il, la vérité en alllrmant puissance est en même temps acte, et pourquoi, en que cette distinction est tellement capitale dans la vertu du même principe, n’identifiera-t-on pas la théologie thomiste qu'elle sert de base à toute la matière et la forme? Si oui, la question de la réalité doctrine de l'infinité et des perfections divines, d’une de la puissance se trouve posée à nouveau, et la solu­ part, de la limitation et des imperfections des créa­ tion reculée à l’infini. Où s'arrêter? Mais, de plus, la forme est réellement distincte de tures, d’autre part. Si l’on admet la théorie de l’acte et de la puissance, j la matière; il faudra donc, eu égard à l'identité de l’acte spécifiant la puissance, la puissance limitant l’essence et de l’existence, distinguer réellement une existence de la forme et une existence de la matière. l’acte, on conçoit que Dieu soit l’être infini, parce Suarez ne reculera pas devant une conséquence aussi qu’acte pur : il n’est, en effet, limité par aucune puis­ sance. Mais les esprits créés sont actes purs, eux aussi : logique : « L’existence est composée comme Γessence. si leur existence n’est pas reçue dans leur essence, 1 Aussi, sans aucune contradiction ni répugnance, Dieu peut conserver la forme sans la matière, et la comme un acte dans sa puissance, il n’y a pas, philo­ matière sans la forme. · Disp. XV, sect, ix, n. 5. sophiquement parlant, de limitation à leur assigner. Tel est le raisonnement de saint Thomas lui-même, En ce cas, s’il y a deux existences dans l’ordre de l’essence, comment sauvegardera-t-on l’unité sub­ De ente el essentia, c. v : « Si l’on suppose une chose qui soit son existence, cette existence ne pourra recevoir stantielle? La question se pose surtout à propos du corps humain informé par une âme spirituelle qui aucune addition différentielle du côté de la forme, parce qu'elle ne serait plus seidement l’existence, jouit de son existence propre. Sans doute, Suarez, Metaph., tr. Ill, 1. I, c. xn, n. 18, répondra que ma­ mais l'existence et, en plus, une forme quelconque; moins encore pourra-t-elle recevoir aucune addition teriae dicitur {anima) dare esse, quatenus in suo esse du côté de la matière, parce qu’alors elle ne serait plus conservai, et qu’il suffit, pour garder l’union substan­ une existence subsistante, mais matérielle : d’où il tielle, ut sinl aplæ ad constituendum unum, posrésulte que la chose qui est son existence ne peut être sintque recte conveni ad eumdem finem. Loc. ei!., n. 19. qu’une... II faut donc, dans tout être autre Ique Dieu], Mais il est facile de constater que ces explications qu’autre chose soit l’existence, autre chose l'essence; ne résolvent pas complètement la difficulté. Lqueiie et c'est pourquoi, dans ics intelligences séparées, n’existe plus dans la théorie thomiste de l'existence es.s-nl’exisience est différente de la forme; aussi l’on distincte et informant de son acte unique dit que cette intelligence est une forme et une exis­ tiellement simple toutes les parties essentielles de tence. · Voilà le point précis où apparaît, aussi claire l’être. Cf. S. Thomas, In lib. Boel. de que possible, l’importance extrême de la distinction lect. n. Ces spéculations philosophiques n’aurâieat guère réelle de l’essence et de l’existence. Sans elle, pas de 847 ESSENCE 848 nature humaine; mais il a toute l’essence humaine, d’intérêt pour le théologien si elles ne comportaient parce qu’il possède un corps individué, informé des conséquences dans l'exposé rationnel de nos dog­ d’une âme individuée par rapport à ce corps. L’expli­ mes. Ces conséquences ne sont pas sans importance. cation est si claire que le P. Billot n’hésite pas à décla­ On a vu plus haut comment la distinction réelle de l’essence et de l’existence rendait philosophiquement · rer qu’à défaut de preuves rationnelles apodictiques, cette simplicité et cette facilité d'exposition du dogme compte de la différence du fini et de l’infini, et à catholique prouveraient suffisamment la distinction quelles difficultés se heurtait l’opinion opposée. Voici, avant d’envisager les conséquences dans 1 exposé des I réelle de l’essence et de l’existence. De Verbo incar­ nato, Rome, 1895, p. 63. Le P. Terrien, op. cil., p. 181, dogmes de l’incarnation et de la trinité, trois autres n'a pas de peine à démontrer que, seule, la théorie conséquences d’ordre secondaire, mais, néanmoins, thomiste concorde avec la tradition des Pères. suffisamment graves pour devoir attirer l’attention Dans l’hypothèse suarézienne, nous nous trouvons du théologien. en face de deux natures individuées et possédant leur l°Le concile de Vienne, voir Denzinger-Bannwart, existence propre. Pourquoi ces deux natures ne sontn. 481, nous oblige à admettre que l’âme intellective elles pas deux personnes? La réponse à cette ques­ est essentiellement la forme du corps. L’exposé philo­ tion est si peu facile à donner qu’elle provoque chez sophique de ce dogme ne souffre aucune difficulté dans les partisans de l’identité de l’essence et de l’exis­ l’opinion de la distinction réelle de l’essence et de tence un double courant d’explications. Les uns, avec l’existence. L’âme, bien qu’ayant son existence pro­ Suarez, vont chercher dans un mode substantiel, pre, la communique au corps dont elle devient immé­ distinct de l’essence, et qu’ils appellent la subsistance, diatement la forme, et vis-à-vis duquel elle se trouve disp. XXXIV, sect, rv, n. 23, la raison dernière de ainsi en relation transcendantale d’acte à puissance. Si la personnalité. La subsistance manque à la nature la matière a son existence propre, comme l’affirme humaine, et, par là, elle n’est point personne. Outre Suarez, indépendamment de la forme, comment l’exis­ que cette explication semble bien amenée pour les tence, complète par hypothèse, de la forme pourrat-elle s’unir à l’existence de la matière et former besoins de la cause, elle laisse intacte la difficulté de l’unité parfaite de l’Homme-Dieu, les deux natures ï’unum per se que suppose la définition conciliaire? demeurant avec leur existence propre, complètes 2° Dans le dogme de l’eucharistie, la personne tout et terminées chacune dans leur espèce. Les autres, entière de Jésus-Christ se trouve, par voie de con­ avec le jésuite Tiphaine, De hypostasi et persona, comitance, sous les espèces consacrées. Dans le sys­ c. xxxvi, n. 6, renouvellent la thèse de Scot, In IV tème thomiste, l'existence divine soutient et la nature Sent., 1. Ill, dist. I; la nature humaine en.Jésusdivine, avec laquelle elle s’identifie, et la nature Christ n’est pas une personne, parce qu’elle n’est pas humaine, qui se trouve, d’une façon surnaturelle, actualisée par cette existence divine. Dès que le corps indépendante, parce qu’elle ne forme pas une personne du Christ se trouve sacramentellement présent, l’unité en soi, étant unie à la nature divine. C’est une affir­ mation dont certains peuvent, à la rigueur, se con­ d’existence fait que, par voie de concomitance natu­ tenter : des théologiens de valeur comme Franzelin, relle, toute la personne du Christ est aussi présente. Dans l’hypothèse de Suarez, l’existence humaine est De Verbo incarnato, thés, xxix, l’ont adoptée; est-ce distincte de l’existence divine : la concomitance bien une explication? 2° Trinité. — Les conséquences sont ici moins naturelle ne peut plus exister; il faut recourir à un ] .-cte librement voulu par Dieu. De eucharistia, disp. immédiates. Elles sont réelles cependant, et plus graves peut-être au point de vue apologétique. .XLVIII, sect. n. On connaît l’objection tirée du principe d’iden­ 3° Dans l’explication du concours divin, selon l’hypothèse thomiste, l’acte et la puissance se com­ tité : deux choses identiques à une troisième sont plètent pour former non seulement toute essence, identiques entre elles. Or, les personnes divines sont mais tout principe d’action. Celui-ci ne peut agir identiques à l’essence; donc. Saint Thomas, Sum. theol., I”, q. xxvni, a. 3, qu’autant qu’il est en acte : omne agens in quantum est in actu agit et il reste un, quoique composé d’acte ad 1“"’, fait remarquer que l'identité des personnes, et de puissance, parce que puissance et acte se com­ et de l’essence est purement matérielle en Dieu, le plètent et demeurent dans un état de subordination. concept de la relation, laquelle constitue la personne, étant totalement différent du concept de sa réalité. Dieu peut mettre en acte la volonté : la volition sera Partant de ce principe, il montre, loc. cil., que, toujours un acte vital. Cette explication est impossible dans l’hypothèse logiquement, l’objection ne peut conclure. Auriol, cité où se place Suarez, parce que toute motion serait par Capréolus, In IV Sent., 1. I, dist. II, q. ni, trans­ conçue comme une entité distincte dans sa réalité de porta l'objection du terrain logique sur le terrain la puissance qu’elle ccompagne. Ce serait une qua­ ontologique. Capréolus, loc. cit., l’a réfuté ample­ lité morte. Il n’y a plus possibilité d’union des prin- | ment. Voir Pègues, Commentaire littéral de la Somme cipes, il ne peut y avoir que juxtaposition ou mieux théologique, Toulouse, 1908, t. n, p. 106 sq. Il est coordination. Logiquement, les thomistes aboutissent inutile de nous attarder davantage à ces réfutations, à la théorie de la prémotion divine, agissant efficienter qui n’ont qu’un rapport lointain avec la question de dans la volonté umaine; instinctivement, tous les l’essence et de l’existence. négateurs de la distinction réelle doivent parler du Mais, pour la théorie de Suarez, il n’en est plus de concours simultané de Dieu. De là, divergence totale même. Suarez, avons-nous vu, pour nier la distinc­ de vues, dans le traité de la grâce et dans la manière tion réelle de l’essence et de l’existence, part de ce de comprendre l’inspiration. principe que « toute chose ne peut être constituée IV. DOGMES DE L’INCARNATION ET DE LA TRINITÉ. formellement dans sa raison d'être réel et actuel par — 1° Incarnation. — Dans l’hypothèse thomiste, une chose distincte d’elle-même. » L’essence actua­ l’exposé de la distinction des natures en Jésus-Christ lisée est son existence. En vertu de ce principe, le et de l’unité de personne devient d’une clarté mer­ concept de la relation divine ne distinguera plus la veilleuse. Jésus-Christ n’a pas la personne hu­ relation, qui, comme telle, constitue la personne, de maine, parce qu’il n'a pas l’existence naturellement sa réalité, qui est la réalité même de l’essence divine. proportionnée à l'essence d’homme, et que cette L’identité entre personne et essence deviendra une existence est, pour ainsi dire, suppléée par l'exis­ identité formelle, et Suarez ne sera plus en droit, dans tence même de la personne divine qui assume la une pareille hypothèse, de répondre avec saint Tho- 849 ESSENCE — ESTHER (LIVRE D’) mas que l’objection des adversaires ne conclut pas I De veritate fundamentali philosophise ehrtstia-x. logiquement, parce qu’elle identifie, en leur appli­ centia, 1899; de Maria, S. J., op. ciL, OnÜtfia, t. n, q. i, a. 5. Gf. Baeumker, Witelo, Ein Philosoph und quant un concept identique, des réalités qui, bien Naturforscher des xm Jahrhund- ris. Munster, 19 '. qu’identiques, diflèrent entre elles selon leurs concepts. Aux objections d'Auriol, il n’opposera en somme p. 337. Voir encoreM. Piccirelli^Disçmsitiwmrf bçp qu’une fin de non-recevoir : le principe d'identité ne theologica, critica de distinctione actuaire interes doit pas s’appliquer en Dieu 1 « Extrémité déplo­ tiam existentiamque creati entis intercedente, Ici schriflen und das A. Test., p. 517. Seulement, il est notoire que cette fête d’IStar = Sirius avait toujours des mêmes incertitudes, des mêmes à-peu-pres et lieu au mois d’ab (juillet)... Hormis le rapport étymo­ mêmes fantaisies qui ont fait s’écrouler ceiie—. logique réel entre les noms Mardochée et Marduk, P.-E. Faivre, /.e livre d’Esther et la fête des Pourim. M· Esther et IStar, l’hypothèse assyriologique n’a rien tauban, 1893; Vigouroux, Les Livres saints et la < · de vraisemblable. Cc rapport philologique ne prouve rationaliste. Paris, 1902. t. iv, p. 597 sq.; Comely. Intro­ toutefois pas le moins du monde la parenté des types, ductio specialis, Paris, 1897, t. i, p. 425 sq.; Sigmund surtout que de tels noms étaient très communs à Jampel, Das Buch Esther au/ seine Geschichtlichheit krili.'c à l’époque néo-babylonienne et persane » (S. Jampel). untersuchl, Franciort-sur-le-Main, 1907, p. 95 sq.; Gigot. Pour la suite de l’hypothèse, il n'est point du tout Special introduction to the study of the Old Testament, acquis et certain que Human (Uman), bien que ce New-York, Cincinnati, Chicago, 1903, t. i, p. 360 -■ : nom entre comme composant dans celui de dieux et Emmanuel Cosquin, Le prologue-cadre des Mille et une Les légendes perses et le livre d’Esther. dans la Berne de rois élamites, soit lui-même le nom d’un dieu, nuits. biblique, Paris, 1909, p. 7 sq.. 161 sq.; P. Haupt. Purin , du grand dieu élamite, Billerbcck, Susa, Leipzig, Leipzig et Baltimore, 1906. a fait la critique de la plup.· 1893, p. 174; que WaSti (MaSti) soit une bonne lec­ des hypothèses antérieures à la sienne. ture du nom élamite de la déesse susienne que l’on veut trouver derrière celui de la répudiée d’Assuérus : L’auteur du livre d’Esther s’étant montré, comme on l’a vu, bien au fait des mœurs et des institut:· r beaucoup d’assyriologues lisent Barti (Sayce, Weiss­ persanes, beaucoup de critiques contemporains en bach, Hommel); que, dans la mythologie babylo­ ont conclu que « le récit ne peut être soupçonne nienne, le cousinage de Marduk et d’IStar soit bien établi, puisqu’à l’époque néo-babylonienne les deux raisonnablement n’avoir pas un fondement substan­ sont époux. Reisner, Sumerisch-babylon. Hymmen, tiellement historique. » Voir F. Vigoureux, La Bible Berlin, 1896, n. 8, revers, 1. 8. L’épopée de GilgaméS et les découvertes modernes, 6e édiL, Paris, 1896, L rv, est loin de concorder dans l’essentiel même avec le p. 621-670; Dieulafoy, Le livre d’Esther et le palais récit d’Esther : là, le héros chaldéen lutte contre d’Assuérus, Paris, 1888; L’acropole de Suse, Paris. IStar dont le roi d’Élam garde et protège le temple, 1892, p. 360-389. a II renfermerait pourtant des don­ tablette iv, col. v, 1-6; tab. v, col. i a, 1 sq.; tab. vi; nées qui ne sont pas strictement historiques. Les ele­ tandis qu’ici c’est Mardochée (GilgaméS) qui, avec ments du récit auraient été fournis par la tradition .. l'aide d’Esther (IStar). triomphe d’Aman. On ne voit l’auteur, lequel, s’aidant de la connaissance qu:i pas que Babylone ou Ninive soit intéressée à la ruine avait de la vie et des coutumes persanes, car il ne peut de ce dernier parce qu’élamite; car Aman, dans Esth., avoir vécu longtemps après la fin de l’empire perse, ni. 1 : ix, 24, est expressément rattaché à la race combina le tout en un tableau où tout se tient, poud’Amalec. Et que devient le mythe naturiste dans quelques traits, les détails se trouvaient déjà embe; par la tradition avant qu’ils fussent venus à la con­ toute cette confusion? 5. · La fête des Sacées ne ressemble en rien à celle naissance de l'auteur; pour d’autres, ils durent le des Purim, hormis la ripaille, laquelle était commune forme actuelle au penchant de l’auteur à i’efiet dra­ matique... Ainsi faut-il accorder qu'un art manifeste à toutes les fêtes persanes. Le rapprochement du cou­ ronnement d’un esclave du couronnement de Mar­ a présidé à la composition du livre. Mardochée et dochée pèche en ceci, qu’à la fête des Sacées, l’esclave, Aman se trouvent mis en un contraste prononce : dérisoirement couronné, du reste, était mis à mort. les deux édits et les circonstances de leur promulDICT. DE TIIÉ0L. CATHOL. V. - 28 867 ESTHER (LIVRE D’) 868 galion, in, 12-15; vni, 10-17, sont pareillement faute le Juif orgueilleux, raide et inflexible. « L’auteur opposés; la progression est habilement ménagée du ; du livre d’Esther paraît lui-même déjà fort en peine danger couru par les Juifs jusqu’à ce que, par un coup de trouver une raison valable à la manière d’agir de de théâtre, ceux-ci se voient soudain sauvés; le double Mardochée. Que l’on serre de près Esth., ni, 3 4, il banquet, v, 4,·8; vn, 1, accuse l’intention de mettre y manque le motif essentiel du refus d’honorer Aman, en relief, pour l’intervalle de temps qui sépare l’un de bien que ce motif fût comme le punctum saliens, la l’autre, l’exaltation joyeuse d’Aman, v, 9-14, puis son source de tout le développement ultérieur. L'auteur dépit, vi, 11-13, prélude et, en quelque sorte, présage a cherché, el non sans réflexion,il obvier à cette erreur, de l’humiliation plus grande qui va l’atteindre, vu. » que Mardochée se serait vu contraint d’agir comme il Driver, Introduction, p. 432, 483. Cf. CEttli, dans Die l’a fait pour un motif religieux (ainsi les midras­ geschichllichen Ilagiographen (Strack-Zôckler, Kurz- chim). Il ne dit pas : Mardochée ne fléchit pas le gejassles Kommentarj, Leipzig, 1889, p. 233. — Quoi genou, parce qu’en qualité de Juif il ne le pouvait; qu’il en soit, le théologien, qui revendique pour le mais l’attitude du personnage demeure non motivée. livre d’Esther l’historicité absolue, doit tenir pour C’est tout à fait indirectement que l’auteur remarque : suffisant à sauvegarder la véracité du témoignage il (Mardochée) avait dit aux courtisans (étonnés) biblique: 1° que ce livre ne renferme rien d’invraisem­ qu'il était Juif. S’il avait tenu cette excuse pour jus­ blable, encore que les faits y soient présentés avec tifiable, l’auteur aurait-il manqué de mettre plus en tout l'art du parfait romancier, et 2° que les efforts des relief un motif sur lequel reposait toute l’affaire? · critiques aient échoué qui prétendaient le mettre en S. Jampel, op. cit., p. 35. L’auteur du livre d’Esther contradiction avec l’histoire ou trouver dans la fable a voulu que Mardochée seul portât devant l’histoire et les institutions persanes, grecques ou babyloniennes toute la responsabilité de son obstination dédai­ les éléments peu ou prou frelatés de sa contexture gneuse; mêler Jahvé directement à cette querelle de narrative, encore qu’il y ait souvent rencontre spé­ cour et le faire intervenir au premier plan, dans la cieuse entre nombre «le ses données principales et complication qui en fut la suite et le dénouement,lui quelques lambeaux légendaires ou mythologiques eût paru compromettre la dignité et la sainteté du exhumés de l’Orient toujours bien obscur. Dieu d’Israël. IV. Caractère religieux et moral. — /. CARAC­ il.caractère moral. — Pour la critique protestante TERE religieux.— Il n’est guère possible de douter que, (cf. aussi Renan, Histoire du peuple d’Israël, Paris, si le livre d’Esther, livre inspiré, ne peut être qualifié 1893, t. iv, p. 161), le livre d’Esther ne respire que la d’écrit tout à fait profane, la note religieuse ne pa­ haine de l’étranger, la froide cruauté, la vengeance. raisse cependant y avoir été intentionnellement étouf­ Les Juifs s’attaquent aux femmes, aux enfants, vin, fée. Pas une seule fois, dans le livre hébreu, il n’est 11 ; Esther réclame un second massacre, ix, 13, insulte fait mention de la divinité; la fatalité semble y tenir à ses ennemis morts, ibid.; et tout cela comble l’au­ la place de la providence; le sentiment du repentir teur de satisfaction, ix, 5, 17, 18 : on danse et l’on et de la pénitence, qui éclate si vivement, dans d’autres s’enivre sur des cadavres 1 — Il y a des circonstances livres bibliques, au moment de l’épreuve et du danger atténuantes. Les Juifs d’abord n’ont fait que sedefenpublics, cf. Lev., xxvi, 40; Jud., passim; 1 Sam., Üre contre ceux qui prenaient les armes pour les atta­ vu, 6; Dan., tx, 3 sq.; Esd., ix, 3 sq.; Neh., i, 4 sq., quer, vin, 11, qui cherchaient leur perte, ix, 2, qui se tait absolument ici lors de la suprême désolation leur étaient hostiles, 5, 16. Ils n’ont pas mis la main où se trouve plongé le peuple entier des Juifs. Esth., au pillage, ix, 11, 15, 16. Les mots de l’édit de Mar­ dochée, vm, 11 : « de faire périr, avec leurs enfants et iv, 1-14. Ceux-ci, sans doute, ne sont point censés jeûner pour fléchir le seul et aveugle destin, ibid., 15; leurs femmes, ceux de chaque peuple... » ne sont vrai­ mais il n’en est pas moins vrai qu’un voile plus ou semblablement qu’une formule de la chancellerie moins transparent est jeté sur l’intervention divine persane, cf. ni, 13, dont ni Mardochée ni Esther ne dans toute cette affaire : « Si tu te tais maintenant, furent sans doute responsables. La première leçon fait répondre Mardochée à Esther hésitante, le secours donnée aux antisémites de Suse pouvait n'avoir point surgira d’autre part..., et qui sait si ce n’est pas pour calmé tout à fait l’ardeur belliqueuse et sanguinaire un temps comme celui-ci que tu es parvenue à la qui les faisait se jeter sur les Juifs. Enfin le récit royauté? » Ibid., 14. Enfin, pas un mot de remercie­ biblique ne saurait endosser la responsabilité des agis­ ment, pas une action de grâces n’est prevue, à l’égard sements d’Esther et de Mardochée; il raconte pure­ de Dieu pour les fêtes des Purim,dont l’ordonnance, ment et simplement les faits tels qu’ils se sont passés par contre, insiste si souvent sur les réjouissances, les sans blâme ni louange. Observer du reste que la fête libéralités, les festins. Esth., ix, 17-19, 22, 27. ne commémore pas le jour du massacre, mais « le Beaucoup ont essayé d’expliquer, sans y réussir jour de paix » et de tranquillité qui le suivit, ix, 16peut-être, cette anomalie. Voir S. Jampel, Das Buch 22. S. Jampel, op. cit., p. 128 sq. Esther, Francfort-sur-le-Main, 1907, p. 27 sq. La clé V. Auteur et date. — 1° Le Talmud, Baba bathra, parait en être dans ce fait, que l’auteur du livre | 15 a, attribue la composition du livre d’Esther à la blâme, au fond, la manière d’agir de Mardochée à Grande Synagogue. Mais l’existence même de cc corps l’égard d’/\man, in, 3 sq. Mardochée a conscience de rabbins juifs censés régler sous la Loi les questions de l’effroyable péril auquel son refus de fléchir le afférentes aux saintes Écritures est révoquée en doute genou devant Aman expose ceux de sa nation, rv, par un grandnombredecritiques.—2° Saint Augustin, 7-9, et il s’obstine néanmoins, v, 9-13, à frustrer le De civitate Dei, 1. XVIII, c. xxxvi, P. L., t. xli, ministre, représentant du roi, d’une marque de con­ col. 596, et saint Isidore de Séville, Etym., vi, 29, sidération que nul à la cour ne refusait, que lui-même P. L., t. lxxxii, col. 233, l’attribuaient à Esdras. Isi­ ne refusait point au roi, s’il vécut à la cour, vni, dore l’attribua aussi à la Grande Synagogue. De eccles. 1 sq. Cf. Hérodote, vu, 13; Spiegel, op. cil., t. ni, p. 610. ofjlc., i, 12, P. L., t. lxxxiii, col. 747. — 3° Eusèbe de Césarée le croit beaucoup plus récent. Chron. ad On sentit bien, parmi les Juifs, que Mardochée avait eu des torts, et très graves, puisque les additions Olymp., lxxix, 1, P. G., t. xix, col. 475. —4° Clément d’Alexandrie, Strom., I, 21, P. G., t. vin, col. 852, des LXX lui font dire dans sa prière, Swcte, C, 6; Vulg., xin, 13, prière non en grande harmonie avec et, dans leurs commentaires, Nicolas de Lyre, Dcnys le Chartreux, Génébrard, Serarius, Sanctius le font v, 9 sq. : « Si j’avais pensé que ce fût utile à Israël, écrire par Mardochée sur la foi d’Estll., ix, 20, bien que je lui aurais baisé les pieds (à Aman), » et «pic les ce passage ne se rapporte qu’aux lettres officielles midraschim cherchent, sans y réussir, à excuser de δΙ>9 ESTHER (LIVRE D’j Pour une date prémachabéenne : Kuenen. H isiccischprescrivant l’observance de la fête des Purim. — kritischeEinleitung, Leipzig, 1890. t. i,2,p. —1 ds v. -ite5° D’autres, Kaulen, Einleitung, Fribourg-en-Brisgau, cit., p. 339;Bleek-Wellhausen. ■-<. p. 1890, p. 273 sq.; Vigouroux, Manuel biblique, t. n, Sclirader,op. Geschichte, p. 582 sq.; CorniU, Einkiluno. Tubinp. 202; Dictionnaire de la Bible, t. n, col. 1978-1979; Reuss, gue, 1905, p. 161 ; Siegfried, Esra-.X'e/i.-Esther.Gœttineoe, Comely, Introductio specialis, t. i, p. 432 sq., accor­ 1901, p. 142; Wildeboer, Litteratur des A. T., Gsttaffe, dent à Mardochée la plus grande partie du livre, 1887, p. 417 sq.; Baudissin, Einleitung, Leipzig sa finale seulement, ix, 23-x, 3, à Esdras ou à la p. 308 sq. — Pour l'époque machabéenne : Graetz. loc. Grande Synagogue : a) l’exactitude du détail trahit cit.; Bloch, Hellenistische Bestandteile im Biblircr.c Schr ’le spectateur même des faits racontés, cf. i, 5 sq.; tum, 1877. — Pour l'époque post-machabeenne : Erbt. vi, 3 sq.; νπ, 1 sq.; vm, 15 sq.; b) le morceau, ix, op. cit., p. 83; Nœldeke, dans Encyclopedia ê.'.-.’.-j. t. il, 1405; Wilbricb, Judaica, Gœttingue, 1·.p. 5 sq. ; 23 sq., suppose qu’un certain temps s’est écoulé déjà col. Winckler, P. Haupt, op. cit. depuis l’institution des Purim, et a tous les carac­ tères d’un appendice. — 6° Scholz, Einleitung, Colo­ VI. Enseignements doctrinaux. — La pro­ gne, 1844-1848, t. n, p. 527; Herbst-Welte, Einlei­ vidence spéciale de Dieu envers le peuple d'Israël tung, Carlsruhe, 1840-1844, t. u, p. 259 sq. ; Reusch, est enseignée à mots couverts dans Estb., rv, 14; Lehrbuch der Einleitung, Fribourg, 1870, p. 128 sq.; expressément dans les additions, Swete, C, 16 Zschokke, Historia sacra antiqui Testamenti, Vienne, (Vulg.,xiv, 5); E, 16 (Vulg.,xvi, 16);allégoriquement, 1895, p. 323; Gillet, Tobie, Judith, Esther, Paris, ibid., F (Vulg., x, 4 sq.). Dieu est créateur, C, 3 1879, p. 160 sq.; Schenz, Einleitung, Ratisbonne, (Vulg., xm, 10), tout-puissant, C, 2 (Vulg., xm, 9), 1887, p. 355, font composer Esther par un écrivain- omniscient,C, 5, 25-26 (Vulg.,xm, 12; xrv, 14), juste, éditeur presque contemporain de Mardochée, uti­ C. 18 (Vulg., xrv, 7), le roi des dieux, C, 23,30 (Vulg., lisant des mémoires laissés par celui-ci. Cf. H. Lesê- xrv, 12, 19). tre, Introduction, Paris, t. n, p. 329. — « Dans le livre VIL Commentateurs.— I. catholiques, — Le tel que nous l’avons, presque chaque phrase proteste livre d’Esther n’a pas été commenté par les Pères. contre l’attribution à Mardochée et à Esther, a) Un Rhaban Maur, Expositio in librum Esther, P. L., contemporain d’Assuérus (Xerxès) ne l’eût pas aussi t. cix, col. 635-670; Walafrid- Strabon, Glossa in archaïquement dépeint que dans i, 1 sq. b) Il nous Tob., Judith, Esther, P. L., t cxm, col. 725 sq.; aurait parié certainement de l'objet du conseil d’em­ Hugues de Saint-Victor, Allegoriarum in V. T., pire décrit i, 2-10. c) Il nous aurait dit quelque chose 1. IX. In libros Esther..., P. L., t. clxxv, coL 733 sq.; des rapports de Wasthi et d'Esther avec Amestris Nicolas Serarius, In sacros... libros Tob., Judith, que connaît Hérodote, comme aussi Ctésias. d) Il ne Esther... commentarius, Mayence, 1599; Gaspard nous eût pas laissé dans l’ignorance pour les quatre Sanchez (Sanctius), In libros Huth, Esd., Neh., Tub.. années vides d’événements que marquent i, 1; u, Judith, Esther... commentarii, Lyon, 1628; Feuardent, 1,16. e) tx, 19, dépeint, en tout cas, un usage ancien. » In librum Esther commentarii, Paris, 1585; TolleS. Jampel, op. cil., p. 134. D’autre part, la parfaite naer, In Estherem comment., Cologne, 1647; Léandre connaissance que l’auteur possède de la manière de | Montan, Comment, liter, et moral, in Esth., Madrid, 1647; vivre et des institutions persanes comme aussi du D. de Celada, In Estherem, in-fol-, Lyon, 1648, 1658; caractère de Xerxès, s’explique tout aussi bien dans Venise, 1650; Olivier Bonart, Comm, liter, et moral, l’hypothèse de documents contemporains, non écrits in Esth., Cologne, 1647; Gillet, Tobie, Judith, Esther, par Mardochée, mais fidèlement reproduits par un Paris, 1879; A. Scholz, Commentar über das Buch écrivain postérieur à la chute de l’empire perse. — Esther mit seinen Zusatzen, Wurzbourg, 1892; F. de 7° « En réalité, nombre de faits paraissent exiger que Moor, Le livre d’Esther, Arras, 1896; B. Neteler, nous admettions pour la composition du livre d’Es- Die Biicher Esdras, Nehemias und Esther, Munster, 1877 ; Seisenberger, Esdras, Neh., Esther, Vienne, 1902. ther une date plus basse que la conquête de l’empire il. juifs. — Midraschim : Megilia, 10 b sq., dans perse par Alexandre le Grand (332 avant Jésus-Christ). Pirke Rabbi Eliezer, c. xux sq. ; dans Josippon, édit. C’est le cas ; a) des assertions impliquées dans i, 1 sq., d’où il ressort que Suse avait cessé d’être la capitale Breithaupt, Gotha, 1707, t n, p. 72 sq.; Midrasch Esther rabba, dans Midrasch Lekach Tob; Midrasch du royaume perse, chose qui n’arriva qu’après la Abba Gorion, édit. Jellinek, Bet ha Midrasch, L i, conquête d’Alexandre; l’étendue de l’empire d’As­ 1-18, et Buber, Wilna, 1880; Midrasch Megillot suérus s’y trouve aussi décrite d’une manière vague, Esther, Constantinople, 1519; Horwitz, Berlin, 18-81; comme si elle était inconnue à l’époque de l’auteur; L.-H. d’Aquin, Baschii scholia in librum Esther, in-4°, Z>) des explications des usages persans données dans Paris, 1622. — Commentaires : Aben Ezra, édit. J. Zedi, 13,19; iv, 11 ; vm, 8, qui paraissent supposer que de ner, 1850; R. Menachem ben Chalbo, R. Tobiaben Elie­ tels usages n’étaient- plus, et depuis longtemps, fami­ zer, R. Joseph Kara, R. Samuel ben Meir, un anonyme, liers aux lecteurs; c) de l’esprit d’isolement à l’égard édit. Ad. Jellinek, Leipzig, 1855; Lôw Jehuda ben des gentils, cf. Est., m,8,etc., du sentiment de l’injure reçue, de l’esprit de vengeance, contre lequel pro­ Bezalel, Or chadasch, ein Comm, zum B. Esther, Varsovie, 1870; J. Oppert, Commentaire historique testera un jour Notre-Seigneur, Matth., v, 43; Luc., et philologique du livre d'Esther, d'après la lecture des ix, 54, 55, qui vont mieux à une époque beaucoup inscriptions perses, dans les Annales de philosophie plus récente que le règne de Xerxès et révèlent « l’es­ prit particulièrement juif, tel qu'il se forma graduel­ chrétienne, janvier 1864, puis à part, in-8°, Paris, 1864. lement dans les temps post-exiliens sous la pression m. autres, non catholiques. — Brenz, 1544; de la domination étrangère, » Kautzsch, Die heilige Schrift des A. Test, ubersetzt..., Beilagen, Fribourg- Pellikan; Louis Lavater, 1586; Gualther, 1587; en-Brisgau et Leipzig, 1896, p. 201 ; d) de la langue, E. Ph. L. Calmberg, Liber Esteræ illustratus. Ham­ « qui convient à l’âge grec ou même au mc siècle avant bourg, 1837; Bertheau, Die Bûcher Esra, Neh. und Jésus-Christ, car, bien que supérieure à celle des Chro­ Ester, Leipzig, 1862; 2“ édit., par Ryssel, 1887; Keil, Bibi. Commentar über die Chronik, Esra. Neh. und niques, et plus conforme à celle des livres plus anciens, elle contient beaucoup de mots et d'idiotismes récents Ester, Leipzig, 1870, p. 603-659; Fr. W. Schultz, Esra, Neh., Ester, Bielefeld et Leipzig, 1876; P. Caset montre une syntaxe grandement altérée. Driver, Introduction, 1897, p. 484. » Gigot, Special introduc­ sel, Das Buch Ester Ubersetzt und erlàulert, Berlin, 1878; trad, anglaise, Édimbourg, 1888; A. Raleigh, tion, L i, p. 359 sq. Cf. Driver, op. cit., p. 484 sq.; The book of Esther, Londres, 1880; J. W. Haley, The Wildeboer, Die fünf Megillot, p. 172. 871 ESTHER (LIVRE D’) ESTIUS 872 book of Esther, Andover, 1885; Œttli, Die geschichl- universelles et celui qui était investi de cette dignité lichen Hagiographen, Munich, 1889, p. 227-254; W. F. jouissait d’une autorité presque sans limites : il était Adeney, Ezra, Neh., Esther, Londres, 1893; G. Raw­ le chef de toute l’administration universitaire. En 1595, Estius devint prévôt du chapitre de Saintlinson, Ezra, Neh., Esther, Londres, 1880; 2° édit., 1897; Wildeboer, Die fiinf Megillot, Tubingue, Fri­ Pierre et, en cette qualité, chancelier de l’univer­ bourg-en-Brisgau et Leipzig, 1898, p. 169 sq.; Sieg­ sité. Sa fonction était de garantir officiellement la fried, Esra, Neh., Ester, Gœttingue, 1901; G. Jahn, pureté de l'enseignement catholique et de conférer Das Buch Ester nach der LXX hergestellt, iibersetzt, aux étudiants, au nom de l’Église, les grades dont les und kritisch erlautert, Leyde, 1901 ; T. W. Dawies, différentes facultés les avaient jugés dignes. Estius Ezra, Neh., Esther, 1906; A. W. Streane, The book resta chancelier jusqu’à sa mort. En 1613, il fut pré­ senté par l’évêque d’Arras pour le siège épiscopal of Esther, Cambridge, 1907. d’Ypres, à la mort de Jean de Vischer. Il ne fut pas J. A. Nikos, DeEslheræ libro, Rome, 1856,1.1; Λ. H. Saychoisi, peut-être à cause de son grand âge. En cette ce, Introduction to the books of Ezra, Nehemiah and Esther, même année, l’éminent professeur tomba gravement Londres, 1885; F. Vigouroux, Manuel biblique, 12“ édit., Paris, 1906, t. n, p. 201-216; dans le Dictionnaire de la malade et mourut le 20 septembre, à l’âge de soixante Bible, t. n, col. 1973-1981; R. Corncly, Introductio spe­ et onze ans. cialis, Paris, 1897, t. i, 1, p. 417-439; S. R. Driver, Intro­ Ses vertus étaient aussi remarquables que sa science duction to the literature of the Old Testament, Édimbourg, était profonde, et tous ses contemporains en font 1897, p. 478-187; trad, allemande de Rothstein, Einleitung foi. Sa piété, sa charité et son zèle étaient tels que ses tn die I.itteralur des Allen Testaments, Berlin, 1896, p. 514collègues, scs élèves et ses amis le considéraient comme 524; G. Wildeboer, Die Lilteratur des .4. T., 2“ édit., Gœt­ un saint. Son tombeau, dans l’église Saint-Pierre, tingue, 1905, p.444-452; C. II. Corni 11, Einleitung in das .1. T„ Tubingue, 1905, p. 138-111 ; H. L. Strack, Einleitung in das fut longtemps en vénération. En un mot, il réalisa, A. T., Munich, 1906, p. 156-158; F. Gigot, Special intro­ parfaitement la devise de sa famille : Soli Deo gloria, duction, New-York, Cincinnati, Chicago, 1906, t. I, p. 355- et mérita les éloges de son collègue André Hoïus, 363; L. Gautier, Introduction d ΓΑ. T., Lausanne, 1906, qui rédigea en ces termes son épitaphe : t. u, p. 235-259; Kirchen 1er ikon, 2“ édit., Fribourg-enTer denis spartam geminam, haud inglorius, annis. Brisgau, 1886, t. iv, col. 920-930; Encyclopiedia biblica, Doctor uti et præses regius, excolui. Londres, 1901, t. rr, col. 1400-1407; Diclionurg of the Doctrinæ ingeniique mei monumenta relinquo, Bible, Édimbourg, 1898, t. I, p. 773-776: 'Ihe catholic ency­ Unde mihi, invita morte, perennet honos. clopedia, New-York, 1909, t. v. p. 549-551. L. Bigot. Aujourd’hui, rien à Douai ne rappelle la mémoire autrefois si respectée du grand exégète. Son calice est ESTIUS. — i. Vie. IL Enseignement et écrits. conservé comme une relique au séminaire académique III. Appréciation. L Vie. — Guillaume Estius, exégète, théologien de l’université catholique de Lille. IL Enseignement et écrits. — 1°L’université. — et hagiographe, naquit en 1542 à Gorcum, sur la Meuse, dans la Hollande méridionale. Il était de fa­ L’université de Douai était fondée depuis vingt ans mille noble, mais il se glorifiait beaucoup plus de son (1562), lorsque Estius y fut envoyé comme profes­ seur; son arrivée donna aux études sacrées un renou­ étroite parenté avec un des martyrs de Gorcum. Sa mère, en effet, Marie Piecke, était la sœur de Nicolas veau d’activité et de succès. L'Alma Mater douaiPiecke, gardien du couvent des frères mineurs, l’un sienne avait été, avant tout, dès le commencement, des dix-neuf athlètes qui, en 1572, donnèrent leur une grande école de théologie. Sans doute, elle pos­ vie pour défendre la primauté du pape et la réalité sédait quatre autres facultés, celles de droit civil, de la présence de Jésus-Christ dans l’eucharistie. de droit canonique, de médecine et des arts, et elle Le jeune Estius commença ses études latines et eut, dès l’abord, six cents élèves, mais la science grecques à Utrecht, dans le couvent des hiéronysacrée attira toujours chez elle le plus grand nombre mites, puis il suivit les cours de philosophie à Lou­ des étudiants. Déjà l’un de ses fondateurs, l’évêque vain, à la pédagogie du Faucon. En 1561, il devint d’Arras, François Richardot, et le zélé profes­ maître ès arts et entra en théologie. Parmi ses pro­ seur Mathieu Galenus avaient donné un grand éclat fesseurs, Josse Ravesteyn, Jean Hessels et Michel aux études scripturaires et théologiques; mais Estius de Bay, plus connu sous le nom de Baius, le premier et une pléiade de collaborateurs dévoués l’augmen­ seul était pleinement orthodoxe. Estius était, de plus, tèrent considérablement : l’université parvint alors pensionnaire ou boursier au collège du Pape, fondé à son apogée. Tous ces maîtres sont dignes d’être par Adrien VI, qui avait Baius à sa tête. On conçoit, comptés parmi cette brillante phalange de docteurs dès lors, que le jeune théologien ait eu quelque peine . et d’exégètes qui illustra l’Église après le concile de à se garder des idées de ses maîtres. Avant d’être I Trente. docteur, Estius enseigna la philosophie pendant dix Guillaume Estius rencontra dans les chaires de ans au collège du Faucon. En 1574, il entra au con­ la faculté trois de ceux qui avaient fait partie de la seil de l’université; puis il professa la théologie au fameuse promotion doctorale de 1571, et que Valère Collège royal que Philippe II venait de fonder à Lou­ André, ancien élève de Douai, appelle le quadrige vain. Enfin, le 22 novembre 1580, il devint docteur douaisien : Cujus quadrigæ summam eruditionem en théologie : ses études avaient duré vingt ans. scripta typis edita testantur. Si le grand Allen, Tun Deux ans après,le nouveau docteur fut nommé par de ces docteurs, persécuté pour la justice, avait été le roi d’Espagne professeur à la faculté de théologie forcé de quitter Douai en 1578 pour transférer son de Douai et, en même temps, directeur du séminaire collège anglais à Reims, les trois autres, Thomas du Roi. Il occupa d’abord la chaire de controverse, Stapleton, Jean du Buisson (Bubus) et Mathias puis il fut chargé de commenter le Maître des Sen­ Bossemius, illustrèrent longtemps encore le collège tences. Pierre Lombard était encore à cette époque théologique. Ajoutons à ce groupe déjà si brillant l’auteur favori des maîtres et des étudiants; il fut, Barthélémy Peeters (Petri) qu’Estius amenait avec en 1594, remplacé comme auteur classique par saint lui de Louvain, et plus tard Josse Rythovius, Josse Thomas. Estius parcourut deux fois le cycle de ses Hleylens et Georges Colveneere, qui, après avoir été commentaires; puis il expliqua jusqu’à sa mort les ses élèves, devinrent ses collègues. Avec François Épîtres des apôtres. Deux fois aussi, il fut choisi Sylvius, qui les suivit de près, tous ces maîtres restent comme recteur de l’université (1592 et 1602). A dans l’histoire les plus illustres représentants de Douai, les attributions du recteur étaient à peu près l’école théologique de Douai. 873 ESTIUS ecclésiastique. De plus, certains théologiens lui repro­ C'est en ce temps-là que naquirent, au sein de l’uni­ chent, non sans raison, d’être resté trop attaché a versité, deux grandes œuvres qui ont rendu d’im­ quelques opinions répréhensibles de ses anciens menses services et qui ont survécu à leurs auteurs maîtres Baius et Hessels. comme à l’université elle-même. 1. Allen et les doc­ On ne peut mieux caractériser la valeur exégéteurs anglais réfugiés à Reims avec lui entreprirent, pour répondre aux attaques des protestants, la publi­ tique du commentaire d’Estius sur les E: lires d< saint Paul, qu’en le comparant aux commentjires â cation de là Bible dite de Douai, œuvre de contro­ verse, d’érudition et d’édification qui eut dès l’abord Maldonat sur les Évangiles: même met:: ■ même un immense succès et qui est lue encore aujourd’hu. érudition, même pénétration, même profondeur :· par tous les catholiques de langue anglaise. Il y a vues. Dans les deux ouvrages, un ég.>! souci le peu d’années (1885), le troisième concile plénier de recherche du sens littéral, de la liaison i :-· idées, du choix judicieux parmi les interpretatio-.s Baltimore recommandait aux fidèles américains cette proposées par les Pères. Estius relève plus de l'ec··.· version vénérable, « parce qu’elle a servi à nos pères, pendant trois siècles, qu’elle nous vient sanctionnée d’Antioche que de celle d’Alexandrie. Il trace la vo:·.· par d’innombrables autorités, et qu’elle est convena­ aux exégètes de l'avenir par sa ténacité à s’attacher blement annotée par le savant évêque Challoncr, » à rechercher l’idée même de l’auteur inspiré. Pas de autre élève de Douai. divagations dans le sens spirituel; il emploie dans son exploration méthodique ce que la philologie et l’ar­ Le Nouveau Testament parut en 1600 avec l’ap­ probation d’Estius, de Peeters et d’Heylens, et chéologie du temps pouvaient lui fournir. Catho­ l’ouvrage tout entier en 1609, avec l’approbation liques et protestants estiment et utilisent à l’envi d’Estius, de Peeters et de Colveneere. ce précieux ouvrage qui marque une étape sérieuse 2. Estius connut aussi sur les bancs de l’université dans l’interprétation des écrits de l’apôtre. un jeune jésuite, son compatriote, Héribert RosCes commentaires ne furent imprimés qu’après la mort de l’auteur. Le i" volume ne fut achevé qu’en weyde, qui fit sa philosophie et prononça ses pre­ 1614, le n0 en 1616 par les soins de Barthélemy miers vœux au collège d’Anchin, en 1590. C’est là Peeters. Ils furent plusieurs fois réédités à Paris, à qu’il commença à réunir les Acta sanctorum, en fouil­ Rouen et à Cologne. Au xix° siècle, cet important lant les bibliothèques des monastères de la région. Il ouvrage fut réimprimé deux fois à Mayence (1841 donna à son collègue Jean Bolland la première idée de l’œuvre colossale des bollandistes, qui, pourtant, et 1868) et une fois à Paris, in-8°, 1892. 2. Nous ne séparerons pas de la grande œuvre exedans sa pensée, ne devait avoir que dix-sept volumes. Voir 1.1, col. 330-331 ; t. n, col. 951. gétique d’Estius les Annotationes in præcipua ■ Plus tard, un autre étudiant de Douai, Daniel van difficiliora same Scripturæ loca, bien que ce dernier Papebroeck, travailla pendant cinquante-cinq ans à livre mérite moins d’éloges que le précédent. La pr cette grande collection avec son érudition ?immense face indique les circonstances au milieu desquelles et sa critique très sûre. Le dernier bollandiste avant ce volume fut composé. Au séminaire du Roi, dont la Révolution fut Joseph Ghesquière de Courtrai.qui Estius était président, on avait l’habitude de lire avait, lui aussi, étudié à l'université de Douai. au réfectoire un chapitre de la sainte Écriture. Apres D’autres élèves d’Estius se firent un nom à cette le repas, le maître choisissait un verset plus mar­ époque. Citons seulement Antoine Sanderus de Gand, quant. Il demandait à un élève sa façon de l’entendre, auteur de la Flandria illustrata (16-11), et Aubert ou bien il posait quelque objection, puis il donnait son Lemire (Miræus) de Bruxelles, qui publia sa Chro­ explication. Tout cela était préparé sans doute par nica rerum, en 1608, et ses Opera diplomatica, en 1630. le professeur; mais ces expositions courantes, données 2° L’exégète. — 1. Estius possédait toutes les qua­ surtout au point de vue moral, étaient moins tra­ lités qui font l’excellent maître : science dogmatique vaillées et moins mûries que les leçons du cours suivi ; et scolastique très complète, pénétration profonde, ces fragments détachés ne valent donc pas le com­ sens critique très développé, enchaînement logique mentaire ex cathedra. Ex quibus sparsim ita digestis, des idées, tels sont les caractères principaux que ses colleche sunt Annotationes istæ quas uno hoc volumine élèves et ses contemporains reconnaissaient à son exhibemus. Ainsi s'exprime Gaspard Nemius, eléve enseignement : « Estius et Sylvius, dit le savant d’Estius et futur archevêque de Cambrai, dans i : Paquot, sont les deux docteurs qui ont le plus con­ stola dedicaloria de la 1" édition, qui parut en 1612. tribué à la réputation de l’université de Douai. Le à Douai. Cet ouvrage n’est que le résumé de conver­ second a égalé le premier pour la justesse du raison­ sations pieusement recueillies par un disciple, mais nement; mais il lui est inférieur pour le style, pour non revues par l’auteur, et imprimées huit ans après la variété des connaissances, pour la lecture des Pères, sa mort. Une seconde édition, considérablement aug­ pour la controverse et pour l’explication de l’Écri­ mentée et moins défectueuse, fut donnée par Barthé­ ture sainte. Sylvius a plus de célébrité dans l’École, lemy Peeters en 1629; six autres éditions parurent Estius en a davantage parmi les savants. » encore durant la seconde partie du xvn' siècle. Tous deux, d’ailleurs, étaient cordialement atta­ Malgré sa valeur, ce volume n’a pas été à l'abri de chés à l’Église et à toutes ses doctrines. Voici une toute critique. En 1722, des professeurs de l'univer­ partie de la belle protestation trouvée dans les pa­ sité, Deicourt, Amand et Jacques de Marcq.émus pa­ piers d’Estius après sa mort : Protestatur author quod les querelles jansénistes qui se prolongeaient à Douai omnia velit esse submissa judicio Ecclesiæ catholicæ et aussi par les abus qu’on pouvait faire de quelques et ejus summo in terris pastori ac judici, romano textes d’Estius, voulurent porter remède au mal. pontifici, velilquc pro non dicto haberi si quid male Après avoir condamné sept jeunes maîtres inféodés dictum; quod nolit ulli personæ aut jamiliæ detractum, à la secte,ils ajoutèrent : Diffiteri non possumus cupiens Christianam cum omnibus catholicis benevo­ dam occurrere in operibus Estii et Sylvii. quæ du-■■ra lentiam et, quantum possibile est, amicitiam colere et sint et corrigenda, ne quid pejus dicamus. Leurs obser­ conservare; item declarat se ubique sequutum sensum vations, qui ne sont pas sans fondement, portent surtout sur certains chapitres de l’Évan;.!-. s-i ■: Ecclesiæ. Il faut avouer cependant que d’autres exégètes ■ saint Jean. « Qu’on ne s’imagine pas. dit Estius. que ont mieux connu qu’Estius les langues grecque et le secours suffisant de la grâce ex parte De soi·. ·? fient hébraïque ainsi que la poésie latine, et que d’autres ' à tous les hommes et qu’il puisse par lui-même les encore ont étudié plus à fond la philologie et l’histoire 1 mener au Christ, · in. 17-vt, 37. ■ A propos de la prière 875 ESTI US de Jésus-Christ pour ie monde, xvn. 9, 20, 1’auteur écrit encore : Rogavit pro mundo, sed tantum secun­ dum earn partem quæ electos complectitur... Ibi vero sunt omnes et soli electi, quare hic oportet intelligcre eos qui credituri sunt fide viva et perseverante usque in finem. Son exposition du c. x, 15, est encore plus explicite : Hic locus ostendit Christum non pro omni bus mortuum, sed pro solis electis, scilicet ut salventur. C’est en propres termes la 5° proposition de Jansé­ nius, condamnée trente-deux ans plus tard. Il en est de même de son explication du chapitre d’Isaïe où il s’agit des soins que Dieu a donnés à sa vigne, v, 4. Voici comment se termine le jugement porté par les professeurs duxvut°sièclesur leurs illustres piédécesseurs : Majores nestri, et præsertim Estius ac Sylvius, pietate, doctrina ac eruditione clarissimi lue­ runt, nec non sedi aposlolicte cujus infallibilitalem in decidendo semper agnoverunt, addictissimi ac devotis­ simi. Si igitur a recto veritatis tramite dcviarinl, non id mala fide jactum est, non ex odio in cathedram Petri, non ex superbia ct ambitione, non ex intentione novellam sectam introducendi aut propagandi, non constitutio­ nibus apostaticis resistendo, non ab iis appellando, non aliis technis cavillando; sed veritatem necdum satis elucidatam in cordis simplicitate quierendo, paratissimi inierim opiniones præoccupatas ad sedis aposlolicie nutum corrigere, deserere ac penitus abolere. Nos quidem illis doctrina, pietate ac ingenii capaci­ tate inferiores sumus; sed, constitutionibus aposlolicis edocti, quaedam in eorum commentariis auaemus reprehendere qute ipsi, iisdem Spiritus Sancti oraculis imbuti, procul dubio correxissent. Cf. d’Argentré, Collectio judiciorum, t. in, p. 574. Après les réserves nécessaires, les docteurs de Douai plaident donc les circonstances atténuantes, tout en faisant de plein cœur l’éloge de leurs saints et savants devanciers. 3° Le théologien. — 1. Comme théologien, Estius n’est pas moins connu. Il est l’auteur de Commentaires sur le livre des Sentences; parmi les cinq cents écri­ vains qui ont fait un travail analogue sur Pierre Lom­ bard, il est l’un des plus remarquables par la solidité du raisonnement, l’abondance des preuves et la clarté de l’exposition. Il faut toutefois, pour les raisons déjà données, faire certaines restrictions quand il traite de la liberté humaine, de la prédestination et de l’efficacité de la grâce. De plus, il pense que la contrition parfaite ne justifie le pécheur que dans le cas d’une extrême nécessité ou de l’impuissance physique de recevoir le sacrement. In IV Sent.,I. IV,dist. XVII,n.2. Sur la question de l’immaculée conception, il se montre 1’adversaire de ce privilège de Marie, et il ne croit pas que saint Thomas en ait été partisan. Aussi l’édi­ tion de Naples de 1720 a-t-elle corrigé et complété Estius sur ce point de doctrine. In IV Sent.,1. III, dist. III. n. 2. Ces commentaires ne parurent que trois ans après sa mort, à Douai. Sept éditions furent imprimées suc­ cessivement, au cours du xvn0 et du xvni° siècles. Ce qui les rend très commodes, c’est que l’auteur renvoie toujours en marge au texte correspondant de la Somme de saint Thomas. 2. Estius fut aussi l’un des collaborateurs des théo­ logiens de Louvain dans la célèbre édition des œuvres de saint Augustin qu’ils publièrent à Anvers en 1577, 10 in-fol. Il a travaillé au t. ix. Il a collaboré de même à la Somme éditée à Douai par Marc Wyon en 1614. 3. Son grand ami Barthélemy Peeters édita, un an après sa mort, un recueil de 19 discours théolo­ giques prononcés à Douai par Estius. Ils ne sont pas tous également remarquables. On en compte trois sous ce titre : De fugienda lectione librorum hærelico- 876 rum, et un autre qui a pour sujet : De Magdalena evangelica. Estius la distingue de la femme péche­ resse et de la sœur de Lazare, comme l’avaient déjà fait avant lui Lefebvre d’Étaples et Josse Clicthove. Cette thèse a été reprise par dom Cahnet, bien qu'elle ait été condamnée à deux reprises parla Sorbonne en 1519, à l’instigation de son fameux syndic, Noël Beda. La dernière de ces dissertations est intitulée : An Scriptural sacræ plures sint sensus litterales? Estius se prononce pour la négative. 4° L’hagiographe. — Estius est aussi l’auteur ou le traducteur de vies de saints.—1. On sait quels liens de parenté l’unissaient au plus célèbre parmi les mar­ tyrs de Gorcum, Nicolas Piecke. Il avait aussi connu plusieurs d’entre eux sur les bancs de l’université de Louvain. Pressé par son frère Rutger, le professeur prit la plume en 1603 ct écrivit en latin l’histoire de ces généreux confesseurs de la foi. Elle est très simple, très édifiante et très documentée, car l’auteur ne voulut pas 1’écrire « sans avoir esté suffisamment accrténé, et assez advisé du tout. » Cette biographie, publiée à Douai, fut aussitôt traduite en plusieurs langues. A Rome, elle fut considérée comme la pièce la plus importante, du procès de béatification, et le bollandiste du Solfier l’a imprimée tout entière dans les Acta sanctorum, t. n julii, au 9° jour. Nous ne ferons qu’une seule réserve. Au 1. IV de son histoire, il parle de Balthasar Gérard,qui, douze ans après le supplice des martyrs de Gorcum, tua à Delft le prince Guillaume d’Orange. Estius le loue de son courage plus qu’héroïque, egregium omnique memoria dignum facinus, et le compare à Jean de Nicomédie qui, sous Dioclétien, déchira un édit de l’empereur contre les chrétiens et fut exécuté en haine de la foi. Estius aurait dû se souvenir du concile de Constance et des condamnations portées par lui contre Wiclcf et Jean Petit, défenseurs du tyrannicide. Cf. Denzinger-Bannwart, Enchiridion, n. 597, 690. 2. En 1682, Estius traduisit aussi du français en latin une notice sur Edmond Campian, ancien élève de Douai, qui était monté, à Londres,l’année précé­ dente, sur les échafauds d’Élisabeth. A ce moment, Estius se disposait à quitter Louvain. Peut-être pré­ voyait-il déjà qu’il rencontrerait à Douai des cen­ taines de réfugiés anglais, qu’il en ferait des candi­ dats au martyre et des imitateurs du bienheureux Edmond. 5° Le polémiste. — 1. En septembre 1587,1a faculté de théologie de Louvain, à l’instigation de Baius, avait condamné 34 propositions extraites des cahiers du célèbre jésuite Lessius. Exhibuerunt nobis quasdam propositiones hinc inde ex nostris lectionibus, prout eas auditores acceperant, detractas et evulsas, omissis ilis unde possint intelliqi, écrit Lessius. Le profes­ seur incriminé ne voulut pas les reconnaître pour siennes. Elles avaient rapport à l’inspiration des Écritures, à la grâce, à la prédestination, matières alors très controversées. La faculté les censurait comme entachées de semi-pélagianisme. Les évêques de la province prirent parti contre Lessius et demandèrent à la faculté de Douai d’émettre un nouveau jugement sur tous ces points. Celle-ci accepta, ct, le 20 février 1588, elle publia une condamnation plus développée et plus accentuée que celles de Louvain. Estius en fut le principal au­ teur; Bossemius, qui était alors chancelier de l’uni­ versité, l’approuva pleinement; quant à Stapleton, il ne fut point appelé à donner son avis; au fond, il croyait cette censure injustifiée. L’affaire fut déférée à Rome et Sixte-Quint, par la voix du nonce de Cologne, Ottavio Frangipani, annula les condamnations, ordonna aux docteurs de cesser ces discussions inoppor unes et imposa silence 877 878 ESTIUS — ESTRIX (ESSCHERIX) aux deux parties jusqu’à ce que le Saint-Siège eût dirimé la question (1588). 2. Une autre controverse surgit bientôt après. Depuis les origines de l’université, les Pères jésuites occupaient à Douai une chaire de théologie ad docenda pastoralia. Le P. Deckers venait d’y monter; il ensei­ gnait le molinisme et avançait que cette doctrine était celle de saint Thomas et de la plupart des théo­ logiens. Le professeur Rythovius s’attacha à le réfuter. Le jésuite répondit; la querelle s’envenima et dégé­ néra bientôt en attaques personnelles. Deckers alla jusqu’à dire qu’il ne voyait aucune différence réelle (secundum rem) entre la doctrine thomiste sur la prédestination physique et celle de Calvin. Les évêques de Tournai et d’Arras intervin­ rent pour ramener la paix et pour inviter les jésuites à ne pas enseigner des doctrines contraires à celles de l’université. Les Pères acceptèrent, sous réserve de l’approbation de leur· supérieur. En 1591, le provin­ cial Olivier Manare refusa son consentement à cet accord et en appela au nonce de. Cologne. Sur ces en­ trefaites, la cour de Bruxelles fut avertie et ordonna à la faculté de publier le décret de Sixte-Quint de 1588. Ce fut alors qu’Estius entra en lice et envoya un mémoire très important contenant des réclama­ tions qu’il croyait fondées. Serry l’a publié dans 1’Historia congregationis de auxiliis, où il résume cette controverse. Enfin, le 26 septembre 1591, des ordres définitifs dans le même sens furent donnés aux évê­ ques et au recteur : tous se soumirent sans nouvelle observation. La querelle n’eut pas d’autres suites, au moins pour le moment. En décembre 1602, nous voyons Estius et les jésuites donner ensemble un avis motivé au magistrat de Douai. Celui-ci avait posé cette ques­ tion : Faut-il accorder le saint viatique aux condam­ nés à mort? Les deux autorités théologiques furent pleinement d’accord pour répondre affirmativement. 3. Nous trouvons aussi, dans le même ouvrage de Serry. 1. III, c. rv, et dans les Mémoires importants pour servir à l’histoire de Vuniversité de Douai, p. 102, attribuées à Quesnel, trois lettres dont on prétend qu’Estius est l’auteur. Elles attaquent vigoureuse­ ment le molinisme et le P. Jean Deckers, son défen­ seur; mais Liévin de Meyer doute que ces écrits émanent réellement du savant professeur. On cite enfin de lui plusieurs pièces de vers sans importance. III. Appréciation. — La réputation d’Estius fut et reste grande dans l’école. Benoît XIV l’appelle doctor fundatissimus. Bossuet et Fénelon en font l’éloge et citent longuement des textes tirés de ses ouvrages à propos des points les plus délicats de la dispute fameuse sur le quiétisme. Cf. Seconde lettre en réponse à divers écrits. Le cardinal de Bérulle recommande toutes les œuvres d’Estius à ses fils de l'Oratoire. Ellies Dupin, Richard Simon, dom Calmet, Corncly, ces spécialistes en fait d’exégèse,louent presque sans réserve ses Commentaires sur les Épîtres des apôtres. Tirin et Ménochius citent sans cesse ses expositions scripturaires, Steyaert et Paquot pla­ cent ses Commentaires sur le Maître des Sentences au premier rang des théologies après la Somme de saint Thomas. V. André, Fasti academici studii generalis Loiiantensis, 1635; d’Argentré, Collectio judiciorum, t. ni, p. 574; de Backer, Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus, t. n, p. 720; Th. Bouquillon dans la Revue des sciences ecclésiastiques, 5' série, 1880, t. il, p. 244; dom Calmet, Dictionnaire de la Bible, t. vi; R. Comely, Hi­ storica et critica introductio in ulriusque Testamenti libros sacros, t. in. p. 17; du Chesne, Histoire du baianisme, Douai, 1731 ; Ellies Dupin, Bibliothèque des auteurs ecclé­ siastiques du xvn· siècle, I" partie, p. 136; Foppens, Bi- | bliotheca Belgica, t. 1, p. 399,avec portrait; Hurter. N •-■ici clator literarius, 3' édit., Inspruck, 1907. t. in. c 1- 434489; Th. Leuridan, dans la Revue des sciences ectiésias tiques, 8· série, 1895, t. n. p. 120-131. 326-34>j isj-i 5; L. de Meyer, Historia controversiarum de a uri11 is. ”. I. î n. 7, 10, 18; Paquot, Mémoires pour servir a Γhistoire lit­ téraire des Pays-Bas, Π68, t. n, p. 481 sq.; Epit- me com­ mentariorum Guillehni Estii... per Joannem a Gorcsm in omnes epistolas divi Pauli, 1776; en tète se trouve la vie d’Estius; édition Paquot; Serry, Historia congre,··.·<·>ι:ι de auxiliis, 1700, t I, c. v, Append. IV et xv; R. Si- s Histoire critique des princ. commentateurs du X. T. I c. xtin; Critique de la Bibliothèque des auteurs ecclesias­ tiques, 1688, t. n, 1. IV, c. x;Sagary, dans la Revue de Lille, 1896, p. 179. L. Salembier. ESTRIX ( ESSCHERIX ) Gilles, né à Malines le 5 septembre 1624, entré dans la Compagnie de Jésus le 30 septembre 1641, enseigna la philosophie pen­ dant quatre ans et la théologie pendant sept ans à Louvain; fut provincial de son ordre en Belgique; étant allé à Rome, en 1687, pour l’élection du géné­ ral de la Compagnie, il y fut retenu par le nouvel élu, le P. Thyrse Gonzalez, qui le nomma d’abord censeur des livres, puis secrétaire de la Compagnie. En Belgique, le P. Estrix fut un adversaire infati­ gable du jansénisme et du rigorisme, qu’il poursuivit notamment dans les écrits de plusieurs professeurs de l’université de Louvain. Il défendit contre eux surtout la suffisance de l’attrition dans le sacrement de pénitence. Dans sa Diatriba theologica de sspientia Dei benefica, Anvers, 1672, où il critiq.. l’Jnstructio ad tironem theologum de methodo theolo­ gica du chanoine van Buscum, il soutient une pro­ position, qui sera condamnée par Innocent XI en 1679, sur la compatibilité de la foi surnaturelle et salutaire avec la connaissance seulement probable de la révélation. La Diatriba et deux autres écrits, où il a essayé de justifier cette proposition, ont été mis à l’index en 1674, par décrets du Saint-Office du 24 février et du 19 juin, le troisième donec corrigatur; mais l’ouvrage de van Buscum a été également prohibe. Estrix emprunta le pseudonyme Francisais Simonis pour dénoncer au Saint-Siège les excès du rigorisme patronné par les docteurs de Louvain, dans Status, origo et scopus reformationis hoc tempore attentates in Belgio circa administrationem et usum sacramenti pænitentix juncta piorum supplicatione ad Clemen­ tem X P. M., in-12, Mayence, 1675, deux éditions. Les professeurs attaqués ripostèrent en dénonçant à Rome les erreurs des casuistes et ia pratique « relâ­ chée «qu’ils propageaient dans l'administration des sacrements, surtout de la pénitence. Innocent XI, dans la congrégation du Saint-Office du 2mars 1679, condamna 65 propositions de morale,sans en désigner les auteurs. Aussitôt on vit paraître dans les PaysBas un petit volume anonyme sous le titre : Décret de N. S. P. le pape Innocent XI contre plusieurs propositions de morale, contenant le texte latin avec traduction française de ia sentence et des propo­ sitions frappées, et, à la suite, des « Règles générales pour confirmer l'utilité de ce décret »; puis, un long « Avertissement » sur l’histoire de la condamnation, dont il est fait honneur surtout aux eflorts des doc­ teurs de Louvain ; enfin une «Table des livre. · : itres écrits, où les propositions de morale condamnée» par le décret de N. S. P. le pape Innocent XI ont ete ci-devant flétries, et dans lesquelles or: en . . demandé ou prononcé la condamnation. Dans cette table, qui renvoie souvent aux Provinci rfes de FAscai, chacune des propositions condamnées est .._ee a des auteurs explicitement nommés : ce s :.·.. - _r L· plupart, des jésuites, avec un certain nombre de fran­ ciscains flamands. Le P. Estrix, très tnaimene dans 1’ « Avertissement » et dans la « Table », répliqua par 879 ESTRIX (ESSCHERIX) — ÉTAT une Rejutalio accusatoris anonymi damnatas ab inno­ centia Xl propositiones adscribentis ordinum religio­ sorum theologis ac præcipue Societatis Jcsu, in-12, Mayence, 1679. Cet opuscule, qu’il avait signé d’un pseudonyme, Wilhelmus Sandæus, a été condamnépar le Saint-Office, le 7 février 1679. Une édition en fran­ çais fut également mise à l’index, le 18 juin 1680, mais, cette fois, avec la publication que Sandæus prétendait réfuter et qui était prohibée propter annotationes ad­ jectas. Sommervogel indique encore d’autres écrits ano­ nymes ou pseudonymes, attribués à ce théologien bel­ liqueux. A Rome, devenu secrétaire du général et de la Compagnie, il aida de toutes ses forces le P. Gon­ zalez à emporter la publication de son fameux Fun­ damentum theologiæ moralis, dirigé contre le proba­ bilisme. Dans les derniers mois de sa vie, il essaya de condenser la doctrine de ce livre en une sorte de démonstration mathématique. Ce travail fut publié après sa mort, sous le titre : Logistica probabili­ tatum... cum adjuncta difficultatis potissimæ explana­ tione, in-12, Rome, 1695; il a été souvent réédité. Le P. Estrix mourut à Rome, le 23 avril 1694. De Backer-Sominervogel, Bibliothèque de la C1' de Jésus, t. m, col. 466-474; Hurter, Nomenclator, t. iv, col. 328331; Bibliographie nationale (belge), t. v; DüllingerReusch, Geschichte der Moralslreitigkeilen, t. i, p. 140, 173, etc.; Reusch.DerIndex, t. n, p. 519 sq.;Doctrina theoogica per Belgium manans ex Academia Lovaniensi ab anno 1644 usque ad annum 1677 in partes seu specimina quatuor digesta per theologos Belgas fidei orlhodoxæ et apostolicarum constitutionum studiosos, in-4°, Mayence, 1681. J· Hr ticker. 1. ÉTAT. — I. Nature de l’État. II. Relations juridiques de l’État. I. Nature de l’État. — t. l’état-sociétê, — 1° Définition. — L’État, considéré d’une manière gé­ nérale comme société, c’est-à-dire la société civile, peut se définir : « Une société humaine, juridique et universelle, qui a pour but de conduire scs membres à leur plus grande perfection dans l’ordre matériel et temporel. » L’État est d’abord une « société hu­ maine », c’est-à-dire l’union de plusieurs hommes orientés vers une même fin qui doit être atteinte par des moyens communs. Pluralité des membres, accord des intelligences et union des volontés, unité de fin, communauté des moyens, tels sont, en effet, les élé­ ments constitutifs de l'é/re social. L’État est, en outre, une « société juridique », c’est-à-dire une société dans laquelle le lien social qui unit les membres de la com­ munauté est une obligation de justice proprement dite, et le principe intelligent qui régit efficacement toutes les intelligences et imprime la même tendance à toutes les volontés est l’autorité ou le pouvoir pu­ blic. a L’autorité, ou le pouvoir d’obliger les libres volontés de tous les membres, est donc un élément nécessaire à la société juridique; elle est pour la société ce que l’âme est pour l’être animé, ce que la force est pour le corps : un principe essentiel, un principe d’unité, de tendance et de conservation, et la société juridique ne peut exister sans l’autorité qui lui donne sa vitalité et sa cohésion. » E. Valton, Droit social, Paris, 1906, p. 7. Enfin, l’État est une « société universelle », c’est-à-dire une société qui recherche comme but immédiat un bien complet et universel dans son genre, et non pas seulement un bien partiel qui soit compris dans un plus grand bien de même nature. Or, quel est ce bien que l’État doit procurer et garantir à ses membres? C’est la paix et la prospérité publiques; c’est le bonheur matériel de tous les membres; c’est,en un mot,» la plus grande perfection sociale » possible de tous les citoyens, dans l'ordre temporel ou l’ordre de la vie présente. Mais il faut se mettre en garde contre deux erreurs touchant la nature de l’État. 880 La première, qui repose sur de fausses compa­ raisons physiologiques, considère l’État « comme étant au corps social ce qu’est le cerveau au corps humain. » Telle est la formule adoptée par Schæffle, Bau und Leben des socialen Korpers, et en voici le développement. La société est un organisme, un en­ semble de fonctions d’organes, d’unités vivantes; l’unité, la cellule sociale, ou pour parler un langage plus scientifique, le protoplasma, est ici l’homme. Or, on retrouve dans la société les mêmes distinctions que dans l’individu, en ce qui concerne les fonctions, les organes et l’appareil d’organes; ce que le cerveau est pour l’organisme individuel, l’État l’est pour la société, un appareil de coordination, de direction, de dépense, alimenté par des organes de nutrition. Cette comparaison « qui représente l’État comme le cerveau du corps social est non seulement fausse, mais nuisible; elle est un non-sens; elle conduirait à une subordination absolue des individus à l’État... L’État est sans doute un appareil régulateur et de coercition pour certaines fonctions essentielles; mais ce n’est pas dans la société l’organe unique, ni même l’organe principal et supérieur, de la pensée et du mouvement. » Leroy-Beaulieu, L'État moderne et ses jonctions, Paris, 1890, p. 28, 30. Une autre erreur consiste à confondre l’État avec la société, quoique ces deux termes soient loin d'être synonymes. On oppose absolument l’État à l’individu, comme s’il n’y avait, entre ces deux forces, aucune organisation intermédiaire. Or, la nature, aussi bien que l'histoire, comme nous allons le dire bientôt en traitant des origines de l’État, et même le présent autant que le passé, contredisent nettement cette thèse. « Il ne faut pas confondre le milieu social am­ biant, l'air liore.la société se mouvant spontanément, créant sans cesse avec une fécondité inépuisable des combinaisons diverses, et cet appareil de coercition qui s’appelle l’État. La société et l’État sont choses différentes. Il n’y a pas seulement dans la société l’État, d’une part, et l’individu, de l’autre : il est puéril d’opposer l’action de celui-là à la seule action de celui-ci. On trouve d’abord la famille qui est un premier groupe, ayant une existence bien caractérisée et qui dépasse celle de l’individu. On rencontre, en outre, un nombre illimité d’autres groupements; les uns stables, les autres variables, les uns formés par la nature ou la coutume, d’autres constitués par un concert établi; d’autres encore dus au hasard des rencontres. A côté de la force collective organisée politiquement, procédant par injonction et par con­ trainte qui est l’État, il surgit de toutes parts d’autres forces collectives spontanées, chacune faite en vue d'un but précis, chacune agissant avec des degrés variables, quelquefois très intenses, d’énergie en dehors de toute coercition. Ces forces collectives, ce sont les diverses associations qui répondent à un sen­ timent ou à un intérêt, à un besoin ou à une illusion, les associations religieuses, les associations philanthro­ piques, les sociétés civiles, commerciales, finan­ cières. » A ces explications de M. Leroy-Beaulieu, op. cil., p. 31, qui sont vraies et fécondes dans leur principe, nous ajouterons deux observations nécessaires pour avoir de l’État une notion exacte et complète d’après le droit social chrétien : c’est que, d’abord, parmi les formes sociales distinctes de l’État, qui font qu’on ne saurait confondre celui-ci avec la société en géné­ ral, il existe une société juridique parfaite et indé­ pendante qui est l’Église; en outre, il ne faudrait pas insister sur l'idée de coercition et de contrainte que renferme la notion de l’État, considéré surtout comme État-pouvoir, au point de dénier à celui-ci toute auto­ rité morale et directrice qui puisse atteindre et lier les 881 ETAT consciences, ainsi que nous le dirons plus tard, en traitant du pouvoir politique. Voyons maintenant, d’une façon plus précise, quelle est l’origine de l’État, en l’examinant plutôt comme société civile, et en laissant, pour le moment, la question spéciale des origines du pouvoir politique· 2° Origine. — L’État, après ce que nous venons de dire, doit nous apparaître comme le dernier fruit de l’évolution graduelle de l’instinct de sociabilité, naturel à l’homme. En effet, cette inclination de l’homme pour la vie sociale a atteint son premier degré dans la société domestique ou la famille, « qui est comme la cellule sociale primitive autour de la­ quelle nous voyons se grouper toutes les autres so­ ciétés humaines. » E. Valton. Droit social, p. 27 sq. Ensuite, la famille ne se suffisant plus à elle-même pour se procurer la totalité des biens nécessaires à la conservation et au développement normal de la vie humaine, s’étendit au delà de ses limites natu­ relles et chercha, dans l’association avec d’autres familles, l’assistance et la protection qui lui fai­ saient défaut. Cependant, ces diverses associations en agglomérations ou tribus primitives, en se dévelop­ pant à leur tour, comprirent bientôt la nécessité de s’organiser « sous une autorité capable de régler les relations juridiques entre familles différentes, de maintenir l’ordre et la paix, et de pourvoir à la pros­ périté générale. » E. Vallon, Droit social, p. 54. Ce fut l’origine des premières cités indépendantes, et enfin de ce corps politique universel qui s’appelle la société civile ou l’État. Ainsi donc, l’origine de l’État, pris dans sa forme générale et commune, se rattache à un principe natu­ rel, celui de l’évolution graduelle de la sociabilité de l’homme. Mais si nous avons égard à tel ou tel État, pris en particulier et dans sa forme concrète, son ori­ gine devra nous apparaître également liée à un grand nombre de causes secondaires et de circonstances historiques dont il faudra savoir tenir compte. Telle est, par exemple, l’origine de la célèbre République de Venise : « Celle-ci, en effet, se constitua grâce à la nombreuse affluence des habitants d’Aquilée, de Padoue et d'autres lieux, qui, fuyant devant l’inva­ sion des Barbares surtout des Huns, vinrent se réfu­ gier sur ces parages de l’Adriatique où vivaient alors seulement quelques pauvres pêcheurs. Indigènes et émigrés formèrent ensemble un État démocratique dont les pouvoirs furent confiés à des tribuns du peuple. Cette nouvelle république, primitivement organisée dans une indépendance de fait à l’égard de l’Empire | romain, vit bientôt son autonomie reconnue par les empereurs eux-mêmes. Plus tard, au déclin du vil® siècle, devant les progrès de leur république, les Vénitiens comprirent la nécessité de se choisir un chef unique électif et à vie, ou doge, comme président du gouvernement dont la forme restait toujours dé­ mocratique. Cependant, vers la fin du xn® siècle, le régime de la République de Venise se modifia etdevint aristocratique. Ce fut pour Venise la période la plus florissante, qui se prolongea jusqu’en 1796. »E. Valton, Droit social, p. 55. Cf. Taparelli, Saggio teorelico di dirilto naturale, Paris, 1858, t. i, n. 446 sq.; Ferretti, Institutiones philosophice moralis, Rome, 1891, t. ni, p. 167 sq. ; Cavasnis, Institutiones juris publici eccle­ siastici, Rome, 1906. p. 23 sq. ; Montagne, Études sur l’origine de la société, Paris, 1900, collection Science et religion, t. ni, Théorie de l’être social d'après saint Thomas et la philosophie chrétienne, p. 7 sq. 3° Fin. — Les observations que nous avons faites touchant l’origine de la société civile, ou de l’État, considéré dans sa forme générale, nous indiquent déjà quelle est sa fin ou sa mission. L’État a pour raison d’être de suppléer à l’insuffi- I 882 sance des individus et des familles, et de régler entre eux leurs relations juridiques extérieures, en defen­ dant leurs droits respectifs, et, si ceux-ci viennent à être lésés, en pourvoyant à leur réparation. Dans un sens plus précis, la fin de la societ, rivile consiste à procurer le bien commun de tous ses membres, individus et familles, par des moyens ex­ térieurs, et dans l’ordre purement temporel, mais un bien complet et universel dans son genre, quoique rapporté de quelque manière à la fin demiere toutes choses et dépendant du bien suprême, qui est Dieu. Ainsi donc l’État a pour but l’intérêt gene­ ral de ses membres, et un bien qui, au moins m iiatement ou spécifiquement, soit le bien de tous. Mais il n’est pas obligé en justice de suppléer à l’insuffisance tout à fait personnelle de chacun de ses membres, car cela relève proprement de l’ordre privé et peut être comblé par les efforts particuliers des associés. L’État pourrait seulement être tenu d’intervenir à cet égard dans des circonstances spéciales, par exemple, lors de calamités extraordinaires qui atteindraient un grand nombre des citoyens, en sorte que ces événe­ ments auraient leur contre-coup sur la société ellemême : car, dans ce cas, les individus et les familles seraient supposés impuissants à remédier à leurs maux, et il importerait que l’État, pour sauvegarder le bien et la conservation de la collectivité, prêt à' lui-même son concours et son assistance. Sans doute, en dehors de cette hypothèse, la charité so­ ciale sera toujours satisfaite si l’État secourt le pl. grand nombre possible d’indigences privées; mais il faudra veiller à ne point tomber dans les exagérations du socialisme et du communisme, dont la thèse tend précisément à abolir toute organisation privée des individus et des familles, et toute association libre, pour tout attribuer à la société publique, a laquelle il appartient ainsi de pourvoir directemei.t à toutes les nécessités individuelles et particulières et de disposer de tous les droits. Or, il est inutile de souligner le côté erroné et dangereux de ces sys­ tèmes qui pervertissent radicalement le rôle de la société civile, dont le but, en effet, n’est pas d’absor­ ber et de détruire les activités sociales particulières de ses membres , individus ou familles, mais de les ordonner, de les favoriser et de les suppléer. Mais, pratiquement, en quoi consiste la mission de la société civile? « Il lui appartient de veiller à la paix et à la prospérité publiques, de prévenir les in­ justices et de les réprimer, de favoriser le progrès d. commerce, de l’industrie, des arts et des sciences, etc. ; en un mot, de procurer la plénitude du bonheur tem­ porel à tous ses membres. Or, ce bonheur temporel doit être complet, universel et absolu dans son genre, car l’État est la plus haute raison sociale qui soit dans l’ordre extérieur et temporel, et sa fin ne saurait être subordonnée à une fin supérieure du même ordre. · E. Valton, Droit social, p. 57. Cependant, au terme de cette fin, comprise dans l’ordre temporel, il existe une fin supérieure d’un autre ordre, qui est la fin dernière; et, outre le bonheur de la vie présente, il y a le bonheur de la vie future. L’État a-t-il le droit de faire abstraction de cette fin et de ce bonheur? Peut-il rechercher uniquement la félicité présente même au détriment des choses q_. se rapportent à la vie future? Certains le pensent et prétendent ainsi que l’État doit rester absolument « laïc », n’avouant pas toujours qu’au fond ils v .·. . plutôt que l’État soit · athée ». Or, une pareille thèse est incontestablement erronée. Car il est faux qu i. soit jamais permis, en vue du bien-être materiel de la vie présente, de porter préjudice au bien sruntuei de la vie future; ce serait le plus grave des désordres, et la poursuite du bonheur temporel, dans de_sem­ 883 ÉTAT 884 réaliser le bonheur et la perfection temporels de ses blables conditions, serait profondément immorale. Aussi bien la société civile, qui, nous l’avons dit, doit membres, ne fasse point abstraction de Dieu, mais, son origine à l’évolution d’une loi naturelle dont le au contraire, s’oriente vers lui comme vers sa fin principe créateur et directeur est Dieu lui-même, ne dernière. » E. Vallon, Droit social, p. 57 sq. peut-elle se retourner contre la loi naturelle et contre Cependant il est juste d’observer que la félicité étemelle, fin dernière de l'homme n’est point causée Dieu ; autrement, le lien juridique qui unit ses mem­ bres devrait être plutôt appelé un lien d’iniquité. par le bonheur temporel, fin immédiate de la société D’où il suit que la société civile est obligée de se mettre civile, et que la félicité temporelle n’est pas un moyen nécessaire et proportionné vis-à-vis du bonheur éter­ négativement au service de la fin dernière, c’est-ànel; aussi bien, si celle-là doit être autant que possible dire du bonheur éternel et de l’ordre spirituel qui y conduit, en tant qu’elle ne doit rien faire qui s’op­ rattachée à celle-ci, il ne faudrait pas exagérer l’im­ portance de ce lien; car ce rapport entre les deux pose à cette fin et à l’ordre de choses qui s’y rapporte. fins ne peut être, en somme, qu’indirect et éloigné. Mais il est faux également qu’il suffise que la société Cf. Cavagnis, op. cit., p. 261. Nous dirons plus tard, civile ne contredise en rien la fin dernière et qu’elle d’une manière plus précise, quelle est l’étendue du puisse ainsi en faire totalement abstraction, sans devoir de l’État envers Dieu et la religion. Voir plus qu’elle ait à tenir aucun compte de l'ordre spirituel qui y conduit. En effet, le but de la société civile n’est loin. pas de procurer aux hommes, ses membres, n’importe 4° Propriétés. — L’État est une société naturelle, quelle félicité temporelle, mais seulement celle qui nécessaire, juridique et parfaite. leur est convenable et qui leur est propre. Car, dit 1. L’État est une société naturelle. Telle est la con­ saint Thomas, Opusc. de rege et regno, 1. I, c. xrv, clusion des principes que nous avons exposés tou­ gouverner n’est pas autre chose que conduire vers sa chant l’origine de l’État. La société civile, nous fin ce qui est gouverné : Gubernare est id quod guber­ l’avons vu, est l’œuvre des lois de la nature et elle est natur convenienter ad debitum finem perducere; en le dernier acte de l’évolution graduelle de la sociabi­ sorte que, si quelque chose est, en dehors d'elle-même, lité de l’homme. C’est pour obéir à un besoin naturel ordonnée vers une fin, il appartient à celui qui la d’assistance et de secours mutuels que les familles, gouverne, non seulement de pourvoir à sa conserva­ et plus tard les cités primitives, se sont groupées de tion, mais encore de la diriger effectivement vers cette manière à constituer ce grand corps social qu’on ap­ fin : Si igitur aliquid ad finem extra se ordinetur, ut pelle l’État; et c’est en dehors de tout accord volon­ navis ad portum, ad gubernatoris officium pertinebit taire et de tout pacte libre, dont l’hypothèse, on le dira non solum ut rem in se conservet illæsam, sed quod bientôt à propos de l’origine du pouvoir politique, est ulterius ad finem perducat. Or, il existe pour l’homme aussi chimérique qu’inutile, que les hommes, guidés un bien suprême, étranger à sa nature mortelle, vers par leur instinct naturel, deviennent membres de la lequel il est orienté comme vers sa fin dernière : c’est société civile, sans laquelle fis ne sauraient atteindre la béatitude éternelle : Sed est quoddam bonum extra­ leur perfectionnement convenable dans l’ordre exté­ neum homini, quamdiu mortaliter vivit, scilicet ultima rieur et temporel. Cf. E. Valton, Droit social, p. 58. béatitude, quæ in fruitione Dei expeclatur post mortem; 2. L’État est une société nécessaire. La nature qui et à la possession de ce bien, l’homme tend préci­ préside à la formation de l’État en fait aussi une sément en menant une vie vertueuse, c’est-à-dire une société nécessaire et obligatoire pour tous les hommes : vie digne d’un être raisonnable et libre : Si enim propter nous ne voulons pas dire pour tel ou tel ’ndividu pris solum vivere homines convenirent, animalia el servi en particulier mais pour le genre humain et pour essent pars aliqua congregationis civilis. Si vero propter les familles considérées dans leur ensemble. acquirendas divitias, omnes simul negotiantes ad unam La première raison de cette nécessité de la société civitatem pertinerent; sicut videmus eos solos sub ’ civile est fondée sur la conservation et le perfection­ una multitudine computari qui sub eisdem legibus nement de la Ve physique. Car, pour que la vie phy­ el eodem regimine diriguntur ad bene vivendum. Mais sique de l’homme puisse se conserver et évoluer nor­ la fin de la multitude doit être en rapport avec la fin de malement, de combien d’ennemis naturels ■ intempérie chaque homme pris individuellement : Idem autem des saisons, insalubrité des climats, maladies, etc., oportet esse judicium de fine totius multitudinis, et n’a-t-elle pas besoin d’être défendue? Combien nom­ unius. D’où il faut conclure que la fin dernière de tous breuses également ne sont pas ses exigences : nour­ les associés n’est pas seulement de vivre selon la vertu, riture, vêtements, habitations, etc.? Or, toutes ces mais par une vie vertueuse,de parvenir à la béatitude: choses ne sauraient être convenablement réalisées Non est ergo ultimus finis multitudinis congregatæ vi­ sans le secours de l’art et des sciences physiques, vere secundum virtutem, sed per virtuosam vitam ’ chimiques et mathématiques; et, d’autre part, les pervenire ad fruitionem divinam; de manière que la sciences et les arts ne sauraient exister sans l’organi­ mission de l’État est de procurer à ses membres sation et le concours de la société civile, chargée de un bonheur qui soit lùi-même en harmonie avec le procurer à ses membres tous les avantages ’matériels bonheur du ciel, et d’empêcher, autant que possible, et de les conduire au bonheur temporel. D’où il suit tout ce qui peut lui être contraire : Quia igitur vilæ que la société civ le ou l’État est nature ’ement néces­ qua in præsenti bene vivimus finis est beatitudo cæ- saire et obligatoire : puisque, d’un côté, la conserva­ leslis, ad regis officium perlinet ea ratione vitam mul­ tion et le perfectionnement de la vie physique de titudinis bonam procurare secundum quod congruit l’homme sont rendus obligatoires par la loi natu­ ad cælestem beatitudinem consequendam; ut scilicet relle, et que, d’un autre côté, la société civile s’y ea præcipiat quæ ad cælestem beatitudinem ducunt, el rapporte comme un moyen indispensable. Ajoutons eorum contraria, secundum quod fuerit possibile, inter­ aussi que la loi naturelle réclame, comme un de ses dicat. S. Thomas, ibid., c. xv. Pour tout résumer en droits les plus sacrés, la conservation et la propaga­ quelques mots, « il ne peut exister aucun bien, même tion de l’espèce humaine, d’après ce précepte de la purement matériel et temporel, qui n’ait quelque rela­ Genèse : « Multipliez-vous, remplissez la terre el soution avec le Bien suprême; il n’est aucune perfection, mettez-la à votre puissance. » Or, cette multiplica­ même sûnplement comprise dans l’ordre extérieur tion de l’espèce humaine ne pourrail être obtenue de la vie présente, qui ne soit de quelque façon un qu’avec de grandes difficultés et d’une manière très acheminement vers Dieu, perfection infinie. H est limitée, sans le secours de la société civile, qui facilite, donc nécessaire que l’État, dont la mission est de au contraire, par ses divers éléments de protection 885 ÉTAT 886 obligation de justice, et que le principe de cette et d’assistance, la réalisation de ce vœu de la nature : car, on le comprendra facilement, la famille, ou même unité sociale soit une autorité proprement dite, les familles groupées en associations particulières munie de tous les pouvoirs de direction et de co-, ra­ ne sauraient que dans une mesure restreinte et im­ tion que réclame la lin sociale : en un mot, l’État doit parfaite pourvoir à cette obligation que la nature être une société juridique. Car,s'il en était autrement, leur impose, touchant la conservation de la race aucune des exigences sociales que nous avons expli­ humaine. Donc, à ce nouveau titre, tiré non plus seule­ quées plus haut et sur lesquelles se base la r < t-ssite ment des exigences de a vie physique individuelle, de la société civile, ne pourrait être convenablement mais de l’intérêt même du genre humain, la société satisfaite. Mais nous allons plus loin et nous disons civile apparaît une société nécessaire et obligatoire. que cette société juridique est, en outre, une société Le second motif sur lequel s’appuie le caractère parfaite. nécessaire et obligatoire de l’État regarde le dévelop­ 4. L’État est une société par a:te. La perfection ou pement de l’intelligence et l’éducation de la volonté l’imperfection juridique d’une société doit, d’après qui ne peuvent atteindre leur perfection normale la nature des choses, ressortir de la fin sociale ellesans le concours de la société civile. En effet, sans même. Mais celle-c' peut être constituée par un bien aller jusqu’à dire avec les traditionalistes qu'aucune qui soit, ou complet et parfait dans son genre, c’estévolution de l’intelligence n’est possible sans le con­ à-dire un bien universel et indépendant, ou, au con­ cours de la société, il faut cependant reconnaître que traire, incomplet et imparfait dans son genre, c’est-àle perfect onnement normal des facultés et de l’esprit dire un bien partiel, compris dans un plus grand bien nécessite l’existence d’une institution sociale stable de même nature. Dans le premier cas, la société est et perpétuelle, telle que la société civile qui, avec son dite universelle et se suffisant à elle-même pour tout patrimoine de sciences et d’arts et aussi avec tous les ce qui regarde son ordre propre, de manière qu’elle moyens matériels que suppose le maintien de la vie, se trouve directement, ou de par sa nature, indépen­ aide puissamment à ce but. Or, ce développement dante de toute autre société, si excellente soit-elle : des facultés intellectuelles est rendu obligatoire par c’est la société parjaile. Dans le second cas, la société la loi naturelle, sinon pour chaque individu en parti­ est dite partielle et incomplète, en sorte qu’elle se culier, au moins pour l’ensemble de l’humanité; car trouve directement ou de par sa nature, suliordonnée Dieu ne peut avoir concédé à la nature humaine des à une autre société supérieure, homogène : c’est la facultés qui ne soient pas ordonnées à leur évolution société imparfaite. normale: donc la société civile, qui est elle-même un Or, si nous faisons l’application de ces principes a l’État, il nous faut conclure, sans aucun doute, qu’il moyen indispensable pour que cette fin soit convena est lui-même une société parfaite et universe’e dans blement réalisée, se Irouve également rendue obliga­ son ordre, c’est-à-dire dans l’ordre matériel et poli­ toire et nécessaire. Or. ce que nous venons de dire des tique. Car la fin de l’État, ainsi que nous l’avons vu, facultés de l’esprit s’applique pareillement aux fa­ ne consiste pas seulement dans un bien partiel et cultés morales de l’âme; et l’éducation normale de la incomplet de l’ordre temporel, mais comprend l'en­ volonté réclame au même titre le concours de la semble de tous les biens qui se rapportent à cet onire société civile, qui, avec son système de récompenses et d’assistance en faveur de la vertu, et son système de et qui peuvent contribuer à la plénitude du bonheur pénalités et de coercitions contre le vice et les actions temporel. Dans cet ordre temporel et matériel, l’État criminelles contribue efficacement, et mieux que ne est la plu haute raison sociale, ou l’unique société saurait le faire la famille, à entretenir et à développer universelle, et il n’existe aucune autre société qui ne dans l’humanité le sentiment moral d’où dépend la per­ lui soit rapportée comme la partie est rapportée au feci ion de facultés de l’âme. C’est ce qu’exprime tout. excellemment le pape Léon XIII dans l’encyclique En outre, l’État se suffit pleinement à lui-même Immortale Dei : « Par nature, l’homme est fait pour dans son ordre propre, et il possède tous les moyens vivre dans la société civile. En effet, dans l’état d’isole­ que peut exiger la réalisation de sa fin sociale. Toute ment, il ne peut ni se procurer les objets nécessaires fois, il convient d’observer que si une société parlai’ au maintien de son existence, ni acquérir la perfec­ doit avoir à sa disposition tous es moyens suffisants tion des facultés de l’esprit et de celles de l’âme. pour sa propre fin, « il est nécessaire qu elle possède Aussi a-t-il été pourvu par la divine providence à actuellement, ou en fait, les moyens seulement sans ce que les hommes fussent appelés à former non seule­ lesquels elle ne pourrait pas conserver son existence ment la société domestique, mais la société civile, ni atteindre sa propre fin; quant aux moyens qui, laquelle, seule, peut fournir les moyens indispensables par leur nature, se rapportent à un autre ordre et à pour consommer la perfection de la vie présente. » la fin d’une société d’un autre genre, il suffit qu’elle Enfin une troisième raison de la nécessité de la les possède virtuellement, ou en droit, c’est-à-dire société civile se tire de la réglementation et de la qu’elle puisse les requérir auprès de la société compé­ tente, dans la mesure où ils lui sont nécessaires. · protection des droits des individus. Car, pour que leurs droits puissent s’exercer librement, sans exagération E. Valton, Droit social, p, 12 sq. Aussi bien l’État, en et sans violence, les individus ont besoin du concours sa qualité de société parfaite, possède-t-il, en fait, tous les moyens matériels et temporels que peut exiger et de l’intervention de la société civile, dont l’autorité sa fin; quant aux biens de l’ordre spirituel et surna­ suprême définisse les responsabilités juridiques, juge les différends, punisse les délits et prévienne les injus­ turel que la société religieuse ou l’Église tient de tices par mie sage réglementation aidée d’un pouvoir sa mission, l’État a également le droit d’en solliciter de coercition. Cf. Cavagnis, op. cit., p. 245 sq. ; Ch. An­ le concours dans ’es cas nécessaires, de même que toine, Cours d'économie sociale, Paris, 1896, p. 37 sq. l’Église, société parfaite, peut réclamer, dans la me­ 3. L’État est une société juridique. Que l’État ne sure de ses besoins, le concours matériel de l’État. puisse être une société purement amicale dont le Mais, faisons le déjà remarquer, ce droit de l’État principe d’unité et de cohésion dépende de la volonté touchant Je concours spirituel de l’Église -es pas libre et spontanée des membres et établisse entre rigoureux et strict comme le droit de l’Eglise touchant eux un lien de simple fidélité, sans aucune sanction le concours matériel de l’État : · En effet, l’Etat, juridique, la chose a à peine besoin d’être démontrée. quoique société parfaite et indépendante, est d’un Π est nécessaire, en effet, que le lien unissant entre ordre inférieur à celui de l’Église; aussi bien appar­ eux les membres de la société civile soit une véritable tient-il à l’Église, société supérieure, de déterminer 887 ETAT les moyens spirituels ct surnaturels, dont elle peut prêter le concours à l’État, comme de se prononcer en dernier ressort sur l’opportunité ou la nécessité de son intervention. » E. Valton, Droit social, p. 13. Cependant, l’indépendance de l’État, société juri­ dique parfaite, existe, avons-nous dit, par rapport à son ordre propre et pour ce qui touche sa propre fin; et cela seulement est exigé par la nature de la société parfaite, sur laquelle, en efiet, aucune autre société, même d’un ordre supérieur ct se rapportant à une fin plus élevée, ne saurait exercer un pouvoir direct. Mais il ne répugne pas au caractère juridique de la société parfaite qu’une autre société, d’un ordre essentiel­ lement distinct, et se rapportant à une fin supérieure, ne puisse exercer sur elle un pouvoir indirect, c’està-dire un droit qui ait sa source dans les exigences mêmes de cette fin supérieure, et qui soit propor­ tionné à ces exigences.Aussi bien, l’avons-nous observé en analysant la fin sociale de l’État, au terme de cette fin comprise dans l’ordre temporel, il existe une fin supérieure d’un autre ordre, qui est la fin der­ nière, et, parallèlement à l’État se rencontre une autre société parfaite, d’un ordre plus élevé, parce que divin et spirituel, qui précisément a pour fin propre la fin dernière elle-même : cette autre société parfaite est l’Église. De là il suit que l’État, encore que société parfaite et indépendante, peut se trouver obligé de se mettre au service de l’Église, lorsque la fin de cette société supérieure et divine vient à le réclamer. Cf. E. Valton, Droit social, p. 14; Tarquini, Les prin­ cipes du droit public de l’Église, Bruxelles, 1868, n. 41 ; Ferretti, Institutiones philosophise moralis, Rome, 1891, t. ni, p. 15 sq. 11. L’ÉTAT-POU VOIE OU LE POUVOIR POLITIQUE. — 1° Difinition. — « Que dans toute société, dit le pape Léon ΧΙΠ, encyclique Diuturnum, § El si homo arro­ gantia, dans toute communauté il y ait des hommes qui commandent, c’est là une nécessité, afin que la société, dépourvue de principe et de chef qui la dirige, ne tombe pas en dissolution et ne se trouve pas dans l’impos­ sibilité d’atteindre la fin pour laquelle elle existe. » • Comme aucune société, ajoute-t-il, encyclique Im­ mortale Dei, § Non est magni negotii, ne peut subsister si elle ne possède un chef suprême, qui oriente d’une manière efficace, et par des moyens communs, tous les membres vers le but social, voilà pourquoi l’autorité est nécessaire à la société civile, pour la diriger. » Ainsi donc l’État, en sa qualité de société parfaite, doit être armé du pouvoir de commander, c’est-à-dire du droit «l'imposer l’obligation morale. Car toute société juri­ dique, par le fait même qu’elle est investie de la mis­ sion et du devoir de conduire tous les membres vers le but social et de procurer le bien commun, doit être munie de cc moyen indispensable et de ce droit social qu’est le pouvoir public. Or, dans la société civile, le pouvoir public s'appelle le pouvoir politique et sou­ vent aussi on le confond avec l’État lui-même, qui devient alors l’État-pouvoir, distinct de l’État-société que nous avons analysé plus haut. 2° Origine. — Cette importante question de l’ori­ gine du pouvoir politique a reçu plusieurs solutions fausses, mais ne comporte qu’une seule solution vraie. 1. Solutions fausses. — Ce sont ou bien les théories à la fois naturalistes et absolutistes de Hobbes, de J.-J. Rousseau, de Kant, d’Herbert Spencer et de Savigny, ou bien la théorie du droit divin de Jac­ ques Ier et des gallicans, ou enfin la théorie dite « des titres providentiels » de Haller et de Bonald. a) Hobbes (1588-1679) a tiré du sensisme philoso­ phique et de l’utilitarisme social sa théorie de l’origine du pouvoir politique, qu’il a exposée dans son livre : Elementa philosophica de cive. Il part de cette idée que l’homme n’agit généralement que par intérêt et 888· pour se procurer son propre bien-être; en sorte que toute recherche de ce bien-être est légitime; légitime aussi tout ce qui s’y rapporte; et c’est la recherche du plus grand intérêt qui constitue le droit. Chacun étant juge de son propre intérêt est juge également des moyens de l’atteindre, et, les hommes étant par nature tous égaux et indépendants, le mobile d’intérêt est illimité chez tous. Mais de là doit nécessairement résulter un état de guerre continu. D’où l’état de nature pour l’homme est l’état de guerre. Cependant une pareille anarchie est opposée au bien commun. D’où il faut à ce funeste état de nature substituer l’état de société, et à l’état de guerre l’état de paix. Le seul moyen d'établir la paix d’une façon durable et sûre, c’est la soumission de tous à un pouvoir qui s’impose par la force et qui est fondé sur la néces­ sité de contenir vigoureusement l’anarchie et la vio­ lence. Cette force supérieure contraindra les hommes à vivre en paix les uns avec les autres; elle déterminera la part de chacun; elle fondera le droit, etc. Telle est, d'après Thomas Hobbes, la raison d’être et l’origine du pouvoir de l’État. On le voit, ce n’est pas autre chose que l’absolutisme et la légitimation de la force brutale. J.-J. Rousseau, dans son Contrat social, considère également dans l’homme un état de nature par oppo­ sition à un état de société; mais cet état de nature n’est pas l’état de guerre, c’est simplement l’égalité et l’indépendance. D’une part, tous les hommes nais­ sent égaux de par leur nature, libres et indépendants, et, par conséquent, nul homme ne peut avoir d’auto­ rité sur son semblable; d’autre part, la paix publique, qui est une nécessité sociale, réclame une autorité publique à laquelle tous se soumettent. Pour concilier ces deux principes, il faut donc que l’autorité publique soit la résultante de la volonté générale de la nation et de l’accord spontané de toutes les volontés, c’està-dire d’une convention ou d’un contrat; et c’est de ce pacte social que le pouvoir tire toute sa force obli­ gatoire. Or, que dire de cette théorie de Rousseau, sinon que le fait du consentement unanime des ci­ toyens sur lequel elle se base est une hypothèse gra­ tuite? En outre, si le fait affirmé par Rousseau était vrai, il ne faudrait pas de sanction aux lois; et même toute sanction pénale serait injuste; car elle porterait atteinte au droit que chacun conserve, d’après Rous­ seau, de refuser son obéissance ct de ne point consentir au contrat social. D’où la théorie de Rousseau sur l’origine du pouvoir civil et le principe obligatoire des lois est à la fois fausse et contradictoire. Kant a développé sa thèse sociale sur l’origine du pouvoir dans son livre : Metaphysik der Sitten. Le droit civil fondamental pour tout citoyen est le droit à l'exercice externe de sa liberté; mais pour sanction­ ner et garantir ce droit comme les droits acquis qui s’y superposent, il faut un principe d’ordre efficace et concret; d’où la constitution de la socité civile, et, en même temps, la constitution du pouvoir civil s’impose par une loi morale (impératif catégorique). Ainsi donc < la constitution du pouvoir civil et poli­ tique auquel tous doivent obéir se fait par la volonté commune de tout le peuple. Kant invoque comme Rousseau cette Volonté générale, mais pour un motif différent. Rousseau la veut comme une exigence de l’égalité et de l’indépendance naturelle des hommes; Kant, comme une exigence de la justice des lois. Les lois, d’après sa théorie, ont toutes pour objet des prohibitions, ne faisant que protéger les libertés ex­ ternes justes contre les empiètements ou les violences injustes. Cela étant, si elles sont faites pour tous, elles seront de fait justes, d’après l'adage : Scienti et volenti non fit injuria, un acte connu et voulu par quelqu’un ne saurait violer son droit. » Castelein, Droit naturel, 889 ÉTAT Paris, 1903, p. 749. Or, cette théorie est fausse et con­ tradictoire. Kant affirme bien que l’impératif catégo­ rique ou la loi morale oblige les hommes à constituer une société et, par suite, une autorité civile, mais, d’après sa théorie, ces lois civiles ne doivent pas être considérées comme étant morales en elles-mêmes. 11 faut quand même les observer telles qu’elles sont el its regarder comme le principe légitime de tous nos droits et de tous nos devoirs civils. C’est donc la théo­ rie du despotisme absolu. En outre, sa thèse sur la nécessité du consentement pour imprimer à la loi son caractère de justice n'est pas admissible; car le con­ sentement de la volonté humaine ne saurait rendre juste ce qui en soi est injuste. La théorie de l’organisme social et de l’évolutionisme historique n’est pas moins inadmissible que les théo­ ries précédentes. « Une hypothèse gratuite est ici encore le point de départ. Le corps social serait un organisme qui aurait évolué sous l’impulsion d’une énergie aveugle, à l’image des êtres organiques. La sauvagerie aurait été l’état primitif de l’homme, et le pouvoir public tiendrait son origine de la force bru­ tale; mais plus tard, grâce au progrès de la civilisa­ tion, l’autorité aurait revêtu un caractère moral et se serait adressée à la conscience, produit tardif de l’évolu­ tion humaine. » E. Valton, Droit social, p. 64. Ainsi donc, le droit, d’après cette école, se serait fondé par l’évolution organique de la société, droit qu’il fau­ drait dégager des faits juridiques. La conséquence logique de ce système est que l’origine du pouvoir ou le principe qui le légitime est le fait même de son existence et de son exercice. C'est la théorie de la justification du fait accompli. Elle nous ramène à la théorie brutale de Hobbes, d’après lequel la force crée le droit. Les principaux représentants de cette école furent Herbert Spencer, qui, spécialement dans son livre : Principes de sociologie, s’inspira à la fois d’Auguste Comte et de Darwin, unissant l'organisme à l’évolutionisme, et Frédéric-Charles Savigny, 1779-1861, chef de l’école historique du droit, qui tend à écarter les principes absolus du droit naturel pour ne se guider que sur l’étude des faits. b) Quant à la théorie du droit divin, ou de « la com­ munication immédiate », professée par Jacques Ier et les gallicans, c’est Dieu qui confère lui-même, par un acte immédiat de sa propre autorité, la souveraineté au prince, de sorte que l’élection n’est qu’une simple désignation de la personne. Assertion gratuite qui ne repose sur aucune donnée positive sérieuse. Car, de ce gouvernement théocratique et de ce droit divin immédiat, on ne peut rencontrer aucun exemple, sinon dans l’histoire du peuple d’Israël. c) Enfin, la théorie dite « des titres providentiels », tout en rejetant la thèse du droit divin immédiat, se propose d’écarter l’intervention du consentement populaire dans la constitution du pouvoir civil. « Le titre qui opère la translation du pouvoir de sa forme abstraite à sa forme concrète et à un sujet déterminé est l’aptitude providentielle de ce sujet à ’exercice de ce pouvoir. D’où il résulte pour le chef d’État providentiel le droit d’exiger, même par la force, l’obéissance en tout ce qui concerne le bien commun, objet et règle de son pouvoir. » Castelein, op. cil., p. 756. Le propagateur de cette théorie a été Haller, dans son livre : Restauration de la science politique, dont se sont plus ou moins rapprochés de Bonald et de Maistre. Or, cette théorie repose sur une hypothèse gratuite et plutôt contraire aux faits. En effet, ces écrivains supposent que la providence suscite dans toutes les sociétés en voie de formation des hommes supérieurs et exceptionnels, de manière qu’il en résulte pour la société un droit incontestable et évident d’être gouvernée par ces hommes, et, corré­ 890 lativement, pour ces derniers, un devoir évident et incontestable de gouverner la société. Mais il faut reconnaître que l’apparition de tels hommes est un fait exceptionnel et rare, et que le principe invoque par les tenants de cette école ne saurait se déduire des lois de la providence. 2. Solution vraie. — En face de toutes ces théories plus ou moins erronées, se dresse l’enseignement tra­ ditionnel de la philosophie chrétienne, ou la thèse scolastique. Ses tenants sont nombreux. Π suffira de citer, parmi les anciens, S. Thomas, Sum. theol., I- II'. q. xc, a. 3; q. xcv, a. 4; q. xcvn, a. 3; De regimine principum, 1. I, c. n; Cajetan, Comm, in Sum. theol. S. Thonue, passim; Bellarmin, De summo pontifice, 1. I; Suarez, Defensio fidei catholicœ. 1. Ill,; De legibus, 1. H, c. n, etc. Voici quel est le principe fondamental de cette thèse chrétienne des origines du pouvoir : la source de l’autorité civile est la volonté divine, manifestée seulement dans la loi naturelle. En effet, la société civile, étant une société nécessaire et natu­ relle, tire son origine des lois naturelles elles-mêmes, ou, plus justement, de Dieu, auteur de la nature. Or, « une société ne peut subsister ni même se conce­ voir, s’il ne s’y rencontre un modérateur pour fondre en une seule les volontés éparses et les faire converger vers un but commun; Dieu a donc voulu qu’il y eût dans la société civile une autorité commandant à la multitude. » Léon XIII, encyclique Diuturnum. Aussi bien c’est dans la volonté de Dieu que nous devons chercher le principe premier du pouvoir civil et de son caractère moral. Comme Dieu a voulu l’état social, qu’il fait découler manifestement des exigences mêmes de notre nature, il a voulu en même temps, dans cet état social, afin de l’adapter aux besoins de l’homme, une autorité supérieure qui puisse coordonner et pro­ téger les droits privés et les libres relations particu­ lières des citoyens entre eux. Dieu a voulu, E. Valton, Droit social, p. 30 sq. Π ressort de là que le mariage, considéré même au simple point de vue du droit natu­ rel, possède un caractère sacré et religieux, non point surajouté, mais inné, que les peuples les plus civilisés de l’antiquité se sont plu à reconnaître, comme l’at­ teste le pape Léon XIII, dans l’encyclique Arcanum, du 10 février 1880. En outre, ce caractère sacré du mariage ressort bien davantage si on l'envisage dans l’ordre surnaturel : « Déjà, au commencement du monde, nous voyons Dieu lui-même instituer le ma­ riage et bénir, dans la personne de nos premiers pa­ rents, tous les époux des siècles à venir. Gen-, L 27 sqDès le principe aussi, le mariage a été comme unimage prophétique de l’incarnation du Verbe et de son union mystique avec l’Église. Enfin, sous le re­ gime de la loi nouvelle, le Christ l’a élevé à la dignité de sacrement, en le consacrant comme une source efficace de grâce et de sanctification. > E. \alton, 595 ÉTAT 89G Droil social, p. 32. Il faut donc, avec Léon XIII, con­ des enfants lorsque les parents ne peuvent pas ou ne clure que « le mariage étant sacré par son essence, veulent pas s’en charger. L’État peut encore exercer par sa nature, par lui-même, doit être réglé et gou­ sur les moyens d’éducation, par exemple, sur l’ensei­ verné, non point par le pouvoir des princes, mais par gnement dans les écoles libres, un droit de vigilance l’autorité divine de l’Église qui, seule, a le magistère et d’inspection, afin que rien ne s’y passe qui soit des choses sacrées. » Encyclique Arcanum. Toutefois, contraire à l’ordre public et au bien général de la so­ si l’État ne peut exercer aucun pouvoir sur le mariage ciété. Mais ce rôle de l’État est plutôt négatif et l’au­ lui-même, il a du moins le droit de soumettre le ma­ torité publique ne saurait intervenir directement que riage validement contracté aux lois qu’exige l’intérêt s’il se commettait quelque délit, ou s’il y avait réelle­ public. C’est ainsi que l’État possède le droit de défi­ ment danger prochain que l’ordre public ne fût nir les effets civils et de régler les conséquences so- , troublé. Il faut observer en outre que, dans les rap­ ciales du mariage. Il lui appartient de déterminer ports juridiques de l’État avec la famille, il ne peut par scs lois la condition sociale des époux, de leurs être question que de l’éducation physique et intellec­ enfants, de la possession, de l'administration et de la tuelle des enfants; car, pour· ce qui regarde l'édu­ cation morale, et surtout l’éducation religieuse, la transmission de leurs biens, à raison de la situation qui résulte pour eux d’un mariage validement con­ mission de suppléer la famille, et même de la diriger tracté. Cf. J. Crozat, Des droits el des devoirs de la dans l’accomplissement de ses devoirs, est dévolue à une autre société parfaite, en vertu d’une vocation famille el de l’État, Paris, 1884, p. 139. Lorsque le mariage a donné ses fruits, la société spéciale et d’un droit prédominant : cette société est domestique voit son cercle s’étendre, et à la société l’Église. Pour plus de détails touchant la liberté d'en­ seignement et le droit d’intervention de l’État, voir conjugale vient s’ajouter une autre société composée l’ouvrage déjà cité, Droit social, p. 79 sq. Voir aussi des parents et des enfants : c’est la société paternelle, École, t. iv, coi. 2082. seconde et dernière étape de la famille. La On propre 2’ L'Étal et tes associations. — La famille, nous de celle-ci est l’éducation des enfants, non seulement l’avons vu en traitant des origines de l’État, voir physique, mais encore intellectuelle et surtout morale col. 881, afin d'obtenir aide et assistance dans l’accom­ et religieuse; car la société qui préside à la génération des enfants exige aussi que son œuvre ne soit ni frus­ plissement de sa mission, a été poussée, par un ins­ tinct naturel, à s'unir à d’autres familles. Telle a été trée ni incomplète. Or, c’est la mission spéciale de la première espèce d’associations qui donna naissance l’éducation o’entretenir et de développer l’être et la aux tribus primitives, de la réunion desquelles sortit vie reçue jusqu’à ce que l’enfant devienne, selon le un jour la société civile, universelle et indépendante mot de saint Thomas, · un homme parfait, de cette ou l’État. Ces associations naturelles, quoique peut perfection qui procède de la vertu. » Sum. theol., 11læ être volontaires et libres dans leur principe, sont Suppl., q. xli, a. 1. Tel est le devoir et tel est aussi le antérieures à l’État, dont elles sont devenues plus tard droit que la nature consacre chez les parents : car tout devoir a pour corrélatif un droit et l’un implique es éléments constitutifs. essentiellement l’autre. Ainsi donc, les enfants relèvent Cependant, il existe une autre classe d’associations, immédiatement de leurs parents et « la même loi natu­ postérieures à la constitution même de la société générale. Ces associations naissent de la libre initia­ relle qui impose aux parents le devoir de l’éducation tive des individus qui, obéissant à leur instinct de so­ leur accorde le droit de disposer de leurs enfants, c’est-à-dire le pouvoir de les diriger, de les obliger, ciabilité, et afin de pourvoir à des exigences particu­ et au besoin de les corriger jusqu’à ce qu’ils soient lières que l’autorité publique ne peut pas toujours parvenus à l’âge d’hommes parfaits. » E. Valton, satisfaire, s’unissent entre eux pour se prêter assis­ Droil social. p. 38. tance et concours mutuel. Ces associations libres se Ces principes généraux doivent déjà nous fixer sur forment donc en dehors de l’intervention de l’autorité les rapports juridiques de l’État avec la famille. En publique et elles jouissent d’une organisation propre, effet, la famille, étant une société nécessaire et natu­ quoiqu'elles doivent rester unies à la société générale, relle antérieure à la société civile, possède à l’égard de dont elles aident, loin de la contrarier, la fin et la l’État des droits inaliénables qui ne sauraient être mission. Elles sont aussi variées que Je but particu­ méconnus ou violés sans que soient atteints en lier qu'elles poursuivent, et c’est ainsique, dans l’État, même temps les principes essentiels de la loi naturelle. apparaissent les sociétés commerciales, industrielles, Or, comme la mission spéciale de la famille se réfère les associations ouvrières, les mutualités et syndicats à l’éducation des enfants et que c’est de là qu’elle de toute sorte, les sociétés scientifiques, littéraires, lire sa raison d’être, la question des rapports juri­ artistiques, etc. diques de l’État avec la famille se précise de cette ■ Enfin une troisième espèce d’associations est con­ manière : quels droits l’État a-t-il le devoir de respec­ stituée par l’action directe et immédiate du pouvoir ter et de protéger dans la famille touchant l’éducation publie : ce sont ces sociétés inférieures et subordonnées des enfants? Mais l’éducation des enfants doit être à que constitue l’autorité publique comme rouages de la fois physique, intellectuelle, morale et religieuse, et, gouvernement de la société générale; elles jouissent à ces divers points de vue, la famille a été investie par d’une circonscription territoriale déterminée et sont Dieu et la nature d’une mission spéciale et sacrée. Il soumises à des autorités subalternes qui relèvent suit de là que le premier devoir de l’État consiste à directement du pouvoir public. C’est ainsi que, dans ne pas s’opposer à ce droit imprescriptible des parents l’État, existent les provinces, les départements, les et à ne pas se substituer à eux, contre leur gré, dans districts, les municipalités, etc. Or, quels sont les rapports juridiques entre l’État cette œuvre de l’éducation de leurs enfants; en d’autres termes, la « liberté de l’éducation ». tel est le et les associations? La question ne souffre aucune premier droit que l’État a le devoir de respecter dans difficulté s’il s’agit de la troisième classe d'associa­ tions qui, étant purement administratives et gouver­ la famille. Cependant, la nature impose à l’État un second devoir : celui d’assister et, au besoin, de sup­ nementales, reçoivent leur organisation de l’autortè pléer la famille dans l’accomplissement de cette mis­ publique elle-même, dont elles sont de simples rouages, Il est certain, en effet, que ces sociétés secondaires sion de l’éducation des enfants: en effet,l’État ayant pour raison d’être de prêter son assistance et son con­ dépendant absolument du pouvoir de l’État qui les cours aux familles dont les moyens se trouvent par­ a constituées. Quant aux associations ou tribus primi lives qui donnèrent naissance à l’État, il n’y a pas lieu fois insuffisants, il doit se préoccuper de l’éducation 897 ETAT de s’y arrêter longtemps, puisque la plupart se fusion­ nèrent dans le grand corps politique de la société civile. Toutefois, la « commune », que l’on peut considérer comme un élément primordial de l’État, lui survécut, après l’avoir précédé. Elle naquit spontanément du gouvernement que se donnèrent les familles parlant la même langue, ayant des intérêts communs et surtout un territoire collectif. On sait quel a été le rôle prédominant de la commune au moyen âge, dont le régime démocratique fut le principe d’une si grande prospérité. Cf. Janssen, Histoire du peuple allemand, t. i; V. de Laveleye, Le gouvernement dans la démo­ cratie, t. i, 1. II, c. x, xi ; Ch. Antoine, op. cil., p. 98 sq. Le droit moderne, avec la Révolution de 1789, abolit l’autonomie de la commune, dont il ne subsiste plus guère aujourd’hui que de lointains ves­ tiges. Cependant, l’autonomie communale semble s’appuyer sur des principes de droit naturel que l’Etat devrait respecter, soucieux en cela de l’intérêt général de la société qui s’accommodera toujours d’un régime de décentralisation et d’organisation sociale libre et démocratique. Mais il nous faut prêter une attention spéciale aux rapports juridiques entre l’État et les associations libres qui, postérieurement à la formation de la société civile, se constituent grâce à l’initiative des citoyens et en dehors de toute intervention de l’autorité pu­ blique. Or ces associations doivent pouvoir se former et s’organiser librement sans qu’une autorisation spé­ ciale de l’État soit nécessaire, à condition seulement qu’elles poursuivent une fin honnête par des moyens licites. Ce principe de la » liberté d’association » se trouve justifié par ce que nous avons dit de la mission de l’État, qui n’est pas de neutraliser et d'absorber l’activité sociale des citoyens, ses membres, mais, au contraire, de la laisser s’épancher, lorsqu’elle se suffit à elle-même, et de l’aider, de la suppléer, lorsqu’elle est insuffisante. L’État n’a pas le droit de tout faire par lui-même, mais il doit respecter l’ordre social et lais­ ser faire, lorsque Finit’ative privée, individuelle ou collective, est suffisante, se bornant lui-même à une action directrice, toutes les fois qu’une intervention particulière n’est pas nécessaire. Car l’État peut, à son tour, exercer sur les associations libres un droit d’inspection et de vigilance, prêt à intervenir si le bien commun exige une limitation de leur liberté; mais il ne. lui est pas permis de se livrer à cette ingérence di­ recte et positive qu’autant que les associations, dans le but qu’elles poursuivent ou dans les moyens qu’elles emploient, se mettent en opposition avec le bien général de la société ou avec l’ordre public. Cf. Ch. Antoine, op. cit., p. 81 ; E. Valton, Droit social, p. 88. 3° L’Étal el l’Église. — En présence de l’État, so­ ciété parfaite, existe une troisième institution so­ ciale, également société parfaite, qui est l’Église. Ces deux sociétés, quoiqu’elles possèdent chacune leur existence propre, sont unies cependant par une cer­ taine coexistence sociale, de manière qu’elles sont nécessairement appelées à avoir entre elles des rap­ ports juridiques. « En effet, l’Église et l’État doivent remplir leur mission envers un même sujet, qui est l’homme; et le but que poursuivent, chacune dans leur ordre, les deux sociétés, n'est autre que le bonheur et la perfection du même individu, à la fois membre de l’État et de l’Église : ici, dans l’Église, c’est son bonheur surnaturel et éternel; là, dans l’État, c’est son bonheur temporel. Aussi bien la logique amène-t-elle nécessairement l’Église et l’État en présence l’une de l’autre; et entre ces deux sociétés existent des rap­ ports qui donnent naissance à des droits et à des devoirs réciproques. » E. Valton, Droit social, p. 154. Or, ces rapports juridiques sont de deux espèces. DICT. DE THÉOL. CATHOL. 89β Ou bien, ils ont pour base la constitution e: la · · des deux sociétés, en dehors de toute conventio: dentelle : on peut les appeler rapports na ■ ■■ . bien ils découlent de certains contrats, qui inter­ viennent à titre d’accord et de règlement <■ < litigieuses entre les deux puissances, c’est-.·concordats : ce sont les rapports concordalair. .Pour ces derniers, voir Concordats, t. ni, col. 727. aux rapports de la première espèce, qui sont, a - prement parler, des rapports de principes, nous . ■· contenterons de les esquisser, le sujet ayant été ment déjà abordé. Voir Église, col. 2210-222 . Nous considérerons l’Église et i’Élai catholique. nous établirons entre eux les rapports juridiques q .: correspondent à la thèse du droit chrétien, re?. l’encyclique Au milieu des sollicitudes, du 16 février 1892, etc. Cependant, quoi qu’il en soit des diverses interpré­ tations qu’on puisse donner du pouvoir indirect, en tant qu’il signifie, de la part de l’Église, un certain droit d’intervention dans les affaires temporelles de l’État, on ne peut nier l’existence de ce droit ni l'im­ portance des devoirs de justice qu’en retour il in::·· .se à l’État. « Or, ces devoirs de justice, qui découlent du principe de la subordination indirecte de l’État par rapport à l’Église, ont un caractère à la fois necat if et positif. En effet, ils exigent de l’État. non seulement qu’il s’abstienne, dans l’exercice de ses pouvoirs directif et exécutif, de gêner en quoi que ce soit la mis­ sion et les libertés de l’Église, mais encore qu’il se mette au service de l’Église et lui prête le concours de son autorité et de ses ressources matérielles, chaque fois que la lin de cette société supérieure et divine vient à le réclamer. » E. Valton, Droit social, p. 181. Des principes exposés jusqu’ici ressort l’injustice de ce qu’on a dénommé appel comme d'abus ou recours en cas d’abus, c’est-à-dire « un recours contre les em­ piétements de la puissance ecclésiastique sur les droits de la puissance, civile » car, tout appel devant néces­ sairement procéder d’un tribunal inférieur à un tri­ bunal supérieur, c’est précisément l’envers qui se produit dans l’appel comme d’abus, puisque l’Égliseest une société juridiquement supérieure à l’Étui et que celui-ci lui est indirectement subordonné. C'est donc avec raison que cette erreur de droit public a été condamnée par le Syllabus, prop. 41, et q lie peut même entraîner avec elle une censure d’excom­ munication spécialement réservée au souverain pon­ tife, comme on peut le voir dans la constitution Apo­ stolicæ Sedis, § 1, n. 6, 7. Cf. E. Valton, Droit social p. 182 sq. 3. Relation d’union et de concorde. — Les deux so­ ciétés, civile et ecclésiastique, sont,en raison de leur origine et leur fin, destinées à vivre dans des rapports d’union et de concorde : venant du même auteur, qui est Dieu, c’est-à-dire ordre, sagesse et paix, elles tendent en définitive au même but, qui est le bonheur de l’homme. Aussi bien ne peuvent-elles s’ignorer l’une l’autre, et, ne pouvant vivre dans une hostilité qui leur serait profondément préjudiciable, elles doivent se résoudre à s’entendre mutueuemei Ajou­ tons à cela que l’État est naturellement lié envers Dieu et la religion par des devoirs imprescriptibles et qu’il se doit à lui-même, autant qu’à ses propres sujets, de ne pas vivre dans l’athéisme, mais de prêter à la religion sa bienveillance et son concours. Or, l’Église seule a été officiellement chargée par Dieu de person­ nifier ici-bas la religion avec une organisation sociale parfaite et indépendante. C’est donc avec l’Église que doit se consommer cette alliance de la part du pou­ voir civil. Cette alliance des deux pouvoirs, conformément aux principes du droit chrétien, comporte un double rôle, un rôle négatif et un rôle positif. Le rôle négatif réclame qu’aucune des deux sociétés ne fasse rien qui puisse porter atteinte aux droits de l’autre. « Ainsi l’Église évite d’affaiblir l’autorité des chefs de gouver­ nement vis-à-vis de leurs sujets et de se mêler des affaires purement politiques. De son côté, l’État s'abs­ tient de mettre sa législation et ses actes en opposi­ tion avec les lois de Dieu et de l’Église, comme aussi de s’immiscer dans les choses de la religion et de l’ordre spirituel. · E. Valton, Droit social. ρ. 1Λ. Toutefois, ce rôle négatif ne suffit pas; il faut, en outre, que les deux sociétés se prêtent ur conc urs positif. 903 ÉTAT « De cette manière, l’Église accorde à l’État le secours de ses prières, afin d’attirer sur lui les bénédictions du ciel, l’appui de son autorité et de son influence mo­ rale, pour maintenir l’ordre et la paix parmi le peuple, et même une certaine participation matérielle dans les cas urgents, comme preuve de son désintéressement et de sa charité. A son tour, l’État assure la protec­ tion égale à l’Église, à la liberté de son ministère et à l’exercice de tous ses droits; il lui prête, au besoin, l’appui de sa force matérielle, pour suppléer à l’ineffi­ cacité des peines spirituelles, ou pour réprimer tout acte d’hostilité contre elle; il pourvoit à ses nécessités extérieures, à l’entretien de son culte et de ses mi­ nistres, lorsque les revenus des biens ecclésiastiques viennent à être insuffisants; enfin, il s’efforce de favo­ riser le progrès de la religion et de mettre sa légis­ lation en harmonie avec les lois de l’Église, aux­ quelles il peut encore apporter, s’il en est requis, le concours de son autorité. » E. Valton, Droit social, p. 186 sq. Mais nous devons faire quelques observations par­ ticulières touchant les matières mixtes à propos des­ quelles surtout il importe de voir se réaliser l’union et la concorde entre les deux pouvoirs, civil et ecclé­ siastique. On appelle proprement matières mixtes les choses sur lesquelles les deux sociétés, l’Église et l’État, peuvent exercer concurremment un droit de juridiction, parce qu’elles intéressent directement aussi bien la fin spirituelle que la fin temporelle. Or, parmi les choses mixtes, il faut distinguer, d’abord, celles qui n’ont pas été élevées à l’ordre surnaturel, mais qui se rattachent principalement à l’ordje natu­ rel, comme sont les questions d’enseignement, de justice dans les contrats; et, à propos de ces matières, il est loisible aux deux puissances d’exercer chacune sur elles une pleine juridiction, de la manière qui con­ vient à leur propre fin. Il existe, en outre, des matières mixtes qui, au contraire, relèvent principalement de l’ordre surnaturel, par exemple, le mariage, qui a été élevé par le Christ à la dignité de sacrement, et, dans ces matières, l’Église seule exerce son pouvoir quant à la substance de la chose et quant aux effets insépa­ rables qui en découlent; ainsi, à propos du mariage, l’Église seule peut exercer son autorité sur le contrat lui-même et la question de la légitimité des enfants; mais, quant aux effets temporels qui sont séparables de la chose surnaturelle, ils appartiennent à la juri­ diction du pouvoir civil : telles sont, pour ce qui con­ cerne le mariage, les questions de dot, de communauté des biens, d’héritage des enfants, etc. E. Valton, Droit social, p. 188 sq. Cf. Cavagnis, Institutiones juris publici ecclesiastici, Rome, 1906, t. i, p. 279 sq. ; Moulart, op. cit., p. 255 sq. Concluons cet exposé des principes du droit chré­ tien, dans l’hypothèse d’un État catholique, en disant quelques mots de la séparation de l’Église el de l’État. Si la séparation signifie l'athéisme officiel, c’est-àdire la négation théorique ou l’exclusion pratique de toute religion naturelle ou révélée, elle ne saurait être admise ni même tolérée d’aucune manière, car ce serait un crime envers Dieu et un attentat à la raison. Il ne faudrait pas en juger autrement, si par sépara­ tion on entendait l’indifiérence absolue de l’État en matière religieuse, car ce serait toujours l’athéisme, déguisé sous un autre nom. D’ailleurs, une séparation ainsi complète et absolue de toute religion est impos­ sible. Voici, en effet, comment M. Paul Leroy-Beaulieu le démontre,.dans son livre : L’État moderne et ses fonctions, Paris, 1890, p. 246sq. : «On pourra discuter tant que l’on voudra sur la signification de cette for­ mule (l’État athée) : tant par l’étymologie que par la conception populaire, elle n’a qu’un sens, celui de la 904 négation de la divinité et de tout ce qui s’y rapporte ; elle implique l’hostilité... Une société où l’État et la religion sont en lutte ne peut être qu’une société pro­ fondément troublée; d’autre part, une société où la religion et l’État prétendent s’ignorer mutuellement est presque une société impossible... Comment l’État pourrait-il être indifférent à l’égard de la religion, des cultes et de Dieu même? Comment surtout pré­ tendrait-il se cantonner dans une sorte de positivisme qui lui permettrait d’ignorer qu’il existe parmi les ci­ toyens certaines croyances ardentes, précises et col­ lectives sur l’origine, les devoirs et la fin de l'homme? Par un miracle d’abstraction, de contention d’esprit, de surveillance de toutes ses paroles et tous ses actes, un simple particulier peut à peine arriver à pratiquer ce positivisme dans toute sa rigueur; un État ne le peut pas. A chaque instant il rencontre le problème religieux; il est obligé de compter avec lui. » Et c’est pourcpioi Pie X a réprouvé et condamné les lois qui ont établi la séparation de l’Église et de l’État en France et en Portugal. Pour la France voir l’en­ cyclique Vehementer nos, du 11 février 1906, Dcnzinger-Bannwart, n. 1995, et pour le Portugal, voir l’encyclique Jamdudum in Lusitania, du 24 mai 1911, dans Acta apostolicœ sedis, t. ni, p. 217-224. Cependant, si on se place sur le terrain de l’hypo­ thèse, c’est-à-dire au milieu de circonstances spéciales, telles qu’elles peuvent résulter d’une situation de fait créée par un Étal non catholique, il ne convient pas de condamner absolument le régime de séparation en vertu duquel l’État s’abstient de donner à l’Église, de préférence aux autres cultes, une reconnaissance légale et officielle. Mais l’État doit toujours accorder à l’Église une entière liberté pour l’exercice de son culte et l'accomplissement de sa mission. « Ainsi l’Église pourra en toute liberté communiquer avec son chef, le souverain pontife, promulguer des lois pour ses sujets, et en poursuivre l’application au besoin par des jugements et des peines, choisir elle-même ses pas­ teurs dans la forme qui lui agréera, recruter ses mi­ nistres et pourvoir à leur éducation ecclésiastique, faire bénéficier les simples fidèles de l’instruction reli­ gieuse et même ouvrir des écoles pour l’enseignement profane, célébrer ses fêtes et solennités liturgiques, posséder et administrer tous les biens temporels qui lui seront nécessaires, etc., en un mot, user de tous les pouvoirs qui, de droit naturel, appartiennent à une société religieuse. » E. Valton, Droit social, p. 195. En outre, l’État ne pourra édicter des lois en oppo­ sition flagrante avec la législation de l’Église, car l’État non catholique, qu’il soit hérétique, schisma­ tique ou simplement indifférent, s’il ne reconnaît pas à l’Église le don d’infaillibilité, ne saurait du moins s’attribuer exclusivement pour lui-même cette préro­ gative. Il devra donc laisser à l’Église sa liberté d’ex­ pansion et de propagande et ne point mettre obs­ tacle à son ministère de la prédication. Ce principe conserve son application même à propos de l’État infidèle, et celui-ci ferait preuve de tyrannie s’il en agissait autrement, de manière que l’Église, se trou­ vant dans un cas de légitime défense, pourrait faire ap­ pel à l’appui des États chrétiens. Cette séparation de fait entre l’Église et l’État a été fort bien mise au point par Léon XIII dans l'encyclique Au milieu des sollicitudes, du 16 février 1892 : « Cette situation, ob­ serve ce grand pape, se produit dans certains pays. C’est une manière d’être qui, si elle a de nombreux et graves inconvénients, offre aussi quelques avan­ tages, surtout quand le législateur, par une heureuse inconséquence, ne laisse pas que de s’inspirer des prin­ cipes chrétiens; et ces avantages, bien qu’ils ne puissent justifier le faux principe de la séparation ni autoriser à le défendre, rendent cependant digne de 905 ÉTAT — ÉTATS DE VIE tolérance un état de choses qui, pratiquement, n’est pas le pire de tous. » Encycliques Diuturnum, § Etsi homo arrogantia; Immor­ tale Dei, § Hac ratione, § Sed perniciosa, § Non est magni negotii ; Rerum novarum, § Jamvero quota pars; Sapientia: christianœ, S Quod autem; Libertas pr&stantissinium, § Mi­ tiores aliquando; S. Thomas, Sum. theol., I· II·, q. XC, a. 3; q. xcv, a. 4; q. xcvn, a. 3; De regimine principum, 1. I, c. n; Suarez,Pe legibus, 1. III, c. r, n. 3 sq.; c. n; c. xr, n. 7 sq.; Taparelli, Saggio teoretico. n. 485 sq.; Liberatore, Principes d'économie politique, trad, franç., Paris, 1891, p. 20 sq.; L’Êgliseet ΓÉtat dans ses rapports naturels, trad, franç., Paris, 1877, passim; Cathrcin, Moralphilosophie, Fribourg-en-Brisgau, 1904, t. n, p. 310 sq.; Schifllni. Ethica generalis, Turin, 1891, p. 364, 383 sq.; Cavagnis, Institu­ tiones juris publici ecclesiastici,4"édit.,Rome, 1906, passim ; V. de Pascal, Philosophic morale et sociale, Paris, 1896, passim; Moulart, L’Église et l’État, Louvain, 1879, p. 403 sq.; Paul Leroy-Beaulieu, L’État moderne et ses jonctions, passim; Ch. Antoine, Cours cléconomie sociale, 3' édit., Paris, 1905, p. 51-91 ; E. Valton, Droit social, la fa­ mille, les associations, lÉtal, IÉglise, Paris, s. d. (1906), passim; Ch. Antoine, art. État, dans le Dictionnaire apo­ logétique de la foi catholique, de d’Arlès. Paris, 1910, t. i, col. 1522-1543 ; P. Besson, De la séparation de ΓÉglise el de Γ État et de ses conséquences relativement aux libertés religieuses, 11° édit., Paris, s. d. E. Valton. 2. ÉTATS DE VIE. La théologie et le droit canon s’occupent des états dans la vie de l'homme : la pre­ mière considère ces états en eux-mêmes, le second les envisage à la lumière du droit ecclésiastique. Enfin, la morale étudie les états dans la vie de l’homme, au point de vue des règles de conduite, qui en sont la conséquence ou la condition. — I. D’après la théologie. II. D’après le droit canon. III. D’après la morale. I. D’après la théologie. — Notions el définitions. — Dans un sens large, on entend par état toute con­ dition de vie constante, stable. C'est ainsi que les théologiens traitent de l’état de nature pure, de l’état d’innocence et de nature déchue, de l’état des bien­ heureux dans le ciel et des damnés en enfer. Une certaine stabilité est nécessaire pour que la condition de vie devienne un état : stabilité absolue, lorsque l’état de vie est immuable, comme dans le sacerdoce, le mariage ou la religion; stabilité relative, lorsqu’il est possible,, quoique difficile, de changer le genre de vie, comme dans l’état de célibataire, l’état séculier, l’état d’esclave. Dans un sens plus strict, on comprend sous le nom d’état une condition de vie stable qui provient d'une obligation ou d’une exemption d’obligation. D’après cette considération, on distingue l’état d’homme libre et l’état d’esclave, l'état de mariage et de célibat, l’état laïc, clérical, régulier, séculier, etc. Ce qui carac­ térise l’état de vie pris au sens strict, c’est que la cause de cet état doit être non seulement une cause perma­ nente, mais encore une obligation ou exemption d’obli­ gation. Par exemple, l’état conjugal consiste essentiel­ lement dans les obligations permanentes provenant du mariage, obligations dont le célibataire est exempté. L'état clérical et l’état régulier sont constitués par un ensemble d’obligations, auxquelles le laïc et le sé­ culier ne sont pas soumis. Tel qu’il a été défini dans un sens strict, l’état dif­ fère de la profession, de l’office. Celui-ci, en effet, ne provient pas d'une obligation habituelle atteignant la personne, mais bien des actes exercés par elle; par exemple, dans l’office du juge, d’avocat, de médecin, de confesseur, etc. Toutefois, la théologie morale, lorsqu’elle traite des états particuliers de vie, comprend dans cette for­ mule toutes les professions, tous les métiers, et c’est dans ce sens que nous parlerons plus loin des devoirs d’état et du choix d’un état de vie. 906 II. D’après le droit canon. — 1’ Î.'ùf ce -ie en : général. — Dans le droit romain et, plus tard, dans le droit canon, on comprenait sous le nom d’état : la con­ dition qui résulte pour l’homme de la liberte ou ce l’esclavage, dé la famille ou de la société civile. Dans la société antique il y avait des hommes lit r-.s et des esclaves; la situation juridique du père, de ia mere e’. des enfants dans la famille était stable mais ir : la cité, enfin, conférait différentes fonctions perma! nentes. De là résultaient diverses conditions de vie stables, divers états de vie. La première des considérations indiqué-.?, la dis­ tinction entre hommes libres et esclaves occupait dans le droit une situation prépondérante. Dans le Digeste, 1. III, De statu hominum, la première division des personnes consiste en ce que tous les hommes sont libres ou esclaves. Dans les Institutes, 1. I, 16, De ca­ pitis diminutione, « la perte de la liberté et la perte du droit de citoyen sont regardées comme la plus grande diminution personnelle, diminutio capitis. · Cf. Décret de Gralien, caus. II, q. vi, c. 40. Saint Thomas résume et précise cet enseignement en quelques mots : « L’état de vie se rapporte, à proprement parler, à la liberté ou à l’esclavage, soit dans l’ordre spirituel, soit dans l’ordre civil. » Sum. theol., Il» II», q. clxxxhi, a. 1. Considéré dans la société religieuse, l’état ne sau­ rait être déterminé et constitué par des raisons in­ ternes, connues de Dieu seul, renfermées dans ie sanctuaire de la conscience, mais il doit avoir pour ’ cause des éléments externes et visibles. La condition 'de vie stable, qu’est l'état de vie, s’exerce dans un milieu social; elle implique des relations, des obligations et des droits dans l’Église société visible, et, par con­ séquent, doit être un statut externe et visible au moins dans sa cause. Il est donc nécessaire que l’obligation stable consti­ tuant l’état de vie prenne naissance dans une mani­ festation, dans une profession extérieure, et, comme ' il s’agit d’un lien perpétuel et sacré, cette manifesta­ ’ tion extérieure sera, étant donnés les usages des hommes, un rite solennel. Ainsi, la notion d’état com­ prend trois éléments : l’obligation, la perpétuité, la solennité. Ces conditions, nous les trouvons remplies dans l’Église, dans et par trois initiations: le baptême, l’ordre et le mariage. Ces trois sacrements, en eflet, imposent l’obligation perpétuelle de pratiquer la reli­ gion chrétienne, ou de se consacrer au ministère di­ vin, ou de garder indissoluble le lien conjurai. 11 s’en­ suit qu’il y a dans l’Église trois états : l'état de baptisé, l’état sacerdotal, l’état conjugal. 2° État de perfection. — D’après saint Thomas, l’état de perfection est celui dans lequel l’homme offre par vœu toute sa vie à Dieu afin de le servir dans les œuvres de perfection. Opusc. de perfectione vilæ spiri­ tualis, c. xv. La perfection du chrétien, c’est l’union à-Dieu, être souverainement parfait, et cette union s’opère par la charité. Le chrétien aura donc une per­ fection d’autant plus grande qu’il croîtra dans la di­ vine charité. La perfection, dans un sens absolu, est donc ce degré de charité que peut atteindre ici-bas l’homme qui brise tous les obstacles au divin amour et se consacre tout entier au service divin. Tendre à a perfection, c’est tendre à ce degré de charité, l’etat de perfection est celui qui a pour fin ce degre de cha­ rité. C’est par sa propre volonté que l’homme entre Uns l’état de perfection, mais cette volonté, pour assurer la stabilité nécessaire à l’état de perfection, doit être soutenue par un vœu. En effet, le lien volontaire qui fixe le chrétien dans un état de vie ne peut être formé que par une pro­ messe. Cette promesse devant, de toute nécessité. 907 ÉTATS DE VIE être faite à Dieu, est, par conséquent, un vœu. D’abord, U n’y a aucune raison pour que l’homme s'engage vis-à-vis d’un autre homme à l’état de per­ fection. Si l’on excepte l’obéissance, que m’importe que Pierre ou Paul pratique les conseils évangé­ liques de pauvreté ou de chasteté? S’ils veulent tendre à un degré spécial de chasteté, quels motifs puis-je avoir de les en empêcher? Une promesse de ce genre deviendrait caduque par défaut de motifs sérieux. En outre, la promesse faite à un homme serait pure­ ment humaine, l’état qu elle déterminerait serait sacré, d’ordre divin et dès lors il n’y aurait aucune proportion entre la cause et l’effet. L’état de perfection a potu· fin la perfection de la divine charité, mais cette fin peut être poursuivie de deux manières : ou bien en recherchant la perfec­ tion pour soi, ou bien en la communiquant aux autres. Dans le premier cas, c’cst l’état religieux dans lequel le chrétien, par l’émission des trois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, s’engage à la pratique de la perfection par la pratique des conseils évangéliques. Dans le second cas,c’est l’état de l’épiscopat; l’évêque, dans sa consécration, contracte l’obligation de se dévouer au salut du troupeau qui lui est confié, et donc de développer en lui la divine charité. Obliga­ tion stable, puisque l’évêque est uni à son église par un mariage spirituel, de soi indissoluble. Comme les curés ont, eux aussi, charge d’âmes et sont attachés à une portion déterminée de l’Église, on peut dire, par analogie avec l’épiscopat, qu’ils sont dans un état de perfection. Ainsi, l’on distingue deux états de perfection : l’un passif, état de perfection à acquérir, status perfectionis acquirendæ, l’autre actif, état de perfection à commu­ niquer, status perfectionis communicandæ. Dans le premier état, le religieux tend à la perfection dans son âme; dans le second état, l’évêque (et par ana­ logie le curé) produit la perfection dans les âmes qui lui sont confiées. Ne pourrait-on pas imaginer un troisième état de perfection dans lequel le chrétien resterait, se main­ tiendrait dans la perfection acquise? Personne ne pouvant sans présomption se déclarer parfait, ce troi­ sième état serait fictif et mensonger. En outre, comme la perfection dépend de la grâce divine, le chrétien est absolument impuissant à s’établir et se fixer dans un degré déterminé de perfection. Les deux états de perfection dont nous venons de parler peuvent se déduire du terme de la charité. La charité a pour objet Dieu et le prochain; amour de Dieu, elle donne naissance à l’état de perfection des religieux; amour du prochain, elle est le fondement de l’état de perfection des évêques. Jésus-Christ est la cause et l’exemple de toute perfection. Or, d’une part, il a voulu promouvoir dans son Église le zèle de la perfection à laquelle il exhorte les hommes et la pratique des conseils évan­ géliques; d’autre part, il a instituéle ministère pastoral auquel il propose cette règle : « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. » Joa., x, il. Ce qui constitue pour les évêques l'état de perfection, c’est l'obli­ gation perpétuelle de se dévouer au salut des âmes. Dans cette formule sont contenus les trois éléments de la charité parfaite envers le prochain : 1. l’amour des ennemis, parce que la sollicitude de l’évêque doit s’étendre à toutes les brebis sans exception, même à celles qui seraient rebelles. Ne doit-il pas, à l’exemple du Maître, laisser au bercail les quatre-vingt-dix-neuf brebis pour se mettre à la recherche de la brebis éga­ rée? — 2. le sacrifice de sa vie, parce que cette solli­ citude quotidienne, constante, de l’évêque pour son troupeau, comprend la vie tout entière; — 3. la communication des dons divins les plus précieux, 908 puisqu’il s’agit de la sublime fonction de pasteur spirituel. La perfection de la charité envers le pro­ chain, n'est-ce pas de lui donner Dieu?Telle est la doctrine de saint Thomas dans l’opuscule De perfe­ ctione vitæ spiritualis, c. xvi, xvn, et dans la Somme théologique, 11“ II"·, q. xvm. Sans doute, plusieurs théologiens de marque, tels que Bellarmin, Control)., 1. II,c.n,n. 7; Suarez, De reli­ gione, tr. VII, 1. I, c. xv, n. 7; Bouix, De jure regula­ rium, part. I, sect, i, c. iv, soutiennent que l’évêque est dans l’état de perfection acquise, perfectionis acqui­ site·, mais cette opinion soulève de graves diffi­ cultés. Cf. Vermeersch, De religiosis, c. i, n. 9; Génicot, Theol. moralis, t. n, n. 92. En effet : 1. La nature d'un état de vie est déterminée et se connaît par la profession publique qui en est faite. Or, il est mani­ feste que rien dans la consécration des évêques n’in­ dique que ceux-ci sont parvenus à l’état de perfection, ou qu’ils entrent dans un état de perfection acquise. — 2. Il est vraiment difficile de soutenir que les évêques ont acquis la perfection à laquelle tendent les religieux en vertu de leur état. « Les évêques, écrit Bellarmin, loc. cil., devraient être parfaits, c’està-dire avoir atteint le degré de charité auquel tendent les religieux par leurs vœux et leurs exercices. » Et ce degré de charité il le définit : « Celui dans lequel Dieu est aimé autant qu'il peut l'être par une créature mor­ telle. » Assurément, il est à souhaiter que les évêques soient ornés de toutes les vertus au plus haut degré et, cependant, qui oserait affirmer que leur charité at­ teigne un degré tel qu’ils aiment Dieu autant qu’il peut être aimé par une créature mortelle, suivant la formule de Bellarmin? Saint Thomas ne dit-il pas : « Il n’est pas nécessaire de choisir pour évêques ceux qui sont les meilleurs par la charité, » Sum. theol., II» II»·, q. clxxxv, a. 3? Le souverain pontife n’ac­ corde-t-il pas à de saints évêques la permission d’en­ trer dans un ordre religieux? Mais alors, comment pourraient-ils tendre à une perfection qu’ils ont ac­ quise par état? 3° Comparaison entre les différents états de perfec­ tion. — Pour mieux comprendre les considérations qui précèdent, il est utile de comparer entre eux l’évêque, le prêtre, le religieux. Cette comparaison est déve­ loppée longuement par Suarez, De religione, tr. VII, 1. I, c. xvii-xx, il nous suffira de résumer brièvement l'enseignement de saint Thomas sur cc point. Sum. theol., II» IIæ , q. clxxxiv, a. 6. II importe de remar­ quer que la comparaison ne porte pas sur le mérite des personnes, mais sur la condition objective de leur vie. On peut prendre comme termes de comparaison : l'état, l’ordre, la fonction. — Au point de vue de Vélat de vie, les personnes constituées dans l’état de per­ fection, à savoir, les évêques (les curés par analogie de ministère) et les religieux, sont supérieures aux simples prêtres séculiers. Au point de vue de l’ordre, les évêques sont supérieurs aux prêtres et ceux-ci l’em­ portent sur les religieux qui ne sont pas revêtus du sacerdoce. Enfin, au point de vue de la fonction, on doit donner le premier rang à ceux qui ont charge d’âmes. La supériorité qui résulte des trois éléments que nous venons de considérer est partielle et relative. S’agit-il de la dignité adéquate, intégrale? Dans ce cas, le premier rang revient incontestablement aux évêques. Ils l’emportent, en effet, sur les prêtres et les religieux par l’ordre, par la fonction et encore par l’état de vie. L’état épiscopal se place au-dessus de l’état religieux' par l’obligation plus stricte de se dévouer au salut des âmes et par la sainteté que sup­ pose ce ministère. Cf. S. Thomas, De perfect. Dite spiri­ tualis, c. xvn. Saint Thomas rapproche de la per­ 909 ÉTATS DE VIE fection de l’épiscopat celle des religieux prêtres (et aussi des curés) qui se consacrent au soin des âmes. Sum. theol., 11“ II», q. CLXxxvm. Enfin, le prêtre séculier est au-dessus du religieux laïc, tant par l’ex­ cellence du saint ministère que par la sainteté requise pour cette fonction. Ibid., 11“ II», q. clxxxiv, a. 8. III. D’après la morale. — 1° Devoirs d’état. — Nous entendons par états de vie les diverses condi­ tions objectives de la vie de l’homme, lesquels, par conséquent, comprennent tous les métiers, toutes les professions ou carrières auxquelles l’homme consacre son activité. Les devoirs d’état sont les obligations particulières dans les diverses conditions objectives de la vie. Le père de famille, le patron, le juge, le marchand, etc., sont soumis à des préceptes spéciaux, à des obliga­ tions particulières en vertu de l’état de vie dans lequel ils se trouvent engagés. Quel que soit cet état de vie, il est possible à l’homme d’y faire son salut. Saint Paul dit aux fidèles : « Que chacun demeure dans la voca­ tion ou dans l’état où il a été appelé : maître ou es­ clave, dans l’état de virginité ou dans celui du ma­ riage, qu’il y persévère selon Dieu. » I Cor., vit, 20. Aussi, lorsque les public-tins et les soldats demandaient à saint Jean-Baptiste ce qu’ils devaient faire, il ne leur ordonna point d’abandonner leur profession, mais de s’abstenir de toute injustice. Luc., ni, 22. JésusChrist n’eut pas une conduite différente, il ne dédai­ gna point les publicains pour lesquels les Juifs avaient le plus grand mépris et, lorsqu’ils lui en firent le re­ proche, il ’•épondit qu’il n’était point venu appeler les justes, mais les pécheurs à la pénitence. Cette vérité est pleinement confirmée par l’histoire de l’Église, qui nous montre des saints dans tous les états de vie, panni les pauvres et les ignorants aussi bien que panni les riches et les savants; dans les chau­ mières aussi bien que sur le trône et dans les palais des rois, dans les siècles mêmes les plus corrompus et les moins favorables à la pratique des vertus. Tous se sont sanctifiés par leur piété et par l’accomplissement de leurs devoirs d’état. Ce sont là deux moyens de salut, deux moyens néces­ saires qu’il ne faut pas séparer. De même qu’un chré­ tien serait dans l’illusion s’il pensait se sanctifier par la piété seule, sans remplir les devoirs de l'état où ia divine providence l’a placé; il ne se tromperait pas moins s’il se persuadait qu’il ne doit rien à Dieu dès qu’il ne manque point à ce qu’il doit aux hommes. La vie chrétienne a pour principe la vertu de charité.qui se rapporte non seulement à Dieu, mais encore aux hommes. Dès lors, les obligations de la vie chrétienne comprennent les devoirs envers Dieu et les devoirs en­ vers le prochain. Les devoirs d’état n’étant autre chose que certaines obligations envers le prochain, particu­ lières à des conditions déterminées de la vie humaine, il s’ensuit que les devoirs d’état rentrent dans les obli­ gations de la vie chrétienne. Sous prétexte que les catholiques ne sont pas tou­ jours exacts à satisfaire aux devoirs de la société, on prétend que la fidélité à accomplir ces devoirs tient lieu de toutes les vertus et remplit toute justice. Mais il est aisé de voir que cette morale n’est qu’une hypo­ crisie. Quiconque, en effet, ne se fait pas scrupule de secoaer le joug de toutes les lois religieuses, ne s’en fait pas davantage d’enfreindre des devoirs de son état lorsqu’il peut le faire impunément, et qu’il n’y est fidèle qu'autant que son honneur et sa fortune en dé­ pendent. L’Église catholique, qui n’a rebuté aucune profession honnête, a toujours proscrit toutes celles qui sont criminelles, celles qui ne servent qu’à exciter les passions et à fomenter les désordres. Aussi, dès les premiers siècles, elle a refusé d’admettre au baptême les femmes perdues et ceux qui tenaient des lieux de 910 débauche, les ouvriers qui fabriquaient les idoles. ! gladiateurs, les astrologues, les conducteurs de ch.--· dans les cirques. Ils étaient obligés de renoncer à ces professions s’ils voulaient être baptises, et s’ils y retournaient après leur baptême, ils étaient excommuniés. 2° Choix d'un étal de vie. — 1. Règle générale. — L’homme doit se préparer à la béatitude — dans les conditions concrètes où l'a placé la civic: ; - vidence. La béatitude éternelle est, on le sait. ; dernière de toute l'activité humaine. Dès lors, il considérer, dans le choix d’un état de vie, le rent de celui-ci à la fin dernière de l’homme. Celui-ci ■ pourra donc choisir qu'un état honnête et qui ire <·.: pas un obstacle insurmontable à la fin dernière. Il devra, en outre, examiner avec soin ses aptitudes internes et externes, physiques, morales et intellec­ tuelles, de manière à avoir la certitude qu’il pourr , avec la grâce de Dieu, remplir les obligations parti­ culières à l’état de vie qu'il veut embrasser. S’il s'agit de l’état sacerdotal ou de l’état religieux, il devra . ra­ dier avec une grande sollicitude sa vocat ion. Voir Vo­ cation. 2. Régies particulières. — a) La plupart des homn:es devant se procurer par le travail les moyens nécessaire < à leur subsistance, doivent s’adonner à un métier ou j une profession lucratifs. C'est là un devoir de chant.· envers soi-même. D’une manière générale, la nécessi!·.· du travail s'impose d’autant plus que la population du territoire est plus dense. Il est bien évident qu_. par suite de la concurrence, la quantité de biens mate­ riels disponibles, je veux dire de biens que l’on peut -procurer sans travail ou avec peu de travail, cette quantité diminue à mesure que le nombre des parti-s prenantes augmente. Cependant, la nécessité pour l’homme du trav.··.! intellectuel ou corporei ne provient pas seulemet1 la nécessité de la subsistance quotidienne; elle découle encore de l’obligation de fuir l’oisiveté, afin d’éviter de tomber dans toutes sortes de vices. Telle est, en efit t, la condition de la nature corrompue par le péché ori­ ginel que, si elle se laisse aller à l’oisiveté, elle ne tarde pas à tomber dans le péché. 6) Les riches, qui n’ont pas besoin de travailler pour se procurer le pain quotidien, sont soumis eux aussi à la loi du travail et doivent se créer des occupations utiles. Le danger d’oisiveté est imminent pour eux, et pour eux aussi l’oisiveté est la mère de tous les vices. Le riche reçoit de nombreux bienfaits de la société . protection, sécurité pour sa personne et ses biens: il doit donc, en contribuant au bien commun par un travail adapté à sa situation, payer sa dette envers la société. Le riche fainéant ne serait qu’un parasite so­ cial. L’oisiveté des riches est un exemple dissolvant pour la masse des travailleurs qui peinent et qui souffrent; elle excite l’envie, la rancune, la haine du peuple et prépare de terribles révoltes. Ceux qui possèdent en abondance les biens de 1:. terre satisferont à la loi géné­ rale du travail en cultivant les arts, les lettres, les sciences, ou encore en se dévouant à la chose publique. Au reste, dans le temps où nous vivons, les riches n’ont que l’embarras du choix pour trouver une occupation utile. Les œuvres sociales catholiques, les institut for. s d’assistance pour les pauvres, les malades, les orphe­ lins, l’action publique par presse, les reunions, associations, fournissent un vaste champ à i act:’. ·· de ceux que Dieu a comblés des biens de ’s fortvr». D’ailleurs, le riche satisfera en partie à la Ici géné­ rale du travail en élevant chrétiennement sa Ir-miVe, en prenant soin de ses domestiques et des autres per­ sonnes qui dépendent de lut c) Nous avons considéré le choix d’en état en gecé- 9Γ1 ÉTATS DE VIE — ÉTERNITÉ ral, d’une manière indéterminée quant à l’objet, mais il peut arriver que l’homme se trouve en présence de l’obligation de choisir un état de vie déterminé. Cette obligation sera négative ou positive. J’appelle obliga­ tion négative celle qui défend d’entrer dans un état de vie déterminé. Cette obligation peut provenir d’un défaut de forces physiques ou intellectuelles dans le candidat, d’où il résulterait que celui-ci est incapable de remplir les devoirs particuliers de cet état. Elle peut encore prendre naissance d’un défaut de forces morales. Lorsque, par exemple,quelqu’un est persuadé qu’il n’a pas le courage, la force de volonté, la con­ stance nécessaires pour vivre dans un état déterminé. L’obligation positive est celle qui prescrit de s’enga­ ger dans un état de vie déterminé. Cette obligation se produira lorsque l’homme a la certitude que, dans telles circonstances concrètes, tel état de vie est pour lui un moyen nécessaire de salut, par exemple, l’état de mariage ou l’état religieux. La même obligation s’impose lorsque quelqu’un ne peut pas remplir des obligations graves sans em­ brasser un état déterminé, par exemple, l’obligation de continuer la profession paternelle pour aider ses pa­ rents, ses frères et sœurs en bas âge. Cependant, si quelqu’un éprouvait une grande répugnance à prendre telle profession, il faudrait considérer attentivement le cas, avant d’imposer une obligation grave. C’est le cas d’appliquer l'axiome : Caritas non obligat cum anlo incommodo. Les parents doivent aider leurs enfants à se procu­ rer un état qui leur permette de gagner honorablement leur vie; dans ce but, ils doivent consulter les capacités et les inclinations de leurs enfants, conformément aux principes posés plus haut. Lorsqu’il s’agit du mariage ou de l’état de per­ fection, en soi, les enfants ne sont pas tenus d’obéir à leurs parents pour le choix d’un état de vie. Toute­ fois, si les parents avaient un besoin pressant du se­ cours de leurs enfants, ceux-ci pourraient, et même en certains cas devraient retarder l’époque de leur mariage ou de leur entrée en religion. D’une manière générale, les enfants sont tenus de prendre conseil de leurs parents avant de contracter mariage, mais si le refus des parents est injuste, les enfants peuvent passer· outre. S. Alphonse, Theol. mor., 1. VI, n. 8*19. D’après saint Alphonse de Liguori, il pourrait y avoir péché grave à refuser, sans un juste motif, un mariage proposé par les parents, lorsque, par exemple, ce mariage est nécessaire à la réconciliation des familles ou encore à la subsistance de parents pauvres. S. Thomas, Sum. theol., II· II’, q. xxiv, a. 9; q. cxxxxin, a. 1, 4; q. clxxxiv-cxxxvi ; Opusculum de perjectione vitæ spiritualis; Passerini, De hominum statibus et officiis; Suarez, De religione, tr. VII, 1. I, III; Lessius, De virtuti­ bus cardinalibus, 1. II, c. xi.r, dist. I; Bellarmin, Conlrov., 1. H, c. ri; Ballerini-Palmieri, Opus theologicum, t. rv, tr. IX, c. i; Lehinkuhl, 't heologia moralis, t. i, n. 586 sq. ; Vermeersch, De religiosis, part. I, c. i, a. 1 : NoIdin, Summa theologiæ moralis. II, De prœceptis, part. IV. C. Antoine. ÉTERNELS. C’est le nom assez arbitrairement choisi par l’auteur du Dictionnaire des hérésies, Migne, t. i, col. 677, pour désigner, sans la moindre référence, certains chrétiens des premiers siècles qui croyaient que, après la résurrection générale, le monde durera éternellement tel qu’il est aujourd’hui. Il est vrai que le premier écrivain ecclésiastique qui nous révèle l’existence d’une telle opinion, Philastrius, ne sait comment qualifier ses partisans, Hier., 80, P. L., t. xn, col. 1192; il nous apprend, du moins, qu’ils ne se laissaient pas arrêter par le passage si formel de Notre-Seigneur : Le ciel et la terre passeront, » Matth., xxiv, 35; Marc., xm, 31; Luc., xxi, 33, 912 pas plus du reste que par les autres passages de l’Écriture, où il est dit qu’il y aura des cieux nouveaux et une terre nouvelle. Is., xxv, 17; II Pet., ni, 13; Apoc., xxi, 1. Il ne s’agit pas là, pensaient-ils, d'un changement proprement dit, au point qu’il doive y avoir des créatures nouvelles, un autre ciel et une autre terre, mais plutôt d’une restauration qui procurera à tout ce qui existe actuellement plus d’éclat et plus de gloire, comme saint Paul l’affirme en particulier du corps de l’homme, I Cor., xv, 44; et ils ajoutaient que le monde, ainsi transformé, n’aura plus de fin. Saint Augustin, qui emprunte ces courts renseigne­ ments à l’évêque de Brescia, ne sait comment appeler cette hérésie, sine auctore et sine nomine. Hier., 67. P. L., t. xlii, col. 42. Mais, postérieurement, l'auteur du Praedestinatus n’hésite pas : sans indiquer ses sour­ ces, il l’appelle l’hérésie des satauniens, du nom de leur chef, Sataunius, personnage d’ailleurs complè­ tement inconnu. Prædest., 67, P. L., t. un, col. 610. S. Philastrius, Hier., 80, P. L., t. xn, col. 1192; S. Au­ gustin, De hœr., 67, P. L., t. xLir, col. 42: Migne, Diction­ naire des hérésies, Paris, 1847,1.1, col. 677. G. Bareille. ÉTERNITÉ. — I. Notions philosophiques. II. Éter­ nité, attribut divin. III. Éternité participée. IV. Éter­ nité improprement dite. L Notions philosophiques. — L’éternité nous échappe totalement; pour nous en faire une idée, il nous faut partir de la notion du temps, qui tombe sous notre expérience. Sans entrer dans toutes les discus­ sions philosophiques que soulèvent les problèmes ardus de l'espace et du temps, tenons-nous en aux données générales, expression du bon sens et traduc­ tion de l’expérience sensible. 1° Le temps a son fondement réel dans le mouve­ ment local. Saint Thomas l'a défini après Aristote : numerus motus secundum prius et posterius. Physic., 1. IV, lect. xvm. Le » nombre » n’est pas pris ici in abstracto, mais il consiste dans la réalité même des instants se succédant les uns aux autres sans interrup­ tion et de façon continue. C’est ce que saint Thomas appelle le nombre nombré par opposition au nombre nombranl ; numerus numeratus, numerus numerans. Loc. cit. Succession des instants, l’avant et l’après, tel se présente à nous le temps. Sa continuité est celle du mouvement lui-même, qu’on a défini précisément : actus entis in potentia quatenus in potentia, acte d’un être toujours en puissance d’un acte subséquent. En réalité, le temps dépend donc du mouvement, dont il mesure les actes successifs. La notion de temps comporte également une idée de commencement et de fin. Non pas qu’essenticllement le temps doive avoir un commencement ou une fin, car le temps peut se concevoir comme ayant duré et comme devant durer toujours, mais parce qu’il suppose, aux choses mesurées par lui, un commence­ ment et une fin : · Il n’y a à être mesuré par le temps que les choses qui ont un commencement ct une fin dans le temps... et cela, parce que, dans tout être qui est mû,se doit pouvoir assigner un certain commence­ ment, une. certaine fin. » Sum. theol., I·, q. x, a. 1. Laissant de côté les questions de subtile méthaphysique dont Cajetan nous livre le secret, dans son commentaire sur cet article, disons immédiatement qu’il ne s’agit pas ici de réprouver l’hypothèse d’une création ab œterno. Mais faisant abstraction de ce problème spécial, déjà envisagé, voir Création, t. n, col. 2086, et surtout col. 2174-2181, nous disons que la notion de temps comporte pour les êtres mesu­ rés par lui un commencement et une fin, sinon réels, au moins virtuels. On appelle un commencement vir­ tuel l’assignation d’un point déterminé auquel aurait pu commencer le mouvement, à supposer qu’il n’ait 913 ÉTERNITÉ pas été éternel. L’exemple apporté par Cajetan nous fait mieux saisir cette nécessité. Supposons une sphère tournant sur elle-même et se mouvant depuis toujours. On ne peut pas assigner en elle un point où le mouvement aurait commencé, puisque, par hypothèse, il n’aurait pas commencé; mais il y a possibilité de trouver en elle ce point de début, à supposer que son mouvement ait commencé. Voilà l’assignation virtuelle du commencement : de même pour la fin. Donc il est juste de dire que la notion de temps renferme une idée de commencement et de fin. 2° L’éternité, comme le temps, est une durée. Mais il est évident que les sens du mot « durée » sont pure­ ment analogues. L’élément semblable, c’est l’idée de mesure. Pour arriver à concevoir ce qui, dans cette idée de mesure, appartient en propre à l’éternité, il faut procéder par l’élimination des éléments parti­ culiers au temps. Ainsi, nous nous formerons un concept, au moins négatif, de l’éternité. 1. L’éternité est une durée sans commencement ni fin, non seulement en fait, mais même quant à la simple possibilité. Aucune assignation virtuelle d’un commencement ou d’une fin n'est possible dans l’éternité. C’est cette idée qu’exprime le terme scolas­ tique, interminabilit-as, impossibilité d’assigner un terme quelconque. 2. Exclusion de toute mutation ou succession, non seulement réelles, mais encore simplement possibles. On pourrait, en effet, imaginer un esprit pur, créé de toute éternité, fixé dans le même acte d’intelligence el de volonté depuis toujours, et n’apportant aucune modification à cet acte. Cet esprit pur n'aurait cepen­ dant pas encore l’éternité en partage, car il lui serait toujours possible de réaliser d’autres actes, el, d’ail­ leurs, l’assignation virtuelle de son commencement comme de sa fin serait toujours là pourindiquerque la mesure de son existence n’est pas l’éternité : Dieu au­ rait pu ne pas le créer, comme il pourrait,à un instant donné, le faire rentrer dans le néant. L’exclusion de toute mutation, même simplement possible, c’est le deuxième élément de l’éternité, intransmutabilitas. On connaît la définition classique de Boèce : Æternilas est interminabilis ville tota simul et perfecta possessio. Ve consolatione, I. V, pros. 6. Le terme possessio est employé pour indiquer la permanence, la stabilité de l’éternité ; tota simul et perfecta excluent l’idée d’une durée créée et formée d’instants imparfaits se succé­ dant les uns aux autres; l’éternité est vie et pas seu­ lement existence : c’est la vie agissant, possédant, dans un présent toujours identique, toutes les per­ fections; c’est la vie sans terme, interminabilis, sans commencement ni fin, même simplement possibles; elle est lota simul. Cf. Gonet, Clypeus theologiæ thomisticæ, tr. I, disp. IV, a. 7, § 1. Les anciens philosophes avaient déjà compris ainsi la notion d’éternité proprement dite. Petau. Theol. dogm. De Deot 1. III, c. iv, cite expressément les té­ moignages de plusieurs d’entre eux. Les Pères de l’Église et les théologiens de toute époque et de toute école sont également unanimes sur ce point. Nous par­ lerons tout à l’heure de certaines expressions, propres à quelques-uns, et relatives aux personnes de la sainte Trinité. 3° Avant d’envisager les rapports de l’éternité au temps, il convient d'expliquer aussi brièvement que possible la notion d’ievum ou éternité participée, dont nous aurons à faire tout à 1’heure les applica­ tions théologiques. Le mot latin ævum correspond, en grec, au mot αιών, dont il n’est, d’ailleurs, que la reproduction littérale. Mais tandis que la tradition patristiquo n’a pas conféré au terme αΙών une signifi­ cation très précise, et qu’on le trouve employé pour 914 désigner toutes les durées, depuis celle de 1 éternité jusqu’à la durée du temps (avec une idee de lon­ gueur), l’usage de l’École lui a donné un sens très déterminé. Il ne s’applique qu’à la durée qui participe à la fois de l’éternité et du temps. C’est dans ce sens que nous l’employons dès maintenant. Un esprit pur, un ange, par exemple, realise d'un seul coup la perfection d’essence et d’existence que son être comporte. Aussi, c’est l’immutabilité com­ plète dans ses éléments essentiels. Sa permanence c - l’être sera donc analogue à celle de Dieu. Je ois am ­ plement analogue, car, en nous reportant à la supposi­ tion faite plus haut, il serait toujours possible a Dit ·.. d’annihiler cet esprit pur et de lui imposer uins.· réellement une fin; néanmoins, il faut reconnaître que l’immutabilité absolue est, en fait, le partage de sa nature. Mais,quant à ses opérations, l’esprit pur n’est plus immuable : une pensée peut faire place à une autre pensée, une volition succéder à une volition anté­ rieure, il peut y' avoir application de son énergie en tel lieu, puis en tel autre. Donc, succession réelle qui, sans être nécessairement continue, affecte les actes de cet esprit, sans affecter sa nature elle-même. L’avant et l'après accidentels se trouvent joints a l’immutabilité essentielle. Tandis que l’idée de temps comporte une succession d'actes avec relation de continuité entre eux, et cela dans un sujet affecté en son essence par cette succes­ sion, l’idée d’ævum ne comporte qu’une succession accessoire d’actes, sans continuité nécessaire entre eux, simplement juxtaposée à l’immutabilité parfait de la nature, source de ces opérations. Tel est 1'..-; :m . qui, en soi, n’a pas d’avant et d’après, mais : cet avant et cet après peuvent s'adjoindre, en vertu des actes posés par des êtres mesurés par l’a: : Conception difficile à saisir, quoique logique; : difficile à saisir que celle de l’éternité : l’éteraite. c'est l’immobilité complète, sans adjonction possible de succession; Vievum représente une immobilité essentielle, jointe à une mobilité accidentelle. Notre imagination est complètement déroutée. Cf. Sum. theol., I“, q. x, a. 5. 4° Il convient maintenant d’établir brièvement les rapports de l’éternité et de Vievum au temps. A proprement parler, il n’y a aucun rapport possible entre l’éternité et le temps, si ce n’est que le temps est la mesure de certains êtres incapables d'être mesures par l’éternité. Néanmoins, comme il existe des rapports entre Dieu et ses créatures, il faut se demander com­ ment l’éternité est une mesure par rapport au temps. Saint Thomas aborde cette question a propos de science des futurs contingents en Dieu. Sum. theol.. I», q. xiv, a. 13. L’éternité, dit-il en substance, est un présent toujours identique à lui-même : en elle, nulle succession,pas d’avant ni d’après; elle correspond donc actuellement à tous les moments du temps et à chacun d’entre eux. Le rapport de succession qui lie dans le temps les événements passés et futurs existe ainsi en Dieu dans le même acte qui englobe tout : en Dieu, ni passé, ni futur, tout est simultanément présent, parce que Dieu, c’est l’éternité même. C’est ainsi que les théologiens expliquent la connaissance que Dieu a des futurs contingents en eux-mêmes, et non pas seulement en leurs causes. Voir Sciexce de Dieu. L'exemple classique est celui du point fixe au centre d’une sphère parfaitement ronde : tous les points de la surface sphérique, quel cvt soit leur rap­ port entre eux, se trouvent, par rapport au centre, dans la même situation. La comparaison peche sans doute par plus d’un côté, mais elle est suffisante pour faireentrevoir la relation de l’éternité au temps. L’éter­ nité coexiste donc au temps, en l’excédant à l’in­ fini; le temps coexiste à l’éternité, mais sans l’égaler. 915 ÉTERNITÉ L’lenum, quoique indivisible et immobile, ne peut coexister au temps, en l’excédant à l’infini, car, mesure des esprits créés, il est fini comme eux et ne peut contenir simultanément le passé, le présent et le futur. Il ne coexiste aux événements mesurés par le temps qu’à l’instant même où se produisent ces événe­ ments, absolument comme le bâton, fixe et immobile dans un cours d’eau, sans changer de place, reçoit cependant le contact de toute l’eau du fleuve à mesure qu’elle coule près de lui. C’est l’application de la défi­ nition que nous avons donnée plus haut de l’œvum : ici encore, l’imagination nous est de peu de ressource. Cf. Gonet, Chjpeus theologiie thomisticœ, tr. VIII, disp. VI, a. un., n. 4. 5“ Une dernière question débattue entre philosophes sert à préciser davantage ces notions et à en montrer l’intime connexion avec l'ontologie thomiste. Plusieurs scolastiques se sont demandé si le terme « durée », appliqué à l’éternité, n'était pas une coptradiction. Au premier abord, en eftet, le concept de durée paraît présenter une idée de succession; or, nous avons vu que l'éternité ne comporte aucune idée de succession, même simplement envisagée comme possible. Aussi Auriol, In IV Sent., 1.1, dist. XIX, q. n, a. 2, refuse d’appeler « durée » l’éternité. L’éternité, d’après lui, ne serait autre chose que la nature divine, en tant qu’apte à coexister avec un temps infini imaginaire. Personne ne nie qu’en réalité l’éternité s’identifie avec Dieu lui-même, mais l’explication d’Auriol ne vaut pas mieux que l’écueil qu’il voudrait éviter : une succession possible à l'infini (tel serait ce temps imaginaire) est aussi préjudiciable à l’idée d’éternité qu’une succession réelle. Il vaut mieux répondre avec Gonet, loc. cit., affirmant la doctrine de saint Thomas, In IV Sent., 1. I, dist. XIX, q. n, a. 2, que l’éternité, le temps et l’œvum sont tous trois des durées et comme les trois espèces d’un même genre. Mais l’idée de succession n’est pas essentielle à l’idée de durée : la durée consiste dans la permanence de l'être; plus un être s’éloigne dans son essence ou dans ses opérations de l’être parfait, de l’acte pur, plus il s’éloigne de la permanence parfaite dans l’être. L’acte pur, sans mélange de puissance, principe de mutabilité, repré­ sentera donc la permanence absolue dans l’être; les esprits purs, dont l’essence cependant est puissance par rapport à l'existence et aux opérations, participe­ ront de la durée parfaite dans la mesure où ils sont actes purs; de la durée imparfaite, qui implique succes­ sion réelle ou fin virtuelle, dans la mesure où ils sont puissance; enfin, les êtres corporels, essentiellement et sous tous rapports composés d’acte et de puissance, seront soumis à la durée la moins parfaite, le temps, qui mesurera toutes leurs mutations, essentielles et accidentelles. Nous retrouvons ici, à la base de la théorie philo­ sophique de l’éternité, la doctrine fondamentale de l’acte et de la puissance, de l’essence et de l’exis­ tence, tant il est vrai que, dans le système de saint Thomas, tout s’enchaîhe logiquement et que les grands principes de l’ontologie supportent tout l’édifice de la doctrine. Voir Essence, col. 845. II. Éternité, attribut divin. — Que l’éternité soit un attribut divin, c’est là une vérité que la seule raison suffit à prouver. L'affirmation de l’éternité divine se trouve également dans l’Écrituri sainte et dans la tradition : mais ici, le théologien doit tenir compte du mystère de la sainte Trinité et de l’attri­ bution de l’éternité à chacune des trois personnes. Amour de la vérité de foi gravitent plusieurs questions secondaires dont la théologie ne se désintéresse pas complètement. Nous allons passer en revue celles-ci et celle-là. 1° Affirmation de l’éternité divine. — 1. La raison 916 déduit l’éternité de Dieu de son immutabilité par­ faite. De même que le temps se fonde sur le mouve­ ment, de même l’éternité est la conséquence de l’immu­ tabilité. L’acte pur ne peut être qu’éternel. Cette posi­ tion est celle de tous les théologiens qui procèdent par voie de déduction, sauf saint Anselme, qui semble déduire l’immutabilité de l’éternité. Cf. Monologium, c. xxv, P. L., t. clviii, col. 178. L’induction, en pre­ nant comme point de départ la durée successive du temps, aboutira, par voie de négation des imperfec­ tions, à l’idée de durée permanente, c’est-à-dire d’éternité, comme attribut divin. Sur ces deux pro­ cédés d’arriver à la connaissance des attributs de Dieu, voir Attributs, t. i, col. 2226; Dieu, L iv, col. 1157. Parce que Dieu est acte pur, l’éternité n’est autre chose en réalité que Dieu lui-même. Parce que l’essence de Dieu est son existence même, Dieu est non seule­ ment éternel, mais il est son éternité. Telle est l’ex­ pression de saint Thomas, Sum. theol., I», q. x, a. 2; cf. Contra gent., 1. I, c. xv, après saint Augustin, Enar. in ps. ci, serm. n, 10, P.L., t. xxxvn, col. 1311, saint Grégoire, Moral., 1. XVI, c. x, P. L., t. lxxv, col. 119. Il ne peut donc y avoir deux principes coexis­ tants de toute éternité et indépendants l’un de l’autre. Ainsi se trouve réfutée d’avance l’erreur fondamen­ tale du manichéisme. Voir ce mot. 2. Mais c’est surtout à l’Écriture sainte que le théo­ logien doit demander l’affirmation de l’éternité divine. Les théologiens ont l’habitude de déduire l’éternité divine du nom ineffable tn», Exod., ni, 14, et de toutes les expressions qui marquent l’absolue permanence de Dieu dans l’être. Voir Dieu, t. iv, col. 954-962. C’est ainsi que Notre-Seigneur Jésus-Christ affirme de lui-même l’éternité dans sa réponse aux Juifs, Joa., vin, 58 : Antequam Abraham fieret, ego sum, et saint Paul, reprenant le texte du ps. ci (cri), 25-28, exprime la même idée au sujet du Sauveur, Heb., i, 5-12 : Ipsi peribunt, tu autem permanebis..., tu autem idem ipse es, même par rapport aux anges. Le nom d’Éternel a été constamment donné à Dieu par les Juifs et les chrétiens. Gen., xxi, 33; Bar., iv, 7; Dan., vi, 26; xm, 42; Eccli., xvni, 1; II Mach., i, 25; Rom., xvi, 26. Dans tous ces passages l’expression œternus semble devoir être prise dans un sens absolu; on peut en rapprocher les formules si courantes in œternum, in sempiternum, in sœcula sœcu/orum, in œternum et ultra; cette dernière rend d’ailleurs insuffisamment le pléonasme voulu de l’hébreu pour mieux affirmer l’idée d’éternité : w nSri). Exod., xv, 18; Mich., iv, 5; cf. Dent., xxxn, 4; Ps. ix, 8 ; xci, 9 ; Dan., iv, 31 ; Eccli., xvm, 1 ; Apoc.,i, 18; iv, 9-10; v, 14. Des figures et des comparaisons expriment la même idée : le nombre des années de Dieu ne saurait être compté, Job, xxxvi, 26; Dieu reste à jamais, tandis que les impies passent, Ps. rx, 8; il habite l’éternité, Is., uvii, 15; il est l’Ancien des jours. Dan., vn, 9. Son existence est en dehors du temps : au principe de. toutes choses, c'est-à-dire avant que rien n’existât encore, Dieu était déjà, Joa., i, 1, 2; cf. 3; Gen., i, 1, quoique, en cet endroit, principium n’ait pas la même signification qu’en Joa., i ; son existence précède le temps, Eccli., xlii, 21, pensée que l’on rencontre souvent exprimée sous diverses formes, ante constitu­ tionem mundi, Joa., xvn, 24; Eph., ι,4; I Pet., i, 10; antequam terra fieret, Prov., vin, 23; Ps. lxxxix (xc), 2; ante luciferum. Ps. cix, 3. L’éternité de Dieu, consi­ dérée par rapport au temps, est encore exprimée par ces paroles de l’Apoc., i, 4 : gratia vobis et pax, άπδ ό ών καί ό ην και ό έρχόμΐνος, qui montrent clai­ rement que toutes différences de passé et de futur 917 ÉTERNITÉ doivent être écartées de Dieu. Voir t. i, col. 1476; cf. Diclionnaire de la Bible deM. Vigouroux, art. Éter­ nité. Relativement au mystère de la sainte Trinité, l’éter­ nité du Fils est clairement affirmée dans Hcb., t. 5-12; Joa., vni, 58; Midi., v, 2; Ps. αχ, 3. De l'EspritSaint éternel, il n'est parlé nulle part explicitement, mais il est facile de déduire l’attribut d’éternité de la divinité du Saint-Esprit. 3. Sur ce point spécial de l’éternité de Dieu, aucune hésitation dans la tradition de l’Église : sa doctrine a toujours été que Dieu ne pouvait qu’être éternel. Le seul aspect intéressant de la croyance à l’éternité de Dieu concerne les controverses trinitaires des premiers siècles. La doctrine authentique de l’Église est, dès l’âge apostolique, que, les trois personnes étant Dieu, chacune des trois est éternelle. L’affirmation solen­ nelle de cette croyance eut lieu au I" concile de Nicée, en 325, lorsque l’hérésie arienne fut anathématisée. Peut-être avons-nous même un document antérieur, la profession de foi du concile d’Antioche, vers 267, condamnant Paul de Samosatc : Profitemur et prædicamus l'ilium Dei Deum esse sapientiam et virtutem Dei ante sæcula existentem, et les Pères anathématisent celui qui refuserait de croire Filium Dei esse ante constitutionem mundi. Mansi, Concil., t. i, col. 1033. Cette profession de foi, probablement inauthen­ tique, est cependant très ancienne. Cf. Hefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq, 1.1, p. 197, note 4; p. 198, note 4. Le concile de Nicée a proclamé l’éternité du Fils dans la formule ajoutée au symbole : Τούς δέ λέγοντας' ήν sore δτε οΰκ ήν καί πριν γεννηθήναι ούκ ήν..., αναθεματίζει ή καθολική έκκλησία. DcnzingerBannwart, n. 54. Mais les controverses portaient directement, comme on le sait, sur la consubstantia­ lité; ce n’est que par voie de conséquence que l'éter­ nité était en jeu. Aussi suffit-il ici de renvoyer à l’art. Arianisme, t. i, col. 1779. La croyance en l’éternité du Saint-Esprit a été également affirmée d’une manière indirecte au I" con­ cile de Constantinople, par la définition de sa proces­ sion éternelle du Père, et de son égalité au Père et au FHs, comme Seigneur, digne de toute adoration ct de toute louange. Voir Esprit-Saint, col. 808. Par voie de conséquence, elle était également niée par les hérétiques, refusant au Saint-Esprit, soit la personna­ lité, voir Sabellianisme, soit la consubstantialité avec le Père, voir Macedonius. Dans leurs réfutations des ariens, les Pères sont amenés à déclarer que l’éternité appartient à Dieu seul en propre, et c’est parce que les siècles (αιώνες) sont l’œuvre du Fils que celui-ci est éternel, et que les siècles ne le sont pas. Cf. S. Basile, Contra Euno­ mium, 1. Il, n. 12, 13, P. G., t. xxix, col. 594-598. Le concile de Reims, en 1148, résume la doctrine catholique de l’éternité de Dieu, Père, Fils et Esprit, dans son canon 3. Le canon 1 affirme que l'éternité de Dieu, c’est Dieu lui-même. Denzinger-Bannwarth, n. 389.392. Rappelons en terminant Informulé du sym­ bole dit d’Athanase : Æternus Pater, æternus Filius, æternus Spiritus Sancitis, ct tamen non tres æterni, sed unus æternus. Denzinger-Bannwart, n. 39, cf. n. 420. Deux remarques sont nécessaires sur la manière de s’exprimer des Pères de l’Église. Certains d’entre eux semblent attribuer l’éternité au Père seul. 11 n’y a là aucune erreur ni tendance au subordinatianisme. C’est par manière d'appropriation qu’ils parlent ainsi : on cite saint Hilaire, De Trinitate, 1. II, c. i, P. L., L x, col. 51; pseudo-Ambroise, Explanatio symboli ad initiandos, P. L., t xvn, col. 1156; saint Augustin, De Trinitate, 1. VI, c. x, P. L., t xui, col. 931. Les théologiens ont maintenu cette appropriation. Voir 918 Appropriation, t. i, col. 1711. En ce cas, le Fils et le Saint-Esprit sont dits coéternels au Père. — Sous la plume des Pères grecs, l’expression αιών n’a pas toujours le sens d’éternité absolue. Saint Jean Da­ mascène, De fide orthodoxa, 1. II, c. I, P. G., L xov. col. 861, expliqué les différentes accept ions de ce mot. qu'on applique parfois aux durées temporaires assez longues, aussi bien qu’à l'éternité proprement dite ou à la durée des esprits. Nous allons d’ailleurs retrouver toutes ces significations, soit dans Bible soit dans la tradition. D’autres fois, immortalité est synonyme d’éternité. Cette expression se fonde sur I Tim., vi, 16. Toute immortalité participée et soumise à des changements, même simplement accidentels, n’est pas la vraie immortalité. Voir ce mot. Ainsi, Théodoret, Dial., m, P. G., t. lxxxiii, col. 268, décrit Dieu : σύσια αθάνατο; ού μετουσία ού γάρ παρ’ ετέρου αθανασίαν εχει λαβών. S. Augustin, Cont. Maximinum, 1. I, c. xn, P. L., t. xiji, coi. 768; In Joa., tr. XXIII, n. 9, P. L., t. xxxv, coi. 1588; S. Bernard,/n Cantic., serm. lxxxi, P.L.,t. ci-xxxm, coi. 1171. Cf. Petau, De Deo, 1. III, c. iv, n. 10,11. 2° Questions secondaires relatives à l'éternité divine. — 1. L’éternité est-elle un attribut négatif ou positif? — Scot, Quodlib., q. vi, et Suarez, Mclaph., 1. IV, disp. L, enseignent que l'éternité est un attribut négatif. Scot dit qu’il est constitué par la négation de toute succession, voir t. iv, col. 1877; Suarez, par la négation de toute dépendance. Les thomistes enseignent généralement que l’éternité, bien que conçue négativement, voir plus haut, doit être consi­ dérée comme un attribut positif : « Les choses simples se définissent ordinairement par la négation; c’est ainsi qu’on définit le point : ce qui n’a pas de parties. Et cela ne veut pas dire que la négation fasse partie de son essence; c’est parce que notre intelligence, qui saisit d’abord le composé, ne peut arriver à la connais­ sance des choses simples qu’en éloignant d’elles la composition. » Sum. theol., I", q. x, a. 1, ad 1“=. Cf. Gonet, Clypeus theologiæ thomisticœ, tr. I, disp. IV, a. 5, § 2, n. 147. Voir Attributs divins, 1.1, col. 2227 ; Analogie, ibid., col. 1148. 2. L’éternité est-elle la mesure de la divinité, comme le temps est la mesure du mouvement dans les êtres corporels? — Saint Thomas semble le nier. Sum. theol., I», q. x, a. 2, ad 3“">;/n IV Sent.,\. I, distXIX. q. i, a. 1, ad 4"“. Les commentateurs interprètent les paroles du docteur angélique, en disant que ’ ternité n’est pas formellement, mais virtuellement, mesure de la divinité, Gonet, loc. cil., n. 144. ou bien que l’éternité n’est pas une mesure extrinsèque, mais intrinsèque. Billuart, diss. Ill, a. 8. Vasquez, In Sum. theol., disp. XXXI. c. v, et Suarez, loc. cit., nient absolument que l’éternité puisse être conçue comme la mesure de l’être divin, puisqu’elle est cet être divin lui-même. Au fond, ces discussions sont de très minime im­ portance, puisqu’il ne s’agit que de la manière dont nous concevions Dieu, sans que cette manière puisse porter atteinte à ses attributs et à ce que la foi nous oblige de croire. 3. Enfin, par rapport aux êtres créés, l’éternité de Dieu est-elle une mesure de leur existence ? — Nous avons déjà répondu d’avance à cette questior.. en posant les principes philosophiques qui reç.en· les rapports du temps et de l’éternité. Oui, et c est opi­ nion de tous les théologiens, l'éternité est une tr i sure des existences créées, mesure inadéquate, sans c-site, parce qu’elle est en dehors de l’ordre du temps, mass mesure excédant ύ l'infini toutes les successions pos­ sibles du temps, parce qu’elle les englobe dans son immutabilité parfaite. III. Éternité participée. — L’éternité propre­ 919 ÉTERNITÉ ment dite ne convient qu’à Dieu seul; seul, en effet, il est immuable : c’est l’actus purissimus. Cependant, en dehors de Dieu, la sainte Ecriture attribue l’éter­ nité à d’autres êtres. Il semble donc opportun d’étu­ dier au moins brièvement cette éternité des créatures. Elle peut être réellement l’éternité participée; elle peut n’être qu’une éternité improprement dite. Nous appelons éternité participée cette durée qui chez les êtres d’essence immuable tient à la fois de l’éternité et du temps : immobilité dans la nature, succession dans les opérations, tels en sont les deux éléments essentiels. A cette durée, les théologiens ont réservé spécialement le nom à’ævum, qui, dans le langage de l’Écolc, n’est employé dans aucun autre sens, à l’inverse du terme correspondant grec, αιών. 1° L’éternité participée se rencontre dans un ordre double, 1’ordre des essences immuables, natures angé­ liques ou corps ressuscités, l’ordre des opérations surnaturelles de la vision -intuitive. 1. Ordre des essences immuables. — L’œvurn, dans cet ordre, est la durée des anges et des hommes, après la résurrection générale. Les premiers, par nature, les seconds, par privilège, sont incorruptibles dans leur essence : il ne peut être question de changement ni de mutabilité autrement que par une assimilation de leur être, ce que Dieu peut réaliser en vertu de sa puissance absolue, mais non en vertu de sa puissance ordonnée. Voir ces mots. Cf. S. Thomas, In IV Sent., 1. Ill, dist. I, q. n, a. 3. Il y a dans cette durée une participation de l’éter­ nité selon les deux éléments essentiels qui la consti­ tuent : impossibilité d’assigner un terme (réel), au moins quant à la fin; exclusion de toute mutation (dans l’essence). Mais les opérations des anges et des hommes restent soumises à la loi de la succession, bien qu’il n'y ait pas continuité nécessaire dans cette succession. L’avantfet l’après, sans affecter l’œvum, lui sont annexés. De là, cette conséquence que la connaissance angélique, au lieu de procéder par la compréhension totale, en un seul acte, du passé, du présent et de l’avenir, se produit selon un ordre de priorité et de postériorité. Cf. Billot, De Deo uno, q. x, th. ix, coroll. 3. On peut trouver dans la sainte Ecriture une affirmation de cette doctrine, relativement aux corps ressuscités. Apoc., x, 6. 2. Ordre de la vision béalifique. — Dans cet ordre, ce ne sont plus seulement les essences qui participent à l'immutabilité divine, ce sont aussi les opérations dans l’acte, toujours identique à lui-même, de la vision béatifique. L’intelligence et la volonté sont fixées dans la contemplation et l’amour du bien infini, dans la lumière de la gloire, et participent ainsi à la vie meme de Dieu. Voir Intuitive (Vision). C'est donc en réalité la vie éternelle communiquée par Dieu aux créatures, et c’est, en effet, le terme que lui applique, en maints endroits, la sainte Écriture. Cf. Dan., xn,2; Eccli., xviii, 22; xxiv, 31; II Mach., vu, 9; Matth., xviii, 8; xix, 16; Joa., xvn, 3, etc. Nous avons esquissé en commençant l’explication tentée par les philosophes au sujet de l’æwim, nous n’avons plus à y revenir. 2° Difficultés patristiques relatives à l’œvum. — Nous n'avons pas ici à étudier en détail les aspects variés des différentes sectes de la gnose primitive. Voir Gnose. Il suffit de rappeler un de leurs caractères communs, ayant trait à la présente question. L’imagi­ nation des gnostiques avait inventé la théorie des éons, en grec αιώνες : au terme αιών correspond exactement, on le sait, le terme ævum, qui n’est d’ailleurs que sa transposition latine. Ces éons sont des émanations supratemporelles de la divinité. A dire vrai, ces spéculations appartiennent à la plus nébuleuse théosophic, et malgré les expositions qu’en | j I j I 1 920 font saint Irénée,Cont. /ia?r.,).I,c.i, 2; c.n,l; c.xxm, 1-4, P. G., t. vu, col. 446, 452, 671 ; saint Épiphane, Hær., 1. I, hær., xxxi, P. G., t. xli, col. 494; l’au­ teur des Philosophoumena, VI, 9-20; X, 12, P. G., t. xvi, col. 3207, 3425 ; Théodoret, In Epist. ad Heb., P. G., t. Lxxxn, col. 674 sq.; pseudo-Denys, De div. nom., c. v, P. G., t. ni, col. 831 sq. ; Tertullien, Adv. valentinianos, c. vu, vm, P. L., t. n, col. 550 sq., nous n’arrivons pas encore à nous faire une idée exacte de ce système dont le fond est un vague panthéisme idéaliste. Cf. A. d'Alès, La théologie de Tertullien, Paris, 1905, p. 60 sq. D’ailleurs, il n’a d’intérêt pour nous qu’en raison de quelques difficultés patristiques qu’il suscite. Laissant de côté les rapports de ce système avec les conceptions antitrinitaires des ariens et des macé­ doniens, il nous suffira de signaler le fondement scrip­ turaire sur lequel il semble avoir été édifié. Ce sont deux textes de l’Épître aux Hébreux, i, 2 : Ai ’ où χαι. έποίησεν τούς αιώνας; XI, 3 : Πίστει νοοϋμεν κατηρτίσθαι τους αΙώνας ρηματι θεού. Par une spéculation conforme au génie oriental, ces αιώνες sont représentés comme des choses existant en soi. Tout l’effort des Pères qui combattent les gnostiques tend à prouver la non-éternité des αιώνες, mais non pas leur nonréalité. Leur existence, semble-t-il, est indépendante de celle des créatures qu’ils mesurent. Ce sont comme des réceptacles, créés par Dieu, pour recevoir les créatures qui échappent aux conditions du temps, S. Grégoire de Nysse, Contra Eunomium 1. I, P. G., t. xlv, col. 366; ils sont en dessous de la génération du Verbe, S. Basile, Contra Eunomium, 1. II, n. 12, 13, P. G., t. xxix, col. 594; ils sont la dimension, la distance qui sépare le commencement du monde de sa fin. Théodoret, In Epist. ad Heb., c. i, P. G., t. lxxxii, col. 679. Ajoutons cependant que Théodoret ne semble pas distinguer réellement les αιώνες des créatures qu’ils mesurent, mais saint Grégoire de Nysse dit expressément qu’ils sont distincts des substances créées. Tertullien se contente de vouer au ridicule le système de Valentin, qu’il ne prend pas au sérieux. Saint Basile, In Hexaem., homil. i, n. 50, P. G., t. xxiv, col. 144, a une théorie analogue sur la lumière intelligible, qui aurait existé avant tous les temps, dans un état de choses préalable à la constitution du monde. Comme, d’autre part, nous savons que saint Basile, Contra Eunomium, loc. cit., s’est inscrit en faux contre l’hypothèse d’une création éternelle, il est à supposer que cet état de choses préalable à la constitution du monde, dont l’expression était cette lumière intelli­ gible, n’est autre que Dieu lui-même, archétype de toutes les créatures, et dont la lumière éclairait en son essence les idées de toutes les choses futures. Néanmoins, la doctrine attribuée à saint Basile a été reprise au xne siècle dans un sens nettement hétérodoxe par le moine Grégoire Palamas, cf. Cantacuzène, Hist., 1. II, c. xxxix, P. G., t. ci.in, col. 669, et au xvi· siècle, par Augustin Steucho de Gubbio, Cosmopæia vel de mundano opificio, in-fol., Lyon, 1535. Pour eux, la lumière divine, incréée. émane de Dieu de toute éternité et forme une substance distincte de la substance divine. Elle est l’habitation de Dieu lui-même, selon la parole de saint Paul, I Tim., vi,16, et s’est manifestée autour du Christ dans sa trans­ figuration. Cette divagation théologique, renouvelée des anciennes spéculations platoniciennes, ne pré­ sente qu’un intérêt purement historique. IV. Éternité improprement dite. — C’est lors­ qu’elle s’applique à des êtres existant réellement dans le temps, mais dont la durée a un lointain rapport avec l’éternité divine. L’éternité ainsi enten­ due se dit des idées ou des choses. 1° Les idées sont éternelles, en ce sens que, ne con­ 921 ÉTERNITÉ — ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) 922 sidérant dans les essences des choses créées que la cipes, ses fondements, comme dans ses r··_ es - ■ réalité abstraite de toutes les déterminations de tiques ou sa discipline. Il ne saurait s ■_ r . -/ l'ordre concret, on forme ainsi des idées générales qui ment de l’inconduite de quelques chrétiens depraves sont en dehors des conditions du temps et de l’espace. ou révoltés blessant les bonnes mœurs, car il s'en ren­ Les idées éternelles sont ce que l’ancienne scolastique contre partout et toujours quelques-uns, et alors saint appelle les universaux. Tel est le sens philosophique Jean Damascène leur aurait donné le nom dS-Ur; zdu mot. Voir Essence, col. 833. κοπταί,βΐ non celui ά'ήβικοπροσκοπτα:; mais il s’agi* Dans l’usage courant, on appelle également éter­ de sectaires dont la caractéristique était de <· : -· nelles les idées qui se retrouvent chez tous les peuples, et de se briser contre les notions et les prescrit ti r_; sous tous les climats, dans toutes les religions. Les de l’éthique ou de la morale traditionnelle du genre idées de devoir, de bien, de mal, sont, en ce sens, des humain. Et comme il n’en parle qu’à la suite de tous idées éternelles. ceux dont il a emprunté la nomenclature aux here 2° Les choses sont dites éternelles, bien qu’étant siologies antérieures, il est à croire que ces . th: · mesurées par le temps,lorsque,par la volonté de Dieu, proscoptes ont vécu postérieurement à Sophroniii'. elles n’ont pas de lin assignée à leur existence. Le feu de qui n’en a pas dit un mot et qui mourut en 638. c'estl’enfer, créature soumise à toutes les mutations acci­ à-dire dans la seconde moitié du vu' siècle ou dans la dentelles et essentielles des créatures, est cependant première moitié du vin' en Orient, et plus vraisem­ appelé éternel, parce qu’il durera toujours. Voir blablement en Asic-Mineure ou en Syrie. Mais ils se Feu de l’enfer. Cf. Matth., xxv, -il; xvm, 8. Si rattachent par des liens mystérieux et impénétrables le monde n’est pas annihilé dans la conflagration aux pires gnostiques du u· siècle, aux antitactes et finale, il sera éternel en ce sens. I antinomistes, dont le nom se trouve être, en morale, L’épithète éternel est appliquée fictivement, d’une l’équivalent lexicologique du nom d’éthicoproscoptes. manière poétique , aux êtres de longue durée. L’Écri­ dont saint Jean Damascène a flétri les lointains ture nous donne plusieurs exemples de cette figure rejetons, et forment l’un des anneaux de la chaîne, littéraire. Deut., xx.xiii, 13, 15. qui reparaîtra plus tard, ici et là, du xn® au xvi' Formellement parlant, l’éternité improprement siècle, sous d’autres noms, albigeois, béguards, liber­ dite se réfère au temps : tous les êtres réels auxquels tins, etc. elle est attribuée se meuvent dans le temps; nous S. J. Damascène, Hær., 96, P. G., t. xciv, col. ■ ; avons vu, en effet, que, de sa nature, le temps ne com­ Migne, Diclionnaire des hérésies, Paris, 1847, t. I, col. 681 : porte pas nécessairement un commencement réel, Smith et Wace, Dictionary of Christian biography,Lone· une fin réelle. La création ab æterno est considérée 1877. par beaucoup comme possible, et il n’y a aucune G. Bareille. raison d’imposer au temps un instant final, tant que ÉTHIOPIE» ÉGLISE D' ’.— I. Les origines. IL Après Dieu, le premier moteur, conservera le mouvement le concile de Chalcédoine. III. Après les conquête' de aux corps. l’islam en Syrie et en Égypte, agonie de l’Église Les applications particulières du mot éternité, d’Éthiopie. IV. Sous la dynastie des Zaguës (96"vie étemelle, feu éternel, création éternelle, avec les 1268). V. Sous la restauration de l’antique dynastie. difficultés d’ordre spécial qu’elles comportent, ont Nouvelle phase religieuse (1268-1440). VI. Concile de été ou seront étudiées dans les articles se rappor­ Florence : Zara-Sacob,réformatcurdu culte. V IL Après tant directement à ces questions particulières. les invasions musulmanes, l'Éthiopie à Rome et au Pour la partie spéculative : S. Thomas. Sum. theol., I·, q. x; Portugal; faillite d’une première union. VIII. Mission In IV Sent'., 1. I, dist. VIII, q. n; Gonct, Clijpeus theologiæ des jésuites (1556-1606). IX. Christologie(1636-190"). thomisticæ, tr. I. disp. IV, a. 7; tr. VII, disp. VI; Pégues, X. État au xix« siècle. I. Les origines. — 1° Position et étendue géogra­ Commentaire littéral de la Somme théologique, Toulouse, 1907, t. 1 et u; Billuart, diss. Ill,a. 8; Suarez, Metaph., phique.— Dire Église ou empire d’Éthiopie, c'est tout disp. L, et les autres commentateurs de saint Thomas. un. Il s’agit de l’antique empire de ce nom. La déno­ Pour la partie positive : Petau, De Deo Deique proprietati­ mination ultérieure d’Abyssinie nous en précise mieux bus, 1. Ill, c. πι-νπ: Thomassin. Dogm. theol., 1. V, c. xn- la position géographique, en la détachant de . im­ xiii; Franzelin, De Deouno, sect, iii.c. Il, th. xxm: c. iv, th. xxxi et xxxii; Prat, La théologie de saint Paul, Paris, mense et vague Éthiopie des anciens. Mais, soit ; >ur 1908. 1. IV, c. n, note S; d’Alès, La théologie de Tertullien, l’Église, soit pour l’État, le nom d'Éthiopie ·; ..ffiParis. 1905, c. u. in; J. Lebrcton, Les origines du dogme ciel, sacré, intangible. D’ailleurs, du haut de ses de la Trinité, Paris, 1910,1. I, III. sommets, n’est-elle pas la fière capitale des v.dkes A. Michel. sans fin du Haut-Nil que peuplent les descendants de ÉTH1COPROSCOPTES. C’est le nom donné par Cousch? On sait que le .sobriquet αιΟιοψ est syno­ saint Jean Damascène à des sectaires qui blâmaient nyme de Cousch. Elle comprend les plages riveraines ce qui est digne de louange, louaient et pratiquaient de la mer Érythrée et de l’océan Indien par l’est, ce qui est digne de blâme. D’ordinaire, même chez des et les hauts plateaux montagneux entre les 6e et baptisés, la perversion du sens moral et la méconnais­ 15edegrés de latitude nord et les 34' et 50e degrés de sance de la morale traditionnelle cherchent à se justi­ longitude est, méridien de Paris. fier par quelque erreur de doctrine. Et c’est parce Cette vaste délimitation est loin de signifier que la qu’ils erraient au point de vue doctrinal que saint Jean religion chrétienne ait jamais régné, soit universel­ Damascène les a inscrits au nombre des hérétiques, lement sur la nation tout entière, soit souveraine­ mais il a oublié de nous dire en quoi consistait leur ment sans rivalité d’autres cultes, on le verra plus erreur, sans doute parce que le terme même qu’il loin, mais qu’elle fut reconnue comme la religion emploie pour les désigner la laisse transparaître. officielle de l’empire. 2° Introduction du christianisme. — Tous les histo­ ΊΙβικοπροσκοπται se compose, en effet, de ηβικό;» éthique, morale, et de προσκόπτω, verbe composé riens s’accordent aujourd’hui à reconnaître que l’ori­ lui-même du préfixe πρό;, qui marque dans la compo­ gine de l’Église d’Éthiopie ne remonte pas au delà sition un redoublement d’énergie dans la tendance de du iv' siècle. Ni la propagande censée faite par l’action du verbe κόπτω, couper, trancher, saccager, l’eunuque de la reine Candace, ni les expéditions vers le but déterminé par le complément direct, d’où, apostoliques de saint Matthieu in Æthiopiam. et de προσκόπτω, heurter contre, se heurter, choquer, saint Barthélemy in Indiam citeriorem, n’ont eu pour offenser, blesser la morale elle-même dans ses prin­ théâtre la Haute-Éthiopie. 1. La légende d’Aksum 923 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) concernant la propagande de l’eunuque de Candace et rapporté par le P. d’Almeida, dans Beccari, Rer. ælh., t. v, p. 133, 142, est une assertion ultérieure, fantaisiste, sans aucun fondement ni aucun vestige dans la tradition cultuelle de l’Église d’Éthiopie. On sait, d’ailleurs, que Candace était la dénomination générale des reines de Méroë. 2. Les Indes citérieures où saint Barthélemy prêcha sont en Asie, et le culte traditionnel de l’Église persane en fait foi. 3. De même, nul vestige dans les fêtes,les offices, ni dans les monuments religieux, d’un titre spécial à la recon­ naissance régionale, nul souvenir· traditionnel ne fait mention du passage de saint Matthieu dans le royaume d’Aksum. Les noms de Hirtacus et d'Iphi­ génie et les détails de la légende impliqueraient un contre-sens onomalogique et un alibi historique. Cf. d’Aimeida, op. cil., p. 142. L’identification des noms Αιθιοπία et Ίνδια, faite sans y regarder de plus près, résulte du vague indé­ terminé de ces termes dans les auteurs des sept pre­ miers siècles. L'introduction du christianisme et la fondation de l’Église d’Éthiopie sont dues à saint Frumence ou Reclus Faramanalos, dit \'illuminateur ou Ka?aiéberhân,dans les circonstances aventureuses et roma­ nesques relatées par Rufin, H. E., 1. I, c. ix, édit. Cedrenus, L i, p. 384, et substantiellement d’accord avec la légende d’Aksum. D’Almeida, op. cit., p. 136. Des rives de la mer Rouge, sans doute d’Adoulis, port et emporium importants depuis les Ptolémées, les deuxfrères Frumence et Édésius, d’origine phénicienne, furent emmenés captifs à la cour du roi d’Éthiopie, à Aksum (Axumitee,Auximilœ des auteurs grecs et ro­ mains). capitale alors à l’apogée de sa gloire. L’auteur du périple de la mer Érythrée, qui la visita en l’an 67 de notre ère, rapporte que l’on y parlait couramment la langue grecque. Les deux prisonniers gagnèrent les faveurs du prince et furent chargés par lui d’offices de confiance et même de l’éducation de ses fils, héritiers présomptifs du trône. Ds profitèrent de l’influence et de l’ascendant que leur donnait une si haute situation pour initier les gens de la cour à la connaissance de Jésus-Christ, pour faciliter aux marchands grecs qui fréquentaient le pays l’exercice de leur religion, et pour gagner peu à peu des adeptes à l’Église chré­ tienne. Au terme de leur service près des princes, ils obtin­ rent la liberté de reprendre la route de leur patrie. Us prirent congé de la cour et s’en revinrent à Alexan­ drie. Pendant qu’Édésius alla jusqu’à Tyr revoir leur famille, Frumence resta à Alexandrie pour renseigner complètement saint Athanase sur les dispositions des Éthiopiens, si propices à l’expansion de l’Évangile. Le patriarche ne pouvait trouver un mission­ naire plus apte à cet apostolat que Frumence luimême. Il lui ‘conféra les saints ordres et le sacra évêque de l’Église nouvelle qui allait s’ajouter aux vastes conquêtes de la « prédication de saint Marc ». Tout ce récit, ajoute Rufin, est dû à Édésius luimême, qui, lui aussi, devint prêtre de l’Église de Tyr. Frumence, officiellement chargé de l’évangélisation du royaume d’Aksum, s’y rendit et y fut accueilli à bras ouveits avec les auxiliaires que saint Athanase dut lui donner pour l’aider aux grands travaux de l’enseignement et de l’éducation des âmes, selon l’Évangile. Les conversions furent promptes et nom­ breuses. Le saint évêque trouva même des âmes d’élite déjà mûres pour les ordres sacrés et qui col­ laborèrent à l’essaimage tout autour de la ruchemère d’Aksum. Selon la légende éthiopienne, d’Al­ meida, op.cit., p. 136, ces événements s’accomplirent sous le régne des deux frères Abraha et Atsabaha 924 (Aïzanas et Saïzanas des inscriptions; Éla-Auda et Ëla Azguagua du synaxaire ou martyrologe étliiopien), en l’an 333 du calendrier éthiopien, corres­ pondant à l’an 341 du calendrier latin. Ces succès eurent du retentissement jusqu’à Byzance et y donnèrent occasion à un document officiel qui confirme le fait de cette mission extraordinaire en Éthiopie confiée à saint Frumence par saint Atha­ nase, patriarche d’Alexandrie. Il s’agit d’une lettre adressée en 356 par l’empereur arien, Constance, aux rois d’Aksum Aïzanas et Saïzanas, Apologia ad Con­ stantium, P. G., t. xxv, col. 636, dans laquelle il les met en garde contre Frumence, évêque d’Aksum, sacré et délégué naguère par Athanase et pur con­ séquent son disciple et l’adepte de sa doctrine. Il leur demande de l’envoyer à Alexandrie, afin d’y subir un examen sur la foi, près de George, évêque arien, dont il avait favorisé l’intrusion au siège pa­ triarcal de saint Marc, à la place de saint Athanase, condamné à l’exil. « Ce document authentique, dit M. Guidi, Diet, d’histoire et de géographie, 1.1, col. 211, confirme le récit de Rufin, etc. ; il en corrige l’erreur géographique et en précise la chronologie (337-361).» 3° Préservation de l’arianisme. — De plus, nous en recueillons la précieuse assurance que l'arianisme n’eut rien à voir dans la jeune Église, malgré cette démarche impériale et malgré les efforts de Théo­ phile de Dibus, s’il est vrai, comme le relate l’arien Philostorge, 1. Ill, 46, P. G., t. lxv, col. 481-489, qu’il soit allé à Aksum pour y infiltrer le venin subtil et contagieux. Dans le Tigré, précisément le terrain où elle aurait pu s’implanter, l'horreur de cette hérésie est restée proverbiale jusqu’à présent, même apud vulgus; car l’arianisme ou le nom exécré d’Arius sert de terme d’imprécation et de réprobation en face d’une proposition révoltante. 4° Extension progressive. — La grâce merveilleuse dont l'apostolat de saint Frumence avait été favo­ risé, produisit de grands effets de conversion et de salut autour du noyau primitif, et des oratoires grecs d’abord privés y devinrent des églises et des centres de jour en jour accrus et multipliés. Sans doute, l’infinitus numerus barbarorum de Rufin, d’après Édésius, convertis à la foi clirétienne, peut être une expression orientale toujours hyperbolique; mais, pour le moins, on y voit une expansion certaine­ ment considérable, soit autour d’Aksum dans le Tigré dont les populations ont l’œil sur la cour impé­ riale pour en suivre les exemples, soit autour d’Adoulis sur les rives de la mer Rouge, dans ses villas sur le haut plateau et partout où les négociants grecs avaient un comptoir devenu un centre chrétien, soit enfin dans l’archipel de Dahlâk, alors fort exploité par une population civilisée et où les ruines semées plus tard par les pirateries des musulmans attestent l’antique prospérité industrielle et religieuse par les relations commerciales avec la baie d’Adoulis. —1. Dans leur laconisme lapidaire, deux inscriptions retrouvées à Aksum, M. Th. von Heuglin, Reise nach Abessinen, p. 146-147, on constate un signe assez clair de la transformation religieuse opérée dans les idées et le culte de la cour, grâce aux instructions de Fru­ mence. Elles sont toutes les deux au nom d’Aïzanas, l’aîné des royaux disciples du missionnaire; mais la divergence textuelle témoigne d’une évolution com­ plète des convictions dans l’esprit du roi, accom­ plie durant l’intervalle qui sépara les dates de la première inscription et de la seconde. La première est païenne, idolâtrique; la deuxième ne reconnaît qu’un seul vrai Dieu, créateur et maître de l’univers. Sans doute, on n’y lit pas une profession expresse de l’Évangile, mais bien déjà le premier article du symbole des apôtres. C’était la vérité fondamentale 925 ÉTHIOPIE (EGLISE D’) prêchée au monde païen et qui, une fois admise, autorisait la révélation des mystères de la foi chré­ tienne. La conversion d'Aïzanas et de Saïzanas, ou Abraha et Atsabaha, est célébrée par un culte qui leur est rendu en Éthiopie. A Aïba, dans l'Inderta, une grande église monolithe, creusée dans le roc, leur est dédiée. On fait remonter à leur règne la con­ struction de la cathédrale d’Aksum ; et ce ne peut être que dans ce sens que les chroniques impériales attribuent à Abraha et Atsabaha la fondation de cette ville; car, désormais, Aksum n’a d’importance qu’à cause de ce sanctuaire, Eda-Sion ou Dormis Sion. Peut-être saint Frumence n’a-t-il eu qu’à consacrer un temple païen pour le convertir en église. Détruit au x° siècle par les flammes, on ne peut en retrouver des vestiges certains; mais la conjecture de l’existence d’un ancien temple est fondée sur l’antériorité pro­ bable des obélisques qui, à voir les débris couchés sur le sol, paraissent en avoir formé le cadre. Les car­ rières où ils se taillaient étaient d’ailleurs en acti­ vité sous l’empereur- Aïzanas; les tables ou stèles de ses inscriptions en font foi. Enfin, la Ί arika-Nagast célèbre le roi Kaleb (vic siècle) comme un génial tailleur de roche ou excavateur. — 2. Du Tigré, le mouvement religieux s’étendit de proche en proche dans l’intérieur de l’empire,au delà du fleuve Tâkâzé, en Lasta, en Amârâ, etc., selon que s’exerçait l’iniluence directricedu pouvoir impérial sur ces contrées. De fait, le berceau du christianisme dans la princi­ pale des îles du lac Sana, au centre de l'empire, fut la fameuse kalis ou Aklis (εκκλησία), dont on fait remon­ ter la fondation au vc siècle. 5° Étal informe et inorganique. — Il serait plus exact de dire que cette Église est restée constamment à l’état de mission et d’évangélisation, état primor­ dial où elle n’est ni victorieuse, ni dégagée des reli­ gions et des mœurs hétérogènes qu’elle combat. Et il est difficile d’y reconnaître un diocèse constitué, une province ecclésiastique organisée à l’instar de toutes les Églises régionales, soit en Orient, soit en Occident, et jouissant de son self-government. C’est plutôt un vicariat apostolique in partibus infidelium. — 1. L’aspect de mission, c’est-à-dire d’un champ encore à défricher, se retrouve, même aujourd’hui, à peu près comme à l'origine. En effet, le christianisme cohabite en Éthiopie avec un fond de paganisme idolâtrique ou de fétichisme persistant, partout entre­ mêlé et disputant le pas au vrai Dieu ; avec des mœurs et des coutumes judaïques qui attestent de l'immi­ gration de la religion d’Israël, mais comme simple superfétation, laissant intact le fétichisme préoc­ cupant; enfin avec un culte à base chrétienne mais déformé par des idées et des pratiques supersti­ tieuses. Cf. Piolet, Missions catholiques, t. i, Missions d’Abyssinie, par Coulbeaux, p. 3. Aux émanations de ces miasmes malfaisants qui déteignent sur la vérité et la pureté de l’Évangile en Éthiopie, s’ajou­ tera encore plus tard l’infiltration envahissante de i’islam. — 2. L'aspect d’un vicariat apostolique apparaît également dans l’informe et anormale orga­ nisation de cette Église; car si l’on y constate une cer­ taine autonomie dans ses cadres administratifs, c'est une autonomie apparente, liée par un servage radical, originel, qui assujettit tout le fonction­ nement de sa vie, la tient rivée à un vasselage qui la prive du droit primordial, essentiel au self-govern­ ment : l'élection dans son sein de son évêque, droit qui est le principe même de l’autonomie. Cette condition est celle du berceau, du bas âge, comme dit saint Paul, Gal., iv, 1, quanto tempore heres parvulus est, nihil differt a servo. On la conçoit naturellement dans la période d’évangélisation et d’éducation chrétienne; mais elle est surannée, anor­ 926 male après la conquête de l’Église, surtout quand il s’agit d’un vaste empire bien plus considerable par la puissance et le nombre que le domaine propre du patriarcat d’Alexandrie. Or, cet état primitif et inorganique est demeuré au cours des siecies et demeure encore en Éthiopie. Infériorité lu minante consacrée par un des pseudo-canons de Nicee forgés par les jacobites au vit0 siècle et admis par les Abys­ sins. Ceux-ci, grands naïfs, se plaisent à l’interpreter. non comme une loi d’ostracisme, mais comme un droit près du patriarcat. D’après ce canon :a> i evêque chargé de l’Église d’Éthiopie a le titre de ratholicos ou métropolitain sur cette province ecclésiastique et les honneurs attachés à cette qualité, à l’instar de l’évêque de Séleucie, primitivement légat du patriarche d’Antioche ou catholicos; ainsi, ce titre ne représente qu’une délégation patriarcale, et non pas une autorité sui juris; — b) son caractère de catholicos est essentiellement moindre que celui de Séleucie, car ce n’est pas seulement la consécration épiscopale, mais même l’élection qui appartient uni­ quement au patriarche d’Alexandrie, à l’exclusion de tout choix par les Éthiopiens. Le métropolitain une fois nommé n’a pas non plus, comme l’évêque de Séleucie, le pouvoir de nommer des évêques suffragants ou auxiliaires dans son immense province; toutes ces nominations sont réservées au patriarche d’Alexandrie. On en a conclu à l’inéligibilitê des membres du clergé éthiopien et,, de fait, la candi­ dature est réservée aux moines égyptiens de SaintMacaire. 36e canon, selon la rédacÜon d’Antioche; 47° selon la rédaction arabe; 42e dans la version d’Abraham Ecchellensis. Ludolf, Comm, ad hist. II. Après le concile de Chalcédoine (451). — 1° Providentielle préservation de la défection copte. — Les discordes théologiques, après les condamnations du nestorianisme et de l’eutychianisme, dégénérè­ rent bientôt en Orient en des luttes acharnées et même sanguinaires, et elles bouleversèrent toutes les Églises, durant le ve et le vi« siècles,comme pour y préparer l’assujétissement le plus servile qui allait suivre sous le joug musulman. Durant cette période confuse, que devient la jeune Église d'Éthiopie rivée à la remorque de celle d’Égypte? Les documents his­ toriques se réduisent à quelques notes brèves des chroniques éthiopiennes et à d’autres très peu claires et précises des auteurs grecs et syriens de ces temps troublés. Ce n’est pas chose facile d’y démêler le fond vrai, c’est-à-dire les faits tels qu’ils ont dû avoir lieu, les personnages et les circonstances caractéristiques qui mettent en lumière les conditions de vie de l’œu­ vre de saint Frumence, à travers les périls qu’elle courut sous les contre-coups inévitables des tempêtes de l’Égypte et de tout le Levant. Providentiellement, l’Éthiopie recevra des soutiens, des défenseurs qui la préserveront de la défection et de la révolte des coptes et des syriens. 2° Nouveaux apôtres. — Dans la seconde moitié du v« siècle, sous le règne de l’empereur d’Éthiopie Al-Amêda (455-495), eut lieu l’arrivée à Aksum de neuf saints de Rome, romawiân, c’est-à-dire roums ou grecs de l’empire byzantin, la nouvelle Rome. Leurs noms ont été conservés par le culte qui leur est rendu et les églises qui leur sont dédiées dans le Titrai, aux alentours d’Aksum : abba Michaël dit Aragi»; ou le vieillard, abba Pantaléwon, abba Isaâ-· dit Garimâ, abba Aisé, abba Guba, abba AJêf, abba Yemata ou par abréviation abba Mata, abba Likanos et abba Sâmâ. Les chroniques ajoutent : Es ont rectifié la foi, artaii haymanota. Tarika-Eagast sur Al-Amêda. Les églises qui leur sont dédiées ont été élevées aux endroits qu’ils ont sanctifiés par leurs vertus et par le zèle avec lequel ils se consacrèrent à 927 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) l'instruction et à la formation chrétiennes des popu­ lations. Ils achevèrent dans le Tigré l’œuvre de saint Frumence. Or, ces religieux étaient-ils chalcédoniens ou antichalcédoniens? M.Guidi, Diet, d’histoire, 1.1, col. 212, par certaines déductions, incline à penser qu’ils étaient monophysites. Mais ces déductions sont hypothétiques et, partant, contestables. Le choix ex­ traordinaire des termes du chroniqueur : Kedusân romaiviân, est, à mes yeux, d’une précision voulue et significative, à l’effet d’attester leur orthodoxie ca­ tholique. En effet, le chroniqueur, d’après la tradition régionale, les appelle romaiviân au lieu de suriân ou gebsâiviân, c’est-à-dire syriens ou coptes, dénomi­ nations cependant bien plus connues et familières en Éthiopie. L’étrangeté même du terme éveille l’at­ tention et établit une distinction manifeste des roums ou grecs chalcédoniens d’avec les coptes et les syriens hérétiques. Déplus, l'expression refit haymanot, d’où le verbe causatif artaiï hayimanota, ou « orthodoxie », n’a été que bien plus tard détournée de sa vraie signification pour ne s’entendre que du schisme d’Orient : elle était alors synonyme de la foi catholique. Et si des échos de l’agitation subversive d’Alexandrie et des monastères de la Haute-Égypte avaient eu une répercussion troublante à Adoulis et à Aksum, lesdits romaiviân sont venus bien à pro­ pos pour raffermir les âmes dans l’orthodoxie de saint Frumence. Le sens obvie et le choix des termes font donc connaître que ces religieux étaient chalcédoniens. Ces termes signifient également qu’ils vinrent en Éthiopie avec mission patriarcale et par les ordres ou l’autorisation des empereurs Marcien ou Léon, tous deux défenseurs des décrets du concile, contre les oppositions opiniâtres des suriân, disciples de Barsumas, comme des gebsaiviân, partisans de Dioscore à Alexandrie. En admettant la provenance syrienne de ces religieux, la dénomination de romaiviân sera celle du parti et prouvera a fortiori leur séparation d’avec leurs congénères. La Syrie était alors, comme l'Égypte, le théâtre d'une division en deux partis contraires, tour à tour maîtres, à Antioche et à Alexandrie, des sièges patriarcaux, selon que les empereurs favorisaient ou combattaient les décrets du IV° concile. Les moines, loin de s’expatrier, me­ nèrent une lutte à outrance en Syrie durant toute la deuxième moitié du v° siècle; et le bannissement ne commença pour eux, à la suite de Sévère, patriarche d’Antioche, que sous l'énergique répression de l’em­ pereur Justin !<"■ (518-527). Le fanatisme des héré­ tiques avait soulevé un tel mouvement national en Syrie, que les moines catholiques auraient pliilât cher­ ché le salut dans l’émigration. Les neuf moines roma­ iviân auraient pu être ainsi des épaves jetées sur les rives d’Adoulis par la proscription de leurs congé­ nères forcenés. Mais je préfère m’en tenir à la solution basée sur le sens obvie et naturel du texte de la chro­ nique éthiopienne:ils étaient des religieux de l’Église romaine ou byzantine,venus avec mission officielle ou confidentielle au secours de l’Église encore sans expé­ rience des scissions, des luttes et des scandales iné­ vitables à l’œuvre évangélique; soit les patriarches catholiques, soit les empereurs fidèles à leur devoir, auront prévenu le péril qui menaçait l’Éthiopie. Les relations nouées entre les deux cours de Byzance ct d’Aksum, comme il ressort des termes de la lettre de Constance précitée, dès la conversion au chris­ tianisme des Éthiopiens, au lieu de cesser, n'avaient pu que croître davantage par la raison d’intérêt des deux empires; car, d’une part, l’Éthiopie avait besoin d’entretenir l’amitié des maîtres de l’Égypte et de la Palestine, et, d’autre part, sa domination 928 sur les côtes méridionales de l’Arabie ct sa rivalité avec le roi de Perse faisaient de l’empereur d’Aksum l’allié naturel de Byzance. Aussi, allons-nous avoir une confirmation officielle incontestable de la pré­ servation du monophysisme durant le vc et le vi° siècles, malgré la contagion menaçante des rives de l’Égypte et de l’Arabie : je veux dire le fait pro­ chain du recours de l’empereur Justin Ier près de Kaleb ou El-Esban, roi d’Éthiopie, disciple de saint Pantaléwon, survivant des neuf religieux, afin de le presser de secourir les chrétiens de Nagrân, persécutés en Arabie. Lettre de Siméon, évêque de Beth-Arsâm, en syriaque, dans Assémani, Biblio­ theca orientalis, t. i. Justin Ior, en effet, était le défenseur déclaré de l’Église catholique contre les schismatiques qui troublaient l’Église ct l’État dans tout le Levant; et au lieu de s’adresser comme à un frère au roi Kaleb, s’il eût été hérétique, il l’aurait combattu, au contraire, par tous les moyens en son pouvoir. L’Église d’Éthiopie demeura donc indemne au commencement du vi“ siècle, et, selon le témoi­ gnage de Cosmas Indicopleustes, qui passa ù Adou­ lis durant les premières années du règne de Justin Ier, elle était florissante : « Il y avait, dit-il, des églises, des prêtres et un grand nombre de chrétiens dans toute l’Éthiopie, à Aksum et dans les régions environ­ nantes. » Opinio de mundo, p. 179; Cosmographia, III, P. G., t. lxxxviii, col. 169. Tout en gémissant des tiraillements qui livraient le siège d’Alexandrie tour à tour aux partis contraires qui se le disputaient, les Éthiopiens n’ont pas eu à rompre avec ce siège, vu qu’ils ont pu avoir leur métropolitain ou catholicos des patriarches catholiques, soit qu’ils occupassent le siège, soit qu’ils en fussent chassés par les mono­ physites aux heures intermittentes de leurs victoires. Cosmas, ibid., ct dans Renaudot, p. 118, l’atteste expressément ct exagère même en les traitant de nestoriens parce que dyophysites. Alexandrie ne fut définitivement le centre et le foyer du monophy­ sisme qu’après la conquête de l’Égypte par Omar et après l'accord passé avec l’hérésiarque Benjamin (643). 3° Kaleb ou El-Esban et l’empereur Justin /«. — Le nom d’Al-Ainêda, donné trois fois et à des princes qui se succédèrent sur le trône à des intervalles rapprochés (cf. liste dynastique, Tarika-Nagasl), a été pris comme dénomination commune des rois éthiopiens par les historiens byzantins. Malala, qui en a fait Anda, appelle d’abord ainsi le vainqueur de l'Arabie qu’il nomme plus loin El-Esboas. Cet ElEsboas ou El-Esban des historiens grecs est le roi Kaleb des chroniques éthiopiennes. Les relations de ce prince avec la cour de Justin Ier et, sur la demandede Justin,son expédition dans le Yémen,Arabie méridionale habitée par les Homéritcs, pour délivrer les chrétiens de la cruelle persécution du roi Dimnus ou Dunawas, sont des faits qui établissent la con­ cordance de foi de la cour éthiopienne avec celle de Byzance, au vi° siècle. Néanmoins, le venin de l’erreur s’était glissé inévitablement dans ses États. Après sa campagne contre les Persans, Kaleb envoya à Alexandrie une solennelle ambassade pour faire parvenir à l'empereur de Constantinople l’heureux succès de ses armes contre l’oppresseur, la con­ quête de l’Arabie et le rétablissement d’une paix assurée aux chrétiens. Mais, d’autre part, ce prince religieux, ému des déperditions de la foi et des mœurs chrétiennes, demandait un évêque et des docteurs qui pussent signaler et stigmatiser l’erreur dans ses États et rétablir les vraies croyances dans leur pureté. Jean Malala, Chronogr., 1. XVIII, P. G., t. xcvn, col. 641; lohanès Madabar ou Jean de Nikiou, Chronique, texte éthiopien publié et traduit ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) 92G par H. Zotenberg, Paris, 1883, p. 392. A cause de la difficulté et de la lenteur des communications entre Byzance, l’Égypte et l’Abyssinie, les ambassadeurs ne parvinrent à Alexandrie que sous le règne de Justinien. Licinius était alors vice-roi en Égypte et Apollinaire, patriarche catholique, occupait le siège de saint Marc. Celui des jacobites, Timothée, quoique protégé par la fameuse impératrice Théodora, avait été forcé par Justinien, ou de se soumettre, ou de s’exiler. Dès lors, les patriarches coptes se tinrent cachés dans le monastère de Saint-Macaire, in valle Habib; et, dit Eutychius, cathedra patriarcha: jacobitarum eo translata est usque ad mahumedarum tem­ pora. Dans Renaudot, p. 133. 4° Nouvel envoi d’apôtres par ordre de Justinien (527-565). — Le fait, les circonstances et le résultat de l’ambassade éthiopienne nous sont autant de nouvelles preuves manifestes de la catholicité persé­ vérante de l’Éthiopie. Les ambassadeurs étaient deux parents du roi Kaleb avec une suite de deux cents personnes. Malala, loc. cit. Ils se rendent à Alexandrie près du patriarche grec Apollinaire et du gouverneur Licinius, et non auprès du patriarche jacobite à Saint-Macaire. En réponse au message, Justipien donna crdrc de faire choix, à Alexandrie, de religieux recommandables par la sainteté de leurs mœurs et la sûreté de leur instruction. La caravane apostolique se rendit à Aksum, où elle fut accueillie avec allégresse par l’empereur Gabra Maskal, fils et successeur d’El-Esbân, et par toute la cour et tout le peuple. Cf. Vie de S. Panlaléivon, par un évêque d’Aksum, catalogue d’Abbadie, n. 110. Cependant les jacobites, au courant de la démarche des ambassa­ deurs abyssins, s’étaient remués et avaient sollicité l’intervention de Théodora, favorable aux monothélites. Elle fit expédier en hâte par le patriarche Timothée une troupe de moines jacobites vers la capitale d’Aksum. Ils n’y arrivèrent que quelque temps après les missionnaires chalcédoniens. Gabra .Maskal ne les accueillit pas, malgré les recommanda­ tions de l’impératrice Théodora, et ils durent s’en retourner vers leur patriarche, à Saint-Macaire. Cf. ms. chrétien antioch., de Mgr Gradin. Cette deuxième expédition de ÿadekdn, missionnaires en Éthiopie au cours du vi” siècle, trouve une confirmation dans un récit récemment découvert par M. Conti Rossini. Guidi, Diet, d’histoire, 1.1, col. 213. 5° Apogée de la prospérité. — Ce fut l’apogée, et, hélas ! bientôt la fin de la prospérité et de la gloire de l’Église d’Éthiopie. — 1. La prospérité se manifeste d’abord par l’extension : la conquête du Yémen ajoute comme dépendance à l’Église d’Aksum toute la chré­ tienté de l’Arabie méridionale, et la domination impé­ riale sur la mer Érythrée et sur la rive africaine habi­ tée par les Bedja et les Blemnye a étendu jusque dans les déserts deMéroëïles progrèsdu christianisme parmi les tribus nomades. Vansleb, Hist. eccl. Alex. — 2. A cette époque, c’est-à-dire sous Kaleb et son fils Gabra Maskal, remonte l’acquisition de plusieurs positions en Égypte et en Palestine, où, grâce à la bienveil­ lance de Justin et de Justinien, furent fondés des hos­ pices et des couvents pour les pèlerins et pour les religieux éthiopiens,qui,en foule,s’en allèrent d’année en année à Jérusalem Aussi, primitivement, dit l’his­ torien arménien Abusalah, ces couvents el ces églises étaient occupés par des nestoriens, épithète injurieuse que les jacobites infligeaient aux dyophysites ou chalcêdoniens, et que l’arménien prend au pied de la lettre comme pour rappeler un souvenir glorieux à sa secte. Kaleb, en reconnaissance de la protection divine clans ses guerres heureuses en Arabie, aurait fait don de sa couronne impériale au Saint-Sépulcre. Gabra Maskal y fut représenté par un de ses fils, qui vécut en DICT. DE THÉOL. CATHOL. 930 anachorète dans une laure et dont la sainte mémoire est vénérée dans une église qui porte son nom, abba Moussié, près de Naplousc. — 3. La vitalité de l’Église d’Éthiopie se manifeste par l’expansion du monachisme anachorétique dans le Tigré et au delà dans les âpres solitudes. Né des premiers ermites sous Al-Amêdà, ce mode de vie religieuse prit un c r.i r. essor comme dans la Thébaïde. Gabra Maskal fonda sur le pic abrupt de Damo le premier monastère connu sous ce nom de Dabra Damo (Tigre.. règle de l’abba Aragawi, l’un des neuf premiers Sadekân romaividn. — 4. Comme Charlemagne, ce prince Gabra Maskal encouragea les écoles eccle­ siastiques et il favorisa l’introduction du chant litur­ gique par Yared, disciple de saint Pantaléwon. A ce maître, on fait remonter les trois modulations, types sur lesquels sont modelés tous les neumes et les phrases musicales; on lui attribue également la com­ position du Degwa, antiphonaire, recueil des textes tirés de la sainte Écriture et adaptés aux fêtes et aux périodes cultuelles du cycle ecclésiastique, et des hymnes spéciales dues à sa piété. L’usage qui y est fait de la Bible atteste que la version en langue gheêz avait précédé. Saint Eminence a dû s’en préoccuper, et surtout les neuf religieux venus ensuite, comme maîtres instructeurs, et les disciples qu’ils former» nt à ces études. On note, à ce sujet, que l’antique tra­ duction en gheêz du Nouveau Testament parait faite sr.r le texte grec en usage dans l’Asie-Mineure. III. Après les conquêtes de l’islam en Syrie et en Égypte, agonie de l’Église d’Éthiopie (viic-xic siècle). — 1° Contre-coup de la ruine de l’Église catholique d’Alexandrie. — Par la conquit. d’Omar ebn Élass (634-644), il en fut fait du catho­ licisme en Égypte. Avec les troupes byzantines échappées au massacre, lors de la prise d’Alexandrie, le patriarche catholique Cyrus et sa suite se préci­ pitèrent sur les galères du port et se réfugièrent à Constantinople. Le patriarche hérétique Benjamin, exilé sous le règne d’Héraclius depuis douze années, sortit du couvent de Saint-Macaire, grâce à un pacte de soumission et de connivence qu’il consentit avec Orner, ie représentant du calife (640). Ce fut l’inter­ diction aux coptes de toute relation avec Constan­ tinople et Rome, et aux Abyssins, la défense, soit d’élire comme évêque aucun membre de leur propre clergé, soit d’en accueillir d’ailleurs que des mains du patriarche, transféré d’Alexandrie au Caire, afin d’en finir avec tous les souvenirs attachés au siéce de saint Marc. C’était donc désormais le triomphe du schisme en Éthiopie, comme en Égypte. Toute­ fois, même après la ruine de l’Église d’Alexandrie et celle de l’empire byzantin en Égypte, l’Église d’Éthio­ pie résista encore, au moins partiellement, durant près de trois siècles, aux hérésies qui continuèrent à infester toutes les autres Églises d’Orient. Durant les persistantes querelles du monophysisme, du monothélisme et de la théandrie, qui déchirèrent l’Église orientale, l’écho des dissensions théologiques n’eut guère de répercussion en Éthiopie. Ce ne fut pour elle qu’un bruit lointain. De fait, elle fut complète­ ment séquestrée dans son isolement et elle cessa de figurer désormais parmi les grands États du reste du monde; une barrière de fer, l’empire musulman, l’en tint désespérément séparée. 2° Sa résistance au schisme. — Quoique officielle­ ment rivée au siège schismatique du Caire et forcé­ ment inféodée à l’Église copte ou jacobite par le ’ait de la provenance de son évêque, l’Église d’Éthiopie, sous le joug doublement opprimant du schisme et de l’islamisme conjures, se retranchera dans une indé­ pendance indomptable au point de vue doctrinal. Π est resté de tradition dans les couvents et les uniV. - 30 931 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) vcrsités de ne reconnaître aucune autorité doctrinale aux abonnas ou évêques égyptiens. Souvent même leur ignorance les a rendus méprisables aux yeux des lettrés; ceux-ci ne voient en eux que des ministres imposés fatalement par l’Église-mère d’Alexandrie pour bénir, consacrer et donner des ministres au culte ■divin; mais ni leur autorité ni leur science n’ont à intervenir dans les croyances nationales; quand on invoquera son prestige sur la foule, ce sera comme un appoint aux décisions de l’école. Les docteurs Mamherân, Likaünt des grandes écoles d’Éthiopie en seront les gardiens traditionnels. Ainsi, tout en entretenant avec le patriarche du Caire des relations officielles, nécessitées par son organisation défectueuse, l’Église d’Éthiopie demeurera longtemps encore doctrinale­ ment séparée de l’Église copte et intimement attachée à la foi catholique. Quoique nous n’ayons plus d’autres documents historiques que certaines mentions faites passim daris l’histoire des patriarches coptes, des indices laissent bien voir que, à part les membres du clergé qui fréquentaient assidûment l’entourage de l’abonna, c’est-à-dire les courtisans flatteurs, parasites ou ambitieux, on ne prêtait pas le flanc aux insinua­ tions. L’erreur ne franchissait pas visiblement l’en­ ceinte du palais épiscopal. 3° Son délaissement; des siècles de veuvage. — D’ail­ leurs, sous les verges des califes, les patriarches n’avaient pas le loisir de s’occuper des questions spéculatives; ils n’avaient même pas la liberté ni la facilité de pourvoir aux vacances du siège d’Aksum. Des interstices séculaires, par exemple, du patriarche Siméon au patriarche Yusab (700-826), ont amené les Éthiopiens à administrer eux-mêmes leur Église. La disette de prêtres seule nécessitait la venue d’un évêque. Et encore, malgré cette nécessité, il arrivait aux abounas mercenaires de sentir qu’ils n’étaient admis qu’à contre-cœur. Vers 820, l’abouna Johanès, envoyé par le patriarche Yusab ou Joseph, en fit l’expérience. Quand il parvint à Aksum, l’empereur était absent, parti en une expédition loir.taine. Un soulèvement général, d’ailleurs favorisé par la reine régente, s’opposa à la réception de l’abouna. Ce fait, ajoute l’historien Renaudot, prouve que les Éthiopiens se tenaient encore en dehors de la com­ munion du sièged’Alexandrie,ÆZftzopes a communione sedis Alexandria: alienos, p. 283. Encore un deuxième siècle (830-920) sans pasteur ! Aussi, sous le patriarcal de Cosmas (930), fut-ce au Caire un événement extraordinaire, tellement ce fut une chose nouvelle, inouïe, inaccoutumée aux yeux de la foule, que de voir arriver une ambassade éthio­ pienne envoyée par le roi Del Na’âd pour obtenir un métropolitain. Le patriarche fit choix d’un reli­ gieux qui prit le nom d'abouna Pétros. Malgré le joyeux accueil d’un peuple ravi de voir enfin un pasteur, et malgré le triomphe et les faveurs qui mirent à scs pieds toute la cour royale, ou plutôt à cause de l’influence même dont il se vit honoré et qui l’entraîna à s’ingérer dans les graves ques­ tions politiques, son épiscopat fut troublé par des intrigues vindicatives. Il connut même les humi­ liations de la dégradation et mourut dans l’exil. Le siège pontifical resta à la merci d’intrus sans mission; il s’ensuivit un nouvel et long interrègne, car cinq patriarches se succédèrent au Caire sans qu’un évêque fût donné à l’Église désolée. 4° Bouleversement de l’Église et de l’État. — D’ail­ leurs, vers l’an 920, une révolution désastreuse survint en Éthiopie sous l’audacieux entraînement d’une femme issue des tribus juives du Sémên, Terda Gabaz ou Gudit’ (Judith) et surnommée · Esât’ ou >e feu incendiaire », parce qu’elle mit tout à feu et à sang. Elle renversa la dynastie, dont un seul sur­ 932 vivant réussit à s’échapper et se réfugia dans le Choa. Cette lointaine retraite le préserva du cataclysme. Les troupes révolutionnaires saccagèrent la ville d’Aksum et le temple saint. Les légendes populaires ont conservé le souvenir des horreurs commises par cette femme cruelle. Le fléau dura ce que durent les extrêmes violences; la ruine semée, il disparut. La période de troubles et de guerre intestine qui s’en­ suivit entre le judaïsme maître du trône et le christia­ nisme en désarroi dura jusque vers l’an 960. Un prince de la province de Baguenâ (Lastâ septentrional) se mit à la tête d’un mouvement national et chrétien pour secouer ce joug humiliant. Vainqueur, il fut reconnu empereur et devint la souche d’une nouvelle dynastie, dite des Zaguës, qui occupa le trône près de trois siècles (960-1268). Mais leur capitale resta établie dans le domaine seigneurial du Lastâ. IV. Sous la dynastie des Zaguës.—1° Relèvement laborieux; trahisons épiscopales en faveur de l’islam. — Sous le patriarche Phiiothée (981-1002), le nouveau roi d’Éthiopie adressa à Georges, roi de Nubie, des lettres pressantes le priant d’intervenir auprès du patriarche en faveur de l’Église d’Éthiopie ruinée par une femme impie et cruelle, fléau de la justice de Dieu, disait-il, en châtiment des mauvais traitements dont le roi précédent avait accabléle métropolitain,l’abouna Pétros. Georges s’employa, en effet, en faveur de son ami auprès du patriarche Phiiothée. Un nommé Daniel fut accordé comme métropolitain en Abyssinie, où il fut accueilli avec tout l’empressement et l’allégresse des populations et de la cour royale. Ce fut la fin des calamités publiques causées par la tyrannie de la femme incendiaire Terda Gabâz. Renaudot, p. 382. El même l’Éthiopie devint alors, sous le lxi0 pa­ triarche (1002-1032), le refuge de masses de chrétiens persécutés en Égypte par le calife Hakim. Ibid., p. 392. Telle fut la terreur que le patriarche suivant, Christodulos (1047-1078), n’osa pas répondre aux instances du roi d’Abyssinie qui réclamait un nouvel évêque. Un certain Abdun partit secrètement sous l’habit d’un simple moine et prit en Éthiopie le nom d’abouna Kuril ou Kerlos. Mais son départ fut dénoncé au vizir, qui en adressa de menaçants reproches au patriarche. Christodulos se défendit en niant qu’il y fût pour quelque chose. Cependant,quand il apprit la réussite du stratagème, il envoya Mercure, évêque de Wisen, avec des lettres de créance pour conférer à Daniel l’investiture officielle. On ne put savoir si cet abouna aventurier fut jamais revêtu du caractère épiscopal ou même sacerdotal, ou bien un pur simu­ lacre. Renaudot, p. 444. Quel misérable état qu’une Église de cette importance traitée comme un jouet par le suprême pasteur, livré lui-même aux caprices de l’autorité musulmane I Elle reste victime d’une lâcheté sacrilège et de honteux travestissements, à la merci des ambitions et des ruses coupables dont on abusait sa bonne foi I Que. pouvait-il y survivre des lois divines et de la discipline ecclésiastique, des mœurs et des observances chrétiennes? Les sanc­ tuaires dévastés, délaissés ou profanés 1 Quel clergé, s’il en restait des survivants 1 Le successeur de Christodulos, l’abba Cyrille (1072-1092), entreprit de réparer tant de ruines. 11 remédia d’abord à la situation anormale créée par son prédécesseur, c’est-à-dire l’occupation du siège du » catholicos » par le faux titulaire Kuril. Du consen­ tement indispensable et même sur la recommandation du vizirBadarel-Gamal en faveurd’un religieux appelé Sévère, le patriarche fixa sur lui son choix. L’élu était jeune encore, assez instruit et élevé dans la rigueur monastique; mais il avait brigué cette nomi­ nation par des promesses simoniaques et de traîtres 933 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) engagements de favoriser la construction de mosquées en Abyssinie. Le faux métropolitain Kuril, arrêté dans sa fuite, subit au Caire la peine capitale. Sévère essaya de réformer les mœurs et s’attaqua surtout à la poly­ gamie, la plaie invétérée de la cour et des grandes maisons. Ses efforts échouèrent devant la résistance générale, malgré l’intervention du patriarche luimême par un mandement spécial. Le seul résultat fut la sanction coercitive qui consiste dans la prohi­ bition de la communion eucharistique aux poly­ games. Était-il besoin de la défendre ou,s’il en était besoin, vraiment que restait-il de sens moral? On voit par là combien étaient avilies les âmes, ternies les consciences, ravalée et abaissée la religion ! Son courage coûta à i’abouna Sévère la disgrâce de la cour; il dut se résigner à la tolérance,comme tousles autres après lui. Mais il prévariqua à son devoir en favorisant, comme il l'avait promis au vizir, son protecteur, la construction de plusieurs mosquées dans la terre regardée comme la Dime du Christ. 11 souleva la colère du peuple,qui renversa tous ces édifices subrep­ ticement élevés, et il l'eût payé de sa tête si la con­ damnation n’avait pas été commuée à cause de son caractère sacré. Il fut banni. Renaudot, p. 453-463. 2° Diversion et trêve causées par l’entrée des Francs à Jérusalem. — Ces entraves à l’infiltration de l’isla­ misme provoquèrent des colères au Caire, et, n’eût été la diversion produite par la nouvelle de la prise de Jérusalem par les croisés, les hostilités se seraient envenimées. Mais les musulmans avisés ménagèrent les coptes en Égypte et en Abyssinie, de peur qu’ils n'entrassent de connivence avec les Francs victorieux. Au surplus, les schismatiques, loin de se réjouir de ce triomphe des armes chrétiennes, pour eux l’aube de la délivrance du joug des Sarrasins,en furent dans la désolation. Leur haine sectaire préférait la servitude dure et humiliante de l’islam à une liberté dont ils eussent été redevables à la générosité des catholiques d’Occident. Renaudot, p. 471. Aussi, le vizir Afdal se montra-t-il empressé à favoriser, auprès du patriar­ che Michaël (1093-1102),la nomination d’un nouveau métropolitain pour l’Abyssinie, I’abouna Çiorgis. 3° Scandales des abonnas. — Mais le triste abouna allait, après les excès de diverses sortes de ses prédé­ cesseurs si néfastes à l’Église d'Éthiopie, offrir le spectacle de la vie la plus honteuse par ses mœurs dissolues. Son immoralité souleva bientôt l’indigna­ tion générale: car,si le peuple abyssin avait, au profit de ses propres instincts, légalisé l’impudicité, son reste de sens religieux n’accordait pas au moine, ni surtout à l'évêque, le droit de l’impudeur. A la luxure s’était adjointe la cupide avarice, et elle amoncela rapide­ ment des richesses scandaleusement acquises sûr les paroisses pressurées. Cet esprit et cette pratique de pressurage et de commerce sont restés dans les habi­ tudes de tous les abounas, jusqu’à nos jours. Cf. Au pays de Ménélik, dans les Missions catholiques, 18961897. L’inconduite et la sordide passion du lucre de Çiorgis causèrent un tel scandale que l’empereur, humilié de sa déférence religieuse pour un personnage aussi indigne, dut se résoudre à le faire arrêter et reconduire en Égypte. 4° Tentatives d’indépendance constitutionnelle de l'Église d’Éthiopie. — Sous le règne de Sinudâ dans le Lastâ et sous le patriarcat de Gabriel (11311136), eut lieu une tentative de l’Église éthiopienne qui a, dans son histoire, une grande et significative importance, pour obtenir sa constitution hiérarchique normale, conforme au droit commun de toutes les Églises, et n’êtreplus condamnée à la servitude humi­ liante et que nous avons constatée si désastreuse 934 aux intérêts de la religion en Éthiopii Appuyé sur les canons synodaux, le conseil de la cour ia.jvri. -. composé surtout des Mamherân et des Likdur.i dr l’université, prit une résolution radicale, qui parut une innovation à la masse ignorante, mais qui n ’était que la revendication d’un droit antique, Lgitin.·. de pouvoir recruter ses pasteurs dans le clergé î..··.. . L’inspiration d’un conseil si antitraditionne: et cieux venait sans doute de Jérusalem par qu· que religieux qui avait frayé avec ceux de l’Église cal: lique. Il fallait, pour cela,obtenir un collège d’evêçut s requis par les canons pour la consécration épiscopale d’un prélat et pour la provision aux sièges vacants. Le nombre requis était de sept, selon le pseudo-concile de Nicée arabique. Une ambassade fut déléguée du Lastâ au Caire pour obtenir la création de ce collège épiscopal. Mais, dans ces instances trop légitimées par les malheurs des temps et les préjudices qu’ils causent à l’Éthiopie, le patriarche Michel ne vit qu’une tentative d’autonomie ou un artifice de rebel­ lion pour se soustraire à sa domination et reprendre leur indépendance. Le calife avait également reçu des lettres de l’empereur Sinudâ le priant d’appuyer sa requête auprès du patriarche. II s’y prêta en effet ; mais Michel lui fit voir que la diminution de sa propre autorité serait aussi la ruine de l’influence prépon­ dérante du califat sur ces contrées méridionales. 1 ■ Sarrasin ne put que se rendre à cette raison politique. La requête fut repoussée et leroid’Éthiopie fut ex:: ·. ·.· au désistement d’un projet irréalisable. Force fut de se contenter encore d’un seul métropolitain, I’abouna Michaël, ci-devant Habib. Les périodes épiscopales se succèdent comme des contes romanesques d’aventures imaginaires et cepen­ dant vécues, autour du siège métropolitain. Et la suite promet d’en être longue encore indéfiniment. Il nous reste à narrer celui qui précéda la chute des Zaguës et la restauration de l’antique dynastie d’Aksum. 5° Ingérence politique. Trafic sacrilège des ordina­ tions. — Le patriarche Johanès (1147-1164) et le vizir Hali.fils de Selar,reçurent de Sinudâ, roi d’Abys­ sinie, des messages respectifs ayant pour objet la demande d’un coadjuteur à I’abouna Michaël, vieilli. Il paraît que cette démarche avait pour mobile moins la mort éventuelle du prélat que ses injurieuses accusations à l’égard du souverain. Il l’avait traité d’usurpateur, d’intrus, de roi illégitime. Ce détail est un jalon dans l’histoire de la couronne d’Éthiopie. Un réveil, un mouvement s’opérait dans l’opinion publique en faveur de l'antique dynastie. Les Choans qui en étaient les gardiens travaillaient à sa restau­ ration. Les reproches de I’abouna prouvent qu’il était gagné à la cause de la Maison ancienne, et il faut qu’elle ait conquis un grand terrain dans l’opinion publique pour qu'il ne craignît pas de traiter d’usurpateur le prince régnant, quoique la succession deux fois sécu­ laire (960-1160) de sa famille sur le trône lui en assurât la légitime possession. Le patriarene, prévenu par IcsenvoyésdeMichaël.ne se prêta pas au désir du monarque Zaguë, et refusa la nomination d’un autre évêque, malgré les instances du vizir Hali. Force fut d’attendre la mort du titu­ laire. Alors une nouvelle délégation arriva du Lastâ. L’état de l’Église copte était si misérable vers a fin du xn° siècle que, entre tous les couvents de l’Égypte désertés par les vocations religieuses, on rte trouva pas, malgré toutes les recherches, trois mois durant, un seul candidat pour la métropole d’Éthiopie. Dans leur désolation en face du refus ou de la disette du patriarcat, les ambassadeurs abyssins en appe­ lèrent au sultan, le priant d’intervenir pour l’obten­ 935 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) tion d’un évêque. A défaut de moines, l’abba Johanès (1189-1216) se décida à accorder l’évêque de Fua, a >ba Kilos. Celui-ci était à peine depuis quatre ans en Éthiopie qu’on le vitrevenirau Caire. L’abouna s’étale laissé déposséder par un ambitieux, nommé Çédrona, frère de la reine. Sous la pression de celle-ci, Kilos avait donné à cc moine intrigant la consécra­ tion épiscopale contre toutes les règles canoniques et l'avait mis à la tête de l’Église de la capitale. Çédrona usurpa bientôt tous les attributs du « catholicos »; grâce à sa prestigieuse influence de beau-frère du roi, il attira à lui toutes les affaires ecclésiastiques, sans plus permettre à personne de s’adresser ou d’en appe­ ler à l’abouna Kilos. Dans cet état d’abaissement, l’ombre même de Kilos inquiétait l’usurpateur; il soudoya des émissaires nocturnes pour attenter à sa vie. Kilos ne trouva de salut que dans la fuite. Au récit de telles mésaventures, le patriarche ne se sentit pas la force de lui reprocher sa honteuse et sacrilège félonie, jusqu'à conférer la consécration épis­ copale contre toutes les lois et les rites de l’Église. Il expédia un prêtre nommé Moïse pour dénoncer à la cour l’intrusion subrepticc et sacrilège de l’am­ bitieux Çédrona. Pendant que Moïse en traitait à la cour royale, Çédrona vint à mourir. Sa mission n’ayant plus d'objet, il prit congé de la cour et re­ tourna rendre compte des événements. L’empereur le lit accompagner d’une députation chargée de pré­ senter les explications et les excuses qui lui conci­ liassent les dispositions du patriarche. Les plus riches présents facilitaient cette démarche, une couronne d’or offerte au patriarche, et divers cadeaux aussi précieux, des animaux rares, éléphants, lions, girafes et zèbres, destinés au sultan. Les ambassadeurs obtinrent raison contre le malheureux Kilos, et, à sa place, un moine de saint Antoine, abba Isaac,fut sacré catholicos d’Éthiopie (1209-1210). Renaudot, p. 480550. 6° Règne de Lalibala. — Lalibala avait succédé à son père Sinudâ ou Djân-Siy um, sur le trône d’Éthio­ pie. Son nom a échappé à l’oubli voulu des chroni­ queurs sur la dynastie Zaguë; il a été attaché par la vénération nationale au groupe de monuments que l’on admire sur le plateau d’Adafa, sa capitale. Par le soin pieux de ce prince, onze églises monolithes ont été taillées, creusées dans le roc par quatre à cinq cents ouvriers égyptiens qu’il avait choisis parm la foule d’émigrés chassés de leurs foyers par la per­ sécution des musulmans. Le négus Lalibala fit au monastère, qui comprend dans son enceinte tous ces sanctuaires, la donation de tous les domaines environnants, donation res­ pectée jusqu’aujourd’hui. La dévotion populaire en a fait un pèlerinage égal à celui du Saint-Sépulcre à Jérusalem par l'infaillible garantie du paradis. Acte de donation, dans Raffray, Voyage en Abys­ sinie et description avec plans des sanctuaires, p. 24. A cause des persécutions des Sarrasins en Égypte, le siège patriarcal resta vacant pendant vingt années (1216-1236). Cette période fut marquée par un mouvement de retour des Églises de Palestine et même d’Égypte à la communion catholique. En 1237, le patriarche jacobite de Jérusalem faisait son abjuration entre les mains du P. Philippe, des frères prêcheurs, et il écrivait à Grégoire IX : « Nous avons envoyé de nos frères en Égypte vers le patriarche copte, abba Kerlos,... et ce patriarche nous a témoigné aussi le désir de revenir à l’unité catholique. · Macaire, His­ toire d’Alexandrie, p. 300. C’était l’effet d’un ébran­ lement produit par les croisades. Sans doute, il eut répercussion en zXbyssinie, nous en verrons un effet dans le recours de l’Église éthiopienne auprès du pa­ 936 triarche de Jérusalem pour obtenir un évêque syrien, durant la détresse des coptes. Voir plus loin. V. Sous LA RESTAURATION DYNASTIQUE : NOU­ — Une grande révolution ramena l'antique dynastie sur le trône impérial, vers 1268. L’Église d'Éthiopie y vit éclore une ère nou­ velle : 1° par une "'institution et une organisation qui répondit aux besoins de la condition anormale et préjudiciable sous le vasselage du Caire; 2° par un regain de vitalité en elle-même et d’expansion féconde autour d’elle dans les régions les plus excentriques de l’empire. Le nom qui domine ce tournant de l’histoire d’Éthio­ pie est celui d’un moine, Takla-haymanot’, vénéré comme un phénomène de la mortification la plus cruellement industrieuse à crucifier la chair et, par­ tant, comme un apôtre puissant dans ses paroles et ses œuvres. La précocité de ses goûts pour les choses religieuses le fit admettre dès son adolescence, par l’abouna Kerlos, dans la cléricature et même au diaconat. Le prestige de sa sainteté lui donna un tel ascendant sur les foules qu’il convertit rapidement au christianisme les régions encore païennes des bords I du fleuve Abây et de ses affluents, dans le Choa et le Dâmot. Mais le succès de son influence prestigieuse qui illustra son nom fut la restauration dynas­ tique et la situation qui en résulta pour l’Église d’Éthiopie. 1° Nouvelle constitution organique de l’Église. — 1. Ce fut d’abord un pacte par lequel le roi réintégré au trône, Ikouno-Amilâk, consent la cession du tiers du territoire de l’empire aux gens d’église, sous la haute tutelle de Takla-haymanot’, et après lui, sous la tutelle de ses successeurs en la charge d’abbé général de son ordre. Il s'ensuit que le tiers de chaque terroir communal revient à la paroisse. Cet article acquiescé par le roi au moine dictateur découvre à l’évidence les mobiles d’une ambition intéressée et d’une vénalité sans exemple, exorbitante, déshono­ rante pour le monachisme. — 2. Comme résultante de cet accord, suivit la création d’un ministre général des biens et par conséquent maître des dignités ecclésiastiques, laquelle charge appartiendrait de droit à Takla-haymanot’ et à ses successeurs. Après sa mort, les restes du puissant abbé furent transportés par ses disciples dans les steppes déserts à l’ouest du Choa, et sur sa sépulture un imposant .sanctuaire et un couvent furent fondés pour y con­ server le culte de sa mémoire. Ils l’appelèrent DabraLibanos, « Mont Liban ». Sa communauté s’établit dans ce monastère et il sera la maison centrale de l’ordre disséminé. Les abbés de Dabra-Libanos sont donc de droit les titulaires de la haute charge ecclésiastique, c’est-à-dire de chef suprême de tous les ordres reli­ gieux, qui met entre leurs mains tous les pouvoirs administratifs et judiciaires de l’Église d’Éthiopie. Aussi, l’on comprend que les rois s’intéressent beau­ coup à leur élection et exercent une pression pour qu’il sorte un homme de leur choix. L’élu prendra le titre d'Égayé, près de l’atsê ou assistant au trône. Cette charge est un correctif à l’irrégularité et un sup­ plément au défaut de la constitution fondamentale de l’Église d’Éthiopie. Les vacances démesurément prolongées du siège épiscopal avaient nécessité ce moyen terme dans l’administration ecclésiastique; mais désormais ce sera une institution ferme, offlcielle, même en présence de l’évêque. C’est un pou­ voir collatéral au pouvoir épiscopal, et effectivement plus réel, amoindrissant l’autre jusqu’à ne lui laisser que la suprématie d’honneur. Tout dans l’Église compte avec lui, car sa suprématie juridictionnelle s’étend sur les monastères et les paroisses et elle s’y VELLE phase religieuse. 937 ETHIOPIE (EGLISE D’) 938 fait au moins reconnaître par le prélèvement d’une i —La révélation d’un événement de la d· dîme de tous les bénéfices. ' l’oubli et du silence dont les chronique; e th •«rie unes 2° Vitalité et féconailé. — 1. Accroissement et essai­ ; sont coutumières, nous signale une cause — , plus mage des couvents. — Indépendamment de cette attri­ puissante, quoique jusqu’ici insoupçon ι·. — j re­ bution déjà disproportionnée, la dévotion généreuse muement des esprits sous le nouveau gi-;· rau­ ou vaniteuse des princes dota encore les monastères guré par Ikouno-Amlâket le grand moine r< f· :: leur. ou les sanctuaires qu’ellepréférait, deflefs et de béné­ Dans la détresse des « optes sous les excès e ■ . fices qui mirent aux mains des moines les meilleures sations musulmanes et, d’autre part, grâce au- .-«.con­ terres, les oasis formés par les sources, c’est-à-dire la forts du séjour et des bienfaits desaint I."jh richesse foncière du pays. Les conventuels exploitent tine, l’Abyssinie, c’est-à-dire le roi et son tuteur, eux mêmes, ou bien ils afferment les vastes champs évincés par les refus de Bibars au Caire, eurent re­ dont iis sont les maîtres. Ces privilèges et les avantages cours à Jérusalem. Le patriarche était reconcilie qui en résultent en faveur du clergé furent, on le con­ avec l’Église romaine (voir plus haut); il «.· · çoit, de féconds générateurs de vocations dans les évêque syrien, abba Yub (Job), en Éthiopie. Son .ion deux ordres ecclésiastiques, le monacal et le levi- est resté mémorable dans le Tigré. Des vases sacri > tique. Dabra-Libanos devint une vraie fourmilière lui ayant appartenu se retrouvent à Dafcra-Damo.il ; de religieux qui, bientôt, se comptèrent par centaines fut suivi d’un groupe de frères prêcheurs qui s’éta et par milliers. De cette ruche, partirent de si nom­ blirent non loin du couvent deDabra-Damo,sur le pla breux essaims qu’ils prirent les proportions d’un teau de Gola-Makâdâ. Le synchronisme est indubi­ événement historique, consigné en détail dans les table. chroniques impériales(Tarika-Aagasl, Ik uno Amlak). D’après une lettre de Yagbii Sion, fils el successeur Ils se dispersèrent en tous sens à la recherche des soli­ de Ikouno-Amlâk, adressée au patriarche du Caire, le tudes dans les provinces les plus écartées du centre, séjour de l’abouna syrien en Abyssinie a eu lieu vers soit vers le nord aux extrémités du Tigré, soit vers la fin du règne de son père (1268-1283); et la mission l’orient et le midi au delà du Choa. Et partout, la dominicaine remonte à la même époque (tin du xm présence de ces pléiades continuait l’évangélisation siècle). Or, d’après les reproches que Ya i < >ion de ces contrées, où l’on comptait encore beaucoup fait à la politique de son père, l’abouna Yub a et·, de païens et où il en reste encore jusqu’aujourd’hui. envoyé sur sa demande, et concomitamment i expeTakla-haymanot’ eut des disciples et des émules dition dominicaine. De plus, Yagbâ-Sion dot ies dont les noms ont aussi leur célébrité dans les fastes agissements de l’abouna syrien,parce qn ii de l’Église éthiopienne : Eustatios de Allélô et son partisan des facobites. Tout un mystère hi-t .-η;.:· disciple Philippe de Dabra-Bisân ; Libanos, qui serait émerge de ces mots révélateurs. Une tentative devenu d’Italie; il fit ruche sur le plateau de Bur (Tigré), retour de l’Église d’Éthiopie sous Ikouno-An; .k est et Lalibala lui dédia une de scs chapelles monolithes; officiellement dénoncée par son fils et s .· sseur ce fait lui assure une antériorité séculaire; Mercurios, auprès du patriarcat copte et du califat du tire. dont le nom est resté au monastère qu’il fonda dans le Ce prince en fait honteusement amende aonor-i ··;- et Sérawé; Gabra-Manfas-Ket.lus, légendaire surtout prend le contrepicd de la politique de son n ·· . qu'il dans le Choa, sous le surnom vénéré de Abbo, sans que accuse d’avoir été fauteur de dissensions ruineuses l'on sache rien de sa vie religieuse, etc. pour la croyance d’Alexandrie par son recours a un 2. Réveil de foi el renaissance scolastique. — Dans patriarche chaicédonien, et proscriptcur des musul­ l’abandon où gisait le christianisme, durant les six mans par les représailles contre ceux qui trafiquaient derniers siècles, le peuple, routinièrement attaché à en Abyssinie et par la chasse contre les bédouins des l’enseignement traditionnel, sans conviction per­ IribusAdalites. Makrisy,Kebab el selah,t. i, mss arabes sonnelle éclairée, s’en rapportait uniquement aux de Paris, p. 372-373; vic de Kalaoun, mss de SaintMamherân et aux Likâünl’ des écoles fondées par les Germain de Paris, 118. Les missionnaires avaient tjadckàn-romauiiôn déjà en exercice fécond sous Gabra obtenu de grands succès auprès des princes cl i. leurs Maskal. La période sans trêve et sans fin des souf­ féaux dans toute la région qui était alors domaine de frances intestines n’a pas laissé le loisir aux querelles la maison royale, comme l’atteste son non: ; «miadoctrinales. Les abonnas jacobitcs avaient été par Makâda ». «Mais ce fut éphémère. Les faits . · ,res­ ailleurs trop affairés pour ouvrir des débats théolo­ pondent aux paroles de Yagbâ-Sion; son régne fut giques. Les lettrés restaient en possession des vérités un règne de trahison contre l’État en face «:·.- i isla­ ancestrales recueillies de la bouche de leurs maîtres, misme et de persécution contre l’Église. Il commença de siècle en siècle, jusqu’à l’actuelle renaissance po­ par expulser l’abouna Yub, et les fidèles catholiques, litique et religieuse. Cette hérédité scolaire et tra­ à la suite des missionnaires dominicains, subirent une ditionnelle est encore sacrée parmi les initiés univer­ cruelle persécution dont le souvenir est conservé par sitaires. Dr Kalla-Çiorgis. les ossements des martyrs dans plusieurs sanctuaires Le xm» siècle vit line réforme s’opérer dans les de Çer’âita, Akrân, Tasné, Baraknéâ, voisins de la couvents coptes en Égypte, et une élite «.’érudits y résidence des pères dominicains à Néëbi (Fak’âda), fit refleurir ics études ecclésiastiques, la théologie, le où iis furent massacrés. Ant. d’Abbadie, Annales droit canonique, la liturgie, l’hagiographie, etc. Ce dominicaines et tradition locale. courant s’étendit de la Haute-Égypte en Éthiopie, 4° Réaction et émulation dans l’enseignement et les imprima un essor inconnu à la vie studieuse et à la lit­ observances cultuelles. Pharisaïsme et immoralité. — térature sacrée, par la traduction en ghe.z de divers Une réaction religieuse était inévitable; le put«-iarcbe ouvrages arabes, traités homilétiques et dogmatiques copte se vengea. Un moine remarquable par ,. ·. éru­ des Pères, décrets et interprétations des conciles, et dition et sa combativité, l’abouna Saiàma II. fut surtout la correction du Nouveau Testament. De accordé à Yagbà-ÿion, comme metropolitan :.n du cette émulation scolastique naquirent les débats xm» siècle). 11 mit tout en œuvre pour reliai;-set b théologiques qui prendront d-> plus en plus d’exten­ croyance des jacobites et, grâce à ce ze·. . i__ se sion jusqu’à dégénérer en des discussions qui agite­ d’Éthiopie lui doit le relèvement des études et . \ airain ront el troubleront le royaume aussi bien que l’Église des travaux d’où sortit la bibliothèque de iittéd’Éthiopie. rature sacrée. Guidi, Diet, d’histoire, L i, coL 22 ·. 3° Tentative de rompre la barrière copte et de se relier Une nouvelle tentative d’un des successeurs de avec l’Église catholique : mission des frères prêcheurs. Yagbà-$ion, Wadem-Ra'âd, par une ambassade près 939 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) du pape Clément V, à Avignon, vers 1310, est à peine à mentionner, comme indice de la souffrance immanente de l’Église d’Éthiopie séquestrée dans un cercle de fer par le schisme des coptes et la haine des Sarrasins. A l’émulation des études ecclésiastiques corres­ pondit une intensité de vie religieuse qui se manifesta par des réformes d’un caractère pharisaïque et d’un étroit rigorisme conventuel, qui de l’enceinte monacale s’étendit et pénétra dans les mœurs de la société civile, dès le xiv' siècle. Le monachisme imorima son sceau sur la vie séculière et,sous le pré­ texte de perfection évangélique, l’étreigait dans le cercle étroit d’obligations rituelles, au détriment des plus stricts et essentiels devoirs de la morale. Fier de sa religio ilé, le chrétien d’Éthiopie, esclave d'une foule d’observances extérieures héritées du judaïsme et surannées, et de pratiques à base chrétienne mais accessoires et même superstitieuses, sera sans scru­ pule aucun à l'égard des préceptes les plus graves de la loi divine. Piolet, Missions catholiques, Abyssinie, par Coulbeaux, t. i, p. 4 sq. Le formalisme sup­ planta le cuite en esprit et en vérité. La -coutumière facilité des mœurs licencieuses de la cour d’Éthiopie est un fait historique, à tel point que, dans l’esprit du peuple, elle est un droit attaché à la haute fortune des princes et des grands. La poly­ gamie et le divorce ont forcé la barrière des lois divines et sont couramment admis comme des usages nécessaires fondés sur les besoins et les faiblesses de la nature. Aussi aucun des docteurs, des chapelains, des religieux qui encombrent les palais et les camps, n'aura même l’idée de les condamner au nom de la morale chrétienne. La fornication et même l’adul­ tère trouvent près d’eux des excuses et des accommo­ dements. Bien ne paraît excessif dans ces limites censées légales. L’inceste seul est réprouvé, et même nulle part ailleurs, la loi des empêchements de consan­ guinité et d'affinité jusqu’au septième degré n’est d’une rigueur plus intransigeante qu’en Abyssinie. Il n'a fallu rien moins qu’un tel excès pour qu’un moine de Dabra-Libanos, abba Anorios, se dressât comme un nouveau Nathan contre le roi Amda-Sion, dans les premières années de son règne (1312-1343). Mais l’homme de Dieu ne trouva pas un autre David. Amda-ijion, sous le joug de la passion, ne l'écouta point. L'abbé ne vit plus d’autre remède que l’excom­ munication. C’était mettre l’empereur au ban de l’empire. Exaspéré, le roi dissimula sa colère et sem­ bla se rendre. Il se vengea bientôt à propos d’une chicane cultuelle: la légalité ou l’illégalité de l’obser­ vance du sabbat judaïque, le samedi. Anorios, avec tous les religieux de Dabra-Libanos, soutenait l’abro­ gation du sabbat, et le parti d’un autre moine égale­ ment influent, l’abba Eustatios, disciple du fon­ dateur du meme nom, prétendait que le dimanche chrétien n’abolissait pas le sabbat de Moïse. AmdaÇion prit fait et cause contre Anorios, et il avait beau jeu, assuré qu’il était de défendre la tradition anciée dans l'esprit et la religion du peuple contre des pro­ testations motivées qui paraissaient être une inno­ vation. L’abba Anorios fut condamné à la flagel­ lation et un édit de proscription bannit et dispersa l’ordre de Dabra-Libanos. L’abbé général, l’Eçagé Philippos, fut relégué sur la forteresse d'AmbàGéchèn. Les moines d’Eustatios, que cette victoire liturgique et le châtiment des adversaires élevai· nt sur le pinacle, prêchèrent l’obligation du chômage sabbatique fondée sur le texte des canons aposto­ liques apocryphes dont ils soutenaient l’authenti­ cité. De là, la rivalité qui divisa plus que jamais les disciples d’Eustatios de ceux de Takla-haymanot’. Le parti vainqueur profita de la popularité accrue 940 de son triomphe, pour imposer les autres opinions doctrinales et les lois cultuelles dont il se posait défenseur. Après les folies des premières années, le règne d’Amda-Çion se continua dans une longue, glo­ rieuse et fertile prospérité : glorieuse par ses héroïques campagnes contre les Adalites mahométans envahis­ seurs, qu’il a refoulés et réduits à l’impuissance au moins pour quelque temps; fertile dans les nouvelles éclosions et le repeuplement des monastères, dans la fructueuse production de la littérature religieuse, entre autres,de l’épopée fabuleuse du «Kcbra-Nagast » ou la gloire des rois de la Sion d’Éthiopie, du Livre des heures ou « Matschâfa-Saâtât’ », etc. 5° Calme relatif. Prépondérance de la communauté éthiopienne à Jérusalem. — La vie de l’Église d’Éthio­ pie durant tout le xrv° siècle s’écoule dans un long statu quo, vide pour l’histoire de la théologie. Les esprits sont détournés par les luttes contre l’isla­ misme, défensives aux portes de l’Abyssinie orien­ tale, offensives contre les Sarrasins persécuteurs des chrétiens en Égypte. Les descendants el successeurs d’Amda-Sion ont bien mérité de la patrie et de l’Église. Sayfa-Arad et Daouit’ I" (David) se sont signalés par leurs campagnes « dans la Haute-Égypte », disent les chroniques, c’est-à-dire la Nubie, car ils ne descendirent pas plus loin. Mais ces expéditions ont suffi pour mettre l’Égypte en émoi, par la crainte du détournement du Nil et du dessèchement de ses riches vallées, que l’opinion générale croyait pos­ sibles. La terreur populaire inquiéta les califes. Ils cessèrent leurs vexations contre les coptes et leurs violences contre les patriarches eux-mêmes, qu’ils rendaient responsables des déficits des impôts dont ils pressuraient le peuple. Ils durent même avoir recours à eux pour faire la paix avec l’Abyssinie. Leur laborieuse entremise près de Daouit’ Ier fut couronnée de succès. Des échanges de messagers, de riches présents et de procédés amicaux entre Daouit’ et Barqouq amenèrent un modus vivendi favorable à l’Église copte. L’Abyssinie en tira sur­ tout l’inappréciable profit d’une position privilégiée, prédominante, presque d’un monopole, sur le SaintSépulcre et tous les Lieux saints. La plus insigne des preuves en fut le droit de produire le censé mira­ cle du feu sacré, le samedi saint. Les moines abys­ sins ne le perdirent que vers le milieu du xvn» siècle. Tous les partis, jacobites, syriaques et coptes, triom­ phaient par ce revirement qui suivit la dispari­ tion des Francs. Leur reconnaissance en récom­ pensa la cour d’Éthiopie par le don d’un morceau considérable de la vraie croix. Le bois sacré fut accueilli par de grandes fêtes qui, d’ailleurs, se célèbrent encore chaque année sous le titre de « Maskal-Atsé » ou tête royale de la croix, le IC de Maskaram (27 septembre). Le couvent éthiopien à Jéru­ salem, Dur el-Scll.'. i, jouit désormais d’une grande importance à la cour d’Éthiopie. Le « Mamher » ou « raïs », qui en est l’abbé, a la suprématie, même sur les couvents et hospices éthiopiens en Égypte. La communauté de Hévila elle-même, près du patriar­ che au Caire, était sous sa haute juridiction. La cour de Tégoulct’ (Choa) comptait surtout sur son intermédiaire auprès du patriarcat copte, quand il s’agissait de l’élection d’un successeur au siège épis­ copal d’Éthiopie. La dignité du Mamher de Jérusa­ lem, avec tous les pouvoirs y attachés, était da la plus haute importance, et le roi n'en revêtait que le reli­ gieux le plus méritant, le plus fidèle, dans lequel il avait une confiance entière. Le couvent de « Dar el-Seltân » devint l’emporium où convergèrent les relations entre l’Éthiopie et l'Occident. Malgré les rapports moins tendus, appa­ remment rassurants même, avec le Caire, le péril 941 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) islamique préoccupait tous les esprits, à la cour impé­ riale. L'idée des croisades, née des récits des gestes des Francs, les hantait comme un rêve, tardivement et très longtemps après que l'Europe eut abandonné la Palestine; elle est entretenue par les prophéties des anachorètes, complaisamment dociles au Dic nobis placentia; elle est exprimée dans tous les messages des princes d’Éthiopie aux princes d’Occident. Alvarez, p. 79. Le roi Isaac, fils de Daouif 1e' (1414-1429), . écrivit aux rois des Francs, dit la chronique, pour les associer à son dessein. ■ Aussi nous allons voir le rôle officiel très consi­ dérable du Mamher hiérosolymitain, près du SaintSiège. VI. Concile de Florence. — 1° Double déléga­ tion au concile de Florence. — Après le retour des grecs et des arméniens (1439), Eugène IV ne voyait plus à réconcilier que les jacobites de Syrie, d’Égypte et d’Éthiopie. Dans ce but, le franciscain Albert Sarchiano fut délégué en Égypte et en Palestine. Il ne pouvait pas penser à aller jusqu’en Abyssinie. D’ail­ leurs, le patriarche d’Alexandrie, Johanès, dont re­ levait l’Éthiopie, et l’abbé du couvent éthiopien à Jérusalem, le Mamher Nicodémos, agent officiel de l’empereurConstantinos ou Zara-Jacob, traitèrent cha­ cun de leur côté avec le légat, au nom de l’Église d’Éthiopie. L'empereur n’intervint pas personnelle­ ment en cette grave affaire. Mais, d’une part, le pa­ triarche Johanès, par son droit primatial, agissait au nom de toute la prédication de saint Marc dont l’Éthiopie fait partie; d’antre part, l’abba Nicodémos, dans sa lettre au pape Eugène IV, se porte garant des dispositions ou même des désirs de son souverain pour l’heureux succès de la réunion avec l’Église uni­ verselle. Mais il est impossible que Zara-Jacob n’ait pas été informé, durant les deux années que prirent les démarches de ses agents sûrs de sa confiance et de son entière adhésion. Virtuellement, l’acte était sien. Les démarches sont parallèles et simultanées (1440). Voir leurs lettres, Bibl.vatic.,ms. Ottobonien» n. 129, p. 109,116. Le patriarche Johanès envoya du Caire l'abbé Andréas, prieur du célèbre couvent de Saint-Antoine, comme plénipotentiaire auprès du Saint-Siège et ac­ compagné de douze autres moines. Assémani, d’après Giacomo, Vila Eugenii IV. Malgré les titres pompeux de l'en-tête de la lettre patriarcale, la chrétienté copte figurait à peine, à cause des défections qui avaient entraîné les foules à l’islamisme dans l’Égypte, la Lybie et la Nubie. Seule, l’Éthiopie restait intacte du patrimoine de lagrande etglorieuse Église ditede saint Marc. Aussi, seule, l’Éthiopie semblait-elle attirer le plus vif intérêt près du pape ei des évêques du concile, et l’ambassade dont Andréas était le chef fut annoncée comme ambassade d’Élhiopie par Eugène IV au concile, le 6 mai 1441. D’ailleurs, le délégué patriarcal le redira lui-même en remettant ses lettres de créance : ...nobis Ælhiopibus... Transportés de Rhodes sur la Hotte de Jean Moricène, l'abbé Andréas et son second, le diacre Pierre, avec toute leur suite, parurent le 31 août 1441 devant le concile de Florence. L’affaire de la réconciliation des jacobites à l’Église romaine ne put pas s’effectuer aussi vite que l’eus­ sent désiré les délégués africains Les négociations furent confiées par le pape aux soins des commis­ sions spéciales chargées de conférer avec ces députés touchant les points divers sur lesquels leur Église était en divergence avec les catholiques; et ils étaient nombreux, on le verra par l’énumération des erreurs que condamne le décret conciliaire. Entre temps, l’ambassade fit un pieux pèlerinage à Rome, le 9 octobre 1441, pour y vénérer le chef des 942 apôtres et les saintes reliques qui sont le trésor c la ville. Quelques jours plus tard, ils étaient de retour à Florence. Dans l’intervalle,étaient également arrives les religieux que l’abba Niodémos avait envoyés de Jérusalem. Cette seconde délégation parut ■!·.··, ant les Pères du concile, le 2 septembre 1441. A la iln -le son discours au pape, discours d’une allure sans gêne toute abyssine, mêlant la myrrheà l'encens, le premier des députés porteur de la lettre de créance .lu M -niiier Nicodémos, disait : «...Notre abbé Nicodémos ■ oire serviteur à Jérusalem..., vous assure, avant tout, que l'empereur d’Élhiopie n’a sur la terre rien de plus à coeur que de s’unir à l’Égliseromaine et de se sou­ mettre à vos pieds sacrés, tant sont grands prés de lui le nom de Rome et la foi des latins. » Entre les deux délégations, la cause étant la même, cette deuxième venue fut réunie à la précédente pré­ sidée par l’abba Andréas, plénipotentiaire patriarcal au nom de la même Église. Card. IL Justiniani, Cone, flor., p. 3, η. 8. 2° Élaboration des décrets; acceptation el acte d'union. —Ce ne fut que le 4 février 1442 que la double dépu­ tation fut admise en séance publique et que fut pro­ clamée la réunion de l’Église jacobite, copte et éthio­ pienne à la communion de l’Église universelle. Card. Justiniani, Asse mani. L'élaboration des commissions conciliaires avec les délégués coptes et étl iopiens avait établi les sujets de doctrine et de discipline sur les­ quels les Églises jacobites avaient des opinions erro­ nées. Un certain nombre avaient déjà été condamne t s par les conciles incontestés auprès de tous les >chismatiques d’Orient. Mais la libre pensée des sectes avait quand même laissé champ ouvert aux esprits et aux imaginations dans l’interprétation des mys­ tères de la foi. Ces erreurs donnèrent lieu à un décret spécial qui fut rendu, sacro approbante cor cilio florenlino; les décrets concernant les grecs et les arméniens y furent adjoints parce qu’il a été reconrm qu’Éthiopiens et coptes partageaient les mêmes erreurs. Le décret d’union fut lu solennellement en latin et en arabe. Le député d’Alexandrie, l’abba Andreas, au nom du patriarche Johanès, au nom des autres membres de la double députation debout prés de lui et au nom de tous les jacobi‘es d’Égypte et d’Éthio­ pie, fit l’acte d’acceptation dans la forme qui lui fut traduite en arabe. Decreta concil. generalium, L vm, p. 853. L’union fut conclue. Hélas ! ce ne fut qu'un jour de fête entre des siècles de désolation, nu un éclair radieux, déjà disparu, entre les ténèbres <>e ia nuit séculaire d’hier et les sombres tempêtes d’un lende­ main interminable I Les jacobites d’Égypte et de Syrie suivirent la lâche défection des grecs. Ce fut alors un tel chaos de colères sciiismatiques et musulmanes que, dans l’exaspération et la terreur, les Églises fureni empor­ tées à la dérive. L’Église d’Éthiopie en subit les contre-coups. Makrisy relate que, en 1454 ; <'2 de l’hégire), des ambassadeurs éthiopiens, mûlés à Alexandrie, furent massacrés. La nouvelle ce Γ heu­ reuse solution deFlorence ne sera parvenue . ' > c ■ ar de Zara-Jacob que commecelled’unuiomplieav.,· ns nn guet-apens de bandits à la frontière. A-...· m-nt, il n’a pas eu connaissance de la teneur du erri .·ciliaire; les errements dont il fit des lois preuve. Von· plus loin. 3° Les croyances entachées d’erreur d· Γ Égl’.i: ’.to­ pic, constatées et expurgées par le concile ; ce. — 1. Sur la dioinilé. — Avec le symboh d-.s pitres, les Éthiopiens admettent un seul Dieu personnel, créateur de toutes choses visibles et invisibles. Mais leurs idées sont peu claires sur l'être divin. D aucun 943 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) lui donnent une forme subtile, anthropomorphique, d'Almeida, dms Beccari, t. vi, p. 123; à la suite de discussions des savants lettrés, en 1430, sur ce sujet, Zara-Jacob lit une ordonnance imposant la croyance qui donne à Dieu une forme apparente ou image, malké, en l’appuyant sur la Genèse, 1.26; II Cor., xi, 7, qu’il interprète d’une forme ou figure visible, pro­ totype de la forme humaine, donc anthropomorphique. D’autres, plus spiritualistes, interprétaient le terme gas ou malké dans le sens de des théolo­ giens grecs. Mais, à part ces rares exceptions, l’esprit abyssin, habitué à suivre plutôt les représentations de l’imagination que de la pure intelligence, donne à Dieu une forme perceptible, nébuleuse. On entend couramment appeler l’être divin tjafim Sabè’ ou l’homme noir, c’est-à-dire environné de ténèbres qui dérobent sa face. 2. Sur la sainte Trinité. — Dans la représentation de ce mystère, l’imagination réaliste s’égare, ou vers la négation (Za Michaël et Aska,en 1430, sous ZaraJacob), ou vers la confusion des trois formes ou per­ sonnes distinctes. Un abouna même, Barthélemi.sous Isaac (1414-1429), aurait affiché cette hérésie gros­ sière. 3. Sur le Verbe incarné. — La filiation éternelle du Verbe est admise sans conteste. Mais sur son incarna­ tion, les Éthiopiens ont été entraînés à la suite des coptes, voir plus haut, col. 930, vers les erreurs du monophysisme, du monothélisme et de la théandrie, sans prendre part, toutefois, aux grandes contro­ verses de Byzance. Leurs spéculations théologiques ont pris direction et se sont arrêtées sur l’onction incarnalrice, voir plus loin, avec toutes les absurdes conséquences des théopaschites, ou, au contraire, des fantaisistes qui ne font des souffrances et de la mort sur lesquelles est fondée la rédemption du genre humain qu’une simple fiction de comédie : bafakâdu ou ooluntate ipsius, c’est-à-dire parce qu’il a voulu faire ainsi. 4. Sur la procession du Saint-Esprit. — Mêmes erre­ ments que les grecs et tous les Orientaux, à la re­ morque de Photius. Cependant, un exemplaire du symbole dans un vieux missel contenant waem’na tvald ou Filioque a été trouvé dans le monastère de Gundégundé par le vénérable Mgr de Jacobis, mais gratté ultérieurement par un correcteur. Serait-ce un manu­ scrit «orti des écoles dominicaines de Néëbi? Voir plus haut, col. 938. 5. Sur les anges. — Les Éthiopiens les divisent en neuf chœurs, comme les a classés saint Grégoire le Grand; en ajoutant que Saïtân ou Sâïtânaël (Satan) formait avec son armée angélique une dixième catégo­ rie. Ils croient aux anges gardiens, malak-ekâbé, per­ sonnels, collectifs,régionaux, etc. La superstition s’y est mêlée et les fait confondre avec les bons génies, mahiëkt', auxquels elle offre des sacrifices ou immo­ lations... Les Abyssins croient aux génies, Çïnt, gânén, agànên’, bons ou mauvais, qu’ils localisent dans les arbres, les sources, les rivières, les foyers et dans les artisans en métaux, etc. 6. Sur l’ûme. — La croyance commune est que l’âme des enfants est une étincelle de celles de leurs parents. D’Aaneida, dans Beccari, t. vr, p. 130. C’est le traducianisine en vertu de la loi : crescite et multi­ plicamini de la Genèse, qu’ils interprètent en ce sens. 7. Sur le péché originel. — Ils admettent la ruine du genre humain en Adam, mais sans se rendre compte de la nature et de l’effet de cette tare initiale. Ils divagiu ni, chacun au gré de sa fruste ou lubrique imagination, sur ce mystère de la transmission du péché en nous, et l’attribuent à un vice inhérent au sein de la mère par une interprétation toute charnelle du ps. Lviij 4, alienati surd peccatores u vulva, etc. 1 944 Au xix" siècle, d’aucuns faisant école, à Gondar, avec un lettré nommé Arué, ont nié le péché d’héré­ dité et ont admis à la place la capacité de l’enfant, après sa conception au sein maternel, d’avoir déjà la conscience responsable et sujette à pécher. Voir Krapf, Gobât, etc. Fiction inventée à l’appui de l’opi­ nion dite des trois naissances, pour le besoin de la ré­ génération spirituelle. Voir plus loin. 8. Sur le sort des âmes après la mort. — Pas plus que les coptes et les autres Orientaux, les Éthiopiens ne croyaient et encore ne veulent croire que les âmes des justes qui en sont dignes entrent dans le ciel ou dims la jouissance de la vision béatifique, sans aucun dé­ lai. Pour eux, elles vont provisoirement dans le sein d’Abraham, c’est-à-dire au paradis terrestre, en attendant la résurrection de leurs corps et le juge­ ment dernier. Les âmes des criminels errent en divers lieux souterrains ou sous-mari ns.Le purgatoire n’avait pas lieu d’exister entre ces deux Siol ou enfers. Cepen­ dant toutes les Église:. d’Orient ont, aussi bien que l’Église latine, l’usage d’offrir pour les défunts des prières et le saint sacrifice; l’Eglise d’Éthiopie en particulier a pour ses morts un culte traditionnel, une pieuse obligation familiale si stricte qu’on se ruinerait en dépens plutôt que d’y faire défaut, c’est-à-dire d’un Tezcar ou commémoration par des messes >e 8" et le 30® jour après la mort, et puis, tous les ans; de plus, selon leurs moyens, ils offrent des aumônes aux moines pour faire réciter le psautier de longs jours; ils font des distributions de vivres aux indi­ gents, etc., tout cela sans savoir, sinon instinctive­ ment sous la troublante impression de craintes et d’inquiétudes inexpliquées, qu'il y a une juste colère vindicative à apaiser, une miséricorde à rendre pro­ pice en faveur de leurs défunts. 9. Sur les observances judaïques. — Ce point concerne uniquement l’Église d’Éthiopie, et le concile en a ordonné l’abrogation. Il s’agit principalement : a) de la circoncision, dont la coutume a persisté et dont le roi Glaodios (Claude), a excusé la pratique parce qu’elle est hygiénique et purement civile; mais une crainte superstitieuse en fait une obligation; b)la purification de quarante jours après la naissance d’un garçon et de quatre-vngts jours pour une fille, avant le baptême; c) la distinction des viandes, permises ou prohibées; d) l’observation sabbatine du samedi. Voir plus haut. Zara-Jacob en rendit l’obligation très stricte, avec prescription de se réunir à l’église, le samedi comme le dimanche. 10. Sur la liste canonique des Livres saints. — Les Éthiopiens ont pris le canon des coptes sur les livres qu’ils regardent comme saints ou inspirés. U est cal­ qué sur le dernier canon des Constitutions aposto­ liques. Ils ajoutent aux livres de l’Ancien Testament · a) le Kufalé ou Petite Genèse; b) le livre d’Hénoch, malgré les 'normités qu’on y lit; c) le Pasteur d’Her­ mas; il) l’Ascension d’Isaïe;e) les III® et IV® livres d’Esdras; f) les livres des Machabées tout différents des nôtres, voir Gad’la-Marcurios, et au Nouveau Testament, deux lettres et les huit livres de saint Clément (Constitutions apostoliques). 11. Sur les sacrements. — Le concile eut également à faire admettre par les délégués éthiopiens des réformes dans l’administration et l’usage des sacrements. Il fut constaté que théoriquement ΓÉglise d’Éthiopie possédait les sept sacrements, mais que.dans la pra­ tique, de graves omissions ou altérations s’étaient glissées. g) Baptême ou Tamkat’. — Un abus préjudiciable à nombre de nouveau-nés est le délai de quarant ou quati e-vingts jours, en vertu de la purification udaïque. Voir plus haut. Le baptême se fait par une triple immersion.La formule varie selon la diversité des 945 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’; égliscset des localités; ellesubit des altérationsplusou moins essentielles qui exposent à l’invalidité, comme aussi l’insouciance des prêtres ignorants pour unir les paroles sacramentelles à l’immersion; d’où, souvent, le double doute juris et facli. Les prières et les céré­ monies du rituel baptismal ou maçdhefa- Tamkat’ sont prises du rituel copte. Feth’â-Nagasl’, par Guidi, c. iv, p. 2C. Quant au baptême de l’Épiphanie, où tout le monde se plonge dans la source ou la rivière bénite ad hoc, il a pour raison d’être lacommémoraison du baptême de Notre-Seigneur dans le Jourdain. Mais 1'ignorance populaire en fait une annuelle néces­ sité comme d’un baptême sacramentel pour se purifier du péché. D’ailleurs, même les prêtres ignorent que le baptême imprime un caractère indélébile et par conséquent ne peut pas être renouvelé, car on les voit réitérer le baptême aux personnes d’une autre Église que la jacobite, qui demandent à être incor­ porées dans la leur. b) Confirmation ou Méron (μύρον). — Sans doute à cause de la difficulté de se procurer l’huile sainte requise, ce sacrement est tombé en désuétude. Il s’administrait conjointement avec le baptême. D'AImeida, dans Beccari, t. vi, p. 137. c) Eucharistie ou Kurbân. —Comme les coptes, etc., les prêtres éthiopiens se servent de pain fermenté, excepté le jeudi saint en souvenir du pain azyme dont se servit Notre-Seigneur dans l’institution de l’eucharistie. La communion se donne sous les deux espèces; le célébrant fractionne l’hostie, dont le vo­ lume a été proportionné au nombre supposé des communiants, dans une grande patène ou fahâl, que deux diacres tiendront devant lui sur un plateau recouvert d’un pavillon; le prêtre assistant ou na/kakasis puise avec une cuillère dorée, erfa-maskal, quelques gouttes dans le calice qu’il tient de la main gauche et les verse dans la bouche du communiant debout devant lui. L’obligation de communier n'est prescrite par aucune loi ecclésiastique, excepté aussitôt après le baptême, à cause de l’interprétation littéralement nécessitante du texte, Joa., vi, 54, de peur de mourir sans avoir communié une fois au corps et au sang du Christ. A part cela, ils estiment conve­ nable, de bon ton, de fréquenter la sainte table à l’âge de l’assagissement. La privation de la commu­ nion est la sanction du crime de la polygamie. Voir plus haut. Le Fethaj-Nagast’ rappelle l’usage d’ajou­ ter un tiers d’eau au vin destiné à la consécration. Mais, au lieu de vin naturel ou artificiel fait de raisin sec, on se contente depuis trois siècles de broyer cinq grains de raisin sec et de les liquéfier avec un peu d’eau. Alors, ce n’est pas du vin et ne peut pas être matière du sacrement. La foi à la transsubstantiation est indubitable : pour le constater, il suffit d’entendre avec quelle accentuation les fidèles, prosternés le front dans la poussière, répètent à chaque consécra­ tion : » Je crois et je professe que ceci est vraiment le corps..., ceci vraiment le sang du Christ. » Ce double acte de foi est une preuve que l’Église d’Orient a, dès l'origine, regardé les naroles de Notre-Seigneur comme la forme par laquelle s’accomplit la transsub­ stantiation, et non pas la prière de l’épiclèse qui vie"t après cette profession de foi. Car ce double acte de foi fait partie de la liturgie dite des apôtres, la première de toutes et sans doute l’unique, à l'origine; et cette liturgie est la traduction de la liturgie grecque usitée à Alexandrie, sous saint Athanase; et elle a été tra­ duite en éthiopien pendant ou après l’évangélisation par saint Frumence,en 340. Cette liturgie éthiopienne remonte ainsi à la seconde moitié du iv siècle. Les hellénismes et les mots grecs,adoptés sans être tra­ duits, témoignent de la source de la version. Le missel éthiopien ou ma?àhe/a-kedàsé contient : a. l’ordre 946 ordinaire ou la suite des prières et des cérémomrs invariables qui piécèdent leser'âta-gebr ou le canon de l’action sainte ou la liturgie; b. suit la liturg;· ordinaire dite des apôtres, zahâwâriât', la plus an­ cienne et la plus usitée. Renaudot, Hammond; d'Al meida,dansBeccari,t. vi, p. 161-174.c. Quatorze autre liturgies suivent et sont employées à des jours de fête, spéciales, à savoir : de Notre-Seigneur: de ... sainte Vierge (de Cyriaque de Belmesa); de saint Jean Chry­ sostome, Afau>ark;ie Dioscore; de saint Jean l'É·, angéliste; de saint Jacques, frère du Seigneur; de sa Grégoire d’Arménie; des 318 Pères de Nicée; de saint Athanase; de saint Basile; de saint Grégoire de Nazianze; de saint Épiphane; de saint Cyrille: Jacques de Sarug. On trouve l’ordre ordinaire et la liturgie primitive dite apostolique, publiée par Tasfa Çion, Rome, Vatican; par M. Coulbeaux, en 1886, Kéren; cf. aussi, pour la liturgie apostolique et celles de NotreSeigneur, de la sainte Vierge et de Dioscore, Bullarium palriarcalus Portugalliœ; celle de saint Chry­ sostome, dans Chrestomalhia æthiopica de Dillmann, p. 5; Swainson, Greek liturgy (the ordin. canon of the mass) ; Bezold, p. 349. d) Pénitence ou ^er’ûla-Nesehà. — L’usage en re­ monte à l’origine de l’Église éthiopienne, mais non sans avoir subi des déformations par l’incurie au cours des siècles. Sous Zara-Jacob, des moines auraient soutenu que les paroles divines, Matth., xvn, 22, ne signifient pas l’institution du pouvoir de l'absolution sacramentelle, Dilmann, p. 44; mais la croyance en ce pouvoir sacerdotal est générale, a. La confession secrète ou auriculaire est d’un usage assez répandu; et sans se confesser souvent, chacun a son confesseur attitré, « le père de l'âme », qui sera comme une garan­ tie de salut; personne ne s’adressera à un autre, sans avoir pris ou congé, ou permission du premier. On croit pas à une obligation stricte de ce sacrement, sinon lors de la première et très tardive communion eucharistique, et à l’article de la mort, et encore non en vertu d’un précepte, mais de la conviction de la nécessité comme moyen de salut. Chacun se confesse quand il lui plaît et, selon l’opinion publique tradi­ tionnelle, seulement à partir de l’âge viril, de vingt à vingt-cinq ans; il en est deméme pour toute participa­ tion aux cérémonies du culte paroissial; jusqu’à cet âge, on n’en a cure. b. La confession publique ne se fait qu’à l’abouna et l’Écagê, dans les cas de censures à eux réservées.Un livre : Enkâsa-Xesehâ ou P- rte de la pénitence aide à l’examen de conscience; mais il est loin d’être à la portée de tous; confesseurs et péni tents se contentent de l’accusation des pèche s que leur religion très peu éclairée leur représente comme tels, par exemple, le vol et le meurtre, et immancuablemcnt l’infraction des jeûnes. L’imposition des peines satisfactoires n’est pas toujours exempte de simonie. La formule de l’absolution est déprécatoire. Vn manuel : Ma?ahefa-Kéder ou Livre de la profanation, contient les formalités rituelles pour la réconciliation des rené­ gats et de ceux qui ont eu commerce avec des femmes non chrétiennes; il date de l’invasion musulmane, xvi° siècle. Un usage entré dans les habitudes sociales semble être un travestissement de l’acte sacramentel· A toute rencontre, les gens, en saluant un prêtre ou n pre­ nant congé de lui, s’inclinent et demandent l’abso­ lution : Felhuni, absolvez-moi, et le prêtre répond : if-f’tàh’kà ou absolvat te (Dominus). Cet acte est dis­ tinct de celui de simple bénédiction ou bons s·: uhait». burâkê et marakâ. e) Ordre ou Kehenat’. — Les ordres mineurs et majeurs sont énumérés comme existant en théorie; mais en pratique, évêque et ordinands ne recon- 947 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) naissent que la prêtrise et le diaconat, qui comprend tous les offices subalternes. D’ailleurs, le rituel n’en existe pas en langue gheêz, sinon dans les recueils synodaux, par la raison que le pontife ordonnateur est loujours égyptien et se sert du livre copte. Les ordi­ nations risquent de n’etre pas valides à cause de l 'incurie des abounas à les conférer dans les conditions essentiellement requises. Les incuries notoires n’ont pas manqué, soit par ignorance, soit par négligence ou meme parodie sacrilège. Voir plus haut et Revue anglo-romaine, n. 14, p. 634, Abouna Salama, par M. Coulbeaux. Les rois, à leur sacre, étaient ordonnés diacres afin qu’il leur fût permis de siéger dans le sanctuaire des églises réservé aux ministres de l'autel. Les abounas imposent un tribut simeniaque à chaque ordinand. f) Extrême-onction, Maçâhefa-Kan'dit ou Livre des cierges. — Ce sacrement n’existe guère que dims l’énumération synodale des sacrements de l’Église. Comme pour la confirmation, la didiculté de se pro­ curer l’huiie sainte aura favorisé l’incurie des prêtres jusqu’à la désuétude. Cependant, le rituel en existe et donne nom à cette onction des malades; ce nom a son origine dans la rubrique de ce rituel qui oblige chaque assistant à tenir un cierge durant toute la céré­ monie. g) Mariage, Mafâhefa-Taklil ou Livre du voile.— Ce sacrement n’entre dans la pratique de la vie chez les chrétiens de l’Église d’Éthiopie qu’à la maturité avancée de l’âge. Alors, mari et femme vont trouver le prêtre qui les reçoit au tribunal de la pénitence, puis les bénit comme époux après la récitation d’un Pater, et les époux consacreront leur union par la communion eucharistique faite ensemble. De ce moment, ils regardent leur mariage comme indisso­ luble; jusque-là, il était purement civil, facilement révocable; aussi le divorce est fréquent et, de plus, le concubinage, etc. Voir plus haut et plus loin. Le rituel de ce sacrement existe cependant; il contient de très longues lectures déprécaloires; son nom indique qu’un voile était tendu au-dessus des deux époux du­ rant ces bénédictions; mais comme ces cérémonies ne s’accomplissent qu’aux premières noces, elles restent même ignorées, au moins des fidèles, sinon de beaucoup de prêtres. 4° Zara-Jacob réformateur du culte : fêles, jeûnes, heures canoniales et chants. — Zara-Jacob occupe une place principale dans l’histoire théologique de l’Église d’Éthiopie. Le mobile de l’union avec l’Église catho­ lique ét lit, pour l’Abyssinie comme pour tout le Levant, l’espoir d’une entente avec les Francs contre la domination musulmane. L’accueil que ZaraJacob lit au voyageur vénitien, le peintre Francesco Brancaleone,est une marque de ses dispositions plutôt favorables à l’égard de l’Église romaine, quand on sait combien les en éloignent la méfiance et les pré­ ventions invétérées des schismatiques. Ce prince montra constamment un grand zèle pour la réforme ct la perfection du christianisme dans l’Église d’Éthio­ pie. Mais son zèle, mal conseillé par un fanatique, l’Ekâbé-Sa’ât’Amda Sion qui avait toute sa confiance, fut outre et trop inquisitorial. 1. Réforme du culte par l’aboiitton des superstitions. — Le premier d’entre tous les empereurs d’Éthiopie, Zara-Jacob lit une chasse à outrance à toutes les formes d’idolâtrie, sabé sme et fétichisme, et à toutes les pratiques de superstition, de magie, de sorceller a. Condamnées officiellement, elles n’en survécurent pas moins effectivement. Son intransigeance ne toléra aucune concession à tout reste quelconque de paga­ nisme; et poussé aux mesures extrêmes par son fatal conseiller, il ordonna que tous ses sujets, en témoi­ 948 gnage de leur foi en la Trinité, portassent tatoués au front les noms du Père, du Fils et du Saint-Esprit; sur le bras droit : Je renonce au diable et suis servi­ teur de Marie, la mère du créateur; et enfin sur le bras gauche : Je renonce au diable impur et adore le Christ, mon Dieu. Les réfractaires à ses édits furent impi­ toyablement mis à la torture et moururent dans les supplices. Il n’épargna pas même ses enfants, habi­ tués, eux aussi, à des pratiques de fétichisme au foyer domestique. Courroucé du peu de cas qu’ils faisaient de scs défenses, il s’écria :« Ohabileté du diable 1 Pen­ dant que je détourne mon peuple des abominations de l'idolâtrie, il pénètre en ma propre maison et per­ vertit mes enfants. » Il fit flageller quatre de ses fils,Glaodios,Amda-Mariam. Zara-Abraham et Bctra$ion, et trois de ses filles, Del-Samarâ, Erum-Gualâ, Adal-Mogasâ; ct afin que la leçon exemplaire impres­ sionnât, les blessés furent exposés aux yeux de la foule. De fait, les meurtrissures étaient affreuses; les royales victimes en moururent bientôt. Toute la population éclata en sanglots. 'J anka-Aagast; Beccari, t. v, p. 239-249. 2. Réformes dans le aille par des prescriptions rituelles. — Ayant fait table rase des cultes païens, le roi acheva la restauration du vrai culte de Dieu par des ordon­ nances liturgiques. Disons-lc tout de suite, ZaraJacob, avec les meilleures intentions, fut le mauvais génie de l’Église d'Éthiopie; il voulait la sauver, il la perdit (paroles de Socinios au P. Paez). a) Sabbatisme. — Les discordes divisaient les deux grands ordres religieux de Takla-haymânot’ ct d'Eustatios, principalement sur l’observance du sabbat. Voir plus haut. Zara-Jacob imposa silence aux que­ relles, en faisant une loi de l’État, sanctionnée par de graves peines, d’observer le samedi comme le di­ manche. Il y tint la main jusqu’à la cruauté, car ceux îles moines de Dabra Libanos qui rcfusèrcntde judaïser, comme ils disaient avec raison, le payèrent de leur tête. Ibid. Or, l’observance sabbatine et dominicale consistait dans le chômage et l’assistance à l’office matinal. Le chômage comprenait l’abstention des œuvres serviles énumérées dans la royale ordon­ nance, c’est-à-dire après les gros travaux des champs, la chasse, la pêche, l’écriture, les voyages, la baston­ nade des esclaves; étaient permis l'abatage des bêtes, la cuisine, etc. L’assistance aux offices religieux obligeait les fidèles à se rendre à l'église vers le point du jour, heure des chants et de la messe, quand elle est célébrée. L’impureté dite légale,c’est-à-dire l'usage du mariage, excluait non seulement de la communion, mais de l’entrée dans l’église. Le chant des heures canoniales dès le chant du coq, vers deux heures du matin, a été inauguré parÇiorgis de Gasecca.sous le règne d'Amda-$ion, mais régulièrement établi par Zara-Jacob ; au chant récitatif de prières ou versets des psaumes, sont intercalées les antiennes de Yared exécutées par les dabtarà avec accompagnement de s'stres, tambour, battement des mains ct trépigne­ ment des pieds. — b) Les fêtes sont célébrées comme les dimanches, mais avec plus de solennel entrain. Les grandes fêtes des mystères chrétiens se succèdent dans le cycle commun à toutes les églises, et quant au nombre et quant aux intervalles. — c) Quant aux jeûnes, ils sont en Éthiopie conformes aux jeûnes de l’Orient, soit pour le nombre, soit pour la rigueur. Le Frtlià-Xaga't les énumère d’après le rite copte. Voir Monophysite (Église).—d) Beaucoup d’autres fêtes, secondaires, mais aussi obligatoires, sont établies en l’honneur de la sainte Vierge; — outre celles com­ munes à toute l’Église, Zara-Jacob en a institué trentetrois: l’on sait qu’un culte spécial et, chez un grand nombre de gens simples, exagéré envers la Mère de Dieu est cher aux Abyssins, — en l’honneur delà croix, 949 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) des anges et des saints; culte de la croix, voir plus haut, col. 940; Zara-Jacob établit douze tètes men­ suelles (le 12 de chaque mois), en l’honneur de saint Michel ; trois fêtes de saint Gabriel ; une fête à cliacun des suivants: Rufaël (Raphaël), Raguël, Fanuël, Surial, Sakuëi, Uriël, les Afnim. On honore les saints des premiers siècles communs à toutes les confessions; les patriarches et prophètes de l’Ancien Testament, Judith, Esther, etc.; après les apôtres, est ajoutée une fête dite des quatre animaux, arbata-an’sasâ, c'est-àdire des quatre évangélistes. Les Abyssins ont cano­ nisé beaucoup de personnages, en les célébrant dans leur synaxaire ou martyrologe. C’est, au commence­ ment : les neuf saints romains; Kalcb ou El-Esbân; Yared, etc., puis, Lalibala, Nakueto-la-Ab, GabraManfas-Kedus ou vulgairement Anbo, Takla-haymanot’, Eustatios, Mercurios, etc., d’entre les plus ou moms dignes ct les indignes. Voir le synaxaire. Le palais de Zara-Jacob devint un laboratoire littéraire. Génie comparable à Charlemagne, il était mû par un esprit tout chrétien dans sa politique inté­ rieure ct extérieure, illustre par les exploits de ses armes contre les mahométans d’Adal et, malgré l'incompatibilité apparente, par l'amour de la litté­ rature religieuse et des hymnes ecclésiastiques. Il favorisa les études par des bénéfices alloués aux écoles et aux monastères où elles étaient cultivées. Soldat-écrivain, il composa lui-même ou lit composer : le Maçâhefa-Berhân ou Livre de lumière, recueil des prescriptions ecclésiastiques mentionnées plus haut; ï’Egzîabehir-Nagsa ou Le Seigneur règne, recueil de stances et d’hymnes pour les fêles et pour tous les jours. La grar.de dévotion du roi envers la Mère de Dieu laissa comme témoignage le Taâmera-Mariam ou Les prodiges de Marie, recueil de merveilles légen­ daires d’origine orientale et occidentale etVOrganonDan’gel ou Hymne à la Vierge, divisé en sept parties pour chaque jour de la semaine, par l’abba Giorgis (l’Arménien). Enfin, sous son règne on admire toute une floraison d’œuvres qui donnent corps à la biblio­ thèque éthiopienne jusque-là à peu près inexistante. C’est: a) pour le droit canon, le Sinodos ou compila­ tion des actes des conciles, comprenant les Consti­ tutions apostoliques,127 canons dits aussi des apôtres, 38 canons dits d’Aboulidès(Hippolyte), pape; les actes de·Nicée, d’Ancyre, de Nco-Césarée, etc. Zara-Jacob, lier de l’aboutissement de ce gros travail, en envoya une copie à la colonie conventuelle de Jérusalem. b) Pour l’apologétique, c’est-à-dire la défense des croyances de l’Église d’Éthiopie, le Masûhefa Mistir ou Livre des mystères, composé par un controversiste fameux à la cour impériale, abba Çiorgis, fils de Hezba-Çion, originaire de Saglâ (Amhârà); rien que le sommaire donne une idée de l’importance attachée à toutes les questions soulevées autour du dogme et à l'histoire de la théologie : y sont combattues les doc­ trines de Sabellius, d’Arius, de Nestorius, de Pnotinus, d’Origènc ct de Bitor (1), des antidicomarianites, d’Eutychès (quoique leur leader Dioscore n’ait été que son aflldé.les Éthiopiens condamnent Eulychès comme priscillianiste), de Sévère d’Antioche, de Théodore d’Alexandrie, d’Aburios, de Manès, du pape saint Léon et du concile de Chalcédoine, qu’il traite de Mdh’ebara-aklâbàl' ou Meute de chiens. D’Abbadie, Catalogue, n. 49. Cet ouvrage se complète par une série de lettres de Timothée d’ÉIure, d’ex­ traits de saint Grégoire de Nazianze et de saint Cyrille d’Alexandrie. On a observé que c’est la première fois que la querelle monophysite se produit ex professo; la controverse eut officiellement lieu à la cour, en présence du roi. r) Un autre ouvrage important : Haymanot-abau ou La foi des Pères, suivra bientôt, sous Baeda-Mariam. C’est un recueil de traités et 950 d’homélies des Pères et de certains évêques moins anciens, qui jouit d’une grande autorité tht-ologique en Abyssinie. On se représenterait facilement Zara-Jacob comme un austère au milieu des moines et des lettres sruis admis à franclür la palissade de l’enceinte réservée du palais, fermée aux profanes. Toutes les autres rigueurs des lois divines et humaines, oui. ·λ a. le knout à la main; mais la chaste loi du mariai t chré­ tien, les rois, les grands en sont dispenses. ZaraJacob, comme ses ancêtres, a eu plusieurs :■ mmes la fois; on cite entre autres la «Çera-Itii _·.■ : ratrice de gauche », Djân-Haylu, premiere ·. ; ouse; la « Kagn’ Iliégé ou impératrice de droit·. . D;ânSela, deuxième épouse officielle; S ion-Mo:troi­ sième femme, mère de Ba'cda-Mariam.qui succéda au trône. VIL Après lbs invasions musulmanes (15201551).— 1°L'Éthiopie à Rome était Portugal. Faillite d’une première union. — L’Église d’Éthiopie demeura dans ce courant d’idées et de vie religieuse sans qu’il se produisit rien de saillant au point de vue théolo­ gique. La préoccupation fut tout entière à la défense nationale contre l’invasion mahométane de plus en plus menaçante. Et c’est même à la ruine la plus désastreuse pour l’Église et pour l’État, par la con­ quête de l’Adalite Mohamed-Çerâi'i, qu’est dû le réveil de l’âme nationale tendant les mains vers le Saint-Siège; car, au fond, la disposition mentale, héritage atavique, se retrouve chez Lebna-Dan’gel ou Daouit’ IV (1508-1540), la même qu’à i:i cour de Zara-Jacob, c'est-à-dire que la velléité d'un retour àl’union catholique est, chez l’uncommechez Γ mitre, subordonnée au besoin de secours dans le péril extrême de l’ÉtaL L’initiative des démarches éthiopiennes auprès de Rome et de Lisbonne est due au saa< ueme d’une femme, l’impératrice douairière Hélène, con­ seillère du jeune roi Daouit’ IV. Un premier message fut confié à un arménien, Matthieu, près du pape Léon X ct des rois de Portugal Jean II et Emmanuel le Grand (1520); puis une deuxième ambassade confiée à dom Alvarez et au Lika-Kahenât’ §agâ Za Ab auprès du roi Jean III et du pape Clément Vil (1534), terminée par la démarche plus expresse dont Jean Bermudez fut chargé près des deux cours. Paul III avait succédé, à Clément VIL Le moment psycho­ logique était advenu pour l’accueil en Éthiopie d’un évêque catholique. Mais ni Clément VII ni Paul il! n’en profitèrent : le premier, par des empêchements dont il n’est pas responsable, parce que ÿagâ Za Ab, retenu à Lisbonne, ne put même pas se rendre a Rome, de 1533 à 1540; le deuxième, par Jes attardements dans des combinaisons sans effet dont les détails vont suivre. 2° Jean Bermudez cl Paul III. — Le rôle joué par Jean Bermudez — le personnage qui répond à ce nom était un médecin portugais, membre de la .econde ambassade, resté à la cour du Choa, après le retour d’Alvarez — semblerait plutôt un conte fantastique qu’une réalité vécue. Il finit par être une mystifi­ cation 1 Tout embrouillé qu’il soit, il laisse percer des éclaircies sur le chaos historique de cette heure du xvic siècle en Abyssinie. Le roi Lebna-Dan'gel et sa cour, l’abouna Marcos au terme de ses cent trois ans et le conseiller intermédiaire Bermudez, tous furent d’accord pour opérer sans éclat la transition dn schisme à la véritable Église. Le vieil évêque remit par une sorte d’abdication ses pouvoirs épiscopaux a» Mamher Johanès (Bermudez) et l’établit son succes­ seur au siège métropolitain d’Éthiopie <1 Ber­ mudez parait n’avoir pas douté de la licéité de cette combinaison, fruit d’une habileté tout orientale, ni de l’approbatiou du pape, bous cette reserve et cette 951 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) condition expresse, 11 assuma l’aventureuse et très grave responsabilité. En conséquence, le roi Daouit’, après la mort de l’abouna Marcos, au lieu d’envoyer en Égypte selon l’usage constant, chargea Bermudez lui-même, désormais l’abouna Johanès, d’aller à Rome afin d’y faire agréer et régulariser son éléva­ tion au siège épiscopal d’Éthiopie. Le fait de cette démarche péremptoire est la preuve incontestable de la volonté très sincère, cette fois au moins, de la part de la cour impériale, d’aboutir à une conclusion définitive de la question religieuse avec Rome et d’une entente politique avec Lisbonne. Auprès du roi de Portugal (1540), Bermudez réussit à obtenir le secours d’un corps de troupes contre les envahissements des Adalites. Mais le succès réel de sa mission près du Saint-Siège reste une énigme. Une chose certaine est la non-ratification des actes passés en dehors de toute légalité ecclésiastique, concernant sa nomination épiscopale par le vieux prélat schismatique incon­ scient. On prit en considération l’exposé de l’état des choses et des esprits, tel qu’il ressortait de la combi­ naison censée ingénieusement trouvée pour résoudre la dilTiculté du changement de régime. Il fut délibéré en conseil des cardinaux, sous la présidence de Pau 1111, sur le projet de faire élire par le roi un archevêque et de nommer un collège de douze prêtres, qui, dans la suite, pourvoiraient à la vacance du siège par l’élec­ tion de l’un d’entre eux. Sans doute, Bermudez avait été invité à profiter de la prépondérance dont il jouissait à la cour pour faire admettre ce plan. Mais son ambition le poussa à exagérer et à fausser le rôle de précurseur et à se poser lui-même en délégué pontifical en se donnant le titre de patriarche (1540). Il réussit à passer pour tel, d’abord à la cour de Lis­ bonne et à Goa, près des Portugais, puis à la cour d’Éthiopie, comme en témoigne une lettre du roi Glaodios, fils de Lebna-Dan’gel (1542-1543), adressée au souverain pontife : « ...Vous avez daigné nous accorder pour pasteur notre père (abouna) Johanès et lui conférer la consécration épiscopale — c’était faux ! — Nous l’avons accueilli et placé sur le siège métropolitain, etc. » — Au reçu de ce message impé­ rial. le pape Paul III fit tenir plusieurs congrégations à l’effet de délibérer sur le moyen de remédier à la fausse situation créée par l’intrusion de Bermudez. On résolut d’amener prudemment ie roi à ordonner la déposition du pseudo-patriarche et de procéder à l’élection d’un candidat au siège épiscopal, selon le mode indiqué plus haut. Mais cette délibération resta sans être mise à exécution. Vat. urbin., n. 829, p. 293. Cf. M. Chaîne, Le patriarche Jean Bermudez d’Éthio­ pie (1540-1570), dans la Revue de l'orient chrétien, 1909, t. xrv, p. 321-329. Cependant, une fois délivré du fléau musulman, le roi Glaodios revint aux instincts schismatiques et se montra hostile aux catholiques, à commencer par l’abouna Johanès dont il refusa désormais de recon­ naître les pouvoirs. D’ailleurs, Jean III, ayant le dessein de faire nommer un vrai patriarche, l’avait informé de la fraude de Bermudez. Le monarque éthiopien s’en autorisa pour le mettre à l’écart sans provoquer le ressentiment des Portugais à sa solde. Enfin, l’envoi au Caire d’une députation pour obtenir un abouna copte, selon l’usage traditionnel,abroge l’acte de répudiation accompli par son père. Bermudez le lui reprocha comme un parjure et une apostasie, après ses engagements envers le siège de Pierre. La querelle s’envenima. Les menaces de Bermudez abou­ tirent à son expulsion (1556). VIII. Mission des jésuites. — P» phase. — l°Lc patriarche André d’Oviédo et le roi Glaodios. — Sur ces entrefaites, le projet de mission, longuement pré­ paré à Lisbonne, était en voie d’exécution. Les exhor­ 952 tations persévérantes (1546-1554) de saint Ignace de Loyola, enfin accueillies par Jean III, lui firent agréer et présenter au pape Jules 111 les noms de trois can­ didats. un au titre de patriarche, deux à l’épiscopat à titre de coadjuteurs, pour l’Église d’Éthiopie. Mais en Éthiopie, nous l’avons vu, les conditions étaient bien changées; les dispositions de la cour impériale étaient devenues tout à fait hostiles; tous les ordres civils et ecclésiastiques étaient groupés autour de l’évêque copte,l’abouna Jusab (Joseph). Le patriarche Nunez Barreto dut attendre à Goa, parce que, d’après les informations du P. Rodriguez Gonçalho, envoyé en éclaireur à la capitale d’Abyssinie, les portes lui seraient fermées. Il mourut là en 1561. Une tentative avait été néanmoins décidée, et le premier évêque coadjuteur, André d’Oviédo, dont le caractère épis­ copal n’était pas divulgué, se rendit en Abyssinie avec le P. Manoel Fernandez (1557). D’Almeida, dans Beccari, t. v, p. 370. L’hostilité de l’empereur Glaodios apnarut manifestement au milieu des manières de la plus attentive courtoisie qui le distinguait. Ce prince et tout son entourage laïc et religieux redoutaient que les missionnaires ne fussent les précurseurs d’une inva­ sion portugaise. La tactique politique de la cour fut d’éviter tout froissement avec le gouvernement de Goa et la cour de Lisbonne, tout en se tenant dans les retranchements du schisme religieux.André d’Oviédo ne fut pus traqué comme missionnaire catholique; il put même enseigner et son caractère épiscopal fut reconnu censément pour les Portugais naturalisés. Malgré les remontrances de l’abouna Jusab,le roi ne craignit pas de laisser la liberté de controverse dans son palais; on le voit même entrer dans la mêlée,car son esprit perspicace, subtil et délié dans l’étude de sa reli­ gion, avait pénétré à fond les raisons théologiques sur les mystères et toutes les questions ecclésiastiques. II se flattait, avec un orgueil teint de fatuité, de tenir le sceptre de la science aussi bien que celui de l’auto­ rité suprême. Mais les débats dégénérèrent en huées, à défaut d’arguments, et l’obstruction couvrait la voix des missionnaires. Les Abyssins appelaient cela la victoire. Les clercs et les moines s’agitaient beau­ coup à la cour, dans les camps, dans tous les centres autour des ardents controvcrsistes qui tenaient tête aux défenseurs catholiques; les chroniques en men­ tionnent spécialement deux, abba Zakra et abba Paolos. La coterie de la reine mère Sabla-Wan’çêl entretenait les intrigues et les agissements pour cir­ convenir le roi Glaodios, car l’on craignait que son goût pour l’étude approfondie des questions reli­ gieuses ne l’entraînât à des concessions préjudiciables au parti jacobite. Devant cette levée de boucliers dans des bruyantes et inutiles discussions, Oviédo et son compagnon s’en étaient écartés pour se livrer au travail de l’apostolat obscur et patient, cl non sans fruits sérieux, au dépit mal dissimulé du roi. Sa grande prudence, sa magnanimité et sa charité attirèrent à Oviédo le respect universel.Sait, t. n, p. 276. Le devoir de sa charge, cependant, pesait sur lui et son zèle du salut des âmes même malgré elles le poussa à écrire (22 juin 1557) au roi Glaodios une lettre où il le prémunit contre les trames et les intrigues de sa cour et surtout contre l’influence d’autant plus néfaste qu’elle est plus puissante de la reine sa mère ellemême, oublieuse des protestations d’attachement durant les jours de malheur et des acclamations cha­ leureuses envers les libérateurs. D’Almeida, dans Beccari, t. v, p. 377-380. Les conseils de l’apôtre échouèrent devant la défiance et les appréhensions que la mère inspirait au jeune souverain et devant l’opiniâtreté en son pro­ pre sens et l’orgueil ancestral. Glaodios se déclara « fils de l’Église d’Alexandrie », et pour la justification 953 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) de ses sentiments et de sa conduite, il fit publier sa « confession de foi » motivée. Ludolf, Com. hist., p. 237. i< y défend les erreurs des jacobites et repousse l’accusation de judaïsme en invoquant les raisons d’usages purement civils et indifférents au point de vue religieux. Il n'ignorait pas, cependant, mais il oublie les discussions non encore éloignées sur ces observances. 2° Ouvrages de polémique; travaux liturgiques. — Les revendications des sectaires s'affichaient de jour en jour plus intransigeantes, comme en toute recru­ descence des réactions. Les joutes de la polémique anticatholique provoquèrent la composition ou la traduction de traités dogmatiques : Fekâré-Malakot’ ou Explication de la divinité; ÿaivdna-Nufs ou Refuge de l’âme; Mazgaba-hûymûnot ou Trésor de la foi, qui sera réfuté plus tard (1642) par Atânâtios dans Maksafta-hâssetât' ou les Fléaux des mensonges. La renaissance à la vie nationale ct religieuse se mani­ feste non seulement dans la polémique, mais aussi dans le culte liturgique. Le clergé se recrute et se relève, les écoles se rouvrent, les églises, au moins en partie, sont restaurées. Deux lettrés, instruits dans l’art du chant, les Azaj Çéra et Raguël en facilitent le laborieux apprentissage par la notation de Deg’va ou Anliphonaire, pour toutes les fêtes de l’année. On voit paraître alors le Masâhefâ-Kan’dil ou Livre des cierges, qui n’est autre que le rituel de l’extrêmeonction et de la pénitence. 3° Oviédo et Minas. Dénonciation et condamnation de l’hérésie. Persécution. — Les guerres et la mort prématurée de Glaodios arrêtèrent ce double courant (4 avril 1559). Au commencement de la même année, un certain nombre de Portugais et d’indigènes catho­ liques se laissaient entrainer vers les errements du parti jacobite. Ce voyant, l’abouna Andréas (d’Oviédo) lança, le 2 février 1559, une dénonciation des erreurs des Abyssins et de leurs préjugés contre l’Église romaine, afin d’en prémunir ses ouailles. Il enjoint aux fidèles de son obédience de se tenir en garde contre ces erreurs, et aux Éthiopiens d’y renoncer, sous peine d’excommunication, c’est-à-dire « d’encourir les juge­ ments de la sainte Église et des autorités ecclésias­ tiques, soit pour leur châtiment en leurs personnes et en leurs biens, soit pour leur pardon dans la mesure de leur repentir.» D’Almeida,dansBeccari, t.v.p.391. Le successeur au trône, Minas (1559-1563), excité par les dignitaires et les moines de son entourage, défendit au patriarche et à ses compagnons de con­ tinuer leur enseignement ct leurs controverses, et dans l'irritation causée par leur résistance, il les traita avec brutalité; ct, par un exil forcé, il les confina dans une province éloignée et, partant, inhospitalière. Les ca­ tholiques subirent une cruelle persécution. D’Almeida, dans Beccari, t. v, p. 394. Son fils, Sarsa Dan’gei (1563-1597), se montra moins défavorable et laissa le patriarche et les Pères s’établir à Frémona, non loin d’Aksum. D’autres Pères suivirent des groupes de familles portugaises qui allèrent se fixer dans la province de Dambéa, sur les bords du lac Sânâ. Mais, si les préoccupations politiques détournèrent d’eux l’attention de la cour, les missionnaires se sen­ tirent frappés au cœur par des mesures prises à Lis­ bonne et à Rome à l’égard de leur œuvre apostolique. Le roi de Portugal, dont Sébastien, désespérant de rien réussir en Abyssinie, pria le pape d’en retirer les jésuites et de les envoyer dans l’Inde et la Chine. Saint Pie V, par un bref du 2 février 1566, adressé au patriarche André d’Oviédo, lui donne ordre de se retirer dès qu’il le pourra faire en sécurité et de se rendre aux missions du Japon et de la Chine. Mais Oviédo, soit par l’espoir fondé sur les dispositions des , foules favorables à la réunion à l’Église catholique soit parce que les autorités turques lui fermeraient les routes de la mer Rouge,s'efforça défaire revenir ie souverain pontife sur cette détermination. Les choses en restèrent là. D’Almeida, dans Beccari.t. v. p. 423432. Le zélé patriarche mourut saintement à Fr, me ■·._·. en 1577; et les autres Pères finirent aussi leurs jours dans la paix, sous le poids de leurs travaux aposto­ liques (1577-1596). Le dernier, François Lobo, en me urant,laissait la mission catholique sans aucun soutien au milieu de l’épreuve. Un prêtre de Goa, .Melcbior de Silva, se dévoua à aller leur porter secours; urâce a son teint indien, il put traverse.· les pays occupes par les Turcs, qui le prirent pour un banian; il rendit ses services aux catholiques jusqu’à l’arrivée du Père Pierre Paëz, en 1603. 2° phase. — 1° Premiers succès. — Par un phéno­ mène singulier, les successeurs de Sarsa-Dangêl, tout en bataillant les uns contre les autres pour s’emparer du trône, rivalisèrent pour ainsi dire de bienveillance envers le P. Paëz. Ils allèrent même plus avant, jus­ qu’à la conversion au catholicisme. Ils avaient noms Jacob, Za Dan’gei (1597-1607), et après eux Socinios (1607-1632): Le règne de ce prince fut l’apogée du triomphe de l’Église catholique en Éthiopie, mais, hélas ! triomphe éphémère, trop peu modère pour une longue durée. Les succès merveilleux du P. Paëz étaient dus à ses vertus apostoliques et à une science multiforme et pratique au service de son zèle. On le voit amener progressivement l’empereur Socinios de la conviction à la profession de foi, d’Almt , uans Beccari, t. vi, p.489; de la reconnaissance d’usa ces, ou abrogés, ou prohibés par le christianisme, à l'adoption des lois aussi sévères qu’essentielles de la mon, . évan­ gélique. Cette évolution religieuse, dont le roi était l’axe, se fit autour de lui à la cour, avec des ménage­ ments fort calculés par le prudent missionnaire. Le monarque, en prenant possession du trône, vit beaucoup de vassaux, hier encore rebelles combat­ tants, et soumis non sans rancœur ni mécontente­ ments, et le moindre prétexte les eût trouvés prêts à la révolte. Le P. Paëz savait aussi bien que le roi combien l’amour-propre monacal, et, par lui aiguisé, l’amour-propre national étaient un obstacle inatta­ quable de front et que d’infinis ménagements réus­ siraient à peine à amoindrir peu à peu. Les questions de fond, quoique base du schisme, les eussent laissés assez indifférents, mais cette seule idée d’avoir à reconnaître que, depuis huit ou neuf cents ans. a . rs ancêtres et eux-mêmes sont dans l’erreur, tes bless,· et les révolte. Monophysisme, sabbatisme, à tort ou à raison, étaient pour eux des choses sacrées, parce que traditionnelles : croyance ancestrale, observance ances­ trale. A cheval sur ce principe du culte de la tradi­ tion,des us et coutumes de leurs pères, l’amour-propre de la race revêtait un fanatisme irréductible. De 1607 à 1622, on suit à travers ces obstacles la marche lente, mais sûre, de Socinios dans son royal dessein d’entralner la cour d’abord, puis ses camps et tout son peuple dans sa conversion vers le catholicisme. C’est d’abord la simple, mais insistante manifestation de ses pré­ férences personnelles dans les joutes des discussions religieuses, thème ordinaire des conversations au palais. Cette pression par l’entraînement de l’exemple, de la préférence du roi et de la majorité des grands qui l’entouraient, favorisait puissamment les prédications infatigables des Paëz, Antoine Fernandez, Antoine de Angelis, Louis d’Azevedo, etc., dans les camps et dans les centres que les princes ouvraient à leur zèle. En 1613-1614, à la suite de vives controverses avec tes plus entendus des lettrés et les plus renommés des moines, la cause de la vérité avait fait de telles conquêtes à la cour que le roi jugea le moment venu de 955 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) 956 qui avait réconforté son royal néophyte au milieu des se prononcer et de promulguer comme désormais officielle la croyance dyophysite. L’abouna Siméon troubles et en face des soulèvements populaires sous lui lit des remontrances d'avoir pris une détermina­ l’excitation des moines et d’ermites forcenés, était tion à ses yeux si ruineuse, sans même le consulter, venu de Gorgora à Daneaz pour féliciter Sa Majesté lui, l’évêque, le gardien de la foi et juge de l’Église et s’unir à ses actions de grâces envers Dieu, qui l’a d’Éthiopie. Droit fut fait à sa plainte; les contro­ favorisé de toutes ces victoires. Le Père approuva la royale et décisive détermi­ verses furent rouvertes, mais à la confusion de son ignorance, malgré l’appoint du cortège énorme de nation; une proclamation motivée l’annonça afin d’y moines et de clercs qui l’escortaient. Le résultat fut préparer l’opinion publique, et elle fut renouvelée la confirmation du décret par une deuxième publication en 1624; elle est:a)un document dogmatique en faveur motivée par les preuves tirées des livres doctrinaux, de la vérité contre le monophysisme et les conséquen­ spécialement le llaymanot abaw, qui fait foi en Abys­ ces absurdes, ou grossières, ou contradictoires, et sinie, et par le témoignage de tous les lettrés les plus injurieuses à la sainte Trinité, etc.; b) un document savants. Il imposait la croyance aux deux natures en cultuel condamnant le judaïsme de l’observation du Jésus-Christ, et cette fois, sous la sanction de la peine sabbat (samedi), ajoutée à celle du dimanche chré­ capitale. L’abouna, appuyé par le ras Amâna Christos, tien; c) un document historique légitimant l’appel à frère utérin de Socinios et frère jaloux du ras Sela- Rome, à l’eftet d’obtenir un abouna, par des motifs Christos, zélé champion de la foi romaine, fulmina basés sur l’évidente rébellion de Dioscore contre les l'excommunication à quiconque se soumettrait à 636 Pères du IV° concile (à Chalcédoine), et sur les l’édit impérial. C’était la guerre déclarée, et les partis prévarications simaniaques des abounas dans les ordi­ allaient se trancher. L’excommunication troubla les nations, et scandaleuses dans leur conduite privée, voire consciences et la cour en fut dans une grande agita­ même des trois derniers, Marcos, Pétros et Siméon, tion, quoique le prestige de l’abouna fût perdu et son notoirement perdus de réputation à cause de leurs autorité spirituelle fort diminuée à cause de ses mœurs crimes innombrables. Assurément, le coup d’État scandaleuses. L’empereur n’en fut pas ébranlé et tint ainsi motivé défiait tout reproche d'illégalité et de bon. violence à la vérité. Toute la cour acquiesça et prêta 2° Guerres intestines. — Cependant l’anarchie fer­ serment de fidélité. D’Almeida, dans Beccari, t. vi, mentait trop pour ne pas éclater. Sous les brandons p. 355-358; Mendez, ibid., t. vm, p. 110-117. du fanatisme, les provinces étaient en ébullition, le Ce grand acte impérial réalisé, Socinios accom­ Tigré, le Begameder, le Damot et le Gogiam. Les ras plit l’acte personnel, plus décisif encore : sa conversion qui les commandaient, dissimulant ou leur ambition effective par la réception des sacrements de la péni­ frustrée, ou leur jalousie mécontente, sous le couvert tence et de l’eucharistie (1622) à Fogara, des mains de la foi ancestrale, prirent parti pour l’abouna Siméon du P. Paëz. Un exemple du plus saisissant caractère contre l’empereur, et surtout contre leur rival poli­ en cette conversion fut la renonciation à la poly­ tique, le ras Sela-Christos, que sa bravoure et ses | gamie; car elle était à la cour un obstacle comme insur­ talents militaires avaient imposé comme généralissime montable, vu le droit de cité qu’elle y avait pris, de l’armée (1617). Mendez, dans Beccari, t. vin, p. 106. jusqu’à être admise non seulement comme exception­ La conjuration partit en guerre sous l’étiquette : « La nellement permise et licite, mais comme un apanage foi de nos Pères, le monophysisme. » obligatoire de la couronne. « A quoi bon être roi, dit Julios,gendre de l’empereur, était à la tête de l’in­ un proverbe national, si ce n’est pour jouir de tous les surrection, accompagné et béni par l’abouna Siméon. plaisirs que sa fortune lui offre, et pour s’entourer Les troupes royales les rencontrèrent entre Azazo et d’une nombreuse progéniture, sa plus belle couronne? > Daneaz, en mai 1617. La victoire favorisa le parti La cour a toujours eu son harem : l'épouse de la royaliste et catholique; Julios et l’abouna Siméon y droite, l’épouse de. la gauche, et toute une phalange périrent. La résistance dogmatique était épuisée; de concubines soit habituelles, soit accidentelles. Or mais d’un autre côté, la question du sabbatisme, Socinios, en recourant au P. Paëz, avait résolu de sous le souille d’un fanatisme inspiré par les santons, revenir à la pureté matrimoniale de la loi évangé­ anachorètes nombreux du Damot’, réunit autour de lique. Il ne garda que la première épouse, la mère lonaël, le vice-roi du Begameder, toute une armée de des fils appelés à la succession au trône. Le royal guérillas. On redoutait ces frénétiques montagnards exemple devait être suivi par nombre d’autres au et l’on ne cachait pas que du succès, cette fois, dépen­ palais et dans les camps. Aussi ce fut un murmure dait te sort de la couronne, tellement l’opinion publi­ général de plaintes et de lamentations, et même de que énervée avait mis l'inquiétude dans les masses récriminations soulevées par cette mesure, tellement inconscientes. Les femmes surtout « subornées, comme était faussé le sens moral sur cette loi fondamentale disaient les officiers, par les moines qui les circon­ de la vie chrétienne. Le divorce était légal et fréquent; viennent pendant que nous sommes en campagne, » l’empereur abrogea cette légalité fondée sur les habi­ fomentaient les troubles. La déroute de lonaël dans tudes ancestrales, contre lesquelles avaient déjà le Begameder et la victoire du ras Sela-Christos sur échoué de graves interventions. Voir plus haut, les bandes ameutées dans le Damot’ (22 janviercol. 939, 950. 3 octobre 1621) tranchèrent encore cette querelle, et 4° Graves difficultés d’ordre moral et d’ordre litur­ l'affolement de la foule s’apaisa. D’Almeida. dans gique. — 1. Ce nouvel édit causa encore plus d’agi­ Beccari, t. vi, p. 352-356. tation dans tous les rangs de la société; et durant les 3° Démarche officielle près du Saint-Siège, et conver­ deux années qui suivirent (1622-1624), les cas de di­ sion effective de Socinios. — L’empereur, encouragé vorce se présentèrent encore fréquemment devant les par ces heureux succès sur ces émeutes, comme un Won’ber ou juges de paix. Ceux-ci, inhabitués à la signe des bénédictions du ciel, résolut, après avis au nouvelle législation, rendaient leurs sentences confor­ préalable des groupes grossissants des adhérents mément au droit établi sur le modèle de la loi mosaï­ parmi les princes et les lettrés, de proclamer défini­ que. Socinios institua un tribunal spécial pour les tivement l'adhésion de l’empire à l’Église catholique causes matrimoniales, sous le contrôle des mission­ et de faire la demande officielle d’un patriarche près du naires, afin de suivre les règles conformes au droit pontife de Rome, successeur de saint Pierre. La divin et aux sacrés canons. Une sanction très rigou­ vacance du siège par la mort tragique de l’abouna reuse atteignait les réfractaires, c’est-à-dire ceux qui Siméon hâtait la décision et l’exécution. Le P. Paëz, divorceraient contrairement à ces dispositions : la con­ 957 ÉTHIOPIE (EGLISE U ; fiscation de tous les biens. Toute séparation semblait être rendue à peu près impossible. On y répondit avec d’autant plus d’impatience et de murmures que les professionnels du divorce sortaient des grandes familles et principalement de celles apparentées à la maison royale, sinon de la maison royale elle-même. Les écarts des volages princesses ont été si écla­ tants et scandaleux que le discrédit public a donné leur nom de Wazero aux prostituées. La licence des mœurs sous toutes les formes avait plein droit de cité. D’Almeida, dans Beccari, t. vi, p. 424. C’était donc jouer gros jeu que de battre en brèche ces désordres, si contraires qu’ils fussent à la morale chrétienne. Le­ vain d’intime résistance et de sourdes menées, ajoutées à la fermentation endémique des mécontentements de l’ambition jalouse et frustrée. Il n'en fallait pas tant pour envenimer les haines du fanatisme ancestral et religieux contre les trouble-fête qu'étaient les apôtres du catholicisme. La conversion de l’empereur cou­ ronna les travaux du P. Pierre Paëz. Sa mort suivit de près, dans les premiers jours de mai 1622. Le roi en fut très affligé et la cour fut en deuil durant plusieurs jours. D’Almeida, dans Beccari, t. vi, p. 359-361. Le triomphe de la grâce sur le monarque fut donc laborieux et coûta de très pénibles sacrifices person­ nels; le triomphe de la foi sur l’erreur nationale fut également très difficile et coûta au prince, dit-il luimême, d’Almeida, dans Beccari, t. vi, p. 490, le risque de la vie en plus d’une embûche et des oppositions sans trêve, irréductibles, dans l’intimité familiale et dans les trames du dehors. Il avait tout vaincu, soit par son énergique inflexibilité, soit par l’heureuse for­ tune des armes. 2. Dans les grandes lignes, l’Église d’Éthiopie apparaissait officiellement fiée à l’Église universelle. Il restait néanmoins des questions liturgiques et même sacramentelles de majeure importance, par exemple, la validité des ordres sacrés et par conséquent l’ad­ ministration des sacrements; la validité même du baptême à cause de la teneur diverse et défectueuse des formules employées; puis h fixation de la fête de Pâques, axe de toutes les fêtes mobiles du cycle an­ nuel. En 1625, la fête pascale des Orientaux tardait d’un mois sur celle de l’Église romaine. On se vit dans l'embarras, à cause des inévitables récriminations de la foule ignorante, portée à voir la ruine de la reli­ gion en tout changement cultuel. L’empereur invita les missionnaires à ne pas urger sur ce point cette année-là et à y préparer avec ménagement l’opinion publique. La solution de ces questions et d’autres encore intéressant la vie spirituelle et l’organisation du ministère ecclésiastique restait suspendue jusqu’à la venue de I’abouna attendu de Rome. 5° Le patriarche Alphonse Mendez. Acte solennel de l’adhésion à l’Église romaine. — A Rome, on y mit un moindre empressement, de l’hésitation même, à cause de la défiance née de l’ingratitude, de l’incon­ stance et du peu de fond des plus belles protestations, après les expériences déplorables faites sous les règnes de Glaodios et de Minas. Le patriarche Alphonse Mendez, agréé et confirmé par le pape Urbain VIII, fut sacré à Lisbonne le 12 mars 1623 et, deux ans après, 21 juin 1625, il arriva à la résidence de Frémona. L’empereur en manifesta une grande joie et, à l’unisson, tout son camp retentit d’acclamations d’allégresse. Occupé alors à la répression des insur­ rections des populations juives du Sémièn. il hâta son retour à Dancaz. La réception du patriarche eut lieu le 7 février 1626 et fut suivie, le 11, de l’acte solennel de la profession de foi et de la soumission au souverain pontife Urbain VIIL Les dignitaires de tout ordre civil et ecclésiastique, a ia su il· fils héritier présomptif, prêtèrent le même serment d’adhésion. Ainsi fut accompli l’acte officiel par :eqn l’Éthiopie consacrait sa réunion à i’Éeiise rom Le patriarche la sanctionna par une sentence devons nous rappeler que le système inquisitorial était cou­ ramment en application à la cour d’Abyssin!· et que l’opinion publique n’y voyait rien d’exceptionnel. Socinios ne faisait qu’imiter la cruauté de son aïeul Zara-Jacob, sans pitié même envers les siens et plus qu’à l’égard de tous scs sujets. Voir coi. -48. Le destin l’a voulu, on souffre en fataliste; mais à la violence on répondra par l’émeute, c’est aussi dans les mœurs. Les exécutions cruelles semaient l’épou­ vante, la consternation, l’irritation. 959 ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) Les fauteurs de l’hérésie et les meneurs des com­ plots en profitèrent pour légitimer leurs trames et pousser à l'insurrection. Basilidès lui-même, l’héri­ tier du trône, soudoyé par la reine sa mère, les encou­ rageait et les appuyait ouvertement, contrecarrant son père dans toutes ses mesures. La connivence des ambitions politiques et des mauvaises passions impatientes du frein, sous le couvert de l’attachement à la religion nationale, alluma la guerre civile. L’empe­ reur,vieilli,épuisé par les lassitudes des débats censés pacifiques, mais de tous les plus haineux, et par un long règne cousu de combats sanglants, rendit les armes et se déclara impuissant à réprimer le mouve­ ment insurrectionnel débordant de tous côtés. Le soulèvement du Tigré, à la suite de Takla-Çiorgis, gendre du roi (1627), eut pour cause un déni de justice par le beau-père sur l'infidélité scandaleuse de la Wazero, sa femme; mais le cheval de bataille choisi fut l’inquisition qui violentait les consciences. Ce soulèvement à peine réprimé fut suivi d’un autre bien autrement redoutable, irréductible, dans les montsdu Lastâ (1629-1632). Uneétincelle embrasa ce furieux incendie. Un officier du gouverneur du Bcgameder dont dépendait le Lastâ exécuta avec la bru­ talité d’un bouvier les instructions reçues d’amener les populations à l’acceptation de la foi catholique. Les montagnards n’étaient pas du bétail; au lieu d’être poussés en masse comme à la foire, ils demandèrent d’être traités en etres raisonnables et d’être instruits au préalable de la religion qu’on leur imposait. Il y fut répondu par des concussions. Les rudes paysans répliquèrent aux coups par des coups. Le conflit prit mauvaise tournure pour les soldats impériaux, ils durent prendre la fuite. L’empereur fut très contrarié de cette fâcheuse affaire. Il ordonna la répression. Il s’ensuivit une guerre qui mit en feu le Bégameder, l’Amhâra et le Lastâ durant trois années. Les montagnards étaient restés très dévoués aux descendants de leurs princes Zaguës,quiavaientrégné trois siècles sur tout l’empire. Voir col. 932 sq. Ils offrirent le commandement à l’un d’eux, Melka-Christos, qui organisa aussitôt une armée de ces rudes alpins et se retrancha dans les monts inaccessibles, d’où, à l’occasion, i! descendrait prendre l’offensive contre les impériaux. Les campa­ gnes se suivirent avec des chances diverses, mais sans autre résultat que l’extermination et les ruines (1629-1632). L’empereur en resta fort affecté. 8e Déclin dt la cause catholique. — Les ennemis de la mission catholique en profitèrent pour le refroidir de plus en plus, en représentant la question religieuse comme l’unique cause de ces guerres fratricides, et que le retrait des édits comminatoires rétablirait la paix dans l’empire. La cause catholique avait perdu ses défenseurs à la cour, le ras Keb’â-Christos, viceroi du Tigré, Buko. vice-roi du Damot’, etc., avaient péri; l’azaj Tino était en disgrâce (il fut plus tard lapidé pour la foi); et les insinuations des courtisans et des princes jaloux de la puissance du ras SelaChristos avaient réussi à lui faire perdre la confiance du roi, son frère. Sa disgrâce atteignit la sainte cause dont il s’était déclaré le champion. Ne faisaient-ils pas croire au monarque que ce prince tant favorisé visait, au fond, à la ruine du trône et que, d’accord avec les Pères jésuites, il préparait l’invasion et la conquête par les Portugais? L’empereur s’y laissait prendre; et cette mystifi­ cation lui conseilla d’interdire aux Pères la construc­ tion d’une résidence à Débaroa, sur le plateau qui domine le versant de la mer Rouge. Le clan des dames de la cour, la reine la première.ne laissaient entendre que ces plaintes répétées comme un bourdonnement qui fatigue l’oreille sans relâche. Le premier signe du 960 refroidissement du roi à l’égard du patriarche et de la sainte œuvre de restauration déjà fort avancée fut donc la disgrâce imméritée de leur principal défen­ seur. Harcelé par tant de conseillers hostiles, Socinios avait déjà demandé au patriarche Mendez la concession de trois choses d’ailleurs dispensables, concession qui aurait suffi, à ses yeux, pour calmer l’effervescence du peuple : le retour aux anciennes liturgies pour la messe, à l’abstinence hebdomadaire du mercredi au lieu du samedi, à la célébration des fêtes selon le calendrier éthiopien. En 1629, le patriar­ che l’accorda, à son corps défendant, car il craignait, non sans raison, d’ouvrir la porte à d’autres compro­ missions fatales. Victorieux sur ce point, les assié­ geants livrèrent de nouveaux assauts (18 juin 1632) afin d’obtenir la liberté aux populations de choisir entre l’une et l’autre des deux Églises, la romaine ou la traditionnelle. Malgré les prières et les objur­ gations de l’abouna Alphonse, le décret impérial fut publié le 24 juin. 9° Mort de Socinios, el destruction de la mission. — Le vieil empereur, épuisé par tant de questions trou­ blantes, miné par la maladie ajoutée au déclin de l’âge, ne devait guère survivre. Appelé près du mori­ bond, 13 septembre, le P. Diégo de Matos l'exhorta à penser au salut de son âme et à la foi dans laquelle il devait mourir. Le roi répondit à voix très haute et avec beaucoup de sentiment : « Je meurs dans la foi romaine; je me suis déjà confessé. » Il fit cette recommandation à son fils Basilidès : « Mon fils, nous avons autorisé l’ancienne croyance par égard pour les paysans; la foi romaine est la bonne et la vraie. Je te recommande le patriarche et les Pères. » Il rendit l’âme le 16 septembre 1632. Ce fut le glas annonçant sans délai la fin de l’Église catholique en Éthiopie. Le nouveau roi Basilidès n'avait même pas attendu la mort de son père pour interdire désormais toute communion avec les prêtres romains; et sans tarder, il les bannit du territoire abyssin. Le patriarche Alphonse Mendez et d’autres Pères retournèrent à Goa, en 1636. La théologie avait sombré, non qu’elle n’ait été et ne demeurât victorieuse, invincible dans sa dogma­ tique, car, dans leur triomphe même, les révolution­ naires l’avouaient; mais entraînée dans le naufrage de la morale sous les flots fangeux des plus basses passions irritées et furieuses impitoyablement : « Nous voulons le rétablissement de l’Église de nos pères, moins intransigeante, elle, plus tolérante et adaptée à nos mœurs ancestrales. » IX. La christologie. — Le monophysisme repa­ rut à la surface sous le manteau de formules équi­ voques, comme pour faire croire à une transaction où la querelle n’était plus que dans un malentendu de mots. On supprima les termes nature et personne, pour s’en tenir au langage concret : « Nous recon­ naissons le Christ, homme parfait, Dieu parfait, le fils de Dieu incarné. » 1° Nouvelle orientation des querelles scolastiques. — Les débats théologiques avaient attiré et habitué les esprits aux spéculations dogmatiques; et les écoles ne s’en tinrent pas à l’énoncé de la formule conciliatrice. Confusément au moins, il restait quelque chose de la vérité catholique qui avait ressorti avec tant d’éclat dans l’argumentation des Pères jésuites, entre les deux extrêmes périlleux du nestorianisme et de l’eutychianisme. Le travail des esprits, alors laissés à leur libre évolution, divisa les écoles en deux camps d’opinion : le parti des disciples de Takla-haymanot’ et celui des disciples d’Eustatios, déjà antagonistes, comme nous l’avons vu, sur d’autres questions cul­ tuelles. La discussion roule invariablement dans l’étroit circuit de la christologie, c’est-à-dire de la ÉTHIOPIE (ÉGLISE D’) 961 raison intrinsèque de ce nom ou de Vonction forma­ trice du Christ dans l’union de l’humanité avec la divinité. Jeux byzantins d’antan. L’origine de ces débats remonte à un certain maâllern Piélros (non le P. Paëz.qui s’appelait abba Piétros), mais Pierre Heiling, Saxon luthérien, venu en Abyssinie avec l’abouna Marcos, le nouveau inétronolitain envoyé du Caire(1637). Il était médecin de profession, très instruit, habile et rusé, très versé dans les langues orientales, même l’éthiopien; sa science et son savoir-faire lui lirent donner le qualificatif arabe de maâllem. Ses talents, ses remèdes, ajoutés à la con­ fiance et à la recommandation de l’abouna, le mirent en faveur auprès de Basilidès. Son antipapisme a ajouté à son crédit; et les deux martyrs capucins, Agathange de Vendôme et Cassien de Nantes, lui sont redevables de leurs palmes. Voir leur Vie par le P. Emmanuel de Rennes, et Le B. Agathange de Vendôme, par l’abbé de Préville, Blois, 1905. Son grand crédit au palais attira près de lui tous les lettrés de tout rang et sa haine de l’Église romaine enlevait toute méfiance à leur sectarisme. Les conversations quotidiennes firent de sa demeure une école, un centre de controverse. Il posa un jour celte question : · Christ signifie oint, en quoi consiste cette onction? Quel a été son effet? » Demande fort simple, mais fort insidieuse auprès des monophysites; c’est une étincelle qui va de nouveau mettre le pays en feu, et pour trois siècles 1 On ne peut s’empêcher d’y voir un châtiment providentiel du rejet de la vérité, sous prétexte de paix nationale. Hist, manuscr. d’abba Takla-haymanot’. Le roi Basilidès convoqua un synode à Aringo (1654), où la question fut posée devant tout ce que la théologie comptait de lumières et d’autorités scientifiques. Des réponses furent données, mais non pas la solution. Au contraire, le choc des formules proposées mit toutes les écoles en heurt les unes contre les autres. Les disputes se sont éten­ dues des écoles dans les camps et, de là, en toutes les provinces. Elles vont aboutir à l’anarchie doctrinale et à des discordes intestines sanglantes. 2° Opinions et écoles adverses. — Deux systèmes apparurent en face et se disputèrent la chaire de l’enseignement officiel, sous les rois Basilidès et Johanès I" (1650-1682). L’école les distingue par des dénominations indi­ quant la nuance caractéristique des formules qui énoncent leurs thèses opposées. La première s’inti­ tule des Keb’ât’, et la deuxième des ÿaga-hdj. Les partisans du premier système opinent que le Christ, en tant qu’homme, est devenu fils naturel de Dieu par Vonction du Saint-Esprit : Ba-Keb’ât' Waldabàhery; l’onction a divinisé la nature humaine jus­ qu’à n’en faire qu’une; c’est le monophysisme absolu jusqu’à l’absorption. Les adeptes de ce système sont les disciples d’Eustatios à Dabra-Wark dans le Gogiam et à Dabra Bizan’ dans le Hamassèn,d’où ils s’étendent dans les provinces environnantes du Tigré. Les partisans du deuxième système soutiennent de leur côté : a) que Vonction n’élève pas d’un état inférieur à un état supérieur et qu’elle fait simple­ ment du Christ le second Adam ou le premier-né de toute créature : Ba-Keb’ât’ dâymâivi Adam, l’aîné, la souche de régénérés, et par conséquent Fils de Dieu par grâce ou Fils adoptif : Ba-Keb’ât’ Walda-?agâ, (en amarifia Ya-$agâ lidj), ou per unctionem factus graliæ filius;—b) que la déification ou l’élévation à la qualité de Fils naturel de Dieu résultaitdc l’union de la nature humaine avec la divine : Kabara segâ balawâhedo, ou ba-taœahedo Walda-Egziabier, per unio­ nem factus Filius consubstantialis Dei. Ci. TarikaKagast’, synode d’octobre 1681, sous Johanès Ier. Les tenants de ce système sont les disciples de TaklaDICT. DE THÉOL. CATHOL. I | 1 j J ' 962 haymanot’, du couvent de Dabra-Libanos. Us sont plus importants par le nombre, l'influence et l’étendue dans l’empire. Au synode précité, l’orateur de DabraLibanos fut l’abba Nicolaos et celui de Dabra-Wark l’abba Akala-Christos. Celui-ci fut déclaré battu, grâce à la partialité du roi; l’excommunication sanc­ tionna sa défaite et la proclamation de la formule ; Segâ Kabara ba-tarvâhedo, ou per unionem humanitas elevata est (id est, ad esse divinum Filii). Réduit au silence, mais non vaincu, Akala-Christos d< :· ndra quand même sa thèse avec l’aide de disciples aussi combatifs que lui et avec une opiniâtreté indémentie durant plus de vingt-cinq ans; il en tombera ch. mpion irréductible, à la bataille de Kabaro-M intestat, de disposer et de recevoir à quelque titre et par quelque mode que ce fût. La Constituante ne vit pas seulement dans cette aboli­ tion la raison d’utilité pratique, mais surtout l’appli­ cation du dogme de la fraternité universelle. Elle es­ pérait que les autres nations la suivraient dans la voie qu'elle venait d’ouvrir et qu’elles appelleraient égale­ ment les Français à jouir chez elles des droits qui venaient d’être accordés en France à tous les étran­ gers. Cet espoir fut déçu ; les États étrangers accep­ tèrent la faveur qu’on leur offrait, mais ils ne don­ nèrent rien en retour. 2“ D’après le droit actuel. — Le Code civil établit une distinction, inconnue jusqu’alors, entre les étrangers qui ont été admis à fixer leur domicile en France et ceux qui n’onc pas obtenu cette faveur. Nous expo­ serons donc successivement les dispositions qui con­ cernent tous les étrangers en France, celles qui regardent les étrangers autorisés, enfin celles qui s’appliquent aux étrangers non autorisés. 1. Conditions des étrangers en général. — Tous les étrangers, sans distinction, sont régis en France par leur statut personnel ; en d’autres termes, leur état et leur capacité sont régis par la loi de leur pays. Tous, également, ont la jouissance des droits naturels et des droits qu’un texte spécial accorde aux étrangers en général. Exemple : loi du 23 juin 1857, a. 5. Tous sont privés de la jouissance des droits politiques. Tout étranger peut être expulsé du territoire français par mesure de police. Loi du 3 décembre 1849, a. 7, 8. Enfin, nul étranger, même admis à domicile, ne peut jouir en France des droits qu’un texte retire aux étrangers en général; par exemple, du bénéfice de ces­ sion de biens, Code de procédure, a. 905, du droit de pêcher dans les eaux territoriales de France et d’Algérie, loi du l«r mars 1888, ni de ceux dont la loi subordonne la jouissance à la condition que l’on soit Français, comme le droit de remplir certaines fonctions publiques, d’enseigner dans une école d’enseignement primaire, loi du 30 octobre 1886, a. 4, d’être témoin dans un testament, Code civil, a. 980, ou dans un acte notarié, loi du 25 ventôse an XL modifiée par la loi du 12 août 1902. 2. Étrangers qui ont en France un domicile autorisé. — Aux termes de l’art. 13, « l’étranger qui aura été autorisé par décret à fixer son domicile en France y jouira de tous les droits civils. » L'étranger, qui veut obtenir l’autorisation de fixer son domicile en France, doit adresser la demande au ministre de la Justice. Il y joint certaines pièces indi­ quées par l’art. l«r du décret du 12 août 1889. C'est le chef de l’État qui statue : il a un pouvoir discrétion­ naire peut accorder ou refuser l'autorisation. L’auto­ risation accordée est révocable, et quand elle a été révoquée, l’étranger est pour l’avenir dans la même condition que s’il ne l’avait jamais obtenue. D’après l’article du Code civil précédemment cité, l’étranger conservait indéfiniment le bénéfice de l’au­ torisation qui lui avait été accordée de fixer son domi­ cile en France, à la seule condition d’y résider. Il n’en 988 est plus ainsi actuellement. Le nouvel art. 13 dit dans son aünéa 2 : « L’effet de l’autorisation cessera à l'expi­ ration de cinq années, si l’étranger ne demande pas la naturalisation ou si sa demande est rejetée. » Cette disposition, qui a pour but d’inviter l’étranger à se faire naturaliser, est complétée par une disposi­ tion transitoire placée à la fin de la loi du 26 juin 1889 et ainsi conçue : » Toute admission à domicile obtenue antérieurement à la présente loi sera périmée si, dans le délai de cinq années à compter de la promulgation, elle n’a pas été suivie d’une demande de naturaiisalion ou si la demande de naturalisation a été rejetée. » Le dernier alinéa de l'art. 13 porte : « En cas de décès avant la naturalisation, l’autorisation el le temps de stage qui a suivi profiteront à la femme et aux enfants qui étaient mineurs au moment de l’auto­ risation. » En effet, si l’étranger admis à domicile avait vécu assez pour obtenir la naturalisation, sa femme et ses enfants auraient pu en partager le béné­ fice sans être astreints à aucune condition de stage. D’après l’art. 13 cité plus haut, l’étranger domicilié en France en vertu de l’autorisation du chef de l’État est l’objet d’une faveur importante : il joint en France de tous les droits civils. Il cesse d’être soumis aux mesures de défaveur qu'entraîne l’extranéité, telle que l'obligation de fournir la caution judicatum solui, dont nous parlerons plus bas. 3. Étrangers qui n’ont pas en France de domicile autorisé. — L’étranger non admis à domicile qui veut résider en France, c’est-à-dire y faire un séjour pro­ longé, doit, sous certaines peines, en faire la déclaration devant le maire de la commune où il entend se fixer, dans les quinze jours de son arrivée. Voir le décret du 2 octobre 1888. En outre,une loi du 8 aoûtl893 im­ pose à tout étranger non admis à domicile qui vient se fixer dans une commune de France, pour y exercer une profession, un commerce ou une industrie, l'obli­ gation de faire à la mairie une déclaration de rési­ dence dans les huit jours de son arrivée, suivant cer­ taines formes particulières. D’après l’art. 11, · l’étranger jouit en France des mêmes droits civils que ceux qui sont ou seront ac­ cordés aux Français par les traités de la nation à laquelle ils appartiennent. » Ce texte établit, entre la France et les autres nations, au point de vue de leurs sujets, non une réciprociété de fait, mais une récipro­ cité diplomatique, c’est-à-dire une réciprocité ayant sa base dans un traité ou une convention internationale. En d’autres termes, les droits civils dont un étranger jouit en France ne sont pas tous les droits civils ac­ cordés aux Français dans le pays de cet étranger.mais seulement ceux dont un Français jouit dans le pays de cet étranger, en vertu d’un traité passé entre ce pays et la France. Tandis qu’un Français ne peut, en principe, être cité que devant le tribunal de son arrondissement, un étranger, au contraire, alors même qu’il ne résiderait pas en France, peut toujours être traduit devant les tribunaux français pour l’exécution des obligations qu’il a contractées envers un Français, soit en France, soit même à l’étranger. Enfin, un étranger n’est admis chez nous à agir en justice contre un Français, qu’à la condition de four­ nir à ce dernier, s’il l’exige, un répondant ou une cau­ tion solvable, c’est-à-dire un individu qui garantira le paiement des condamnations, qui pourraient être éven­ tuellement prononcées contre l’étranger. Cette cau­ tion s’appelle la caution judicatum solui, parce qu’elle garantira quod fuerit judicatum solui. Sans elle, un Français injustement traduit en justice par un étran­ ger n’aurait eu, le plus souvent, aucun moyen de se faire indemniser par ce dernier du tort qu’il lui aurait causé par son injuste demande. Les biens que possède 989 ÉTRANGERS — EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE un étranger sont, en effet, presque toujours situés hors de France, et, par conséquent, hors de la main de la justice française. Au reste, le cautionnement prescrit par l’art. 16 peut être remplacé par des garanties équivalentes : un gage en nantissement suffisant, la consignation d’une somme égale à celle jusqu'à concurrence de la­ quelle le tribunal a ordonné que la caution serait fournie; enfin, la justification faite par l’étranger qu’il possède en France des immeubles d’une valeur suffisante pour répondre du paiement de cette somme. L’étranger était dispensé de fournir caution en ma­ tière commerciale (ancien art. 16). Cette exception était fondée sur ce triple motif : que les commerçants sont considérés comme citoyens de toutes les cités, que les affaires commerciales requièrent célérité et surtout que les frais auxquels ces affaires donnent lieu sont minimes. La pratique ayant révélé les inconvénients de cette exception, la loi du 3 mars 1895 l’a fait dispa­ raître en supprimant dans l’art. 16 les mots qui l’éta­ blissaient. La caution judicatum solvi est donc due aujour­ d’hui en toute matière (nouvel art. 16), non seulement en matière civile,mais aussi en matière administrative, en matière commerciale el en matière criminelle, au cas où un étranger se porte partie civile contre un Français. Dictionnaire de la Bible de M. Vigouroux, art. Étranger, par Lesêtre; Noldin, De principiis theologiœ mornlis, n. 148 sq. : Bülot, Compendium llieologite moralis, t. i, n. 91 sq.; Ballerini, Opus theologicum, 1.i, n. 175sq.; Lehm­ kuhl, Theologia moralis, t. 1,n. 133 sq.; S. Liguori, Theologia moralis, 1. I, η. 156-162; Baudry-Lacantinerie, Priais de droit civil, t. ni, n. 1347 sq. C. Antoine. EUCHARISTIE. Sous ce titre, nous traiterons exclusivement de l’eucharistie envisagée comme sa­ crement, les questions relatives au sacrifice de l’eu­ charistie étant renvoyées au mot Messe. Nous étu­ dierons le sacrement de l’eucharistie succe sivement: 1" dans l’Écriture; 2° chez les Pères; 3° d’après les monuments chrétiens; 4° du rx® au xn° siècle;5° au xii·siècle,en Occident;6°du xui«auxve siècle; 7° au concile de Trente; 8° du xvi° au xx· siècle. I. EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE. — I. Ce qu’a promis Jésus. IL Ce qu’a donné Jésus et ce qu'ont cru recevoir les chrétiens. I. Ce qu’a promis Jésus. — 1° Histoire de la question. — Le c. vi de l’Évangile de saint Jean con­ tient le récit de la multiplication des pains, 1-15. celui de la traversée miraculeuse du lac, 16-21, le discours de Jésus sur le pain de vie, 22-59, la description de l’état d’âme des disciples après les affirmations du Christ, 60-72. A toutes les époques, des catholiques ont cru que ce chapitre contenait des affirmations sur l’eucharistie et des preuves de la présence réelle. Pour l'histoire de l’exégèse de ce morceau, voir Maldonat, Lyon, 1615. sur Joa., vi, n 14-197, col 1451-1514; Corluy, Spicilegium dogmalicobihlicum, Gand, 1884, t. n, p. 361-364; W. Schmidt, Die Verheisstmg der Eucharistie (Joh 5) bei den Valern Würz­ bourg, 1900-1903, t. r, n; Cavallcra, L’interpritnlion du Commentarii in IV Euangelia chapitre vi de saint Jean, une controverse exégétique au con­ cile de Trente, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, Lou­ vain, octobre 1909, t. X, p. 687-709. Dès l’antiquité, des écrivains ecclésiastiques ont entendu au sens littéral les affirmations du Christ : « Je suis le pain de vie... Ma chair est une nourriture... Je suis le pain descendu du ciel... Le pain que je don­ nerai, c’est ma chair... Si vous ne mangez ma chair, vous n’aurez pas en vous la vie, etc. » Ils se servent de ces paroles pour exalter l’eucharistie, décrire ses effets, 990 établir sa nécessité, recommander la communion, ex ger de celui qui la reçoit de saintes dispositions. P de trente Pères ont pu être cités (Clement d Alexan­ drie, Origène, saint Basile, saint Gregoire de Ny ss saint Cyrille d’Alexandrie, saint Cyrille de Jerusalem le concile d’Éphèse, Théodoret, saint Jean Chrysostome, saint Epiphane, saint Jean Damascene, saint Cyprien, saint Hilaire,saint Ambroise, sait t Jer me saint Augustin, etc.). Mais on trouve aussi chez quel­ ques Pères, par exemple, Clément d’Alexandrie. On· gène, saint Augustin,des interprétations allégoriques de certaines affirmations du Christ. Avant le concile de Trente, le plus grand nombre des théologiens estiment que le c. vi du quatrième Evan­ gile contient la promesse de l’eucharistie. Plusieurs toutefois (Biel, Cajetan, etc.)soutiennent que, dans le discours sur le pain de vie, le Christ annonçait le doi. de sa personne sur la croix et exigeait la manduca­ tion spirituelle, l'union à lui par la foi. Le concile de Trente ne voulut pas prendre parti. Depuis le xvi® siècle, les catholiques unanimement, un bon nombre de protestants et la plupart des cri­ tiques indépendants, cf. Goguel, L’eucharistie des ori­ gines à Justin martyr. Paris, 1910, p.204,noteI.se pro­ noncent pour ■’interprétation eucharistique. A la suite de Zwingle et de la plupart des premiers réformateurs, les protestants conservateurs généralement la repous­ sent. Les principales opinions émisesont été les suivantes ; Tout le discours de Jésus-Christ est symbolique : le Sauveur ne parle que de l’immolation de sa chair et de la nécessité de la foi. Depuis longtemps, aucun catholique ne soutient cette thèse. Mgr Batiffol, Éludes d’histoire et de théologie positive,?’ série, 2’ ediL, Paris, 1905, p. 104 sq., ne voit l’eucharistie que dans quelques versets,53-56,dudiscours de Jésus.L’n grand nombre d’exégètes et de théologiens catholiques esti­ ment que le discours du Christ porte sur deux objets distincts : après avoir enseigné qu’il faut vivre en lui et parlé de la foi à sa personne, le Maître, passant à un autre sujet, aurait enseigné la nécessité de le rece­ voir dans l'eucharistie (Bellarmin, Maldonat, Patrizi, Wiseman, Franzelin, Sasse, Knabenbauer, Calmes). Les partisans de cette interprétation font d’ailleurs remarquer que le discours n'est pas composé de deux parties disparates. Le Christ, après avoir exigé de ses disciples qu’ils crussent en lui, exige qu’ils croient en l’eue aristie, c’est-à-dire en sa personne devenue ali­ ment de vie: après avoir demandé qu’ils acceptassent ses dons, il demande qu’ils reçoivent son corps et son sang. L’union à Jésus par la foi est la condition d’une participation plus intime, le prélude de la commu­ nion sacramentelle. Quelques interprètes croient que dans le discours sur le pain de vie (22-59) tout se rap­ porte à l’eucharistie (Corneille de la Pierre, Tolet, Corluy, Perrone, Rosset). Sans doute, Jésus-Christ parle d’abord de la foi, de la nécessité de croire en lui, mais parce que l’eucharistie requiert cette vertu,et dès ses premières paroles, il prépare les esprits à accepter la doctrine du pain de vie qui doit être mangé. S’il insiste sur la nécessité de la foi, c’est à cause des inter­ ruptions des Juifs. Il est vrai qu’au début de l’entre­ tien, le langage est nflSins clair· Le Christ se présente comme la nourriture de ses disciples sans montrer comment il le deviendra. Dans la seconde partie du discours, il précise sa pensée, mais il ne la modifie pas. Des critiques protestants contemporains devouvrei.L eux aussi, l’eucharistie dans le discours tout entier et même dans les récits qui le précèdent H. J. Holtz­ mann, Neuleslamentliche Théologie, Fribourg et Leipzig, 1897, t. n, p. 499; J. Réville, Les origines de Γeucha­ ristie, Paris, 1908, p. 58; Goguel, op. cit., p. 204. Mais, au jugement de plusieurs de ces critiques, ce 991 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE n’est pas la présence réelle qui est annoncée ici par le Christ, c’est ledon spirituel de sa chair. Personne n’a, avec plus d’ingéniosité que M. Loisy, découvert par­ tout l’eucharistie. Le quatrième Évangile, Paris, 1903, p. 420 sq. « Tout le sixième chapitre du quatrième Évangile est dominé par l’idée du Christ, pain de vie. Le récit de la multiplication des pains en est le sym­ bole; le miracle de Jésus marchant sur les eaux aide à le comprendre ; les discours qui suivent tendent à l’expliquer et les impressions diverses que produisent ces discours représentent l’attitude des Juifs et celle des chrétiens devant le mystère du salut, en tant qu’il se résume dans la doctrine du pain de vie et vivifiant.»Mais pour M.Loisy.comme pour les autres cri­ tiques non catholiques, la pensée du quatrième Évan­ gile n’est pas celle de Jésus. L’auteur qui le rédigea, les chrétiens auxquels il s’adressait croyaient que le Sauveur avait promis sa chair en nourriture : l’évan­ géliste atteste et justifie leur foi, il n’enseigne pas ce qu’en réalité fit et dit le Christ. 2° La promesse de Jésus d'après saint Jean. — 1. Le récit de la multiplication des pains, 1-15. — Avant les critiques non croyants,des écrivains chrétiens ont éta­ bli une relation entre ce miracle et l’eucharistie; ils croyaient voir dans ce prodige, sans d’ailleurs nier pour ce motif sa réalité historique, une figure de la cène, une préparation de la promesse du pain de vie. Des critiques contemporains, J. Réville, Loisy, etc., convaincus que le quatrième Évangile n’est pas un livre d’histoire, mais un ouvrage didactique et sym­ bolique,ont cru découvrir dans le récit johannique de la multiplication des pains «une méditation religieuse» sur l’eucharistie d’après un thème donné par les Synoptiques. Ils se sont efforcés d’assigner aux plus menus traits delà narration un sens spirituel et mys­ tique. Nous verrons ce qu’il faut penser de cette tenta­ tive. Ici, nous devons seulement relever ce qui, dans le récit du miracle, très probablement, se rapporte d’une certaine manière à la promesse de la nourriture eu­ charistique. C’est du pain qui est multiplié pour nourrir la foule : c’est sur du pain que s’opère le prodige de la cène et Jésus se multiplie, lui aussi ;son eucharistie est une production miraculeuse entre toutes. Le pain du prodige est offert à tous ceux qui suivent Jésus : le sacrement est à la disposition de tous les disciples. Le pain distribué à la foule rassasie tous les assistants et il y a du superflu qui est recueilli avec soin: de même, la communion nourrit tous les croyants,l’aliment spiritueln’est jamais épuisé,rien n’en est perdu. «Jésus,ra­ conte l’évangéliste, prit (έλσβευ) les pains, et ayant rendu grâces (εύχαρίστησας), il les distribua (διέδωχεν) à ses disciples. »Les trois verbes employés correspondent à des mots dont se servent les Synoptiques pour racon­ ter l’institution de l’eucharistie. Matth., xxvr, 26-27 ; Marc., xiv, 22-23; Luc., xxn, 19. Telles sont les principales analogies qu’ont relevées plus d’une fois des Pères, des exégètes et des théologiens catholiques. Aussi, sans vouloir attribuer aux plus minuscules détails de l’événement une valeur symbolique, sans nier la réalité du miracle, nous croyons devoir ad­ mettre qu'il existe une connexion entre la multipli­ cation «les pains et la promesse du pain de vie. Le Sau­ veur, à l’occasion du prodige et de la recherche de la foule,recommande le pain de vie qui est lui-même. lia pu, lorsqu’il multipliait les pains, se pioposer à l’a­ vance cette instruction, préparer les esprits à accep­ ter la promesse d’une nourriture réelle, merveilleuse, permanente, inépuisable, sa propre chair, véritable pain du ciel. Cf. Lepin, art. Évangiles canoniques, dans le Dictionnaire apologétique de la foi catholique, de d’Alès. Paris, 1911, t. I, col. 1714. 2. La marche sur les eaux , 16-21. — Comme le mira­ 992 I cle de la multiplication des pains, le prodige de la traversée du lac doit, selon Loisy et plusieurs critiques, être le thème d’une nouvelle leçon sur l'eucharistie, un second prélude au discours sur le pain de vie. D’une part, Jésus marche sur les eaux et viole les lois de la pesanteur; d’autre part, il arrive instantanément au but et pour lui l’étendue n’existe pas. Sa chair n’est pas soumise aux conditions de la matière, elle peut donc être la nourriture des croyants. Nous montrerons que, comme on l’a justement observé, cette théorie est un · jeu · d’esprit. Batiffol, op. cil., p. 88. Pour que le fait ici raconté, et qui d’ailleurs est relaté par les Synoptiques, ait été placé en cet endroit,il suffit que l’auteur ait cru que l’évé­ nement avait eu lieu à ce moment. Mais il est bien permis de penser, bien plus,si on reconnaît que la mul­ tiplication préparait le discours sur le pain de vie, il faut avouer que Jésus-Christ, en opérant ce nouveau prodige, facilitait l’adhésion à scs enseignements sur une nourriture mystérieure que, seule,serait capable de produire la toute-puissance du maître de la nature. 3. Le discours sur le pain de vie, 22-59. — Après une courte introduction sur les circonstances de temps et de lieu,22-26, Jésus, questionné par la foule, rappelle le miracle de la multiplication; puis, de la nourriture matérielle, il passe au pain de vie. La marche de la pensée paraît être la suivante : Vous me cherchez, dit Jésus à ses auditeurs, à cause du pain que je vous ai donné, cherchez le pain de vie, pain du ciel, nourri­ ture pour la vie éternelle, ce pain, c’est moi, 27-33. Car je suis venu du Père pour ressusciter ceux qui croient en moi, 33-40. A un murmure des auditeurs, Jésus répond en expliquant leur incrédulité et en répétant les mêmes affirmations, 41-47. Il dit ensuite comment il est pain de vie : celui qui le mange, celui qui mange sa chair, celui qui mange sa chair et qui boit son sang a la vie éternelle,48-59. Par rapport à l’eucharistie, on peut donc distinguer deux parties dans ce discours; la seconde, 48-59, contient des expressions très caracté­ ristiques ; man er Jésus, manger sa chair, boire son sang. Dans la première, 27-47, on ne relève pas ces termes, mais des paroles plus générales : le Christ est le pain de vie, il faut aller d lui, croire en lui. a) lTe partie du discours, 27-47. — Pourtant, même dans cette première partie, des interprètes catholiques et autres ont cru voir des allusions elaires, directes, certaines à l’eucharistie. Est-ce à bon droit? Ils ont signalé le verse’ 27: “Travaillez afin d’obte­ nir non la nourriture qui périt, mais celle qui demeure pour la vie éternelle, celle que le Fils de l’homme vous donnera » (le Sinaiticus et la version italique ont le présent : « que le Fils de l’homme vous donne »). L’aliment qui subsiste en la vie éternelle, observe Loisy, «ce n’est pas seulement la bonne nouvelle de l’Évangile, mais tous les biens spirituels que l’Évan­ gile annonce et la foi, et la résurrection et Jésus luimême. » Op. cit., p. 440. Ainsi, même d’après ce cri­ tique soucieux de trouver partout en ce chapitre l’eu­ charistie, ce sacrement, s’il est désigné ici, ne l’est que d’une manière très vague et très générale. Corluy a soutenu qu’il était expressément nommé : car, observet-il, il s’agit d’une nourriture « que le Fils de l’homme donnera. » Ce futur constitue une promesse; or, la nourriture promise aux fidèles, et qui, en fait, leur a été donnée, c’est l’eucharistie. Loc. cil., p. 342. Cette argumentation n’est pas concluante, car aux versets 32, 33,35, il est question du même aliment spirituel et cette fois le verbe est au présent : «Mon Père vous donne le vrai pain céleste...; le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde...: c’est moi qui suis le pain de vie, celui qui vient à moi n’aura jamais faim. » Il ne faut pas oublier non plus la va­ riante signalée plus haiu (δίδωσιν au lieu de δώσει). 993 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE Aussi, la plupart des interprètes entendent par cette nourriture autre chose que l’eucharistie, soit la foi (Patrizi), soit l’enseignement de Jésus (Wiseman), soit la grâce (Calmes), soit les dons apportés par le Sau­ veur. La pensée ne se précisera que plus tard. Les versets 32, 33, 35 ne paraissent pas non plus, quoi qu’aient dit quelques auteurs, désigner l’eucha­ ristie, si ce n’est d’une manière générale comme faisant partie des biens obtenus par Jésus et se rapportant à sa personne :«Ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain du ciel, mais mon Père vous donne le pain du ciel, le vrai. Car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde... Je suis le pain de vie : celui qui vient à moi n’aura pas faim et celui qui croit en moi n’aura jamais soif. · Non content de voir dans la manne un symbole de Jésus, aliment venu du ciel, Loisy, op. cit., p. 443-444, croit que, comme les pains miraculeusement multipliés, elle est une figure de l’eucharistie. C’est dépasser le texte et anticiper sur les déclarations postérieures; ici, il nous est dit seulement que, comme la nourriture du désert, Jésus est un pain du ciel. L’eucharistie n’est pas exclue, mais elle n’est pas formellement présentée; l’idée de manger n’est pas encore exprimée. La foi, l’attachement à Jésus comme au Verbe envoyé du Père est ici l’acte proposé comme moyen de s'unir à lui : l’évangéliste ne se lasse pas de l’alfirmer, 9,35, 36,37, 40. Saint Augustin, Maldonat, aussi bien que les modernes (Batiffol, Calmes), ont observé que le langage de Jésus en cet endroit du dis­ cours est identique à celui de l’entretien avec la Sama­ ritaine,dans lequel il n’est pas question de l’eucharis­ tie : « Quiconque boit de cette eau, aura soif encore; mais quiconque boit de l’eau que je lui donnerai n’aura plus soif pour l’éternité. » Joa., iv, 13, 14. Loisy croit pourtant pouvoir dire que,si nia pensée de l’eucharistie n'est pas au premier plan, elle est présente à l'esprit de l’évangéliste, étant comprise dans la communion divine qui se réalise par le Christ au sein de l’huma­ nité. » Op. cit., p. 445. C’est avouer que, pour saisir cette idée, il ne suffit pas d’étudier le texte, mais qu’il faut lire entre les lignes et rechercher un sens sousjacent. En réalité, dans cette première partie du discours, 26-47, Jésus part du pain matériel pour s’approcher toujours plus de l’eucharistie : mais il ne l’annonce pas encore clairement et en termes exprès. Z>) 2° partie du discours, 48-59 : 48. Je suis le pain de vie. 49. Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts. 50. Voici le pain qui descend du ciel afin qu’on en mange et qu’on ne meure pas. 51. Je suis le pain vivant, celu' qui est descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, 1 v vra éternellement ; et le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. 52. Les Juifs donc discutaient entre eux, disant : Comment peut-il nous donner sa chair à manger? 53. Aussi Jésus leur dit: En vérité, en vérité, je vous le dis : Si vous ne mangez ia chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’avez pas la vie en vous. 54. Celui qui mange ma chair et boit mon sanga la vie étemelle; et je le ressusciterai au dernier jour. 55. Carma chair est une véri­ table nourriture, et mon sang un véritable breuvage, 56. Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en mol et moi en lui. 57. De même que le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, a nsi celu qui me mange vivra par moi. 58. Voilà le pain descendu du ciel, non comme celui que les pères ont mangé, ils sont morts : celui qui mange ce pain vivra éternellement. 59. Il dit cela, enseignant en synagogue à Caphamaüm. Spitta, Zur Geschichte und Litteratur des Urchrisentums, Gœttingue, 1893, p. 216 sq., et Axel Ander­ sen, Das Abendmahl in den zivei ersten Jahrhunderlen nach Christus, Giessen, 1904, mettent en doute l’au­ thenticité du passage, 51-59. Au ÿ. 59, observe Spitta, Jésus enseigne dans la synagogue de Capharnaüm, au DICT. DE THÉOL. CATHOL. 994 jt. 25 il parle au bord du lac. Mais les mots τής θαλασσής peuvent signifier ici « de l’autre côté du lac » et non « au bord du lac ». Il est permis d’admettre d’ailleurs que le discours, commencé à un endroit, a été terminé ailleurs. Calmes, L’Évangile selon S. Jean, Pa­ ris, 1904, p. 243. Les versets 61, 62 : « Cela vous scardalise? Et si vous voyez le Fils de l’homme remont, r ■··il était auparavant? » font suite, d’après Spitta. su ji. 50 : « Voici le pain qui descend du ciel · et non pas à la phrase qui énonce l’obligation de manger L chair du Christ.» A ce compte-là, dit J.Réville.op. cit., p. 63, nous devrions remanier tous les écrits de l'anti­ quité où l’auteur revient à une idée exprimée anté­ rieurement après en avoir développé une autre qui en est dérivée.»Et l’étonnement des Juifs, leurscandale se comprend mieux encore en face des assertions conte­ nues dans le passage, 51-59: «Il faut manger ma chair,» que devant cette affirmation : «Je suis le pain du ciel. » Spitta observe qu’au i. 51, le pain est nommé i άρτο; ό ζών, tandis qu’auparavant,ÿ.48, il était dit i άρτος της ζωής. De même aux versets 54 et 56, le verbe employé pour désigner l’action de manger est τρώγω , tandis qu’ailleurs, l’auteur se sert de φαγεΐν. Cependant, au y. 51, nous retrouvons φάγη. D’ailleurs, ces différences verbales sont insignifiantes. Au contraire, comme le montre Calmes, op. cil., p. 251, ce morceau, 51-59, « tant par le vocabulaire que par la structure des phrases, reflète avec fdel i : é le style johannique. Il suffit de signaler au i. 56, l'ex­ pression au v. 57 χάχεϊνος et, surtout, en fait de syntaxe, l’allure rythmique des réponses aux versets 50 et 53. » 50 50 a. Voici le pain, b. qui descend du ciel, 50c. afin qu’on en mange et qu’on ne meure pas. 53 a. Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, 53 b. et si vous ne buvez son sang, 53 c. vous n’avez pas la vie en vous. 51 a. Je suis le pain vivant, 51 b. celui qui est des­ cendu du ciel. 51 c. Si quelqu’un mange de ce pain, U vivra éternelle­ ment. 54 a. Celui qui mange ma chair 54 b. et boit mon sang 54 c. a la vie éternelle. Nous remarquons dans cette nartie du discours le procédé oratoire bien connu qui caractérise les dis­ cours du quatrième Évangile. Il y a enchainemei : de plusieurs développements progressifs de la mune ; ensée, et chacun d’eux est précédé d’un résumé co: cis qui l’annonce. Wiseman, De la présence re*'le, dans les Démonstrations évangéliques de Migne. Paris. 1843, t. xv, col. 1179. Ici, le même objet est présenté sous trois points de vue, pain, 48-51 d;chair,51d-54 ;i eurriture, 55-58. Et cuaque développement est préparé par son titre : « Je suis le pain de vie, » 58; « le pain que je donnerai, c’est ma chair; » « ma chair est une vraie nourriture. » 11 y a une gradation continue et saisis­ sante de la pensée. Tout d’ailleurs la met en lumière : au ÿ. 26, il est recommandé de chercher non la nourri­ ture périssable, mais l'aliment de la vie éternelle; au jt. 32,il est dit que cet aliment est un pain qui descend du ciel et est donné par le Père; au j). 35, c’est Jésus qui est présenté comme étant ce pain et, en raison de l'in­ crédulité des auditeurs, 36,41,cette idée est de nouveau affirmée, prouvée énergiquement, 48, 51a. Bien plus, Jésus est le pain de vie; car. 51 d, ce pain, (Ses sa chair; car. 53-54, il faut manger celte chair et boire son son : ; car, 55, cette chair est une nourriture, ce sang un breuvage. Ainsi,supprimer les versets 51-59, c’est mutiler le dis­ cours, y faire un véritable trou, arrêter l’évolution de la pensée. Aucun manuscrit, aucun témoin ancien n’omet ce morceau. L’hypothèse de l’interpolation est commandée d’ailleurs, chez A. Andersen du moins, V. - 32 995 EUCHARISTIE D’APRÈS LA par des arguments a priori. D’après lui, à l'époque où fut composé le quatrième Évangile, l’eucharistie est encore inconnue; donc, elle ne peut pas être mentionnée ici. Recueillons en passant cet aveu : les versets 51-59 visent la chair et le sang du Christ. Mais rejetons la conclusion, car elle est en opposition avec les textes les plus décisifs : l’eucharistie est connue de saint Paul et des Synoptiques. Cette signification eucharistique de la seconde par­ tie du discours est communément admise. On a essayé pourtant de la nier, en raison du sens de la pre­ mière partie : Si Jésus n’a auparavant parlé que de la foi, on ne peut admettre qu’il passe à un autre sujet tout différent; rien d’ailleurs n’indique un changement d’idée. Les exégètes ont bien montré le lien qui rattache étroitement entre eux le commencement et la fin du discours : Inter duas partes sermonis, non utique inter se avulsas, sed connexas fit progressus a generali argu­ mento ad speciale, a fide in ipsum universa ad fidem in unum mysterium, ad quod amplectendum quam maxime firma esse debet fidet illa generalis in ipsum; a mandu­ catione typica spirituali ad manducationem quæ simul sit vera et spiritualis; ab unione per fidem ad unionem per sacramentum. Knabenbauer, Comment, injoannem, Paris, 1898, p. 233. « En réalité, nous n’avons ici qu’un seul et même développement d’une même doctrine mystique. Le pain matériel sert de point de départ à cet enseignement, dans lequel, après avoir parlé de l’union à Jésus par la foi, on nous enseigne une parti­ cipation plus intime à la vie surnaturelle, celle qui se fait par la communion eucharistique. » Calmes, op. cit., p. 243. Le discours tout entier peut se résumer ainsi : « Ne cherchez pas le pain matériel, mais le pain de vie venu du ciel.Ce pain, c’est Jésus qui descend du Père et qui ressuscitera les croyants attirés à lui par le Père. Car il leur donnera sa chair : en ceux qui la mangeront, il demeurera pour leur infuser la vie éternelle comme le Père anime le Fils. » L’unité du thème est remar­ quable, la marche en avant de la pensée est indéniable. Les deux miracles du début préparent l’entretien. Tout s’éclaire réciproquement. Le commencement contient en germe la fin ; la fin indique la raison d’être du début. Et s’il n’en était pas ainsi, si on ne pouvait décou­ vrir l’eucharistie dans la seconde partie de l’entretien sans donner au discours deux objets distincts,il demeu­ rerait impossible de voirici des recommandations sur la foi, pour ce seul motif. Non seulement les critiques pro­ testants, mais les catholiques de toute école (Calmet, Corluy,Fillion,Knabenbauer, Batiffol, Calmes, Mangenot, Fouard, Lagrange, Nouvelle, Chauvin, Fontaine, Jacquier, Lepin, Brassac, Lcbreton, Venard), admettent que.si l’évangéliste conserve avec fidélité la substance de l’enseignement du Sauveur,il fait subir aux discours un certain travail de condensation et d’adaptation, il revêt les pensées du Verbeincarnéd’uneforme littéraire personnelle et bien caractérisée. Si donc saint Jean peut omettre des transitions, résumer certains déve­ loppements, en négliger d’autres, grouper dans un même tout des affirmations détachées de plusieurs entretiens, nous n’aurions pas le droit de nous éton­ ner si un même discours passait brusquement d’un sujet à un autre tout différent. Il nous serait permis d’affirmer sans invraisemblance que Jean a voulu grouper dans ce chapitre les enseignements de Jésus sur le pain, tout ce que le Christ a fait symboliser par cet élément. Ces explications seraient encore plus vrai­ semblables pour qui croirait que le discours, com­ mencé à l’endroit et au moment où, après la tra­ versée du lac, la foule, όχλος, c’est-à-dire les Galiléens, rencontre Jésus, 24,25, se termine devant les Juifs, 1, 52, dans la synagogue, à Capharnaüm, 59. SAINTE ÉCRITURE 996 Au reste, contre les textes, aucune considération a priori ne peut prévaloir. Et il est impossible de ne pas entendre les paroles de Jésus de l’eucharistie. a. Ier développement : Jésus est le pain de vie qui doit être mangé, 48-51. — Nous arrivons certainement à une idée nouvelle : le cadre même de la pensée le prouve. Le ÿ. 47 apparaît comme une conclusion de ce qui précède, 35-46 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle. » Le y. 48:« Je suis le pain de vie, » paroles identiques au début du déve­ loppement antérieur, 35, sont le titre d’un nouvel ensei­ gnement. Car, dans saint Jean, lorsque Jésus applique les mêmes images à différents sujets, d’ordinaire il répète au commencement de chaque développement les mêmes mots : Je suis la porte des brebis, x, 7, 9; je suis le bon pasteur, x, 11, 14; je suis la vraie vigne, xv, 1, 5, et de plus, comme nous l’avons montré plus haut, un parallélisme s'établit aux versets 49, 50. Nous sommes donc prévenus qu’une idée nouvelle se pré­ sente. Elle coïncide avec l'apparition d’un terme jusqu’a­ lors non employé, évité même, le verbe manger. Jus­ qu’au y. 47, Jésus avait dit, répété, 32, 33, 35, 61, qu’il était le pain vivant et céleste. Ces mots peuvent par­ faitement s’entendre en un sens spirituel et désigner la parole et la doctrine du Sauveur, nourriture de l’âme croyante. Ce langage est conforme à l’usage. Is., lv, 1-2; Jer., xv, 16; Amos, vin, 11; Prov., ix, 5; Eccli., xv, 3; xxiv, 20. La métaphore est toute naturelle et on la relève dans Philon, dans le Talmud; elle est en usage da s beaucoup de langues sémitiques et au­ tres (même en français : boire la parole, se nourrir de la doctrine, rompre le pain de la parole). Mais nulle part dans l’Écriture quelqu’un ne dit : Je suis le pain qu’il faut manger, pour faire entendre qu’on doit rece­ voir ses enseignements. Un seul cas apparent a pu être relevé : la Sagesse, Eccli., xxiv, 18, tient ce langage : « Venez à moi, vous tous qui me désirez, et rassasiezvous de mes fruits; » mais cette figure audacieuse s’explique par le contexte et ne choque pas. La Sagesse est un personnage abstrait qui ne saurait être dévoré au sens propre. Et elle parle d’elle comme d’une plante, elle se compare au cèdre, au cyprès, au palmier, à la rose, à l’olivier, au platane; elle parle de ses racines, de ses branches, de ses rameaux, de ses pousses, de ses fleurs, de ses fruits, de son parfum, xxiv, 12-17; elle peut donc ajouter : « Rassasiez-vous de mes fruits. » La parole est imposée, le sens est indiqué par le con­ texte. Ici, il n’en est pas de même. Dans la première partie du discours, non seulement Jésus ne dit pas : « Je suis le pain qu’il faut manger, > mais il évite, semble-t-il, cette locution, là où il paraî­ trait qu’elle doive être employée, là où les lois du lan­ gage l’appelleraient. Il parle ainsi : « Je suis le pain de vie, celui qui vient à moi n’aura plus faim, celui qui croit en moi n’aura plus soif, » 35. Entre les mots : pain de vie et les locutions : avoir faim, avoir self, ce n’est ni le verbe venir, ni le verbe croire qu'attend l’esprit, mais les mots : manger et boire. Et non seule­ ment dans la première partie du discours Jésus ne demande pas qu’on le mange, il n’invite pas davantage à manger le pain de vie. Et il prend la peine d’expliquer la métaphore dont il a usé : « Je suis le pain de vie... celui qui vient à moi... celui qui croit en moi... » Aucune équivoque n’est possible. Bien plus, une fois cette explication donnée, Jésus n’emploie plus aucune figure: du ÿ. 36 au ï. 47, il ne parle plus que de foi, de doctrine, d’enseignement; il repousse tout recours aux termes d’alimentation; il s’exprime d’une manière claire, simple et qui ne laisse aucune place à l’équi­ voque. Or voici qu’au f. 48 nous retrouvons les mots : « Je suis le pain de vie; > et, cette fois, il est parlé de sa manducation. Jésus demande qu’on le mange. Il ne 997 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE se sert pas de ce mot une fois en passant et comme par inattention,mais à neuf reprises. Il assimile la mandu­ cation du pain de vie à celle de la manne qui ne fut pas métaphorique. Nous sommes donc bien en face d’une idée nouvelle et force nous est d’entendre les mots au sens propre. Si nous admettions qu’il s’agit ici comme précédemment de la foi, non seulement nous dirions que la pensée n’avance pas, mais nous affirmerions qu’elle recule; nous croirions qu’après avoir employé treize versets pour dissiper ce qu’il y avait d’obscur dans les expressions métaphoriques dont il a usé,après avoir expliqué les figures, Jésus recourrait à des lo­ cutions plus équivoques que les précédentes; qu’il exposerait sous une forme énigmatique et paradoxale les idées déjà présentées en termes très clairs; qu’il se servirait de métaphores dont personne ne se serait servi ni avant ni après lui et qu’il le ferait sans en donner l’intelligence à ses auditeurs. b. 2° développement : il faut manger la chair de Jésus et boire son sang, 51 d-54. — La première propo­ sition de ce nouveau développement fait apparaître le mot chair non employé auparavant. Ό άρ:ος δε δν εγώ δώσω ή σαρξ μου έστιν ΰπέρ τής τοΰ κόσμου ζωής,ce qu’on traduit d’ordinaire: Le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. B. Weiss a proposé de lire : Le pain que je donnerai, ma chair, est pour la vie du monde, ce qui lui permet de conclure qu’il n’est pas question ici de l’eucharistie. Loisy,op.ci7.,p.455,a bien jugéce'te tentative: «Phrase entortillée, d'allure moderne, de signification indécise et flottante qu’on ne songerait pas sans doute à couper si bizarrement^ si le sens naturel qu’elle présente ne déconcertait quelque préjugé théologique. » On trouve d’autres leçons, mais qui ne paraissent pas modifier l’idée fondamentale. Les onciaux B, C, D, B omettent δν έγώ δώσω : « Le pain, c’est ma chair pour la vie du monde. » Le Sinaiticus porte : « Le pain que je don­ nerai pour la vie du monde, c’est ma chair, » leçon adoptée par de Gebhardt et Calmes. Certains Pères grecs lisaient : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair que je donnerai pour la vie du monde.»La pen­ sée, on le voit, reste la même. Quelle est-elle? De rares critiques ne veulent voir ici que la promesse de l’eucharistie et excluent toute allusion à la passion et à la mort de Jésus. Cf. J. Ré­ ville, op. cit., p. 65, 66. Ils rapprochent cette affir­ mation de celle du y. 33: «Le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde; » ils estiment meilleure et ils considèrent comme leur étant favorable la leçon du Sinaiticus citée plus haut; ils observent que la chair du Christ est vivifiante non comme chair d’une victime morte, mais en qualité de chair du Logos. Ils relèvent l’emploi du mot σ«ρξ (et non du mot σώμα) qui, chez les Hébreux, désigne la nature physique de l’homme et qui, pour ce motif, est choisi par saint Jean pour nommer l’incar­ nation (et le Ver· e devint chair, i, 14). Certains Pères grecs, d’ailleurs, avaient déjà entendu ainsi ce pas­ sage. Mais cette interprétation ne paraît pas suffisante. Soutenir qu’il est fait allusion ici à l’incarnation seu­ lement paraît impossible. Cet acte n’est pas la seule preuve que la chair de Jésus a été donnée pour la vie du monde. Les versets précédents, 36-40, conte­ naient toute une doctrine de l’incarnation. Or, ici, comme l’observe Batiffol lui-même, op. cil., p. 93, malgré sa préoccupation de ne pas encore trouver l’eu­ charistie, « nous sommes à un tournant du discours du Sauveur, » quelque chose de nouveau doit donc apparaître. La conception de l’incarnation comme un sacrifice n’est d’ailleurs pas exprimée par saint Jean. Les mots « pour la vie du monde » font beaucoup plus naturellement penser à la passion et à !>■< la mort du Sauveur. Ds rappellent ces autres affir­ mations : « Le Père m’aime parce que je doi.iæ m. vie... Personne ne me l’dte, mais je la douse moimême. » Joa., x, 11, 17, 18. Ds semblent une anti­ cipation de la déclaration du Christ à la cène : « Cec est mon corps pour vous, » I Cor., xi, 24: < Ceci er mon corps qui est donné pour vous... Cette ? la nouvelle alliance en mon sang qui est versé pour vous. » Luc., xxn, 19, 20. Mais doit-on dire que seule ici la passion de est annoncée, que « l’idée de l’eucharistie ne lui est pas encore associée? » Batiffol, op. cil., p. 94. Cf. Cajetan, Jansénius de Gand et quelques catholiques: parmi les protestants, la plupart des anciens et quel­ ques conservateurs aujourd’hui. Si Jésus n’avait voulu ici qu’annoncer sa mort il « se serait grandement torturé l’esprit pour exprimer la chose la plus simple du monde. » Loisy, op. cit., p. 455. S’il avait eu seu­ lement l’intention que lui prêtent certains protetants de promettre le salut par la foi à sa passion rédemptrice, il aurait oublié de le dire, car il ne parle pas ici de la foi à cette passion, n annonce sa mort, dans une fin de phrase, sans en avoir parlé aupa­ ravant, sans en parler dans la suite : il semble donc bien qu’elle n’est pas seule l’objet de sa préoccupa­ tion en ce moment Et si, comme Batiffol l’avoue, les mots « pour la vie du monde » correspondent aux mots « pour vous · de saint Paul et de saint Luc, ne faut-il pas conclure que, dans ce discours comme dans les paroles de la cène, il est question de l’eucha­ ristie et de la passion? Donnée sur la croix pour le salut des hommes, la chair de Jésus l’est auss· dans le sacrement Au repas comme au calvaire, Jésus se livre. Et l’eucharistie apparaît déjà comme une communion au Sauveur dans le symbole de sa mort D’autres indices ont été relevés en ce verset Jésus parle du pain (ou de la chair) qu’il donnera. L’emple; du futur n’est peut-être pas tout à fait nouveau (voir 27). Mais dans la première partie du discours, les verbes sont presque tous au présent ou au passé. S’il s’agit plus haut de la foi, de la doctrine du Sau­ veur, ici de sa passion et de son eucharistie, la diffé­ rence s’explique aisément. Déjà Jésus a enseigné, a accordé le don de la croyance en lui; il n’a pas encore livré sa chair. On peut souligner enfin une autre différence entre le langage des deux parties. D’abord, c’est le Père qu. donne, 32, 37, et dans les premiers développements son action sur les hommes est mise continuellement en relief. Le Fils intervient comme son envoyé, pour communiquer ce qui est du ciel : intelligence et volonté du Père, pour recevoir ce que le Père attire à lui. Ce langage se comprend très bien s’il s’agit de la doc­ trine; le Christ, dans le quatrième Évangile, est pré­ senté avec insistance comme le Logos qui révèle le Père aux hommes. Maintenant, au contraire, il est parlé du pain que Jésus donnera et le travail du Père sur les hommes n’est plus mentionné une seule fois dans cette seconde partie. Si elle traite de l’eucharistie, tout s'explique : le sacrement est vraiment le don per­ sonnel, celui de la personne de Jésus. A peine le Sauveur a-t-il prononcé le mot ■ chair » que les discussions s’élèvent parmi ses auditeurs. «Gomment peut-il nous donner sa chair à manger?»52. Ainsi les Juifs ont entendu au sens littéral les paroles de Jésus. Auparavant, les interruptions av:·..··:.·. . ·.· tout autres : « Que devons-nous faire? Quel signe accomplis-tu pour que nous croyions en toi...’ Donnenous toujours de ce pain-là. N’est-ce pas Jésus, le fils de Joseph?» 28, 30, 34, 42. Ici, la question est tout autre. Les auditeurs ont compris que le sujet de la conversation n’est plue le même, que Jesus les m- 999 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ECRITURE 1000 Enfin, les mots qu’il emploie correspondent aux vite à manger sa chair. Leur objection laisse entendre que le sens obvie de la parole du Christ est le sens lit- | paroles de la cène : « Mangez, ceci est mon corps; buvez, ceci est mon sang. » Nous avons ici une des­ téral. Comment le Sauveur va-t-il répondre? Wiseman a i cription anticipée du repas eucharistique. Cette res­ fait l’observation suivante qu’il appuie sur de nom­ semblance indéniable oblige à conclure que, dans breux exemples : Lorsque les auditeurs du Christ saint Jean comme dans les Synoptiques, il s’agit du élèvent contre sa parole des objections fondées sur sacrement. Si elle doit s'entendre de l'eucharistie, la une interprétation erronée, Jésus a l’habitude de faire double locution s’explique. Les deux éléments du savoir aussitôt qu’il parlait au sens figuré, même s’il repas sont nommés, le rite est clairement décrit. Au ne doit résulter de la méprise aucune erreur grave. contraire, si Jésus parle en figure, les mots : boire le Joa., iv, 32-34; vi, 32-35; vin, 21-23, 32-34, 39-44. sang n’ajoutent rien à la première locution : manger Cf. Matth., xvi, 6-11; xix, 24-26. Au contraire, quand la chair-, ils sont superflus, inexplicables. Et la fin de la phrase confirme cette interpréta­ les affirmations du Christ ont été comprises dans leur véritable sens et provoquent des murmures, des ob­ tion. « Si vous ne mangez..., vous n’avez pas en vous jections, il répète les mots qui ont choqué, sans la vie. » Jésus ne se contente donc pas de promettre mitiger les tenues. Joa., vi, 41-44, 46; vni, 56-58. un don; il impose un précepte. Refuser de s’y sou­ Cf. Matth., ix, 2, 5, 6. Or, après la réflexion des mettre, c’est se condamner à mort. On concevrait Juifs, Jésus ne dit pas qu’ils l’ont mal compris, mais peut-être que le Sauveur ne présentât pas clairement que ce qu’ils ont compris est la vérité. 11 n’atténue les bienfaits qu’il se proposait d’accorder aux hommes : pas les expressions, il les répète cinq fois en des termes ils les connaîtront quand ils les recevront. Mais un plus énergiques. Il leur répond d’abord, 53: « En ordre grave, sanctionné du plus terrible châtiment, vérité, en vérité, je vous le dis : Si vous ne mangez doit être exprimé en termes précis. Pour établir que la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez son le baptême est indispensable, Jésus a dit à Nicosang, vous n’avez pas la vie en vous. » dème : « Quiconque n’est pas né de l’eau et de l’esprit « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, » ne peut entrer dans le royaume de Dieu. » Joa., ni, 5. ce n’est pas : « Il faut croire à ma chair; » les Juifs ne Aucune équivoque n’est possible : ce précepte doit mettaient pas en doute sa réalité. Ce n’es- pas davan­ s’entendre au sens littéral. Il en est de même ici. Après la menace, la promesse : « Celui qui mange tage : « Il est nécessaire de communier à ma mort par la foi en ma passion : » comment assigner un pareil ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le sens aux paroles du Sauveur? Jésus n’aurait pu moins ressusciterai au dernier jour, »54. La proposition pré­ clairement signifier cette pensée. Si quelqu’un d’ail­ cédente était sous forme négative; celle-ci est posi­ tive. Mais les mots et l’ordre sont semblables. Et leurs use au sens figuré d’un mot dont la signification métaphorique est consacrée par l’usage, il est obligé, Jésus ne donne aucune nouvelle explication. Le Sau­ sous pe:ne de n'être pas compris, d’entendre ce terme veur sent et laisse voir que son langage sera compris, ne comme le fait tout le monde. Or, l’expression : laisse place à aucun doute. Il parle donc au sens lit­ manger la chair de quelqu’un, dans les langues semi- téral. Les mots : « je le ressusciterai au dernier jour » tiques, dans la sainte Écriture, ou s’entend littéra­ expliquent comment le communiant a la vie éternelle lement ou signifie taire injure à quelqu’un, l’accuser, et préparent le prochain développement. le calomnier. Il en est ainsi dans l’Ancien Testament. c. 3“ développement : la chair du Christ est une Job, xix, 22; Ps. xxvn(heb.), 2;xxxi, 31; Mich., ni,3; vraie nourriture, son sang un vrai breuvage, 55Eccle., iv, 5. Saint Paul à son tour use de l’expres­ 57. — Dans cette dernière section, comme dans les sion : « Si vous vous mordez et vous vous mangez précédentes, on retrouve les mêmes expressions : les uns les autres, prenez garde de vous détruire réci­ manger, boire, chair, sang, la même absence d’expli­ proquement. » Gai., v, 15. Voir aussi le livre d’Hénoch, cations par Jésus, le même défaut d’indices favorables vu, 5. En araméen, en syriaque, en arabe, « manger à une interprétation symbolique. la chair de quelqu’un, » c’est médire de lui, le pour­ Le jr. 55 : « Ma chair est une vraie nourriture, mon suivre d’injustes accusations. Wiseman accumule les sang est un vrai breuvage, » est extrêmement énerexemples pour le démontrer. Si chez les Juifs, avant et giq e. La pensée est accentuée. L’adjectif « vrai » après Jésus, donc aussi de son temps, cette locution renforce l’affirmation. Car αληθής « marque non a une signification métaphorique fixe, unique, c’est pas l’excellence de la nourriture et du breuvage, mais elle et elle seule qu’on peut donner à la parole du leur réalité. » Calmes, op. cil., p. 255. La chair de Sauveur, lorsqu’on ne l’entend pas au sens littéral. Jésus est un réel aliment, quelque chose qui se mange Le Christ enseigne ou bien qu’il faut réellement man­ vraiment et qui vraiment donne la vie. Jamais ex­ ger sa chair ou bien qu’il est nécessaire de le calom­ pressions semblables n’ont été employées pour signi­ nier pour avoir la vie. Aucune hésitation n'est pos­ fier qu’une doctrine nourrit l’intelligence, que les souf­ frances et la mort de quelqu’un serviront à ses frères. sible. La suite le montre, car Jésus ajoute : « Et si vous Tout se justifie,au contraire,si la chair dont il s’agit ne buvez mon sang. » On ne saurait entendre au sens est l’eucharistie, aliment qui est réellement mangé et figuré cette locution. Boire du sang humain est un acte qui réellement vivifie. qui répugne matériellement. La loi défendait, sévè­ Et le y. 56, loin de neutraliser cet argument, l’ap­ rement d’ailleurs, même l’usage du sang des ani­ puie i so tour : « Celui qui mange ma chair et boit maux. Lev., m, 17; vu, 26; xvn, 10; xix, 26; Deut., mon sang demeure en moi et moi en lui. » J. Réville, xn, 16; xv, 23. Si Jésus ne parle pas au sens littéral, op. cil., p. 64, 66, comprend ainsi cette affirmation : s’il veut dire qu’il faut accepter sa doctrine, croire à « Manger la chair et boire le sang du Christ, c’est sa passion, comment admettre qu’il ait employé un demeurer en lui et l’avoir demeurant en soi; c’est langage énigmatique, paradoxal, horrible; qu’il ait, l'unité mystique dont il (Jésus) décrira si bien plus pour présenter la vérité, choisi l’image la plus révol­ loin la nature toute morale (c. xv, xvn, 21 sq.). · tante pour ses auditeurs, qu’il ait déguisé d’aimables Sans doute, il est dit ici que le pain et le vin de l'eu­ désirs sous de répugnantes figures, qu’il n’ait pas pris charistie « procurent la vie éternelle à ceux qui ont la peine d’expliquer sa pensée et qu’il recoure quatre la foi, en scellant leur union mystique avec le Christ fois à cette même métaphore? Il n’a pu vraiment vivant. » Tel est bien l’eflet de la communion, per­ inviter ses auditeurs à boire son sang que si telle est sonne ne l’a plus fortement affirmé que saint Jean. Mais il ne faut pas supprimer la cause. Pourquoi l’eulittéralement sa volonté. 1001 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE charistic est-elle le pain de vie, pourquoi unit-elle à Jésus? L’évangéliste le répète,ne se lasse pas de l'affir­ mer : parce qu’elle est la chair du Christ. Et ici même, il le rappelle : «Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » Cette locution : demeure en Jésus, vaut la peine d’être relevée. Quand, dans saint Jean, il est parlé de l’union au Christ par la foi, d’autres métaphores sont employées : on oient à lui, on est attiré à lui, v, 40; vu, 37, 39; vi, 35, 36, 44, 45, 65, 68; on le reçoit, i, 12. Au contraire, pour parler de l’union plus intime, plus personnelle, de l’habitation dans les hommes, il use du verbe demeurer, xiv, 23; xv, 4, 9; I Joa., u, 6, 17. Or, l’eucharistic a pré­ cisément pour effet d’introduire Jésus dans le fidèle. Peu acceptable s’il est destiné à signifier l'adhésion de l’esprit par la foi, le mot demeurer est très bien choisi pour exprimer la présence sacramentelle. C'est encore la même conclusion qui se dégage de l’examen d’un terme nouveau employé au verset suivant : « Celui qui me mange..., dit Jésus, vivra par moi. » Il était déjà impossible de voir dans la locu­ tion « manger le pain de vie » l’équivalent de « se nourrir d’une doctrine; » impossible de considérer les mots « manger la chair du Christ » comme syno­ nymes de « croire à sa passion. » Mais ici, il n'est plus parlé de pain ni de chair. «Celui qui me mange,» est-il dit. L’expression devient toujours plus choquante si elle est s/mbolique, plus facile à entendre s’il s’agit de l’eucharistie, aliment qui n’est pas du pain, chair qui n’est plus apparente, sacrement qui est la mandu­ cation de Jésus et de Jésus seulement. Un critique protestant a objecté l’emploi du par­ ticipe présent τρώγων, 57. Celui qui vivra, dit Jésus, c’est littéralement « celui me mangeant », donc, celui qui, d’une manière continuelle, ininterrompue, reçoit le Christ; il ne s’agit pas de l’eucharistie, mais d’une communion snirituelle. B. Weiss, Das Johannes Evangelium, Gœttingue, 1893, p. 270. Cette subti­ lité est irrecevable. Conçoit-on un être qui mange­ rait toujours, fût-ce métaphoriquement? Et si oui, est-ce à lui que pense Jésus? Nullement, aucun autre passage ne le montre. Il parle ici de nourriture, de chair, de pain, parce que c’est la nourriture, la chair, le pain qui donnent la vie. Mais une manducation in­ termittente suffit à l’assurer. Le Sauveur prend l’opé­ ration de manger telle qu’elle se réalise : d’ordinaire, c’est à des intervalles distincts qu’elle s’accomplit; la vie qu’elle donne n’en est pas moins continue. Il en est de même du sacrement. L’objection de B. Weiss oblige à remarquer le parfait parallélisme qui existe entre l’aliment matériel et l’eucharistie. C’est l’idée que met pleinement en lumière le der­ nier développement du discours sur le pain de vie. Pour ceux qui y voient une promesse de la cène, le sens est clair. Précédemment, Jésus a affirmé qu'il fallait manger sa chair. Maintenant, il rend raison de ce précepte : elle est une nourriture et, en cette qua­ lité,elle entretient la santé. Ceux qui la mangeront introduiront Jésus en eux, et inévitablement rece­ vront de lui la vie, la vie éternelle, la garantie de la résurrection : ils vivront par lui comme il vit par le Père, car il sera en eux, comme le Père est en lui, 57. Ainsi, l’interprétation littérale admise, tout s’ex­ plique, s’enchaîne, se complète. La pensée atteint ici son maximum de clarté.le développement s’achève de la manière atte idue, le discours se termine digne­ ment. Si, au contraire, on entend ces paroles de la foi ou de la passion seulement, le dernier mot est une dernière énigme : « De même que le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vit par moi, » 57. Le Père n’est pas uni au Fils uniquement parce que le Fils croit en lui, le Père n’est pas mort pour le Fils. Mais,d’après 1002 le quatrième Évangile, Jésus était dans le sein du Père, auprès de lui; le Père est en lui: il est dans Père. S’il est impossible d'admettre que Jésus pro­ met au communiant une circuminsession idei t.cu .. du moins, pour que les paroles ne soient pas vid«es c·. tout leur contenu, est-on obligé de penser qu s an­ nonce comme devant demeurer dans ses fidèles peer leur donner la vie. Lorsqu’on veut tout ente: dre de la foi, nourriture de l’âme, on s’expose à accomplir de véritables tours de force pour maîtriser ie texte et obliger chaque aspect de la métaphore a sens. Enfin, l’explication communément admise pa­ les catholiques offre un dernier avantage ie à saint Jean la tradition d'Asie : saint Ignace d An­ tioche et saint Justin insistent eux aussi sur 1 idée de la chair du Christ, gage de résurrection. Batiflol, tout en appliquant à l’eucharistie ces der­ nières phrases du discours, les entend d’une manière particulière. La vie éternelle, la plénitude de vie sont les fruits de l’eucharistie, mais à titre d’cflet de la foi du communiant, foi qui a son «point culminant » dans ce sacrement. « La communion est considérée ici par saint Jean comme une manifestation de la foi du fidèle.»Voilù pourquoi il lui reconnaît une efficacité qui ne diffère pas de l’efficacité de la foi. Op. cit.. p. 99. Cette interprétation un peu subtile, qui ne rend pas raison d’une partie du texte (la comparaison entre h Père et le Fils d’une part, entre Jésus et les com­ muniants d’autre part)et qui, en reportant la pensée vers la foi dont il n’a plus été parlé depuis quelque temps,risque d’interrompre la marche progressive du discours, ne semble pas s'imposer. Sansdoute, le Sau­ veur, dans le quatrième Évangile, i, 12, donne le pou­ voir de devenir enfants de Dieu à tous ceux qui croient en son nom; il affirme que « celui qui croit en lui a la vie éternelle, » vi, 40. Mais précisément il a institué des moyens pour la communiquer : l’eau du bap­ tême et le sang de l’eucharistie découlent de lui pour faire passer dans le fidèle cette nouvelle géné­ ration et cette vie. De même que « renaître de l’eau et de l’esprit », c’est « entrer dans le royaume de Dieu, » m, 5; de même manger la chair de Jésus introduit dans l’âme une nourriture «sieste et vivi­ fiante, la personne même du Sauveur. Seule, cette interprétation nous paraît expliquer toute la pensée toutes les expressions du Christ, s'accorder pleine ment avec 1’esprit du quatrième Évangile et l’an tique conception des Pères asiates. La conception de Mgr Batiffol, d’ailleurs, fait place à l’eucha­ ristie. Pour ne pas être obligé de la reconnaître, en ce morceau,certains protestants faisaient autrefois ce rai­ sonnement : D’après Jésus, celui qui mange sa chair etquidemeure en lui a la vie éternelle. Or, parmi les communiants.ilenestqui pèchent et qui n’iront pasau ciel. Le discours du Sauveur ne s’applique donc pas à l’eucharistie. On a répondu qu’entendre ce mor­ ceau au sens figuré ne supprime pas la difficulté. Π y a des croyants chez qui Jésus ne demeure pas et qui n’obtiendront pas la résurrection glorieuse. Quand quelqu’un, homme ou Dieu, dans l’Écriture ou ail­ leurs, fait une promesse, il s’engage, mais il n’est tenu évidemment de respecter sa parole que si les conditions requises par lui ou de droit naturel sont remplies. Jésus a dit : ■ Quiconque demande, reç -it: · «Celui qui croira et qui aura été baptisé seras, a-e;· il a annexé à l’aumône le pardon des péchés. Pourtant la prière,la foi, la charité ne produisent pas u.cessalrement, infailliblement ces effets; elles peuvent tou­ jours les produire, mais il faut que le sujet n'oppose pas d’obstacle à leur efficacité, prie, croie, donne comme Dieu ie veut. Il en est ainsi de l'eucharistie, elle a la vertu de vivifier tout homme qui la reçoit; 1003 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE en fait, elle vivifie quiconque veut Itre vivifié et ne résiste pas à sa vertu. Une autre objection semblable a été faite : Jésus déclare ici qu’il faut manger sa chair et boire son sang sous peine de mort éternelle. Si on entend son discours de l’eucharistie, on doit conclure que pour être sauvé il faut avoir communié, que les plus petits enfants sont obligés de le faire, qu’enfin c aque fidèle est tenu de recevoir le sacrement sous l’espèce du pain et sous celle du vin. Ces conséquences étant inadmis­ sibles, ce n’est pas du sacrement qu’il est parle ici. Des exégètes ont répondu qu’il y a une différence notable entre le langage de Jésus sm· l’eucharistie et ses affirmations sur le baptême : « Si quelqu’un ne renaît de l’eau et de l’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume des cieux, » in, 5. « Si quelqu’un, » est-il dit, donc il s’agit des enfants aussi bien que des adultes. Ici, au contraire, les menaces s’adressent aux seuls auditeurs : « Si vous ne mangez..., » 53. Si vous, c’est-à-dire si les hommes faits... Calmes, op. cil., p. 257. Cet argument n'est peut-être pas très probant. La bonne réponse doit être cherchée dans un examen comparatif de deux figures dont Jésus se sert pour dé­ signer le baptême ct l’eucharistie. Le premier sacre­ ment est une régénération, ni, 3-5; le second une nour­ riture. Pour vivre, tout le monde doit naître; le baptême est donc indispensable. L’alimentation n’est requise que pour conserver l’existence; si donc quel­ qu’un n’est pas exposé à perdre la vie spirituelle — et c’est le cas des petits enfants — il n’est pas obligé de manger : l’eucharistie n’est donc pas de nécessité de moyen et ceux qui sont incapables de pécher pour­ ront ne pas communier. De même, doit-on dire, l’aliment que propose Jésus ne consiste pas dans les espèces en tant qu’espèces. Son efficacité ne réside pas dans la manière dont est reçu le Sauveur, elle découle du Christ. Jésus est le pain de vie; pourvu qu’il soit consommé sous une forme ou sous une autre, il agit. Et, comme l’observe finement le concile de Trente, sess. xxi, c. r, le même Jésus qui a nommé parfois les deux espèces dans son discours sur le pain de vie,parfois aussi,dans le même entretien, n’en nomme qu’une. 11 a dit : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez son sans..., » 53, mais il a fait aussi les affirmations suivantes : « Si quelqu’un mange de ce pain, il vivrg éternellement, · 51 ; « Le pain que je donnerai, c’est ma chair, » 51; «celui qui mange ce pain vivra éter­ nellement, » 58. L’idée fondamentale, c'est que Jésus est pain de vie, 48, 51 : ce qui suit n’est que le dévelop­ pement de ce thème, 49-57. Calmes, op. cil., p. 257. Ils se trompaient donc certainement, les catholiques qui refusaient d’entendre ce discours de l’eucharistie de peur d’etre obligés de concéder à des hérétiques le droit pour les laïques de participer à la coupe. Ici, Jésus ne se pose pas la question de la com­ munion sous les deux espèces, de la distribution de l’eucharistie aux petits enfants; il n’énonce pas un précepte de discipline, une règle de liturgie, obliga­ toire pour tous les pays et tous les lieux. Il affirme la nécessité du sacrement. 11 dit ; L’eucharistie, c’est l’aliment comme le baptême est la régénération. Vous devez renaître; vous êtes tenus de vous nourrir si vous devez entretenir votre vie. Aujourd’hui encore un prédicateur catholique pourrait parler ainsi sans vouloir dire que l’eucharistie doit être reçue sous les ,,eux espèces ou qu’elle est de nécessité de moyen. 4. Épilogue du discours sur le pain de vie, 60-71. — a) Jésus cl les disciples, 60-67. — Des disciples, et ils sont nombreux, « l’ayant entendu, disent : Ce langage est dur, qui peut l’écouter? » Ils sont choqués. Ils trouvent les affirmations de Jésus étranges, dures (dures à avaler, dit encore le langage vulgaire). Et ils 1004 se demandent,non s’ils les comprennent,mais s’ils peu­ vent écouter, subir « un enseignement qui révolte le sens commun et blesse le sens religieux. » Loisy, op. cil., p. 466. Si vraiment Jésus a promis sa chair à man­ ger, cet étonnement n’est pas extraordinaire. B. Weiss, op. cil., p. 273, croit que ce qui scandalise les disciples, c’est l’idée du supplice de la croix. Mais c’est à peine si dans tout le disco 1rs il y a été fait allu­ sion une fois; et encore est-ce en termes très voilés qui ne laissent nullement soupçonner les souffrances ct les humiliations futures : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. » « C’est prêter aux Galiléens une perspicacité plus grande que celle dont l’évangéliste gratifie ordinairement les auditeurs du Christ que de les supposer rebutés par une pensée sous-entendue, non par une intelligence toute maté­ rielle du discours qui leur a été adressé. » Loisy, op. cit., p. 467. Selon Mgr Batiffol, « l’image du pain descendu du ciel, l’idée de Jésus venu du Père et vivant par le Père est, bien plutôt que le précepte de manger la chair du Fils de l’homme, ce qui constitue pour les disciples la parole dure. »Op. cit., p. 101. Cette interprétation pa­ raît moins naturelle : la réflexion des auditeurs n’est plus rattachée aussi étroitement à la deuxième partie du discours. L’objection contre Jésus, pain du ciel, a été faite plus haut, 41 ; pourquoi y revenir? Et à l’as­ sertion du Sauveur déclarant qu’il venait du Père, les auditeurs n’ont pas opposé l’impossibilité de la com­ prendre, mais ce qu’ils savaient du Nazaréen : « N’estce pas Jésus, le fils de Joseph? » 42. Ici le murmure est tout différent. Le Christ ne répond pas aux disciples : Vous vous êtes mépris, je parlais en figure, je voulais seulement désigner ici ma passion, ma doctrine, la foi. Il dit : « Cela vous choque? Et si vous voyez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant? » 62. Les exégètes qui se refusent à trouver l’eucharistie dans le discours sur le pain de vie sont assez embarras­ sés pour rendre compte de cette réplique. B. Weiss, op. cit., p. 274, suppose qu’après avoir scandalisé les dis­ ciples par l’annonce de sa passion, Jésus,pour démen­ tir leurs rêves terrestres et les mieux convaincre que le royaume de Dieu sera le don de 1’Esprit, achève de les déconcerter en leur apprenant que le Messie dispa­ raîtra. Mais, dans ce chapitre, il n’a été question ni des espérances des Juifs, ni de la communication de l’Esprit, ni même en termes clairs du royaume, ni de l’in­ tention qu’a Jésus de combattre les conceptions gros­ sières de ses contemporains sur l’âge messianique, et les disciples ont pu entendre avec attention tout le dis­ cours sans soupçonner un instant les humiliations de la croix. Cette explication n’est pas mieux liée à ce qui suit qu’à ce qui précède : elle ajoute d’ailleurs à la portée du texte. Enfin elle ne se rend pas compte des expressions employées : ici, l’accent est mis sur l’idée d’ascension, le concept d’absence n’est qu’implicitement indiqué. Quand Jésus-Christ voudra annoncer son départ, c’est de ce départ qu’il parlera clairement: « Je ne suis plus avec vous que pour un peu de temps, » xm, 33; «Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, » xvi, 16. De bien meilleures explications de cette parole ont été proposées par les exégètes et théologiens qui dé­ couvrent en ce chapitre l’eucharistie. Les uns estiment que les mots : « Cela vous choque? Et si vous voyiez le Fils de l’homme remonter où il était auparavant · ten­ dent à renforcer la difficulté. Vous vous étonnez, disait Jésus, vous verrez des faits plus inexplicables encore I L’ascension sera plus surprenante que l’eucharistie 1 Le mouvement général de la phrase favorise cette inter­ prétation; mais elle semble laisser un hiatus entre cette première parole de Jésus et l’affirmation qui suit : 1005 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE «C’est l’esprit qui vivifie,· 63. Aussi beaucoup d’inter­ prètes catholiques préfèrent considérer la réponse du Sauveur comme une explication : « Cela vous choque? Et si vous voyez le Fils de l’homme remonter où il était auparavant, »ne serez-vous pas pleinement rassurés? Ils le seront, supposent certains exégètes anciens, parce que la chair de Jésus étant alors glorifice pourra être mangée sans répugnance; explication un peu subtile, qui s'écarte d’un texte où il n’est pas parlé de gloire, mais d’ascension. Les disciples ne devront plus être surpris, pensent Maldonat et Batiffol, op. cil., p. 101, car il leur sera facile de croire à l’origine céleste de celui qu’ils verront monter au ciel. De même, plus tard, Jésus dira aux Pharisiens : « Je sais d’où je suis venu et où je vais; mais vous, vous ne savez ni d’où je viens ni où je vais : vous jugez selon la chair, » vm, 14, 15; interprétation qui n’est pas sans mérite, mais qui prête à la question des disciples un sens peut-être diffé­ rent de celui qu’elleavait enréalité. Sil’on veutadmettre que Jésus donne ici une explication, on peut enfin soutenir que le miracle de l’ascension, preuve de la toute-puissance du Sauveur, garantit la réalité du miracle eucharistique. Loisy essaie de montrer dans l'affirmation du Sau­ veur une phrase à double face qui renforce l’objection et prépare la réponse; si vous voyez le Fils de l’homme remonter là où il était auparavant, cela vous paraîtra autrement étrange et pourtant ce retour au Père per­ mettra à ma chair spiritualisée de devenir la nourri­ ture des âmes. Grâce à cette hypothèse, on rattache fort bien la phrase aux déclarations antérieures et à celles qui suivent immédiatement. Mais est-il possible d'admettre la théorie d’après laquelle le discours de Jésus aurait deux sens,l’un « extérieur, qui déroute les âmes vulgaires,» l’autre « intime,qui doit satisfaire les âmes religieuses? » Et n’est-il pas difficile, sinon impos­ sible. de prêter à la même phrase deux intentions pres­ que contradictoires, de lui donner un contenu si sura­ bondant? Le théologien n’est pas obligé de prendre parti entre les diverses interprétations : il en prend connaissance et il constate qu'aucune de celles qui ne sont pas abso­ lument irrecevables ne favorise l’interprétation spiri­ tualiste du discours sur le pain de vie. Doit-il, au contraire, reconnaître, dans les paroles postérieures, un désaveu formel de l’exégèse qui entend au sens littéral le précepte de manger la chair du Christ, une véritable négation de la prés nce réelle : « C’est l’esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie? » 63, La plupart des protestants et des critiques indépen­ dants le soutiennent. Ceux d’entre eux qui appliquent à la foi exclusivement le discours sur le pain de vie triomphent bruyamment. La plupart de ceux d'entre eux qui voient dans cet entretien un enseignement sur l’eucharistie concluent qu’elle est une union mystique du Logos et du fidèle : « Supposer que l'au­ teur ait prétendu faire dire à Jésus que, pour avoir part à la vie, il fallait absorber de la véritable chair matérielle et du sang matériel du Christ et lui ait fait dire ensuite, comme conclusion : « La chair ne sert à ■ rien, » c’est lui prêter gratuitement une absurdité et imputer à ce grand idéaliste une thèse matérialiste contre laquelle toute sa pensée proteste... En Christ, le Verbe, qui est Lumière et Vie, s’est manifesté sous les espèces de la chair afin de permettre aux hommes de saisir, sous celte forme plus accessible à leur faiblesse, la Lumière et la Vie; de même les ali­ ments de l’eucharistie sont la manifestation du Verbe sous les espèces du pain et du vin; ils sont, après qu’il est remonté dans la sphère de l’esprit, sa chair et son sang, correspondant à la chair et au sang du corps dans lequel il s’est incarné. Le Verbe s’y incarne en quelque 1006 sorte à nouveau. Ils ne cessent pas pour cela d’être du pain et du vin, et cependant ils font office de chair et de sang. Durant l’incarnation, ce n'était pas ... chair dans laquelle le Verbe avait vécu qui communiquait la Vie, c’était le Verbe lui-même, l’Esprit seul: ce même dans l’incarnation eucharistique, ce n'est rc, · pain ou le vin qui donnent la vie, mais l’Esprit qui s .: carr e en eux. » J. Réville, op. cil., p, 67. L’évangeliste affirme que ce qu’il a dit de l'eucharistie r.e coït pas être pris dans un sens littéral. Si on le prenait car s ce sens, comment concilier l’affirmation : · Celui qui mange ma chair aura la vie «avec le principe : ■ La chair ne sert de rien? »Et comme si ce rapprochement ne suffisait pas à montrer au lecteur que les paroles de Jésus sont une allégorie, l’évangéliste ajoute cette déclaration de Jésus : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. » La chair et le sang du Christ ne sont donc qu’une allégorie de l’esprit et le rite dans lequel les fidèles reçoivent le corps et le sang du Christ sous les espèces du pain et du vin n’est qu’un symbole, « qui exprime l’union étroite du fidèle avec le Christ. · Goguel, op. cil., p. 208. Avant de discuter ces interprétations, il n’est pas inutile d’observer que le texte offre des variantes. La version syriaque sinaïtiquea : «C’est l’esprit qui vivifie le corps, mais vous (dites] : le corps ne sert de rien; » la curetonienne : « C'est l’esprit qui vivifie le corps. » Si la première de ces leçons était primitive, or ne pour­ rait même pas songer à élever une objection contre l’interprétation littérale : les mots : · le corps ne sert de rien » n’étant plus une parole de Jésus, mais une affirmation des auditeurs qu’il repousse. Seulement ce témoin isolé a l’air d’avoir ajouté au texte embar­ rassant et original une interprétation fort . _ leuse. Les paroles à expliquer restent donc celles qu'on lit communément : « C’est l’esprit qui vivifie; la chair ne sert de rien. » Beaucoup parmi les anciens protestants rapprochaient de cette affirmation le mot de saint Paul sur la lettre qui tue et l’esprit qui vivifie. Il Cor-, ni, 6. Ds prêtaient ainsi à Jésus ce langage : Nous avez tort de vous scandaliser : la signification littérale ne sert de rien ; c’est au sens spirituel qu’il faut enten­ dre mes paroles. Mais « le texte de Paul ne fait pas loi pour l’interprétation de Jean. » Loisy, op. cit., p. 470; Batiffol, op. cit., p. 102. Le rapprochement n’est d’ail­ leurs pas justifié. L’apôtre oppose lettre et esprit; l’é­ vangéliste établit un contraste entre esprit et chair. « Il n’est pas question ici de textes à interpréter, de i >aroles à entendre dans un sens ou dans un autre, mais seule­ ment d’esprit et de chair, d’esprit et de oie. > Loisy, toc. cil. Jamais, dans l’Écriture, chair n’a voulu dire ce qu’on essaie de lui faire signifier ici, sens htitral. Plus communément, les partisans d’une mandu­ cation mystique de Jésus traduisent : « La chair, c’està-dire ma chair, mon corps, ne sert de rien ; seul mon esprit (par exemple, Goguel, B. Weiss); seule, ma chair devenue tout esprit après mon retour au Père (par exemple, Holtzmann); seul, le Logos incarné en quel­ que sorte dans le pain et dans le vin (par exemple, J. Réville),peut donner la vie.» Ces explications ajou­ tent au texte. Jésus ne dit pas : πια chair, mon esprit, mais la chair, l’esprit. Les termes de l’opposition sont pris dans le domaine des généralités, dans l’ordre méta­ physique. Calmes, op. cil., p. 260. Le sens parait donc être le suivant : dans un être vivant, c’est l’esprit qui donne la vie ; la chair, comme chair, n’esi pas apte a la communiquer, elle ne sert de rien. Le quatrième Évangile, l’Évangile de Logos incarné, ne peut, sans se contredire, soutenir que la chair de Jésus ne sert de rien. Et si les explications spiritualistes étaient admises, pourquoi, comme l’affirme le i. 66. « beau coup de disciples » se retireraient-ils? La difficult s’évanouit, le mystère disparait. Mais l’argument le 1007 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE pins décisif contre toutes ces interprétations, ce sont les déclarations répétées du Sauveur sur la nécessité de manger sa chair. J. Réville reconnaît la difficulté : « Le célèbre morceau (le c. vi) renferme en apparence une contradiction si formidable entre les déclarations spiri- I| tu distes des versets 29, 36, 40, 47 (le salut par la foi). ;' 35 (la vie promise à celui qui vient vers Jésus, non à i celui qui mange le pain), 63 (l’esprit seul donnant la vi ■) et les déclarations matérialistes des versets 51 à 58 (il faut manger la chair et boire le sang du Christ pour avoir la vie éternel le), qu’il a été invoqué avec au­ tant d’acharnement par les partisans du spiritualisme 1 et par ceux du réalisme eucharistique. » Op. cit., p. 62. Goguel, op. cil., p. 206, imagine qu’il y a dans les paroles de Jésus, à côté de « formules matérialistes · qui ne sont pas nées spontanément dans la pensée de l’écrivain, mais lui sont imposées par le milieu, «des explications spiritualistes «tentées par l’idéaliste qui a rédigé le quatrième Évangile. I) ne pouvait pas admettre des formules si matérialistes sans essayer de les interpréter. » Op. cit., p. 207. Si on entend à la manière de ces critiques le ÿ. 63, en réalité on admet non seulement une contradiction apparente, non seulement une juxtaposition de formules et d'essais d’explication, mais à quelques mots de dis­ tance.dans le même discours, sur les lèvres d’un Être qui est représenté comme le Logos incarné, messager de toute vérité, l’affirmation : il faut manger ma chair, et la négation : ma chair ne sert de rien; on interprète à l’aide d’uneseule phrase dont tous les exégètes avouent l’obscurité sept affirmations identiques, très claires et incapables de recevoir un sens spirituel, 51, 53,54, 55, 56, 57, 58. Il faut se souvenir enfin que les expli­ cations de J. Réville et de Goguel présupposent des théories fort discutables sur l’origine et le caractère du quatrième Évangile, qu’il n’est facile ni de se repré­ senter ce qu’est une incarnation du Logos dans du pain et du vin qui restent du pain et du vin, mais font office de chair, ni de voir dans la chair et le sang une allé­ gorie de l’esprit; qu’enfln ces formules ressemblent beaucoup plus à des essais de théologie symboliste contemporaine qu’à la terminologie eucharistique de l’Écriture ou des premiers Pères. il n’est pas nécessaire de recourir à ces interpréta- ’ tions fantaisistes. Wiseman, op. cit., col. 1229, observe que le mot chair désigna souvent dans l’Écriture les sentiments de la nature humaine, et l'esprit, la i[ grâce, le secours divin. Et il paraphrase ainsi le v.63: ’ l’intelligence humaine, seule, est incapable de croire à ma parole. Monenseignementest divin et exige l’esprit, c’est-à-dire le secours du Père, la foi. Sans doute, les textes sur lesquels Wiseman s’appuie pour justifier son explication des mots chair et esprit sont assez nombreux. Beaucoup, il est vrai, ne sont pas em­ pruntés à saint Jean. Le quatrième Évangile connaît pourtant cette signification. Jésus dira : « Vous ne savez d’où je viens ni où je vais, vous jugez selon la chair. » vni, 14, 15. L’opposition paulinienne entre , la chair de l’homme naturel et l’esprit de l’homme régé­ néré n'est pr>« totalement inconnue de saint Jean. Cette explicatio i n’est donc pas irrecevable. Celle de Batiffol, loc. cit., p. 102-103, s’en rapproche. Jésus dirait : « Vous ne me comprenez pas, parce que vous r ii tonnez en hommes charnels sur des paroles qui sont e>prit et vie.· Seulement, on se souvient que, pour lui, l’eucharistie n’est plus le sujet de l’entre­ tien. Les disciples sont choqués parce que Jésus a affirmé son origine céleste. Il leur répond en annonçant qu’il retournera au ciel. Et il ajoute : « C’est l’esprit qui vivifie et cet esprit vous manque : vous êtes charnels comme les Juifs, vous ne pouvez donc comprendre mes parolet : la chair ne sert de rien, les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie.» Procédé très élégant et sans ' 1008 réplique pour écarter toute objection contre la concepon catholique de l’eucharistie. Elle n’est pas en dan­ ger, puisqu’il n’est plus question du sacrement. Certains exégètes estiment que ces explications ne se lient pas assez au contexte; ils remarquent qu’il est difficiled'entendreenceversetparle motchairianature de l’homme, son esprit laissé à lui-même, quand dans le même chapitre, à plusieurs reprises,le même ternie a désigné le corps et le sang de Jésus. Observation d’autant plus forte qu’en ce discours, pour distinguer ce dont l’individu est capable et ce qui est au-dessus de ses forces, une autre métaphore est employée : Jésus parle de ceux qui sont attirés à lui et de ceux qui ne sont pas attirés par le Père, vi, 37, 39, 44, 45. Ces inter­ prètes croient donc qu’ici,comme plus haut.il est ques­ tion de la chair du Christ. Jésus répond à cette objec­ tion : « Vous êtes choqués parce que vous croyez que je vous invite à nourrir votre corps de ma chair mangée matériellement. » Il pose d’abord un principe qui est évident pour ses auditeurs eux-mêmes : La chair, ce qu’on voit dans l’homme, n’est pas principe de vie,sur­ tout de vie spirituelle, éternelle; c’est l’esprit caché dans cette chair qui seul peut donner la vie. Cette con­ statation faite, Jésus conclut: « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. » Ces paroles — il y aurait ici un hébraïsme dont on trouve beaucoup d’exemples — c’est-à-dire « les choses dites », les objets dont je vous ai entretenus,la nourriture et le breuvage promis sont non la chair en tant que chair, mais l’esprit dont elle est le véhicule, la divinité qui est en elle; cette nour­ riture et ce breuvage sont des réalités spirituelles et vivifiantes. L’avenir dira seulement aux fidèles com­ ment il y aura manducation spirituelle d’une réalité physique et concrète. Mais déjà la parole de Jésus avertit les disciples qu’ils se trompent en s’imaginant que le Sauveur promet sa chair comme aliment naturel destiné à être consommé matériellement pour nourrir leur corps. Jésus ne retire rien de ce qu’il a dit, il n’en­ seigne pas qu’il ne faut pas manger sa chair; mais il annonce que, d’une certaine manière sur laquelle il ne s’explique pas encore avec précision, cette communion à son corps réel sera spirituelle; la véritablenourriture reçue dans la participation réelle à son propre corps sera esprit et vie. Calmes, op. cit., p. 261. Cette exégèse relie le verset à ce qui leprécède.laisse au mot chair la signification qu’il a eue dans tout le discours,apporte une idée neuve, une dernière expli­ cation qui s’harmonise avec le thème général de l’Évangile : le Verbe s’est fait chair pour donner la vie. Après avoir prononcé ces paroles dont l’interpréta­ tion a été si vivement discutée, Jésus ajoute : « Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. · Et l’évangé­ liste fait alors cette remarque : « Car Jésus savait dès le principe quels étaient ceux qui ne croyaient pas et quel était celui qui le trahirait,» 64. Pourquoi cette allusion àJudas que rien, semble-t-il, ne prépare? De nombreux essais d’explications ont été tentés. La ineilleure hypothèse ne serait-elle pas celle-ci : le discours sur le pain de vie correspond au récit de la cène où est prédite la défection du traître? Et s’il en est ainsi, nous serions en face d’une nouvelle preuve de la va­ leur de l’interprétation qui montre ici l’eucharistie. Un dernier trait la confirme : « Dès ce moment, beaucoup de disciples se retirèrent et n’allèrent plus avec lui, » 66. Jésus aurait-il laissé beaucoup de ses pre­ miers fidèles s’écarter lorsque deux motsd’explication auraient suffi à les retenir,s'il avait parlé de la foi ou de sa doctrine? Ils abandonnent Jésus, prétendent cer­ tains allégorisants, parce qu’il leur est impossible de croire à un Messie souffrant. Cette explication n’est pas satisfaisante. D’abord, on peut se demander si l’idée des humiliations, des douleurs et de la mort du serviteur de Jahvé était perdue de vue par les conterapo- 1009 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE rains de Jésus. Mais surtout, il faut avouer que, nulle part dans ce discours du Sauveur, la passion n’est pré­ dite en termes clairs : un seul mot y fait allusion; et il est, avant l’événement, presque inintelligible pour les auditeurs : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde, » 51. ft) Jésus el les apôtres, 67-72.— Si Jésus a parlé à la foule, aux Juifs, à ses disciples même un langage fi­ guré, énigmatique, on peut espérer qu’il l’expliquera à ceux pour lesquels il n’a pas de secret et à qui il est donné de connaître les mystères du royaume de Dieu. Or, il ne revient pas, devant les Douze, sur ce qu’il a enseigné auparavant; il ne retire, il n’interprète, il n’ajoute rien devant eux. Il leur parle, mais pour leur laisser entendre dès la première phrase qu’il ne chan­ gera rien à sa parole afin de les retenir, et que, s'ils ne veulent pas l’accepter, ils peuvent à leur tour le quitter.il leur dit : « Ne voulez-vou point vous retirer vous aussi? » 67. El dans la réponse qu’il lui fait, sans doute au nom de tous, Simon Pierre ne dil pas que lui et les autres apôtres ont compris que la doctrine de Jésus n’ofire pour eux, en elle-même, aucune difficulté. Il fait pour tous un acte de foi : « Seigneur, à qui irions-nous? Tu as des paroles de vie éternelle. » Cette confession de la véracité et de la science du Verbe s’explique fort bien si on admet que le Sauveur a vraiment annoncé le don de sa chair et de son sang. Sans la foi, il est impossible d’accepter une pareille promesse. 5. Considérations générales qui confirment la conclu­ sion tirée de l’examen détaillé des faits et des paroles rappor­ tés au c. vi. — a) La plupart des Pères et des écrivains chrétiens, tous les catholiques aujourd’hui croient que, dans les versets de ce chapitre, il est question de l’eucharistie e' de la présence réelle. Les docteurs chré­ tiens qui ont parlé d’une communion mystique, spi­ rituelle, n’ont pas repoussé l’idée d’une promesse du vrai corps et du vrai sang de Jésus. Ils rejettent les conceptions grossières et charnelles. Ils exigent du communiant la foi et la piété. Sans doute, les exégètes catholiques ne sont pas d'accord sur le sens non seule­ ment de chaque verset, mais d’une partie notable du discours. Mais presque tous autrefois, tous aujour­ d’hui découvrent en quelques paroles au moins des affirmations du don de la chair et du sang du Christ. ft) On a dit : Le sacrement de l’eucharistie n’était pas institué. Si Jésus-Christ l’avait promis ici, il n’au­ rait pas été compris. Userait facile de répondre que,si le Sauveur a parlé au sens figuré, son langage n’a pas été mieux entendu : les Juifs, les apôtres probablement ayant cru qu’il promettait vraiment sa chair et son sang comme nourriture et breuvage. Tout homme a le droit d’annoncer qu’il donnera quelque chose; pour­ quoi Jésus n'aurait-il pas pu en user? Il a promis l’ins­ titution du baptême, sa passion, sa résurrection, son ascension, l’envoi du Paraclet, etc. Sans doute, en cer­ taines phrases il emploie le présent, il dit : celui qui mange ma chair, 56; mais ailleurs, le verbe est au futur : le pain que je donnerai, c’est ma chair, 51. Le présent, d’ailleurs, peut s’cxpli«uer fort bien par le caractère sentencieux des affirmations. Enfin, quand l’évangéliste rapporte les paroles de Jésus, la cène étant une institution établie, un acte qui s’accomplit sous ses yeux, il a pu être tenté de mettre le présent, dans la bouche du Sauveur, lorsqu’il reproduit ses paroles. c) Souvent des protestants ont affirmé que la concep­ tion catholique de l’eucharistie est trop grossière, trop matérielle pour pouvoir se trouver dans l’Évangile pneumatique. Il serait facile de répondre et de démon­ trer que cette appréciation du sacrement est inexacte, injuste. (1 faut observer aussi que le concept de com­ munion à la chair du Christ s’accorde avec les affir­ mations du quatrième Évangile : l’eau du baptême et 1610 le pain eucharistique ■ ne sont pas plus en contradic­ tion avec la religion de l’esprit que l’humanité du Christ avec la notion du Verbe, > a dit un critique qui fait profession d’oublier, lorsqu'il interprète l’Écritnre, les définitions ecclésiastiques. Loisy, r. < Π ne s’agit aucunement pour l’évangéliste de rejeter tout élément visible, mais de soumettre le sensible au sp> rituel. Sa conception du baptême et de l'eucharistie est en harmonie parfaite avec sa doctrine de : incarna­ tion. La notion du Verbe n’exclut pas l'r.uma.-.ité ·■?.. est l’instrument de la révélation ; » de même, elle n ex­ clut pas les éléments sacramentels dont elle use pour accomplir son œuvre. Le Logos s’est fait chair : - -devenir la voie, la vérité et la vie : par l’eau du bap­ tême et l’Esprit, il donne une existence nouvelle; par la chair de l’eucharistie et toute sa personne devenue nourriture des fidèles, il augmente et développe la vie surnaturelle. Le Logos — c’est encore une thèse du quatrième Évangile — vient unir Dieu et l’humanité; déjà la foi,l’amour, l’observation des commandements sont requis pour que Jésus demeure dans les disciples et qu’ils demeurent en lui : l’eucharistie est une autre communion, la plus intime et la plus réelle : celui qui me mange, demeure en moi e! je demeure en lui, les paro­ les sont vraies à la lettre. Le Logos confère la vie éter­ nelle, saint Jean le rappelle à maintes reprises. Or l’eucharistie est présentée comme un gage de résur­ rection et on comprend qu’une chair qui a été en con­ tact intime avec la chair du Logos participe aux qua­ lités glorieuses de l’humanité du Verbe. Sans doute, ce n’est pas le corps matériel du Sauveur qui vivifie par la seule manducation matérielle, c’est ce corps animé par le Fils de l’homme; de même, ce n’est pas l'eau matérielle du baptême qui régénère par la seule ablu­ tion matérielle, c’est l’eau et l’Esprit qui donnent la naissance nouvelle; de même, ce n’est pas la chair de Jésus qui, par elle-même, sauve l’humanité, c’est le Verbe fait chair. Ces considérations démontrent que l’eucharistie n’est nullement déplacée dans la t éologie jo annique; qu’au contraire sa présence s'explique, se justifie à merveille; c’est une pièce indispensable d’un tout très harmonieux. Et le mystère de la passion n’est pas davantage en opposition avec le mystère de l’eucharistie. Au Cal­ vaire, Jésus livre sa chair pour la vie du monde, afin de lui assurer la résurrection et la vie éternelle : mais sa mort ne met pas fin à son œuvre; de son côté ouvert s’échappent l’eau et le sang : dans les temps nouveaux que caractérise la venue du Paraclet, la chair du Sau­ veur sera sans cesse et partout donnée aux fidèles afin d’entretenir en eux. par une communion réelle à Jésus glorifié, la vie qui coule de la croi et commence au baptême. A sa mort, le Verbe offre le don ; à la commu­ nion, les hommes le reçoivent. La passion accorde droit à la vie, les sacrements la communiquent. Sans doute, la foi est nécessaire : sans elle, le disciple ne peut rien obtenir; mais de même que la foi prescrite à la mort de Jésus ne supprime pas cette mort, de même la foi exigée dans la communion ne supprime pas cette communion. Ainsi, le dogme catholique de l’eucha­ ristie se concilie fort bien avec les enseignements du quatrième Évangile sur la foi et sur la passion. 6. Conclusions. — Les enseignements du c. · sur l’eucharistie. — Comme l’a justement obs- r’. e Wise­ man, op. cit., col. 1221-1223, si Jésus a voulu parler métaphoriquement, il ne pouvait plus mal e faire, choisirdes mots plus inintelligibles,plu:e; il ne pouvait pas mieux entretenir l'équivoque. se com­ poser davantage une attitude capable d’entretenir i er­ reur. Voir col. 387. Si Jésus a voulu enseigner qu'il donnait vraiment sa chair en nourriture, il ne pou­ vait pas choisir de termes plus simples, plus clairs, plus expressifs, mieux affirmer par ses actes que son 1011 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE 1012 langage devait être entendu au sens propre. S’il a usé rien incroyant il est absolument certain qu’au mo­ de figures pour recommander la foi ; il a, le sachant et ment et dans les milieux où le quatrième Évangile le voulant, adopté un langage qui devait induire en fut composé et reçu, l’eucharistie était mie institu­ erreur beaucoup de disciples, presque tous les chré­ tion établie et qu’on voyait dans la cène une parti­ tiens pendant quinze siècles, tous les catholiques; cipation promise et voulue par Jésus lui-même à son il a permis que des millions d’hommes adorassent corps et à son sang, nourriture indispensable au chré­ un pain et un vin qui n’ont rien de Dieu. Donc, tien, pain de vie spirituelle et éternelle. ici, Jésus promet de donner sa chair et son sang; et Peut-on, doit-on remonter plus haut, aller de s’il a pris cet engagement, il l’a tenu ; et s’il n’y avait l’auteur de cet écrit à Jésus? Doit-on nier toute con­ pas été fidèle, le quatrième Evangile se garderait tradiction entre la pensée de l’évangéliste et celle de rappeler la parole donnée du Sauveur. Donc, le du Sauveur? c. vi du quatrième Évangile enseigne la présence réelle. Le théologien catholique n’hésite pas. Le quatrième Il met aussi en pleine lumière l'effl acité de la nour­ Évangile est canonique, inspiré, c’est un organe de riture eucharistique. Tout ce qu'on dira plus tard est la révélation; et si l’on a pu discuter sur l’étendue de en germe dans ces mots : « Ma chair est une vraie nour­ l’inerrance à certains domaines, on a toujours cru riture et mon sang est un vrai breuvage. » Les affir­ qu’en matière doctrinale, la Bible ne nous trompe mations des conciles de Florence et de Trente, des pas. Aucun catholique ne peut donc opposer sur Pères et des théologiens ne seront que le commentaire l’eucharistie l’enseignement de Jean à celui de Jésus, de cette parole. Déjà, dans l’Évangile, certains corol­ croire que les affirmations de l’évangéliste ne corres­ laires de cette proposition sont énumérés : l’eucha­ pondent pas à un enseignement du Maître. ristie donne la vie, vi, 51, 53, 54, 58, la vie par le Fils, De très bons exégètes, d’ailleurs (les catholiques 57, la vie éternelle et la résurrection, 51, 54, 58, la vie et des protestants), en usant des seules méthodes qui dans l’union intime à Jésus, 56. Voir Communion leur sont propres, aboutissent à la même conclusion. eucharistique, t. m, col. 507 sq. Ils soutiennent et établissent que les discours du qua­ Les enseignements de ce chapitre sur la nécessité trième Évangile ne sont pas « une création de l’écri­ de recevoir l’eucharistie ne sont pas moins précis. vain qui utiliserait l’expérience de faits postérieurs Il y a obligation de manger la chair et de boire le sang à Jésus et traduirait les préoccupations du monde de Jésus. C’est une nécessité. Ne pas obéir, c’est se chrétien à la fin du ior siècle. » Ils montrent que » ces priver de la vie, 53. Aucune formule ne pourrait être discours offrent des marques notables d’authenti­ plus énergique. Voir Communion eucharistique, cité, » « ne trahissent pas la main d’un théologien t. m, col. 481, 482, 483. qui composerait de son propre fond, » mais « accusent L’Évangile ne dit rien des dispositions requises, plutôt un écrivain en possession d’une tradition ou du moins d’une manière explicite. Mais la métaphore de souvenirs » très sûrs. Ils reconnaissent seulement employée suppose que, pour communier, il est néces­ « que l’auteur avait son but, sa méthode, son tour saire de satisfaire à certaines conditions : on ne d’esprit personnel, » « qu’on en trouve la marque dans peut manger, soutenir sa vie, si on n’existe pas aupa­ ’ ses récits, » « que sa mémoire pouvait avoir oublié une ravant. Il faut se souvenir aussi que la nécessité de la partie des paroles de Jésus, » qu’il rapporte les discours foi en Jésus a été fortement inculquée dans une grande tels qu'il les a entendus, tels qu’il les a saisis, tels qu’il partie du discours, 35, 36, 45, 47. Enfin, comme nous les a retenus, tels que son divin ami les lui a fait com­ l’avons observé, selon beaucoup de commentateurs, prendre dans les confidences intimes, dans ses longues les mots : « C’est l’esprit qui vivifie, la chair ne sert de méditations, tels enfin que le requièrent la fin pour­ rien, · enseignent que la vraie communion à la chair suivie par lui et l’obligation qui s’impose à tout réelle de Jésus n’est pas la manducation matérielle, témoin de condenser ou d’abréger, « de sorte que la mais une manducation spirituelle faite avec foi et doctrine est la doctrine du Maître reproduite fidèle­ amour. ment par le disciple sous l’action de l’Esprit-Saint.» Sur la matière de l’eucharistie, nous sommes peu Lepin, La valeur historique du quatrième Évangile, renseignés. Le pain est nommé : « Le pain que je t. n, p. 398 sq. ; Mangenot, art. Jean (Évangile de donnerai, c’est ma chair, · 51. Et cette indication saint), dans le Dictionnaire de la Bible, t. m, col. 1189. est confirmée par le récit de la multiplication des Tel est le sentiment de la plupart des catholiques : pains, si ce prodige est vraiment une figure de la Calmet, Corluy, Fillion, Knabenbauer, Fouard, communion. Nouvelle, Fontaine, Chauvin, Jacquier, Brassac, Les mêmes mots : « Le pain que je donnerai, c’est Lebreton, Venard, et d’un certain nombre de pro­ ma chair,» rappellent-ils les paroles consécratoires,ce testants : Westcott, Godet, Reynolds, Sanday, Zahn. que les théologiens appelleront plus tard la formel Si quelques catholiques croient pouvoir élargir la Peut-être. Il est certain qu’ils ressemblent à la phrase : part faite à l’auteur du quatrième Évangile (Batiffol, « Ceci est mon corps... donné pour vous. » Calmes, Lagrange), ils ne déclarent pas moins ferme­ Sur la manière dont le corps de Jésus apparaît ment que les discours conservent avec fidélité la sub­ et réside dans l’eucharistie, le discours est mueL stance de l’enseignement de Jésus. Voir aussi B. Weiss. J. Réville, op. cit., p. 67, suppose que le quatrième Mais les critiques aux yeux desquels les discours, Évangile croit à une « incarnation eucharistique ». Le attribués par Jean au Sauveur sont inventés de Verbe « s’incarne » dans les éléments eucharistiques toutes pièces ou complètement remaniés concluent « en quelque sorte à nouveau. Us ne cessent pas pour que Jésus n’a pas en réalité promis l’eucharistie. cela d’être pain et vin, et cependant ils font office de Beaucoup ne posent même pas la question : ils croi­ chair et de sang. » C’est en vain qu’on chercherait raient faire preuve d’excessive naïveté en la soule­ dans les paroles du Sauveur la preuve de cette hypo­ vant. 11 n’y a pas lieu de discuter ici leur théorie thèse. Jésus offre sa chair.il dit qu’on doit la manger, de la valeur historique du quatrième Évangile. Voir Jean (Évangile de saint). Mais il est nécessaire de il la présente comme le pain qu’il donnera. C’est tout. Èt l’œil le plus exercé ne peut rien découvrir qui fasse montrer que rien dans le c. vi ne prouve le carac­ connaître les relations du corps eucharistique avec le tère fictif des faits, la non-authenticité des paroles. Les principaux arguments mis en avant sont les pain et le vin. Ce dernier élément n’est même pas suivants : le cadre du discours, les faits racontés, nommé, et le premier est à peine indiqué. 3° Cette promesse remonte à Jésus. — Non seule­ du moins les détails du récit ont une valeur symboique et obligent à conclure que nous ne sommes pas ment pour le théologien catholique, mais pour l’histo­ 1013 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE en face d’une page d’histoire, mais d’une méditation religieuse sur l’eucharistie. C’est ce que confirment les heurts et les incohérences de la narration, les diffé­ rences qui séparent la version johannique et la tra­ dition synoptique. Quant au discours de Jésus, il n’a pu avoir de sens pour l’auditoire, et, par contre, il fait allusion à des événements postérieurs, il parle de l’eucharistie comme d’une institution établie, il essaie de donner une solution à des problèmes et à des objections que ne connaissaient pas les contem­ porains du Sauveur, mais ceux de l’Évangile. Un examen minutieux et loyal du c. vi permet au lec­ teur impartial de réduire à néant ces objections. D’après J. Réville, Le quatrième Évangile, son origine et sa valeur historique, 2“ édit., Paris, 1902, p. 176sq., et Loisy, op. ci/., p. 420, le récit de la multiplication des pains est choisi, présenté, arrangé librement par l’auteur qui veut symboliser l’idée du Christ pain de vie. La scène se passe « de l’autre côté de la mer de Galilée, » c’est-à-dire sur la rive orientale. Loisy est obligé de convenir que le miracle est « maintenu dans son cadre primitif, · op. cil., p. 421, celui qu’in­ diquent les Synoptiques. Matth., xiv, 13-21 ; Marc., vi, 32-44; Luc., ix, 10-17. Si l’évangéliste n’entendait pas faire œuvre d’historien, pourquoi a-t-il conservé cette donnée topographique, qui l’oblige à introduire un épisode galiléen entre deux événements accomplis à Jérusalem (v, le paralytique de Bethesda; vn, la fête des Tabernacles); pourquoi n’a-t-il pas choisi le récit de la seconde multiplication des pains rapportée par Matthieu, xv, 32, 39, et Marc, vni, 1-10, sans locali­ sation précise? Et ici en saint Jean, vi, 2, comme en plusieurs endroits des Synoptiques, les mêmes phéno­ mènes sont reliés : à cause des miracles, lafoule afflue et Jésus cherche la retraite. Le quatrième Évangile dit qu’il la trouva dans la montagne: d’après les autres évangélistes, les massifs accidentés que le Christ choi­ sit pour s’y retirer, Matth., xiv, 23; Marc., vr, 46, semblent indiquer que la multiplication des pains eut lieu dans une région montagneuse. Loisy croit que, d’après saint Jean, le miracle n’est pas placé là où l’ont mis les Synoptiques, mais sur le sommet même de la montagne, « endroit convenable au symbolisme de la multiplication des pains, » et il découvre une • parenté mystique » entre la montagne de la tenta­ tion, la montagne du discours, la montagne de la ré­ surrection. Op. cil., p. ’31. Ces relations n’apparaissent guère. Et d’ailleurs, le quatrième Évangile en réalité suppose, comme les Synoptiques, que le prodige fut opéré, non sur la cime, mais auprès de la montagne : « Jésus, après avoir multiplié les pains, se retira de nouveau seul sur la montagne, » 15. A l'endroit du m.racle, « il v avait beaucoup d’herbe, » les gens « s’as­ sirent au nombre d'environ cinq mille, » 10. Saint Jean n’a donc pas abstrait l’épisode des cir­ constances de lieu, comme aurait pu être tenté de le faire un théologien symboliste. Il a aussi signalé une donnée chronologique : « On approchait de la Pâque, fête des Juifs. » Cette mention rappelle-t-elle la Pâque future, la cène eucharistique? Des commen­ tateurs catholiques et des protestants conservai eurs l’ont admis, sans, pour ce motif, contester l’histoire du récit Fillion, Évangile selon S. Jean, Paris, 1887, p. 118. Voir aussi Schanz, Goguel, Zahn, Westcott. D<>it-on dire, au contraire, que le quatrième Évan­ gile signale cette date sans souci de la réalité, unique­ ment pour suggérer un rapport entre la promesse et le don du pain de vie? Loisy, op. cil., p. 423. Rien ne le démontre. L’indication fournie ici ressemble à plu­ sieurs autres du même auteur : « On approchait de la Pâque des Juifs. · n, 13; xi, 55; « la fête des Juifs, celle des Tabernacles éla t proche, » vn, 2. Ce ren­ seignement s’accorde avec la donnée «les Synoptiques: 1014 la foule s’assit sur l’herbe, Matth., xrv, 19. sur Fr » » φ άγετε τούτό τούτό τούτο τούτό έστιν τδ σώμά μου μού έστιν τδ σώμα έστιν τδ σώμά μου. έστιν τδ σώμά μου. τδ ύπέρ ύμών τδ ύπέρ ύμών » » διδόμενον » » » τούτο ποιείτε τούτο ποιείτε β >> εις την έμήν άνάμνησιν. εί; την έμήν άνάμνησιν. » » 20. Καί τδ ποτήριον ώσαύτω; 25. ’Ωσαύτως καί cô 27. Και λαβών ποτήριον 23. Καί λαβών ποτηριον ποτήριον μετά τδ δειπνήσαι μετά τδ δειπνήσαι » » » » εύχαριστήσας καί ευχαρίστησα; » » έδωκεν αύτοίς έδωκεν αύτοίς » » 1 Voir les 4 derniers mots καί έπιον έξ αυτού πάντες. de ce verset. λέγων λέγων* λέγων 24. Κα’ι είπεν αύτοίς· ί> » » πίετε έξ αυτού πάντες· Τούτο Τούτο Τοΰτό 28. τούτο γάρ » > έστιν έστιν » » τδ αιμά μου τδ αιμά μου τδ ποτήριον τδ ποτήριον » » ή καινή διαθήκη ή καινή διαθήκη έστιν τής διαθήκης τής διαθήκης έν τώ αίματι μου έν τώ έμώ αίματ.· » Λ τδ ύπέρ ύμών έκχυννόμενον. » τδ έκχυννόμενον ύπέρ τδ περί πολλών πολλών έκχυνόμενον » » » εις άφεσιν αμαρτιών. » τούτο ποιείτε, όσάκι; εάν » » πίνητε, εις την εμτ.ν άνάμνησιν. Voir plus haut le verset 18. » 25. αμήν λέγω ύμιν 29. λέγω δε ύμιν » » οτι ούκέτι ού μή πιω ού μη πίω απ’ άρτι » » έκ τού γενήματο; έκ τούτου τού γενήματο; » > τή; αμπέλου τής αμπέλου » Β έως τής ημέρας εκβίνης έως τής ημέρας έκείνης όταν όταν » • αύτδ πίνω αύτδ πίνω μεΟ’ υμών » • καινδν καινδν ■> έν τή βασιλεία έν τη βασιλεία » Β τού Θεού. τού Πατρδς μου. 1035 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE 1036 donnés qu’en figure, le festin nouveau se fait à une ce qui sera. Ce corps qui sera présent est mon corps. table vide, il est une ombre, et la Pâque ancienne Et, si les mots τούτο έστί, hoc est, sont considérés serait la réalité. Loisy, Les Évangiles synoptiques, comme une locution synonyme de Ιδού, ecce, voici Cefïonds, 1908, t. n, p. 507, prétend sans doute que (cf. Exod., xxiv, 8 : ’Ιδού τί> αίμα τής διαθήκης; Heb., c’est e.i vertu d’une conception doctrinale que la ιχ, 20 : Τούτο το αίμα τής διαθήκης), aucune objection cène a été transformée en repas pascal; mais il recon­ n’est plus possible. Dans la phrase : voici mon corps, naît que, dans un banquet ainsi compris, le Christ le terme voici indique ce qui sera. Sur la signification du mot suivant est, « des batailles est « l’agneau pascal mangé par les fidèles » et que les théologiques » se sont livrées et se livrent encore. Ce Évangiles faisaient allusion à cette croyance. Au cours du repas, Jésus prit du pain. Normale­ verbe semble clair; nul ne peut l’être davantage. Il est ment, le mot grec άρτος désigne le pain fermenté, et d’une telle simplicité qu’on ne peut le définir. Et pour­ pour parler des azymes, les évangélistes ont recouru à tant, on a voulu, on veut encore faire de ce mot le un autre terme, άζυαα. Si Jésus a célébré le repas synonyme de « signifier », « figurer ». A priori, l’issue de pascal au soir du 14 nisan, c’est-à-dire le 15 commencé, la controverse ne paraît pas douteuse. « Ceci est mon il a dû se servir d’azyme, les pains fermentés devant corps, » ainsi parle Jésus. Je crois que c’est votre corps, disparaître dans l’après-midi du 14. Mais on sait répondent les partisans de la présence réelle. Je crois qu’un bon nombre de Pères, d’exégètes catholiques et que c’est la figure de votre corps, répliquent les adver­ de critiques non croyants placent la cène à une date saires de ce dogme. Il est facile de constater qui reste antérieure (πρώτη pourrait avoir le sens de πρό; il fidèle au sens manifeste des termes employés. Wiseman, op. cit., a prouvé de la manière la plus faudrait traduire : avant le jour des azymes et non pas : le premier jour des azymes). L'expression ara- saisissante que le langage de Jésus devait s’entendre méenne que remplace πρώτη pourrait encore plus aisé­ au sens littéral. Certains objets, observe-t-il, sont sym­ ment avoir le double sens, Lagrange, Évangile selon boliques par nature; un portrait, un buste n’existent saint Marc, Paris, 1911, p. 349; et si on admet cette que pour représenter un homme. Si donc, montrant hypothèse, Jésus aurait pu employer du pain fer­ une statue de Platon, une pièce de monnaie frappée à l’effigie de Louis-Philippe, on dit : Ceci est Platon, ceci menté. Il prononce sur le pain une formule de bénédiction, est Louis-Philippe, tout le monde comprend que le le rompt et le donne aux disciples en disant. Prenez. verbe être signifie être l’image de. D’autres objets ne Saint Matthieu ajoute : Mangez. La fraction n’est donc sont pas essentiellement et par eux-mêmes des sym­ pas tout, elle n’est même pas l’acte essentiel. Il faut boles, mais le sont en vertu de l’usage : voilà pourquoi bien que le pain, s’il doit être partagé, soit rompu. l’on peut dire,sans qu’aucune méprise soit possible : ce Et il l’étail dans le repas pascal, en même temps drapeau, c’est la France qui passe. Cette fois encore, le qu’était prononcée une formule d’action de grâces verbe être est évidemment synonyme de représenter. dont le premier mot est précisément le verbe bénir : j Enfin, certains objets ne sont des figures ni par défi« Béni soit celui qui fait produire le pain à la terre. » I nition ni en vertu d’une convention communément Jésus ne veut pas seulement attirer l’attention sur admise, mais en raison d’un choix spécial de l’écrivain la fraction, la présenter comme une image de son qui avertit alors le lecteur de son intention. Ainsi corps immolé (Jülicher). Ce qui est important, c’est Jésus raconte la parabole du semeur et la termine par la manducation; et si la fraction — Matthieu et Marc ces mots : « Le champ, c'est le monde; la semence, d’ailleurs ne le disent pas — représente la mort vio­ c’est la parole de Dieu. » La pensée n’est pas douteuse. lente de Jésus, la participation au pain rompu a un Nous savons que nous sommes en face d’une allé­ autre sen' connexe, consécutif, celui d’une commu­ gorie. Le contexte nous oblige à donner au verbe être le nion au corps immolé du Sauveur. I sens de figurer. Les paroles de Jésus ne laissent aucun doute sur ce Si, au contraire, un écrivain nomme un objet qui point : «Ceci est mon corps, » dit le Christ. Le mot ceci n’est pas,de par sa définition,un symbole;si cet objet a été invoqué par les adversaires de la présence réelle. n’a jamais,en vertu de l’usage,servi à représenter une Ils raisonnent ainsi : Ce pronom ne désigne pas le corps autre chose; et si l’auteur ne dit pas qu’il hasarde une de Jésus. Il y aurait tautologie. Le Christ dirait : Mon comparaison, une image, une métaphore, si rien dans corps est mon corps. D’autre part, il ne peut désigner son langage ne permet de le supposer, on est obligé de ni le pain ni ce que les théologiens catholiques appel­ conclure qu’il parle au sens propre, et s’il voulait lent les espèces ou apparences du pain : car ni l’un ni employer une figure, il ne serait pis compris. Si quel­ les autres ne sont le corps du Christ : donc le mot ceci qu’un dit, par exemple, en montrant une maison : prouve que Jésus présente une figure de sa personne Ceci est le citoyen, l’auditeur se demandera ce que signifie cette affirmation. Et lui répondra-t-on : Vous et non cette personne. Cette argumentation ne porte pas. D’après la plu­ compreniez qu’une statue était Platon ou Louis-Phi­ part des exégètes chrétiens ou incroyants, ceci désigne lippe; que le drapeau était la patrie, que la semence ■ ce que Jésus tient dans les mains... l'objet visible était la parole de Dieu, admettez aussi qu’une que l’on présente rompu et partagé. » Loisy, op. cil., maison peut représenter un citoyen? Mais depuis quand t. ii, p. 520. La phrase est donc la suivante : Ceci, ce en est-il ainsi? répondra cet interlocuteur surpris. que vous voyez, ce que je vous montre est mon corps. Et si on lui dit : Il en a été ainsi pour la première fois Et les partisans de la présence réellel'expliquent aisé­ quand j’ai parlé et en vertu de mes paroles, il répli­ ment de deux manières. Ou bien au début, quand quera : Π fallait alors m’avertir. Jésus commence la phrase, le sens est indéterminé, il Or le pain et le vin ne sont pas essentiellement, par sera précisé à la fin, ou bien il y a progrès de la pensée : nature, des symboles du corps et du sang d’un homme, au moment où le Christ prononce le premier mot, ceci du corps et du sang de Jésus. Aucune convention, désigne le pain ; quand il a fini la proposition, ceci se aucun usage antérieur ne les a désignés comme images rapporte au corps du Christ. Quelques exégètes ont de ce corps et de ce sang. Jamais le Christ n’a recouru voulu voir dans τούτο, hoc, un adjectif; et puisqu’il à ces deux éléments pour représenter son corps et son est au neutre, il déterminerait le mot corps. Le sens sang. Et ici, il ne dit pas, il ne laisse pas entendre qu’il serait : ce corps est mon corps. Et cette phrase n’em­ emploie une image, qu’il recourt à une comparaison. barrasse pas davantage les partisans de la présence Donc, il est impossible d’interpréter au sens figuré les réelle ;car la proposition opérant,d’après eux,cequ’elle mots : Ceci est mon corps. signifie, τούτο, hoc. indiquerait non ce qui est, mais Les adversaires de la présence réelle depuis le xivc 1037 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE 1038 siècle jusqu’au xix° (voir, par exemple, A. Réville, cène ne contiennent rien de semblable. Mass B est même permis de se demander si te verbe être a dans ce Manuel d'instruction religieuse, Paris, 1866, p.250), ont passage le sens de figurer. La cirronœion n’êuùt pas recueilli dans l’Écriture un assez grand nombre de seulement une image de l'alliance entre les enfants phrases dans lesquelles le verbe être signifie représenter. d’Abraham et leur Dieu, elle était le moyen par leqee. Wiseman, op. cit., les a fort longuement et très bien elle s’effectuait et un monument qui en rappelait !. discutées. 11 distingue trois classes de textes. souvenir; en un certain sens, elte doàf raKanee Dans le plus grand nombre des p issages o jectés, Probablement enfin, le vrai sens du t. ! . c’est le monde. Matth., xm, 38, 39. La pierre était littéral. Jésus. I Cor., x, 4. Ce sont les deux alliances. Gai., rv, 24. Les sept étoiles sont les sept anges. Apoc., i, 20. L’affirmation de l’Exo de, xn, 11, dont Zwingle ' ■ Il faut observer que toutes ces phrases diffèrent maté­ sait si grand cas pour combattre la doctrine riellement de celle que prononce Jésus à la cène. Dans présence réelle, ne p ut en réalité rendre aucun ■vice p <"r '.’inielligence des paroles de la cène. Apr . s toutes (sauf en apparence dans celle qui est tirée de avoir minutieusement décrit le rite de la manduc ■ l’Épître aux Galates), il y a un sujet déterminé et ce tion de l’agneau pascal, le texte conclut: < Ceci est sujet est très différent de l’attribut, qui est très déter­ la Pâque de Jahvé. » On pourrait admettre sans dif­ miné lui aussi. Un roi n’est pas une corne, une vache ficulté que la phrase signifie : ceci représente la n’est pas une année. Deux objets matériels ne pou­ Pâque de Jahvé; les cérémonies qu’il fallait observer vant être identiques, le verbe être signifie ici repré en­ en participant à l’agneau pascal disposaient les Juifs ter. Mais il n’en est pas nécessairement ainsi lorsque à voir dans ce rite une figure; on lit même dans ce le sujet vague et indéterminé (ceci) tire de l’attribut chapitre de l’Exode, un peu plus loin, 13 : « Le sang sa signification : Ceci est mon corps. Le texte de [de l’agneau] sera un signe en votre faveur. » Et nous l’Épître auxGalates ne fait pas exception. Nous liions parfois en français : « Ce sont les deux alliances; » le savons que les Hébreux donnaient aux sacrifices le grec porte : « elles », c’est-à-dire « Agar et Sara, sont nom de la chose pour laquelle ils étaient offerts (le les deux alliances. » Or, il est évident que ces deux péché, le délit). Mais le sens de l’affirmation rappro­ femmes ne sont pas à la lettre deux alliances. Au reste, chée par certains exégètes de la parole de Jésus peut être aussi : « Ceci, c’est-à-dire, ce rite ou ce jour est . il faut examiner le contexte. Et nous savons par lui que,dans chacune des phrases citées plus haut, le verbe fête de Pâ rue consacrée à Jahvé. » Le verbe être serait être a le sens de représenter. Joseph et Daniel inter­ pris alors dans son sens littéral. On lit, en effet : « Le prètent un songe; Jésus explique une parabole; saint septième jour est le sabbat consacré à Jahvé. » Exod.. Paul, après avoir dit que la pierre était le Christ, xx, 10. « Demain sera fête en l’honneur de Jahvé.· ajoute : Tout cela était figure, et il déclare qu’il parle Exod., xxxn, 5. < Quand vos enfants vous diront : Que d’un rocher pneumatique, c’est-à-dire miraculeux ou signifie ce rite? vous répondrez : C’est un sacrifice de Pâque en l’honneur de Jahvé. » Exod., xn, 26, 27. prophétique. De même, on lit dans l’Apocalypse : Ce n’est pas seulement à l’aide de ces textes bibli­ Écris le mystère des sept étoiles. A la cène, rien n’au­ torise à penser que Jésus présente ou déchiffre -ne ques que les négateurs de la présence réelle ont essaye allégorie. Ni avant ni après les mots : Cec i est mon de soutenir leur sentiment. Ils ont observé que les corps, ne figure un indice qui met sur la voie d’une Juifs,en mangeant les azymes, disaient : «C’est comme le pain misérable; » et ils ont conclu que des personnes interprétation au sens figuré. Dans d’autres phrases invoquées pour les partisans accoutumées à user de ces paroles devaient être portées du sens spirituel, le verbe être a par sujet le pronom à donner un sens figuré aux mots : Ceci est mon corps. Π faut se souvenir que de telles formules sont relati­ je, pour attribut un substantif : je suis la orte, Joa., x, 7; je suis la vraie vigne. Joa., xv, 1. Mais cette fois vement récentes. Wünsche, Neue Beitrâge zur Erlâuencore, le lecteur est éclairé par le contexte. Des terung der Eoangelien aus Talmud und Midrasclt, séries d’explications montrent comment Jésus est une Gœttingue, 1898, p. 232. Le traité Pesachim du Talmud, porte ou une vigne; au contraire, à la cène, pas un qui décrit minutieusement les rites de la Pâque, ne mot pour expliquer comment du pain est son corps, et laisse pas entendre que ces expressions étaient en l’argument invoqué contre l’emploi abusif des textes usage. Maimonide est peut-être le premier témoin précédemment cités revient à l’esprit : il st évident qui les signale. Ces mots d’ailleurs ne signifient pas que Jésus ne peut pas être au sens littéral une porte, nécessairement : « Ceci représente le pain mangé par une vigne. Le Christ dit donc en réalité : ie ressem­ nos pères au temps de l’affliction; » mais : « Ces ble à une porte. De même il s’est procl 'mé le pain de azymes sont l’espèce de pain qu’ont mangé nos vie, Joa., vi; et comme évidemment il n’est pas un pères. » morceau de pain, le lecteur de l’Évangile n’hésite pas Pour établir que le verbe être a ici le sens de figurer, à conclure qu’en cet endroit le Sauveur se compare à on a souvent soutenu que le syriaque et l’araméen du pain; il explique d’ailleurs le se s de son affirma­ ne possédaient aucun mot qui signifiât représenter. tion. Mais les mots : Ceci est mon corps sont bien diffé­ Wiseman a définitivement établi le contraire. Horæ syriaeæ, dans Migne, Démonstrations évangéliques. rents, et rien ne permet de voir en eux une figure. Des rapprochements moins contestables ont été I t. xvi; La présence réelle, diss. VII·, ibid., L xv, tentés entre les formules de la cène et deux phrases col. 1274 sq. Cf. Lamy, Dissertatio de Syrorum fid·: · dans lesquelles le verbe être a pour sujet le pronom disciplina in re eucharistica, Louvain, 1859. S’il y ceci, pour attribut un substantif : « Ceci est mon avait eu quelque équivoque dans l’original, le texte alliance entre moi et vous, » il s’agit de la circoncision, grec des Evangiles aurait dû la faire disparaître. Gen., xvn, 10; « Ceci est la Pâque de Jahvé. · Exod., D’ailleurs, dans le syriaque, l’araméen il est tr-:s xn, 11. Si l’on suppose que la première de ces phrases facile d’exprimer l’idée de «signifier », «représenter · signifie : Ceci, la circoncision, représente l’alliance, Wiseman compte en syriaque quarante-cinq termes on ne peut s’en étonner, car le contexte permet cette capables de rendre cette pensée. Enfin, il observe que interprétation, cettfc affirmation étant suivie des mots : les écrivains qui usent de cette langue donnent rare­ • Vous vous circoncirez dans votre chair et ce sera le ment au mot être la signification de figurer, qu’ils ie signe de l’alliance entre moi et vous. » Les récits de la font seulement dans descas où une équivoque n’est 1039 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE 1040 Luc. « Ce n’est qu’une question de nuance et le texte pas possible, qu’ils entendent au sens littéral les de Marc et de Matthieu n’est pas moins expressif. mots : Ceci esl mon corps. Toutes ces explications seraient superflues, disent Si le sang de Jésus est le sang de l’alliance, il va de plusieurs critiques (Schæfer, Schmiedel); le mot esl ne soi qu’il s’agit d’une nouvelle alliance. » Lagrange, prouve rien, car Jésus qui parlait araméen n’a pas dû loc. cil. Cf. Batiffol, op. cil., p. 47, 55. Loisy, op. cit., t. n, p. 523, suppose qu’il est fait l'employer. Il a dit : Voici mon corps. Loisy, op. cil., t. il, p. 520. Si le fait était exact, avant d’avoir le allusion ici à l’immolation de l’agneau pascal; les Israélites qui le mangèrent et marquèrent leurs droit d’en tirer une conclusion contre la présence réelle, il faudrait démontrer que les mots : Voici mon corps portes de son sang échappèrent au fléau de la mort, doivent s’entendre au sens figuré. Or cette locution, « les fidèles qui communient au corps et au sang de Jésus dans l'eucharistie reçoivent le gage de la vie aussi bien que la phrase grecque : Ceci esl mon corps, éternelle. » Cette allusion n’est peut-être pas étran­ et pour les mêmes raisons, ne paraît pas pouvoir être entendue autrement qu’au sens littéral. Il faut aussi gère à la pensée ici exprimée ; mais elle ne semble pas au premier plan : le sang de l’agneau pascal ne noter qu’en araméen la copule est peut très bien scellait aucune alliance. L’affirmation conservée par s’exprimer. En fait, la Peschito, la version syriaque sinaïtique et la curctonienne l’expriment (voir en par­ saint Matthieu et saint Marc rappelle d’une manière ticulier Peschito, Marc., xiv, 22, où l’idée est forte­ plus saisissante le récit de l’Exode, xxiv. Moïse fait immoler des taureaux en sacrifices d’actions de grâces, ment marquée). Enfin le texte grec des Évangiles répand une moitié du sang pur l’autel, asperge de l’au­ émane d’auteurs qui connaissaient l’araméen. Pour tre le peuple en disant : Voici le sang de l’alliance, ’Ιδού remonter à l’original et essayer de le reconstituer, le lecteur moderne est obligé de prendre pour point de το αίμα τής διαθήκης, paroles qui coïncident avec l’af­ départ de son travail la transposition qu’ils ont faite firmation : Ceci esl mon sang, celui de l’alliance, Τούτο des mots prononcés par Jésus et il ne peut la rejeter έατιν τδ αίμά μον το τής οιαΟηκης, Lorsqu on admet que s’il démontre que la traduction a été un contre­ la présence réelle, tout s’explique à merveille. Jésus sens : toute autre méthode serait arbitraire. Berning, verse son sang sur la croix et le communique aux op. cit., p. 99, 204-205. Douze pour s’unir à eux désormais. Et si on donne au La même expression, qu’il faut interpréter de la mot διαθήκη le sens de testament (voir Heb., ix, 16). même manière,a été prononcée sur le vin. « Jésus prit Jésus, en disant : Ceci est mo i sang, celui du testa­ une coupe,«disent les deux évangélistes. Elle contenait ment, annoncerait sans doute sa mort, mais aussi du vin, puisque, après l’avoir distribuée, le Christ ; l’effusion de son sang. Heb., ix, 18, 22. Π est facile affirme qu’il ne boira plus du fruit de la vigne. Lan- d’ailleurs de passer d’une idée à l’autre. Voir Gai., m, dauer a démontré que les Juifs, avant le ix'sièclc, ne I 15, 18. Que l’on voie dans les mots rapportés par les se servaient pas dans les repas religieux d’une coupe deux évangélistes une allusion à l'agneau, la fonda­ unique, mais que chacun avait la sienne. Monatschri/t tion d'une alliance, la rédaction d’un testament, il für Goltesdienst und kirchliche Kunst, t. ix, p. 363, Cf. s’agit ici de sang, de vrai sang, du sang de J sus E. Mangenot, Les Évangiles synoptiques, Paris, 1911, auquel participe le peuple. Telle est non seulement p. 466-468. L’acte qu’accomplit ici Jésus se distinguait l’opinion des interprètes catholiques, mais celle d’un donc déjà d’une manière toute spéciale des rites de grand nombre de critiques indépendants. Or, Jésus a a Pâque et du kiddûi. invité à boire ce qu’il offrait, les disciples ont ou ce Saint Marc et saint Matthieu ajoutent que Jésus qu’il leur présentait. C’est donc bien son sang que, rendit grâces. Prononça-t-il une formule de remercie­ d’après saint Matthieu et saint Marc.il leur a donné. ment semblable à celle qu’à la Pâque le père de famille Le mot qui suit oblige encore davantage à admettre récitait sur la première coupe : « Béni soit Dieu qui a cette idée. Ce que présente Jésus, c’est son sang ré­ créé le fruit de la vigne? » Fit-il un appel spécial à la pandu, ce n’est donc pas l’image, la figure de ce sang. toute-puissance divine? Lagrange, op. cit., p. 355. J. Réville a repris une vieille objection tirée de ce Prise en son sens propre, l’expression favorise plutôt terme. Le mot έκχυννίμενον est un participe présent. le premier sentiment. Jésus donna la coupe et ils en « Jésus ne parle pas « de son sang qui va être répandu, » burent tous, dit saint Marc. Le Maître les y avait posi­ mais « de son sang qui est répandu. » Or à ce moment tivement invités, selon saint Matthieu, en disant : son sang coulait encore dans son corps; il ne peut donc Buvez-en tous. Ce dernier mot s’explique, « parce que pas s’agir de ce sang. » Op. cit., p. 110-111. « Ce sang d’ordinaire chacun avait sa coupe ou qu'on aurait pu est répandu, au présent, représentant le futur, quant la remplir dans l’intervalle. » Lagrange, op. cit., p. 355. à la réalité des faits, «répond Lagrange. Op. cit., p. 355. Voir aussi Knabcnbauer. Les théologiens catholiques Il observe aussi que dès la cène « cette effusion est ont conclu que le morcellement de ce qui était dans la envisagée comme un sacrifice, et c’est en qualité de coupe, c’est-à-dire du don divin, le partage du sang sang versé que le sang de Jésus figure dans la coupe. » du Christ n’entraîne pas une diminution de ce don, Dès cet instant, le sacrifice est consommé, l’alliance une moindre participation pour chacun au sang de scellée, les paroles de Jésus constituent une anticipa­ Jésus. Les deux évangélistes ne se préoccupaient pas tion mystique du sacrifice de la croix. Des théologiens du problème du mode de présence sacramentelle; mais ont même essayé de démontrer par cet emploi du pré­ ils laissent entendre clairement que chacun des dis­ sent que la cène était un sacrifice. Peut-être faut-il dire ciples reçut ce que Jésus voulait donner à tous, c’est- aussi que la proximité de ce repas et de la mort de à-dire son sang. Et ainsi leur langage peut servir à Jésus autorise l’emploi du présent, οπ’έκχυννόμενον démontrer que le partage du contenu de la coupe n’al­ représente l’imparfait sémitique et peut se traduire tère pas la réalité, l’intégrité du sang consommé. par le futur, que les rédacteurs des deux premiers Évangiles, écrivant à une époque où la cène était en Jésus dit d’après les deux premiers Synoptiques : Ceci est mon sang. Comme l’affirmation prononcée sur usage, ont été tentés de mettre au présent le verbe le pain, et pour les mêmes raisons, ces mois ne peuvent qu’employa le Christ. Enfin pour réfuter J. Réville, il suffit de lire les deux s’entendre qu’au sens littéral. Le contexte achève de le démontrer : Ceci est mon sang, celui de l'alliance, mots qui suivent : Ceci est mon sang, celui de l’alliance lit-on dans saint Matthieu et samt Marc. Beaucoup de répandu pour beaucoup. Si on les rapproche de ces affirmations des mêmes évangélistes : « Le Fils de manuscrits précisent et portent : de la nouvelle alliance. On peut admettre que cette épithète a été introduite l’homme est venu... donner sa vie pour la rédemption de beaucoup, Matth., xx, 28; le Fils de l'homme est sous l’influence des textes de saint Paul et de saint 1041 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE 104-2 venu... donner sa vie pour la rançon de beaucoup, » sible que Jésus, attablé avec ses disciples juifs, les ait Marc., x, 45; si on se souvient de la mention de invités à boire du sang véritable, puisque rien n’était l’alliance, on doit conclure que le sang de Jésus est plus formellement interdit aux Juifs, et cous savons offert en sacrifice. Ce mot n'est pas prononcé, il est que les premiers chrétiens ne Jerusalem, y compris les vrai; mais comme le remarque un critique non sus­ apôtres, restèrent à cet égard soumis aux prescrip­ pect d’être influencé par la théologie catholique: «Les tions de la loi juive. Les évangélistes, ea tent cas paroles évangéliques prises dans leur sens nature l'auteur du premier Évangile, connaissaient poririterenferment ce que la tradition chrétienne n’a pas ment les prescriptions de la loi a cet égard. > J. Réville suppose que Jésus a réellement bu à ia cessé d’y trouver: la notion de sacrifice attachée à la mort de Jésus et la commémoraison de ce sacrifice coupe sur laquelle il avait prononcé les mots : Ceo est dans l’eucharistie. » Loisy, op. cit., t. n, p. 522. Or, mon corps. Or,parmi les catholiques, comme parm. les • dans un sacrifice, la victime, après avoir été offerte critiques incroyants, la question est c· ntrovers e. à Dieu, est l’aliment du fidèle qui participe au sacri­ Goguel, op. cil., p. 81, sc rencontre avec le R. P. La­ fice. » Batiffol, op. cit., p. 56. Le Sauveur n’a pris du grange, op. cit., p. 356, pour affirmer qu’on ne peut vin que pour le distribuer, le faire boire par les con­ rien conclure du texte évangélique. Sans doute, au vives; ce vin, c’est son sang versé sur la croix; donc repas pascal, le maître de maison goûtait au pain et c’est ce sang versé sur la croix que reçoivent les dis­ au vin avant de les distribuer : mais saint Matthieu et saint Marc montrent dans les deux rites accomplis par ciples. 11 l’a été pour beaucoup et non pas seulement pour Jésus des actes d’un caractère nouveau, dans les ali­ nous. Ce mot montre que l’immolation de la croix ne ments distribués des mets qui ne sont plus seulement ceux de la Pâque antique : nous ignorons donc si Jésus doit pas profiter aux Douze, exclusivement. 11 insinue donc qu’ils ne doivent pas seuls participer à la victime y a participé. La réflexion eschatologique ne doit pas du Calvaire. Beaucoup n’est pas opposé à tous : il y a davantage être invoquée : peut-être sa vraie place estantithèse entre la mort d’un seul et le salut du grand elle avant l’institution de l’eucharistie. Et pour que nombre. Lagrange, op. cit., p. 256. Jésus dise : Je ne boirai plus du fruit de la vigne, il n’est pas nécessaire qu’il porte au même moment la Saint Matthieu précise encore davantage la pensée : le sang est répandu pour beaucoup en rémission des coupe à ses lèvres. S’il était établi qu’il a pris du pain péchés. Dans la loi antique, il y avait un sacrifice pour et du vin, on ne pourrait rien en conclure. Saint Jean le péché et, affirme l’Épître aux Hébreux, ix, 22, sans | Ghrysostome, saint Thomas d’Aquin et beaucoup effusion de sang, il n’y a pas de pardon. Cette expres­ d’autres grands chrétiens ont admis que Jésus avait sion favorise donc encore le sentiment de ceux qui mangé son corps, bu son sang. Le fait est mysté­ voient dans la cène une participation véritable au rieux comme la présence réelle et ses conséquences,il véritable sang de Jésus immolé pour la rémission des ne l’est pas davantage. Et on ne saurait le taxer de monstruosité. péclus. Inviter les disciples à boire du sang n’est pas davan­ Après avoir ainsi donné le vin, Jésus ajouta, affir­ ment les deux évangélistes : Je ne boirai plus du fruit tage invraisemblable.C’était du vin qui, en apparence, de la vigne jusqu’au jour où je le boirai nouveau dans leur était présenté. Ainsi, le préjugé du juif était mé­ le royaume de Dieu. Les préoccupations d’adieu, nagé. Toute répulsion lui était évitée. C’est sous une d’avenir brillant, ne sont donc pas absentes, mais elles forme accessible, agréable, que le corps et le sang de sont à l’arrière-plan, et ce n’est pas par elles qu’on doit i Jésus étaient distribués. La chair ne devant pas être broyée, toute crainte d’anthropophagie dispa­ interpréter toutes les paroles et tous les gestes de Jésus à ce moment. Ainsi rapprochés du don de l’eu- j raissait. Les disciples sc savaient auprès d’un Maître charistie, ces mots laissent entendre que la cène est le qui les avait maintes fois émerveillés, ils étaient mémorial de sa mort, que le pain et le vin sont le gage habitués à le croire sur parole et à considérer comme du futur rendez-vous et comme une promesse des bien­ licite ce qu’il leur commandait de faire. On comprend que saint Matthieu et saint Marc n’accusent chez les faits réservés aux disciples dans le royaume à venir. On a essayé de voir dans cette déclaration un argu­ Douze aucun trouble, aucune hésitation, aucune rément contre la présence réelle. Jésus dit qu’il ne boira pugnance. Quand, après de nombreuses années de plus du fruit de la vigne. Donc, après les mots: Ceci fidélité à la loi, un Juif se convertit au catholicisme, est mon sang, c’est encore du vin qui est dans la coupe. il n’éprouve aucune peine à communier. En dehors du récit de la cène, on ne trouve chez Il est aisé de répondre. Pour que Jésus à ce moment ait pu dire : Je ne boirai plus du fruit de la vigne, il suffit saint Matthieu et chez saint Marc aucun enseigne­ que le contenu de la coupe soit en apparence du vin; ment précis sur ’’eucharistie. Beaucoup de Pères, c’était du vin, d’ailleurs, une demi-minute aupara­ d’exégètes, d’écrivains catholiques ont vu dans les vant. La parole du Christ s’explique donc très aisément. multiplications des pains par Jésus, Marc., vi, 30-44; Au reste, saint Luc place cette déclaration du Seigneur vn, 1-10; Matth., xiv, 13-24; xv, 32-39, des figures avant les mots : Ceci est mon sang. On peut se de­ du don de son corps et de son sang. C’est aussi la mander si ce n’est pas lui qui a raison. Dans cette pensée de plusieurs critiques non croyants. Loisy, hypothèse, l’objection ne pourrait même pas être pré­ op. cil., 1.1, p. 937; Goguel, op. cit., p. 190. Il est permis de rapprocher cet épisode de la célébration de l’eucha­ sentée. Les adversaires de la présence réelle ont souvent ristie, sans nier d’ailleurs la réalité historique du mi­ fait val >ir un autre argument’ tiré de cette même racle. Jésus voulut-il, en accomplissant ce prodige, parole de Jésus. J. Réville la présente encore, op. cit., préparer les disciples à l’acceptation du pain de la p. 111 : « Toute la description implique que Jésus cène? Peut-être. Mais, comme le théologien ne sait ma ige et boit avec ses disciples; au ÿ. 29 de Matthieu, pas d’une manière indiscutable à quelles circon 25 de Marc, il dit : Je ne boirai plus désormais de ce stances précises de ce fait do’t être attribue un sens produit de la vigne jusqu’à l’avènement du royaume spirituel, la lecture de ces récits ne le renseigne ; as de Dieu. Si « ce produit de la vigne, » c’est-à-dire le ou le renseigne peu sur l’eucharistie. L’étude des textes de saint Matthieu et de saint vin, est au t. 28 le sang de Jésus,il doit 1’être aussi au t. 29. On aboutirait ainsi à cette monstruosité que, Marc aboutit aux conclusions suivantes. Au cours de d’après nos deux évangélistes, Jésus aurait mangé son dernier repas avec ses disciples, dans un festin pro­ son propre corps et bu son propre sang. » Et J. Réville bablement pascal, mais par un geste tou particulier, ajoute une objection du même ordre. · Il est inadmis­ Jésus donna aux disciples son corps à manger, sous les 1043 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE apparences de pain (azyme ou fermenté, nous l’igno­ rons), son sang à boire sous les apparences du vin. Il annonçait sa prochaine immolation et la valeur ré­ demptrice de ce sacrifice, ilinvitait les apôtres à parti­ ciper à son corps et à son sang répandus pour beau­ coup, il établissait entre eux et lu i une alliance,alliance qui ne sera suivie d’aucune autre avant le banquet du royaume. Cette nourriture ne semble donc pas destinée à eux seuls, c’est d’ailleurs pour beaucoup qu’est versé le sang de Jésus. Et si l’on veut résumer d’un mot les effets attribués aux mets de la cène, on devra dire que les disciples furent conviés à une communion. Le rite nouveau est destiné à rapproc er aussi intimement que possible Jésus des siens, à faire passer en leur personne avec les bienfaits obtenus par la mort du Sauveur, son corps et son sang. Comment le corps et le sang sont-ils présents? Saint Matthieu et saint Marc ne le disent pas. Mais ils mon­ trent qu’on peut diviser le vin entre plusieurs commu­ niants sans priver l’un d’eux d’une partie du don. De quelle manière Jésus met-il sous le pain ce qu’il offre aux disciples? La question n’est pas posée. Pourtant, pris dans leur sens obvie, les mots : Ceci est mon corps, ceci est mon sang laissent entendre que ceci n’est plus du pain, que ceci n’est plus du vin, que de ces deux substances restent seulement les apparences. Et si l’on cherche une formule pour exprimer la transsubstan­ tiation, dans le langage courant, ordinaire, ces mots sont peut-être ceux qui le plus simplement et le plus clairement énoncent cette notion. Les protestants, qui ont enseigné que le pain et le corps de Jésus coexistent ou que le Christ s’incarne en quelque manière dans le pain, sont obligésde modifier ces paroles ou d’ajouter à leur contenu. Et l’on peut même dire que, parmi les théologiens catholiques, ceux qui, comme saint Thomas ou le P. Billot, repoussant toute autre idée, veulent expliquer la transsubstantiation uniquement par le changement du pain au corps de Jésus, pa­ raissent être ceux qui conforment le mieux leur lan­ gage à l’affirmation évangélique : Ceci est mon corps. Entre ces mots et leur concept se place le travail de plusieurs siècles ct se mesure la distance qui sépare une parole d’une théorie, mais l’équivalence est ma­ nifeste. 2. Sainl Paul. — Le récit de l’institution laissé par saint Luc et celui de saint Paul sont apparentés. D’autre part, celui de l’apôtre est encadré dans des commentaires qui permettent d'en mieux saisir le sens. C’est pourquoi nous croyons devoir commencer par l’examen des Épîtres. a) La manne et l'eau du rocher. I Cor., x, 1-4. — L’apôtre dit : Israël dans le désert reçut des dons magnifiques, néanmoins, parce qu’elle pécha, la géné­ ration sortie d’Égypte mourut sans avoir atteint la terre promise. C’est une figure, c’est-à-dire une leçon pour les chrétiens. Que celui qui est debout prenne garde de tomber, x, 1-14. C’est au cours de ce développement que saint Paul écrit : a 1. Je ne veux pas que vous ignoriez que nos pères ont tous été sous la nuée, ont tous traversé la mer, 2. et qu’ils ont tous été baptisés, έ6απτίσαντο, en Moïse dans la nuée et dans la mer; 3. qu’ils ont tous mangé le même ali­ ment spirituel, πνευματικόν, et qu’ils ont tous bu le même breuvage spirituel, car ils buvaient à un rocher spirituel qui les accompagnait et ce rocher était le Christ. » Batiffol conclut qu’en cet endroit la nuée et la mer sont la figure du baptême, la manne et l’eau du rocher, celle de l’eucharistie. L’apôtre enseignerait qu’il ne suffit pas d’avoir reçu ces deux sacrements pour être sauvé. Op. cit., p. 4. Batiffol justifie son sen­ timent par les remarques suivantes : « Le mot de baptême est prononcé, l’eucharistie est désignée 1044 clairement; > l’adjectif spirituel a le sens de figuratif prophétique. Cette interprétation est admise par plu­ sieurs critiques. De l’examen de ce texte ainsi en­ tendu, on dégagé plusieurs conclusions : l’eucharistie « réalise un type prophétiquement décrit dans l’Ancien Testament » « Les éléments de la communion viennent... du Christ comme l’eau du désert cou­ lait du ro her. · « Tous les chrétiens prennent jiart à la communion. » Mais le pai et le vin ne préservent ni de la te tation, ni de la chute, ni de la perte du sa­ lut Goguel, op. cit., p. 164, 166. Le baptême et l’eu­ charistie sont posés par saint Paul « systématique­ ment, sur le même plan, comme deux institutions essentielles de la communauté chrétienne, » Batif­ fol, l c.cit.,institutions bien connues,et qu’il est pos­ sible, dans une lettre à des chrétiens, <’c désigner par simple allusion) en langage figuré. Mais plusieurs inter rètes ont mis en doute cette interprétation. M. Maigenot, L’eucharistie dans saint Pa l, dans la Revue pratique d’apologétique, 1911, t. xin, p. 35, observe que l’adjectif πνευματικόν, spirituel, n’a nulle part dans l’Écriture le sens de figu­ ratif. (On trouve dans l’Apocalypse, xi, 8, l’adverbe πνευματικώί, employé pour signifier prophétiquement.) Ce mot vent dire en réalité miraculeux et désigne le caractère merveilleux de la manne et de l’eau du rocher. De plus, ce qui est présenté comme figure par saint Paul, ce n’est pas cet aliment, ce breuvage, c’est l’histoire des Israélites dans le désert : elle est la prophétie de ce qui arrivera aux chrétiens, s’ils tombent dans l’idolâtrie. L’indécision qui plane sur le sens de ce morceau ne permet donc pas d’en tirer avec certitude un ensei­ gnement sur l’eucharistie. b) La communion au corps et au sang du Christ. I Cor., x, 15-22. — Saint Paul veut inculquer forte­ ment aux Corinthiens la défense de participer aux banquets où l'on mange des mets sacrifiés aux idoles, il leur écrit : 15. Je vous parle comme à des hommes sensés : jugez vous-mêmes de ce que je dis. IG. La coupe de bénédiction que nous bénissons (tî> π οτή^ιον τής ιΰλογίας ε ιΰΐογοί μεν) n’estelle pas une communion au sang du Christ (κοινωνία «s αίμα­ τος)? Le pain que nous rompons n'est-il pas une commu­ nion (κοινωνία) au corps du Christ? 17. Puisqu'il y a un seul pain, nous sommes, étant plusieurs, un seul corps, car nous participons tous à un pain unique. 18. Voyez Israël selon la chair, ceux qui mangent les victimes (Ουσίας) ne sont-ils pas participants à l'autel (κοινωνοί τ«ε θυσιαστηρίου)? 19. Que dis-je donc? Que l'idole est quelque chose ou que la viande immolée aux idoles est quelque chose? 20. Non; mais que les païens immolent à des démons et non à Dieu ce qu'ils offrent en sacrifice. 21. Or, je ne veux pas que vous soyez en communion avec les démons (κοινωνούς των δαιμόνιων). 22. Vous ne pouvez pas boire la coupe du Sei gneur ct la coupe des démons; vous ne pouvez pas prendre part à la table du Seigneur et à la table des dé­ mons. 23. Ou bien provoquons-nous la jalousie du Seigneur? Sommes-nous plus forts que lui? Ainsi, saint Paul, pour exhorter à fuir l’idolâtrie, fait appel à la croyance des Corinthiens à l’eucha­ ristie. Les affirmations qu’il avance sur le corps et le sang du Christ lui paraissent si sûres, si évidentes, si bien connues de ses lecteurs, qu’il s’en sert pour prouver d’autres propositions. Ce qu’il leur dit du sacrement, ils le savent donc déjà; car il les invite à juger de la justesse de son raisonnement, 15; et il procède non par affirmation comme dans un exposé, mais par interrogatio s, 16. Π ne rappelle sur l’eu­ charistie que ce qui est utile à sa démonstration; en fait, il nous renseigne sur les éléments et sur l’effet principal du repas chrétien. a. Les éléments : pain et coupe. — Saint Paul nomme d’abord «la coupe de bénédiction que nous bénissons. » 1045 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE 1046 On ne peut en conclure qu’à Corinthe le repas com­ des banquets païens en leur rappelant ce qu pro­ mençait par la bénédiction et la distribution du vin. duisent les sacrifices juifs et ce qu'opere l'eucharistie. Car le récit que saint Paul donne de la cène un peu Renversant la comparaison de Paul, l’exégète peut plus loin indique d’abord le pain. Pourquoi la coupe est- à bon droit déterminer ce qu’est ie rep s càrétien elle donc ici mentionnée en premier lieu? Est-ce parce en examinant ce qu’étaient les rites d'Israël et les qu’il y a un rapport plus saisissant entre les liba­ festins religieux des gentils. Le verset 17 : « Puisqu’il y a un seul pain. - Cf. Lietzmann, An die Korinlher I, dans Handbuch opposer le pain de la fraction que nous rompons. Cf. Goguel, op. cit., p. 169; Heitmüller, op. cil., p. 26. zum neuen Testament, Tubingue, 1907, L ni, p. 124Le sens littéral doit donc être maintenu, la partici­ 125. « Dans un très grand nombre de religions, dit pation au corps et au sang, c'est la présence réelle. Et Goguel, on trouve... l’idée de la manducation du pourtant, cette thèse semble entraîner une conséquence dieu, ou du moins, du divin, de quelque chose qui inadmissible, la présence réelle et matérielle de la lui est consacré, dont il a pris possession et qui le divinité païenne, des démons dans les viandes consa- ! représente. » Op. cil., p. 305. Beaucoup de critiques crées aux idoles. Plusieurs critiques ont fait valoir d’ailleurs sont si pleinement convaincus de l’existence cette objection. Sans doute, disent-ils, les faibles de I etde l’universalité de cette croyance qu’ilsexpliquent Corinthe croyaient que les dieux étaient dans les I par elle l’origine ou la diffusion du rite chrétien de la communion. Saint Paul ne discute pas l’idée que se idolothytes et qu’on les consommait en mangeant les 1051 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE font les Corinthiens du sacrifice païen, mais il part de cette notion pour les détourner de l’acte idolâtrique Il raisonne ainsi : la communion chrétienne vous fait participer au corps et au sang du Seigneur et vous pren­ driez part à une cérémonie que vous considérez comme vous mettant en rapport avec la divinité, la faisant passer, ou plutôt, puisque l’idole n’est rien, faisant passer en vous les démons? Vous ne pouvez pas, que vous soyez forts ou faibles, vous asseoir à la table du Christ et à la table païenne. Vous piqueriez la jalousie du Seigneur et vous vous exposeriez à de terribles châtiments. Mais, peut ajouter saint Paulsans inconséquence, « mangez de tout ce qui se vend au marché, sans faire aucune question de conscience, car la terre est au Seigneur et tout ce qu’elle ren­ ferme. Si un infidèle vous invite et que vous vouliez y aller, mangezde tout ce qu’on vous présentera sans faire aucune question de conscience. Si quelqu’un vous dit : ceci a été offert en sacrifice aux idoles, n'en mangez pas, à cause de celui qui vous a donné ce ren­ seignement et à cause de la conscience. Je dis la con­ science, non pas la vôtre, mais celle d’autrui. « I Cor., x, 25,29. Ces autorisations s'expliquent sans qu'on nie la présence réelle : c’est dans les banquets religieux que l’homme croit s'unir à la divinité et s'unit,en effet, aux démons. Dans les rei as ordinaires,rien n’est à craindre si ce n’est le scandale du prochain. La terre, tout ce qu'elle renferme, donc les aliments, sont à Dieu et non aux démons. Ceux-ci ne prennent pas possession à perpétuité de la viande qui a été sacrifiée aux dieux. Toutes les objections déjà examinées portent sur le sens delà κοινωνία. A. Andersen, op. cil., p. 8-12,108-109 ; J. Réville, op. cit., p. 85, ne discutent pas la significa­ tion de ce terme,mais celle du motcorps. Au y. 17,saint Paul dit des chrétiens qu'ils sont un seul corps; ici, à n'en pas douter, l’apôtre parle du corps mystique du Sauveur, de son Église. Voir aussi Rom., xn,5; 1 Cor., xn, 13,27, etc. Donc au y. 16, le mot doit être entendu de la même manière. Le pain que nous rompons n’estil pas une communion au corps du Christ, c’est-à-dire n’est-il pas une initiation à l’Église? Si d’ailleurs saint Paul avait voulu enseigner autre chose, il aurait choisi le mot chair, σάρζ, qui seul s’oppose à sang. Cette argumentation ne peut être admise. D'abord, le mot σώμα, corps, n’a pas partout dans les Épîtres le sens d’Église, il signifie parfois le corps historique. Rom., vil, 4; I Cor., xi, 24.Et si l’on accepte l’hypo­ thèse d’Andersen et de J. Réville, que vient faire ici « la communion au sang du Christ? » Ce dernier croit que le sang est conçu comme ce qui réalise l’unité du corps. Mais nulle part saint Paul ne dit de Jésus qu’il est le sang de l’Église; il en est la tête.Le calice, suppose Andersen, serait le symbole de la nouvelle alliance et c’est à ce titre qu’il serait mentionné. Sans doute, saint Paul voit dans le sang versé sur la croix la conclusion d’une nouvelle alliance, mais il ne le présente pas comme le moyen d’initiation à l’Église : c’est au baptême qu’il réserve cette efficacité. Ici, saint Paul présente un argument à l'appui de sa thèse : le pain eucharistique fait de ceux qui le re­ çoivent un même corps chrétien, donc — et c’était la pensée des Grecs—le festin religieux païen établit un lien religieux entre ceux qui s'y associent; c'est une profession de foi païenne. Et c’est pourquoi saint Paul interdit toute participation des chrétiens au rite ido· lâtrique : il unit aux démons, 20-22; il fait de ceux qui se la permettent un peuple païen, 17. c) Le repas du Seigneur et sa reproduction dans les ssemblées chrétiennes. 1 Cor., xi, 17-34. — Saint Paul se propose de corriger les abus qui, depuis son départ, se sont glissés dans les assemblées chrétiennes à Corinthe. Il donne d'abord des règles sur la tenue des femmes à l’église, xi, 3-16; puis il réprime les dé­ 1052 sordres qui dénaturent le repas du Seigneur. Pour les combattre, il rappelle ses enseignements sur la der­ nière cène. Ainsi c’est occasionnellement, cette fois encore, qu’il parle de l’eucharistie. Il n’est donc obligé de dire que ce qui va à son but, il rappelle son enseignement antérieur. 17. En réglant cet autre point (la tenue des femmes), je ne vous loue point de ce que vous vous réunissez, non pour votre avantage, mais pour votre préjudice. 18. Et d’abord, j’apprends qu’il y a des scissions parmi vous quand vous vous réunissez en assemblée et je le crois en partie. 19. Car il est nécessaire qu’il y ait même parmi vous des sectes afin que les frères d’une vertu éprouvée soient connus parmi vous. 20. Lors donc que vous vous réunissez au même lieu, ce n’est plus le repas du Seigneur que vous mangez. 21 Car chacun, en se mettant à table, prend à part son propre repas et l’un a faim tandis que l’autre est ivre. 22. N’avezvous donc pas des maisons pour y manger et y boire? Ou méprisez-vous l’assemblée de Dieu et voulez-vous faire honte à ceux qui n’ont rien? Que vous dirai-je? Dois-je vous louer? En cela je ne vous loue point. 23. Car j’ai reçu du Sei­ gneur ce que je vous ai transmis à mon tour : que le Sei­ gneur Jésus, la nuit où il fut livré, prit du pain, 24. Et ayant rendu grâces, le rompit et dit : Ceci est mon corps qui (est) pour vous; faites ceci en mémoire de moi. 25. Et de même [il prit] la coupe après avoir soupé, disant : Cette coupe est la nouvelle alliance dans mon sang, faites ceci toutes les fois que vous boirez, en mémoire de moi. 26. Car chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez ce calice, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne. 27. Aussi celui qui mangerait le pain ou boirait la coupe du Seigneur indignement serait coupable du corps et du sang du Seigneur. 28. Mais que chacun s’éprouve lui-mêine et qu’ainsi il mange de ce pain et qu’il boive de cette coupe; 29. car celui qui mange et boit sans discerner le corps mange et boit son jugement. 30. C’est pourquoi plusieurs parmi vous sont malades et infirmes, et un grand nombre sont morts. 31. Si nous nous examinions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés. 32. Mais jugés par le Seigneur, nous sommes châtiés afin de n’êtrc pas condamnés avec ce monde. 33. Ainsi, mes frères, lorsque vous vous assemblez pour le repas, attendez-vous les uns les autres. 34. Si quelqu’un a faim, qu’il mange à lamaison afin que vous ne vous réu­ nissiez pas pour votre condamnation. a. Les abus à Corinthe, 17-22. — Ce paragraphe donne déjà quelques renseignements sur la manière dont les Corinthiens croyaient pouvoir célébrer le repas du Seigneur. C’était dans une « assemblée chré­ tienne », 17, 18, 22. Les frères riches et pauvres, 22, se réunissaient en un même lieu, 20. Mais de nombreux abus s’étaient glissés. Les habitudes des confréries païennes avaient envahi la communauté. On se par­ tageait en groupes distincts, il y avait des scissions, 18, 19. Les fidèles se mettaient à table, sans s’at­ tendre, 21, 23. Chacun prenait à part son propre repas, sans doute les chrétiens mangeaient à des tables séparées, 21. De la sorte, les riches ne parta­ geaient pas avec les pauvres, 21. Les indigents étaient humiliés, ils avaient faim, 21. D’autres s’aban­ donnaient à des excès et s’enivraient, 21. Le repas chrétien devenait donc un repas banal qu’on aurait dû prendre dans sa maison, 22. Ces désordres sont graves. De telles réunions nuisent aux fidèles plus qu’elles ne leur font de bien, 17, elles sont un motif de condamnation, 34. Ce n’est plus le repas du Seigneur, 20, l’assemblée de Dieu est méprisée, 22. Cf. Tous­ saint, Les Épîtres de saint Paul, Paris, 1910,1.1, p. 367; Prat, op. cil., 1.1, p. 167. Déjà, de ce simple exposé des abus, nous pouvons conclure que l’efficacité de la cène n’est pas indépen ante des dispositions des fidèles, que l’eucharistie peut être utile ou nuisible s Ion les sentiments de ceux qui y prennent part et que sa célébration est, au sens le plus vrai du mot, un acte ecclésiastique. b. L’eucharistie, 23-25. — A ces abus, l’apôtre oppose le repas du Seigneur tel qu'il fut institué et il 1053 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE rappelle aux Corinthiens la narration de la cène qu’il leur a « transmise », c’est-à-dire enseignée en les con­ vertissant au christianisme. Et pour établir l’autorité inébranlable de ce récit, saint Paul déclare qu'il l’a reçu du Seigneur. Un grand nombre d’interprètes ont conclu qu’il croyait avoir eu connaissance des circonstances de l’institution de la cène, au cours d’une vision proprement dite (la plupart des anciens commentateurs, saint Thomas, Nicolas de Lyre, Cajetan, Estius, Corneille de la Pierre, des modernes catholiques, Bisping, Bambaud, Comely, Le Camus, Toussaint, Jacquier, Prat, des protestants et des critiques non croyants, Bengel, Tholuck, B. Weiss, Godet, Lichtenstein, Watterich, Frankland, Seeberg, Goetz, Andersen, Percy Gardner, Bousset, Loisy, Lietzmann, Reitzenstein, etc.). Un grand nombre d’interprètes de toute école pensent, au contraire, que l’apôtre parle seulement d’une tradi­ tion qui remonte au Seigneur et dont il a été instruit par les communautés où il a vécu (Maier, Hehn, Ba­ tiffol, A. Schæfer, Van Crombrugghe, Berning, Mangenot;Schnedermann, Goebel, Neander, Nôsgen, Schmiedel, Heinrici, Hoffmann, Clemen, Schultzen, Zahn, Bachmann, J. Weiss, Goguel, etc.). Certains commen­ tateurs croient que saint Paul a été renseigné par la tradition sur l’ensemble des faits, mais qu’il attribue à une vision la connaissance de quelques détails, du caractère sacramentaire de la cène (Pfleidcrer), de son sens profond (Haupt), de sa portée mystérieuse (Lebreton). Pour déterminer la valeur du récit et rechercher si l’eucharistie remonte à l’apôtre ou à Jésus, il sera utile d’étudier plus loin les arguments mis en avant de part et d’autre. Ici, il suffit à l’exégète de constater que saint Paul considère comme venant de Dieu, comme révélée d’une manière médiate ou immédiate sa doctrine sur l'institution de la cène. C’est « dans la nuit où Jésus fut livré » que le Christ la célébra. Dans les trois Synoptiques, la prophétie de la trahison précède immédiatement le récit de la bé­ nédiction du pain et du vin, et, dans le c. vi de saint Jean, la silhouette du traître est entrevue. Le • Seigneur Jésus », en d’autres termes, Jésus, notre Dieu, « prit » d’abord du pain ; il « rendit grâces », c’està-dire ou bien il prononça la prière en usage au début de tous les repas (mais alors pourquoi la mentionner spécialement), ou bien il récita la formule prescrite par le rituel pascal. Puis i) rompit le pain. Cet acte ne prouve pas que Jésus ait employé des azymes. Le pain ne peut être distribué que s’il est partagé. Et le Seigneur dit : Ceci est mon corps. Sur le sens de ces mots, identiques à ceux que citent saint Matthieu et saint Marc, voirce qui a été écrit, col. 1935-1039. Et ce corps est « pour vous ». Cette phrase abrupte a été com­ plétée dans certains manuscrits : 1s portent rompu pour vous (sCDFGKLP, etc.). Certains Pères ou certaines versions ont lu : qui sera rompu; qui sera livré pour vous. Communément, on tient aujourd’hui ces participes pour des gloses explicatives ajoutées à un texte primitif trop elliptique. Exprimée formelle­ ment ou non, l’idée est la suivante : le corps de Jésus est livré à la mort pour le salut de ses disciples. Si l’on rapproche ces mots de plusieurs passages du Nouveau Testament, si on les explique par ceux qui furent prononcés sur la coupe de l’alliance, on est obligé de conclure qu’ils mettent davantage en relief la fonction rédemptrice du corps du Christ. On peut même se demander et on s’est demandé si, selon saint Paul, celle fonction rédemptrice s’exerçait déjà en un véritable sacrifice quand le Seigneur pronon­ çait les paroles de la cène ou si la distribution du pain est seulement présentée ici comme une partici­ pation anticipée à l’immolation du Calvaire. Prat, 1064 op. cit., t. r, p. 171. Le texte de saint Pau. ne permet pas de résoudre la question. Mais ce qui est certai­ nement affirmé, c’est que le corps du Christ sers sacrifié. Donc, il n’est pas question ici. comme l'a cru J. Réville, op. cil., p. 87, du corp- mystique ae Jésus. Le sang ne devrait pas être mentionne, s’il n’était parlé ici que de l’union morale des fideles . Église. Ce qui est mangé, c’est la victime immoiee, c’est dooc le corps matériel, l’organisme humain du Ci rist histo­ rique. Après la distribution du pain, Jésus ajoute Faites ceci en mémoire de moi. » Le repas du Seigneur est commémoratif, de par la volonté du Maître qui en a prescrit la répétition et fixé le caractère : telle est la pensée de saint Paul sur laquelle il reviendra deux fois encore. Certains protestants ont dit : Si l’eucharistie est un mémorial, elle ne contient pas le Christ; on ne fait mémoire que des absents. Il est facile de répondre : La passion a eu lieu une fois pour toutes, l’eucharistie en perpétue le souvenir. Voir plus loin. La cène primi­ tive est passée; on la commémore en la répétant. On fait mémoire de Jésus en l’invitant à être présent. Bratke a proposé une traduction de ces mots qui en affaiblirait notablement le sens. Saint Paul prêterait à Jésus l'ordre de « faire ce pain en mémoire de lui, » c’est-à-dire d’en faire un mémorial de la personne du Christ. L’eucharistie ne serait qu’un symbole commé­ moratif. Si, à la rigueur, on peut entendre ainsi le verset 26 : Faites cette coupe en mémoire de moi, il n’en est pas de même des mots prononces sur ie pain. Le verset 24 porte : Faites ceci (neutre); or le mot pain est masculin et il n’a pas été prononce par Jésus. Άνάμνήσιν signifie d’ordinaire souvenir et non mémo­ rial : c’est μνημόσυνο·» qui d’ordinaire exprime cette dernière idée. La vraie traduction paraît donc être : Faites ce que je viens de faire et faites-le en mémoire de moi. Berning, op. cil., p. 110. Sans heurter la grammaire, on a pu cependant pro­ poser d’autres interprétations plus favorables encore à la présence réelle : Faites ceci, c’est-à-dire faites, produisez ce corps en mémoire de moi. Néanmoins, cette interprétation paraît moins naturelle. » Offrez ceci » en mémoire de moi, ont compris Andersen, op. cil., p. 13,19; Gore, The body of Christ, Londres, 1902, p. 315-318. Et cette explication affirmerait plus fortement encore le sacrifice et la manducation de la victime. Mais si ποιεΐν a parfois ce sens dans les Sep­ tante, par exemple, Exod., xxix, 38, il ne l’a pas dans le Nouveau Testament et la tradition ne le lui a pas reconnu. Lebreton, loc. cit., col. 1565. Saint Paul passe à la coupe. Jésus la distribue «après le souper ». Que contenait-elle? De l'eau, suppose Harnack, op. cil., p. 137. Car saint Paul a écrit : · On fait bien... de ne pas boire de vin et de ne rien faire qui puisse être une occasion de < hute pour un frère. » Rom., xiv, 21. Mais il nous apprend aussi qu’au repas du Seigneur, certains s’enivraient. I Cor., xi, 21. Le vin de la communion n’est pas impur : il devient le sang du Christ. Et son usage ne peut scandaliser per­ sonne : c’est à l’assemblée chrétienne qu’on le con­ somme. Π n’y a donc aucun motif de croire que l’apô­ tre substitue au vin mentionné par les Synoptiques un autre breuvage. Jésus prit la coupe, rendit grâces et la distribua, en disant : « Cette coupe est la nouvelle alliance dans mon sang. » De l’aveu des interprètes, catholiques ou non, cette formule est en étroit rapport avec le récit de l’Exode, xxiv, 8, cité plus haut. Moïse asperge le peuple avec le sang des victimes offertes en sacrifice et dit : Voici le sang de l'alliance que le Seigneur a faite avec vous. La parole rapportée par saint Paul signifie donc d’abord qu’une nouvelle alliance sera scellée par le sang du Christ offert en sacrifice. 1055 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE Donc, à tout le moins, d’après saint Paul, la coupe représente et rappelle cette immolation. « Quiconque était familier avec l’Ancien Testament pouvait-il com­ prendre l’alliance dans le sang du Christ, sinon en l’entendant d’une mort offerte en sacrifice? » Stevens, The theology of the New Testament, Édimbourg, 1901, p. 132. Mais là ne s’arrête pas la pensée de saint Paul. Il sait que la coupe de bénédiction estime participation réelle au sang du Christ, qu'au moment de l’institu­ tion de l’alliance mosaïque, le peuple fut arrosé réelle­ ment par le propre sang des victimes, il croit donc que la coupe de la dernière cène fut « une anticipation du sang répandu sur la croix, » Batiffol, op. cit., p. 8; que l’institution chrétienne n’ayant pas été scellée dans du vin, la coupe n’aurait pas été cette nouvelle alliance si elle n’avait pas contenu le sang du Sei­ gneur. Mangenot, loc.cit., p. 260. « Si l’on tient compte du parallélisme avec la première consécration : « Ceci « est mon corps » qui semble exiger comme pendant : « Ceci est mon sang; » si l’on se reporte aux paroles de l’Exode rappelées dans la formule; si enfin l’on réfléchit que, dans tout ce contexte, saint Paul em­ ploie indifféremment les locutions « boire le calice » et « boire le sang du Segneur » comme absolument syno­ nymes, on n’hésitera pas à conclure que la nouvelle alliance dans le sang équivaut au sang de la nouvelle alliance. » L’effet est nommé pour la cause. Prat, op. cit., 1.1, p. 170-171. Si le sang des taureaux du sacri­ fice mosaïque ne fut pas consommé par les fidèles, mais seulement versé sur le peuple, du moins y eut-il contact physique, union dans un véritable sang entre Jahvé et Israël. Et si, en raison de la loi mosaïque, le sang d’un animal ne devait pas être consommé sans sacrilège par les Israélites, au contraire, on ne pouvait, sans commettre un sacrilège plus épouvantable encore, jeter sur les disciples le sang du Christ. Les modes divers de participation à la victime s’expliquent pré­ cisément par ce fait que, dans l’un et dans l’autre cas, il s’agit d’un véritable sang : on ne traite pas de la même manière celui des animaux et celui de Dieu. Peut-on aller plus loin et penser que la communion à la coupe sacrée était non seulement une participa­ tion au sacrifice de la croix, mais déjà un sacrifice? La formule est trop concise pour qu’il soit possible d’en dégager avec certitude cette conclusion. Après avoir distribué son sang, Jésus ajoute : « Faites cela, toutes les fois que vous boirez, en mé­ moire de moi. » C’est de nouveau l’ordre de réitérer la cène. Le Christ le répète, comme pour mieux affir­ mer que chacun des actes accomplis par lui doit être renouvelé, que la succession sera la même et que les rites auront une signification et une valeur iden­ tiques. Les mots « toutes les fois que vous boirez · ne prouvent pas qu’à chacun de ses repas le chrétien doit faire mémoire du Sauveur, car aussitôt après avoir rapporté ces paroles du Seigneur, saint Paul les com­ mente ainsi : toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur.D’ailleurs, le ÿ. 25pourrait se traduire ainsi: Faites ceci, c’est-à-dire ce que j’ai fait, chaque fois que vous buvez en mémoire de moi. Cette interpré­ tation a pourtant le tort de porter atteinte au pa­ rallélisme qui doit rapprocher cette formule de celle qui fut prononcée après la consécration du pain. M. Goguel, op. cil., p. 153, a supposé que les mots : « chaque fois que vous buvez » s’expliquent par le fait que les Corinthiens ne prenaient du vin qu’au repas eucharistique, ce qui n’est ni nécessaire ni démon­ tré. La recommandation de l’apôtre, qui paraît trop concise, s’explique fort bien : prononcée en ce mo­ ment, elle ne peut s’appliquer qu’à un repas sem­ blable à celui qui se célèbre. Batiffol, op. cit., p. 10; 1056 Mangenot, loc. cit., p. 261. La pensée est claire : la Pâque se célébrait une fois par an, la répétition de la cène pourra, devra avoir lieu beaucoup plus souvent, un nombre de fois indéterminé. c. Recommandations de saint Paul sur la célébration du repas du Seigneur, 26-34. — L’apôtre a main­ tenant le droit de conclure et de rappeler aux Corin­ thiens leurs devoirs. Sa pensée s’unit étroitement à celle du Maître dont il reprend et paraphrase la dernière parole : Le repas du Seigneur n’est pas un banquet vulgaire : chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annon­ cez (ou annoncez, impératif) la mort du Seigneur. Saint Paul rappelle donc l’institution de l’eucharistie par le Christ et son caractère de commémoraison de la passion du Sauveur. Inutile de supposer, comme l’a fait Weizsâcker, op. cit., p. 575, qu’un récit ou qu’un discours rappelait expressément à la cène chré­ tienne la mort de Jésus. C'est la répétition de l’acte accompli par le Christ la veille de sa mort, acte par lequel il faisait participer les siens à son immolation sanglante, qui est la vivante prédication du Calvaire. Et ce rappel se fera jusqu’à la parousie, jusqu’à ce que le Christ vienne. La perspective eschatologique est discrètement entrevue. Se souvenir des bienfaits de Jésus, communier à son corps et à son sang per­ mettra d’attendre son retour. Si tels sont le contenu ct le sens du repas du Sei­ gneur, sa profanation ne peut être qu’un crime très grave. Avec la plus grande énergie saint Paul blâme les abus commis à Corinthe dans la célébration du repas du Seigneur et indirectement, car sa phrase a une portée universelle, toute réception « indigne » de l’eucharistie. Son langage paraît confirmer la doctrine de la pré­ sence réelle. La plupart des catholiques, Wiseman sur­ tout, op. cit., col. 1286 sq., l’ont fort bien démontré; plusieurs critiques non croyants le reconnaissent. « Celui qui mangerait le pain ou boirait le calice du Seigneur d’une manière indigne serait coupable du corps et du sang du Seigneur. » Le mot « coupable », ένοχος, reus, a été rapproché par Batiffol, op. cil., i. 11-13, et Toussaint, op. cil., 1.1, p. 373, d’une parole de Jahvé à Ezéchiel, ni, 18 : « Quand je dirai au méchant : « Tu mourras, »si tu ne l’avertis pas... pour lui sauver la vie,... je redemanderai son sang de ta main. » De même l’indigne communiant sera respon­ sable du corps et du sang du Seigneur. Pour rejeter cette explication, il suffit de remarquer que le mot ένοχο; n’est pas dans le prophète et que l’idée rendue par lui n’a aucun rapport avec celle qu’enseigne l’apôtre. Celui qui par son silence laisse son frère mourir est responsable, telle est la pensée exprimée par Ézé hiel; saint Paul ne dit pas que par sa négli­ gence l’indigne communiant fait mourir Jésus. En réalité, le mot ένοχος, littéralement lié d, est employé par le Nouveau Testament dans le sens de passible de, Matth., xxvi, 66; Marc., xiv, 64 (passible de la mort); Marc., ni, 29 (passible pour un délit). Et ans saint Jacques, n, 10, on lit : celui qui a péché contre un seul commandement est ένοχος, res­ ponsable de tous, coupable envers tous. L’indigne communiant est donc lié au corps et au sang du Christ, coupable envers eux, passible du châtiment (pie méri ent ceux qui offensent ce corps et ce sang. C’est une expression semblable à celle qu’emploie le droit pour désigner le crime de lèse-majesté, reus ma­ jestatis, c’est-à-dire majestatis læsæ. Si l’eucharistie est une simple figure, un mémorial vide, l’expression s’explique beaucoup moins bien. Un crucifix est une image de Jésus; celui qui le foule aux pieds commet une faute contre le Christ, mais dira-t-on qu’il insulte sa chair? Un attentat à ce corps et au sang de Jésus 1057 i EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE est un crime épouvantable, est-ce le mot qui convient res appréciations un texte de l’Épître aux Hebreux, x, 29, sur le péché d'apostasie : · De quel pire châti­ pour désigner la profanation d’un pain et d’un vin qui seraient seulement des symboles du Christ? ment, lit-on, sera jugé digne celui qui aura fouie aux Goguel, op. cit., p. 178, l’avoue : « Bachmann observe pieds le Fils de Dieu, tenu pour profane le sang de avec raison que si l’apôtre dit coupable envers le corps l’alliance, ... et qui aura outragé l’Esprit de grâce? · et le sang du Seig icur et non pas seulement coupable Agir ainsi, c’est « crucifier de nouveau le Fût de Dieu envers le Seig leur, c’est que pour lui le pain-corps et et le livrer à l’ignominie, » vi. 6. C’est an sens méta­ la coupe-sang sont réellement le Seigneur et non seu­ phorique qu’il faut entendre toutes ces Ineutionr D en irait de même des affirmations de la F» Éÿitieiax lement des symboles. » D’ intres expressions de saint Paul appellent la Corinthiens sur l’indigne communiant. Mais on doit se souvenir d’abord que la lettre aux mêm · conclusion. L’indigne communiant, écrit-il, ne - ■ discerne pas le corps. S’appuyant sur la version éthio­ Hébreux est une suite ininterrompue d ' pienne, Spitta complète la pensée et croit pouvoir | de comparaisons. Tout prépare à entendra traduire : il ne discerne pas son propre corps, ne s’exa­ figuré les mots cités plus haut. Et les expression. mine pas. Op. cit., p. 303, note 2. Mais, dans tout le sies, bien que métaphoriques, désignent fort morceau, il a été question du corps de Jésus et non de crime du transfuge. Après avoir adoré Jésus, . celui du fidèle; saint Paul ne s’occupe pas ici des foule aux pieds comme auparavant il avait brise ■.· s souillures qui pourraient rendre mauvaise la célé- idoles, il tient pour profane et impuissant à se ven­ I ration de la réception du pain et du vin; conçoit-on ger le sang dans lequel a été scellée son alliance avec Dieu, il outrage l’Esprit de grâce reçu dans l’initia­ d’ailleurs qu'il ressuscite les impuretés légales de la tion chrétienne. Au contraire, les mots · être coupable loi mosaïque? Andersen, op. cit., p. 3-4, 47-52, admet que le corps du corps et du sang du Seigneur » désignent assez peu dont il s’agit est bie i cel û de Jésus, mais il veut que clairement le mépris d’une figure de la passion ou de ce soit le corps mystique. L’indigne communiant, la personne du Sauveur. Et le langage de la lettre aux c’est le Corinthien qui méconnaît l’unité de cet orga­ Corinthiens a quelque chose de particulier, c’est la nisme, celui qui « méprise l’Église de Dieu », comme mention du corps de Jésus. Sans doute, il est dit dans le dit le L 22. Ce sentiment se heurte à un fait; l’Épître aux Hébreux que l’apostat « foule aux pieds » partout, dans ce passage, σώμα est opposé à α"μα et le Fils de Dieu, qu’il le « crucifie ». Mais évidemment désigne le corps matériel du Sauveur. Le y. 29, où se i ces expressions ne peuvent s’entendre à la lettre. Le trouve l’expression discerner le corps, est parallèle au crime flétri est semblable à celui qu’on commettrait v. 27, dans lequel il est vraiment parlé de la chair et si on foulait aux pieds Jésus, à l’attentat dont furent du sang réels de Jésus; c’est donc à eux encore que coupables ses bourreaux. Ici, au contraire, les mots « responsable du corps et du sang du Seigneur · ne s’applique la nouvelle recommandation. Force est de compléter mentalement du moins la parole de l’apôtre s'expliquent pas pleinement si on ne les entend au comme l’ont fait plusieurs manuscrits (si, C, D, F, G, sens littéral et rien n'empêche de le faire. Enfin, il est K, L, P, etc.) et versions par l’adjonction des mots permis de se demander si l’Épître aux Hébreux en ces τοΰ Κυρίο-j : « celui qui ne discerne pas le corps du passages ne désigne pas entre autres crimes la mau­ vaise communion; et, s’il en était ainsi, on s’explique­ Seigneur. » Selon Batiffol, op. cit., p. 12, cette expression dési­ rait à merveille la similitude du langage. Le c. vi, y. 4, gne » celui qui ne reconnaît pas ce qu’est 1’eucharistie définit le coupable : « celui qui ayant été éclairé (ini­ par rapport à la croix. » Assurément, puisque saint tiation au baptême), ayant goûté le don céleste (eucha­ Paul montre dans le repas du Seigneur le mémorial ristie), étant devenu participant de l’Esprit (imposi­ «le la passion, puisqu’il reproche aux Corinthiens de tion des mains) est pourtant tombé. » Et la définition le défigurer tellement que ce caractère commémoratif du c. x, jt. 29, ne correspond-elle pas à la précédente ? Il s’agit de celui qui aura foulé aux pieds le Fils de disparaît, il présente l’indigne communion comme un Dieu (le baptême incorpore à Jésus), tenu pour pro­ oubli de la mort du Sauveur. Mais cette idée n’est pas la seule qui soit présente à son esprit. L’eucharistie fane le sang de l’alliance (eucharistie), outragé l’Esprit n'est pas pour lui qu’un rappel de la passion, elle est (imposition des mains). Ces rapprochements ne peu­ avant tout la participation au corps et au sang du vent être tentes que timidement. Ils ne sont pas néces­ Christ. Donc, ne pas discerner le corps, ce n’est pas seu­ saires d’ailleurs et les considérations présentées aupa­ lement perdre de vue le rapport de l’euckaristie et de ravant suffisent à montrer qu’il est impossible d’en la croix, c’est aussi ne pas traiter le pain comme le a peler à l’Épître aux Hébreux pour justifier une corps du Christ. Une formule très simple exprimera explication au sens figuré du langage de la lettre aux ces deux faces d’un même concept : ne pas discerner le Corinthiens sur les châtiments de la mauvaise commu­ corps du Seigneur, c’est ne pas apercevoir dans l'eu­ nion. Les destinataires auxquels saint Paul écrit avaient charistie le vrai corps immolé pour nous. Telle est, dû constater les suites terribles de leurs fautes. Beau­ semble-t-il, la seule interprétation du mot de saint Paul qui rende pleinement compte de l'énergique coup parmi les Corinthiens étaient malades et étaient flétrissure que l’apôtre inflige à la mauvaise commu­ morts, ce que la suite oblige à interpréter et ce que bon nombre de commentateurs entendent au sens nion. Mangenot, loc. cit., p. 265. Et il faut avouer aussi qu’une fois admise la présence littéral. Une punition salutaire avait atteint ceux qui, réelle, le châtiment dont sont menacés les coupables ne s’étant pas jugés eux-mêmes, c’est-à-dire n’ayant se vérifie d’une manière plus littérale. Celui qui ne pas examiné avec quelles dispositions ils prenaient disce ne pas le corps du Seigneur mange et boit son part au repas du Seigneur, avaient été châtiés par lu. propre jugement. Il en est ainsi, dit Batiffol, loc. cit., pour n’être pas condamnés avec le monde. Saint Paul exige donc qu’avant de recevoir le corps parce que ce chrétien indigne qui croit manger un ali­ 28, ment commu i « va être responsable · du corps du Sei­ de Jésus, chacun s’éprouve, s'examine, se gneur. Sans doute, mais comme la singulière locution 31, et par conséquent se corrige, si c’est nécessaire, de l'apôtre s’explique mieux encore si o.i admet qu’elle rectifie ses intentions et sa conduite, réprime ses fan es signifie : le mauvais communiant mange et boit Jésus, afin qu’elles ne soient pas réprimées par Dieu. Et précisant sa pensée afin d’att iquer plus directement juge des vivants et des morts. Pour affaiblir cette argumentation, des critiques les abus constatés à Corinthe, l’apôtre ajoute: « Atten­ ont souvent rapproché de ces menaces et de ces sévè­ dez-vous les uns les autres pour prendre du repas le nier. DE THÉO!.. CATHOI.. - 34 V. 1059 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE Seigneur. » Cette prescription affirme une fois encore le caractère ecclésiastique et fraternel de la cène chré­ tienne. Et la recommandation qui suit atteste que ce repas doit ê:re religieux et sacré : « Si quelqu’un a faim, qu’il mangechez lui. » Ainsi seront évités les inéga­ lités choquantes et les désordres plus déplacés en pareille circonstance qu’en toute autre. Saint Paul réglera les autres points quand il se rendra à Corinthe. Il ne condamne donc pas l’habitude de célébrer l’eu­ charistie au cours d’un repas religieux pendant lequel a lieu la fraction et à la Pin duquel se distribue la coupe (Batiffol, Ladeuze). Au contraire, il veut res­ taurer la cène chrétienne» selon le type de celle que célébra Jésus la veille de sa mort, en faire disparaître tout ce qui aurait permis de la confondre avec les fes­ tins de sacri flees païens, les banquets religieux des confréries grecques. S’il avait voulu ne plus laisser subsister que les deux actes strictement eucharis­ tiques, il n’aurait pas écrit aux Corinthiens : « Atten­ dez-vous les uns les autres. » Tel était le sentiment général autrefois et encore très commun aujourd’hui. Toussaint, op. cit., t. i, p. 361-364; Mangenot, loc. cil., p. 268-269; Leclercq, art. Agape, dans le Diclionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie, Paris, 1903, t. I, col. 784-785, et dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, Paris, 1911,1.1, col. 880. L’étude de ce qui est essentiel dans les recomman­ dations de saint Paul ne doit pas faire négliger quelques expressions dites en passant, mais où se trahit sans doute sa pensée sur des problèmes qui sont alors à l’arrière-plan et ne seront expressément posés que plus tard. Il écrit : « Celui qui mangera le pain ou boira le calice du Seigneur indignement sera coupable envers le corps et le sang du Seigneur.» Des théologiens catholiques ont conclu que parti­ ciper à un seul des deux éléments, c’est recevoir le Christ tout entier. S’approcher indignement du pain seulement, c’est profaner et le corps et le sang; donc a pari la communion sous une seule espèce est efficace, suffisante. Saint Paul n’étudiait pas ces •questions; mais son langage pris à la lettre permet ■de les résoudre de cette manière. De même, pour décrire la communion, l’apôtre se contente de dire : on n’y discerne pas le corps du Seigneur, il ne parle pas ici du sang, parce que, semble-t-il, recevoir un des deux aliments, c’est participer pleinement à Jésus, d’une manière bonne ou mauvaise, selon les dispositions avec lesquelles on s’approche de lui. d) Les repas chrétiens d’Antioche. Gai., Il, 11-14. Lorsque Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu'il était digne de blâme. En effet, avant l’arrivée de certaines gens de l'entourage de Jacques, il mangeait avec les païens; mais après leur arrivée,il s’esquiva et se tint à l'écart par crainte descirconcis. Avec lui, les autres Juifs usèrent ausside dissimulation, en sorte que Barnabé lui-même se laissa entrainer. Alors quand je vis qu'ils ne marchaient pas dans le droit chemin de la vérité de l'Évangile, je dis à Céphas devant tout le monde... Certains interprètes croient que ce texte parle d’un repas commun des fidèles, auquel pouvaient être admis des étrangers qui par là s’unissaient à la com­ munauté, et que l’assistance des chrétiens d’origine juive à ce repas célébré par des païens d’origine n’al­ lait pas de soi. Goguel, op. cil., p. 140. Il semble diffi­ cile de l’admettre, car il faudrait croire qu’il y avait alors, dans la même ville, deux célébrations du repas du Seigneur, l’une pour les Israélites convertis, l’autre pour les Grecs gagnés à l’Évangile. Impossible donc d'user de ce texte en faveur de l’eucharistie. c) La cène à Troas. Act., xx, 7 sq. — Cet épisode ap­ partient à la partie du livre des Actes où l’auteur dit « nous » et se donne ainsi comme un compagnon de saint Paul rapportant ce qu’il a vu et entendu. 1060 C’était probablement en l’an 58. Allant d’Éphèse à Jérusalem, saint Paul s’arrête à Troas et y reste sept jours. « Le premier jour de la semaine, disent les Actes, nous nous assemblâmes pour rompre le pain. Paul, qui le lendemain devait s’en aller, en­ tretint les disciples et son discours dura jusqu’à minuiL II y avait plusieurs lampes dans la chambre haute où nous étions réunis... Paul rompit le pain et mangea, puis il reprit longuement la parole jus­ qu'au point du jour et il partit. » Ainsi, c'est un dimanche, le soir. La 1« Épître aux Corinthiens demande aussi que les collectes pour les saints se fassent le dimanche. I Cor., xvi, 2. Les disciples de Troas sont réunis, il y a synaxe, συναγμένων τών μαθητών, 7, et c’est « pour rompre le pain ». L’as­ semblée se tient dans une chambre haute ;Paul, qui doit partir le lendemain dès l’aurore, s’y est rendu avec ses compagnons. Il préside la réunion sans doute en sa qualité de fondateur de l’Église ou d’apôtre. Il parle, fait un discours. Vers le milieu de la nuit a lieu la fraction du pain. Saint Paul seul est cité comme l’ayant faite et « ayant mangé ». Le narrateur met en relief son acte de président de la cérémonie. Mais s’il a rompu le pain, il l’a distribué et les assistants l’ont goûté. La fraction du pain était-elle encadrée comme à Corinthe dans un repas religieux? Le texte ne nous l’apprend pas. Mais cette description trop courte suffît à montrer qu’il n’est pas question d’un festin pascal, des réunions pour prières et lectures auxquelles se rendaient les Juifs de la Diaspora et leurs prosélytes, mais de l'assemblée chrétienne telle qu’elle apparaît à Jérusalem au début du christia­ nisme, avec les quatre actes caractéristiques delà viedes premiers disciples; l’enseignement d’un apôtre,διδαχή, la communauté, κοινωνία, la fraction du pain, κλάσκ τον άρτου, et sans doute les prières, προσευχή. Cf. Le­ clercq, op. cit., col. 784; Batiffol, op. cit., p. 34-36; Goguel, op. cil., p. 142. L'assemblée « n’a pas encore de nom qui la nomme mieux que celui de fraction du pain, parce que ce geste essentiel est, sinon le tout, du moins le centre de la réunion. » Batiffol, loc. cil. « La coupe est sous-entendue. » Goguel, loc. cil. Voir cepen­ dant Th. Schermann, Das Brotbrechen im Urchrislentum, dans Biblische Zeitschrift, 1910, t. vin, p. 170-172. /) La fraction du pain sur le bateau. Act., xxvii, 35. — Pendant la tempête qui assaillit le navire sur lequel saint Paul prisonnier est conduit en Italie, l’apôtre exhorta ses compagnons à ne pas perdre cou­ rage et à manger. Il donna l’exemple. « Il prit du pain et après avoir rendu grâces devant tous, le rompit et se mit à manger. » Quelques témoins ajoutent : « et il nous en donna à nous aussi. » Berning, op. cil., p. 162: Harnack, op. cil., p. 135, croient voir ici autre chose qu'un simple repas. Cette opinion n’est pas suffisamment motivée. Les mots devant tous ne suffisent pas à la prouver. Il est plus prudent d’ad­ mettre ce que suggère le contexte : saint Paul veut réparer ses forces et inviter ses compagnons de route à l’imiter. S’il prie avant de manger, rien n'est plus naturel : tout Juif pieux avait coutume de le faire. Voir Th. Schermann, loc. cil., p. 172-174. g) L’Épître aux Hébreux. — Récemment, un cri­ tique, O. Holtzmann, Der Hebrderbrief und das Abendmahl, dans Zeitschrift fiir die neutestamentliche Wissenschafl und die Kunde des Urchrislenlums, 1909, p. 251-260, a osé soutenir que l’Épître aux Hébreux combattait la pratique de l’eucharistie lorsqu’elle recommande aux chrétiens d’affermir leur cœur par la grâce plulôl que par des aliments qui n’ont servi de rien à ceux qui s’y attachent, xm, 9. Cette affirmation est irrecevable ; la fin de la phrase montre que les mets dont il est parlé ici sont ceux dont usaient les Juifs. Il s'agit des aliments purs ou des viandes des sacri- 1064 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE flees mosaïques. Cf. Batiffol, Revue du clergé français, 1" décembre 1909, p. 514-515. Au contraire, le développement dans lequel se trouve ce verset a pu être invoqué en faveur de l’eu­ charistie; car à la phrase exploitée par O. Holtzmann fait suite cette déclaration : « Nous avons un autel dont ceux-là n’ont pas le droit de manger qui restent au service du tabernacle. Car pour les animaux dont le sang, expiation du péché, est porté dans le sanc­ tuaire par le grand-prêtre, leurs corps sont brûlés hors du camp. C’est pour cela que Jésus aussi, devant sanctifier le peuple par son sang, a soullert, hors de la porte, · xm, 10-12. Ainsi le Christ a été offert en sacri­ fice expiatoire, sa mort salutaire est expressément rappelée; mais n’cst-il question que d’elle, l’autel est-il seulement la croix, manger n’est-ce que participer aux fruits de la passion? Plusieurs catholiques n’ont proposé que cette interprétation. S. Thomas, Estius, Stentrup, Oswald, Pohle, Renz. Voir t. i, col. 2576. Et il faut avouer que c’est celle qui s’accorde le miepx avec la doctrine générale de l’Épître sur le sacerdoce et l’offrande de Jésus, νπ, 1 - x, 8. Pourtant les mots autel et manger appellent invinciblement l’attention du lecteur sur l’eucharistie, coupe de l{i nouvelle al­ liance qui fait participer au sang de la croix, et cette explication s’accorde fort bien avec l’enseignement de la Iro Épître aux Corinthiens. Aussi un bon nombre de catholiques et des protestants (Goetz, Rückert, Westcott, Spitta) croient ue, d’après l’Épître aux Hébreux, nous mangeons à la table du Seigneur la victime immolée au Calvaire, cf. Lebreton, toc. cit., col. 1566, ou du moins que les mots très caractéris­ tiques ici employés impliquent une allusion indirecte à l’eucharistie. Au contraire, J. Réville, op. cit., p. 70, et Goguel, op. cit., p. 218, croient reconnaître les chrétiens dans ceux qui restent au service du tabernacle et qui n'ont pas le droit de manger ά l’autel nouveau; ils concluent que, d’après l’Épître aux Hébreux, « les fidèles ne recueillent pas le énéflce du sacrifice de la croix en prenant part à un repas. » Mais il est impossible de désigner ainsi les disciples de Jésus. Les chrétiens sont ceux qui sortent hors du camp, xni, 13; qui n’ont pas ici-bas de cité permanente, xin, 14, qui n’affermissent pas leur cœur par des mets inutiles, xin, 9; ce ne sont donc pas ceux qui restent au ser­ vice du tabernacle. J. Réville et Goguel sentent d’ail­ leurs mbien leur sentiment est difficile à soutenir : ils devraient logiquement conclure que l’auteur ignore ou combat l’eucharistie, l’existence d’un repas où les fidèles participeraient aux fruits de la passion. Or, ils reculent devant cette cosnéquence et ils disent seule­ ment qu’une pareille communion « n’est pas au centre des préoccupations de l’auteur, qu’elle n’a pas à ses yeux l’importance qu’elle a prise dans la suite. » Mais, ou l’argument qu’ils ont invoqué est bon, et alors, d’après l’Épître aux Hébreux, il n’y a pas de repas religieux associant les chrétiens à la victime du Calvaire, l’idée n’est pas seulement omise, elle est exclue, condamnée; ou bien l’objection de Réville et de Goguel est sans valeur, et la lettre oblige à voir dans la cène, sinon un sacrifice, distinct de l’immola­ tion douloureuse, du moins, selon la conception paulinienne, une communion au sang de l’alliance versé en expiation sur la croix. Voir plus haut ce qui a été ditde Heb., χ,29(τό αίμα τής, διαθήκης), et de Heb.,vi, 4. A) Conclusion. — La cène chrétienne d’après saint Paul n’est pas un repas ordinaire, même précédé de la prière : elle est un acte essentiellement religieux. Ellen’a riendecommunaveclesabominables banquets idolâtriques, et les festins en usage dans les confréries grecques, éranes et thiases; elle ne doit même pas être défigurée par l’introduction d’habitudes em­ pruntées aux réunions profanes. Elle n’est ni la 106? Pâque dont elle diffère et par le menu et par ht date de célébration, ni le kiddüi juif du vendredi dont elle se distingue par des rites particuliers, ni la reu­ nion pieuse avec lectures et prières telle qu'on la con­ state chez les communautés juives de la Diaspora. Elle est un rite chrétien, exclusivement chret.-e~. bien connu, très important, une institution fondamentale, un geste fréquemment renouvelé, une action an­ guste et qui requiert de dignes dispositions. Elle peut être rattachée à un repas fraternel, ma : s r. e se con­ fond pas avec lui. Elle appartient au culte pubî c. ecclésiastique. C’est le renouvellement de la mort du Seigneur. Le soir, pendant la nuit, sans doute le dimanche, tous les fidèles du lieu ou de passage se réunissent : peut-être choisissent-ils de préférence une chambre haute. Il y a un repas commun, et fraternel. On n’y vient ni pour apaiser sa faim, ni pour com­ mettre des excès. Riches et pauvres mettent en com­ mun leurs provisions, tous doivent former un seul groupe, les fidèles sont tenus de s’attendre les uns les autres. Il y a un président, c’est l’apôtre lorsqu'il est préscnt.Pendant le repas a lieu la fraction du pain. Le soin avec lequel les chrétiens reproduisent les circonstances les moins importantes du repas d’adieu, l’ordre donné par Jésus de réitérer les deux consé­ crations, obligent à penser que tout se passe comme l’a demandé et indiqué le Christ. Au cours du repas donc, celui qui tient la place du Maître bénit le pain, le rompt, le distribue après avoir dit sut lui les mots : Ceci est mon corps. A la fin du souper, il prend une coupe de vin, rend grâces, la fait circider après avoir dit sur elle:Ceci est la nouvelle alliance dans mon sang. C’est Jésus qui a institué cette eucharistie, or­ donné formellement de la célébrer. Ce que saint Paul enseigne, ce qu’il dit sur ce sujet, il le tient du Maître lui-même. Aussi la cène chrétienne est-elle le repas du Seigneur qui sc célèbre à la table du Seigneur avec la coupe du Seigneur. Le dernier repas de Jésus avait été un banquet d’adieu, un festin funéraire où avait été annoncée sa mort et figurée l’effusion de son sang. La cène chré­ tienne commémore par ses rites et ses formules la fin bienfaisante du Sauveur. La première cène indiquait, les cènes chrétiennes rappellent que par le sang de Jésus est scellée une alliance entre Dieu et son nouveau peuple, que le Christ fut une victime et sa mort un sacrifice. Au repas que célèbre le Christ et dans tous ceux qui le reproduisent, les assistants sont invités à par­ ticiper à la victime, à s’approprier l'alliance et à en­ trer ainsi d’une certaine manière en rapport intime avec la divinité. Bien plus, le pain de la fraction, c’est le vrai corps, le vin de la coupe eucharistique, c’est le vrai sang de Jésus. Et c’est jusqu’à ce que le Clirist vienne que le rite annonce sa mort. Il fait oublier en quelque sorte son absence et permet de trouver moins long le temps qui sépare de son avènement. Aussi est-ce un crime de prendre part à la cène comme à un repas ordinaire sans les dispositions requises. L’indigne communiant est coupable du corps et du sang du Seigneur,mange et b >it sa con­ damnation, s’attire de redoutables châtiments. Avant de recevoir l'eucharistie, que chacun s'examine, se juge et se corrige. Après avoir goûté à la tabie et à la coupe du Seigneur, que nul n’excite sa j<:..s;e, que tous renoncent à la table et à la coupe des dàaoas. 3. Saint Luc. — a) L'institution de Feuri&frttt. xxn, 1-20. 1. La fête des azymes qu'on appelle la Pàqae appro­ chait. (2-6. Préliminaires de la trahison. i 7. Anna te 1064 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE 1063 jour des azymes où l’on devait immoler la Pâque. S. Jésus envoya Pierre et Jean : Allez, leur dit-il, nous préparer la Pâque afin que nous la mangions. 9. Ils lui dirent : Où voulez-vous que nous la préparions? 10. Il leur dit : Voici, à votre entrée dans la ville, viendra à votre rencontre un homme portant une cruche d'eau ; suivez-le, dans la maison oil il entrera, 11. ct vous direz au chef de la maison : Le Maître te dit : Où est la salle où je mangerai la Pâque avec mes disciples? 12. Et celui-ci vous montrera une grande salle haute meublée, là laites les préparatifs. 13. Ils par­ tirent ct trouvèrent les choses comme il le leur avait dit et préparèrent la Pâque. I l Et lorsque arriva l'heure, il se mit à table ct les douze apôtres avec lui. Pour les versets 15-20, à côté du texte courant, il existe d’autres types plus courts, qu’il sera nécessaire d’examiner, certains critiques se servant d’eux pour attribuer à la cène primitive un sens tout à fait différent de celui que lui reconnaissent les récits des Synopti­ ques, sous la forme actuelle. Ce travail sera fait plus loin. Ici. puisque nous cherchons seulement quel est pour un catholique le contenu des Livres saints, quels arguments il peut employer lorsqu’il défend le dogme de la présence réelle contre des protestants conserva­ teurs, nous devons examiner le texte courant connu sous le nom de texte long ou de texte alexandrin. Car il a droit à une très grande autorité non seule­ ment parce que l’Église l’a adopté, mais aussi parce qu’il est attesté par tous les manuscrits majuscules, en dehors de D, par la plupart des autres et par des versions. Néanmoins, comme il sera bientôt néces­ saire de comparer les divers textes, afin de ne pas citer deux fois la leçon longue, dès maintenant nous juxta­ posons les diverses recensions : 1* TEXTE LONG 5· TEXTE (Tou· te· rnnjuscul· S, tous les *'Utres manuscrit· et versions, à l’exception de ceux qui sont cités dans le· autres colonnes.) 2’ TEXTE COURT 15 Et il leur dit : J’ai désiré d'un vif désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir. 15. Et il leur dit : J’ai désiré d’un vif désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir. 15. Et il leur dit : J’ai désiré d'un vif désir manger celte Pâque avec vous avant de souffrir. 15. Il leur dit : J'ai dé­ siré d’un vif désir manger la Pâque avec vous avant de souffrir. 15. Il leur dit : J'ai dé­ siré d’un vif désir manger avec vous la Pâque avant de souf­ frir. 16. Car je vous dis que je ne la mangerai plus jusqu’à ce quelle soit accomplie dans le royaume de Dieu. 16. Car je vous dis : je ne la mangerai plus jusqu’à ce qu’eile soit mangée nouvelle dans le royaume de Dieu. 16. Car je vous dis que désormais je ne la mangerai plus jus­ qu à <*e qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. 16. Car je vous dis que désormais je ne la mangerai plus avant qu elle soit accomplie dans le royaume de Dieu. 16. Car je vous dis que désormaisje ne la man­ gerai plus jusqu'à ce que le royaume de Dieu soit accompli. 17. Et ayant pris une coupe, fait l’action de grâces, il dit : Prenez ceci et partagez-levous. 17. Etayant pris la cou­ pe, fait l’action de grâces, il dit : Prenez ceci,partagez-le-vous. » » 18. Car je vous dis que je ne boirai plus désor­ mais du fruit de la vigne jusqu'à ce que le royaume de Dieu soit venu. 18 Car je vous dis : dé­ sormais je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce que le royaume de Dieu soit venu. D n 19. Etayantprisdupain, fait l’action de grâces, il le rompit et le leur donna, disant: Ceci est mon corps qui a été donné pour vous. Fai­ tes ceci en ma mé­ moire. 19. Et ayant pris du pain, fait l'action de grâces, il le rompit et le leur donna, disant : Ceci est mon corps. D (codex Bezæ) ; a, d, fF, i, 1. 4· TEXTE DE LA DE LA CURETONIENNE VERSION SYRIAQUE 3° TEXTE DE LA PESCH1TO. de b et de e. DITE DU SINAÏ OU LUDOVISIENNE. 20. Et [il fit] de même [pour la coupe], après le souper.disant : Cette coupe [est] la nouvelle alliance dans mon sang qui est répandu pour vous. Nota : Les manuscrits latins présentent en­ tre eux de légères variantes. 17. Et ayant pris du pain, fait l’action de grâces, il le rompit et le leurdonna. disant : Ceci est mon corps qui est donné pour vous. Faites ceci en ma mémoire. \Ί. 18. Et [il fit] pareille­ ment aussi sur la coupe après lesouper, il dit : cette coupe (est la] nouvelle alliance dans mon sang versé pour vous. 18. Et ayant pris une coupe, fait l'action de grâces sur elle, il dit : Prenez ceci, partagezle-vous. 18*. Et après lesouper. ayant pris une coupe, fait l'action de grâces sur elle, il dit : Prenez ceci, partagez- le-vous. 18k. Ceci est mon sang, alliance nouvelle. 19. Je vous dis que dé­ sormais je ne boirai plus du fruit de la vi­ gne jusqu’à ce que le royaume de Dieu soit venu. 19. Car je vous dis que désormais je ne boirai plus de ce fruit jusqu’à ce que soit venu le royaume de Dieu. Et ayant pris du 17. Etayantprisdupain. pain, fait l’action de fait l’action de grâces grâces sur lui, il le sur lui, il le rompit et rompit et le leurdon­ le leur donna, disant : na. disant : Ceci est Ceci est mon corps que mon corps [qui est] je donne pour vous. pour vous. Faites ceci Faites ainsi en ma mé­ en ma mémoire. moire. Nota .* b et e omettent après la consécration du pain, les mots : Faites ceci en nia mémoire. 1065 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE 1066 Dans le récit de Luc, le caractère pascal de la cène donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils 1e recon­ est fortement marqué. Il est expressément afïirmé nurent; mais lui devint invisible â tans yeux. > Des exégètes catholiques anciens et modernes à six reprises (1, 7, 8, 11, 13, 15). Le repas que prend Jésus a une importance exceptionnelle : « J’ai désiré ont supposé que Jésus avait donne â se s hôte s le τ s:: d’un vif désir manger cette Pâque avec vous, » c’est eucharistique. Certains critiques non croyants par­ un terme longtemps et très attendu. La cène est en tagent ce sentiment Goguel, par exemple, qui σ>uciut que « la fraction du pain... apparaît » cans cet tr rapport avec la passion : Jésus déclare qu’il prend ce repas avant de souffrir; en rapport avec le royaume sodé « comme un signe de ralliement pour les chré­ futur : la Pâque qui se célèbre est une ligure de celle tiens, » que « l’eucharistie était célébrée à qui, plus tard, se réalisera pleinement; deux fois repas, » enfin qu’elle explique la nécessite . : du Christ et sa valeur. Op. cit., p. 1.-5-1 .-4. 'ac ­ cette perspective eschatologique est présentée (non seulement dans la leçon, courante mais dans toutes les croire que Jésus ait « renouvelé ■ pour les dise pie autres recensions, à l’exception de celle de laPeschito). d’Emmaüs « le moment tragique de la d-. r: ..r c . D’après le texte prédominant (et aussi d’après Loisy, op. cit., t. n, p. 7G3, estime - que i..r D, donc d’après tous les majuscules), Jésus prit de l’eucharistie » était « présent à l’esprit du d’abord une coupe, fit l’action de grâces et la distri­ teur. » Il tire même de ce fait des conclusions s ur .. bua, disant : Je ne boirai plus du fruit de la vigne jus­ manière dont se forma le concept de la cène. Voir plu s qu’à ce que le royaume de Dieu soit venu. Puis il loin. prit du pain, fit l’action de grâces, le rompit et le En réalité, la narration ne dit pas si la fraction donna à ses disciples, en disant ces mots (que con­ du pain à Emmaüs fut eucharistique. Loisy allègue tiennent toutes les recensions) : Ceci est mon corps, « la solennité de la formule. » Elle n’offre rien d’ex­ mots qui ont ici évidemment le même sens que dans traordinaire. Elle ressemble un peu à celle de la saint Matthieu, saint Marc et saint Paul. Le texte ène, mais elle omet ce qui est essentiel, les paroles courant ajoute : qui est donné pour vous; nous avons de Jésus. Le récit dit qu’il rompit le pain : sans doute signalé plus haut l’importance et la signification de e mot désigna chez les premiers chrétiens ie geste formules semblables. Le sens est clair : « le corps eucharistique; mais il continua aussi à signifier l’acte de Jésus est livré à la mort pour le salut de ses dis­ vulgaire de quelqu’un qui brise un aliment pour i· ciples. · Loisy,· op. cit., t. n, p. 532. C’est la formule partager. Le Christ bénit, ευλόγησε, le pain, à la équivalente de celle que saint Luc emploie pour le vérité; mais cet acte n’est pas nécessairement sacra­ sang : il esl versé pour vous. L’idée de sacrifice est mentel, les Juifs et Jésus l’accomplissaient toujours donc accusée à deux reprises. Par ces paroles, « Jésus avant de prendre leur nourriture. Et l’ensemble du s’assimile à une victime immolée, » avouent les cri­ récit tend plutôt à démontrer qu’il ne s’agit pas ici tiques non croyants. Goguel, op. cit., p. 192; Loisy, de l’eucharistie. Jésus était présent, avait parlé, ex­ op. cil., t n, p. 522. Or, il n’a pas institué un sacrifice pliqué les Écritures, réchauffé Je cœur des deux dis­ de pain et de vin, c’est donc son corps et son sang ciples dans le chemin, avant la fraction du pain; ce véritables qui constituent la victime; et s’il en est n’est pas elle qui le rend présent. Sans doute, c’est ainsi,c'est son corps et son sang qu’il offre en nour­ au moment où le Christ fait ce geste qu’il est reconnu ; riture ct en breuvage aux disciples. Le sacrifice men­ mais à cet instant même il devient invisible. La tionné est-il celui de la croix? Les participes pré­ fraction eut pour effet non de donner le corps et le sents (σιδόμενον, έκχυννόμενον), employés par saint sang de Jésus, mais de les faire disparaître. C’est Luc, attestent-ils qu’à la cène même, d'après lui, le le contraire de l’eucharistie. geste de la consécration du pain et du vin constituent d) La fraction du pain à Jérusalem dans la 'commu­ un sacrifice? Beaucoup de théologiens catholiques et ni uté primitive. Act., n, 42-47. — Saint |Luc décrit certains commentateurs ont choisi la seconde alter­ les mœurs des premiers chrétiens de Jérusalem : native. Rauschcn, L’eucharistie et la pénitence, trad, 42. Ils persévéraient dans la doctrine des apôtres, et franç., Paris, 1910, p. 34, note 1. Voirplushaut et dans l’union, ct dans la fraction du pain, et dans les prières art. Messe. Après avoir consacré le pain, Jésus dit : 43. La crainte était en toute âme et il se faisait beau­ «Faites ceci en mémoire de moi. » Puis il prononça coup de prodiges ct de miracles par les apôtres. 44. Tous sur la coupe des mots que déjà nous avons trouvés : ceux qui croyaient vivaient ensemble et ils avaient tout les uns (celte coupe est la nouvelle alliance en mon en commun. 45. Et ils vendaient leurs propriétés et leurs sang) dans saint Paul, les autres (qui est versé pour biens ct ils en partageaient le produit entre tous, selon les vous) dans saint Matthieu et saint Marc; il est inutile besoins de chacun. 46. Chaque jour ils étaient fidèles .· de les expliquer de nouveau : ils attestent la présence . aller en union d’esprit (ou ensemble) dans le temple et rompant le pain à la maison (ou de maison en maison), ils réelle, l’institution de l’eucharistie par le Christ. prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, b) Multiplication des pains, ix, 10-17. — Le récit de louant Dieu. ce miracle où les Pères et les écrivains chrétiens, sans Le j>. 42 nous apprend que les convertis de saint mettre en doute la réalité du fait, ont souvent vu Pierre persévéraient d’abord dans la doctrine des soit une figure de l’eucharistie, soit un prodige des­ apôtres, c’est-à-dire sans doute complétaient leur tiné à faciliter l’adhésion au dogme de la présence réelle, se trouve dans saint Luc comme dans les trois instruction en recevant l’enseignement des Douze. Est autres Évangiles. Voir plus haut. A noter l'identité ensuite nommée la κοινωνία, c’est-à-dire les réunions absolue, dans les récits des trois Synoptiques,· des (Leclercq, art. Agape, dans le Dictionnaire d'archéo­ mots de la narration qui rappellent le mieux la cène: logie chrétienne, t. i, col. 783); ou plutôt le fait de « Ayant pris les cinq pains et les deux poissons, et former un groupe religieux, une communaut·. unie parles liens d’une vive charité. Batiflol. cp. c:t.. p. 35; ayant levé les yeux au ciel, il prononça la bénédiction Felten, Die Apostelgeschichte, Fribourg-en-Brisgm, et rompit les pains et il les donna aux disciples... Et 1892, p. 93; Fillion, La sainte Bible, Paris, 1901, tous mangèrent et furent rassasiés. » c) Les disciples d’Emmaüs, xxiv, 13-35. — « Deux L vu, p. 626; Rose, Les Actes des apôtres, Paris, disciples étaient en route vers Emmaüs... Jésus les , 1905, p. 27. Le contexte (44 et 45) oblige, en effet, a joignit, mais... ils ne le reconnaissaient pas. · Ils I entendre en ce sens le mot «communion «.Les pre­ l’invitèrent à rester avec eux. « Et il entra... Or, miers chrétiens persévéraient aussi « dans la frsetico pendant qu’il était à table avec eux, il prit le pain, du pain, » c’est-à-dire dans l’eucharistie, selon /opi­ prononça une bénédiction, puis le romnit et le leur nion de presque tous les exégètes catholiques et c un 1067 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE grand nombre de critiques non croyants (ces derniers font le plus grand cas de cette affirmation ainsi en­ tendue, lorsqu’ils essaient de distinguer les étapes d’une évolution de la cène). La Vulgate a même accusé davantage ce sens, en traduisant ainsi le grec : in communicatione /ractionis panis. « Les disciples per­ sévéraient dans la participation à la fraction du pain.» (L’expression rappelle les mots κοινωνία τού σώματος τού Χριστού la communion au corps du Christ.) Voir aussi la Peschito et la version sahidique. En­ fin, les premiers chrétiens s’attachaient avec con­ stance aux prières. L'article ταϊς semble faire allusion à des prières spéciales qu’on associait à la célébra­ tion des saints mystères. Fillion, loc. cil.; Leclercq, op. cit. On a observé que les divers actes mentionnés sont ceux qui étaient en usage dans les offices chré­ tiens : prédication apostolique, vie en commun, frac­ tion du pain, prières. F. Probst, Liturgie der ersten Jahrhunderle, Tubingue, 1870, p. 23, voit même dans la κοινωνία le repas fraternel; et selon lui, la phrase du livre des Actes énumérait les quatre opérations de l'assemblée clirétienne, tels qu’on les retrouve à Troas. Voir aussi Batillol, op. cit., p. 36. Le texte est-il aussi précis? Il semble téméraire de l'affirmer. En tout cas, la fraction du pain semble bien désigner ici l’eucharistie. La fraction du pain est encore mentionnée un peu plus loin, 46 : «Chaque jour, les disciples étaient fi­ dèles à aller en union d'esprit (ou mieux ensemble) dans le temple et rompant le pain à la maison (ou de maison en maison), ils prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, louant Dieu. » Beelen, Fillion et plusieurs exégètes pensent qu’il ne s’agit pas ici de l’eucharistie, mais des repas ordinaires que les chrétiens pouvaient faire dans leur maison. Ces commentateurs s’appuient sur l’absence d’article devant le mot άρτον, pain, et sur le contexte : les fidèles prenaient leur nourriture avec joie. Pourtant il est difficile d'admettre qu’à un si court intervalle, la même manière de parler ait deux sens différents, et un bon nombre d’exégètes de toute école voient ici encore la fraction eucharistique. Batiffol, op. cit., p. 36, 37, pense que les versets 44-46 émanent d’une source judéo-chrétienne et présentent, sous une forme plus concrète, les données que le verset 42, de source paulinienne, aurait abrégées et rendues abstraites. Il voit dans cette phrase l’indication des deux habi­ tudes qui caractérisent la vie religieuse des premiers chrétiens : la fréquentation du temple et la célébra­ tion de l’eucharistie. Ces deux actes leur donnent un bonheur paisible, que Luc décrit à l’aide d’une ex­ pression biblique connue : ils prenaient leur nourri­ ture en joie et simplicité de cœur. Cette explication se heurte à une difficulté. La phrase grecque per­ met-elle de séparer ainsi les mots : · rompant du pain à la maison » de ceux qui suivent : « ils prenaient leur nourriture avec joie... »? Goguel, op. cil., p. 129; J. Réville, op. cit., p. 95, et plusieurs commentateurs catholiques, Felten, op. cil., p. 98; Leclercq, op. cit., col. 783, croient, et à bon droit, ce semble, qu’il faut les rapprocher. Ce passage attesterait donc l’existence dans la communauté primitive d’une fraction du pain eucharistique faite au cours d’un repas simple et joyeux, accompagnée de louanges adressées à Dieu. Si la grammaire n’oblige pas absolument à préférer cette interprétation, le sens connexe des deux verbes voisins rompre le pain et prendre la nourriture porte à les réunir. Le texte du Canlabrigiensis favorise ce sentiment. De ces deux versets, on peut conclure que la frac­ tion ou l’eucharistie était célébrée dans la première communauté de Jérusalem; que ce rite avait une très grande importance, puisqu’il est mentionné deux 1068 fois dans une brève description de la vie chrétienne, qu’il n’était pas un geste profane et vulgaire identique à un usage d’un repas ordinaire, et sans doute qu’il était célébré comme il l’avait été par le Christ, au coûts d’un repas simple ct joyeux, terminé par oes prières. C’est dans les maisons privées par opposition au temple qu’il s’accomplissait. Rien ne prouve que l’eucharistie ne comprenait pas la distribution d’une coupe. Jadis Corneille de la Pierre voulait conclure, de l’emploi des mots fraction du pain, que les laïques communiaient alors seulement sous l’e pèce du pain; aujourd’hui certains critiques non croyants estiment pouvoir se servir de cette locution pour affirmer que, primitivement, la coupe n’avait aucune place dans le rituel de la cène. Brandt, op. cil., p. 292 sq. Voir aussi Goguel, op. cit., p. 86, 130. C’est abuser du si­ lence du livre des Actes. L’eucharistie est mentionnée ici comme appartenant au culte chrétien : le mot fraction la fait assez connaître au lecteur. Aujourd’hui nous disons : «Je me suis confessé, » ce qui signifie : « j’ai eu la contrition » et « j’ai reçu l’absolution. » Cependant M. Schermann ne veut vo.r dans ces deux passages des Actes que l’habitude qu’avaient les premiers chrétiens de Jérusalem de prendre en commun leurs repas ordinaires. Bas Brotbrechen Im Urchristentum, dans la Biblische Zeitschrift, 1910, t. vin, p. 162-170. Il me semble qu’il a raison pour le se­ cond cas (E. Mangenot). 4. Saint Jean. — Le quatrième Évangile, dans son récit de la derniè e c ne, ne rapporte pas l’insti­ tution de l’eucharistie. Ce silence a été exploité à tort par certains critiqu s désireux d’établir que le sacre­ ment ne remonte pas à Jésus. Saint Jean n’a pas l’intention d’écrire une biographie du Sauveur. Il ne semble même pas que cet évangéliste se propose de compléter les Synoptiques, bien qu’en réalité il l’ait fait dans une certaine mesure. Son principal but est didactique et dogmatique : il écrit pour que ses lec­ teurs « croient que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu» et que, croyant, ils aient « la vie en son nom », xx, 30, 31. Sa thèse est établie sans qu’il ait besoin de ra­ conter l’institution de l’eucharistie. Au reste,cette nar­ ration était connue, ce sacrement était en usage, à l'époque où il rédigeait son œuvre. Enfin, au c. vi de son Évangile,il avait exposé la doctrine sur la com­ munion, son contenu, ses eflets, sa nécessité, il n’avait rien à ajouter. Puisque Jésus a promis de donner son corps et son sang, il a tenu parole. Saint Jean n’aurait pas raconté que le Sauveur s’était engagé à offrir sa chair en nourriture si, en fait, les chrétiens, ses con­ temporains et lui-même n’étaient pas persuadés qu'ils avaient reçu du Christ cet inestimable don. Cf. Lebreton, loc. cil., col. 1554; Calmes, op. cil., p. 375. Le quatrième Évangile atteste donc, à sa ma­ nière, l’institution de l’eucharistie par Jésus. Les critiques non catholiques eux-mêmes n’at­ tachent plus d’importance à ce silence de l’évangéiste. Quelques-uns d’entre eux, au contraire, croient apercevoir dans le récit johannique de la cène et dans les discours d’adieu des allusions à l’eucharistie. Loisy, Le quatrième Évangile, p. 704, affirme qu’« elle tient plus de place dans le quatrième Évangile que dans les Évangiles antérieurs où elle est expressé­ ment signalée; » « son souvenir remplit tous les récits et discours de la dernière journée. · Ainsi, l’épisode du lavement des pieds est une allégorie qui « montre dans l’eucharistie un acte nécessaire de la vie chré­ tienne sans lequel on ne peut avoir part avec le Christ, c’est-à-dire sans lequel on ne peut être sauvé, » un bain destiné à effacer les souillures contractées après le baptême. Goguel, op. cit., p. 195-196. « Jésus, dans sa mort, s’est fait par amour le serviteur de l’homme; l’eucharistie est le mémorial permanent de 1069 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE 1070 ce service unique; le lavement des pieds représente... une relation entre ce prodige et la cène, on ne pent et le service essentiel de Jésus et son mémorial. » dire avec certitude que ce que disaient déjà des Loisy, op. cit., p. 702-722. La bouchée de pain trempé Pères de l’Église : la transformation de Fean aide à offerte à Judas et qui fait entrer en lui Satan, xni, comprendre le changement du pain et du vin. L'eau et 26-27, est une allusion à la parole de Paul sur le le sang qui coulent du côté de Jésus crucifié s'ex­ communiant qui mange et boit sa condamnation. pliquent par sa mort et sont présentés avant toot Loisy, op. cit., p. 728. L’ordre intimé au traître de comme un certificat de décès, une realisutioc des faire vite ce qu'il a à faire est une invitation à distri­ prophéties, xix, 32-37; ceci admis, on peut r-:.r* buer des aumônes et rappelle les actes de charité qui, aussi que l’eau et le sang sont des figures;ei core estchez les premiers chrétiens, suivirent la cène. Loisy, il difficile de pénétrer l’intention thêologique ou mys­ op. cit., p. 731. Le nouveau commandement d’amour tique de l’auteur, en cet endroit, comme Fa bien plusieurs fois inculqué par Jésus au cours du dernier montré Calmes. Op. cil., p. 445. Si tcuti fois on pense entretien, c’est, avec la recommandation de la cha­ qu’il y a en cet épisode un symbole, on peut rappro­ rité, le précepte de l’agapé, c’est-à-dire del’agape eucha­ cher le sang qui coule du côté de Jésus ci·, i que le ristique, Loisy, op. cit., p. 736; le Paraclet promis, c’est fidèle est invité à recevoir comme un breuvage, vr, l’Esprit de Jésus qui agit dans le baptême et l’eucha­ 53-56. S. Thomas, In Joa., c. xix, lect. v, n. 4, Opère. ristie, par l’eau et par le sang. Loisy, op. cit., p. 753. Paris, 1876, t. xx, p. 340. Du verset de l’Évangile on a rapproché l’affir­ « Je suis la vraie vigne, » dit le Sauveur; cette allé­ gorie correspond à la doctrine de Paul sur le sang mation de la Iro Épître, v, 6 sq. : « Ils sont trois qui du Christ; l’eucharistie unit à celui sans lequel on ne rendent témoignage : l’esprit, l’eau et le sang et ces peut rien, grâce à la présence duquel on peut tout. trois ne font qu’un, · car Jésus « est venu dans l’eau Loisy, op. cil., p. 762-764; Goguel, op. cit., p. 197. La et le sang. » Encore qu’on puisse entendre ce passage prière faite au nom du Seigneur et qui sera infail- ’ du baptême de Jésus, de sa mort et de l’action qu’opéra lible, xiv, 12-14, c’est surtout celle qui accompagne en lui ou par lui l’Esprit, il n’est pas téméraire de la cène, et qui est d’une manière spéciale prononcée penser qu’il est fait allusion ici aux deux sacrements en union avec Jésus. Loisy, op. cit., p. 750. L’oraison dont saint Jean a raconté la promesse. Mais vouloir sacerdotale, xvn, 1-26, que le Sauveur adresse à son découvrir ici la preuve qu’il y avait en Asie-Minenre, Père, en levant les yeux vers le ciel, est eucharistique, à Éplièse, des chrétiens qui, acceptant le baptême car elle ressemble < trangement aux prières de la d'eau, ne communiaient pas et ne croyaient pas au Didaché : « Je me consacre moi-même pour eux, » Saint-Esprit (ce seraient les disciples d’Apollo dont affirme Jésus, xvn, 19, c’est-à-dire je me voue à la parlent les Actes, xix, 1 sq.); supposer que l’au­ mort en victime expiatoire, « afin qu'ils soient eux teur, parson appel au témoignage de l’Esprit, montre aussi consacrés dans la vérit , » ajoute-t-il, en d’autres dans l’eucharistie un rite qui n’a pas été institué par termes, afin que le sang du Calvaire et de l’eucha­ Jésus, mais qui est « né dans l’Église sous l’influence ristie les purifie de leurs péchés. Et à la fin de sa de l’esprit, » Goguel, op. cit., p. 211, c’est mettre prière, le Christ demande à son Père la conservation dans les textes ce qu’on veut y trouver. L’exégèse de l’unité chrétienne, dans l’amour et par le sacre­ fait place à la divination. Voir dans >a communion ment de la charité. » Loisy, op. cil., p. 815. avec Dieu, i, 6, dont parle l’Épître, la participation Toutes ces conjectures paraissent hardies, la plu­ au sang de Jésus, i, 7, dans la charité ou άγάπη que part de ces rapprochements ne sont guère justifiés. recommande continuellement cet écrit la cène chré­ Quoi qu’il en soit, il est impossible de dégager de ces tienne, et transformer ainsi ce que tout lecteur non divers passages un enseignement précis et certain sur prévenu prendrait pour des conseils de morale en l’eucharistie. Nous n'oserions, de l’examen des c. xm- a instructions pour l’agape ou repas de communion, · xvii, tirer qu’une seule conclusion. Les paroles de Goguel, loc. cit., c’est jouer sur les mots, sans même Jésus à la cène, qui déjà répondent fort bien à la respecter leur teneur, car il est parlé d’une manière situation et au moment, se comprennent encore mieux constante dans l’Épître non seulement de l’agapé ou si, au cours du dernier repas, ila institué l’eucharistie, de l’amour de Jésus pour l’homme, mais de la charité présenté réellement aux siens son corps et son sang. Π du Père et de Dieu, pour nous et de l’affection que les donne un suprême témoignage d’amour. Il leur montre chrétiens doivent se témoigner les uns aux autres. qu’une dernière purification estnéccssaire. La trahison Enfin,les paroles de l’Apocalypse, m, 20: «Voici que de Judas et le reniement de Pierre revêtent un carac­ je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un en­ tère de gravité exceptionnelle. Le commandement de tend ma voix et ouvre j’entrerai chez lui, je souperai la charité ne pouvait être mieux placé : « Aimez-vous avec lui et lui avec moi » ont pu être appliquées comme je vous ai aimés. » Jésus ne laisse pas les dis­ sans doute à 1’eucharistie, mais s’expliquent aussi ciples orphelins; lorsque le monde ne le verra plus,ils sans qu’on recoure à cette interprétation. le verront. Ils connaîtront qu’il est en eux et eux en En résumé, les écrits johanniques ne nient pas l’ins­ lui. Il est le cep, ils sont les rameaux, qu’ils lui restent titution par Jésus de l’eucharistie. L’Évangile l’af­ unis. Grâce à lui, ils auront paix, calme du cœur et firme indirectement en rapportant la promesse et, joie. Ils ne sont plus des serviteurs, mais des amis. Et s’il ne relate pas les paroles de la consécration, il la magnifique prière du Christ pour son œuvre, ses présente un contexte qui s’harmonise avec elle. disciples et son Église acquiert une signification plus 5. Confirmation de Vinterprétation catholique des haute, se réalise avec une vérité plus saisissante si paroles de la consécration. — Après avoir examiné les elle accompagne le don eucharistique. Aussi, les li­ formules : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, les turgies, ancienne et actuelle, ont-elles cherché dans partisans de la présence réelle présentent d ordinaire ce discours d’adieu de Jésus des formules pour enca­ l’argument suivant : Les enseignements que donnent drer l’acte de la communion. les Evangiles sur la personne de Jésus, sur i’etat c es­ Les autres textes de l’Évangile de saint Jean, des prit des apôtres, sur les circonstances de la cène, Épîtres, de l’Apocalypse, où on a encore parfois voulu obligent à entendre au sens littéral les affirmations voir des allusions à l’eucharistie, suggèrent des rap- , du Christ. Cette preuve est évidemment de valeur prochements qui n’ont pas une grande importance. Π J nulle ou peu considérable aux yeux des critiques qui n’est facile ni de prouver ni de déterminer avec pré­ n’admettent ni la divinité de Jésus ni la véracité cision la portée symbolique que certains critiques attri­ historique ni le caractère surnaturel des récits évan­ buent à l’épisode des noces de Cana; et si l’on cherche géliques. Mais le catholique qui cherche dans l’Écriture 1071 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE la révélation, le controversiste qui démontre la pré­ sence réelle à des protestants conservateurs peuvent user de ces considérations dont la force n’est nullement négligeable. Wiseman, op. cil., dans les Démonstra­ tions évangéliques de Migne, t. xv, p. 1260 sq., les a fait valoir de la manière la plus saisissante. Celui qui parle est Jésus arrivé à la veille de sa mort, à une des heures les plus solennelles de sa vie. Les dernières recommandations d'un homme qui n’a pas perdu connaissance doivent être très intelligibles : car il se rend compte que bientôt il ne sera plus là pour les expliquer. Et Jésus n’est pas pour les Douze un étranger, ses disciples ont été traités par lui avec une extrême bonté. Le suprême adieu qu’il leur a adressé ne devait pas être une indéchiffrable énigme sur le sens de laquelle vingt siècles plus tard on discu­ terait encore. Comme le dit Jülicher, ce qui vient d'une âme remplie d’émotion, de compassion et d’amour doit être clair et simple; les énigmes sortent de la tête et non du cœur. Plus une explication des paroles de la cène est ingénieuse, subtile,compliquée, plus elle est suspecte de n’être pas la bonne. La plus haute sublimité et la plus grande simplicité ne s’ex­ cluant pas,les expressions si solennelles de Jésus à son dernier repas ont dû être immédiatement intelligibles pour les assistants. Et s’il en est ainsi, l’exégèse ca­ tholique, littérale est celle qui offre les meilleures ga­ ranties, car elle aboutit au sens le plus sublime et le plus simple; impossible de moins torturer les mots. La solennité extraordinaire dont le Christ s’entoure insinue aussi que quelque chose de grand et d’inouï va avoir lieu. Pierre et Jean, les apôtres privilégiés, préparent le repas; Jésus attend impatiemment cette Pâque. A la rigueur, ces détails peuvent être expli­ qués par les commentateurs qui n’acceptent pas le sens littéral, mais, à coup sûr, tout se justifie davan­ tage si Jésus va se donner lui-même comme agneau pascal. Il scelle de son sang une alliance, un testament. Ces actes ne peuvent être rédigés qu'en termes non équivoques. Le testateur, surtout s’il laisse quelque chose dont ou ignorait l’existence, indique sans figure ni ambiguïté ce qu’il lègue. S’il demande qu’en mé­ moire de lui on accomplisse un acte, il détermine avec soin son intention. L’ancienne alliance avait été conclue en des termes très clairs, Exod., xxiv : les conditions, les engagements, les avantages étaient bien stipulés. Et le legs qu’offre Jésus n’est pas facul­ tatif : les disciples sont tenus de le recevoir; l'union qu’il offre de sceller ne doit pas être repoussée. « Pre­ nez, mangez, faites ceci en mémoire de moi,«telles sont les paroles du Christ. Elles commandent. Dieu ne donne pas des ordres dont on ignore le sens, son code n'est pas un recueil de métaphores. De même, lorsqu’il impose un dogme, il manifeste d’une manière suffisante quel assentiment il demande. Si les dis­ ciples sont tenus de croire à ce qu’affirme Jésus, il faut qu’ils sachent ce qu’il leur dit. Et si c’est un symbole que leur présente le Christ, il doit le leur faire savoir. Lorsque les Évangiles montrent le Sau­ veur instituant le baptême, donnant le pouvoir de remettre les péchés, conférant une autorité à ses dis­ ciples, ils emploient des expressions sur le sens géné­ ral desquelles on ne se méprend pas. Le quatrième Évangile atteste d’une manière spé­ ciale que Jésus à la cène ne veut pas user d’images incompréhensibles. Interrompu maintes fois par ses disciples, il s’explique devant eux avec une extrême douceur. Il déclare qu’il ne veut plus user de para­ boles, qu’il n’a plus de secrets pour eux, qu’ils sont ses plus intimes confidents. Les Douze eux-mêmes le remarquent : « Voilà que vous parlez ouvertement et sans vous servir d’aucune figure, » xvi, 29. Sans doute, 1072 dans ce discours d’adieu, plusieurs allégories sont pro­ posées, xiv, 2, 4, 6, 7; xv, 1 sq.; mais elles sont don­ nées comme telles ou expliquées. Les naroles de la cène, au contraire, ne sont procé­ dées, accompagnées, suivies d’aucun éclaircissement. Dans un entretien inoubliable, le Christ avait promis de donner sa chair en nourriture, son sang en breu­ vage. S’il voulait instituer une simple figure, un mé­ morial de sa charité, de sa passion, de sa personne, de son Église, il devait bien se garder de dire aux Douze en leur montrant du pain : « Ceci est mon corps. » Car évidemment il leur laissait croire que son ancienne promesse se réalisait alors à la lettre d’autant plus qu’au même moment, il leur prodiguait les marques d’amour les plus étonnantes : consolation, promesse du Paraclet, don de paix, soin de leur corps, assu­ rance de l'infaillibilité de leurs prières, garantie d’un prochain retour et pour chacun d’eux d’une place au ciel. Prendre un morceau de pain et dire : « Ceci est l'image de ma personne, mangez-le, » ce serait couronner d’une manière bien insignifiante une œuvre magnifique. Encore, pour être ainsi compris, Jésus aurait-il dû parler autrement. Les apôtres ne sont pas des théo­ logiens symbolistes du xx® siècle, pas même des phiosophes. Ils appartiennent au menu peuple. Ils n’ont pas une notion précise de ce qui, pour être contradic­ toire, est impossible à Dieu. Le vulgaire et par consé­ quent les Douze considèrent le tout-puissant comme un être qui ne se heurte à aucun obstacle et dont l’ac­ tion ne rencontre aucune résistance. Pour l’oriental, le despote est celui dont la volonté n’est pas con­ trariée. Pour le Juif, surtout à l’époque du Christ, Dieu, c’est l’Ètre dont la puissance ne connaît pas de bornes, le maître de la vie et de la mort, celui qui dit et tout a été fait, le seul qui opère des mer­ veilles, qui accomplit tout ce qui lui plaît, dont la parole ne remonte jamais vide, car toujours elle exé­ cute son mandat et remplit sa mission. Or, les apôtres avaient vu Jésus guérir des malades, chasser les démons, rendre les sens aux infirmes, ressus­ citer les morts, commander à la tempête, multiplier les pains. Ils avaient entendu le Christ leur dire que tout est possible à Dieu, Matth., xix, 26; les reprendre quand leur confiance semblait chanceler. Matth., xiv,31; xvi, 8; xvn, 17 sq. Ils avaient fait acte de foi quand Jésus leur avait promis sa chair à man­ ger. Joa., vi, 68, 69. Comment admettre qu’à la cène, ils aient été tentés de se dire : Il est vrai que le Christ a accompli tous ces prodiges, mais la transformation dont il est ici question de son corps et de son sang est tellement différente de ses autres miracles, qu’à ce moment, pour la première fois, il nous faut douter que son pouvoir s’étende aussi loin? Et peut-on sup­ poser que ces hommes, qui si souvent ont entendu au sens littéral les paraboles et les allégories, aient con­ clu : Prises à la lettre, les déclarations de Jésus à la cène entraînent non seulement une dérogation aux lois de la nature, mais une contradiction ; donc il faut les entendre au sens figuré? Wiseman, loc. cit. Et si, avec les apôtres,nous croyons,nous aussi,que Jésus est Dieu qu’il sait l’avenir, comme le croient beaucoup de protestants hostiles pourtant au dogme de la présence réelle, est-il facile d’admettre que le Christ ait employé un langage qui devait induire en erreur et porter à l’idolâtrie presque tous les fidèles pendant plusieurs siècles et depuis le xvi® la ma­ jorité des chrétiens, langage sur le sens duquel le reste des hommes hésite et ne peut encore aujourd’hui se prononcer, langage qu’il suffisait de remplacer par quelques mots : Ceci est la figure de mon corps, de la passion, de l’Église, etc? 3° Ce qu'a dit et fail Jésus.— Les textes qui attri- 1073 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE huent à Jésus lui-même l’institution de l’eucharistie et l'ordre de renouveler la cène sont-ils authentiques? Sont-ils concordants ou, au contraire, par leurs diver­ gences, ne permettent-ils pas de découvrir sous leur forme actuelle une source primitive muette sur ces importantes actions? Émanent-ils de témoins sûrs, bien informés? Le catholique doit le démontrer au­ jourd’hui, car la controverse sur l’eucharistie porte surtout sur ces questions. Quand il a établi ces con­ clusions, il peut donner la contre-épreuve, prouver que si on ne fait pas remonter au Christ l’institution d’un tel rite, on aboutit à d’irrecevables hypothèses. 1. Jésus a /ail el dit ce qu’affirment les Évangiles et saint Paul. — a) Les témoignages des écrivains du Nouveau Testament sur la cène sont authentiques. — C’est à peine si un ou deux critiques non croyants mettent en doute l’origine paulinienne de la Irc Épître aux Corinthiens (Bruno Bauer, Steck, van Manen) et il est aujourd’hui d’usage, même dans les milieux non catholiques, de ne faire aucun cas de leur sentiment. Volter, Paulus und seine Briefe, Strasbourg, 1905, p. 32 sq., a cru découvrir dans cette lettre plusieurs interpolations : cc n’est pas saint Paul qui aurait rédigé le c. x où se trouve, 17-22, la comparaison entre les sacrifices païens, les sacrifices juifs et le rite chrétien. Et dans les recommandations de l’apôtre sur le repas du Seigneur, le récit de la cène accom­ plie par Jésus, xi, 23-28, serait une interpolation. Volter, pour démontrer cette affirmation s’appuie sur des contradictions qu’il prétend apercevoir entre ce qu’il attribue à saint Paul et cc dont il lui refuse la composition. Mais il est le seul qui les observe et tout, au contraire, dans les ch. x et xi, semble accuser un même auteur. Les critiques non croyants sont presque tous d’accord sur ce point avec les catho­ liques et les protestants conservateurs. Inutile donc de prouver plus longuement que saint Paul a raconté l’institution de l’eucharistie. Plus difficile est la question soulevée par l’existence des diverses recensions du texte de Luc. Quelle est la leçon primitive? Zahn s’est prononcé en faveur de la version attestée par la curetonienne, Einleilung in das Neue Testament, Leipzig, 1900, t. n, p. 360; per­ sonne ne l’a suivi et il est difficile de comprendre com­ ment ce texte aurait pu donner naissance aux autres. Cf. Goguel, op. cil., p. 113. A la suite de Westcott et de Hort, un grand nombre de critiques croient que la recension courte émane de Luc : telle est, en parti­ culier, l’opinion d’Andersen, op. cil., p. 20, et de Loisy, op. cil., 1.1, p. 160; t. il, p. 528. Le troisième Évangile n’aurait donc mentionné ni le récit de la consécra­ tion de la coupe, ni l’ordre de réitérer la cène. Blass, Evangelium secundum Lucam, Leipzig, 1897, suppo­ sant que Luc a donné deux éditions de son ouvrage, soutient même que la première ne contenait pas les versets 19 et 20; dans la seconde il aurait inséré le ÿ. 19 a, qu’un copiste aurait complété par l’addition des versets 19 b et 20. L’authenticité du texte long a été défendue non seulement par les catholiques (Berning, Batiffol), mais encore par beaucoup de critiques protestants et incroyants (Tischendorf, Merx, Spitta, Jülicher, Schmiedel, W. Schmidt, Schultzen, R.-A. Hoffmann, Cremer, Resch, Lichtenstein, Feine, O. Holtzmann, Clemen, W. Bauer, Goguel, etc.). D’excellents argu­ ments ont été invoqués en faveur de cette thèse. Sans doute, la recension courte est très ancienne, attestée par deux traditions (non concordantes), l’une occi­ dentale, l'autre syriaque. Mais le texte long a pour lui tous les manuscrits grecs sauf D, la plupart des minuscules et des versions : c’est le seul que con­ naissent les anciens écrivains ecclésiastiques. L’examen critique des textes est favorable à la 1074 leçon longue.Si les versets 195-20avaient étêsura; tés, pourquoi l’i nterpotateur n anrait-il pas aussi emprunté à Paul l’ordre de réitérer la consecration de vin? Si, primitivement, l’Évangile de saint Lac ne parlait que d’une coupe, comment un chrétien aurait-il pu le modifier assez maladroitement pour qu'a sat 1 permis de se demander si, dans la leçon longue, il nés*. pas question de deux coupes distinctes, akn que l’usage liturgique n’en admettait qu’une? D autre part, tous les éléments contenus soit dans le texte court, soit dans les versions syriaques se retrouvent dans la leçon longue; au contraire, ni D, ni la Peschito. ni la curetonienne, ni la ludovisienne ne contiennent tout ce qui est dans les autres recensions. Ainsi, tou­ tes les formes autres que la longue ne mentionnent qu’un calice, et dans chacune d’elles la réduction des deux coupes est opérée d’une manière particu­ lière. Cette diversité s'explique fort bien si chacun des rédacteurs a voulu remanier arbitrairement; un texte où il était parlé de deux coupes, ne se comprend guère si primitivement il n’y en avait qu’une. Com­ ment expliquer que Luc se soit arrêté après avoir raconté la consécration du pain? Il veut évidemment décrire l’institution de l’eucharistie, puisqu’il com­ mence ce récit. Aurait-il eu un oubli? C’est invraisem­ blable. Désirait-il rectifier les narrations des autres témoins? Rien ne trahit cette intention. La tradition tout entière, les liturgies sont en opposition avec le récit du texte court. Et les omissions de cette recen. sion ne peuvent s’expliquer par des Conceptions doc­ trinales, soit judaïsantes, soit pagano-chrétiennes, soit hérétiques; la consécration du pain n’est-elle pas relatée dans des termes semblables à ceux qu’em­ ploient les deux autres Synoptiques? On peut deviner d’ailleurs pourquoi, si le texte long était primitif, des copistes l'ont raccourci. Il I y était parlé deux fois d’une coupe, 17-18, 20. Or, il n’en était ainsi ni dans les trois autres récits, ni dans les liturgies. Des rédacteurs se sont crus en face de dou­ blets. aussi ont-ils voulu harmoniser la narration de i Luc avec celles des deux autres Synoptiques et avec l’usage. Dire que la méprise est impossible est une affirmation gratuite. Beaucoup de variantes du ma­ nuscrit D accusent un transcripteur négligent. Mais, objecte-t-on, il aurait dû supprimer la coupe des ver­ sets 17 et 18 plutôt que celle du verset 20. C’est évi­ demment ce qu’il aurait dû faire s’il avait été adroit, rien ne prouve qu’il l’était. Et,précisément, c’est ce qu’ont réalisé la Peschito et la ludovisienne. Les partisans de D font observer qu’ils rendent très bien compte du motif de l'addition des ver­ sets 19 b et 20 par un copiste. Le texte court de Luc paraissait étrange. A l’aide de ses souvenirs, ou de traditions orales ou d’emprunts auprès de saint Marc et de l’Épître aux Corinthiens, le transcripteur l’aura complété. La première moitié du ÿ. 20 est prise dans la lettre de saint Paul, la seconde moitié dans le deuxième Évangile. Or saint Luc, pour rédiger les Actes, n’a jamais utilisé les Épîtres ; donc il ne s’en est pas servi non plus pour composer son Évangile. Enfin, l’omission de l’ordre de réitérer la consécration de la coupe, l’insertion peu correcte du dernier participe, ÿ. 20, έν τώ α’ματί μου τό υπέρ υμών έχχυν.όυsemblent être des maladresses et, comme telles, elles paraissent plutôt imputables à un scribe inexpéri­ menté qu’à l’évangéliste. Mais il est facile de répondre que les versets 19 5-2C ne correspondent littéralement à aucun autre des trois récits de la cène; le texte long ne reproduit ser­ vilement ni le récit de saint Marc ni même celui de saint Paul. Il omet, ajoute, modifie. Et même si 19 5-20 étaient identiques au passage correspondant de l’apôtre, on ne devrait pas conclure immédiatement 1075 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE 1076 que saint Luc a utilisé l’Épître aux Corinthiens; [ l’action de grâces est-elle faite d’abord sur le vin? l'évangéliste et Paul pourraient se servir d’une source | Pourquoi, après avoir parlé de la coupe, Jésus s’inter­ commune, écrite ou orale. Quant aux deux prétendues rompt-il afin de présenter le pain et de revenir ensuite maladresses qu’il est plus facile, dit-on, d’attribuer à à elle? Pourquoi le vin est-il consacré le premier, dis­ un copiste qu’à Luc, sont-ce vraiment des mala­ tribué le second? Pourquoi le donner une première dresses, n’ont-elles pu être voulues par l'évangéliste fois pendant le repas, une seconde fois après? Enfin, lui-même? Berning, op. cit., p. 41. ajoute Viteau, pour échapper à ces difficultés, il ne L’étude exégetique du texte de D confirme les suffit pas de dire qu’il s’agit des deux coupes diffé­ conclusions auxquelles aboutissent l’examen des té­ rentes, l’une pascale, 17-18, 1’autre eucharistique, 20, moignages et les recherches de critique textuelle. Sous car, au ft. 17, il est parlé d'une coupe (le grec n’a pas la forme qu’elle a dans le codex Bezœ, la recension l’article), au verset 20 de la (τό) coupe, c’est-à-dire courte ne peut's’expliquer. Personne n'a pu découvrir de celle dont l’auteur a déjà parlé, il n’y en a donc pourquoi, si la coupe du jL 17 est eucharistique, elle qu’une. Si d’ailleurs on soutient le contraire, on se est mentionnée avant le pain, contrairement à l’ordre condamne à donner au même mot, rendre grâces, deux attesté par les autres témoins, les Pères et la pratique sens différents, et cela, à très petite distance. Car, au universelle. Soutenir qu’elle est une coupe pascale seu­ 1.17, saint Luc écrit : « Jésus ayant pris la coupe et fait lement aggrave la difficulté : pourquoi n’est-il pas l’action de grâces, etc. »; puisqu’il s’agit de la coupe question de la consécration du vin? La tradition lui pascale, le verbe a ici le sens de bénir. Au ÿ. 20, il est attribue pourtant une grande importance. Saint Luc, affirmé que le Christ traita le vin comme il avait traité dira-t-on, ne voulait que marquer le lien entre la le pain (voir ÿ. 19), donc qu’il fit l'action de grâces; Pâque et la fête chrétienne et il suffisait à son but de mais puisqu’il s’agit de l’eucharistie, cette fois le verbe mentionner la consécration du pain. Qui le prouve? Et signifie consacrer. Au reste, si la première coupe n’était s'il en est ainsi, pourquoi s’est-il étendu plus longue­ que pascale, pourquoi Jésus la bénirait-il; pourquoi ment sur le rite mosaïque que sur la cérémonie nou­ l’évangéliste estimerait-il ce menu détail digne d’être velle. Si telle était son intention, il dit trop ou trop relaté; pourquoi entourerait-il d’une telle solennité un peu. Puis on a le droit de se demander pourquoi le acte si ordinaire? On pourrait d’abord être tenté de répondre avec parallélisme des premiers versets s’arrête brusque- | saint Augustin, De consensu evangelistarum, 1. Ill, ment : 15 (manducation de la Pâque) s’opposait fort bien à 17 (présentation de la coupe) ; 16 (parole escha- c. i, η. 2, P. L., t. xxxiv, col. 1157, plusieurs com­ mentateurs anciens et quelques modernes, qu’il n’y tologique sur la Pâque) correspondait à 18 (parole eschatologique sur la coupe). On attend donc après le a eu en réalité qu'une coupe, celle de l’eucharistie; récit de la consécration du pain celui de la consécra­ que les détails des versets 17 et 18 sont donnés d’une tion du vin. Enfin, le y. 21 se rattache mal au ÿ. 19 a. manière anticipée, les mots : « Je ne boirai plus du Pour résoudre ces difficultés et celles que lui paraît fruit de la vigne, » étant appelés en quelque sorte soulever le texte long, M. Viteau, L’Évangile de l’eu­ par ce que Jésus dit de la Pâque dont il ne mangera charistie, dans la Revue du clergé français, 1904, plus. L'hypothèse pourtant ne va pas sans difficulté t. χχχιχ,ρ. 8 sq., propose un remaniement complet du et ne rend pas compte complètement de la double texte de la recension courte. L’ordre primitif serait le action de grâces; elle ne correspond pas à l’idée que suivant : 14, 15, 16, 19 a, 17 (tel qu’on le lit aujour­ se ferait de la cène un lecteur non prévenu qui la d’hui plus les paroles perdues de la consécration de la connaîtrait seulement par le texte de Luc. La plupart, sinon toutes les objections peuvent coupe), 18, 21, 22, 23. Le récit qu’on obtient est alors très cohérent, conforme aux souvenirs traditionnels. être fort bien résolues parles exégètes qui voient dans Mais comment expliquer le texte long? Un copiste qui le texte long le récit de deux actions distinctes, la aurait connu ce passage— il l’aurait emprunté à un Pâque et la cène (Berning, Rose, van Crombrugghe, Évangile primitif — l’aurait inséré dans son manu­ Schanz). L’évangéliste raconte d’abord la fête juive scrit après le )L19 a. Comme il y avait alors deux con­ que Jésus a vivement désiré manger avec ses disciples. Il y fait circuler une des coupes prévues par le rituel et sécrations de la coupe, celle du y. 17 fut supprimée et ce verset ainsi que le suivant furent placés après le l’accompagne des mots : « Je ne boirai plus du fruit de >. 16. La supposition est ingénieuse. Mais elle est en la vigne. » Cette Pâque est décomposée en deux actes, réalité une suite d’hypothèses. Et si des difficultés pour pouvoir être mieux opposée à la cène qui com­ disparaissent, d’autres surgissent : pourquoi un copiste prend deux consécrations : le parallélisme est remar­ a-t-il surchargé un texte déjà complet? Pourquoi son quable : 15 et 16,17 et 18,19 a et 19 b, 20 a et 20 b se addition commence-t-elle aux mots « donné pour correspondent : chaque fois, il y a le récit de l'acte et vous »? Comment attribuer le parallélisme si régulier l’indication du sens du rite. Toutes les difficultés de 15-18 à une série de bouleversements? Quoi qu’il en disparaissent. Il est parlé deux fois de coupe, parce soit d’ailleurs, il faut noter que, selon M. Viteau,si saint qu’il est question de deux calices distincts. La mandu­ Luc n’avait pas écrit le récit de la consécration du cation de l’agneau pascal est suivie de la présentation vin dans les termes où elle est rapportée par le texte d’une coupe pascale, la réception du pain eucharislong, il avait du moins primitivement cité les paroles tique accompagnée de celle du vin eucharistique. Ce prononcées par Jésus sur la coupe eucharistique. Ce n’est donc pas la coupe qui est consacrée en premier qui est authentique, ce n’est donc pas la recension de lieu. Jésus, après avoir présenté le vin, n’attend pas D, c’est une forme un peu moins courte et perdue avant de le distribuer, il le donne une première fois et les disciples boivent; puis de nouveau il le distribuera, aujourd’hui. Au lieu d’imaginer cette explication qui manque mais cette fois il sera consacré. Le langage solennel du de base,il est plus sage et il n’est pas impossible de Christ sur la première coupe n’est pas inexplicable, faire l’exégèse du texte long. Les particularités dont même si elle est seulement pascale; il a pu parler d’elle il faut rendre compte sont les suivantes : pourquoi comme il a parlé de la Pâque, dans les mêmes termes. est-il question à deux reprises de la coupe, 17, 20? « L’article du ÿ. 20 pourrait bien n’être pas intention­ Pourquoi Jésus fait-il sur elle deux fois l’action de nel : s'il se rencontre chez saint Paul, il fait défaut grâces, 17, 20? Pourquoi, dit encore Viteau, loc. cil., chez saint Marc et chez saint Matthieu; et,le fût-il,il p. 8 sq., la manducation de la Pâque, dont parlent les serait très bien à sa place au verset 20 pour désigner versets 15 et 16, n’est-elle pas immédiatement suivie le calice κατ’ έξοχήν, le calice eucharistique, tandis, de la manducation du corps du Christ? Pourquo que, d'autre part, il ne convenait guère pour désigner/ •1077 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE l’un des trois ou quatre calices du repas pascal.» Van Crombrugghe, dans la Bevue d’histoire ecclésiastique, Louvain, 1908, p. 333. Le verbe « rendre grâces » employé au y. 17, sous-entendu au y. 20, a le même sens dans les deux cas. Il correspond au mot « bénir»qu’emploient à piopos du pain saint Marc et saint Matthieu. Donc, il peut ne pas signifier consacrer, mais pronon­ cer une prière d’actions de grâces ou d’offrande à Dieu. Cette explication «se rccommandede la forme aoriste du verbe, employée pour exprimer une consécution entre les divers actes décrits et le caractère secon­ daire de la bénédiction; ...elle se trouve confirmée par le sens primitif de εύχαριστεϊν qui ne com­ porte en aucune façon l’idée de consécration. » Les mots « ayant rendu grâces » peuvent donc avoir le même sens dans les deux présentations de la coupe. ■ Et ainsi se trouvent infirmées l’hypothèse d’une double consécration et celle d’une inversion de l’ordre habituel dans la présentation du pain et du vin con­ sacrés. » Van Crombrugghe, loc. cit., p. 33. M. Mangenot, Les Évangiles synoptiques, p. 463, présente cette explication sous une forme qui la rend encore plus probable. Il propose de voir, dans la coupe mentionnée par saint Luc, la première du repas pas­ cal, la coupe du kiddûé sur laquelle était prononcée la parole : « Sois loué, Éternel, notre Dieu, roi de l’umvers qui as créé le fruit de la vigne. » Ces der­ niers mots préparaient très bien l’affirmation : « Je ne boirai plus du fruit de la vigne...» A cette interprétation, des critiques ont opposé une objection assez spécieuse. L’équivalent du ÿ. 18 : « Je ne boirai plus du fruit de la vigne » se retrouve dans les récits de Matthieu et de Marc; et, cette fois, la parole est rattachée à la consécration de la coupe eucharis­ tique. C’est donc encore de cette coupe que parle saint Luc au ÿ. 18. Cette observation suppose que les Synop­ tiques se sont astreints à reproduire selon un ordre chronologique très rigoureux les paroles de la cène. Même, s’il en est ainsi, d’ailleurs, on peut résoudre la difficulté. Les deux premiers évangélistes qui ne décrivent pas le festin pascal et qui voulaient cepen­ dant garder le souvenir de la parole : « Je ne boirai plus... » ont dû la rattacher à la distribution de la seule coupe qu'ils mentionnent. Ceux qui ne trouveraient pas cette réponse satis­ faisante pourraient se souvenir de l’hypothèse de Mgr Batiffol. Op. cil.,p. 32-33. Voir aussi Feine, Eine vorkanonische Ucberliejerung des Lukas, p. 62. Saint Luc « aurait donné, 19-20, le récit de la cène conforme à la tradition de saint Paul... » D’autre part, il aurait connu une autre tradition du même événement « où des traits accessoires étaient notés qu’fil] n’a pas voulu omettre et qu’il a placés comme à la marge du premier texte; » ce sont les versets 15-18.11 est vrai que cette hypothèse ne s’accorde pas très bien avec ce que nous savons des habitudes de saint Luc, écrivain qui d’ordinaire utilise mieux ses sources; ici, il se contenterait de mettre bout à bout des ré­ cits au risque de tromper le lecteur et de paraître contredire les récits parallèles. Le théologien n’est pas obligé de choisir : il cons tate que les explications satisfaisantes du texte long ne manquent pas. Cette étude lui permet de dé­ gager les conclusions suivantes : Les témoins de la leçon longue sont les plus nombreux; la critique textuelle favorise cette recension et,tandis qu’il est impossible de faire l'exégèse du texte court, on rend raison de la forme commune. Les dépositions de saint Paul et de saint Luc demeurent donc entières, elles émanent d’eux. b) Les témoignages sont concordants et ne permettent pas de découvrir une source primitive qui les contredirait. — Tout n'est pas dit quand on a démontré l’authen­ 1078 ticité des divers témoignages. Il reste a eraùLr que l’historien peut les utiliser pour reconstituer les actes et fixer les intentions de Jésus-Christ lui-même. Des critiques ont cru découvrir entre les divers récits une opposition qui infirmerait leur autorité. Us se sont demandé si on ne pouvait pas surprendre à tra­ vers et derrière eux une source : - terd-ae aujourd’hui, différente de la traditio:: «r :·. et qui. seule, se rapprocherait du fait accompli. C'est ce tra­ vail qui doit être vérifié. La cène, telle que nous la connaissons, se compose de la déclaration eschatologique, de la consécration et de la distribution du pain et du vin, des paroles de l'institution. Qu’a fait et dit Jésus? a. Jésus a prononcé le logion eschatologique. — On ne conteste pas l’historicité de l’affirmation : « Je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne. » Sans doute, saint Paul ne rapporte pas ce logion; mais il écrit pour prouver plutôt que pour raconter : aussi va-t-il droit à son but, négligeant tout ce qui ne peut lui servir d’argument et n’est pas nécessaire pour la cohésion et l’intégrité substantielledu récit. D’ailleurs, si cette parole — et c’est une opinion assez répandue — a été prononcée sur une coupe pascale et non sur le vin eucharistique, l’apôtre n’avait pas à la repro­ duire. Enfin, sa narration n’exclut pas ce mot. On a pensé ausssi que saint Matthieu et saint Marc ne parlent pas tout à fait comme saint Luc (jusqu’à ce que je le boive nouveau dans le royaume de mon Père, Matth., Marc; jusqu'à ce que le royaume de Dieu soit venu, Luc). Il ne faut pas s’en étonner; l'auteur du troisième Évangile,plus préoccupé que les deux autres des païens, atténue ce que les images empruntées à l’eschatologie juive pouvaient avoir de choquant pour certains lecteurs. Au reste, l’au­ thenticité de la déclaration du Christ est garantie par son propre contenu ; l’idée du banquet messia­ nique est familière à Jésus; la pensée émise est à sa place, en ce moment : c’est un mot d’adieu et une allusion au prochain rendez-vous. b. Jésus a présenté le pain comme son corps, le vin comme son sang.— La consécration et la distribution de la coupe eucharistique ont été niées ou mises en doute par plusieurs critiques. Goguel, op. cit., p. 84 sq. ; Brandt, op. cit., p. 290 sq.; Pfleiderer, Das Urchristentum, seine Schriften und Lehren, Berlin, 1902, L i, p. 387; J. Weiss, Die Predigl Jesu vom Ueiche Goltes, Gœttingue, 1900, p. 198. Sans aller aussi loin, d’au­ tres soutiennent du moins que l’insertion de l’idée d'alliance dans les paroles prêtées à Jésus est une interpolation paulinisante. Ils observent que la for­ mule prononcée sur la coupe est citée sous une forme spéciale, par chacun des quatre témoins, et que si on peut, à la rigueur, rapprocher celle de Matthieu de celle de Marc, celle de Luc de celle de Paul, les deux formes auxquelles on aboutit ainsi sont tout à fait différentes l’une de l’autre. Wrede, dans Zeitschrift fur die neutestamenlliche Wissenschafl und die Kunde des Urchrislentums, 1900,p. 69 sq., a même cru décou­ vrir la trace du remaniement qui a introduit dans la formule primitive des deux premiers Synoptiques : Ceci est mon sang, la mention de l’alliance. Les expres­ sions de Matthieu et de Marc,το αίμα μου της όιαίςχης, qui lui semblent lourdes et incorrectes, lui prouvent que primitivement on lisait : το αίμα μου comme on lit encore au sujet du pain : tô σώμα μου et que, sous l’influence de la tradition paulinienne, on a cousu tant bien que mal à une phrase déjà faite la mention de l’alliance. Et Bousset, Die EvangeliencilaU Justins des Martyrers, Gœttingue, 1891, p. 112 sq., remarque, à l’appui de ce sentiment, que la relation de ]a cène conservée par saint Justin, A pol., L lxvi.P. G., t. vi, col. 428, fait prononcer par Jésus sur la coupe ces 1079 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE seuls mois : Ceci est mon sang. D’ailleurs, l’idée d’une alliance qui scellerait l’absorption du sang par les fidèles est une pensée d’origine pagano-chrétienne : un juif aurait considéré cet acte comme une impiété, l’antique alliance avait été établie par une aspersion et non par une consommation du sang des victimes. Ce n’est pas Jésus, ce ne sont pas ses premiers dis­ ciples qui ont pu imaginer pareil concept. Goguel, op. cil., p. 84. Ce ne sont pas eux non plus qui consi­ déraient le judaïsme comme une forme religieuse abolie et remplacée par un pacte nouveau : les pre­ miers chrétiens sont de corrects et zélés observateurs de la Loi. Brandt, loc. cit. Non seulement la for­ mule semble étrange, le rite ne le paraît pas moins : « Le corps et le sang ne s’opposent pas connue distincts l’un de l’autre et cependant, formant un tout par leur réunion, le second est une des parties constitutives du premier; > donc, ils «n’appartiennent pas à la même couche de la tradition...; si l’on avait voulu donner un parallèle au sang, on n’aurait pas ajouté le corps, mais la chair. · Goguel, loc. cit. On croit même que primitivement le rituel de la cène ne comprenait pas le vin : l’acte était connu sous le nom de fraction du pain, Ad., n, 42; pendant longtemps,il y eut incertitude sur le contenu de la coupe; les récits de la multiplication des pains ne parlent pas du vin. Brandt et Goguel, loc. cit. Ces arguments peuvent être réfutés. Il est inexact que pendant longtemps les fidèles aient hésité sur la liqueur à consacrer : le vin est mentionné par des témoins les plus anciens; la thèse de Harnack sur l’eau, élément eucharistique, a été rejetée par les savants de toute école et son inventeur semble plus prudent. Les aquariens connus de l’histoire appa­ raissent soit comme des hérétiques manichéens ou gnostiques, soit comme des simples et des ignorants; ils n’invoquent pas la tradition, mais des arguments philosophiques ou théologiques,leur théorie a toujours été rejetée par l’Église. Voir t. i, col. 1724-1725. Si le vin n’apparaît pas dans les récits de la multiplication des pains, on ne peut en être surpris, cet épisode est seulement une figure de l’eucharistie. A Cana, le vin seul est mentionné, faut-il conclure que primitive­ ment le pain n’était pas en usage à la cène? Quant au choix des mots fraction du pain pour désigner la com­ munion, il est impossible d’en tirer la conséquence que dégage Brandt. Quelqu’un veut nommer l’eucharistie, il pense d'abord au pain qui est consacré en premier lieu. Cela fait, comme il se rend compte qu’il a été compris, il ne juge pas à propos de parler du vin. Si le livre des Actes faisait une description complète du rite, on devrait trouver étrange qu’il parlât seulement d’un élément; mais il se contente de désigner la cène en deux mots; cette locution doit être bien choisie, mais elle ne peut tout dire. Si on voulait la prendre d’ailleurs à la lettre, on devrait conclure que les pre­ miers chrétiens rompaient le pain, mais ne le man­ geaient pas. Aujourd’hui, les catholiques se servent du mot communion pour désigner l’eucharistie; ils n’excluent par ce terme ni la fraction, ni la consé­ cration. Le corps et le sang se repousseraient-ils? D’abord, il faut noter que le pain et le vin se complètent fort bien. Et on doit ajouter que si Jésus a voulu instituer un festin spirituel, il est fort convenable qu’il y ait placé les deux composants de tout repas, l’aliment et la boisson, par conséquent son corps et son sang. Mais il aurait dû parler de chair et de sang, objecte-t-on, s’il avait vraiment voulu présenter deux mets;car, seuls, ces mots s’opposent. Au contraire, le sang fait partie du corps. Il faut observer d’abord que Jésus par­ lait araméen et que si nous croyons qu’il a présenté son corps et son sang, nous ignorons quel mot il a I I ( I 1080 employé pour désigner le premier. Voir Berning, op. cit., p. 201-204. La chair, σαρξ, désigne au sens pro­ pre ce qui n’est ni os ni sang; et ce terme a le tort, lorsqu’il est pris dans une acception plus large, de signifier plusieurs choses : l’humanité («toute chair »), la parenté (deux en une seule chair), l'homme consi­ déré au point de vue de sa faiblesse, la personne hu­ maine. Parfois même, il est synonyme du mot «corps». Ainsi, pour relater la promesse de 1’eucharistie, saint Jean qui écrit à une époque où la formule « Ceci est mon corps » est connue, parle de la chair et du sang du Fils de l'homme, vi, 52-57. Il est donc impossible de tirer de l’emploi du mol corps un argument contre l’originalité de la formule : «Ceci esl mon sang; » et l’on comprend pourquoi le terme de chair n’est pas choisi. Au reste, il a quelque chose de plus grossier et de plus répugnant. Si l’eucharistie, ce qui est l’idée non seulement de Paul, mais des Synoptiques, est en rapport avec la passion, il faut conclure que les for­ mules : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, font image et montrent la mort même du Sauveur, lesang qui s’échappe de son corps. Enfin, s’il était vrai que le sang appelât par opposition la chair et non le corps, la présence de ce dernier mot prouverait que le récit primitif n’a pas été modifié, un interpolateur ayant dû éviter toute gaucherie d’expression; et ainsi le terme corps, dans un endroit où on ne l’attend pas, s’expliquerait seulement parce que le Christ l’aurait choisi et que nul n’aurait osé modifier sa parole. Les arguments tirés delà présence du mot «alliance· ne sont pas plus concluants. Plusieurs critiques non catholiques admettent l’authenticité de cette mention (Spitta, Haupt, H. J. Holtzmann, R. A. Hoffmann, etc.). Saint Justin ne parle pas d’alliance, il est vrai. Mais son récit ne dérive pas d’une source spéciale, il vient des Évangiles et de Paul, il leur est postérieur, certai­ nement incomplet ou plutôt abrégé : on n’y trouve ni la fraction, ni la déclaration eschatologique dont per­ sonne ne soupçonne pourtant l’authenticité. L’apolo­ giste écrit pour démontrer à Lause entendre qu’il y a eu deux cênes,ilne devait certaine­ ment pas juxtaposer,mais amalgamer; et if aurait été d’autant plus porté à le faire que Matthieu et Marc l’avaient essayé avant lui et que déjà, dit Loisy, leurs récits étant connus, il importait à un nouveau venu de ne pas paraître contredire tout ce qui avait été soutenu avant lui. V - 35 1091 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE Tous les arguments accumulés pour établir que Jésus n’a pas consacré le pain et le vin se heurtent donc inutilement aux paroles : « Ceci est mon corps » textuel­ lement répétées par les quatre témoins, et à la for­ mule qui se retrouve équivalemment chez tous : «Ceci est le sang de l'alliance. » Vouloir leur opposer un Évangile aujourd’hui perdu et dont on ne peut prou­ ver l’existence, c'est récuser des témoignages réels à cause d’une déposition dont on ne sait si elle a jamais eu lieu. c. Jésus a donné l’ordre de réitérer la cène, c'est lui qui a institué l’eucharistie. — Paul et Luc rapportent seuls les mots : « Faites ceci en mémoire de moi; » encore ce de rnier ne les insère-t-il qu’une fois dans son récit; beaucoup de critiques concluent que Jésus ne les a pas prononcés : « S’il est facile de comprendre comment cet ordre a pu être introduit dans un texte qui ne le contenait pas primitivement, on ne pourrait pas s’expliquer, s’il avait fait partie de la tradition primitive, comment il aurait pu disparaître dans les textes de Matthieu et de Marc, » écrit Goguel, op. cit., p. 82, qui cite comme tenants de cette opinion B. Weiss, Brandt, Spitta, Grafe, Joachim, A. Réville, Barth, Wellhausen, J. Hoffmann, W. Schmidt, Ander­ sen, Soltau, J. R éville, Lietzmann. Voir aussi Jülicher, Gardner, Titius. Et Berning, op. cit., p. 137, remarque à bon droit que, dès l’origine de la Réforme, on constate une tendance à contester ou à nier l’insti­ tution de l'eucharistie par le Christ. Au contraire, non seulement les catholiques, mais beaucoup de protestants et de critiques n’apparte­ nant à aucune confession affirment l'authenticité de l’ordre de réitérer (Goguel nomme : Keim, Beyschlag, Weizsàcker, 2e édit., Harnack, R. A. Hoffmann, Stapfer, Schæfer, O. Holtzmann, Feine, Zahn). Plusieurs critiques croient que si la parole citée par saint Paul et saint Luc n’est pas authentique, la répé­ tition de l’acte répondait à la pensée de Jésus. H. J. Holtzmann, op. cit., t. i, p. 304. Cf. A. Robertson et A. Plummer, A critical and exegetical commentary on the first Epistle of St. Paul to the Corinthians, Édimbourg, 1911, p. 245. Un des arguments invoqués par les négateurs de l’historicité est d’ailleurs sans portée contre les catho­ liques. L’eucharistie est un symbole, donc il n’y a pas lieu de la recommencer : ainsi raisonne J. Hoff­ mann, op. cit., p. 4. Cette remarque est sans valeur : • La répétition d’un acte symbolique se justifie cha­ que fois qu’il y a intérêt à rappeler l’idée exprimée une première fois. » Goguel, op. cit., p. 101. D’ailleurs, l’eucharistie n’est pas une simple figure, elle est le don du corps et du sang du Christ, don quitest utile aux fidèles du xx« siècle, autant, sinon plus, qu’aux Douze; c’est une nourriture, un breuvage : le choix de cette figure semble indiquer qu’on doit la recevoir plusieurs fois. Une autre preuve mise en avant par certains cri­ tiques ne touche pas les exégètes catholiques ou con­ servateurs. Ceux qui prétendent que le Christ ne s’est jamais préoccupé de ce que deviendraient ses disciples après sa mort, concluent qu’il n’a pu songer à la reproduction de la cène. Mais nous savons que Jésus a voulu établir l’Église; et aux critiques qui rejettent ce sentiment, on peut encore faire observer que si, d’après eux, la pensée de la séparation et de l'avenir ne s’est pas présentée à l’esprit du Christ avant la cène, à ce moment la perspective de sa mort prochaine a été entrevue par lui et qu’il a pu songer à ce qui devait s’accomplir après sa vie. Pour nier l’authenticité des mots : « Faites ceci en mémoire de moi, » il faut abandonner les affirmations de Paul et de Luc. Pourtant, les textes sont authen­ tiques; ils sont clairs; rien ne permet de supposer qu’ils 1092 I ont été inventes par l’apôtre ou par l’évangéliste. On croit certainement que Jésus a ordonné de réitérer la cène. La meilleure preuve, c’est qu’on la renouvelle à Jérusalem, à Troas, à Corinthe, dans toutes les com­ munautés fondées par saint Paul. L’apôtre ne se con­ tente pas de citer la recommandation du Maître. Il insiste sur l’origine du rite chrétien : ce qu’il a enseigné, il le tenait du Seigneur. Aussi parle-t-il de la table du Seigneur, de la corme du Seigneur, du repas du Sei­ gneur. Dans la F» Epître aux Corinthiens, il se réfère à la doctrine que déjà il a répandue. S’il imaginait à ce moment les mots : « Faites ceci en mémoire de moi, > en réprimandant et pour avoir mieux le droit de réprimander les destinataires de la lettre, ils auraient pu l’accuser de modifier sa catéchèse. C’est donc au plus tard quand il entra pour la première fois en con­ tact avec eux qu’il aurait créé cette recommandation. Mais il n'aurait pu le faire sans être sûr de ne pas être démenti par les apôtres,par leurs disciples immédiats, par ceux dont il subissait les attaques. Si l’ordre de réitérer est aussi ancien, il devient impossible de ne pas attribuer au Christ l’institution de l’eucha­ ristie. Car très rapidement, la cène s’introduisit et se répandit dans les communautés les plus diverses : aucune église ne fit opposition, n’hésita à imiter le geste de Jésus. Tout s’explique si les apôtres attri­ buaient au Christ l'ordre de le réitérer; or s’ils l’ont fait, comment admettre et démontrer qu’ils l’ont inventé? Schmiedel, Die neuesten Ansichten über den Ursprung des Abendmahls, dans Protestaniische Monatshefte, Berlin, 1899, p. 136, a essayé de résoudre ainsi ce problème. On renouvela le repas d’adieu. Un jour peut-être, le président du banquet dit, mais’en son nom : « Prenez, mangez. · Quelqu'un s’imagina que ces mots avaient été prononcés par Jésus. Ils passèrent dans Matthieu et Marc. Un autre s’avisa de dire : «Faites ceci en mémoire du Maître » ou d’employer une formule semblable qui fut ensuite placée tout natu­ rellement sur les lèvres du Christ. Voilà quelles hypo­ thèses gratuites on accumule pour éluder un texte I On sait pourtant le respect que dès la plus haute anti­ quité les chrétiens professèrent pour les paroles de Jésus. Si, au cours d’une cène, les assistants avaient osé confondre le langage de l’un d’eux avec celui du Seigneur, les absents auraient-ils accepté sans protes­ ter cette transposition? Les communautés voisines et éloignées l’auraient-elles admise? Pourquoi d’autres additions et modifications ne nous sont-elles pas par­ venues? Pourquoi les paroles qui précèdent nous sontelles arrivées dans tous les récits sous une forme si arrêtée et si hiératique? Comment expliquer que Luc, Paul, les liturgies primitives aient canonisé ces gloses purement accidentelles et celles-là seulement et sous une forme identique, et enfin en les attribuant au Christ? « Le croie qui peut 1 » dit Berning,op. cit., p. 142, note 2. Mais Matthieu et Marc ne disent pas que Jésus ait prononcé ces mots. Et s’il les avait dits, leur silence ne s’expliquerait pas. D’abord, comme le remarque fort bien Mgr Batiffol, op. cit., p. 64, « nous ne pouvons vraiment pas ne pas souligner ce qu’a d’arbitraire le procédé par lequel on fait taire les témoins qui affir­ ment pour n'écouter que ceux qui ne disent rien. · Au surplus, il ne faut rien exagérer ;si les deux premiers évangélistes n’affirment pas expressément, ils ne nient pas non plus. Leur récit n’exclut pas l’ordre de réitérer. Si toujours les Synoptiques rapportaient les mêmes faits, les mêmes paroles, les mêmes détails sans que chacun d’eux omît jamais rien de ce que disent les autres, l’addition de saint Paul et de saint Luc pour­ rait surprendre le lecteur. Mais il en va tout autre­ ment. A peu près jamais, les biographes de Jésus ne 1093 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE tiennent à la lettre le même langage. S’il était établi que Matthieu et Marc, en toute circonstance, ont voulu dire tout ce qu’ils savaient, leur silence, si silence il y a, serait inquiétant. Mais cette thèse n’est rien moins que démontrée. Impossible donc de crier au désaccord proprement dit des quatre sources. D’ailleurs, les deux premiers Évangiles indiquent peut-être à leur manière que la cène devait être réi­ térée; ce point est admis même par des protestants et des incroyants. Si saint Matthieu et saint Marc, comme beaucoup de critiques et la plupart des catholiques le pensent, mettent un rapport entre la Pâque antique et la cène, ils laissent entendre que, comme la fete juive, le repas d’adieu pouvait et devait être renou­ velé. Puisque ces deux évangélistes croient que Jésus a présenté le pain comme son corps et le vin comme son sang,corps qu’il faut mangeretsang qu’il faut boire; puisque, d’après eux,les actes et la mort du Christ ne doivent pas seulement servir aux Douze, ces écrivains insinuent que l’aliment devra être reproduit pour être de nouveau consommé. Les mots : « Prenez, mangez, buvez, » que seuls ils mettent sur les lèvres de Jésus, n’indiquent-ils pas au lecteur que, lui aussi, il doit prendre, manger, boire'? Si on ne peut voir dans ces trois verbes et dans les mots : « il donna », omis par l’apôtre, des synonymes exacts, une traduction litté­ rale de l’ordre rapporté par Paul, du moins, n’est-il pas permis de conclure des verbes λάβετε, φάγετε, πι'ετε que, pour participer au corps du Christ et aux bienfaits de l’alliance, les fidèles doivent recommencer ce qu’ont fait les Douze? Car pour Matthieu et Marc, aussi bien que pour Paul et Luc, le sang de la cène accomplie par Jésus est celui de l’alliance. Or, si un pacte, pour être conclu,n’exige qu’un instant, il est utile d’en commé­ morer parfois le souvenir. La cérémonie de Sinaï avait été unique et valait pour l’avenir: Israël en célébrait pourtant la mémoire bien souvent. Le rapprochement visible dans Matthieu et Marc entre cette institution antique et l’alliance nouvelle, ne donnait-il pas à pen­ ser que, pour se consoler, se forti fier, oublier les fautes capables de rompre l’union avec Dieu, les contractants de l’union chrétienne étaient autorisés, invités à se rapprocher maintes fois du sang de Jésus, à rappeler l’acte qui avait scellé le traité? Les mots des deux premiers évangélistes : » le sang est versé pour beau­ coup » (en rémission des péchés, ajoute Matthieu) con­ firment ce sentiment. S’il en est ainsi, beaucoup doivent y participer. Paul et Luc disaient pour vous : n’est-ce pas intentionnellement, parce qu'ils ne reproduisent pas le « Faites ceci... »,que les deux premiers SynopI iques ont préféré écrire « pour beaucoup ». Berning a essayé de montrer encore l’équivalent de l’ordre de réi­ térer la cène dans la déclaration eschatologique: « Je ne boirai plus. » A l’avenir, on ne consommera plus le fruit de la vigne parce que ce breuvage de la fête mo­ saïque est remplacé chez les chrétiens par men sang.Tel serait le sens de cette parole. Berning, o . cil., p. 153. La tentative est audacieuse; ce qu’on peut retenir, c’est que, comme la coupe du rituel pascal, celle de l’eucharistie fait partie d’une institution permanente et caractéristique de la religion à laquelle elle appar­ tient. Mais enfin, pourquoi Matthieu et Marc, si la parole a été prononcée par Jésus, ne la rapportent-ils pas? Resch, Ausserkanonische Paralleltexle zu den Evangelien, dans Texte und Untersuchungen,Leipzig, 1895, t. x, fasc. 3, p. 635, suppose que les phrases de Paul ont été supprimées par un judéo-chrétien. L’hypo­ thèse est gratuite : que de mots et de faits ce hardi correcteur aurait dû retrancher de Marc? D’ailleurs, les fidèles de Jérusalem, alors même qu’ils n’avaient pas pleinement rompu avec le judaïsme, alors qu’ils fréquentaient le temple, rompaient le pain, réité­ I I ! ) ! , | KB4 raient la cène. L’explication de Haupt, op. eit, p. 6. n'est guère meilleure : les événements de ia denature nuit, du dernier jour ont été si nombreux, si tra giques, si imprévus que les apôtres ont pu ne souligner telle ou telle parole, ne pas en conserver le souvenir. Certains n’auraient pas retenu l’ordre de réitérer, ce sont ceux qu’a connus Mare. D’autres l’auraient noté, ce sont eux qui ont recseigne sam’ Paul. Schæfer, op. cit., p. 222. Mais rien ne prrus e qce les Douze aient, dès le commencement du rep --. perdu la capacité d’apprécier les faits et la faculté de se tes rappeler. Si, comme l’admet Haupt, Jésus .< les paroles « Faites ceci... », les apôtres ont dû faire attention à ce qui s’accomplissait. Et si,par hasard, l’un d'eux avait oublié teldétail,telmot.lesconversations postérieures à la passion le lui aurait réappris ou remémoré. Le recours à la discipline du secret n'est pas possible : rien ne prouve qu'elle existait, elle n’avait alors aucune raison d’être. L’explication la plus simple semble être la suivante. Sur ce qui s’est passé à la dernière cène, c’est Luc et Jean qui nous renseignent le plus longuement. Mat­ thieu et Marc se contentent de raconter deux épisodes : le signalement du traître et la double consécration. On ne doit donc pas chercher chez eux une description complète de tous les incidents du repas, une repro­ duction de toutes les paroles qui furent prononcées. Ils veulent mentionner dans leur Évangile cet impor­ tant événement, cette dernière preuve d’amour donnée par Jésus, cette réalisation du festin pascal de la nou­ velle alliance; mais ils disent seulement ce qui est essentiel. Le Christ présenta à ses apôtres son corps et son sang, sang dans lequel était scelle le nouveau pacte. Et c’était la dernière fois qu’il mangeait sur cette terre. On sait, d’autre part, qu'on trouve chez ces deux Synoptiques, chez Marc surtout,des abrévia­ tions de la matière dont ils disposent. Berning,op. cit., p. 147. Les évangélistes étaient, au reste, d’autant plus autorisés à omettre les mots : « Faites ceci... » que les chrétiens des premiers temps étaient mieux rensei­ gnés sur les événements de la dernière cène par la pré­ dication orale et par la liturgie. Puisqu’à l'époque où étaient composés les deux premiers Évangiles, partout on réitérait la cène, puisqu’en le faisant, on croyait obéir à un précepte du Christ, saint Matthieu et saint Marc pouvaient juger inutile de reproduire l’ordre de renouveler le dernier repas. Knabenbauer, Evangelium secundum Lucam, Paris, 18S6, p. 576; Heim, Die Einsetzung desheiligen Abendmahls als Lewis für die Goltheit Christi, Wurzbourg, 1900, p. 79; Berning, op. cit p. 148. A plus forte raison, ne faut-il pas s’étonner que Luc ne cite qu’une fois l’ordre de Jésus. Est-ce pour se rapprocher de Matthieu ou de Marc? Est-ce parce que la formule ■ Faites ceci... » placée par lui après la consécration du pain lui paraissait suffire : mise entre les deux actes, ne semble-t-elle pas les dominer? Est-ce parce que le sang ayant été présenté comme celui de l’alliance,il devenait inutile d’ajouter qu’il fallait rappeler souvent la pensée de cette union durable et universelle? Ces hypothèses ont été émises. De Luc nous dirons ce que nous avons affirmé des deux premiers Évangiles. Il ne se croit pas obligé de faire connaître tout ce qui s’est passé. Ayant cité une fois la parole, il estime avoir assez fait. d. Sur les au rcs détails, les récils des quatre témoins concordent pleinement. — Les recherches qui ont été faites sur la déclaration eschatologique, les paroles de la consécration et de l’institution, ont mis en rebel tes seules variantes importantes. Et leur minutieux exa­ men a démontré qu’il est impossible de trouver dans une source la contradiction de ce qu’on relève ailleurs. Les autres divergences sont insignifiantes et sans portée. Dans les paroles prononcées, si on laisse de 1095 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE 1096 côté les variantes de pure forme, il ne reste qu’une tain, c’est que Paul avait reçu les leçons d’Ananie, différence digne d’être signalée. Matthieu dit : « Pre­ avait été en rapport avec les chrétiens de Damas, nez, mangez, ...buvez-en tous. » Marc écrit :« Prenez » jugé capable par eux de parler aux Juifs; c’est qu’il et ajoute : « Ils en burent tous. · Luc et Paul omettent s’était rendu à Jérusalem voir Pierre et que, grâce à cette invitation. L’idée exprimée dans les deux premiers l’intervention de Barnabé, il avait été admis dans Synoptiques à propos delà consécration du pain est la l’intimité des disciples de la ville sainte; c'est qu’il même; pour le vin, on est tenté de donner la préfé­ avait fréquenté les chrétientés de Césarée et de Tarse, rence à saint Matthieu, son texte semble plus satis­ avait fait un long séjour dans la communauté d’An­ faisant. Mais il n'y a aucune contradiction entre Marc tioche : que de fois, il avait été admis à la fraction du et Matthieu. L’omission del’invitation par Paul et Luc I pain ! Dans cette dernière ville, il avait été choisi sans semble sans importance. Spitta, op. cit., p. 304, pré­ I doute en raison non seulement de son éducation, de tend que, pour le troisième évangéliste et l'apôtre, le ses talents, de son zèle et de ses vertus,mais aussi de sa pain et le vin sont tout le symbole, que, pour les deux doctrineet desa connaissance de l’Évangile, pour être autres témoins, l’action de manger et de boire est au spécialement affecté le premier, avec Barnabé, à une premier plan. Mais il se trouve précisément que Luc grande tentative de propagande dans le monde païen. et Paul ajoutent aux mots : « Ceci est mon corps » une Alors avait commencé sa vie de missionnaire. Il avait finale :« pour vous », · donné pour vous ». Si ce corps a pour compagnon Barnabé, pour aide Jean surnommé Marc. Le premier, « homme bon, plein de foi et du été offert pour les Douze, il faut qu’ils y participent. D’ailleurs, selon le troisième évangéliste et l'apôtre, Saint-Esprit, «avait été un des plus anciens etdes plus Jésus rompit le pain; c'était évidemment pour qu’il notables disciples de la communauté naissante de fût mangé. L’ordre de réitérer la cène montre encore Jérusalem; le jugement porté sur son orthodoxie était que ce quiest essentiel, ce n’est pas l’aliment isolé de tel qu’il avait été choisi pour décider de l’opportunité l'action, c'est l’action portant sur l’aliment : « Faites de l’admission des gentils, investi plus tard d’un ceci. » Il ne faut pas s’étonner si les mots : « Mangez, apostolat illimité. Jean Marc était le fils de cette buvez » sont passés sous silence en deux sources: ils Marie dans la maison de laquelle se réunissaient bon sont sous-entendus. L’apôtre d’ailleurs a moins l'in­ nombre de chrétiens de Jérusalem. Sa mère était une tention de décrire par le détailla cène que d'en montrer chrétienne dévouée à Pierre qui peut-être avait luimême converti et baptisé son fils. Et les adversaires la signification. Le récit qui encadre les formules de la consécration acharnés que Paul rencontrait partout à Antioche, en est le même dans saint Matthieu et saint Marc, le même Galatie, à Éphèse, à Corinthe, à Jérusalem,ne garan­ dans saint Luc et saint Paul : les nuances sont sans tissent pas moins la pureté de son enseignement au intérêt et presque imperceptibles. Berning, op. cit., sujet de la cène. On lui reprochait tout ce qui pa­ p. 65 sq.; Goguel, op. cit., p. 120. Que si l’on compare raissait s’écarter de la doctrine des apôtres. Paul ensuite les deux types (Paul et Luc d’une part, Mat­ s’était justifié d'ailleurs, à la conférence de Jérusalem où se trouvaient Pierre et Jacques; son apostolat thieu et Marc d’autre part),on nerelève quedes diffé­ rences légères. Les deux premiers Synoptiques por­ avait été confirmé, son orthodoxie reconnue, son tent : < Pendant qu’ils mangeaient, » Jésus prit du œuvre approuvée. S’il est une doctrine qu’il ne pou­ pain, etc.; l’apôtre et le troisième évangéliste écri­ vait dissimuler, c’est celle de l’eucharistie, puis­ vent : « Après le souper, »le Christ consacra la coupe. qu’elle était liée à l’usage de la fraction du pain, et Ces affirmations ne se contredisent pas ; sur la manière qu’elle est de celles sur lesquelles Pierre et Jacques dont on les a harmonisées, voir Berning, op. cit., n’auraient pu admettre aucune innovation :un chan­ p. 76 sq. Dans le récit de la consécration du pain, gement essentiel dans les paroles ou les rites eût Paul et Luc remplacent par les mots : « ayant fait déconcerté les fidèles, transformé le dogme de la l'action de grâces » l’expression dont se servent Marc rédemption et démenti les souvenirs qui devaient et Matthieu ; « ayant opéré la bénédiction. » La diffé­ être les plus chers aux témoins de la cène. On peut rence-est purement verbale. Les deux termes sont donc affirmer que le témoignage de Paul est hors de pris indifféremment par les auteurs du Nouveau pair, qu’il est celui de toute l’Église, des chrétiens Testament. I Cor., xiv, 16. Aussi Matthieu et Marc venus du judaïsme ou convertis de la gentilité, qu’il eux-mêmes emploient, pour décrire le rite accompli se confond avec les dépositions des premiers dis­ sur le vin, le verbe « faire l’action de grâces ». Les ciples et des Douze; qu'enfin un intervalle de temps deux mots paraissent correspondre à un même trop peu considérable sépare l’Épître aux Corin­ terme araméen -px. Bénir Dieu, rendre grâces à Dieu, thiens de la mort de Jésus pour laisser place à une évolution qui entraînerait l'oubli définitif de la pen­ ce sont deux actes qui se confondent. c) Les dépositions en faveur de l'institution de l’eucha­ sée du Christ et la création d'un rite auquel il ristie par Jésus émanent de témoins irrécusables. — n’aurait pas pensé. Quant au témoignage desSynoptiques,même si l’on Paul écrit aux Corinthiens, en 55-58. Ce qu’il leur dit, il le leur avait déjà enseigné auparavant vers 50-52. Et se place dans l'hypothèse des critiques qui s’écartent à coup sûr, il l’avait prêché dans les autres villes où des conclusions traditionnelles, on est obligé de leur il était passé; donc, depuis l'an 45 probablement, cette reconnaître une très grande valeur. Les trois premiers doctrine était adoptée dans toutes les communautés Évangiles auraient été composés entre 76-94 (Renan), qu’il avait évangélisées. Elle lui semble indiscutable, 70-100 (H. J. Holtzmann), 60-85 (Harnack), 70-120 liée au dogme fondamental de la passion, apte à diri­ (Jülicher), 80-110 (Schmiedel), 70-110 (von Soden), ger la vie morale, assez communément reçue pour 75-100 (Loisy), 60-100 (S. Reinach). Donc, à cette servir de preuve à l’appui d’autres vérités, assez chère époque, les fidèles croyaient que Jésus avait institué à Dieu pour que la providence punisse d’une ma­ l'eucharistie, donné son corps et son sang aux Douze. nière terrible le mépris qu’on en fait. L’apôtre parle Et ces critiques reconnaissent qu'il faut remonter plus comme si personne ne pouvait la rejeter. D’où la haut, puisqu’ils croient à l'existence d’une catéchèse tenait-il? De ses visions, selon plusieurs interprètes, orale ou écrite antérieure aux Synoptiques. Ils avouent ce qui n’infirmerait nullement la valeur de son en­ même qu'il y a dans les trois Évangiles un indice seignement : le Seigneur aurait pris la peine de lui d’une très haute antiquité, la déclaration eschatolorévéler le fait ou du moins le sens de la cène. D’inter­ gique d’une saveur très antique et d'une authenticité médiaires sûrs qui lui avaient transmis la pensée de incontestée. Ainsi, on ne peut le nier, avant le dernier Jésus, d’après de nombreux exégètes. Ce qui est cer­ quart du n» siècle, les communautés chrétiennes con- 1097 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE naissaient ce que nous lisons sur le dernier repas; et puisque, de l’aveu même d’un bon nombre de critiques non croyants, ces écrits, sous leur forme actuelle, prouvent la présence réelle : cc dogme était donc reçu à cette époque. Mais des arguments historiques— el non seulement des motifs d’ordre religieux — démontrent qu’il faut reconnaître aux Synoptiques une plus grande valeur. L’authenticité substantielle du premier Évangile est admise par la plupart des critiques catholiques et par quelques protestantsconservateurs;l’ouvragen’est pas postérieur à 70. Or Matthieu était un des Douze et assis­ tait à la cène. Le second Évangile est reconnu comme l’œuvre de Marc par tous les catholiques, par la plupart des protestants conservateurs et par beaucoup de criti­ ques libéraux; les dates d’apparition proposées se pla­ cent entre 40 et 70. Marc est né à Jérusalem, a vécu avec les premiers disciples que recevait sa mère Marie. Il fut le compagnon de Paul, de Barnabé et de Pierre, le disciple de ce dernier, il écrit d'après sa catéchèse : il est donc le porte-parole d’un autre témoin de la cène. Le troisième Évangile a pour auteur Luc : tel est le sentiment des catholiques, des protestants conserva­ teurs ct de plusieurs critiques libéraux; son œuvre fut publiée entre60 et 70. Païen de naissance, il n'avait pas vu le Seigneur dans la chair; mais il avait reçu les leçons de saint Paul, il avait consulté ceux qui, dès le commencement, avaient été les témoins ocu­ laires de Jésus et qui furent les ministres de la parole. Il est instruit,diligent à s’informer, attentif aux petits faits, soucieux de faire œuvre de biographe et de laisser au lecteur l’impression de la certitude des vérités chrétiennes. Les critiques catholiques et nombre d'auteurs protestants attribuent le quatrième Évangile à Jean, l’apôtre, c’est-à-dire à un troisième témoin du dernier repas de Jésus. Ces conclusions acceptées, il faut admettre qu’aucun fait n’est mieux garanti dans le passé primitif chrétien, que l'institu­ tion par Jésus de la cène où il donna son corps en présentant du pain, son sang en offrant du vin. 2. Si on n’attribue pas ά Jésus l’institution de l’eu­ charistie, on aboutit d des hypothèses irrecevables. — Il ne suffît pas de nier : les critiques qui contestent les affirmations des catholiques sont obligés de rendre compte des textes et des faits. Si l’eucharistie ne remonte pas à Jésus, qui l’a imaginée, et quelle a été la conception du Christ? Le rechercher ct examiner les hypothèses émises, c’est constater la supériorité, le bien-fondé de la solution traditionnelle : toutes les autres sont inacceptables. a) L’essai de reconstitution de la pensée de Jésus par les critiques non croyants n'est pas heureux. — Les opinions émises sont très divergentes; pour pouvoir les passer en revue, il est nécessaire de les grouper sous quelques chefs; l’eucharistie, sanctification de l’acte de boire et de manger; l’eucharistie, repas fraternel; l’eucharistie eschatologique; l’eucharistie, parabole et figure de la passion; l’eucharistie, alliance; l’eucharis­ tie, don de la personne de Jésus. a. Selon Harnack, Jésus, en présentant les ali­ ments comme son corps et son sang, s’est placé pour les siens au centre de leur vie naturelle; il leur a promis d’être là avec la puissance du pardon des péchés chaque fois qu’ils prendraient leur repas en souvenir de lui. Op. cit., p. 139. On peut rapprocher de cette interprétation toutes celles qui voient dans la cène de Jésus un simple repas religieux et dans la fraction chrétienne un moyen de sanctification. Cette explication ne fait aucun cas de la déclaration eschatologique. Elle transforme complètement le sens des mots : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Ceci n’est plus seulement le pain et le vin, ce que tient Jésus, c’est n’importe quel aliment pris par 1098 I n’importe qui. Ceci est mon corps, moo sang, de­ vient : Ceci vous sanctifie, nourrit cotre ime per le pardon des péchés, l’aide à rendre grâce pear la passion du Sauveur. On voit immiMfafmud In­ franchissable abîme qui sep les deux eonceptiocs, celle du Nouveau Testament et ceBe que Feu pro­ pose. Où donc a-t-on trouvé dans les paroles de Jésus la promesse que cette sanctification serait pvodrite chaque fois que le disciple mangerait et boirait? On lit, mais seulement dans le commentaire de saint Paul, cette phrase : « Toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez ce calice, vous anr. r.-ez la mort du Seigneur; · et il faut bien observer que le contexte précise le sens de cette affirmation, que^ d’ailleurs, elle ne prête à aucune équivoque, c’est ce pain ct non n’importe quel pain qui commémore la passion. Ou la sanctification dont parle Harnack est ordinaire et alors pas n’était besoin d’une interven­ tion spéciale de Jésus, d’une solennité si exception­ nelle, de formules si étranges : le Christ aurait dû par­ ler comme le fait saint Paul : « Soit. ue vous mangiez, soit que vous buviez, faites tout pour la gloire de Dieu, » I Cor., x, 31; «...aliments que Dieu a créés afin que les fidèles et ceux qui connaissent la vérité en usent avec action de grâces. Car tout ce que Dieu a créé est bon et l’on ne doit ri n rejeter de ce qui se prend avec action de grâces, parce que tout est sanc­ tifié par la parole de Dieu et par la prière. » I Tim., rv, 4, 5. Ou bien, comme obligent à le penser les expres­ sions mises par les quatre témoins sur les lèvres de Jésus, il s’agit d’une sanctification nouvelle, exception­ I nelle; et alors, ce n’est pas tout aliment qui la produit j à tout moment. La preuve qu’invoque Harnack à l’appui de son hypothèse est dépourvue de valeur; il n’est pas vrai que les premiers chrétiens emp loyaient : indifféremment pour l’eucharistie n’importe quel ali­ ment; ils se servaient de pain, et de pain seulement :cet usage exclusif n’est même pas contesté ; ils consacraient I du vin et non de l’eau cette pratique est démontrée par tous les documents. Enfin, si tout repas chrét.jn avait eu cette efficacité singulière, pourquoi les pre­ miers fidèles ne l’auraient-ils pas su; comment expli­ quer que cette idée ait été perdue au lendemain de la mort de Jésus et qu’il ait fallu, pour la retrouver après dix-neuf siècles, l’intervention de M. Harnack? b. L’eucharistie, repas d’adieu ct gage du royaume. — Tout le monde admet qu’à la cène, Jésus prend congé de ses disciples et qu’il leur rappelle le rendez-vous prochain. Mais est-ce l’unique enseignement du der­ nier repas? C’est ce qu’affirment Andersen et Loisy. On sait à quelles conditions ils acquièrent la possi­ bilité de soutenir cette thèse. Ils sont obligés de rejeter les récits de saint Paul et des trois Synoptiques, d’adopter un texte qui n’existe nulle part et qui ferait prononcer par Jésus ces seuls mots : « Je ne mangerai plus... je ne boirai plus... » Peu d opération s furent plus audacieuses et moins justifiées. De plus, il faut avouer que la conception eschatologique n’est pas seule présentée, même dans {’Évangile réduit qu’ils reconstituent. Ailleurs, on lit : « Je dispose pour vous comme mon Père a disposé pour moi du royaume ; vous mangerez, vous boirez à ma table, dans mon royaume. » Luc., xxii, 29, 30. Rien n’est plus ciair. A la cène, au contraire, l’idée du rendez-’.< s est indiquée que d’une manière incidente, elle pa--e presque inaperçue, la phrase serait complet* « Je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai i ouvean arec : lî fins le royaume de mon Père. > Pourquoi l’emm c.i ; u : a n et du vin? Pourquoi la formule d’adieu esl-r. rononcée en ces termes et n’est-elle pas sim I.ment : « Je ne vous verrai plus? » Cette insistance sur acte | de manger et de boire n’a-t-elle pas une raison d'être? 1099 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE 1100 Et d’une pareille parole qui signifierait en définitive : eux. Mais, elle l’est, d'après eux, parce que précisément Je vous quitte, comment a-t-on pu tirer ces mots Je elle contient le corps et le sang du Christ. Sa personne suis avec vous. D'une scène de congé, acte qui par et sa grâce deviennent la nourriture des âmes, nous hypothèse s’accomplit une fois, comment a-t-on fait lui sommes donc intimement unis et nous commu­ un rite sans cesse répété? C’est dans le royaume nions tous en lui, il verse dans les cœurs ou plutôt il seulement que Jésus devait manger et boire avec ses augmente la charité envers Dieu et envers les hommes. disciples; et c’est sur cette terre, que les premiers Au contraire, pour les critiques cités plus haut et chrétiens placèrent la table du Seigneur 1 Ils ont com­ plusieurs autres, l’eucharistie ne donne pas le corps et le sang de Jésus; elle n’est que la figure ou tout au mis un flagrant contresens et une audacieuse déso­ béissance. Ils r.'ont retenu l'affirmation de Jésus que plus l’établissement d’une alliance fraternelle autour pour croire le contraire de ce qu’il leur avait dit. du Sauveur et avec lui. Spilta, op. cil., p. 282 sq., avait déjà proposé l’inter­ Pour· soutenir cette thèse, il faut négliger tout ce qui se trouve dans les Synoptiques et saint Paul, le prétation eschatologique. Mais comme il consentait à maintenir une plus grande partie des paroles rappor­ remplacer par ce qui ne s’y trouve pas expressément affirmé. Aucun des quatre récits ne signale en termes tées par l’apôtre et les Synoptiques, son explication explicites cet effet spécial de l'eucharistie : l'apôtre le était un divertissement d’esprit. Le dernier repas fut, mentionne, il est vrai, mais ailleurs que dans la selon lui, une anticipation du festin messianique. narration de la cène et comme en passant, par ma­ Pour aboutir à cette conclusion, Spitta opère, lui nière de parenthèse : « Puisqu'il y a un seul pain, aussi, une sélection. 11 prend pour base le texte de nous formons un seul corps. » I Cor., x, 17. Sans Marc; il omet, néglige tout ce qui rappelle la passion doute, un repas est un moyen efficace de lier ou et la mort prochaine, par exemple, la mention de d’entretenir l’amitié, de sceller une alliance, d’affir­ l'alliance, de l’effusion du sang pour beaucoup, de la trahison de Pierre et du reniement de Judas, de la man­ mer ou de symboliser la communion des esprits et ducation de la Pâque. Grâce à ce procédé, il peut sou­ des cœurs. S’appuyant donc sur le choix fait par Jésus d’un banquet pour cadre de l'institution tenir qu’au moment de la cène, l’esprit de Jésus est eucharistique, l’exégète et le théologien pourront hanté par la pensée du royaume, qu’il ne se porte sur conclure que le Christ donne une marque, un sym­ aucun autre objet. Il conclut que la déclaration eschatologique est la parole importante, la clef de bole, un sacrement d'amour. Mais il y a pourtant quelque chose de spécial dans ce dernier repas. Cent l’énigme. Or, au contraire, tout lecteur qui aborde les récits sans aucun préjugé est tenté de voir en elle une I fois et plus Jésus avait mangé avec les disciples; affirmation secondaire, accessoire. Expliquées à jamais il n’avait distribué de pain en prononçant les mots : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » l’aide des mots : « Je ne boirai plus... », les formules : Pourquoi cette formule? Que signifie la consomma­ « Ceci est mon corps... Ceci est mon sang «deviennent : tion du pain par les Douze? 11 faut ou supprimer les ■ Dans le royaume, moi Messie, je serai l’aliment des élus, vous me mangerez, vous me boirez. » Op. cit., textes ou les expliquer. p. 276-277. Ainsi, l'affirmation « Ceci est » devient Le dernier partisan de cette interprétation, J. Ré­ « Ceci sera ». Rien de plus naturel, explique Spitta. ville, op. cil., p. 14.3 sq., a essavé un véritable tour Jésus se voit déjà faisant fonction de Messie dans de force. Π rapproche la théorie de saint Paul sur le le royaume. Est-ce le Christ, n’est-ce pas plutôt corps mystique et la coupe de l’alliance, l'affirmation l’auteur qui se l’imagine? Une pareille exégèse vien­ i de la Didaché sur les fidèles de toute la terre qui drait à bout des textes les plus résistants. Et si l’on doivent être réunis dans le royaume de la même objecte à Spitta que la figure est bien insolite, qu'elle manière que les grains de blé du pain eucharistique ne devait pas être comprise des disciples, que rien sont devenus un seul tout, enfin le témoignage des ne les préparait à admettrequelepain était l’image du Actes sur les repas fraternels des premiers chrétiens. corps, présageait la nourriture eschatologique qui On peut donc supposer, conclut-il, « qu’en parlant à serait Jésus lui-même, il répond en invoquant des ses apôtres de la grande délivrance proch ine, à textes bibliques où l’alliance nouvelle est présentée l’avènement du royaume de Dieu, il | Jésus] leur dit, sous les traits d’un banquet. Op. cit., p. 270 sq. Mais en leur distribuant le pain, des paroles telles que nulle part il n’y est dit que le Messie y servira d’ali­ celles-ci : « Voici le corps de notre alliance,» «Voici ment aux fidèles. Spitta, op. cit., p. 274, ne découvre « notre corps; » et en leur passant la coupe : « Voici la cette idée que chez les rabbins; ils identifieraient le « coupe de l’alliance. » La valeur de l’opération exécu­ Messie à la manne, feraient de la gloire de la Sche­ tée par J. Réville apparaît au premier regard : il drina l’aliment lumineux des anges, de Moïse, des met dans le texte le mot qu’il désire y trouver et il élus. De pareils textes, qui d’ailleurs doivent peut- l’y découvre. A l’aide d’un pareil procédé, on peut être s’entendre au sens figuré et qui sont postérieurs faire dire tout ce qu’on veut par qui on veut. Une aux récits évangéliques et pauliniens de la cène, ne parole de la Didaché, qui d’ailleurs ne synthétise peuvent qu’égarer le jugement de celui qui les con­ pas toutes les affirmations de cet écrit sur l’eucharis­ suite. Personne n’a suivi Spitta. Cf. Batiffol, op cil., tie, est arbitrairement consultée sur le sens du texte p. 59-63. évangélique. Les affirmations de Paul sur le corps c. L’eucharistie, banquet fraternel et symbole de cha­ mystique du Christ sont bien connues, elles sont parti­ rité. — Beaucoup plus commune est la conception culièrement chères à l’apôtre, il les rappelle à propos soutenue d’ailleurs depuis longtemps par certains pro­ de l’unité de foi, de baptême, de Seigneur, I Cor., xn, 13; il enseigne que les chrétiens sont un même orga­ testants selon laquelle la cène fut une figure de com­ nisme parce qu’ils mangent un même pain eucharis­ munion fraternelle (Brandt); une alliance entre com­ pagnons de table (Wellhausen); un acte destiné à tique. I Cor., x, 17. Pourquoi donc, lorsqu’il rapporte associer en un groupe intime lié à la personne de les paroles de Jésus à la cène, reproduit-il seule­ Jésus tous ses amis (J. Hoffmann); l’attestation que ment les mots ■ Ceci est mon corps? Si Jésus a dit : Ceci est le corps de l’alliance, la formule n’a pas dû le Christ et les disciples appartiennent à un même ■corps (J. Réville). Assurément, et les Pères, les doc­ être oubliée. Si elle l’a été, quelle est la valeur de la teurs du moyen âge, l’Église catholique, ne l’ont restitution tentée par M. Réville? Si elle ne l’a pas été, le silence de Paul est inexplicable. Au reste, jamais nié, l’eucharistie est un mystère de charité, un lien de paix, un sacrement qui signifie et accroît que signifient ces mots : « Voici le corps de l’alliance? · l’amour des fidèles pour Jésus et des chrétiens entre La parole correspondante prononcée sur la coupe se 1101 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE justifie fort bien; comme le dit J. Réville, elle fait allusion au sacrifice de l’alliance du S in aï : a Voici le sang de l’alliance, » Exod., xxiv, 8, ou, ajoute-t-il, au sang de l’agneau pascal. Mais le pain n’est ni la figure ni la condition d’une alliance. Le corps du Christ, s’il n’est pas présent, s’il n’est pas réellement donné aux disciples ne l’est pas davantage. Au reste, corps ici s’oppose à sang; et le sang dont il s’agit n’est pas un sang mystique; c’est celui qui est versé pour beaucoup, c’est le sang réel de la passion. Le corps dont parle Jésus est donc bien un vrai corps humain et non l’Église. Brandt, Wellhausen, J. Hoff­ mann négligent les données essentielles des quatre narrations, J. Réville les transforme et les rend méconnaissables. La première condition pour que l’eucharistie soit d’une manière spéciale, plus que les autres repas de Jésus et de ses disciples, un banquet fraternel, c’est que le Christ y ait parlé de la charité, ou qu’il y ait communiqué un moyen de développer l’amour pour Dieu et les hommes. Or, d’après ces critiques, il n’a pas donné à la cène sa personne, son corps et son sang ; et les quatre récits ne gardent pas le souvenir d’une recommandation sur l’affection mutuelle qui aurait accompagné la présentation du pain et du vin. d. L’eucharistie, parabole qui annonce la passion et la mort prochaine, — Weizsàcker avait soutenu qu’à la cène, Jésus avait posé une énigme, énoncé une para­ bole sans en donner le sens. Jülicher, op. cil., p. 235245, démontra que cette hypothèse était inconciliable avec l’attitude du Christ, en ses derniers jours. Le geste et les paroles du Seigneur annoncent, sous forme de parabole, que son corps sera violemment mis à mort, que son sang sera répandu sur la croix. « Par la fraction de pain, le Christ représentait le sort sem­ blable qui attendait son corps...; il pouvait dire à ses disciples, en regardant le κλώμε·»ον : C’est là mon corps, le même traitement va lui être bientôt réservé... Jésus fait circuler sur la table le calice con­ tenant du vin rouge mêlé d'eau. Comme ce vin va bientôt être épuisé, ainsi bientôt mon sang sera entiè­ rement répandu...,il est vrai qu’il ne le sera pas inuti­ lement, mais ύπέρ πολλών et comme le sang de l’alliance. · Telle est, avec des nuances, l’opinion de plusieurs critiques. D est d’abord permis de se demander si la fraction symbolise, dans les Synoptiques et saint Paul, la mort violente du Sauveur. Seul le texte reçu de l'apôtre atteste que le corps est brisé pour les Douze, encore ce participe est-il considéré comme une glose explica­ tive ajoutée après coup, croit-on communément, parce que la formule de saint Paul (mon corps pour vous) semblait trop elliptique et parce que le texte de Luc (ceci est mon corps donné pour vous), ou la déclaration prononcée sur le vin (ceci est mon sang versé pour beaucoup) la suggéraient naturellement. La fraction est mentionnée, il est vrai, par les quatre témoins. Mais puisqu'il y avait douze convives, il était néces­ saire que le pain fût rompu. Le geste a donc pu être accompli sans être une figure. Le verbe εζλασε n’est employé ailleurs que pour désigner un acte opéré sur un aliment. D’autre part, le corps de Jésus n’a pas été rompu sur la croix. Aussi plusieurs critiques de toute école, catholiques, protestants conservateurs et autres, se refusent-ils à voir dans la fraction un sym­ bole. Goguel, op. cil., p. 96, qui cite Wellhausen, Zahn, R. A. Hoffmann, Heitmüller, Clemen, Spitta, J. Hoffmann, J. Réville. Jülicher semble même avoir renoncé à attribuer ce sens à cet acte. Et O. Holtz­ mann, Das Abendmahl in Vrchristentum, dans Zeit­ schrift fiir die neuteslamenlliche Wissenchafl und die Kunde des Urchrtstentums, 1904, p. 89-120, pour maintenir ce symbolisme, éprouve le besoin d’ima­ 1102 giner que, le pain s’étant rompu fortuitement dans la main de Jésus, celui-ci y a vu un presse sa mort violente. De même,il suppose que le Christ, avant de distribuer la coupe, a fait ane Station avec son contenu, annonçant ainsi son sacrifice et ordon­ nant de réitérer le geste en son honneur. Mais Se texte qu’on obtient après avoir fait ces additiotis n’est plus celui du Nouveau Testament A la Bible, ou substitue un récit fantaisiste qui n’atteste plus que i kiee de son inventeur. On peut admettre, au reste, avec beaucoup d’écri­ vains des camps les plus opposés, le symbolisme de la fraction du pain. Il est certain, du moins, que le vin versé signifie l’effusion du sang. La séparation du pain et du vin, du corps et du sang peut aussi repré­ senter la mort du Sauveur : c’est dans le sang que les Juifs étaient portés à placer la vie, il est l’âme de la chair. Gen.,ix,4-6;Lev.,xvn,10-14;Deut.,xii, 23,etc. Et l’effusion du sang, sa sortie hors du corps de l’ani­ mal immolé constituait une partie essentielle du sa­ crifice. Mais ce qu’on ne peut accorder, c’est que ce symbolisme explique tout le récit, soit le seul but de la cène et que Jésus n’ait rien voulu instituer. Pour le soutenir, Jülicher néglige tout ce qu’offrent de spécial les narrations de Paul, Luc, Matthieu, par exemple, 1’ordre de réitérer le dernier repas; il s’en tient à Marc et il laisse sans explication ce qui, dans la déposition de cet évangéliste, ne peut être entendu au sens figuré, par exemple, le mot : « Prenez », le fait de la consom­ mation par les disciples du pain et du vin. Jésus aurait dû se contenter de dire : « Ce pain brisé représente ma mort; ce vin est l’image de mon sang. · Il n’avait nul besoin d’inviter les Douze à manger et à boire. Mais, si le Christ n’a rien institué, pourquoi les premiers chrétiens ont-ils cru le contraire? Jülicher est con­ damné à faire naître l’eucharistie d’un contresens, d’un quiproquo. Batiffol, op. cil., p. 63-68. Autant avouer l’insuffisance de l’hypothèse : elle n’est pas bonne, puisqu’elle ne rend pas compte de tous les faits constatés. Comme l'observe Loisy, op. cit., t. n, p. 540, les paroles : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang · ne sont pas des comparaisons; elles « n’ont aucune affinité avec les paraboles authentiques. · Les apôtres n’auraient pu comprendre ces figures, avant l’événe­ ment. Et le fait accompli, ils n’auraient pas éprouvé le besoin de reproduire les gestes symboliques de Jésus, s’ils avaient été seulement une prophétie en­ action, une consolation destinée à les préparer aux événements et à les soutenir au moment de la passion. e. L’eucharistie institue l’alliance nouvelle. — Déjà plus voisine de la vérité, mais toujours incomplète est l’hypothèse d’après laquelle la cène fut seulement le banquet de l’alliance qui devait être scellée dans le sang de Jésus. H. J. Holtzmann et plusieurs criti­ ques. Voir Goguel, op. cit., p. 89-90. Π ne semble pas qu'il soit question d’une contre-partie de la Pâque juive, le sang de l’agneau ne scellait pas une alliance à proprement parler. La similitude complète de la for­ mule qui, d’après saint Matthieu et saint Marc, fut dite sur le sang avec la parole que, d’après l’Excde, xxiv, 8, prononça Moïse, oblige à « ne pas écarter tout à fait l’idée d’une alliance. » Lagrange, Évangile selon saint Marc, Paris, 1911, p. 355. Mais le sens de testament, « fortement indiqué par Heb.. tx. 1*. et les traductions latines,» sens que seul les inscrit tic- s et les papyrus attribuent au mot δ:α5πχτ,,ηβ doit r as être négligé. Il est donc peut-être dangereux ce vouloir interpréter toutes les paroles de la cène à l aide de ce seul terme entendu dans le sens d’allian .. Si le rapprochement du récit de l’Exode peut être utile, il convient de ne pas le forcer : dans la conclu­ sion du nouveau pacte, on ne trouve ni discours de Jahvé, ni promesse du peuple, ni partage du s-t.g en 1203 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE deux parts; dans le rite mosaïque, on n’aperçoit pas la fraction du pain, la manducation des victimes, on ne découvre pas les mots : « Ceci est mon corps. » Chaque institution a donc son caractère propre, et doit être expliquée, avant tout, par le contexte qui l’encadre et les affirmations qui la rapportent. 11 faut rendre compte de la formule : « Ceci est mon corps, » lui découvrir un sens acceptable :or Holtzmann est réduit à accepter l’hypothèse inacceptable d’une pa­ rabole. Il est nécessaire de relever le caractère expia­ toire attribué au sang de Jésus. Nous voulons savoir pourquoi les apôtres ont été invités et ont consenti à manger et à boire les aliments sur lesquels une for­ mule avait été prononcée. Enfin on ne peut suppri­ mer l’ordre de réitérer la cène; au contraire, une alliance qui n’est qu’une alliance ne se scelle qu’une fois. Si Jésus avait voulu seulement imiter Moïse, les Douze auraient à leur tour imité les Juifs qui n’avaient pas cru devoir accomplir de nouveau, à plus forte raison souvent, le rite de l’Exode. Dire que ce qui fut réitéré, ce ne fut pas la cène, mais la multi­ plication du pain, c’cst exagérer l’importance de ce dernier épisode, situer dans la première moitié du i" siècle un symbolisme qui est attesté seulement au ri' et surtout au ni', reculer la difficulté puisque nulle part n’apparaît l’ordre de renouveler cet acte, aller au-devant de nouvelles objections, car on ne découvre ni la raison spéciale de cette réitération ni une com­ plète similitude entre le miracle évangélique et la cène chrétienne. Oui, Je sang versé sur la croix scelle un pacte nou­ veau, mais c’est parce qu’il est le sang d’une victime expiatoire : les trois Synoptiques l’affirment en termes exprès et nous savons que telle est la pensée de Paul. Il faut donc pousser à bout la comparaison. La mort de Jésus est le sacrifice par lequel l’alliance nouveEe est conclue, puisque toute alliance, selon les Juifs, exigeait un sacrifice. A la cène, cette idée se présen­ tait naturellement à l’esprit du Christ : les prières du Hallel rappelaient les bienfaits et les promesses de Dieu; la manducation de l’agneau pascal commémo­ rait le souvenir des préliminaires de l’antique alliance. Jésus se savait près de sa mort qu’il envisageait comme un bienfait pour l’humanité. Mais Israël avait dû être aspergé par le sang des victimes; celui de l’agneau marquait les portes de chaque maison pour que les premiers-nés fussent épargnés. Donc, pour pro­ fiter de l’alliance nouvelle, les disciples du Christ devaient participer d'une certaine manière à la vic­ time; manger le pain, c’était communier à son corps immolé ; boire le vin, c’était entrer en contact avec le sang de l’alliance. Enfin, si le rite est expiatoire, il peut être individuel, il doit être renouvelé; si la cène met en relation intime avec le corps et le sang de Jésus, on conçoit qu'un si grand bienfait ne soit pas réservé aux Douze seuls. C’est ainsi qu’on peut expli­ quer le dernier repas de Jésus à l’aide des souvenirs mosaïques; on trouve alors dans cet acte une alliance, mais alliance qui requiert la présence réelle et en­ traîne la réitération du rite. Holtzmann et les critiques qui rapprochent les récits évangéliques de la narration de l'Exode n’ont en réalité qu’un tort : ils s’arrêtent en chemin et ne cherchent pas à comprendre, à l’aide des traditions juives, toutes les données du Nouveau Testament. Batiffol, op. cil., p. 69-96. /. L’eucharistie, don de Jésus. — C’est encore le même grief qu’on est obligé de faire à des critiques qui se rapprochent davantage de la conception tradition­ nelle, semblent l’entrevoir, mais ne croient pas pou­ voir l’adopter. Le mot corps désignerait la « person­ nalité morale » de Jésus. Par la communion, les disciples se l’approprient (R. A. Hoffmann); Jésus se donne pour nourrir les siens (Haupt); il distribue le 1104 pain pour exprimer d’une manière concrète ce bien­ fait (Wendt); il accorde à celui qui le reçoit avec foi la rémission des péchés opérée par sa mort (Schæfer). « Ce que Jésus donne aux siens, c’cst lui-même, c’est-àdire l’essence même de sa pensée, de sa foi, de son cœur; il se dépense sans compter pour allumer en eux la flamme qui le dévore, pour faire naître et entretenir en chacun d’eux les aspirations, les énergies, les certi­ tudes qui l’animent. Il se donne, c’est-à-dire il se communique lui-même à eux, il veut les associer à son œuvre et pour cela, rien ne lui coûte, il ne recule ni devant les fatigues, ni devant les souffrances, il ne reculera pas même devant la mort s’il arrive que Dieu dresse la croix sur son chemin. Ainsi compris le don de Jésus ne peut être enfermé ni dans le présent, ni dans le passé, ni dans l’avenir... La compréhension de cet acte... enferme le ministère de Jésus tout entier et ces heures de suprême réunion qu’il passe avec ses disci­ ples dans la chambre haute, les souffrances, la mort, la crise quelle qu’elle soit qui est imminente, mais aussi le triomphe qui est certain, le retour glorieux, la réunion dans le royaume de Dieu. » Goguel, op. cil., p. 101. C’est beaucoup; le lecteur non prévenu serait même tenté d’estimer que c’est trop, qu’il n’a pas vu tout cela dans la cène. Que ce soit sous-entendu dans la formule : « Ceci est mon corps, » on peut l’admettre. A coup sûr, ce n’est pas exprimé. Et ce qu’il faut savoir d’abord, c’est ce qui est formellement dit par Jésus, ce que signifie en premier lieu, au sens propre, ce que proclame à haute voix la formule « Ceci est men corps. » Sur ce sujet, on est porté à soutenir que tous ces critiques minimisent, découvrent trop peu dans la cène ou plutôt ne sont pas assez précis. Ceci est mon corps n’a jamais signifié: ceci est ma personne morale; je suis votre pain, votre nourriture; cet ali­ ment est le symbole de mes bienfaits; c’est le pardon des péchés; c’est le rappel de tous mes dons passés, l’image de tous mes dons présents, la prophétie de tous mes dons futurs. Le mot corps n’a plus aucune raison d’être si on lui donne ce sens. La parole de Jésus perd son caractère exceptionnel, unique, car le Christ a souvent parlé de l’union morale qu’ il veut éta­ blir entre les hommes et lui, union de pensée et des cœurs; souvent il a souligné, annoncé ses bienfaits. Il tient un tout autre langage. Saint Paul exprime d’une manière différente cette générosité du Christ : « Dieu a livré à la mort sou Fils pour nous tous, » Rom., vnr, 32; « Jésus-Christ notre Seigneur a été livré pour nos offenses, » Rom., iv, 25; « le Fils de Dieu n’a aimé et s’est livré lui-même pour moi, » Gai., il, 20; « le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même à Dieu pour nous comme une oblation et un sacri­ fice d’agréable odeur, » Eph., v, 2; « le Christ a aimé l’Église et s’est livré lui-même pour elle. · Eph., v, 25.Le langage des Synoptiques n’est pas moins clair: es diverses institu­ tions sociales. L’historien se défie des lois générales, il n’en connaît guère, il ne leur sacrifie jamais les textes ou les faits. Encore faut-il, s’il croit pouvoir ériger un principe universel et l’appliquer à divers cas, que ces cas soient vraiment semblables. Or, que peut-on comparer à la communion chrétienne? La consommation d’un mets ou d'un élixir qui rajeunit l'homme et lui confère la vie éternelle, l’absorption de lait d’une déesse, de l’esprit du blé ou du vin, la manducation d'un animal totem, ici kangourou, ailleurs poisson, ours, bélier, bœuf, bouc; un horrible festin de victimes humaines, la participation au nectar divin et déifiant, soma hindou, haoma mazdéen. Peut-on assimiler tous ces rites entre eux pour dégager de leur étude une loi gé­ nérale? A-t-on surtout le droit de mettre en parallèle avec eux l’eucharistie, sacrement qui est présenté comme le corps et le sang d’un Homme-Dieu sous les apparences du pain et du vin, repas appelé à produire des effets spirituels en ceux qui dans de saintes dis­ positions le reçoivent, cérémonie destinée à rappeler el à réitérer le sacrifice offert au Dieu unique pour la salut du monde par son propre Fils? L’historien qui ne croit pas à la divinité du christianisme est obligé de reconnaître la singularité unique du rite chrétien, sa transcendance et sa puissante action. Pour lui, fût-il incroyant, il y a donc des différences capi­ tales, essentielles, entre l’eucharistie et les communions païennes, différences qu’il n'a pas le droit de négliger. Pour déterminer la composition d’un remède proposé par un savant médecin qui en offre lui-même la for­ mule, on ne sera pas tenté de rechercher quelles sont les drogues utilisées par les sorciers d'une vingtaine de pays sauvages et de déclarer, à cause d’une loi générale, qu’en dépit des apparences et malgré le témoignage de l’inventeur, malgré les faits, tous ces médicaments ont même origine, même vertu. Une autre hypothèse doit être envisagée : le chris­ tianisme naissant n’a-t-il pas emprunté la commu­ nion à une des religions du monde antique? Comme l'observe Goguel, la ressemblance des rites ne suffit pas à prouver l’influence d'une religion sur une autre. On trouve des usages identiques dans des cultes qui n’ont pas été en contact. Des analogies internes ne suffisent pas à démontrer un emprunt. Cette règle de critique historique oblige déjà à repousser diverses hypothèses qui ont été proposées. Leur seul énoncé d’ailleurs met en lumière leur insuffisance. Selon Percy Gardner, op. cit., p. 18 sq. (voir aussi Pfleiderer, Das Urchristentum, seine Schri/ten und Lehren, Berlin, 1902, p. 259 sq.), pendant que Paul était à Corinthe, on dut célébrer non loin de là, à Éleusis, les mystères de Déméter. La partie principale était probablement un repas sacré qui mettait en com­ munion avec les dieux. L’apôtre ne put entendre parler de ces fêtes sans être ému. Il se persuada à luimême qu'il avait reçu du Seigneur, dans une vision, l’ordre d’introduire dans les communautés chrétiennes des mystères semblables à ceux d’Éleusis. Et C’est 1116 ainsi qu’il imagina son récit de la cène; la narration passa dans les trois Synoptiques, le rite dans toutes les églises. 11 y a là un tissu serré d’hypothèses gratui­ tes et invraisemblables. « Du repas sacré d’Éleusis, dans lequel les initiés participaient et au moyen du­ quel ils entraient en communion avec les dieux, nous ne savons rien. » Anrich, Das antike Mysterienivesen in seinem Einfluss auf das Christentun, Gœttin­ gue, 1894, p. 111. Voir, sur les mystères d’Éleusis, Chantepie de la Saussaye, Manuel d'histoire des reli­ gions, trad, franç., Paris, 1904, p. 558 sq. ; Foucart, Recherches sur l'origine et la nature des mystères d’Éleusis, Paris, 1895. Et il a été démontré que la narration de saint Paul n’a rien d’une hallucination; il est certain que les témoignages des Synoptiques ne sont pas des décalques de l’Épître aux Corinthiens. Aussi Percy Gardner a-t-il dû abandonner sa propre théorie qu’il déclare intenable. Voir la réfutation dans Frankland, The early eucharist. Londres, 1902, p. 120-124. L’aventure profita quelque peu. Dans la suite, des critiques osèrent encore parler d’une action de la pensée grecque, mais ils se gardèrent ou de préciser ou de présenter des affirmations absolues. Heitmüller, op. cit., fit des rapprochements entre la commu­ nion chrétienne d’une part, et des traits de la religion des Aztèques, de celle des Bédouins qui vivaient au Sinaï vers l’an 400, du culte rendu en Thrace à Dionysios Sabazios, et du mithriacisme. Seule, cette dernière comparaison mérite quelque attention. Gunkel, Zur religionsgeschichllichen Verstandniss des neuen Testaments, Gœttingue, 1903, p. 83 sq., pense à une influence égyptienne. Loisy, op. cil., L n, p. 541, croit pouvoir dire que Paul avait ébauché sa synthèse sous l’influence des idées connexes de sa­ crifice et de communion qui régnaient dans le monde ancien. O. Holtzmann, op. cil., p. 107, soutint que l’apôtre, par sa conception de l’eucharistie, avait introduit dans le christianisme « une tranche de paganisme. » Reitzenstein, Die hellenistichen Mysterienreligionen, Leipzig et Berlin, 1910, p. 50-51, qui pense que saint Paul a connu les religions hellénis­ tiques et leur a emprunté différents points de sa doctrine, prétend bien que l’apôtre a transformé le récit primitif de l’institution eucharistique, transfor­ mant la cène en un mystère par l’ordre de réitérer le repas et indiquant que cette réitération doit se faire en souvenir du Seigneur. Toutefois, il n’admet pas que Paul ait donné à ce banquet la signification d’un simple festin commémoratif, pareil aux repas que les Grecs célébraient en souvenir de leurs morts. L’apôtre en fait un sacrement, une communion mys­ tique avec le Seigneur. Reitzenstein compare cette pensée à celle que présente un texte magique à peu près contemporain de Paul : Osiris y donne son sang à boire dans une coupe à Isis et à Horus, pour qu’ils ne l’oublient pas après sa mort, mais qu’ils le cherchent en se lamentant et dans une grande im­ patience de le retrouver jusqu’à ce que, revenu à la vie, il se réunisse de nouveau à eux. Boire le sang, dans la magie amoureuse et dans les contrats d’alliance de beaucoup de peuples, crée un lien magique invio­ lable entre l’âme de ceux qui font cet acte. Les chrétiens, en buvant le sang du Seigneur, ne pouvaient oublier sa mort, devaient parler de lui, non pas sans doute pout le pleurer jusqu’à ce qu’il revienne et se réunisse à eux. Mais aux yeux de Reitzenstein, ce rapport est accidentel et ne peut fournir aucun rensei­ gnement sur le caractère mystérieux de l’eucharistie chrétienne. 11 n’y a entre elle et les mystères païens qu’une simple allusion, qu’un rapprochement possible. Goguel, op. cil., p. 188, admet, lui aussi, une in­ fluence païenne, mais reste dans le vague. « On vou- 1117 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE drait, ajoute-t-il, préciser davantage, dire où et quand et dans quelles circonstances la conception religieuse grecque a agi sur Paul. Nous connaissons trop mal l’histoire des contacts de Paul avec l’hellé­ nisme pour qu’il soit possible de le faire. Il n'est d’ailleurs pas certain que l’influence que nous soup­ çonnons ait agi à un moment bien défini et ait une origine précise. L’apôtre Paul est bien trop hostile au paganisme en général pour qu’on puisse admettre qu'il ait subi l'influence d’un culte païen particu­ lier, tandis que rien n’empêche de penser qu’il se soit assimilé d’une manière toute spontanée l’idée de sacre­ ment qui faisait partie de l’atmosphère intellectuelle de l’hellénisme. » « De telles affirmations portent en elles-mêmes les traces de leur faiblesse : l’influence s’exerce on ne sait quand, où, par qui, comment : aucune preuve positive n’est apportée. Il s’agit d’une action latente et inaperçue. Ce n’est pas une conception déter­ minée qui a agi, c’est une atmosphère; ce sont les idées régnantes; on peut essayer un rapprochement, on ne découvre pas une cause proprement dite. Il y a tendance du rite chrétien à des assimilations païennes. Des assertions aussi vagues ne peuvent être discutées : elles sont trop imprécises pour qu’on puisse les saisir. Mais elles ne reposent, par hypo­ thèse, sur aucun argument positif, elles sont gra­ tuites. Aussi les deux spécialistes peut-être les plus autorisés parmi les critiques indépendants, Clemen, Ueliglonsgeschichtliche Erklârung des Neuen Testa­ ments, Giessen, 1909, p. 185-207, et Anrich, op. cit., p. 110 sq., se refusent à admettre cette prétendue influence de l’hellénisme. Le dernier écrit : « La con­ ception de Paul et celle de Jean (à plus forte raison celle des Synoptiques; l’auteur ne juge pas même à propos de les défendre du soupçon) dans ce qu’elles ont d’essentiel ne peuvent être regardées que comme des créations originales du génie chrétien sur le fond du judaïsme authentique. » L’auteur accorde tout au plus que ces deux premières ont subi l’in­ fluence de la pensée grecque « d’une manière secon­ daire. » La théorie qui expliquerait par une action de ce genre leurs vues sur le baptême et l’eucharistie • manque de base. » L’idée de saint Paul s’harmonise avec sa synthèse religieuse. Mais, objecte Goguel, op. cit., p. 187-188, l'apôtre établit un parallèle entre la cène chrétienne et les sacrifices païens, il y a donc entre les deux rites « une affinité profonde. » S’il n’en était pas ainsi, l’argument que saint Paul tire de cette analogie « n’aurait pas de base. » Il est facile de répondre que l’Épître aux Corinthiens distingue avec soin les deux institutions. De même, elle compare la communion aux sacrifices juifs : est-ce à dire qu’ils sont identiques ou qu’ils aient même origine, d’après saint Paul? Pour lui, la table du Seigneur n’est pas la table des démons char­ gée d’un mets nouveau. Il a en abomination l’ido­ lâtrie. Il s’élève avec la plus grande vigueur contre la tentation d’unir au repas du Christ des habitudes qui rappelaient trop bien les usages des banquets païens. Dans tout le développement, il n’instruit, ne proteste, ne blâme que pour mettre en garde contre les dangers que courait sur le sol grec le mystère chrétien. Il parle avec une extrême sévérité, il veut empêcher la profanation du rite et l’altération des souvenirs tradi­ tionnels. Pourtant, l’abus qu’il combat n’atteint pas l’eucharistie proprement dite, mais le repas qui l’ac­ compagne; la cérémonie religieuse elle-même n’est pas en péri) d’être complétée ou supplantée par une céré­ monie païenne; mais les convenances, la modération sont violées. Si ces fautes indignent l’apôtre, est-il possible d’admettre qu’il ait emprunté à des mythes abhorres ses théories du sacrement, de l’eucharistie, : I ; I 1118 du sacrifice, de la rédemption, c'est-à-dire qudqasunes des conceptions fondamentales de sa doctrine? C'était d'ailleurs inutile et impossible. Ce π i nsi an paganisme était superflu. La notion de sacrifice est une idée juive. L'idée de l'expiation n'est pus irnorée d'Israël. La promesse d'un ban gmt noesriaaàç·· avait été faite et retenue. Le concept d'aŒanee cadre les fidèles et Dieu était le fond même de Faatiqne religion de Paul.Le sacrifice, croyait-on. faisait par­ ticiper à l'autel de Jahvé, permettait de mander et de boire avec joie devant lui, créait une union par le sang. Continuellement, dans tous ses écrits, l'apôtre fait allusion ou appel aux rites mosaïques, aux évé­ nements, aux personnes de l'histoire juive, ii : .et en rapport l’immolation de Jésus avec les sacrifices d’Israël, avec l’antique alliance, a* ec la manducation de l’agneau pascal. Mais, dit Goguel, loc. cit., « si [dans l’Ancien Testament] les victimes son Ides objets sacrés, elles ne sont pas comme le corps et le sang du Christ, des objets divins. » Peu importe. Si Paul admet que Jésus s’est immolé pour nous, ses conceptions juives l’autorisent à penser que nous participons à la chair du Christ comme à celle de notre victime expiatoire. Pourquoi veut-on d’ailleurs qu’il n’y ait rien de nou­ veau dans le christianisme? Tout ce qui s’y trouve doit-il être legs du judaïsme ou emprunt au paga­ nisme? La religion de Paul serait-elle la seule qui ne pourrait être originale? Jésus, l’apôtre, n’ont-ils pas pu émettre quelque idée neuve; lorsqu’on croit en apercevoir une, doit-on récuser immédiatement les témoignages qui la leur attribuent expressément et conclure qu’elle dérive d’une autre religion? Les critiques qui raisonnent ainsi devraient démontrer qu’il était interdit au Christ et à ses disciples d'avoir des pensées personnelles. Ils sont obligés d’indiquer aussi où fut prise la doctrine qu’ils se refusent à faire remonter aux chrétiens. La tâche est impossible. Les ressemblances que l’on constate n’affectent que l’extérieur des rites, elles sont superficielles. Nous sommes loin d’Osiris, d’Horus et d’Isis : personne ne le niera. Dans les Synoptiques et en saint Paul, la cène a pour cause l’amour de Jésus, pour effet la sainteté du fidèle : le rite n’a rien de magique. Pour y participer, il faut être pur, et si on s’en approche, on le devient davantage. La « catharique » grecque se proposait de délivrer le fidèle moins du mai moral que des puissances mau­ vaises dont il était entouré. L'orphisme veut purifier l’homme, mais en l’afirancliissant du corps. Les initiations saintes et les prescriptions morales tendent à libérer l'âme des influences titaniques qu’elle subit en raison de son union au corps et à l’unir à Dionysos d’où elle vient et vers qui elle retourne; ces cérémonies d’une religion panthéiste et dualiste res­ semblent aussi peu que possible aux sacrements chré­ tiens. Un seul rapprochement peut attirer un instant l’at­ tention. Il a déjà été fait par saint Justin et par Tertullien. « Dans l’office mazdéen, dit Franz Cumont, Les mys­ tères de Mithra, Paris, 1902, p. 133, le célébrant consa­ crait des pains et de l’eau qu’il mêlait au jus capiteux du haoma préparé par lui et il consommait ces aliments au cours de son sacrifice. Ces antiques usages s'étaient conservés dans les initiations mithriaques; seulement au haoma, plante inconnue en Occident, on avait substitué le jus de la vigne. On plaçait devant le myste un pain et une coupe remplie d’eau sur laquelle le prê­ tre prononçait les formules sacrées. Cette oblation du pain et de l'eau à laquelle on mêlait sans doute ensuite du vin... n’était accordée qu’après un long noviciat. Il est probable que seuls les initiés qui avaient atteint le grade de « lions » y étaient admis... Ces agapes sont évidemment la commémoration rituelle du festin que 1119 EUCHARISTIE D’APRÈS LA SAINTE ÉCRITURE Mithra avait célébré avec Sol avant son ascension. On attendait de ce banquet mystique, surtout de l’absorp­ tion du vin consacré, des efïets surnaturels : la liqueur enivrante ne donnait pas seulement la vigueur du corps et la prospérité matérielle, mais la sagesse de l'esprit; elle communiquait au néophyte la force de combattre les esprits malfaisants; bien plus, elle lui conférait, comme à son dieu, une immortalité glo­ rieuse. » Après avoir, sous une forme générale, posé la ques­ tion : le christianisme a-t-il imité le mithriacisine ou vice versai Franz Cumont répond, op. cit., p. 163 : « Nous ne pouvons nous flatter de trancher une ques­ tion qui divisait les contemporains et qui restera sans doute toujours insoluble. Des ressemblances ne supposent point nécessairement une imitation. » Et es­ sayant d’établir une liste d’emprunts, il n’y porte pas l’eucharistie. Si d'ailleurs il y a quelques simili­ tudes apparentes, il ne faut pas se faire illusion. Les deux traits essentiels de la doctrine eucharistique: pré­ sence réelle du corps et du sang du Christ, lien du repas à la passion et à la mort sur la croix n’ont aucun équivalent dans la conception mithriaque. Les rites ne sont pas identiques. Où est l’équivalent de ce que nous constatons, dans les plus anciennes liturgies, dans la Didachc, ou même dans la fraction des pains à Troas. Les ressemblances peuvent s’ex­ pliquer : dans les deux cas, il y a un de ces banquets funéraires en usage chez les anciens et où figuraient souvent du pain et du vin, ce sont d’ailleurs les élé­ ments essentiels de tout repas. S’il y a quelque ana­ logie entre les effets de la communion mithriaque et ceux de l’eucharistie, c’est que toutes les religions promettent des avantages pour le corps ou pour l'âme, sinon pour les deux. Mais le don du corps et du sang du Dieu n’est pas accordé par le rite païen. Au contraire, les premiers témoins de la cène ne disent pas qu’elle assure « la vigueur du corps, la prospérité matérielle; » ils ne parlent pas du don de sagesse intel­ lectuelle, de la puissance contre les esprits malfaisants. Saint Jean enregistre la promesse de l’immortalité, mais sous une forme judéo-chrétienne : le commu­ niant ressuscitera. Sur les dispositions morales du communiant, sur le mode d’efficacité du rite, sur la forme de la consécration, on relève la plus radicale opposition. Ainsi s’évanouit le seul espoir que pouvait avoir l’historien de découvrir un prototype païen de l’eu­ charistie : ce prototype n’existe pas. 4° Conclusion. — Jésus a institué l’eucharistie. Π a prononcé les mots : « Ceci est mon corps » sur du pain. 11 a dit sur du vin des paroles attestant que la coupe contenait son sang et que ce sang était celui de l'alliance. Il a ordonné de réitérer ce rite en mémoire de lui. La cène chrétienne contient donc et confère sous les dehors du pain et du vin le corps et le sang du Christ. S’il est une vérité dûment établie par l’Écriture, c’est celle-là. L’exactitude de cette interprétation est enseignée par le concile de Trente, sess. xni, c. i, n, par le magistère ordinaire de l’Église et par le décret Lamen­ tabili, dont la proposition 45° condamne l’erreur sui­ vante : « Tout n’est pas à entendre historiquement dans le récit de l’institution de l’eucharistie de Paul. I Cor., xi, 23-25. » Prises à la lettre, les paroles de Jésus fournissent la doctrine de la transsubstantiation : ce qu’il pré­ sente est son corps, son sang; ce n’est donc plus du pain, ni du vin. Si la formule produit la présence réelle, elle opère ce qu’elle signifie, et s’il en est ainsi, le pain est changé au corps du Christ. Le concept de transsubstantiation n’est que la trans­ 1120 cription philosophique de la phrase du Christ : Ceci est mon corps ! Lebreton, op. cit., col. 1563. I. Ouvrages catholiques. — En dehors des commen­ taires de saint Paul ou des Évangiles, des manuels ou traités sur l’eucharistie, des monographies sur l’agape, l’épiclèse, la communion, la messe, des études de théologie histo­ rique (Simar, Die Théologie des heiligen Paulus, 2“ édit., Fribourg-en-Brisgau, 1883, p. 246-248; Prat, La théologie de saint Paul, Paris, 1898, t.I, p. 162-172; 1912, t. il, p. 379385: Rnuschcn, etc.), et de courts articles ou comptes rendus publics dans des revues catholiques, on doit citer surtout : Wiseman, La présence réelle du corps el du sang de Notre- Seigneur Jésus-Christ dans la divine eucharistie, prouvée par Γ Écriture, trad, franç., dans Migne, Démonstrations évangéliques, Paris, 1843, t. xv, col. 1159-1296; J. Corluy, Spicilegium dogmalico-biblicum, Gand, 1881, t. n, p. 336397 ; J. Helm, Die Einsetzung des heiligen Abendmahls als Bciveis für die Gotlheit Christi, Wurzbourg, 1900; W. Ber­ ning, Die Einsetzung der heiligen Eucharistie in Hirer iirsprünglicher. Form nach den Berichten des Neuen Testamentes kritisch untersucht, Munster, 1901 ; P. Batiffol, Études d’histoire et de théologie positive, 2“ série, L'eucha­ ristie, la présence réelle et la transsubstant iation, 2e édit., Paris, 1905 ; 3e édit., 1906; J. Lebreton, art. Eucharistie, dans le Dictionnaire apologétique de la foi catholique, Paris, 1910, t. i, col. 1548-1567; Mangenot, L’eucharistie dans saint Paul, dans la Revue pratique d’apologétique, Paris, 1911, t. ΧΙΠ, p. 33-18, 203-216, 253-270; W. Koch, Das Abendmahl im Neuen Testament, Munter, 1912. II. Ouvrages non catholiques. — Pour les renseigne­ ments bibliographiques, voir E. Grafe, Die neuesten Forschungen über die urchrislliche Abendmahls/eier, dans Zeitschrift für Théologie und Kirche, Fribourg-en-Brisgau et Leipzig, 1895, t. v, p. 101-138; P. W. Schmiedcl, Die neuesten Ansichten über den Ursprung des Abendmahls, dans Proteslanlische Monatshe/le, Berlin, 1899, t. ni, 4. p. 125-153; A. Schweitzer, Das Abendmahl im Zusammcnhang mit dem Leben Jesu und der Geschichte des Urchristenlums. I. Das Abendmahlsproblem au/ Grund der uiisscnschaftlichen Forschung des xix Jahrhunderts und der hislorischen Berichle, Tubingue, Leipzig, 1901 ; Goetz, Die lieutige Abendmcditsfrage in Hirer geschichtlichen Enlivickclung. Leipzig, 1904 ; 2° édit., 1907. On trouvera des résumés utiles dans Berning, op. cit., p. 4-17 ; Goguel, op. cit., p. 2-15. En dehors des commentaires de la sainte Écriture, des manuels et traités de théologie dogmatique ou biblique, des études de liturgie ou d’histoire ecclésiastique, on compte un très grand nombre de monographies ; il est impossible de les nommer toutes, citons seulement les plus importantes parues depuis 1890 : A. Harnack, Brol und Wasser, die eucharistisclien Elemenlc bei Justin, dans Texte und Unlersuchungen, 2° série, Leipzig, 1891, t. vu, 2, p. 115-144; Th. Zahn, Brot und Wein im Abendmahl der allen Kirche, Erlangen, Leipzig, 1892; Λ. Jülicher, Zur Geschichte der Abendmahls/eier in der alleslen Kirche, dans Theologische Studien C. von Weizsà­ cker zu seinem siebzigsten Gebursltage 11 December 1892 geividmel, Fribourg-en-Brisgau, 1892, p. 215-250; P. Gard­ ner, The origin of the Lord's supper, Londres, 1893; Spitta, Die urchrisllichen Tradilionem über Ursprung und Sinn des Abendmahls. Zur Geschichte und Literalur des Urchrislentiuns. I. Goettingue, 1893, p. 205-237; E. Haupt, Ucber die ursprüngliche Form und Bedeulung der Abcndmahlsmorte, Halle, 1894 (Univcrsitiitsprogramm); F. Schultz.cn Das Abendmahl im neuen Testament, Goettingue, 1895; E. Grafe, op. eft.; F. Kattenbusch, Das heilige Abendmahl, dans Chrislliche Welt, Leipzig, 1895, t. ix, n. 13-15; R. A. Hoffmann, Die Abendmahlsgedanken Jesu Christi, Kœnigsberg, 1896; R. Schæfer, Das Herrenmahl nach Ursprung und Bedeutung mil Rücksichl auf die neuesten Forschungen, Gutersloh, 1897; A. Eichhorn, Das Abendmahl im neuen Testament, dans Hefte zur chrisllichen Welt, Leipzig, 1898, n. 30; C. Clemen, Der Ursprung des heiligen Abendmahls, dans Hefte zur chrisllichen Well, Leipzig, 1898, n. 37; A. Lichtenstein, Des Apostcls Paulus Ueberlieferung von der Einsetzung des heiligen Abendmahls nach ihrem litterarischen und biblischen theologischenVerhallnis zur den synoptischen Berichten, Berlin, 1899; Schmiedel, op. cit. (1899); J. Watterich (vieux-catholique), Die Gegenivart des Herrn im heili­ gen Abendmah’, Heidelberg, 1900; A. Schweitzer, op. cit. (1901); M. Gore, The body of Christ, Londres, 1902; W. B· Frank land. The early eucharist, Londres, 1902; J. Hoff EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES 1121 mann, Das Abendmahl im W. Heitmüller, Taufe und Urchristenium, Berlin, 1903; Abendmahl bei Paulus, Darslcllung und religionsgeschichtliche Beleuchtung, Gœttingue, 1903; art. Abendmahl, dans Die Religion in Geschichte und Gcgenwart, de F. M. Schiele, Tubingue, 1908; O. Holtz­ mann, Das Abendmahl im Urchristenium, dans Zeitschrift fur die neulestamentliche Wisscnschaft und die Kunde des Urchristentums, Giessen, 1904; R. Seeberg, Das Abendmahl im Neuen Testament,ï&rlin, 1905; 2· édit., 1907; A. Ander­ sen, Das Abendmahl in den zivei ersten Jahrhunderten nach Christus, 2® édit., Giessen, 1906; Goetz, op. cit., 1907; J. Réville, Les origines de reucharistie (messe, sainte cine), Paris, 1908; M. Goguel, L'eucharistie des origines à Justin martyr, Paris, 1910; F. Dibelius, Das Abendmahl. Eine Untersuchung über die Anfünge der christlichen Religion, Leipzig, 1911. Voir aussi Herzog-Hauck, Rcalencyclopiidie fur proteslantische Théologie und Kirche, 3· édit., Leipzig, 1896 sq., les art. Abendmahl, de Cremer, t. i, p. 31 sq. ; Eucharistie, de Drews, t. v, p. 560 sq. C. Ruch. u. eucharistie, d'après les pères. — L Obser­ vations préliminaires. II. Témoignage des Pères pendant les trois premiers siècles. III. Pendant le ivc siècle, en Orient. IV. Pendant le iv® siècle, en Occident. V. A partir du v® siècle, dans l’Église grec­ que. VI. A partir du v» siècle, dans l’Église latine. I. Observations préliminaires. — 1° Objet précis de cet article. — L’eucharistie est un sacrement et un sacrifice; il ne sera question ici que du sacrement. Mais le sacrement lui-même peut être envisage à bien des points de vue : quel est son auteur? Quels sont ses éléments constitutifs, sa matière et sa forme? Quels sont ses effets? Contient-il réellement le corps et le sang de Jésus-Christ? Comment Jésus-Christ devient-il présent? Quel est son mode d’être dans l’eucharistie? Le pain et le vin subsistent-ils malgré la présence réelle de Jésus-Christ? Si leurs propriétés naturelles et toutes leurs apparences sensibles persis­ tent, que devient leur substance? Subit-elle un chan­ gement, et quelle est la nature de ce changement? Autant de questions et de problèmes, dont l’énumé­ ration n’est pas close, qui ne se sont pas posés de prime abord, et dont on n’a pu chercher la solution qu’au fur et à mesure de leur apparition. Au temps des Pères, du moins, une affirmation capitale se pro­ duit et se répète incessamment, celle du dogme de la présence réelle du Christ dans l’eucharistie, ou du réalisme eucharistique, qui répond, dans la foi des fidèles, aux données de l’Écriture, de la tradition et de la liturgie. Ce dogme est le point central de l’ensei­ gnement eucharistique des Pères; c’est la donnée pre­ mière et fondamentale, qui implique et engage toutes les questions, tous les problèmes subséquents; c’est de lui qu’il sera principalement question ici. Mais, comme, en en parlant, les Pères n’ont pas manqué, une fois ou l’autre, d’aborder, sans jamais la traiter à fond, la notion de la conversion; comme ils ont aussi indiqué parfois ce à quoi ils attribuent la pré­ sence du Christ dans l’eucharistie; et comme enfin ils ont signalé quelques effets de la communion qui requiert la présence réelle, leur témoignage sera recueilli tel quel, c’est-à-dire à l’état d’enseignement diffus. Car ce n’est que longtemps après eux, lorsque la période d’élaboration progressive et de polé­ mique précise sera passée, que les scolastiques pour­ ront organiser systématiquement la théologie didac­ tique de l’eucharistie, où toutes les faces du dogme eucharistique seront examinées à fond. La pensée des Pères, quelque apparence fragmentaire qu’elle, offre, n’en est pas moins précieuse à recueillir : à côté de quelques expressions, qui pourraient prêter à l’équi­ voque et dont le sens s’est éclairci et précisé peu à peu, elle contient des affirmations catégoriques qui sont à retenir,comme le témoignage de la croyance des pre­ miers siècles au réalisme eucharistique, et des prinDICT. DE THÉOL. CATHOL. 1122 cipes de solution dont la controverse et i’apc4ogctique sauront faire leur profit. Mais avant d’aller plus loin, il convient d’expliquer le silence relatif des Pères relativement à l’eucharistie. 2° Point de controverse sur Veucharistie pendant la période patristique. — C’est surtout en vue des néces­ sités du moment, pour résoudre les di’Ucu.'îes surgissaient ou pour combattre des erreurs :u. r çaient l’intégrité ou la pureté de la foi chret;er.ne. Tui­ les Pères ont employé leur activité inteilec'ut e e_.enseignement oral comme leur polémiqut un caractère pratique, immédiat et urgent, c. : û-. par des circonstances dont ils n’étaient pas les très. Or, tandis que d’autres sujets sollicitaient leur at; ra­ tion et réclamaient leur intervention, le dogme eucha­ ristique, à part l’erreur des aquariens relative i. matière du sacrifice, combattue notamment r ar Clément d’Alexandrie et saint Cyprien, ne fut l’objet d’aucune attaque spéciale pendant toute l’ère patris­ tique. Il n’est donc pas étonnant dès lors qu’ils n’en aient pas fait un objet particulier de leurs travaux : l’absence de tout danger et de toute attaque explique pour une part leur silence. Mais ce silence n’est pas absolu. Car ils parlent de l’eucharistie, tantôt en passant ou par simple allusion, plutôt pour en in­ struire sommairement les nouveaux baptisés; et ils le font d’ordinaire en procédant plutôt par des affir­ mations que par une étude approfondie, qui cherche­ rait à rendre compte de tout et à éclaircir autant que possible l’obscurité du mystère. Les questions et les problèmes, auxquels donne lieu le dogme eucharis­ tique, ne s’étant point posés et n’étant nullement en discussion à leur époque, ils se sont contentés de proclamer ce qu’il faut croire, à savoir que le corps et le sang du Christ sont présents dans reucharistie, en dépit du témoignage des sens. A cette première raison s’en ajoute une autre, qui est que la doctrine christologique, dont dépend la doctrine eucharistique, ne fut élucidée, précisée et définie qu’après les longs débats du iv® et du v® siècle. Il faut tenir compte enfin de cette discipline caractéristique, où l’on a voulu voir une loi du secret, grâce à laquelle, à partir du me siècle, les Pères ont usé, quand ils parlent des mystères chrétiens et notamment de l’eucharistie, de tant de réserves, de réticences ou d’obscurités vou­ lues que leur enseignement ressemble à de l’ésoté­ risme. 3° Caractère de la doctrine eucharistique des Pires. — On ne doit donc pas s’attendre à trouver chez les Pères un exposé complet de la doctrine eucharistique, et moins encore un traité didactique. Une termino­ logie appropriée au sujet leur fait même défaut; de là, l’emploi de termes mal définis, qui prêtent à la confusion, et d’expressions qui, prises dans le sens précis qu’on leur donne aujourd'hui, seraient fâcheu­ ses. Ils parient de nature, de substance, d’essence, là où il faudrait simplement parler de propriétés natu­ relles. Un rapprochement trop accentué entre le dogme eucharistique et celui de l’incarnation en amène quelques-uns, pendant le v® siècle, à introduire, con­ trairement à toute la tradition, le dyophysisme dans l’eucharistie; mais leur conception erronée n’aura aucun effet sur l’enseignement traditionnel; elle retardera simplement le développement du dogme et sera éliminée. Plusieurs se servent des mots symbole, figure, image, type, et autres semblables. Mais, outre que de leur temps ces mots ne désignent pas des signes absolument vides de toute réalité, leur sens ne se pré­ cise et ne se justifie que peu à peu. Il est certain, en effet, qu’on peut dire des espèces eucharistiques, con­ sidérées en tant que signe, qu'elles sont le symbole du corps et du sang du Christ. Ét si l’on compare l’eucnaristie à ce qui aura lieu dans la vision béatinque. il V 36 1193 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES 1124 C'est ce corps ainsi rendu présent que le commu­ est clair qu’on peut dire d’elle qu'elle est le symbole de ce qui sera. Mais conclure de ce que certains Pères ont niant doit recevoir et manger pour en recueillir les nommé l'eucharistie, sans autrement spécifier, le plus admirables fruits tant pour son âme que pour symbole ou l’image du corps et du sang du Sauveur, son corps. Car l’âme n’est pas seule à tirer profit de à une croyance et à une théorie symboliste contraire la communion, le corps en profite aussi, l'âme spiri­ tuellement, le corps corporellement. Et c’est pour­ au réalisme, c’est, comme on le verra, ce qui ne peut se justifier. De même, l’allégorisme de quelques-uns, quoi, parmi les effets attribués à l’eucharistie, les d’après lequel le corps du Christ est son corps mys­ Pères insistent sur ceux qui sont propres au corps, tique ou l’Église, ou bien encore sa doctrine, son ensei­ entre autres, l’incorruptibilité ou l’immortalité. Ils gnement,n’autorise pas à fairedeceux qui l’enseignent appellent la communion un antidote de la mort, un des partisans du symbolisme eucharistique; car remède d’immortalité, un principe de la vie éternelle, c’est, chez eux, une doctrine qui ne nie point la pré­ une source vivifiante, précisément parce qu’elle sence réelle, mais la suppose et se surajoute à l’ensei­ donne la chair du Christ. Tous ces effets de la commu­ gnement ordinaire. Ce qu’il importe d’observer, c'est nion, signalés par les Pères, impliquent nécessaire­ que, malgré le défaut de clarté suffisante dans l'expres­ ment la présence réelle du Christ dans sa double sion de quelques-unes de leurs pensées, ou de précision nature d’homme et de Dieu. Et « quand nous n'au­ dans l’emploi de certains termes, les Pères permettent rions, dit Arnauld, Perpétuité de la foi, Paris, 1669-1674, de retrouver dans ce qu’ils ont dit, à l’état plus oii t. n, 1. V, c. n, p. 498, que les seules expressions par moins explicite, les données fondamentales et les lesquelles les Pères marquent cette union de Jésuséléments essentiels de la doctrine catholique sur Christ, comme d’entrer dans nos corps, de s’introduire l’eucharistie. Et l’on est en droit de conclure qu'entre dans nos corps, d'être reçu dans nos entrailles, d'être leur enseignement, quelque rudimentaire et impar­ en nous, d'être dans nos corps, d’être mêlé à nous, d’être fait qu’il paraisse, et l’enseignement actuel, s’il y a joint à nous corporellement, d’être en nous comme un un progrès et un développement incontestable, ce médicament avalé, comme un plomb qui purifie un progrès et ce développement sont la suite logique, métal avec lequel on le fond, comme un feu qui agit sur cohérente et justifiée de leur propre doctrine. de l’eau, comme un morceau de cire mêlé avec un autre, 4° Doctrine des Pères sur la présence réelle. — Le ■ comme une étincelle qui se conservé dans de la paille, comme un levain mêlé dans de la pâle, toutes ces expres­ point central de la doctrine eucharistique des Pères est la présence réelle du corps et du sang du Christ, du sions, dis-je, qui n'ont jamais été employées pour Christ lui-même dans l’eucharistie. C’est, en effet, marquer une union de signe et de figure, ou une parti­ littéralement et non métaphoriquement qu’ils enten­ cipation de vertu, seraient encore plus que suffi­ dent soit les paroles de la promesse, soit celles de santes pour prouver cette présence. Mais l’union de l’institution. Des paroles de la promesse ils écartent ces deux preuves ensemble, l’une que les Pères ont seulement l’idée d’une manducation charnelle au sens regardé la chair de Jésus-Christ comme une cause grossier des capharnaïtes, mais ils maintiennent le opérante qui demande d’elle-même une présence sens d’une vraie manducation par la bouche et non en réelle, l'autre cet amas d’expressions qui la signi­ esprit, et ils font remarquer comment Notre-Seifient, prouve d’une manière si convaincante que les gneur, par l’institution de l’eucharistie, avait admi­ Pères ont cru une présence réelle, qu'il n’y a que des rablement réalisé son mystérieux dessein, en donnant esprits extraordinairement préoccupés et que la vraiment sa chair à manger et son sang à boire sans passion a rendus incapables de se rendre à la raison exciter la moindre répugnance. Quant aux paroles de qui y puissent résister. » l’insli'ution : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, » Mais pour que la chair du Christ opère ces effets, ils cnt estimé qu’elles s’entendent si bien par ellespour qu’elle vivifie immédiatement par elle-même et mêmes qu’une explication était inutile. Loin donc de sans autre intermédiaire, elle doit être mangée, non faire observer, comme pour tant d'autres passages de en signe mais en réalité, non pas seulement par la foi l’Écriture, qu’elles ne sont pas à prendre dans leur mais encore de bouche. Par là s’opère une union cor­ porelle du communiant avec le Christ; de telle sorte sens littéral, ils appuient au contraire sur ce sens littéral. Que si la chose signifiée, à savoir la présence qu’il y a une double union avec le Christ,l’une spiri­ réelle du corps et du sang de Jésus-Christ, paraît tuelle avec son esprit par la grâce, et l’autre corporelle contraire au témoignage des sens et déconcertante avec son corps par la communion; la première pou­ pour la raison, ils en appellent simplement à la vant s’obtenir par bien des moyens différents de la véracité, à l’autorité et à la toute-puissance de Dieu, communion, tandis que la seconde ne se réalise que par et ils réclament un acte de foi; car c’est Dieu luila seule réception de la communion. Or, cette dernière même qui a dit : « Ceci est mon corps; » or, Dieu ne suppose nécessairement la présence réelle. ment pas et il fait ce qu’il dit. Pour que le pain soit 5° Doctrine des Pères sur la transsubstantiation. — ou devienne le corps du Sauveur, il faut donc l’inter­ Ainsi donc le dogme de la présence réelle a d’indé­ vent ion divine; et celle-ci a lieu par la prière de niables témoins dans les Pères des cinq premiers l’action de grâces en général, ou par les paroles mêmes siècles; il est formellement attesté, et aucun témoi­ du Sauveur à la dernière cène que le prêtre répète, gnage, absolument, ne favorise la présence en figure ou par un appel à Dieu pour qu’il envoie le Saintou, comme disait Amauld, l’absence réelle. En est-il Esprit sur le pain et le vin afin d’en faire le corps et de même du dogme de la transsubstantiation îbCelui-ci le sang du Christ. Voir Épiclèse, t.v, col. 194. Une fois est sans doute intimement lié au premier, mais il n'a la bénédiction, sanctification ou consécration faite, pas toujours été l’objet d’un examen spécial. Ce n’est car les Pères emploient indistinctement ces expres­ point qu’il ait passé complètement inaperçu, mais il sions,il ne faut plus s’arrêter au témoignage des sens s’est explicité peu à peu ; et sans que les Pères aient ni aux difficultés soulevées par la raison, mais formu­ songé, pour la plupart, à pousser à fond la theorie du ler un acte de foi sans aucune hésitation et sans le changement qui s’opère dans l’eucharistie, ils n’ont pas moindre doute. Et les Pères de répéter sous des formes laissé de signaler l’existence d’un tel changement et variées que l’eucharistie est indubitablement, certai­ même de le qualifier. Pour que le pain soit ou devienne nement, véritablement, réel lement, proprement lecorps le corps du Sauveur, il faut, affirment-ils,qu’il se pro­ même du Christ; et quelques-uns de spécifier que duise quelque chose de nouveau qui n'était pas aupa­ c’est le corps même dans lequel il s’est incarné et qu’il ravant; car le pain par lui-même n’est pas le corps du Christ. Si donc le Christ a dit en prenant du pain : a pris de la Vierge Marie. 1125 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES « Ceci est mon corps, » le pain doit être devenu le corps du Christ. Π y a là, comme disent certains Pères la­ tins, une mutatio,une transfiguratio, ou, comme disent certains Pères grecs, une μεταβολή, une μεταποίησις, une μετασκενή, une μετάρόύΟμισις, une conversion; autant de mots qui signifient d’ordinaire un change­ ment quelconque, mais qui. appliqués à ce qui se passe dans l’eucharistie, loin de signilier un changement de flgure,de signe ou de signi fication, comme le prétendent les calvinistes, évoquent plutôt un vrai changement de substance, réel et positif. Les Pères qui en parlent le regardent comme la conséquence naturel le etnécessaire de ces paroles : « Ceci est mon corps; » conséquence si claire et si obvie qu’ils n’ont pas senti le besoin d’expli­ quer ou de prouver la liaison qui la rattache à son principe et de dire : C’est le corps de Jésus-Christ, donc le pain est changé au corps de Jésus-Christ Toutefois, sans instituer une analyse approfondie de la nature de ce changement ou de cette conversion, et sans rechercher comment le pain n’est plus pain, en dépit du témoignage des sens, comment le corps du Christ est présent bien qu’il ne tombe sous aucun de nos sens, et comment ce corps invisible se trouve pré­ sent sous ce qui n’a plus que les apparences du pain, ils n’ont pas laissé d'affirmer ct de répéter, au nom de la foi, que le pain n’est plus du pain, quoiqu’il paraisse être encore du pain, que c’est le corps réel du Christ qu’il faut croire réellement présent, réellement donné par le prêtre et réellement reçu par le communiant. Bien plus, quelques-uns ont eu soin de faire remar­ quer qu’il ne faut pas s’en tenir à ce qui paraît mais à ce qui est, ce qui paraît pouvant donner le change et suggérer autre chose que ce qui est, ce qui est n’étant en toute vérité que le corps invisible du Christ. Ce n’est assurément pas là le dogme de la transsubstantiation, tel qu’il s’est peu à peu explicité et tel que l’Église a fini par le définir; mais qui pourrait nier que ce n’en soit pas une expression Implicite et suffisante pour justifier le développe­ ment subséquent? La conversion dont parlent saint Ambroise et l’auteur du De sacramentis parmi les latins, saint Cyrille de Jérusalem, saint Grégoire de Nysse, saint Jean Chrysostome et saint Cyrille d’Alexandrie parmi les grecs, c’est déjà, de leur temps et dans le langage de leur époque, ce que l’on appellera plus tard, d’un terme mieux approprié, la transsub­ stantiation. Si Théodoret, au Ve siècle, et quelques autres écrivains ecclésiastiques à sa suite ou comme lui, qui ne sont que l'écho d’une école et d'une époque, à savoir de l’école antiochiennc du ve siècle, préoccupés de combattre l’erreur du monophysisme, en sont venus à imaginer ou à supposer une sorte de dyophysisme eucharistique, qui serait la négation de la conversion substantielle, il est à remarquer que leur tentative isolée n’a pu nullement interrompre le courant tradi­ tionnel et que, loin de faire échec à l’enseignement de l’Église, elle a complètement échoué et a été élimi­ née de la pensée grecque, ainsi qu’en témoigne saint Jean Damascène, en qui l’on entend toute la tradition orthodoxe des Pères grecs. Cette question de la transsubstantiation ne sera traitée ici qu’incidemment, car l’objet du présent article est surtout le dogme de la présence réelle d’après les Pères. Il faut en dire autant de l’épiclèse. Quant aux usages de certains hérétiques, tels que le Valentinien Marc, dont parle saint Irénée, et aux rites gnostiques décrits dans les Acta Thomæ,qui confirment à leur manière la foi de l’Église et la présence réelle, nous les passerons sous silence. D’autre part, les in­ scriptions chrétiennes, comme celle d’Abercius à Hieropolis, voir t. i, col. 63-64, 65, de PecLorius à Autun, ou comme celle que fit graver le pape saint Damase en l’honneur de Tarsicius, martyr de l’eucha­ 1196 ristie, quelque contribution quelle» apportai au témoignages patristiques, reunies aux antres m«iuments chrétiens relatifs à l'eucharistie, auront article spécial. Les témoignages empruntes aux diverses utarries, depuis VEuchologe de Sérapion de Thmuîs et le Trsizmentum Domini nostri Jesu Christi, édit. Rahmani. Mayence, 1899,jusqu’aux textes réunis ; Lr _ · Liturgies eastern and western, Oxford. 1S9<5. trou -- v mieux leur place dans le Dictionnaire d .· ' : e chrétienne et de liturgie, de dom Cabrol. II. Pendant les trois premiers siècles. — ’ L : Didaché. — Le premier document qui s’oflre a -.?as. c’est la Didaché ou Doctrine des douze - est intéressant à consulter, malgré la pénurie ren­ seignements, mais ce sont des renseignement.- pré­ cieux. On y trouve, en effet, deux formules d'action de grâces à prononcer, soit sur le calice, soit sur ie pain rompu, περί τού ποτηριού, περί τον κλάσματος, Funk, Doctrina duodecim apostolorum, ix, 2, 3, Tubingue, 1887, p. 26; puis ce précepte, dûment appuyé sur une parole du Sauveur : « Que personne ne mange ni ne boive de votre eucharistie, à l’exception de ceux qui ont été baptisés au nom du Seigneur; car c’est de cela que le Seigneur a dit : « Ne donnez pas ce «qui est saint aux chiens. · lbid.,vc,5, p.28. Manifeste­ ment, il s’agit ici d’un repas; est-ce d’un repas ordi­ naire, comme le prétend Andersen, Das Abendmahl inden zwei erslen Jahrhunderten nach Christus, Giessen, 1904? Nous ne le pensons pas. Est-ce à la fois de l’agape et de l’eucharistie, d’après Zahn, Forschungen, t. ni,p. 293-298; Mgr Duchesne, Bulletin critique, 1884, t. v, p. 385-386; Funk, op. cit., note, p. 28; Ladeuze, L'eucharistie et les repas communs des fidèles dans la Didaché, dans la Bevue de l’Orient chrétien, Paris, 1902, p. 339-399? La question importe peu, s’il est vrai qu’il s'agisse ici tout au moins de l'eucharistie. Or, sans aller jusqu’à affirmer avec Hehn, Die Einsetzung des heiligen Abendmahls, 1900, p. 172, que la Didaché nous offre d’une façon incontestable la foi en la présence réelle, nous ne dirons pas avec Rauschen, L’eucharistie et la pénitence, trad. Decker, Paris, 1910, p. 2, que c’est à peine si on peut faire appel à la Didaché en faveur de la présence réelle. Car le ποτηριού et le κλάσμα, sur lesquels on rend grâces, sont dési­ gnés par le mot ευχαριστία, qui a déjà un sens litur­ gique caractérisé. Sans doute, les paroles de l’insti­ tution et les formules consécratoires sont passées sous silence; ct il n’est pas dit formellement que le pain et le vin soient le corps et le sang du Christ, comme cela sera spécifié dans la paraphrase de ce passageparl’auteurdesConstitutions apostoliques, Vil, xxv, P. G., 1.1, col. 1017; mais il est question de tout autre chose que du pain et du vin ordinaires, à savoir d’un pain et d’un vin eucharisliés et devenus eucha­ ristie. Or, cette eucharistie est chose sainte : elle requiert, de la part de ceux qui veulent la recevoir, la réception préalable du baptême et une préparation morale, car on rappelle qu’il ne faut pas donner ce qui est saint aux chiens; d’autre part, comparée à la nour­ riture et à la boisson ordinaires, pour lesquelles on doit assurément rendre grâces à Dieu, mais qui ne requièrent pas les conditions précitées, elle est qua lifiée de nourriture spirituelle, et d’admirables effets lui sont attribués, notamment la vie éternelle. > Sei­ gneur tout-puissant, tu as donné aux hommes l'ali­ ment et le breuvage pour qu’liste rendent grâces; quant à nous, tu nous as procuré une nourriture >piri tuelle, et une boisson, et la vie étemelle, ■ ibid., x, 3, p. 28, c’est-à-dire un aliment spirituel qui nous assure la vie éternelle. Saint Ignace l’appellera un remède d’immortalité. 2° Saint Ignace. — Le célèbre évêque d’Antioche 1127 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES (t 107) esl un témoin certain du dogme de la présence réelle. Son langage est assurément très symbolique et mêle beaucoup d’images à l’idée de l’eucharistie; mais il ne parle pas qu’en métaphores, sa pensée s’exprime parfois en des termes qui échappent à toute interprétation symbolique et doivent s'entendre au sens littéral et obvie, quoi qu’en aient pensé von der Goltz, Ignatius von Antiochien, 1894, p. 71-74, et Stahl, Patristische Untersuchungen, 1901, p. 121 sq. Malgré quelques restrictions, Loofs avoue que « la conception de l’eucharistie, chez Ignace, n’est pas purement symbolique. » Art. Abendmahl, dans la Realencyklopüdie fiir protestantische Théologie, t. i, p. 40. Saint Ignace parle, en effet, du pain de Dieu, et il veut le pain de Dieu, mais c’est celui qui est la chair de Jésus-Christ, né de la semence de David, et, pour breuvage, il veut son .sang. Ad Rom., vu, 3, Funk, Opera Patrum apostolicorum, Tubingue, 1881, t. i, p. 200. C’est là, dit-on, la désignation de l’union avec le Christ et de la possession de Dieu dans le ciel; soit. Ailleurs, Ad Eph., iv, ibid., p. 176, ce. pain dési­ gnerait l’union du fidèle avec le Christ, non pas dans le ciel, mais dans l’Église; soit encore. Mais lorsque, parlant des docètes qui s’abstiennent de l’eucharistie et de la prière commune, il dit qu’ils » ne reconnaissent pas que l’eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ, celle qui a souffert pour nos péchés, celle que le Père a ressuscitée, · Ad Smijrn., vu, 1, ibid., p. 240, il semble bien difficile de ne pas voir là une affirmation nette de la présence réelle du corps du Christ dans l’eucharistie. Mgr Batifiol, il est vrai, a des scrupules sur ce texte et des difficultés sur son sens obvie. Études de théologie positive, 2- série, L’eucharistie, 3e édit., Paris, 1906, p. 124-125. Rauschcn s’en étonne, op. cit., p. 5, car, dit-il, « si Ignace avait voulu dire que l’assemblée des fidèles était le corps du Christ, il aurait sans doute pu employer l’expression de chair du Christ aussi bien que celle de corps du Christ, mais il n’aurait pu ajouter : « qui a » souffert pour nos péchés et que le Père dans sa bonté « a daigné ressusciter. » Dira-t-on que saint Ignace a donné aussi le nom de corps et de sang à la foi et à la charité? Ad Trail., vm, 1, op. cit., p. 208. Il n’y a point parité. Ici le langage est manifestement symbo­ lique ; car on ne peut dire ni de la foi, ni de la charité, ni de l’Évangile, ni de l’Église, qu’ils soient, comme il le disait tout à l'heure de l'eucharistie, la chair du Christ qui a souffert et qui est ressuscitée. Après avoir affirmé, L’eucharistie, p. 188, que « saint Ignace n’a jamais parlé directement de l’eucharistie, mais seule­ ment par allusion, par métaphore, » Mgr Batiffol est obligé de reconnaître que, « dans ce qui nous reste de saint Ignace, il y a un texte dont on peut dire que l’eucharistie y estaffirmée directement, » ibid.,p. 123; c’est le texte de l’cpître aux Éphésiens, où il est question de l'union dans « l’obéissance à l’évêque et au presbyterium par une pensée indivise, rompant un pain unique,qui est le remède de l’immortalité, l'anti­ dote pour ne pas mourir, mais pour vivre en JésusChrist toujours. » Ad Eph., xx, 2, op. cit., p. 190. Voir encore dans la Revue du clergé français, du 1er sep­ tembre 1908, p. 519-520. De son côté, Harnack re­ connaît aussi, Dogmengeschichle, 3° édit., t. i,p. 202, que saint Ignace s’est exprimé d’une manière stric­ tement réaliste. C’est, du reste, l'impression pro­ duite sur tout lecteur non prévenu, comme le note Hoffmann, Das Abendmahl in Urchristentum, Berlin, 1903, p. 164; et Rauschen a raison, op. cit., p. 4, de qualifier saint Ignace d’excellent témoin de la présence réelle. Ajoutons seulement qu’en parlant de l’eucharistie comme d’un remède d’immortalité, saint Ignace se fait l'écho de l’Évangile de saint Jean et annonce la doctrine de saint Irénée. : ! | I i I ! 1128 3° Saint Justin. — L’apologiste martyr du iic siè­ cle est un témoin des usages liturgiques et de la foi de l’Église romaine. Dans sa lro Apologie, il décrit deux fois la liturgie eucharistique, celle de la messe baptis­ male et celle de la messe dominicale, et il affirme for­ mellement le dogme de la présence réelle. « Ceux que nous appelons diacres, dit-il, distribuent aux assis­ tants et vont porter aux absents le pain et le vin mêlé d’eau qui ont été eucharistiés. » Apol., I, 65, P. G., t. vi, col. 428. « Nous appelons cet aliment eucharistie. Nul ne peut y participer s’il ne croit à la vérité de nos doctrines, s’il n’a été auparavant purifié et régénéré par l’eau du baptême, s’il ne vit selon les préceptes de Jésus-Christ. Car nous ne regardons pas cette nourriture comme un pain et un breuvage ordinaires. Mais de même que, par la parole de Dieu, Jésus-Christ notre Sauveur s’est fait chair, a vérita­ blement pris chair et sang pour notre salut, de même, d’après l’enseignement que nous avons reçu, cet ali­ ment eucharistié par la parole du Christ est sa chair et son sang, qui nourrit notre chair et notre sang; · Apol., I, 66, col. 429 : ούτως χαι τήν δι’ εύ/ής λόγου τοΰ παρ’ αύτοΰ εΰχαριστηΰεϊσαν τροφήν··, έκεινου τοΰ σαρχοποιηθοντος ’Ιησού καί σάρκα και αίμα έδιδάχβημεν είναι. Saint Justin, on le voit, rapproche l’eucharistie de l’incarnation : l’incarnation a pour objet réel la -chair et le sang du Christ, pour cause efficiente la parole de Dieu, pour cause finale le salut de l’homme; l’eucharistie contient la même réalité de la chair et du sang, elle a pour cause efficiente la parole de Jésus, et pour cause finale l’alimentation du chrétien. Impossible d’affirmer plus catégoriquement le réa­ lisme eucharistique. Pour saint Justin, le pain et le vin sur lesquels est prononcée l’action de grâces, ou plus spécialement la prière de la parole de Jésus, deviennent ce qu’ils n’étaient pas; il n’est pas dit que le Verbe soit uni au pain et au vin, mais il est dit que cette nourriture euchanstiée est la chair et le sang de Jésus incarné, et qu’elle sert à nourrir notre chair et notre sang. Or c’est là, note-t-il, un enseigne­ ment de tradition. Point de théorie, mais des affir­ mations : affirmations de réalités incompréhensibles pour la raison et inaccessibles aux sens, très accep­ tables pour la foi, puisque, dans l’eucharistie comme dans l’incarnation, le prodige opéré est dû à l’interven­ tion toute-puissante de Dieu. Cf. Revue du clergé fran­ çais, du 1er septembre 1908, p. 520-521. Semisch avait déjà remarqué, Justin der Marlyrer,Breslau, 1840,t. n, p. 438, que « l’Église réformée n’est nullement auto­ risée à faire appel au témoignage de Justin pour sou­ tenir son interprétation de la cène. ■■ « On ne peut nier, dit Harnack, Dogmengeschichle, loc. cil., que Justin proclame la merveilleuse identité, réalisée par le Logos, du pain consacré et du corps que le Logos avait pris. · « On voit clairement ici, avoue à son tour Loofs, Abendmahl, loc. cit., p. 41, que Justin regarde comme une doctrine commune à tous les chrétiens de tenir Ι’εύχαριστηΟεϊσα τροφή pour le corps et le sang du Christ. » Rien donc de plus opposé à la thèse du symbo­ lisme des calvinistes que le réalisme absolument cer­ tain de saint Justin. Sur la matière de l'eucharistie d’après Justin, voir A. Harnack, Brot und Wasser, die eucharistiche Elements bei Justin, dans Texte und Untersuchungen, nouv. série, Leipzig, 1891, t. vu, fasc. 2; M. Goguel, L’eucharistie des origines à Justin martyr, Paris, 1910, p. 275-277. 4° A Lyon. — Saint Irénée n’est ni moins formel ni moins catégorique que saint Justin. Sans chercher à faire de la spéculation, et à s’en tenir rigoureusement à la doctrine des Églisesapostoliques,l’évêque de Lyon est un témoin qui, par saint Polycarpe, son maître, se rattache à saint Jean, et connaît tout ce qui se passe dans l’Église; il fait appel, lui aussi, à la liturgie, et il 1129 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES affirme le même réalisme, la même cause efficiente, la même cause finale, sauf à insister énergiquement sur l’immortalité du corps humain due à la réception du corps du Christ. Les gnostiques docètes, quoique niant que le Christ eût pris une chair véritable, célé­ braient la liturgie eucharistique tout comme les catho­ liques; c’était une inconséquence, dont saint Irénée se fait un argument ad hominem. «Comment peuvent-ils prétendre, demande-t-il.. Cont. hær., iv, 18, P. G., t. vn, col. 1027, que le pain sur lequel on a rendu grâces est le corps de leur Sauveur, et que le calice est le calice de son sang, s’ils ne le reconnaissent pas comme le Fils du créateur du monde? » « Si le Seigneur ne nous a pas rachetés par son sang, il n’est pas vrai de dire que le calice de l’eucharistie est la communion de son sang et que le pain que nous rompons est la com­ munion de sop corps. Car le sang suppose des veines, des chairs et tout ce qui fait partie de la substance humaine, par laquelle le Verbe de Dieu· est vérita­ blement devenu homme. Comment peuvent-ils sou­ tenir que le pain sur lequel on a rendu grâces est le corps de leur Sauveur et que le calice contient son sang s’ils ne voient pas en lui le Fils de celui qui a créé le monde? » Cont. hær., v, 2, col. 1124-1125. Un tel argument suppose la foi en la présence réelle, sans quoi la réplique était facile : « De même que pour vous, catholiques, l’eucharistie n’a que la valeur d’un symbole, de même, pour nous, l’incarnation se réduit à une apparence : il n’y a pas plus de chair véritable d’un côté que de l’autre. L’incarnation, telle que nous l'entendons, ne diffère pas de l’eucharistie, telle que vous l’entendez. » D’autre part, saint Irénée se sert encore du dogme de la présence réelle pour prouver la résurrection de la chair, que niaient les adversaires qu ’il combat. « Le Verbe de Dieu, dit-il, a déclaré que le calice contient son propre sang, αίμα ίδιον, par lequel il pénètre le nôtre, et il nous a garantis que le pain est son propre corps, ίδιον σώμα, par lequel il fortifie le nôtre. Lors donc que la parole de Dieu est descendue sur le calice renfermant du vin mêlé d’eau et sur le pain, quand ces deux éléments sont devenus l’eucharistie, corps du Christ, la substance de notre chair est raffermie et fortifiée par là. Comment donc peuvent-ils nier que la chair soit susceptible de prendre part au don de Dieu, qui est la vie de l’éternité, elle qui se nourrit du corps et du sang du Seigneur, et qui forme un de ses membres, τήν σάρκα... από τον σώματος και αίματος τοΰ Κυρίου τρεφομένην καί μέλος αϋτοϋ ύπάρχουσαν ? Cont. hær., v, 2, 3, col. 1126. « Quand saint Paul dit que nous sommes les membres du corps du Christ, formés de sa chair et de ses os, il ne veut point parler d’un homme purement spirituel et invi­ sible, car l'esprit n’a ni os ni chair. Il désigne par ces mots la véritable substance de l'homme, faite de chair, de nerfs et d’os, pour laquelle le calice, qui est le sang du Christ, et le pain, qui est son corps, deviennent une nourriture. Et de même que le cep de vigne caché en terre fructifie en son temps, que le grain de blé confié au sol se dissout pour reparaître et se multiplie par l’esprit de Dieu qui contient toutes choses, et qu’enfin ces éléments, destinés à l’usage des hommes dans les desseins de la sagesse divine, devien­ nent, par la vertu de la parole de Dieu, l’eucharistie, c’est-à-dire le corps et le sang du Christ, ainsi nos corps, nourris par l'eucharistie, sont placés dans le sein de la terre, où ils se décomposent, pour ressusciter dans le temps. » Cont. hær., v, 2, 3, col. 1126. « Nous offrons à Dieu scs propres dons, en affirmant d'un côté l’union intime du Verbe avec la nature humaine, et, de l’autre, la résurrection de la chair qui sera réunie à l’âme. Car de même que le pain, qui vient de la terre, recevant l’invocation divine, cesse d’être un pain ordinaire pour devenir l’eucharistie composée 1130 de deux éléments, l’un céleste, l’autre terrestre, aies nos corps, en recevant l’eucharistie, ne seat ptas corruptibles sans retour, mais ils ont l'espoir de res­ susciter pour l’éternité. · Cont. ha rv, 18,5, coi- 1 - ■1029. Luther, Kahnis, Fusey et Goie neaMMiMest ici deux éléments de nature distincte run ter restre, le pain, l’autre céleste, lt i ij s du Chrs-_ Bellarmin, Schwane et Stiuclr . :· veulent ·: r dans le premier l'espèce ou l’apparence du pazr. Massuet, Doellinger, Mœhler et Mgr Batific-l reco.-naissent dans ce que saint Irénée nomme · ·.·■_ristie » le corps du Christ, et les deux éléments gui le composent sont le tei restre, la chair, et lt ctiene, le Verbe. Ces affirmations de saint Irénée ressemblent ;· > · de saint Justin : même réalisme d’abord : c\st présence réelle du corps et du sang du Christ : mais suit Irénée note la présence d’un double clément, l'un matériel et terrestre, la chair, l’autre spirituel et céleste, l'esprit; même intervention divine : sain: Justin parlait d’un ευχής λόγος ό παρ’ αύτοϋ, c’est-àdire d’une prière venant de Jésus, saint Irénée parle d’un λόγος τοΰ ©εοΰ. qui n’est pas le Logos de Dieu, mais une parole de Dieu, sans spécifier laquelle; même effet : l’alimentation du fidèle. En termes d’un réalisme singulièrement expressif, saint Irénée parle de notre chair nourrie du corps et du sang du Seigneur, έκ τοΰ ποτηριού δ έστι τό αίμα αΰτοϋ τρέφεται, και εκ τοΰ άρτου ô έστι τό σώυα αϋτοΰ αύ'ξεται,— άπό τοΰ σώματος και αίματος τοΰ Κυρίου τρεφομένην. Et c’est là qu'il voit un argument en faveur de la résurrection, argument qui sera repris par Tertullien, saint Grégoire de Nysse, saint Jean Chrysostome, saint Cyrille d’Alexandrie. Mais pas plus que saint Justin, saint Irénée n’aborde ni ne traite les problèmes que soulève le dogme de la présence réelle : celui-ci est mis hors de doute sans contestation possible, et l’on se demande comment Steitz, encore au dernier siècle, Die Abcndmahlslehre der grieschichen Kirche in ihrer geschichtlichen Enlwickelung, dans Jahrbücher für deulsche Théologie, 1864, t. ix, p. 465 sq., a pu en appeler à saint Irénée en faveur de la théorie symboliste. Loofs, du moins, Abendmahl, loc. cil., p. 48, reconnaît que l’évêque de Lyon a pensé et parlé comme saint Justin. 5° A Carthage. — Ici, deux témoins s’offrent à nous à quelques années d'intervalle, Tertullien et saint Cyprien, attestant l’un et l’autre la présence réelle du Christ dans l’eucharistie, mais employant l'un et l’autre des expressions ou des formules qui évoquent l’idée d’un certain symbolisme, et qu’on n’a pas man qué d’exploiter pour infirmer bien à tort la valeur de leur témoignage positif en faveur du dogme de la présence réelle. 1. Tertullien, tout d’abord, traite l’eucharistie de chose sacrée, de sacramentum, comme le baptême, Adv. Marcion., rv, 34, P. L., t. n, col. 442; on a soin, dit-il, de n’en rien laisser tomber à terre. De corona, 3, ■ibid., col. 80. Or, l’eucharistie c’est le corps du Christ, De oratione, 19;Dc idololatria, 7, P.L.,t. i, col. 1183, 669, auquel l’homme prend part, dès qu’il est baptisé, pour s’en nourrir : opimate dominici corporis vescitur, eucharistia scilicet. De pudicitia, 9, P. L., t. n, coi. 998. L’homme étant un composé d’âme et de corps, c’est par le corps que les sacrements atteignent ; âme, et c’est pourquoi caro corpore et sanguine Christi res­ citur ut anima Deo saginetur. De resur. cornis. 8. P. L.. t. n, col. 806. L’usage voulait alors que le fidèle ne communiât pas seulement à la réunion liturgique, mais encore qu’il emportât chez lui des especes con­ sacrées pour se communier lui-même, accepte corpore Domini et reservato, De oratione, 19, P.L., t. col. 1183; mais cela pouvait offrir des inconvénients, surtout dans les familles dont tous les membres ne 1131 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES 1132 partageaient pas la même foi chrétienne; et c’est tême, l’huile de la confirmation, le miel et le lait des pourquoi Tertullien signale ce danger pour s’opposer initiés, puis panem quo ipsum corpus suum reprœsental. aux mariages mixtes. « Déroberez-vous, dit-il, aux Adv. Marcion., i, 14, col. 262. Orreprœsentare a deux regards de votre mari ce que vous prenez en secret significations, celle du verbe français · représenter », et avant toute nourriture? S’il vient à découvrir que c’est celle du sens étymologique latin «rendre présent,pré­ du pain, ne supposera-t-il pas que c’est ce pain dont senter ». Nul doute que, s'il avait eu affaire à des sym­ on fait tant de bruit? Et comme il ne peut pénétrer bolistes tels que les calvinistes, Tertullien n’eût un mystère qu’il ignore, que d’alarmes, que de soup­ surveillé de plus près ses expressions et qu’il n'eût çons I » Ad uxorem, n, 5, P. L., t. I, col. 1296. Ces employé un autre terme que reprœsentare. Mais du seul divers textes sont significatifs : ils prouvent, à n’en fait qu’il s’en est servi, on ne peut pas logiquement pas douter, la foi en la présence réelle. conclure que, par une contradiction trop grossière Mais d’autres prêteraient facilement à l’équivoque. avec lui-même,il ait changé d’avis après avoir tenu En voici un qui paraît assez singulier à première vue : ailleurs un langage si nettement réaliste: ce qu’il faut Acceptum panem et distributum discipulis, corpus dire, c’est qu’il a employé reprœsentare dans son sens suum illum fecit, Hoc ut corpus meum dicendo, id est, étymologique latin, comme il l’a fait quand il appelle figura corporis mei. Adt>. Marcion., iv, 40, P. L., t. n, le second avènement du Christ une seconde repræcoi. 460. Tertullien use souvent de l’hyperbate; quand sentatio, ou quand il dit qu’au Thabor Dieu a présenté il écrit : Christus mortuus est, id est unctus, Adv. son Fils, celui qu’il avait promis : Itaque jam repisePraxeam, 19, on voit qu’il veut dire : Christus, id est, sentans eum : Hic est filius meus, utique subauditur unctus, mortuus est. Dans cette phrase : Aperiam in quem repromisi. Adv. Marcion., ιν, 22, col. 414. Ainsi, parabolam aurem meam, id est, similitudinem, Ado. conclut Mgr Batiffol, L’eucharistie, p. 215, à la cène le Marcion., ιν, 11, on voit que similitudinem est l’expli­ Sauveur présente son corps, et de même dans l’eucha­ cation de parabolam et non de aurem. En est-il de même ristie; reprœsentare n’a rien de symbolique. Cf. Duper­ dans le texte cité? Si oui, l’incidente explicative, id est. ron, L’eucharistie, Paris, 1622, p. 211-213; Arnauld, figura corporis mei, ne s'appliquerait pas à hoc, mais à Perpétuité de la joi, t. n, 1. Ill, c. v, p. 270-278; Gore, acceptum panem; il y aurait une hyperbate, et le sens Dissertations on subjects connected with the Incarnation, serait à l’abri de tout reproche. Telle est l’explication Londres, 1895, p. 310; d'Alès, La théologie de lerlulqu’en ont donnée Bellarmin et Duperron. Cf. Arnauld, lien, Paris, 1905, p. 356-359. Perpétuité de la foi, Paris, 1669-1674, t. ni, 1. II, c. n-v, Un troisième reproche qu’on fait à Tertullien est p. 62-91. Mais il ne faut pas oublier que Tertullien l’emploi du verbe censetur dans son explication de argumente contre un docète qui niait la réalité de l’oraison dominicale. Il entend spirituellement le l’incarnation. Il a donc soin de lui rappeler, d’après | pain quotidien; il l’interprète du Christ et ajoute : l’Évangile selon saint Luc, tel qu’il l’admettait,que le corpus ejus in pane censetur. De oratione, 6, P. L., 1.1, pain et le vin avaient été, dans ΓAncien Testament, des col. 1160. Bonne preuve, prétendent les calvinistes, figures du corps et du sang du Christ, et que c’est en que Tertullien ne croit pas à la présence réelle, mais se servant du pain et du vin, qu’il appelle ou qu’il fait à une présence symbolique. Mais c’est là prêter à Ter­ son corps et son sang, que le Christ a réalisé les ancien­ tullien une pensée qui n’est pas, qui ne peut pas être nes figures : Deus in Euangelio quoque vestro revelavit la sienne. Le Christ, dit-il, est notre pain, parce qu’il panem corpus suum appellans, ut et hinc jam inlelligas est la vie et le pain de vie; et comme son corps censetur corporis sui figuram pani dedisse, cujus retro corpus in pane, en demandant le pain quotidien nous deman­ in panem prophetes figuravit, ipso Domino hoc sacra­ dons à rester toujours dans le Christ, à ne jamais nous mentum postea interpretaturo. Adv. Marcion., ni, 19, séparer de son corps,perpetuitatem in Christo, et indi­ P. L., L n, coi. 348. Marcion n’a pas compris que le viduitatem a corpore ejus. Et ceci pourrait bien s’en­ pain était anciennement la figure du corps du Christ : tendre, non du corps eucharistique, mais du corps 1laque illuminator antiquitatum quid tunc voluerit si­ mystique du Christ, c’est-à-dire de l’Église. Quant au gnificasse panem, satis declaravit corpus suum vocans verbe censetur, Tertullien l’emploie parfois dans le panem. Adv. Mare., iv, 40, coi. 461. De même pour le sens de est. C’est ainsi qu’il écrit : Tu Deo, cujus tu vin : Ita et nunc sanguinem suum in vino consecravit, quoque imago et similitudo censeris, Adv. Praxeam, 5; qui tunc vinum in sanguine (uvœ) figuravit. Ibid., cum duæ substanliœ censeantur in Christo, divina et col. 462. En disant donc : acceptum panem... corpus humana, ibid., 29; imago in effigie, similitudo In suum illum fecit, Hoc est corpus meum dicendo, id œternitate censetur. De baptismo, 5; atque adulter est, figura corporis mei, Tertullien entend prouver que censetur qui dimissam a viro duxerit. Adv. Marcion., le pain était bien jadis la figure de son corps, puisqu’il iv, 34. Aussi de bons critiques ont-ils voulu y voir un en fait son corps, et c’est pourquoi il ajoute : Figura terme emprunté au langage juridique, avec la signi­ autem non fuisset, nisi veritatis esset corpus. Mais il fication précise de est ou se trouve; et dans ce cas le n’entend pas pour autant nier la réalité de la présence terme est suffisant pour exprimer le dogme de la du Christ dans l’eucharistie, puisqu’il l'affirme d’ail­ présence réelle, mais non pour signifier celui de la leurs, corpus suum ilium fecit, et qu’il la suppose néces- | conversion. Quoi qu’il en soit, il ne faut pas oublier que saireinent pour pouvoir en conclure la réalité de l’incar­ Tertullien a un style très singulier,peu correct,etqu'il nation : Panis et calicis sacramento jam in Évangelio parle à une époque où le langage théologique n’est probavimus corporis et sanguinis dominici veritatem point fixé; il ne faut pas oublier surtout qu’en bonne adversus phantasma Marcionis. Adv. Marcion., v, 8, critique les passagesobscurs ou équivoques d’un auteur ibid., col. 489. En se servant donc du mot figure, ce doivent s’interpréter à la lumière de ceux qui ne lais­ n’est pas du symbole d’une chose absente qu’il a parlé, sent pas le moindre doute sur sa pensée; or, ces der­ mais d’un symbole couvrant et contenant cette mysté­ niers abondent dans Tertullien, comme on a pu le rieuse réalité qu’est la chair et le sang, dont se nour­ voir plus haut, et ils n’autorisent pas les critiques rissent, nous a-t-il dit ailleurs, les fidèles. protestants à ne faire état que des premiers pour re­ Un autre terme, dont on a fait état pour essayer de vendiquer le prêtre de. Carthage comme l’un des té­ prouver que Tertullien était partisan du symbolisme moins de la théorie symbolique de l’eucharistie. eucharistique, est celui de reprœsentare. Pour montrer, Malgré tout, Tertullien reste un témoin du réalisme en effet, que le Sauveur ne réprouve pas les éléments eucharistique. dont Marcion attribuait la création à un démiurge 2. Saint Cyprien. — Le grand évêque de Carthage différent du vrai Dieu,· Tertullien cite l'eau du bap­ au nie siècle pensera et parlera, on peut en être assuré 1133 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES 1134 quelques gouttes de sacramento caiicâ. Mats aasaUt d’avance, comme celui qu’il appelait son maître, Tertullien, sauf à user d’un style moins obscur et plus l’enfant d'éclater en sanglots et de vonnr. In ctrpon correct, sauf aussi à proposer en quelques lignes, dans atque ore violato, note saint Cyprien. eadbarufâ» un raccourci substantiel dont la théologie fera son permanere non potuit, sanctificatio in Demim san­ guine potus de pollutis visceribus erupit. Ccs aUancas profit, les idées maîtresses de la doctrine eucharis­ tique en tant que sacrifice. Relativement au dogme et ces expressions sont trop nombreuses, trv-r· fortes et de la présence réelle, son langage est celui de la tra­ trop précises en faveur du dogme de la presence reeile pour qu’on puisse faire de leur auteur un teaam ds dition liturgique : le réalisme eucharistique en forme le fond; mais il est aussi symbolique sans qu’il y ait symbolisme. la moindre contradiction, et l’on voit se dessiner la On a essayé pourtant, car on a cru découvrir ie distinction capitale entre le symbolisme, qui doit être symbolisme au sens des calvinistes dans ·:·. _\ :-s limité au signe et ne doit s'entendre que du signe, et sages de la lettre à Cécilien, qui est un petit traite de le réalisme qui s’applique à ce que le signe signifie, l’eucharistie-sacrifice. Voici le premier : Λ .— contient et donne. dicat Christus : « Ego sum vitis vera. · sa: ■ · .·;,· Qu’est donc, aux yeux de saint Cyprien, ce que le non aqua est utique, sed vinum. Nec p-dr rdrrt signe signifie, contient et donne? L'eucharistie, dit-il, sanguis ejus, quo redempti et vivificati sumus. «se i.n est une chose sainte et sanctifiante tout à la fois; calice, quando vinum desit calici, quod Christi san­ il compare les éléments eucharistiques à l’eau du bap­ guis ostenditur. Epist., lxiii, 2, Hartel t. n, p. 7 2. tême, à l’huile de la confirmation. Mais là se borne la Voici le second : Videmus in aqua populum intelngi, comparaison, car l’eucharistie est quelque chose de in vino vero ostendi sanguinem Christi... Si vinum plus que l’eau ou l’huile, à savoir le corps et le sang tanium quis offerat, sanguis Christi incipit esse sin· du Christ ou le sanctum Domini, selon l’une de ses Christo. Ibid., 13. Dans ces passages, assure t-on, le expressions. Cela résulte indiscutablement dè son pain et le vin ne sont dits corps et sang du Christ qu’en langage et de sa conduite vis-à-vis des chrétiens, des tant qu’ils seraient un mémorial de la passion du hérétiques et des lapsi. Se souvenant, en effet, du Christ, c’est-à-dire du corps et du sang en état de texte de saint Paul, que « celui qui mange le pain ou sacrifice. Telle est, d’après Loofs, Abcndmahl, p. 58, boit le calice du Seigneur indignement est coupable l’interprétation de tous les critiques protestants : ils envers le corps et le sang du Seigneur, » il requiert de sont unanimes à y reconnaître une conception symbo­ la part de ceux qui veulent communier qu’ils aient lique et sacrificielle de la cène. Cf. Goetz, Das Chrisreçu le baptême catholique; car ce serait une faute, tentum Cyprians, 1896, p. 23; Seeberg, Lehrbuch der comme lui écrivait Firmilien de Césarée, de permettre Dogmengeschichlc, 2‘ édit., Erlangen, 1908,1.1, p. 548, à ceux qui n’ont été baptisés que par les hérétiques de D’une part, ccs expressions : videri sanguis ejus « recevoir par une communion témérairement usurpée Christi sanguis ostenditur, montrent que le sang n’est le corps et le sang du Seigneur. · Episl., lxxv, 21, pas présent, mais seulement en apparence. D’autre Hartel, S. Cypriani opera, Vienne, 1868-1871, t. n, part, en comparant i’eau au peuple et le vin au sang p. 823. Quant aux lapsi, devenus impudents après du Christ, saint Cyprien autoriserait à conclure que, avoir été lâches, ils réclamaient leur admission immé­ de même que l’eau est le pur symbole du peuple, de diate à la communion, sans aucune pénitence préa­ même le vin est le pur symbole du sang. Dans ce cas, lable, et par là, dit saint Cyprien, ois infertur corpori ferons-nous remarquer, il faut admettre que saint ejus el sanguini, et plus modo in Dominum manibus Cyprien s’est grossièrement contredit. Or, il n’en est atque ore delinquunt, quam quum Dominum negave­ rien : saint Cyprien est pleinement d'accord avec luirunt. De lapsis, 16, Hartel, t. i, p. 248. Tei, dit-il, même, tout le contexte le prouve. L’évêque de Car­ s’irrite quod non statim Domini corpus inquinatis thage vise, en effet, dans cette lettre, ceux qui, igno­ manibus accipiat, aut ore polluto Domini sanguinem ranter vel simpliciter, n’employaient que de l’eau pour bibat. De lapsis, 22, Hartel, t. i, p. 253. Quant à lui, il le sacrifice et s’écartaient ainsi de l’usage liturgique s'indigne qu’on ose profaner l’eucharistie, c’est-à-dire traditionnel. Il condamne leur erreur pour ce motif, le corps sacré du Seigneur, eucharistiam, id est, san­ entre autres, que l’eau n’a pas de rapport avec lesang, ctum Domini corpus, profanare audeant. Episl., xv, 1, tandis que le sang a toujours été figuré dans l’ÉcriHartel, t. n, p. 514. Toutefois, devant les menaces ture par le vin. Si donc, dit-il, on n’offre le sacrifice qu’avec de l’eau, où sera la relation indispensable avec d’une persécution nouvelle, il consent à admettre les lapsi à la communion pour leur donner la force de le sang, puisque le vin, figure du sang, quod Christi sanguis ostenditur, fait défaut? Il n’y a plus rien dès confesser la foi et de verser leur sang, car il les veut lors qui indique qu’au sacrifice il s’agit du sang du « munis de la protection du sang et du corps du Christ ; » Christ, non potest videri sanguis ejus. Et ainsi se jus­ et cum ad hoc fiat eucharistia ut possit accipientibus esse tifie cette double expression, qui n’afTirme pas Je tutela, quos tutos esse contra adversarium voluimus, nu­ moins du monde qu’il n’y ait dans le sacrifice eucha­ trimento dominicae saturitatis armemus. Nam quomodo ristique qu’un pur symbole. La suite du texte montre docemus aut provocamus eos in confessione nominis san­ guinem suum fundere, si eis militaturis Christi sangui­ même le contraire : Quis magis sacerdos Dei summi nem denegamus?... Aut quomodo ad martyri i poculum ido­ quam Dominus noster Jesus Christus, qui sacrificium neos facimus, si non eos prius ab bibendum in ecclesia Deo Patri obtulit, et obtulit hoc idem quod Melchisedech poculum Domini jure communicationis admittimus? obtulerat, id est, panem et vinum, suum scilicet corpus Epist., lvh, 2, Hartel, t. n, p. 652. A la veilledu com­ et sanguinem. Epist., lxiii, 4, Hartel, L n, p. 7"3. bat suprême, les soldats du Christ doivent être prêts, Le sacrifice de Melchisédech n’était qu’une figure; considerantes idcirco se quotidie calicem sanguinis or Jésus-Christ, qui est la plénitude, veritatem preChristi bibere ut possint et ipsi propter Christum sangui­ figuratœ imaginis adimplevit. Quand donc? Lorsqu'il nem fundere. Epist., lviii, 1, Hartel, t. n, p. 657. a offert le pain et le vin mêlé d’eau, 4. Ailleurs, De lapsis, 25, saint Cyprien rapporte le fait mais ce pain et ce calice, Cyprien vient de nous e dire, d'une enfant que sa nourrice avait fait participer à un c’est son corps et son sang, suum scilicet us et sacrifice idolâtrique et que sa mère, ignorant ce qui sanguinem. Peut-on conclure du second passade que le venait de se passer, porta à l’église où il célébrait les vin n’est pas plus réellement le sang de J e-sus-Christ saints mystères. Quand le diacre, portant le calice, que l’eau n’est la communauté des fidèles? Nulle­ voulut y faire goûter l’enfant, celle-ci se détourna; I ment, car ce que saint Cyprien vient de dire, au sujet le diacre insistant lui versa quand même sur les lèvres ' de ce que Jésus a offert en offrant le pain et ie vin. s’y 1135 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES oppose. En outre, ce qu’il veut noter ici, et cela suffit pour traiter l’objet et atteindre le but de sa lettre, à savoir, la nécessité de se servir de vin et de mêler de l'eau au vin, c’est que, de même que le vin est employé parce qu’il a toujours été le symbole du sang d’après l’Écriture, de même l’eau doit être mêlée au vin parce qu’elle est le symbole du peuple chrétien; un tel rap­ prochement est très légitime; mais, d’une ressemblance purement accidentelle entre l’eau et le vin en tant qu ■ symboles, on ne peut pas conclure à leur ressemblance complète de fonctions etdireque le vin ne joue d’autre rôle que celui de l’eau. Au demeurant, comme nous l’avons déjà indiqué et comme les scolastiques le mettront en lumière, le mot symbole peut parfaitement être attribué au signe sacramentel, à ce que nous appelons les espèces du pain et du vin; mais ce symbolisme du signe n’est nullement la négation de la réalité contenue sous le signe, ni dans saint Cyprien, ni dans aucun des Pères qui ont le plus parlé de symbole. Dans l’Église latine, on retrouvera, sous la plume de saint Augustin, ce double courant de réalisme et de symbolisme, plus ample encore et plus réfléchi, mais non moins justifié. Dans l’Église grecque, Clément et Origène, deux allégoristes, parlent pareillement de symbole et ne sont pas moins réalistes que leurs contemporains ou leurs devanciers. 6° A Alexandrie. — 1. Clément d'Alexandrie. — Ce disciple de Pantènc parle peu de l’eucharistie et, quand il en parle, ce n’est pas toujours d’une façon claire et littérale à la manière d'un catéchiste qui vou­ drait expliquer le mystère eucharistique. Il est retenu par les usages du temps qui veulent qu’on soit discret sur ce point; mais il suppose le mystère connu des initiés, et il s’en sert comme d’un point de départ ou comme d’une base pour se livrer à des spéculations, en exégète qui allégorise et en philosophe qui entend opposer une gnose chrétienne et orthodoxe à la gnose intempérante et hérétique des Valentiniens. Ceux-ci, en effet, prétendaient qu’il y a deux christianismes, l’un tout à fait élémentaire pour les simples, les en­ fants ou la masse, l’autre supérieur pour ceux qui savent, les sages et les gnostiques; l’un qui n’offre que le lait des commençants, celui que saintPaul avait donné aux Corinthiens, τό γάζα, c’est-à-dire les πρώτα μαθήματα, πρώτα; τροφας, l’autre qui donne la vraie nourriture, l’aliment substantiel, le βρώμα, c’est-àdire les πνευματικοί επιγνώσεις ; et cette dernière nourri­ ture, ils la qualifiaient de chair et de sang de Jésus, σάρκα χαί αίμα τον ’Ιησού. Pœd., I, 6, Ρ. G., t. VIII, col. 296. Certes, Clément d’Alexandrie n’était pas homme à reculer devant de telles distinctions et qua­ lifications, sauf à les justifier dans le sens de l’ortho­ doxie chrétienne. Il distinguait, lui aussi, deux degrés dans la connaissance religieuse, l’un proprement élé­ mentaire, celui de la catéchèse, premier aliment de l’âme comparable au lait des tout petits enfants, et l’autre supérieur, celui de la contemplation, nourri­ ture solide et gnose des initiés; et il n’hésitait pas à dire que la chair et le sang du Logos constituent l'in­ telligence de la puissance et de l’essence divine, et que se nourrir du Logos divin, c’est connaître la divine essence. Slrom., V, 10, P. G., t. ix, col. 101. Mais il prétendait que le lait donné par saint Paul aux Corin­ thiens est un aliment parfait, le lait du Christ, le Verbe allégoriquement compris, le Verbe incarné devenu une τροφή πνευματική pour les sages comme pour les enfants. Car le Verbe est tout pour l’en­ fant : père, mère, pédagogue, nourricier. « Mangez ma caair, a-t-il dit lui-même, buvez mon sang. » Voilà les aliments qu’offre le Seigneur, la chair qu'il présente, le sang qu’il verse; et rien ne manque alors pour la croissance de l'enfant. Pœd., i, 6, 113G P. G., t. vin, col. 301. Mais tout cela n’est qu’allégorie: le sang lui-même et le lait du Seigneur ne sont que le symbole de sa passion et de son enseignement : τό αυτό και αίμα καί γάλα του Κυρίου πάθους και διδασκαλίας σύμβολον. Ibid., col. 309. Mais si cette double nourri­ ture, le lait et la gnose, est traitée par Clément de chair et de sang du Christ par manière d’allégorie, en est-il de même de cet autre aliment qu’est l’eucharistie? Clément sait très bien que la liturgie eucharistique comporte l’oblation du pain et du vin, puisqu’il accuse ceux qui ne se servent que d’eau, à l’exclusion du vin, d’être en opposition savec la règle ecclésias­ tique, μή κατά τον κανόνα τής εκκλησίας. Strom., I, 19, Ρ. G., t. vin, col. 813. Il sait très bien que Melchisédech était la figure du Christ, que le pain et le vin qu’il offrit étaient le type de l’eucharistie, ύ τον οίνον και τόν άρτον τήν ήγιασμενην διδους τροφήν εις τύπον ευχαριστίας. Strom., IV, 25, col. 1369. Èn qualifiant ainsi la figure de nourriture sanctifiée, Clément laisse entrevoir ce qu’il pense de la réalité bien plus sanc­ tifiée et sanctifiante qui l’a remplacée, c’est-à-dire de l’eucharistie. Il sait également que le Sauveur, après avoir rendu grâce sur le pain, le distribua pour qu’on lemange λογικώς, c’est-à-direen connaissance de cause. Strom., I, 10, coi. 744. Il sait qu’à la synaxe, quand l’eucharistie est divisée, chacun des fidèles en prend sa part. Strom., I, 1, col. 692. Qu’est donc à ses yeux cette eucharistie figurée par le pain et le vin, faite avec du pain et du vin et reçue par les fidèles? Sans le dire d’une façon positive et nette, il le laisse suffisam­ ment entendre dans sa réfutation des encratiles. Ceux-ci prohibaient l’usage du vin pour des motifs d’un ascétisme mal compris. Et Clément de leur faire observer que Jésus a bu du vin, qu’il a béni du vin, quand il a dit : < Prenez, buvez, ceci est mon sang. · Mais, dit-il, Jésus allégorise en désignant par la figure du vin le Verbe qui doit être répandu pour la rémission des péchés. L’allégorie porte sur le vin et sur la vigne, car Jésus n’est ni le vin ni la vigne au sens propre. Porte-t-elle également sur l’eucharistie? Car Clément voit dans l’eucharistie le Verbe mêl’é au breuvage. « Double, dit-il, est le sang du Seigneur: il est charnel, et c’est celui par lequel nous avons été rachetés; il est spirituel,et c’est celui par lequel nous avons été oints. Et boire le sang de Jésus, c’est participer à l’incor­ ruptibilité du Seigneur. L’esprit est la force du Verbe, comme le sang l’est de la chair. Analogiquement donc se mêlent le vin à l’eau, et à l’homme l’esprit; l’un, le mélange (d’eau et de vin), rassasie pour la foi; l’autre (l’esprit) mène à l’incorruptibilité. Et le mélange des deux, à savoir du breuvage et du Verbe, est appelé eucharistie; ή δε άμφοΐν αύθις ποτού τε καί Λόγου ευχα­ ριστία κέκληται. » Pœd., ιι, 2, Ρ. G., t. vin, col. 409412. Cette manière d’entendre l'eucharistie comme une κράσις ou un mélange du vin et du Verbe peut prêter à la critique au point de vue de la justesse; elle écarte du moins toute idée de symbole et exprime une réalité présente, et une réalité sanctifiante, car ceux qui y prennent part sont sanctifiés quant au corps et quant à l'âme : ής οι κατά πίστιν μεταλαμβάνοντε: αγιάζονται καί σώμα και ψυχήν, car c’est la volonté du Père qui ajoute mystiquement l’Esprit et le Verbe à ce composé divin qu’est l’homme; et de même que l'es­ prit est vraiment uni à l’âme portée par lui, de même la chair est unieau Logos qui,pourelle,s’estfaitchair: καί γάρ ώς αληθώς μέν τό πνεύμα ώκείωται τή άπ’ αυτού φερομένη ψυχή ή δέ σαρξ τώ Λόγώ, δι’ ήν δ Λόγος γέγονε σάρξ. Ibid., col.412. L'un des effets de la communion, c’est d’assurer l’immortalité; voici, en effet, les pa­ roles que Clément prête au Sauveur : έγώ σου τροφεύς, άρτον έμαυτόν δ-.δούς, ου γευσάμενος ούδεις ετιπεϊραν θανάτου λαμβάνει, καί πόμα καθ’ ήμέραν ένδιδους αθανα­ σίας. Quis dives, 23, Ρ. G., t. ix, col. 628. •1137 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES Ainsi donc Clément distingue l’eucharistie de la gnose, malgré la ressemblance des descriptions qu’il leur consacre ; et « cette distinction, qui est fonda­ mentale, dit Mgr Batiffol, L’eucharistie, p. 185, auto­ rise à dire que les critiques se sont trompés qui ont, comme Steitz, cru voir se former à l’issue du n® siècle, si profondément réaliste, une conception radicalement contraire qui serait un pur symbolisme, conception d'origine alexandrine et dont Clément serait le pre­ mier représentant. Ce symbolisme se serait résolu, au ivc siècle, en un dynamisme, qui lui-même aurait abouti, sur la lin du iv® siècle, à une théorie de la conversion. Mais, en fait, le premier point de cette courbe n’existe pas : Clément n’est pas un symboliste professant la présence en figure; il est aussi réaliste de langage que la liturgie de son temps, et il parle de ce réalisme comme d’un mélange du Verbe et des espèces consacrées, mélange aussi réel que l’incarna­ tion. Nous sommes assurément encore loin d’une théorie de ce complexus qu'est le réalisme ! Mais loin aussi du pur symbolisme imaginé par Steitz. » Voir t. ni, col. 195-198. 2. Origine. — A la différence de son prédécesseur, Origène ne conçoit pas l’eucharistie comme un mé­ lange du Verbe et des espèces consacrées et il n’en fait pas un gage d’immortalité; mais, comme Clément, il est retenu dans l’expression de sa pensée par l’usage de discrétion qui veut qu'on ne parle des mystères chrétiens, et notamment de l’eucharistie, qu’en termes voilés, par allusions, que saisissaient bien les fidèles, mais que ne pouvaient pleinement saisir les catéchumènes et les non-chrétiens. C’est ainsi qu’après avoir cité ces paroles du Sauveur : « Ceci est mon corps, » et le reste, il ajoute : « Celui-là connaît la chair et le sang du Verbe de Dieu, qui est initié aux mystères. Ne nous arrêtons pas plus longtemps à ces choses connues de ceux qui savent et restées lettre close pour ceux qui ignorent. » In Lev., homil. ix, 10, P. G., t. xn, col. 523. Comme Clément encore, Origène emploie des termes et des tournures de phrase qui rappellent le langage liturgique et qui sont le témoignage irrécusable de la foi traditionnelle au dogme de la présence réelle. Ce que le Seigneur donne, c’est son corps et c’est son sang : ΣΙδωσί σοι καί τον ά'ρτον τής ευλογίας, τό σώμα έαυτοϋ καί τό αίμα εαυτού χαρίζεται. In Jer., homil. xvin, 13, P. G., t. xm, col. 489. Ce que le fidèle reçoit par la communion, c’est le pain devenu corps saint et sanctifiant par la prière de ceux qui s’en nourrissent avec une intention pure. Pour nous, qui rendons grâce au créateur de l’univers, nous mangeons avec action de grâce et prière les pains que nous offrons, σώμα γενομένους διά την ευχήν άγιόν τι καί άγιάζον τούς μετά ύγιοΰς προΟέσεως αύτώ χρωιιένους. Cont. Cels., vm, 33, P. G., t. xi, col. 1565. Mais cette communion au corps du Christ par la parti­ cipation à l'eucharistie requiert une conscience pure; d’où ce reproche au pécheur : Communicare non times corpus Christi, accedens ad eucharistiam? In ps. xxxvii, homil. n, 6, P. G., t. xn, col. 1386. Elle requiert aussi de grandes précautions et un pro­ fond respect pour que rien n’en tombe à terre. Nostris qui divinis mysteriis intéresse consuestis, cum suscipi­ tis corpus Christi, cum omni cautela et veneratione servatis ne ex eo parum quid decidat, ne consecrati muneris aliquid dilabatur. Reos enim vos creditis, et recte creditis, si quid inde per negligentiam decidat. In Exod., homil. xm, 3, P. G., t. xn, coi. 391. Comme Clément enfin, Origène connaît la relation qui existe entre l’Ancien et le Nouveau Testament; il voit que ce qui était une énigme dans le passé est de­ venu une réalité. « Alors, dit-il, la manne était une nourriture in ænigmate, aujourd’hui la chair du Verbe de Dieu est une nourriture véritable, ainsi qu’il l’a 1138 dit lui-même :« Ma chair est vraiment une neemt re. et mon sang est vraiment un breuvage. ■ l:. homil. vit, 2, P. G., t. xn, coi. 613. Cemper-n·. . pâque chrétienne avec la pâque juive, il en tx.îe .r-s différences caractéristiques. Les Juifs, dit-ii. mai; un agneau ordinaire, mais notre pâque est ie Chris*, immolé pour nous. C’est ia différence entre 1 :-.:*. la lumière, entre la figure et la réalité. i . ce rcomprend celui qui a été instruit secrètement des mystères de la pâque : il sait que la chair du vraiment une nourriture, εϊδώ; ότι il .· i--. In Jer., homil. xn, 13, P. G., t. xm. coi. 395. Mêee rapprochement significatif et même distinct;·:- : au sujet du sang de l’agneau pascal, dont les avaient jadis marqué les portes de leurs der. · _r-.s. Les chrétiens font quelque chose de semblable. n bien plus relevé : « Ils mangent comme leur j âque le Christ immolé pour nous, qui a dit : Si vous ne « mangez ma chair, vous n’aurez pas la vie en vous. » Et par cela même qu’ils boivent son sang, véritable breuvage, ils arrosent les portes de leur maison, qui est leur âme. » In Matth. comment, series, 10, P. G., t. xm, col. 1615. Tout naturellement il écarte le sens grossier d’une manducation telle que l’avaient com­ prise les capharnaïtes. S’adressant donc aux hommes charnels qui l'entendraient de même, il leur dit : « Si vous suivez à la lettre ce qui est dit : < Mangez « ma chair et buvez mon sang, » cette lettre tue. · Il veut, en effet, qu’on entende le mystère de la com munion dans le sens où l’enseigne l’Église, secundum hanc inlelligenliam quam docet Ecclesia. In Lev., homil. vu, 5, P. G., t. xii, col. 487. Ces textes suffisent pour montrer la valeur du témoignage d’Origène en faveur de la présence réelle; mais il en est d’autres où il tient un langage allé­ gorique. En effet, en dehors et au-dessus de cette manière d’entendre les choses d'une communion réelle, quoique spirituelle, au corps et au sang divin, qu’il qualifie de plus commune et à l’usage des simples, άπλουστέροις κατά τήν κοινοτε'ραν περί τής ευχαριστίας εκδοχήν, il en conçoit une autre plus profonde et plus divine, τοϊς δε βαόΰτερον άκούειν μεμαΟηκόσιν κατά τήν (Ιειοτέραν και περί τοΰ τροφίμου τής.αλήθειας λόγον έπαγγελίαν. In Joa. comment., xxxii, 24, P. G., t. xrv, col. 809. fl est vrai que, dans ce cas, ce n’est pas la communion au corps et au sang du Verbe incarné qu’il a en vue, mais bien, par l’allégorie, l'adhésion de l’esprit à l'enseignement du Verbe. Voici, en effet, un passage significatif : « Ce pain que le Dieu-Verbe dit être son corps, c’est le Verbe-nourricier des âmes, le Verbe procédant du Dieu-Verbe. Le pain qui sort du pain céleste et qui est passé sur la table, c’est celui dont il est écrit : « Tu as dressé pour moi une « table en face de ceux qui me persécutent. » Et ce breuvage que le Dieu-Verbe appelle son sang, c'est le Verbe qui abreuve et enivre magnifiquement les cœurs... Car ce que le Dieu-Verbe nommait son corps, ce n’était point le pain visible qu'il tenait entre ses mains, mais le Verbe dans le mystère duquel ce pain devait être rompu; de même ce qu’il nommait son sang, ce n’était pas ce breuvage visible, mais le Verbe, dans le mystère duquel ce breuvage devait être répandu. Le corps et le sang du Dieu-Verb» peu­ vent-ils être, en effet, autre chose que le Verbe qui nourrit et le Verbe qui réjouit le cœur? » In Matth. comment, series, 85, P. G., t. xm, col. 1735. Ce passage et d’autres encore, In Num., homil. xvi, 9; xxm. 6; In Lev., homil. vu,5; De orat., 27; cf.Duperron. L eu­ charistie, p. 223-226; A. Struckmann, Die Gegcraiarl Christi in der heiligen Eucharistie, Vienne, 1905, p. 158194, sont assurément déconcertants pour celui qui les lit aujourd’hui; l’étaient-ils aussi pour les auditeurs habituels d’Origène, même pour les fidèles? Nous ne 1139 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES le pensons pas;car les fidèles, étant initiés au mystère eucharistique, savaient à quoi s’en tenir sur la doc­ trine traditionnelle et sur la foi en la présence réelle, toujours sous-entendue par le célèbre catéchiste alexandrin, et très souvent objet de sa part d’un rappel ou d'une allusion directe; ils savaient aussi avec quelle facilité leur maître se plaisait à allégoriser. Or, dans I ces passages, Origène ailégorise et parle de tout autre chose que de l’eucharistie. « Le pain et le vin de la cène, observe Mgr Batiffol, d’accord sur ce point avec M. Struckmann, L’eucharistie, p. 189, sont pris par lui pour une figure,mais la figure de tout autre chose que le corps et le sang du Christ, la figure de sa doc­ trine. Il ne faut donc pas chercher ici une théorie de la présence réelle, pas plus que nous n’en avons cherché dans les développements allégoriques analo­ gues de Clément. » Il convient de se rappeler aussi qu’en allégorisant de la sorte, Origène, comme il en a fait l’aveu, esquissait une théorie essentiellement différente de l'enseignement traditionnel et ordinaire sur l’eucharistie, enseignement qu’il connaissait et qu’il approuvait. Et tout ce qu’il a dit sur l’eucharistie est le langage d’un réaliste, et nullement celui d’un symboliste. Harnack le reconnaît et ajoute qu’au | sujet de l’eucharistie, il n’y a jamais eu de purs sym- i bolistes. Dogmengeschichte, t. i, p. -136-437. 3. Saint Denys d’Alexandrie. — Après Origène, deux maîtres se succédèrent au Didascalée avant de monter l’un après l’autre sur le siège d’Alexandrie. Du premier, Héracléas, nous ne savons rien, rien de lui ne nous étant parvenu. Du second, saint Denys, Eusèbe nous a conservé quelques fragments de lettres au pape Xyste, parmi lesquels celui-ci relatif à la communion. Il s’agit d’un Alexandrin qui, s’étant aperçu que le baptême qu’il avait reçu n’était point le baptême catholique, demandait à être baptisé, ce à quoi saint Denys se refusa de donner suite, vu la longue participation de cet homme aux sacrements et notam­ ment à la communion, décrite ainsi : ευχαριστίας γάρ έπακονσαντα,καί συνεπιφΰέγξαμενον το Άμήν,καί τραπέζη παραστάντα, καί χεΐρας είς ύποδοχήν τής άγίας τροφής προτείναντα, καί ταύτην καταδεξάμενον, και τον σώματος καί τοΰ αίματος τον Κύριον ήμων Ίησοΰ Χρίστον μετασχόντα ίχανώ χρόνοι. Eusèbe, Η. Ε., νπ, 9, P. G., t. xx, col. 656. Denys est aussi un témoin de la ’ conservation de l’eucharistie pour les malades. Voir t. iv, col. 427. 7° A Rome. — Saint Hippolyte, voir A. d’Alès, La théologie de saint Hippolyte, Paris, 1906, p. 147-150. III. Au iv° siècle, en Orient. — Les usages liturgiques concernant la communion, auxquels saint Denys fait une allusion si claire, dans le texte que nous I venons de rapporter, sont bien connus : le fidèle s'avance, tend la main droite pour y recevoir le pain consacré et lorsque l’évêque le lui présente, en disant : Corps du Christ, il répond : Amen; lorsque le diacre lui présente le calice en disant : Sang du Christ, il répond également : Amen, et boit à la coupe. Le lan­ gage des auteurs ecclésiastiques continue, lui aussi, à être conforme aux usages de la liturgie. Mais, sous l’influence plus ou moins accentuée des Alexandrins, les termes de symbole, de figure, de type, se retrou- , vent; d’autres mêmes paraissent, tels que άντίτυπον | et ώμοίωμα, et ils désignent, selon l’usage d’alors, un signe auquel est jointelaréalitéqu’il signifie, et non un signe vide de toute réalité. De tels termes pouvant prêter à l'équivoque ou donner lieu à des malentendus, ils seront ou expliqués ou même écartés. Mais en atten­ dant que leur sens se précise ou que leur emploi cesse, un grand progrès se manifeste dans l’exposition du dogme eucharistique; la présence réelle est toujours au premier plan dans un relief incontestable; le problème même de la convert ion est abordé; la conversion est 1140 affirmée en des termes variés, ce qui prouve que la langue théologique n’a pas encore choisi et fixé un mot spécial pour l’exprimer; mais ces termes euxmêmes signifient d’une façon au moins équivalente ou implicite l’idée de conversion substantielle ou de transsubstantiation. 1° En Égypte. — 1. Didyme I'Aveugle (f 395), qui occupa pendant un demi-siècle l’école catéchétique d'Alexandrie et qui compta parmi ses élèves Hulin et Jérôme, ne semble pas s’être servi comme ses prédé­ cesseurs des mots de symbole et de figure, ou du moins, ce qui nous reste de ses œuvres n’en porte pas trace. Parlant de la pâque, il dit à un endroit : « Nous la célébrons chaque année, chaque jour ou plutôt à chaque heure, participant au corps et au sang du Christ, μετέχοντες τοΰ σώματος καί τού αίματος αύτοΰ. Us savent ce que je veux dire, ceux qui ont été jugés dignes du suprême ct éternel mystère. » De Spiritu Sancto, ni, 21, P. G., t. xxxix, col. 905. Didyme dit encore que le Seigneur est le pain de vie et que les fidèles se nourrissent de scs chairs et de son sang, qui sont un aliment et une boisson véritables. In psalmos, col. 1336. Cf. G. Bardv, Didyme (’Aveugle, Paris, 1910, p. 151-154. 2. Sérapion de Thmuis. — L’eucologe de Sérapion de Thmuis (f 358), découvert en 1894, est le texte liturgique le plus ancien que nous possédions; il ren­ ferme le canon de la messe où se trouve le mot ώμοίωμα. « A toi (Seigneur), est-il dit dans l’anamnèse, nous offrons ce pain, figure du corps du Monogène. Ce pain est la figure du saint corps... Et nous offrons ce calice, figure du sang. » Le pain est ώμοίωμα τον σώματος, le vin ώμοίωμα τον αίματος, Ct le sacrifice ώμοίωμα τον θανάτου; c’est l’équivalent de σύμοολον ou είκών qui se trouve dans Eusèbe de Césarée, et de άντίτνπον, dont parle Eustathe d’Antioche. Il est à remarquer que le pain et le vin sont qualifiés de symboles du corps et du sang avant la consécration; et cela n'exclut pas le réalisme; car, à l’épiclèse qui suit le récit de l’institution, on lit : « O Dieu de vérité, que ton saint Verbe vienne sur ce pain, pour que le pain devienne le corps du Verbe, ΐνα γένηται ό άρτος σώμα τοΰ Λόγου, et sur ce calice, pour que le vin devienne le sang de la vérité. » De plus, il est spécifié, dans la prière qui suit la communion,que ce pain et ce vin, devenus corps et sang du Christ, sont une κοινωνία du corps et du sang, et un remède de vie, φάρμαχον ζωής. Cf. Funk, Didascalia et conslit. apostolorum, Paderborn, 1906, t. n, p. 173-179; Revue du clergé français, du l°r décembre 1909, p. 522-525. 3. Macaire ΓÉgyptien (j- vers 395), contemporain et compatriote de Sérapion. nous apprend, dans une seule phrase de l’une de ses homélies, que le mot antitype doit s’entendre d’un symbole plein de réalité, que l’on participe à cette réalité cachée qui paraît être du pain et que l’on mange spirituellement la chair du Seigneur. Parmi les choses, dit-il, que les rois et les prophètes de l’Ancien Testament n’ont pas sues, il y a celle-ci, c’est que έν τή έκκλησία προσφέρεται άρτος καί οίνος, άντίτνπον τής σαρκος αύτοΰ καί οΐ μεταλαμβάνοντες έκ του φαινομένου άρτου πνευματικώς τήν σάρκα τοϋ Κυρίου έσΟίουσι. Homil., χχνιι, 17, P. G., t. χχχιν, col. 705. 4. Saint Athanase (f 373) ne parle pas plus de symbole ou de figure que Didyme. Plusieurs fois, dans ses Lettres festales, ayant à traiter du devoir pascal que les fidèles ont à remplir, il fait allusion au réalisme de l’eucharistie sans insister sur un dogme qu’il suppose connu. En voici quelques passages, celui-ci tout d’a­ bord où il oppose l’usage chrétien à la coutume juive : Les Juifs, dit-il, célèbrent leur pâque en mangeant de la chair d'un agneau sans raison, nous aujourd’hui, cum Patris Verbum comedimus, cordium nostrorum 1141 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES 1142 labia novi sanguine testamenti signamus. Epist. il lui prête ces paroles : · La chair, dont je suis revêtu, heart., ii, 3, P. G., t. xxvi, col. 1368. .Et cet autre : ce n’est pas de cette chair que vous devez croire que Nos utique vescimur, tanquam vitee cibo, animamque je vous parle comme si vous aviez i la manger, ai non nostram pretioso illius sanguine oblectamus. Epist. plus de ce sang sensible et corporel que je mi heorl., v, 1, col. 1379. Mais voici un texte parfaitement de boire, car vous savez bien que mes poraies sect clair, cité par Eutychius (f 582), patriarche de Con­ esprit et vie. · Eusèbe poursuit et montre ^marite stantinople, dans un sermon De paschate el de sacro­ que, par chair et sang mystiques, il entend ensei­ sancta eucharistia, P. G., t. lxxxvi, col. 2401, et gnement du Christ. Ecclesiastica the 12, tiré d’une homélie de saint Athanase Ad nuper P. G.,t. xxiv, col. 1021. 1024. Il emploie aussi le mot baptizatos : « Tu verras les lévites apporter des pains de symbole : les chrétiens, dit-il, font chaque jour et un calice de vin. Tant que les invocations et les mémoire du corps et du sang du Christ; nous faisons prières ne sont pas commencées, il n’y a que du pain mémoire du sacrifice avec les symboles de cc-rps et et du vin, ψιλός ΙστίΊ i άρτος καί τό ποτήριον. Mais du sang du Sauveur, selon les prescriptions du Nou­ dès qu’ont été prononcées les grandes et admirables veau Testament, διά συμβόλων τού τε σώυ,ατο; α.-· : prières, le pain devient le corps et le vin le sang καί τού σωτηρίου αίματος. Demonst. evang., i, 2". P.G., de Notre-Seigneur Jésus-Christ, τότε γίνεται ό αρτοί t. χχιι, col. 88-89. Il dit ailleurs que le Christ a donc·: σώμα και το ποτήριον αίμα τον Κυρίου ημών ’Ιησού Χρισ- ' à ses disciples les symboles de l’économie divine, en τού. Venons à la célébration des mystères. Ce pain et prescrivant de faire l’image de son propre corps, ce vin, tant que les prières et les invocations n’ont την εικόνα τοΰ ίδιου σιόματος, et de se servir du pain pas eu lieu,sont simplement (du pain et du vin); mais, comme du symbole de son corps, άρτω δέ χρήσόαι συμlorsque les grandes prières et les saintes invocations δόλω τού ΐδίου σώματος. Ibid., vm, col. 596. Au lieu de ont été faites, le Verbe descend dans le pain et le parler comme Origène du corps typique et symbo­ vin, et le corps du Verbe est, καταβαίνει ό Λόγος εις lique, il dit, en précisant, que le pain est le symbole τον άρτον καί τό ποτήριον καί γίνεται αυτού σώμα.·Frag., ou l’image du corps véritable du Christ; mais, ce vu, P. G., t. χχνι, col. 1325. Précisant la pensée disant, il n’est pas plus symboliste qu’Origène au sens e congrégation des théologiens du concile de Trente, réunis pour dise 1er les matières eucharistiques. Nestorius n’a pas nié la présence réelle. Verum senlenlia ejus fuit hic quidem revera conlineri corpus et sanguinem humanitatis Christi; at quia ex divinitate et lu.nrmitate Christi duas faciebat personas, idcirco dicebat carnem Domini hic percipi ut communem carnem hominis et similiter sanguinem, et non esse dicendum c-rnem Filii Dei aut sanguinem, sed hominis sanctificati tantum et Deo miti. Cette expli­ cation a été condamnée au concile d’Éphèse (431) et on y a affirmé avec saint Cyrille que, dans l’eucharistie, la chair mangée était une chair vraiment vivi Jante et propre au Verbe lui-même, qu’elle ne peut donc pas être la chair d’un ..omme comme nous, une chair d’homme, mais la chair devenue vraiment la chair propre de celui qu.·, à cause de nous, s’est fait le Fils de l’homme. Ex quibus constat, conclut Jean du Con­ seil, Nestorium hic non negasse veritatem carnis et sang inis, at negasse hanc carnem et hunc sanguinem esse docendum Filii Lei. S. Elises, Concilium Tridentinum, Fribourg-en-Brisgau, 1911, t. v, p. 937-938. Il n’y a pas à encore de trace de dyophysisme eucharistique. Anrès le cincilc de Chalcédoine (450), en écrivant l’apologie de sa doctrine dans L" livre d’Héraclide, trad. Nau, p. 25-29, Nestorius eut l’occasion d’opposer sa pensée sur l’eucharistie à celle de saint Cyrille. ' 1160 Sophronius, son interlocuteur, qui représente le parti de saint Cyrille et du concile d’Éphèse, expose que l’union des deux natures, divine et humaine, dans l’incarnation est nécessairement comme celle lu pain quand il devient corps. Dans l’eucharistie, il n’y a plus qu’un corps et non deux. 11 y a le corps du Christ; il n’y a plus de pain, de telle sorte que le pain n’est plus désormais ce qu’il parait, mais ce qu’il est conçu par la foi, c’est-à-dire le corps du Christ. De même, dans l’incarnation, il n’y a plus qu’un corps, qui est, non plus le corps de l’homme, mais le corps du Fils de Dieu. Sophronius ajoute que l’apôtre a condamné ceux qui pensaient que le corps de Notre-Seigneur, dans l’incarnation et l’eucharistie, était commun, le corps et le sang de l’homme (donc Nestorius), quand il a déclaré digne d'un châtiment sévère celui qui a foulé aux pieds le Fils de Dieu et qui a jugé impur (xotvov) le sang de son alliance par lequel il a été sanctifié, et qui a outragé l’Esprit de la grâce. Heb., x, 29. Nesto­ rius discute cet argument qui lui avait échappé. Il dis­ tingue d’abord trois significations bibliques du mot xoiviv, employé par saint Paul : 1° ce qui est souillé, Act., x, 14; 2° ce ui est Dans le même sens ont opiné Coofs, Abendmarl, dans la Realencyklopâdie fur proL Théologie, L i, p. 55, et Michaud dans la Revue internationale de théologie, 1902, p. 675. Nous allons voir s’ils ont raison. Le neveu et successeur de Théophile fait connaître sa pensée sur l’eucharistie dans son interpretation du passage de saint Jean sur les paroles de la promesse et dans sa discussion avec Nestorius; son commen­ taire de l’Évangile est littéral; sa controverse aveo Nestorius est caractéristique. Entre alexandrins et antiochiens, le fond du débat n’etait nullement le degme de la présence réelle, qui était admis de part et d’autre, mais bien la question de savoir si le corps et le sang du Christ, dans l’eucharistie, sont vivi­ fiants. Nestorius disait non : on mange sans doute la chair du Christ en souvenir de la passion el la mort, mais cette chair ne produit pas d’effet vivi­ fiant, parce qu’elle cst séparée du Verbe. Saint Cyrille répliquait : cette chair est vivifiante, et elle ne peut l’être qu’à la condition, d’être unie au Verbe qui, lui, est vivifiant par nature Voycns les textes. A propos de ce texte de saint Jean : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et ne buvez son sang, vous n’avez point la vie en vous-mêmes, » Joa..vr. 54. Cyrille écrit : La vie qui consiste dans la sanctification et la félicité, ceux-là seuls en man< · nt totalement qui n'ont pas reçu le Fils par < l'eulogie 1163 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES 1164 mystique; » c’est ainsi qu’il appelle l’eucharistie. Le le Verbe ne s’incarne pas en nous comme il s’est incarné Fils est la vie même par sa nature, et le corps qui lui est en Marie. In Luc., xxn, 19, P. G., t. lxxii, col. 909. uni est vivifiant à raison même de cette union. « Du Dans l’incarnation, il y a une ενωσις φυσική ou κατά moment donc que la chair du Sauveur est devenue σάρκα; dans l’union eucharistique, il n’y a qu’une vivifiante, parce qu’elle est unie à celui qui est la vie συνάφεια κατά σάρκα, ime μέβεξις φυσική ou σχετική. par sa nature, c’est-à-dire au Verbe de Dieu, quand Enfin,comme un autre effet de la communion, saint nous la mangeons nous avons la vie en nous-mêmes, Cyrille signale l’unité physique qu’elle produit entre étant unis à elle comme elle est unie au Verbe qui fidèles, φυσικήν ένότητα, malgré la distinction de leurs habite en elle. « In Joa., 1. IV, n, P. G., t. i.xxiii, col. corps et de leurs personnes. In Joa., xr, 10, P. G., 577. La chair du Christ a produit jadis des miracles de t. lxxiv, col. 556-557. « En donnant son corps à man­ guérisons et de résurrections. Si donc » par le seul ger dans l’eulogie mystique à ceux qui croient en lui, il attouchement de sa chair sacrée, ie Christ a vivifié ce les fait concorporels avec lui et entre eux, έαυτώ σύσσω­ qui était corrompu, comment ne recevrons-nous pas μους καί άλληλοις αποτελεί. » Ibid., col. 560. une eulogie vivifiante plus riche, quand nous la Présence réelle du corps du Christ, puissance vivi­ mangeons elle-même? » Ibid., col. 577. « Il fallait, en fiante de ce corps pour le corps de ceux qui le reçoi­ effet, que non seulement l’âme fût renouvelée dans la vent, effets merveilleux de la communion, voilà ce que nouveauté de la vie par le Saint-Esprit, mais encore viennent de nous montrer ces textes, tirés pour la plu­ que ce corps grossier et terrestre fût sanctifié par une part du commentaire de saint Cyrille sur saint Jean. participation corporelle conformeà sa nature et qu’il En voici d’autres tirés de sa discussion contre les reçût, lui aussi, l’incorruption. » Ibid., col. 580. Or, nestoriens. Le Christ « nous assure que celui qui le c’est la chair seule du Christ qui lui procure cet avan­ mange aura la vie. Nous le mangeons véritablement, tage. « Bien que la mort condamne le corps humain à non en consumant sa divinité, Dieu nous garde d’une la corruption, cependant, parce que le Christ est en telle impiété ! Nous mangeons seulement cette chair nous par sa chair, έπείπερ έν ήμΐν ό Χριστός διά τής propre du Verbe, qui a été rendue vivifiante parce Ιδίας γίνεται σαρκός, nous ressusciterons certaine­ qu’elle est devenue Ja chair de celui qui vit par son ment... Une étincelle, cachée dans un tas de paille, Père... Nous qui participons à sa sainte chair et son conserve le germe du feu; ainsi Notre-Seigneur Jésus- sacré sang, nous sommes entièrement vivifiés, parce Christ par sa chair cache la vie en nous et l’y conserve que le Verbe demeure en nous, non seulement d’une comme une semence d’immortalité, οΰτω καί έν ήμΐν manière divine par leSaint-Esprit, mais d’une manière καί 4 Κύριος δια ττ.ς ιδίας σαρκός έναπακρύπτει τήν ζωήν, humaine par cette sainte chair et ce sang précieux και ώσπερ τι σπέρμα τήςάβανασίας έντίβησιν.Ζ&ίe siècle suivant. Voir L ni, col. 2520-2521. Cf. A. Struck- Gélase; il soutient que la théorie luthérienne de l’im­ mann. Die Eucharistielc.hre des heiligen Cyrill von panation ou de la consubstantiation a été la doctrine Alexandrien, Paderborn, 1910. de l’Église au v« siècle; mais il oublie ou néglige 4° Eutherius de Tyane (-{- vers 435). — Photius Thé dore de Mopsueste, Macarius Magnés et saint décrit no recueil de 17 discours ou Confutationes Cyrille, dont nous venons de voir les témoignagesquarumdam propositionum, qu’il attribue à Théodoret, Le P. Lebreton, Le dogme de la transsubstaniauiu,. et 1167 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES la christologie antiochienne au v· siècle, dans les Études, 1908, L cxvn, p. 477 sq., écarte avec raison saint Augustin et montre, comme nous l’avons déjà noté, que les autres ne font connaître qu’une école et qu’une époque, l’école antiochienne du ve siècle; tentative isolée et assez courte, qui n’a pas empêché la doctrine traditionnelle de suivre son cours. L’opinion erronée de Théodoret et des autres provient de la position prise par eux en face du monophysisme et de l’assi­ milation trop étroite qu’ils ont voulu voir entre le mystère eucharistique et le mystère de l’incarnation. 2. Argumentation de Théodoret contre le monophy­ sisme. — Théodoret, qui avait formulé la théorie de l’incarnation dans ces quelques mots: δύο φύσεων ενωσις άσΰγχυτος, l’union sans confusion de deux natures, voulut en montrer la vérité en faisant appel au dogme eucharistique. L’eutychien qu’il combat soutenait que la nature humaine, dans le Christ, a été absorbée par la divine après l’ascension comme une goutte de miel jetée dans la mer est absorbée par la mer, que l’humanité du Sauveur a dès lors perdu sa nature et a été changée en la nature divine et qu’elle n’a plus ce qui caractérise un corps humain; pour l'établir, il s’appuyait sur le changement qui s’opère dans l’eucha­ ristie, où le pain n’est plus du pain mais devient le corps du Christ. De la réplique de Théodoret il faut retenir que, tandis que le dogme de la présence réelle n’est pas mis en question, celui de la conversion se trouve mal expliqué, sinon nié. a) Les textes. — « Dans l’institution des mystères, le Christ a appelé le pain corps et le vin sang. — En effet. — Mais selon la nature, le corps ne peut être appelé que corps cl le sang ne peut être appelé que sang.— J’en conviens. — Or, notre Sauveur a changé les noms : il a donné à son corps le nom du symbole et au symbole le nom de son corps. De même s’étant appelé lui-même la vigne, il a appelé le symbole son sang. — Tu dis vrai, et je voudrais connaître la raison de ce changement — La raison en est claire pour les initiés aux mystères : Jésus-Christ a voulu que ceux qui parti­ cipent aux mystères ne considérassent pas la nature de ce qu’ils voient, mais que, par ce changement de noms, ils eussent foi dans le changement opéré par la grâce, τή έ» χάριτος γεγενημένη μεταβολή. Car lui qui a appelé son corps naturel froment et pain, et qui s’est nommé lui-même la vigne, il a honoré les symboles visibles du nom de corps et de sang, non pas’qu’il ait changé la nature, mais parce qu’il a ajouté lagrâce à la nature, ού τήν φύσιυ μεταβολών, άλλα την χάριν τή φύσει προστεδεικώς. » Eranistes, I, Ρ. G., t. lxxxiii, coli 56. « Dis-moi, les symboles mystiques, qui sont offerts à Dieu par les prêtres, de qui sont-ils les symboles? — Du corps et du sang du Seigneur. — Du corps réel ou niwi réel? — Du corps réel. —Très bien... Si donc c’est du corps réel que les divins mystères sont le symbole, le corps du Seigneur est encore maintenant un corps, il n’a pas été changé en nature divine, mais rempli de gloire divine. — C’est fort à propos que tu as parlé des divins mystères; car, par eux, je te montrerai que le corps du Seigneur est converti en une autre nature. Réponds donc à mes questions. — J’y répondrai. — Avant l’épiclèse sacerdotale, com­ ment appelles-tu les dons offerts? — Je ne dois pas le dire clairement, car il y a sans doute ici des noniniliés. — Réponds donc énigmatiquement — L’ali­ ment fait de tels grains. — Et l’autre, symbole, comment l’appelons-nous?— Ce nom est aussi connu, et signifie breuvage. — Mais, après la consécration, comment les appelles-tu? — Corps et sang du Christ. — Et tu crois participer au corps et au sang du Christ? — Je le crois. — De même donc que les sym­ boles du corps et du sang du Seigneur sont une chose avant l’épiclèse sacerdotale, et après l’épiclèse sont 1168 transformés et deviennent autre chose, de même le corps du Seigneur après l’ascension a été transformé en la substance divine. — Tu es pris dans tes propres filets; car, après la consécration, les symboles mys­ tiques ne perdent pas leur nature propre, οικείας φύσεως; ils demeurent dans leur substance première, προτέρας ουσίας, dans leur apparence, σχήματος, dans leur forme, είδους; ils sont visibles et tangibles comme ils l’étaient auparavant. On ne peut que con­ cevoir ce qu'ils deviennent, et le croire, et l’adorer, comme étant ce qu’on les croit, νοείται δε απερ έγενετο, καί πιστεύεται, καί προσκυνείται, ώς έκεϊνα όντα άπερ πιστεύεται. » Eranistes, n, col. 165-169. « Rappelle-toi ce que le Seigneur (à la cène) a pris et rompu, et de quel nom ensuite il l'a appelé. — A cause des non-initiés, je parlerai mystiquement. Le Christ prit, rompit, partagea à ses disciples, et dit : « Ceci est mon corps donné pour vous. · Puis : « Ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, « répandu pour beaucoup. » — Il n’a donc pas parlé de sa divinité, en présentant la figure de sa passion? — Non pas. — Mais de son corps et de son sang? — C’est vrai. — C’est donc son corps qui a été cloué sur la croix? — Il le semble. » Eranistes, ni, col. 269-292. b) La présence réelle. — Ce qui se dégage tout d’abord de ces passages, c’est que la question de la présence réelle ne soulève pas la moindre difficulté entre les deux interlocuteurs. Sans doute Théodoret parle de changements de noms : ces changements s’expliquentils de la même manière? N’y a-t-il pa^ au contraire une différence caractéristique qui les distingue? Quand Jésus s’appelle lui-même vigne ou froment, il est évident que personne n’admet qu’il devienne pour autant vigne ou froment, pain ou vin, tout le monde y voyant une métaphore. Mais quand il dit du pain que c’est son corps et du vin que c’est son sang.ee n’est plus une simple métaphore, puisqu’il s’agit alors, comme l’indique Théodoret, d’un changement, invi­ sible mais réel, opéré par la grâce. Or, quelle que soit la nature de ce changement, ce qui est une question distincte et à examiner séparément, le changement des noms en vue de faire croire à ce changement opéré par la grâce suffit pour écarter toute métaphore. Il n’y a donc point parité entre ces propositions : Jésus est appelé vigne, le pain est appelé corps du Christ, parce que c’est métaphoriquement que Jésus est appelé vigne, tandis que le pain est appelé corps du Christ au sens propre, le pain étant devenu ce corps. La preuve en est dans la différence des noms donnés aux oblats, soit avant, soit après la consécra­ tion et l’épiclèse. Avant, on les nomme du pain et du vin; après, on les nomme le corps ct le sang du Christ; dans l'intervalle s’est produite une μεταβολή, et il faut concevoir par l’esprit, et croire, et adorer comme étant ce qu’on les croit, à savoir le corps et le sang du Christ. c) La transsubstantiation. — L’accord des deux interlocuteurs est-il le même sur la nature du chan­ gement qui s’opère? Loin de là; chacun d’eux l’entend à sa manière et c’est le monophysite qui l’entend correctement, sauf ensuite à en tirer une conséquence erronée. « De même, dit-il, que les sym­ boles du corps et du sang du Seigneur sont une chose avant l’épiclèse sacerdotale, et sont ensuite transfornVset deviennent une autre chose, de même le corps du Seigneur, après l'ascension, a été transformé en la substance divine. » Le principe est juste, la conclu­ sion fausse. De son côté, l’orthodoxe, c’est-à-dire Théodoret, nie-t-il toute μεταβολή? Nullement; il se contente simplement de l’expliquer de manière à pouvoir en inférer l’existence des deux natures dans le Christ après son ascension. Ici la conclusion est juste, mais le point de départ ne l’est pas, puisqu’on 1169 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES affirme qu’après la consécration, les symboles mys­ tiques n’ont point perdu leur nature propre et qu’ils persistent dans leur substance première, dans leurs apparences, dans leur forme. C’est là beaucoup trop dire. Assurément, les termes de nature, substance, essence, n’avaient pas le sens rigoureux et technique que la théologie leur a donné depuis, mais souvent le sens populaire et commun pour désigner les qualités, les facultés et les propriétés; et de ce point de vue, on peut plaider les circonstances atténuantes et admettre que le langage de Théodoret n’est pas contraire au dogme de la transsubstantiation, comme l’ont fait Duperron et Arnauld; mais ce langage est ici trop explicite pour permettre une interprétation aussi favorable; car Théodoret ne se contente pas de pro­ clamer la persistance des qualités sensibles du pain et du vin, il affirme en même temps et au même endroit la permanence de leur nature et de leur substance. Cela ne peut guère s’accorder avec l’idée d’une con­ version substantielle, d’autant qu'il nous a déjà aver­ tis que le Christ n’a pas transformé la nature, ού τήν φύσ·.ν μεταδαλών. En quoi donc fait-il consister la conversion qu’il reconnaît dans l'eucharistie? En une μεταίολή έκ χάριτος,ηου$ a-t-il affirmé, en disant aussi que le Christ a ajouté la grâce à la nature, τήν τή φίσει προστεΟεικώς. Sans s’en expliquer autrement, il laisse entendre ce qu’il veut dire, puisque c’est aussi bien son argumentation qui l’exige pour com­ battre le monophysisme, à savoir que le corps du Christ serait au pain dans l’eucharistie ce qu’est la divinité à l'humanité dans l’incarnation : même dis­ tinction des deux, sans mélange, et semblable unité. Si le dyophysisme de l’incarnation est prouvé, c’est alors par le dyophysisme du pain et du corps dans l’eucharistie, mais ceci supprime toute μεταβολή pro­ prement dite cl va à l’encontre de l’enseignement tra­ ditionnel. C’est le même point de vue erroné qui se retrouve dans la lettre à Césaire du pscudo-Chrysostome. 6» La leltré~à Césaire.— Cette lettre, dont Naegle avec raison n’a pas fait état dans son Die Eucharistiele'ire des hl.Joh. Chrysoslomus, faussement attribuée à saint Jean Chrysostome, comme l’ont prouvé Le Quien, Dissertationes Damasc., III, P. G., t. xciv, col. 315-322, et dom Baur, Saint Jean Chrysostome et ses oeuvres dans l’histoire littéraire, Louvain, 19U7, p. 272-276, a été écrite contre Eutychès, et dépend vraisemblablement de Théodoret ou d’une source commune. Comme Théodoret, elle vise des monophysites, qui disent que post unitatem non oportet dicere duas naturas, P. G., t m, coi. 759; elle soutient des thèses semblables, à savoir que la nature est inconver­ tibilis, impassibilis, inconfusa, termes qui corres­ pondent à ceux de l’évêque de Cyr, άτρεπτος, άπαβής, άσύγχ-.τος; et dans le même sens et le même but, elle se sert de la doctrine eucharistique, telle que l'entend l'auteur, pour justifier analogiquement la doctrine christologique des deux natures. Cf. Saltet, Les sources de Ζ’Έρανιστής de Théodoret, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, Louvain, 1905, t. vi, p. 753; Lebreton, Le dogme de la transsubstantiation, loc. cit., p. 477 sq. Le concile de Chalcédoine avait défini l’unité de personne dans le Verbe incarné έν δύο φνσεσιν άσύγχυτος, chacune de ces deux natures gardant sa pro­ priété, σωζομένης δέ τής ιδωτητος έκατέρας φύσεως. Denzinger, Enchiridion, n. 148. Voir t. n, col. 2207. Conformément à cette doctrine, l’auteur de la lettre à Césaire soutient que stie il y a unité du corps du Christ bien qu’il y ait dualité de natures, le pain et l’élément divin que la consécra­ tion unit au pain. Mais si l’épître a voulu dire cela, reconnaissons qu'elle ne l’a guère dit. Il reste donc que l’épître à Césaire, pour mieux réfuter le monophy­ sisme, a nié la conversion eucharistique. L’eucharistie, p. 318. Cf. Lebreton, Le dogme de la transsubstantia­ tion, loc. cil., p. 491. 7° Le pseudo-Denys. — L'Aréopagite n'est pas d’un grand secours dans la question de la présence réelie et de la transsubstantiation. On pourrait croire que sa théorie générale de l’union à Dieu éclaire l’union pro­ duite par la communion, mais il n'en est rien ; son style est obscur, et l’expression de sa pensée est retenue par la discipline du secret. La description qu’il fait de la synaxe liturgique implique bien la célébration d’un grand mystère, mais sans en indiquer expressé­ ment la nature ou l’objet. Il appelle l’eucharistie le sacrement des sacrements, celui qui plus qu’aucun autre est un κοινωνία et une σύναςις, parce que plus qu’aucun autre il procure l’union avec Dieu, De eccl. hier., III, 1,P.G.,t.ni,col.424, mais il ne ditpasqnelle est cette union. Il appelle le pain divin et le calice de l’eulogie des symboles sacrés par lesquels le Christ est désigné et donné, δι’ων ô Χριστός στμαι.εταε και μετέχεται. Ibid., Ill, ni, 9, col. 437. Π représente le pontife lavant ses mains, louant les saintes œuvres de Dieu, rappelant l’ordre : · Faites ceci en mémoire de moi, » consacrant les divins mystères et mettant sous les yeux ce qu’il a célébré διά τών ίερώς «ροκειμένων συμβόλων; puis, par la distribution du pain et du calice, multipliant et donnant symboliquement 1171 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES l’unité. Ibid., III, m, 12, col. 444 C’est tout et c’est peu. Le pain et le vin sont des symboles qui désignent et donnent le Christ, ils doivent don? le contenir de quelque manière, mais l’auteur ne dit pas laquelle. Il fait bien remarquer qu’il faut dégager l’intelligible pour contempler sa divine beauté, mais il ne soulève même pas le coin du voile. Et son interprète, Pachimère, est tout aussi discret; il parle bien des symboles, mais de symboles qui ne sont pas vides de réalité; il fait même allusion à la conversion. « Tandis que la plupart ne s’arrêtent, dit-il, qu’à la contem­ plation des symboles divins, sans aller au delà, le hiérarque porte la vue de son esprit jusqu’aux pro­ totypes de ces symboles, qui sont le corps et le sang mêmes du Seigneur, croyant que les dons offerts (le pain et le vin) ont été changés en eux (en ce corps et en ce sang) par l’Esprit-Saint, πιστεύων S-ι και τα προκείμενα εις ίκεϊνα μετεβλήδησαν τω άγίω καί παντουργώ Πνεύματι. » De eccl. hier., Ill, it, col. 453. 8» Succès de la doctrine eucharistique de saint Cyrille. — L’argument tiré de l’eucharistie en faveur du dyophysisme de l’incarnation devait être repris par Éphrem, patriarche d’Antioche de 527 à 545, mais sans succès; il était, en effet, appelé à disparaître. La doc­ trine eucharistique de saint Cyrille resta.au contraire, traditionnelle parmi les grecs. Une fois que le concile de Chalcédoine eut été reconnu et accepté sous l’em­ pereur Justin (·[· 527), Léonce de Byzance (t vers 543) fit triompher l’enseignement de saint Cyrille, dans ses divers écrits contre les monophysites et les nestoriens. De qui croient-ils recevoir le corps et le sang, demande-t-i) à ceux qui pensent comme Théodore de Mopsueste? Cont. incor. et nest., ni, 43, P. G., t. lxxxv:, col. 1385. Pour lui, c’est bien la propre chair et le propre sang du Christ, la chair qui a été crucifiée, le sang qui a été versé, que l’on reçoit dans la commu­ nion mystique du pain de l’eucharistie, την μυστικήν τοΰ της ευχαριστίας άρτου μετάληψιν, ίδιας σαρκός διάδοσιν είναι δείκνυσιν, Adv. nest., vn, 3, col. 1765; chair devenue spirituelle après la résurrection pour nous communiquer une énergie capable de nous ressusciter un jour. Ibid., v, 22, col. 1744. Mais Léonce n’a pas abordé la question de la conversion proprement dite. Un peu plus tard, dans le même vi° siècle, Eutychius, patriarche de Constantinople de 552 à 582, se sert encore du mot antitype pour désigner le pain et le vin avant la consécration, et déclare qu’à la cène, le Christ s’est mêlé à l’antitype, εμμίξας εαυτόν τώ άντιτύπω. De paschale et eucharistia, 2, P. G., t. lxxxvi, col. 2393. Il veut que personne ne doute de la présence réelle du corps incorruptible du Christ depuis la résurrection, et immortel, et saint, et vivi­ fiant, et du sang du Seigneur, introduits dans les anti types par les prêtres. Que personne ne doute que ce corps « se trouve tout en tous. » Ibid. A côté de cette affirmation du réalisme, conforme à la tradition, cette expression nouvelle, έμμίξα:, semblerait écar­ ter l’idée d’une μεταβολή ou d’une μεταποίησις. En l’employant, Eutychius n’a d’autre but que de mon­ trer que le corps du Sauveur est tout entier et sans division dans l’eucharistie; il ne prétend pas Indiquer le mode précis de cette présence. Des affirmations semblables se retrouvent dans saint Sophrone de Jérusalem (f 638), saint Maxime Je Confesseur (j- 662), deux adversaires du monothélisme, et dans saint Germain de Constantinople (f 733), l’adversaire des iconoclastes. Steitz reconnaît en eux des témoins du réalisme. Le réalisme, en effet, continue à être le point central de l’enseignement eucharistique chez les Pères grecs. Quant à la théorie de la conversion, elle reste dans l’état où elle se trou­ vait au v” siècle; l’absence de toute attaque sur ce 1172 point particulier explique pour une part leur silence. D’autres sujets, imposés par les circonstances, solli­ citent leur attention ît leurs efforts; de telle sorte que la théologie de ’’eucharistie ne fait plus de progrès en Orient. Et lorsque saint Jean Damascène résume la pensée grecque orthodoxe, il est un écho fidèle de la tradition; s’il n’introduit pas des éléments nouveaux, il montre du moins ce qui a été éliminé et ce qui a été conservé de la doctrine de ses prédécesseurs. A ce titre, il doit être consulté. Voir toutefois L’eucharistie chez les nestoriens au w® siècle (d’après les traités syriaques de Mar Qiore), dans le Bulletin de littérature ecclésiastique, 1907, p. 77-79. La doctrine de Théodoret sur la perma­ nence du pain et du vin dans l’eucharistie a ainsi persévéré chez les nestoriens. 9° Saint Jean Damascène (f vers 753). — Un premier point sur lequel saint Jean Damascène nous renseigne, c’est que des expressions telles que αντίτυπα n’ont été employées jadis que pour désigner le pain et le vin avant leur consécration. De fide orth., rv, 13, P. G., t. xciv, col. 1153. Lui-même s’en sert, non pour laisser croire que les symboles eucharistiques ne sont pas vraiment le corps et le sang du Christ, mais pour marquer qu’ils sont l'image de l’avenir : actuellement ils nous font participer à la divinité du Sauveur, mais ils annoncent pour plus tard la vision intuitive. Ibid., col. 1153. Reprenant la formule de Théodore de Mop­ sueste et de Macarius Magnés, qu’il ne nomme pas, il écarte donc toute équivoque et dit : « Le pain et le vin ne sont pas une figure du corps et du sang du Christ, mais le corps même divinise du Sauveur, puis­ que le Seigneur a dit : Ceci est mon corps, et non : ceci est la figure de mon corps; Ceci est mon sang, et non : ceci est la figure de mon sang. » Ibid., col. 1148. Pour qu’il en soit ainsi, il faut évidemment un acte de la toute-puissance divine; mais le Verbe, qui a tout créé, ne peut-il pas le produire ? οΰ δύναται τον άρτον έαυτού σώμα ποιήσαι, καί τον οίνον και το ύδωρ αίμα; Ibid., col. 1140. Et si l’on demande com­ ment le pain et le vin deviennent le corps et le sang du Christ, c’est, dit-il, par une intervention du Saint-Esprit semblable à celle qui a eu lieu dans l’incarnation, ibid., col. 1141, et qui dépasse toute parole et toute pensée. C’est vraiment le corps uni à la divinité, le corps né de la sainte Vierge, qui est présent, parce que le pain et le vin sont convertis au corps et au sang du Christ, δτι αύτος δ άρτος καί οίνος μεταποιούνται εις σώμα καί αίμα Θεού. Ibid., col. 1144. « Si vous voulez savoir comment, qu’il vous suffise d’apprendre que c’est par l’opération du Saint-Esprit, et de la même manière qui a per­ mis au Seigneur de prendre chair dans le sein de la sainte Mère de Dieu : nous ne savons rien de plus, sinon que la parole de Dieu est véritable, et efficace, et toute-puissante. » Ibid., col. 1145. Présence réelle du corps historique du Christ et véritable con­ version, telles sont les deux vérités nettement formulées par saint Jean Damascène : il ne cherche pas à sonder ces mystères, il les affirme tout simple­ ment, en rappelant le fait de l’incarnation et en s’ap­ puyant sur l’intervention même de Dieu. « De même, ajoute-t-il, que naturellement le pain par la manduca­ tion, le vin et l’eau quand on les boit, se changent au corps et au sang de celui qui les mange et les boit, de telle sorte qu’ils ne deviennent pas un corps diffé­ rent de celui qui existait auparavan' ,de même le pain, le vin et l’eau, préparés d’avance, se convertissent, par l’invocation et l’intervention du Saint-Esprit, au corps et au sang du Christ, et ils ne sont pas deux (corps), mais un seul (corps) et le même (celui de Jésus-Christ). » Ούτως ό τής προΟε'σεως άρτος, οίνος τε. και ύδωρ, δια ττς έπικλήσεως καί έπιοοιτήσεως τοϋ άγιου EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES 4173 Πνεύματος, ύπερφυώς μεταποιούνται είς το σώμα τοΰ ΧοιστοΟ κχί τό αίμα, καί ούκ είσί δύο, άλλ* εν και τό αύτό. Ibid., col. 1145. Le Sauveur étant ainsi présent dans l’eucharistie, le communiant reçoit donc avec son corps sa divinité. • Nous communions, dit saint Jean Damascène, De imag., III, 26, col. 1348, aux deux natures, au corps corporellement, à la divinité spirituellement; » των δύο φύσεων μετέχωμεν, τοΰ σώματος σωματικώς, της Οεύτη-ος πνευματικώς. Le communiant mange le corps et boit le sang du Christ, non que ceux-ci se con­ sument, s’altèrent et subissent le sort des aliments ordinaires, mais d’une manière toute spirituelle, « car la chair du Seigneur est un esprit vivifiant, en tant que conçue par l’esprit vivifiant. Je dis ceci, non pour supprimer la nature du corps, mais pour montrer sa vertu vivifiante et divine. » De fide orlh., rv, 13, col. 1152. Cette vertu vivifiante du corps eucharistique va-t-elle jusqu’à conférer à notre corps le privilège de l’immortalité? Saint Jean Damascène se contente d’en signaler certains effets, tant pour l’âme que pour le corps, comme l’entretien, la conser­ vation, la préservation de toute tache, la purification de toute souillure, sans dire un mot de l’immortalité comme avaient fait saint Jean Chrysostome, saint Grégoire de Nysse et saint Cyrille d’Alexandrie. Il signale enfin l’incorporation du fidèle au corps mys­ tique du Christ, car en participant à un pain, oi πίτ­ τες εν σώμα Χριστοί), καί έν αίμα, και άλλήλων μέλη γινό­ μενα, σύσσωμοι Χριστοΰ χρηματίζοντες. Ibid., col. 1153. Telest le résumé delà doctrineeucharistiquerecucillie dans les Pères grecs par saint Jean Damascène. On y trouve des affirmations catégoriques de la présence réelle, du fait de la conversion substantielle, de la nature et des effets de la communion, mais pas la moindre spéculation sur le mode de la présence réelle, sur la nature intime de la conversion : ce sont là, dit- il, des mystères impénétrables: ils sont à croire comme des articles de foi, fondés qu’ils sont sur l’autorité de la parole divine. On s’étonne après cela que Loofs ait pu écrire. Abendmahl, loc. cit., p. 57 : « L’Église grecque a maintenant un dogme de la cène : elle enseigne la présence réelle du corps et du sang du Christ dans l'eucharistie, après la consécration. Elle a maintenant une théorie de la conversion. Car Jean de Damas, qui l'a le premier développé, est demeuré le dogmatiste normal de l’Église grecque. » Car, nous l’avons vu, le dogme de la présence réelle était tradi­ tionnel, et ce n’est pas saint Jean Damascène qui l’a formulé, il n’a fait que le constater. D’autre part, saint Jean Damascène n'a nullement développé la théorie de la conversion, il signale simplement le fait miracu­ leux d’une conversion, sans en dire la nature intime et le propose comme un article de foi. Ce qui est vrai, c’est que Jean Damascène « a formulé la doctrine grecque ne varietur, comme le dit Mgr Batiffol, L’eucharistie, p. 338, sur l’eucharistie, et que, chose bien remarquable, cette doctrine est en définitive arrêtée dans les mêmes termes que celle de saint Am­ broise. Seulement, tandis que la spéculation théolo­ gique chez les grecs est finie, chez les latins, au con­ traire, divisée en deux écoles, celle d'Augustin et celle d’Ambroise, elle va instituer au rx® siècle une discussion plus approfondie, consacrer le principe de l’identité du corps historique et du corps eucha­ ristique, consacrer de même celui de la conversion et préparer la théorie du mode de cette conversion. » VI. A PARTIR DU V® SIÈCLE, EN OCCIDENT. ---- 1° Saint Augustin (-j- 430). — 1. Difficulté qu'offre à première vue sa doctrine eucharistique. — D’après la plupart des critiques protestants, saint Augustin occuperait, dans la doctrine eucharistique, à peu près la même position que Bérenger. Harnack prétend 1174 même qu’aucun texte augustinien n’est absotuotn· décisif en faveur de la prése-ice réélit. schichte, 3® édit., t. in. p. 148. C’est ce qu. ne pmft guère admissible. Cf. Schanz, Die Lettre des M. Ana­ tinus über die Eucharistie, dans TâhiaftrthBoLQu^ talschrift, 1896, p. 79-115; E. Tanhâer, Le saemser: de l’eucharistie d’après saint Augustin, Lyoc. 1 r- ~ O. Blank, Die Lehre des ht. Augustin nœ Socrouenfe der Eucharistie, Paderborn, 1907; P. Batifio·. f-aeées d’histoire, 2e série, L'eucharistie, 3® èdîL, Paris 1906. p. 226-246; K. Adam, Die Eucharistici kre des -‘i. Au­ gustin, Paderborn, 1908; Tixeront.Histoire des dogmes, de saint Athanase à saint Augustin, 2- édit-. Paris. 1909; E. Portalié, art Augustin, L r, ct»L2418-2426. Que la doctrine eucharistique de saint Augustin sc.it difficile à coordonner en soi, rien de plus vrai t.-rt -es textes paraissent contradictoires et inconciliables. Cela tient non seulement à la difficulté du sujet, non encore étudié sous toutes ses faces et dur s tous les problèmes qu’il soulève, et à l’absence d’une terminologie précise, mais encore et surtout au goût des explications allégoriques, aux procédés oratoires de l’évêque d’Hippone, qui le font passer très souvent sans transition du signe à la chose signifiée, du fait concret aux enseignements qu’il contient et suggère, de la cause aux effets ou des effets à la cause. D convient aussi de ne pas oublier la discipline du secret, à laquelle saint Augustin fait si souvent allusion. Il est également malaisé de mettre d'accord sa doc­ trine avec celle de saint Ambroise, par exemple, ou de saint Grégoire de Nysse et de saint Jean Chry­ sostome. Mais « si l’on consent, observe Mgr Batifiol L’eucharistie, p. 226, à la situer dans sa tradition propre, la tradition africaine, on découvre aussitôt que sa pensée se modèle fidèlement sur celle de Ter­ tullien et de Cyprien, dont elle est seulement un état plus réfléchi et plus développé. » Il n'y pas, dans saint Augustin, que de simples allusions à la présence réelle, il y a de nombreux textes qui identifient le pain eucharistique et le corps du Sauveur. Loofs a été obligé de le constater, et ce serait même, dii-il, ce qui a détourné les théologiens postérieurs de toute ex­ plication symboliste du mystère eucharistique;il n’en prétend pas moins que saint Augustin doit s’entendre dans un sens figuré, parce qu’il affirme en certains passages que l’eucharistie est un signe. Or, à moins d’admettre de l’incohérence ou’des contradictions dans sa pensée, saint Augustin,même dans les passages visés, qui seront discutés plus loin, n’a nullement abandonné le réalisme pour un symbolisme qui en serait la négation. Le symbolisme dont il parle, loin d’être le symbolisme qu’on prétend y voir, s’explique et se justifie par son concept du sacrement, parfaite­ ment d’accord en cela avec l’enseignement catholique. 2. Notion du sacrement. — D’une manière générale, saint Augustin formule cette importante distinction : aliud esl sacramentum, aliud virtus sacramenti. In Joa., tr. XXVI, 11, P. L., t. xxxv, col. 1611. Pour lui, le sacrement est un signe, mais il n’est pas que cela; il signifie quelque chbse de sacré, mais en même temps il confère une grâce. Relativement à l’eucharistie, ce qu’il appelle la sanctification ou la consécration joue un rôle capital : elle fait d’abord des éléments matériels une res sacra, un sacramentum, un signe, le signe du corps et du sang du Christ. Non Dominas dubitavit diccre : Hoc est corpus meum, cum signum dard corporis sui. Contra Adimant., xn, 3, P.L.,t.xin. col. 144. Mais elle opère en même temps autre chose : au signe elle ajoute un don qui n’est autre que le corps et le sang du Christ lui-même. Comment?Par une iransformation mystérieuse qui fait que le pain est le corps et que le vin est le sang du Christ. Panis ille quem vtd lis in allart, sandtficatus per oerbum Dei. corpus est 1175 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES Christi. Calix ille, imo quod habet calix, sanctificatus per verbum Dei, sanguis est Christi. Serm., ccxxvn, P. L., t. xxxvin, coi. 1099. Norunt fideles quid dicam, norunt Christum in fractione panis : non enim omnis panis,sed accipiens benedictionemChristi,fit corpus Christi. Serm., ccxxxiv,2, coi. 1116. Saint Augustin ne s’explique pas sur la nature de cette transformation,maisil la qualifie elle-même de miraculeuse. Faisant allusion à ce sacre­ ment, quod ex fructibus terra· acceptum et prece mystica consecratum rite sumimus ad salutem spiritualem in memoriam pro nobis dominicte passionis, il ajoute : quod cum per manus hominum ad illam visibilem speciem perducatur, non sanctificatur ut sit tam magnum sacramentum, nisi operante invisibiliter Spiritu Dei. De Trinitate, III, iv, 10, P. L., t. XLn, coi. 873-874. Ainsi donc dans le signe se trouve une réalité, un don objectif, invisible sans doute et inaccessible aux sens, mais vrai, qualifié d’aliment qui nourrit et engraisse, de remède qui sauve, de vie qui vivifie; don unique­ ment accessible à l’esprit, à la foi, mais qui n’est nul­ lement créé par la foi, puisque les enfants, incapables de formuler un acte de foi, le reçoivent; don qui n’est autre que le corps même et le sang du Christ, non point sous leur forme naturelle, telle que l’entendaient les eiipharnaïtes, quomodo in cadavere dilaniatur, aut in macello venditur, mais sous une forme à part ou spiri­ tuelle, quomodo spirilu vegetatur. In Joa., tr. XXVII, 5, P. L., t. xxxv, col. 1617. Car, après avoir dit : Nis1 quis manducaverit carnem meam, non habebit in se vitam æternam, proposition qui avait scandalisé ses disciples, parce qu’ils l’avaient comprise stulte et earnaliter, Jésus dit à scs apôtres : « C’est l’esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien; ces paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. » Et c’est comme s’il avait lit, ajoute saint Augustin : Spirilualiter intelligite quod 'oculus sum : non hoc corpus quod videtis, mandu­ caturi estis, et bibituri illum sanguinem, quem fusuri sunt qui me crucifigent. Sacramentum aliquod vobis commendavi ; spirilualiter intellectum vivificabit vos. Etsi necesse sil illud visibiliter celebrari, oportet tamen invisibiliter intelligi. In ps. xcvitt, 9, P. L., t. xxxvn, coi. 126. 3. Théories et raisonnements d’Augustin qui suppo­ sent ou exigent la présence ’celle. — A la lumière de cette notion du sacrement de l’eucharistie, s’éclai­ rent certaines théories et certains raisonnements, qui supposent ou exigent la présence réelle, sous peine d’être complètement inintelligibles. Pourquoi, par exemple, l’adoration de l’eucharistie? A propos de ce verset : Adorate scabellum pedum ejus, Ps. xcvm, 9, saint Augustin remarque que Dieu appelle la terre l’escabeau de ses pieds : Terra autem scabellum pedum meoium, Is., lxi, 1; Dieu nous ordonne d’adorer la terre, chose contraire au précepte de la loi; d’où cette difficulté : Anceps factus sum : limeo adorare terram, ne damnet me qui fecit ceelum et terram; rursus timeo non adorare scabellum pedum Domini mei. Peur la ré­ soudre, il répond : Fluctuans converto me adChristum, qui ipsum quæro hic; et inveni quomodo sine impietate adoretur terra, sine impietate adoretur scabellum pedum ejus. C'est que, dit-il, le Christ a pris la terre de la terre, car la chair est de la terre, et il a reçu la chair de Marie. El quia in ipsa carne hic ambulavit, et ipsam carnem nobis manducandam ad salutem dedit; nemo autem illam carnem manducat, nisi prius adoraverit; inventum est quemadmodum adoretur tale scabellum pedum Domini, et non solum non peccemus adorando, sed peccemus non adorando. Il s'agit bien là de l’ado­ ration de la chair du Christ au moment de la manger par la communion. In ps. xcvnr, 9, P. L., t. xxxvn, col. 126. Ces autres paroles du psalmiste : Et ferebatur in manibus suis, que signifient-elles? C’est là chose 1176 impossible, remarque saint Augustin : Quis enim portatur in manibus suis ? Manibus aliorum potest portari homo, manibus suis nemo portatur. Quomodo intelligatur in ipso David secundum litteram, non invenimus. Mais ce qui ne s’explique pas littéralement de David s’est réalisé dans le Christ. Quand et com­ ment? Ferebatur enim Christus in manibus suis, quando, commendans ipsum corpus suum, ait : Hoc est corpus meum. Ferebat enim illud corpus in manibus suis. In ps. xxxm, enar. i, 10, P. L., t.xxxvi, coi. 306. Sans la présence réelle, cette explication n’aurait aucun sens; car si le Christ ne se portait qu'en image, David et chacun peuvent en faire autant. Saint Augus­ tin y revient, ibid., enar. n,2, col. 308 : Cum commen­ daret ipsum corpus suum et sanguinem suum, accepit in manus suas quod norunt fideles, et ipse se portabat quodam modo, cum diceret : Hoc est corpus meum. De même, sans la présence réelle, la communion des indignes ne s’expliquerait pas, d'après ce qu’en dit saint Augustin. Car si l’eucharistie n’est qu’un simple signe, sans autre, le pécheur, en recevant ce signe, ne mangerait nullement la chair du Sauveur. Or, d’après l’évêque d’Hippone, le pécheur reçoit le sacrement et ce que contient le sacrement, à savoir, la chair et le sang du Christ, mais sans recevoir pour autant la grâce du sacrement, qui est l’union intime du commu­ niant avec le Christ; il n'est pas dans le Christ, et le Christ n’est pas en lui. « Ce que les indignes reçoi­ vent, et, d’après Augustin, ils reçoivent validement le sacrement, demeure entièrement obscur, prétend Harnack, Dogmengeschichte, t. ni, p. 148; et je ne puis souscrire à cette parole de Dorner : « Augustin ne « connaît pour les incroyants aucune manducation du « corps réel et du sang du Christ. » L’obscurité n’est pourtant pas dans le texte; car il s’agit bien de la manducation de la chair du Christ, de celle dont l’apôtre dit que les pécheurs qui la pratiquent man­ gent et boivent leur propre jugement,de celle à laquelle prit part Judas, de celle à laquelle prennent encore part tant d’autres corde ficlo. Seulement saint Augus­ tin refuse de voir réalisée en ces pécheurs la parole du Christ : In me manet, et ego in illo, In ps. lxxi, 17, P. L., t. xxxvi, col. 453; par défaut de bonnes dispo­ sitions, ils pèchent au lieu de se sanctifier. Pourquoi enfin le conseil donné aux incontinents, celui de s’abstenir de péché avant de communier, si le Christ n’est pas réellement présent dans l'eucha­ ristie? La communion impose la chasteté : Jam nosti pretium tuum, jam nosti quo accedis, quid manduces, quid bibas, imo quem manduces, quem bibas. Abstine te a fornicationibus. Serm., ix, 4, P. L., t xxxvin, coi. 85. 4. Fausse imputation de symbolisme. — Pur symbo­ lisme, prétendent les critiques protestants. Et Loofs a eu sein de recueillir les textes qu’il croit probants, et dont il fait la base de son interprétation sym­ boliste. — a) A la dernière cène, le Christ n’aurait pas donné son corps à manger, ni son sang à boire, mais une simple figure de son corps et de son sang, car Augustin a dit : Corporis et sanguinis sui figuram discipulis commendavit et tradidit. In ps. 1/1, 1, P. L., t. xxxvi, coi. 73. De même, dans l’eucharistie, il n’y aurait qu’une figure uu corps et du sang. Or, c’est négliger la distinction de saint Augustin entre le signe et la chose signifiée, entre le signesensible et l’élément invisible, entre le sacramentum panis ou la natura panis, comme on disait, les espèces comme nous disons aujourd'hui, et le contenu du sacrement, le corps réel du Christ. Saint Augustin a raison de ire que le signe est le symbole du corps, mais en tant que signe seulement, car il ne dit nulle partqu’il n’y ait là qu’un signe vide de toute réalité; il affirme tout au contraire, comme nous l’avons vu, qu’en plus du signe il y a la 4177 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES chose signifiée, à savoir, le corps et le sang du Christ, l’un contenant l’autre et lui servant de véhicule, de telle sorte que celui qui reçoit le signe reçoit en même temps ce que le signe contient. — b) On insiste : dans sa théorie générale des signes sacramentaux, saint Augustin dit que ces signes reçoivent le nom des réalités à cause d’une certaine ressemblance avec ce qu’ils représentent, sans quoi ils ne seraient pas des sacrements. C’est ainsi qu’on appelle le vendredi saint le jour de la passion, et le dimanche de Pâques le jour de la résurrection, bien que la passion et la résur­ rection n’aient eu lieu qu’une fois dans le passé. Sicut ergo secundum quemuam modum sacramentum cor­ poris Christi corpus Christi est, sacramentum sanguinis Christi sanguis Christi est, ita sacramentum fidei fides est. Epist., xcvm, 9, P. L., t. xxxm, coi. 364. Secun­ dum quemdam modum, c’cst-à-dire selon une certaine manière, et non selon toutes; car, à propos de l’eu­ charistie, il peut être question de la passion et de la communion. Or, relativement à la passion, il est vrai de dire que le sacrement du corps du Christ est selon une certaine manière le corps du Christ, à savoir, le corps immolé, crucifié, puisqu’il en est la memoria; mais reste l'autre manière, dont il n’est pas question ici et qui est sous-entendue, à savoir, que pour la communion le sacrement du ccrps du Christ est réel­ lement le corps vivant, glorieux et vivifiant du Christ. Celle-ci laissée de côté, il suffit que la première soit vraie pour autoriser le rapprochement établi par saint Augustin entre l’eucharistie et le baptême, et lui per­ mettre de conclure : ita sacramentum fidei fides est. Mais cette analogie partielle entre l’eucharistie et le baptême ne supprime point dans l’eucharistie ce qui en fait le sacrement qui est, contient et donne le corps du Christ. De plus, il ne faut pas oublier la distinction posée par saint Augustin entre ce qui est apparent et ce qui est invisible, entre ce qui tombe sous les sens et ce qui se croit. « Si n >us restons dans l’ordre du visible, dit Mgr Batiffol, L’eucharistie, p. 240, le pain évoque l’idée de chair secundum quemdam modum, et l’on pourra dire que le pain est la chair secundum quem­ dam modum. Le langage d’Augustin est, pris ainsi, d’une clarté parfaite, car il est dans l’ordre du sacra­ mentum, c’est-à-dire du visible. Pour tirer de ce texte le symbolisme radical que l’on veut prêter à Augustin, il faudrait anéantir la distinction posée par Augustin luimême entre ce qui se voit et ce qui se croit, entre le signe et la rcs dont le signe est le véhicule. »—c) Autre texte · De sacramento sane quod accipit (catechumenus), cum ei bene commendatum fuerit, signacula quidem rerum diuinarum esse visibilia, sed res ipsas invisibiles in eis honorari; nec sic habendam esse illam speciem benedictione sanctificatam quemadmodum habetur in usu quolibet; dicendum etiam quid significet, et sermo ille quem audivit, quid in illo condiat, cujus illa res similitudinem gerit. Deinde monendus est ex hac occasione ut si quid etiam in Scripturis audiat quod carnaliter sonet, etiamsi non intelligit, credat tamen spirituale aliquod significari quod ad sanctos mores futuramque vitam pertineat. De calech. rud., 50, P. L., t. xl, coi. 344. il s’agit, dans la première partie de ce passage, du rite du sel que l’on donnait à goûter aux catéchu­ mènes. « On se trompe donc, remarque Mgr Batiffol, L’eucharistie, p. 241, à trouver ici une allusion à la communion. Sans doute, il n’échappera à personne que, dans ce sacramentum salis, se retrouvent tous les éléments d'un sacramentum, c’est-à-dire d’un signe maté ici signifiant une chose divine ou religieuse... L’analogie est manifeste entre ce sacramentum et tous les sacramenta, et je comprends l’usage que M. Loofs pourra faire de cette analogie. Mais cette analogie est tout extérieure, parce qu’elle porte sur le sacramen­ tum, et que la distinction demeure, ici encore, entre le 117? signe et la res dont le signe est ailleurs le vélieefc. Quant aux conséquences que l'on veut tirer «*e OMd donné par Augustin d’entendre spiritneiteaMBt eeqni, dansl’Écriture, sonne charnellement,il “e s'appAqne pas plus au sacrement du sel qu’an sacrement de l’eucharistie : il vise l'histoire sainte que Γαα emesgne aux catéchumènes, et dans laquelle les traits qui sont charnels et choquants doivent être oorr.rris spiri­ tuellement pourêtre édifiants : ce conseil ne projette pas sur le mystère de l’eucharistie la ■ lumière crue . que M. Loofs a saluée, parce que ce conseil vise tout autre chose que l’eucharistie. · — d) Comme preuve d’une présence purement symbolique du Christ dans l’eucharistie, d'après saint Augustin, on allégué les textes relatifs à une manducation spirituelle. Il est très vrai que saint Augustin parie d'une manduca tion spirituelle; mais c’est qu'il entend écart· - une manducation semblable à celle qui a lieu chaque jour pour les aliments ordinaires. In ps. xetu, 9, P. L., t. xxxvn, col. 126; De doct. christ., III, xvi, 24, t. xxxiv, col. 74-75; In Joa., tr. XXVII, 11, t.xxxv, col. 1621. Le communiant est celui qui manducat in corde, non qui premit dente. In Joa., tr. XXVI, 12, col. 1612. Ni le corps du Christ ne se mange, ni son sang ne se boit de cette manière; ce qui se mange et se boit ainsi, ce sont les espèces consacrées ou, comme disait saint Augustin, le signum, le sacramentum. Quant au corps et au sang, leur manducation dans la communion se fait in figura, mais ils n’en sont pas moins réellement reçus par le communiant grâce au signum, au sacramentum, ou aux espèces consacrées, qui,en même temps qu’elles en sont le symbole, les contiennent réellement. Et ainsi de la manducation matérielle des saintes espèces on ne peut pas conclure à la manducation capharnaïte du corps et du sang du Christ, pas plus que de la manducation spirituelle du corps et du sang du Christ on ne peut conclure à une présence purement symbolique ou figurative de ce corps et de ce sang : l’ensemble de la doctrine de saint Augustin s’y oppose formellement. — e) Reste enfin la difficulté tirée du corps mystique du Christ auquel se réduirait le symbolisme eucharistique. A en­ tendre Harnack, Dogmengeschichte, t. ni, p. 144, et Loofs, Leitfaden zum Studium der Dogmengeschichte, Halle, 1895, p. 224, la sanctification ou consécration n’aurait d’autre effet que de faire du pain et du vin le signe de cette chose invisible qui est l’incorporation du communiant au corps mystique du Christ, c’est-à-dire à l’Église. Corpus Christi si vis intelligere, apostolum audi dicentem : Vos estis corpus Christi. Si ergo vos estis corpus Christi et membra, mysterium vestrum in mensa dominica positum est ; mysterium vestrum acci­ pitis. Serm., cclxxii, P. L.,t. xxxviii, col.1247. Certes, saint Augustin n'était point homme à répudier un tel enseignement. Avec raison il voit dans l’eucharistie le symbole du corps mystique du Christ, auquel il faut appartenir pour participer à la vie, et dans la communion l’acte par lequel on devient membre de ce corps mystique; et c’est pourquoi il l’appelle le sacramentum pietatis, le signum unitatis, le vinculum caritatis, In Joa., tr. XXVI, 13, P. L., L xxxv, coL 1613; et c’est pourquoi dans ce même sermon il montre l’unité de l’Église formée de la multitude des frert · comme le pain est formé d’un grand nombre de grains et le vin de plusieurs grappes; et il a droit de conclure que le Christ a consacré sur sa table notre mystère, le mystère de l'unité. Mais ce n’est là que la consé­ quence logique,l’application parfaitement justifiée de cette autre vérité déjà proclamée et mise en lumière dans ce même sermon, à savoir, la présence nelle du corps et du sang du Sauveur, quand il a dit : Panis ille quem videtis in altari sanclificatus per verbum Dei, corpus esi Christi, etc. Le sens littéral, qui affirme 1179 EUCHARISTIE D’APRÈS LES PÈRES d’abord catégoriquement la présence réelle, n’empêche nullement d’en découvrir et d’en manifester un autre tout symbolique, celui du corps mystique du Christ. Il y a d’abord le mystère du corps et du sang réels du Christ donnés sous les symboles du pain et du vin, et l’incorporation du communiant au Christ lui-même, qui, par la vertu du sacrement, devient principe de vie divine. Il y a ensuite le mystère du corps mystique, ceci conséquence de cela, car c’est parce que les communiants, en recevant le sacrement, sont incor­ porés au Christ et vivent du Christ qu’ils forment ensemble un seul corps mystique, l’Église. 5. Eu résumé, saint Augustin est un témoin du réalisme. S’il parle de figure, de mémoire, ce n’est pas à propos du corps et du sang, mais simplement du signe ou du sacrement, qui figure le corps et le sang, et qui rappelle la passion du Sauveur; car il a soin d’indiquer que sous le signe ou dans le sacramentum se trouve réellement le corps du Christ, lequel est réel­ lement reçu par celui qui reçoit le signe, et est reçu dans un état spirituel. Le pain, la consécration faite, n’est plus du pain, mais le corps du Christ. Quant à la question de savoir comment le pain cesse d’être et devient le corps du Sauveur, et quelle est la nature intime du changement qui intervient, l'évêque d’Hippone ne l’a pas traitée. 2° Saint Pierre Chrysologue (j· 450). — Parmi les autres Pères latins du v’ siècle, le dogme eucharis­ tique reste au point où l'ont laissé saint Ambroise et saint Augustin. Saint Pierre Chrysologue n’offre que des allusions à la présence réelle. Iste panis, qui satus in Virgine, fermentatus in carne, in pas­ sione confessus, in fornace coctus sepulcri, in ecclesiis conditus, illatus altaribus ceelestem cibum quotidie fidelibus subministrat. Serm., lxvii, in tradit, orat, dominicte, P. L., t. un, col. 392. « C’est dans le sacre­ ment du corps du Seigneur que Dieu veut qu’on lui demande le pain qui est nécessaire pour chaque jour, et qui est comme le viatique dont nous avons besoin durant le pèlerinage de cette vie, afin que, étant sou­ tenus par cette chair divine, nous puissions parvenir au jour éternel, à la table céleste de Jésus-Christ, et qu’après en avoir goûté dans la vie présente nous en soyons pleinement rassasiés dans la vie future. » Serm., lxviii, col. 395. Rogas, Pharisæe,ut manduces cum illo, crede, esto Christianus et manducas ex illo. Serm., xcv, coi. 417. 3° Saint Léon (-j- 461). — A la même époque, le pape saint Léon, sans faire de choix entre la doctrine de saint Ambroise et celle de saint Augustin, s’en tient à la lettre même de l’Évangile. Le Seigneur ayant dit : i Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’avez point la vie en vousmêmes, · vous devez prendre part à la table sainte sans le moindre doute sur la vérité du corps et du sang du Christ Hoc enim ore sumitur quod fide creditur, et frustra ab illis Amen respondetur, a quibus contra id quod accipitur disputatur. Serm., xcr, 3, P. L., t. liv, coi. 452. Saint Léon s’appuie sur la foi en la présence réelle pour réfuter le monophysisme. L’erreur eutychienne, refusant d’admettre qu’après l’incarnation l’humanité du Christ fût réelle, rendait illusoire la communion puisqu’elle disputait contra id quod acci­ pitur. Saint Léon dit: Fides catholica... istas impietates refutat, damnans Nestorium diuina ab homine dividentem, detestans Eutychen in divinis humana vacuantem. Serm., xa, 2. Et dans sa lettre au clergé de Constan­ tinople, antérieure au concile de Chalcédoine, il touche à l’un des effets de la communion, de cette distribution mystique d’aliment spirituel, qui est, dit-il, de ous assimiler au Christ, de nous faire passer en la chair de celui qui pour nous s’est fait chair. In illa mystica distributione spiritualis alimonias 1180 impartitur, hoc sumitur, ut accipientes virtutem cae­ lestis cibi, in carnem ipsius qui caro nostra factus est transeamus. Epist., lix, 2, coi. 868. C’est la doctrina qu’il enseigne dans l’un de ses sermons : Non aliud agit participali corporis et sanguinis Christi, quam ut in id quod sumimus transeamus. Serm., lxiii, 7, coi. 357. 4° Fauste de Riez (f vers 492). — La xvi° (ou ive) homélie du pseudo-Eusèbe d’Émèse Sur le corps et te sang du Christ, publiée dans la Bibliotheca maxima Patrum, Lyon, 1677, t. vi, p. 636-637; P. L., t. xxx, col. 271-276, est attribuée maintenant à Fauste, évêque de Riez. Voir Engelbrecht, Studien über die Schriflen des Bischofs von Reii Faustus, Vienne, 1889, p. 68. L’in­ térêt principal de cette homélie est que le pain et le vin y sont dits convertis et changés en la substance du corps et du sang du Christ. Aussi M. Darwell Stone attire-t-il l’attention des théologiens sur ce point important de doctrine. An history of the doctrine of the holy eucharist, Londres, 1909, t I, p. 129-131. Cette homélie représente une tradition doctrinale, qui est en partie grecque et en partie ambrosienne. Il parle de la substance du pain avec une propriété ignorée de saint Ambroise et dérivée des controverses de l’époque de saint Cyrille d’Alexandrie. P. L., t. xxx, col. 275. Il parle de la transformation des éléments terrestres et mortels in Christi substantiam. Ibid., col. 272. Il professe que l’hostie véritable unique et parfaite doit être jugée, fide, non specie. Ibid. La langue théolo­ gique a acquis sous sa plume ses termes définitifs. Après avoir rappelé que la création s’est faite par la seule volonté de la puissance divine, il attribue à une parole de Dieu la conversion des éléments créés au corps du Christ. Quando benedicendae verbis easiest'bus creaturae sacris altaribus imponuntur, antequam invo­ cationem sancli nominis consecrentur,substantia illicest panis et fini : post verba autem Christi corpus et san­ guis Christi. Ibid., col. 275. La terminologie, emprun­ tée à saint Ambroise, est plus précise que celle du De mysteriis. Un autre texte sur la conversion des créatures visibles en la substance du corps et du sang du prêtre invisible par sa propre parole : Accipite et tomedile, hoc est corpus meum; Accipite et bibite, hic est sanguis meus, et par une puissance secrète, est de la même frappe. Il a acquis une grande célébrité. Nous le verrons cité, sous le nom d’Eusèbe d’Émèse, par Paschase Radbert, par Haymon d’Halberstadt, par Hériger, abbé dé Lobbes, par Guitmond d’Aversa. Recueilli par Gratien et par Yves de Chartres, il a passé drns les Sentences de Pierre Lombard et par elles / the real presence as contained in the Fathers, Oxford, 1855: Steitz, Die Abendmahlslehre der grieschisehen Kirche in Hirer geschichtlichen Entwickelung, dans Jarbücher fur deustche Théologie, 1864-1868, t. ix-xin ; Harnack, Lehrbuch der Dogmengeschichte, 3' édit.. Fribourg-en-Brisgau, 1894 sq. ; Loots, t.eilfaden zum Studium der Dogmengeschichte, Halle, 1893: art. Abendmahl, dans la Rcalencyklopüdie fur proteslantische Théologie und Kirche, 3’édit., t. i, p. 38 sq.; J. Révillc, Les origines de reucharistie, Paris, 1898; Gore, Dissertations on subjects connected with the Incarnation, 3’ édit., Londres, 1907; The body of Christ, 3° édit., Londres, 1903; Wattcrich, Die Gegenuiart des Herrn im hciligen Abendmahl, Heidelberg, 1900; W. B. Franklnnd, The early eucharist (A. D. 30-180), Londres, 1902; J. Hoffmann, Das Abendmahl im Urchristentum, Berlin, 190.3; A. Andersen,Das Abendmahl in den zwei ersten Jahrhunderlcn nach Christus, Giessen, 1904; 2' édit., 1906; M. Goguel, L’eucharistie, des origines ά Justin, martyr, Paris, 1910; — parmi les catho­ liques : Schanz, Die Lehre des hl. Augustinus Uber die Eu­ charistie, dans Theologische Quarlalschrift, 1896, p. 79-115; Naegle, Die Eucharistielehre der hl. Johannes Chrysostomus, Fribourg-en-Brisgau, 1900; Hehn, Die Einsetzung des hl. Abendmahls, als Beweis fiir die Gottheit Christi, Wurzbourg, 1900; Scheiwiler.Die Elements derEucharistie in den ersten drei Jahrhunderten, Mayence, 1903; A. Slruckmann, DieGegenivarl Christi in der hl. Eucharistie nach den schrifllichen Qucllen der vornicanischen Zeit, Vienne, 1905; Blank, Die Lehre des hl. Augustinus oom Sakramente der Eucharistie, Paderborn. 1906; Mallé, L'eucharistie d'après saint Cyrille d'Alexandrie, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, Lou­ vain, 1907, p. 677-696; Adam, Die Eucharistielehre der hl. Augustin, Padcrbom, 1908; Rauschen, Eucharistie und Busssakrament in den ersten sechs Jahrhunderten der Kirche, Fribourg-en-Brisgau, 1908; trad, franç.,par Decker, Paris, 1910; Baur. S. Jean Chrysostome et ses œuvres dans l'his­ toire littéraire, Louvain et Paris, 1907; A. Struckmann, Die Eucharistielehre des hl. Cyrill von Alexandrien, Paderborn, 1910; BatifTol, Études d’histoire, 2' série, L’eucharistie, la présence réelle et la transsubstantiation, 3‘ édit., Paris, 1906; Tixeront, Histoire des dogmes, 2’ édit., Paris, 1909; J. Le­ breton, art. Eucharistie, dans le Dictionnaire apologétique de la foi catholique de d’Alès, Paris, 1910, 1.i. col. 15671576. G. Bareille. III. EUCHARISTIE D’APRÈS LES MONUMENTS DE L’antiquité chrétienne. — I. Les monuments. II. Leur valeur airpoint de vue du dogme, du culte et d”. la liturgie. I. Les monuments. — Ils sont de trois sortes : représentations symboliques, monuments épigraphi­ ques et autres que nous ne citerons que dans la seconde partie. i. représentations symboliques.— Les symboles de l’eucharistie se divisent en deux classes, selon qu’ils ont ou qu’ils n’ont pas de prototypes bibliques. — 1° Prototypes bibliques. — 1. La multiplication des pains el des poissons. Matth., xiv, 15 sq.; Joa., vi, 1 sq. — Les scènes qui représentent ce sujet, et dont les plus anciennes mêlent encore au symbolisme des détails réalistes, se sont développées à peu près dans l’ordre suivant. Ce qu’on a d’abord eu en vue, c’était la communion symbolisée par le repas de la foule. Il fallait donc représenter le repas où l’on servait du pain et des poissons. La présence, en nombre variable, des paniers symboliques montre le caractère surna­ turel et merveilleux de la nourriture. Les assistants sont régulièrement au nombre de sept, nombre sacré, choisi à dessein pour indiquer l’ensemble des fidèles. Par exception, on en voit douze sur une fresque du iv» siècle. Wilpert, Mahreien, p. 539, pl. 267. D’après Wilpert, le monument le plus ancien en date est la Fractio panis, découverte en 1893, à Sainte-Priscille. La fresque (flg. 2) montre le moment qui précède immé­ diatement la communion. Un homme barbu, assis sur un petit banc, tient dans ses mains un pain. Devant lui un calice et deux plats avec deux poissons et cinq pains posés sur une table en forme de sigma, à laquelle sont assis six convives, dont une femme por­ tant le voile. La peinture remonte aux premières années du n’ siècle. Wilpert, Malereien, p. 286, 287, pl. 15, n. 1: Fractio panis, édit, franç., p. 8 sq., pl. xni-xiv. La multiplication miraculeuse se retrouve en miniature sur une paroi de la crypte de Lucine, à la catacombe de Saint-Calixte. De chaque côté d’un médaillon, dont la peinture, aujourd’hui détruite, re­ présentait probablement le repas symbolique de la communion, on voit, placé devant le poisson couché sur le sol, un panier rempli de pains et dont le milieu est occupé par un verre rempli de vin ( fig. 3). La fresque est de la même époque que la précédente. Wilpert, op. cil., p. 288, 289, pl. 27, 28. Ailleurs, c’est l’acte de manger ou le repas, qui forme le centre de la compo­ sition, par exemple, à Saint-Calixte, dans les chambres dites des sacrements A» et A’, qui ne sont posté­ rieures que de quelques années à la fresque de la Fractio panis. Wilpert,op. cit., pl. 14, n. 3; 15, n. 2; 41, n. 4. Dans l’une (A5), on voit (fig. 4), à la suite deux scènes symboliques du baptême, la scène dite de la consécration où un homme étend les mains pour bénir les pains et les poissons posés sur un trépied-autel, à la droite duquel une orante est debout (fig. 5), puis le repas symbolique de la multitude représentée par les sept, et, faisant pendant à la consécration,le sacrifice d’Abraham. Voir 1.i, col. 104, flg. 5. Sur la voûte de la chambre A2, le trépied-autel revient encore (flg. 6). Π est chargé de deux pains et d’un poisson et entouré des sept paniers symboliques. Sur le mur on a peint, après les scènes symboliques du baptême, le repas des sept disciples sur le lac (fig. 7). Dans les autres chambres des sacrements qui ne sont postérieures que de quelques années aux deux premières, il ne reste plus que le repas symbolique : le réalisme a disparu. — Avec le m° siècle, le repas disparaît à son tour. Sur un grand nombre de monu­ ments, la scène biblique prend la forme suivante : le Christ, muni généralement du bâton de thauma­ turge, touche un des paniers placés devant lui ou à scs côtés et opère ainsi le miracle. Sur les 28 (29) pein­ tures romaines publiées par Wilpert, six appartiennent encore au ni» siècle. Op. cil., p. 292-300. Enfin, Jésus est représenté bénissant les pains et les poissons que lui présentent les apôtres pour qu’il les multiplie. Cela fait, iis les emportent avec empressement pour les distribuer aux foules absentes. Cette dernière com­ position se rencontre fréquemment sur les sarco­ phages du iv® siècle. Nuovo bullettino, Rome, 1901, t. vu, p. 271, pl. x; 1904, t. x, p. 273; Marucchi, 1 monumenti det museo cristiano Pio-Lateranense, Milan, 1910, passim; Le Blant, Élude sur les sarcophages chrétiens antiques de la ville d’Arles, Paris, 1878, pl. I, ni, x, xxii, etc. C’est à tort que certains auteurs ont contesté le symbolisme eucharistique de la multiplication des pains et, en partie aussi, du miracle de Cana, dont nous parlerons bientôt. Baumstark, dans l’Oriens chrislianus, 1903, t. ni, p. 539 ; Kaufmann, Handbucll Enuqun tin hi Cappella yrwa, connue noue In limn <1<* Frudio jmiiiu. (D'aprta uno photo^mpblo.) 1187 EUCHARISTIE D’APRÈS LES MONUMENTS DE L’ANTIQUITÉ CHRÉTIENNE 1188 der christlichen Arehaologie, Paderborn, 1905, p. 383. Pour la généralité des monuments, surtout pour ceux des premiers siècles, l’interprétation symbolique ne saurait être douteuse. L’Écriture la favorise en fai­ sant suivre le miracle de la multiplication d la pro­ messe de l’institution de ce sacrement. Les Pères en parlent comme d’une chose connue et reçu par tous, par exemple, Origène et Éphrem, en Orenl saint Ambroise et le po te Prudence, en Occident. Cf. P.Syxtus, Notiones arclueologiæ christianæ, t. n b, p. 43 sq. En outre, certains détails dans les monuments mêmes montrent que les artistes ont voulu représenter autre Leclercq, art. Agape, dans le Dictionnaire d’archéologie chrétienne, 1.1, col. 775. Or il est certam que cette pein­ ture ne fait pas d’exception. Ce que nous venons de dire pour les autres vaut également pour celle-ci. Sa place directement au-dessus de l'autel, le nombre sept des assistants, la présence des sept paniers sym­ boliques de l’Évangilc, l’absence de la Chanté et de la Paix personnifiées qui, dans les scènes du repas 3. — Poisson de la crypte de Lucine. D'après Wilpert, Oie Malereien, pl. 28, n. 1. chose que le simple fait biblique : le lien intime de nos scènes avec les scènes certainement symboliques du baptême, par exemple, à la chambre A2 de SaintCalixte; l’étroite compénétration, sur plusieurs monu­ ments du m’ et du iv« siècle, de la multiplication des pains avec le miracle de Cana; le nombre sacré de sept convives par opposition au nombre variable des per­ sonnes présentes à d’autres repas; l’absence très fré­ quente du personnage principal, le Christ, qui dans l’eucharistie reste invisible; la présence d’une table et d’un calice qui ne figurent pas dans le récit bi­ blique; la place qu’occupent ces peintures, par exemple, à Sainte-Priscille et à Alexandrie, où elles se trouvent sur la frise de l’abside, directement audessnc de l’autel; le remplacement des paniers bi- 4. — Scène rte la consécration. D’après De Rossi. bliques par l’arca domestique, dans laquelle les chré­ tiens conservaient chez eux le corps du Christ; le trépied en guise d’autel; la présence assez fréquente de forante, dont nous connaissons la signification; les mains des disciples couvertes, par respect, des extrémités des vêtements, comme l’exigeait une pres­ cription positive pour les femmes qui recevaient la communion, etc. Pour la Fractio panis en particulier, on a voulu nier complètement, ou du moins diminuer la signification eucharistique. Liell, Fractio panis oder cœna cæles/is? Trêves, 1903; Theologisch-praklische Quartalschri/t de Linz, t. i.vn (1904), p. 170-175; Kaufmann, dans le Katholik de Mayence (1903), t. lxxxii, p. 414-421 ; Baumstark, dans Oriens Christianus 1903, t. ιπ,ρ. 539; 5. — Autel eucharistique. D'après Wilpert, Die Malereien. pl. 41, fig. 1. céleste, remplissent le rôle de servantes, la présence d’un calice à anses, le caractère certainement symbo­ lique des scènes avoisinant la Fractio panis, tout, en un mot, parle en faveur du symbolisme purement et simplement eucharistique de cette peinture si an­ cienne et exclut le repas céleste et la simple agape. 2. Le repas des sept disciples sur les bords du lac. — Dans saint Jean, xxi, 1 sq., le repas des sept qui suii Roma solterranea. t n. tavola d’aggiunta, C. D la pêche miraculeuse se compose d’un poisson et d’un pain. Les Pères y ont vu un symbole eucharistique, par exemple, saint Augustin, vers 416, In Joa., tr. CXXIII, P. L., t. xxxv, col. 1966, et, vers 440, l’au­ teur du tra:té De promissionibus et prædicationibus Dei, c. n, 39, n. 90, P. L., t. u, col. 816. Le premier dit formellement : Per quem (septenarium numerum) potest hoc loco nostro universitas intelligi figurata·, le second affirme du Christ qu’il est satians ex se ipso in Wore discipulos et toti se offerens mundo ·χ6ύν. Cf. Dolger, IXOYC, p. 41, 42. Une seule fresque de la fin du n· siècle, exactement reproduite pour la première fois par Wilpert. représente cette scène (fig. 7). Elle se trouve à la chambre dite des sacrements A·, directement après une double scène symbolique du 1189 EUCHARISTIE D’APRÈS LES MONUMENTS DE L’ANTIQUITÉ CHRÉTIENNE baptême et renfermée avec elle dans un même encadre­ ment. Les disciples sont dans le costume de pêcheurs, c’est-à-dire nus pour la partie supérieure du corps, ce qui permet de les distinguer des sept qui, dans les autres scènes de repas, représentent la multitude. Wilpert, Malereien, p. 290, 291, pl. 27, n. 2. C’est à tort que dom Leclercq n’y voit qu’un sujet « pure­ ment historique ·. Dictionnaire d’archéol. chrét., t. ni, col. 159, note 1. 3. Le miracle de Cana. — Le rapprochement qui douze paniers. A droite, figure la deuxième «·<·■·.. « repas. L’inscription TAC CYAOTIAC TO* x* στΊΟ) Il CCOIONTCC, « ceux qui mangent les · -*-?-■ ies du Christ », en précise le sens. A gauche, on i’· rçoit un autre repas. Les inscriptions ι0 i - 2 : · 2 H ΑΓΙΑ IVI APIA (sainte Marie), ΠΑΙΔΙΑ (les servüeari rappellent les noces de Cana. Enfin, la place audessus de l’autel de la crypte souterraine - : ment un indice de la signification de la c,-.et de son symbolisme eucharistique. L - ; dans le Diction, d’archéol. chrét., t. n. col. 18**21811. 4. Allusions aux miracles de Cana e' ' .·.- - . plication des pains. — Une fresque du cim-tiere S. — Marbre de Mudene. D’après une photographie b. - uueridon avec sept panier». D’après Wilpert. Die Malereien, pl. 3b existe entre le changement de l’eau en vin et le chan­ gement du vin au sang du Sauveur a été fait de bonne heure par les Pères. S. Cyprien, Epist., lxui, 12, P. L., t. iv, col. 383; édit Hartel, t. ni, p. 71*·; S. Cyrille de Jérusalem, Cal., xxn, 2, P. G., t. xxxm, col. 1098; S. Ambroise, De virginibus, 1. Ill, c. ι,Ρ. L., t. xvi, col. 219; Wilpert, op. cit., p. 301. Toutefois, les représentations du miracle ne sont vraiment fréquentes que sur les œuvres de sculpture et cela à une époque où leur signification symbolique est souvent plus ou moins effacée. Deux fresques qui le montrent sont à la catacombe des Sainls-Pierre- Ostrien montre seulement sept paniers et deux amphores. Sur une autre, à Siinte-Doniitille. de la première moitié du rv' siècle, une orante pbcee intentionnellement entre les paniers et amphores doit indiquer les effets de l’eucharistie. Wilpert, op. eiL, p. 304, 305, pl. 60, n. 2; 92, n. 1. Une troisième. à Saints-Pierre· et-Marcellin, est de la même époque : le Christ est assis sur un trône; dans b mai__ .cefae il tient le rouleau ouvert des Écritures. A sa droite, on voit trois larges amphores; à sa gauche, une caisse carrée remplie de pains remplace les corbeilles. A juger d'après le geste île la main, Jésus prononce ie durus sermo dont parle saint Jean, vi, 67. Sur fa cassette d'argent des Saiiits-Nazaire-et-Celse, à Milan, le -titre est en plus entouré de onze disciples. Le monui .ut 7. — Fresque du cubicule A*. D’après Wilpert. et-Marccllin, l'une de a première moitié du m", l’autre du milieu du iv® siècle. Wilpert, Malereien, p. 302-304, pl. 57 et 126. n. 1. Le pendant de la multi­ plication des pains, voire même la compénétration des deux scènes qu’on rencontre ici et ailleurs, prouve que le peintre pensait à la consécration du pain el du vin et l’image du repas qui y figure éveille dans l’âme du visiteur l’idée qu’on a voulu rapprocher par là le banquet eucharistique de ses deux symboles. Wil­ pert, op. cit., p. 303. Dans la fresque d’Alexandrie, dont l’âge exact n'est pas facile à déterminer, le sym­ bolisme est encore plus clair. Des trois sujets qui la composent et qui sont séparés par des arbres, la mul­ tiplication des nains et des poissons occupe le milieu. Pierre e: André, désignés nommément, présentent les vivres a Jesus; aux pieds du Sauveur on voit les Die Malereien, pl. 27, n. 2. est de la seconde moitié du rv« siècle. Venturi, Storia dell’ arte ilaliana, Milan, 1901, t. i, p. 513, fig. 44*·; Leclercq, dans Diction, d’archéol. chrét., t. il, coi. 1807, 1808, fig. 1985. Sur d’autres monuments, il y a encore moins de détails. Deux poissons et cinq pains figurent sur deux lampes de Salone, sur une fresque d’Alexan­ drie, sur deux cornalines publiées par Garrucci et reproduites par le P. Leclercq, sur deux marbres funéraires du ni® siècle, l’un au musée Kircher de Rome, l'autre à Modène ( llg. »). Wilpert, Fractio panis. p. 86; Leclercq, dans le Diction, d’archéol. chrét ■ t. i, col. 1151; Leclercq, Manuel d’archéologie Ίré­ tienne, Paris, 1907, t. il, p. 379, 380, fig. 289, 290; Perret, Les catacombes de Rome, Paris, 1852, t. v, pl. 47, n. 18; pl. 57, n. 8,’ dom Leclercq, dans le Dic­ tionnaire. 1.1, col. 84, fig. 26(peu exacte). Notons, pour 1191 EUCHARISTIE D’APRÈS LES MONUMENTS DE L’ANTIQUITÉ CHRÉTIENNE 1192 le dernier marbre, que sur la pierre originale les poissons symbole eucharistique, qu’on ne rencontre que très ne tiennent nullement un pain dans la bouche. Sur rarement, nous ne voyons que l’expression de l’assis­ l’épitaphe romaine de Titus Flavius Eutychius, du n«- tance divine que les survivants demandent au ciel ΠΙ' siècle, on ne voit que deux pains et deux poissons. pour les défunts, conformément à la prière de la Nuovo bullet., Rome, 1904, t. x, p. 156; Leclercq, dans Commendatio animæ : Libéra animant servi tui, sicut le Diction, d’archéol. chrét., t. n, col. 2422. Ont-ils une liberasti Danielem de lacu leonum. Wilpert, Malersignification eucharistique? Un graffito sur un marbre eien, p. 335 sq. On a relevé le fait que dans un cas le de Sainte-Agnès, publié par Armellini, GU antichi prophète porte un pain et un poisson. Mais c’étaient cimiteri cristiani di Roma e d’Ilalia, Rome, 1893, là les éléments de la nourriture ordinaire qui, en p. 270, n’a peut-être qu’une signification eschatolooutre, étaient très faciles à représenter. Dans un autre cas, il s’agit d’une lampe chrétienne de Carthage : nous gique. Enfin, le sarcophage priscillien d’Euelpistus, du il® siècle, présente cinq pains et, à la place des avons probablement affaire à une simple représen­ poissons, le symbole de l’ancre. Wilpert, Fractio panis, tation d’un lait biblique. Revue de l’art chrétien, 1892, pl. xv, n. 2. n. 675; Le Blant, Sarcophages de la ville d’Arles, 5. La manne du désert. — Une seule fresque nous Paris, 1878, p. 11, 12; Leclercq, dans le Diction, fait voir quatre Israélites, deux hommes et deux d’archéol. chrét., t. i, col. 3012, flg. 1042. 2° Autres symboles. — 1. L’Ichlhys ou Poisson femmes, recevant la manne qui tombe du ciel. Wil­ pert, op. cit., p. 388, pl. 242, n. 2. On a voulu y trouver symbolique. — Les monuments d’Abercius et de Pecun symbole de l’eucharistie. De Rossi, Bullettino di torius et d’autres, ainsi que les écrits des Pères, nous archeol. crisl., édit, ital., Rome, 1863, p. 76, 80; Garapprennent que le poisson symbolise aussi le Christ rucci, Storia dell’ar'e, t. n, p. 64, pl. 59, n. 2; Kauf­ dans l'eucharistie. Mais comme sa signification n’est mann, Handbuch, p. 342; Marucchi, Éléments d’ar­ pas partout la même, on ne devra lui attribuer un chéologie chrétienne, Paris et Rome, 1900, t. i, p. 293, sens eucharistique que quand le contexte y oblige. et d’autres. Wilpert, loc. cit., préfère une explication Dolger, IXOYC, t. i, p. 122-150; le t. n traitera in plus naturelle, favorisée par les peintures avoisi­ extenso cette question. nantes. Le seul détail des mains voilées qui semble s’y 2. La vigne. — On la voit à la voûte d’une galerie opposer trouve son explication dans le fait que les de Sainte-Domitille qui est de la fin du i" siècle. Israélites reçoivent la manne dans les plis de leurs Wilpert, Malereien, pl. 1. Plus tard, on la rencontre manteaux. assez fréquemment. Il est certain que la peinture de 6. Le sacrifice d’Abraham. — Ce sujet, qu’on ren­ Domitille ne symbolise aucunement l’eucharistie, contre dans les plus anciens monuments, présente une comme le prétend Marucchi. Le dogme de l’eucharistie, grande variété dans la composition. Sa signification p. 9, 10. C’est une peinture purement décorative, symbolique dépend plus particulièrement du contexte, dont l’élégance et la fraîcheur rappellent les fresques c’est-à-dire de l’ensemble dont la scène fait partie, du pompéiennes. lieu où elle se trouve, de l’agencement des groupes. 3. Les cerfs buvant à la source; les colombes becqueDans les cas ordinaires, le sacrifice d’Abraham n’a , tant des raisins; le vase où se désaltèrent des oiseaux, qu’une signification sépulcrale ou funéraire et rap­ 1 colombes ou paons. — Ces représentations, sauf ex­ pelle la prière si ancienne de la Commendatio animæ : ception, ne paraissent qu’à partir de la fin du iv’ siècle. Libera, Domine, animam servi tui, sicut liberasti Isaac On les a rapportées à l’eucharistie, par exemple, de hostia et de manu patris sui Abrahæ. Wilpert, op. cit., Marucchi, Die Katakomben und der Protestantismus, p. 350. De même, le sacrifice d’Abel qu’on rencontre p. 38, 53; Le dogme de l’eucharistie dans les monuments sur quelques sarcophages romains, si toutefois il ne des premiers siècles, p. 20; Leclercq, dans le Diction, s’agit, dans ce dernier cas, que d’une simple représen­ d’archéol. chrét., t. i, col. 1052. En réalité, ces repré­ tation historique. Ficker, Die altchristlichen Bildtverke sentations symbolisent la joie céleste après laquelle des Lalerans, Leipzig, 1890, n. 164, 151; Baumon soupire, ou la vie au sein des délices dont jouissent stark, Liturgia romana e lilurgia dell’ esarcato, Rome, les bienheureux. Une simple comparaison avec 1904, p. 167. Aux tombeaux des martyrs, le sacrifice . d’autres monuments, par exemple, avec les fresques d’Abraham pourrait symboliser le caractère sacrifi- du Cubiculum dei cinque santi, à Saint-Calixte, impose catoire de leur mort. Wilpert, op. cit., p. 354. Enfin, cette conclusion. Wilpert, op. cil., p. 462, 463. Le jet sa signification comme symbole du Christ est trop bien d’eau au milieu du vase, le remplacement des co­ fondée sur les témoignages des Pères et les textes litur­ lombes par des paons perchés sur les bords du vase, giques pour pouvoir être contestée. Voir 1.1, col. 101 sq. ; les fleurs qui les entourent et d’autres détails excluent Leclercq, dans leDict.d’archéol. chrét., 1.1, col. 111 sq.; tout symbolisme eucharistique. Il en est autrement Wiipert, Das Opfer Abrahams, dans Romische Quar- pour les cas assez rares où on voit un ou deux paons talschrifl, 1887, t. i, p. 143-160. Dès lors donc que boire dans un calice, sur lequel sont posés des pains, ce sujet est mis en relation avec des scènes eucha­ par exemple, sur une lampe romaine et sur une épi­ ristiques. il semble tout naturel d’y voir une indica­ taphe du m» siècle, conservée au Latran. Leclercq, tion de l’interprétation qu’il faut lui donner, par dans leDidion.d’archéol. chrét.,t. n,col. 1611, flg. 1882; exemple, quand on le rencontre sur des monuments, Perret, Les catacombes t. v, pl. 57, n. 8; Ficker, Die pyxides et autres, qui excluent la signification funé­ altchrislichen Bildtverke des Lalerans, p. 122, n. 174 b. raire. Wilpert, Fractio panis, p. 65 sq. ; Malereien, On peut encore admettre comme assez probable le symbolisme eucharistique pour les quelques lampes p. 287. 7. Les sacrifices d'Abel, d’Abraham et de Melchi- dont le disque montre un vase accompagné d’un pois­ sédech. — Nous les voyons sur les mosaïques de Ra- son. Le musée Lavigerie de Carthage en possède une. Deux autres sont publiées dans VEphemeris Salonivenne. Ils symbolisent sans aucun doute l’eucharistie, ainsi que le prouve la très ancienne prière Supra quæ, tana pl. m, η. 1 ; une quatrième dans Martigny, Dic­ après l’élévat.on. Baumstark, op. cil., p. 167, pl. 1,2, tionnaire des antiquités chrétiennes, 2" édit., p. 772. 4. Le dernier sujet figure déjà sur les mosaïques de Par contre, on hésitera beaucoup plus à se prononcer sur les représentations assez nombreuses où on a des­ Sainte-Marie-Majeure, qui sont bien plus anciennes. Son symbolisme est évident. Voir Richter et Taylor, siné le Chrismon ou la croix soit sur le ventre du vase (calice), soit au-dessus. W Ipert, op. cit., p. 463; The golden age of classic Christian art, Londres, 1904, Schnyder, dans le Στρωματιό·; άρχαιολόγιχον, Rome, p. 58 sq.. ni. 5. 1900, p. 108-118. Sans doute, la présence de ce signe 8. Les vivres apportés à Daniel. — Dans ce prétendu 1193 EUCHARISTIE D’APRÈS LES MONUMENTS DE L’ANTIQUITÉ CHRÉTiENNF indique que c’est le calice du Christ ou qu’il en est le contenu. Mais le Christ fera encore notre bonheur au ciel dont le vase est le symbole. Donc, encore ici, du moins dans la plupart des cas, la signification eu­ charistique est d’autant plus douteuse qu’une con­ frontation de ces figures avec certaines mosaïques africaines du iv· et du v« siècle, publiées par R. de la Blanchère et reproduites par dom Cabrol, ou avec certaines fresques données par AVilpert, ne parle pas en sa faveur. Leclercq, dans le Diction, d’archéol. chrét., t. i, col. 716-720; Wilpert op. cit., p. 463. Il en est tout autrement d’un graffito, dessiné au v° ou vi° siècle sur le mur du temple de la Mater Matuta, appelé vulgairement temple de Vesta, à Rome, qui représente un calice orné d’une croix étoilée, deux pains et un seul, ou à côté d'une brebis ou d’une orante dis. Wilpert, op. cit., pl.24,96,158,n. 2,163,0.1- Dees toutes ces peintures on nedoit voirqu’une représentation plus ou moins raccourcie du bon h· r . i quoi,en effet, les arbres à côté des brebis â S -ir.te-L· cine et ailleurs,surtout quand d’autres scè-es mi pendant montrent le jardin céleste? Le pet ·. tertre Iri­ de figurer un autel,n’est qu’un motif artist . par le peintre pour faire mieux voir ie vase. î-j ■>_lette et le vase de lait sont précisément les bien connus du bon Pasteur. Une brebis avec le ~ ’ se voit même dans la catacombe juive de ia Vî ; Randanini, à Rome, Garrucci, Slotia delï pl. 489, n. 8 : ce qui prouve que dans certains cas n’a pei^t-étre qu’à y voir un motif purement décor-1 if. 9. — Peinture du cimetière de Saint-Calixte. D’après De Rossi, Roma sotterranea, t. il, pl. xn, lig. 1. verre. Grisar, dans Civiltà caltolica, 1897, t. ix, p. 721· 731 ; Leclercq, dans le Diction, d’archéol. chrél., t. n, col. 1619, fig. 1894. 4. Le vase de lait ou la mulctra. — On le représente de plusieurs manières. Une première nous le montre posé sur un petit tertre et flanqué de deux brebis, par exemple, sur une fresque de la crypte de Lucinc(fig. 9), de la première moitié du n· siècle, et dans la maison chrétienne du Celius, à Rome, du milieu du iv· siècle. Wilpert, Malereien, pl. 24, p. 24; De Rossi, Roma sotterranea, t. t, pl. xn, p. 348 sq. ; ld., Bullettino di arch, crisi., 1890, p. 27, 28; Leclercq, dans le Diction.d’archéol. chrét., t. n, col. 2853, fi g. 2268. Une autre disposition nous fait voir une brebis avec le bâton ou pedum auquel est suspendu un seau de lait, par exemple, sur deux fresques de Domitille, l’une de la fin du i«, l’autre du ni· siècle. Wilpert, op. cit., p. 24, pL 7, n. 2: Garrucci, Storia dell’arte, t η, pl. 29, 1. Notons ici qu'on ne voit pas sur la fresque des Saints-Pierre-et-Marcedin le vase posé sur le dos de la brebis et entouré du nimbe, tel que le donnent nos manuels d’archéologie. Wilpert, op. cil., p. 142; ld., Die Katakcmbengemâlde und ihre allen Kopien. Frii'ourg, 1891 pt xxvr?Ailleurs, le vase est représenté Enfin, les textes cités en faveur de l’opinion tradi tionnelle se rapportent précisément bien plus au bon­ heur du ciel qu’à l’eucharistie. Voir les développe­ ments de Wilpert, op. cit., p. 24, 444 sq., 461. 3° La fresque de la Vigna Cassia. — Une représen­ tation à part est celle du cimetière de la Vigna Cassia, à Syracuse. Führer, Forschungen zur Sicilia sotierranea, Munich, 1897, p. 112 (782) sq. et pl. xi, n. 2. Elle est du commencement du rv° siècle. Sur le fond blanc et parsemé de roses et de feuilles d’un arcoso e qui renferme un tombeau d’enfant, on aperçoit un petit garçon dans l’attitude des orantes. A la droite, figure un homme assis à la manière des Orientaux et habillé à peu près de même : on dirait une divinité orientale. Sa main gauche tient une palme contre la poitrine, le coude s’appuie sur le genou. La droite présente à l’enfant un calice en verre rempli à moitié d’une substance rougeâtre. Au-dessus du verre, un pain rond avec entail es. Une colombe avec un rameau d’olivier (?) est placée à droite du personnage assis. Dans ce dernier, Führer croit reconnaître le Christ représenté d’une manière inusitée. Voir une figure dans une pose à peu près semblable et tenant également un calice en verre dans la droite, dans Boldetti. Ossem. 1195 EUCHARISTIE D’APRÈS LES MONUMENTS DE L’ANTIQUITÉ CHRÉTIENNE 1196 zioni sopra i cimiteri de sanli marliri ed antichi cristiani | Leclercq, dans le Diction. d’archéol. chrét., t. in,col. 168· 6° L’inscription du calice de saint Remi de Reims, di Roma, Rome, 1720, p. 208, pl. 9, n. 36. L’enfant à qui le Sauveur présente les éléments eucharistiques publiée par Le Blant, Inscript, chrét., L i, p. 445, n. 336 : INIECTO AETERNUS, QUEM FUDIT, VULNERE a reçu la communion avant sa mort; il en a ressenti l’effet salutaire : il est entré au paradis. De là, l’image CHRISTUS I REMIGIUS REDDIT DOMINO SUA de la colombe et de l’orante. On a mis en doute l’iden­ VOTA SACERDOS. 7° Deux ou trois autres monuments seront men­ tification du personnage principal. Marucchi, dans Nuovo bullet., 1898, t. rv, p. 101; Kaufmann, Hand- tionnés plus loin. IL Leur valeur. — i. au point de vue dogma­ buch, p. 439 sq. Comme il n'est pas possible d’y voir tique. — 1° Nature de l’eucharistie. — Le Maître une personnification de l’Église ni une identification avec l'enfant orant, 1’explication du Dr Führer, sans l’a appelée une vraie nourriture et un vrai breuvage. être absolument sOre, reste toujours la plus probable. Abercius et Pectorius disent que c’est une nourriture, Vu le caractère chrétien de la fresque absolument τροφή, βρώσιν, qu’il faut manger, εσθιε, ou qu’on garanti par ailleurs, on ne saurait non plus se ranger reçoit à manger, παρέδωκε έσθιειν. Elle figure sous à l’avis du Dr Achelis, qui voudrait y voir une pein­ cette double forme dans la Fractio panis, dans plu­ ture gnostique. Zeitschrift fiir neutcstamentliche Wis- sieurs représentations de la multiplication des pains senschaft und die Literalur des ürchristentums, 1900, et de la conversion du vin, etc. Mais elle constitue une nourriture à part : elle est p. 210-218. n. monuments épigraphiques. — Les textes qui une et elle reste toujours la même; elle se renouvelle parlent clairement de l’eucharistie sont rares. Citons partout de la même façon, et elle est servie à des mil­ es suivants, avec les passages qui nous intéressent : liers d’hommes dans les différents pays du monde. A 1° Le monument d’Abercius, de la seconde moitié ce sujet, les monuments sont d’accord avec les Pères. du ii« siècle, uont le texte complet se trouve plus Qu’on compare également les plus anciennes fresques entre elles ou l’épitaphe d’Autun avec celle d’Aber­ haut, t. i, col. 57 : cius. Ce dernier, qui a voyagé en Orient et en Occi­ ...πίστις πάντη δε προήγε, dent, en Italie et en Mésopotamie, trouve partout la και παρέβηκε τροφήν πάυτη Ιχθυν από τηγής, même nourriture composée des mêmes éléments : le πανμεγέθη, καθαρόν, 8ν έδράξατο παρθένος άγνή, grand Poisson que la Vierge sainte, l’Église, offre sans καί τούτον έπέδωκε φίλοις έσΟειν διά παντός, cesse aux « amis ». Voir le commentaire de De Rossi, οίνον χρηστόν έχουσα, κέρασμα διδοΰσα μετ ’ άρτου. Inscriptiones christianæ, t. n a, p. xu sq. Aux yeux des fidèles, l’eucharistie était une nour­ 2° Le marbre d’Autun ou de Pectorius, qui, dans ia partie que nous donnons ici, remonte au moins riture sainte et mystérieuse qu'ils cachaient aux •u m’ siècle : païens et qui tombait sous la discipline de l’arcane. Preuves : les épitaphes d’Abercius et de Pector-us et Ιχθύος ο(ύρανίου θεΧον γένος, ήτορι σεμνώ le symbolisme des représentations. Elle a une origine χρήσε, λαδώ(νπηγή)ν οίμβροτον έν βροτέοις divine. Le monument d’Autun nous affirme qu’elle θεσπεσίων δδάτ(ω)ν. Τήν σήν, φίλε, θάλπεο ψυχ(ήν) vient du Seigneur. Dais les scènes symboliques, c’est ΰδασι άενάοις πλουτοδότου σοφίης. lui qui opère la multiplication des pains et le change­ Σωτήρος αγίων μελιηδέα λάμβαν(ε βρώσιν), ment du vin, grâce au pouvoir des miracles qu’il pos­ ϊσθιε πινάων ΐχΟύν εχων παλάμαις. sède. A la catacombe d’Alexandrie, une inscription Ίχθύϊ χο(ρταζ') αρα, λιλαίω, δέσποτα σώτερ. appelle ceux qui prennent part au repas symbo­ Voir Pectorius et Leclercq, dans le Diction, lique : TAC EYAOTIAS ΤΟΥ XŸ || ecOIONTCC. d’archéol. chrét., t. i, col. 3195 sq., et planche. La nature du sacrement ressort encore des effets 3° L’épitaphe damasienne du clerc romain Tarsi- qu’on lui attribue et de sa juxtapos tion avec le sacre­ cius, mort pendant la persécution. Le pape le compare ment du baptême. Voir plus loin. Dans les épitaphes au protomartyr; puis, il continue : TARSICIUM de Tarsicius et d’Alexandrie on lit même le terme de SANCTUM CHRISTI SACRAMENTA GERENTEM | sacramentum. Cependant, il doit être pris moins dans CUM MALE SANA MANUS PREMERET VULGARE le sens technique reçu depuis que dans le sens de PROFANIS I IPSE ANIMAM POTIUS VOLUIT DI­ chose sacrée, d’objet saint et mystérieux, tel que MITTERE CÆSUS I PRODERE QUAM CANIBUS Tertullien, Adversus Moircionem, iv, 34, P. L., t. u, RABIDIS CAELESTIA MEMBRA. Voir Dun, Damasi col. 442, le connaissait déjà. epigrammata,'Leipzig, 1894, p. 21, 22, n. 14, et ailleurs. 2° Eléments. — D’après Abercius, c’est le pain et 4° L’inscription en mosaïque que l'évêque Alexandre le vin mélangé avec l’eau qui forment les éléments. Des de Tipasa, en Maurétanie, fît mettre dans une basi­ pains, et, très visible à travers l’osier des corbeilles, lique érigée très probab ement avant l’année 428, à un verre rempli à moitié de vin figurent dans la crypt· ses saints prédécesseurs : de Lucine. Notons, en passant, que la « compénétra­ HIC UBI TAM CLARIS LAUDANTUR MŒNIA TECTIS tion » du panier et du Poisson dont parlent De Rossi et d’autres, n’existe pas en réalité. Nuovo bullcttino, UNDIQ(ue) VISENDI STUDIO CRHISTIANA (sic) 1897, t. m, p. 131, 132. Des pains placés sur un ca[AETAS CIRCUMFUSA VENIT I lice figurent sur une épitaphe, du m« siècle, au Latran, LIMINAQUE SANCTA PEDIBUS CONTINGERE I Perret, Les catacombes, t. v, pl. 57, n. 8, et sur le mar­ bre d’une certaine Fructosa publ é par Boldetti, [LAETA op. cit. p.208; ailleurs, les deux éléments sont un peu OMNIS SACRA CANENS SACRAMENTO MANUS cachés par le symbo sme, par exemple, sur une [PORRIGERE GAUDENS. fresque des Saints-Pierre-et-Ma celhn, où Jésus est Cf. Leclercq, dans le Diction, d’archéol. chrét., t. i, assis entre trois amphores et un pan'er dont la forme col. 686, 687; De Rossi, Hullet., 1894, p. 91. rappelle Varca domestica eucharistique et sur la cas­ 5° L’épitaphe fragmentaire d’un certain Marinus, sette de Milan. Nuovo bulle tino, 1900, t. vi p. 90 sq., de Vienne, en Dauphiné: HOC IACET IN TUMULO ' pl. i; Lee ercq, dans le Diction, d’archéol. chrét., t. n, SACRA QUI MYSTI||CA SEMPER DIVISIT POPULIS col. 1807..1808, flg. 1985. Parfois on se contente d’y faire PIETATE [I HONORE DECORUS || QUEM NEMUS figurer le pain seul, par exemple, sur une brique de AELYSIUM MARINUM || CONCLAMAT OMNE.Cf.Le Priscille reproduite par Wilpert, Fractio panis p. 83, Blant, Inscrlpt. chrét., t. n, p. 90, n. 421, pl. 299; fig. 10, ou bien on y joint le Poisson symbolique qui 4197 EUCHARISTIE D’APRÈS LES MONUMENTS DE L’ANTIQUITÉ CHRÉTIENNE indique qu'il ne s’agit pas ici de pain ordinaire, par exemple, sur les fresques des chambres dites des sacre­ ments et dans le tympan du couvercle du sarcophage conservé au Castello (château), à Milan. Rômische Quartatschrift, 1905, t. xrx, p. 159. Pour le vin, on suit la coutume observée par le Christ : on le mé­ lange avec de l’eau, οίνον χρηστόν... κέρασμα. Ce mé­ lange. Abercius le trouve partout : nulle part on ne rencontre une indication qu’on se servait de l’eau toute pure pour la confection de '’eucharistie comme le voulait Harnack. Cf. Funk, Kirchengeschichttiche Abhandlungen und Unlersivhungen, Paderborn, 1897, t. i. p. 278-292. 3° Consécration (bénédiction); présence réelle. — 1. Selon Wilpert, l’acte que nous appelons consécra­ tion serait présupposé dans la Fractio panis, à SaintePrisciïle : ce'ui qui préside la table tient dans scs mains le pain, dont la présence du poisson indique la nature particulière, pour le distribuer aux assistants. Wilpert, Fractio panis, p. 46. La fresque de la chepelle des sacrements A3 nous montre, selon Wilpert, le Christ, selon De Rossi, Marucchi, Leclercq et d’autres, le prêtre bénissant un pain ct un poisson posés sur le trépied : elle représen­ terait le moment même de la consécrat'on et le chan­ gement du pain en Jésus-Christ — IXQYC — fils de Dieu et Sauveur. De là, sur notre fresque, l’absence des paniers dont parle l’Évangile et la présence d’un autel sous forme de trépied. Cette scène, que pré­ cèdent immédiatement trois scènes du baptême, est directement suivie de celles du repas symbolique de la multitude et du sacrifice d’Abraham : donc, toujours d’après Wilpert, la consécration, la communion et le sacrifice eucharistique. Wilpert, Malereien, p. 290. Évidemment la fresque perdrait de sa valeur si on ne voyait dans ce geste du personnage principal que le simple acte de prendre les éléments eucharistiques pour les distribuer soit à des absents soit à la per­ sonne qui figure à côté sous la forme d’orante. Dès le in0 siècle, la consécration nous est rappelée d’une autre manière : le Christ, debout, muni d’ordinaire du bâton de thaumaturge, touche les paniers et opère ainsi le miracle. Wilpert, op. cit., p. 292. Au ive siècle, on en rencontre une troisième : le Christ, debout ou assis, souvent entouré des paniers symboliques, étend les mains pour bénir les pains et les poissons que lui présentent un ou deux apôtres placés à côté de lui. Ce sujet figure rarement dans les catacombes, il est très fréquent sur les sarcophages. Wilpert, op. cil., p. 300, 301, pl. 237, n. 1; De Rossi, Bultct. di archeologia crisliana, 1865, pl. v; Le Blant. Sarcophages chrétiens antiques de la mile d’Arles, Paris, 1878, p. 41, pl. xxiv, n. 1, etc. On représente également de cette façon abrégée le changement de l’eau en vin. — 2. Par suite de cette bénédiction, un changement s’opère dans les éléments et produit ce qui constitue réellement l’eucharistie : c’est ce qui indique l’asso­ ciation des deux miracles. Celui de Cana signifiait le changement du vin dans le sang de Jésus Christ, celui de la multiplication des pains devait figurer l’inépuisable changement du pain au corps du Sau­ veur présent à tous et mangé par tous. Car ce que l’on mange est en réalité le Christ, l’Ichthys céleste, comme l’appelle le monument d’Autun; c’est lui qu’on tient dans ses mains, quand on reçoit l’eucharistie, comme l’affirme le même monument. C’est lui tout entier qu'on reçoit et qu’on mange partout chez les amis quand, conduit par la foi, comme Aber-ius, on reçoit 1e pain et le vin mélangé avec de l’eau. La croyance à h présence réelle ressortirait encore d’une manière très sensible» si réellement, comme W’ilpert et beaucoup d'autres l’ont affirmé pour un certain nombre de monuments, les premiers chrétiens avaient !îP8 donné intentionnellement aux entailles des ■ . même au poisson symbolique la forme très vrsbie de la croix ou du monogramme confiant en. 'Vjpert, Malereien, p. 292, n. 5 sq.; rroerio parus, p. 86, etc.; mais Dolger croit devoir le nier : J es­ père en fournir les preuves dans le t. n ie sœi ou­ vrage intitulé : IX0YC. Enfin, l’épitaphe de Tarsicius fait entendre très clairement que cette presence n’est pas limitée au seul moment de la consee*a’.»cn ou de la manducation, mais qu'elle dure. ç-is-:ς εις α’ω-.ι; i.x-msa>»:.etcLes liturgies ne sont pas moins explicites, à co—cer par une des plus anciennes qui nous soit c: · vée, celle de Sérapion de Tmuis, en Égypte. Wiiper.. Malereien, p. 282 sq. ; Wobbermin, dans Text' Untersuchungen, nouv. série, Leipzig, 1899, t. p. 6. Enfin, dans ses effets, notre sacrement vise sur­ tout le salut de la vie éternelle. Aussi on trouve un assez grand nombre de représentations eucharistiques dans l’art funéraire des premiers chrétiens. Par elles on veut rappeler à Dieu le miracle de l’eucharistie et les effets qu’elle produit, pour le déterminer à user de miséricorde envers les pauvres défunts et à les rece­ voir dans la vie étemelIe.Une peinture de Saint-Calixte, du commencement du rv' siècle, est particulièrement significative à ce sujet. Jésus opère la multiplication des pains, symbole de l’eucharistie. Une défunte s’ap­ proche de lui, les mains étendues à la m.niieredes sup­ pliantes : elle demande au Maître de la prendre dans son paradis. Wilpert, op. cil., p. 296, pL 144, n. 2. Ensuite, dans le repas eucharistique, les chrétiens le ce monde pouvaient s’unir à ceux qui étaient issenscha/t. 1890, t. xm, p. 281 sq., 363 sq., 423sq.; Dôlger, ΙΧΘΥΟ, Das Fischsymbol in fiühchristlicher Zeit, Rome, 1910, t. i; les premiers chapitres du livre ont paru comme articles dans 1209 EUCHARISTIE D’APRÈS LES MONUMENTS DE L’ANTIQUITÉ CHRETIENNE Romische Quartalsehrift. I. xxm et xxiv (1909-1910), p. 3-112, 51 sq.; ie t. n traitera surtout des monuments; Funk, Der Kommunionritus, dans Kirchengeschichtliche Abhandlungen una Untersuchungen, Paderborn, 1897. t. i. p. 293-308; Grisar, Un graffito eucaristico in un templo pagano — il calice del vino consecrato neWarte antica — le rappresentazioni dei pani eucaristici. dans Civiltà cattolica. Rome. 1897, 16® série, t. ix. fasc. 1122, p. 721-731; Hoppenol, La messe, Bruges; Lammens. Les formules épigra­ phiques : Christus hic est et Χ^ιστδς Μ χατβΤχ™. dans la Revue de ΓOrient chrétien, 1902. t. vit. p. 668 sq.; Liell, Fractio punis oder Cæna cælestis. Trêves. 1903; Marucchi, Die Kalakomben und der Protestantismus (trad, de l’italien), Ratisbonne, 1905, p. 34-36; Id., Le dogme de Γeucharistie dans les monuments des premiers siècles, dans la collection Science et foi, n. 14. 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