DICTIONNAIRE DE THÉOLOGIE CATHOLIQUE CONTENANT L’EXPOSE DES DOCTRINES DE LA THEOLOGIE CATHOLIQUE PREUVES LEURS ET LEUR HISTOIRE OONMEXC· ROUE LA DIRECTION DI A. VACANT professeur au grand «evinadu: MAN G EN O T E. Γηηησβζσχ de nanct CONTINUE E. ROÜH CELLE a L'nrvnrvr catholique di fajw DE AMANN PROFESSEUR A LA FACULTE DE TQEOLOQIE CATHOLIQUE DE L'CNITXMlTl DE ETRAEBOUEO AVEC LE CONCOURS D*UN GRAND NOMBRE OE COLLABORATEURS T()ME NEUVIÈME PREMIÈRE PARTIE LAUBRUSSEL — LYRE PA K IS-VI LIB II A HUE LE TO U ZE Y ET 87, Boulevard Raspail, 87 1926 TOUS DROITS RÉSERVES ANÈ Imprimatur Argentorati, dic 28» Junii 1926. Carolus Josephus Eugenics. Ep. Argent. LIST E I) ES CO L LA BOB AT E U R S DU TOME NEUVIÈME (lre MM. ΛD1.OI F, professeur de morale au grand séminaire Je Strasbourg. Anastase de Saint-Paul (le K. P.), des cannes déchaussés à Court rai (Belgique). Partie) MM. Garde!L (le R. P.), des frères prêcheurs, à Paris. Gaudll, professeur de dogme à la Faculté de théo­ logie catholique de Γ Université de Strasbourg. Autore (le B. P. dom), chartreux (f février 1920). Godefroy, supérieur du grand séminaire de Nancy à Bosservillc (Meurthe-et-Moselle). Bardy, professeur aux Facultés catholiques de Lille. Goyau, de ΓAcadémie française, à Paris. Batiffol (Mgr), à Paris. Grumel (le IL P.), des augustins de l’Assomption, à Cndi-KcuL Baucher (le R. P. dom), bénédictin de l’abbaye de Farnborough (Angleterre). Hedde (le R. P.), des frères prêcheurs, à Angers. Baudot (le R. P. dom). bénédictin de l'abbaye de Farnborough (Angleterre). Jugie (le IL P.), des augustins de l'Assomption, à Rome. Bernard, ù Paris. Lavocat, à Amiens. Bcehm, professeur de philosophie ù la Faculté de théo­ logie catholique de l’Univcrsité de Strasbourg. Levesque, professeur au séminaire de Saint-Sulpicc, Paris. Carrol (le Rmc P. dom), abbé de Farnborough (An­ gleterre). Carreyre, professeur au séminaire Saint-Sulplcc, à Paris. Chenu (le IL P.), des frères prêcheurs, au Saulchoir (Belgique). Clamer, professeur au grand séminaire de Nancy, ù Bosservillc (Meurthe-et-Moselle). Constantin, aumônier du lycée de Nancy. Coste, secrétaire général de la congrégation de la Mission, à Paris. Coulon (le R. P.), des frères prêcheurs, ù Rome. Longpré (le R. P.), des frères mineurs, au collège Sain t-Bona ven lure, Quaracchi (Italie). Malay (le R. P.), de la Compagnie de Jésus, ancien professeur de théologie. Marchai., professeur au grand séminaire de Nancy, à Bosservillc (Meurthe-et-Moselle). Merlin, curé de Salnt-Épain (Indre-et-Loire). Miquelez (le R. P.), nugustin, bibliothécaire de l’Escurial (Espagne)· Mou en, à Amiens. Mollat, professeur à la Faculté de théologie catho­ lique de rUnivcrslté de Strasbourg. Édouard d’Alençon (le IL P.), des frères mineurs capucins, à Rome. Palmieri (le R. P.), à Zagreb (Yougoslavie). Émi beau (le R. P.), des augustins de l'Assomption, ù Rome. Paquh.b, administrateur de Saint-Pierre de Chaillot, ù Paris. Fahrneb, professeur de morale ô la Faculté de théc· logic catholique de Γ Université de Strasbourg. Petit (S. G. Mgr), des augustins de Γ Assomption, archevêque latin d’Athènes (Grèce). LISTE DES COLLABOKATEI HS MM. Rivière, professeur d'apologétique à In Faculté de théologie catholique de ^Université de Strasbourg. Sala ville (le R. P.), des augustins de l'Assomption, ù Cadi-Keuï (Constantinople). Schalck, professeur au séminaire de philosophie de Strasbourg. Szm’RO, prêtre du diocèse de Snndomir (Pologne). MM. Tiioüvemx, ancien professeur de théologie au grand séminaire de Nancy, aumônier de l’hospice de Llldrcs (Meurthe-et-Moselle). \ enabd, professeur à ΓInstitution Robin, ù Vienne (Isère). Vernet, professeur au grand séminaire de Saint-PaulTrois-Châteaux (Drôme) et à l’institut catholique de I.von. DICTIONNAIRE DE THÉOLOGIE CATHOLIQUE J LAUBRUSSEL (Ignace de), jésuite, né à Ver­ dun, en 1663, reçu au noviciat de Pont-à-Mousson en 1679, enseigna avec succès la philosophie et la théolo­ gie ù l'université de Pont-à-Mousson et à Strasbourg. 11 a laissé, entre autres écrits, un Traité des abus de la critique en matière de religion, Paris, 1710, 2 vol. in-12, d’un incontestable mérite, en dépit de quelques pré­ jugés. Le P. de Laubrussel mourut en 1730 à Puerto de Santa Maria, en Espagne, où il avait été envoyé pour diriger les études du prince des Asturies. Sommcrvogcl, Bibliothèque de la Cie de Jésus, t. IV, col. 1555 sq.; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. iv, col 1089; Journal des savants, 1711, p. 385, 392; Mémoires de Tré­ voux, 1711, p. 1311-1338. P. Bernard, LAUQEOIS ou BENOIT DE PARIS, frère mineur capucin, que les bibliographes confondent par­ fois avec des auteurs de même nom, avait pris l’habit religieux au noviciat de la rue Saint-Jacques, à Paris, le 5 septembre 1632; il mourut au couvent de la rue Saint-Honoré, le 8 juin 1689. Cette longue vie reli­ gieuse fut en grande partie consacrée au ministère de la prédication, et ce n’est que vers la tin que le P. Laugeois se donna à la composition de ses ouvrages, dont le titre indique suffisamment le but. Il publia : La science universelle de Γ Écriture sainte, /ondée sur l'u­ nion et la concordance de ΓAncien Testament avec le Nouveau, de la doctrine et de la méthode des prophètes de la loi de Moïse avec celle des évangélistes et des apô­ tres de la loi de grâce : commencée dans la loi de nature.., figurée dans les ombres de la lot écrite... perfectionnée et accomplie depuis Notre-Seigneur Jésus-Christ jus­ qu’à nous pour l'éternité. Toutes les trois lois ne faisant qu'une seule Église et une même doctrine dont JésusChrist est l'objet, le commencement et la fin, in-Ie, Paris, 1675. — Explication littérale et française de toute la Bible, selon la méthode que Notre-Seigneur JésusChrist a enseignée à ses apôtres. Qui est la science universelle de toute l'Écriture sainte..., ibid., 1682. Bien que le titre soit dilférent, ce second volume n’est que la suite du premier. Le chancelier Le Tellier, auquel l’auteur avait dédié ces ouvrages, lui avait exprimé le désir d’en avoir un abrégé, mais il ne le vit pas, car il ne parut que l’année qui suivit sa mort ; L'esprit de la religion ou l'abrégé du livre de la science universelle des Saintes Écritures, Paris, in-12, 1686. Journal des savants, 1682, p. 128; Bernard de Bologne, Bibliotheca scriptorum ord. min. capuccinorum, Venise, 1747; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. iv, col. 459. P. Édouard d’Alençon. DÏCT. DE TIIÙOL. CAT1IOL; (Suite) (Mlchel-Joieph de), cont.roversiste, né au Chcvlard, dans le Vivarais, en 1718. Nommé évêque d’Égée in partibus, il fut sacre en 1776. 1) mourut en 1788. L’occupation de toute sa vie fut la défense de la religion : il publia, sous le nom d’un ancien militaire, plusieurs ouvrages contre les philosophes du temps : Essai sur la religion chrétienne et sur les systèmes des philosophes modernes, accom­ pagné de quelques réflexions sur les campagnes, par un ancien militaire retiré, Paris, 1770. — Pensées sur diffé­ rents sujets, par un ancien militaire, Langres et Paris. 1773.— Hcflexions critiques et patriotiques pour servir principalement de préservatif contre les maximes de la philosophie, Paris, 1780. LAULAHNIER Feller, Dictionnaire historique, 8· édit., 1835, t. vn, p. 329; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. v, col. 302-303. L. Marciiau 1. LAUNOY (Jean de), (1603-1678), naquit à Valdccie. au diocèse de Coutanccs,le21 décembre 1603, et non point à Valognes, comme le disent Ellies du Pin et Moréri; il commença ses études à Cou tances et il vint ù Paris faire ses cours de philosophie et de théo­ logie; en 1G36, il était docteur de Navarre et il fut ordonné prêtre la même année; dès cette époque, il inaugura la série innombrable deses écrits. 11 voyagea en Italie, visita les bibliothèques, fréquenta et inter­ rogea les savants et se fit remarquer par son érudition ; de retour en France, il poursuivit ses recherches; en 1613, le chancelier Séguier le choisit pour un des qua­ tre censeurs royaux dont la fonction était de supprimer les livres qui tendraient à propager la doctrine de Jansénius et d’Arnauld; en 1648. il fut exclu du collège de Navarre, pour avoir, dit-on, déclaré que la récitation du bréviaire n’était pas obligatoire, mais seulement de dévotion. Il séjourna presque constam­ ment ù Paris, où il publia un grand nombre d écrits sur des matières de critique, d'histoire et de discipline ecclésiastique; il cul des relations avec les savants du temps qu’il recevait chez lui tous les lundis. Ces conférences, où l’on discutait de tout, furent suppri­ mées par ordre du roi en 1676. Il mourut dans l’hôtel du cardinal d’Estrécs le 10 mars 1678. Les Œuvres complètes de l.aunoy ont été éditées à Genève par l’abbé Grand, en 5 tomes et 10 volumes in-fol., 1731-1733, sous ce titre : Joannis Launoii opéra omnia, ad selectum ordinem revocata, ineditis opus­ culis aliquot, notis nonnullis dogmaticis, historicis et criticis, auctoris vita, vanis monumentis tum ad Launoium, tum ad scripta ipsius pertinentibus, pne/atio- IX. — 1 3 LAUNOY (JEAN DE) ni bu* cuique volumini affixis, indicibus locupletis­ simi* aucta et illustrata. Accedit Tractatus de varia Launoii librorum fortuna. D’ailleurs, Launoy luimême avail dressé le catalogue de ses écrits dans son Begii Navarrsr gymnasii Parislensis historia, t. n, p. 852 sq. Les œuvres de Launoy sont particulièrement inté­ ressante* au point de vue historique et critique; cependant la théologie positive et la théologie dogma­ tique et morale y occupent une place notable. Nous nous contenterons d'indiquer les principaux travaux de luiunoy A ce sujet, en suivant de préférence l’ordre chronologique, car presque tous ces écrits furent com­ posés a l’occasion de polémiques et inspirés par des circonstances du moment. Le premier opuscule de I.aunoy étudie une ques­ tion de philosophie et de théologie : Syllabus rationum quibus causa Parandi, de modo conjunctionis concur­ suum Dei et creatiinr defenditur el inofficiosa quorumdam recentiorum censura refellitur, in-8°, Paris, 1636. D’accord avec Durand de Salnt-Pourçaln, Launoy soutient que Dieu ne concourt pas immédiatement aux actions mauvaises des créatures libres. A la fin de son traité, luiunoy pose un cas de conscience, qui évidemment faisait allusion à des controverses con­ temporaines. < Le jugement rendu à Home contre le sentiment de Galilée qui n’a point encore été envoyé et noli lié a Γ Université de Paris, oblige-t-il les pro­ fesseurs de cette I nculte, plus que le jugement porté par le concile de Paris et le pape Grégoire IX contre certains livres d’Aristote ? » Dès 1611, Launoy inaugura les critiques qui lui ont valu la réputation de > dénicheur de saints et de destructeur des privilèges monastiques », Il intervint dans la question soulevée par le P. Slrmond dans scs Concilia antiqua Gallic (1639) : Denys i’Aréopagite n’est pas l’apôtre de Paris; en faveur de celte thèse, Launoy publia quatre dissertations. Launoy attaqua également la tradition provençale fie la venue et du séjour dans le midi de la France de Lazare, Maximin, Marthe et Madeleine; il contesta et discuta vivement l’authenticité des bulles de Jean XXII et d’Alexan­ dre V sur les privilèges du scapulaire après la vision de saint Simon Stock; il combattit certaines traditions des chartreux relatives à la vie de saint Bruno; il lit une critique très sévère des privilèges monastiques des religieux de Sainl-Gcrmain-dcs-Prés. de SaintMédard de Soissons, des prémontres; enfin il composa trois dissertations pour montrer que la Gaule n’avait été é\ angéliséc que dans la seconde moitié du n® siècle. Cette œuvre critique de Launoy a été diversement jugée. Lis Démarques sur le dictionnaire de Bayle disent que Launoy · écrivait beaucoup et ne pensait pas assez..., ses ouvrages sont difficiles à lire, remplis d’érudition et rie citations très longues. » Dans les Mélange* d'histoire et de littérature, recueillis par Vigncul Marville, 2 vol. in-12, Bouen, 1700, on dit que · Launoy soutenait les plus mauvaises causes avec opiniâtreté. » Par contre, le Journal des savants du 13 juin 1701, p 265, dit : · Son caractère, particulier était d’aimer la vérité sur toutes choses, de la chercher sans prevention, de la découvrir librement, quand il l’avait trouvée : vixit amans veri, /alsi osor, ccrtus et judex. · Au point de vue théologique proprement dit, Lau­ noy a étudié en particulier l’autorité cl l’infaillibilité du pape, I Immaculée Conception et l’Assomption de la sainte Vierge et surtout les sacrements. Launoy n’a composé aucun traité sur V infaillibilité pontificale; mais dans sa volumineuse correspondance, H tn parie souvent et il proteste énergiquement contre celte Infaillibilité. il soutient la supériorité du concile, attaque avec violence les adversaires de sa thèse, spé­ cialement Cajélan, et surtout Bellarmin. Ces lettres sc trouvent presque toutes au t. v des Opera omnia el ont été éditées sous le tilrc : Epistola* omnes, octo partibus compre he n sir, 8 vol. in-8°, Paris, 1661-1673, rééditées en 1689, en un volume in-fol. Λ Cambridge, cum priv/atione apologetica pro reformatione Eccles i tr anglicanœ. La Bibliothèque universelle cl historique de l’année 1690, p. 237-287, donne une analyse détaillée des 82 lettres qui combattent l’autorité des papes au nom de l’histoire, discutent les thèses de Bellarmin et les passages de Γ Écriture sur lesquels on prétend appuyer l’infaillibilité du pape. Dans ses Pnrscriptiones de conceptu B. Virginis, in-12, Paris, 1676 et 1677, Launoy expose diverses opinions touchant Γ Immaculée Conception, qui n’est point un dogme de foi et qui paraît même contraire aux paroles de l'Écriture et aux sentiments de plu­ sieurs théologiens. En 1709, parut un vol. in-D ayant pour litre : Béfutation d'un libelle, imprimé en 1676 qui a pour titre : Prescription touchant la concep­ tion de Notri Dame. L’auteur n’entreprend point de prouver la vérité de la Conception Immaculée qui, dit-il, est un mystère, mais il veut montrer que Laànoy s’est très certainement trompé, et, pour le prouver, il réédite le traité de Launoy avec la réfu­ tation. Journal des savants, du 10 juin 1709, p. 353357. En 1668, le chapitre de Notre-Dame décida d’in­ sérer de nouveau au martyrologe de Paris le texte du martyrologe d’t’suard qui s’y trouvait jusqu’au xvi® siècle, au sujet de la Dormition de la sainte Vierge. l ’suard dit que le corps de la sainte Vierge ne se trouve pas sur la terre, mais l'Église, dans sa sagesse, a déclaré qu’elle ignore où se trouve son corps. Launoy justifia la décision du chapitre dans sa Controversia super conscribendo Par is iens i Martgrologio exorta, ubi de Dormitione et Assumptione Virginis agitur, in-8°; Laon, 1670, et 1671. Launoy fait remarquer que le mot Assomption peut sc rapporter ù l’âme aussi bien qu’au corps. La thèse du critique fut attaquée par Jacques Gaudin, docteur de Sorbonne, dans Assumptio Mariie virginis vindicata, in-12, 1672, et par Nicolas Ladvocat Billiad dans Vmdiciic Parthe· nicæ, in-12, 1670; tandis que Claude Joly, chantre de Notre-Dame, répondait au premier : Traditio antiqua Ecclesiarum Franciæ de verbis Usuardi ad festum Assumptionis B. M. B. vindicata adversus Jacobum Gaudinum, in-12, Sens, 1672; Launoy réfutait le second ; Diversi generis erratorum quæ in Parthenicis Nicolai Advocati Bitliadi Vindiciis exstant specimen, hi-8·, Paris, 1671. Enfin Launoy a étudié les sacrements au point de vue historique. Il ne parie que très incidemment du baptême dans son ouvrage intitulé : De vera notione plenarii apud Augustinum concilii in causa rebaptizan­ tium dissertatio,in-8°, Paris, 1611,2® edit., 1662, 3· édit., 1666, et dans les diverses Dissertationes qu’il composa pour défendre ses positions attaquées par le domini­ cain Nicolai et Jean David, abbé commcndatairc des Bons-1 loimnes-lez-Angers. Launoy s'est occupé du sacrement de pénitence dans son travail : De mente concilii Tridentini circa satisfactionem in sacramento pivnitenthi dissertatio, in-8°, Paris, 16I L L’auteur prouve, contre les thèses jansénistes, que, d’après le concile de Trente et la pratique de l’Église,l’absolution dans le sacrement de pénitence peut précéder la satisfaction, laquelle n’est pas obligatoire avant l’absolution. L’ouvrage semble avoir fort embarrassé les jansénistes et G. Ilermanl. dans scs Mémoires, édit. Gazier, t. ï, p. 300, dit simple­ ment : ♦ Cet écrit ne parut pas assez important pour y répondre et on le négligea comme plusieurs autres. > Launoy compléta d’ailleurs sa thèse antijanséniste 5 LAUNOY (JEAN DE) — LAUNOY (MATHIEU DE) dans le De meule condiit Tridcntint circa contritionem et attritionem in sacramento prendentia Uber, quo scilicet duplici theologorum de contritione et attritione opinioni pritjudicium nullum jecisse sed utrumque scholar liberam reliquisse demonstratur, in-8% Paris, 1653. Ce traité, adressé à Vialard, évêque de Châlons-surMarne, fut provoqué par une dispute survenue dans ce diocèse; la conclusion est (pie Je concile n’a rien décidé sur cette question qui reste libre; cependant, après avoir donne huit raisons de cette thèse, Launoy semble dire (pic l’opinion qui exige la contrition est la plus ancienne et la plus universelle. Dans une autre dissertation, Launoy prêche ouvertement la fréquentation des sacrements : De frequenti confessio­ nis et eucharistiae communionis usu atque utilitate liber, in-8% Paris, 1653. Launoy s’occupa de la juridiction épiscopale pour l'administration du sacrement de l’ordre dans le De recta Nicirni canonis 6, et prout a Ru fino explicatur, inlelligentia, dissertatio, in-8°, Paris, 1610 et 1662; il s’agit du droit que Mélècc, évêque de Lycopolis, pré­ tendait avoir de faire des ordinations dans toute l’Égypte, tandis que ce droit appartenait certaine­ ment au patriarche d’Alexandrie, qui, sur ce point, pouvait être comparé à l’évêque de Borne. Cette thèse fut attaquée par Henri de Valois et défendue par Launoy dans un nouveau travail : De recta Nicœni canonis 6 inlelligentia dissertationis propugnatio, in-8°, Paris, 1671. C’est surtout la question du mariage que Launoy a étudiée. Pour lui, le mariage est un contrat civil; donc l’autorité séculière a le droit d’établir des empê­ chements dirimants, même depuis que l’Églisc a élevé ce contrat à la dignité de sacrement, cl l’Églisc n’a aucun pouvoir sur ce point : Regia in matrimonium potestas vel tractatus de jur& s rvculari urn principum Christianorum in sanciendis impedimentis matrimonium dirimentibus, in-4°, Paris, 1671. Launoy soutint cette opinion au sujet du mariage de Gaston d’Orléans. Cette thèse singulière fut attaquée par Dominique Galésius, évêque de Buvo (royaume de Naples), dans un écrit intitulé : Ecclesiastica in matrimonium potestas Dominici Galesii contra Joannis Launoii doctrinam, in-4°, Rome, 1676, mais Launoy maintint ses thèses dans un nouvel écrit : Contentorum in libm sic ins­ cripto : Dominici Gales ii... ecclesiastica in matrimonium potestas, erratorum index locupletissimus, in-1°, Paris, 1677. Un livre anonyme qu’on a attribué ù Leuillicr, docteur de Sorbonne, contesta aussi la doctrine de Launoy dans des Observationes, in-8°, Louvain, 1678. Il faut ajouter d’ailleurs que l’ouvrage de Launoy fut condamné ù Borne le 10 décembre 1688. Le volume des (Envers complètes de Launoy contient encore quel­ ques autres écrits posthumes dans lesquels sont reprises les mêmes opinions. T. iv è. Enfin Launoy a parlé de l’extrême-onction dont il a indiqué les rites dans l’Églisc grecque et l’Églisc latine, en même temps que les usages qui ont accom­ pagné l’administration de ce sacrement aux diverses époques : De sacramento unctionis infirmorum liber, ubi yrœci et tat ini ritus primic, media et postrema' œtatis referuntur ct explicantur ; deinde notatur quamdiu unctionem subsecutum est viaticum; tum refertur status morientium in cinere et cilicio, in-8°, Paris, 1673. Launoy fut-il janséniste ? La chose est fort dou­ teuse, bien que son nom soit inscrit dans le Nécrologe des plus célèbres défenseurs et confesseurs de la vérité, t. 1, p. 171-172, ct dans le Supplément au nécrologe de Cabbage de Notre-Dame de Port-Royal des Champs, p. 454-455, Launoy ne semble pas avoir embrassé les théories jansénistes,, au moins dans leur ensemble. Sans doute, il critiqua la conduite de la Sorbonne à l’égard d’Arnauld, en 1656, dans les Notationes in 6 censuram Antonii Amaldi propositionum quorum una facti, altera juris appellatur, ct dans une Lettre contre la censure des deux propositions de M. Arnould, mais il se place uniquement au point de vue de l’illégalité et de l’injustice commises par la Sorbonne. On lui a attribué la Véritable tradition de ΓÉglise .sur la prédes­ tination ct la grâce, écrite sous le pseudonyme de Louis Marais, in-12, Liège, 1702. Bichard Simon, dans sa XXXP lettre choisie, donne ù Launoy la paternité de cet écrit, mais un docteur en théologie, par une lettre adressée au Journal des savants du 14 novembre 1701, p. 441-444, conteste l’alllrmation de Simon, car, dit-il, cette dissertation · expose des idées abso­ lument contraires à celles de Launoy, lequel avait déclaré au P. Sirmond mourant qu’il ne pouvait, sur ce point, accepter son opinion.» Plusieurs fois, Launoy avait déclaré qu’on n’était pas obligé de suivre la doctrine de saint Augustin sur la grâce et qu’on pou­ vait suivre les Pères grecs. Le P. Daniel publia une Défense de saint Augustin contre un livre paru depuis peu sous le nom de M. Launoy, où l'on fait passer ce Père pour un novateur sur la prédestination ct la grâce, in-12, Paris, 1704. Le P. Daniel, en défendant saint Augustin, rappelle qu’on ne doit pas toujours prendre d’une manière absolue les expressions des Pères, mais qu’il faut leur tenir compte des hérésies qu’ils combattent. Mémoires de Trévoux, de janvier 1701, p. 3-17, et Journal des savants du 11 février 1704, p. 76-83. Le P. Scrri, dominicain, réfuta le même libelle attribué à Launoy, Journal des savants du 11 mai 1705, p. 219-254. De son côté, G. Hermant, dans scs Mémoires, édit. Gazier, t. in, p. 453-454, à propos des Remarques sur le Formulaire du serment de foi qui se trouve dans le procès-verbal du clergé, écrit : « Il n’y a personne de ceux qui le connaissent qui ne sût qu’il faisait profession d’être tout à fait éloigné de suivre la doctrine de saint Augustin sur la matière de la grâce, parce qu’il était attaché ù celle des Pères grecs, de sorte qu’il n’y avait rien de plus ridicule que de vouloir le faire passer pour janséniste... > Michaud, Biographie universelle, t. xxm, p. 353-357; llœfcr. Nouvelle biographie générale, t. XXIX, col. 911-915; Morèri, Le grand dictionnaire historique, t. \i b, p. 197-198; Quérard, Li France littéraire, t. iv, p. 617; Chaudon ct Delandinc, Dictionnaire historique, t. îx, p. 555-557; Bayle, Dictionnaire historique et critique, t.m.p. 62-68; ChnulTcplê, Nouveau dictionnaire historique cl critique, t. in, p. 13-14; Jean Leclerc, Bibliothèque universelle ct historique de l'an­ née /690, t. xvi, p. 237-287; Nicéron. Mémoires pour servir d l'histoire des hommes illustres, t. xxxu, p. 84-139; Lillies du Pin. Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques du XV11· siècle, ΠΙ· partie, des auteurs qui ont fleuri depuis 16S0 jusqu'en 1675, p. 98-184; Journal des savants, années 1664. 1665. 1667. 1668. 1698. 1701. 1701. 1705. 1706. 1726. 1731; A. Arnau Id. Elogium J. Launoii Constantiensis, Parislensis theologi, ln-12. Londres, 1685; Heiser, J. Diunuius.,, vindicatus, in-P, Amsterdam, 1685; Fêrct, La Faculté de théologie de Paris et ses docteurs les plus célèbres; époque moderne, t. iv. 1907, p. 1-35. On trouve le catalogue manuscrit des ouvrages écrits par Launoy à la Bibliothèque Mazarine, 109SS A; Nicéron. op, cit„ donne les titres de 86 ouvrages composés par Lau­ noy, dont Guy Patin, dans sa lettre < i.i. Lettres choisies, 3 vol. in-12. Cologne. 1691. raconte qu’on · disait autrefois do lui qu’il ôtait tous les jours un saint du paradis et qu’il fallait (pic Dieu se gardât qu’en lin il ne l’êtât lui-même. » J. Cajireyre. 2. LAUNOY (Mathieu do), controvcrMstc du xvi· siècle. — Né ù La Lerté-Alais (Scinc-ct-Oisc), il embrassa la Béformc à Genève en 1560, et fut admis au ministère évangélique, après s’être marié. De Thou ct Mairnbourg semblent dire qu’il avait été auparavant prêtre catholique; Bayle en doute. Pasteur en divers endroits, à Heidelberg en 1573, puis à Sedan, il dut s’enfuir de celte dernière ville à cause d’une accusa- LAI NOY (MATHIEU DE) — LAURENS (LOUIS DU) S tlon d’adultère portée contre lui; sa fuite lui valut une [ cardinal lui fit une réponse que Richard Simon déclare avoir lue : « Les docteurs de Sorbonne étaient bons condamnation par contumace. Il rentra alors dans pour les hérétiques du temps passé; je ne veux point l’Église catholique, devint prêtre,s’il ne l’était déjà,et reçut un canonical à Soissons, les Mémoires de la me servir des jésuites dans cette affaire; pour ce qui Ligue disent même la euro de Saint-Merry à Paris. est des Pères de l’Oratoire, ils sont trop mystagoglqucs. Travaillez seul. · Après de longues discussions, Il fut un des fondateurs de la Ligue et Lun des plus il fut convenu que, dans les conférences avec les pro­ fougueux ligueurs, membre du conseil des Quarante, testants, afin d’éviter toute contestation et de se finalement des Seize; de Thon n’hésite pas à le rendre placer sur le terrain des protestants, on ne ferait pas responsable de l’assassinat juridique de Barnabe Brisson, président au Parlement de Paris (15 novem­ appel ά la tradition, mais seulement ù l’Écriture, et, bre 1591). Obligé de s’enfuir pour éviter les repré­ pour l’Écriture même, on prendrait la version fran­ sailles de Mayenne qui lit pendre les plus compromis çaise de Calvin et non point le texte original. Mais le cardinal mourut en 1642. Du Laurens entra à ΓOra­ des Seize, Launoy sc retira en Flandre et ne se hasarda toire le 9 janvier 1649 et se fixa Λ la maison Saintplus A revenir À Paris, bien que compris dans l’amnistie Honoré où il fut l’ami et le commensal de Richard proclamée par Henri IV après la capitulation de Paris Simon : deux fois par semaine, les deux amis discu­ (mars 1591). On ignore l’endroit et la date de sa mort. taient. en forme de conférence, les matières de contro­ 11 publia pour justifier son retour au catholicisme : La déclaration et rélutation des /dusses suppositions verses; Richard Simon tenait la place du ministre et perverses applications d’aucunes sentences des saintes protestant et du Laurens celle du docteur catholique. Écritures desquelles les ministres se sont servis en ces Alors du Laurens tenta de reprendre auprès de Maza­ dernier temps à diviser la chrétienté, avec une exhortation rin le projet de Richelieu, mais le nouveau ministre auxdits ministres d'en réunir et ramener leurs auditeurs n’attachait pas la même importance ù celte question à I'Église catholique, apostolique et romaine..., par Ma­ du protestantisme. Du Laurens rédigea un mémoire thieu de Launoij et Henri Pennelier naguère ministres qui est resté manuscrit (30 pages in-1°) où il indique ae la religion prétendue réformée et à présent retournés au la méthode et le plan des conférences projetées. Du giron de l’Église catholique, Paris, 1577. Cet écrit ayant Laurens composa d’autres écrits pour la conversion amené les calvinistes A soulever sur le compte de des protestants. Il mourut ù Paris le lrr juillet 1671. Launoy do fâcheuses imputations, le converti répon­ Parmi les écrits laissés par du Laurens, on peut dit par une Défense de Matthieu de Launoy tant pour citer : Réponse au livre du Pierre Du Moulin, intitulé: lui que pour Henri Pennelier contre les fausses accusa­ Opposition de la parole de Dieu à la doctrine de PÉglise tions et perverses calomnies des ministres, Paris, 1578; romaine, in-8°, Paris, 1625.— Trente journées de retraite les extraits qu’en donne Bayle montrent que la défense en mémoire et à l'honneur des trente années de la vie de Launoy est assez faible. D’une inspiration moins cachée de Xotrc-Srigneur Jésus-Christ, touchant les personnelle est la Réplique chrétienne en forme de diverses misères de l'homme, in-4°, Paris, 16-19. Ce sont commentaire sur la réponse tirée de la moelle des saintes des dialogues de l’homme avec Jésus dans lesquels Écritures et de toute bonne doctrine et faite par les l’homme expose scs misères spirituelles et intérieures ministres calvinlques, Paris, 1579. ln-12 de 1000 pages. et Jésus lui répond, en lui faisant sentir davantage Quelques années plus tard, Launoy donna encore une ces misères et en lui indiquant le remède pour les Réponse chrétienne à XXIV articles pleins de blasphè­ guérir. — Quatre sermons pour le vendredi saint, ln-8°, mes et absurdités dressés par P. Pineau, dit Desaigues, Paris, 1651. Ces sermons ont pour objet : 1. les juifs prédiront zioin-calvinian, contre l'article de la surnatu­ curieux et envieux; 2. la Vierge compatissante et relle et miraculeuse transsubstantiation, Paris, 1581, zélée; 3. Jésus-Christ mourant; 1. le chrétien affligé ln-12 de plus de 500 pages (la foliotation n’est pas et pénitent. Ces sermons furent prèchés, les deux poussée jusqu'au bout). premiers a Saint-Jean-cn-Grèvc; les deux derniers à Saint-Gervais, avant l’entrée de du Laurens ù l’OraDe Thou, Historia sut temporis, 1. LXXXVI, an. 1587, tolre; ils sont déclamatoires et remplis d’apostrophes, édit, dr Francfort, 1658, p. 1126; I. XCV, an. 1589, de descriptions et de ligures d’assez mauvais goût. — p. 280a; 1. CIL an. 1591, p. 411 sq.; Maimbourg, Histoire Dispute touchant le schisme et la séparation que Luther de lu Ligue, Paris, 1683, p. 56 sq.; ces deux historiens, net­ et Calvin ont faite de Γ Église romaine, in-fol., Paris, tement opposés ft la Ligue, sont naturellement portés à 1655. L’épitrc dédicatoire au clergé de France étudie noircir les chefs ligueur*; Bayle, Dictionnaire historique et le schisme, scs causes, scs progrès cl scs suites funestes. critique, édit, de Bâle, 1711, L 1Π, p. 60-62, abonde dans le sens des deux précédents; de même Port. Launoy (Matthieu L’ouvrage est le compte rendu d’une discussion sur de), de V Encyclopédie des sciences religieuses de Lichten­ les matières controversées entre M. Jean Mestrezat, berger, 1880, t. x, p. 14-15; la Biographie universelle de ministre de Charenton, et Louis du Laurens ; ce Idler-Pérenncs, 1834, t. vu, p. 520, semble admettre In compte rendu n’a été publié qu’après avoir été lu culpabilité de luiunoy ; Mgr lUbs, Die Converllten sell der et approuvé par Mestrezat. Du Laurens poursuivit Reformation, t. π, l'ribourg-cn-B., p. 195 sq., innocente au son travail, au sujet de la transsubstantiation, qui, contraire ce personnage; voir dans ce livre des extraits d'après le ministre protestant, était la cause princi­ assez copieux, traduits en allemand, du premier ouvrage de Launoy; Hurter, Xomcnclator, 3· édit., t. m, col. 14, pale de la séparation, dans la Dispute touchant le emboîte le pas ft Bass. mystère de. l'eucharistie, mais ce travail est resté inédit. E. Αμλνν. — Huit sermons de l'eucharistie sur ces paroles : Vert LAURENS (Louis du) (1589-1671), naquit à Dominus est in loco isto et ego nesciebam, prononcés Montpellier en 1589, fut ministre de l’Église réformée durant l’octave du Saint-Sacrement dans l'église dans sa ville natale; mais il se convertit jeune encore et Saint-Gervais, in-8°, Paris, 1662; ces sermons sont reçut l'ordination. 11 vint à Paris où il sc lit une encore remplis d’images brillantes et d’érudition profane. — Le triomphe de l'Église romaine contre ceux réputation dans la chaire. Le cardinal de Richelieu de la religion prétendue réformée par si r démonstrations le logea dans son palais pour l’employer ù la conversion de* protestants. Le cardinal lui demand., de rédiger qui font voir clairement combien il est impossible de un cours de controverses pour servir de base aux con­ se sauver dans leur communion, ln-12, Paris, 1667. férences qu’il voulait entreprendre avec les princi­ Dans cet écrit dédié à MM. de Charenton, l’auteur montre que l’Église reformée est schismatique; elle est paux ministres. Pour cette rédaction, du Laurens divisée en partis opposés ; elle enseigne des propositions demanda a Richelieu de lui adjoindre un docteur de entièrement contraires à l’Écriture et aux Pères de Sorbonne, un jésuite et un Père de ΓOratoire; le 9 LAURENS (LOUIS DU) — LAURENT D’AOSTE l’Église; elle renouvelle trente hérésies condamnées déjà par l’Église ancienne; elle est étrangère à toute vraie religion. Enfin du Laurens a laissé quelques ouvrages manuscrits, outre la Dispute touchant le mystère de l'eucharistie, le P. Louis Battcrcl cite : un Traité des trois devoirs de l'homme envers Dieu, envers le prochain et envers soi-méme et une Harangue funèbre pour le maréchal de Toyras, imprimée à la fin de V Histoire du maréchal de Toyras, par Baudicr, in­ fol., Paris» 164 i Michaud. Biographie universelle, art. Dulaurens, t. xi, p. 491 ; Hatter, Nouvelle biographie générale, t. xv, col. 126127; Ingold et Bonnnrdct, Mémoires domestiques pour servir ά Γ histoire de l'Oratotre, t. n, Les Pères de VOratolre recom· mandablcs par la piété ou par les lettres qui ont vécu soin les PP, de Condren et Bourgoinq, par le P. Louis Battcrcl, in-8°, Paris, 1903, p. 515-526. J. Cahheyhe. 1. LAURENT JUSTINIEN (Saint), premier patriarche de Venise, écrivain ascétique et mystique (1381-1456),— Il naquit à Venise, de l’illustre famille des Giustiniani, le 1er juillet 1381. Très pieusement élevé par sa mère, restée veuve de bonne heure, il se décida, à l'âge de dix-neuf ans, à renoncer au inonde et aux honneurs qu’il lui réservait, et entra dans la congrégation des chanoines réguliers de Saint-Augus­ tin de Saint-Georges in Alga. Il ne tarda pas à s'y faire remarquer par ses hautes vertus: aussi, dès 1113. le voit-on élire à la charge de prieur général de la congrégation, dignité qui lui fut renouvelée en 1 121. Les efforts qu’il lit pour assurer l’observance régulière dans cette famille religieuse et pour en assurer la diflusion lui ont valu d'en être considéré comme le deuxième fondateur. Le pape Eugène IV. qui con­ naissait le mérite de Laurent (il avait fait lui-même partie du couvent de Saint-Georges), nomma le saint religieux, le 12 mai 1 133, évêque de Castello. Castello, une petite lie tout près de \ enise, était pour lors la résidence épiscopale et le titre de l’évêché (pii va devenir le siège patriarcal de Venise. Le 8 octobre 1451, en ciïcl, le pape Nicolas V transférait dans la ville des doges le siège de Castello à qui il donnait le titre patriarcal retiré au siège de Grado désormais sup­ primé. Voir les références dans C. Eubel. Hiérarchie! catholica medii tevi, t. π, p. 131, 177, 290. Le nouvel évêque déploya le plus grand zèle dans l’administra­ tion de son important diocèse et se fit aussi remarquer tant par son incroyable libéralité envers les malheu­ reux que par la pratique de toutes les vertus. 11 était mort le 8 janvier 1 156, et dès 1 172 on commençait son procès de béatification; diverses circonstances vinrent malheureusement l’interrompre, en sorte qu’en 1524 Clément Vil, sans refaire le procès dont les pièces avaient disparu dans un incendie, autorisa le culte de Laurent à Venise et sur tout le territoire de la Sérénissime République. A la demande de cette dernière, le procès fut repris en 1613 sous Paul V, mais il traîna en longueur; les œuvres du pieux évêque furent approuvées en 1617, enfin la canonisation solen­ nelle fut prononcée le 16 octobre 1690 par Alexan­ dre VIII. Innocent XII fixa la fête au 5 septembre. Saint Laurent Justinien a laissé une œuvre de théologie ascétique et mystique considérable (2 vol. in-fol. dans l’édit, de 1751), qui le classe parmi les grands écrivains spirituels de la fin du Moyen Age. à côté de Gerson et de Pierre d’Ailly. L’abbé Trithèmc possédait déjà treize traités dont il donne l’énuméra­ tion et une quarantaine de sermons. On connaît au moins deux de ces traités imprimés antérieurement à 1500 : une édition italienne de la Dottrina della vita monastica publice, à Venise en 1194,1 lain· Repertorium, η. 9177, Copinger, η. 3384. et une édition latine du De contemptu mundi, Copinger, n. 3383, s. 1., s. d. Les 10 œuvres complètes furent rassemblées beaucoup plus tard, édit, de Bâle, 1560; Lyon, 1568; Venise, 1606; Cologne, 1616; Lyon, 1628. La plus accessible est celle de Venise, 1751, duc aux soins du bénédictin Nicolas Antoine Giustiniani. On y a groupé les œuvres suivantes : 1® JAgnum vitic, suite de considéra­ tions rapides sur les principales vertus chrétiennes; crainte de Dieu, fol, continence, prudence, justice, charité, patience, obéissance, espérance, persévérance, pauvreté, sobriété, humilité, prière. — 2® De disciplina et perfectione monastica conversationis, dont le titre indique suffisamment l'objet; on a vu ci-dessus qu’il en a paru de bonne heure une traduction italienne. — 3° De spirituali et casto connubio Verbi et animæ, plus proprement mystique, et célébrant l’union de l’âme à Dieu dans la contemplation. — 4® Fasciculus amoris, véritable traité de l’amour de Dieu. — 5® De triumphali Christi agone : les luttes que le Christ eut à soutenir sont un encouragement pour l'âme chré­ tienne dans les difficultés intérieures et extérieures qu’elle rencontre. — 6® De. interiori conflictu traite un sujet sensiblement analogue. — 7° De compunctione et corn planctu Christiana- perfectionis, court opuscule ού est définie la componction — 8® De vita solitaria, sur les avantages de la solitude extérieure et la néces­ sité de la solitude intérieure. — 9® De contemptu mundi. — HP De spirituali interitu animer : de tous les biens de ce monde, l'âme est le seul qui compte; sa mort par le péché est le plus grand des maux. — 11® De regimine prœlalorum, plutôt œuvre pastorale que mystique.— 12® De obedientia»— 13® De humilitate. — II® De perfectionis gradibus. — 15® De incendio divini amoris. — Entre les η. 7 et 8, l’éditeur a intercalé une quarantaine de scnnons'sur les principales fêtes de l’année. En tète du t.n figurent aussi quelques lettres du saint. La doctrine ascétique et mystique de Laurent Justinien ne semble rien présenter de particulièrement saillant. Il y aurait pourtant intérêt à l’étudier, ce que nous ne pensons pas qui ait été fait, pour voir à quel courant de pensée elle peut se rattacher. La manière de l’auteur est abondante et fleurie, très éloignée du schémastisme scolastique que l’on trouve souvent chez les auteurs de l'époque, la langue n’est pas sans grâce, et le latin de Laurent est. en général, très supérieur à celui de scs contemporains Il y n une vie presque contemporaine de Laurent Justi­ nien, rédigée par son neveu Bernard Justinien (Giustiniani); elle est reproduite dans les diverses éditions des œuvres ci-dessus mentionnées et dans les Acta sanctorum, janvier, t. i, p. 551 sq.; Daniel Rosa rassembla aussi les divers témoignages sur le saint : Summorum pontificum, illustrium virorum de B, Laurentii vita, sanctitate ac miraculis testi· maniorum centuria, Venise, 1614, et 1630; ces deux sources ont été utilisées dans plusieurs vies du saint parues au xvn· siècle sous les noms de F. Mnlipiero, Venise, 1638; S. Pietralata. Rome, 1617; Mattel· Padotir. 1691, réédiU de Venise, 1819 et de Lore lie, 1S5S. etc. Notices littéraires dans Tri thème, De scriptoribus cede· siasticis, n. 721 ; et dans Fabricius, Biblioth. lut. mcdùe et inflnur irtatis, édit, de Hambourg 1735, t. iv, p. 616-617, où l’on trouvera aussi une notice sur Bernard Justinien, neveu du patriarche, p. 614-615. E. A MAS N. 2. LAURENT D’AOSTE, Plorre-Thomas Lnchonal, frère mineur capucin, né le 15 août 1809, dut sa vocation religieuse à une étourderie de collé­ gien. Élève du collège de sa ville natale, il avait été, pour un manquement à la discipline, envoyé faire une retraite au couvent des capucins de Châtillon. Peu après il recevait l'habit au noviciat d’Yenne, le 7 juil­ let 1828. Il parcourut toutes les étapes de la vie reli­ gieuse, passa par toutes les charges de sa province de Savoie et fut envoyé pour diriger celle de France qui renaissait alors. Sous sa prudente et ferme direction If LkURENT D’AOSTE LAURENT DE SAINTE-THÉRÈSE de 1817 à I860, die fit de rapides progrès. Pendant ces années k P. Laurent monta dans beaucoup de chaires importantes, prêcha des stations et des missions dans nombre de grandes villes, faisant reparaître avec hon­ neur l'habit de son ordre jadis si populaire, mais disparu depuis plus d’un demi-siècle. En 1867, il rentrait en Savoie, mais bientôt, sur un ordre du pape, il quittait son couvent pour aller prêter son concours à Mgr dans. évêque d'Aoste. Celui-ci le plaça à la tête de son grand séminaire, le nomma vicaire général honoraire, et l'emmena comme théologien au concile du Vatican. En 1872, il était appelé à Rome pour y remplir les fonctions de procureur générai de son ordre, il n’y resta que quelques mois et revint prendre la direction du séminaire d’Aoste. Scs frères ne consen­ taient pas à se priver de ce sujet remarquable, cl au chapitre de 1875, le P. Laurent était élu provincial. Les trois ans de sa charge expirés, l'évêque d’Aoste le rappelait de nouveau, mais en 1880, scs infirmités le forcèrent au repos. Il se retira alors au refuge des pauvres qu’il avait hii-même fondé dans cette ville. C’est là qu’il rendit son âme à Dieu, le 27 septembre. Membre de la Société géologique de France, de l’Acadcmlc de Savoie et de celle d'Aoste, dont il était président depuis 1868. le P. Laurent a publié les ouvrages suivants : Zzs ombres de Descartes, Kant et Jouffroy, à .V. Cousin, ln-12, Lyon, 1811, fiction dans laquelle il suppose que ces personnages apparaissent Λ M. Cousin, alors grand maître de l’UnÎvcrsité, et lui reprochent ses erreurs philosophiques; Manuel du tiers ordre de saint François, in-18, Lyon, 1818; 3* édition. 1850, 1855, 1865; Dissertation sur l'indul­ gence de la Portioncule, ln-12, Lyon. 1850; Bruges, 1851; Paris, 1861, traduit en flamand sous ce titre ; . Vcrhandelung over der ofloat van Portiuncula, Bruges, 1854; Études géologiques, philologiques et scripturales sur la cosmogonie de Moïse, in-8° Paris, 1863; Confé­ rences ecclésiastiques préchées dans un grand nombre de diocèses à propos des retraites pastorales, 2 in-8°, Paris, Bruxelles. Genève, 1881; commencée par l’au­ teur, cette édition fut achevée par l’abbé Fcnoil, prêtre du diocèse d'Aoste. On lui attribue encore un Traité élémentaire de géologie. En 1861 le P. Laurent commençait la publication des Annales franciscaines, revue mensuelle destinée aux tertiaires de saint François; c'était pour eux, comme pour ses confrères qu'il éditait la Vie du P. Ange de Jolie use, ln-12, Paris, 1863, ouvrage dénué de critique j historique et Le bienheureux Laurent de Brindes, général de l'ordre des fr. min. capucins, Paris, 1867; ces deux biographies furent traduites en italien, Sloria del P. Angelo da Giofosa, Milan, 1890; Vita di S. Lorenzo da Brindisi, Borne, 1881. Annalci francitcaincs, t. xu; E. Duc, Le clergé d'Aoste de Iseo d 1*70; Eugène de B clic vaux. Nécrologe et annales biographiques des frères mineurs capucins de la province de Savoie, t.huiul^ry, 1902. P. Édoukrd d’Alençon. 3. LAURENT DE PARIS π II Hiabit des frères mineurs capucins dans les premières années de leur établissement rn France, le 7 octobre 1581. De bonne heure nous le voyons entrer dans les dignités et jusqu'à la fin de sa vie il était gardien, déllnlteur et custode I! fut en outre lecteur en philosophie et en 1611. après que le pape Paul V eut ordonné dans tous ks ordre* religieux l’étude de l’hébreu, du grec et de l’arabe, le P. Laurent tut le premier chargé du cours d’hébreu Dans la préface de son Traite de l'amour de Dieu, saint François de Sales, passant en revue les ouvrages sur h même sujet, écrivait : · Nous voyons de plus un grand et magnifique palais que le H. Père Laurent de Paris, prédicateur de l’ordre des capucins, ba*Ut ;» l'honneur de l'amour divin, lequel estant 12 achevé sera un cours accompli de la science de bien aimer. » Quand l'évêque de Genève écrivait ces lignes, le P. Laurent avait déjà publié Le palais d'amour divin de Jésus et de l'âme chrétienne, où toute personne tant religieuse que séculière peut apprendre à aimer Dieu en vérité, in-l°. Paris, 1602, 161 I. Ce tome premier devait être suivi de la Salle de l'amour divin en deux tomes cl du Cabinet de l'amour divin en un tome, (’.es ouvrages ne furent jamais publiés par l’auteur qui donna seulement ; Les tapisseries du divin amour ou la Passion de Notre-Seigncur Jésus-Christ Rédempteur des humains. Fils de Dieu vivant, selon la vérité de l'histoire, ln-t°, Paris, 1631. La même année le P. Lau­ rent, mourait au couvent de Meudon, où il était gardien, le 12 avril, sans avoir achevé ce dernier ouvrage. Loué par saint François de Sales, le Palais de l'amour divin l’a été également par le docte et pieux cardinal Bona. Via compendii ad Deum, c. xx, De amore Dei, I; néanmoins ces livres, aujourd’hui fort rares, sont d’une lecture difllcile et le style de l’auteur, prétentieux et ampoulé, est loin d’avoir la grâce qui caractérise les bons écrivains de son époque. On y rencontre cependant de fort belles pages sur le Sacré-Cœur, qui font placer à bon droit le P. Laurent parmi les précurseurs de sainte Marguerite-Marie. Bernard de Bologne, Bibliotheca scriptorum ord. min. capuccinonun, Venise, 1717; Annales franciscaines, juin 1891, t. XVD, p. 133 sq. P. Édouard d’Alcriçon. 4. LAURENT DE SAINTE-THÉRÈSE, carme déchaussé et théologien du xvu· siècle. — Fils unique de parents nobles et catholiques, il naquit à Drogheda (Irlande), en 1626. Son père, chef de milice, ayant été tué, toute l’éducation de l’enfant retomba sur la pieuse veuve; celle-ci l'éleva si bien dans la crainte de Dieu que Laurent, nonobstant sa grande jeunesse et la persécution religieuse, se joignit aux carmes déchaussés, qui, traqués par les fanatiques adeptes de Cromwell, habitaient la moitié de sa maison maternelle. Ayant prononcé ses vœux, il fut envoyé en France pour faire ses éludes philosophiques et théo­ logiques, études cju’il acheva à Home au séminaire des Missions, alors séminaire de Saint-Paul ou de la Vic­ toire; il s’y préparait avec ardeur à la vie de mission­ naire. objet de tous scs vœux. Au chapitre général de 1650, Il soutint avec grand succès des thèses publiques et se gagna tous les cœurs autant par son humilité que par la perspicacité et vivacité de son Intelligence. Le nouveau général. François du SaintSacrement. désirant doter sa province de Lombardie d’un sujet aussi remarquable, le nomma professeur de théologie au collège de Bologne. Laurent s’acquitta si parfaitement de son lectorat (pie les supérieurs le con­ servèrent dans sa charge tant à Bologne, qu'à Cré­ mone; et, malgré sa jeunesse, ils l’élurent définiteur provincial. Afin de mettre un terme aux reven­ dications de la province romaine sur le séminaire des Missions, d’accord avec la Sacrée Congrégation de la Propagande, le général Dominique de la Très-SainteTrinité, de la province de Paris, abandonna en 1662 à la province romaine le séminaire de Saint-Paul ou de la Victoire; il décida de transférer ailleurs le sémi­ naires des Missions et de ne le faire dépendre que du général, du définitoire général cl de la Sacrée Congré­ gation de la Propagande. Le cardinal Maldalchl, abbé commend at aire du monastère de Salnt-Pancracchors-les-Murs, fit don à l’ordre des carmes déchaus­ sés de l'église Saint-Pancrace, du monastère et des terres adjacentes, donation qui fut confirmée par une bulle pontificale, le 1er mars 1662. Dès le G du même mois eut lieu la prise , Rome, 1685; Venise, 1687; Brescia, 1697; Montreuil-sur-Mer, 1696, ou\rage très estimé et dont Benoit XIV faisait le plus grand cas déclarant ne pas connaître l’auteur *qui materiam ora­ tionis clarius, subtilius et tutius explicaverit » ; Opuscula tria de Deo quoad opera prædcstinationis, reprobationis et gratia: actualis, in commodum tyronum S. Augustini doctrina· studiosorum elucubrata. in-1°, Rome, 1687; dans ces traités, écrit Hurler, il défend la grâce elllcacc par elle-même et la predestination purement gra­ tuite. comme la doctrine évidente de saint Augustin. Xous avons en témoignage de la pieté du savant cardinal : Devota ad D. X. Jesum Christum precatio; Devola laudis ad SS. Trinitatem oratio; Gratulatoria humilis ct devota oratio ad omnes ciclcstium civium ordines; Devota ad beatam semper virginem Mariam salutatio, ln-12, 1688, 1689, 1695 Brancati avait composé pour son usage un Index alphabcticus rerum cl locorum omnium memorabilium ad annales card. Ihironii, qu’il avait confié à un de scs admirateurs, le portugais Jean de Lima el Mello, marquis de Samandria, avec la permission de le faire imprimer;l’impression était commencée quand mourut l’auteur. Winder parut à Rome en 1691, in-K Dans sa préface l’éditeur annonçait que le P. Barthélemy Comando, conventuel, curé perpétuel des DouzeApôtres, allait publier un autre ouvrage du cardinal dont il donnait un titre abrégé. C’est la Vila et opera Jesu Christi, manu sanctorum evangelistarum scripta vel Contextus ei^angelicus, uno quatuor evangelistarum calamo sacram Jesu Christi describens historiam, in-12, Home, 1695. Jean de Saint-Antoine rapporte que le même Comando édita un Compendium Nicolai de Ltjra, du même auteur. Nous ne parlerons pas des manuscrits que Brancati laissait en mourant, ni d’autres œuvres littéraires; ce que nous avons dit sutlit à justifier le jugement de l'historien de la litté­ 15 LAI.’RIA — LAVEMENT DES PIEDS. FAITS BIBLIQUES rature italienne : « II était tenu pour l’un des plus «avants théologiens de son époque. » Pour avoir confondu le cardinal Brancati, Brancatu* avec son contemporain et quasi homonyme Brancard, Brancalius, également cardinal (f 1675). Jean de Saint-Antoine lui a attribué plusieurs disser­ tations, dont celui-ci est l’auteur. La plus connue est celle qui a pour titre De chocolatis potu diatribe, in- t°. Borne, 1661; il y étudie cette question : an chocolates aqua dilutus, prout hodierno usu sorbetur, ecclesiasticum frangat fefunium, et répond que pris en petite quantité le chocolat ne rompt pas le jeûne. Éditée plusieurs fois, elle se trouve dans le volume des Dissertationes, de Bruncacci, in-l·», Borne, 1672. avec les suivantes : De privilegiis quibus gaudent cardinales in propriis capellis; De optione sex episcopatuum S. R. E. cardina­ lium; De pactionibus cardinalium qua vocantur concla­ vis capitula; De sacro Viatico in extremo vita· periculo certantibus exhibendo; De regulis sanctorum Patrum; De benedictione diaconati; De altarium consecratione. Le P. Comando publia Vita F. Laurentii Rrancati de Laurea cardinalis bibliothecarii, in-t°, Home, 1698; elle était aussi écrite en italien par l’abbé Gabriel Baba, in-P, ibid., 1699. Franchir)!, Ribtiosofia e memorie letlerarie di scriltori ronoentuall, Modènc, 1693; Eggs. Purpura docta, Munich, 171 I, I. VI, n. 98; Jrnn de Suint-Antoine, Bibliotheca universa frandicana, Madrid, 1732; Benoit XIV, De servorum Del bcatiflcatlone, Bologne, 1731,1. III, e. xvi; Mazzuchelil, GU scritlori d'llalia, Brescia, 1763, t. Π, ·!· part.; Tirnboschi, Storia della letleratura italiana, Modènc 1780, t. viu; Hurter, Sonunclator, 3· édit., t. iv, col. 351-355. P. Edouard d'Alençon. LAUTER (Qoorgoa), théologien allemand (1610f). — Originaire d'Ehlngen (Wurtemberg), il étudia à l’université d’Ingolstadt.où il prit en 1561 le grade de maître ès-arts; en 1562, il est prédicateur de l’église Notre-Dame à Ingolstadt, en 1563 prédicateur de la cour du duc Albert de Bavière. Ayant pris scs grades thcologiqucs en Italie, il reçoit un canonical à la cathé­ drale de Munich, dont il devient doyen, 1571, puis prévôt, 1577; il meurt en 1610. — On a de lui : 1° De sacrificio missa?, Munich, 1565. — 2· Refutatio falsœ gratulationis Jac. Andrea? l utheran i, quod concionatores et doclores ducatus Ravariir lutheranam doctrinam susceperint, ibid , 1569. -3° Une traduction allemande abrégée de VEnchiridion controversiarum de Jean Eck, Ingolstadt, 1565. Enfin, trois volumes de Sermons, Munich, 1572, et quelques opuscules de piété. JOcher-Botennund, Gelehrten Lexikon, t. m, Delmen­ horst, 1810. col. 1 117; Hurter, Nomenclator, 3· édit., I. m, col. 112. E. ASfANN. 1. LAVAL (Jean), jésuite, né à Ussel (Gorrèze) en 1602, mort à Limoges en 1691. Auteur ascétique estimé, on a de lui divers ouvrages de piété et un solide ou­ vrage de doctrine : Maximes fondamentales de l'état spirituel, in-8·, Paris, 1657. Sommrrvogcl, Dibliothèque de la Cie de Jésus, t. iv, col. 1575 »q. P. Behnahd. 2. LA VAL (Antoine de), sieur du Belair, humaniste et théologien français (1550-1631). — Originaire d’une famille noble du Bourbonnais, il devint en 1583 géo­ graphe du roi, après avoir été maître des eaux et forêts rt capitaine du parc et château de Bcaumanoirhh Moulins Vrai type d’humaniste, au sens large de ce mot, il était fort versé dans les langues, l’histoire, la geographic et même la théologie. C’est pour scs connaissances dans cette discipline, qu’il fut invité à diverse·* conférences contradictoires avec les protes­ ta-ils, a celle de 1587 tenue à Paris sous les auspices du cardinal de Gondi, à celle de 1593, présidée à 16 I Mantes par le cardinal Dupcrron. De ces conférences on trouve un écho dans le Traité du grand chemin de la vraie Église, Paris, 1615, où l’on démontre par l’origine cl la suite des traditions ecclésiastiques l’autorité de l’Églisc romaine. Ce fut aussi ù la suite de ses discussions avec les protestants que du Belair entre­ prit de traduire un certain nombre d’écrits de l’an­ cienne littérature chrétienne : Homélies de saint Chrysoslome avec les catéchèses (mystagogiques) de saint Cyrille, Paris, 1620. Cet auteur a publié aussi une Paraphrase des CL Psaumes de David tant littérale que mystique avec annotations nécessaires, Paris. 1610, plusieurs fois réimprimée, 1613, 1620, .1629, 1630. Un autre de ses écrits plus curieux que les précédents n’intéresse que de loin la théologie : Desseins des pro­ fessions nobles et publiques, contenant plusieurs traités divers et rares avec Γhistoire de la maison du conné­ table de Pour bon, écrite par son secrétaire Mar illac, Paris, 1605, autres éditions en 1613, 1622. Moréri, Le grand dictionnaire historique, édit, de 1759, t. vi, p. 187-188; Nlcéron, Mémoires pour servir à Γhistoire des hommes illustres, t. xx.xvn; Ilœfcr, Nouvelle biogra­ phie générale, t. xxix, col. 961. E. Amann. LAVEMENT DES PIEDS. — I. Faits bibliques. II. Faits liturgiques. Ill. Question théolo­ gique : le lavement des pieds est-il un sacrement? I. Faits bibliques. — 1° Le lavement des pieds acte d'hospitalité. — L’usage en Palestine étant de marcher pieds nus ou en sandales sur un sol souvent poudreux, on comprend que se laver les pieds soit la première précaution à prendre en rentrant au logis. C’est pour­ quoi, quand David veut conseiller à Uric de passer au moins une nuit au domicile conjugal, il lui dit : « Descends dans ta maison et lave tes pieds. » II Keg., xi. 18. D’autre part, quand on a fait cette opération, on hésite à salir de nouveau scs pieds, et c’est pourquoi l’épouse s’excuse ainsi de ne pas aller ouvrir à l’amou­ reux qui frappe à sa porte : «J’ai ôté ma tunique, com­ ment la remettre ? J’ai lavé mes pieds, comment les salir ? » Cant., v, 3. On comprend qu’une des premières règles de l’hospi­ talité orientale exige que l’on ollre à l’hôte de quoi se laver les pieds. Ainsi fait Abraham pour ses trois visiteurs, Gen., xvm, I; ainsi Lot à Sodome, Gen., xix, 2; ainsi I.aban à l’égard d’Éliézer, Gen., xxiv, 32; ainsi l’intendant du Pharaon à l’égard des frères de Joseph, Gen., xi.m, 21; ainsi le vieillard de Gabaa ù l’égard du lévite d’Éphraïm. Jud., xix, 21. Aussi Jésus-Christ a-t-il pu. sans étonner personne, se plaindre que cette règle n’ait pas été observée ù son égard. Luc., vu. 38, 11. Il y avait d’ailleurs une nuance très notable dans la courtoisie selon qu’on laissait à l’hôte le soin de se laver les pieds lui-même ou qu'on lui faisait rendre ce service par scs esclaves, au besoin par sa femme. Ill Beg., xxv, H. Mais le comble de la politc&e était que le maître de la maison s'acquittât lui-même de cet humble soin. C’est précisément par une condes­ cendance de ce genre que le Christ a voulu, au dernier jour de sa vie, inculquer fortement à ses disciples une leçon de charité, d’humilité et de respect mutuel. Joa., xin, 15. Cette leçon était si présente à l’esprit des premiers chrétiens que saint Paul mettait au nombre des devoirs de la veuve qui aspire ù être consacrée ù Dieu l’habitude déjà contractée de laver les pieds des saints ». 1 Tim., v, 10, c’est-à-dire, selon toute appa­ rence, de ces frères selon la foi, voyageant de ville en ville, dont la réception, d’après la Didachè, ix, était un des devoirs les plus onéreux, mais aussi les plus nettement ressentis des premières communautés chrétiennes. 17 LAVEMENT DES PIEDS. FAITS LITURGIQUES 18 24 Le lavement des pieds, acte rituel.— Le lavement mander cette pratique par la sainteté du temps, ut des pieds n’est pas seulement dans la Bible une mesure hoc et sacratiore (empore commendarent, et la distinguer de propreté, (/était aussi un rite de purification presdu rite même du baptême, ont choisi pour cet effet < rit aux prêtres par la Loi avant d’approcher du soit le troisième jour de l'octave, parce que le nombre tabernacle ou de l'autel. Ex., xxx, 18-21 ; XL, 30-32. trois se fait particulièrement remarquer par sa place La « mer d'airain » était destinée à cet usage. Ex., ibid., en beaucoup de rites symboliques, quia et ternarius HI Reg., vu, 23-20; II Parai., ιν, 6. Cf. Schürer, numerus in multis sacramentis maxime excellit, soit Geschichte des jüdischen Votkes im Zeitalter Jesu Christi. le jour même de l'octave. » t. n. p. 278; Jendsh Encyclopedia, t. v, col. 357. Remarquons que dans ce texte il n’est nullement On a relevé dans l'antiquité chrétienne quelques question du lavement des pieds du jeudi saint, mais traces d'imitation de ces usages rituels. Cf. Tertulde celui du samedi, pratiqué en certaines Églises, lien. I)· (Hat., xm. /'. 1.i, <·<»!. 1107. I aboli en d’autres, et renvoyé dans quelques-unes au Ainsi d’après Eusèbe, Hist, eccl., X, iv, P. G., t. xx, troisième ou au dernier jour de l’octave de Pâques. col. 861, 865, cf. éd. Grapin, t. ni, p. 108. n. 40, le Ce n’est que par suite d'une confusion grossière que panégyriste de l'évêque de Tyr le loue de ce qu’il beaucoup d'auteurs (la plupart de ceux qui nous ont n'a pas permis qu’on entrât dans le sanctuaire < avec précédés ont cru pouvoir citer saint Augustin comme des pieds souillés et non lavés, » et a placé à cet effet un témoin du lavement des pieds liturgique du jeudi des fontaines à l’cntrcc. Paulin de Noie, Epis!., xxxn, saint. Ils renvoient à ce propos à un autre texte qu’il ad Severum, 15. P. Λ., t. lxi, col. 337, parle d'un can­ suffit de relire pour s’apercevoir qu'il y est question, tharus ou bassin placé à l’entrée d’une basilique. non de lavement des pieds, mais de bain complet, Il est vrai que ce bassin ne parait destiné qu'à l’ablu­ non d’un usage liturgique, mais d’une simple pratique tion des mains. Mais ailleurs les ablutions ont dû de propreté, clic aussi d’ailleurs ordonnée en vue du être plus abondantes, chaque pays gardant en cela baptême. Ce texte se trouve à la fin de la première ses usages. Socrate, //. E., IL xxxvm fin, P. G., lettre ad Januarium ou plutôt de la première partie t. lxvh, col. 332, parle d’un puits placé dans la cour de la lettre que nous venons de citer. Epist., uv, d’une église. Ces usages se sont conservés avec une n. 9-10, P. L.. t. xxxm. col. 20t. Saint Augustin, fidélité particulière dans l’islamisme, dont l’art reli­ après avoir longuement exandné la question de savoir gieux est issu de Byzance. s’il faut ou non jeûner le jeudi saint, donne la raison IL Faits ijturgiqi es. — Nous les rangerons sous pour laquelle d’après lui il est d’usage en certaines deux chefs : 1° Le lavement des pieds comme rite Églises de rompre le jeûne ce jour-là et même de n’of­ post-baptismal dans la liturgie du samedi saint. frir le sacrifice qu’après le repas. Hoc tamen non arbi­ 2° Le lavement des pieds comme cérémonie spéciale tror institutum nisi quia ptures et prope omnes in piedu jeudi saint. Le premier de ces faits appartient risque locis eo die lavare consueverunt. Et quia nonnulli à l'histoire des liturgies latines avant Charlemagne; etiam jejunium custodiunt, mane offertur propter le second, sauf en Espagne et peut-être en Gaule, n’est prandentes, quia jejunia simul et lavacra tolerare non attesté qu’après cette époque. possunt, ad vesperam vero propter jejunantes. Le para­ 1° Le lavement des pieds dans le rituel du baptême graphe suivant donne la raison de cet usage universel solennel du samedi saint. Mgr Duchesne, dans son du bain du jeudi saint. C’est uniquement une raison ouvrage classique sur les Origines du culte chrétien, de propreté, qui s’est étendue d'ailleurs des catéchu­ c. ix. § 2, fin, 2· édit., 1898, p. 311; 5· édit.. 1920, mènes aux fidèles. Cf. H. Leclercq, article Hains dans p. 315, résume ainsi l’état des faits pour la période le Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie. antérieure à Charlemagne : < Le rite du lavement des Quant au témoignage de saint Augustin, il est pieds s’observait en Gaule et à Milan, mais non en d’autant plus précieux qu’il vaut, non seulement Espagne, où il avait été formellement proscrit par le pour l’Afrique, mais indirectement pour Milan, où concile d’Elvirc (can. 18). On n'en trouve pas trace en Augustin avait lui même reçu le baptême des mains Orient et il est très sûr qu'on ne l’admettait pas à de saint Ambroise. Home. C’est une particularité locale, introduite d’a­ 2. Haute-Italie. — Nous avons de saint Ambroise, bord dans les Églises du midi de la Gaule ou de Haute- sous le titre De mysteriis liber unus, une exposition Italie. » 11 nous faut indiquer Ici les principaux textes des rites du baptême qui nous permet de nous rendre sur lesquels s’appuient ces constatations sommaires compte de l’usage milanais du iv* siècle. dont une étude assez longue nous a démontré l'exac­ Aussitôt les catéchumènes sortis des fonts et munis titude, sans nous étonner d’ailleurs, vu le nom dont de l’onction du chrême, on leur rappelle la scène évan­ elles étaient signées. Nous parcourrons les dis erses gélique du lavement des pieds : Ascendisti de fonte, memento evangclicœ lectionis. De myst., c. vi, n. 31, contrées de l’Occident et nous finirons par Home. P. I., t. xvi. col. 398. Le dialogue entre Jésus et Pierre 1. Afrique. — Saint Augustin, dans sa lettre i.v est rapporté tout au long et on en donne un commen­ ad Januarium, c. xvm, n. 33. P. L·., t. xxxm, col. 216, taire sur lequel nous aurons à revenir en étudiant le énumère divers usages liturgiques à propos desquels sens et la portée du rite que nous ne songeons actuel­ on a relevé des divergences notables entre les usages lement qu’à décrire. Pierre, nous dit-on, était pur de des di fièrent s pays. Arrivé au lavement des pieds, péchés actuels, mais il lui restait à effacer la souillure il s’exprime ainsi : « Quant au lavement des pieds, originelle. Ideo planta cius abluitur, ut hicreditaria le Seigneur l’ayant recommandé comme un modèle peccata tollantur : nostra enirn propria per baptismum de l’humilité qu’il était venu enseigner, ainsi qu’il l’a relaxantur. Ibid., η. 32. Suit une recommandation déclaré tout au long, on a demandé à quel moment morale sur l’imitation de l’exemple d’humilité donné de préférence il convenait d’ajouter sur un point par le Sauveur. Puis on passe au rite suivant en ces de celte importance l'exemple au précepte, quonam termes : Accepisti post hæc vestimenta candida... tempore potissimum re* tanta etiam /acto doceretur. La De cette description de saint Ambroise, on doit réponse obvie, c’est de le faire au moment où la rapprocher le passage parallèle du De sacramentis, recommandation s'impose davantage au respect, quo ouvrage que l’on a renoncé aujourd’hui à revendiquer ipsa commendatio religiosius inhicrcrct. Mais, de peur pour le grand évêque de Milan, mais qui reflète certaine­ que cet usage parût appartenir au rite même du bap­ ment les usages de la Haute-Italie et d’une époque tême, ad ipsum sacramentum baptismi, beaucoup n’ont à peine postérieure. Cf. O. Bardenhewcr, Geschichtc pas voulu l’accepter. Quelques-uns même n'ont pas der altkirchlichen J.iteratur, 1912, t. m, p. 536. craint de l’abolir. D’autres, voulant à la fols cl recoin- 19 LAVEMENT DES PIEDS. FAITS LITURGIQUES Ascendisti de /ante, quid secutum est î Audisti lectionem. Subandus summus sacerdos... pedes tibi lavit. De sacr., I ΠΪ, c. i, η. I, P. I.., t. xvj, coi. 432. Os termes sont plus nets que ceux du Dr mysteriis, en ce qu'ils soient mieux Je simple fait liturgique du commentaire doctrinal qui suit. Les mots : Audisti ledionem. permettent de supposer qu'a près l’ablution baptismale on lisait tout au long le récit de saint .Jean et éclairent dans ce sens les termes beaucoup moins clairs du De mysteriis : Ascendisti de fonte, memento evan· gdieif lectionis. C'est évidemment le meme usage, mais il est ici plus clairement décrit. Ce qu’il y a de particulièrement intéressant pour nou\ dans le De sacramentis, c’est la petite dissertation polémique qui suit et qui nous fait connaître les motifs de la diversité d'usages qui séparait Home de Milan et que signalait déjà saint Augustin. < Nous n’ignorons pas. dit l’auteur, que l’Église romaine n’a pas cet usnge, alors qu’en toute chose nous suivons ses exem­ ples et sa pratique : elle n’a pas cette coutume du lavement des pieds. Peut-être bien est-ce à cause du grand nombre (des catéchumènes) qu'elle y a renoncé. Vide ergo, /orte propter multitudinem declinavit. 11 y a cependant des gens qui cherchent une excuse. Ce n’est pas. disent-ils, à titre de rite symbolique, in mysterio, qu’il faut pratiquer le lavement des pieds, ce n’csl pas dans le baptême, dans la régénération, c'est aux hôtes qu’il faut laver les pieds, serf quasi hospiti pedes lavandi sint. Autre est la pratique de l’humilité, autre le rite qui sanctifie. Mais écoutez pourquoi ce doit être aussi un rite symbolique et sanctificateur, audi quia mysterium est et sanctificatio. » Et, ayant cité les paroles du Christ : « Si je ne te lave pas les pieds, lu n’auras pas de part avec moi. · l'auteur continue : • Je dis cela, non pour blâmer les autres, mais pour recommander mes propres usages, sed mea ofjlcia ipse commendem. En toutes choses, Je désire suivre l’Église romaine Mais cependant nous aussi nous sommes hommes et nous avons l’intelligence, sed tamen et nos homines sensum habemus. C’est pourquoi ce qui ailleurs se fait mieux, nous aussi nous l’observons comme meilleur, quod alibi rectius servatur et nos i rectius custodimus. C’est l’apôtre Pierre que nous sui­ vons, c’est a sa dévotion que nous nous attachons. » « A cela que répond l’Église romaine? » · Oui, c’est l'apôtre J’ierrc qui fut évêque, sacerdos, de l’Église romaine, c’est lui-même qui est pour nous le garant de cette doctrine, auctor hujus assertionis. C’est lui qui a dit : · Seigneur, non seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête. > Voyez sa foi. Auparavant il ' excusait, et c'était humilité; maintenant, il s'offre, et c’est l’cffel de sa dévotion et de sa foi. Le Seigneur lui répond, parce qu’il a parlé des mains et de la tête; « Celui qui s’est déjà baigné n’a pas besoin de se laver de nouveau, il n’a besoin que de se laver les pieds. » Pourquoi cela ? Parce que dans le baptême toute faute est effacée. La faute donc s’en va. reredit ergo culpa Mais Adam ayant été · supplanté » par le diable, le venin a été répandu sur ses pieds. Et c'est pourquoi tu laves tes pieds pour que cette partie attaquée par le serpent reçoisc un plus grand secours de sanctifi­ cation qui rende ensuite la · supplantation · impossible. Tu laves donc tes pieds pour effacer le venin du ser­ pent. Et l'humilité aussi trouve son profit à ce que nous ne rougissions pas de faire symboliquement, in mysterio, ce qui nous répugne comme service. » Ibid., n. 5-7, col. 433. On a reconnu dans ces dernières phrases la raison symbolique déjà donnée par saint Ambroise et on a mieux compris sans doute comment elle se rattachait dans l'esprit du temps à une exégèse allégorique de I Évangile Nous devrons plus loin essayer de fixer I rxacte portée doctrinale de ces passages. Pour le 20 I moment, ce qui nous intéresse, c’est la diversité des I usages baptismaux de l’Occident au v· siècle et la I polémique qu'elle soulevait entre les tenants de l'usage milanais et ceux de l’usage romain. On voudrait être mieux renseigné sur l’exacte délimitation des deux usages. Mais il ne faut pas s’at­ tendre pour cette époque relativement reculée à posséder des informations liturgiques très complètes. Que l’on songe à l’obscurité qui pèse encore aujour­ d’hui sur des questions aussi importantes que la pré­ histoire du canon de la messe. En liturgie, il n’y* a que préhistoire jusqu’à l’apparition des livres litur­ giques proprement dits. Or, on sait combien ceux-ci sont rares avant l’époque de Charlemagne. CL L. Du­ chesne, Origines du culte chrétien, 5· édit , p. 12 I : « Il n’y a rien à demander en ce genre aux provinces du Danube et de 1’ Illyricum latin... Ils ont sans doute leur histoire liturgique, mais elle commence très tard, au ix· siècle.. L’Afrique non plus n’a rien à nous donner... L’ancienne liturgie espagnole n’a été connue jusqu'à ces derniers temps que par le missel mozarabe (du xvi* siècle). ■ 3. Gaule. — a) Textes liturgiques. — Le lavement des pieds des nouveaux baptisés a sa place dans les trois plus anciens textes conservés de la liturgie gallicane. Ces trois textes sont connus sous les noms très inexacts de Missale gothicum, Missalc gallicanum velus et Sacramentarium gallicanum (celui-ci plus sou­ vent désigné aujourd’hui sous le nom plus exact de Missel de Bobbio). Les deux premiers, en effet, ne sont pas des missels, mais des sacramentaires; le troisième au contraire, n’est pas un sacrament aire, mais un missel. Tous trois ont clé publiés par Mabillon (les deux premiers d’après Tommasi, leur premier éditeur) et réimprimés par Aligne, P. L., t. lxxii, où le troi­ sième texte est faussement attribué à Muratori. Sur ces trois textes, on trouvera une notice som­ maire, mais suffisante, dans L. Duchesne, Origines du culte chrétien, c. v (5* édit., p. 159, 160, 166), qui date les deux premiers, d’après L. Delisle, des environs de l’an 700 et le troisième du vu* siècle, sans autre précision. Pour le Missel de Bobbio, compléter par l’étude de dom Wihnart, qui le date du vin* siècle, dans le Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, t. n, col. 939-962. Dom \\ ilmarl a modifié quel­ ques-unes de ses vues en 1912 dans la Revue Charle­ magne. t. n. p. 1-16. CL G. Morin. Revue bénédictine, 1911-1919, t. xxxi, p. 326-332; Th. Zahn, Gcschichtc des neulestamentlichrn Kanons, t. n, p. 285. Les mss. sont : pour le Missalc gothicum au Vatican, fonds de la Heine, n. 317; pour le Missale gallicanum au Vati­ can. fonds palatin, n. 493; pour le Missel de Bobbio à la Bibliothèque nationale de Paris, lut. n. 13 246. Voici les trois textes fournis par nos documents. On peut se reporter, pour les lire d’un seul coup d’œil et en même temps constater l’absence du rite dans les documents parallèles des autres liturgies, au tableau inséré par le H. P. Galtier dans l’article Imposition des mains de ce Dictionnaire, t. vu, col. 1351-1351. a. Missale gothicum, P. I... t. lxxii, col. 275. Aussi­ tôt après le : Baptizo te et Fonction du chrême, suit I indication : DL Jr PBDE3 E'JUS LAVAS, mets : Ego tibi lavo pedes. Sicut Dominus noster Jesus Christus fecit discipulis suis, tu /acias hospitibus et peregrinis ut habeas vitam irternam. Suit l’imposition des vêlements blancs, et enfin deux < collectio » pour la persévérance des néo­ phytes. b. Missale gallicanum velus, P. L., t. lxxii, col. 370. Au même moment, mais après une formule d'onction toute différente : AD pedes lavandos : Dominus et Salvator noster Jesus Christus apostolis suis pedes tavit : ego tibi pedes lavo, ut et tu facias hospitibus et 21 LAVEMENT DES PIEDS. FAITS LITURGIQUES peregrinis gui ad te venerint. Hoc si feceris, habebis vitam n ternam in saecula sicculorum. Amen. Suit, sans aucun rappel de l'imposition des vêtements, une oraison post baptismum. c. Missale Bobbtense (Sacramentarium gallicanum, de Mabilion), P. L., t. lxxii, col. 502. Ici une particularité notable. Au lieu de précéder l'imposition des vêtements comme dans le Gothicum (et c’était déjà l’ordre indiqué par saint Ambroise), le lavement des pieds vient après ce rite, qui suit immédiatement l’onction. COLLECTIO ad pedes LAVaXDOS : Ego tibi tuvo pedes, sicut Dominus noster Jesus Christus fecit discipulis suis, ita tu facias hos­ pitibus et peregrinis. Dominus noster Jesus Christus de linteo quo erat pnrcinctus tersit pedes discipulorum suorum, et ego facio libi : tu facies peregrinis, hospiti­ bus et pauperibus. Suivent, sous les titres Post baptis­ mum et Hem alia, deux oraisons ou plus exactement (car le titre item alia parait bien un contre-sens) une monition et une oraison pour la persévérance des néophytes. On aura remarqué que dans nos trois textes le lavement des pieds est postérieur à l'onction. Dans les deux premiers, il précède l’imposition des vêtements; dans h· troisième, il lui fait suite. b) Textes patristiques. — Outre les textes liturgiques, nous possédons, comme attestation du lavement des pieds baptismal en Gaule, des textes de saint Césairc d’Arles (470-513), longtemps édités sous le nom de saint Augustin, et que la critique de notre temps a rendus à leur véritable auteur. Cf. dans ce dictionnaire, l'article CiLsaihe, t. n, col, 2170 sq. Ce ne sont que des allusions, mais, qui rapprochées des textes liturgiques retrouvent toute leur valeur : Serm., clxviiî. In pascha A. P. L.. t. xxxix, col. 2071, n. 3 : ■ Que les parrains rappellent souvent à leurs filleuls les engagements pris au baptême. Admoneant ut caritatem custodiant.., peregrinos excipiant et secun­ dum guod ipsis in baptismo dictum est, hospitum pedes lavent. » Serm., CCLV1T, ibid., col. 2220. C’est un examen de conscience sur les innombrables négligences qu’ont à se reprocher ceux-là mêmes qui ne sont pas coupables de fautes graves. Cogitemus ex quo supere coepimus... quid pro eo quod tarde aut difficile Christum in carcere visitavimus,quod peregrinos negligcnter excepimus, quod secundum promissionem nostram in baptismo hospitibus pedes lavare negleximus. Serin., exux, Cana Domini, ibid., col. 2035. Ce sont des reproches à ceux qui croient au-dessous d'eux de laver les pieds des pauvres et des voyageurs. Le rite du baptême n’y est pas rappelé, mais on recon­ naît facilement le thème des passages déjà cités. D’autre part, nous voyons apparaître l’idée qui revien­ dra ailleurs, que laver les pieds des pauvres est un moyen d’expier ses propres péchés. ... Quam excusationem prntendere poterimus qui dedignamur impendere peregrinis quod ille dignatus est impendere servis suis f ... Timeamus ergo, fratres, illud quod beatus apos­ tolus Petrus timuit quando audivit Dominum dicentem : Si non lavero te, non habebis partem mecum... Incline­ mus nos potius ad sanctorum vel peregrinorum vestigia : quia cum hoc sancta humilitate complemus, illorum quidem pedes manibus nostris tangimus, sed ani­ marum nostrarum sordes et maculas per fidem et humilitatem abluimus et non solum minuta, sed etiam capitalia peccata purgamus. 4. Pays de rite celtique (Cornouaille, pays de Galles, Irlande, Écosse, Bretagne continentale ou Armorique). — L’existence du lavement des pieds postbaptismal en ces pays nous est attesté par le document connu sous le nom de Missel de Stout. Nous en empruntons 22 la description à dom P. de Puniet, Dictionnaire d'ar­ chéologie chrétienne et de liturgie, art. Baptême, t. n, col. 334. • Ce manuscrit, trouvé au xvm· siècle en Allemagne, a successivement séjourné dans la bibliothèque du duc de Buckingham à Stowe, puis dans celle de lord Ashburnham, d’où il est passé récemment (sous la cote I), Il, J) à l’Académie royale de Dublin. Il a été primitivement en usage dans une église, sans doute monastique, de Munster, dans le sud de l’Irlande. Par son écriture cursive et l’ornementation de ses lettres, Il semblait appartenir à l’art irlandais du vi· siècle. Dom Bfiumcr le croyait du vu· siècle. Mais aujour­ d’hui, on le considère comme datant du vm· ou du ix· siècle avec des additions du χ· (E. Bishop. Journal of theological studies, 1903, t. iv, p. 574, note 1). » Cf. la description de dom Gougaud dans le même Dictionnaire, art. Celtiques (liturgies), l. ub, col. 2973. Le Missel de Stowc a été édité par F. E. Warren, The Liturgy and Pi tuai of the Celtic Church, Oxford, 1881. Notre rile est décrit, à la page 217 de cette édition. Après l’ablution baptismale, l’onction du chrême, l’imposition des vêtements blancs et Γ « apertio manus » (un rite presque exclusivement celtique et qui consiste dans un signe de croix tracé par le prêtre dans la main droite du baptisé, on retrouve ce rite à Jumiègcs au xi· siècle. Marlène, De ant. Ecrt. ritibus, t. r. p. 73). TUSC AD LAVAXbOAl PEDE8 EJUS ACCEPTO LIE TEO. Alleluia. Lucerna pedibus meis verbum tuum, Do­ mine. Alleluia. Adjuva me Domine et salvus ero. Alleluia. Visita nos Domine in salutare tuo. Alleluia. Tu mandasti mandata tua custodiri nimis. Mandasti misericordiam tuam, opus manum tuarum ne despicias. Si ego lavi pedes vestros dominus et magister vester et vos debetis alterutrius pedes lavare : exemplum enim dedi vobis ut quemadmodum feci inibis et vos facitais (sic) aliis. Dominus cl salvator noster Jesus Christus, pridie quam pateretur, accepto linteo splendido, sancto et immaculato, praecinctis lumbis suis misit aquam in pelvim, lavit pedes discipulorum suorum. Hoc et tu facias exemplum Domini nostri Jesu Christi hospitibus et peregrinis tuis. Suit immédiatement la formule de la communion du nouveau baptisé : Corpus et sanguis D. N. J. C. sit tibi in vitam «ternam. Amen. C’est peut-être, comme le conjecture Warren à cet endroit, cet usage gallican du pediluvium que saint Augustin de Cantorbéry demandait aux évêques bretons d’abandonner quand, entre autres conditions d'union, il leur offrait celle-ci : (7 ministerium bap­ tizandi, quo Deo benascimur, juxta morem sanclæ romanir Ecclesia· compleatis. Bèdc, H. E., n. 12. P. L., t. xcv, col. 83; Haddon et Stubs. Councils and eccle­ siastical documents of Great Britain and Ireland, I. i. p. 153; cf. W ilson, dissert, iv, dans A. J. Mason, The mission of S. Augustin to England, Cambridge, 1897. 5. Espagne. — Toute Phisloire du lavement des pieds en ce pays tient entre deux canons conciliaires, le canon 48 d’Elvire, qui l’interdit dans les premières années du iv· siècle, et le canon 3 de Tolède qui le prescrit en 691. Mais dans le premier cas il s’agit du rite baptismal cl dans le second de la cérémonie annuelle du jeudi saint, dont il sera question plus loin. Voici le canon d’Elvire, qui a passé dans le Décret. causa I. quæst. i, c. 101 : Emendari placuit, ut hi qui baptizantur, ut fieri solebat, nummos in concha non mittant, ne sacerdos quod gratis accepit pretio distrahere videatur, E EQUE PEDES EORUM LAVAS Dt 8UST a sacer­ dotibus vel clericis. F. Lauchcrt, Die Kanones der tuichttgsten altkirchlichen Concilien... Fribourg-en-B. et Lcip- 23 LAVEMENT DES PIEDS. FAITS LITURGIQUES xi g. 1896, p 2t. La dernière ligne a été parfois lue : sed elericü 11 ne parait pas qu’il faille accepter cette lec­ ture. qui donnerait un sens tout diiTérent à notre canon. Quant à la date du concile d’El vire, ordinairement place en 306, elle a été controversée. Mais les limites extrêmes du doute ne dépassent pas le iv· siècle. Notre présente enquête ne requiert pas une plus grande pré­ cision. Cf. Hcftle, Histoire des conciles, trad. Leclercq, t ta, p.219. En tout cas on ne s’étonnera pas de ne pas trouver de trace du rite postbaptismal du lavement des pieds dans les textes qui nous sont conservés de l.i liturgie whlgothiquc. Cf. M. Férolin, Le Liber ordinum en usage dans Γ Église ivisigothique et moza­ rabe d'Espagne du F» au II9 siècle, dans les Monumenta Ecclesfir lilurgica, publiés sous la direction de dom Cabrai et dom Leclercq, Paris, 1901, t. v, col. 31. Les quatre textes que nous avons rapportés,à savoir les trois documents gallicans et le Missel de Stowe sont, à notre connaissance, les seuls livres liturgiques com­ plets qui contiennent le rite baptismal du lavement des pieds. Le fait n’a rien d’étonnanl, si l’on se rappelle qu’il n’existe aucun livre liturgique gallican, pur de toute Infiltration romaine. Ceux-là mêmes que nous venons d'étudier témoignent de ce mélange de rites qui ira croissant à partir de Charlemagne. Il faut notamment remarquer que les livres mila­ nais, dits ambroslcns. sont tous de basse époque : aucun n’est antérieur au x* siècle. Cf. P. Lejay, dans Je Dictionnaire d'archéologie chr tienne et de liturgie art. Ambrosicn (rite), t. i, col. 1375. Le rite milanais n’apparaît dans l'histoire, en tant que rite local, qu'à l'occasion des crises que lui a fait subir la concurrence du romain. El de ces crises, — dont la plus ancienne, attestée d’ailleurs par des souvenirs en partie légen­ daires, se rattache à une tentative de Charlemagne, — le rite n'est jamais sorti indemne, si bien qu’il n'est, dans son état historique, qu’un mélange de romain et de gallican, témoin la présence du canon romain de la messe. Rien d’étonnant dès lors si le rituel baptismal, moins résistant que la messe, a perdu les particularités Jadis attestées par saint Ambroise et que le De sacra­ mentis nous montrait déjà fortement battues en brèche par la concurrence de l’usage romain. Il y aurait évidemment lieu de se demander si les usages gallicans (au sens large du mot qui s’applique a la Gaule Cisalpine ou Haute-Italie aussi bien qu'à notre Gaule Transalpine, aujourd’hui la France), usages que nous voyons s’opposer au rite romain du iv* cl du v® siècle (cf. la lettre du pape saint Innocent à Décentius,P.L., t. xx, col.551), ne témoigne­ raient pas eux-mêmes d’un usage romain ancien, qui serait la source commune de tous les rites occidentaux. La question a été posée, on le sait, mais elle déborde de beaucoup le cadre de notre étude et elle paraît bien, dans l’état actuel des documents, insoluble. Conclusion. — A quelle époque a disparu le lave­ ment des plods post baptismal dans les régions où il a été en usage ? Voilà une question à laquelle il est difficile de répondre. On a déjà dit qu’à Milan il a dû disparaître entre le v* et le x® siècle/ Ce sont des linüte-». bien larges. En Espagne, on n’en trouve pas de trace après le concile d’Elvirc au début du iv· siè­ cle En Gaule, Alcuin, au ix* siècle, n’en fait pas la moindre mention la où il énumère en détail les rites du baptême. Epht, xcetcxni. /’ L„ t. col. 292. Rien non plu® dans Amalairc, De cirrcmoniis baptismi, P /. , t. x< jx. col. 899. Il suffit d’ailleurs de réfléchir un instant pour se rendre compte que le lavement des pieds, rite louchant et instructif dans les baptêmes d’adultes, ne pouvait guère s'appliquer aux enfants. Le baptême des enfants d*-xenant le cas général, le rite devait tomber de lui-même. Et peut-être ne faul-ll pas chercher d’autre 24 cause pour expliquer la disparition de cet usage. Qui sait même si à Rome, où il n’est pas attesté, il n'avait pas pour ce motif disparu depuis longtemps à Γépoque de nos plus anciens documents ? On s'explique en tout cas que les seuls textes qui nous le montrent encore en vigueur viennent des régions qui, en bor­ dure de l’Empire, ont vu longtemps encore des bap­ têmes d’adultes. Mentionnons cependant pour mémoire une survi­ vance du rite à Milan. Voici ce que nous lisons dans un cérémonial du xji· siècle, édile par Muratori, t. iv, p. 898, cl réédité par Magistretti, Beroldus sine Ecclc six ambrosiano: Mediolanensis kalendarium et ordines sæc. XII ex codice ambrosiano, Milan, 1891, p. 112. Après l’exposé des rites de la bénédiction des fonts et du baptême solennel du samedi saint, immédiate­ ment après l'onction du saint chrême, accompagnée de la prière Deus Pater omnipotens.,, qui uos regeneravit ex aqua et Spiritu Sancio, on lit la rubrique suivante : Praedicti custodes debent suscipere prodictos pueros baptizatos de manibus patrum suorum qui cos traxerunt de tonte; et duo custodes majores de octo minoribus debent esse préparait. units cum vase aquic, aller cum manutergio sumpto de camera archiepiscopi. Et tune archiepiscopus lavat pedes pueris tribus prodictis et extergit eos cum manutergio et osculatur, et tunc imponit calcaneos uniuscujusque super caput suum. Cette dernière rubrique ne nous était pas encore connue. Qui sait s’il ne faut pas y voir une allusion tardive aux spéculations de saint Ambroise sur V iniquitas calcanei Ί Magistretti, dans sa note à cet endroit (238), nous renvoie à J. Vicecomès, De anti­ quis baptismi ritibus et cicremoniis, 1. II, c. xvn cl xx; Joan. Steph. Durandus, 1. I, c. xtx, η. 41. 2° Le lavement des pieds comme ceremonie spéciale du jeudi saint. — 11 était naturel qu'au jour anniver­ saire de la dernière Cène on voulût reproduire le geste louchant du Sauveur. L'idée a dû en venir de bonne heure et en divers lieux. Mais elle n’a inspiré dans la plupart des cas que des actes purement privés, tout au plus, dans les familles monastiques, (les actes de la vie conventuelle. A ce titre, l’histoire de la liturgie et, à plus forte raison, de la théologie, n'a pas à s’en occuper. Comme usage liturgique, nous ne trouvons aucune mention du lavement des pieds dans les plus anciennes descriptions que nous ayons des rites de la semaine sainte, notamment dans cette Peregrinatio Silvix ou Etherise qui ne nous a rien laissé ignorer de ce qui se pratiquait en ces jours à Jérusalem au cours du IV* ou du v· siècle. Nous avons montré plus haut, col. 18 qu’il n’y a rien à tirer à cet égard de la lettre de saint Augustin ad Januarium. 1. Les plus anciennes traces en Espagne. — La plus ancienne mention que nous ayons d’un rit du lavement des pieds pratiqué le jeudi saint est cette prescription d’un concile de Tolède en 694 : ... Si Dominus Redemptorque noster discipulorum non dedignatus est ablutione aqtiæ pedes ablui, protestante evangelist!) (suit lu citation de Joa., χιπ, 3-11), cur non piæ actionis exhibitione imbuti, exemplorum ejus non simus devotissimi sectatores? Denique coruscante sanctæ opera­ tionis exemplo, partim desidia, partim consuetudine, in qui­ busdam ecclesiis in arna Domini ablutione pedes fratrum a sacerdotibus non lunantur, nihil aliud obtendentes nisi solam traditionis consuetudinem, cum veritas objurgans dicat : Quare vos transgredimini mandatum Dei propter traditio­ nem vestram? Itemque pteccllen Ussimus martyr proscquens ait : Frustra qui ratione vincuntur consuetudinem nobis opponunt, quasi consuetudo... Nam licet eadem ablutio pedum omni tempore ut flat expedibile habeatur, necesse est ut specialius in eodem dio quo a Christo gestum est omnimode observetur. Proinde lure sancta synodus diccmil atque instituit ut deinceps non aliter per totius IIispankr et Galilaeum Ecclesias eadem sokmnitas celebretur, nisi pedes unusquisque pontificum 25 LAVEMENT DES PIEDS. FAITS LITURGIQUES scu sacerdotum secundum hoc sacrosanctum exemplum suorum lavare statuat subditorum. Quoti si quisquam sacerdotum hoc nostrum distulerit adimplere decretum. ........ mensium spatiis sesc noverit a sanctæ communionis pneccptione frustratum. Can. 3. Mansi. Coricil . t. xn, coi. 97-98. On a pu remarquer que le concile parle de l’usage du lavement des pieds au jeudi saint comme d’un usage ancien que la négligence des pasteurs aurait laissé tomber en désuétude, partim desidia, partim consue­ tudine. Nous n’en connaissons pas cependant d'attes­ tation antérieure. En particulier on doit remarquer que saint Isidore de Séville, mort en G36, c'est-à-dire cinquante-huit ans avant notre concile, n’en fait aucune mention dans l’exposition, pourtant détaillée, cpi’il a laissée des rites du jeudi saint. De ecclesiasticis officiis, t, 29, 2, P. L., t. lxxxiii, col. 761. Par contre on en constate l’existence dans les monu­ ments titin men, et a peccato meo munda me. Si enim ego lavi pedes vestros, Magister et Dominus, cl vos debetis aliorum lavare pedes. Exemplum enim relinquo ut, quemadmodum ego facto, et vos similiter faciatis. ÿ. Beati immaculati in via : qui ambulant in lege Domini. Oratio — Unigeniti Dei Patris Filius... Alia oratio. — Domine Jesu Christe. Filius Del. qui tem­ pore nuntiatus et ante omnia tempora ex Patre genitus, quique etiam post multa sæculu nasci dignatus os do Vir­ gine Matre, quique formam servi accipiens in similitudinem hominis nunquam abfuisti de sinu ingeniti Patris; quique non dedignatus pedes tuorum lavaro discipulorum; qui es etiam Dominus Angelorum : quæsumus omnipotentiam tuam, clementissime Deus, ut cujus nitimur Imitari exem­ plum, ejus mereamur Heri participes regni : quatenus abluti 26 ab omnibus nostrorum vitiis peccatorum, serviamus nomini snneto tuo. Lava mores nostros unda verbi tui, et a conta­ gione sordium gratia purifica salutari; et qui Unigeniti tui humilitatem annuo recolimus opere, dum aqua fra­ ternos pedes abluimus, humilitatem sedulo prosequamur : et quod visibiliter nos Impendimus pedibus tu Invisibilité! nostris Impertias nnlmnbus. Arnen. Le missel mozarabe de Ximencs (Mlssale mixtum). reproduit par Migne, P. L., t. lxxxv, donne au jeudi saint un rite complet ad lavandos pedes. C'est à des prêtres que l'évêquc lave les pieds clausis ostiis et laids omnibus /oris projectis, col. 120 sq. 2. Les plus anciennes traces dans les pays de rite romain. — De l’Espagne, passons aux pays de rite romain, qui s'étendent, à partir de l’époque de Char­ lemagne, à rOccident entier. A l'époque, en cfïet, ou l’Églisc d'Espagne se servait encore des livres moza­ rabes que nous venons de citer, la liturgie gallicane avait depuis longtemps disparu de la Gaule propre­ ment dite par le fait de Charlemagne. Bien d’étonnant donc si nous ne trouvons rien dans les livres gallicans étudiés plus haut à propos du baptême. Rien d’ail­ leurs non plus dans les sacramcntaires romains anté­ rieurs à l'époque carolingienne. On trouvera sans doute des mentions du lavement des pieds dans les documents de l'histoire monastique. Mais il n'y a rien là qui ressemble à un usage liturgique : c’est une simple pratique de piété ou de propreté, et qui aussi bien se fait en dehors du jeudi saint : la règle de saint Benoit la prescrit tous les samedis pour la commu­ nauté (c. xxxv) cl en outre à l’occasion de la réception des hôtes (c. lui). Ces prescriptions ont donné lieu à différents usages que Martène a étudiés (De antiquis ritibus monachorum) et dont le développement a donné naissance à la cérémonie liturgique du jeudi saint. A l’époque carolingienne, il semble bien que le lave­ ment des pieds n’était encore représenté dans le céré­ monial du jeudi saint que par un rite éminemment symbolique, le lavement des murs et du pavé de l’église. Pseudo-Alcuin, De divinis officiis, c. xvi, P. L., I. a, col. 1205. Eodem die altaria templi et parietes sive pavimenta ecclesiæ lavantur et vasa Domino sacrata purificantur. Quamvis ornatui possit congruere lavatio eorum, tamen non deest aliquid mysticum... Lavatio domus... signum est lavationis pedum fratrum. Lavatio pedum fratrum signum est remissionis pecca­ torum, sive quando a Domino remittuntur seu invicem a nobis ipsis. Cf. Rupert. P. L., t. clxx, col. 113 et Benoit d’Anianc, P. L.. t. uni, col. 1201. Notre cérémonie existait-elle déjà à l’époque méro­ vingienne ? Le seul témoin qu’on ait pu alléguer est saint Éloi, évêque de Noyon sous le roi Dagobert. Homilia VIII. In die Ccenæ Domini, P. L., t. lxxxvii, col. 623. Et quia in hac die sacratissima fiunt plurima in sancta Ecclesia quæ necessario debet scire vestra industria, sicut pivnitentium reconciliatio, sacri olei benedictio, sancti chrismatis confectio, fraterna pedum ablutio, ecclesiarum quoque et sacrorum purificatio, dig­ num judicavimus quantum Dominus dederit, hicc vertex fraternitati disserere. Dans la suile du développement, Il ne revient pas sur le lavement des pieds comme sur un rite en usage, mais il rattache à l'exemple du Sauveur l’usage de laver le pavé et les murs de l’église, ainsi que les vases sacrés. Pour nous, en présence du silence de tous les textes contemporains, nous nous défendons mal contre l’impression que les mots fraterna pedum ablutio ont dû être ajoutés au texte par des copistes postérieurs, choques de ne pas voir mentionné -ici un des rites les plus caractéristiques du jeudi saint. Il semble qu’au xiv· siècle encore, le fameux Durand de Mende, dont le Rational est comme la synthèse de t 27 LAVEMENT DES PIEDS. FAITS LITURGIQUES tout lr symbolisme liturgique du Moyen Age, ne con­ naît pas autrement le lavement des pieds, nationale divinorum officiorum, I. Vf, c. 76. De denudatione alta­ num. In plerisque locis lavantur altaria vino et aqua... In quibusdam etiam locis pavimentum ecclesia· etiam mundatur. per quod pauperes Christi significantur... Pavimentum ergo mundat qui pauperibus vel fratribus propter Deum pedes lavat et illis celera misericordia! opera exhibet. Inde est quod parietes domus quamvis vocabulum ecclesiae habent pro eo quod continent ipsam, non tamen ipsi sed homines sunt ecclesia, et pavimentum est quasi hominum pedes. Dans ce texte, on le voit, il ne s'agit pas d’un lave­ ment des pieds liturgique symbolisant un rapport de charité, mais bien d'un acte réel de charité symbolisé lui-même par le lavage du pavé de l’église. Pour rencontrer la fonction liturgique du jeudi saint, il faut descendre jusqu'aux Ordines romani. Ces docu­ ments publiés par Mabillon (Musteum itallcum, t. n) et réédites par Aligne, P. L.ft. lxxvih, s'échelonnent entre le ix· et le xv* siècle. Ils décrivent par le menu les cérémonies suivies par le pape et la chapelle papale. Ce sont essentiellement des témoins de l'usage romain local. Mais vu la force de rayonnement dont a tou­ jours joui le centre de la chrétienté latine, il était fatal que ces usages, plus ou moins adaptés, se répandissent au loin. Et de fait, c'est dans les Ordines romani que nous voyons naître et se développer la plupart des prescriptions qui seront plus tard codifiées dans le Cérémonial des evêques et qui sc fusionneront avec les usages locaux pour former les différents cérémonlaux diocésains et monastiques. 3. Le nie d'après les missels. — Les derniers Ordines romani sont contemporains des premiers missels plé­ niers. On appelle ainsi les livres où toutes les prières de la messe sont pour la première fols contenues in extenso, au lieu d’etre dispersées comme précédem­ ment entre divers livres (ce qui est encore l’usage des rites orientaux) : sacramcntaire ou livre du prêtre, anllplion.iirc ou livre du chœur, évangéliairc, épistolicr, etc. SI naturelle que paraisse l’idée de réunir en un seul livre toutes les prières de la messe, idée (pii a donné naissance aux missels pléniers, elle a attendu pour produire son effet le grand développement de la messe privée qui caractérise le Moyen Age. Ne pouvant analyser Ici tous les missels manuscrits qui encombrent nos bibliothèques, nous passerons directement à celui qui est presque seul en usage aujourd'hui dans l’ÉglIse latine, — le missel romain. Le missel romain actuel contient pour le jeudi saint, après la messe, les vêpres et le dépouillement des autels, sans autre indication d'heure que ces mots : post denudationem altarium, hara competenti, facto signo cum tabula (en fait c’est ordinairement l’aprèsmidi), une cérémonie très solennelle que le cérémonial des évêques regarde comme obligatoire dans les cathé­ drales: on la considère comme facultative dans les autres églises. Elle est tombée en désuétude en beau­ coup d’endroits. Pour la décrire, rien de mieux (pie de traduire la rubrique précise act, i uea rest. — Cette question nous parait aujour­ d’hui presque saugrenue. D’une part, beaucoup de personnes ignorent que ce rite a fait autrefois partie de VOrdo Baptismi; d’autre part nous sommes tellement habitués à l’énumération des sept sacrements, clasMque depuis Pierre Lombard, et dogmatique de parles conciles de Florence cl de Trente, que nous sommes toujours choqués de voir d’anciens auteurs appliquer la denomination de sacramentum à des rites qui sont tout au plus ce que nous appelons aujourd'hui des sacramentaux. Pour peu cependant qu’on ait feuilleté les théologiens du mi· siècle, on sait combien était fréquent cil usage d’un mot qui, depuis la Bible latine, a une histoire très complexe ! Celte histoire, que nous ne pourrions retracer ici même sommairement, vient d'etre écrite avec toute l'ampleur et la précision néces­ saires pour la période anténlcéenne par le B. P. J. de Ghdllnck, S. J. Pour Γhistoire du mot saciiame.vtum, I OUI -un. 1921 I De cette histoire du mot Sacramentum, il résulte clairement qu'au xn· siècle encore il avait deux sens pnndpaux : 1. Celui de mystère de la foi, et on l’appliquait par exemple â Γ Incarnation, dans le sens où on lisait en saint Paul : sacramentum absconditum a sæculis in Deo, Maître Boland Bandinclli, qui devait devenir pape 32 sous le nom d'Alexandre III, énumère dans sa Summa sententiarum sept « sacrements » et le premier des sept est l'incarnation. Cf. A. Gictl, Die Sentenzen Polands, Fribourg-cn-B., 1891, p. 157 : De sacramentis itaque tractaturi ab illo privet pue sacramento, Verbi videlicet incarnatione exordiamur. Les six nul res sacrements sont les nôtres, l’ordre seul est omis dans l'énumération, mais traité dans la suite du dévelop­ pement sous ce titre : De clavibus sacerdotalibus. 2. Celui de rite symbolique, et en ce sens on (’appli­ quait aussi bien aux sept rites sanctificateurs que le siècle suivant devait mettre à part comme causes instrumentales de la grâce qu'aux innombrables rites que nous appelons aujourd’hui sacramentaux : béné­ diction de l’eau, imposition des cendres, etc.. 2° Application du sens large de SAC/iAMENTUAt au lavement des pieds. — Or, à ce double litre, le lavement des pieds mériterait la qualification de sacramentum. Tel qu’on le pratiquait dans la liturgie du jeudi saint, ce rite méritait d'être comparé aux autres rites symboliques de la liturgie, comme l’imposition des cendres. Mais de plus, tel qu'on le voyait dans l’Évangile, il apparaissait comme une leçon du Sauveur pleine de sens profond, comme un « mystère > de sa vie, analogue à la multiplication des pains, à la guérison de l’aveugle-né et â tels autres récits qui, particuliè­ rement dans saint Jean, peuvent paraître encore plus destinés à nourrir la contemplation du chrétien qu’à enregistrer des souvenirs du passé, (’.’est ce sens prin­ cipalement que nous trouverons dans un sermon de saint Bernard qui fait ordinairement les frais de la dis­ cussion, et dont nous reproduisons l’essentiel : « Voici les jours que nous devons révérer, obser­ vare, jours pleins de pitié et de grâce, qui pro­ voquent au repentir jusqu'aux âmes des criminels. Si grande, en effet, est la force des mystères, sacramento­ rum, rappelés en ces jours, qu'ils seraient capables de briser jusqu'à des cœurs de pierre et à amollir des poi­ trines d'airain. Nous voyons qu'au] ou rd'hui encore la passion du Christ émeut non seulement le ciel, mais la terre : les pierres encore se fendent et les tombeaux s'ouvrent par la confession des péchés. Mais, comme il arrive pour les nourritures du corps, parmi les ali­ ments de l’âme, les uns sont facilement savoureux, les autres demandent pour être goûtés quelque labeur : les choses évidentes n'ont pas besoin que nous tra­ vaillions à les expliquer, il n’en est pas de même pour les choses cachées, elles demandent à être méditées avec soin. La mère ne donne pas à l’enfant une noix entière, elle la casse et donne Γamande. Ainsi, mes frères, aurais-je dû, si je le pouvais, vous ouvrir les mystères cachés. Mais comme mes forces ne vont pas loin, demandons à notre mère commune, la Sagesse, de nous rompre ces noix, les noix spirituelles, veux-je dire, produites par la verge d’Aaron, que Dieu a fait pousser en Sion. 11 y a beaucoup de mystères, sazramenta, et une heure ne suffit pas pour les scruter tous... De trois d’entre eux qui conviennent assez bien à ce temps, Il faudra dire ce que Dieu nous inspirera. · • On appelle sacramentum un signe sacré ou une chose à la fols sacrée et secrète. Beaucoup de choses n’ont d’autre but qu'ellcs-mêmcs; mais quelques-unes ne se font que pour en faire connaître d'autres, ce sont les signes... Ainsi l’anneau que l’on donne, non pour lui-même, mais pour investir quelqu'un d’un héritage. Ainsi le Seigneur, approchant de sa passion, a voulu nous Investir de sa grâce en cachant le don invisible sous un signe visible. C'est dans ce but qu'ont été Institués tous les sacramenta, la réception de l'eucha­ ristie, le lavement des pieds, le baptême lui-même, principe de tous les sacrements, qui nous assimile à la mort du Christ. De là la triple immersion, à l'image des trois jours que nous allons maintenant célébrer. De 33 LAVEMENT DES PIEDS. EST-IL UN SACREMENT? môme, en effet, que dans les choses extérieures il y a des signes differents... et, par exemple, l'investiture des chanoines à l’aide d’un livre, des abbés à l'aide de la crosse, des évêques par in crosse et l'anneau tout ensemble, ainsi il y a une diversité de grâces attachées à di lièrent s sacramenta. « Mais cependant, que faisons-nous, alors que dans ce corps de péché et dans ce temps mauvais nous ne pouvons être sans péché ? Faudra-t-il désespérer ? Loin de la! Si nous nous disons sans péché, dit saint Jean, nous nous trompons et la vérité n’est pas en nous. Mais si nous avouons nos péchés, Dieu est fidèle, qui les remet et nous purifie de toute iniquité. I Joa., i, 8-9. Et, en effet, pour que nous ne doutions pas de la rémission des péchés quotidiens, nous en avons la ligure dans le lavement des pieds, sacramentum e/us habemus, pedum ablutionrm. « On me demandera peut-être comment je sais que c’en est bien la figure, le sacramentum. Surtout étant donné que le Seigneur lui-même a fait à saint Pierre cette promesse : · Ce que je fais, lu ne le comprends • pas encore, tu le sauras plus lard. · H n’a rien dit du sacramentum, il a seulement parlé d'exemple donné. Mais c’est qu’il avait beaucoup de choses à leur dire qu’ils ne pouvaient encore porter. El c’est pourquoi, ne voulant pas les laisser totalement anxieux et en suspens, il ne leur a pas dit non plus ce qu’ils n’au­ raient pu comprendre. Mais voulez-vous savoir que c’est comme une figure, et non un simple exemple ? vis autem nosse quia pro sacramento illud est. non pro solo exemplo factum S Faites attention à ce qui est dit à Pierre : Si non lavero te, non habebis partem mecum. Il y a donc là quelque chose de caché, néces­ saire au salut, puisque sans cela Pierre lui-même ne peut avoir de part au royaume du Christ et de Dieu. Voyez, en effet, comme Pierre prend peur à celte menace : n’y reconnaît-il pas un mystère de salut, quand il répond : Domine, non tantum pedes meos, sed et manus et caput ? « El comment savons-nous que le lavement des pieds a rapport à la purification de ces péchés qui ne sont pas ad mortem et que nous ne pouvons complète­ ment éviter avant la mort ? C’est par ce fait qu’à Pierre offrant ù l’ablution ses mains et sa tête il est répondu : Qui lotus est non indiget nisi ut pedes lavet. Celui-là est lavé qui n’a pas de péchés graves, dont la tête, c’est-à-dire l’intention, et les mains, c’est-à-dire l’opération et la conversation, sont pures. Mais les pieds, qui sont les affections de l’âme, ne peuvent être tout à fait purs tant que nous marchons dans la pous­ sière; il ne se peut pas que nous ne cédions, ne fùt-cc qu'un moment, à la vanité, à la volupté, à la curiosité au delà de ce qu’il faudrait : in multis offendimus omnes, Jac., in, 2. » Sermo in Caena Domini, P. L., t. CLXxxnr, coi. 271 sq. Ce sermon de saint Bernard que nous avons tenu à citer presque en entier a reçu du côté catholique deux interprétations différentes. Charles du Plessis d* Xrgenlré, dans scs notes additionnelles aux disser­ tations de Marlin Grandin, proposait de voir dans le lavement des pieds la confession des péchés véniels. Il était dominé par la préoccupation d’expliquer au sens strict cl moderne la qualification de sacramentum attribuée par saint Bernard au rite qui nous occupe. Le cardinal Franzelin, Tractatus de sacramentis in genere. 2· édit.. Home, 1873, p. 2S7 sq., réfute celte interprétai ion cl en propose une autre, qui semble devoir rallier tout le monde. Le mol sacramentum, dit-il, n’a pas ici le sens de rite producteur de la grâce, mais uniquement de symbole. Le lavement des pieds, tel qu’il a été pratiqué par Jésus-Christ (car il s’agit uniquement dans le sermon de saint Bernard du fait évangélique et nullement du rite que nous observons nier. DF. TIIÉOL. CATHOL. 34 le jeudi saint), a été une figure, un symbole éloquent de la purification de nos moindres fautes (Qui lotus est, non indiget nisi ut pedes lavet). De la vient la préoccu­ pation du saint docteur d’expliquer que nous devons mettre nos cflorts à nous purifier de nos fautes légères, sans que rien trahisse en lui celle idée que la repro­ duction matérielle du geste du Sauveur puisse le moins du monde contribuer à celle purification. S’il pouvait y avoir quelque doute sur la vraie pensée de saint Bernard, 1) semble qu’il suffirait de la comparer avec la doctrine un peu plus explicite, mais au fond identique, d’un contemporain, Ernauld, abbé de Bonneval (1156). Dans un livre De cardinalibus operibus Christi, attribue jadis à saint Cyprien et édité a ce litre par Nicolas Kigault, Paris. 1618, reproduit par Migne, P. L·., t. clxxxix, col. 1610-1678, il commente le lavement des pieds après les autres • mystères · ou sacramenta de la vie du Christ. < Déjà le Seigneur avait distribué aux apôtres les sacramenta de son corps, déjà Judas était sorti (ce détail paraît contraire au texte de saint Jean) quand tout à coup, se levant de table il se ceint d’un linge et, s’agenouillant devant Pierre, il rendit, lui. Maître, au serviteur le service d'une parfaite humilité. Et pour que rien ne manquât û la perfection de son ensei­ gnement, entre les préceptes fixes et immuables et ceux que l’on peut changer et modifier, il établit une distinction . de la sorte, les uns étant établis pour tou­ jours, en dernier lieu une sorte de bain est offert aux fideles pour leurs expiations quotidiennes. « Voila pourquoi, Seigneur très bon. vous lavez les pieds de vos disciples : c'est qu’après le baptême, que le respect défend de réitérer, vous nous avez ménagé un autre bain qui ne connaît pas d’intermittence, aliud lavacrum procurasti quod nunquam debeat inter­ mitti. Mais, ce que vous enseignez, vous commencez par le faire, afin que nous apprenions de votre bonté (fuel avantage il y a dans celte œuvre, quanti quæstus hoc opus sit. < Le Seigneur lui dit : .Vfsi lavero le, non habebis par­ tem mecum. Peu à peu il déclare la nécessité de ce mys­ tère, déjà établie par la condition posée. Si nous ne pouvons avoir de part avec le Christ qu’a la condition que lui-même nous lave les pieds, nous voilà forcés à consentir. Qu’il nous les lave donc, qu’il les essuie et nou · expose les virtualités de ce mystère, sacra­ menti hujus nobis virtutem exponat. Nous avons dit plus haut que ceux qui sont une fols lavés par le baptême n’ont plus besoin d’un autre bain. Mais celuici a été institué en vue de nos fautes quotidiennes, sed hoc lavacrum quotidianis est excessibus institutum. Notre examen attentif, pigis retractatio, doit aller jusqu’au bout, scruter la moindre de nos œuvres et de nos pensées, corriger et laver l’âme mobile et instable dont les passions se donnent libre cours jusqu'au vice. Nous ne devons rien laisser dans notre vie qui ne soit soumis à l’examen, qui ne soit expié par nos gémisse­ ments et nos soupirs. » P. L., I. clxxxix, col. 1650 sq. On le volt clairement par ces derniers mots, il s’agit Ici beaucoup plus d’examen de conscience que de sacrement, au sens moderne du mot. Ces textes de saint Bernard et d'Arnauld de Bonneval (sous le nom de saint Cyprien), avec celui de saint Ambroise cité plus haut (col. 18) forment une des dif­ ficultés les plus ressassées contre la doctrine du septé­ naire. Il y a longtemps d’ailleurs que celte discussion, après avoir été un des lieux communs de la polémique protestante nu xvi· siècle, n’est plus qu’une tradition d’école que les auteurs se transmettent pieusement sans qu’elle passionne les esprits. A l’argument patrislique on ajoute ordinairement une raison théologique tirée de la définition générale du sacrement. Signe sensible de la grâce institué par IX. — 2 35 LAVEMENT DES PIEDS. EST-IL UN SACREMENT ? — LAVINIIETA Jésus-Christ : ne semble-t-il pas que les deux parties de cette definition conviennent admirablement au lavement des pieds, et bien mieux meme qu’à tel ou tel des rites admis dans le septénaire officiel ? Une circonstance particulière devait, en effet, attirer l'attention sur le lavement des pieds. C’est que cette pratique semble clairement et formellement pres­ crite par Jésus-Christ : Exemplum enim vobis dedi ut quemadmodum ego feci, ita et vos faciatis. Si l’on avait en faveur de tel de nos sacrements, de la confirma­ tion, par exemple, un texte évangélique aussi formel, on n’hésiterait pas à y voir l’institution divine du sacrement. De la une difficulté que les controversistcs protestants du xvi· siècle ont fait valoir contre la doctrine du septénaire. Bellarmin a rencontré cette difficulté et y a répondu dans les Controverses, t. il, De sacramentis in genere, I. 11 J, e. xxiv, De numero septenario. Après avoir expédié sans trop de peine différentes objections tirées de l’usage extensif du mot sacramentum chez les Pères, il ajoute : De lotione pedum major est difficultas. Et il donne les raisons de l’objection, empruntées principa­ lement à Chemnitz : N’avons-nous pas ici la promesse de la grâce, si non lavc.ro le non habebis partem mecum, l'institution divine, exemplum dedi vobis... et vos debe­ tis, un mystère quod ego facio lu ncscis modo, enfin des autorités pal ris tiques, saint Ambroise, saint Cypricn, saint Bernard ? La réponse est donnée brièvement : on en retrou­ vera la substance dans tous les théologiens postérieurs : Le lavement des pieds a été un sacramentum largo modo, quemadmodum sacramenta dicuntur omnia quœ mysticum sensum habent, et figura sunt ac typi aliarum rerum. Mais, pour être un sacrement proprement dit, il lui manque : a) Une promesse de grâce sanctifiante, car la parole Xisi lavc.ro n’est qu’une menace de châ­ timent pour une désobéissance. Sï enim Petrus obsti­ nate recusasset illam lotionem, pcriissel in «ternum; nun quia illi deerat lotio pedum, sed quia peccaverit contra Christum et deerat illi obedientia. Ce qui n'em­ pêche pas le sens mystique exposé par saint Augustin, etiam justos indigere ut Christus eos quotidie lavet a peccatis venialibus. Mais cette purification n’exige pas la gratia gratum faciens. C’est pourquoi le Christ ajoute, de celui-là même dont les pieds ne sont pas lavés : est mundus totus. Le péché véniel n’empêche pas la grâce sanctifiante, encore que le juste puisse avoir besoin d’une purification plus complète. D’ail­ leurs. si le lavement des pieds opérait efficacement la purification des péchés véniels, c’est tous les jours qu’il faudrait le pratiquer. Au contraire, le rite unique pratiqué par Jésus-Christ figure pour toujours l’ablu­ tion Intérieure que nous recevons de lui. b) Il manque encore à ce rite l’institution divine : ulioqutn peccarent fere omnes homines qui non utuntur ista caeremonia. Le commandement du Christ et vos debetis doit s’entendre au figuré : prœcipit humilitatem cl caritatem, non autan ipsam materialem lotionem pedum, ut patet ex praxi Ecclesiœ : nunquam enim Christiani putarunt se habere speciale mandatum de lotione pedum. Quant aux textes des Pères, ils se laissent expliquer. Saint Ambroise ne parle pas de la purification du péché proprement dit, mais seulement de quasdam reliquias peccati originalis. D’ailleurs il se garde bien de blâmer l’Église romaine, où le lavement des pieds postbaptismal n’était pas en usage (il s’agit ici de l'auteur du De sacramentis, attribué alors couramment à saint Ambroise). Saint Cypricn et saint Bernard, si attente legantur, ne parlent pas d’un rite sacramentel à pratiquer matériellement panni nous, mais seule­ ment d’un geste symbolique de Jésus-Christ ; et sane si putarent lotionem pedum esse sacramentum, oporteret 3G nos quotidie ex eorum sententia lavare invicem pedes : id enim ipsi dicunt, hoc sacramentum esse quotidianarum culparum expiationem. Voilà en deux colonnes (199 et 200) du t. ni de la dernière édition des Controverses, revue par Bellarmin lui-même, Cologne, 1619, la réponse qui a passé substantiellement identique dans tous les théologiens postérieurs. On nous dispensera de les énumérer. En somme, à la difficulté systématique exposée plus haut et qui se tire de la notion abstraite du sacre­ ment combinée avec le fait de l’institut ion par le Christ, la meilleure réponse est encore aujourd’hui celle de Hurler, Theologiae dogmatica: compendium, I· édit., t. m, p. 222 : in re sacramentaria optimam esse interpretem Ecclesiœ praxim. Cum ergo ex hac constet pedum lotionem nunquam habitam fuisse, pro vero proprioque sacramento, manifestum quoque est verba Joa. XIII, II, de sacramenti alien jus institutione non esse intelltgenda. Les encyclopédies religieuses contiennent toutes un article sur le lavement des pieds ( Fussivaschung,Fcetu)ashing, zi blu­ tions). Voir surtout A. Frnnk-Nighc dans Encyclopedia of Religion and Ethics, t. v, p. 81 sq.— Pour les usages monas­ tiques. outre les commentateurs de la règle de S. Benoit, c. 35 < t 53, et Mnrtène, De ritibus monacharum, voir dom U. Berlière, Le Mandatum, dans la Revue liturgique et monastique, 1920, p. 131-139.— L’histoire du Mandatum proprement dit a été esquissée par D. Stiefenhofer dans Feslgabe Alois KnÔpflerzur Vollcndung des 70 Lebensjahrcs gcuddmct, travail que nous avons utilisé en le rectifiant au besoin d’après les sources citées nu cours de l’article. A. Malvy. LA VILLE (Léonard de), auteur français du xvi· siècle. — Originaire de Charollcs, maître d’école à Lyon. On connaît de lui. 1° Complainte et Quérimonie de Γ Église à son époux Jésus-Christ contre les héré­ tiques et les Turcs, sur da pacem domine /.v diebus NOSTRIS, ensemble une déploration de la France à Jésus-Christ, sur le psaume, deus venerunt okN TES IN HÆRKDITATEM TV am, Lyon, 1567. — 2° Traité de la predestination contre Calvin, Lyon, sans date. — 3° Dacrygélasic spirituelle du roi Charles IX sur les combats et victoires obtenues contre les séditieux cl rebellés hérétiques, extraite des psaumes de David, Lyon, 1572. — La Ville a aussi traduit du latin en français les Antiquités de Lyon de Simphorlcn Champier (Pierchanus) et des Lettres envoyées des Indes orientales..., par le dominicain Fernand de Sainte-Marie, Lyon, 1571. Ιλ Croix-du-Mninc et du Verdier, Ribliothéque française, édit. Rlgoley de Juvigny, t. n, Paris, 1772. p. 37, t. iv, 1773, p. 586; Papillon, Rlbllothéquc des auteurs de Rourgognc, Dijon, 1715. t. Π, p. 353; HOfcr, Nouvelle biographie géné­ rale, t. xxix. col. 1016; Revue du Lyonnais, t. iv, p. 57. E. Αμλνν. LAVINHETA (Bernard), franciscain est assez peu connu; Wadding lui consacre deux lignes et encore le nomme-t-il Bernardin. Son continuateur se con­ tente d’ajouter qu’il était conventuel et docteur en théologie. Le P. Bernard s’adonna de façon spéciale à l’étude des œuvres du « Docteur Illuminé» (R. Lulle), et il contribua largement à mettre le hillisme en vogue au commencement du xvi· siècle. Lefèvre d’Et aptes, qui le qualifie sacrœ paginœ doctor egre­ gius, atteste qu’il l’enseignait à l’Ùniversité de Paris, en 1515, favorabili auditorio. H Pense gnait également dans des ouvrages devenus fort rares; voici ceux que nous avons pu rencontrer: Ars brevis illuminati doct. mag Ruymundi Lulli, quœ est ad omnes scientias pauco el brevi tempore assequendas inlroductorium et brevis via : una cum figuris illi materie deservientibus : necnon et illius scientie approbatione. In cuius castigatione attendat tector quod castigatissime may. Rem. de I.avinheta artis illius fidissimus interpres insudarit. Quia si elementum aut demas aut addis (ipsum rei iota) totius 37 LAVINIIETA LAXISME. ETAT DE CONSCIENCE ni summam immutas : et ad alios artis hui user. libros quos propediem in eadem facultate sumus emissuri te reddis inhabilem, in-l®, Lyon, 1511. Ccd le même ouvrage, pensons-nous, qui reparut sous ce litre : Janua artis Lalli... Introductorius ad omnes scientias, Cologne, 1516. Illuminati sacre pagine professoris, amplissimi magistri Raymundi Lullt Ars magna, generalis et ultima, quarumcunque artium et scien­ tiarum ipsius Lulli assecutrix et clavigera, et ad eas aditum faciliorem pnebens, antehac nusquam arti impressoric emunctius commendata ; et per magistrum Bernardum la Vinheta, artis illius fidelissimus inter­ pretem elimata. Una cum figuris suo situ decenter intextis et totius operis cnuclcativis. Insertis proderea cuilibet parti capitulo et rubrico, titulis et annotationibus, adjecto indice alphabctico sive repertorio sententias electiores complectente, ad folia remissivo, in-l®, Lyon, 1517. - Dialectica seu logica nova ven eremita Rtvmundi Lulli diligenter reposita : restitutis qUK nuper fuerant sublata, ht additis tractatu de inventione medii, item trac, de conversione subiecli et pradlcatt per medium, per M. Bernardum Lavmhetam, in-l®, s. 1., (Paris), 1518. — Practice compendiosa artis Raymundi Lui. Explanatio compendiosaque applicatio artis illuminati doctoris magistri Raymundi Lulli ad omnes facultates : per reverendum magistrum Bernardum de Lavinheta, artium et theologia: doctorem, lucubrata, et ad commu­ nem omnium utilitatem edita. Hujus operis novem sunt libri...; à la fin du volume : Ad laudem Jesu Christi... et ad utilitatem rei publica· finivit Bernardus de Lavin­ heta hoc opus in conventu sancti Francisci, alias sancti Bonaventurie Lugduni 1 murlii anno 1523, in-1®, Lyon, 1523. L’érudit protestant Jean-Henri AJstcd réédita une partie de la Practica compendiosa dans son volume faussement intitulé : Bernhardi de Lavinheta opéra omnia, in-l2, Cologne, 1612, car il en retrancha, ainsi qu’il avertit lui-même son lecteur, tractatus quosdam theologicos, puta de septem sacramentis, de potestate summi Pontificis cl consimiles. Il remarque aussi que Lavinheta écrivait more suo et sui sicculi, i. e. barbare et papistice, et il met le lecteur en garde contre ce double écueil. On trouve encore une partie de cet ouvrage, ainsi que hi Dialectica, dans le recueil de Valero de Valeriis intitulé Raymundi Lullii opéra ea quir ad inventam a b ipso artem universalem perlinent cum diversorum commentariis, in-8®, Strasbourg, 1651. Nous trouvons encore sur le catalogue du British Museum, au nom de Lavinheta, De Incarnatione Verbi, contra magistrum sententiarum et sectatores eius : una cum impugnatione secte nominalium et confutatione Hcbrcorum et Sarrhoccnor., in-fol., Cologne, 1516. Wndding-Sharnglln, Scriptores ordinis minorum, Home. 1806; Lefèvre d’Etnples, Proverbia R.i mundi, Philosophia amoris, Paris, 1516; Snlzlnger, //. Ragmundi Lidlii opera, .Mayence, 1721, t. i, prolégomènes; Histoire littéraire delà h rance, Paris, 1885, t. wix. p. 62. P. Édouard d’Alençon. LAXISME. — On peut considérer le laxisme comme un état de conscience ou comme un système qui se rapporte h la question du probabilisme : I. LE LAXISME, ÉTAT DE CONSCIENCE. — I. Description,— Le laxisme consiste dans une disposition morale qui porte à nier l’obligation de faire une chose, d’en éviter une autre ou du moins à en diminuer la gravité. Sur des raisons insufsantes, méprisables même, on juge et l’on conclut que tel acte réellement défendu ne l’est pas, ou que tel péché n’est pas si grave qu'on le dit. Il y a une diffé­ rence marquée entre le pécheur vulgaire et le laxiste; le pécheur ne nie point l’obligation, il la transgresse, il ne nie point sa faute; le laxiste nie l’obligation, il sup­ prime ou du moins abaisse la barrière morale que Dieu 38 a élevée entre ce qui est permis et ce qui est défendu. On ne doit pas non plus confondre le laxisme avec la conscience large. La conscience large équivaut Λ un probabilisme sérieux qui juge sur de bonnes raisons que clans tel cas la loi n'obhgc pas, bien que les raisons en sa faveur soient aussi fortes ou même plus fortes. Le terme laxisme doit donc se traduire par conscience relâchée qui juge : 1. léger ce qui est grave, c’est le premier degré; 2. permis ce qui est certainement défendu, deuxième degré; 3. qui refuse plus ou moins consciemment de voir le bien pour n’avoir pas a le faire, en arrive à ne plus vouloir voir, â ne plus pouvoir voir : Nolutt intelhgere ut bene ageret. Ps., xxxv, I. IL Causes. — Cet état de conscience a des causes multiples qu'on peut ramener aux suivantes, en sui­ vant l’ordre Λ la fols logique et historique : 1· le milieu dans lequel on vit, avec scs influences extrêmement variées et très puissantes de l’éducation familiale, de l’école, de l’atelier, de la société dans laquelle on a grandi et vécu, dispose à atténuer les vérités religieuses; on a été habitué dès l’enfance à les considérer, non comme Dieu les a enseignées et l'Église les a définies, mais comme le monde les voit. On a eu sous les yeux de mauvais exemples, on n’a entendu que des ré­ flexions malsaines; tous les préceptes paraissent dénués de fondement, on n'y croit plus. — 2® L’absence habituelle de réflexion sur soi-même en résulte et devient une deuxième cause. On agit dans les choses morales par impulsion, sans pensée, et, sur toutes choses, on en arrive h former un faux jugement dans l’ordre spéculatif et pratique, on vit dans une erreur perpétuelle, dans une Ignorance plus ou moins invin­ cible sur la valeur de ses actes passés, présents, futurs. — 3· La violence des passions s’augmente par l’absence totale de réflexion; on n’est plus sensible qu’à l’amourpropre qui ne voit plus que le plaisir, l’intérêt, l’ambi­ tion; « Au lieu de régler, dit Bourdaloue, nos désirs par nos consciences, nous nous faisons des consciences de nos désirs. » Sermon sur la fausse conscience, 1· part. — *1° Les fautes commises font contracter l’habitude du ma) dans lequel on vit comme dans son élément. Comment alors apprécier le péché à sa juste valeur puisqu’il est devenu une seconde nature ? — 5° Une raison plus avouable, en tout cas plus spécieuse et qui peut se rencontrer chez de vrais croyants, est une confiance présomptueuse en la miséricorde de Dieu. On l’appelle le bon Dieu, se dit-on, il ne me damnera pas pour cela... 11 sait bien de quelle étoffe nous sommes faits, etc..., oubliant ainsi que la justice de Dieu est aussi parfaite que sa miséricorde est infinie. III. Espèces. — De ces causes et selon les milieux résulte un laxisme qui peut s’appeler d’abord : 1° paresseux. Ne parlons pas des ignorants, mais de ceux qui ont étudié, prêtres ou laïques instruits. Par une généralisation trop complète, trop habituelle des principes réflexes, on se range habituellement sinon toujours du côté de l’opinion bénigne : « Les auteurs, dit-on, ne s’entendent pas; » par crainte d’effort plus encore que par mauvaise volonté, on se refuse à examiner le cas sérieusement. On ne voit plus que l’adage : lex non obligat cum tanto incommodo, et Γοη oublie la cont re-parlie : dura lex, sed tex. Et puis, tout le monde, n’agit-il pas ainsi ? Ainsi, de degré en degré on arrive : 2 · au laxisme revoit*, disposition habituelle de la conscience à abonder dans le sens égoïste de son orgueil, de son intérêt, de son plaisir, révolte de l'es­ prit, révolte de la chair; «on a bien le droit, dit-on, de jouir, de vivre à sa guise. · etc... On tombe ainsi : 3° dans le laxisme aveugle et Ton piétine sans hésiter les préceptes les plus clairs, les plus formels de la loi naturelle, de la loi divine, de la loi ecclésiastique. La conscience est frappée de cécité, d’anesthésie, de léthargie morale, et cet état est volontaire nu moins 39 LAXISME. SYSTÈME DE MORALE dans sa cause; si Ton y est arrivé, si l’on s’est empoi­ sonné, c’est qu'on l’a voulu, si l’on ne voit plus, c’est qu on s’est crevé les yeux, on vit dans l’état habituel du péché grave. Au commencement du xix· siècle, saint Alphonse de Liguori paraissait trop bénin, aujourd’hui on le trouve quelquefois trop sévère, on cherche des accommodements A tout : I.'Église finira, dit-on, par s’adapter à la loi du divorce, · etc. Le laxisme sc résout donc habituellement en une ignorance (voir ce mot) plus ou moins vincible. Si elle est vincible et qu'on s’en rende compte, il y a obliga­ tion de s’instruire et de ne pas agir tant que la con­ science ne sera pas redressée. Si elle est invincible et c’est, d’après l’énoncé des causes, le cas le plus habituel, le mai parait irrémédiable, il est du moins très grave. L'agent n’est peut-être pas ou n’est peut être plus coupable dans l'acte même, il le reste dans la cause, plus souvent sans doute qu’on ne croit. IV. Conséquences. — En tout cas. que l’on soit ou non coupable en agissant, les conséquences sont redoutables pour la famille, la société, l’Église entière. C’est que d'abord il y a : 1° Mal matériel, or le péché matériel est un mal véritable, un outrage à Dieu et à su Providence, un profond désordre introduit dans le monde par la créature, à l’encontre de la sagesse que le Créateur a voulu mettre dans scs œuvres, Une bêle déchaînée dans un beau jardin qu'elle dévaste, un feu mis par imprudence qui dévore tout, un malencon­ treux restaurateur qui gâte un édifice sous prétexte d’embellir ne sont pas coupables personnellement, le mal est cependant commis. Il a pour conséquence : 2 Un scandale souvent très grand. Combien sont impuissants à se diriger par eux-mêmes et ne peuvent avoir d’autre règle que l’exemple qu’ils, ont sous les yeux : les enfants, ceux qui n'ont pas suffisamment étudié, en sont là. Qui peut alors mesurer les consé­ quences qu’entraînent les maximes relâchées répan­ dues dans notre société ? Nous touchons ici à un des maux les plus profonds de notre époque en ce qui con­ cerne le mariage, la justice, la charité, etc. Sans comp­ ter que le péché materiel peut fort bien . 3J se trans­ former en péché formel. Quand il s’agit du droit natu­ rel, on n’est sans doute jamais tout à fait sûr de ne pas pécher, la bonne foi complète doit être bien rare sauf chez le vulgaire complètement ignorant. Un jour ou l’autre, une circonstance Imprévue, une lecture, un sermon, une réponse inattendue à une question posée éclairent la conscience malgré elle. Mais l’habi­ tude mauvaise est prise, il faudrait pour y résister plus de force qu’on n’est capable d’en déployer, et l’on pèche formellement. V. Remèdes. — Sans doute, il y a des remèdes que tout le monde connaît : la prière, la réflexion avant d’agir, l’examen de conscience, un bon directeur, la maîtrise des passions, la communion, etc. Ces remèdes en eux-mêmes sont tout ce qu’il y a de plus efficace, mais la conscience relâchée est tout ce qu'il y a de plus Incapable d'en faire son profit. On a besoin d’une forte nourriture, elle ne manque pas, mais on n’a point d’estomac pour la prendre. Aussi, pour l’empêcher d’exister faut-il dire comme saint Paul : « Prêche la parole, insiste à temps et à contre-temps, reprends, menace, exhorte, avec une entière patience et tou­ jours en instruisant.· H Tim.,iv, 2. II. LE LAXISME, SYSTÈME DE MORALE. — Cet étal de conscience pratique est aussi ancien que le inonde et durera sans doute autant que lui. Au xvîi* siècle, l’Église eut à réagir contre certaines tendances théoriques et dut condamner des propositions erronées qu’elle releva dans les ouvrages de nombreux théologiens. Nous étudierons d abord très brièvement : les circonstances qui expli­ 40 quent l’apparition du laxisme. Avec de» détails plus abondants l’histoire de la querelle du laxisme (col, I ! ). I. Circonstances qui expliquent l’apparition du laxisme. — Nous n’avons pas à exposer Ici les systèmes imaginés depuis le xvr siècle pour résoudre le problème de la conscience douteuse, pour trans­ former le doute théorique sur l’obligation morale de faire ou d’éviter quelque chose en certitude pratique pour agir sans crainte de péché. Voir Prou uui isml. Qu’il suffise de dire (pic. s’ils doutaient de la certitude d'une obligation, les Pères conseillaient de résoudre le cas avec humanité : · Quand on ne sait pas si une viande a été immolée aux idoles, dit saint Augustin, on peut la manger sans scrupule. > Epist., xlvii, ad Publicolam, n. 6, P. L., t. xxxui. col. LS7. Il aurait été, et avec lui la plupart des autres, probabiliste avant la lettre. Saint Thomas et les docteurs du Moyen Age auraient incliné plutôt vers le probabiliorismc. Au xvr siècle, les principes réflexes restés jusque-là à l étal latent dans les différents auteurs ont commencé d’être for­ mulés dans un système théologique. En 1577, Médina, O. P., résume ainsi sa pensée : .S/ est opinio probabilis, licitum est cani sequi, licet opposita probabilior sil. H entend par là que, si une opinion a pour elle de bonnes raisons, on peut la suivre, même quand l’opi­ nion contraire a pour elle de meilleures raisons. C’est, exprimé en quelques mots, Je probabilisme sage auquel, après de très longues discussions qui ont occupé le xvn· cl le xvin· siècle, on aboutit de nos jours. Selon la tournure d'esprit des théologiens qui suivront, ce probabilisme revêtira trois formes princi­ pales : 1. Les tins, comme Suarez, Amort, Sylvius, etc., diront : on ne peut suivre l'opinion qui favorise la liberté si elle n’est pas clairement probable, si elle l’est vraiment moins que celle qui oblige à suivre la loi : c’est presque du probabiHorisme. 2. D’autres, Lugo, les docteurs de Salamanque......... diront : quand l’opinion qui favorise la liberté a pour elle de sérieuses raisons, on peut la suivre, quand même l’opi­ nion qui plaide pour la loi serait mieux appuyée. On reconnaît le système de Médina qui prévaudra au XIXe siècle. - 3. Quelques-uns sc contenteront pour exempter de la loi d’une raison, quelque faible qu’elle fût, ou bien appliqueront leur système à l’un des trois cas dans lesquels l’Église a déclaré qu’il fallait tou­ jours être tutioriste : choses nécessaires de nécessité de moyen, validité des sacrements, danger d’ordre tem­ porel ou spirituel que l’on est tenu d’éviter en justice ou en charité. On peut citer Sanchez (t 1624), Bauny S. J. (f 1649), Leander, O. SS. Trin. (+ 1663), Diana. théatin(t 1663), Tamburini, S. J. (t 1675), Moya.S. J., (t 1684), Jean Caramuei. cistercien (t 1682), le plus relâché de tous, selon le sentiment de saint Alphonse de Liguori. Voir ces mots et t. vin, col. 1079 sq. Vers 1610, la casuistique sc trouvait en présence de problèmes très graves, et Infiniment délicats; il s’agis­ sait de concilier les exigences de la vie moderne avec les prescriptions de la morale chrétienne : ainsi, la théologie avait jusque-là condamné non seulement l’usure, mais le prêt à intérêt; cl voici que le crédit esl né. les banques vont s’ouvrir... Les catholiques seront-ils condamnés à rester hors de la richesse qui sc crée ? Le but des casuist es, en cherchant une conci­ liation entre la loi religieuse d’hier cl la nécessité économique d'aujourd’hui, n’était pas du lout d'énerver la morale, de ♦ tout permettre aux chrétiens mais de leur permettre de n’être plus les hommes d’une civilisation disparue, de les empêcher de devenir des êtres d’exception. Pour ménager la transition entre le passé et l’avenir, ils ont introduit la probabilité qui, bien comprise, est acceptable. LAX ISM E. LA QUERELLE DI Le reproche le plus mérité que l'on puisse faire â la théologie es avan­ tages cl ses Inconvénients dans la Compagnie de Jésus, l’ont favorisé de la même manière dans les autres familles religieuses et chez les théologiens sécu­ liers. Quand les plus hautes autorités ecclésiastiques, Sorbonne. Assemblée du clergé de France, Faculté de Louvain. Suint-Office, sc sont prononcées sur certaines décisions de la casuistique relâchée, elles n’ont pas cru devoir faire porter ù tout un inslitut une réprobation qui. en stricte justice, devait sc partager entre les représentants, plus ou moins autorisés, de divers ordres religieux. Ces remarques faites, nous allons suivre en France, en Belgique et â Rome les condamnations qui furent portées contre certaines maximes réputées dange­ reuses. /. r.x aâa.vcæ; — C’est en France que l’attaque contrôle laxisme fut d’abord menée le plus vivement. On peut grouper les faits sou i les rubriques suivantes : Les première.' escarmouches. 1610-1613; les Provin­ ciales, et la littérature polémique qu’elles font éclore (1657 et années suivantes); l’affaire d’Amad-vus Guimcnius (1665); l’attaque générale menée par l’Assemblée du clergé de 1700. 1° ixs premières escarmouches (1610-1613). — Pour apprécier le caractère exact de ces attaques, il n’est pas Inutile de faire remarquer quelques dates. L*Augus­ tinus a paru en 1639, mais il ne commence à se ré­ pandre en France qu’en 1611; il serait donc vain de présenter la campagne qui se déclenche en 1640 contre la morale relâchée comme une manœuvre janséniste. Elle sc rattache beaucoup plutôt à la lutte de l’Unlvcrsile de Paris contre les jésuites. 1. L'affaire llauny. — On peut dire d’ailleurs que la première attaque contre le laxisme était partie de Rome, où. le 26 septembre 1610, avait clé mise a Γ Index la Somme des péchés du P. Bauny, dont les nombreuses éditions s’ôtaient multipliées depuis 1630. Cf t. iî. col. ISO. Mais l’on sait que les traditions galli­ canes de l’époque regardaient comme non avenues les décisions des congrégations romaines; et il n’était pas rare (Bossuet le fera remarquer plus lard) de voir les religieux les plus dévoués au Saint-Siège excipcr de cette jurisprudence gallicane pour atténuer en France 43 LAXISME. LA QUERELLE DU LAXISME EN FRANCE les effets de condamnations portées contre eux à Borne. Π n'y a donc rien d’extraordinaire dans le fait que les ouvrages du P. Bauny furent déférés à la Faculté de théologie de Paris, le 5 novembre 1610. 11 s'agissait de la Somme des péchés, déjù nommée, de la Pratique des bénéfices, enfin d’un écrit latin, De sacramentis ac persanis sacris, qui d’ailleurs allait être mis ά ΓIndex par Rome, le 17 décembre de celle même année 1610. L'examen des livres dénoncés dura long­ temps; dans l'intervalle le P. Bauny fut interrogé par l’un des délégués de la Sorbonne sur les principaux articles contenus dans son livre. « Il avoua Ingénument qu’il n'écrirait pas maintenant ce qu’il avait avancé sur la matière de l’usure; que pour les autres articles il s’en tenait à cc qu’il avait écrit, étant fondé en raison. » Le 1er juillet 1611, la Faculté entendit lecture des propositions extraites de la Somme des péchés, avec les notes et censures appliquées par les commis­ saires délégués à l’examen. Les passages visés par les examinateurs se rapportent : Λ la haine du prochain, au pardon des injures, à certaines fautes contre la chasteté (distinction entre le stupre cl la fornication), à la restitution, à la réparation des dommages causés par l’intermédiaire d’un tiers, â l'usure, aux diverses sortes d’excommunication, ù l’absolution des cas réservés. Sur tous ces points les censeurs opposaient aux conclusions, trop lâches à leur gré. du casulstc les enseignements rigides de la sainte Écriture et des Pères. L’énumération que nous venons de faire n’est pas sans Importance; tous les points signalés ici seront repris par Pascal dans les Provinciales. Mais, durant l’examen des ouvrages du P. Bauny, des interventions puissantes s’étaient exercées en haut lieu. Le chancelier de France, au nom de Richelieu, avait donné ordre à la Faculté d’ajourner sine die la publication de la censure. Une requête fut adressée au cardinal par la Faculté. On y représentait la nécessité de sévir contre les méchants livres, et spécialement contre celui du P. Bauny < dont les erreurs et les maximes corrompues, aver les falsifications qu'il fait des auteurs qu’il cite, » seraient fidèlement rapportées. Malgré cette démarche, le tout-puissant ministre ne laissa pas publier la censure, et en 1613, l’auteur de la Théologie morale des jésuites (voir col. IG) osera soutenir que la Faculté avait approuvé le livre du P. Bauny. Dans sa séance du 1° avril 1614, le syndic de la Faculté s’éleva vivement contre celte assertion cl rappela que la Compagnie « aurait fait publier cette censure si clic n’eût reçu commandement de Mgr le chancelier d’en différer la publication jusqu’au retour du cardinal de Richelieu. » Texte latin dans Duplessis d’Argcntré. Collectio judiciorum, Paris, 1736, t. ni o, p. 28-35; texte français dans Censures de la doctrine cl de la murale des jésuites jades parla Faculté de théolo­ gie de Paris, Paris, 1762, p. 224-215. L’Assemblée du clergé de Prance, réunie à Nantes en 1611. avait pris soin de marquer, elle aussi, sa réprobation contre les livres incriminés. Dans sa stance du 12 avril, lecture faite du décret de Vindice qui condamnait trois livres du P. Bauny, elle déclarait que les dits livres étaient sujets à censure, · qu’ils portaient les finies au libertinage, à la corruption des bonnes mœurs, violaient l’équité naturelle et le droit des gens, excusaient les blasphèmes, usures, simonies et plusieurs autres péchés des plus énormes comme légers et jetaient des semences de division entre les prélats de l'Églîse, desquels ils tfichent d’anéantir toute l'autorité et les magistrats desquels il emploie toutes les entreprises de juridiction comme lois du rosaume. · L'Assemblée décidait donc que l’on adresserait une lettre nu pape pour le remercier de la censure dr> livres du P. Bauny et le supplier de con­ damner aussi ceux du P. Cellot (De hierarchta et 44 hierarchis, voir t. Π, col. 2089). « Et pour cc que ces nouveautés et particulièrement celles des cas de conscience, se divulguant en langue vulgaire, sont lues de toutes sortes de personnes cl font commettre beaucoup plus de péchés qu’elles n’en corrigent, Sa Sainteté sera suppliée d'interposer son autorité ù ce que personne n’écrive des cas de conscience en langue vulgaire. Et afin que, parmi tant de diverses opinions, qu’un chacun â l’envi lâche de publier et introduire en cette matière, les fidèles sachent quelles sont les vraies pour les suivre, messeigneurs les commissaires .sont aussi priés d’écrire une lettre ii la Faculté de théologie de Paris, de la part de l’Assemblée pour l’inviter à faire concerter les conclusions certaines de la théologie morale (suit la désignation des docteurs â cc proposés), afin que les résolutions qui seront par eux formées soient après recueillies en un corps de théo­ logie morale cl publiées en latin par quelqu’un d'entre eux avec l’approbation des prélats... Elle a aussi or­ donné de dresser une lettre circulaire, contenant la présente résolution pour être envoyée ù tous les pré­ lats avec les extraits faits par la Sorbonne des endroits les plus pernicieux desdits livres et la censure de la congrégation de Vindice, laquelle sera réimprimée à cette fin; et le tout étant dressé, sera présenté à Mgr le cardinal-duc, fi ce qu’il lui plaise donner son approbation et protection. » Le texte dans Hecueil des actes, titres et mémoires concernant les affaires du clergé de France, édit, de 1771, t. î, col. 635-637. 2. L'affaire Cellot. — Le livre du P. Cellot, déjà mentionné, s’il est étranger, dans son ensemble, à la présente querelle, n’avait pas laissé d’y fournir quelque aliment. Parmi les propositions extraites par la Sor­ bonne et censurées au mois de juin 1641, on relève celle-ci : Prop. 11 : La doctrine des mœurs réglée sur les nouveaux casuistes : « De tous les auteurs qui ont récemment écrit, Valero Rcgnauld (c’est le Réglnaldus souvent cité), qui a traité cette matière pendant plus de vingt ans, se glorifie de suivre plus souvent le sen­ timent des autres que sa propre opinion et surtout le sentiment des plus nouveaux, parce qu’en matière de foi, il faut prendre les réponses des anciens sur les difficultés qu’on forme, mais, pour la doctrine des mœurs, il faut s’en tenir aux nouveaux écrivains, qui se sont appliqués à connaître et la nature de notre siècle et ses différentes affections.» Duplessisd'A.,ihid., p. 15; Censures, p. 262. On voit que dès ce moment la Sorbonne s’attaquait à l’un des aphorismes de la moderne casuistique : la préférence donnée, systéma­ tiquement, aux solutions modernes, contrairement au principe qui veut que l’on cherche dans l’antique morale les règles qui doivent encore diriger les chré­ tiens de nos Jours. 3. L'affaire Airaulf.— L’année suivante, ou peutêtre la même année, la Faculté de Paris, qui, surveil­ lait de près l’enseignement du Collège de Clermont, eut vent qu’un des professeurs de cette maison le P. Airau U (le nom est écrit Hayrcnu ou llércau par le P. Soinmcrvogel, bibliothèque, t. iv, col. 178), avait dicté ù scs élèves un certain nombre de thèses qu’elle jugea dangereuses; il s'agissait de résolutions de cas relatifs à l’homicide, au tyrannicide, au duel. Le maître incriminé aurait avancé « qu’il est permis de tuer celui qui a une autorité légitime de régner lorsqu'il en abuse à la ruine du peuple; qu’on peut tuer ceux qui veulent médire de nous ou nous ôter l’honneur; i d'accepter les duels, de procurer des avortements; qu’il appartient à ceux qui ont le soin du bien public de déposer les princes souverains. » Libellées avec cette concision, les solutions ci-dessus ne représentent que très imparfaitement la doctrine du P. \irault ; pour­ tant l'examen des cahiers rédigés sous sa dictée ne I laisse pas de témoigner de la grande confiance du pro- 45 LAXISME. LA QUERELLE DU LAXISME EN FRANCE 46 fcsscur dans les déductions de la raison raisonnante conspects à empêcher que pareilles propositions fussent en ce qui concerne ces délicates matières, il n'est pas enseignées > et ordonna « que le P. Airault demeure­ douteux par exemple que le P. Airault ait enseigné rait en arrêt en la maison du Collège de Clermont, (ou du moins que scs élèves aient compris) t qu'il est jusqu'à cc qu'autrement par Sa Majesté en ait été permis à un homme d'honneur de tuer celui qui lui ordonné. » 3 mai 161 L Voir Censures..., p. 316-31 R. veut donner un coup de baton ou un soufflet, pour iui L « La théologie morale des jésuites. · — C'est au moment même où la Sorbonne s'occupait du faire un affront considérable, s’il ne peut l’éviter autrement. (S'est le sentiment de Lopez, Gomez, P. Airault que paraissait à Paris un pamphlet ano­ nyme intitulé : Théologie morale des jésuites, extraite Clarus et d’autres, parce que cet affront est censé lui causer un plus grand tort que la perte d'une grosse fidèlement de leurs livres. Quoi qu'il en soit de l’auteur, somme d'argent, donc que si vous pouvez tuer (on a avancé le nom de Hallicr, voir ici t. v>, col. 2033, l’agresseur, pour éviter la perte de votre bien, vous et celui d’Arnauld, parmi les œuvres duquel l'ouvrage pouvez tuer cet homme pour ne pas recevoir cette a été réimprimé, Œuvres, édit, de 1779, t. xxrx, p. 74infamie. » Le P. Airault disait encore (ou ses élèves 91), son dessein apparaissait dès la première ligne. lui faisaient dire) : · Si vous tachez de ruiner ma répu­ « Il n'y a presque plus rien, écnvait-il, que les jésuites tation par des calomnies devant un prince, un juge, ne permettent aux chrétiens, en réduisant toutes ou devant d’autres personnes d'honneur, et que je ne choses en probabilités,et enseignant qu'on peut quitter puisse l'éviter autrement qu'en vous tuant en cachette, la plus probable opinion, me faire la même injure avec la langue, ne pouvant Lac. cil., p. 74. Suivait une série de propositions aussi l'éviter autrement qu’en vous tuant... Il faudrait sèches que possible et présentées avec les références pourtant avertir le calomniateur, afin de l'engager ù aux auteurs qui les avaient enseignées; elles sont cesser ses calomnies, et s’il ne le voulait pas, il ne serait groupées sous les titres suivants : 1. contre la morale pas ù propos de le tuer publiquement, à cause du scan­ chrétienne en général; 2. contre les commandements dale, mais en secret. » Et encore à propos de l’avorte­ de Dieu, et premièrement contre les deux commande­ ment : · Si une· femme peut se procurer un avorte­ ments généraux de l’amour de Dieu et du prochain; ment ? — Je réponds : 1. que si le fruit n’est pas animé, 3. contre le décalogue; 4. doctrine touchant le sacre­ et qu'il y ait du danger qu'elle ne meure elle-même, ment du baptême, de la confirmation, de l’eucharistie, elle le peut soit directement, soit indirectement... 2. de la pénitence, de l’ordre, de l’extrême-onctlon, du Si le fruit est déjà animé et qu'elle doive mourir avec mariage; 5. contre l'fcglise et la hiérarchie. — Les l’enfant, elle peut, avant que d’accoucher, prendre citations se rapportent particulièrement à Bauny, des remèdes qui nuisent indirectement à l’enfant, et mais aussi à Sanchez, Cellot, Valentia, Antoine Sirqui la guérissent directement. 3. Si une honnête tille moud. Garasse, Vasquez, Laymann, Mendosa. Sa. avait été corrompue malgré elle par un jeune homme et même, à plusieurs reprises, à Suarez et Lesslus. adultère, avant que le fruit soit animé, elle pourrait Après cet inventaire, que la haine a rendu très com­ s’en délivrer, suivant le sentiment de plusieurs; de plet, il restera bien peu de choses à glaner dans les peur de perdre son honneur, qui lui est beaucoup plus moralistes antérieurs à 1613. Mais la sérénité est ce qui précieux que la vie même. » Les solutions relatives au manque le plus à cette attaque passionnée. Visible­ duel s’efforçaient également de pallier la gravité de ment le débat se détourne de la manière où il avait été cet acte et d’énerver les censures ecclésiastiques qui primitivement engagé. Il y avait encore quelque tenue le visent. L'auteur ajoutait cependant : < Je croirais dans les Véritez académiques que venait, au même néanmoins qu'en France, après les édits des rois contre temps, de faire paraître Godefroy Hermant. Voir t. vî, le duel, il se trouverait à grande peine une si pressante col. 2263. La Théologie morale est déjà l'œuvre d’un nécessité pour qu’il parût être permis; c’est pourquoi sectaire. Déféré par les jésuites au Parlement de Bor­ il faut en détourner principalement à cause du scan­ deaux, le livre y fut condamné le 2 septembre 1611. dale. * Mais il proposait d’ailleurs, à la suite de Lcs» parce que rempli de calomnies, de mensonges et sius, d Henriquez, Le Millard, un certain nombre d'injures. » Duplessis d’A., t. m b, p. 248. Nous sommes d’échappatoires qui permettent d’accepter le duel,tout arrivés d’ailleurs au moment où commence la polé­ mique janséniste. L'archevêque de Paris, François de en évitant d’en prononcer le nom, par exemple : « Si vous m’attaquez, vous trouverez un homme plein de Gondy, vient de promulguer, le 11 décembre 1613, lu bulle In eminenti de Clément VIIf rendue contre cœur et de courage. J’irai demain par tel chemin, V Augustinus deux ans auparavant.C’est à l’apparition je ne le quitterai pas à cause devons. » Voir Censures... de Z'ons, p. 302. 305. de la Théologie morale qu’il faut faire remonter l'iden­ I ne enquête très serrée fut menée sur ces enseigne­ tification simpliste qui va peser désonnais sur toute la controverse, et qui assimile jésuites et défenseurs de ments par Louis de Saint-Amour, pour lors recteur la morale relâchée, jansénistes et partisans de la de l’Université. Finalement l’on présenta requêtes morule sévère. Bien ne sera plus funeste au sort d’une au Parlement de Paris (décembre 1613, janvier et discussion où il aurait été, semble-t-il, si facile de mars 1611) · par lesquelles l’L’niversité demandait s’entendre. qu’il fût fait défense au P. Airault, et à tout autre 2y Les PR0V/SCIALE3 et la littérature polémique jésuite, d'enseigner la théologie au Collège de Cler­ qu'elles suscitent. — On voit, d'après tout ce qui pré­ mont. > Mais la reine-régente ne voulut pas que le Par­ cède, que la campagne entreprise par Pascal du lement de Paris fût saisi de cette affaire. On se con­ 25 février 1656 (apparition de la 1 V· Provinciale) tenta de mander pour comparaître au Conseil le pro­ au 21 mars 1657 (XVIII· Provint.), n’avait pas le vincial et les trois supérieurs des maisons de Jésuites mérite de l’originalité. Pour la situer exactement, 1) de Paris, et, après une sévère réprimande, un arrêt convient encore de ne pas perdre de vue ce qui venait du Conseil d’Etat leur enjoignit « d’être plus cir­ LAXISME. LA QUERELLE DU LAXISME EN FRANCE de se passer a Louvain en 1653 et 1651 où des coups extrêmement violents avaient été portés à la morale relâchée. Voir plus loin. 1. Les Provinciales, -— Nous n’entreprendrons Ici ni d'analyser, ni de critiquer les Provinciales. Pour nous en tenir a celles qui se rapportent à la querelle du laxisme (n * a xvr ), il suffira de faire remarquer qu'elles ont délibérément accentué la confusion qui depuis 1643 pesait sur tout le débat. Alors que la question janséniste commence à prendre son caractère aigu, qu’elle tend à se circonscrire autour d’un point de doctrine capital pour le christianisme, Pascal tente une diversion, qui réussira pendant quelque temps Λ désorienter les débats. La question se posait de la | volonté salvifique universelle, de la valeur de la ré- ' dcmption.de la sauvegarde du libre arbitre, et Pascal répond : morale relâchée· Voilà le vice capital des Provinciales Mais, celte remarque faite, et elle est essentielle, il faut ?e mettre tout aussitôt en garde ; contre la tentation de révoquer en doute les abus des casuist es dénoncés par le terrible polémiste. Qu’il existât au milieu du xvn* siècle une · question de la , morale relâchée ·, tout ce que nous avons déjà vu nous le montre. Que le danger ait été aussi grand que Pascal, pour les besoins de la cause, veut nous le faire croire, c’est une autre affaire; et pourtant l’on trouvera plus loin des lettres épiscopales qui témoignent des alarmes très réelles de certains prélats, et dont la véhémence fait songer à telle page des Provinciales, L'essentiel ici est de signaler les diverses solutions relâchées critiquées par Pascal : il ne sera pas difficile de voir qu’on les retrouve soit dans les actes ecclesias­ tiques dont nous avons déjà parlé, soit dans les cen­ sures officielles de FÉglise que nous aurons ultérieure­ ment à examiner. La iv» Provinciale examine sous toutes ses faces ce principe qu’ « une action ne peut être imputée a péché si Dieu ne nous donne avant que de la commettre la connaissance du mal qui y est et une inspiration qui nous incite à l’éviter. » La v% apres avoir sommairement critique les solutions qui adoucis­ sent la loi du jeûne, s'en prend à l’un des principes de la probabilité : · Quand un pénitent suit une opinion probable, le confesseur le doit absoudre, quoique son opinion soit contraire à celle du pénitent. * De même cette autre maxime des casuistes est combattue dans la vr à savoir : «qu’uneopinion étant avancée par quelque casuiste et l’Églisc ne s’y étant pas opposée, c’est un témoignage qu’elle l’approuve; » en même temps Pas­ cal s’attaque à diverses solutions relatives à la simonie, aux honoraires de messe, à la compensation occulte, à l'assistance fournie par leurs serviteurs aux jeunes débauches. La vu* a pour point de départ les enseigne­ ments reprochés au P. Airault au sujet du duel et de l’homicide; la vnr s’en prend aux théories avancées par le P. Bauny pour disculper, jusqu’à un certain point, l’usure et une de ses variétés, le contrat Mohatra, pour dispenser, en certains cas, de la restitution. Les lx* et x\ qui ont pour source presque exclusive la Théologie morale, attaquent les facilités que certains casuistes ont prétendu introduire soit dans l'obser­ vance des préceptes ecclésiastiques, soit dans la pra­ tique de la confession. Cette fols Pascal a terminé le tour a peu près complet des opinions antérieurement inventoriées; il lui faut exploiter une autre veine. Scs adversaires l’ont accusé d’avoir falsifié les textes; il veut prouver, sans toujours y réussir parfaitement, que le sens des solutions qu’il attaque est bien, dans les grandes lignes, celui que proposaient les auteurs visés par lui. Les doctrines relatives à l'homicide et à la calomnie sont ainsi soumises à un nouvel examen. Peu d'idées nouvelles, en d'autres termes dans les Provin­ ciales xu 1 xsl, où d'ailleurs le ton persifleur et badin du début fait place à la véhémence la plus passionnée. is 2. L*action des curés de Paris, Le succès des Provinciales fut plus considérable encore que ne le disent les manuels d’histoire de la littérature. Non seu­ lement les Petites lettres jetèrent dans le grand public un débat sur les questions morales qui jusque*là s'était déroulé au sein des corporations ecclésiastiques, mais elles forcèrent les gens d’Église eux-mêmes à regarder de plus près les théologiens moralistes que la verve de Pascal signalait à l’attention de tous. C’est surtout le clergé paroissial qui découvrit, à celte lecture, le danger, vrai ou fictif, dont étaient menacées les bonnes mœurs. De tout temps le clergé séculier s’est tenu plus ou moins en défiance des ordres religieux; jamais plus qu'en ce milieu du xvir siècle il ne fut excité contre les empiétements, réels ou prétendus, des réguliers de toute robe sur sa juridiction. On comprend sans peine que les curés de Paris et de plusieurs grandes villes aient fait bloc, pour combattre une influence, qu’ils estimaient dommageable tant à leur ministère qu'aux intérêts sacrés dont ils avaient la charge. Les révéla­ tions faites par les Provinciales leur procuraient contre les réguliers en général, contre les jésuites en particu­ lier une arme qu’ils jugèrent excellente; ils n’hésitèrent pas à s'en servir. Défendre leurs droits, et défendre en même temps la morale chrétienne c’était, plus qu’il n’en fallait pour les décider à marcher. La /I’· Provinciale qui transportait le débat entre Port-Royal et ses adversaires sur le terrain de la théo­ logie morale, est du 25 février 1656. Le 12 mai les curés de Paris, qui tenaient régulièrement une assemblée tous les mois, s'inquiétaient de la quest’on soulevée par Louis de Montaltc, et leur syndic, Housse, curé de Saint-Roch, proposait à la compagnie de demander • ou la condamnation des lettres au provincial si elles étaient calomnieuses,ou la condamnation desmaximes des casuistes si les lettres étaient véridiques. » Mais comme il n’y avait point en ce temps-là de vicaires généraux dans le diocèse (on était au plus fort des démêlés entre l’administration du cardinal de Retz et le gouvernement), le dessein des curés ne put avoir alors son effet, de sorte qu'ils furent par nécessité obligés de le différer. Voir septième /actum des curés de Paris, ou Journal de tout ce qui s'est passé tant à Paris que dans les provinces sur le sujet de la morale, dans (Euvres de Pascal, édit. Garnier, Paris, 1886, t. π,ρ. 110. Presque au même moment, Du Pour, abbé d’Aulncy, curé de Saint-Maclou à Rouen, dénonçait en plein synode diocésain les excès de la morale relâchée. Il s'ensuivit entre cet ecclésiastique et le P. Brisacicr, S. J., une violente polémique, dans laquelle les curés du diocèse se crurent obligés de soutenir leur collègue, en adressant une requête à leur archevêque. Cette requête témoigne (pic les curés ont pris soin de se ren­ seigner sur lescitatlons Jetées par les Provinciales dans le débat, et elle se termine par un mémoire rempli de propositions tirées d’Escobar, Bauny, Diana, etc. Pflr une ordonnance rendue le 28 août 1656, l'archevêque transmit la requête au promoteur de l’ofllcialité pour donner à l’affaire la suite qui convenait. Pendant ce temps les curés de Rouen écrivaient aux curés de Paris, et leur demandaient de se Joindre à eux pour dénoncer à ΓAssemblée du clergé la morale relâchée. Les curés de Paris entrèrent aussitôt dans ces vues; ils nommèrent une commission pour étudier dans les sources la morale des nouveaux casuistes. Le travail de cette commission parut en septembre sous le titre : Extrait de quelques-unes des plus dangereuses proposi­ tions de la morale des nouveaux casuistes. En même temps les curés essayaient de grouper avec eux le plus grand nombre de leurs confrères de province · afin qu’avec la permission de Nosseigneurs leurs prélats, ils I s’unissent à eux et intervinssent dans la défense de I cette cause. Sur quoi les curés de Paris reçurent en 49 LAXISME. LA QUERELLE DU LAXISME EN FRANCE 50 bonne forme et gardent en leurs registres les procura­ zalnes qui prêtaient le plus à critique. Il aurait fallu tions des curés d’un grand nombre de villes les plus leur concéder d’emblée que, sur ces quelque·» points. Ils considérables du royaume. · Journal, ibld., p. 412. avalent raison, mais affirmer aussi que, pour ces Voir ΓΑϊ’Μ de MM. les curés de Paris à MM les curés erreurs regrettables, il n’était juste de condamner ni la des autres diocèses de France sur le sujet des mauvaises casuistique en général, ni la doctrine de la probabilité maximes de quelques nouveaux casuistes, ibid., p. 32G. en particulier, ni l’institut religieux qui avait fait de Le 10 octobre 1656, les délégués des curés de Paris ces règles les directives de son action. Un jour viendra, mais ce sera vingt ans trop tard, où les Entretiens de demandaient audience à Γ Assemblée du clergé (qui Cléandre et d'Eudoie sur tes lettres au Provincial du durait depuis 1655). Mais il semble que celle-ci ait vu P. G. Daniel remettront avec une infinie courtoisie, d’un assez mauvais œil cette action concertée du clergé beaucoup de finesse dialectique et un grand talent lit­ de second ordre. Elle se montra plutôt surprise du téraire, la discussion sur son véritable terrain. Le caractère insolite de la démarche des curés, et hésita malheur voulut que la Compagnie de Jésus, tout spé­ à s’engager. A lire le procès-verbal, fort sommaire d'ailleurs, de ses délibérations, on a l'impicssion que cialement visée, ne trouvât point en 1657 un écrivain de conscience et de talent à opposer au vigoureux polé­ les curés tirent vile ligure d’accusés, et qu’ils durent miste des Provinciales. Les réfutations se multipliè­ fournir de leur attitude des explications (pii leur sem­ rent -.nous ne pouvons les énumérer toutes;on en trou­ blèrent pénibles. Notons d’ailleurs qu’il s’agissait beau­ vera l'indication et des extraits à leur place chrono­ coup moins du fond du débat que du caractère d’une logique dans l’édition de Pascal de la collection Les démarche, qui donnait ombrage aux prélats de l’As­ grands écrivains de la France, Paris, 1911. t. iv-vi. semblée. Voir Collection des procès-verbaux des Assem­ Mentionnons seulement les réponses du P. Nouct, blées générales du clergé, Paris, 1770. t. iv, p. 230-233. intitulées les Impostures, qui paraissaient après cha­ Le Journal des curés pallie comme il peut cette décon­ cune des Provinciales. Mais II faut s’arrêter un peu plus fiture : ♦ L’Assemblée, dit-il, nomma NN. SS. l'arche­ longuement à VApologie pour les casuistes. vêque de Toulouse et les évêques de Montauban, do Au moment où se produisit ce petit livre, décem­ Coutances, de Vannes et d’Aire pour faire droit sur la requête des curés et sur leurs extraits. Ces propositions bre 1657, il semblait que la polémique fût sur le point de s’apaiser. La xvm* et dernière Provinciale avait parurent si horribles ù tout le monde, qu’on s’attendit paru le 21 mars 1657; par ailleurs les curés de Paris, d’en voir bientôt une condamnation célèbre, et on 4 t'attaque contre le laxisme. C’est le cas de l’évêque de 1 autre servante qui lui rende les memes services, il n’est Tulle, qui fait paraître le 18 avril 1658 une Lettre pas- I pas obligé de la chasser de chez lui, parce que cette réjouissance, par elle-même, est de plus grande consi­ torule contenant la censure qu'il a laite du livre intitulé dération que tout autre bien temporel, qui suffit à Apologi K POUK lj:s casujxtj:#, et où il relève · plu­ sieurs égarements et plusieurs excès, c’est-à-dire plu­ chacun pour admettre de nouveau une femme a son sieurs propositions fausses, mauvaises et scandaleuses service, quelque danger qu'il craigne de tomber dans le péché, s’il ne peut en trouver une autre qui lui soit touchant la simonie, l’homicide, le duel, le larcin, aussi utile. » Texte dans l edit. Garnier, t. n, p. 383l’usure, l’occasion prochaine, la direction d’intention, 381. Le neuvième écrit relève, avec une véhémence qui la probabilité et autres matières semblables. · Le texte sc comprend, un propos énorme attribué à Caramucl dans les Annales de la société des soi-disant jésuites. (on sc rappellera que Caramucl n’est pas jésuite) qui Puris, 1769, t. iv, p. 916, cité par A. Degert, Réaction s’abritait derrière Amico ; Inquiris an homo religiosus des PliüVl XCIalj.s sur la théologie morale en France, qui /ragilitati cedens /eminam vilem cognovit,quit honori dans le Bulletin de littérature ecclésiastique de Toulouse, ducens se prostituisse tanto viro rem enarrat et eumdem novembre 1913, p. 110. L'évêque de Tulle fut suivi par infamat, possit illam occidere t Quid scio t AI audivi les archevêques ou évêques d’Orléans, Alet, Panders, Texte latin de la censure dans Duplessis d’Argcnlré, t. mu, p. 106-115; texte français dans Censures... de Paris, p 339-3682. L'émotion à Rome. — Quant à passer sous silence quelque proposition d’Amadée, la Faculté eût bien fait de se taire sur l'une d’elles, qui n’avait avec la théologie morale, qu’un rapport lointain, et dont l’insertion dans la censure allait amener avec Home un très vif Incident diplomat ique. Amadée avait laissé passer dans son texte une affirmation, très correcte d’ailleurs, de l’infaillibilité personnelle du pape, en ce qui concerne les doctrines relatives à la foi et les mœurs. De plus en plus ancrée sur ses principes gal­ licans, la Sorbonne qualifiait la doctrine de ces proposi­ tions · comme fausse, téméraire, contraire aux libertés de l’Église gallicane et injurieuse aux universités, aux facultés de théologie et aux docteurs orthodoxes. · Ce n'étalt pas le moyen d'obtenir 1 appui du SaintSiège dans la lutte contre la morale relâchée; on était en effet au lendemain du sérieux différend entre Louis XIV et le pape Alexandre Vil à propos de Vafjaire de. la garde corse, et la curie montrait quelque humeur de l'attitude qu’avait prise la Sorbonne dans o/ ces conjonctures. La censure faite par celle-ci, le 21 mal 166I, du livre composé par le canne Jacques de Vernant sous le titre : Défense de Γ autorité de A*. .S’. /*. le pape, avait été ressentie très vivement à Home. Maintenant que la paix était rétablie avec le roi (au prix de quelles humiliations!) on n’était pas fâché de faire sentir à la !·acuité de Paris des rancunes, fort légitimes d'ailleurs et depuis longtemps accumulées. La censure de Gulménéc est du 3 février 1665; le 6 avril un bref d Alexandre VII, adressé directement au roi. disait Λ celui-ci la douleur dont le pape avait été frappé par les censures des théologiens de Sor­ bonne et demandait au souverain d'employer son autorité royale pour les faire entièrement révoquer. Duplessis d'Argcntré, ibid., p. 113. Mais Je Parlement de Paris protesta très vivement dans un A ois de MM. les gens du Roi du Parlement dt Paris sur le bref de A*. .S, P. le pape contre les censures de Sorbonne. Les · gens du roi » s’étonnaient que le zèle de la Fa­ culté à rétablir la pureté de la morale ait pu lui attirer des plaintes et des reproches;et ils faisaient remarquer, non sans quelque ironie, que, par son acte, le pape n’entendait pas sans doute autoriser le libertinage des mœurs. Allant droit au grief pontifical qui n’était p tint exprimé dans le texte du bref, ils ajoutaient : Qui ne s’étonnera donc que le pape ne se plaint de ces censures, que parce qu’elles donnent des bornes à son autorité, qu'elles lui arrachent cette infaillibilité que ces nouveaux auteurs lui ont si libéralement donnée ? » Suivait une discussion en forme de la thèse de l’infaillibilité personnelle, avec une série d'exemples empruntés â l’histoire de la papauté, cl qui tendaient à énerver cette doctrine; le tout sc terminait par l’avis des gens du roi : Notre avis est que le roi ne peut, sans blesser les droits de la cou­ ronne et faire brèche â son autorité, accorder au pape la satisfaction qu’il demande : bien loin que l’on doive condamner les sentiments de la Faculté de théologie, celle-ci doit être être puissamment excitée d’y persé­ vérer. » !bid.,p. 115-12*1, 3. Conflit entre Home et Paris. — Ce n’était pas le moyen d’arriver à un accord. Le 25 juin Alexandre V11 répliquait par la bulle Cum ad aures nostras II signa­ lait les censures dont on avait à Paris marqué les deux livres de Jacques de Vernant et de Guimenius. • Ces présomptueuses censures y signalent certaines propositions, celles-là surtout qui touchent à l’auto­ rité du pontife romain et du Saint-Siège, à la juridic­ tion des évêques, au rôle des curés, aux privilèges concédés par le Saint-Siège, aux dispenses apostoli­ ques, à la règle des actions morales et d’autres qui s’appuient sur l’autorité des écrivains les plus graves et l’usage perpétuel des catholiques. » Le pape dès lors condamnait lesdites censures comme « présomp­ tueuses. téméraires cl scandaleuses, les déclarait milles et de nulle valeur; interdisait à aucune personne de les approuver, suivre ou défendre, sous peine d’ex­ communication ipso facto. Enfin il déclarait sc réserver le jugement sur lesdites censures, et sur les opinions contenues dans les livres de Jacques de Vernant et de Guimenius et des autres auteurs visés. » Pullarium rornanum, Home, 1762, t. vi, 6e part., p. 73-71. L’acte pontifical était d’une souveraine dignité; peut-être aurait-il pu être plus habile. Un mot très net de blâme à l’endroit de certaines propositions des casuist es aurait empêché toute tentative de solidariser le Saint-Siège et la nouvelle morale. Alexandre VII, blessé depuis plusieurs années par les procédés de la France, ne sut pas ou ne voulut pas le dire immédia­ tement. Sans aucune distinction, il réservait à son propre jugement toutes les propositions incriminées. Indirectement visé, le Parlement de Paris ripostait avec une violence inouïe. Le 29 juillet l’avocat général DI 58 Denis Talon prononçait contre la bulle pontificale un réquisitoire véhément, ou il déclarait l’acte du SaintSiège injuste et insoutenable : * Le pape, disait-il. dépouille la Faculté d'un droit qui lui est acquis et dont elle jouit depuis plus de cinq cents ans. Or il est aisé de Justifier par plusieurs exemples que les Facultés de théologie ont toujours censuré les livres ou contre la foi ou contre les mœurs. » El il concluait non seule­ ment à empêcher la publication de la bulle (formalité nécessaire pour qu’elle eût en France efTet légal), et à conserver toute leur force aux censures de Sorbonne, mais aussi à « faire défenses à toutes personnes de soutenir ou enseigner les propositions censurées... à peine d’être procédé extraordinairement contre elles, comme perturbateurs du repos public. » On imposerait le respect des censures aux professeurs qui viendraient à être nommés aux chaires de théologie de Sorbonne, de Navarre ou de quelque autre université du ressort et « les supérieurs des monastères, y compris le Collège de Clermont, seraient mandés en la Censure pour leur être enjoint d’empêcher que ceux qui régenteront en leurs monastères n'enseignent aucune des propositions censurées. · Ainsi en ordonna, séance tenante, le Parlement; en même temps il décidait que deux conseillers sc transporteraient · dans rassemblée de ladite Faculté de théologie cl exhorteraient ladite Faculté de continuer ses censures, lorsque les occasions se présenteraient, avec le même zele qu elle a fait par le passé... et le présent arrêt serait registre ès registres de ladite Faculté. » Ainsi fut fait. Les pièces dans Du­ plessis d’Argcnlré. t. ma, p. 125-133. 11 fallut plus d’un an pour apaiser ce conflit nou­ veau entre Paris et Borne. On en trouvera un exposé dans IL Chantclauze, Le cardinal de Pet: et ses missions diplomatupies à Home, Pans, 1873, p. 175-391. Sans doute les représentants du roi, dont le principal était le cardinal de Belz, ne purent obtenir qu’Alexandre V11 révoquât sa bulle, comme ils l’avaient primitivement demandé. Du moins purent-ils faire passer la condam nation par le Saint-Olllce des propositions de la morale relâchée publiée les 21 septembre 1665 et 18 marsl 666 comme une satisfaction donnée au Parlement et à ht Sorbonne, bien que, sur les instances de Pallavicini, l’inquisition eût refusé de citer le nom deGuimenius. Le 10 avril 1666 enfin l’index condamnait nommément le livre de ce dernier. Pendant ce temps ΓAssemblée du clergé de France semblait vouloir entrer pleine­ ment dans les vues du Parlement de Paris. Fort heu­ reusement tout se termina par le silence et Bossuet pourra écrire dans sa Defensio declarationis cleri gallicani, part. ILI. VLc.xxvn : Les censures subsistèrent, la bulle fut comptée au nombre de ces actes inconnus et à ce titre dépourvus d autorité. » C’est d’une sin­ gulière désinvolture! Iu I.' Assemblée du clergé de 1700. — 1. Circonstances de la condamnation du laxisme. — De maux ai s jours d'ailleurs avaient commencé pour la ♦ morale des nouveaux casuist es ». Le pontificat d Innocent NI lui avait été funeste; la condamnation portée par le Sainl-Ofllce, le 2 mai 1679. atteignait la plus grande partie des solutions relevées depuis 1610 par les théolo­ giens gallicans et ceux de Louvain dans les œuvres des nouveaux casuistcs. Sans doute Alexandre VIII, par le décret du 7 décembre 1690, avait rejeté quel­ ques exagérations des tuliorisles, et mis en sûreté les principes mêmes de la théorie de la probabilité, certaines pratiques aussi, que depuis longtemps avaient adoptées nombre de confesseurs. Mais il est incontestable que dans les dernières années du xvn· siècle, nul ne se risquait plus guère à énoncer quelqu’une des fâcheuses propositions antérieurement incriminées. L'afïairc du 1’. Bu Hier à llouen, ne fut qu’une alerte passagère. Voir t. n, col. 1158, et les LAXISME. LA QUERELLE DU LAXISME EX ERA NUE propositions «auxquelles dut souscrire cc religieux dans Duplessis d’Argcntré, t. ni b, p. 100-101. Le proba­ bilisme lui-même se faisait très humble et pratique­ ment disparaissait. Bossuet, qui y voyait toujours la source de toute la morale relâchée, ne se lassait pas d en presser la condamnation par le clergé gallican. 11 axait essayé d'y parvenir À la fameuse Assemblée de 1682; il réussit mieux à l’Assembléc de 1700 qui va achever en Trance la déroute du laxisme et même rejeter dans l’ombre pour plus d’un siècle le probabib sine. L’évêque de Meaux fut incontestablement le promoteur de cette dernière campagne : mais il trouva dans scs collègues de l’épiscopat gallican des auxiliaires très dévoués. Les pièces dans Coiled, des Procès-verbaux, t. VI, p. 475 sq.; voir aussi à In lin de ce tome les pièces Justificatives. Dès le 20 juin le président, l'archevêque de Helms, rappelant les efforts faits par les assemblées précédentes pour arrê­ ter la morale relâchée, déclarait qu’il était nécessaire de le faire encore < avec autant de vivacité et de force; le mal était très dangereux, d'autant qu'il avait pour auteurs des prêtres séculiers et réguliers de divers ordres... Sans doute le Saint-Siège l’avait fait déjà; mais scs censures n’ont paru que dans des décrets de ΓInquisition, qui ne peuvent être reçues dans le royaume, en sorte que le spécieux prétexte de nos libertés sert de rempart en France contre les censures du souverain pontife ή ceux qui. de notorité publique, sont les plus grands ennemis de ces libertés. » Une commission fut aussitôt nommée, dont Bossuet fut le rapporteur. Pendant plusieurs semaines, il fit, en cette qualité, devant la haute Assemblée, le procès do la · nouvelle morale ». Il y eut pourtant un jour où. devant la complexité de certains problèmes moraux, sa rude dialectique se trouva en défaut. Parlant de l’usure dans la séance du 26 août, il fit remarquer • qu’il ne fallait pas pousser sur ce point le zèle trop avant, en procédant par censures contre les contre­ venants a cause de leur grand nombre. » Cf. p. 488. Lui aussi était bien forcé de sacrifier à certaines opportu­ nités! Il se ressaisissait d'ailleurs pleinement quand, le 30 août, il expliquait qu'il fallait remonter ù la racine de tout le mal, c'est-à-dire aux opinions sur la probabi­ lité, et il emportait de haute lutte l'acceptation par l’Assembléc des censures formulées par lui sur 11 pro­ positions relatives au probabilisme. Le I septembre le débat était terminé et le cardinal de Xoailles (qui était devenu entre temps president de l’Assembléc), pouvait donner lecture de l’ensemble du document ainsi débattu et rédigé. 2. Analyse de la Censure. — Cette Censura et decla­ ratio conventus generalis cleri gallicani, congregati unno 1700 in palatio regio San-Germano, in materia fidei et morum, est un document de la phis haute importance pour l'histoire de la querelle du laxisme, pour celle du probabilisme, pour celle enfin de la théologie morale. Texte dans Collection des procèsverbaux, t vi, appendice p. 193 sq., et aussi dans Recueil des actes, titres et mémoires concernant les affaires du clergé en France, édit, de 1771, t. i, p. 713715. Le préambule commençait par une déclaration très urite destinée à combattre l’accusation de jansé­ nisme que certains portaient volontiers contre les partisan* de la morale sévère. Il n’y a de jansénistes, dtsait-on. cl avec raison, que ceux qui soutiennent quelqu’une des cinq propositions ou font injure aux constitutions apostoliques sur la matière Puis, ayant iiiinalé les condamnations portées contre le laxisme p ir les pape» Alexandre Vil et Innocent XL le docu­ ment exprimait le regret que^ccs sentences eussent été promulguées sous forme de décisions des congré­ 60 gations romaines et non par un acte solennel,· rece­ vable en tout pays, du magistère pontifical. En atten­ dant les chefs de l’Église gallicane, pour empêcher le poison de se répandre, entreprenaient, afin que nul n’en ignorât, de remettre sous les yeux de tous, en un ordre logique et munies de leurs notes respectives les susdites décisions. Mais l’essentiel était plus encore de s’attaquer à la racine même, en d’autres termes à la doctrine de la probabilité : cam scilicet opinandi rationem, quit ignota SS. Patribus tanta de rebus maximis dissidia peperit, ut iisdem in parochiis, iisdem in templis, passim cerneremus ab aliis teneri et ligari qua* ab aliis solverentur, ac plebem Christianam in varia atque incerta discerpi nec scire quibus credat. Suivait la série des propositions condamnées, au nombre de 127, groupées en 30 paragraphes. Ne nous arrêtons pas aux deux premiers qui sont relatifs aux querelles du jansénisme. Dès le § 3, De virtutibus theo­ logicis, on rencontrait les propositions : 1 d’Alexan­ dre VII, 17, 41, 18, 22, 23. 64 d'Innocent XI: le § 4, De Dei dilectione, reprenait la lr· proposition condamnée par Alexandre VIII le 24 août 1690. les prop. 5, G, 7 d’innocent XI: le § 5, De proximi dilec­ tione = prop. 10, 11, 13, 14 d’Innocent XI: le § 6, De /estis, = prop. .52 d’Innocent XI; § 7, De homicidio, = prop. 17,18.19 d’Alexandre V11,30,34,35, .31,33 d’In­ nocent XI; § 8, De duello, = prop. 2 d’Alexandre VII; § 9, Circa castitatem = 48, 50 d’innocent XI; § 10, De furto, turpi lucro et judicum corruptelis, = 36, 37 38, 39 d’innocent XI, 26 d’Alexandre VII; § 11, De, usura, io, 11, 12 d’Innocent XI; §12, De /also testi­ monio, mendacio et perjurio 25, 26, 27, 28 d*Inno­ cent XI;§ 13, De calumnia, = 44 d’Innocent XI;§ 14, De adjuvantibus ad flagitia, 51 d’innocent XI; § 15, De simonia et beneficiis conferendis, 22 d’Alexan­ dre \ 11.45. 46, 17 d’Innocent XI; § 16, De missic sa­ crificio et sacra communione, — 53,25, 2 d’Innocent XI : le § 17, De missa parochiali, n’a pas de correspondant, et pour cause, dans les censures pontificales; § 18, Circa conjessioncm sacramentalcm, — 11, 14, 38, 39 d’Alexandre VIL 58, 59 d’innocent XI; § 19, Circa dispositiones et absolutionem pienitentis, circa occasio­ nes proximas, =- 57, 60, 61. 62 d’Innocent XI, 41 d’Alexandre V i 1.63 d'Innocent X1 ; § 20. De jejunio, = 23,29,30,31 d’Alexandre V lI;§21,De intemperantia, = 8d’ Innocent XI; §22,De horis canonicis, = 20, 34 (?) d’Alexandre VII; § 23, De jurisdisdictionc et regula­ ribus, = 16, 12,36 d’Alexandre VH; § 21, De legibus principtim eorumque potestate, - 28 d’Alexandre VII; le § 26, De obduratis n a pas de correspondant dans les censures pontificales mais est empruntée à la censure de Rouen de 1697, prop. 3, Duplessis, t. ni b, p. 401; le § 27, De peccato philosophico, représente la prop. 2 du 1er décret d’Alexandre VIH; les § 28 et 29. De peccato mortali, de cogitationibus sive delecta­ tionibus morosis, n’ont point de correspondants dans aucune des sentences antérieures; enfin le § 30 De regula morum et probabilitate, comprenant les prop. 117 fi 127 ne se rencontre qu'avec la prop. 27 d'Alexan­ dre VIII et les prop. 3, 1, .5 et I d’innocent XI; les autres propositions étant empruntées à d’autres sour­ ces et une (la 127') entièrement nouvelle. C’est qu'en effet les condamnations pontificales n’avaient pas été les seules utilisées. A peu près tous les documents dont il a été précédemment fait mention et d'autres que nous étudierons plus loin avaient été mis en œuvre. Signalons les deux censures de Louvain de 1653 et 1657, la censure de ΓApologie, par les vicaires généraux de Paris, et par les ordinaires de Sens, Bourges,etc. et surtout la censure de Guiménée. De la sorte figurent parmi les propositions con­ damnées par l’Assembléc des textes qui n’ont pas de. correspondant dans les documents pontificaux. Plu- 61 LAXISME. LA QUERELLE DU LAXISME EN FRANCE sieurs aussi sont entièrement nouvelles. Il n est pas inutile de signaler les unes et le» autres afin de donner la physionomie exacte de ce document fameux de l'ÊglIsc gallicane. 20. Praeceptum amoris Del per sc tantum obligat in articulo mortis. Cens. Gulm., et. Innocent XI, 5. 21. Pneccptutn alhrmatlvum amoris Del et proxlml non est spéciale, sed gene­ rale, cul per aliorum pneccptorum adimpletionem satislit. Nouvelle, cl. In. XI, 10, 11. 25. Injuriarum condona­ tio commendatur nobis ut quid perfectius, sicut com­ mendatur virginitas pnv con­ jugio. Nouvelle. 36. Non solum vitam sed etiam bona temporalia quo­ rum jactura esset damnum gravissimum licitum est de­ fensione occlsiva defendere. Fatemur rarius licitum esse ecclesiasticis. SI tamen ali­ quando futurum contingat tale malum (i. e. gravissi­ mum damnum), etiam ipsis licitum erit bona ista cum occisione furis defendere. Nouvelle, cf. In. XI, 31, 32. 37. Quando quis decrevit te occidere et hoc alicui manifestavit, sed nondum cœpit id cxcqui, potes cum pnevenlre, (occidendo) si aliter non potes effugere : ut sl maritus pugionem habeat sub cervicali ad occi­ dendum noctu conjugem; sl quis venenum tibi propinan­ dum paraverit; si unus rex adversus alium classem ndornarit. Nouvelle. 38. Si anna quidem nec­ dum paravit, sed habet tan­ tum decretum firmum et clllcax te occidendi, quod tibi vel revelatione divina, vel manifestatione confi­ denter amicis facta inno­ tescat, potes pnevenlre» quia per istud decretum etsi pure internum sulllclcnter cen­ setur esse aggressor. Nou­ velle, 33. Ubi est scripta expres­ sa permissio a Deo ut reges et respublica' possint Inter­ ficere reos. An est in Scrip­ tura ? An in traditione ? Est ne fidei articulus ? Si solo lumine naturali eo duci­ mur. patere ut ex eodem lumine naturali judicemus quid cuique privato liceat In occidendo agressore non solum vitas verum etiam honoris et rei. Nouvelle. •11. Potest etiam (vir equestris) duellum ofTero sl En sol le précepte d'aimer Dieu n'oblige qu'A l'article de la mort. Le précepte positif de l'amour de Dieu et du pro­ chain n'est pus spécial, mais général. On y satisfait par l'accomplissement des autres préceptes. Le pardon des injures nous est recommandé comme quel­ que chose de plus parfait, • le même que la virginité est recommandée de préférence nu mariage. Il est licite de défendre, au besoin en tuant, non seu­ lement sa vie, mais encore des biens temporels dont la perte serait un très grave dommage. Nous avouons que cela est plus rarement licite pour des ecclésiastiques. Pourtant sl un tel mal (c’cstA-dlrc un très grave dom­ mage), sc présentait, A eux aussi. Il serait licite de défendre leurs biens en tuant le voleur. Quand quelqu'un a décidé de vous tuer et a manifesté ce dessein A un tiers, sans en être encore venu A l’exé­ cution. on peut le prévenir en le tuant, s'il n’y a pas d'au­ tre moyen d’échapper, par ex. sl un mari a sous son oreiller un poignard pour frapper de nuit sa femme, si quelqu'un vous a préparé du poison, si un roi a mobi­ lisé une Hotte contre un autre. Si l’adversaire n’a point encore préparé ses armes, mais a seulement le dessein ferme et clllcacc de vous tuer, dessein qui vous est révélé, soit par une commu­ nication divine, soit par une indication faite en confi­ dence par lui A des amis, on peut encore le prévenir, car par ce dessein arrêté, quoique purement Interne, Il est suffisamment censé être l’agresseur. Ou trouve-t-on exprimée par écrit la permission don­ née par Dieu aux rois ou aux républiques de mettre A mort les coupables ? Dans l'Lcriture ? Dans la tradi­ tion ? Est-ce article de foi ? Si donc la seule lumière de la raison nous y amène, souf­ frez elun. Cens, de Ilourgcs de 16S3. 59. Usura etsi esset prohi­ bita judicis» non tamen Christianis, loge veteri in ju­ dicialibus pneceptis abolita per Christum. Nouvelle. 61. Qui jurandi intentio­ nem non habet, licet falso juret, non pejerat, etsi ullo crimine tenetur, puta men­ dacii nhcujus. Nouvelle, mais cf. In. XI, 25. 62. Qui jurat cum inten­ tione non se obligandi, non obligatur ex vi juramenti. Nouvelle, cf. Ibid. 66. Patriarcha· et prophe­ ta?. angeli, ipse Christus, nedum viri justi et sancti n'quivocationibus sive am­ phibologies et restrictionibus mentalibus usi sunt. Nou­ velle. 71. Eidem pnecepto (do audiendo sacro) satisfit per reverentiam exteriorem tan­ tum, animo licet voluntario in aliena imo et prava cogi­ tatione defixo. Cens, des uic. gén. dc Paris. G2 d autre moyen de pourvoir A son honneur. ... Dans un tel péril d’in­ famie et de mort, Suzanne aurait pu se comporter négativement et permettre l'attentat (des vieillards) A condition de n’y point con­ sentir intérieurement, de le détecter, dc l’exécrer; car la vie avec la renommée est un bien plus grand que la pudeur : on peut donc sacriilcr celle-ci pour cclle-lA. ( ne femme peut soustraire dc l'argent A son mari, même pour se livrer au jeu, si cette femme est de condition telle qu'un jeu honnête rentre pour elle dans Its nécessités générales de la vie. Le donataire qui s’aper­ çoit que tel don lui n été fait, afin que des créanciers soient frustrés, n’est pas tenu A restituer, A moins qu’il n’ait engagé ou poussé A ce que cette donation lui soit faite. Les enchanteurs, et autres trompeurs dc cet acabit (magiciens, professionnels de l'astrologie judiciaire, di­ seurs de bonne aventure, devins) tirant un gain dc ces détestables pratiques, » peu­ vent garder licitement le bien ainsi acquis. I-cs juges peuvent recevoir des présents des plaideurs, et ne sont pas tenus A resti­ tuer ce qu’ils ont reçu pour prononcer une sentence in­ juste. 11 est tout aussi licite d'exi­ ger un Intérêt annuel pour une aliénation de quelques années, que d'exiger un intérêt perpétuel pour une aliénation perpétuelle. L'usure était interdite aux juifs, elle ne l’est plus aux chrétiens, car la loi ancienne, en scs préceptes judiciaires, a été abolie par le Christ. Celui ( 116. H Inc inferre debe­ mus cum consensum (pii præbvtur suggestionibus pra­ vis, eum tendit ad delecta­ tionem cogitandi tantum de re illicita, puta de ulciscenda injuria, secundum S. Augus­ tinum non esse aliud quam veniale peccatum, licet ipse ultionis actus, cujus cogi­ tatione animus delectatur sit pessimus et certissimum mortale peccatum. Nouvelle. De là nous devons con­ clure (pie le consentement donné aux suggestions mau­ vaises, quand il se réfère seulement nu plaisir que l’on a à penser une chose illicite (par ex. la vengeance), est selon S. Augustin simple péché véniel, quand bien même l’acte de vengeance, dont la pensée réjouit l’âme, serait très coupable et très certainement péché mortel. Le § xxx : De regula morum et probabilitate, énu­ mère sous 11 propositions, 117-127, les règle* de la probabilité qui ont permis aux casuistes d’arriver aux solutions antérieurement condamnées. Nous n’y insisterons pas, leur étude rentrant dans l’histoire du probabilisme. Leur critique est reprise dans la conclu­ sion du document a trente ans, des traits (pii en dérivent sans aucun doute. S’il a écarté avec un peu de dureté, disons même avec un peu d'injustice, ce qu’il y avait de raisonnable dans la doctrine de la probabilité, ce code a eu du moins le mérite de couper court, et d’une manière définitive, au prurit des cas de conscience scabreux, qui est proprement la maladie des débuts du xvn· siècle. On a apprécié de manures fort différentes l'influence qu’il a eue en France; mais il serait injuste d’appliquer à l’esprit de cette théologie morale l’épithète trop facile de janséniste. Qui se rappelle le scrupule moral qui existait encore, il y a cinquante ans, dans beaucoup de nos campagnes françaises, ne peut souscrire sans plus a l’odieuse accusation que l’on a portée parfois contre cette morale gallicane d’avoir été le fourrier de l’incrédulit. //. A’.v BEI.OlQOK. — Les mêmes causes qui à Paris amenaient la Sorbonne à surveiller jalousement le Collège de Clermont, faisaient qu’à Louvain la Faculté de théologie exerçait un contrôle analogue sur le collège des jésuites. A plusieurs reprises renseigne­ ment de Lessius avait été censuré: les thèses soutenues par les élèves des jésuites étaient fréquemment de la part de la Faculté l’objet de remarques très vives. On pense bien que l’enseignement moral des pères était surveillé tout autant (pic leur théologie dogma­ tique. Comme en France, nous allons assister d’abord à la censure d’ouvrages particuliers, puis à la recherche, à travers l'œuvre immense des casulstes, de proposi­ tions hasardées, l’intervention enfin auprès de Borne pour obtenir une condamnation solennelle des opi­ nions de la morale relâchée. 1° L*aflaire du P. Amico. — Sur ce personnage, voir t. i, col. 1112. Le t. v de son grand ouvrage : Cursus theologicus juxta scholasticam hujus tempons Societatis Jesu methodum, imprimé à Douai en 1612 (peut-être déjà en 1610), contenait le traité De jure et justitia. Entre autres solutions on y releva celle «pie Pascal exploitera plus tard dans la vu· et la xiv· Provinciale^ et suivant laquelle on peut en certains cas tuer un ennemi qui, par la calomnie, nous ravit notre honneur. Ce qu’il y avait de plus regrettable dans la solution d’Amico, c’est qu’elle mettait en cause des religieux ou ecclésiastiques : · Il sera pennis à un ecclésiastique ou à un religieux, écrivait-il, de tuer un calomniateur qui menace de publier de grands crimes de lui ou de son ordre, quand il n’y a (pie ce seul moyen de l’empêcher, comme si ce calomniateur est près d’en accuser cet ordre ou ce religieux publique­ ment et devant des personnes de considération. » Pris de scrupule le casuiste ajoutait, il est vrai : · Mais parce que je n’ai point lu cette décision dans aucun DICT. DE TKÉOL. CATilOL. 6G autre auteur, Je ne veux pas qu’on prenne ce que je viens de dire, comme si je m'étais voulu opposer au au sentiment commun. Je ne la propose que par forme de dispute et je remets le tout au jugement du lecteur prudent. » Dans l’édition suivante, Anvers, 1619, Amico déclarait qu’il avait depuis trouvé pres­ que dans les mêmes tenues celte décision dans Pierre Navarre et dans Sayrus. Une autre solution scabreuse fut encore relevée dans le livre d'Amico. On y lisait, paraît-il, ceci : • Non seulement H est permis de défendre ce que nous possédons actuellement, mais aussi les choses aux­ quelles nous avons un droit commencé et (pie nous espérons de posséder un jour. C’est pourquoi il est permis tant a un héritier qu'à un légataire de se défen­ dre (en tuant) contre celui qui l’empêche injustement, ou d'entrer en possession de l’hérédité ou de percevoir les legs qui lui ont été faits. Et de même celui qui a droit sur une chaire ou sur une prébende peut user de la même défense contre ceux qui lui en empêchent injustement la possession. Néanmoins un créancier ne pourrait en faire de même contre son débiteur de son autorité privée et sans le faire venir en jugement, quand meme il dirait qu'il ne le voudrait pas payer, mais il le pourrait contre ceux qui empêcheraient que le débiteur ne le payât, quand il n’y a point d’autre moyen et qu'il y a danger qu’à moins d’en venir là on ne perde sa dette par l'obstacle qu'il apportera au paiement. » Ce texte et le précédent d’après Les Provinciales avec les notes de Wendrock (Nicole), Lcydc, 1761, t. iv, p. 44 sq. Justement ému de ces théories, le Conseil souverain de Brabant demanda l’avis de la Faculté de théologie de Louvain. A la requête du procureur général, celleci. le 6 septembre 1649, censura la première proposi­ tion signalée et jugea « que cette doctrine est fausse en elle-même, et pernicieuse à tout le genre humain, tant en soi que par les diverses conséquences qu’on en peut tirer, qu ainsi l’une et l’autre puissance, tant ecclé­ siastique que séculière, doivent concourir ensemble pour l’abolir. > Le 8 octobre suivant elle censurait pareillement la 2· proposition. « La doctrine contenue dans ces deux articles, disait-elle, entendue d’une défense qui va à tuer, comme toute la suite et le titre même de la section le marque assez, est non seulement fausse, mais encore pernicieuse à l’Etat et à tout le genre humain, et ainsi on la doit entièrement abolir. » Les amis du casuisle auraient été bien inspirés en ne cherchant pas à défendre ces propositions hasar­ dées qu’en fait, le 18 juin 1651. l’index censurait à son tour et qui figureront dans la liste des thèses condamnées par Alexandre VII, (n. 17) et Inno­ cent NI (n. 32 et 33k 2° La censure de 1653. — On ne saurait dissimuler (pie la publication de cette censure n’ait été en relation avec les vifs Incidents qui marquèrent en Flandre la publication de la bulle In eminenti d’Urbain VIII contre V Augustinus. \ oir les pièces relatives à ces débats qui furent très vifs dans Duplessis d’Argenlré, t. ni b, p. 251-259. 11 est trop clair que la Faculté de Louvain, de même que l’archevêque de Malines, Jacques Boonen, et l’cvêque de Gand, Antoine Tries!, avaient fait l’impossible pour empêcher en Flandre la publication du document pontifical con­ damnant Jansénius. Que les jésuites soient intervenus dans la circonstance, cela semble incontestable; que la Faculté leur en ait conservé quelque animosité, cela se conçoit encore; qu'elle ail été amenée à porter sur le terrain de la morale relâchée sa vieille lutte contre la Compagnie, on le comprend également. Quoi qu’il en soit d’ailleurs, il est certain que la Faculté se livra à une recherche attentive de toutes les solutions sca­ breuses qui se dissimulaient dans les casuistes, dont IX. — 3 LAXISME. HISTOIRE DE LA QUERELLE DU LA XISM E beaucoup appartenaient à l’ordre des jésuites. De cct examen sortit une liste de 17 propositions qui fut établie dans les seances des 30 mars et 26 avril 1653. On déclara ces thèses in praxi non tolerandas, et l’on promulgua en même temps un avis aux confesseurs les prévenant : qu’ils n’ont pas le pouvoir de remettre les obligations relatives au paiement des dettes, qu’ils ne peuvent dispenser du pardon des injures, ni de la réparation à l’honneur du prochain, que dès lors ils ne doivent pas accorder l’absolution, si les pénitents ne se declarent pas disposés Λ faire sur ces divers points tout leur devoir. On les avertissait en outre que, suivant la doctrine de Trente, ils n’avaient point pouvoir sur les cas réservés et qu'ils ne se mêlassent donc point d’en absoudre sinon dans une extrême nécessité. Les propositions condamnées Λ Louvain en 1653 ont été pour la plupart reprises par les condamnations pontillcalcs subséquentes. On citera seulement celles qui n’ont pas été textuellement remployées. Prop. 1 s= 6o d’innocent XI; prop. 2 =* 61 d’In . prop. 3, lrt partie 50 d’in.; pour la 2· partie = 24 d’Alexandre VII; prop. 4 =» 59 d’In.; prop. 6 = I l d’In.; prop. 7 » 17 d’Alex.; prop. 8 » 52 d’In.; prop. 9 « 31 d’In.; prop. 12 = 11 d’Alex.; prop. 13 32 et 33 d’In.; prop. 14 « 21 d’In.; prop. 15 =» avec quelque modification 2 d’Alex.; prop. 16 38 d’In.; prop. 17 = 64 d’In. — La prop. 5 est ainsi conçue : Licitum est tam m judicio, quam extra judi­ cium jurare cum restrictione mentali, non habito respectu ad intentionem ejus qui petit juramentum, à rapprocher des prop. 27 et 28 d’innocent XL — La 10* : A parato maleficium maleficio soluere licet idipsum petere, — La 11r : Qui apud mendicantes communicant intra dies pascales, salis/aciunt præcepto Ecclesim de communione annua nec tenentur illi in sua parochia communicare. Texte dans Duplessis d’Argcntré, t. m ft, ρ. 267-268. L’année suivante, l’archevêque de Malines, Jacques Boonem, faisait retentir scs plaintes jusqu’à Home, et tentait d’obtenir une condamnation des thèses censurées à Louvain. Sa lettre était adressée aux cardinaux membres du Saint-Office et répondait à une injonction assez pressante qui lui avait été faite par Home de donner aux Pères jésuites du collège de Louvain, régulièrement approuvés et examinés, licence d’entendre les confessions des séculiers, ou sinon d expliquer en haut lieu les causes de son refus, faute de quoi on confierait à un autre évêque le soin d’examiner et d’approuver les confesseurs en question. Sur un ton grave et triste, le vieil archevêque s’ouvrult aux cardinaux des préoccupations que lui cau­ saient les désordres qui se glissaient dans le peuple chrétien. Il en voyait la cause principale dans « l'in­ dulgence sans borne de beaucoup de confesseurs, laissant toute liberté à leurs pénitents sur la foi d’in­ ventions nouvelles de certains théologiens dont l’appli­ cation n’est pas de suivre la vérité évangélique, mais de trouver des excuses aux pécheurs et de couvrir leur turpitude du manteau de la probabilité, eorum turpitudinem pallio probabilitatis obvelandum. On est allé si loin dans cette voie, que, si l’on voulait extraire des livres et de la pratique de certains tous les inso­ lents paradoxes a l'aide desquels on élude aujourd’hui les commandements de Γ Église sur les jeûnes, les fêtes, le bréviaire, à l’aide desquels on pallie la simonie, les vengeances privées, le mensonge, le parjure, par lesquels on réduit à rien l’obligation d’éviter les occa­ sions de péché, on expose à un péril évident de nullité la valeur et l’effet des sacrements, ce n’est pas une lettre qu'il faudrait écrire, mais un livre tout entier qu’il faudrait rédiger, » Le prélat énumérait ensuite les moyens qu’il avait cru devoir prendre pour mettre en garde les confesseurs contre ce laxisme Inquiétant; Il avait prescrit en particulier de refuser l’approbation 68 à quiconque séculier, ou régulier, ne promettrait par serment de ne pas suivre en pratique les solutions relâchées, c’est-à-dire les dix-sept articles censurés par Louvain. Or les pèses jésuites, dont il avait espéré que la soumission pourrait entrainer celle de tout le monde, s’étaient montrés réfractaires à l'ordonnance épiscopale; quelques-uns même avaient soutenu mor­ dicus quelques-uns des articles en litige et tout spécia­ lement celui-ci qu'il est permis d’absoudre des péni­ tents qui ne se sont confessés qu'à moitié, quand 11 y a grand concours de peuple, comme cela peut arriver un jour de grande fêle ou d’indulgence. A raison de quoi l'évêque avait refusé l'approbation à sept pères de la Compagnie qui par ailleurs avaient fait preuve d’une science suffisante, tant qu'ils n'auraient pas prêté serment de renoncer à mettre en pratique dans la direction des consciences les articles incrimi­ nés. Prévoyant qu'ils ne prêteraient pas ce serment sans la permission de leurs supérieurs, l'archevêque avait adressé à ceux-ci copie des articles susdits. La réponse avait lardé à venir; tout ce que le prélat avait pu savoir d’un professeur du Collège théologique de Louvain, c’est que plusieurs des articles en question avalent pour auteurs des jésuites de France, mais que les Belges ne s’y conformaient pas. Les choses en étaient restées là, le prélat persistant dans son refus d'approbation, les pères se refusant à prêter le serment demandé. Si l’archevêque en agissait ainsi, ce n'était point à raison d’animosité personnelle contre la Com­ pagnie, mais pour veiller au salut de ses ouailles, ruinam salutis ovium mihi commissarum ab invales­ cente hodie i txitate quorumdam confessariorum, quam prifsertim a Societate verebar, avertere. Texte latin dans Duplessis d’Argcntré, t. mft, p. 269-270. 3® La censure de 1657. - - Home ne se pressait pas d’agir, et à Louvain on en montrait quelque mécon­ tentement. La campagne des Provinciales attirait l’attention de l’opinion publique non seulement en France mais bien au delà des frontières. On sait que les Petites lettres étaient, au fur et à mesure de leur apparition, traduites en latin par Nicole sous le pseu­ donyme de Wendrock. Nulle part on n'observait avec plus d’attention qu'en Belgique ce tumultus gallicus contre la morale relâchée. Au printemps de 1657, alors que paraissaient les dernières Provinciales, la Faculté de Louvain se décida à faire une nouvelle démarche. L'initiative en fut prise par Antoine Trlcst, évêque de Gand, qui, dans les années 1651 et suivantes, avait fait campagne aux côtés de Boonem (mort en 1655) contre la condamnation de ΓAugustinus. Le 9 avril 1657, dans une longue lettre adressée à la Faculté, il rappelait à la docte compagnie l’action menée par l'archevêque de Malines contre le laxisme. Ce dernier avait transmis la liste des 17 propositions censurées à la Congrégation du Concile, laquelle avait répondu le 14 novembre 1651 que lesdits articles avaient été renvoyés pour examen au Saint-Office. Mais l’on atten­ dait encore le remède qu’il eût été si urgent d’appli­ quer. · Entre temps en effet, les désordres s’amassent, l’audace des nouveaux casuist es ne connaît plus de bornes, et, par le fait de la prescription même, la proba­ bilité de leur doctrine, seul appui qu’ils nient, s'affer­ mit; la discipline ecclésiastique s’énerve, les dogmes évangéliques sont négligés, les mœurs se. pervertissent, la vertu est méprisée, les vices sont couverts de pré­ textes spécieux, la nature corrompue les embrasse avec de plus en plus d’ardeur; ainsi peu à peu la règle d’une solide et sincère piété disparaît du cœur des fidèles. Avec certaines manières de raisonner et certains auteurs tout devient probable et licite : le mensonge la fraude, le parjure, la calomnie, l'homicide, l’usure, le vol, la simonie et les crimes mêmes que la nature a 69 LAXISME. HISTOIRE DE LA QUERELLE DU LAXISME en horreur, ne semblent plus être commis que par les Ignorants et les simples d’esprit. Les personnes douces de quelque sagacité et qui veulent se livrer à ces désor­ dres, trouvent tant de circonstances, de suppositions, de manières, de conditions, de détours pour couvrir ces manquements, cl les transformer Jusqu'A un cer­ tain point en des actes de vertu, qu’elles nuiraient par en imposer non pas seulement aux hommes, mais à Dieu même, s’il était possible. · L'évêque envoyait donc à la Faculté une nouvelle série de propositions, en la priant de les examiner soigneusement et de noter d’une censure celles qui paraîtraient pernicieuses dans la pratique; il transmettrait lui-même le tout au Saint-Siège, en implorant le secours de celui-ci dans un péril si extrême. Texte latin dans Duplessis d’Argvntré, t. ni 6, p. 283-281. Dès le I mal 1657, la Faculté envoyait scs jugements A l'évêque en le priant de les transmettre au pape ut ipse manum salutarem huic tam pernicioso utrique reipublicæ malo adhibere dignetur. Cette nouvelle liste comprend 26 propositions qui ont été reprises pour la plupart dans les censures ultérieures d'Alexan­ dre Vil et d'Innocent XL Prop. 1 — 63 d'inno­ cent XI; prop. 2 χ: avec quelques modifications 41 d’Alexandre Vil; prop. 3 - 43 et 44 d'In.; prop. 4 = 30 d'In.; prop. 5 = 18 d’Alex.; prop. 6 — 35 d’In.; prop. 7 = 2 d’In.; prop. 8 36 d'In.; prop. 9—37 d’In.; prop. 11 26 d'Alex.; prop. 12 — 39 d’In.; prop. 13 = 42 d’In.; prop. 14 40 d’In.; prop. 15 et 16 ~ 45 d’In.; prop. 17 = 53 d’In.; prop. 18 - 29 d’In.; prop. 19 - 18 d’In.; prop. 20 = 12 d In.; prop. 21 = 8 d’In.; prop. 24 = 5. 6. 7 d’In. Il reste comme n’étant pas textuellement reproduites les propositions suivantes : 10. Qui cessit foro, potest sibi retinere bona quibus indiget ud sustentationem familia* ne indecore vivat, licet debita pro quibus cedit, sint ex injustitia ex notorio delicto contracta. 22. Qui dormire nequit nisi vesperi sumpta cama, non tenetur jejunare, Immo neque in prandio collatio­ nem sumere, quamvis hoc modo Isti incommodo ob­ viare posset, quia nemo tenetur pervertere ordinem refectionum. 23. Defessus ex (|uocumque labore licito vel illicito, v. g. cum feminis commix­ tione. Uberatur a lege jejunii. Cf. les prop. 30 et 31 d’A­ lexandre VII. 25. Ut actio quœdam sit pcccaminosa, oportet ut pro­ cedat nb homine qui noscit et percipit quid boni motive in ea sit, et antequam id videat, aut animum reflec­ tat, actio neque bona neque mala est. 26. Auctoritas unius doctoris probi et docti reddit opinionem probabilem. Le banqueroutier peut retenir pour lui les biens dont il a besoin pour maintenir sa famille dans une situation convenable, même si les det­ tes, qui l’ont rendu banque­ routier, ont été contractées injustement. Celui qui ne peut dormir s’il n’a pas soupé n’est pas tenu à Jeûner, ni même ù placer la collation à midi, bien qu’il pût de cette ma­ nière remédier Λ cet Incon­ vénient, car nul n’est tenu de changer l’ordre de ses repas. Celui qui s’est fatigué à un labeur quelconque, licite, illiciti* ou même honteux, est exempt de la loi du jeûne. Pour qu’une action soit péché, il faut qu’elle vienne d’un homme qui sache et comprenne toute sa valeur monde; avant qu’il l’ait vue, ou y ait réfléchi, l’ac­ tion n’est ni bonne, ni mau­ vaise. L’autorité d’un seul doc­ teur probe et docte rend une opinion probable. Celui qui a quelque familiarité avec les Provinciales reconnaîtra sans peine en ces propositions celles qui ont été persiflées par Louis de Montalte. Le fait qu’un certain nombre des solutions censurées par Louvain en 1653 et en 1657 figurent textuellement dans les deux listes de propositions condamnées qui furent publiées par Alexandre VII en 1665 et 1666, montre, A n’en pas douter, que, malgré leur origine 70 suspecte, la cour de Home tint grand compte des observations présentées par la Faculté. On trouvait néanmoins en Belgique que le Saint-Siège «avait été trop réservé puisque sur les quarante-trois censures de Louvain huit seulement se trouvaient adoptées par le pape Alexandre VIL L’avènement d'inno­ cent XI, que l’on savait peu favorable aux Jésuites, parut une excellente occasion de reprendre avec le Saint-Siège des pourparlers sur le sujet de la morale relâchée. En 1677, trois théologiens de Louvain furent envoyés à Borne pour y poursuivre l'approbation par le pape des censures de Louvain auxquelles, entre temps, avait adhéré l’Umvcrsité de Douai. Les doc­ teurs Van Vianen, Christian Wolf (Lupus) et Martin Steyeart furent ainsi délégués. Si leur action à Borne n'aboutit pas à un résultat immédiat, on ne saurait contester que la décision prise par Innocent XI de censurer toute une série de propositions morales d’un évident laxisme n'ait été influencée par l’inter­ vention de Louvain. Il suflit pour s’en convaincre de parcourir les deux tableaux de concordance dressés ci-dessus. Des 65 propositions condamnées par ce pape en 1679, plus de la moitié est empruntée textuellement aux deux censures de Louvain de 1653 et de 1657, et il est vraisemblable que plusieurs autres figuraient dans la liste nouvelle que les trois délégués de la Faculté apportaient A Borne en 1677. ///. a home. — Au cours de cette étude, nous avons relevé A leur place chronologique les diflérentes inter­ ventions de la cour romaine dans le débat qui mettait aux prises les partisans de la morale sévère et les nouveaux casuistes. Il suillra de marquer ici les principales, en distinguant diverses catégories. Il faut d’abord tenir compte des mises à l’index ou des cen­ sures personnelles qui frappèrent certaines publica­ tions; en second lieu il faut signaler surtout les trois actes si importants par lesquels les papes Alexandre VII Innocent XI, et Alexandre VIII remirent un peu de clarté dans le monde si troublé de la théologie morale. Nous nous sommes interdit de traiter ici la question du probabilisme, autrement il y aurait à tenir compte en dernier lieu de l’action énergique entreprise par Innocent XI pour contenir dans de justes limites la doctrine de la probabilité, accusée par beaucoup de gens, à tort ou à raison, d’être responsable des excès des nouveaux casuistes. 1° Condamnations isolées. — Parmi les très nom­ breuses condamnations qu’il faudrait ici relever, il eu est beaucoup d’antérieures A la crise aigue dont nous avons esquissé les principaux épisodes. Dénoncés par Banez en 1597, les Aphorismi con­ fessoriorum publiés par le P. Emmanuel Sa, S. J., en 1595 avaient été mis A l’index par décret du 7 août 1603, pour quelques propositions qui s’écartaient des opinions reçues par les théologiens. Le même décret du 7 août 1603 mettait A l’index ïu Summa theologiir moralis du P. Henri Henriquez, S. J., parue à Venise de 1591 A 1600. En 1605 était condamnée une Summula casuum conscientiic qu’avait compilée d’après les cours du célèbre Maldonat, et sans beaucoup d’intelligence, le minime Martin Codognal. Les années suivantes voyaient la censure de recueils de cas dus A Nicodèinc de Flo­ rence, O. M., ACharlesBaucio(dclBalzo)prelreséculier, à Pellegrinus Polela. Le 26 octobre 1610, c’était le tour des trois ouvrages du P. Bauny, S. J. : 1.1 de la Theologia moralis, la Somme des pèches, et la Pratique du droit canonique. Amico attendrait jusqu’au 18 juin 1651 pour voir mettre à l’index le t. v de son Cursus theologicus juxta scholasticam hujus temporis Societatis Jesu methodum, paru depuis une dizaine d’années; le même jour était censuré le Manuale regularium du P. François Pellizarii, paru A Venise en 1617, pour ce qu'avaient de trop relâché certaines maximes éparses 71 LAXISME. HISTOIRE DE LA QUERELLE DU LAXISME dans cct ouvrage. Mais antérieurement avait été con­ damnées, en 1646, les Selective! practice disputationes de rebus m administratione sacramentorum, pnrsertim eucharistix et pirnitentiie passim occurentibus du prêtre séculier espagnol Jean Sanchez, qu'il ne faut pas confondre avec le jésuite Thomas Sanchez. L’an 1651. trois ouvrages de casuistique composés par des théatins étaient encore condamnés : celui de Marc Vidal, intitulé Area vitalis, Venise, 1650; les Questio­ nes morales cl legales d’Angclo Maria Vcrriccll, Venise, 1653; la Sacra moralis doctrina de Zacharia Pasquallgo, Venise, 1650. SI les dominicains alors tout puissants au Saint-Office censuraient très volontiers les ouvrages provenant d’autres familles religieuses, iis se mon­ traient également sévères à l’endroit de ceux des leurs, qui cédaient aux entraînements de la nouvelle casuistique. C’est ainsi que furent déférées à l’inqui­ sition les illustriores disquisitiones du dominicain Vinccntlus Candidus ù cause de certaines propositions relâchées. L’ouvrage ne fut pas mis Λ l'index, mais désapprouvé par le générai de l'ordre. Au même mo­ ment le cistercien Caramucl, bien qu’il fût consultcur de ΓInquisition, était lui aussi mis en cause. On recula il est vrai, devant la condamnation de la Theologia morulis fundamentalis, panic à Francfort en 1651 et à Rome en 1656, mais on suggéra des corrections importantes. Plus tard François Verdc, chanoine de Naples, ayant défendu plusieurs des positions de Caramucl, verra mettre à l’index en 1664 scs Theolo­ gia fundamentalis Caramuelis positiones selectæ novi­ tatis singularitatis et improbabilitatis frustra appellatu·, Lyon, 1662; en même temps était condamné VApologema pro antiquissima et universalissima doctrina de probabilitate de Caramucl, paru à Lyon en 1663. Sur ces diverses condamnations voir Reusch, Der Index der verbotenen Bûcher, Bonn, 1885, t. H, p. 309-319; p. 501 sq. Durant les années suivantes, les polémiques pour ou contre la « nouvelle morale » ont suscité de très nombreux ouvrages, non plus traités doctrinaux, mais écrits de circonstances. Plusieurs d’entre eux seront condamnés à Rome. 1) n’est pas inutile de faire remar­ quer que la censure de livres de cc genre ne donne pas les mêmes indications que celle d’ouvrages composés ex professo sur une matière déterminée. Cc que l’au­ torité suprême condamne, cc peut être le fond même du livre, ou au contraire la tonne polémique qu'il a prise La censure peut vouloir tout simplement attirer l’attention sur le caractère inutile et dangereux de luttes qui étalent aux yeux du grand public des problèmes dont la solution demande un peu plus de mystère. Sous le bénéfice de ces remarques, il n’est pas inutile d’observer que Rome s'est efforcée, lors du déchaînement de la querelle du laxisme, de tenir la balance égale entre les adversaires. La Théologie, morale des jésuites figure dans l’index de 1681, aussi bien que les Provinciales. (On a fait remarquer cepen­ dant que la traduction latine de Nicole n’a jamais été censurée. Reuse!', ibid., p. 487.) D'autre part les plus célèbres parmi les réponses qui furent faites aux Petites lettres furent également condamnées. Ce fut le cas de {'Apologie du P. Picot, frappée par un décret spécial de l’inquisition le 21 août 1653. Cc fut le cas de deux ouvrages du P. Honoré Fabri, V Apologeticus doctrina moralis societatis Jesu, condamné en 1672 et 1rs Vofn in notas \\. U endrockii ad Ludovici Montait! i litteras it in disquisitiones Pauli Ireniri, publiées sous le pseudonyme de Strubrock, et censurées en 1678. On est plus étonné de la condamnation des Entretiens de Cl/andre et d'I-udoxe publiées sous le voile «le l'ano­ nyme par le P. Daniel en 1691 et dont la traduction latine fut censurée par l’inquisition en 1703. Quant à la sentence qui frappa VOpusculum de 72 Guimenlus (Mathieu de Moya), nous avons dit plus haut, col. 56, ù quel imbroglio elle avait donné Heu. Alexandre VII n’avait cassé le jugement de la Sor­ bonne sur VOpusculum que pour des raisons étrangères j â la querelle du laxisme. Personnellcmcnlil était indigné du livre. Suivant le cardinal de Retz, il avait déclaré qu’il ferait voir â toute la chrétienté qu’il n'y avait personne au monde plus éloigné (pie lui de la défense de cet ignorant et de cc scélérat. Chant clan ze, Le Cardinal de Retz, p. 311. Plusieurs des propositions condamnées en 1665 (les n. 2, 9, 19, 25, 26) sont direc­ tement empruntées ù la censure de Paris. Le pape aurait voulu condamner spécialement le livre; diverses influences empêchèrent cct éclat et l’opuscule fut seulement mis ή l’index par décret du 10 avril 1666. D’ailleurs l’inquisition allait reprendre l’afTaire et, le 12 septembre 1675, elle condamnait à nouveau l’ouvrage. Mais on était au plus fort de la réaction contre la morale relâchée; ces mesures ne semblaient pas suffire. Innocent XI, le 25 septembre 1680, signait un bref où il rappelait les deux condamnations anté­ rieures et regrettait que, cc nonobstant, · plusieurs personnes oublieuses de leur propre salut continuas­ sent à retenir ce livre et à mettre en pratique quelquesunes de ses maximes. » Il infligeait donc à Vopuscule une nouvelle condamnation, interdisait d'une manière formelle de l'imprimer, le copier, le lire, le retenir, et d’en user, et cela â tous les chrétiens de quelque dignité qu’ils fussent, sous peine d’excommunication ù encourir ipso fado, sans autre déclaration, et spécia­ lement réservée au souverain pontife. Quiconque posséderait cc livre, devrait, sitôt connue la sentence pontificale, le remettre entre les mains des ordinaires ou des inquisiteurs, lesquels prendraient soin de le livrer au feu ». Texte latin dans Duplessis d’Argentré, t. uib, p. 353. Moya se soumit très humblement à cette condamna­ tion par une lettre adressée au pape. Vainement d’ailleurs ofTrit-il de rééditer son œuvre en signalant les censures dont avaient été l'objet diverses proposi­ tions. Il n’y fut pas autorisé, et les Selectæ quastiones ex præcipuis theologia moralis tractatibus, qu'il avait fait paraître à Madrid en 1670, furent également mises à ΓIndex par décret du 11 mars 1704. Sommervogel, op. cil., t. v, col. 1355. 2° Les propositions condamnées par Alexandre VII. — C’est dans le cadre des controverses passionnées qu'avait suscitées la « morale des nouveaux casuistcs » qu’il faut replacer les propositions condamnées en 1665 et 1666 par le pape Alexandre VIL Voir cidessus col. 58, et pour le détail des censures, t. i, col. 730-747. 3° Les propositions condamnées par Innonccnt IX. — 1. Origines. — Les précisions que nous avons données ci-dessus sur la campagne menée par la Faculté de théologie de Louvain contre la morale relâchée expli­ quent très suffisamment les origines de cette condam­ nation, sans qu’il faille chercher à cct acte des dessous inavouables. Saisie par l’une des facultés de théologie les plus en vue d’un débat qui dure depuis cinquante ans, la cour romaine se prononce sur lui en toute indépendance et conformément aux règles fondamen­ tales du christianisme le plus authentique. Il serait vraiment odieux de vouloir saisir sous un acte aussi solennel les menées occultes du parti janséniste. Certains apologistes â outrance des casuistcs mis en mauvaise posture par le décret d’innocent XI (on pense ici à l'abbé Maynard et à ceux qui sc sont trop facilement inspirés de lui) auraient bien dû réfléchir que la tactique employée par eux est précisément celle qu’ils reprochent, avec tant de raison, aux partisans de l’évêque d’Ypres. Les cinq propositions de I*Augus­ tinus sont à prendre dans leur sens obvie, quelles 73 LAXISME. HISTOIRE DE LA QUERELLE DU LAXISME qu’aient été les intentions profondes de Jansénlus; semblablement les soixante-cinq thèses condamnées par Innocent XI sont à prendre telles quelles, quoi qu’il en soit des intentions des casuistcs qui les ont avancées, des circonstances atténuantes qu’on peut invoquer en faveur de ceux-ci, des influences mêmes qui auraient pesé sur la rédaction du document officiel. Au « modernisme moral » qui ne laissait pas d'être inquiétant en cc milieu du xvn· siècle, Koine signifiait délibérément son congé. 2. Le texte de la censure. — A vrai dire l'acte, du 2 mars 1079 n'est pas un acte personnel du souverain pontife, c'est néanmoins une des expressions les plus solennelles du magistère ecclésiastique ordinaire. En présence du pape et par son ordre, le Saint-Office condamnait soixante-cinq propositions relatives à la morale. Cette liste est précédée d’un court préambule, qui rappelle l'acte analogue accompli par Alexan­ dre VII, dont celui-ci se présente comme la conti­ nuation. Le pape a soumis à l'examen de plusieurs théologiens et aux mcnibccs du Saint-Office un cer­ tain nombre de propositions extraites de divers livres ou thèses, dont quelques-unes sont tout à fait nou­ velles. « Après mûre discussion, après avoir entendu les vota des cardinaux et des théologiens, et avoir bien pesé toutes choses, le pape statue et décrète que les propositions suivantes et chacune d’entre elles, comme elles sont ci-dessus couchées, doivent être condamnées et prohibées tout au moins comme scan­ daleuses et pernicieuses dans la pratique, comme Sa Sainteté en effet les prohibe et les condamne. Quant aux autres propositions qui ne sont point exprimées ici mais qui ont pu être signalées ou pourront l’être à Sa Sainteté,on n'entend nullement les approuver par le fait même.» (On a vu par un texte cité plus haut, col. 55, que cette précaution n’était pas inutile). La liste des propositions censurées se termine par une sanction contre ceux qui, de quelque condition, état ou dignité qu'ils fussent, se permettraient de défendre, en bloc ou en detail, l’une ou l’autre de ces maximes, d’en traiter en public ou en particulier, d’en prêcher, sauf pour les attaquer. Les contrevenants seraient frappés d’une excommunication latte scnlcntiic réser­ vée au pape. Ceci pour l’enseignement théorique. En même temps l’acte officiel interdisait à tous les chrétiens, en vertu de la sainte obéissance, de mettre en pratique les susdites directives. Il se terminait par un appel à la charité spécialement adressé aux théolo­ giens. Le Saint-Père leur commandait au nom de la sainte obéissance, de s'abstenir dans leurs livres, leurs thèses, leurs prédications, de toute censure propre­ ment dite, de toute récrimination injurieuse, contre les propositions encore librement controversées entre catholiques, jusqu’à ce qu’un jugement eût été porte par le Saint-Siège sur ces propositions. Après la longue étude que nous venons de faire, il serait fastidieux de relever pour chacune des proposi­ tions les censures antérieures, d’un ordre plus ou moins élevé, dont elle avait déjà été frappée. Comme on l’a déjà fait remarquer, les censures de Louvain ont été abondamment utilisées, mais il y aurait lieu de tenir compte des censures de Sorbonne et des divers actes du clergé de Fronce; Il pourrait même être assez piquant de signaler les passages des Provinciales qui visent plusieurs des textes censurés. Nous ne recher­ cherons pas non plus la source première d’où sont dérivées les propositions Incriminées. Étant donnée l’habitude qu’eurent de très bonne heure les casuistcs de se piller les uns les autres, cc travail minutieux risquerait de laisser bien des mécomptes. Amadæus Guimenius n’avait pas complètement tort quand il recherchait fort avant dans le passé des parrains aux thèses les plus risquées de la casuistique. L'acte 70 pontifical du 2 mars 1679, en s'abstenant de mettre en cause aucune personne, en n’incriminant aucune famille religieuse, a rendu le plus grand service à la morale chrétienne. Il a remis la question du laxisme sur son véritable terrain. Ces remarques faites, qui ont leur intérêt, voici la série des propositions condamnées par le SalntOfïicc. Le texte latin d'après Duplessis d’Argentré, t. mà, p. 348-351, collationné avec celui de Viva, Damnatarum thesium theologica trutina, édit, de 1711. Viva a cherché à préciser les sources où ont puisé les rédacteurs de la liste pontificale. Mais scs rensei­ gnements sont souvent incomplets et parfois inexacts. Le texte aussi dans Denzlnger-Bannwart, n. 11511216. 1. Non est Illicitum in sacramentis conferendis se­ qui opinionem probabilem de valorc sacramenti, relicta tutiore, nisi id vetet lex, conventio nut periculum gra­ vis damni incurrendi. I line sententia probabile tantum utendum non est in colla­ tione baptismi, ordinis sa­ cerdotalis aut episcopalis. 2. Probabiliter existimo, judicem posse judicare juxta opinionem etiam minus pro­ babilem. 3. Generatim dum proba­ bilitate sive intrinseca, sive cxtrinseca quantumvis tenui, modo a probabilitatis finibus non exeatur, confisi aliquid nginuis. semper prudenter agimus. 4. Ab infidelitate excusa­ bitur infidelis non credens, ductus opinione minus pro­ babili. 11 n’est pas interdit, dans l’administration des sacre­ ments, de suivre l’opinion moins probable sur la valeur du sacrement, en laissant in plus sûre, sauf si cela est interdit par la lof. une con­ vention, ou qu’il n'y ait péril de faire courir un très grave dommage. Ainsi n’estil pas permis d’user d’une opinion seulement probable dims la collation du baptême et de l’ordination sacerdo­ tale ou épiscopale. J’estime probable qu’un juge peut juger suivant une opinion même moins pro­ bable. En général, quand nous agissons en nous fiant à une probabilité soit intrinsèque soit extrinsèque, si faible qu’elle soit, pourvu qu’elle reste dans les limites de la probabilité, nous agissons toujours prudemment. L’infidèle est excusé du péché d’infidélité, qui ne croit pas, conduit qu’il est par une opinion moins pro­ bable. Ces propositions, qui doivent être soigneusement discutées, si l'on veut établir le sens de la condamna­ tion, seront étudiées plus utilement à l'art. PhobanuisME. Qu'il suffise de remarquer ici que leur con­ damnation a pour but de contenir dans une juste limite l’usage de la doctrine de la probabilité. Il y a intérêt à les rapprocher des propositions 6, 35, I I, qui s’expriment sur certains cas particuliers de cette théorie. On notera enfin que, tout en étant sévère à l’endroit du probabilisme, la sentence romaine de 1679 l'est beaucoup moins que l’Assemblée du clergé de France de 1700. Celui-là péchc-t-il mor­ 5. An peccet mortaliter, qui actum dilectionis Del tellement qui ne ferait un semel tantum in vita eliccrcl. acte d’amour de Dieu qu’une condemnare non nudemus. fols dans sa vie, nous n’osons pas le définir. 11 est probable que le pré· 6. Probabile est ne singu­ lis quidem rigorose quin­ copte do la charité envers quenniis per se obligare præ- Dieu u’oblige même pas par ccptum charitatls erga Deum. sol ù la rigueur tous les cinq ans. 11 oblige seulement quand 7. Tunc solum obligat, quando tenemur justificari, nous sommes tenus de nous et non habemus ullam viam mettre en état de grâce et qua justificari possumus (pos­ que nous n’avons pas d’au­ tre moyen pour le faire. simus, Viva). Ces trois propositions sont à rapprocher de la première condamnée par Alexandre VIL Sur l’obli- LAXISME. HISTOIRE DE LA QUERELLE DU LAXISME gatlon de faire des actos d'amour de Dieu, voir Charité, t. n, coi. 2251 sq. 8. Comedere et bibere us­ que ad satietatem ob solam voluptatem, non est pecca­ tum, modo non obsit vale­ tudini, quia licite potest quis (V/na supprime quis) appe­ titus naturalis suis actibus jml. Manger et boire jusqu'à satiété ct pour le seul plaisir n’est pns un péché, pourvu que cela ne fasse pas tort Λ la santé, parce que n’importe quel appétit naturel peut licitement jouir de scs actes. On remarquera que la proposition ne spécifie pas qu’il s’agisse de péché mortel ou véniel. Pour l’inter­ prétation à donner â cette censure, voir Gourmandise, t. ri, col. 1520 sq. L’acte du mariage accom­ 9. Opus conjugii ob solam voluptatem exercitum, omni pli exclusivement pour la vo­ penitus caret culpa, ac de­ lupté (qu’on y trouve) ne sau­ rait aucunement constituer fectu veniali. une faute même vénielle. Cette proposition va directement contre rensei­ gnement le plus clair que saint Augustin ait transmis h la tradition chrétienne. Elle témoigne que les casuis­ tes qui en sont les auteurs prétendaient dirimer la question délicate que soulève l’union de l’homme ct de la femme beaucoup plus par les procédés de la dialectique que par l’appel â la tradition. 11 n’y a pas lieu pourtant de donner à la contre-partie de la proposition censurée une rigueur inutile; il est bien entendu que l’acte visé est celui qui est fait exclusive­ ment ob solam voluptatem. Pour le détail, voir Époux (Devoirs des), t. v, col. 375. 10. Non tenemur proxi­ mum diligere netu interno et formali. 11. Pnecepto proximum diligendi satisfacere possu­ mus per solos actus exter­ nos. Nous ne sommes pas tenus d’aimer le prochain d’un ncte intérieur ct formel. Nous pouvons satisfaire nu précepte d’nlmcr le pro­ chain tout simplement par des netes extérieurs. Les deux propositions sc complètent. La seconde met en relief la doctrine de certains casuistes que nous avons déjà rencontrée ct qui est plus clairement signa­ lée par la 2P censure de l’Asscmblée du clergé de 1700. Sur l’obligation de l’acte Intérieur de charité envers le prochain, voir Charité, t. h, col. 2258. 12. Vlx in stvculnribus invenies et lam in regibus superfluum statui, et lia vlx nliquis tenetur nd elee­ mosynam, quando tenetur tantum ex superfluo statui. On trouverait dlfllcllement chez des séculiers mémo chez des rois, du su­ perflu; dès lors personne, ou h peu près, n’est tenu A faire l’aumône, puisque l'on n’est tenu de la faire que de son superflu. Viva se donne beaucoup de peine pour montrer que cette proposition si vivement attaquée par la VI9 Provinciale, qui l’a trouvée dans Vasquez, n’a pas dans cet auteur, où elle se lit en propres termes, le sens qui est ici condamné; il fait état surtout de et que Vasquez ne parle pas du superfluum statui pro senti mais du superfluum statui mutando. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Vasquez eût mieux fait d’employer d’autres formules, et de laisser au mot superflu son sens obvie. Sur l’obligation de l’aumône, cf.t.i, col. 2653 sq. 13. Si cum debita mode­ ratione facias, potes absque peccato mortali de vita nllcujus tri»lari ct de illius morte naturali gaudere. Illam inefficaci affectu petere ct desiderare, non quidem ex disciplina (Victi, displicen­ tia) persomr sed ob aliquod temporale emolumentum. Si on le fait avec la modération requise, on peut, sans pécher mortellement, s’at­ trister de la vie de quelqu’un, se réjouir de sa mort, la souhaiter d’un désir ineffi­ cace, non certes en considé­ ration de la personne, mais A cause de quelque avantage temporel (qui vous en re­ viendrait). 14. Licitum est absoluto desiderio cupere mortem patris, non quidem ut malum patris, sed ut bonum cupien­ tis, quia nimirum ei obven­ tura est pinguis Increditas. 15. Licitum est filio gau­ dere de parricidio parentis a sc in ebrietate perpetrato, propter ingentes di vitias inde ex hereditate consecutas. 76 Il est pennis de désirer d'une manière absolue la mort de son père, non point pour le mal du père, mais pour le bien de celui qui la désire, parce que cette mort rapporte A celui-ci un riche héritage. Il est permis A un fils de sc réjouir d’un parricide qu’il aurait commis en état d'i­ vresse, A cause des grands biens que lui apporte l’héri­ tage qui fut la conséquence du crime. On a peine à croire que le prurit de raisonner ait pu mener des casuistes jusqu’à la troisième de ces propositions. 11 faut d’ailleurs y voir beaucoup plutôt des exercices scolaires sur les théories du volontaire indirect ct de la direction d'intention que la solution de cas de conscience réels. Du moins la condamnation portée contre ces thèses, dont la dernière est une pure infamie, a pour but de mettre en garde contre une méthode qui, poussée à bout, en arrive à de telles conclusions. 16. Fides non censetur ca­ dere sub praeceptum spe­ ciale ct secundum se. 17. Satis est actum fidcl semel in vita elicere. 18. Si potestate publica quis interrogetur fidem inge­ nue confiteri, ut Deo ct fidei gloriosum consulo, tacere, ut peccaminosum per sc, non damno. La fol n’est pas censée tomber sous un précepte particulier. Il suffit de faire un seul acte de foi dans sa vie. SI une autorité publique nous interroge sur notre croyance, je conseille, com­ me glorieux à Dieu ct A la foi, de confesser ingénu­ ment sa croyance, mais je ne condamne pas comme pcccamineux en sol le fait de sc taire. Pour ce qui concerne les deux premières censures, sc reporter à ce qui est dit de la 1er proposition condamnée par Alexandre VII ; il n’est pas interdit de supposer que la troisième censure, relative â l’obligation de con­ fesser sa foi, quand l’on est interrogé par une autorité publique, n’ait quelque rapport avec les controverses soulevées par certains modes d’apostolat aux Indes ct en Chine. C’est à ce point de vue historique qu’il conviendrait de le discuter, beaucoup plus qu’au point de vue strictement théologique auquel se place Viva. La volonté ne peut faire que l’assentiment de fol soit plus ferme en lui-même que ne le mérite le poids des motifs qui déterminent cet assentiment. Dès lors quelqu’un peut 20. H inc potest quis pru­ denter repudiare assensum, prudemment répudier l’as­ quem habebat supernatu- sentiment surnaturel qu’il ralcm. avait antérieurement donné. 21. Assensus fiilci super· L’assentiment de foi, sur­ naturalis ct utilis ad salutem naturel ct utile au salut, stat cum notitia solum pro­ peut exister avec une con­ babili revelationis, immo naissance seulement proba­ formidine qua quis formidet ble de la révélation, ct même ne non sit loculus Deus. avec la crainte que Dieu n’ait pas parlé. 22. Non nisi fides unius Seule la fol en un seul Del necessaria videtur neces­ Dieu est nécessaire de néces­ sitate medii, non autem sité de moyen. In fol expli­ explicita remuneratoris. cite A un Dieu rémunérateur ne l’est pas. 23. Fides late dicta ex La foi au sens large du testimonio creaturarum sl- mot. qui vient du témoigna­ inillvc motivo ad justifica­ ge des créatures ou d’un tionem sufficit. motif semblable suffit A la justification. 19. Voluntas non potest cRlccrc ut assensus fidei in seipso sit magis firmus qunrn mercatur pondus rationum ad assensum impellentium. 77 LAXISME. HISTOIRE DE LA QUERELLE DU LAXISME Sur toutes ces questions ct spécialement sur le sens précis ct historique de la proposition 23 condam­ née ici, voir Im im'u s (Salut des), t. vu, col. 17921797, où Ton a fait remarquer, avec beaucoup de justesse ct contre Viva, que ces solutions dangereuses viennent de Rlpalda, A travers Estrix, ct que leur condamnation a été poursuivie par la Faculté de Louvain; voit aussi l’art. Foi, t. vi, ct spécialement col. 88 sq,, Fermeté de la /oi;coi. 98 sq., Moti/ essentiel et spécifique de la loi, 24. Vocare Deum in tes­ tem mendacii levis, non est tanta irreverentia, propter quam velit, aut possit dam­ nare hominem. 25. Cum causa licitum est jurare sine animo jurandi, sive res sit levis, sive gravis. 26. Si quis, vel solus, vel coram aliis,sive interrogatus, sive propria sponte, sive recreationis causa, sive quo­ cunque alio fine, juret se non fecisse aliquid, quod revera fecit, intciligendo intra se aliquid aliud quod non fecit, vel aliam viam ab ea in qua fecit, vel quodvis aliud addi­ tum verum, revera non men­ titur, nec est perjurus. 27. Causa justa utendi his amphibologiis est, quo­ ties id necessarium aut utile est ad salutem corporis, honorem, res familiares tuen­ das, vel ad quemlibet alium virtutis actum, ita ut veri­ tatis occultatio censeatur tunc expediens ct studiosa. 28. Qui mediante com­ mendatione vel munere ad magistratum vel olficlum publicum promotus est, po­ terit cum restrictione men­ tali pnestarc juramentum quod de mandato regis a similibus solet exigi, non habito respectu ad intentio­ nem exigentis quia non tenetur fateri crimen occul­ tum. Appeler Dieu en témoi­ gnage d’un mensonge léger n’est pas une irrévérence telle que Dieu veuille ou puisse, A cause d’elle, damner un homme. Quand il y a une raison, il est permis de jurer (exté­ rieurement) sans avoir (inté­ rieurement) l’intention de jurer, qu’il s’nglssc de choses graves ou légères. SI quelqu’un, soit seul, soit devant d'autres personnes, soit qu’on l’interroge, soit qu’il agisse de lui-même, qu’il le fasse pour s’amuser ou pour tout autre motif, jure qu’il n’a point fait une chose, qu’il ait faite en réa­ lité, en sous-entendant inté­ rieurement quelque autre chose qu’il n’a pas fuite, ou quelque circonstance, qui ne s’est pas rencontrée, ou quel­ que autre addition, qui soit vraie, il ne ment pas en réa­ lité ct il n’est pas parjure. 11 peut y avoir des raisons justes d’user de ces amphi­ bologies, quand, par exemple cela est nécessaire ou utile pour défendre sa vie, son honneur, scs biens, ou pour faire quelque acte de vertu, en sorte que la dissimulation de la vérité puisse être censée utile ou A conseiller. Celui qui a obtenu, grâce A des recommandations ou A des présents, une magistra­ ture ou un emploi public pourra prêter avec une res­ triction mentale le serment que la volonté du prince exige de ceux qui entrent en charge, sans avoir égard A l’intention de celui qui exige le serment, parce qu’il n’est pas tenu d’avouer un crime occulte. Les cinq propositions censurées vont contre la religion du serment. Leurs parrains ont oublié que dans les cas où l’on fait intervenir Dieu comme témoin de ce que l’on assure ou de ce que l’on promet, ce n’est plus seulement la vertu de justice (fui est intéressée, mais celle de religion. Ils ont spéculé sur les raisons plus ou moins plausibles qui pouvaient excuser jusquΆ un certain point l’entorse donnée à la vérité, sans avoir égard au fait qu'appeler Dieu en témoignage d’un mensonge même léger est toujours une grave irrévérence. Les palliatifs que la restriction mentale est censée apporter au mensonge ne sont pas de mise quand Dieu est en question. On remarquera que la condamnation portée contre les n. 26, 27, 28 ne sise pas de soi toute restriction mentale, mais celle-lA seulement qui inters lent dans un serment. Pour com­ prendre pleinement le sens de la prop. 28, il faut sup- 78 poser, comme le fait Viva, que le serment exigé des officiers entrant en charge spécifiait que les titulaires n’étaient pas arrivés A l’emploi en question par des moyens illicites. Des casuistes complaisants suppo­ saient, pour excuser leur faux serment, prêté avec une restriction mentale qu’ils n'étaient pas obligés par Je refus du serment, d’avouer un crime occulte. On remar­ quera que TAssemblée du clergé de 1700 est plus sévère que la censure pontificale a l’endroit de la restriction ment ale,voir prop. 66, ci-dessus, col. 62. n. 66 et le très sévère réquisitoire de Bossuet sur cette matière. Pour la doctrine, voir Bestrictton men­ tale. Une crainte grave est une 29. Urgens metus est cau­ sa justa sacramentorum ad­ cause suffisante pour simuler l’administration des sacre­ ministra lion em simulandi. ments. Viva rapporte un certain nombre de cas plus ou moins chimériques imaginés par certains moralistes. Jean Sanchez par exemple suppose le cas d un prêtre menacé de mort par un hérétique s’il ne consacre tout le pain d'une boulangerie; il pourrait»· répond-il, prononcer les paroles de la consécration sans avoir l’intention de consacrer. Un confesseur pourrait de même» sans avoir l’intention d’absoudre, réciter la formule d’absolution sur un pécheur mal disposé et qui le menacerait. Ces pratiques sont formellement réprouvées par Innocent XL Les sacrements sont choses trop saintes pour qu'il soit ainsi permis, pour quelque raison que ce soit» de les tourner en dérision. Voir Intention» t. vu, cok 2271. 30. Fas est viro honorato occidere invasorem, qui niti­ tur calumniam inferre, si ali­ ter hæc ignominia vitari ne­ quit ; Idem quoque dicendum si quis impingat alapam vel fuste percutiat, et post im­ pactam alapam vel ictum fustis fugiat. 31. Ilegulnritcr occidere possum furem pro conserva­ tione unius aurei. 32. Non solum licitum est defendere defensione occi­ si va, qua» actis possidemus, sed etiam ad qua· jus incho­ atum habemus et qua· nos possessuros speramus. 33. Ucitum est tum ha> redi quam legatario, contra injuste impedientem ne vel hrreditas adeutur vel legata solvantur, sc taliter defen­ dere : *icut ct jus habenti in cathrdnim. vel pnvbcndam, contra carum possessionem injusto Impedientem. Il est permis A un homme d’honneur de tuer un agres­ seur qui s’efTorce de le calom­ nier, s’il n’a pas d’autre moyen d’éviter cette igno­ minie; autant faut-il en dire du fait de tuer qui lui a donne un soufflet et l’a frappé d’un bâton, même si l’agresseur s’enfuit après le soufflet ou le coup de bâton. Régulièrement parlant, je puis tuer un voleur pour conserver un louis d’or. Il est permis de défendre, en tuant l’agresseur, non seulement ce que nous pos­ sédons en fait, mais encore ce A quoi nous avons un droit commencé, et que nous espérons posséder. H est licite d’employer le même genre de défense tant A un héritier qu’à un légataire contre quiconque veut l’empêcher d'entrer en possession de l’héritage ou des legs; c’est xrui aussi de celui qui a un droit à une chaire ou une prébende con­ tre qui veut injustement l’empêcher d’en prendre pos­ session. On reconnaît ici les thèses sur l’homicide et la légi­ time défense reprochées au P. Airault par la Sorbonne, au P. Amico par Louvain, dont Pascal a tiré le parti que l’on sait, et dont il est douloureux d’avoir à faire remonter la paternité jusqu’à Lcssius. Voir t. îv, col. 230. Les rapprocher des propositions 17 ct 18 cen­ surées par Alexandre VIL C’est par pudeur, je pense, que la censure pontificale n’a pas mentionné l’absurde cas de conscience relatif au religieux qui tue su maîtresse pour empêcher qu’il soit porté atteinte A l’honneur de son ordre. Cf. supra, col 54. 79 LAXISME. HISTOIRE DE LA QUERELLE Dt 34. Licet procurare abor­ tum ante animationem fœ­ tus, ne puella deprehensa gravida occidatur aut infa­ metur. 35. Videtur probabile, omnem fertum, quamdiu in utero est, carere anima ra­ tionabili, et tunc primum Incipere exundem habere cum paritur, ac consequenter di­ cendum erit, in nullo abortu homicidium committi. Il est permis de procurer l’avortement, avant que le fœtus soit animé, pour éviter Λ une fille devenue enceinte la mort ou le déshonneur. Il semble probable que le fœtus, tant qu’il est dans le sein maternel, n’a pas d'âme raisonnable, et qu’il ne l’a qu’au moment de l'enfante­ ment; dés lors on peut dire que l’avortement n’est ja­ mais un homicide. Sur les théories philosophico-médicalcs qui ont permis de lâcher une thèse aussi énorme (Viva dit deliramentum) que celle qui est exprimée par la pro­ position 35, voir Animation, 1.i, col. 1311. Il convient donc de la juger non point avec nos idées modernes, mais suivant les manières de penser du xvn· siècle. Sur le caractère criminel des manœuvres abortives, voir t. î, col. 2647. Mais il n’est pas hors de propos de faire remarquer que la censure de cette thèse touche également â la condamnation du probabilisme éche­ velé Du fait qu’une opinion avait quelque chance de probabilité théorique, certains casulstcs, sans prendre garde aux intérêts des tiers, en tiraient aussitôt les conséquences extrêmes : il est probable que le fœtus n’est pas anime avant la naissance, donc en aucun cas l’avortement n’est un homicide. 36. Permissum est furari, 11 est permis de prendre, non solum In extrema neces­ non seulement dans le cas sitate, sed etiam in gravi. de nécessité extrême, mnis même dans celui de nécessité simplement grave. 37. famuli ct famulæ do­ Les gens de maison peu­ mestico* possunt occulte heris vent dérober .secrètement Λ suis surriperc ad compensan­ leurs maîtres pour arrondir dam operam suam, quam leurs gages, s’ils les jugent majorem judicant salario inférieurs au travail qu’ils quod recipiunt. ont Λ fournir. 38. Non tenetur quis sub On n’est pas tenu sous poma peccati mortalis resti­ peine de péché mortel à tuere quod ablatum est per restituer ce que l’on a pris pauca furto, quanlumcum- par de petits vols, quel­ que sit mngna summa to­ que grande que soit en défi­ talis. nitive la somme dérobée. 30. Qui alium movet aut Celui qui excite ou pousse inducit nd Inferendum grave une autre personne A causer dnnunirn tertio, non tene­ un grave dommage A un tur ad restitutionem istius tiers n’est pas tenu à resti­ damni illati. tution pour le dommage ainsi causé. On reconnaît sans peine quelques-unes des thèses μ vivement attaquées dans les Prot) inc tales, cl condam­ nées antérieurement par la Sorbonne lors de l'afTaire du P. Bauny. Il n’y a pas lieu d’y insister : sur la compensation occulte, voir t. in, col. 601, sur l’obliga­ tion même de restituer ct les causes qui peuvent en dispenser, voir l'article spécial. 40. Contractus Mohatra licitus est, etiam respectu ejusdem pmoiue ct cum con­ tractu retrovenditlonis pnevie Inito cum Intentione lucri. 41. Cum numerata pecu­ nia pretiosior sit numeranda, et nullus sit. qui non majoris faciat pecuniam pncicntem quam futuram, potest credi­ tor aliquid ultra sortem n mutuario exigere ct eo titulo ab u«ura excusari. Le contrat Mohatra est licite même quand il se fait A l’égard de la même per­ sonne, avec clause préalable de revente, dans une inten­ tion de lucre. Une somme en espèces sonnantes étant plus pré­ cieuse qu'une somme en espérance, n’y ayant per­ sonne qui ne préfère une somme présente A une som­ me future, le prêteur peut exiger de son débiteur quel­ que chose en plus de la somme prêtée, ct être excusé d’usure A ce titre. Il n’y a point usure à 42. U«um non est dum ultra sortem aliquid exigitur exiger quelque chose en sus tanqunm ex benevolentia ct grntitudine debitum, sed solum si exigatur tanqunm ex justitia debitum. LAXISME 80 de la somme prêtée A titre de reconnaissance bienveil­ lante, mais seulement Λ l’exiger comme dû en justlcc. Les trois propositions condamnées, qu'il faut rapprocher de la 42· prop. d’Alexandre VII, chcrcitaient Λ trouver des titres nouveaux pour justifier le prêt ά intérêt que ni la législation civile, ni le droit ecclésiastique ne distinguaient encore de l’usure. Il est incontestable que les titres invoqués avaient quelque chose d’un peu enfantin, au moins dans l’apparence. On semblait vouloir respecter exclusive­ ment la lettre du droit et on en violait ouvertement l’esprit. Le contrat Mohalra, d’ailleurs condamné par la législation civile française, était une de ces ruscs cousues de fil blanc. Le prêteur, au lieu de donner immédiatement à l’emprunteur la somme dont celui-ci avait besoin, lui cédait par un marché fictif et ù crédit une marchandise ù un prix déterminé, deux cents écus par exemple, ct la lui rachetait aussitôt cent cinquante, qu’il comptait à l’emprunteur moyennant une obligation à terme de deux cents qui était censée représenter la valeur de la marchandise achetée, qui représentait en réalité la somme prêtée, cent cinquante, augmentée des intérêts usuraircs cinquante. On se flattait par lâ d’être en règle avec la loi civile, la loi ecclésiastique et même avec sa conscience. A l’article Prêt a intérêt, on reprendra l’historique de cette question de l’usure, qui est fort compliquée. On a vu plus haut que, dès 1700, Bossuet, si sévère à l’endroit de la morale relâchée, jugeait impossible de faire respecter dans la pratique les décisions des moralistes sévères. Pourquoi ne serait ce pas 43. Quidni non nisi ve­ niale sit detrahentis aucto­ simplement péché véniel que ritatem magnam sibi noxiam détruire par une calomnie l’autorité grande de quel­ falso crimine eludere ? qu’un qui vous attaque ? Il est probable que cclui-lA 44. Probabile est non pec­ care mortaliter qui imponit ne pêche pas mortellement falsum crimen alicui {Viva qui impute une fausse accu­ alteri) ut suam justitiam ct sation A quelqu’un pour honorem defendat. Et si hoc défendre mi cause ou son non sit {Viva est) probabile, honneur, Si cela n’est pas vix ulla (Viva supprime) crit probable, il n’y aura sans opinio probabilis in theo- doute point d’opinion prologia. bnblc. Les deux propositions disent sensiblement la même chose. Leurs auteurs assimilaient le cas de celui qui est Injustement calomnié ou attaqué au cas de légitime défense. On peut, de l’aveu de tous, repousser par la force un injuste agresseur: mais un coup de langue est en somme moins dangereux qu’un coup d’épée, donc à plus forte raison peut-on sc défendre contre un injuste agresseur en le calomniant. C’est toujours le même procédé, déjà signalé pour les propositions 30 sq., ct pour les propositions 17 ct 18 d’Alexandre VII. Remarquer ici encore une donnée Importante relative A la théorie de la probabilité. Donncr une chose tem­ porelle pour un bien spirituel n’csl pas simonie quand on ne donne pas In chose tem­ porelle comme prix do l’au­ tre, mais seulement comme un motif de le conférer ou de l’accomplir, nu même quand la chose temporelle est seulement une compen­ sation gracieuse pour le bien spirituel ou uicc-vrrsa. 16 Et id quoque locum Cela serait encore vrai, habet, etiamsi temporale sit même st la chose temporelle principale motivum dandi était le motif principal de 45. Dure temporale pro spirituali non est simonln, qunndo temporale non datur tnnqumn pretium ecd duntaxat tanquam motivum conferendi vol efilclendi vel etiam quando temporale sit solum gratuita compensatio pro spirituali, aut c contra. 81 LAXISME. HISTOIRE DE LA QUERELLE DU LAXISME spirituale, linmo etinm %lt finis Ipsius rei spirituali», sic ut illud pluris æstimctur quam res spiritualis. donner le bien spirituel, et quand bien mémo elle serait In fin propre du bien spi­ rituel, en sorte que ce der­ nier serait moins estimé que la chose temporelle. Cette question de. la simonie sera reprise ft l’article spécial. On sait, en bref, que la simonie consiste à trafiquer des choses saintes, qu'il s’agisse de choses saintes en elles-mêmes : acheter pu vendre un sacre­ ment, ou de choses connexes aux précédentes : ache­ ter ou vendre un bénéfice auquel est attachée la juridiction ecclésiastique. Les auteurs responsables des propositions condamnées auraient voulu restrein­ dre la simonie au cas seulement où il y aurait eu pacte de vente explicite. Tous les autres moyens de se pro­ curer un bien spirituel en fournissant quelque avan­ tage temporel à celui qui peut le donner ne seraient pas slmoniaqucs, du moment que l’on n’a pas l’in­ tention précise de payer le bien spirituel par une chose temporelle. Le candidat ft un bénéfice fait tenir une somme d’argent au collateur, non pour lui acheter le bénéfice, mais pour l'incliner ft la bienveillance; il fait espérer au collateur que, s’il confère le bénéfice, il n’aura pas ft s’en repentir (gratuita compensatio). Cette compensation est gratuite, ou plus exactement gracieuse; c’est un cadeau que l’obligé fait bénévole­ ment ft celui qui lui a rendu sendee. Les circonstances énumérées ft la prop. 4G ne font qu’aggraver le cas; mais les casuistes visés ne pensaient pas qu’elles pussent cependant mettre le coupable en défaut et l’exposer aux censures qui visaient les slmoniaqucs ct à l'obligation de restituer qu’emportait le crime de simonie. Pascal avait fait remarquer, avec beau­ coup de finesse, qu'avec tous ces palliatifs, on en arrivait purement ct simplement à rayer le crime en question de la liste des délits. Il n’y a point d’homme sensé qui ait l’idée de mesurer à prix d’argent la valeur d’une chose spirituelle. •17. Cum dixit concilium Trldcntimnn cos alienis pec­ catis communicantes morta­ liter peccare, qui, nisi quos digniores ct Eccleslæ magis Utiles Ipsi Judicaverint, ad Ecclesias promovent, conci­ lium vel primo videtur per hoc digniores non aliud signi­ ficare velle nisi dignitatem eligendorum, sumpto com­ parativo pro positivo, vel secundo locutione minus pro­ pria ponit digniores ut exclu­ dat indignos, non vero di­ gnos,vel tandem loquitur ter­ tio quando fit concursus. Quand le concile de Tren­ te déclare que ceux-là com­ muniquent aux péchés d’au­ trui ct pèchent mortellement qui ne nomment pas aux sièges épiscopaux ceux qu’ils estiment eux-mêmes les plus dignes ct les plus utiles ft l’Eglise, le concile semble ou bien premièrement avoir seu­ lement en vue par ce mot di­ gniores le fait que le candidat désigné est digne, en prenant le positif pour le comparatif *, ou bien avoir employé une expression imprécise, en met­ tant digniores seulement pour exclure h's indignes; ou troisièmement enfin avoir visé le cas oü 11 s'agit de concours proprement dit. Le concile de Trente, sess. xxtv, c. i, fait un cas de conscience Λ ceux qui sont appelés ft désigner les évê­ ques de ne choisir que les personnes qu’ils estiment personnellement devoir être le plus dignes ct le plus utiles à l’Église. Voir t. vm col. 1988. Pour énerver cette prescription, certains casuistes ont proposé du texte conciliaire une exégèse bénigne, Le plus digne, cela veut dire tout simplement celui qui a des qualités suffisantes, encore que scs concurrents en présentent davantage; ou bien cela exclut simplement ceux qui sont positivement indignes. D’autres casuistes pré­ tendaient enfin que cette directive n’avait de valeur que dans le cas où il y aurait eu, pour l’obtention de la place, un concours proprement dit. Ces diverses manières de tourner la loi sont condamnées. 48. Tam clarum videtur fornicationem secundum ic nullnm Involvero malitiam ct tohim cs Il est probable que (pour 57. Probabile est sufllccrc attritionem naturalem modo recevoir l'absolution) il suffit d’une attrition naturelle, honestam. pourvu qu’elle soit honnête. Sur cette doctrine de l’attrition, voir 1.1, col. 2258; le décret d’Alexandre VH du 5 mai 1667 n’avait pas voulu trancher le débat Institué depuis plus d’un demi siècle entre contntionistcs et attritionhtes, autrement dit la question de savoir si la crainte, fondement de l’attrition, devait ou non s’accompagner d’un commencement d'amour de Dieu. Mais il restait bien entendu, dans l’esprit du document pontifical, que la crainte de Dieu devait être surnaturelle dans scs motifs et la lettre du decret affirmait aussi de 84 l'attrition déclarée suffisante qu’elle Incluait la ferme volonté de ne plus pécher et l'espérance du pardon. L'opinion censurée par Innocent NI attribuait au contraire une valeur suffisante à un rcgrci des péchés causé seulement par des motifs naturels, pourvu que ces motifs fussent honnêtes : tels seraient les incon­ vénients graves qui auraient résulté pour le coupable de la faute commise par lui. Pour honnêtes que soient ces motifs, ils ne rendent pas surnaturel le regret d'a­ voir offensé Dieu. Certains contritlonistes ayant fait état de cette condamnation d'Innocent XI, pour enseigner que la crainte de l'enfer n'était pas un motif suffisant d’attrilion, Alexandre VIH rappellera dans la censure des prop. 14 et 15 que l’attrition fondée sur la crainte de l'enfer est surnaturelle. Voir t. i, col. 756. L'Assemblée du clergé de 1700, exprime une doctrine un peu plus sévère et conforme à ce qui était couramment enseigné par les théologiens français et belges de l'époque. Voir cens. 87, col. 63. Voir aussi la dissertation de Bossuet. De doctrina concilii Triden· tini circa dilectionem in sacramento pænitenliæ. 58. Non tenemur con­ fessorio interroganti fateri peccati allcujus consuetu­ dinem. 59. Licet sncramcntalitcr absolvere dimidiate tan­ tum confessos ratione magni concursus pernitentium qua­ lis, v. g. potest contingere in dic magnæ allcujus festi­ vitatis aut indulgentiæ. On n'est pas tenu d’avouer au confesseur, même s’il le demande, qu’on a l’habitude de tel péché. Il est permis d'absoudre sacramentellement ceux qui ne se sont confessés qu'ù moitié, quand il y a grand concours de pénitents; par exemple un jour de grande fête ou d’indulgence. Les deux propositions se rapportent à l'intégrité de la confession. Nous avons vu la pratique censurée par la seconde dénoncée déjà par l'archevêque de Malines. 11 est bien vrai qu'au train où Ton se confes­ sait à l'époque, les séances de confessionnal devaient être fort longues. Mais, dit Innocent XI, il n’est pas permis, pour gagner du temps, de sacrifier l’intégrité matérielle de la confession. Ceci étant dit des circons­ tances normales; on se rappelle que durant la dernière guerre les aumôniers militaires eurent la faculté d’absoudre en groupe des soldats se présentant pour communier dans certaines conditions. Il est vrai que le décret permettant cette pratique, par application de la loi générale, faisait obligation à ceux qui avalent été absouts dans ces circonstances de soumettre ulté­ rieurement les fautes ainsi pardonnées au pouvoir des clefs. Quant à l’accusation de l’habitude, elle peut être necessaire au confesseur pour juger des dispositions du pénitent; la censure de la prop. 60 exprime qu’en certains cas le confesseur doit retenir l’absolution à des habitudinaires: comment le fera-t-il si le pénitent n'est pas tenu de répondre en toute franchise, et sans restriction mentale, aux questions du confesseur. Au pénitent qui n l’habi­ tude de pécher contre la loi naturelle ou ecclésiastique, et qui ne donne aucun espoir d'amendement, on ne doit ni refuser ni différer l'abso­ lution, pourvu qu’il déclare de bouche son repentir cl son ferme propos. On peut quelquefois absou­ dre celui qui demeure dans une occasion prochaine de péché qu'il pourrait mais ne veut pas supprimer, et même celui qui directement et délibérément cherche l’oc­ casion ou s’y jette. 62. Proxima occasio pec­ Il n'est pas obligatoire de candi non esVfugicnda quan­ fuir une occasion prochaine do causa aliqua utilis aut de péché, quand il y a une 60. Pænitenti habenti con­ suetudinem peccandi con­ tra legem Del, natura* nut Ecclesia? etsi emendationis spes nulla appareat, nec est neganda, nec differenda abso­ lut Io. dummodo ore proferat se dolere et proponere emen­ dationem. 61. Potest aliquando ab­ solvi qui in proxima occa­ sione peccandi versatur (piam potest et non vult omittere, quinimmo directe cl ex pro­ posito quierit aut ei se ingerit. 85 LAXISME. HISTOIRE DE LA QUERELLE DU LAXISME — LAYMANN honesta non fugiendi occur­ rit. 63. Licitum est qmrrcrc directe occasionem proxi­ mam peccandi pro bono spi­ rituali vel temporali nostro vel proximi. raison utile ou honnête de ^’exposer A cette occasion. 11 est permis de chercher directement l'occasion pro­ chaine de pécher, pour pro­ curer Λ nous ou nu prochain un bien spirituel ou temporel. La question des habitudinaircs avait déjà été traitée par Alexandre VII, prop. 41. Voir aussi ΙΐΑίπτυηιN aï res, t. vi, col. 2025. Les prop. 61,62, 63 se rappor­ tent plutôt aux occasionnais; elles sont en gradation ascendante : certains casui si es excusaient le pécheur qui demeurait cans l’occasion, d’autres celui qui, la trouvant à sa portée, ne la fuyait point, d'autres enfin celui-là même qui, sous prétexte d’un bien spirituel ou même temporel, allait au-devant de l'occasion. Plusieurs des factums composés au plus fort de la querelle du laxisme signalent à l’indignation publique celte doctrine prêtée aux casuistes : un chrétien peut se rendre dans les maisons de tolérance, avec l’inten­ tion d’en convertir les pensionnaires, quand bien même il saurait par expérience que cette démarche est toujours pour lui l’occasion d’une faute grave. 64. z\bsohitlonh capnx est homo quantumvis laboret Ignorantia mysteriorum fidei et etiamsi per negligentiam etiam culpabilem nesciat mysterium sanctissima* Tri­ nitatis et incarnationis Do­ mini nostri Jesu Christi. 65. Sufficit illa mysteria semel credidisse. Est capable de recevoir l’absolution une personne totalement Ignorante des mystères de la fol, quand bien même par une igno­ rance coupable elle ignore­ rait les mystères de la sainte Trinité cl de l’incarnation. Il suffit d’avoir cru une seule fois à ces mystères. La seconde de ces propositions est toute voisine de la première condamnée par .Alexandre VII; on la rapprochera aussi des propositions 5, 6 et 7 de la pré­ sente liste. L’autre minimise au delà de toute limite les conditions imposées à la pratique du christianisme. Pour être capable d’absolution, il faut le propos général de vivre en chrétien, et la vie chrétienne suppose un minimum de connaissances religieuses. Il est bien entendu que la connaissance explicite des mystères chrétiens varie beaucoup avec les diverses catégories de fidèles avec lesquels on a affaire. Mais, si le confesseur remarque chez son pénitent une igno­ rance absolue des vérités les plus élémentaires de la religion, il doit, avant de l’absoudre, lui enseigner som­ mairement l’essentiel de la doctrine. 4° Les condamnations portées par Alexandre V///. — Dans les années qui suivirent la censure portée par Innocent XI, les controverses sur la morale relâ­ chée firent place aux discussions sur le péché philoso­ phique. Nous n’avons pas à étudier Ici cotte bizarre hypothèse, ni à Indiquer les liens un peu ténus, mais réels, qui la rattachent aux principes mêmes de la morale large. Voir l’art. Péché philosophique. La condamnation pontificale relative à ce point est étu­ diée t. î, col. 749-750. La censure qui frappe cette doc­ trine est du 21 août 1690. Le 7 décembre suivant, c’était le tour des adversaires des Jésuites d’etre frappés. Les 31 propositions qui furent alors condam­ nées, et qui représentent assez bien l’enseignement d’une partie des docteurs de Louvain.se rapportent dans (’ensemble aux directives de la vie morale telles que les proposaient les esprits plus ou moins imbus de la doctrine janséniste. A les imposer, on risquait d’introduire dans l’i'glise une rigidité peu compatible avec les conditions générales de la vie chrétienne ordi­ naire. Elles ont été étudiées en détail à l’article cité On se contentera ici d’attirer l’attention sur les n. 16, 17 et 18 relatifs à la confession, les n. 14 et 15 relatifs à la contrition imparfaite, les n. 22 et 23 qui visent la pratique de la communion, enfin et surtout le n. 3 86 relatif à la doctrine de la probabilité. Mais on fera remarquer qu'aucune des condamnations portées par Innocent XI n'est retirée par /Mexandrc VIII. En fait d’ailleurs le laxisme théorique avait vécu; s’il avait pu constituer pour l’Églisc aux premières années du xvir siècle un péril très réel, exagéré peutêtre par les uns pour des raisons plus ou moins avoua­ bles, nié un peu naïvement par les autres, il tendait à faire place à une doctrine des mœurs de plus en plus rigide. C’était bien plutôt à la défense d’un sage probabilisme qu’il faudrait aller dans le siècle suivant. D’autres querelles d’ailleurs avalent envahi le champ clos réservé aux théologiens. Au milieu du xvii* siècle, l’affaire du laxisme s’était mêlée aux disputes du jansé­ nisme première manière. A la fin du siècle, c’est vers le quiétisme de Molinos et de scs partisans que se porte l'ardeur du combat, en attendant que le jansénisme seconde manière, vivifié par Qucsncl, impose aux défenseurs de l'orthodoxie de nouvelles et plus dou­ loureuses obligations. Souhcea. — Nous avons indiqué au fur et à mesure les sources oü trouver les documents qui ont servi h ce travail. Les pièces ollkielles sont réunies (mais pas au complet) dans C. Duplessis d’Argcntré. Collectio judiciorum de novis erroribus, Paris, 1736, t. ni, 1'’ et 2* partie; quelques-unes dans le Recueil des actes, titres et mémoires concernant les affaires du Clergé de France, édit, de Paris, 1771,1.1, et dans la Collection des procès-verbaux des Assemblées générales du clergé de 1360 d 1770, édit, de Paris, 1770, t. IV, v et vi. Voir aussi les diverses éditions des Œuvres de BomucL — Les citations des casuistes incriminés sont rassemblées avec beaucoup de soin (mais parfois d’une manière un peu tendancieuse) dans l’édition de Pascal de la collection Les grands écrivains de la France, publiée par L. Brunschvieg, P. Bon trou x et F. Gazier. Voir la table qui termine le t. xi. Nous avons systématiquement évité de mentionner tous les écrits de polémique parus en faveur ou à l’encontre des casuistes; on en trouvera l’énumération (incomplète) d’une part dans la table signalée précédemment· d’autre part dans la Ribliothéque de la Clc de Jésus du P. Sommcrvogel, qui mentionne pour ce qui concerne 1rs écrivains jésuites qui prirent part à la controscrse tant leurs ouvra­ ges que ceux de leurs adversaires. — Pour les condam­ nations d’ouvrages, voir IL Hcusch, Der Index der verbotenen Rucher, Bonn. 1885, t. n. surtout § 39, Jesuitica; § 41. Casuistcn, 1600-1631;ξ 53, Pascal und Arnauld ûber Jcsuiten-Moral; $ 54, Sireilschri/loi liber Moralthéologie, 1637-1730. TfiAVAt x. — Il n’y a pas de travaux d’ensemble sur la querelle du laxisme; l’ouvrage de L Dollinger et I L Heusch, Geschichte der Moralstrciligkeilen in der romich-katholischen Klrche, Nôrdlingcn, 1889, est incomplet et très partial. Tous les ouvrages (et ils sont innombrables) relatifs à Pascal et aux Provinciales, touchent plus ou moins ù la question;outre qu’ils n’en voient généralement qu’un petit coin, ils sont pour l’ordinaire très partiaux dans un sens ou dans l’autre. Notre meilleur guide pour une partie de ce Iras nil a été l’esquisse de A Degrrt, lb action des ΡΛ0ΓΖ.ΥC1ALE3 sur la théologie morale en France, dans le Rulletin de littérature ecclésiastique de Toulouse, novembre et décem­ bre 1913. E. Amann. LAYMANN Paul, un des maîtres de la théologie morale, né à Arze. près d’Inspruck en 1574, reçu dans la Compagnie de Jésus en 1694. enseigna dès 1604 la philosophie, puis pendant seize uns la théologie morale aux l niversités d’Ingolstadt, de Munich, de Dillingcn, et enfin pendant sept ans le droit canon avec un tel éclat (pie les professeurs d’autres Universités se pro­ curaient à prix d’argent les cahiers de ses élèves. De partout affluaient vers lui consultants ou consultations dans les cas difficiles : ses réponses étaient tenues comme décisions souveraines. — Sans entrer dans la longue liste de ses premiers opuscules philosophiques et théologiques, il suffira de mentionner Ici les grands ouvrages qui font sa gloire. Tout d’abord sa célèbre Théologie morale que I lurter déclare à bon droit hors 87 LAYMANN — LAZARISTES (CONGRÉGATION DES) de pair et que Schccbcn (Katholik, 1867, p. 163) pour la profondeur de l'érudition, cl nous pourrions ajouter pour la rigueur de la méthode, ne trouvait à comparer qu'aux Controverses de Bcllarmin. L'ouvrage parut en cinq volumes in-4°, sous ce titre qui en résume bien l’esprit. Theologia moralis in quinque libros partita, quibus materûr omnes practice, cum ad externum Ecclesiasticum, turn internum conscicntiæ /orum spectantes, nova methodo explicantur, Munich, 1625. Dans la manière d’envisager et de poser les questions, de déga­ ger le point précis de la difficulté, plus encore dans le contrôle, le groupement, la discussion lucide et serrée des textes, Je grand moraliste faisait oeuvre non seule­ ment d'érudition, mais de vraie science, et établissait plus solidement qu'on ne l’avait fait avant lui la mo­ rale sur scs bases naturelles. Le succès fut prodigieux. Les éditions de Munich, Paris, Venise, Anvers, Douai, Lyon, Mayence, Bamberg, etc., se succédèrent rapide­ ment. Les meilleures sont celles qui reproduisent la troisième édition de Munich, 1630, revue par l’auteur. Cc grand ouvrage était pour les maîtres. Un Compen­ dium theologia? moralis, Lyon, 1631, rédigé en partie par l’auteur, en partie par le théologien Antoine Goflar, vulgarisa parmi les étudiants des Universités la doctrine de P. Laymann. Les mêmes qualités de science, de profondeur, de clarté, d’impeccable méthode, se retrouvent dans son Jus canonicum sive commentaria in libros Decretalium, Di IIIngen, 1666. Cet ouvrage, en trois volumes, publié après la mort de l'auteur, est malheureusement incom­ plet, les manuscrits qui auraient fourni la matière des t. iv et v ayant disparu, consumés vraisemblablement dans une incendie. On trouvera dans Sommervogel la liste complète des traités cl opuscules de Laymann sur les sujets les plus divers de philosophie et de théologie morale. Notons que la brochure : Processus judiciarius contra sagas, panic à Cologne en 1629, n'est pas de lui. Dans sa Théologie morale, Laymann s'cfTorce, après Tanner, d’adoucir cc qu’il y avait d’inhumain dans les procédés judiciaires dont on usait alors contre les sorciers et les jeteurs de sort ; il était loin d’incliner aux fureurs barbares, Aine candide, s’il en fut, pieuse et bonne, éprise uniquement de science théologique et des choses du ciel, le P. Laymann, après une vie d’infatigable labeur, mourut à Constance, atteint de la peste, le 13 novem­ bre 1625. 88 Lazare, dans Γ* Εκκλησιαστικός Κήρυξ, t. i, (1911), p. 311-318. A une objection soulevée par l’archiman­ drite Ézéchicl Bélanldiotcs, ibid., p. 419-120, au sujet du métropolite Jean de Naupacte, destinataire de deux lettres de Lazare, et d’après laquelle il faudrait repor­ ter la composition de ces lettres avant l’année 1232, Ch. Papaioannou, tout en maintenant scs premières affirmations, n’a su que répondre, ibid., 119-152, ne connaissant aucun prélat du nom de.Jean qui ait occupé le siège de Naupacte sous Michel Paléologue. Nous sommes en mesure de tirer d'embarras le sympathique éditeur en lui signalant qu'eiïectivcment vivait à Nau­ pacte en 1272, c'est-à-dire à l'époque voulue, un évê­ que du nom de Jean. Voir Fr. Miklosich et Jos. Muller, Acta et diplomata groeca medii avi, l. iv, Vienne, 1871, p. 379. Par suite l’objection de l’archimandrite Ézéchicl tombe d’elle-mêmc. 11 nous reste de Lazare cinq lettres et le début d’un ouvrage de controverse, qui dut avoir, à en juger par cc qui nous en reste, d’assez vastes proportions. La première lettre, adressée à l’évêque de Larissa, avait déjà été publiée par C. Simonidès dans son édition de Nicolas de Méthonc, Londres, 1858, 2e édit., ibid,, 1805, p. 215-218. C’est la seule que signale A. Ehrhard dans l’ouvrage cité plus haut. La seconde a pour des­ tinataire le métropolitain de Thcssaloniquc : la troi­ sième, le moine Arsène, du monastère d’Acapniou, également à Thcssaloniquc. Les deux autres sont adressées à Jean Xéros, métropolitain de Naupacte. Dans un dernier traité, dont le début seul subsiste, l’auteur essaie de montrer que les Latins étant héré­ tiques, on ne saurait entrer en communion avec eux sans trahir la vraie foi. Là comme dans ses lettres il s’élève avec vigueur contre l’union conclue au concile de Lyon. Tous ces opuscules ont été publiés par Ch.I. Papaioannou, d'après le ms. JJ. fol. 45-61, de l’arche­ vêché de Chypre, dans Γ ΕκκλησιαστικόςΚήρυξ, t. ci t., p. 113-119. 113-119. f L. Petit. LAZARISTES (Congrégation des). — La congrégation de la Mission, dite des Lazaristes à cause du prieuré de Saint-Lazare, où elle établit sa maison mère dès 1632. s’honore d’avoir pour fondateur saint Vincent de Paul. Bien que cc grand saint soit surtout connu par scs institutions charitables et qu'il n'ait laissé d’autre écrit théologique qu’un petit traité manuscrit sur la grâce, il a sa part, et une pari consi­ dérable, dans l'œuvre de la conservation et de la dliTuSommcnogel, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, sion de la foi. Par son action personnelle contre les t. iv, col. 1582-1591; Hurler, Nomenclator, 3· édit., hérésies de son temps, protestantisme et jansénisme, t. in, col 884-8S6; articles du P. Dubr dans Zeitschrift par son rôle au Conseil de Conscience, par la fondation fur katholhchc Théologie, t. xxm, p. 733-713; t. xxiv, p. 585-592; t. xxv, p. 166-168. de scs deux Instituts, missionnaires et Filles de la • P. BrnNAiin. Charité, par scs entretiens aux prêtres de la Conférence LAZARE, moine grec et controversistc de la fin des mardis, qui formaient l'élite du clergé de Paris, du xnie siècle.— A. Ehrhard dans K. Krumbachcr, Gc- par l’institution des séminaires, il a préparé les uns à schichte der byzantinischen Litteratur,2· édit., Munich, bien donner les enseignements de l’Église et disposé 1897, p. 11 L fait de Lazare un évêque dont il place les autres à les bien recevoir. l'existence dans la première moitié du xv« siècle. C'est Quoi qu'on en ait dit dans les milieux jansénistes, une double erreur. C. Simonidès affirme, il est vrai, saint Vincent avait en haute estime la science et les que Lazare devint évêque, mais ceux qui connaissent savants; n’avait-il pas lui-même passé à Γ Université les audaces de l’impudent faussaire savent quel cas il de Toulouse les examens du baccalauréat en théologie, convient de faire de ses affirmations. Que notre polé­ qui lui donnaient le droit d'enseigner le Maître des Sentences, cl à l’Unlvcrslté de Paris la licence en droit miste ait vécu sous le règne de Michel VIH Paléologue (1261-1282), scs écrits mêmes le prouvent. Ils contien­ canon? Scs conseillers les plus écoutés n’élaient-lls pas d’éminents docteurs de Sorbonne? Cc qui a pu nent à chaque page des allusions transparentes au donner le change sur scs vrais sentiments, c'est qu’il maître du jour, allié de l'Italien maudit, persécuteur met toujours la vertu au premier rang et qu’il consi­ de la foi orthodoxe, parvenu au pouvoir par le meurtre dère la science sans la vertu comme pratiquement sté­ du souverain légitime, et ne s'y maintenant qu’en opposant un patriarche à l’autre pour mieux soutenir rile et même dangereuse. · Il faut de la science, disait-il aux siens, et malheur à ceux qui n’emploient pas bien Γhérésie des Francs. Tous ces traits conviennent fort leur tcmpsl Mais craignons, craignons, et, si j'ose dire, bien à Michel Paléologue et ne peuvent dans leur tremblons et tremblons mille fois plus que je ne ensemble ne s’appliquer qu’à lui, comme l’a fort bien saurais dire; car ceux qui ont de l’esprit ont bien à prouvé Ch L Papaioannou, l’éditeur des œuvres de 89 LAZARISTES (CONGRÉGATION DES) 90 craindre : scientia inflat; et ceux qui n'en ont point, la sainte eucharistie, il faut une pureté angélique. c’est encore pis, s’ils ne s'humilient. » Collection saint N'était-ce pas tendre à détourner les fidèles de la Vincent de Paul, Paris, 1920-1925, t. xi, p. 12«. communion? N’était-ce pas donner à conclure que Il faut savoir pour convertir; mais Je nombre des ceux qui communient souvent, ou disent la messe conversions se proport ionnc-t-il d’ordinaire aux degrés tous les jours, comme le faisait Arnauld lui-même, du savoir? Non; la vertu a sa part, et cette part est étaient des téméraires et des orgueilleux? Devant ce plus grande que celle, de la science. « L’on ne croit point résultat et cette inconséquence le bon sens de saint un homme pour être bien savant, mais pour cc que Vincent se révoltait. nous l'estimons bon et l’aimons. Le diable est très On ne dira jamais assez tout le ^èle déployé par le savant, et nous ne croyons pourtant rien de cc qu'il saint prêtre pour étouffer, des sa naissance, un mou­ dit, parce que nous ne l’aimons pas. Il a fallu que vement rpji devait pendant deux siècles jeter la divi­ Notre-Seigneur ait prévenu de son amour ceux qu’il a sion et le trouble dans l’Église de France. Les sacre­ voulu faire croire en lui. Faisons ce que nous voudrons; ments étaient délaissés, le dogme contredit. l’Église l’on ne croira jamais en nous si nous ne témoignons de combattue; il était du devoir de Vincent de Paul l’amour et de lu compassion h ceux que nous voulons d'agir; Il agit S'il ne put extirper l'hérésie. Il en limita qu'ils croient en nous. » Collection saint Vincent de les ravages. Membre du Conseil de conscience, il éloigna les novateurs des chaires des universités et des Paul, 1.1, p. 295; voir aussi t. xï, p. 65. Tel est le principe ; voici maintenant les conclusions : sièges épiscopaux; supérieur de plusieurs communau­ « Travaillons humblement et respectueusement. Qu’on tés, il les maintint dans l’orthodoxie par une vigilance ne défie point les ministres (protestants) en chaire; continuelle. A ceux de scs amis qu'il voyait séduits qu'on ne dise point qu'ils ne sauraient montrer aucun par l’austérité de la nouvelle doctrine, il tendait une passage de leurs articles de fol dans la sainte Écriture, main secourable. S'il ne put les relever tous, il en retint si cc n’est rarement et dans l’esprit d’humilité et de un grand nombre. Hippolyte Féret, vicaire général de componction; car autrement Dieu ne bénira point Paris, qu'il avait éclairé sur les véritables desseins du notre travail; l’on éloignera les pauvres gens de nous; parti, lui fut toujours reconnaissant de ce service. Sur ils jugeront qu’il y a eu de la vanité en nôtre fait et ne les évoques d'Alct et de Pointers, Nicolas Pavillon nous croiront pas. > Collection saint Vincent de Paul, et Étienne Caul et, son Influence fut réelle. Il est vrai t. i, p. 295. — Ces mots que saint Vincent adressait | que ces deux prélats refusèrent de s’associer a leurs à un de ses missionnaires pour réprimer un zèle exagéré collègues de l’épiscopal français quand on les pna de signer la supplique envoyée a Borne pour dénoncer les et maladroit, restent toujours vrais. Saint Vincent avait lui-même expérimenté l’effka- erreurs jansénistes; mais cela tenait moins à une diver­ cité de cette méthode, et il le rappelle ailleurs : * Il a gence de doctrine qu'à une différence de tactique; ils plu à Dieu de se servir de ce misérable à la conversion étaient persuadés que le silence aurait plus vite raison de trois personnes...; la douceur, l’humilité et la du jansénisme qu’une condamnation S’ils ne faisaient patience, en traitant avec ces pauvres dévoyés, est pas acte de sagesse en s’abstenant, leur abstention l'ûmc de cc bien. > Collection saint Vincent de Paul, 1.1, n’avait rien d’opposé à l'orthodoxie. Aussi saint Vin­ cent continua-t-il de leur donner sa confiance. Étienne p. 66. L’apologétique pratique, celle qui mène à des résul­ Caulct prêcha une retraite d’ordination a Saint-Lazare tats, n’est donc pas seulement faite d'argumentation. en 1656, deux en 1657; sur l’invitation du saint, il fit le voy age de Seniis, en 1656, pour décider Jean Deslyons A côté de l'apologétique qui s’adresse à l’esprit, Il y à se soumettre au pape. Quand scs affaires l’appelaient a celle qui parle au cœur; l’une complète l’autre. Si saint Vincent appuie davantage sur la seconde, c’est à Paris, il était l’hôte de Saint-Lazare. C’est aussi dans cette maison que Pavillon fut invite a descendre avec qu'il lui reconnaît plus d’efficacité. Jamais pourtant il ne négligea la première. Aux son équipage et sa famille quand, en 1657, les États leçons de théologie qui se donnaient à Saint-Lazare, il de Languedoc le députèrent vers le roi. Ce fut seule­ ajouta des exercices pratiques de controverses. Ces ment après 1660. quand le saint fondateur de la Mis­ réunions revêtaient une certaine solennité, car toute sion n’était plus là pour les aider de scs conseils, que les évêques d Met et de Painters résistèrent ouverte­ la communauté y assistait, et avec elle des invités du dehors. On y vit des conlrovcrslstcs fameux, tels que ment aux prescriptions du Saint-Siège. L’action du saint dépassait le cercle de scs amis et le P. Véron, Girodon, docteur en Sorbonne, et un de ses disciples. Décidé, vu les profonds ravages que laïque de grande réputation, Beaumais, qui partageait son temps entre les discussions théologiques et son causait le jansénisme, à obtenir une condamnation de commerce de mercerie. Après avoir entendu l’argu­ l’autorité suprême, il recueillit les signatures des évê­ mentation de deux jeunes scolastiques, dont l’un ques. envoya des docteurs à Rome pour déjouer les contrefaisait le huguenot, ces savants exposaient leurs intrigues du parti, leur procura les fonds nécessaires, et, quand le souverain pontife sc fut prononcé, il méthodes et donnaient leurs conseils. Saint Vincent de Paul y prenait aussi la parole. Il redoubla d’efforts pour amener les dissidents à l’obéis­ ne se lassait pas de dire à scs jeunes disciples : « Étu­ sance. Saint Vincent de Paul savait admirablement conci­ diez, étudiez. » Et aussitôt il ajoutait : « Étudiez pour lier les devoirs de la charité avec ceux de la foi; s’il mieux servir Dieu, non pour paraître ; scientia in fl d, * détestait et combattait les idées, il aimait et respec­ Et encore : · Déliez-vous des opinions particulières et tait les personnes, t’n mot de lui aurait pu attirer sur nouvelles. · Pègles communes, c. xn, art. 7 et 8. l’abbé de Saint-Cyran, de la part de Richelieu, les En disant ces mots, sa pensée se reportait sur un compatriote et ancien ami, homme d’une vaste érudi­ châtiments les plus redoutables; ce mot, qu’on lui tion, que l’orgueil avait entraîné hors des voies de demandait avec instance, il refusa de le prononcer. 11 alla jeter de l’eau bénite sur le cercueil de l’abbé, l’orthodoxie, sur Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran. Aux jours où il s’épanchait librement, donna l’abbaye de Saint-Cyran à son neveu et fidèle cet abbé avait mis saint Vincent au courant de scs disciple M. de Barcos, continua d’entretenir des rela­ tions avec des personnes que n’effrayait pas, ou même projets : réformer l’Église, qui n'était plus celle du Christ, pour revenir à l’Église primitive, qui était la qui regardaient d’un œil favorable le mouvement de Port-Royal, comme la reine de Pologne, Anne-Marie seule véritable. A l’abbé de Saint-Cyran avait succédé Antoine Arnauld, auteur d’un livre sur la fréquente de Gonzague et son confesseur Fleury; Jean Deslyons, doyen de Seuils; Henri Arnauld, évêque d’Angers; communion qui semblait enseigner que, pour recevoir 91 LAZARISTES (CONGRÉGATION DES) Félix Vialart, évêque de ChAlons-sur-Marnc; le comte et la comtesse de Liancourt. Respecter les personnes dont on combat les idées, n’est-ce pas le vrai, le seul moyen de ramener les intel­ ligences égarées? Saint Vincent recommandait celte méthode A scs prêtres; il leur demandait même de n’attaquer les idées que s'il y avait à cela une véri­ table nécessité. · Jamais, écrivait-il à l’un des siens, jamais nous ne disputons de ces matières, jamais nous n’en prêchons, ni jamais nous n’en parlons dans les compagnies, si l’on ne nous en parle; mais, si l’on le fait, l’on tâche d’en parler avec le plus de retenue que l’on peut, M. Gilles excepté, qui se laisse un peu em­ porter par son zèle; â quoi je tâcherai de remédier. Dieu aidant, i Collection saint Vincent de. Paul, t. ni, p. 328. En blâmant ainsi ceux qu’animait un zèle excessif, en demandant à ses prêtres de ne pas s’attar­ der Λ discuter les questions du jour devant des ordinands ou des élèves, saint Vincent faisait preuve de prudence et de sagesse, car la modération est une con­ dition du succès. Son influence était d’autant plus grande pour empê­ cher la diffusion de l’erreur que, par les grands sémi­ naires confiés en divers diocèses â sa congrégation, elle s’étendait sur la formation théologique d’un grand nombre de clercs cl de prêtres. Quand le concile de Trente prit fin en 15G3, le clergé de l'Église de France, composé de trop nombreux prêtres sans vocation, sans vertu et sans instruction théologique, avait un grand besoin de réforme. L’ins­ titution des séminaires était, aux yeux de tous, le meilleur des remèdes. Les fondateurs de l’Oratoire, de Saint-Nicolas, de Saint-Sulpice et de Saint-Lazare s’appliquèrent â celle œuvre avec un zèle que Dieu récompema. Saint Vincent de Paul fonda à Paris le grand séminaire des Bons-Enfants, où prêtres et sim­ ples clercs venaient se former de tous les diocèses de France, et il envoya ses missionnaires dinger ceux d’Annecy, de Cahors, Ale!, Saintes, Troyes, Saint-Méen, Tréguier, Agen, Périgucux, Montauban, Agde, Meaux, Montpellier et Narbonne. Il leur demandait par-dessus tout d’écarter du sanctuaire ceux que Dieu n’y appe­ lait pas, de donner aux autres des habitudes de vertu et de les préparer à la vie du ministère, c’cst-à-diie d’apprendre aux séminaristes comment ils devraient dire la messe, administrer les sacrements, réciter l'office divin, prêcher, chanter, catéchiser, résoudre les cas de conscience. En ce temps, le séminaire durait peu : ici quelques mois, là un an, deux tout au plus. 11 fallait aller au plus pressé. Il ne pouvait donc être question d’études approfondies sur la philosophie, la théologie dogma­ tique, l’Écriture sainte et les autres branches des sciences ecclésiastiques. A ceux qui désiraient connaî­ tre ces matières les universités offraient des maîtres excellents. Le séminaire, tel que le concevait saint Vincent devait être surtout une école de vertu et d’enseignement pratique. Si les évêques d’alors avalent eu plus de temps à donner à la formation de leurs clercs, ils auraient certainement fait une place plus large à l’étude des sciences théoriques; et le fondateur de la Mission n’aurait pas demandé mieux. Le saint avait longtemps réfléchi sur la meilleure manière d’enseigner, et il s’était arrêté à une méthode qu'il demandait à ses professeurs de suivre. Pas de cours dictés. Les dictées prennent un temps considéra­ ble et servent peu. Plus tard le séminariste aimera mieux consulter les livres imprimés que ses cahiers manuscrits. Explication par le maître de quelques pages d un bon manuel; récitation par l'élève des pages expliquées la veille ou le matin; solution par le premier des difficultés proposées par le second. Tels étaient pour lui les trois actes principaux qui devaient 92 rendre la classe Intéressante et profitable. Collection saint Vincent de Paul, t. u, p. 212. Formés par lui, les prêtres de la Mission appliquè­ rent ses principes et scs méthodes dans les nombreux grands séminaires dont ils curent la direction en France et à l’étranger. En 1792, quand éclata la grande Révolution, sur ICO grands séminaires fran­ çais, ils en dirigeaient 51. Ils en avalent encore une trentaine en Pologne, en Autriche, en Espagne et en Portugal. Au xix* siècle, après leur rétablissement, ils repri­ rent peu à peu leurs œuvres, qui se développèrent jusqu’en 1903, année douloureuse pour eux comme pour l’Église de France. Ils dirigeaient alors dans ce pays vingt grands séminaires et trois en Algérie. Aujourd’hui encore, sans parler de la France et de scs colonies de l'Afrique du Nord, ils en dirigent une cinquantaine en Espagne, en Italie, en Pologne, en Irlande, en Chine, aux États-Unis, au Mexique, aux Antilles, au Honduras, au Costa-Bica, au Pérou, en Bolivie, au Brésil, en Colombie, dans PÉquateur, au Paraguay et aux Iles Philippines. Dans l’enseignement de la théologie, les prêtres de la mission ont pour principe de suivre les doctrines traditionnelles. · D’autant que les opinions nouvelles et particulières nuisent souventes fois à leurs auteurs et à leurs sectateurs, est-il dit dans leurs Règles com­ munes (c. xi, art. 7), tous et chacun se donneront de garde de cette sorte de nouveauté et particularité; au contraire, ils se rendront toujours, autant que faire se pourra, uniformes en leur doctrine, en leurs dis­ cours et en leurs écrits, en sorte que, selon ΓApôtre, nous puissions en quelque façon avoir tous un même savoir, même sentiment et même discours. » Le directoire des professeurs de théologie leur donne comme guide saint Thomas d’Aquin et leur défend de s’en écarter, sinon quand son opinion est combattue par des arguments solides et communément reçus, comme dans la question de l’immaculée Conception de la sainte Vierge. Art. 6. Sous la sauvegarde de ces règles, les prêtres de la Mission ont toujours donné dans les séminaires un enseignement orthodoxe. Ils ont combattu, aux temps où ces erreurs se propageaient, le quiétisme, le gallicanisme, le jansénisme, le fidéisme, le ratio­ nalisme et le modernisme. Avant la décision officielle de l’Église, ils défendaient les dogmes de l’immaculée Conception et de l’infaillibilité pontificale. Il est vrai qu’au xvm* siècle quelques membres de la Compagnie se laissèrent gagner par l’esprit janséniste; mais les supérieurs généraux veillaient; ils n’hésitè­ rent pas à exclure les opiniâtres, si haut qu’ils fussent placés. Au plus fort de la crise, en 1721, 1*Assemblée générale vota, à l’unanimité de ses membres, une for­ mule de soumission aux bulles des souverains pontifes et spécialement à celles qui condamnaient Jansénius et les Réflexions morales du P. Quesnel. Si dans la longue liste des théologiens on trouve peu de noms portés par des prêtres de la Mission, c’est qu’il n’est pas dans leurs habitudes de composer des livres. Pierre Collet est le plus connu; le Dictionnaire de théologie a énuméré les ouvrages dont il est l’auteur. Voir t. in, col. 364. Parmi les lazaristes qui ont publié des écrits théolo­ giques, signalons encore, dans l’ordre chronologique de leur mort : Victor-Amédéc Soardi (1713-1752): De suprema romani pontificis auctoritate hodierna Ecclesiie gallicanœ doctrina, 2 vol. ln-l°, Avignon, 1747; Aucto­ ritas pontificia notissimo Cypriani /acto a quibusdam neotericis acriter impugnata, sed a sapientissimis Gallia: theologis solide vindicata, dissertatio historicodogmatica, ln-4°, Avignon, 1749. — Louis-Joseph François (1751-1792) : Examen de Γ Instruction de 93 LAZARISTES (CONGREGATION DES) — LEAD Γ Assemblée nationale sur la constitution du clergé, ln-8®, si. il d.;J/o/i apologie, ln-8®, 1791 ; Défense de mon apologie, ln-8®, Paris, 1791 ; Pain! de démission, ln-8®, 1791 ; Il est encore, temps, ln-8®, 1791 ; Réflexions sur la crainte du schisme par laquelle on essaie de fustifier la prestation du serment civique, in-8% 1791; Réponse à M. Camus, ln-8®, 1791 ; Lettres sur la juridic­ tion épiscopale, — François-Florentin Brunet (17311806) : Traité des devoirs des pénitents et des confes­ seurs, ln-12, Metz, 1788; Parallèle des religions, 5 vol. In· 1°, Paris, 1792 ; Elementa theologiir ad omnium schola­ rum catholicarum usum ordine novo aplatir, 5 vol , in- ί®, Rome, 1801-1804.— André Pohl (17-12-1820); Theo­ logia dogmatica et moralis, I vol. lri-8°. Vllna, 1809.— Jcan-Baptiste Logcrot (1762-1833): Tractatus de jus­ titia et fure, 2 vol. ln-12, Paris, 1827. — Pierre Blan­ ched (1793-1863) : Esposizione (eotogico-critica dei mistcrii e sensi mistici delS. Sacrificio della messa solenne, ln-8®, Home, 1819; Voto in forma di dissertuzione sulla definizione dogmatica dell* Immacolato Concepime.nto della IL V. M., Tivoli, 1848; Esame critico di un opus­ culo del P. F. G. D. IL IL C., domenicano, editore di due Pareri (eologici sulla Concezione Immacolata di Maria attribuiti al Pallavicino edal Gotti, in-16, Velletri, 1851. - Vincent Lrinoni (1858-1910) ; De Lcontio Byzantino cl de ejus doctrina christologiea, 1895; Le sym­ bole des apôtres, histoire du Credo, 1903; La primauté de ΓÉglise de Rome, 1903; Les origines de l'épiscopat, 1903; Le carême, 1907; Jésus et la prière dans l’Evangile, 1906 (Collection Science et religion, 5 brochures, in-18, Paris) ; U Église romaine en face de Γ Église grecque-schismatique, in-8®, Paris, 1896. M. Ennonl a collaboré en outre â plusieurs revues ecclésiastiques. Revue biblique. Revue du Clergé Français, etc. — Jean Morino (18391923) : Theologia moralis ad mentem S. Alphonsi de Ligario, 2 vol. in-8®, Turin, 1893. —Jean Mac Guin­ ness (né en 1859) : Commentarii theologici, 3 vol. in-8®, Paris, 1 ·· 1 I. Le Divus Thomas, revue en langue latine fondée ù Plaisance en 1879 par Albert Barbcrls, prêtre de la Mission, pour vulgariser la doctrine du Docteur Angé­ lique, eut pour principaux rédacteurs des membres de la même congrégation. Léon XIII en a fait l’éloge. La disparition de ce périodique mensuel, après trente ans d’existence, fut vivement déplorée de toux ceux qui savaient quels services il avait rendus et pouvait encore rendre à la scolastique. Le Saint-Siège a demandé tout récemment qu’il fût rendu à la vie cl les circons­ tances ont permis de répondre favorablement à un désir émané de si haut. P. Coste. LAZERI (Laxznrl, Lnzorl) Pierre, né à Sienne, le 16 octobre 1710, entra dans la Compagnie de Jésus le 21 octobre 1727. Presque toute sa carrière se passa au Collège romain où il fut nommé professeur d’histoire ecclésiastique et bibliothécaire. Membre de la S. G. de l’index, il fut spécialement chargé de l’exa­ men des ouvrages en langue orientale publiés par les soins de la Propagande. A la suppression de la Compa­ gnie, on lui proposa,par une honorable exception, de lui conserver tous ses emplois; il refusa cette faveur et accepta la place de théologien et de bibliothécaire du cardinal Zelada. Il mourut ù Rome en mars 1783. Il avait été l’ami et le correspondant des plus savants personnages de son temps, tels que Boscovlch, Assémani et d’autres. — Publicatcur de textes, le P. Lazeri a fait paraître des Miscellanea exmss. libris bibliotheca· Collegii romani soc. Jesu,2 vol.in-8®, Rome, 1754-1757; le Commentarius in quatuor evangelia de Brunon d’Asti, évêque de Scgni, 2 vol., in-8®, Rome, 1775, voir P. L., t. ci.xv, col. 39 sq. ; ce fut lui aussi qui prépara l’édi­ tion des Œuvres de Perpignano, 4 vol. in-8·, Rome, 1749. Par ailleurs, 11 composa de nombreuses dissertations, 94 généralement fort courtes, rclat ives Λ l'histoire ancienne de l’Église; quelques-unes d’entre elles ont été insérées dans des recueils postérieurs. Ainsi la dissertation sur Bérylle de Bostra, dans Zaccarla, Thesaurus theologicus t. η, ρ. 163 sq., celle sur les anciens formulaires de fol ibid., L vi, p. 157 sq., et dans Mlgne, Cursus theologice, t. vi, col. 419 sq., le travail intitulé De veterum Chris­ tianorum rituum a ritibus ethnicorum origine, dans Zac­ carla, Disciplina popull Del, 1.1, p. 97 sq., ou Ton trou­ vera aussi, t. π, p. 22 sq, les Dissertationes selectee ex historia ecclesiastica de persecutionibus in Ecclesiam excitatis sevo apostolico. — Le P. Lazeri avait préparé un grand ouvrage sur l’histoire de l’Église, il est demeuré ms. bien qu'en 1731 on en ait annoncé la publication prochaine. Le British Museum possède un ms, autographe des Institutiones historice ecclesiasticse, et d’une dissertation préliminaire De historne eccle­ siastica facultate et celebrioribus ejusdem Scriptoribus. Addit, manuscripts, η. 20 000, 23 63L Ziiccarla, Storia letterarία d’ Italia, t. x, p. 510 sq.; Sommervoge!., Rfbltothèqur de la Compagnie de Jéius, t. iv, col. 1609-1615; Michaud, biographie anto. t. χχπχ,ρ. 439. E. ÀMANN. LEAD ou LE A DE Jeanne, visionnaire anglaise, membre influent, sinon fondatrice de la secte des philadelphes (1623-1704).— Jeanne Ward, née d'une bonne famille du comté de Norfolck, crut entendre de bonne heure une voix divine l’appelant à une vie reli­ gieuse plus profonde. Elle se maria néanmoins a William Lead, mais, devenue veuve, cl libre de suivre scs goûts pour la mystique, elle s’enfonça dans la lecture des livres de J. Bœhme, dont une traduction anglaise venait de paraître. Elle fut aidée dans celte élude par un clergyman, John Pordage (1607-1681) qui l’initia aux expériences mystiques. Jeanne ù partir de 1670 ne tarda pas a avoir ses révélations et ses visions, dont le détail est consigné dans son journal intime publié sous le titre : A fountain of gardens. Les premières pages racontent, en un style qui fait penser au Pasteur d’Hennas, la vision inaugurale : sous les traits d'une femme de grande beauté lui apparaît « la vierge éternelle de la sagesse divine », venue pour l’initier ; u plus profond mystère de Dieu. Autour de Pordage s’était groupé un petit cercle de « philadelphes, pour l’avancement de la piété et de la philo­ sophie divine ·; Jeanne en devint Pâme. En 1681 elle faisait paraître son premier ouvrage : The heavenly cloud noiv breaking (Le nuage céleste qui se dissipe), suivi deux ans plus tard par la Révélation des Révéla­ tions. Ces écrits restés d’abord obscurs finirent par attirer au groupe des philadclphes un adhérent enthou­ siaste, en la personne d'un jeune érudit d’Oxford, Francis Lee (1661-1719). Celui-ci se lia avec Jeanne Lead, se mit entièrement à son service, épousa une de ses fille, devenue veuve, et se fit le secrétaire de Jeanne qui, sur ces entrefaites, était devenue aveugle. C’est Lee qui rédigea la volumineuse production de la visionnaire, lui qui donna corps à la société des phi­ ladclphes et recruta des partisans en Angleterre et même en Hollande. Toutefois cette petite Église ne fut pas longtemps à l’abri des dissensions intérieures. Il s’agissait de savoir quelle attitude on prendrait â l’égard de l’Église établie; plusieurs préconisaient l’idée de VEcclcsiola in Ecclesta, qui restera chère au piétisme. Jeanne Lead était au contraire pour la séparation ostensible; elle soullrit de ces dissensions, connut d’autre part une situation fort gênée. Depuis 1702 elle était tombée dans une sorte d’inconscience, dont clic ne sortit que peu de temps avant sa mort, 19 août 1704. On ne saurait parler d'un système théologique de Jeanne Lead, tant il y a d’incohérence dans ses pen­ sées et d’inhabileté dans leur expression. Deux points 95 LEAD — LÉANDRE DE SÉVILLE méritent cependant dc retenir l'attention : le premier est l'importance qu’elle attachait à la nécessité dc sc préparer dès ici-bas à la résurrection. Le baptême ne renouvelle pas seulement l'âme, il met dans le corps un germe de résurrection, il en fait, en puissance, un corps ressuscité; c’est au croyant à dégager par une activité morale continue ce corps céleste enfoui dans la matière. Pour être exprimée dc façon fort bizarre, l’idée n’est pas neuve. Sur un autre point Jeanne Lead a voulu, comme toutes les visionnaires, donner des précisions, c’est sur l'eschatologie. Son œuvre peut passer pour un des innombrables commen­ taires dc l'Apocalypse; le millénarisme ancien y revit avec toutes scs fantaisies. Avant le millenium, d’ailleurs, paraîtra une Église toute rajeunie, toute purifiée où s’accompliront des prodiges tels qu’il ne s’en est Jamais vu ; les membres de cette communauté atteindront le plus haut degré dc perfection qui soit possible â l’humanité. A plusieurs reprises Jeanne pensa que la petite société animée par elle serait cette Église des derniers temps; il lui fallut en rabat­ tre; en scs dernières années elle n’espérait plus voir de ses yeux de chair la réalisation dc ses espérances. Tout incohérente qu’elle soit, la mystique de Jeanne Lead n’a pas laissé d’avoir de l'influence, et les pictlstcs du xnn* siècle s’en sont inspirés; il n’est que juste de remarquer que celte influence est duc spécia­ lement à la piété simple et chaude qui se remarque en beaucoup d’endroits dc son œuvre. Les curieux dc mysticisme y trouveraient a prendre. L'œuvre dc Jeanne Lead comprend un assez grand nombre dc petits traités et plusieurs ouvrages considérables, on les trouvera énumérés dans la bibliographie. Œuvres de Jeanne Lead : Parues en anglais, elles ont toutes été traduites en allemand, ù Amsterdam ù partir dc 1694; nous donnerons le litre allemand à côté du titre an­ glais : 1. The heavenly cloud now betaking (Die himmlische Wolke), Londres, 1081. — 2. The revelation o/ revelations (Oflenbarung dcr O/fenbarungen), 1683. —3. Le groupe des six petits traités mystique’» (Seclis mysliche TracUillein) comprenant a) The Enochian Walks with God (Der Heno· chianische Glaubens und Lcbenswandcl mil Gott), 1691. — b) ThelaiDS of Paradise (Die paradiesischt Geselzte oder dcr mysticlie Sinn und Verstand dcr zchn Gebothen Gottes), 1695. —c) The wonders of God's creation manifested in the uartrtu of eight uKjrlJs (Die in achl unlerschicdltchcn Wcllen geoffenbahrtr Wunder dcr Schop/uny Gottes), 1695; il y η huit mondes, l’univers visible étant le dernier, quatre sont sans péché : le Paradis, Slon, la nouvelle Jérusalem et rÉtcmlté. — d) A message to the philadclphian society (Die erste Bobchafl an die philadelphische Gemeinde), 1696, destiné ù montrer que toutes les Églises, en dehors du groupe des philadclphcs, sont rejetées par le Christ. — c) The tree of faith (Der Baum des Glaubens oder des Lebens), 1696. — /) The ark of faith (Die Arche des Glaubens), 1696. — 1 A fountain of gardens watered by the rivers of divine pleasure and springing up in all the variety of spiritual plants... (Ein Garten-Brunn... oder ein redites Diarium und ausführlich Tay-Verzeichnis...) 4 vol., 1696-1701; e'est, comme nous l’avons dit, uno sorte dc journal des expériences mystiques dc Jeanne. — 5. A revelation of the everlasting Gospel message (Offenbaruny finer Bolbchaft des ewiyen Euangelii), 1697. — 6. The ascent to the mount of vision (Der Aufgang zuni Merge des Schauens), 1698, od l’on traite de la première résurrection; dc l’état des fîmes séparées; du grand ftgc des patriarches; du royaume du Christ. — 7. The signs of the times (Die Zelchcn der Zeiten die vor dem Hriche Christi hergehen), 1633. — 8. The wars of David and the peacable reign of Salomon (Die Kriege Davids und das frtedsame Kelch Salomons), 1700, cet ouvrage sc divise en deux parties : Alarme aux saints guerriers de l’agneau destiné h leur faire prendre les armes spirituelles pour combattre scs combats;et la gloire de Saron ou le renouvel­ lement de la nature qui amènera le règne de Jésus-Christ. — 9. A second and a third message to the phitadephian society (je n’al trouvé en allemand que le troisième message : Der himmlische Bolschafter tines aUgemeinen Iriedcns oder eine dritîe Bobchafl an die philadelphische Gemeinde). — 96 I 10. A living funeral testimony (Eine bel lebendiycm Ldbe ychaltenc Ldch-Predig), 1702, sorte d'oraison funèbre que Jeanne prononça sur elle-même deux ans avant sa mort. — 11. The first resurrection in Christ (Die Aufrrstehuny des Lebens oder das Koniylichc .Merck und Krnnzdchmn so dencn aufyelruckl ist die nut Christo auferstanden sind), Amsterdam, 1704. Il y a uno courte biographic de J. Lead en tète des Offen· barungen dcr Jane Lcade, Strasbourg, 1807; voir aussi les art. Lead (Jane), Lee (1-rands), Pordagc (John) du Dictio­ nary of national biography; 1’iirt. Philadelphians dc I’Lncgdopwdia of Heliyion and Ethics de J. Hastings, t. ix. p. 836-837. E. Amann. LEANDER François, de l'ordre des trinitalrcs réformés. 11 fut professeur dc théologie à Alcala, et mourut Je 30 août 1669. Il publia une série dc Quœs· Hones morales theologiae, qui parurent ù Madrid, Alcala et Lyon, dc 1654 ù 1669. Un abrégé en fut publié à Lyon, en 1672, par le capucin Grégoire de Salamanque; un autre, à Barcelone, en 1680, par Emmanuel de la Conception. Michel dc Saint-Joseph, dans la Bibliotheca critica sacra d profana, t. ni. Madrid, 1842, p. 177, loue la clarté et la sûreté dc doctrine do l’auteur des Quœstlones morales. Kirchcnlcxikon, t. vu» col. 1580; Hurter, Nomenclator^ 3· édit., t. iv, col. 152. L. Marciial, LÉANDRE DE DIJON, frère mineur capucin que nous trouvons pendant vingt ans parmi les dé fin ileurs dc la province de Lyon, mourut en 1667 dans sa ville natale. Il s’était acquis une haute réputation comme orateur sacré et scs volumineux ouvrages sont une preuve de son érudition. Outre une Oraison funèbre de Jacques de Nuchèses, évêque de Chalon, Chalon, 1658, le P. Léandre a publié : Les vérités dc PÊvangile, ou l'idée parfaite de Tumour divin exprimée dans T intelli­ gence cachée du Cantique des cantiques, Paris, 2 vol. in­ fol., 1661-1662; Discursus pnedicabiles in aureas sen­ tentias Docloris gentium, in-fol., Ibid., 1665. Donnant ces titres en latin et en français, les bibliographes ont multiplié les ouvrages. Bernard dc Bologne, Bibliotheca scriptorum ord. min. capucinorum, Venise, 1747; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. iv, col. 152. P. Edouard d'Alençon. LÉANDRE DE SÉVILLE, archevêque (t 601). — Frère aîné d’Isidore de Séville qui lui succédera dans sa fonction épiscopale, Léandre a dû naître à Carthagène avant 549, date à laquelle son père Sevérien dut fuir cette cité ravagée par les goths ariens. Sur l’ensemble de sa famille voir l’art. Isidore de Séville, t. vm, col. 98. On ignore tout de ses débuts; il est certain toutefois que Léandre embrassa l’état monastique; où et quand, il est impossible de le dire. C'est probablement comme moine qu'il exerça sur le jeune I lerménégildc, tils du roi arien Léovigilde l’in­ fluence qui, s’ajoutant ù celle dc sa femme Ingondc, fille dc Sigebert et de Brunchaut, décida le jeune prince à passer au catholicisme. On sait comment cette conversion amena entre le néophyte et son père un différend qui tourna bientôt ù la lutte ouverte. Cher­ chant un appui hors dc l’Espagne, Herménégilde députa Léandre à Constantinople pour réclamer du secours au basileus libère IL C’est durant cette mission, laquelle d’ailleurs n’aboutit pas, que Léandre entra en rapports avec l’apocrisiairc romain, qui deviendra en 590 le pape saint Grégoire. Entre les deux hommes une étroite amitié s’établit, dont témoi­ gnent tant une lettre du pape que la dédicace qu'il fera à Léandre des Moralia in Jobum. Voir P. L., t. lxxv, col. 509 sq. La légation dc Constantinople doit se placer vers l’année 581. Malgré le refus du basileus dc lui porter secours, Herménégilde entrait 97 LÉANDRE DE SÉVILLE en campagne en 582; la guerre civile eut les conséquen­ ces que l’on sait. I ait prisonnier en 581, et exilé à Valonce, le jeune prince sera décapité en 585. C'est durant ces conjonctures. à une date que nous ne saurions préciser, que Léandre devint archevêque de Séville. Son épiscopat menaçait donc d’être fort traversé. Mais un extraordinaire revirement eut lieu à la mort dc Léovigildc (586). Le fils du roi arien, le frère du martyr Herménégilde, Rcccarêde, des les premiers mois dc son règne, sc décidait à passer au catholicisme, entraînant avec lui une bonne partie des]\Visigoths. Sans doute les choses ne se passèrent pas avec In célérité dont parlent certains historiens. I ne lettre <îc Grégoire Je Grand à Léandre d'avril 591, celle-là même qui annonce l’envoi prochain des Mora­ lia in Jobum, engage l’archevêque à veiller de près sur la persévérance du monarque. Epist,, i, 43, P. I. lxx . vii, col. 498 C. Dès ce moment pourtant Bcccarède avait accompli une démarche très considérable. En mai 589 il avait convoqué à Tolède un concile (Cone. Toletanum Ill) de tous les évêques d'Espagne, où il avait personnellement fait profession solennelle de la foi catholique et provoqué les décisions dogmatiques et disciplinaires propres à unifier l’Église espa­ gnole. Si Léandre ne présida pas ce concile, comme on le dit quelquefois, il ne signe en effet les Actes conci­ liaires que le troisième, Mansi, Concil., t. ix, col. 1000, il ne laissa pas d’y jouer un rôle considérable, comme le dit Jean dc Biclar, Chronicon, P. L., t. Lxxn, col. 8G9 B. Ce fut lui en tout cas qui clôtura l’assemblée par un discours qui s’est conservé, et qui exprime toute la joie de l'Église pour la conversion des Wisigoths. On ne connaît pas d’autre fait saillant de l’épiscopat dc Léandre, qui a dû mourir en 601. II est honoré comme saint. Son frère Isidore de Séville lui attribue dans le De viris illustribus, 41, P. t. lxxxui, col. 1103 : 1. Deux livres contre les dogmes des hérétiques, com­ posés pendant son voyage d’exil, in exsilii sui pere­ grinatione, fort riches d’érudition scripturaire, où Léandre en un style véhément mettait à découvert l’impiété arienne, en montrant les griefs qu’avait contre les hérétiques l’Église catholique et en quoi elle sc séparait d eux pour la religion et les mystères dc la foi. — 2. Un autre opuscule contre les institutions, instituta, des ariens, dans lequel il exposait les dits de ceux-ci et leur opposait scs réponses. De ces deux traités dc polémique antiaricnnc, il ne s’est rien conservé. — 3. Un Dc institutione virginum et con­ temptu mundi libellum adressé à sa sœur Florentine. Ce court traité, qui s’efforce d’adapter la règle de saint Benoit aux nécessités particulières d’un couvent dc femmes, a survécu. — L Des travaux liturgiques, relatifs soit à l’oiffcc, soit à la messe : in ecclesiasticis officiis non parvo laboravit studio; in toto enim psalterio duplici editione orationes conscripsit; in sacrificio quoque laudibus atque psalmis multa dulci sono com­ posuit. Ainsi Léandre aurait ou une part considérable dans la composition dc la liturgie wisigothique qui commence à prendre ses caractères définitifs. Mais il est Impossible de préciser ce qui lui revient. — 5. Isi­ dore signale enfin des lettres dont une au pape Gré­ goire sur le baptême, cl de très nombreuses adressées aux évêques ses collègues. 11 n’en reste rien, mais nous savons par la lettre de Grégoire citée précédemment, le sens de la question posée à ce pape. Fallait-il, en Espagne, continuer le nie dc la triple immersion, ou n’immerger le catéchumène qu’une fois afin de mieux affirmer le dogme dc l’unité divine compromis par les ariens ? La réponse du pape est un bel exemple du libéralisme de ce pontife. 6. Isidore ne mentionne pas, mais les mss ont conservé le discours prononcé par Léandre à l’issue du concile dc 589. PICT. Ι)Γ. TIIÉOI.. CATIIOL. LE BOSSU 98 En définitive Léandre fait figure d’homme d’action beaucoup plus que d'écrivain; Il a eu dans la conver­ sion des Wisigoths au catholicisme une part considé­ rable; c’cst ce qu’exalte surtout, et avec beaucoup de raison, son frère Isidore : fide ejus atque industria populi gentis Gothorum ab arlana insania ad fidem catholicam reversi sunt. Les textes de Léandre dans P. L., t. î.xxn. col. 870-898; le* textes contemporain* qui se rapportent ù lui ont été signalé* nu cours de ï'nrtlcle. — Ixrs notices littéraires postérieures n’ont fait que répéter Isidore de Séville. Tous les travaux relatif* fi Isidore font h son frère une place plus ou moins considérable, voir t. vm, coi. 110. E. Amann. LE BALLEUR Joseph, théologien franciscain du xvii· siècle. — Né, paralt-il, à Sablé, il fut professeur dc théologie et provincial dc la province de TourainePictavlenne. On a dc lui : La religion défendue contre les ennemis gui l'ont attaquée, Paris, 1751, 4 vol. in-12. Suivant Hauréau, l’école franciscaine a produit, dans le xvni· siècle peu dc livres aussi recommandables. B. Ilaurèuu, Histoire littéraire du Maine, t. iv. Pari*, 1852, p. 231; H art cr, Somenclator, 3' édit., L îv, col. 1394, sous le nom dc Ballcur. E. Amann. LE BLANC Guillaume, théologien fr :ûs. mort évêque de Toulon (1520-1588). — Natif d'AIbi, il étudia (à Toulouse sans doute) l’un et l'autre droit; prêtre, il devint prévôt d'AIbi, puis chanoine et chan­ celier dc Toulouse. En 1571, il fut nommé à l’évêché dc Toulon. C'est en cette qualité qu’il assista aux États dc Blois, 1576, et à ΓAssemblée générale du Cierge dc France dc 1579; il mourut à Avignon en 1588 où le cardinal Georges d’Armagnac, qui était alors légat, l’avait pris pour vicaire; il fut inhumé dans cette ville au couvent des dominicains fondé par sa famille; Un Guillaume Le Blanc a public à Paris en 1551 la traduction latine dc l’abrégé fait par Xiphilin dc Dion Cassius. 11 y a toute chances, comme le dit le Gallia Christiana, qu’il soit le même que l’évêque dc Toulon. Celui-ci est en tout cas l’auteur de deux traités dc controverse : 1· Recherches et discours sur les points principaux de la religion catholique qui sont aujourd'hui en controverse entre les chrétiens, Paris, 1573. — 2° Discours des sacrements de l'Église en géné­ ral, contenant la doctrine d'iceux, enseignée par JésusChrist. annoncée par ses ambassadeurs et reçue de toute l'Église catholique où les plus grossiers et aveugles pourront comprendre et voir à l'ail, selon la vérité évan­ gélique, tous arguments et erreurs des hérétiques repoussés et découverts, avec deux discours, l'un du célibat et l'autre des vaux, Paris, 1583. Ιλ CroIx-du-Malnc et du Verdier, Bibliothèque française, édit. Higolcy de Juvigny, t îv, p. 68-69; Moréri. Le grand Dictionnaire historique, édit, dc 1759, art. Blanc (f>), t. n, p. 491; Gallia Christiana, I. i, col. 754, ci t in. col. 1179; Albanès cl Chevalier, Gallia Christiana novissima, t v, 1911, p. 632-639; les pièces publiée* par Albanès et Che­ valier permet tent dc trancher la question longtemps pen­ dante du vrai nom de l’évêque dc Toulon, que l’on trouve appelé tantôt du Blanc, tantôt le Blanc. Ces deux noms désignent donc un seul et même personnage; et dès lors Il n’est guère douteux qu’il ne faille attribuer à notre Gull lauinc Le Blanc la traduction de Xiphilin. E. Amann. LE BOSSU Jacques. Jacques Le Bossu (Basstilus) naquit à Paris, vers 1516, sc lit bénédictin à l’abbayc dc Saint-Denis, étudia en Sorbonne où il fut reçu docteur en théologie l'an 1571. Précepteur du car­ dinal de Guise, qui fut massacré aux États dc Blois, l’an 1588, attaché à la maison de Lorraine, Le Bossu devint un des plus fougueux ligueurs et exerça son zèle surtout à Nantes. La Ligue une fois vaincue.il dut s’expatrier, se retira à Home, s’attacha au cardinal Alexandrini, IX. — 1 99 LE BOSSU — LEBRET dominicain, sc lia avec François Pogna, auditeur de Bote, qui le fit nommer consultcur de la Congrégation De Auxiliis. A part ses travers de ligueur, Jacques Le Bossu fut un édifiant religieux'. Il voulut avoir les pauvres pour légataires et mourut à Home le 7 juin 1626, sans avoir revu sa patrie. A Nantes en 1589-1590, .Jacques Le Bossu, comme ligueur, publia d’abord : Deux devis d'un catholique et d'un politique sur l'Exhortation laide au peuple de Nantes.. pour jurer l'union des catholiques, puis un Troisième devis... sur la mort de Henry de Valois. Dans cc dernier écrit surtout, il soutenait les plus étranges théories théologico-politiqucs contre la personne du roi Henri III. Il alla jusqu’à conclure qu’il était permis à tout homme On peut dire que toute 1'œuvrc de Le Courrayer a pour objet la question des ordinations anglicanes qui a été réglée de nos jours par la bulle Apostolicæ cura: du 13 septembre 1896. Déjà une lettre anonyme, datée du 5 février 1722 et publiée dans les Mémoires de Trévoux d’avril 1722, p. 708-729, avait contesté la validité des ordinations anglicanes à cause des chan­ gements apportés dans le pontifical romain, mais c'est Le Courrayer qui souleva vraiment les polémiques par sa Dissertation sur la validité des ordinations des anglais et sur la succession des évêques de l’Église anglicane, 2 vol. in -12, Bruxelles, 1723, avec les pièces justifica­ tives des faits avancés dans cct ouvrage. L'écrit,paru d’abord sous le voile de l’anonyme, veut prouver la validité des ordinations anglicanes qui, toutes, se rattachent à Parker, lequel fut véritablement évêque. Journal des savants, janvier 1721, p. 7-15, et février p. 71-80; Mémoires de Trévoux, mars 1721, p. 389433. L'ouvrage fut traduit en anglais avec une préface par un prêtre anglais. Aussitôt les discussions les plus animées com­ mencent : Le Courrayer envoie des Éclaircissements au Journal des savants, avril 1724, p. 240-246. Les Mémoires de Trévoux, d’août 1724, p. 1349-1361, publient un Prélude de la réjutation du livre entier du P. Le Courrayer dont l’auteur est le P. Hardouin S. J.; Le Courrayer écrit une Lettre à M,.„ auteur de I l’extrait de la dissertation sur tes ordinations, in-12, 1724. Mémoires de Trévoux, août 1721. p. 1393-1418. Bientôt paraissent les Lettres d’un théologien à un ecclésiastique de ses amis sur une dissertation touchant la validité des ordinations anglicanes, in-12, Paris, 1724. C'est l’œuvre du P. Gervaise, qui reproche à Le Cour­ rayer de soutenir que l’Églisc peut changer la forme de l'ordination et qui déclare insuffisante l'ordination des anglais, parce qu'elle confond l'épiscopat et la prêtrise pour établir le presbytérianisme. Journal des savants, décembre 1724, p. 792-797, et Mémoires de l Trévoux, février 1725, p. 319-350. Le P. Hardouin Dans sa thèse soutenue à Caen le 9 juillet 1712. Lcclerc prétendit, d'après les Nouvelles ecclésiastiques du 29 mai 1747, p. 78, que les fidèles ne peuvent lire l’Écriturc sainte qu'avec la permission de leurs pasteurs; en 1756, il craignit de se compromettre, au dire du même Journal (17 septembre 1756, p. 153-155) en signant la thèse d’un sieur Le Lorricr qui défendait des propositions de saint Thomas. Quoi qu’il en soit, Leclerc de Beauberon semble avoir été l’adversaire du jansénisme. Il a composé un Mémoire pour les curés à portion congrue, in-4°, 1765, auquel répondit Lapoix de Frémi 11 ville en 1766. — Tractatus dogmatico-theoloqicus de homine lapso et reparato, 2 vol. In-8®, 1777 et 1789, publié par Nicolas, un élève de Beauberon. L'auteur y suit l'opinion du cardinal Norris et essaie de concilier les Jansénistes et les molinistes toujours en lutte. Enfin il a laissé plusieurs manuscrits sur la Pénitence, ΓÉglise, les Lois, Γ Écriture sainte, fruits de son long enseignement. Michaud, Biographie universelle, t. xxm, 525; Hœfcr, Nouvelle biographie générale, t. xxx, col. 206; Quérard, La Trance littéraire, t. v, p. 53; Lebreton, Biographie nor­ mande, t. π. p. 137-138; Lair. Mémoire sur Leclerc de Beauberon, in-12, Caen, 1813. J. Carreyre. LECOQ Lue, chanoine d’Orléans, né en 1669, mort LE COURRAYER i 113 LE COI B ΠΑΥΕK entre directement en scène dans La dissertation du P. Le Courrayer sur la succession des évéques de Γ Église anglicane et sur la validité de leur ordination réfutée par le P. Hardouin, jésuite, 2 vol. in-12, Paris, 17241725. La première partie examine la question de fait et soutient la thèse, aujourd'hui démontrée fausse, que Parker a été consacré sans aucune cérémonie et dans des circonstances ridicules, scandaleuses meme, dans un cabaret de Londres; que d’ailleurs Barlow, le consécratcur de Parker, n’avait pas le droit de consasacrcr; en tin il expose quelques réflexions sur divers endroits du livre de Le Courrayer. Journal des savants, février 1725, p. 116-124, et mai 1726, p. 328-335; Mémoires de Trévoux, mars 1725, p. 469-495, et juin 1726, p. 989-1030. Presque en même temps, le P. Lequicn, professeur de théologie de l’ordre des frères prêcheurs, publiait : Nullité des ordinations anglicanes ou Réfutation d'un livre intitulé : Disserta­ tion..,, 2 vol. in-12, Paris, 1725. Pour Lequicn, l’ordi­ nal anglican est l'œuvre de la puissance séculière repré­ sentée par les rois d’Angleterre et. par suite, n’a aucune valeur. Journal des savants, septembre 1725, p. 546564, et d’octobre, p. 640-618. Un bénédictin écrit à Le Courrayer une Lettre sur son traité des ordinations des anglais, in-12, Paris, 1726, pour lui rappeler les conditions nécessaires de la validité des sacrements et la désapprobation faite par l’Églisc romaine des chan­ gements introduits dans le rite anglican et aussi le soin que l’Églisc a toujours eu de réordonner les prêtres d’Angleterre qui ont fait leur abjuration. Mémoires de Trévoux, juin 1726, p. 1132-1136, et Journal des savants, juillet 1725, p. 436-137. Les attaques se multiplient : le doyen Fennell en Irlande public un Mémoire ou Dissertation sur la validité des ordinations, 2 vol. in-12, Paris, 1726, et montre l'inva­ lidité des ordinations anglicanes, par le récit complet de l’histoire de la Réforme en Angleterre. Journal des savants, août 1726, p. 473-477. Les Observations importantes sur le livre du P. Le Courrayer, in-12. Paris, 1726, relèvent les erreurs nombreuses contenues dans cct écrit, surtout au sujet du sacrifice de la messe qui n’est plus un sacrifice réel. Le Courrayer s’était déjà défendu dans quelques Lettres et Remarques, mais, à la fin de 1726, il publia un long travail intitulé : Défense de la Dissertation sur Invalidité des anglais contre les différentes réponses qui y ont été faites avec les pièces justificatives des jails avancés dans cet ouvrage, 4 vol. in-12. Bruxelles, 1726. Le Courrayer veut répondre en particulier aux atta­ ques du P. Lequien et, contre lui, montrer « l’impossi­ bilité morale de la supposition et de la corruption d’une infinité d’actes » ; il conteste les affirmations du P. Har­ douin qu’il attaque vivement au sujet de l’histoire de l’auberge et de l’ordination de Barlow dont on ne parle pas avant 1604, et il fait voir que da validité des ordi­ nations anglicanes reconnue par l’Églisc catholique sera un obstacle de moins à la réunion des anglicans. » Journal des savants, février 1727, p. 67-75. Le P. Har­ douin publia, dans les Mémoires de Trévoux de mai 1727, p. 597-815, un article intitulé : Deux exemples des falsifications remarquées dans la Défense du P. Le Courrayer; à cct écrit. Le Courrayer répondit par une Lettre au sujet de la nouvelle accusation de faux qui lui est intentée par le P. Hardouin dans les Mémoires de Trévoux de mai. Le P. Hardouin ajouta un écrit plus complet : Défense des ordinations anglicanes réfutée par le P. Hardouin, de la Compagnie de Jésus, 2 vol. in-12, Paris, 1727; le jésuite se plaint ■ des airs mépri­ sants, des traits hautains, pleins d'orgueil, de colère et de haine et des plus grossières injures. » H se con­ tente de transcrire mot pour mot les passages qu’il veut réfuter, pour y répondre ensuite. Journal des savants, décembre 1727, p. 707-711. 11'. Mais déjà les évêques de France avaient condamné les thèses de Le Courrayer dans leurs mandements. Vingt évêques assemblés à Paris, sous la présidence du cardinal de Bissy, avaient examiné l’ouvrage le 22 août 1727, et un arrêt du Conseil d Etat avait suivi le 7 septembre. Puis ce sont les mandements du cardi­ nal de Nouilles (31 octobre), de l’archevêque de Cambrai et de l’évéquc de Soissons (15 septembre), des évêques d’Évrcux (18 septembre), de Luçon (1er octobre), de Boulogne (10 octobre), de Laon (20 octobre), de Noyon (4 novembre), de Poitiers (3 décembre), de Beauvais (8 décembre), de Mâcon (18 décembre), de Montpellier (25 janvier 1728), de Baycux (15 février). Le P. Le Courrayer se soumit et le cardinal de Noaillcs put annonçcr que le Père, par une lettre du 11 mars 1727. < condamnait sincère­ ment toutes les erreurs condamnées et censurées aussi bien que les expressions de scs ouvrages qui expriment ou favorisent les erreurs. » Journal des savants, avril 1728, p. 225-232. Cependant la publi­ cation des écrits se poursuivait : le P. Théodoric de Saint-René, carme des Rillettes, ancien professeur de théologie et ancien commissaire général de son ordre en Angleterre et en France, publiait la Justification de Γ Église romaine sur la réordination des Anglais épiscopaux ou Réponse à la dissertation et à la défense de la Dissertation...; de son côté, François Vivant, prêtre, docteur, chanoine, chancelier, vicaire général de Paris, avec l’approbation de l’abbé de Targny, éditait : La vraie manière de contribuer à la réunion de ΓÉglise anglicane à ΓÉglise catholique ou Examen des différents endroits des deux livres intitulés ; Dissertation... Vautre : Défense de la dissertation, in-4®, Paris, 1728. L'écrit ne faisait guère que citer le P. Le Courrayer, Journal des savants, novembre 1728, p. 697-700. L’abbé de Sainte-Geneviève désavoua son subor­ donné, et. en 1728, publia un petit écrit adressé aux religieux de sa congrégation (ltr février 1728) : l’abbé y gémit du départ de Le Courrayer et. par une sen­ tence du 30 janvier, il lança une excommunication contre lui; à la suite, se trouvent les lettres de sou­ mission que Le Courrayer avait envoyées au cardinal de Noallles (11 mars ,25 mars, 30 octobre et 3 décem­ bre 1727) cl la lettre qu’il avait écrite à l’abbé de Sainte-Geneviève. Toutes ces lettres sont à la Biblio­ thèque nationale, ms. fr. 20 97 J, f® 13 sq. et à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, ms. 7JS, f® 45 sq. Le Courrayer voulut se justifier. Cc dernier ms., f® 3-35. contient un long Mémoire concernant la relation histo­ rique que prepare le P. Le Courrayer; il est date du 10 mal 1728 et divisé en 8 articles qui racontent les phases principales de la polémiqué et les travaux com­ posés pour et contre. Le Courrayer a expliqué luimême les motifs de sa fuite en Angleterre. Bibliothèque nation ale·. Ln·7, 11 096. Le Mémoire de Le Courrrycr parut en 1729, avec une longue préface dans laquelle l’auteur explique et justifie sa conduite, sans entrer dans les détails de la controverse doctrinale. L’écrit est intitulé : Relation historique et apologétique des senti­ ments et de la conduite du P. Le Courrayer, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, avec tes pièces justifica­ tives des faits avancés dans cct ouvrage. 2 xol. in-12, Amsterdam. 1729. Mémoires de Trévoux, août 1730. p. 135G-1372. Le docteur d’Oxford prétend rester bon catholique, tout en n’adoptant pas < les différentes doctrines qui prévalent dans les écoles ou parmi les théologiens catholiques »... qui font du christianisme < une secte philosophique d’autant moins raisonnable qu’elle commence par demander le sacrifice de la raison...; il ne cesse pas d’être catholique en refusant de s’asservir à ce joug... » Cependant le P. Lequicn complétait son travail dans La nullité des ordinations anglicanes, démontrée de nouveau, tant par le fait que 115 LE COURRAYER — LE COZ par le droit, contre la Défense du B. Le Courrayer, docteur d*Oxford et chanoine régulier de Sainte-Gene­ viève, 2 vol. in-12, Paris, 1730, Mémoires de Trévoux, août 1730, p. 1470-1490, et septembre, p. 1517-1536; Journal des savants, septembre 1730, p. 586-589 ; Biblio­ thèque raisonnée des ouvrages des savants de l'Europe, t. m. p. 88-109. Le Courrayer répondit dans le Supplé­ ment aux deux ouvrages faits pour la défense de la vali­ dité des ordinations anglicanes, pour servir de dernière, réponse au nouvel ouvrage du P. Lequien et aux censures de quelques évéques de France, in-12, Amsterdam, 1732. Bibliothèque raisonnée, t. vu, p. .355-371. Réfugie en Angleterre, Le Courrayer publia ΓHis­ toire du concile de Trente, écrite en italien par Fra Paolo Sarpi, et traduite de nouveau en français, avec des notes critiques, historiques et théologiques, 2 vol. in-fol., Londres, 1736, publiée aussi à Amsterdam, 2 vol. in-1°, 1736, et à Bâle, 1738, traduite en allemand, en anglais et en italien. Dans une longue préface, Le Courrayer fait l’apologie de scs sentiments et raconte les persé­ cutions que l’esprit d’intolérance lui a suscitées. L’ouvrage est dédié à la reine d’Angleterre dont il fait l’éloge, parce qu'elle aime la religion. Le Cour­ rayer prétend que l’absolution n’est qu’une déclara­ tion et il accuse le concile dc Trente d’avoir inventé plusieurs articles de foi. C’est un ouvrage hérétique, expliqué par un commentaire hérétique. Mémoires de Trévoux, mars, avril 1737, p. 172-505, 569-607. Les Nouvelles ecclésiastiques du 22 septembre 1736, p. 149150, s’appuyant sur une Lettre du sieur Legros, relè­ vent les erreurs de Le Courrayer et approuvent les lettres des évêques de Scnez et dc Montpellier contre lui; elles signalent, comme préservatif ou contrepoi­ son contre cet ouvrage, le Traité des principes de la foi catholique dc Duguct, 3 vol. in-12, Paris, 1736. Le Courrayer répondit à ces attaques par la Défense de la nouvelle traduction de Γ Histoire du concile dc Trente contre les censures de quelques prélats et de quelques théologiens, in-12, Amsterdam, 1712, Biblio­ thèque raisonnée, 1712, t. xxvm, p. 92-116, répliqua à plusieurs mandements, entre autres à ceux de l’arche­ vêque d’Embrun et de l'évêque de Montpellier. Dont Gcrvaisc prit la défense du concile de Trente dans L'honneur de l'Églisc catholique et des souverains pontifes défendu contre les calomnies, les impostures et les blasphèmes du P. Le Courrayer, répandues dans sa traduction de ΓHistoire du concile de Trente par Fra Paolo, et dans les notes qu'il y a ajoutées, 2 vol. in-12, Paris, 1712, Cet ouvrage est éent dans un style pres­ sant, vigoureux, plein dc force, et il attaque surtout la préface et les notes contradictoires de cet auteur « moitié catholique, moitié protestant, chanoine régulier dc Sainte-Geneviève et docteur d'Oxford, français et anglais. > Mémoires de Trévoux, avril et juin 1744, p. 583-617, 1050-1083. Les autres écrits de Le Courrayer passèrent ina­ perçus : il avait été l’éditeur d’un Recueil de lettres spirituelles sur divers sujets de morale et dc piété du P. Qutsncl, 3 vol. in-12. Paris, 1721; en Angleterre, il publia une traduction française avec notes de l Histoire dc la réformation de Jean Slcidan, 3 vol. in-12, La Haye. 1767-1769. Guillaume Bell publia en anglais, après la mort dc Le Courrayer, une Décla­ ration dc mes sentiments sur différents points de doc­ trine, ln-12, 1787. On a attribué à Le Courrayer la Réfutation de l’apologie d'Érasme, réponse â la thèse du P. Marsollicr qui, en 1713, avait défendu l’ortho­ doxie d’Érasme. Mémoires dc Trévoux, juin 1714. p. 954-972 116 grand dictionnaire historique, art. Quien, dims lequel l’abbé Goujet approuve Le Courrayer et critique le P. Le Quien: Picot, Mémoires pour servir ά l’histoire ecclésiastique pen­ dant le XV11P siècle, édit, dc 1855, t. n, p. 209-215; Jour­ nal et mémoires de Mathieu Marais, avocat de Paris, sur la Régence et le règne do Louis XV (1715-1737), t. m, p. 211-213; Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savants de ΓEurope, t. ni. p. 88-109; t vu, p. 355-371; t. xxvm, p. 92-116; Lcbrcton, Biographie normande, t. ii, p. 443· 444; Ouiscl, Nouvelle biographie normande t. n, p. 90; Guilbcrt? Mémoires biographiques et littéraires, t. n, p. 100103; Journal des savants cl Mémoires de Trévoux, toc. ctt.'. In Collection Languet, qui sc trouve Λ. la bibliothèque muni­ cipale dc Sens, donne des pièces intéressantes sur Le Cour­ rayer, en particulier aux t. xxv et xxvi. .1. Cahuevke. LE COZ Claude (1740-1815) naquit â PlouncvezPorzay en Bretagne, le 2 septembre 1740 (M. Pisani dit le 22 décembre). Il lit ses études au collège des jésuites dc Quimpcr; ii devint, après le départ dc ces religieux, en 1762, professeur dans ce collège et H en était le principal, lorsqu’il prêta le sennent consti­ tutionnel le 7 février 1791. Il fut élu évêque d'IIlc-clVilaine, ά cause dc sa réputation et de son gallicanisme et fut sacré par Massicu, évêque dc l'Oise, le 10 avril 1791. Il fut, après Grégoire, le personnage le plus en vue du clergé constitutionnel. A la Législative, il prit souvent la parole pour combattre les motions anti­ religieuses et protester contre les prétentions de Γ Assemblée qui voulait légiférer en matière ecclésias­ tique; il protesta en particulier contre le mariage des prêtres. Après la Législative, revenu dans son diocèse, il refusa d’appliquer les lois qu’il avait com­ battues comme député; ù cause de cela, Carrier le lit enfermer durant quatorze mois dans les prisons du Mont Saint-Michel. 11 fut mis en liberté le 4 décem­ bre 1794. A celte époque, il collabora au journal du parti janséniste, les Annules de la religion, mais parfois il critiqua vivement les tendances de ce journal. Il présida les deux conciles des Constitutionnels, celui de 1797 (15 août-12 novembre) et celui de 1801. Dans son diocèse, il se montra plein dc charité pour les pauvres, mais peu bienveillant pour les insermentés. Au mo­ ment du Concordat, il donna sa démission et il fut un des évêques constitutionnels choisis par le Premier Consul pour entrer dans le nouvel épiscopat : il fut nommé archevêque dc Besançon, En dépit des pro­ messes dc l’abbé Bernier, Le Coz refusa de signer la rétractation exigée par le légat, cl, malgré l’interven­ tion paternelle de Pic V11, ce fougueux gallican opposa toujours son jugement personnel a celui du pape et dc l’Église. Par contre, il fut un chaud partisan de Napo­ léon et il fut un des premiers à se déclarer pour lui, au retour dc l’Ile d’Elbe, en mars 1813. Il vint à Paris pour saluer l’empereur et il mourut peu après son retour dans son diocèse, le 3 mai 1815, durant une tournée pastorale, à Villcvicux, village du Jura. Le Journal dc la librairie de Bcugnot, 1815, p. 122. donne la liste complète des ouvrages de Le Coz; la plupart sont écrits en faveur de la Constitution civile du clergé et quelques-uns sont diriges contre les incré­ dules. Panni ces écrits, on peut citer : Observations sur le décret de l'assemblée pour lu Constitution civile du clergé, adressées aux citoyens du Finistère en 1790, alors que Le Coz était procureur syndic de ce département; l’abbé Barruel répondit à ces observa­ tions dans son Journal de novembre 1790 et il parut cinq lettres contre ces Observations. — Accord des vrais principes de la morale et de la raison sur la Constitution civile du clergé, in-12. Paris, 1791. Cet écrit fut signé en 1791 par dix-huit évêques constitutionnels, afin dc répondre h VExposition des principes, publiée en Mlrhaud, Biographie uniwrs*llr, nrt Courrayer. t ix, 1790 par trente évêques fidèles. Le Coz voulait prou­ p. 353 354; I!a-I<*r, Nourrllr biographie générale, t. xxx, ver la légitimité de son élection. In fausseté des brefs col 243-215; Quêrerd. Im France littéraire, t. 1V. p 02; La 1 rance protestante, t. vi. p. 482-184; Moréri, /./ I pontificaux qui la déclaraient Irrégulière et il plaidait 118 117 LECTE I II la cause du serinent. — Préservai i I contre V impiété, mandement pour le carême dc 1793. - - Lettre sur le célibat ecclésiastique, adressée au clergé de Bennes en septembre 1793; c’est celle lettre qui valut à son au­ teur un emprisonnement dc quatorze mois. — Accord dc lu religion avec te gouvernement républicain, 1795. — Aux amis de la vérité, dc l'humanité et de la religion ou Lettre aux citoyens sur sa déclaration d'étre soumis aux lois de la République, 1 I juillet 1795; c'est un plaidoyer contre les prêtres insermenté*. Justifi­ cation de plusieurs vérités chrétiennes, publiée dans les Annales dc la religion, t. ix, p. 299-318. — Statuts et règlement d'un synode tenu à Rennes en août 1799, avec deux mandements.— Avertissement pastoral sur l'état actuel dc la religion catholique., avec des notes, Annales de la religion, t. xi, p. 3-16.— Déclaration contre l'em­ ploi de la langue vulgaire dans lu liturgie, 3 décem­ bre 1799. — Lettre du synode dc Rennes aux prêtres incommuniquants, 16 juin 1801. — Instruction sur la soumission due à la puissance civile au nom du con­ cile de 1801 dans les Annales de la religion, t. xm, p. ‘133-181. — Réflexions sur le divorce, 13 août 1801. — Lettre pastorale pour l'entrée à Besançon, dans laquelle il prêche l'union, cl Lettre aux prêtres dc son diocèse, 1802. Annales, t. xv, p. 200-220. — Instruction pasto­ rale pour l'organisation dc son diocèse, dans les Annales, t. xvn, p. 101-111. — Défense de la révélation chré­ tienne et preuves de la divinité dc Jésus-Christ contre le Mémoire en faveur de Dieu, 1802. - - Lettre aux catholiques de son diocèse, in-8°, Besançon, 1802. A côté de ces écrits, dans lesquels la théologie morale a quelque place, on pourrait citer la Lettre aux ecclésiastiques sur lu vaccine qui provoqua les rires, même des amis dc Le Coz, Annales de la religion, t. xviii, p. 539-550; son Instruction pastorale sur l'amour dc la patrie, 20 décembre 1813, où il pro­ digue des éloges à Napoléon, ainsi que dans scs Lettres pastorales des 26 avril et 19 mai 1811. La collec­ tion des mandements de Le Coz forme 5 vol. in-8·. La Correspondance dc Le Coz a été publiée en 1900 par le P. A. Bousscl. saint Hippolyte, voir l. vi, col. 2503, nous aurions dans ce document un témoignage contemporain de celui dc Tcrtullicn et beaucoup plus explicite .L’ordi­ nation du lecteur y est mentionnée après celle de l’évê­ que, du prêtre, du diacre, dc la veuve (diaconesse) et avant celle de la vierge, du sous-diacre et de celui qui a la grâce des charismes (exorciste?). Voir une restitu­ tion latine du texte dans L. Duchesne, Origines du culte chrétien, 5· édit., append. Est-il possible de remonter plus haut? Certainement on le peut et on le doit, puisqu’il est évident que Tertullicn parle du lectoral, non comme d’une institution récente et régionale, mais comme d'un degré régulier et traditionnel dans la cléricature, aussi connu, aux fonctions aussi bien délimitées que le diaconat. Cepen­ dant pour l'époque antérieure, nous n’avons aucun document absolument certain. Plusieurs inscriptions funéraires attribuent au défunt la qualification dc lecteur; certaines seraient sans doute plus anciennes que Tcrtullicn; c’est ce que pensent entre autres, .Mgr Duchesne, Origines du culte chrétien, Paris, 1908, p. 351 et J. fixeront, L'ordre et les ordinations, Paris. 1925, p. 96, pour deux inscriptions publiées par de Bo&si, Bulletin, 1871, p. 32, l’une du lecteur Favor, l’autre du lecteur Claudius Atlicianus. Dans les Monumenta Ecclcsiæ liturgica publiés par dom Cabrol cl dom Leclercq, Paris 1900-1902, un appendice au t. i, contient des reliquix epigraphies. On y trouve plusieurs épitaphes dc lecteurs ; le lecteur Macrinus, dont l’inscription trouvée à Brescia remonterait au ιπ· siècle, et les lecteurs Favor et Olympius dont les inscriptions ne sont pas datées, p. 20·, 48· et 51·. Si, par-delà les documents, on veut remontera la première origine du lectorat, il semble qu’on puisse facilement la découvrir. La lecture était une des par­ ties importantes des anciennes réunions chrétiennes : lecture des Écritures inspirées, lecture des lettres d’évêques ou des actes de martyrs. Cf. Duchesne. Origines, p. 48 sq.; Cabrol, Le livre de la prière antique, Paris. 1903. p. 81 sq. Saint Justin décrit ainsi ce qui se passe dans les assemblées du dimanche : < Le jour du soleil, tous ceux qui habitent les villes ou les champs se réunissent en un même lieu. On lit. autant que le temps le permet, les mémoires des Apôtres, ou les écrits des prophètes. Puis le lecteur s’arrête et le président prend la parole pour faire une exhortation et Inviter a suivre les beaux exemples qui viennent d’être cités. » Apolog., i, 67, P. G., t. vi, col. 429. 11 était naturel que l’on confiât à des hommes spéciale­ ment désignés cette importante fonction de la lecture, comme on le faisait pour les autres fonctions litur­ giques. A. Harnack a risqué une hypothèse dilïércnte sur l’origine du lectorat. Elle ne se fonde pas sur des docu­ ments; elle est simplement une application de sa théorie générale sur l’origine delà forme hiérarchique dans l’Église. On connaît cette théorie : Harnack en a hii-mêmc énuméré quelques ramifications dans son Essence du christianisme, trad, franç., Paris, 1907, p. 232-233 : · La foi vivante semble s’être changée en une confession dc foi à accepter : la consécration à Christ, en christologie ; l’ardente espérance du royaume, en doctrines de l’immortalité et de la déification; la prophétie, en exégèse érudite et en théologie savante; les inspirés en clercs; les frères, en laïques sous tutelle; les miracles et les guérisons, en rien du tout ou en artifices de prêtres; les ferventes prières, en hymnes solennels et litanies; Γ Esprit, en règles et canons... Cent vingt ans ont suffi pour accomplir ce formidable changement. » Il a appliqué cette théorie générale à la question du lectorat dans une étude publiée dans Texte und Untcrsuchungen, Leipzig, 1886, t. n, fasc. 5, Veber den Ursprung des Lektorats und der Michaud. Biographie universelle, t. xxni. p. 581-585; Ilœfer, Nouvelle biographie générale, t. xxx, col. 250; Quérard, La France littéraire, t. iv, p 64; Ami de la religion, t. vi. p. 229-232; le t. i.xxvm, p. 290-294. donne la biblio­ graphie des ouvrages de Le Coz; Ludovic SciouL Histoire dc la Constitution civile du clergé (1790-1S01), t. !, p 50-51, t. IV. p. 708-712, 723-724; A. Itoussel, Un évêque assermenté (1790-1802). Iâ* Coz, évêque d* 1 Ile-et-Vilaine, métropolitain du Nord-Ouest, in-80, Paris, s. d. (1899); le même auteur a édité la Correspondance de Claude Le Coz, in-8e, Paris. 1900. On y trouve la correspondance dc Le Coz avec les administrations du département, avec son cousin Danlêlou et surtout avec l'abbé Grégoire, évêque constitutionnel de Loir-et-Cher; Pisani, Répertoire biographique de Γépiscopal constitutionnel ( 1791-1802), in-8·. Paris. 1907. p. 125-130. J. Cabhi ybe. LECTEUR On désigne sous ce nom le clerc qui a reçu le lectoral, le second des ordres mineurs dans l’Église latine. — I. Origine et histoire. IL Ponctions. HL Qualités requises. IV. Biles dc l’ordination. I. Oiugine et histoire. — Tcrtullicn est le premier auteur ecclésiastique qui parle des lecteurs, et on serait porté à croire qu’il ne connaît pas d’autre degré de la hiérarchie ecclésiastique avant le diaconat. Il reproche aux hérétiques l’incertitude dc leur dis­ cipline, particulièrement en ce qui concerne les ordi­ nations : « Us ont aujourd’hui un évêque, demain un autre; aujourd’hui est diacre tel qui demain sera lec­ teur; aujourd’hui est prêtre tel qui demain sera laïque. > De parser., c. xu, P. L., t. n, col. 57. S’il se confir­ mait que Y Ordonnance ecclésiastique égyptienne (Aegyptische Kirchenordnung) n’est autre, comme le croit dom Connolly, que Γ’Αποστολική ΗαράΛοσις dc 119 LECTEUR andcren niederen Wcihen, surtout p. 42 à 44, 57 sq. Les assemblées chrétiennes du début auraient été essentiellement caractérisées par la libre inspiration; les prophètes parlant sous faction de ΓEsprit y avaient la part principale; c’est seulement quand l'inspiration s'affaiblit et que la flamme des premiers temps s’étei­ gnit, qu'on dut remplacer la parole ardente des pro­ phètes par des lectures, et la vie par le mécanisme : les lecteurs seraient ainsi les successeurs dégénérés des prophètes. La question ainsi posée déborde les limites de cet article, puisqu'elle soulève le problème général du lien historique entre l’Églisc hiérarchique et l’Églisc primitive. Ajoutons d’ailleurs que l'argumcnlaliondu critique repose sur l’hypothèse aujour­ d’hui reconnue fausse que Y Ordonnance ecclésiastique apostolique (Apostolische Kirchenordnung) est un docu­ ment très ancien, remontant peut-être au milieu du n· siècle. Or, si l’on n’est pas d’accord pour fixer la date de celle pièce, tout le monde convient aujour­ d’hui qu’elle est d'origine beaucoup plus récente. A partir de Tcrtullicn, tous les textes qui énumèrent les degrés de la hiérarchie, en Orient comme en Occi­ dent, mentionnent le lectorat. Quelques exemples suffiront pour prouver cette affirmation que personne ne met en doute. En Afrique, les lettres de saint Cyprien nous font connaître plusieurs lecteurs de l'ÉgÎisc de Carthage, par exemple, Saturus qui avec le sous-diacre Optatus sert â l’évêque de messager dans les relations avec l’Églisc de Rome, Aurélius et Célérinus dont il annonce l’ordination, Epist., xxiv, xxix, xxxm, xxxiv, p. L., t. IV. (éd de 1844) col. 294, 310, 32G, 329; édit. Martel, du Corpus de Vienne, Ep ,29,35, 38, 39, t.iu b, p. 548, 571,580,582. — Dans un procès-verbal de saisie de l’église de Cirta, en 303, les lecteurs sont sommés par le juge de livrer les Écritures qu’ils ont en leur posses­ sion; sept d’entre eux sont nommés, Eugène, Félix le mosaïste, Victorious, Projectus, Victor le grammai­ rien, Eulicius et Codéon, P. L., t. vm, col. 731-733. —Sous la persécution d’Munéric, en 484, Victor de Vite raconte ce que souiïrit le clergé de Carthage : il ; comptait plus de cinq cents personnes, inter quos cranl quamplurimi lectores infantuli qui, gaudentes in Do­ mino, procul exilio crudeli truduntur. Historia persecu­ tionis Vandal, v, 9, P. L., t. lvtiî, col. 246. A Rome, le pape Corneille, dans une lettre à Fabius d’Antioche, 251, énumère ainsi les membres du clergé romain : 44 prêtres, 7 diacres et autant de sousdiacres, 12 acolytes, 52 exorcistes et lecteurs avec les portiers. Eusèbe, H.E., VI, xuu, P. G., t.xx, col. 621. — Le pape Sylvestre, 314-337, ou plutôt une Cons­ titution qui lui est attribuée, donne les chiffres sui­ vants pour le clergé de Rome : 142 prêtres, 6 diacres. 6 sous-diacrcs, 45 acolytes, 22 exorcistes, 90 lecteurs. P. L., t. un, col. 832. — Saint Si rice, 384-399, trace à Hirnérius de Tarragone les règles à observer pour les ordinations; elles sont citées dans l’ordre suivant : lecteur ou exorciste, acolyte ou sous-diacre, diacre, etc. Epist., i. 9,10, P. L., t. xin, col. 1142-1143. — Ce sont encore les mêmes degrés hiérarchiques que connaît le pape Zozime, 417-118. Epist., ix, 3, P. L., t. xx, col. 67 _ * En Gaule, un ancien document, connu sous le nom de Statuta Ecclesia antiqua, longtemps attribué au concile de Carthage, 398, mais qui est en réalité origi­ naire de la province d’Arles et date de la seconde moitié du v· siècle ou du début du νι·, décrit en quel­ ques mots les rites essentiels des diverses ordinations; ce sont nos ordres actuels : évêque, prêtre, diacre, sous-diacre, acolyte, exorciste, lecteur et portier, n. 90-97, P. L., t. lvi, col. 887-888. En Orient, le concile de Sardique, 343-344, ne connaît d’autres ordres que ceux de lecteur, diacre, 120 prêtre et évêque. Mefele, Histoire des conciles, trad· Leclercq, Paris, 1.1, p. 791. — Ce sont les mêmes ordres que mentionnent avec quelques modifications VOrdon­ nance ecclésiastique égyptienne ( «= άποστολιχή παράδοσις d'Mippolytc?) et les documents apparentés : Constitutions apostoliques, 1. VIII, Épitomédes Constitu­ tions, Testament de .V. .S’. J. C, Canons d' Hippolyte. Mais tandis que ces textes font place â des ordres archaï­ ques, diaconesses, vierges, et porteurs des grâces de guérisons ( ♦ exorcistes?), VOrdonnancc. ecclésiastique apostolique (apostolische Kirchenordnung) ne connaît ù la suite des prêtres que les lecteurs, les diacres, les veuves, qui sont mentionnés dans la série que nous venons d’indiquer. Cette places! extraordinaire donnée aux lecteurs, entre les prêtres et les diacres est assez surprenante; mais il vaut mieux voir en cela un acci­ dent de la tradition manuscrite qu'échafauder sur une base aussi fragile un système compliqué. Enfin, beaucoup plus lard, le concile de Constantinople, VIM· œcuménique, réuni contre Photius en 869-870, fixe les règles selon lesquelles peut être promu dans le clergé un homme qui a abandonné sa situation dans le monde : il sera d’abord un an lecteur, deux ans sous-diacre, 3 ans diacre, et quatre ans prêtre; après quoi seulement il pourra être élevé à l’épiscopat. Canon 5. Hcfclc-Lcclercq. op. Ht., t. iv, p. 523. De ces quelques documents, la conclusion est abso­ lument hors de doute : s’il y a des incertitudes pour d’autres ordres ou des changements de discipline, H n'y en a aucun pour le lectorat; partout et toujours, il a été considéré comme un des degrés de la hiérarchie ecclésiastique. IL Fonctions. — 1° Dans l'ancienne discipline. — Le lecteur, ainsi que le mot l'indique, avait pour fonc­ tion principale de lire ou de chanter, dans les assem­ blées liturgiques, les leçons d’Écriture sainte. Deux lettres de saint Cyprien, Epist., xxxm et xxxiv; P. L., t. iv, col. 325-333, édit. Martel, ep. 38 et 39, p. 579, 581, mettent en lumière ce rôle du lecteur. L'évêque de Carthage annonce à son clergé et à son peuple qu'il vient de promouvoir au lectorat Aurélius et Célérinus. Du premier, il rappelle que par deux fois il souffrit la torture et confessa glorieusement le Christ : « Il faut, ajoute-t-il, le juger, non d’après son âge, mais d’après ses mérites. Nous avons voulu lui confier d'abord l’office de lecteur. Il est en effet conve­ nable de faire entendre dans la lecture publique des divines leçons cette voix qui a confessé le Seigneur dans une prédication glorieuse. Il faut qu’après les sublimes paroles par lesquelles il a annoncé le martyre du Christ, il lise l’Évangile du Christ pour lequel on souffre le martyre; qu’après être descendu du lit de torture il monte au pupitre; qu’après s’être imposé ù l’admiration de la foule païenne, il se montre à tous les frères, et qu’après avoir été entendu sur l'échafaud ù la surprise de tous, il soit entendu dans l'église à la joie des fidèles. » Le second avait également souffert pour la foi; un emprisonnement prolongé, les fcr> aux pieds, des tortures qui avaient laissé des plaies ù peine cicatrisées, avaient montré en lui une foi très ferme : • Ne fallait-il pas, dit le saint évêque, le mettre bien en vue sur l’ambon de l'église pour que, de cet endroit élevé où il sera exposé aux regards de tout le peuple, il lise ces mêmes préceptes et cet Évangile du Seigneur qu'il a toujours suivis avec courage et fidélité? On écoulera cette voix qui a confessé le Seigneur comme le Seigneur le veut... Personne ne peut plus utilement lire l’Évangile à scs frères qu'un confesseur, parce que chacun de ceux qui entendent peut se proposer comme modèle la foi de celui qui Ht. » — Ces deux passages font, pour ainsi dire, revivre «levant nos yeux ce que faisait le lecteur et montrent combien I Important était son rôle. Plus lard, et à une époque où 121 LECTEHR les lecteurs étaient volontiers choisis parmi les tout jeunes enfants, nous avons un témoignage non moins intéressant, bien que d'un tout autre genre; il s'agit Écritures qui permette au lecteur de comprendre ce qu’il lit afin de le faire comprendre, connaissance de l’accentuation, prononciation distincte, lecture intelligente, qui distingue ce qui est Indicatif de ce «pii est interrogatif, qui place les pauses au bon endroit. < Quand on n’observe pas ces règles, ajoute Pierre Lombard, on ne se fait pas comprendre et on provoque la nsét des auditeurs. > Sentent., lit». IV, de sacramentis, dist xxiv, de ordine, n. 4 3· Qualités morales. — L Église a toujours eu souci 121 I de la valeur morale de ses clercs; elle veut que ceux qu’elle distingue par le rang sc distinguent par la vertu. Aussi dès le premier degré de la hiérarchie, a-t-elle voulu trouver déjà de sérieuses qualités mora­ les, et elle a tout de suite rappelé la nécessité d’un effort constant pour que la vie soit digne de la fonc­ tion. Elle exigeait du candidat des qualités morales. Saint Cyprien atteste qu'il avait coutume, avant chaque ordination, de consulter le clergé et le peuple et ainsi mores et menta singulorum communi consilio ponderare. S'il fail exception à celte règle en faveur d'Aurélius et de Célérinus, c’est à cause des gages éclatants qu'ils ont donnés de leur foi et de leur vertu. Episl., xxxnr et xxxiv, L., t. iv, cul. 325-333; ilarlel, ep., 38, 39, p. 579-585. — Cette pratique de consulter le peuple semble avoir été à peu près géné­ rale; pour le lectorat, cette consultation était même une véritable élection : n'étaient admis que ceux dont les suffrages avaient atteste la valeur. Aussi le Sacra­ mentaire gélaslcn fait-il dire à l’évêque, en parlant à celui qui va être ordonné : Eligunt te fratres lui, ut sis lector in domo Dei tui, P. L., t. i.xxxiv, col. 1147; et il reste trace de cette pratique dans le Pontifical qui contient une formule semblable au début du monitoire de l’évêque : Electi... ut silis lectores in domo Dei nostri, — Cette élection, peut-être un peu compliquée. se transforma dans la suite : les Statuta Ecclesiæ antiqua supposent que l’évêque lui-même a choisi les futurs lecteurs; mais il est censé faire ratifier son choix par le peuple en lui rendant compte « de la foi, de la vie, du caractère » de ceux qu’il va ordonner, n. 96, P. L., t. lvi, col. 888. — Plus net encore est le docu­ ment grec, publié par Harnack dans les Texte und Untersuchungen; il précise les qualités «pie doivent réunir ceux que l’on va élever à quelque dignité dans l’Église, et voici ce qu’il exige du lecteur : « On nc doit l’établir qu’après une sérieuse enquête; il nc faut pas qu’il soit bavard, ni buveur, ni bouffon, mais de bonnes mœurs, docile, charitable, le premier à sc rendre aux assemblées du dimanche; il doit avoir une élocution nette et être capable de s'expliquer avec clarté, car II tient la place d’un évangéliste. « Loc. cit., p. 17-19. Attentive à bien choisir les lecteurs, l’Église ne l’a pas été moins à leur rappeler qu’ils doivent se montrer dignes de leurs fonctions par une vie exemplaire. C’est le sens des prières ct des avertissements qui accompa­ gnent toujours l’ordination. Par exemple, dans le Pontifical romain, l’évêque recommande aux ordi­ nant* de croire et d’agir conformément à ce qu’ils liront, afin de convaincre leurs auditeurs par l’exemple en même temps qu'ils les instruiront par la parole; il leur rappelle que, élevés sur l'ambon en vue du peuple, ils doivent être pour luus des modèles par l’élévation de leur vie: il demande au peuple de prier pour que les lecteurs conforment fidèlement leurs actes à ce qu’ils auront lu; toutes ces recommandations se résument dans la splendide formule de la prière qui termine l’ordination des lecteurs : benedicere dignare hos famulos tuos ut ...et agenda dicant, et dicta opere compleant. IV. Rites de l’ordination. — Le rite par lequel on plaçait quelqu’un au rang des lecteurs était une ordination. C’est le mol dont se sert déjà saint Cyprien pour annoncer la promotion du lecteur Aurélius : in ordinationibus clericis. E pisi., xxxiii, P. L., t. IV, coi. 325; Harlel, ep. 38, p. 579. De cette ordination, c’est l'évêque qui est le ministre en règle très générale. Saint Cyprien dit d’Aurélius qu’il a été ordonné par lui-même et par les collègues qui étaient présents, Loc. cit., col. 320. Les Statuta Eccle· siie antigua attestent que c’est l’évêque qui ordonne le lecteur comme les autres clercs, P. L., t. lvi, col. 888K j , I I 1 1 I { 125 LECTEUK et de même le S Aeramen taire gélaslcn, P. L., t. lxxiv, coi. 1116. — Par délégation expresse du pape, un prêtre pourrait conférer le lectorat comme les autres ordres mineurs, canon 951; il semble qu'en certaines circonstances spéciales, un prêtre ait pu sans permis­ sion ordonner des lecteurs ou des exorcistes: du moins on le conclut de la décrétale du pape Gélasc aux évê­ ques de Lucanie. Bappelant le devoir de soumission qu'ont les prêtres à l’égard des évêques, le pape leur fait entendre qu’ils n’ont pas le droit, sans autorisation spéciale, de créer quelqu’un sous-diacre ou acolyte : Necsibi meminerint ulla rationeconcedimini summo pon­ tifice, subdiaconuin aut acolythum /its habere faciendi, Gél., episl., ix. G, P. L·., t. i.ix, col. 50. Faut-il penser que c’est volontairement qu’ont été omis les trois ordres mineurs restants? Les cérémonies de l’ordination semblent avoir été fixées d'assez bonne heure et n’avoir guère varié. \.* ordonnancé ecclésiastique rgy/tienne (άποστολική παράδοσις) dont il semble bien que V Epitome repro­ duise le texte original s’exprime de la manière sui­ vante : · ’Αναγνώστης καθίσταται έπιδιδόντος αύτω βιβλίον του επισκόπου, ούδε γάρ χειροΟετειται : Le lecteur est institué par la remise que lui fait l’évêque du livre, car on ne lui impose pas les mains. » C’est la vieille discipline dont, nous allons le voir, l’Église latine a gardé la tradition. 11 est curieux de remarquer, après cela, que les Constitutions apostoliques, I. VIII, c. xxn, font ordonner le lecteur par une imposition des mains accompagnée d’une prière, absolument comme pour le sous-diacre. Le rite byzantin actuel a conservé et l'imposition et la prière qui l’accompagne, mais il ajoute la tradition du livre. Voir Goar, Euchologium, sive Rituale grircorum, 2e édit., Venise, 1730, p. 194195. Mais (Occident garde la vieille règle suivant laquelle les ordinations inférieures nc comportent pas d’imposition des mains. D'après les Statuta Ecclesia: antiqua ct le sacramcntairc gélaslcn, après un discours au peuple sur les mérites des futurs lecteurs, l’évêque donnait à l’ordlnant codicem de quo lecturus est en prononçant une formule très voisine de celle du Ponti­ fical : Accipc et esto verbi Dei relator, habiturus, st fideliter et utiliter impleveris officium, pariem cum eis qui verbum Dei ministraverunt. P. L., loc. cit. D’après le sacramcntairc gélaslcn, il achevait la cérémonie par une benedictio lectoris qui n’est pas sans analogie avec la prière finale du ponti fical. Les cérémonies actuel­ les du lectorat sont connues. Il convient de signaler à leur occasion deux décisions de la S. Congrégation des Bites. D’après une réponse du 27 septembre 1873, 1° le codex (pie l’évêque fait toucher aux ordinands peut être ou le missel, ou le bréviaire, ou un volume d’Écriturc sainte (par exemple un évangéllairc); 2° la particule vel (legere ea quir vel ci qui pnvdicat) est une rubrique, cl l’évêque peut dire â son gré : lectorem siquidem oportet legere ea quic p raid icat ou lectorem siquidem oportet legere ei qui pnrdicat. Decreta authent , n. 3315, ad 5wm et ad L. Godefhoy. LE DENT Maximilien, né ù Borgnes, le 9 no­ vembre 1619, entra au noviciat des jésuites â Malines, le 30 septembre 1637. Théologien de renom, il professa dans les maisons d’études d'Anvers ct de Louvain. 11 mourut à Bruxelles, le 30 mars 1688. Le P. Maxi­ milien Le Dent fut très activement mêlé à la contro­ verse relative à la contrition parfaite ct À l’attrition. Voir 1.1, col. 2259. Tous les ouvrages qui restent de lui sont des traités polémiques dirigés contre les deux augustins Christian Wolf (Lupus) cl François l’arvac- 1 ques. Su roc dernier, voir t. v, col. 2092. A l'écrit De attritione es metu gehennir de Le Dent signalé loc. cit., Wolf avait riposté par une Epistola familiaris ad... H. Noris, Louvain, 1667. Le Dent LEDESMA 120 répliqua par : Ad epistolam amiliarem P. Lupi, res­ ponsio, in qua attritionis cum sacramento sufficientia magis stabilitur, confutatis its quæ de novo opponit. Malines, ln-4·, 1668 De même opposa-t-Π a la Quæstio quodlibctica de attritione de Farvacqucs ct à son Xenium theologicum, Louvain, 1668, un écrit intitulé: Ad Xenium theologicum P. F. Farvarques... responsio, ln-4·, Malines, 1663. Farvarques revint à la charge dans : Veritas et chantas, seu mens concilii Tridentint dr attritione ex metu gehennir concepta, in-1®, Louvain. 1669, rides Vindici* vehi i atj x AT CB AJUTa T/s, ibid. Dans ces deux ouvrages, il cherchait ά mettre le P. Le Dent en contradiction avec le cardinal Pallavlcini, S. .L, l’historien du concile de Trente. Le jésuite riposta par une plaquette ; Ad apologiam P. F. Farvacques.... responsio, ln-4·, Malines, 1669.Le De attri­ tione, la Responsio ad epistolam familiarem, la Res­ ponsio ad Xenium theologicum du P. Le Dent ont été reproduits par le P. Honoré Fabri, dans son Apologeticus doctrina· moralis S.J., p., 509, 562, 646. Cf. ici l. v, col. 2053. Foppcns, Bibliotheca bclgica, Bruxelles, 1739, t. u, p. 881 ; Sommcrvogel, Biblioth. de la Compagnie de Jésus, l. n, col. 1928*1931, sous le mot Dtnl (/.<·). E. Amann. L LEDESMA (Barthélemy de), dominicain espagnol, né près de Ledesma, dans le diocèse de Sala­ manque, fut envoyé, après sa profession en 1543. en Amérique du Sud. Professeur ù ('Académie de Mexico, puis à l’université de Lima, en 1581, il fut nommé évêque d’Oaxaca ct consacré en 1583. Il mourut en 1604. De ses écrits fut seule publiée Una soma de casos de concienda o de las sacramentos, Mexico, 1560, Salamanque, 1585. Sources contemporaines : A Dnvlla y Padilla. O. P.» Historia de la provincia de Sant Jago de Mexico de la ordrn de Prrdicadorrs, Bruxelles, 1625, p. 512; J. Melendez, O. P., régent du collège de Lima, Tesaros verdaderos de las /ndias m'Ja historia de ta grau provincia de San Juan Bautista del Peru, Home, 1681, l. î. p. 527 Quétlf-Echani les résume. Scriptores ordinis p raidicatorum, 1721. t n. p. 352. M.-I). Chlxu. 2. LEDESMA Jacques, né à Cuellae (Espagne) en 1510, entra dans la Compagnie de Jésus Λ Louvain, en 1556, et enseigna la théologie au Collège romain, où il mourut en 1575. On a de lui : De divinis Scripturis quavis passim lingua non legendis, Cologne, 1570 ; De sacrificio missir, civterisque officiis, ibid., 1570. Sa Doctrina Christiana, traduite en plus de dix langues, avait rendu son nom populaire jusqu'en Lithuanie ct chez les tribus sauvages de Canada. Soinincrvogcl, Bibliothèque de la Conipagnit de Jésus, I. IV, col. 16-18, sq ; Hurler, Nomenclator, 3* édit., t. m» col. 38. P. Behnahd. 3. LEDESMA (Martin de), dominicain espa­ gnol. profès ù Salamanque, en 1525. appelé par le roi de Portugal. Jean III, à l’université de Coîmbre, pour en assurer la haute tenue intellectuelle. 11 y enseigna pendant plus de trente ans. Il mourut le 15 août 1574, ù CoTmbrc, où il avait procuré aux prêcheurs l’érec­ tion d’un nouveau couvent. Il ne publia pas son com­ mentaire de la Somme de saint Thomas, mais seule­ ment des Commentaria in quartum Sententiarum, t. i. Coïmbrc, 1555; t. n, CoTmbrc. 1560. Quêtif-Echnrd, Scriptores ordinis pnrdicatorurn, 1721, t π. p 230*231. M. -D. Chenu. 4. LEDESMA (piorro do),dominicain espagnol, né à Salamanque, où il fit profession en 1563, l’un des théologiens illustres de l’école espagnole du xvi® siècle cl en particulier du groupe des maîtres thomistes de 127 LEDESMA — LEDUC S d «manque. C’est là que, après un stage à Segovie et à Λ Vila, il enseigna en 1601 dans la « chaire de Durand », puis, a partir de 1608, dans la seconde chaire de saint Thomas, qu'il conserva jusqu’à sa mort en 1616. Comme la plupart de scs contemporains, au cours de la controverse moliniste, dont il avait vu les premiers développements, il publia un volumi­ neux traité de auxiliis, très fidèle au thomisme absolu de Bafiez : Tractatus de divime gratiæ auxiliis circa itta ner ba Isaiæ, c. 26. < Omnia opera nostra operatus es in nobis. Domine, » et circa doctrinam S. Thomas, Sala­ manque, 1596, 161L Ses autres ouvrages sont : Tractatus de divina perfectione, infinitate et magnitudine a quest, t/f Primæ partis, S. Thomæ ad quest, xiv, Salamanque, 1596. Naples, 1691; De magno matrimo­ nii 'aeramento super doctrinam S. Thomæ, Salamanque 1592. Venise, 1595; Primera parte de la summa en la quai se cifra y summa todo lo que loca y pertencce a los uscramentos, con todos los casos y dudas morales resuettas y determinadas, principalmente lo que toca y perte· nece al sacramento de la confesion, que va todo mu y distinctamente declarado, y todo lo que pertencce a las cen­ suras ecclesiasticas, Salamanque, 1598; puis une seconde édition curiosamente anadida de todo lo pertenecienle al sacramento del matrimonio, Salamanque. 1615, Lisbonne, 1677; Secunda parte de la summa en la quai se cifra y summa todo lo moral y casos de consciencia que no pertenecen a los sacramentos, con todas las dudas con sus razones brevemente puesta, Salamanque, 1598; puis anadido el tralado del estado de todos los hombres, Salamanque, 1615, Lisbonne, 1617, les deux parties réunies, Barcelone, 1616; traduction latine, par B. de Ladesou, O. P., Douai, 1630, et deuxième partie par N. de Cruce, Cologne, 1618. On a voulu (aire de Ledesma, comme de Médina, un précurseur du probabilisme; c’est beaucoup grossir l'importance d'un propos, Summa, p. 11, q. vm.concl. 12, qui concerne le cas particulier du juge embarrassé à son tribunal. Quétlf-Echard, Scriptores ordinis prirdicatorum, 1721,t. Π, p. 10 i-103; A. Michclitsch, Kommcntalorcn zur Summa theo­ logi te des hl. Thomas u. Aquin, 1924, p. 53,163. M.-I). Chenu. LEDROU Pierre-Lnmbort, religieux de l’ordre des ermites de Saint-Augustin, naquit à Liège en 1611. Ayant manifesté au cours de ses études des qualités remarquables d'assimilation et de clarté, il fut nommé dès sa prêtrise professeur d'humanités aux collèges tenus par son ordre à Huy, Bruxelles et Louvain, et ensuite, en 1669, à l’école conventuelle de théologie fréquentée alors en cette même ville par une quarantaine de jeunes confrères, dont plusieurs suivaient en même temps les cours de ΓAcadémie. Profitant des moindres loisirs de ses fonctions, il prépara son doctoral en théologie qu’il obtint en 1673 après un examen si brillant qu’on lui décerna à celte occasion l'épithète de Juvenis doctorum aquila. En 1677 il fil partie de la délégation des quatre docteurs qui, au nom de l’université de Louvain, réclama et obtint, après deux ans de sessions cl d'examens, le 2 mars 1679, du pape Innocent XI. la condamnation de 65 propo­ sitions Inspirées du laxisme théologique. De retour en Belgique, le P. Ledrou reprit son professorat, tant à , dit l’apôtre Jacques. Mais nous som­ mes justifiés par la foi de même que par les œuvres; par celles-ci d'une manière plus éloignée, par celle-là d’une manière plus proche; celles-ci sont moins, celle-là est plus nécessaire. Car par les œuvres sans la foi nul n'a jamais été justifié. Mais, au contraire, il en est qui sont justifiés par la foi sans les œuvres. En fait ce n'est ni la foi, ni les œuvres qui justifient; elles préparent à la justification, car c'est Dieu seul qui justifie les circoncis en partant de la foi, ex fide, les incirconcis par la foi, per fidem... Ainsi donc les œuvres sont comme une préparation, elles nettoient la route, purgantia viam; la foi est le terme et pour ainsi dire l’entrée de la possession divine. » Il est entendu que ceci a été écrit avant l'explosion du luthéranisme, mais 1 ' ο n t ro u v e r a i t d a n s I c Co mm en laiire des Êva n g lies (1522) des passages non moins significatifs. · La première justification se fait par la foi, car celle-ci est une lumière; la seconde par la charité, car celle-ci est une chaleur, mais une chaleur unie à la lumière. Car si l’amour, si la charité, n’est pas incontinent jointe à la foi, ne nous attache pas à elle et à l’auteur de la foi, elle ne justifie personne; on ne peut pas vraiment l’appeler amour et charité. > In Joan., i, 23, § 12. Voir aussi le développement sur les bonnes œuvres à propos de Joa., m, 18, § 27, et bien d’autres passages. Et ces œuvres ne consistent pas seulement dans la pratique des vertus chrétiennes obligatoires; ce peuvent être ces œuvres de surérogation, œuvres de pénitence et autres contre lesquelles Luther s'est élevé avec la violence que l’on sait. Sans doute, dit Lefèvre, clics ne peuvent par elles-mêmes nous justifier : I « Mettre un cilice, affliger son corps par la discipline, I 1 Ιό I LEEÈVBE D’ÉTAPLES. IDÉES TIIÉO.LOG IQU ES le dompter par la faim, la soif, l’abstinence, le fatiguer par des pèlerinages, cc n'est pas Λ proprement parler faire pénitence mais donner des signes extérieurs de pénitence. » In Ep. ad Jlcbruos., vi, G, f 22 exami­ natio. En conclura-t-on que l’on doit mépriser ces mortifications volontaires? Non, dit Lefèvre: · Alors ces macérations de la chair, les jeûnes, les veilles, la nudité, la pauvreté, il ne faut point les estimer? Λ Dieu ne plaise! quand il le faut, il est nécessaire de les appli­ quer à la chair et à coups redoublés, de même qu’on donne de l'éperon au cheval récalcitrant... Et même quand la chair n’est point rebelle, je ne contesterai pas qu'il y ail avantage A les employer. L’Apôtre châtiait son corps par ces moyens, voulant en tout se conformer au Christ, pour n’être pas exclu de sa com­ pagnie. Toutefois cc n’est pas dans ces mortifications qu’il plaçait l’essentiel de son salut, mais dans la grâce (lu Christ... Et toi lu diras : Je suis pécheur, je porte le cilice, je jeûne, je fais abstinence, je reçois la disci­ pline, je prie, je répands d’abondantes larmes, je me roule dans la poussière pour que Dieu ait pitié de moi, Tu fais bien. Mais tu feras mieux encore quand, accomplissant tout cela, tu ne te regarderas plus toimême, ni tes œuvres, mais Dieu seul. » In Eptst. ad Coloss., in, 5, § 13. Et voici un texte du Commentaire sur les Évangiles: Et cela, je le pense, arrivait encore en ce temps (de Jacques), où demeu­ raient la ferveur de la foi et la dévotion de l’esprit; des guérisons se produisaient... Aujourd’hui, hélas, les malades nous montrent quelle est la faiblesse de leur foi. C’est le plus tard possible, quand ce n’est pas Irop tard, qu’ils appellent les anciens de l’Église, seniores ecclesia, pour conseiller et consoler leur âme, pour l’af­ fermir contre les attaques du malin.... Quand l'étal est désespéré, A la place des anciens de l’Église, que —··*■< 143 LEFÈVRE D’ÉTAPLES. IDÉES THÉOLOGÏQUES 144 l’apôtre Jacques indique et qui doivent itre des ' encore le grand humaniste n'entend point supprimer la tradition doctrinale, mais la spiritualiser. » Les hommes pleins d’esprit et de foi, annonçant en toute pureté le verbe de Dieu et l’évangiledu salut, on appelle origines de la Réforme, t. m, p. 150. Et pourtant il faut bien reconnaître que la lecture des prêtres quelconques (ainsi nomme-l-on ceux qui des commentates de Lefèvre et, même des tout pre­ administrent les sacrements), Ils font fonction à ces moribonds, mais rien ou presque rien de cc que pres­ mier en d ite, ne laisse pas de créer je ne sais quel vague malaise. A analyser celui-ci, on voit qu'il pro­ crit l'apôtre. » in Jac.» J 39. Nul doute que l’on ne vient aussi bien de ce que dit notre exégète, que puisse lirer de cc texte des conclusions fâcheuses sur le sentiment de Lefèvre; toutef >ls les expressions de ce qu'il ne dit pas. Chez lui, avons-nous dit, pas ente d es pr>ut nt estent, à la rigue r, suscep­ de récriminations violentes, contre les abus de l’Églisc, tibles d me inte prétalion ot ho duce. Autant peutmais une perpétuelle comparaison entre la réalité on en d re d i passage relatif à la confession qui présente et l’idéal que prescrit ('Évangile. Et cc suit immédiatement et qu’il est bon de donner perpétuel contraste finit par laisser le lecteur dans dans son texte. Après avoir signalé, à propos de Jac., l’idée qu’il existe une opposition absolue entre l’état v, 16, la pratique ancienne de l’aveu mutuel que les de l’Églisc présente et la vraie doctrine chrétienne. A premiers fidèles se faisaient de leurs torts, Lefèvre suivre l’cxégètc, on arriverail à se convaincre qu’il ajoute: Xanc autem remissa/Ide aut prorsus in plurimis manque quelque chose d’essentiel à l’institution chré­ exiineta. quam Christus Jesus per suum nerbum et suum tienne présente pourréaliserl’œuvreque le Christ avait tpiritum suscite!, est alius confessionis peccatorum voulu voir s’accomplir par elle. — Et d’autre part modus, quem etiam sua misericordia acceptet, et parum Lefèvre ne fait point appel à l’Églisc pour accomplir nunc fit aut quod hic Jacobus monet, aut quod Christus les changements nécessaires, très dilièrent en cela de ipse prnrcinil Ibid., § 10. Et pourtant dans le Commen­ ceux qui, au cours de xve siècle, ont préconisé la réforme. Un d’Ailly, un Gcrson s’expriment avec plus d’énergie taire des Evangiles, à propos de Joa., xx, 23 il est dit clairement : « Comment les péchés seront-ils remis s’ils peut-être sur les abus à combattre, les désordres à ne soit pas co inus, comment seront-ils connus si le réprimer. Mais la lutte contre toutes les contrefaçons hommes ne les confessent pas? Ainsi donc quand le sera menée, pensent-ils, par l’Églisc même et au nom Seigicur naric de la sorte, il insinue qu’il faut faire du principe ecclésiastique. Cette idée disparaît presque l’aveu de scs fléchés. La manifestation des péchés est dans l’œuvre de Lefèvre. Λ le lire, on se douterait à donc de droit d vin : est ergo peccatorum manifestatio peine qu’il existe une institution de droit divin déposijuris divini. In Joan..· § 116. — Pas davantage sur la taire de la doctrine chrétienne, dispensatrice des grâces doctrine eucharistique Lefèvre ne se sépare de rensei­ divines, gardienne des formes traditionnelles du culte. gnement trad tionnel. Inutile de multiplier les passa­ On ne voit guère chez lui que le croyant.isolé en face de Dieu, puisant dans la lecture des Saintes I ettresl’inspiges où il (firme la présence réelle; cl. si le mot de ration nécessaire à sa vie religieuse, directement ilhitr inss ibd inflation ne se rencontre pas sous sa plume, c 11 ne veut pas dire que soit rejeté le dogme qu’il miné, nous l’avons souligné au passage, voir col. 138, exprime. Je ne sais vraiment pourquoi l’on a voulu, et par l’opération du Saint-Esprit. Et sans doute cet état cela date de loin, chercher des traces de Vubiquisme d’esprit n’est pas nouveau, il se constate chez nombre de mystiques du xve siècle. Cc rc o ir à l'Evangile luthérien da is des passages où Lefèvre affirme simple­ ment que le Christ est présent corporellement partout en dehors du contrôle de l’Églisc n'en est pas pour où il veut, ίη Jnan., xx. 19 sq., § 1 16, cf. In Joa., iv, cela moins dangereux. Et la tranquille assurance avec 19-20. Ces passages sont l’expression même du dogme laquelle Lefèvre répète qu’il suffira d éelairer les âincs de la prcsc ice réelle. Il n’y a pas à insister non plus sur des croyants pour que se réforment et la foi et les le fait que notre exégète demande, pour que le sacre­ mœurs, ne laisse pas d’inquiéter au moment surtout où ment onère, la fol du communiant. Tous les théologiens se font entendre dans l’institution ecclésiastique, les l’ont dit, à la suite de saint Augustin. El quant à pré­ craquements précurseurs de la ruine. Le jour où les tendre qu'il nie la réalité du sacri lice de la messe parce principes qu’il déduit dans le silence tranquille de sa qu’il a firme, à la suite del’Épltrc aux Hébreux, vu. retraite pénétreront dans les masses, on peut s’atten­ 27, le caractère unique et définitif du sacrifice de la dre à des catastrophes. Or nous allons voir Lefèvre croix, il fa il vrai ruent ignorer, pour tirer cette consé­ s’employer résolument ù les divulguer. quence. les principes les plus élémentaires de la dog­ IV. Le réformiste a i/œuvre et ses tiu nu la­ matique catholique. cions. — Des facilités spéciales s’oflraicnt pour cela à Ainsi, sur tous les points principaux où va s’exa­ l’humaniste converti à Vévangélisme Dans le groupe cerber à partir de 1520 la discussion entre luthériens qui entoure Briçonnel, nous allons le voir jouer pen­ et ca h »li pie , nous trouvons Leè.’ic plus rappro­ dant quelques années un rôle prépondérant. Mais bien­ ché de la dogmatique traditionnelle que des inno­ tôt les événements se développeront dans un sens un vations de Willcmberg. Il n’est pas jusqu’à la doc­ peu d fièrent de celui qu’il avait prévu; englobé, non trine de I invocation des saints qui ne soit affirmée sans raison, dans les suspicions qu’excite « le groupe par notre huma liste. Sans doute il critique, cl pour de Meaux >, Lefèvre n’aura plus que la ressource, de une fois avec assez de verve, la superstition qui ne disparaître. voit dais les saints que des distributeurs de grâces 1° Lr « groupe de Meaux >. — Depuis 1520, Lefèvre temporelles, spécialisés en tel ou tel service qu’obtient i avait rejoint à Meaux le nouvel évêque Guillaume infailliblement d’eux la prière du fidèle : « DemandesBriçonnct; logé d’abord au palais épiscopal, il sera tu aux saints, écrit-il, de l’accorder un seul grain de nommé, le 11 août, administrateur de la léproserie, et le blé? lu crées une nouvelle Cérès. Une seule mesure de 1·Γ mai 1523, vicaire général du diocèse. 11 n’était pas vin? c’est un nouveau Bacchus. La santé de ton trou­ le seul à avoir rejoint à Meaux l’évêque réformateur en qui l’évangélisme mettait scs espérances, et qui, avec peau? voilà un nouveau Pan... La tranquillité des flots? voici un nouveau Neptune. En toutes choses le zèle d’un François de Sales, ou d’un Charles Borrohonorons moins les instruments de Dieu... que Dieu méc entreprenait la réforme de son diocèse. D’autres même se servant de ces Instruments. » In Marc.» xvi, savants avaient accompagné le vieil humaniste. Gérard 17 sq . Ç 101 - Lefèvre, dit Imbart de la Tour, n’en Houssel. à qui Briçonnct confiera la cure de SaintSaintin, l’helléniste Valable, un compatriote de Lefè­ garde pas moins la fol à leur intercession comme à la vre; deux théologiens aussi Martial Mazuricr, principal réversibilité des mérites. Nul n’a mieux parlé de la Vierge · sans péché » et de sa maternité divine. Ici I du collège Saint-Michel à Paris, et Pierre Caroli, J Λ I | I | i | I I 1 J | 145 LEFÈVRE D’ÉTAPLES. LE RÉFORMISTE Λ L’ŒUVRE chanoine de Sens, Michel d’Arandc enfin qui devien­ dra plus tard évêque de Sain t-Paul-Trols-Chût eaux. On voit quelquefois joindre à ces noms celui de Farci . 2* épttre exhortatoire. Le vrai moyen de profiter de l’Écriture c’est de la lire avec foi, avec simplicité avec humilité : « Il fault honnorcr la Sainctc Escripture en ce qu’on en entend, en rendant grâces à Celuy qui donne l’entendement. El en ce que on n'entend point, en le croyant selon le sens de l'esperit de Dieu et non point selon le nôtre. » Ibid. Après le Nouveau Testament, le Psautier, il est fini d’imprimer le 17 février 1525. et débute, comme les livres précédents, par une Epistre comment on doibt prier Dieu; chaque psaume est accompagné d'un argu­ ment brief pour chrestiennement prier et entendre aucu­ nement ce qu'on prie. N’est-il point urgent en effet d’ouvrir à tous le sens de cc livre scellé, de faire en sorte qu’au lieu de < barbotter * des mot*, chaque chrétien qui assiste à l’office perçoive les beautés édi­ fiantes des prières que l’Églisc met sur scs lèvres. 11 n'est pas question encore de la liturgie en langue vul­ gaire, mais déjà les amis de Lefèvre entreprennent, timidement d’ailleurs, de la délatiniser, et font charter au peuple, en français, le symbole de Nicée et le Pater. Nous ignorons la part que prit Lefèvre à ces inno­ vations liturgiques, fort rationnelles peut-être, mais si dangereuses eu égard aux circonstances où on les produisait. Mais nous connaissons la part considerable qu’il voulut prendre à la réforme de la prédication. Le tout n'était pas pour Briçonnct d’imposer aux curés la régularité des sermons; encore fallait-il les mettre à même de remplir cc devoir de leur charge. Leur ins­ truction théologique ne les y préparait guère. On réso­ lut, à l'évêché de Meaux, de leur mettre en main un manuel où ils trouvassent toutes prêtes leurs instruc­ tions dominicales. De celte pensée sortit un petit livre anonyme, mais qu’il y a toutes raisons d’attri­ buer en grande partie à Lefèvre : Les Epislres et Evangiles des cinquante et deux dimanches de ΓΑη avec· ques briefvcs et très utiles expositions d'gcclles. Le livre ne porte pas de date, il a pu paraître dans les premiers mois de 1525. Graf prétend ( cl ça été aussi en novem­ bre 1525 l’opinion de la Sorbonne) qu’ici plus claire­ ment que partout ailleurs s’expriment les dées de la Réforme : l’Écriture seule règle de foi; le droit pour chaque chrétien d’examiner d’après celte règle tout cc qu’on lui enseigne et de repousser ce qu’il n’y trouve pas conforme; le salut par la fol seule; le rejet de l’invocation des saints, etc. Loc. cil., p. 79-86, nom­ breuses références. Dans la réalité les idées exprimées ici ne dilièrent pas très sensiblement de celles que nous avons rencontrées précédemment. Il paraît indique de recourir aux grands commentaires pour faire l’exé­ gèse de ces courtes réflexions. Or l’étude parallèle du texte latin et de l’explication française montrerait, semble-t-il. que so ivent l’écart est à peine sensible entre les deux expressions de la pensée de Lefèvre A peine pourrait-on dire que l’allusion aux graves événements qui se déroulent en Europe, cl qui ont leur contre-coup en France et spécialement! dans le diocèse de Meaux, se fail plus nette et légèrement plus agres­ sive. Les choses en effet prirent soudain en 1525 une allure de catastrophe; nous allons voir comment Lefe­ vre sera emporté par le torrent; mais constatons, pour n’y plus revenir, que les événements ne changeront rien à la résolution qu'a prise le vieil humaniste de mettre l’Écriture à la portée de tous. En 1528, il fera paraître à Anvers la traduction française de l’Ancicn Testament, le Psautier excepté, et cela arec l'appro­ bation de l'inquisiteur de Louvain, donnée le 20 juin 1528. Ainsi toute la Bible est maintenant en français; il ne tient plus qu’à la publier en un seul tout, c’est cc qui arrive en 1530, où parait à Anvers : La saincte Î47 LEFÈVRE D’ÉTAPLES. SES TRIBULATIONS I 148 Bible en francoiji translatée selon la pure et entière traduc­ niste en disant qu’à son insu il a préparé le terrain où tion de sainct Hierosme, conferee et entièrement revi­ devaient prospérer les germes venus d’ailleurs. Séduit par son rêve évangélique, persuadé qu’il n’y avait sitée selon les plus anciens et plus corrects exemplaires, aucun inconvénient à semerâ pleines mains les saintes avec un privilège de l'empereur Charlcs-Quint, donné réflexions que lui inspirait la lecture des livres saints, à Malines le I juillet 1530; 2· édit, en 1531 avec un privilège impérial donné à Bruxelles le 21 novembre il n’a pas compris qu’en une époque troublée il est 1533. Voir à ce sujet une très curieuse lettre du nonce, indispensable à qui veut guider les autres d’avoir soimême une idée bien arrêtée. Au Juste que voulait-il? Jérôme Alcandre, à un secrétaire dc Clément VII, dans Ilerminjard, Correspondance des réformateurs, t. n, Ramener les âmes à Dieu, par l’Évangilc. Beau pro· p. 386-388. Bien que le nom dc Lefèvre ne ligure sur grammme à coup sûr, mais qui pouvait diversement aucune dc ces deux dernières traductions de la Bible, sc comprendre. Luther lui aussi prétendait bien ne pas il ne saurait faire de doutes qu’il en soit réellement faire autre chose; les premiers réformateurs de la fauteur. On remarquera seulement, c’est un signe des Suisse et des pays rhénans n’avaient eux non plus en temps, qu'à partir de 1527 il a cessé dc sc faire impri­ bouche que la restauration dc l’Évangilc, et l’on voyait mer en France. Le commentaire latin sur les Épltrcs bien vite ce qu'ils entendaient par là. Dans tout le catholiques est édité à Bâle; c’est à Anvers, arec l'ap­ centre de l’Europe retentissait maintenant le cri dc probation d'ailleurs des autorités civiles et ecclésiastiques, Los von Rom; le même cri n’allait pas tarder à retentir qu'ont paru les deux derniers ouvrages du vieil huma­ en France. Le retour à l’Évangilc scrait-cc donc la niste français. rupture définitive avec l’Église traditionnelle? « Le 3e L*infiltration luthérienne à Meaux et en France. — vieux maître, dit Irnbart dc la Tour, rêvait une renais­ Aussi bien, à partir de 1522, les symptômes sc multi­ sance pacifique. C’était bien autre chose, une révolu­ pliaient en France dc la pénétration des idées luthé­ tion religieuse qui commençait. » Loc. cit., t. in, p. 169. riennes. L’engoûmenl que l’on montrait à Meaux pour 4° La réaction. — Mais la France n’était pas entière­ les Idées évangéliques devait être singulièrement ment désarmée. Λ défaut dc l’autorité royale hési­ favorable à l’in tiltration dans ce diocèse des doctrines tante et indécise, à défaut de l'épiscopat où les idées dc Luther. Au palais épiscopal dc Briçonnct, on ne sc réformistes n'étaient pas sans exercer quelque séduc­ privait pas de lire les publications en provenance tion, deux grands corps allaient prendre la défense de d'Allemagne, et même les têtes les plus solides résis­ la religion traditionnelle, la Faculté dc théologie (disons taient mal à leur emprise. Sans doute l’évêque luila Sorbonne, pour faire court) et le Parlement dc Paris. même, Lefèvre, Valable, prétendaient repousser toute C'est à celle-là de signaler les dangers, à celui-ci de idée, même lointaine, dc schisme; peut-être n’en était-il prendre contre eux les mesures efficaces. pas dc même chez tous les membres du groupe. 1. Premières attaques de la Sorbonne contre Lefèvre. — Caroli, en particulier, semble avoir donné dc bonne Or il y avait plusieurs années déjà que le vieil huma­ heure dans les innovations religieuses les plus ris­ niste était surveillé par la Sorbonne et tout spéciale­ quées; et bientôt l’on apprendrait que Guillaume Farci ment par le syndic Noël Bcda. Incapable de compren­ passait à la Réforme et se retirait à Bàlc, 1523. Or la dre les aspirations nouvelles dc l'humanisme mussant, sécession de Farci n'amène pas la rupture définitive ce dernier qui avait réussi à exercer au sein dc la et immédiate entre lui et son vieux maître. Bien plus Faculté une action considérable, poursuivait d’une Guillaume s'efforce d'entraîner Lefèvre ou tout au haine personnelle tout ce qui s'écartait tant soit peu moins de le compromettre. Dc Bàlc il le met au courant dc la scolastique dc son époque. Ce conservatisme des événements religieux d’Allemagne, lui fait passer étroit, on l’avait vu à l'œuvre, en 1514, lorsque la l'abondante littérature théologique qui fleurit autour Sorbonne avait pris dans la « querelle de Reuchlin » dc la Réforme, essaie de le mettre en rapport avec la position que l’on sait. Lefèvre n’avait pas manqué les évangéliques de Lyon. Voir surtout Ilerminjard. en celte occasion dc prendre le parti dc l’humaniste Correspondance des réformateurs, t. î, n. 85, 98, 103. allemand, et son intervention avait fait reculer la Cette dernière lettre adressée à Farci par Lefèvre est Faculté devant une condamnation. Voir Irnbart dc la extrêmement importante. L'ancien disciple avait rendu Tours, t. n, p. 358. Mais dès ce moment Lefèvre s’était compte à son maître des thèses prêchées à Breslau signalé aux rancunes dc Béda. Le Saint Paul, paru en par Jean Hess sur la grâce, la liberté chrétienne et le 1512, avait été épluché de près, et en 1515 Clichtouc mariage des prêtres, et Lefèvre lui répond par une avait dû écrire une Apologie pour défendre son maître. approbation, d’ailleurs assez vague : mirum est quam Cf. ci-dessus, t. in, col. 242. La publication faite par consono spiritu de verbo Det, de summo Christi sacer­ Lefèvre en 1517 d’un petit travail d'exégèse ralluma dotio, de matrimonio omnia dicantur. Ainsi Farci cnles querelles. Dans sa Disceptatio dc Maria Magdalena tralnait-il peu à peu le « groupe de Meaux » dans et Triduo Christi, l'humaniste montrait que l’identifi­ l’orbite des novateurs suisses et strasbourgeois et cation faite dans l’Église latine depuis le temps dc surtout de Zwingll et d’Œcolampadc. saint Grégoire le Grand entre Marie de Magdala, Ce n'était pas à Meaux seulement que la propa­ la pécheresse dont il est question Luc., vu, et enfin gande luthérienne sc faisait sentir; toute la France, Marie sœur dc Lazare et de Marthe reposait sur une peut-on dire, entrait en fermentation. Et ce serait une confusion et qu’il fallait soigneusement distinguer ces erreur. Irnbart de la Tour l’a fuit remarquer avec trois personnages, il n’en fallut pas plus pour déchaî­ beaucoup dc Justesse, que de dire que le mouvement, ner un véritable orage.«Un chanoine dc Saint-Victor, parti de Meaux, s’est répandu dc là dans le reste du Marc Grandval, prit violemment Lefèvre à partie, royaume En Lut. les doctrines allemandes s’infiltraient 22 août 1518, à son tour Béda intervint au nom de partout, et il ne serait pas malaisé d’en signaler les l’orthodoxie menacée, lrr juillet 1513. » Irnbart dc la propagateurs et d’en déterminer les voies de pénétra­ Tour, loc. cit., p. 560; Graf, p. 55. Jean Fischer, évêque tion. Il est impossible de dresser aux frontières d’un de Rochester, fut appelé à la rescousse, tandis qu'une pays des cloisons tellement étanches que les idées n’ar­ fois dc plus Clichtouc, à l’encontre des théologiens, rivent pas à les traverser. Ce n’est point l’objet dc venait au secours de son maître. Lefèvre d’ailleurs cet article d’écrire l’histoire de la pénétration en était capable dc sc défendre lui-même. En 1518 il fai­ France du luthéranisme; et l’on veut seulement mar­ sait paraître une seconde édition parisienne dc sa quer ici le part dc responsabilité qui revient à Lefèvre dissertation : De Maria Magdalena, triduo Christi et ex et à son groupe dans le développement des Idées pro­ tribus una Maria. La finale était nouvelle. Lefèvre y testantes On résumera au mieux le rôle du vieil huma­ critiquait une autre « tradition » chère au bas Moyen 149 LEFÈVRE D’ÉTAPLES. SES TRIBULATIONS Age, celle des « trois maris » qu'aurait eu successive­ ment sainte Anne et des · trois Maries » ά qui clic aurait donné le jour. Beda avait répliqué à celte seconde bro cliurc ; à quoi Lefèvre répondait par une Disceptatio secunda de tribus et unica Magdalena, 1519. El cette polémique virulente sur des sujets aussi minimes témoigne des extrémités où l’on sc portait très vite. Pour le moment la L’acuité refusa dc suivre son syndic; mais Beda arriva à ses fins en 1521. Une détermination fut prise le 1er décembre au sujet de l'unique Madeleine. Texte dans Duplessis d’Argentré, Collectio judiciorum, t. n a, p. vu. Les considérants valent la peine d'être signalés : La prédication publique dc la thèse dc Lefè­ vre peut créer du scandale dans le peuple; surtout elle pourrait amener à mettre en doute d’autres pratiques ou institutions, sanctionnées par l'Église dc toute antiqui té. Nil certum aut indubitatum in tota Ecclesia demum relinqueretur, si cuique pro suo arbitrio impune liceret hujusmodi traditiones sanctorum Patrum per Ecclesiam receptas rejicere aut calumniari ; en consé­ quence l’assemblée déclarait que la pensée dc saint Grégoire le Grand, selon qui il y a une seule MarieMadeleine. sœur dc Marthe et identique ù la péche­ resse dc Luc., vn, doit être embrassée et retenue, comme conforme ù l’évangile du Christ et aux saints docteurs, d'accord avec le rite dc l’Église catholique. Les écrits en sens contraire ne peuvent pas être tolé­ rés, scripta adversus hanc sententiam nullatenus esse toleranda. Beda voulut aller plus loin, et faire punir Lefèvre comme hérétique par le Parlement. Mais François Ier intervint; il connaissait et aimait Lefèvre; surtout il était sous ITnfiucnce dc sa sœur Marguerite d’Angoulême, toute dévouée à l'humanisme évangé­ lique. Prévenu par Budé de ce qui sc tramait, il confia à son confesseur, Guillaume Petit, l’examen de l’opus­ cule dc Lefèvre. Guillaume déclara que l’ouvrage ne contenait rien dc contraire Λ l’orthodoxie, qu’il s'agis­ sait exclusivement d'une question critique, où il devait être permis à chacun dc suivre et d’exposer son opi­ nion. Le roi ordonna donc au Parlement dc ne pas inquiéter Lefèvre. Même attitude du gouvernement en 1523. A peine parus, les Commentaires latins sur les Évangiles sont examinés sans bienveillance par les docteurs de Sor­ bonne. On en extrait toute une série de propositions qui rendent d’ailleurs assez mal le sens obvie des phrases dc l’auteur. En voir la liste dans Duplessis d’Argentré, loc. cit., p. x et xi. Pressé de rétracter ces thèses, Lefèvre s’y refuse et finit par obtenir du roi qu'il évoque directement ù son tribunal la querelle pendante entre lui et la Eaculté. Dans une lettre pleine dc louange pour le vieil humaniste « une des gloires dc la France >, le roi interdit à la faculté de supprimer le livre ou dc procéder ultérieurement contre lui. Texte dans Toussaint du Plessis, Histoire de ΓÉglise de y féaux, Paris, 1731. t. n. p. 282. 2. La lutte ouverte contre Lefèvre.— Mais les événements se précipitaient. S’ils avaient peut-être tort d’accuser bruyamment Reuchlin, Érasme et Lefèvre même dc n’êtrc que les fourriers dc la Réforme, les théologiens avaient le droit, qui plus est. le devoir dc signaler l’invasion en France des idées luthériennes. La cour ellemême au printemps de 1523 commençait à s’inquiéter; ordre avait été donné dc brûler les livres dc Luther; en octobre dc la même année, la régente, Louise dc Savoie, écrivait à la Faculté dc théologie, pour lui demander les moyens d’extirper l’hérésie. La Faculté saisissait avec empressement cette occasion et le 7 octobre 1523 transmettait sa réponse. Elle proposait un certain nombre dc mesures dc salut public, mais ne pouvait s’empêcher dc faire remarquer que la répression dc l’erreur aurait été dès l'abord plus clllcace, si l’autorité royale n’avait pas interrompu elle-même diverses 150 poursuites · par plusieurs évocations des causes con­ cernant la Foy, comme d'un livre composé par Maître Jacques Fabri (Lefèvre) et dc ceux dudit de Bcrquin, qui sont choses au jugement dc tous gens savant et non mal affectés, très pernicieuses et périlleuses pour ceux qui en sont causes. Car c'est par inventions subtiles defiendre les Délinquants et nourrir les erreurs et héré­ sies. > Voir le texte dans Duplessis d’Argentré, op. cit., t. π b, p. 3 et 4. L'évolution dc la politique dc François Ier, qui. durant l'année 1521, sc rapproche du pape Clément V II, était bien faite pour encourager les défenseurs dc l’orthodoxie dans la lutte contre une hérésie qui s'affir­ mait dc plus en plus entreprenante. Dans les dernières semaines dc 1521 et les débuts dc 1525, les luthériens, disséminés sur le territoire français, ne sc contentent plus dc professer paisiblement leurs opinions : ils deviennent agressifs, à l’endroit des pratiques catho­ liques. A Meaux, une annonce de l'évêque prescrivant un jeûne est lacérée et remplacée par un placard où le pape est traité d’Antéchrist; des formules de prières sont également mises en pièces. Guillaume Briçonnct sc voyait incapable de contenir dans les limites qu’il s’était tracées le mouvement dc Reforme. Suspect aux catholiques, bientôt soumis à une enquête, il n’en est pas moins considéré par les luthériens comme un ennemi. La situation de Lefèvre à Meaux sc faisait elle aussi dc plus en plus difficile. Elle devint intenable dans l'été dc 1525, lors de la vive réaction antiprotestantedont le désastre dc Pavfe, 25 février 1525, allait donner le signal. Dès l’automne de 1521 le parti dc la régente était pris; seule déposi­ taire, après la capture de François I*f, de l'autorité royale, elle va mener, dc concert avec le Parlement et la Sorbonne une lutte vigoureuse contre le luthéra­ nisme envahissant. Fin mars, le Parlement crée une commission de quatre juges-inquisiteurs, qui reçoivent du pape, le 20 mal. les pouvoirs apostoliques.Tout de suite le groupe de Meaux est visé; les juges-inquisiteurs viennent dans le diocèse informer contre les nombreux hérétiques qui s’y découvrent; l’évêque lui-même est sommé dc comparaître; Caroli. Mazuricr, Roussel. Lefèvre, sont décrétés de prise de corps. 3. La retraite de Lefèvre à Strasbourg. — En ces conjonctures il était impossible pour Lefèvre de comp­ ter sur les interventions qui, deux fois déjà, l’avaient soustrait aux représailles dc la Sorbonne. François Ier était prisonnier en Espagne, où Marguerite était allée le rejoindre pour négocier sa mise en liberté. La rapi­ dité avec laquelle le Parlement menait la répression pouvait faire craindre une issue fatale; le groupe de Meaux n’avait qu'un moyen dc sc dérober, la fuite. A la fin d’octobre 1525, Lefèvre, Caroli Michel d’Arande, et Roussel sc réfugient à Strasbourg. A défaut dc leurs personnes on commence aussitôt le procès de leurs œuvres. Les juges-inquisiteurs avaient saisi à Meaux des exemplaires des Épttres et Évangiles pour tous les dimanches dc Cannée; ils les transmirent pour examen à la Sorbonne, qui, le 6 novembre 1525, rendit son verdict: 18 propositions textuellement extraites du livre étaient censurées, la plupart comme hérétiques, les autres comme fausses, téméraires, dangereuses. En conséquence la Sor­ bonne concluait par cette condamnation générale : • Ledit livre renfermant les erreurs susindiquées, parlant mal des bonnes œuvres, prétendant que la satisfaction pour les péchés n’est pas nécessaire au salut, que les lois humaines et les sanctions ecclesias­ tiques sont dc nulle valeur, rejetant de façon schisma­ tique le culte des saints et leurs fêtes, avec les exposi­ tions catholiques de la Sainte Écriture et ce sous pré­ texte de la Divine Écriture même qu’il tire çà et là dans un sens hérétique, ne scandalise pas médiocre- ♦ 151 LEFÈVRE D’ÉTAPLES. SES TRIBULATIONS ment le peuple chrétien ; amène des schismes qui seront Indéracinables, prend à tâche de rappeler les hérésies des manichéens, des vaudois, des widélites ct des luthériens; il est en contradiction manifeste avec luimême, puisqu’il inculque d’une manière continue . l’idée qu’il ne faut rien prêcher au peuple que l’Évangile ct puisque, d’autre part, il n’est à peu près aucune exhortation, contenue dans ledit livre, qui ne soit contraire à l’Évangilc, car ce sont des inventions dia­ boliques et des contrefaçons hérétiques qui y sont ren­ fermées. Et donc ledit ouvrage mérite d’être publique­ ment brûlé devant ce peuple même parmi lequel on a ess lyé de le répandre, avec tous les livres qui lui res­ semblent ct ceux qui l’ont composé, ou l’ont fait lire et prêcher (ceci est évidemment à l’adresse de Briçonnct) ; ces personnes en tout cas doivent, pour réparer le scandale, publiquement i’cxécrcr ct le condamner et spécialement les erreurs ci-dessus énoncées.· Duplessis d’Argcntré, loc. cil., p. 35 à 40. Pourtant du fond de sa prison, François 1° avait, le 12 novembre, envoyé au Parlement l’ordre de sur­ seoir en faveur de Lefèvre ct de scs amis. La régente transmettait ces ordres à qui le droit, en déclarant qu elle ne souffrirait pas que Lefèvre fût molesté ou travaillé à tort. Voir les références aux pièces d’archives dans Imbart de la Tour, t. m, p. 250-251. Rien n’y Ht. Le 29 novembre le Parlement donnait permission aux Juges-inquisiteurs de commencer le procès de Lefèvre. Et les procès de ce genre ne sont pas de vains simulacres; plusieurs exécutions ont lieu dans l’hiver de 1525-1526. Ce n'était donc pas prudence exagérée que la fuite de Lefèvre ct de ses amis. A Strasbourg ils étaient parfaitement à l'abri. Au moment où ils y arrivaient, la Réforme y battait son plein, la messe se disait déjà en allemand, ou même ne sc disait plus; dans plusieurs églises le service évangélique était déjà introduit; les religieux commençaient à quitter leurs couvents, certains prêtres s’étalent mariés. Aussi les fugitifs trouvèrent-ils bon accueil auprès des chefs du mouvement réformiste strasbourgeois, spécialement auprès de Capiton. Ils crurent neanmoins devoir garder un incognito d’ailleurs assez transparent. Celte mesure de precaution leur semblait néces­ saire pour que, s’ils rentraient en France, on ne pût leur reprocher des compromissions avec des person­ nages qui étaient dès lors en rupture ouverte avec l’Eglisc. De leur côté les réformateurs strasbourgeois ne semblent pas témoigner pour les < évangélistes > de Meaux un très grand enthousiasme. Capiton écrit à Zwingle, le 20 novembre : < Farci, Jacques d’Étaplcs, Gérard Roussel..., tous français et mes hôtes te sa­ luent... La tyrannie des théologiens les a chassés de France. » Zuinglil opera, édit. Schulthess, t. vu, p. -138. Ce n'est pas très compromettant. Mais, s’ils demeuraient plus ou moins en marge du mouvement réformiste, les gens de Meaux ne laissaient pas d’ob­ server avec beaucoup d’intérêt, disons même de sym­ pathie, la façon dont se réalisaient à Strasbourg plu­ sieurs de leurs idées favorites. Pour Lefèvre nous n’avons pas de renseignements positifs, mais la cor­ respondance de Roussel tant avec Brlçonnct qu'avec Nicolas Lcsueur, l’élu de Meaux, est particulièrement instructive. S'il fait, au moins quand il s’adresse à l’évêque, quelques légères réserves sur les réformes les plus radicales, Roussel n’en exprime pas moins son admiration pour la manière dont s’annonce à Strasbourg le pur Evangile, dont se célèbre le nou­ veau culte ; et cette admiration ne laisse pas d’être fort inquiétante Voir Herminjard. Correspondance des Réformateurs, t. t, p. 406, ill, 433. On ne sau­ rait donc nier que le séjour des gens de Meaux à Strasbourg n’alt contribué à accentuer encore chez 152 eux la tendance réformiste. L'accentuation des idées « protestantes » dans le Common taire de Lefèvre sur les Epîlres catholiques s’explique dès lors parfaite­ ment. Sur le séjour à Strasbourg, voir A. Cl orval, Strasbourg et la Réforme française, dans Revue de ΓHistoire de VEglise de France, t. vu, 1921, p. 139-160. 4. Lefèvre à Blois. — Le 17 mars 1526, à Bayonne, François Ier était échangé contre scs deux fils aînés, dont la présence en Espagne garantirait l’exécution du traité de Madrid. Quelques jours apres, le roi était à Paris. En même temps qu’il faisait suspendre le procès contre Berquin, il prenait les mesures nécessaires pour que Lefèvre ct Roussel pussent rentrer en France. Mais le séjour à Meaux n'était plus possible. Étroitement surveillé par le Parlement ct la Sorbonne» sérieuse­ ment effrayé par l'allure qu'avait prise en son diocèse le mouvement réformiste, Briçonnet ne songeait plus qu’à se faire oublier. Paris n'était pas plus sûr pour Lefèvre, la manière dont le Parlement agissait à l’égard de Berquin, malgré les vigoureuses interven­ tions du roi, montrait ce que l'on pouvait craindre du zèle des magistrats. C’est dans l'entourage immé­ diat du souverain que la sécurité était le plus com­ plète; Lefèvre fut installé au château de Blois, rési­ dence ordinaire de la cour, et chargé du soin de la < librairie ·, en même temps que de l’éducation des enfants de François Irr. Peu de temps après, Roussel venait le rejoindre, ayant été nommé aumônier de Mar­ guerite, laquelle venait d'épouser, le 24 janvier 1521, le roi de Navarre et résidait d’ailleurs à la cour de France. Ainsi les deux amis se retrouvaient, et il semble bien qu’ils aient travaillé ensemble, durant le séjour à Blois, à la traduction des homélies de saint Jean Chrysostomc sur les Actes des Apôtres. C’est à Blois encore que Lefèvre prépara la version française de l’Ancicn Testament dont nous avons parlé, col. 146. Mais, si la personne de Lefèvre était à l’abri, son œuvre n’en continuait pas moins à attirer les colères des théologiens. 11 n'y avait pas à tenir grand compte des attaques du chartreux Pierre Le Couturier. Petrus Sutor, qui, en 1523, avait remis sur le tapis la question du triple mariage de sainte Anne, et qui, en 1525, s’était exercé contre les traductions de la Bible : De tralatione Bibliœ ct novarum reprobatione interpre­ tationum. De plus grave conséquence étaient les cri­ tiques véhémentes que faisait de Lefèvre (et d’Érasme) le syndic de la faculté de théologie, Beda. Le 28 mai 1526, paraissaient Annotationum Natalis Beda... in Jacobum Fabrum Stapulcnsem libri duo et in Desid. Erasmum Rolerod. liber unus qui ordine tertius est. Primus in Commentarios ipsius Fabri super Epp. B. Pauli. Secundus in ejusdem Commentarios super IV Evv. Tertius in Paraphrases Erasmi super eadem quatuor Evv. et omnes aposlolicas Epp. La préface sc terminait par ces mots : · Si la secte des misérables luthériens avait tiré son nom, comme cela aurait dû être, de son premier fondateur, je ne sais s’il aurait fallu la nommer luthérienne, d’après Luther, ou plutôt fahriste d’après Lefèvre.· Érasme, dès le 14 juin, avait saisi de cette querelle le Parlement, puis le roi. Son intervention amena François Ier à prendre une fois de plus la défense de Lefèvre. Le 3 août, il écrit au Parle­ ment, qu’il a soumis à des juges spéciaux l’examen des livres des deux auteurs attaqués, et qu’il ne tolérerait pas la circulation des pamphlets de Beda. Il fallut du temps pour amener à composition le vindicatif syndic, ct le roi dut, le 18 mars 1527, citer devant lui la Sor­ bonne, pour lui demander raison de scs attaques contre scs protégés. Voir pour les références aux pièces d’ar­ chives Imbart de la Tour, t. in, p. 257-259. Ainsi les derniers mois de 152G ct le début de 1527 voient François I·» revenir à cette politique de conci­ liation qui est proprement la sienne. Pour lui il ne 153 LEFÈVRE D’ÉTAPLES. SES TRIBULATIONS Vagit pas de favoriser le luthéranisme ct ceux-là sc trompent lourdement parmi les contemporains qui voient en lui un protecteur tout désigné de la Réforme protestante; plusieurs exécutions d'hérétiques déclarés eurent lieu à ce moment, qui montrent bien que le roi ne souffrirait pas les attaques portées contre l'insti­ tution catholique. Mais François Ier entend (pic Ton sépare nettement In cause de l'humanisme chrétien de celle de l’hérésie; d'aucune manière il ne permettra que, sous prétexte de défendre la foi, les fiaircurs d'hétérodoxie attaquent des personnages recomman­ dables par leur savoir cl leur piété. Les complications de la politique intérieure vont leforccr néanmoins, dans les derniers mois de 1527, à subir les injonctions plus ou moins déguisées des défenseurs attitrés de la foi catho­ lique En juillet, le Parlement insiste sur la nécessité d’extirper l’hérésie; Un décembre, l’Assemblécdu clergé renchérit encore sur ces demandes, ct les conciles provinciaux qui sc tiennent dans tout le cours de 1528 insistent sur la même idée. Celui de la province de Sens, réuni à Paris du 3 février au 9 octobre, formule la doctrine catholique en face du protestantisme, mais sc préoccupe en même temps d'organiser la répression et de commencer la véritable réforme de l’Églisc. On remarquera les allusions assez transparentes que ren­ ferme la préface aux méthodes et aux tendances des humanistes. Mansi, ConciL, t. xxxn, col. 1156 E. Et il n'est pas impossible que les théologiens du concile aient songé à telles expressions de Lefèvre en rédigeant les divers décrets dogmatiques, ct surtout en signalant les propositions condamnables les plus en vogue parmi les novateurs. Voir MansI, col. 1178-1179; il y aurait intérêt à comparer cette dernière liste avec les propo­ sitions extraites par la Sorbonne, des · Épîtres ct Évangiles des dimanches ». D'ailleurs, afin que nul n’en ignorât, Beda s'efforçait de compromettre Lefèvre autant qu’il lui était possible. En février 1529, parais­ sait sous le nom du syndic une Apologia adversus clandestinos luthcranos, destinée à mettre en lumière les hérésies dont regorgeait, à scs dires, toute l’œuvre de Lefèvre. Sur deux points surtout l’humaniste avait erré : sur l'honneur dû aux saints ct sur la justifie «tion par la foi sans les œuvres. De plus Lefèvre semblait nier aussi la coopération que donne la volonté humaine à la grâce divine, et considérer l’homme, aux m dns de I lieu, comme un être purement passif. Clairement Beda appelait contre son adversaire les rigueurs du bras séculier; la gloire du roi. le bien du royaume exigeaient que l’on tirât des hérétiques, francs ou larvés, une éclatante vengeance. 5 Lefèvre il Nérac. Sa mort. —Ce n’étaient point là des violences verbales. Le 17 avril 1529, Berquin mon­ tait sur le bûcher, auquel la protection de François Ier. l’amitié de Marguerite de Navare avaient été impulssmts à l’arracher. Cette exécution n'était pis isolée. Lefèvre comprit, ou ses amis lui lirent comprendre, que la cour même de François Ier n'était plus pour lui un lieu de tout repos. En 1529 ou 1530 (il est Impossible de préciser la date) le vieillard sc retirait à Nérac où Marguerite tenait maintenant d'ordinaire sa cour. Là du moins, en terre navarraisc, il était complètement à l'abri des poursuites de la Sorbonne et du Parlement. Le zèle de Beda ne put s’épancher que contre la protectrice de Lefèvre. Il s’exerça également contre Housse), qui, toujours aumônier de Marguerite, avant de devenir, en 1535, évêque d’Oloron, revint prêcher le carême au Louvre en 1533 et 1531. Il Unira d’ailleurs par en cuire au terrible syndic, qui, en juin 1535, sera condamné à l’exil ct à faire amende honorable. Lefèvre ne sera plus directement mêlé à cette agitation, ce qui ne veut pas dire qu'il sc désintéressât des affaires reli­ gieuses de la France, (’.'est à Nérac qu’il reçut, en avril 1531, la visite du jeune Calvin. Il n’est pas inutile 154 de rapporter ce que dit de cette entrevue du futur réformateur avec le vieil humaniste Florimond de Raernond, « Calvin, dit celui-ci, se dérobe et sc coule à Nérac pour voir Roussel ct le Fèvre, tous deux bien aimés et favoris de la reine de Navarre : Ce bon vieil­ lard, dit Bèze, parlant du Fèvre, vit de bon ail ce jeune homme, comme présageant que ce devrait être l'auteur de la restauration de ΓÉglise en France. · (Voir le texte latin dans l'édit de Calvin du Corpus Reformator., J. Calvini Opera, t. xxi, p. 123). Il ne dit pas qu'il fut visiter Roussel... Calvin lui communiqua ses écrits ct le projet de son Institution, tiré dans Angoulême, lui découvre le dessein qu’il avait de rétablir ΓÉglise en sa première pureté, disant qu'il fallait raser tout rès pied, rès terre, pour bâtir un nouvel édifice. Roussel, comme il a dit souvent, tout étonné qu'une si vieille mal.ee eût pu tomber en un si jeune, tâcha de le ramener à la raison, disant qu'à la vérité il était nécessaire de net­ toyer la maison de Dieu, l'appuyer, mais non pas la détruire; qu'enfin lui ct les autres s’enseveliraient sous la chute et abatis de celle qu’ils pensaient ruiner. J’ai vu des mémoires écrits de la main de Roussel, sur l'opinion de Calvin touchant la Cène, qui montre assez combien il était éloigné de son ami.... Le Fèvre sc laissait plus aller aux opinions de Calvin, qu’il voulut pourtant retenir pour la crainte qu'il avait que cet esprit bouillant ne mit tout en désordre, lui donnant au départ ce conseil, de régler scs opinions à celles de Mélanchthon. » Histoire de la naissance, progrès et déca­ dence de l'hérésie de ce siècle, Rouen, 1623, I. VIL c. xvn, p. 921-922. On sait que, le 23 août 1535, Jean Calvin rédigeait la lettre dédicatoirc de l’Institution chrétienne au roi François I*r. Mais vraiment ce serait exagérer la portée de l'anecdote précédente que de voir, comme le fait Graf. un lien quelconque entre les con­ seils du vieux Lefèvre ct la publication du célèbre manifeste. Au contraire, l'on comprend au mieux toute la signification des paroles du vieil humaniste, si l'on remarque que, tout justement à cette date d'avril 1531, des négociations sont entamées, par l'intermédiaire du roi François Ier, entre Mélanchthon ct ΓÉglise romaine, pour la reconnaissance d’un certain nombre des réformes indispensables. Rome, à ce moment, sc montrait prête à reconnaître quelques-unes des deman­ des des réformateurs modérés. Est-il interdit de penser que la cour de Nérac, ait etc au courant des négocia­ tions menées par la cour de France? On comprendrait alors tout le sens du mot de Lefèvre à Calvin : régler ses opinions à celles de Mélanchthon. Les conseils de l’humaniste n'auraient en somme diffère qu’en appa­ rence des avertissements donnés à Calvin par Rousse) M. Imbart de la Tour a fuit remarquer avec beau­ coup de finesse que ces négociations pacifiques furent précisément traversées par les efforts du groupe de Farci; il a montré comment Vafjaire des placards (octobre 1531) fut justement organisée pour réveiller, par une provocation retentissante, les querelles reli­ gieuses sur le point de s’assoupir. — La Navarre ne connut pas la sanglante réaction qui fut amenée par cette triste affaire. Lefèvre cependant dut. comme d’autres bons esprits, regretter cette explosion qui semblait mettre un terme aux espoirs de tous les réfor­ mistes. Et c’est en ce sens, nous semble-t-il. qu’il faut comprendre une anecdote relative à scs derniers moments, qu’il paraît bien difficile de rejeter complète­ ment. Elle fut racontée par le roi et la reine de Navarre à Thomas Hubert Léodius, ministre de l’électeur palatin Frédéric IL lequel se trouvait à Paris en 1538. Lors d’une visite que le roi ct la reine de Navarre faisaient à l’électeur, on vint à parler de la mort de Lefèvre, et voici ce qu’en aurait dit le roi : « Un jour la reine l’envoya prévenir qu’elle voulait dîner avec lui, avec quelques autres savants aux conversations 155 LEFI'VBE D’ÉTAPLES. SES T B IB IJ I. A T I () NS desquels elle prenait le plus grand plaisir. Or pen­ dant le repas Lefèvre fut pris d’une soudaine tristesse et se mit A pleurer. Prié d’en dire la cause et querellé par la reine, qui sc plaignait de trouver chez lui la tristesse alors qu’elle était venue y chercher la gaieté, il finit par répondre: « Comment pourrais-je être gai, ou réjouir les autres, moi le plus coupable des êtres que la terre ait portés ?·— « Mais quel grand crime avez-vous pu commettre demanda la reine, vous, qui toujours avez mené une vie si sainte?·— Et lui : «Me voici arrivé à l’âge dc 101 ans, ayant conservé ma virginité, et je ne me souviens point d’avoir rien commis qui me fasse craindre dc quitter ce monde, sauf une seule chose, qui, Je l’espère, peut s'expier. · Et sur les ins­ tances dc la reine, il finit par expliquer su milieu de ses larmes : « Comment pourrai-je paraître devant le souverain tribunal de Dieu, moi qui ai instruit purement et sincèrement dans le saint Évangile de son Fils un grand nombre dc gens lesquels, ayant suivi ma doctrine ont supporté avec constance mille tourments et la mort même. Et mol, pauvre docteur sans constance, je me suis enfui; à mon Age, comble dc jours comme Je l’étais, je n'aurais dû craindre nulle mort; la mort, J’aurais dû la désirer ardemment, et je m’y suis soustrait en cachette; honteusement j’ai abandonné le commandement dc mon Dieu. » La reine aurait tenté de le rassurer, en lui parlant dc l’infinie miséricorde dc Dieu; les assistants abon­ daient dans le mêmes sens. Un peu réconforté, il dit enfin : « Il ne me reste donc plus qu’à partir vers Dieu, après avoir fait mon testament, qu’il ne faut plus différer, car je sens que Dieu m’appelle. » Et les yeux fixés sur la reine : « Madame, dit-il, je vous ins­ titue mon héritière, mais je délègue ma bibliothèque à votre prédicateur Gérard (Roussel). Quant à mes hardes, et à ce que je puis avoir d’autres, je les laisse aux pauvres. » — « Mais, Jacques, lui dit la reine en souriant, voici un héritage qui ne m’enrichit guère, que m’en reste-t-il? > — < Le soin de le partager aux pauvres. » — · Je le jure, affirma-t-elle, voilà qui me plaît davantage que si mon frère, le roi de France, me faisait son héritière. » Ces paroles le rassérénèrent : «Mais, dit-il, j’ai besoin de quelque repos. Continuez et portez-vous bien, » et il alla s'étendre sur un lit proche dc là. On le croyait endormi, quand s’appro­ chant delui on remarqua qu’il avait rendu son Ame à Dieu. · Texte latin dans Hubert Thomas Lcodius, Annalium de vita et rebus gestis,.., Friderici II li­ bri XIV, Francfort, 1624, p. 229-230. Le fond du ré­ cit, malgré les critiques très vives auxquelles l’a sou­ mis Bayle, Dictionnaire historique, art. Flure, pourrait être authentique. Les très lourdes préoccupations que dut causer à Lefèvre l’échec dc toute la politique réformiste ont bien pu se traduire, à scs derniers moments, en d’anxieuses interrogations, en des scru­ pules de conscience. Mais de quelle nature étaient ces scrupules? Que l'auditeur des souverains dc Navarre ait traduit à sa manière et dans le sens favorable à la Réforme des paroles ayant une autre signification, cela n'a rien d’étonnant. On dira la même chose d’une note griffonnée au dos d’un billet écrit par Michel d’Arandc,évêque dc SaintPaul-Trois-Chûteaux, à Farci pour lui annoncer la mort de Lefèvre. Cette note, a-t-on prétendu, est dc la main de Farel. En admettant, ce qui n’est pas démontré, l’exactitude de cette affirmation, on devra voir dans le récit que fournit ce papier, la réaction personnelle du fougueux réformateur au récit dc la mort dc son vieux maître. Voici le texte de la note en question : • Jacques Lefèvre d’Étaples, soullrant dc la maladie qui l’a enlevé, fut, durant quelques jours, tellement effrayé à la pensée du jugement dc Dieu, qu’il ne ces­ sait de répéter que c’en était fait dc lui : « J’ai encouru. 156 disalt-il, la mort éternelle pour n’avoir pus osé con­ fesser publiquement la vérité. » Nuit et jour il ne ces­ sait dc faire entendre celte plainte. Gérard Roussel l’exhortait à sc rassurer et à mettre sa confiance dans le Christ; Lefèvre répondait : « Nous sommes damnés; nous avons tenu cachée la vérité que nous devions professer et attester devant les hommes. · C'était affreux de voir un vieillard si pieux en proie A de telles angoisses et à ce point terrifié par la crainte du juge­ ment divin. Mais finalement, affranchi de toute crainte il sc reprit A espérer et s’en alla au Christ. · Texte latin dans Hcrminjard, Correspond, des rtc ou mémoire sur l’ordre ct l’objet des études ecclé­ siastiques au séminaire Saint-Sulpice. Elle a été publiée par M. Méric dans son Histoire de M. Ém-ri/, 1 in-8®, Paris, 1885, 1.1, p. 19-24. Voir la biographic de M. Legrand dans la préface du truité /)· «ûtentfa Del publié après In mort de l’auteur par M Jean Montaigne: L Bertrand, Bibliothèque sulpiclenne, 1-tr ·. 19 t î. p 381-394. E. Levesque. LEQRAS Antoine (1680-1751) naquit à Paris en 1680 ct entra à la congrégation de l’Oratoire qu’il abandonna bientôt. Il était très versé dans les ques­ tions d’érudition touchant l’Écriture ct les Pères, cl il lit paraître, sous le voile de l’anonyme, un grand nombre de traductions 11 mourut le 11 mars 1751. L-s ouvrage» de Legras sc rapportent surtout à la théologie positive; on peut citer : Givrages des saints 168 Pères qui ont vécu du temps des apôtres, contenant la lettre de saint Barnabé, le Pasteur d*Hermas, les Lettres de saint Clément, de saint Ignace et de saint Polycarpe avec des notes, in-12, Paris, 1717. Les remarques qui accompagnent le texte sont pleines d’érudition, mais d'une érudition qui, de nos Jours, serait en défaut sur bien des points. — Les livres apocryphes de ΓAncien et du Nouveau Testament, en latin et en français, avec des notes pour servir de suite à la Bible de M. de Sacy en 21 volumes, 2 vol. in-12, Paris, 1712. Ce travail se trouve déjà dans le t. iv de Le Maistre de Sacy, qui avait publié la Bible en 1 vol. in-fol., 1717. Les deux volumes de Legras renferment les III* ct IV· livres d'Esdras.les IIP cl IV· livres des Macchabées, l’Épltrc de saint Paul aux Laodicécns, l’Épllrc catholique de saint Barnabé, le Pasteur d’Hcrmas, les Épitres de saint Clément, de saint Ignace ct de saint Polycarpe et l’Épltrc à Diognètc. Comme on le voit, une grande partie de cet écrit ne fait que reproduire l’ouvrage publié en 1717. — Épitre à Diognètc... ouvrage du l*r siècle, traduit de l'original grec, in-12. Paris, 1725. L'épltre aurait été composée, d’après Legras, vers l’an 70. — Apologie, de M. Nicole, écrite par lui-même, sur le refus qu’il fit en 1679 de s’unir avec Arnmild. in-12, Amsterdam, 173 L Cet écrit fut édité par Legras. — Les vies des grands capitaines grecs ct romains de Cornélius Nepos, in-12, Paris, 1729. ’ Michaud, Biographie universelle, t. xxm, p. 612-643; Hœfcr, Nouvelle biographie générale, t. xxx, col. 111-142; Quérard, La France littéraire, t. v, p. 10. J. Cahhevhb. 1. LEGROS Charles-François (1711-1790), na­ quit à Paris en 1711. La thèse qu’il soutint le 1 sep­ tembre 1737, en Sorbonne, fut condamnée par le Parlement, parce qu’il plaçait l’autorité ecclésiastique au-dessus de l’autorité civile. Il fut docteur le 2 juin 1739 ct professeur au Collège de Navarre, puis principal de ce collège. Chanoine de la Sainte-Cha­ pelle, il échangea ce canonical contre la prévôté de Saint-Louis du Louvre en 1770; plus tard, il fut curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, abbé de Saint-Acheul au diocèse d’Amiens, ct grand vicaire de Reims en 1760. En cette année, il fut député à l’Asscmbléc du clergé. Il lutta contre les théories sociales des philo­ sophes et des économistes dont il put voir les premiers succès. Il mourut le 21 janvier 1790. « Tous les ouvrages de Charles Legros ont paru sous le pseudonyme de Solitaire. On peut citer : Analyse des ouvrages de Rousseau de Genève et de M. Court de Gébelin, auteur du Monde primitif, in·8°, Genève et Paris, 1785;un peu plus tard,à la demande de quelques amis, il publia un Examen des systèmes de J.~J. Rous­ seau, et de M. Court de Gébelin, pour servir de suite à l'Analyse de leurs ouvrages, in-8°, Genève ct Paris. 1786. Dans ces deux écrits, Legros examine en détail les 9 volumes de Gébelin et les deux discours de Rous­ seau à Dijon en 1750 et 1754, sur l’origine ct les fon­ dements de l’inégalité parmi les hommes et son Émile Legros discute les théories de ces deux auteurs sur « la route du bonheur et la perfectibilité de l’espèce humaine ». — Analyse de l'antiquité dévoilée, du despo­ tisme oriental et du christianisme dévoilé, oeuvres pos­ thumes de Boullanger, ln-8°, Genève ct Paris, 1788. Ces ouvrages dont Legros fait une longue analyse sont en partie, l’œuvre du baron d’Holbach, ct, d’après Legros, nc sont que des hypothèses gratuites qui attri­ buent au déluge et au déluge seul tout le mal qui existe dans le monde · tant en religion qu’en politique ct en morale ». — Analyse et examen du système des philo­ sophes économistes, in-8°, Genève ct Paris, 1787; Legros critique en détail le fondement de ces systèmes qui est 1 le besoin physique, créateur de l’ordre social. — I Ex tTiîn du système politique de M. de Necker; Mémoire 169 LEGROS (CHARLES-FRANÇOIS) — LEGROS (NICOLAS) 170 joint à la lettre écrite au roi par M. de Calonne, ίη·8°, I par Legros, nu moment de son premier exil. a pour s !.. 1789. Dans cet écrit qui eut beaucoup de succès but de prémunir les fidèles contre la bulle qui est ct froissa vivement Neckcr, Legros combat les Idées contraire ù la doctrine certaine de l’Église. — bu politiques ct financières de Neckcr ct répond à la renversement des libertés de l’Eglise gallicane dans lettre que M. de Calonne, alors en disgrâce en Angle- l'affaire de la constitution Unigenitus, 2 sol. in-12, terre, avait écrite de Londres au roi, le 9 février 1789. s. !.. 1716. La première partie signale les abus du jugeEn 1762, avaient paru des Extraits des assertions ment porté à Rome par la constitution, ct l'auteur en dangereuses ct pernicieuses en lout genre que les soi compte trente; la seconde partie expose les abus de la disant jésuites avaient dans tous tes temps et persévérant· prétendue réception de la bulle en France, ct Fauteur ment soutenues et publiées dans leurs livres avec Tappro- en compte quarante et un; VHistoire du livre des button de leurs supérieurs ou généraux, 1 vol. in-4®, Réflexions morales déclare que le Mémoire qui termine ou 4 vol. in-12, Paris, 1762. Le 28 octobre 1763, Far- le t. n * est singulièrement recommandable par sa chcvêque de Paris, Christophe de Beaumont, publia netteté, .sa justesse ct sa précision », car il distingue une Instruction relative aux attein ts portées à l auto- · le Saint-Siège, la cour de Borne et la personne du rité de TÉgllse par les jugements des tribunaux sécu- pape ». P. 184. — Trois mémoires pour tes curés, les tiers dans Ta/faire des jésuites. La plupart des évêque s chanoines et les docteurs de Reims appelants comme accordèrent leur approbation ù cette Instruction, mais d'abus des ordonnances de M l'archevêque de Reims des trois prélats se séparèrent : l’évêque de Soissons, 3 octobre et 9 décembre 1716 et 26 mars 1717, au sujet Filz-Jamcs, publia un Mandement contre les Assertions de ta Constitution, in-12, s. L, 1717. Legros raconte à dans lequel il loue la sagesse des magistrats ct recoin- sa manière les incidents très violents qui eurent lieu mande à son clergé d'instruire le peuple sur les quatre dans le diocèse de Re»ms. Histoire du livre des Réarticles de 1682, « vérités saintes qui font partie du flexions morales, t. vi, J lxii, p. 24-86. L’auteur défend dépôt sacré que Jésus-Christ a confie à ses apôtres. · les droits du clergé du sccord ordre dans les a flaire s de Legros intervint et communiqua à la commission des l’Église et la liberté des écoles nu sujet des opinions évêques chargés d’examiner cette affaire un Mémoire théologiques ct spécialement des * fables ultramonpour prouver que l'évêque de Soissons a passé les bornes talncs »; Legros reprit cette thèse dans le Mr moire de renseignement épiscopal Picot, Mémoires pour servir sur les droits du second ordre, In-12, s. L, 1718— Tenon­ ti T histoire ecclésiastique pendant le x VHP siècle, édit. dation des erreurs enseignées dans le nouveau 'erra­ tic 1855, t. iv, p. 77-78, 132-139. naire des jésuites de Reims, 1718. — Mémoire tur Michaud, Biographie universelle, t. xxm, p. 649; Féret. appel au futur concile, in-12, s. L, 1718; Legros vevt la Faculté de théologie de Paris ct ses docteurs les plus I prouver que I appel est legitime et parfois ni cessant , célébrés, Époque moderne, Paris, 1910, t. vu, p. 63-72. or 1 appel présent de la bulle est tout a fait dars ,r J. CARREY HE. second cas. — Lettres à M. Tévêque de Soissons sur les 2. LEGROS Nicolas(1675-1751) naquit A Reims promi jaitcs à l’Église, écrites du 31 j en décembre 1675 et commença ses études dans sa au 24 juin 1724 ct réimprimées à Amsterdam en 1738. ville natale où il obtint de grands succès; puis il vint Dans ces lettres, Legros prétend que des vérités tris à Paris où il resta peu de temps; revenu à Reims, il importantes peuvent être méconnues ct mime compoursuivit scs études de théologie cl reçut le sous- battues par le plus grand nombre ct placées min.e diaconat en 1698. Dans une thèse, il attaque très parmi les erreurs condamnées (Première lettre du vivement la doctrine moliniste de la grâce. L’arche- 31 juillet 1723); par suite, le plus grard nombre, vêque de Reims, Le Tellier, lui confia la direction du même uni au chef de l’Église, peut errer (Seconde petit séminaire de Saint-Jacques; il reçut le sacerdoce lettre du 1er septembre 1723); aussi l’acceptation de la en septembre 1700 et fut docteur en 1702. Chapelain Constitution par le plus grand nombre n’apporte de Notre-Dame, puis chanoine de Saint-Symphoricn aucune preuve en , 7 avriI 1735. La vérité des miracles démontrée de M. de Montgcron; les trois vol. in-4° des Œuvres de M. de Montpellier, les Dans cet écrit se trouvent des attaques très violentes Mémoires de Port-Royal de .MM. Fontaine, du Fossé et à l’endroit delà bulle Unigenitus qui est · un décret monstrueux » contre des gens dont Legros vante · la Lancelot; La vérité rendue sensible, édit, de 1742. Parmi les papiers de Legros, on trouva une Relation simplicité, la douceur, la patience», à l’endroit de l’épis­ copat* avili et élevé à des sources empoisonnées. > Im­ en forme de journal de son voyage à Rome en 1725 et 1726 primé d’abord séparément, ensuite à la tète des Nou­ dans laquelle, écrivent les Nouvelles ecclésiastiques, loc. cit., il y a « des anecdotes curieuses et, en particu­ velles ecclésiastiques (édition de Hollande) et enfin en tête du Recueil des discours de chaque année, i mpri mé de lier, des preuves certaines de la falsification du décret nouveau en 1748, ce discours fut comblé d’éloges par du concile romain sur la Constitution. » l'évêque de Scnez, qui écrivit à l’auteur le 20 fé­ Michaud, Biographie universelle, t. xxni, p. 648-649; vrier 1736, Lettre 854, t. v, p. 312-315, et le félicita Hœfcr, Nouvelle biographie générale, t. xxx, col. 448-449; en particulier d’avoir tracé le portrait vrai de l’appe­ Quérard, La France littéraire, t. v, p. 113-114; Nouvelles lant; d'ailleurs Legros compléta son travail dans une ecclésiastiques des 20 janvier et 6 février 1753, p. 17-21, Lettre à l'auteur de l'écrit intitulé : Système du mélange donnent une notice biographique et In liste de scs ouvrages; Moréri, Le grand dictionnaire historique, art. Gros, t. vi b, confondu ou Suite de ce discours, in-4°, s. 1., 1737. — p. 396-397. Méditations sur l’Épttre aux Romains, 2 vol. in-12, J Carreyre. Paris, 1735. — Éclaircissement dogmatique et histo­ LEHEN (Édouard do), né à Saint-Malo en 1807, rique sur la contrition, inséré dans le premier volume admis au noviciat des jésuites en 1834, maître des des Mémoires de Lancelot pour servir à l'histoire de novices à Issenheim, acquit un renom durable par M. de Sainl-Cyran, in-12, Cologne, 1738. — La sainte Bible, traduite sur les textes originaux avec les diffé­ ses divers traités d’ascétisme : Instructions sur les scrupules. Vannes, 1850; Méthodes pour l'oraison, rences de la Vulgate, in-8°, Cologne, 1739. — Lettres Paris, 1852; La voie de la paix intérieure, Paris, 1855, théologiques sur l'usure contre le Traité des prêts de nombreuses éditions et traductions. — Il convient de commerce, in-12, Cologne, 1740. Ces lettres, au nombre rappeler aussi scs Institutiones logica, Paris, 1855, de vingt-six, valurent à leur auteur les félicitations de souvent rééditées. Le P. de Lchcn mourut à Angers, l’évêque d’Auxerre, Caylus. Lettre du 9 mars 1740. — le 12 décembre 1867. Très humbles et très respectueuses remontrances des fidèles qui sont vexés par divers ecclésiastiques au sujet Sommervogel, Bibliothèque de la Cie de Jésus, t. iv, de la constitution Unigenitus, adressées à Nosseigneurs col. 1666; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. v, col. 1419. P. Bernard. les évêques de France, in-12, Cologne, 1741. C'est une réédition d’un écrit paru en 1738 et dont parlent les LEHMKUHL Augustin, un de nos plus émi­ Nouvelles ecclésiastiques du 6 décembre 1738, p. 196, nents moralistes contemporains et des plus appréciés, et du 26 décembre 1710, p. 207-208; on y fait l’apo­ né à Hagen, en Westphalie le 23 septembre 1831. logie des appelants qui ne sont ni des hérétiques, ni entré au noviciat des jésuites de la province d’Alle­ des schismatiques, ni des excommuniés, ni des hommes magne le 15 octobre 1853, témoigna dès le début un opiniâtres ou perturbateurs de l'ordre public, mais qui goût prononcé pour les études sociologiques et morales. défendent la vérité compromise par la Constitution. — Scs premiers articles dans les Stimmen sur le droit de Défense de la vérité et de l'innocence outragées dans la propriété dans l'Église et la nouvelle législation prus­ lettre pastorale de Mgr de Charancé, évêque de Mont­ sienne, sur le droit des évêques cl la mission cano­ pellier, en date du 21 septembre 1740, in-4°, Utrecht, nique, sur l'obéissance aux lois de l'État, sur la liberté 1744. Le sieur Bonnery, curé de Lansaigncs, diocèse de conscience et la liberté des cultes, furent aussitôt de Montpellier, était mort et on trouva dans ses papiers très remarqués. Son infatigable activité sc porta suc­ un écrit qui contenait des secrets intimes sur le jansé­ cessivement sur toutes les questions d’ordre social qui nisme. L’évêque prit occasion de ce fait pour inspirer mettaient aux prises le travail et le capital, les ouvriers à scs diocésains une horreur profonde pour cette et les patrons. Bien des revendications de la classe hérésie. Legros attaqua cette instruction et s’appliqua ouvrière trouvèrent en lui un ardent défenseur dans à montrer que Jansénius n’a rien innové dans la foi les congrès et les revues, en même temps qu'il publiait et que son système est d’accord avec le thomisme. — ou rééditait des ouvrages de piété, comme le Mois du Méditations sur les six premières Épttres canoniques de Coeur de Jésus, plusieurs fois réimprimé, le Manuale taint Jacques, saint Pierre, et saint Jean, G vol. in-12, sacerdotum universellement connu, et qu’il apportait Paris, 1754. — Explication de l'Apocalypse qui ne fut sa collaboration au Kirchenlexicon rie I lergcnrôthcr pas imprimée, mais dont des copies se répandirent. — et Kaulcn, au Pastor Bonus, à la Theologische prakt. Un Traité de l'Église, en latin, qui circula en copies; Quartalschrift, h la Zeitschrift fûr kath. Théologie, etc. c'est un cours de théologie,dicté par Legros aux élèves 11 préparait entre temps, nu castel de Blljenbeck, du séminaire d’Amersfoort, et que les Nouvelles ecclé­ en Hollande, son grand ouvrage de théologie morale, siastiques du 6 février 1753, p. 24, souhaitent de voir bientôt répandu dans tous les centres d’études : • traduire de bonne main et imprimer en français, Theologia moralis, 2 vol. in-8·, Fribourg-cn-Brisgau, pour être utile à tout le monde. » — Motifs invincibles 1883, volum. i, Continens theologiam moralem gene­ d'attachement à l'Église romaine pour les catholiques et ralem et ex speciali theologia morali tractatus de virtu­ de réunion pour les prétendus réformés. C’est une tibus et officiis vittr Christiana:; volum. n, Continens petite brochure imprimée Λ Tours avec l’approbation theologia moralis specialis partem secundam seu tractatus de M. de Rastignac, et qui avait été composée par de subsidiis vita Christiana·, où il s'attachait avec un Legros à Reims pour des protestants qui y étaient pri­ soin égal 5 l’exposé et ù l’explication des principes sul- 173 LE II M K UHL LEIBNIZ. PRINCIPALES PUBLICATIONS vont In doctrine de saint Thomas d'Aquin cl de saint Alphonse de Liguori, ^es deux grands maîtres, et au développement des applications pratiques dont la solution pouvait faciliter aux confesseurs l’exercice du saint ministère. Chaque année, de ces deux volumes compacts où aucune question théorique ou pratique ne semblait avoir été omise, une édition nouvelle, revue avec soin et enrichie de maints détails, vint attester les services rendus et étendre au loin la répu­ tation de l’auteur. Le souci de tout dire et de tout expliquer, le système adopté de compléter les éditions successives sans les alléger ni les refondre entièrement, ont fini par donner â l'ouvrage un aspect touffu, quelque peu encombré parfois, qui en rend la lecture plutôt ardue; mais l’attention est bien récompensée de sa peine cl dans celle mine inépuisable l’or est partout cl les scories ne comptent plus. Une doctrine sûre, nullement portée aux hardiesses ni aux aventures, nettement orientée vers la pratique, un enseignement substantiel, complet, atteignant tous les détails, telles sont les caractéristiques d’une œuvre qui a eu le plus vaste cl le plus légitime succès cl dont une refonte, mise en harmonie avec le nouveau droit canonique, serait, de même que les Casus conscientur ad usum confessorio­ rum compositi et soluti, Fribourg-en-Brisgau, 2 vol. in-8°, aussi utile que bien accueillie de tous les prêtres et professeurs qui se sont formés Λ cette école. Le P. Aug. Lehmkuhl est mort Λ Valkenburg, en Hol­ lande, en 1918. laissant la réputation d’un infa­ tigable travailleur, d'un parfait religieux et d’un moraliste accompli. P. Bernard. LEIBNIZ Qottfrled-Wiiholm (1646-1716), phi­ losophe et théologien allemand. — L Vie. — 11. Princi­ pales publications (col. 174). — III. Le système philo­ sophique et théologique (col. 175). I. Vie. — Né ù Leipzig d’une famille protestante, Leibniz perdit â l'âge de six ans son père qui avait été jurisconsulte et professeur de morale à l’université de cette ville. Dès l’âge de huit ans il eut accès â la bibliothèque paternelle. Il y apprit, en véritable auto­ didacte, le latin et le grec et lut des ouvrages d’histoire, de droit, de philosophie et de controverses religieuses. Ces lectures variées élargirent son esprit et lui don­ nèrent l’intuition d’une logique nouvelle qui éviterait tous ces malentendus qui séparent les esprits. L’éla­ boration de celte logique perfectionnée l’a préoccupé toute sa vie. En 1661, il entra à l’Univcrsité de Leipzig où il s’initia d’abord â la philosophie ancienne et â la scolastique, puis â la doctrine des · novateurs », Bacon. Gassendi, Hobbes. Galilée, Descartes. Nous le rencontrons ensuite â léna où il fut disciple et admi­ rateur du mathématicien et philosophe pythagorisant Erhard Weigel. Mais c’est vers le droit que se portaient, en attendant,ses préoccupations. H conquit le grade de docteur â l’Univcrsité d’Allorf près de Nuremberg. En 1G67, il entra dans les services de l’Électeur de Mayence et devint conseiller â la Cour souveraine de justice où il prit contact avec les affaires politiques. De 1672 â 1676, Leibniz séjourna â Paris. Ce fut, pour sa formation intellectuelle, une période des plus fécondes, grâce surtout aux relations multiples qu’il y entretint avec les plus grands hommes de l’époque. Les mathématiques retenaient avant tout son atten­ tion. Mais, de son propre aveu, il s’y appliquait ■ seu­ lement pour la perfection de son esprit et pour appren­ dre l’art d’invention et de démontrer », alors que · scs méditations principales étaient sur la théologie. » Klopp, t. IV, p. 45 L Aussi le vit-on entretenir des rela­ tions avec le P. Malcbranche, avec des jésuites, des jansénistes; son admiration pour Pascal le rapprocha du groupe de Port-Royal. Il quitta Paris, en 1676, 174 pour se rendre à Hanovre, où Jean-Frédéric, duc de Brunswick et de Hanovre, venait de lui offrir le poste de conseiller cl bibliothécaire. Son chemin le conduisit par Londres et par Amsterdam où il eut plusieurs entrevues avec Spinoza. C’est â Hanovre que se déroule la seconde période de sa vie, caractérisée particulièrement par son action politique et religieuse. C’était l’époque où les tenta­ tives de pacification religieuse étaient à l’ordre du jour. La cour de Hanovre y prit une part active sous la direction du duc Jean-Frédéric, converti lui-même au catholicisme. Leibniz ne devait pas tarder à devenir l’âme de ce mouvement. Pendant des années, il con­ sacra ainsi toutes scs forces â la réunion des Églises catholique cl protestante et à l’union des diverses sectes protestantes entre elles, efforts qu’il devait finalement voir échouer. Pour la paix européenne, comme pour la paix religieuse, ses préoccupations s’inspiraient des principes de son système philoso­ phique qui tendait vers l’harmonie universelle. Chargé d’écrire l’histoire de la maison de Brunswick-Lunebourg, il fut obligé de parcourir les bibliothèques d’Allemagne et d’Italie. Ce travail le détourna à son grand regret de ses méditations philosophiques. Ce n’est qu’après le retour de ses voyages qu’il commença â mettre par écrit les principaux éléments de son sys­ tème. Dans les dernières années de sa vie il perdit l’appui de scs protecteurs. Il mourut en 1716 a Hanovre. IL PRINCIPALES PUBLICATIONS PHILOSOPHIQUES ET théologiques. — On possède de Leibniz un nombre considérable d’écrits sur les matières les plus diverses. Nous ne signalons ici que ceux qui peuvent servir à faire connaître sa pensée philosophique et théologique. Aucun ne sc présente comme l’exposé complet d’un système. Et cependant ils donnent l’impression de se rattacher à une vue totale de l’univers dont la rigueur scientifique et philosophique amènerait d’cllc-mêmc, dans la pensée de l’auteur, la réfutation des systèmes précédents. Partout on sent ccttc sécurité d’un esprit en possession d’une explication synthétique des choses et victorieuse de toutes les difficultés. Mais c’est â l’interprète qu’est abandonne le soin d’aller à la recherche de la synthèse et de la recomposer, pour ainsi dire, par la force de sa propre pensée. C’est de quoi il faut tenir compte si l’on veut déga­ ger de l’œuvre leibnizienne ce qui peut intéresser en particulier le théologien. Il faut sc placer au centre même de son système pour voir les problèmes qu’il discute dans leur vraie perspective. Le trait le plus caractéristique de sa pensée, c’est l'idée d’une harmonie universelle où toutes les diver­ gences de vues arriveraient à sc concilier. Elle sc mani­ feste dans tous ses écrits. Partout, on découvre la ten­ dance à une conciliation de la théologie révélée avec la théologie rationnelle, de la science avec la philosophie, de la philosophie ancienne avec la nouvelle. Et l’on assiste à un effort fait par le philosophe pour mettre â l’nbri de toute attaque scientifique et philosophique Dieu et l'âme, les doux piliers de toute religion. On le voit déjà dans les écrits qui datent de son séjour â Mayence : la Confessio natur» contra atheistas (1668), où il défend la religion chrétienne contre les attaques des athées et la Defensio Trinitatis per nova reperta logica contra epistolam Arioni (1669), dans laquelle il prend la défense du dogme chrétien contre les socinlcns. Ce même effort s’accentue davantage dans ses écrits ultérieurs où.â partir de 1696 surtout, il présente, tout d’abord sous forme de simples esquisses, les idées fon­ damentales de sa métaphysique. Il faut voir â ce sujet son Discours de métaphysique (1686), une Lettre à Arnauld (1690), puis le Système nouveau de la nature et 175 LEIBNIZ. POINT DE DÉPART DU SYSTÈME 176 de la communication des substances (1693), ainsi que le L’interprétation traditionnelle avait cru trouver De primae philosophia: emendatione cl de notione su bstandans la physique, conçue comme une puissante réac­ tion dynamistc contre la physique cartésienne, l’idée tiæ (1691). Le double aspect théologique et physique de sa conception du inonde est très bien mis en relief, fondamentale de Leibniz. Plus récemment certains le premier dans le De rerum originatione radicati ( 1697), critiques ont cru pouvoir faire sortir le système tout où se trouve déjà esquissé le problème développé plus entier de la logique (Couturat, Bussell). D’autres ont tard dans sa théodicée, le second, dans l’étude inti­ voulu voir le fondement de son système dans scs tulée : De ipsa natura sive de vi insita actioni busqué théories scienti tiques (Cassirer). Ces interprétations ont été ébranlées à leur tour par les travaux de creaturarum (1698). Dans d’autres écrits qui se placent surtout entre les J. Baruzi qui, en s’appuyant surtout sur de nom­ années 1700 ct 1710, Leibniz s’attache à exposer sa breux inédits, a mis en évidence l’aspect foncièrement notion de l’âuie qui occupe une place centrale dans religieux et mystique du leibnizianisme, sans toutefois son système. Il insiste en particulier sur l’individua­ faire suffisamment ressortir l’unité de la base sur lité de celle-ci dans scs Considérations sur la doctrine laquelle repose tout l’édiilce. Nous nous appliquerons d’un esprit universel, ct dans sa lettre à Hanschius : à le compléter sur cc point. De philosophia plalonica seu de enthusiasmo platonico Il ne peut guère échapper au lecteur attentif du (1707). Voir aussi Considérations sur le principe de vie philosophe que c’est à l’augustinisme que sont et sur les natures plastiques (1705); Commentatio de empruntés les grands principes du système. Tout anima brutorum (1710) ct la lettre à Wagner : De vi l'cflort de Leibniz tend à nous montrer d'une part activa corporis, de anima, de anima brutorum (1710). un univers qui nous révèle Dieu et nous invite à nous L'âme en tant qu’intelligente fait l’objet des Nou­ tourner vers lui, · rien ne nous saurait mieux marquer veaux essais sur l’entendement humain, terminés en les perfections divines que les beautés admirables qui 1701, mais publiés seulement bien plus tard, où l’auteur se trouvent dans ses ouvrages », Extrait du Journal touche aux discussions de son temps sur les rapports anglais de William Penn, Inédits, Théologie, v, 3, dans de la raison ct de la foi ct sur l'usage de la raison en Baruzi, p. 332 sq — ct d’autre part un Dieu qui < n’a théologie. Les Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, créé les créatures raisonnables, en vue de nulle autre la liberté de l'homme et l’origine du mal (1710) furent fin que de les faire servir de miroir à son infinie har­ rédigés à la demande formelle de la reine de Prusse monie. » Extrait d’un Plan de création d’une société des pour répondre aux objections de Bayle et justi lier arts et des sciences en Allemagne, dans Baruzi, p. 372. contre lui les prérogatives divines. C’est le plus popu­ Seulement cette conception demandait à être adaptée laire des écrits de Leibniz. Il est précédé d'une disser­ aux connaissances scientifiques de l’époque. Or, ces tation sur la Conformité de la foi et de la raison. Voir beautés venaient d’être mises sous un jour tout nou­ aussi les Adnotationes in librum de origine mali ct la veau grâce aux « découvertes merveilleuses » qu’on Causa Dei adserta per justitiam ejus, cum eæteris ejus avait faites dans la nature, autant de · nouvelles perjectionibus cunctisque actionibus conciliatam. lumières, nous fait observer Leibniz, par lesquelles la Plus encore que les précédentes, les dernières publi­ Providence a enrichi notre siècle. » /bid. < Le théâtre du cations présentent l’exposé sommaire de son système. monde matériel, dit-il encore, nous dévoile de plus en Ce sont 1*Examen des principes du P. Malebranche plus... la beauté de sa construction, depuis que les (1711), la Monadologie surtout (1714), et les Principes systèmes du macrocosme ct du microcosme ont com­ de ta nature et de ta grâce (1714). mencé, par les inventions des modernes, à sc décou­ Mais les écrits publiés par Leibniz lui-même sont loin vrir. » Causa Del, n. 143. de nous livrer toute sa pensée. Il nous avertit du reste Comment ne pas être enthousiasmé par cette vue que celui qui ne le connaîtrait que par ses écrits ne le nouvelle du monde, lequel apparaissait, au terme des connaîtrait pas. Et il cite quelque part comme exemple belles découvertes des Kepler ct des Galilée, comme sa théodicée, dont il dit qu’elle ne suffît pas pour donner une immense machine, dont on pouvait désormais le corps entier de son système; mais, ajoute-t-il,· en y comprendre l’agencement et le fonctionnement harmo­ joignant cc que j’ai mis en divers journaux, c’est-ànieux dans toutes ses parties. De plus, cette harmonie dire de Lelpslg, de Paris, de M. Bayle ct de M. U. Bas- | était susceptible d’une traduction en langage mathé­ nage, il n’en manquera pas beaucoup, au moins quant matique! Cependant, si cette vision grandiose de l’uni­ aux principes. · Ses lettres et réllexions inédites vers fascinait Leibniz dès sa Jeunesse, le caractère doivent surtout être consultées. Une partie en est purement mécaniste de cette nouvelle explication du déjà publiée. Dès lors son système sc présente sous un monde provoqua sa critique. aspect assez dlflérent de celui que laissaient soupçon­ C'était à ses yeux ne pas avoir une idée assez haute ner les ouvrages édités de son vivant. Au point de vue de la majesté de la nature ct.fait Incomparablement thvologlquc on a intérêt à consulter surtout scs lettres plus grave, c'était détruire la métaphysique, ren­ au landgrave Ernest de I Icsscn-Rhcinfcls.à Arnauld ct verser la théologie ct la morale. Pour parer à cc danger au P. Des Bosses, puis la correspondance immense quia Il oppose à cette vue trop étroite une façon plus péné­ trait à l’union des Églises. (Foueher de Carcil, Œuvres trante ct plus compréhensive de concevoir l’harmonie de Leibniz, 1.1 et il). Mais une séparation nette entre ce dans l'univers. < Il n’y a rien de si beau ni de si satis­ qui est d’un Intérêt théologique ct cc qui ne l’est pas faisant, écrit-ll à un ami, que d'avoir une véritable est, ici encore, moins possible que pour scs autres écrits. connaissance du système de l’univers, non seulement à III. Le système philosophique et théologique. l'égard des corps, mais encore à l’égard des substances Il convient de l’étudier dans son point de départ, ct en général, ct surtout à l’égard de la nature divine, et son application tant à la religion naturelle qu’aux celle de notre Ame ct de même des âmes en général. » religions révélées. Cette nouvelle conception du monde qu'il rêvait, Λ Por.vr DR DÉPART. — 1° Idée générale du système. loin de menacer les bases de la religion, faisait mieux Chercher dans les écrits de Leibniz l’organisme de ressortir la sagesse et la bonté divines. La science sa pensée, reconstruire en quelque sorte son système n’avait d’ailleurs rien à y perdre; bien au contraile, en philosophique, telle doit être la première tâche de qui­ élargissant ainsi son horizon par la considération de la conque veut Interpréter sa doctrine théologique. Tous sagesse divine, elle véri lierait les lois de la nature déjà les essais de reconstruction n’ont pas été également connues, elle ferait de plus précieuses découvertes. heureux, et c'est pourquoi la pensée de Leibniz a été | Voir les belles discussions de Leibniz avec Clarke et souvent mal comprise. 1 les newtoniens. 178 (l'est ή cela que sc ramène pour lui la philosophie dont le but théorique e?t de considérer la sagesse divine dans l'ordre des choses ct le but pratique de nourrir la piété et de nous élever à Dieu. 2J La réforme de la métaphysique. — 11 est vrai que l'élaboration de cc système réclamait une réforme de la métaphysique. 11 s'agissait d'adapter celle-ci aux nouvelles décou­ vertes de telle façon que les intentions de Dieu dans la création du monde ne fussent pas déjouées, ct il fallait lui donner, autant que possible, une valeur démonstra­ tive en la ramenant à des éléments tout a fait rigou­ reux à la façon de la géométrie. Nous touchons ici à l’origine de la célèbre théorie des monades. Car com­ ment l’univers peut-il remplir son but qui est de révé­ ler Dieu, sans des centres de convergence qui réunissent en eux tous ccs rayons des perfections divines ct sans des miroirs qui les réfléchissent ? Et la belle décou­ verte de Copernic n’avait-cllc pas précisément montré l’importance capitale des « points de perspective ? » Dès lors toute substance simple doit être conçue comme un miroir vivant, une âme, centre de force, douée d’une double faculté représentative et appéti­ tive et qui va « confusément à l’infini, au tout. » Monadologie, § GO. Elle est une unité (μόνας) un point métaphysique, simple, indestructible. Mais sa simpli­ cité · n’empêche point la multiplicité des modifications qui se doivent trouver ensemble » en elle. « C'est comme dans un centre ou point, tout simple qu'il est, sc trouvent une infinité d’angles formés par les lignes qui y concourent. » Principes de la nature et de la grâce, § 2. 11 est facile de sc rendre compte de l’importance de la monadologie pour la solution du problème de l’in­ fini. Cc que les nouvelles découvertes scientifiques offraient de plus impressionnant, c’était l’infini en grandeur ct l’infini en petitesse qu’une étude plus exacte du monde venait de révéler. On connaît les méditations de Pascal sur les deux infinis. Cette notion de l’infini traverse toute l’œuvre de Leibniz. Il estime que 1’univers affecte partout l’infini pour mieux mar­ quer la perfection de son auteur. Aussi, selon lui, l’esprit, loin de sc perdre entre les deux infinis, est-il bien plutôt fait pour connaître l’infini, bien que d’une façon imparfaite. « Cc que M. Pascal dit de la double infinité qui nous environne en augmentant et en dimi­ nuant....... n’est qu’une entrée dans mon système. Que n'aurait-ll pas dit avec cette force d’éloquence qu'il possédait s’il était venu plus avant, s’il avait su que toute la matière est organique partout ct que sa por­ tion, quelque petite qu’on la prenne, contient représentativement, en vertu de la diminution actuelle à l’infini qu’elle enferme, l’augmentation actuelle à l’infini qui est hors d’elle dans l’univers, c’est-à-dire que chaque portion contient d’une infinité de façons un miroir vivant exprimant tout l'univers Infini qui existe avec elle, en sorte qu’un assez grand esprit, armé d'une vue assez perçante, pourrait voir ici tout cc qui est partout. · inédits. Théologie, xx, reproduit dans Baruzi. p. 299 sq. 11 faut en dire autant de l’infini dans la succession. Toute monade est ainsi faite qu’elle exprime l’infini successif de l’univers de telle façon qu’on pourrait lire dans l’état présent d’une Ame · tout le passé ct même tout l’avenir infiniment infini, puisque chaque mo­ ment contient une infinité de choses dont chacune en enveloppe uni' infinité, et qu’il y a une infinité de moments dans chaque heure ou autre partie du temps, et une infinité d’heures, d’années, de siècles, d’éons dans toute l'éternité future. » Inédits, Théologie, xx, dans Baruzi, p. 300. D’où il suit qu’on · pourrait con­ naître la beauté de l’univers dans chaque Ame, si l’on pouvait déplier tous scs replis qui ne sc développcn sensiblement qu’avec le temps. » Principes de la nature ct de la grâce, j 13. On remarquera que les monades exercent leur fonc­ tion représentative en vertu de leur propre nature, sans recevoir aucune influence du dehors, excepté «celle de Dieu qui les fait subsister. » Lettre à Foucher, dans Foucher de Caroll, Lettres inédites, p. 121. Sans que notre regard puisse embrasser l’infini nous pou­ vons le connaître. De même qu'en mathématiques le procédé d'intégration, que Leibniz avait découvert, permet de retrouver la formule d'une courbe, lorsqu’on en connaît une portion infiniment petite, ainsi nous pouvons connaître l’univers grâce à la monade qui l’intègre en elle. Les monades perçoivent l’univers infini; mais il n'y a que les perceptions distinctes qui soient de véritables connaissances. « Comme chaque perception distincte de l’âme comprend une in finité de perceptions confuses qui enveloppent tout l’univers, l’âme même ne con­ naît les choses dont elle a perception qu’autant qu’elle en a des perceptions distinctes ct relevées: et elle a de la perfection, à mesure de scs perceptions distinctes. > Principes de la nature et de la grâce, § 13. Dieu seul a une connaissance distincte de tout, car il en est la source. On a fort bien dit, remarque Leibniz, · qu’il est comme centre partout, mais que sa circonférence n’est nulle part, tout lui étant présent immédiate­ ment, sans aucun éloignement de cc centre. » Quant aux monades créées, en vertu des degrés infinis que comportent les perceptions distinctes, elles se pré­ sentent comme une immense continuité hiérarchique, dont la perfection va décroissant. Et c’est une nou­ velle infinité qu’on rencontre ici : multitude infinie de substances simples ou de centres de perspective. « Comme une ville regardée de différents côtés parait tout autre ct est comme multipliée perspecti­ vement, il arrive de même que,par la multitude infinie des substances simples, il y a comme autant de diffé­ rents univers qui ne sont pourtant que les perspectives d’un seul selon les différents points de vue de chaque monade... » Monadologie, $ 57. Ainsi la métaphysique de Leibniz repose sur les notions de l’infini ct de la monade. « Mes méditations fondamentales, a-t-il pu dire, roulent sur deux choses, savoir sur l'unité et sur l’infini. » Lettre à rélectrice Sophie, dans Klopp, t. vm. p. 15. 3° Le Règne de la nature ct le Règne de la grâce.— Centres de force, pour maintenir par leur propre acti­ vité l'harmonie dans l’univers, les monades ont pour but dernier d’exprimer Dieu ct l’univers grâce à leur faculté perceptive, de contribuer à la perfection du monde et de tendre vers Dieu grâce à leur faculté appétitive. Ici une distinction fondamentale s’impose selon que les monades sont douées ou non d’esprit. « Toute la nature, lin, vertu et fonction des substances n’étant que d’exprimer Dieu et l’univers... il n’y a pas lieu de douter que les substances qui l’expriment avec connaissance de cc qu’elles font ct qui sont capables de connaître des grandes vérités à l’égard de Dieu ct de l’univers, ne l’expriment mieux sans comparaison que ces natures qui sont ou brutes ou incapables de con­ naître des vérités ou tout à fait destituées de sentiment ct de connaissance; ct la différence entre les substances intelligentes et celles qui ne le sont point est aussi grande que celle qu’il y a entre le miroir et celui qui voit. » Discours de métaphysique, § xxxv. C’est que tout esprit est une certaine image de l’essence divine et de toutes les idées qui y sont comprises. En conséquence, les esprits · sont quasi de sa race ou comme enfants de la maison, pulsqu’cux seuls le peuvent servir librement ct agir avec connaissance à l’imitation de la nature divine. · Ibid., § xxxvi. « Ils imitent dans leur dépar- 179 LEIBNIZ. LA RELIGIONJNATURELLE temcnt et dans leur petit monde où il leur est permis de s’exercer, ce que Dieu fait dans le grand. » Ainsi • tous les esprits, soit des hommes, soit des génies, entrent en vertu de la raison et des vérités éternelles dans une espèce de société avec Dieu, sont des mem­ bres de la « Cité de Dieu. » Ils constituent cc que Leibniz appelle le < règne de la grâce » qui, comme tel, sc super­ pose au « règne de la nature » formé par les êtres non spirituels. Il y a entre les deux règnes une profonde différence. Dans le règne de la nature, Dieu se révèle comme archi­ tecte; il dispose des substances « comme un ingénieur manie ses machines. » Dans le règne de la grâce, par contre, Dieu se révèle «comme monarque; il gouverne les esprits comme un prince gouverne scs sujets et même comme un père a soin de scs enfants. » Système nouveau de la nature, dans Dutens, t. n, p. 49 sq. Là tout obéit aux lois physiques dictées par la puissance et la sagesse divines; ici cc sont les lois spirituelles de la justice et de la bonté qui s’exercent. Cc qui, dans le règne de la nature, est simple tendance des êtres vers leur but, est amour éclairé dans le règne de la grâce. < Si le premier principe de l'existence du monde phy­ sique est le décret de lui donner le plus de perfection qu’il se peut, le premier dessein du monde moral ou de la Cité de Dieu, qui est la plus noble partie de l’univers, doit être d’y répandre le plus de félicite qu’il sera possible. «Car «la félicité est aux personnes ce que la perfection est aux êtres. » Discours de métaphysigue, § xxxvi. Mais si les deux règnes sc distinguent, ils ne s’oppo­ sent pas l’un à l’autre; bien au contraire, la plus com­ plète harmonie se manifeste entre eux. < On peut assu­ rer véritablement que tout l’univers n’a été fait que pour contribuer à l’ornement et au bonheur de cette Cité de Dieu. C’est pourquoi tout est disposé en sorte que les lois de la force ou les lois purement matérielles conspirent dans tout l’univers à exécuter les lois de la justice ou de l’amour. Lettre à Arnauld, sept. 1687, dans Gerhardt, t. n, p. 124 sq. De sorte qu’on peut dire que la · nature mène à la grâce et que la grâce perfectionne la nature en s’en servant ». Principes de la nature et de la grâce, § 15. Toute la nature est pour ainsi dire au service des âmes « spirituelles ». « Les autres âmes doivent servir à celles qui ont quelque rapport avec la divinité, pour achever leur félicité, quoique, en même temps qu’elles servent à ces autres âmes, elles tendent aussi à une plus grande perfection. » Miscellanea Leibniziana, I’ C’est donc dans le règne de la grâce, que sc mani­ feste surtout la gloire de Dieu. « Cette nature si noble des esprits, en les rapprochant de la divinité autant qu’il est possible aux simples créatures », fait que « Dieu tire d’eux Infiniment plus de gloire que du reste des êtres, ou plutôt les autres êtres ne donnent que la matière aux esprits pour le glorifier. » Discours de métaphysique, § xxxvi. Il n’y aurait pas de gloire de Dieu · si sa grandeur et sa bonté n’étalent pas connues et admirées par les esprits. » Monadologie, § 86. 4· Is rôle de la raison. — C’est donc à la raison que l'homme doit d’être membre de la < Cité de Dieu », à cette lumière céleste que Dieu lui a donnée afin qu’elle lui montre « comment il faut sc conduire dans la vie et connaître et honorer son auteur... 11 ne pou­ vait nous donner un présent plus excellent et plus céleste > Inédits, Philosophie, m, 11, dans Baruzl. p. 352. · Quand on déclame contre la raison, comme font plusieurs bonnes gens, c’est une forte marque qu’on n’en est pas assez bien instruit. » Elle est la « voix naturelle de Dieu », une « connaissance de la vérité qui procède avec ordre » et qui ne nous trompe point. Inédits, sept. 1698, dans Baruzl, p. 348. U'•180 Il est vrai qu’il faut tenir compte chez l’homme de l’état de la nature corrompue où il se trouve à présent. Mais la lumière naturelle « nous est restée au milieu de la corruption. » Discours de la conformité de la /oi avec la raison, § 61. Voici du reste comment il faut entendre la dépravation de la nature humaine par le péché originel. < L'homme dans cet état de la nature corrompue a la disposition de n’être frappé aisément que par les sentiments confus des biens et des maux sensibles, Jusqu’à cc qu’il sc désabuse par l’expérience ou par l’instruction; au lieu que, dans un état plus sublime, il avait des sentiments plus distincts qui l’empêchaient de sc borner aux sens et autres biens particuliers. Cependant il faut croire qu’il y avait encore dans cet état de la nature entière une vicissitude de pensées et que l’esprit ne pouvant pas être toujours bandé aux choses intelligibles, s’abaissait quelquefois pour jouir des objets sensuels, et ce fut dans cet état qu’il fut surpris par le péché. > Lettre à un ami sur le péché originel, dans Dutens, 1.1, p. 27. Du reste il répu­ gnait tant à Leibniz d’admettre une dépravation de la raison comme telle, qu’il concevait la propagation du péché originel comme une sorte de « traduction », mais < plus soutenable, dit-il, que celle d’Augustin. » Selon lui la transmission devait s’effectuer avant que l’âme sensitive ne fût élevée, par une opération de Dieu, au degré de la raison. Causa Dei, § 81. · 11 est bien plus convenable à la justice divine de donner à l’âme déjà corrompue physiquement ou animalemcnt par le péché d’Adam une nouvelle perfection qui est la rai­ son, que de mettre une âme raisonnable par création ou autrement dans un corps où elle doive être cor­ rompue moralement. » Théodicée, part. L § 91. La raison étant ainsi une lumière suffisante pour guider nos actions ordinaires et pour nous mener à la connaissance de Dieu et à la pratique des vertus... », elle est « le principe d’une religion universelle et par­ faite qu’on peut appeler avec justice la Loi de la nature » et que Leibniz appellera volontiers « la reli­ gion catholique ». Inédits, Philosophie, vin, dans Baruzl, p. 354 sq. C’est cette religion naturelle que nous allons exposer maintenant sous son double aspect : rayonnement des perfections divines dans le monde et réflexion de ces mêmes perfections dans les âmes. //. la religion naturelle. — 1° L9harmonie universelle ou le rayonnement des perfections divines dans le monde. — 1. L'existence de Dieu. Leibniz sc plaît à relever l’extrême facilité que nous avons à connaître l’existence de Dieu. Bien de surprenant en un système qui voit dans le monde une révélation des perfections divines et qui reconnaît à l’âme humaine une parenté avec Dieu. En conséquence, notre philosophe est d’avis que presque tous les moyens qu’on a employés pour prouver l’existence de Dieu sont bons, les arguments a priori tout autant que les arguments a posteriori, à condition toutefois qu’on les perfectionne. Nouveaux Essais, I. IV. c. x, § 8. C’est ainsi qu’on le volt reprendre l’argument onto­ logique auquel il reconnaît une véritable valeur démonstrative, mais qui, dans la forme sous laquelle les cartésiens le présentent, lui parait Imparfait. On suppose tacitement, dit-il, que Dieu ou l’fstrc par fait est possible, c’est-à-dire que son idée ne renferme aucune contradiction. « Si cc point était encore démontré comme il faut, on pourrait dire que l’exis­ tence de Dieu serait démontrée géométriquement a priori. » De la démonstration cartésienne de l'existence de Dieu, du P. P. Lami, dans Erdmann, p. 177. Du reste, selon Leibniz, il n’y a rien de plus facile que de démontrer la possibilité de l’idée de Dieu. Elle est l’idée d’un être qui enferme toutes les I formes simples absolument prises. Or, H ne peut y 181 LEIBNIZ. LA RELIGION NATURELLE avoir aucune contradiction dans cc qui n'cnfcrmc aucune borne. Parmi les arguments a posteriori c'est surtout celui de l'ordre du monde qu'il adopte de préférence. 11 croit pouvoir lui donner tout h la fols une forme plus moderne et une force plus grande en l’adaptant à l’idée fondamentale de son système, savoir l'harmonie préétablie « qui fait que chaque substance simple, en vertu de sa nature, est pour ainsi dire une concen­ tration et un miroir vivant de tout l'univers ». Dès lors il voit dans ce raisonnement · une des plus belles et des plus incontestables preuves de l’existence de Dieu; puisqu'il n'y a (pic Dieu, c'est-à-dire la cause commune qui puisse faire cette harmonie des choses. » Lettre à Clarke, dans Erdmann, p. 773 b. On peut encore présenter le même argument sous une autre forme, en partant des monades qui ne sauraient agir l’une sur l'autre et qui s'accordent néanmoins comme si l'une agissait sur l’autre. Voir Lettre à Arnauld, dans Gerhardt, t. il, p. 115. 2. La nature de Dieu. — La même facilité sc ren­ contre aussi, et pour les mêmes raisons, dans la con­ naissance de la nature de Dieu. « Les perfections de Dieu sont celles de nos âmes, mais il les possède sans bornes; il est un océan dont nous n’avons reçu que des gouttes; il y a en nous quelque puissance, quelque connaissance, quelque bonté, mais elles sont tout entières en Dieu. » Préface de la Théodicée. En consé­ quence, · il y a en Dieu la puissance qui est la source de tout; puis la connaissance qui contient le détail des idées, et enfin la volonté qui fait les changements ou productions selon le principe du meilleur. Et c'est cc qui répond à ce qui, dans les monades créées, fait le sujet ou la base, la faculté perceptive et la faculté appétitive. Mais en Dieu ces attributs sont absolument infinis ou parfaits, et dans les monades créées... ce n'en sont que des imitations à mesure qu'il y a de la perfection. » Monadologie, § 18. · Cette substance simple primitive, dit-il encore, doit renfermer éminem­ ment les perfections contenues dans les substances dérivatives qui en sont les effets; ainsi elle aura la puissance, la connaissance et la volonté parfaites; c’est-à-dire elle aura une toute-puissance, une omni­ science et une bonté souveraine. El comme la justice, prise généralement, n’est autre chose que la bonté conforme à la sagesse, il faut bien qu’il y ait aussi une justice souveraine en Dieu. » Principes de la nature et de la grâce. § 9. Ces attributs divins jouent un très grand rôle dans l’explication du monde chez Leibniz. Pour lui, non seulement · c'est sanctifier la philosophie que de faire couler ses ruisseaux de la fontaine des attributs de Dieu », Lettre <) ΛΛ liayle sur un principe général utile à l'explication des lois de la nature (1687), dans Erdmann, p. 106, mais c’est apporter une solu­ tion aux graves problèmes qu’on discutait à l’époque et cela en < satisfaisant la raison sans choquer la foi. » A ses yeux on insistait trop exclusivement, dans d’autres systèmes, sur la toute-puissance divine sans tenir compte des autres attributs qui la règlent. ■ On a eu recours à la puissance irrésistible de Dieu quand il s’agissait plutôt de faire voir sa bonté suprême; et on a employé un pouvoir despotique lorsqu’on devait concevoir une puissance réglée par la plus par­ faite sagesse. » Théodicée, Préface. Il importe donc de reprendre l’analyse de la nature de Dieu ou, ce qui revient au même, de l’activité divine, question si agitée du temps de Leibniz. A la base des attributs divins on rencontre la force ou la puissance. Toute monade ou réalité substantielle est essentiellement force ou puissance. Seulement en Dieu la puissance est sans limites : il n'y a rien, dans le domaine du non-divin, qui puisse arrêter ou limiter son action. Puissance illimitée dans l’espace et dans 182 i le temps que les philosophes mathématiciens aimaient à exprimer par la formule suivante : Dieu est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part C'est en vertu de la toute-puissance divine qu'on peut dire que Dieu a fait le monde tout entier et sans en avoir emprunté la matière au dehors. Mais ceux qui ne voient dans le monde que la manifestation d’une toute-puissance, s'engagent dans le* voies du pan­ théisme de Spinosa où les choses découlent de la nature divine suivant une nécessité toute géométrique et aveugle. Aussi ce que Spinoza et d'autres appellent Dieu · n’est rien que la nature aveugle de l'amas des choses matérielles qui agit selon les lois mathématiques suivant une nécessité absolue comme les atomes le font dans le système d'Épicure. » Deflexions sur le livre de Hobbes, dans Erdmann, p. 632. Autant dire que les choses existent sans Dieu, dont, en effet, on n'aurait point besoin selon cette conception, « puisque suivant cette nécessité tout existerait par sa propre essence aussi nécessairement qu'il faudrait que deux et trois fassent cinq. » Ibid. Aussi une pareille nécessité aveugle et absolue renverserait-elle forcément la piété et la morale. Pour éviter ces conséquences, il suffit de concevoir le mode d’exercice de la puissance divine comme réglé par la sagesse ou l’entendement de Dieu qui est la région des possibilités ou essences et des vérités éter­ nelles. Alors l’activité de Dieu apparaîtra comme com­ portant, non pas une nécessité absolue, mais une néces­ sité morale, selon laquelle « l'auteur du monde est libre bien qu'il fasse tout avec détermination. » De rerum originatione radicali, dans Erdmann, p. 148. On a de la peine à concilier ces deux termes qui paraissent contradictoires, et l’explication que Leibniz donne de sa théorie n’est guère apte à lever la diffi­ culté. · Comme tous les possibles, dit-il, ne sont point compatibles entre eux dans une même suite d'univers, c’est pour cela même que tous les possibles ne sau­ raient être produits et qu’on doit dire que Dieu n'est point nécessité, métaphysiquement parlant, à la créa­ tion de ce monde. On peut dire qu'aussitôt que Dieu a décerné de créer quelque chose, il y a un combat entre tous les possibles, tous prétendant à l’existence; et que ceux qui, joints ensemble, produisent le plus de réalité, le plus de perfection, le plus d’intelligibilité, l'emportent. Il est vrai que tout cc combat ne peut être qu’idéal, c’est-à-dire il ne peut être qu’un conflit de raisons dans l’entendement le plus parfait qui ne peut manquer d’agir de la manière la plus parfaite et par conséquent de choisir le mieux. Cependant Dieu est obligé, par une nécessité morale, à faire les choses en sorte qu’il ne se puisse rien de mieux; autrement non seulement d’autres auraient sujet de critiquer ce qu’il fait, mais, qui plus est, il ne serait pas content lui-même de son ouvrage, il s’en reprocherait l’imper­ fection. cc qui est contre la souveraine félicité de la nature divine. » Théodicée, part. II. § 201. L’intervention de la sagesse divine à l’origine du monde s'aperçoit dans les lois métaphysiques qui se manifestent dans toute la nature et prévalent sur les lois purement géométriques de la matière. Si les essences ou idées dépendent du seul entende­ ment de Dieu, sa volonté intervient pour donner aux êtres leur existence actuelle. Elle est en quelque sorte subordonnée à la sagesse divine. Ici Leibniz s’attache surtout à écarter la conception occamiste cl carté­ sienne. selon laquelle l’activité divine est conçue comme un pouvoir arbitraire. Selon lui, elle est, tout au contraire, déterminée par les lois de la sagesse.ee qui ne l’Cmpêche pas d’être libre. Il faut distinguer entre ce que Dieu est libre de faire absolument et entre ce qu’il s’oblige à faire en vertu de résolutions déjà prises. · Il faut considérer en Dieu une certaine volonté 183 LEIBNIZ. LA K ELI G ION NATURELLE plus générale, plus compréhensive, qu’il a à l'égard de tout l’ordre de l’univers », et des volontés du parti­ culier qui «ne difTèrent de la volonté du général que par un simple rapport et à peu près comme la situa­ tion d’une ville considérée d’un certain point de vue diffère de son plan géométral; car elles expriment toutes tout l’univers, comme chaque situation exprime la ville. » Lettre au landgrave Ernest de Hesse, 12 avril 1686. D’où il résulte que « le monde n’est pas métaphysi­ quement nécessaire, de telle façon que le contraire renfermerait une contradiction logique; il est physi­ quement nécessaire ou déterminé, de sorte que le con­ traire implique une imperfection ou inconvenance morale. » De rerum originatione radicati, dans Erd­ mann, p. 118 a. 3. La création. — C’est ainsi que la causalité divine sc répartit entre la puissance, la connaissance et la volonté de telle façon que la puissance est la perfec­ tion fondamentale cl que la volonté sc situe en dernier lieu. Mais il reste que Leibniz conçoit la causalité divine comme une création, comme une production du néant de cet univers ordonné. On a reproché à Leibniz d’être retombé malgré lui dans un panthéisme spinozislc et d'avoir déguisé son vrai sentiment dans la Théodicée. Cela est sûrement inexact. Par contre on peut sc demander,en face d’une terminologie néoplatonicienne qu’on rencontre dans la Monadologie et le Discours de métaphysique (éma­ nation, fulguration), dans quelle mesure son concept de la création coïncide avec la doctrine chrétienne. Sans du reste prétendre expliquer · ce grand mystère dont dépend tout l’univers ·, Discours de métaphy­ sique, § vi, Leibniz veut montrer que la création est rationnellement Intelligible et en plein accord avec la science. Cet univers qui émane par voie de création de Dieu, sc présente comme une immense hiérarchie d’êtres, conformément à la loi de la continuité qui porte « que la nature ne laisse point de vide dans l’ordre qu’elle suit », loi qui se vérifie en mathématiques, en méca­ nique et en biologie. En vertu de cette loi, il faut ad­ mettre une « multitude Incroyable · d’anges ou génies qui peuplent d’autres globes ou systèmes. Xom». essais, I. ΙΠ, c. vi, § 12; Causa Dei, 5 57. Voir aussi l.ettre à un inconnu, publiée par Guhrauer. t. i. appendice, p. 32 sq., reproduite dans Banizi, p. 297 sq. Car rien n’empêche que les soleils ou la région au delà des soleils ne soient habitées par des créatures bien­ heureuses Causa Del, § 58. Ces êtres qui ont tous des corps organisés, voir Lettres au P, Des tinsses, dans Erdmann, p. 139 sq., ont une connaissance incompa­ rablement plus intuitive que nous, «ils voient souvent d’un coup d’œil cc que nous ne trouvons qu’à force de conséquences; mais il faut avouer qu’il y a pour eux aussi une infinité de vérités qui leur sont cachées.» Nouo. essais, I. IV. c. xvn, § 16. C’est là à peu près tout cc que nous savons à ce sujet. L’activité créatrice de Dieu sc continue du reste dans son activité conservatrice et dans le concours que Dieu prête aux opérations des créatures. L L'action divine extraordinaire : le miracle. Déterminé par les lois de sa sagesse à réaliser l’ordre le plus parfait, Dieu ne peut rien faire hors de l’ordre universel. · Cc qui passe pour extraordinaire ne l’est qu’à l’égard de quelque ordre particulier établi parmi les créatures. » 11 faut donc dire que « les miracles sont aussi bien dans l’ordre que les opérations naturelles, qu’on appelle ainsi parce qu’elles sont conformes à cer­ taines maximes subalternes que nous appelons la nature des choses. · Discours de métaphus., $ vi et vu Ici I a conception de Leibniz se rencontre avec celle de Malcbranche. Le miracle ne diffère du nature 184 i qu’en apparence et par rapport à nous, de telle sorte que nous appelons seulement miracle cc que nous observons rarement ; il n’y a point de différence interne réelle entre le miracle et le naturel; au fond tout est également naturel ou egalement miraculeux. Voir Théodicée, part. 111, §219. Les miracles et les concours extraordinaires de Dieu ont donc ceci de propre « qu’ils ne sauraient être pre­ vus par le raisonnement d’aucun esprit crée, quelque éclairé qu’il soit, parce que la compréhension dis tincte de l’ordre général les surpasse tous : au lieu que tout ce qu’pn appelle naturel dépend des maximes moins générales que les créatures peuvent comprendre.» Disc, de métaph., § xvi. Tel est le sens qu’il faut donner à cc mot de Leibniz : « Je liens, quand Dieu fait des miracles, que ce n’est pas pour soutenir les besoins de la nature, mais pour ceux de la grâce. » Extrait d’une lettre (nov. 1715), dans Gerhardt, t. vir, p. 352. Bleu donne do : tout simplement aux créatures intelli­ gentes un* onnaissance plus parfaite de l’ordre général. Un passage de Leibniz, publié récemment par Coutural, Opuscules et Fragments, p. 151, confirme cette interprétation. Leibniz y fait voir que nos sciences expérimentales se développent grâce aux expériences. Mais en métaphysique, où l’expérience est impossible, le miracle la remplace; il est donc comme une « expé­ rience » que Dieu fait par amour de nous « pour nous faire connaître les choses immatérielles éloignées. » Voir Banizi» p. 28 L 5. L'activité divine et sa justification. — L’optimisme métaphysique de Leibniz, qui découle tout naturelle­ ment de sa conception de l’activité divine, devait nécessairement sc heurter aux imperfections et désordres de tout genre qui sc manifestent dans la nature. Le problème qui sc pose pour l'univers tout entier s’accentue dans le · règne de la grâce >, où, en vertu de la plus grande perfection des substances qui le constituent, cc qui n’est que prédétermination dans le « règne de la nature ■ devient prédestination et cc qui, chez les créatures non-intelligentes, n’est que spon­ tanéité devient liberté dans les substances intelligentes qui ont un véritable empire sur leurs actions. 77iécdicée, pari. Ill, § 291. Ainsi Leibniz en arrivait à tou­ cher aux graves controverses théologiques sur le péché, la grâce et la prédestination. Les discussions étalent devenues plus vives depuis que Bayle était entré en licc et ne cessait de répéter aux théologiens les termes du problème : d’une part la notion de la perfection divine, de l’autre le péché; il s'agissait deconcilier les deux données à l’aide delà seule raison, ou bien, si cela paraissait Impossible, cesser de raisonner là-dessus et s'en tenir tout simplement à l’ficriturc. Voir Jean Delvolvé, Essai sur Pierre Baffle, 1901 2 sq. En face de cc dilemme, Leibniz entreprit la conci­ liation par la seule raison de cc que Bayle considérait comme inconciliable : d’où sa théodicée (θεού δίκη) ou justification de Dieu. Il n’avait du reste pas à inventer une solution nouvelle; elle se trouvait toute prête dans les principes de son système. Leibniz distingue entre le mal métaphysique, phy­ sique et moral. Le mal métaphysique — le terme est dû à Leibniz — n’est autre chose que la limitation originale que la créature n’a pu manquer de recevoir avec le premier commencement de snn être parles rai­ sons Idéales qui la bornent. » Théodicée, part. I. § 31. Il est donc inséparable de la condition de créature; car « Dieu ne pouvait pas lui donner tout sans en faire un Dieu; Il fallait donc qu’il y eût différents degrés dans la perfection des choses et qu’il y eût aussi des limita­ tions de toute sorte.» Théodicée, ibid. Le mal est une privation de l’être alors que l’action de Dieu va au positif. Leibniz fait sien le vieil axiome : malum eau· 185 LEIBNIZ. LA RELIGION NATURELLE s un ha bel non efficientem, sed deficientem; donc Dieu ne l'a pas produit. Le mal métaphysique est A la base de toutes les activités des créatures. Il explique pourquoi le con­ cours de Dieu n'implique pas une imperfection de sa part. La perfection qui est dans l’action de la créature vient de Dieu, mais les limitations qui s’y trouvent sont une suite de la limitation originale et des limita­ tions précédentes survenues dans la créature. Pour ce (pii concerne le mal physique et moral, la principale explication que Leibniz en donne consiste A dire qu’il n’est qu'en apparence, et cela en vertu du point de perspective où nous sommes placés et qui nous empêche de voir l’ensemble. Il déclare formelle­ ment (pi'il nous est impossible de montrer en détail comment le mal est compatible avec le meilleur pro­ jet possible de l'univers. < Chaque fols que nous voyons dans les objets de l’univers quelque chose d’entier, nous sommes frappés de l’ordre qui y règne; mais lorsqu’on n’envisage que des lambeaux, il n’est pas étonnant que l’ordre n’y paraisse plus. Le sys­ tème de nos planètes compose un tel ouvrage, parfait lorsqu’on le prend à part;chaque plante, chaque ani­ mal, chaque homme en fournil un, jusqu’à un certain point de perfection ; on y reconnaît le merveilleux arti­ fice de l’auteur; mais le genre humain, en tant qu’il nous est connu, n’est qu’un fragment, qu’une petite portion de la cité de Dieu ou de la république des esprits. Elle a trop d’étendue pour nous, et nous en connaissons trop peu pour en pouvoir remarquer l’ordre merveilleux. > Théodicée, part. IL § 115. On volt que c'est au fond la solution de saint Au­ gustin, mais adaptée à la métaphysique Iclbnizlcnnc, en particulier A la doctrine des monades qui expriment l’univers chacune à son point de vue, lequel donne toujours une perspective plus ou moins restreinte. Voir Inédit du 29 sept. 1698, dans Baruzi, p. 317. Une autre explication du mal doit être cherchée dans la liberté humaine. Dieu, en donnant à l’homme l'intelligence, < le laisse faire en quelque sorte dans son petit département... 11 n'y entre que d'une manière occulte, car il fournit être, force, vie, raison sans se faire voir. C'est IA où le franc arbitre joue son jeu. et Dieu sc joue pour ainsi dire de ces petits dieux... L’homme y fait merveille quelquefois... mais il fait aussi de grandes fautes. Dieu, par un art merveilleux, tourne tous les défauts de ces petits mondes au plus grand ornement de son grand monde. C’est comme dans ces inventions de perspective, où certains beaux dessins ne paraissent que confusion jusqu'à ce qu’on les rapporte A leur vrai point de vue, ou qu’on les regarde par le moyen d’un certain verre ou miroir. C'est en les plaçant et s’en servant comme II faut qu’on les fait devenir l’ornement d’un cabinet. Ainsi les difformités apparentes de nos petits mondes sc réunissent en beautés dans le grand, et n’ont rien qui s’oppose ù l’unité d’un principe universel in Uni­ ment parfait; au contraire, elles augmentent l’admi­ ration de sa sagesse qui fait servir le mal au plus grand bien. » Théodicée, part. IL § 1 17. 2® La « gloire · de Dieu ou la réflexion des perfections divines dans les âmes, — De la connaissance des per­ fections divines dans l’ordre du monde naît tout natu­ rellement en nos Ames l’amour de Dieu. Si l’amour consiste A · trouver son plaisir clans la félicité d’au­ trui ». il suffit d’envisager les perfections divines pour aimer Dieu par-dessus toutes choses. Voir Théodicée, Préface. Car, · plus nous comprenons que c’est non seulement la puissance et la sagesse de l’Elrc suprême, mais aussi sa bonté qui agit, plus nous nous échauffons de l'amour de Dieu, plus nous nous enflammons à Imiter quelque peu sa divine bonté et sa parfaite jus­ tice. » Causa Dei, $ 111. 186 Mais l’amour de Dieu n’est au fond rien autre chose que l'amour du bien public et de l’harmonie univer­ selle. Si l'harmonie dans le monde est le «rayon direct » par où Dieu nous fait connaître scs perfections, l'amour qui en naît dans les Ames est le «rayon réfléchi» par où la créature réagit. C'est dans cette réaction que consiste ce que Leibniz appelle la « gloire de Dieu ». « Entre l’harmonie universelle et la gloire de Dieu 11 y a la même différence qu’entre corps cl ombre, personne et Image, radio directo et reflexo, en tant que ce que celle-là est dans la réalité, celle-ci l'est dans l’âme de ceux qui le connaissent. » Toucher de Careil, t. vn, p. 31. Amour de Dieu, amour de l’harmonie universelle, gloire de Dieu sont donc pour Leibniz des notions identiques. L’amour est dès lors proportionné à la lumière que nous avons reçue de Dieu et à la perfection de l’esprit. El · les lumières nécessaires ne manqueront jamais à un esprit » qui cherche sa satisfaction dans le bien général, « Dieu ne refusant jamais sa grâce à ceux qui la cherchent de bon cœur. » Mémoire pour les personnes éclairées, dans Foucher de Careil, Lettres et opuscules IriidUs de Leibniz, p. 278. Cependant il dépend aussi de nos efforts personnels. Car « Il est à nous de fortifier de jour en jour, ces grandes idées par les nouvelles lumières naturelles que Dieu nous a données exprès pour cela », lumières qui résultent des découvertes merveilleuses qu'on a faites dans la nature et qui nous en montrent de plus en plus la beauté... · Nous sommes des ingrats si nous ne profitons pas de scs bienfaits. * · Il est vrai que la reli­ gion et la piété ne dépendent point des sciences pro­ fondes, parce qu’elles doivent être à la portée des plus simples. Mais ceux à qui Dieu a donné le temps et les moyens de le mieux connaître et par conséquent de l’aimer d’un amour plus éclairé, ne doivent point en négliger les occasions, ni par conséquent l’étude de la nature. » « L’amour est fondé sur la connaissance de la beauté de l’objet aimé. Plus on connaît la nature et les vérités solides des sciences réelles qui sont autant de rayons de la perfection divine, plus on est capable d’aimer Dieu véritablement. » Extrait du Journal anglais de William Penn, Inédits, Théologie, v, 3, dans Baruzi, p. 332 sq. Le véritable amour de Dieu doit être un amour éclairé « dont l’ardeur soit accompagnée de lumière. · Théodicée, Préface. L’étude de la nature n’est cependant qu’une condi­ tion de l’amour; celui-ci consiste en ce que nous tâchons A nous conformer A l’ordre universel et a contribuer à sa réalisation par notre propre activité autant qu’il dépend de nous. On n’a pas oublié que l'Ame humaine, dont part cc « rayon réfléchi » n’est pas seulement, comme toute monade, essentiellement act Ive, mais douée de cette liberté qui la rend maîtresse de scs actes. Faite à l’image de Dieu, clic aussi trouve sa félicité suprême dans son activité. Dès lors l’amour de Dieu consiste en cc que « cha­ cun. selon la capacité de son entendement, saisisse et en retour réfléchisse sur d’autres la beauté de Dieu et l'universelle harmonie et ainsi promeuve et aug­ mente, proportionnellement A son pouvoir, le rayonne­ ment de cette beauté et de cette harmonic sur les hommes et les autres créatures > Extrait d’un Plan de création d'une Société des Arts et des Sciences, en Allemagne, publié par Poucher de Careil, t. vu, tra­ duit A nouveau par Baruzi. p. 3G8 sq., voir aussi Lettre à Burnet (1705), dans Dutcns, t. i. p. 270; Théodicée. Préface. • Comme aimer Dieu et aimer le bien public revient au même, l’amour suprême que nous portons à Dieu doit se manifester dans la charité que nous avons pour le prochain, et nous devons faire tous les efforts ima- 187 LEIBNIZ. LA RELIGION’ RÉVÉLÉE ginablcs pour contribuer en quelque chose au bien public. · Fragment d'un dialogue, Baruzi, p. 378 sq. < La pierre dc touche de l’amour dc Dieu est celle que saint Jean nous a donnée. El lorsque je vois qu’on a une véritable ardeur pour procurer le bien général, on n’est pas loin dc l’amour de Dieu. » Inédit, dans Baruzi, p. 340 sq. « Nous ne sommes pas nés pour nous-mêmes mais pour le bien dc la société, comme les parties sont pour le tout, et nous ne nous devons con­ sidérer que comme des instruments de Dieu, mais des instruments vivants et libres, capables d’y concourir suivant notre choix. » Dans Gerhardt, t. vu, p. 104-108. Et pourtant, on ne peut aimer véritablement ni Dieu ni le prochain sans aussi s’aimer soi-même. Car aimer c'est « trouver son plaisir dans la félicité d’autrui. » Lettre à Burnet, De l’amour de Dieu (1697), dans Dutcns, 1.1, p 29. Les quiétistes ont tort en admettant que l’amour dc Dieu n'existe (pic dans un état de déta­ chement absolu. Nous n’aimerions pas Dieu si nous ne nous aimions pas nous-mêmes. El par ailleurs : « plus nous mettons dc zèle et dc sincérité à chercher le bien commun » ou, < ce qui revient au même », à procurer la gloire dc Dieu, « mieux nous travaillons à l’œuvre dc notre propre bonheur ». Lettre à Burnet (1699), dans Gerhardt, Philos. Schriften, t. in, p. 261; Lettre au même, ibid., p. 302; Lettre à Joh. Bern. (1695), dans Gerhardt, Math. Schri/ten, t. in, p. 165. Notre félicité est donc inséparable dc l’amour de Dieu. Cependant clic ne consistera jamais — pas même dans la vision béatiftquc — et ne doit point consister dans une pleine jouissance où il n’y aurait plus rien à désirer et qui rendrait notre esprit stupide, mais dans un progrès perpétuel à dc nouveaux plaisirs et dc nou­ velles perfections. » Principes de la nature et de la grâce, § 18; Nouveaux Essais, 1. II, c. xxi, § 36; voir aussi Correspondance avec Arnauld (1690), dans P. Janet, p. 690. On peut dire que la morale tout entière repose sur la notion dc l’amour. « La place d’autrui », nous fait remarquer Leibniz, la préoccupation de ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils nous fissent, tel est · le vrai point de perspective... en morale. » Inédits, dans Baruzi, p. 363; Nouveaux essais, 1. I, c. n, § 8. L’amour est aussi l’essentiel dc toute pieté, de toute religion, ou plutôt, la religion ne sc distingue pas dc la morale, ou tout au plus par le culte que nous rendons à Dieu, en tant que nous mettons l’entende­ ment et la volonté au service de la « gloire de Dieu ». Cela peut sc faire dc trois manières surtout, dc même que nous pouvons · de trois manières aller au-devant d’un homme : avec des paroles bonnes, des pensées bonnes et des œuvres bonnes. » · A l'égard de Dieu ccs choses sc nomment d’abord louanges et sacrifices, puis espérance unie à la fol, et enfin bonnes œuvres ou obéissance ou charité efficace. » · D’où il suit que nous rendons culte à Dieu tantôt comme orateurs et prêtres, tantôt comme philosophes naturels, tantôt comme moralistes ou politiques. · Nous contribuons à la gloire dc Dieu comme orateurs et prêtres, quand nous enflammons de l’amour divin les Ames par la parole et les cérémonies. « C’est une grande et sublime œuvre que d'étendre la gloire dc Dieu et d’allumer en quelque sorte en chaque homme l’amour dc ce Dieu. » Mais on peut aussi adorer Dieu en philosophe et étendre sa gloire C’est le cas pour « ceux qui décou­ vrent une nouvelle harmonie dans la nature et l’art, et qui font éprouver dc façon sensible sa toutc-pulssance et sa sagesse. · Et enfin nous adorons Dieu comme moralistes et politiques en tant que nous l’imitons, que nous modi­ fions à sa suite et continuons son œuvre, que nous nous oflrons comme Instruments du bien universel. Extrait 188 d’un Plan de création d’une Société des Arts et des Sciences en Allemagne, dans boucher de Careil, t. vu, p. 37 sq.; reproduit en partie, en une nouvelle tra­ duction, dans Baruzi, p. 369 sq. ///. LA HELKHOX RfiVÊLÉR, — 1° La révélation.— • La raison est de sa nature une lumière sufllsante · pour nous éclairer sur tout ce qui concerne nos rap­ ports avec Dieu. Elle est à vrai dire « le principe d’une religion universelle et parfaite. » · Quand il n’y aurait ni révélation publique, ni Écriture, les hommes, sui­ vant les lumières internes naturelles... ne laisseraient pas dc parvenir ù la vraie béatitude. » Inédit, daté du 29 sept. 1698, dans Baruzi, p. 347 sq. Une révélation est-elle donc inutile ? Ce n’est pas l’avis de Leibniz. Pratiquement, les hommes usent mal dc leur raison, et c’est pourquoi la révélation du Messie leur a été donnée. Il n’y a en cela rien de con­ traire à la raison. Tout au plus pourrait-on se deman­ der si une pareille révélation a été nécessaire. Mais ce n’est pas à nous d’en juger. « Nous n’entendons pas toute la conduite de l’univers, Dieu peut avoir des raisons à nous inconnues et je ne vois rien qui l’em­ pêche ù faire naître dans le monde une espèce dc répu­ blique dont il soit le chef, pourvue de certains com­ mandements ou lois positives outre celles dc la charité que la raison naturelle nous dicte. » Lettre écrite en 1677 et reproduite par Baruzi, p. 169 sq. Du reste, il n’y a dans les révélations aucun article fondamental autre que celui dc l’amour dc Dieu ou dc l’obéissance filiale, qui appartient ù la religion naturelle. Ce qui n’empêche que c’est un devoir pour tous ceux qui en ont le loisir de s’informer dc la valeur des religions révélées. La plus parfaite dc toutes est sans contredit la reli­ gion chrétienne. Elle est l’expression la plus complète des vérités fondamentales de la « Cité dc Dieu ». Jésus-Christ a « divinement bien » exprimé ccs impor­ tantes vérités et « d’une manière si claire et si fami­ lière que les esprits les plus grossiers les ont conçues; aussi son Évangile a changé entièrement la face des choses humaines; il nous a donné à connaître le royaume des deux ou cette parfaite république des esprits qui mérite le titre de Cité de Dieu, dont il nous a découvert les admirables lois, lui seul a fait voir combien Dieu nous aime et avec quelle exactitude il a pourvu à tout ce qui nous touche... que Dieu a plus d’égard ù la moindre des âmes intelligentes qu’à toute la machine du monde..., etc. » Discours de métaphysigne, § xxxvii, voir aussi Extrait du Journal anglais de William Penn, Inédits, Théologie, dans Baruzi, p. 332. Mais, afin dc donner à la religion chrétienne toute la précision necessaire, il faudrait lui appliquer l’art critique, ressuscité par la Providence et cultivé, d’après Leibniz, particulièrement en vue d’éclairer la religion chrétienne. Lettres à Huet (1679), dans Ger­ hardt, t. ni, p. 15. Il convient, selon lui. dc distinguer deux espèces de vérités théologiques : · les unes sont d’une certitude métaphysique et les autres d’une certi­ tude morale. Les premières supposent des définitions, des axiomes et des théorèmes, pris dc la véritable philosophie et de la théologie naturelle. Les secondes supposent en partie l’histoire et les faits et en partie l’interprétation des textes. Mais pour se bien servir de cette histoire et dc ces textes et pour établir la vérité et l'antiquité des faits, la génulnilé et la divinité dc nos livres sacrés et même l’antiquité ecclésiastique et enfin d’établir le sens des textes, il faut encore avoir recours à la véritable philosophie et en partie à la jurisprudence naturelle. De sorte qu’il semble qu’un tel ouvrage demande non seulement l’histoire et la théologie ordinaire, mais encore la philosophie, la mathématique et la jurisprudence. » Lettre à Burnet, Gerhardt, t. m, p. 193. 189 LEIBNIZ. LA RÉUNION b ES ÉGLISES En principe, les vérités (pii sont nécessaires d'une nécessité logique ou métaphysique, c'csl-A-dlrc dont l’opposé implique contradiction, ne peuvent jamais être contraires A la révélation. Mais la question est dc savoir quelles vérités portent ce caractère, et à ce sujet Leibniz recommande dc s'en tenir A cette règle que « toutes les fois que la nécessité logique n'est point démontrée, on ne peut présumer dans une pro­ position qu’une nécessité physique ». Nouu, mais, I IV, c. 18, § 9. Le problème devient plus délicat dès que, dans l'in­ terprétation de l'Écrilurc, le sens littéral d’un texte semble êlrc en conflit avec « une grande apparence d’une impossibilité logique ou du moins une impossi­ bilité physique reconnue ·. En théorie on peut dire cpie là où le sens littéral « n'a rien qui attribue A Dieu quelque imperfection ou entraîne quelque danger dans la pratique de la piété, il est plus sûr et même plus raisonnable de le suivre. » Ibid, Mais, pratiquement, il n'est pas toujours facile de prendre une décision, et Leibniz a lui-même hésité dans l’interprétation dc la Genèse. Je n'ose point déterminer, dit-il, si les jours du Hexamcron sont des années ou des périodes bien plus grandes. Je ne m’éloignerais point du sentiment dc ceux qui ne rapportent la Genèse qu’à la formation du globe dc la terre et entendent la production des astres dc leur apparition A notre égard, si on pouvait le faire sans s'éloigner dc la propriété des paroles. Mais c’est ce que je laisse décider aux théologiens et en attendant je me contente d'expliquer les choses suivant la raison d'une manière qui ne contredise point la sainte Écri­ ture. » Lettre à Burnet, dans Gerhardt, t. ni, p. 221. Cette attitude réservée n'a cependant pas empêché notre philosophe de sc prononcer en des termes assez sévères sur la condamnation de Galilée. < Il importe à l’Église catholique, dit-il, qu’on laisse aux philo­ sophes la liberté raisonnable qui leur appartient. » II parle du tort que la censure de Copernic avait pro­ duit et fait allusion à des passages dc saint Augustin où celui-ci aurait fait voir que « c'est prostituer la sainte Écriture et l’Église que d’abuser dc leur auto­ rité, pour prévenir les gens sur des vérités de philo­ sophie ». Lettre au landgrave de llessen-Rhein/els (1668) dans Bommel, t. n, p. 200 sq., reproduite dans Baruzi, p. 202 sq· C'est ainsi que Leibniz a tracé les grandes lignes dc la critique historique appliquée au christianisme, dont on commençait à faire les premiers essais à son époque. Au fond c’est le rationalisme dc Spinoza réintégré dans une théologie chrétienne. 2° Les Églises et la vraie Église, — Leibniz a donc reconnu une raison d’être à l’Église chrétienne. Seu­ lement, cc qui devait aller contre les principes dc l’harmonie universelle,c'était la division profonde qui, depuis la Béformc, partageait la chrétienté en deux camps opposés. Il déplore profondément les guerres religieuses dont l’Allemagne venait d’être le théâtre et salue les efforts faits pour ramener la paix. · Toute personne bien intentionnée demeurera sans doute d’accord, dit-il dans une relation destinée à la cour impériale, qu'il n'y a rien de plus important pour la gloire de Dieu et pour le bien des hommes, pour la chrétienté et pour la patrie que le rétablissement de l'unité de l’Église cl la réconciliation des protestants ou l'Ernpirc est intéressé particulièrement. » L'unification religieuse répondait du reste aux aspi­ rations dc tous. Bossuet avait fait paraître son Expo­ sition de la foi de l'Église catholique, qui fut comme le signal d’un mouvement dc pacification religieuse. Des négociations furent ouvertes qui curent pour centre la cour dc Hanovre. Bojas de Splnola du côté des catho­ liques, l’abbé Molanus de Loccum du côté des pro­ 190 testants, en furent les principaux ouvriers. Dès la première heure, Leibniz s'y intéressa très vivement; peu A peu il devait supplanter Molanus. Seulement il n'avait pas grande confiance en ccs perpétuelles con­ férences et discussions. 11 était profondément con­ vaincu que, sur les questions essentielles, l’unité sub­ sistait ou du moins pouvait facilement être réalisée grâce A un bon usage dc la raison. On peut découvrir chez les controversies et polémistes théologiens de tout temps, dc Celle Jusqu'aux sociniens, des pensées sublimes, en lesquelles ils sont d’accord avec la tra­ dition de « l'Église catholique · c’cst-â-dire de cette Église universelle, idéale qui s'identifie avec la Cité de Dieu. Voir Lettre à Arnauld (nov. 1671), dans Ger­ hardt, 1.1. p. 76 sq. L'essence dc la catholicité, écritil à M®' de Brinon, n'est pas dc communier extérieu­ rement avec Borne... La communion vraie et essen­ tielle qui fait que nous sommes du corps de JésusChrist, est la charité. » Foucher dc Careil, 1.1, p. 163 sq. C’était donc pour Leibniz une chose entendue qu'on peut faire son salut hors dc toute Église particulière, pourvu qu'on ait un véritable amour de Dieu. Et il se plaît à constater que c'cst là un enseignement qu’on rencontre chez plusieurs grands théologiens dc l’Église romaine. La foi salvifiquc des protestants. · cette con­ fiance filiale que les fidèles ont à l’égard de Dieu, n'est autre chose que l’état d'amitié entre Dieu et scs enfants et enferme l’amour cl la charité, cl justifie par conséquent selon les principes des uns et des autres » (c’est-à-dire des catholiques et des luthé­ riens). Fragment inédit reproduit par Baruzi. p. 205. Aussi a-t-il pu dire : « Lorsqu’on aura fait tous les protestants catholiques, on trouvera que les catho­ liques seront devenus protestants. » Lettre à Mme de Brinon (1693), dans Foucher de Careil, 1.1, p. 435. C'est donc en ramenant les discussions sur le terrain dc la raison que Leibniz espérait pouvoir y mettre une fin. Et cet espoir était fondé sur les principes dc son système selon lequel la raison avait pour rôle principal de contribuer à la réalisation de l’harmonie universelle. La méthode préconisée par Leibniz en vue de l’uni­ fication religieuse consiste donc à fournir une démons­ tration rationnelle de la vérité chrétienne. Et c'est ici sa philosophie tout entière qui devient pour ainsi dire une apologétique chrétienne. Selon le plan qu’il exposa au duc Jean-Frédéric dc Hanovre* l'ouvrage qu'il avait projeté devait comprendre trois parties. • Une première, devait contenir des démonstrations de l’existence de Dieu, dc l’immortalité dc l’âme et dc toute la théologie naturelle... La deuxième partie devait être dc la religion chrétienne ou théologie révélée, où je voulais démontrer la possibilité dc nos mystères et satisfaire à toutes les difficultés dc ceux qui prétendent montrer des absurdités et contra­ dictions dans la Trinité, dans l’incarnation, dans l’Eucharistie cl dans la résurrection des corps... La troisième traitait dc l’Église où j’avais des preuves très convainquantes que l’hiérarchie dc l’Église est de droit divin... » < Mais afin dc jeter les fondements de ccs grandes démonstrations j’avais dessein de les faire précéder par les éléments démontrés dc la vraie philosophie pour servir à l’intdllgcncc de l’ouvrage principal. Car il faut une nouvelle logique pour connaître les degrés de la probabilité, puisque cela est nécessaire pour juger des preuves en matière dc fait et dc morale, où il y a ordinairement de bonnes raisons dc part et d’autre et il ne s’agit que de savoir dc quel côté doit pencher la balance...» • Il faut aussi pousser la métaphysique bien plus avant qu’on n'a fait jusqu’ici pour avoir les véritables notions de Dieu et dc l’âme... · « El à moins que d’avoir quelque entrée dans la phy- 191 LEIBNIZ. LA RÉUNION DES ÉGLISES siqae plus profonde, on ne saurait satisfaire aux <11111cultes qui sc forment contre l’histoire de la création, le déluge ct la résurrection des corps. Enfin la vraie morale doit être démontrée pour savoir ce que c’est que justice, justification, liberté, plaisir, béatitude, vision béatitique.» «Et pour conclusion il n’y a rien de si conforme A la vraie politique ct à la félicité du genre humain, même ici-bas ct en cette vie. que ce que j’ai avancé du pou­ voir inviolable et irrésistible du souverain sur les biens extérieurs cl de l’empire intérieur que Dieu exerce par l’Églisc sur les Ames... Bien n'est plus utile au bien général que l’autorité de l’Églisc universelle qui forme un corps de tous les chrétiens, unis par les liens de la charité...» < (L’est pourquoi tout homme de bien doit souhaiter que l’état de l’Églisc soit rétabli partout ct que le pouvoir spirituel de scs vrais ministres sur les fidèles soit reconnu un peu plus qu’il ne sc pratique souvent parmi ceux mêmes qui veulent passer pour les plus catholiques. » Lettre au due Jean-Fridérie, clans O. Klopp, t. iv, p. 440 sq. Grâce à ses études mathématiques et aux décou­ vertes qu’il y avait faites, Leibniz espérait avoir plus de crédit auprès du public. Il avait cru voir que Pascal devait une partie de son succès dans la défense de la religion chrétienne à ce fait qu’il passait pour un excellent géomètre. Scs amis estimaient « que cela serait avantageux à la religion même quand on verrait par son exemple que des esprits forts ct solides peuvent être bons chrétiens en même temps... * « Si les belles productions de M. Pascal dans les sciences les plus pro­ fondes devaient donner du poids aux pensées qu’il promettait sur la vérité du christianisme, j’oserais dire que ce que j’ai eu le bonheur de découvrir dans les mêmes sciences ne ferait point de tort à des médita­ tions que j’ai encore sur la religion; d’autant que mes méditations sont le fruit d’une application bien plus grande et bien plus longue que celle que M. Pascal avait donnée à ces matières relevées de théologie, outre qu'il avait l’esprit plein des préjugés du parti de Borne, comme scs pensées posthumes le font con­ naître. et qu’il n’avait pas étudie l’histoire ni la juris­ prudence avec autant de soin que J’ai fait. Et cepen­ dant l’une ct l'autre est requise pour établir certaines vérités de la religion chrétienne. » Lettre à Burnet, dins Gerhardt, t. m, p. 195 sq. En outre Leibniz mettait toute sa confiance dans sa • caractéristique », nouvelle écriture ou langue, « organe plus utile à l’esprit que les télescopes ct microscopes ne le sont à la vue », parce qu’elle per­ mettrait de découvrir plus facilement les parologismcs q.n sc glissent dans les discussions. Leibniz a la ferme conviction que. IA où cette langue nouvelle sera reçue, la vraie religion qui est toujours la plus raisonnable ct.cn un mot. tout ce que j’avancerai in opere demons­ trationum catholicarum s’établira sans peine, ct il sera aussi impossible de résister aux raisons solides qu’il est Impossible de disputer contre l’arithmétique. » Lettre au duc Jean·Frédéric, dans O. Klopp, t. iv, p. 445. Il faut tenir compte de cette conception pour com­ prendre l’optimisme que Leibniz gardait jusqu'au der­ nier moment des pourparlers, ct qui. même après leur échec définitif, s'en remettait à la Providence pour la réalisation de son plan. * Sachant que les choses «les plus Innocentes ont été souvent rejetées sur de faux soupçons », Leibniz avait en outre conçu l’idée de présenter sa démonstra­ tion de la vérité chrétienne de telle façon qu’on ne pût point deviner quel parti il tenait lui-même, afin de donner à la controverse toute l’objectivité dési­ rable, méthode, ajoutc-t-ll lui-même, qui est sans exemple en pareilles matières. Et il estime qu’il sera 192 « aisé à un homme de bon sens de juger sur le rapport qui a été fait sans que le rapporteur ait besoin de se déclarer. » Lettre au duc Jean·Frédéric, dans O. Klopp, t. iv, p. 437. H importe donc de sc mettre en garde en interprétant des écrits rédigés selon cette méthode, tel que le fameux Systema theologicum (le titre n'est pas de Leibniz lui-mêjnc) qui se présente A première vue comme une défense philosophique du catholicisme ct que Leibniz voulait faire approuver par des évêques modérés en vue de favoriser l’union des Églises. C’est à tort qu’on a voulu en conclure nu catholicisme du phi­ losophe. Une question qui dans les tentatives de pacifica­ tion religieuse devait forcément occuper le premier plan, c'était l’interprétation du mystère de l’eucha­ ristie. Ici encore Leibniz croyait tenir la solution qui, A son avis, pouvait satisfaire tout le monde. Ce qui, dans l’hypothèse des alomistcs ct des car­ tésiens, restait inexplicable, trouverait une justifica­ tion rationnelle dans sa propre théorie, grâce A cette réhabilitation des formes substantielles de l'ancienne philosophie pour laquelle il voulait faire passer sa doctrine des monades. Seulement ce que les anciens appelaient nature ou substance, il fallait le concevoir selon lui comme une « force primitive » qui assure­ rait A tout corps son unité substantielle. Dès lors la présence réelle, dans le mystère de l’eucharistie, se ramène A une présence de force, cl « rien n'empêche que la substance d’un même corps.... ne puisse être appliquée à plusieurs lieux. · Boucher de Carcil, cité dans Baruzi, p. 250 sq. Dans < l’hypothèse » de la transsubstantiation on pouvait dire qu'à la « force primitive » du pain serait substituée une force divine, « l'opération de l’esprit du Christ qui peut s'exercer malgré la diversité des lieux ct des temps », tout en laissant subsister les « forces dérivées » ou accidents du pain. Cependant Leibniz prend soin d’ajouter : Sed talibus nos non indigemus qui transsubstantiationem rejicimus. Lettre au P. Des Bosses, dans Gerhardt, t. n, p. 399. On voit à quel prix était obtenue < l’identité fon­ cière » de la doctrine du Concile de Trente ct de celle de la Confession d’Augsbourg que Leibniz avait pro­ mis de mettre en évidence par sa théorie. Voir Lettre à Arnould, dans Gerhardt, t. n, p. 75. Au reste, le philosophe montre le fond de sa pensée dans une lettre au landgrave de I lessen-Reinfels: « Il me semble lui écrivait-il, que la question, si l’amour de Dieu est nécessaire au salut, est incomparablement plus im­ portante que la question, si la substance du pain reste dans l’eucharistie », question de pure spécula­ tion et qui ne touche pas « l’essence de la piété ». Dans Homme!, t. n, p. 307, reproduit par Baruzi, 1· r.»s gq 3° L'autorité de Γ Église visible. — En vertu même de la collaboration active de chaque membre de la • Cité de Dieu · ou de l’Églisc invisible dans la réali­ sation de l’harmonie universelle « tous les chrétiens sont obligés de faire des efforts pour être dans l’union ecclésiastique et particulièrement avec la métropole du christianisme qui est Borne. » Lettre inédite à Mme de Brinon, Théol., xix, publiée dans Baruzi, p. 191-193. Leibniz avait déjà antérieurement cons­ taté le fait (pie ceux qui parmi les protestants, étaient dans des sentiments de modération, consentaient que • la réunion soit moycnnée par le pape » et (pie le pape pourrait présider nu concile qui sera tenu un jour pour terminer les controverses. Helation pour la Cour imb­ riale. Mais ce qui lui paraissait être le point vif du débat, c’était la question de la nature et des limites de l’auto­ rité doctrinale de l’Églisc visible. C'est sur ce point qu’il fallait avant tout s’entendre. 193 LEIBNIZ. LA ItÉUMON DES ÉGLISES Leibniz considère l'Église romaine comme la vraie Église, reconnaissable comme telle par la succession de sa hiérarchie. Il ajoute même que l'Égllsc catho­ lique visible est infaillible dans tous < les points de créance quisont nécessaires au salut »,ct cela < par une assistance spéciale du Saint-Esprit qui lui a été pro­ mise. · Extrait d’une Lettre au landgrave de HessenRhein/els (1684), dans Hornmel, t. n, p. 1« sq., repro­ duite pur Baruzi, p. 200 sq. Mais les vérités auxquelles sc rapporte son infailli­ bilité sont d’ordre rationnel ct ne peuvent pas faire l’objet d’un doute; tandis que l’Églisc sc prononce encore sur de nombreuses autres questions ou la même certitude n’existe pas. Ici I'Église n’a pas le droit d’exiger une soumission ct de prononcer l'anathème contre ceux à qui ces doctrines ne paraissent point croyables. On n’est pas infidèle ou hérétique pour ne pas admettre un article de foi professée par une Église. Aussi les Églises ont-elles beau fulminer des excommu­ nications, elle n’atteindront pas ceux qui ont une intention sincère ct droite de sc conformer à la volonté de Dieu qu'ils aiment. Voir Lettre à Mme de Brinon, dans Boucher de Carcil, 1.1, p. 178. En prononçant trop légèrement certaines decisions elle affaiblit sa propre autorité, voir Lettre à Bossuet (1700) dans Voucher de Carcil, t. n, p. 778-780, cl porte la responsabilité du schisme. D’autre part, on peut soutenir en principe l'infail­ libilité des conciles véritablement œcuméniques : • j’ai de l’inclination ù croire que Dieu les préservera de toute erreur contraire aux vérités salutaires. » Extrait d’une lettre inédite à Beuschenberg (1702), publié par Baruzi, p. 183 sq. Mais pratiquement on peut toujours se demander si tel ou tel concile peut être considéré comme œcuménique. Scion Leibniz l’examen personnel était le moyen de décider sur le caractère œcuménique d'un concile. Et il croyait avoir des raisons pour contester au concile de Trente ledit caractère. C’est contre une telle conception de l’Églisc que Bossuet porta scs attaques à plusieurs reprises, en précisant la vraie marque de l'œcuménicité d’un concile ct en réclamant ce caractère pour celui de Trente. Voir Correspondance entre Leibniz et Bossuet, dans Klopp, t. vu, p. 187; p. 209 sq.; p. 218 sq.; p. 182; on trouvera certaines lettres inédites dans Bossuet, Correspondance, par Ch. Urbain ct E. Leves­ que, 5 vol., Paris, 1909-1912; voir t. v. La tentative d’une réunion des Églises catholique et protestante resta sans succès. Au fond, une entente était impossible. Le grand obstacle était le rationa­ lisme de Leibniz; il ne reconnaissait d’infaillibilité qu'à la raison. Ce fait nous explique également la façon catégo­ rique dont il repoussait l’insinuation de sc faire catho­ lique. · 11 est vrai, écrivait-il au landgrave de llesscnBhcinfcls, que si j’étais né dans l’Églisc romaine, je n’en sortirais point que lorsqu’on m'exclurait en me refusant la communion sur le refus que je ferais peutêtre de souscrire à certaines opinions communes. Mais ά présent que Je suis né et élevé hors de la communion de Borne, Je crois qu’il n’est pas sincère ni sûr de sc présenter pour y entrer, quand on sait qu’on ne serait peut-être pas reçu si l’on découvrait son cœur. Cité par Baruzi, p. 202. 4° L'union des protestants entre eux. — Parallèlement au projet d’unification entre catholiques ct protes­ tants, Leibniz poursuivait l’idée d’une union des sectes protestantes entre elles. Il n’y a en cela absolument rien de contradictoire si l’on sc rappelle la vision métaphysique qui guidait notre philosophe. Tous ses efforts avaient pour unique but de contribuer à la réalisation de cette harmonie préétablie. PICT. DE TlllvOI. CAT11O1. 194 H ne s'agissait pas du tout pour lui de faire dispa­ raître les sectes. Elles ont toutes leur raison d’être. SI on les approfondissait, on leur découvrirait tou­ jours un mérite, ne serait-ce que celui d'avoir détruit un abus. De sorte que, dans un certain sens, chaque secte, en dépit d’elle-même, travaille à la réunion des Églises. C'est aux abus seuls qu'il faut faire la guerre; mais d'autre part il faut · cultiver le* semences d’une bonne intelligence entre ceux qui n'ont aucun sujet de sc combattre ». Lettre inédite à Spanheim (1696), dans Baruzi, p. 207. Ici, comme dan* les controverses avec les catholiques, Leibniz a la ferme conviction qu'une bonne entente serait d'autant moins difficile qu'elle n'a plus a se produire que sur des points secon­ daires. · Pour moi, écrit-il a Spanheim, j'ai toujours déclaré dans toutes les occasions, depuis ma jeunesse, que les controverses avec les réformés que j'ai exa­ minées de fort bonne heure, ne sont pas assez consi­ dérables, pour empêcher la communion mutuelle... 11 faut cependant que l'affaire soit traitée avec beau­ coup de circonspection, même parmi nous, pour ne pas échouer, car nous ne manquons pas de gens qui ont des préjugés sur ce chapitre... > Lettre inédite à Spanheim, dans Baruzi, p. 208 sq. Conclusion. — Un système comme celui de Leibniz qui, tout en mettant amplement ά profit les conquêtes des sciences, faisait une si large part au sentiment reli­ gieux devait être d'une merveilleuse fécondité Mais dans la forme où le philosophe l'avait laissé il était inaccessible au commun. Un travail de systematisation de scs éléments dispersés fut nécessaire. Ce fut son disciple Christian Wolff qui s'en chargea. Sans tou­ jours saisir toute la profondeur des idées du maître, ct au risque même de les alterer, il entreprit de les présenter sous une forme didactique. Professeur à Halle, puis à Marbourg, il obtint un succès immense. Voir Lévy-Bruhl, L’Allemagne depuis Leibniz, 1907. Si le Icibnizianismc n exercé une grande influence sur la pensée philosophique et religieuse, c’est sous la forme ct selon l’interprétation que Wolff lui a données. A n'envisager que le domaine religieux on a reconnu à Leibniz le mérite d’avoir adouci le choc qui devait nécessairement se produire entre la conception reli­ gieuse traditionnelle ct la pensée scientifique moderne. Il y a réussi, mais aux dépens de la foi chrétienne. Trop attaché aux doctrines du christianisme pour les aban­ donner ouvertement, il les transforma en les adaptant ù sa nouvelle vision de l’univers. C’est ainsi que nous assistons chez lui à une rationalisation totale de presque toute la terminologie thcologiquc, surtout pour les notions de péché, de grâce, de gloire, de pré­ destination. En réduisant la doctrine fondamentale du christianisme à l’amour de Dieu ct a la soumission filiale à sa volonté il préludait nu libéralisme mystique de Bitschl ct de son école, vulgarisé par A. Harnack dans son Essence du christianisme. Il a donné au senti­ ment religieux la forme qui devait rester prédomi­ nante dans le protestantisme contemporain. 1 ÉDITIONS. — Recueil de diverses pièces'sur ta philo­ sophie, la religion naturelle, etc, par M. Lctbniz, Clarke, Xeu ton, par des Malzeaux, Amsterdam. 1720, 2' édit.,1740; Otium Hanoveranum sive Miscellanea ex ore et schedis G. G. Lcibnitii quondam nctala cl descripta, édit. Feller. Leipzig. 1718, 2· édit., 1737; R. E. Raspe, Œuvres philoso­ phiques latines cl françaises de feu M. de Leibniz, tirées de ses manuscrits qui conservent dan* In bibliothèque royale ù Hanovre, Amsterdam et Leipzig, 1765; L. Dutcns, Gothofr. Guil. Lcibnitii Optra cmnia, 6 vol., Genève. 1768. t. i : Opéra thcol . t. il : Logica ct Metaphysica; G. E. Guhrauer. Leibniz* Deutsche Schriftcn, 2 vol , Berlin, 1838-10; Joli. Ed. Erdmann, Godofridi Guil. Leibnttii opera philo­ sophica qua· exstant latina, gallica, gerrnanica omnia, Berlin, 1810; Geo 11. Pcrtz, Gcsanimrlle Wcrke, l*Folgc, Gcschichte, Hanovre, 1843-1817, t l-iv; 2· Eolgc, Philoso- IX. — 7- 195 LEIBNIZ — LEJEUNE phie, t 1, Driefircchsel zudschm Leibniz, Arnauld und dan Landgrafen von Hcssen-Rhcinfeb, hcrausgegcben von Gro­ tefend, Hanovre. 1846; 3* Folge, AfafAemaftA*, htrausg. oon Gerhardt, Berlin et Halle, 1849-1863; Homme], Leibniz und der Landgraf Ernst von Hesscn Rhcin/els, 2 vol., Francfort, 1847; Faucher de Careil, Lettres et opuscules inédits de Leibniz, Par h, 1854; du même, Nouvelles lettres et opus­ cules inédits de Leibniz, Paris, 1857; Fouchcr christianisme aussi ancien que le monde, de Tindal, 1733, Le Philosophe moral, de Morgan, 1737, Is christianisme non fondé en preuves, de Dodwel, 1742; les Lettres sur l'étude de ïhistoire, de Bolingbrocke, 1753. Le chef-d’œuvre de Leland est son Avantage et nécessité de la révélation chrétienne, écrit en anglais et publié en 1760. Il fut traduit en français sous le titre de Nouvelle démonstration évangélique où l'on prouve l’utilité et la nécessité de la révélation chrétienne, par l'étal de ta religion dans le paganisme relativement à la connaissance et au culte d'un seul vrai Dieu, à une règle de moralité et à un état des récompenses et des peines futures, Liège, 1768, 4 vol. in-12. Laharpe dans son Introduction à la philosophie du dix-huitième siècle fait un grand éloge du controversiste Leland et de son ouvrage : Avantage et nécessité de ta révélation chrétienne. Cet écrit, assure-t-il, a valu a l’Angleterre dans la controverse contre le déisme, la palme, et il a fait regarder A bon droit son auteur, comme le plus redoutable adversaire de l’incrédulité. Les sermons de Lcland ont été publiés en 4 vol. in-8·, après sa mort et précédés de sa biographie, par le docteur Isaac Weld. Chalmers, Biographical Dlcttann.; Bose, New. biog. Did.; Michaud, Biographie universelle; Feller, Biographie universelle; Hœfcr, Nouvelle biographie générale. Thouvenin. LE LORRAIN Jean, ecclésiastique français, (1651-1710). — Né A Boucn.il deviendra vicaire de la paroisse Saint-Lô, de cette ville, puis chapelain titu­ laire de la cathédrale. Pieux et érudit, il a laissé deux ouvrages dont le premier au moins peut encore se consulter avec intérêt : 1. Dt l'ancienne coutume de prier et d'adorer debout le jour du dimanche et de fête et durant le temps de Pâque, ou abrégé historique des cérémonies anciennes et modernes... où Γοη traite en passant ce qu'il y a de plus beau dans l'ancienne disci­ pline, 2 vol. Liège, 1700, Bouen, 1708. Comme l’au­ teur le fait remarquer dans sa préface, le livre donne plus que le titre ne promet. C’est une etude historique des diverses cérémonies ecclesiastiques où ont été consciencieusement dépouillées, et analysées dans leur ordre chronologique les sources liturgiques les plus diverses Tout en se défendant de vouloir innover l’auteur voudrait donner aux ecclésiastiques et même aux fidèles le goût et le sens de l’ancienne prière de l’Églisc. —2. Les conciles généraux et particuliers, leur histoire, avec des remarques sur leurs différentes collec­ tions, Cologne. 1717. Cet ouvrage posthume est formé d’une série de dissertations; il en est une en particulier » dans laquelle l’auteur soutient contre MM. Voelle, Juste! et Bevercgius, qu’avant le VI* concile de Car­ thage, 1’Afrique n’a point eu de code particulier de canons. » Λ. Salmon, t raité de l'étude des conciles, 2‘ édit . Pari*. 1726, p 946; Th. Lcbreton. Biographie rouennatse, Bouen. 1865. p. 230; Hurter, .X amenda lor, 3· rilit., t. iv, col. 892 E. Λ M AN N. LE MAISTRE Antoine (1608-1658) naquit à Paris le 2 mai 1608, d’Isaac Le Maistre qui était maître des requêtes et de Catherine Arnauld, laquelle était fille et petite-fille d’avocat et sœur de la réfor­ matrice de Port-Boyal. Isaac Le Maistre abandonna la religion catholique et embrassa le calvinisme; aussi 199 LE MAISTRE (ANTOINE) — LE MAISTRE (ISAAC) kntolnc fut-il élevé par sa mère. Il fut vite avocat réputé et scs plaidoiries, remplies dc citations emprun­ tées aux orateurs anciens, aux historiens, aux Pères dc l’Église, lui valurent la célébrité. La mort dc sa tante, Mme d'Andllly, orienta sa vie vers PortRoyal; les derniers moments dc sa tante dont il fut témoin et les pieuses exhortations dc l’abbé de SaintCyran tirent sur lui une impression profonde et le détachèrent du monde. Sur les conseils de Saint-Cyran, Antoine Le Maistre attendit la lin dc l'année judiciaire, et, âgé dc vingt-neuf ans, il sc retira à Port-Royal en 1637. Sur cette conversion, voir Lefèvre dc SaintMarc, Supplément au nécrologe de l'abbaye de NotreDame de Port-Royal des Champs, p. 35-38. Antoine Le Maistre fut un des premiers solitaires de PortRoyal : la, il sc livra au travail, à la prière, â la médita­ tion et à l’étude, sous la direction de M. Singlin. Le P. Rapin, dans scs Mémoires, t. in, p. 25-26, fait un très bel éloge d’Antoine Le Maistre : · La vie qu'il mena dans cette solitude, l'amour de la piété, du silence, de l’austérité dc vie, dc la pauvreté et des autres vertus qu’il pratiqua, dans la seule vue de faire son salut, sans sc mêler de ces intrigues qui occupaient alors la plupart des esprits du parti, fait encore plus d’honneur à la morale de Port-Royal qu'on ne pouvait regarder sans admiration, en voyant la conduite d’un homme si détaché dc la terre et qui ne pensait qu'au ciel. ■ Antoine Le Maistre mourut le I novembre 1658 et fut enterré à Port-Royal; après la destruction du monastère, les restes dc Le Maistre, furent ensevelis avec ceux de son frère, â Saint-Étlcnnc-du-Mont, à côté dc ceux dc Pascal et dc Racine. On a d'Antoine Le Maistre un Recueil de plaidoyers. Deux éditions furent successivement publiées en 1651 et 1653, ù l’insu dc Le Maistre qui les désavoua; la seule édition authentique est celle qui fut faite, en 1657, sous le titre : Les plaidoyers et harangues de M. Lemaistre, par Jean Iss ali (1620-1707), avocat au Parlement et conseiller du roi, disciple de Port-Royal. Tout en cessant d’être avocat, Le Maistre ne cessa pas dc plaider. Il prit la défense dc son directeur, l’abbé de Saint-Cyran, détenu au château de Vincennes, et, à cette occasion, il écrivit, le 27 décembre 1638, au cardinal dc Richelieu une lettre qui lui fait honneur; cette lettre est donnée aux pièces justificatives par Resoigne, dans son Histoire dc Γabbaye de Port-Royal, t. vi,p·221-249. — Le Maistre a encore écrit une Apo­ logie pour /eu M. l'abbé de Saint-Cyran, contre relirait d’une Information prétendue que l'on fît courir contre lui l'an 1633, ln-1°, 1612. et une Apologie pour Jean Duvergier de Hauranne, divisée en quatre parties con­ tenant la réponse à l'extrait d'une Information... que les Jésuites ont fait Imprimer en 1611 à la tête d'un libelle intitulé : Sommaire de la théologie de SaintCyran et du sieur Arnauld et une réponse générale et particulière à un mémoire de M. l’évêque de Langres, in-8”, 1645. — Le Maistre défendit aussi les religieuses dc Port-Royal et il écrivit pour elles un Factum pour servir de réponse à une lettre Imprimée de Madame la marquise de Crèveccrur, in-1°, 1663. —Au point dc vue théologique proprement dit. Le Maistre collabora à la composition d'une Vie des saints, dont les fragments considérables parurent sous le nom dc son oncle d‘\ndllly, il collabora également à la Traduction du Nouveau Testament qui a rendu son frère célèbre. — Il a composé une Traduction du traité du sacerdoce dc saint Jean Chrysostome, ln-12, 1650 cl 1699. — Une Vie dc saint Rernard, ln-1· et in-8°, publiée sous le nom dc Lamy, avec la Traduction de trois traités de saint Rernard : De la conversion des mtrun, De la vie soli­ taire, Des comma ntic ment s cl dispenses, in-12, Paris, 1656 — L'aumône chrétienne ou la tradition de V Église touchant la charité envers (es pauvres, recueillie de 200 l’Écriture sainte et des Pères, 2 vol. in-12, Paris, 1658 Traduction du traité de la mortalité de saint Cypricn, — On a attribué, tantôt à lui, tantôt à son frère, dc Sacy une Vie de Barthélemy des martyrs; mais il est plus vraisemblable que c’est l'œuvre de Thomas du Fossé. — On lui a attribué aussi la Réponse à un livre de M. l'évéquc de Lavaur, intitulé : Examen et jugement dc la fréquente communion, in- !·>, 1611. —G. ilermant, dans scs Mémoires, édit. Gazier, t. ni, p. 190, le déclare auteur d'une Réponse à un écrit publié sur le sujet des miracles qu'il a plu à Dieu de faire ά Port-Royal depuis quelque temps, par une Sainte Épine dc la couronne de Notrc-Scigneur, in- t°, 1656. — 1) aurait aussi composé la Lettre d'un avocat du Parlement de Paris à un de ses amis,touchant l'inquisition qu'on veut établir en France, ù l'occasion de la nouvelle bulle d'Alexandre Vil, du 1er juin 1637, — Enfin Le Maistre aurait composé la Lettre de L.dc Saint-Aubin ά une personne dc condition, par laquelle il Justifie la traduction des hymnes en vers français dans les Nouvelles Heures, contre les reproches du P. Labbe et d’autres, in-4°, 1651; d’au­ tre part, Guillaume Le Roy, abbé de I faute-Fontaine, dans sa Lettre au P, Adam, jésuite, sur la traduction qu’il a faite en vers de quelques hymnes de l'Église, publie la traduction faite à Port-Royal par Antoine Le Maistre. Cc fut cc qu’on appela les Heures à la janséniste qui furent condamnées ù Rome; un Advis touchant cette condamnation, paru en 1651, est proba­ blement l’œuvre dc Le Maistre. Ιλι bibliothèque de l’Aisennl possède une Lettre d’An­ toine Le Maistre au Cardinal de Richelieu en faveur de Saint-Cyran, ms. 3381, ia 17-28, et Quatre plaidoyers, ms. 3733, P 127-171. — Michaud, Biographie universelle, t. XXIV, p. 66; llœfcr. Nouvelle biographie générale, t. xxx, col. 567-568; Chaudon et Dclandine, Diction­ naire historique critique cl bibliographique, t. x, p. 515516; Moréri, Le grand dictionnaire historique, art. Maistre, t. vin, p. 111-112; Antoine Rivet de La Grange, Nécro­ loge de l'abbaye de Notre-Dame de Port-Royal, 1723, p. 112-120; Besolgnc, Histoire de l'abbaye de PortRoyal, 6 vol., in-12, Cologne, t. m, p. 50-1-550, et t. vi, p. 221-219; Cerveau, Nécrologe des plus célébrés défenseurs cl confesseurs de la vérité, t. I, p. 60-62, et t. IV, p. 258; G. Ilermant, Mémoires sur l'histoire ecclésiastique au XVII* siècle (1630-1663), édit. Gazier, 6 vol. In-8·, Paris, 1905-1910. t. i. p. 73-78, 85; t. m, p. 481-183, 568-569; t. IV, p. 163-164; Sainte-Beuve, Port-Royal, 4· édit., 1878, 7 vol. in-8®, 1.1, 1. II, c. n, p. 368-398; Du Fossé, Mémoires pour servir à Γhistoire dc Port-Royal, in-12, 1739, L î,c. xvm, p 155-103; Fontaine, Mémoires pour servir ά l'histoire de Port-Royal, I vol in-12. 1753, t. I, p. 219-238. 212-276, 288-296, 306-309, 326-337, 382-386; t. il, 165-188, 193-197, 223-227, 355-369; t. ni, 13-15, 162-181, 199-201, 227-217. J. Ca hue y ni’.. LE MAISTRE leaao, plus connu sous le nom dc LE M AISTRE DE S AGI, anagramme d'Isaac, (1613-1684), est le frère du précédent, et naquit A Paris le 29 mars 1613; il fit scs études au Collège dc Beauvais avec son oncle maternel, Arnauld, qui était né en 1612. Jeune encore, il entra à Port-Royal où il se trouvait an moment dc la dispersion de 1638; il resta fidèle ù l’abbé dc Saint-Cyran emprisonné â Vincennes et il essaya dc calmer les disciples du maître. Par humilité, il hésita longtemps Λ recevoir les ordres, mais il finit par accepter, sur les conseils ou plutôt le commandement dc Singlin : il fut ordonné prêtre en décembre 1619 et célébra sa première messe le 25 jan­ vier 1650. · Il fut, écrit Gazier, Histoire générale du mouvement janséniste, t. i, p. 88-89, admirable pour gouverner les âmes une â une. · Il dut quitter PortRoyal en 1661, il fut même arrêté le 13 mai 1666 et enfermé à la Bastille, d'où il ne sortit que le 31 octobre 1668. Chassé dc nouveau dc Port-Royal le 12 Juin 1679, il sc retira à Pomponne, où il mourut le 1 Janvier 1684. Besolgnc, Histoire de l'abbaye de Port-Royal, t. m, 201 LE MAISTBE (ISAAC) — LE MASSON p. 102-105, et Fontaine. Mémoires pour servir à V his­ toire de Port-Hoyal, t. iv, p. 344-369. Le Maistre dc Saci (ou Sacy)a composé de nombreux écrits en vers et Sainte-Beuve, est en générai, très sévère pour scs productions poétiques. Parmi les écrits dc M. de Saci, on peut citer : Le poème de suint Prosper contre les ingrats, traduit en vers français, 1646, et en prose, 1650. — 1/office de C Église, traduit en français, in-12, Paris, 1651. — L'imitation de Jésus-Christ, traduite en français, sous le nom de Bcûil, prieur de Saint-Val, in-8®, Paris, 1662, et très souvent rééditée. — Poème sur l'eucharistie qui ne fut publié qu’en 1695. — Lettres chrétiennes et spirituelles, publiées par la Sœur Madeleine dc Sainte-Christine Briquet, religieuse dc Port-Hoyal, 2 vol. in-8®, Paris, 1690. — Les Psaumes de David, traduits en français suivant l’hébreu cl la Vulgate, avec une explication tirée des saints Pères, 3 vol. in-12, Parle, 1696. — Saci a aussi traduit en 3 vol. in-8®, Paris, 1696, les Sermons de saint Augustin sur saint Matthieu. — Enfin Le Maistre avait publié cc que Sainte-Beuve appelle « les plaisanteries soi-disant poétiques » intitulées : Enluminures de Γalmanach des jésuites, in-12, Paris, 1654 cl 1733, et réimprimées avec //onguent pour la brûlure, dc Barbier d'Aucour, in-12, Paris. 1683 cl 1733. C’est une réponse à une estampe allégorique publiée par les jésuites et dont Sainte-Beuve donne la description suivante : « Le pape, assis sous la colombe du Saint-Esprit, entre la religion qui porte la croix et la puissance dc l’Église qui porte le casque, lançait sen­ tence contre le jansénisme. Jansénius, en habit d'évêque, tout affairé et déployant des ailes dc diable, s’enfuyait,son livre à la main.vers Calvin en personne qui, déjà, dans un coin, accueillait a bras ouverts une dame ou religieuse janséniste en lunette. » T. n, p. 333. — Le Maistre avait aussi traduit plusieurs écrits profanes : les Fables de Phèdre, 1647; les Comé­ dies de Tércnce, rendues très honnêtes en y changeant fort peu de chose; les Troisième et quatrième Hvre de l'Énéidc dc Virgile, 1666. — Mais l’écrit le plus célèbre dc Le Maistre de Saci est assurément la Traduction du Nouveau Testament, connue sous le nom de Testa­ ment de Mans, bien que les premières éditions portent le nom d’Amsterdam. Saci est le véritable auteur dc cet ouvrage qui fut révisé par Arnauld, par Antoine Le Maistre lequel collabora à sa composition, par Nicole et par le duc dc Luyncs. Cette Traduction fut très attaquée comme empreinte dc jansénisme et condam­ née comme telle par dc nombreux évêques et par le pape Clément IX. le 20 avril 1668; Saci composa la Traduction de ΓAncien Testament durant son empri­ sonnement à La Bastille. Le Nouveau Testament, ainsi que la Sainte Hiblc, en latin et en français, 32 vol. in-8, 1672 et années suivantes, curent dc très nom­ breuses éditions; mais la meilleure et la plus recher­ chée est incontestablement celle de Paris en 12 vol. in-8®, 1789-1804. — On attribue à M. de Saci la Cen­ sure d'un livre intitulé : Apologie pour les casuistes, faite par M l’évêque d’Angers le 11 novembre 1658, et à laquelle aurait collaboré Messirc Antoine Arnauld et Le Maistre dc Saci. in-4®. Angers, 1658. — Enfin, d'après G. 1 fermant, dans ses Mémoires, édit. Gazier, t. i, p. 14, c'est Saci cl non point son frère Antoine Le Maistre qui aurait rédigé la Lettre ά une personne de condition, dans laquelle on justifie la traduction des hymnes en vers français des Nouvelles Heures, in-4®. 1651. Il est vraisemblable que les deux frères, pour cet écrit, comme d’ailleurs pour beaucoup d’au­ tres œuvres sorties dc Port-Hoyal, participèrent à sa composition, dans une mesure qu’il est difficile aujour­ d’hui de préciser. Mlchnud, Hiographic universelle, nrt. Sari. t. xxxvu, p. 196-198; Hcrier. Nouvelle biographie générale, t. xxx. 202 roi. 509-571; Quèrard, La France littéraire, t. v, p. 130; Morèri, 1s grand dictionnaire hhtorique, t. vu, p. 112; Chaudon et Delandine, Dictionnaire historique, critique et bibliographique, t. x, p. 516-547 ;Fon laine, Mémoires pour servir à Γhistoire de Port-Hoyal, 1 vol ln-12, 1753, l. i, p. 309-325. 353-362, 382-387; t. n, p. 307-313, 326-331, 348-354 , 369-404; t. m. p. 21-30, 64-103, 164-172, 190-198; 261-268; t. iv, p. 20-57, 60-79. 103-121. 147-169, 344-369 Du Fossé, Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Hogaldes-Champs, in-12, 1739, I. I,c. XIX, p. 163-161; I Il.c.xm, p. 274-289; 1. III, c. x, p. 370-378; Antoine Rivet de La Grange, Nécrotoge de Notre-Dame de Cabbage de Port-Hoyal, ln-4·, Amsterdam, 1723, p 6-14, 296-297; Besolgnc, His­ toire de l'abbaye de Port-Hogal, G vol. in-12, Cologne, 1752, t.in, p, 102-105, rt t. tv, p. 523-583; G. Ilermant, Mémoires, édit. Gazier, 6 vol. In-8·, Paris, 1905-1910, t. m, p. 358-359, 638-640, t. vi, p. 174-178; Bnpin, Mémoires, édit. I^éon Aubineau, 3 vol. in-8·, Paris et Lyon, s. d., t I. p. 249, 473; t. m, p. 362-365, 390, 397-400; Cerveau, Nécrologe des plus célébrés défenseurs et confesseurs de la vérité, 5 vol., in-12, Paris, 1760-1764; t. I, p. 198-202. et t. iv, p. 258-259; Pierre Leclerc, Vies intéressantes et édifiantes des religieuses de Port-Hoyal et de plusieurs personnes qui leur étaient atta­ chées, 4 vol. in-12, Paris, 1750-1752, t. iv, presque entier; Sainte-Beuve, Port-Hoyal, 1 édit. 1878, 7 vol. in-8·, t. n, |. ll,c. xvn, p. 322-376. Carre Y RE. LE MASSON Innocent, général des chartreux de 1675 à 1703, naquit à Noyon le 21 décembre 1627, de parents appartenant à la noblesse du Dauphine. Après avoir étudié la philosophie, il entra au noviciat dc la chartreuse de Noyon cl y prit l'habit le 16 jan­ vier 1645. Peu dc temps après sa prêtrise, il fut nomme vicaire et maître des novices dc sa communauté. En 1663, scs confrères 1 élurent prieur, et en 1669 le chapitre général l’institua co-visitcur de la province de Picardie. Sa piété, sa doctrine et sa prudence se manifestèrent d’une manière admirable dans ces diffé­ rents emplois. Ce ne furent pas seulement les enfants de saint Bruno qui profitèrent dc ses conseils, mais les diverses communautés religieuses et les personnes séculières ne s'adressèrent jamais en vain à lui pour leur direction intérieure. En 1675, le T. R. P. dom Jean Pegon, général des chartreux, étant sur son lit de mort, fut interroge par quelques religieux dc la Grande Chartreuse sur les sujets que l’on pourrait proposer aux électeurs après son décès. Le vénérable mourant désigna le prieur de Noyon, qui. en effet, fut élu prieur dc Chartreuse et général dc l’ordre, le 20 octobre 1675. A l’article Chartreux on a fait mention de la nouvelle collection des statuts qu’il fit réimprimer et approuver à Home, dc sa polémique avec l’abbé de Rancé, dc son zèle pour la formation intellectuelle des jeunes religieux, dc son Directoire des novices, etc. Son gcncralal fit un bien immense à l’ordre et le préserva du jansénisme cl du quiétisme. Dom Le Masson cul â combattre ces deux hérésies naissantes, et son zèle fut approuvé par le Saint-Siège. A Home cl à Paris ses écrits étalert estimés, et Bossuet, dans sa Eclat ion sur le quiétisme, loua · le pieux et savant général des chartreux ». Cc religieux écrivit aussi un mémoire contre la Déclara­ tion du clergé en 1682, qu'il voulait insérer dans la nouvelle édition de sa théologie morale, mais la prudence de Mgr d’Arant hon d’Alex, évêque dc Ge­ nève, ne lui permit pas dc l’imprimer, l’n incendie arrivé le 9 avril 1676 ayant réduit en cendre une partie des bâtiments dc la Grande Chartreuse, dom Le Masson, dans l’espace dc douze années, rebâtit le monastère sur un plan nouveau cl agrandit le cloître des pères de dix cellules. Malgré scs nom­ breuses occupations, il conçut le plan d’écrire une histoire complète dc l’ordre divisée en trois partie*· distinctes : la Règle, les Annales, les Ephémérides rapportant les notices «les chartreux illustres par la sainteté. A cet effet, il fit venir ù la Grande Chartreuse les PP. dom Léon Le Vasseur cl dom Charles Le J. 203 LE MASSON Coutculx, qui depuis plusieurs années déjà recueil­ laient des documents pour composer une histoire de l’ordre. Dom Le Masson garda pour lui la tâche d’ex­ poser la règle des chartreux et d’en montrer l’esprit et la constance, il confia à dom Le Couteulx le soin de rédiger les Annales, et chargea dom Le Vasseur d’écrire les Ephémérides. Voir article Chahtreux, bibliogra­ phie de saint Bruno et bibliographie de la Règle. Dom Le Masson mourut d’apoplexie, le 8 mai 1703. Les ouvrages imprimés de dom Le Masson sont fort nombreux. La première catégorie comprend les publications relatives à la règle carlusiennc, texte, commentaires, directoires, etc. Signalons seulement le Directoire des novices chartreux de l’un et de l’autre sexe, Lyon, 1660, 1676, édition spéciale pour les moniales. Avignon, 1869. Trad, latine faite par l’au­ teur même, Lyon, 1676. Non moins nombreuses sont les œuvres de spiritua­ lité. Après avoir fait paraître séparément des Instruc­ tions spirituelles, Paris, 1671, des Lettres spirituelles, Paris. 1676, et une /ntroduction à la vie religieuse et par­ faite, Lyon, 1687 (plusieurs éditions), dom Le Masson réuni! en un seul tome les Instructions et les Lettres y ajouta deux livres sur les Scrupules, et lit imprimer le tout comme L n, de VI ntroduction, Paris, 1701. Il en avait donné antérieurement une édition latine sous le titre Introductio ad vitam interiorem et perfectam, La Correrie, 1693-1695. Pour l’histoire des démêlés de dom Le Masson avec les jansénistes il importe de marquer ΓAppendix du premier tome latin, qui n’est pas le même dans tous les exemplaires. Il est intitulé dans quelques-uns : Appendix in qua in unum collecta habentur loca ubi piissirnus auctor libri de Imitatione Christi de gratia Christi loquitur, ut ejus sensus de hac re evidentius innotescat, et n‘a que 19 pages numérotées à part; dans les autres exemplaires, après le mot Appendix, on lit : Epistola monitoria cl adhortatoria R. P. Prioris Carlusiic ad omnes superiores cartusiensis ordinis pro sollicitudine adhibenda contra libros sus­ pectos et colloquia novatorum, et à la suite de cette let­ tre on trouve les mêmes textes de Γ Imitation avec le commentaire de l'auteur et deux petites dissertations fort importantes. Dans le première, l’auteur expose la doctrine du concile de Trente sur la grâce, et dans la seconde, il traite de doctrina et verbis S. Augustini sur la même matière. Dans ces exemplaires V Appendix a 36 pages également numérotées â part. Cette étude fut clandestinement communiquée à un théologien jan­ séniste, qui l’attaqua par quinze objections, auxquelles Le Masson fit autant de réponses aussi profondes que savantes; et, pour aider scs religieux à sc pénétrer de l'esprit et de la doctrine de l’Eglise sur la grâce, il lit imprimer séparément ΓAppendix avec les objec­ tions et ses réponses sous ce titre: Enchiridion salutis o pera ntl (r, in quo de gratia Christi obtinenda, servanda el in vacuum non recipienda agitur secundum mentem et instituta Libri de Imitatione Christi, La Correrie, 1693, 16 et 260 pages. Cet opuscule fut propagé au dehors, examiné avec rigueur, attaqué par les disciples de Port-Royal et défendu parles théologiens catholi­ ques. Parmi les critiques, faites Λ son sujet,on doit noter les remarques très modérées que plusieurs théologiens delà Faculté de Paris envoyèrent au religieux qui leur répondit avec déférence. Ces remarques étant très justes, l’auteur n’hésita pas à les publier avec scs réponses dans le même format que V Enchiridion pour le compléter Voici le titre : Examen Enchiridii gratter Del a pluribus doctori bus parisiensibus sapientissimis magistris jactum, La Correrie, 1695. Hors de France, l Enchiridion fut reçu avec applaudissement. Mgr Steyaert, vicaire apostolique de Bois-le-Duc, jugea que c’était un petit livre sanctus et utilissimus·, le docteur François Martin, professeur à l'Vnlversité 204 de Louvain, déclara que tous les catholiques devaient l’estimer et rendre grâces à son auteur. Ces encoura­ gements décidèrent le chartreux à en donner une édi­ tion destinée au public. Elle parut, en clfct, en 1699, in-18, avec le même titre : Enchiridion, etc., â La Cor­ rerie, et fut répandue avec succès en France, à Rome et en Belgique, De toutes parts les théologiens catho­ liques envoyèrent â la Grande Chartreuse leurs témoi­ gnages d’estime pour la publication opportune d’un livre aussi utile dans l’agitation d'esprit, où sc trou­ vaient les fidèles â cause des doctrines propagées par les disciples de Jnnsénius. Mais ce qui irrita davantage le parti de Port-Royal fut la publication d’une lettre du R. P. Thyrse Gonzalez, général des jésuites, datée de Rome le 12 mai 1699, et l'approbation de 1’Enchiri­ dion donnée par Mgr Guillaume de Précipiano, arche­ vêque de Malines et primai de Belgique(7 aoûtl699). Le prélat souhaitait que l’opuscule sc trouvât dans les mains de tous les fidèles, et que scs doctrines, vraiment chrétiennes et catholiques fussent bien gravées dans leurs esprits pour avoir une voie de salut très certaine et très sûre. De son côté le général des jésuites félicitait la sainte Église d’avoir trouvé opj ortunément dans ces temps très dangereux un vengeur très saint et un défenseur très zélé de la foi véritable et orthodoxe. Dom Le Masson répondit ù la lettre de Thyrsc Gonzalez par une ouverture de cœur, qui lui exposait brièvement comment il était arrivé à se pré­ server des erreurs jansénicnnes cl à demeurer fidèle â l’enseignement catholique. Cette réponse donna lieu à un commerce éplslolaire entre les deux grands théo­ logiens et vers la fin de 1699, le chartreux fit imprimer quatre lettres de Gonzalez, et trois de ses réponses, où mutuellement ils exposaient leurs sentiments, sur les matières de la grâce et de la prédestination et mon­ traient leur accord parfait. Ce recueil est très rare; il a été imprimé â La Correrie, ln-16, 36 cl 27 pages, sans aucun titre. Les jansénistes ne pouvaient rester indifférents aux éloges donnés à l’Enchiridon. Plusieurs théologiens du parti écrivirent donc contre les doctrines de dom Le Masson; mais celui qui s'acharna le plus ce fut le fougueux dom Gerberon qui, en 1700, fit paraî­ tre une réfutation, en forme de lettre anonyme, impri­ mée en français et en latin, et répandue partout avec profusion. Ce pamphlet était intitulé Senior Seniori; Augustini discipulus, Molinæ discipulo; humilis sacerdos generali pnrposilo Cartushr, meliorem men­ tem qua et de vera Christi gratia ct de ejus defensoribus irquiora sentiat ct loquatur en français : Lettre d’un théologien au général des chartreux. Γη vieillard a un vieillard, etc., ln-12, 22 pages, 1700. ('.elle Lettre pénétra dans quelques chartreuses de France, où les disciples de Jansénius avalent des amis. Elle apporta le trouble dans plusieurs esprits, qui avaient déjà été hnpressionés par les libelles imprimés ou manuscrits composés contre les assertions de dom Le Masson, dans la Vie de. Mgr Jean d'Aranthon d’Alex, publiée en 1697 cl 1699. Le général de l’ordre jugea donc néces­ saire de publier une réfutation de la Lettre de dom Gerberon ct de la répandre en lat in dans les chartreuses ct en français dans la Savoie cl en France. Le texte latin parui dans la 3· édition de 1’Enchiridion imprimée à La Correrie, en 1700, ln-8°; le texte français fut Imprimé à la même époque dans les Eclaircissements sur la vie de Mgr Jean d’Aranthon d’Alex, dont il sera fait mention plus loin. Dans l’une et l’autre publi­ cation. dom Le Masson ajouta un cahier particulier, où depuis longtemps il avait noté pour son usage les cinq propositions condamnées de Jansénius extraites de l’édition de ΓAugustinus, faite en IG 13 à Rouen, avec plusieurs passages de saint Augustin opposé aux mêmes propositions. Le pamphlet de dom Gerberon 205 LE MASSON fut expressément condamné par ΓInquisition d’Es­ pagne. Un autre écrit spirituel — L’ouvrage de dom Le Masson, sc répan­ dit promptement. L'édition fut épuisée en fort peu de temps, ct l’auteur fut obligé de la réimprimer l’année suivante. Cette nouvelle édition était augmentée des Exercices de dom Le Masson sur le Sacré-Cœur de Jésus cl d’un commentaire sur les paroles du Psal­ mist e : Deus cordis mei! Ainsi, tandis que le quiétisme de Mme Gu von excluait de l'oraison les considérations sur l’adorable humanité de Notre-Seigneur JésusChrist et enseignait un faux amour pur de Dieu, dom Le Masson mettait le doigt sur la plaie, proposait aux bonnes âmes la dévotion, alors naissante, du Sacré-Cœur de Jésus et leur apprenait en quoi consiste et comment se manifeste le véritable amour désin­ téressé de Dieu. Mme Guyon essaya de justifier scs doctrines par une apologie imprimée, dont aucun de scs historiens ne fait mention. Vers la même époque la France cl l’Église assistaient à la grande polémique entre Bossuet et Fénelon au sujet de Mme Guyon ct du quiétisme. Bossuet envoyait à dom Le Masson ses écrits, el le prieur de la chartreuse de Paris lui procu­ rait les répliques de l’archevêque de Cambrai. Ainsi, le général des chartreux suivait avec grand intérêt les diverses phases de ce débat célèbre, ct lorsque Féne­ lon publia son Instruction pastorale du 15 septembre 1697, le prieur général, sans intervenir publiquement dans la contestation, fit imprimer Λ La Correrie une Lettre à une prieure de religieuses chartreuses, de 32 pages ln-12, où il expose la saine doctrine de l’amour pur de Dieu el réfute les erreurs des quiétistes âce sujet, ('.vite lettre est très rare, mais elle se trouve, en grande par­ tie, dans les Éclaircissements sur la vie de Messire Jean écrivait de Home l'abbé Bossuet le 1er avril 1698, il faut nous en procurer deux exem­ plaires. » Les contemporains du grand évêque de Meaux trouvèrent aussi que l’ouvrage était remar­ quable, ■ et la postérité a confirmé ce premier juge­ ment. En effet, la Vie de Mgr d'Aranthon est impor­ tante à deux points de vue. D’abord pour Γédification du clergé cl des fidèles, ensuite pour la réfutation du quiétisme cl du jansénisme. La publication de celte Vie irrita aussi grandement les quiétistes cl les disciples de Port-Royal. L’une et l’autre secte avait jusqu’alors fait accroire au public, en Savoie cl en France, que le pieux prélat était un de leurs partisans, qu i! avait approuvé leurs doctrines ct honoré de son estime ceux qui les propageaient. Les quictistes. très nombreux dans la Haute-Savoie, furent les premiers â crier ù la calomnie. Ils prétendaient que le général des chartreux avait diffamé le P. Lacombe ct Mme Guyon. · deux saintes personnes, assuraient-ils. qui seraient mises un jour sur les autels après avoir été canonisées! » Ils firent donc imprimer ù Genève un libelle pour venger la mémoire de ceux-ci. et le répondirent de toutes parts, jusqu’en France, malgré les invectives qu’il contenait contre Louis XIV, Bossuet cl les autres prélats, qui avaient condamné le quiétisme et flétri le P. Lacombe ct Mme Guyon. Dom Le Masson ne fut point surpris de ces récriminations. « Dieu, dit-il. permit que ce libelle eût un effet tout contraire aux prétentions de ses auteurs, car plusieurs personnes de mérite en ont témoigné leur juste indignation, jus­ qu’au point que quelques-unes, qui m’étaient incon­ nues. m’ont écrit et m’ont envoyé des pièces originales écrites de la propre main du P. Lacombe cl de la Dame, afin (|u*elles pussent me servir de preuve de la vérité de ce que j’avais écrit. ■ Aidé de ces nouveaux docu­ ments. il donna une deuxième édition de la Vie en 1699. dans laquelle, sans changer la nature des faits, il rectifia plusieurs dates. En même temps, il publia les Éclaircissements sur la Vie... a*rc de nouvelles preuves incontestables de la vérité de son zèle contre le jansénisme et le quiétisme, in-8°, Chambéry. 1699. 104 pages. Ces Éclaircissements furent augmentés et réimprimés, la même année aussi â Chambéry, el complétés en 1700 (ou 1701) par un chapitre, où dom Le Masson réunit la lettre de dom Gerberon el scs remarques, plusieurs documents, sur le jansénisme et des passages de sa doctrine sur l’amour désintéressé. Cette dernière édition paraît avoir forcé les quiétistes â garder le 207 LE MASSON — LE.ME 11 BE silence, car, tant que vécut dom Le Masson aucune autre publication ne fut imprimée dc leur part. Mais les Jansénistes et aussi quelques thomistes essayèrent de refuter les écrits du général des chartreux. Dans une plaquette dc quelques pages intitulée : Extrait dc la table des Éclaircissements sur la vie de feu Mgr de Genève, à La Correric, 1700, Dom Le Masson exposait scs sentiments sur la doctrine thomiste dc la prédétcrminalion physique. Un théologien de cette école lui répondit par un autre Extrait d'une lettre par un thomiste zélateur de la p. p. au sujet de ΓExtrait de la table... d'octobre 1700. Cette réponse resta sans répli­ que dc la part dc dom Le Masson. Mais les disciples de Port-Royal ne lui pardonnèrent jamais cc qu’il avait écrit sur les sentiments dc Mgr d’Aranthon à l’égard des doctrines jansénlcnncs, ct surtout sur le pseudo­ pèlerinage dc Nicole au tombeau dc saint François dc Sales cl sur son entretien secret avec Mgr d’Aran­ thon. L'abbé L. Joseph Carrel, docteur en théologie, auteur d’un ouvrage sur l'usure intitulé : Pratique des billets, etc., publia un Avis à raideur de la vie de Jean d’Aranthon... par raideur de la Pratique des billets, Bruxelles ct Lyon, 1700, dans lequel il essayait dc réfuter les assertions ct le récit fait dans la Vie du saint évêque. Dom Le Masson sc justifia dans les Éclair­ cissements où il ajoutait que Nicole avait aussi été à la Grande Chartreuse sous un faux nom pour découvrir scs sentiments, sur la doctrine de .lansenius. Cette visite A Annecy eut lieu en 1076, ct, le 6 août de la même année, Nicole se trouvait A la Grande Chartreuse où il était arrivé avec le cardinal Le Camus. C’est Mgr d’Aranthon même qui avait raconté ù dom Le Masson l'entretien qu’il avait eu avec Nicole, ct deux ecclésiastiques estimables lui avalent appris les autres circonstances rapportées dans la Vie. Mais, malgré ces attestations, les jansénistes n’en continuèrent pas moins à dire que le récit du chartreux était une pure calomnie. Cf. Abbé Goujct, Vie de Nicole, c. xiv. Un autre janséniste publia un livre où il niait cette aven­ ture. ct, pour accréditer davantage son apologie de Nicole, il le dédia au nouvel évêque dc Genève. Aujourd’hui la publication dc la Correspondance de Fénelon ct de Bossuet, sur le quiétisme, des Mémoires du P. Rapln sur le jansénisme ct des monographies documentées sur les personnages qui, au xvn· siècle, curent part à l’une et A l’autre controverse, ont porté la lumière sur le récit concernant Mme Guyon, le P. Lacombe ct Nicole fait par dom Le Masson. Des études ct des recherches faites, cn France, il y a plus de vingt ans par le signataire de cet article permettent d’afllrmer avec assurance, qu’il n’y a pas un seul passage de son texte, qui ne puisse être confirmé par d’autres preuves ct d’autres témoignages irrécusables. — Un autre ouvrage du général des chartreux sc rapporte a la querelle janséniste. Observations sur le système dc la grâce universelle de Monsieur Nicole, La Correric, 1700. Le zèle de dom Le Masson au sujet de cette ques­ tion importante dc la grâce le porta aussi A faire réim­ primer l’ouvrage du R P. Le Porcq. oratoricn.intitulé : Les sentiments de saint Au oust in sur la grâce opposés à ceux de Jansénius, nouvelle édition revue et augmentée, Lyon, 1700. En dehors de ces ouvrages polémiques, dom Le Mas­ son avait publié une Theologia moratis pracUca fier tabulas distincta et exposita una cum concilio Tridentino eodem modo digesta, In-fol., Paris, 1662, dont un abrégé fut donné en 1669 sous le titre Theologia in tabulis compentiose descripta. La Theologia moralis a été plusieurs fois rééditée. — Sur les Annales ordinis cartustensis, voir ici t. n, col. 2297. P de Tracy, Vie dr S Pruno ... avec diverses remarques sur le même ordre. Parts. 1785; D. Cyprien-Marie Bout ni h. Li Grande Chartreuse parjm chartrent, Grenoble, 1881; 208 Ixfcbvre, Saint Pruno et Tordre des chartreux, 2 in-8·, Parti, 1883; documents particuliers. S. Autour. LE MÈRE Ignace, prêtre ar Charles Vil avec des observations sur les notes de M. Dubois, avocat au Parlement et dc quelques autres juriscon­ sultes. dans le l. i du Recueil d'édits ; 5. Résolutions de plusieurs questions sur le concordat avec des observa­ tions sur diverses éditions dc cc concordat, ibid.; 6. Réflexions sur te douzième canon du second concile de Lyon qui regarde la régale, dans le même Recueil. Lemerre avait aborde celle question avec beaucoup dc détails ct dans le même sens, au t. xi des Mémoires du clergé, dans une étude intitulée : Traité des droits des rois de France dans la disposition des bénéfices ecclésiastiques de leurs États. Ί. Enfin, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, ms. 1574, f° 263 ct 266, il y a deux Consultations sur les gradués dont l’une est datée du 7 mars 1715 et qui sont signées toutes deux par Lemerre. E. du Pin. Bibliothèque des ailleurs ecclésiastiques du XVII· siècle, t. v, p. 501-504; Michaud. biographie univer­ selle, t. XXIV, p. 82-83; Hcr fer. Nouvelle biographie générale. t. xxx, col. 598; Quérnrd, Jxi France littéraire, t v, p. 140141; Feller-Perennès, biographie universelle. édit. 1842. art. Merre, t. vm, p. 342; Hichnrd ct Giraud, bibliothèque sacrée, t. xv, p. 57; Hurter, Nomenclator, 3· édit-, I. IV, col. 1286-1287 (note) ct col. 1521. pour Lemerre fils; Théodore Le Breton, biographie normande, 3 vol. tn-8·, Pnris, 1856-1801, t. n. p. 497; Frère. Manuel du biblio­ graphe normand, 2 vol. In-S", Rouen, 1S61. t. n. p. 204; Ourse), Nouvelle biographie normande, 2 vol in-8·, Paris, 1S86. t.n. p.127. .L CxnnEYnF. LEMOS Thoma·, dominicain espagnol, le prota­ goniste redoutable, comme Ir quail lient adversaires ct amis, des doctrines thomistes dc la grâce, au cours de la quatrième phase des fameuses controverses De Auxiliis, tenues devant Clement VIII, du 20 mars 1602 au 22 février 1605. — Né vers 1550, ù Kivadavia. cn Galice, il était depuis 1590 régent du collège dc Valladolid, lorsqu’éclata le conflit provoqué par la publication dc la Concordia de Molina. Mis cn vedette par une brillante soutenance dc thèsesur les discussions cn cours, au chapitre général dc Naples, en 1600, il fut adjoint ù Diego Alvarez pour soutenir la cause thomiste dans les congrégations qui sc préparaient sur l’ordre dc Clément VI11; car on avait remarque cn lui que prnder singularem eruditionem ct omnino decoc­ tam SS. Augustini ct Thonor lectionem, aderant illn aliic dotes quu in contentionibus theologicis non parum excellunt, vox magna el canora, firma latera, oratio faci­ lis, argumentorum robur, memoria pra‘senlissima, quam nihil objectorum prutcriret, judicium acre, cui nemo facile fucum faceret. Echnrd, Scriptores ordinis prirdicatorum, t. ii, p. 162. qui reproduit Scrry, Historia Congregationum de auxiliis, lib. III. c. i. On ne peut dessiner portrait plus expressif dc l’adversaire des Valentia, des Arrubal, et autres. Lemos composa luimême un recueil des actes et un comple rendu des 211 LEMOS quarante-sept disputes tenues devant Clément VIII cl devant Paul V; ce recueil, longtemps manuscrit, fut publié, en 1702, sous ce titre : Ada omnia congregationum ac disputationum qua coram SS. Clemente Vil I d Paulo V summis pontificibus sunt celebrata in causa d controversia illa magna de auxiliis divina gratae, quas disputationes ego f, Thomas de Lemos eadem gratia adjutus sustinui contra plurcs ex Societate, Louvain, 1702,Après la clôture des disputes, Lemos,ayant refusé l'épiscopat, sc relira au couvent de la Minerve, où il composa sa fameuse Pa noplia gratia, fruit d’un immense labeur d’érudition et de spéculation, véri­ table somme de la théologie de la grâce, selon les ultimes conclusions jusques auxquelles Baûcz et Alvarez avaient poussé les principes thomistes. L’ouvrage resta longtemps inédit, à cause de l'inter­ diction portée par Paul V de publier quoi que ce soit sur la matière des disputes; il ne parut qu’en 1676 : Pa no plia gratia seu de rationalis creatura in finem supernaturalem gratuita divina suavi potente ordina­ tione, ductu, mediis liberoque progressu, dissertationes theologica, Liège, (en réalité Béziers) 1676. Si parmi les t héologiens t homistes eux-mêmes, plusieurs, et non des moindres, estiment que certaines conclusions de Lemos, comme d’Alvarez, sur la réprobation, sur le péché originel et ses effets, ne sont pas en pleine homo­ généité avec la doctrine de S. Thomas,ils voient cepen­ dant toujours en l’œuvre de Lemos l’un des plus beaux monuments de leur école. Lorsque, après la publica­ tion de la Panoplia, S. Knippenberg, O. P., professeur et inquisiteur â Cologne, combattit, à plusieurs repri­ ses, la doctrine de Lemos, comme favorisant les erreurs calviniste et Janséniste, le maître général des Prêcheurs le P. Cloche, de qui d’ailleurs la ferveur thomiste était connue, intervint vivement pour défendre la mémoire glorieuse de Lemos. B. Coulon, Scriptores ordines pradicatorum, Paris, 1910, p. 550-552. On possède encore de Lemos de nombreux mémoires et écrits de circonstance, concernant les matières de la grâce, dont la plupart sont inédits; on en trouvera la liste, particulièrement intéressante pour l’histoire des controverses, dans la notice d’Echard. Lemos mourut le 23 août 1629, laissant une grande réputa­ tion de sainteté, dont le chapitre général de Valence, en 1617. sc fuit l’écho. On trouvera une précieuse biographie et bibliographie de tamos publiée en tête des Acta congregationum ac dispu· talionum, cités cl-dcssus, Louvain. 1702. p. 1-clxvi; l’auteur anonyme rapporte ses sources, en particulier le P Denys Mon de Lccce, contemporain et ami de Lemos, le P. I). Marchese, Sacro Diario Domcnicano, t. iv, Naples, 1679, le P. H Scrry surtout, dont I’Historia congregationum de Auxiliis, 2· édit., Anvers, 1709, renferme d’abondantes informations sur l’activité littéraire et doctrinale de Lemos. Voir aussi V Historia congregationum parallèle du jésuite Livln Meyer, Bruxelles, 1715; Quétif-Echnrd, Scriptores ardinh pro dicatorum, t. π, Paris, 1721. p. 461-161. M.-D. Chenu. LENAIN DE TILLEMONT. Voir Tillemont. LENFANT Jacques, ministre protestant (1661- 1728). — Il naquit â Bazochcs, dans la Bcauce, le 13 avril 1661, d’un ministre protestant; il étudia la théologie à Saumur, puis à Genève; après la révoca­ tion de l'Edit de Nantes, Il quitta définitivement la France; en 1681. on le trouve à Heidelberg, et, en 16X8. il est pasteur de l’église française à Berlin. Il fut chapelain de la reine Sophie-Charlotte en 1690, et prédicateur du roi de Prusse. Le 2 mars 1724, il fut reçu & 1*Académie des Sciences de Berlin. Il mourut le 7 août 1728. Beaucoup des écrits de Jacques Lenfant intéressent la théologie scripturaire et positive. Parmi eux, i LE N EA NT 212 faut citer : Considérations générales sur le livre de M. Brueys, intitulé : Examen des raisons qui ont donné lieu à la séparation des protestants, d, par occasion, sur ceux du même caractère, in-12, Botterdam, 1684. L’auteur n’avait alors que 23 ans et l’ouvrage est peu solide. — Lettres choisies de saint Cypricn aux confesseurs et aux martyrs, avec des remarques his­ toriques et morales, in-12, Amsterdam, 1688. — Innocence du catéchisme de Heidelberg, in-12, 1690. — De inquirenda veritate, 2 vol. in-12, Genève, 1691. C’est la traduction, assez peu fidèle, de l’ouvrage de Malcbranche, De la recherche de ta vérité, et Maiebranche en écrivit à l'auteur dans les Nouvelles litté­ raires du 15 février 1716 (Journal des Savants, du 12 septembre 1712, p. 585-592). — Histoire de la papesse Jeanne, fidèlement tirée de la dissertation latine de M, Spannheim, In-12, Cologne, 1691, cl 2 vol. in-12, La Haye, 1720 et 1728. Lenfant, contre Baronius, le P. Labbe, Launoy et Blondel, admet l’existence de la papesse an ix· siècle; mais il semble avoir eu plus tard des doutes et il fut étranger aux éditions de 1720 et 1728 (Journal des Savants du 18 nov. 1720, p. 559563). — Histoire du concile de Constance, tirée princi­ palement d’auteurs qui ont assisté au concile, enrichie de portraits, 2 vol. in-4°, Amsterdam, 1714 ; nouv. édit, augm., 2 vol. in-12, Amsterdam, 1727 et traduite en anglais, 2 vol. in-12, Londres, 1730. Dans ce travail, Lenfant parle longuement de Jean Uns et des préten­ dues cruautés des catholiques â l’égard de cet héré­ siarque (Journal des Savants, du 30 avril et du 7 mal 1714. p. 273-281 et 294-301, et Journal de Trévoux de décembre 1714, p. 2039-2056); il parut une Apologie pour l’auteur de Γ Histoire du concile de Constance contre le Journal de Trévoux, de décembre 1714, in-4°, Xmsterdam, 1716. Cette Apologie se trouve dans la réédition de l’Histoire du Concile. Cette Histoire souleva des polémiques et on trouve à la Bibliothèque Nationale, mss. français, n. 9 598, un gros manuscrit intitulé : Histoire des célèbres contestations agitées au concile de Constance entre Martin Porrée. dominicain, évêque d’Arras,et Jean Gerson,chancelier de Γ Université de Paris, au sujet de la doctrine, de Jean Petit, docteur de Paris, contenue dans sa justification du duc de Bourgogne, pour servir de réfutation à ce que le protes­ tant Jacques Lenfant a écrit à ce sujet, par le IL P. F. J. J. P., religieux dominicain du couvent d’Arras, à Home. 1755 (ms. de xvi-597 pages). — Le Nouveau Testament de Noire-Seigneur, traduit en français sur T original grec, avec des notes littérales pour éclaircir le texte, 2 vol. in-4°, Amsterdam, 1718. Une préface Indique les connaissances nécessaires pour comprendre les Livres saints et s’applique à montrer la vérité et la divinité de ces livres. On a accusé Lenfant d’avoir enseigné le socianisme dans cette traduction; Lenfant soutient l’authenticité des quatorze Épltrcs de saint Paulet des sept Épltrcs catholiques (Journal des Sa­ vants des 2 et 16 décembre 1720, p, 577-587, 601-607). — Poggiana ou La vie, le caractère, les sentences et 1rs bons mots de Pogge florentin, avec son histoire de la République de Florence et un supplément de diverses pièces importantes, 2 vol. in-12. Amsterdam, 1720 (Journal des Savants du 29 juillet 1720, p. 154-158). Il parut â Venise des Observations critiques sous le nom de J.-B. Becanati, noble vénitien, sous le titre : Osservazioni critiche ed apologeliche sopra il libro inlilolalo : Poggiana..., in-12, Venise, 1721; ce travail est dédié au cardinal Bentivogllo (Journal de Trévoux de décembre 1723, p. 2277-2280). — Préservatif contre la réunion avec le siège de Rome ou Apologie de notre, séparation d’avec le siègf contre le livre de MUe de ïP^(faumonl}, dame prosélyte de l’Église romaine, et contre les autres co ntrovers istes, anciens et modernes, 4 vol. in-12, Amsterdam, 1723, ou 5 vol. in-12, 1723; 213 LENFANT — LENGLET-DUFRESNOY augmente de discours sur les catéchismes, sur les l formulaires cl les confessions de fol. — Histoire du concile de Pisc et de ce qui s'est passé de plus mémorable depuis ce concile jusqu'au concile de Constance, enrichie de portraits. 2 vol. in-1°, Amsterdam, 1724. Dans la première partie. Lenfant montre rétablissement du schisme qui donna lieu au concile, les causes qui déterminèrent le concile, rendu nécessaire par l’obs­ tination des deux papes, et enfin il décrit la tenue, les détails et les conclusions du concile de Pise. C’est une histoire de l’Églisc, depuis la mort de Grégoire XI en 1378 jusqu’au concile en 1411; Lenfant s’appuie sur les Vies des papes d* Avignon, de Baluze et l’histoire du grand schisme du P. Maimbourg (Journal des Savants, d'octobre 1724, p. 648-653 et Journal de Trévoux de novembre et décembre 1725, p. 1960-1991, 2230-2279, et janvier 1726, p. 95-118). Dans ce der­ nier article, le critique déclare que la deuxième partie du travail de Lenfant qui raconte les événements qui sc sont passés, de la mort d’Alexandre V (3 mai 1410), jusqu’à la tenue du concile de Constance (1411), est très inférieure à la première; Lenfant s’y montre très favorable à Jean fins, contre l'Église catholique. — Sermons sur divers sujets de Γ Écriture sainte, in-8°, Amsterdam, 1728. — Histoire de la guerre des Hussites et du concile de Bâle, 2 vol. in-4°, Amsterdam, 1731. traduit en allemand. 4 vol. in-8°, Vienne, 1783-1784. Cet écrit posthume raconte les événements jusqu’à l’année 1454 (Journal des Savants de décembre 1730, p. 747-748 cl décembre 1731, p. 697-702). — En 1720, Lenfant fonda un Journal littéraire en Allemagne. sous le titre de Bibliothèque germanique, ou Histoire littéraire de ΓAllemagne, de la Suisse et des Pays du Nord, 50 volumes, in-12, de 1720 à 1741 (Halin, Histoire poliliqùe et littéraire de la presse en France, l. π, p. 295-296); c’est Lenfant qui composa la Préface de ce journal et il y collabora activement surtout à partir du t. iv. Lenfant publia aussi de nombreux articles dans les journaux littéraires de Hollande et, spécialement, dans la Bibliothèque choisie de Leclerc (t. XVI, xviii, xxi et xxm). Michaud, Biographie universelle, t xxiv. p. 110-117; Hœfcr, Nouvelle biographie générale, t. xxx. col. 657-658; Morêri, Le grand dictionnaire historique, t. vi, 2· partir, p. 2.31-232; Quérnrd, La France littéraire, t. v, p. 156-157; l’clIcr-Pèrcnnès, Biographie universelle, 1842, t. vu, p. 397; Chnudon et Dehindine, Dictionnaire historique, cri­ tique et bibliographique, t. x. p. 4 1-45; Nlcéron, Mémoires pour servir Λ l'histoire des hommes illustres de lu Bèpubliquc des Lettres, t. ix, p. 243-257 et l. x, p. 282; Richard cl Giraud, Bibliothèque sacrée, t. xv, p. GO-63; Dcscssnrts, Les siècles littéraires ou Nouveau dictionnaire historique, critique rt bibliographique de tous les écrivains morts et ideunts jusqu'à la fin du XVUI· siècle, t. iv, p. 111-1 12; Bibliothèque germanique, t. xvi, p. 115-129, donne un Mémoire historique de la vie . de la mort rt des ouvrages de jeu M. Lenfant et clic de lui 21 ouvrages; en tète du t. i de V Histoire de la guerre des Hussites, ouvrage posthume publié en 1731, Il y a aussi un éloge de Lenfant; lîaag, La France protestante, t. vi, p. 549-552; Proies tan tische Hcalcncyclopadic. t. xi. p. 366-367; Encyclopédie des sciences religieuses de Lichtembergcr, t. vin. p 130-138; Kirchenlexicon, t. vu, col. 1741-1742; Les hommes illustres de l'Orléanais 2 vol. in-8·, Orléans, 1852, t. il. p. 58-60; Lucien Merlet, Bibliothèque chartrainc antérieure au XIX· siè­ cle, ln-8°. Orléans, 1882, p. 262-265. J. Cahiieyre. LENGLET-DUFRESNOY (l’abbé Nicolas) célèbre compilateur français, né à Beauvais, octobre 1671, mort en janvier 1755. 11 s'adonna d’abord à l’étude de la théologie, qu’il laissa bientôt de côté pour la diplomatie. La politique, l’histoire, la litté­ rature, la géographie, la chimie même, cl la publica­ tion en ces diverses matières de nombreux ouvrages, sc disputèrent les loisirs de sa longue carrière. En 1705, 214 il est envoyé par M. de Torcy â l'électeur de Cologne, qui résidait à Lille et dont il devient le secrétaire pour les langues latine et française; il rend à ce prince le service d'éventer un complot contre sa personne. Lors de la prise de Lille par Je prince Eugène, muni d’un sauf-conduit, il passe dans les terres de l’Électcur. En 1718, sous la régence, il rentre à Paris, et, instrument docile aux ordres de Philippe d'Orléans, il l’aide à découvrir les auteurs de la conspiration de Cellamarc; mais les procédés dont il use dans celte besogne policière ne témoignent pas d’une excessive délicatesse. Il pensait échapper à ce qu’il y avait de déshonorant dans sa peu noble mission, en n’acceptant de la remplir que sur la promesse qu’il avait exigéqu’on lui fit, que pas un des coupables dénoncés par lui ne subirait la peine capitale. Un séjour de LenglctDufrcsnoy en Autriche, où il voit J.-B. Rousseau et le prince Eugène, offusque la cour de France, est cause qu’on l’arrête à son retour en 1723, et qu'on le tient six mois prisonnier dans la citadelle de Strasbourg, Ce ne fut pas le seul emprisonnement qu’il subit. On a prétendu qu'il fut détenu à la Bastille jusqu’à dix ^ois; on n’exagérerait pas en portant à cinq les séjours qu’il y ht, de 1718 à 1751, pour intempérance de langage, écrits insolents, satiriques ou même licen­ cieux. Ces fâcheux incidents, en tout cas, ne lui firent pas perdre sa liberté d'allure et de parole, son zèle pour les éludes et les travaux d’érudition, non plus que sa gaîté. Lcnglct-Dufresnoy aurait pu s’élever aux positions les plus brillantes dans la diplomatie; il y eût été porté par un concours d heureuses circonstances, par les nombreuses cl belles relations qu’il s’était créées, pur des services rendus, par la vivacité de son esprit et son vaste savoir. Le prince Eugène, le cardinal Passionci et le secrétaire d’État, ministre de la guerre, M. le Blanc, qui désiraient se rattacher, lui firent les offres les plus séduisantes : il résista à tout,préférant penser, écrire et vivre à sa guise. La crainte de l’asservissement lui fil résister de même aux avances d’une sœur qui l’aimait, et qui le pressait de venir demeurer en son hôtel, à Paris, où il eût goûté toutes les jouissances d’une vie opulente. Jaloux de sa liberté, il la gardait non seulement vis-àvis des usages mondains, mais encore dans les choses de la plus élémentaire correction. Car il était négligé jusque dans son extérieur, ordinairement mal vêtu, mais seul assurément à ne pas s’en apercevoir. Malgré tout, il fréquentait plusieurs maisons de la plus haute société, où son esprit caustique, ses bizarreries peutêtre, mais surtout son étonnante mémoire le faisaient admettre. Une vie exempte de toute sujétion, riche de loisirs et toute consacrée à l’étude nous valut près de quarante ouvrages qui témoignent de vastes connaissances scientifiques et littéraires. Malheureusement, Us accusent peu de goût et de critique. Caustiques et mordants, assaisonnés d’expressions et de plaisan­ teries rabelaisiennes, ils sont d’une médiocre composi­ tion et fourmillent d’erreurs. Lcnglct-Dufresnoy aiïcctc dans scs écrits un langage suranné, qui le ferait prendre pour un savant ou un écrivain du xvi· siècle plutôt que pour un littérateur du xvm* siècle. «Je veux être franc gaulois dans mon style comme dans mes actions, » répétait-il. Quant à ses erreurs, parfois grossières, certains critiques y ont vu l’effet d’une mauvaise fol intéressée plutôt que de l’ignorance. Son indépendance d’homme de lettres et sa mordante causticité lui occasionnèrent maintes querelles avec les censeurs de scs manuscrits. Il ne pouvait souffrir qu'on lui retran­ chât une seule phrase; il rétablissait à l’impression ce qu’on lui avait supprimé. Lcnglct-Dufresnoy eut une fin tragique, à l’âge de 215 L E N G LET- D U F H ESN O Y quatre-vingt-deux ans» Un soir qu'il s’était endormi près de son feu, en lisant un livre récemment paru dont il avait reçu communication, il se laissa tomber au milieu des flammes. Les voisins accourus trop tard pour le secourir, nc purent sauver l’infortuné vieillard. Parmi les nombreux ouvrages du célèbre érudit, citons seulement ceux qui présentent ici un intérêt particulier r 1. Lettre à MM. le doyens, syndics ct docteurs en théologie de la Faculté de Paris, 1696, signée E.E. T. S. M. M. D. L el P, étudiant en théologie sous MM. de Lestocq et Pirot, et relative à la dénonciation faite à la Faculté de théologie de Paris, du 1er volume de la vie de la sainte Vierge, traduit de l’espagnol et attribué à la Mère Marie d'Agréda. La Sorbonne ayant censuré la lettre â laquelle le P. Claused avait répondu, I.englet répliqua par un nouveau mémoire sur le sujet, suivi d’une lettre latine au P. Mathieu, prieur des carmes déchaussés de Madrid, 3 juin 1697. — 2° Dionysii Petavii rationarium temporum, continué jusqu'à l’an­ née 1701 ; la dernière édition, très fautive, est celle de 1703, 4 vol. in-12. — 3° Novum testamentum, enrichi de notes historiques ct critiques suggestives, Paris, 1703^ 2 vol. in-16; il fut réimprimé en 1735, même formai, Anvers. - 4° Traité historique ct dogmatique du secret inviolable de la confession, Paris, 1708, in-12, augmenté en 1713, réimprimé en 1733. - - 5° Mémoires sur la collation des cannnicats de l’église de Tournai/, 1711. 1712, 1713, in-8®. — 6° Méthode pour étudier Γhistoire, avec un catalogue des principaux historiens, ct remar­ ques sur la bonté de leurs ouvrages et le choix des meil­ leures éditions, Paris. 1713, 2 vol. in-12; 1729, 4 vol. fn-4®;5· édition en 1740, avec supplément 2 vol. in-4°, la meilleure édition est celle en 15 volumes in-12, Paris. 1772, dont le catalogue des historiens, augmenté par Drouet, est encore le plus complet que nous ayons en français. — 7° Méthode pour étudier la géographie avec un catalogue des cartes géographiques, des relations de voyages et des descriptions les plus nécessaires pour la géographie, 1716, 4 vol. in-12, 1718, etc. L’édition la plus estimée est celle de 1768, 10 vol. in-12, dont le catalogue a été augmentée par Drouet ct BarbeauLabniyère. — 8° Imitation de Jésus-Christ, traduite et revue sur l'ancien original latin d'où l'on a tiré un cha­ pitre qui manque dans les autres éditions, Amsterdam, 1731. in-12. — 9° Réfutation des erreurs de Spinoza, par Fénelon, Lamy et Boulainvillicrs, 1731, in-12. — 10° Tables chronologiques de l'histoire universelle, 1729, réimprimées en 1733. — 11° De l'usage des romans, avec une bibliothèque des romans, 1734, 2 vol. in-12, publié sous le nom de Gordon de Perccl contenant une violente satire contre .L-B. Rousseau et dont les Étals généraux de Hollande ordonnèrent la suppression. — 12° L'histoire justifiée contre les romans, 1735, in12; réfutation de l’ouvrage précédent qui avait élé censuré par la police. Ces deux ouvrages réunis ont été réimprimés en Hollande. — 13° Tablettes chrono­ logiques de l'histoire universelle, sacrée et profane, 1744. 2 vol. in-8®; 1778, 2 vol. in-8®, par les soins de Bar­ beau-La bruyère; La Haye, 1756, 2 vol. — 14° La messe des fidèles, avec une explication historique cl dogmatique du sacrifice de la messe et des pratiques de piété pour honorer le sacrement, Paris, 1733, in-12. — 15® Lucii Ctcc. Firm. Lactantii opera omnia, collationnés d’après quatre-vingt manuscrits ct quarante édités, 1748. 2 vol. in-4®.— 16® Calendrier historique pour Vannée 1750. avec l'origine de toutes les maisons souveraines, 1750, in-12, ouvrage qui fit em­ prisonner l'auteur, parce qu’il traitait le roi Georges d’usurpateur du royaume d’Angleterre aux dépens du prince Édouard — 17® Traité historique et dogmatique sur tes apparitions, les visions et les révélations parti­ culières, avec des observations sur les dissertations du LENS 216 R. P. dom Calmet sur les apparitions cl les revenants, 1751, 2 vol. in-12. La préface de cet ouvrage est une de scs meilleures. — 18° Recueil de dissertations anciennes et nouvelles sur les apparitions, les visions et les songes, avec une préface historique ct un catalogue des auteurs qui ont écrit sur les esprits, les visions, les appa­ ritions, les songes ct les sortilèges, 1752, 4 vol. in-12. Cet ouvrage ct le précédent manquent «l’ordre ct de critique. — 19° Commentaire de Pierre Dupuy sur le traité des libertés gallicanes, par Pierre Pit hou, Paris, 1751, 2 vol. in-4. Édition belle ct correcte. Dans la préface à ce commentaire, Lenglet-Dufresnoy met bien en évidence le vrai sens des libertés gallicanes; il fait ressortir d’une façon remarquable les droits de la primauté romaine,mais il excuse la plupart des auteurs gallicans, qui n'ont pas craint d’amoindrir l’autorité pontificale. — 20° Histoire de Jeanne d'Arc, vierge héroïque et martyre d'Étal, suscitée par la Providence pour rétablir la monarchie française, tirée des procès et autres pièces originales du temps, Paris, 1753. — 21° Plan de l'Histoire générale et particulière de la monar­ chie française, Paris, 1754. 2 vol. in-12; l’ouvrage n'csl pas terminé. — Lenglet-Dufresnoy a donné aussi plusieurs articles à l’Encyclopédic. Michault, Mémoires pour servir ά l'histoire de ta vie ct des ouvrages de l'abbè Lenglet-Dufresnoy, Paris, 1761, in-12; Journal des Savants, t. Lvm, 141-149; ibid., t. xci, 316-327; ibid , t. xcii, 1-15; ibid., I. cxxxm. 353-360; Mémoires de Trévoux, 1711, n. 171, p. 2081; Quérnrd, La France litté­ raire; Michaud, Biographie universelle; Feller, Biographie universelle; Hœfcr, Nouvelle biographie générale; Hurler, Nomenclator literarius, Inspruck. 3· édit., t. iv, col. 15011503. Λ. Thouvenin. LENS (Joan do) ou LENSÆUS, théologien de Louvain (1541-1593). — Né à Delai!, près d’Ath (Hainaut), il étudia à Louvain, où il fut reçu maître êsarts en 1559. Chargé d’abord de l'enseignement de la philosophie, il passa bientôt à l’étude de la théologie qu’il professa à l'abbaye du Parc, aux portes de Lou­ vain, puis à l’université même, où il fut reçu docteur en 1590; il mourut le 2 juillet 1593. Il avait coopéré à la rédaction de la censure prononcée contre Lcssius par la faculté de théologie; ce fut lui aussi qui composa la profession de foi des Lovanisles condamnant les propositions de Baius. Activement mêlé à toutes les controverses religieu­ ses ct politiques dont les Pays-Bas étaient alors le théâ­ tre, Jean de Lens composa toute une série d’ouvrages relatifs aux événements qui amenèrent l’indépendance des Provinccs-Unles, et soutint, du point de vue catho­ lique, la répression organisée par les ministres de Philippe II, spécialement par don Juan d’Autriche. C'est dans ce genre de travaux que rentrent les ouvra­ ges suivants plus intéressants pour Γhistorien que pour le théologien : 1° De variis generibus, causis atque exitu persecutionum quas pii in hoc mundo patiuntur, Lou­ vain. 1578 —2° De officio hominis Christiani constituti in persecutione, ibid., 1578. — 3° Libelli cufusdam Antmerpin· nuper editi contra serenissimum D. Joan­ nem ab Austria refutatio ibid., 1578. - - 1° Orationes duœ I contra pseudo-patriotas, hoc esi Romann· Eccle­ sia· desertores, qui se solos patria amatores esse /also factitant, II contra genethliacorum superstitionem, ibid. 1579. — 5° De unica religione studio catholicorum principum in re publica conservanda, ibid., 1579. ·— 6® Brevis deductio qua demonstratur eorum crimen qui novo et fictitio Brabantiiv duci (François de Valois, duc d’Alençon puis d'Anjou, quatrième fils de Henri II. nommé duc de Brabant par les États le 13 février 1582) juramentum prœstant obedientiœ et auxilii contra Hispaniarum regem, 1582. — 7° De sut ac reipublicir Chris­ tiana contra impium invasorem defensione oratio, ibid. 217 LENS LÏÎON Ier 218 1582. — 8° De Juramento Λ niukfpire in domo civica » donné au commencement de chaque siècle, on trouve concepto 12 Aprilis 1682, quod jussu ducis Alan:onii au début de chaque volume, une série de dissertations. (le même que ci-dessus) a civibus exigitur, epistola Le 1er en a douze : 1. hérésies du itr siècle et origine ad doctorcm Petrum Castillo, ibid., 1582. I des écoles chrétiennes; 2. aperçu sur les liturgies Une autre partie de l'œuvre de Jean de Lens est faussement attribuées à saint Marc, saint Pierre et consacrée à des questions plus théologiques : 9° De saint Paul; 3. Épilrc de saint Barnabe, son authenti­ una Christi in terris Ecclesia libri sex, Louvain, 1577 cité; 4. le livre du Pasteur d’1 lcrmas. 5. les sept et 1588. — 10° De admirabili Ecclesia: concordia libri Épllres de saint Ignace d’Antioche. Les autres disser­ sex, ibid., 1582. — 11° De fidelium animarum purga­ tations exposent Je caractère des auteurs ecclésias­ torio, ibid., 1584. — 12° De limbo Patrum, Cologne, tiques du Ier siècle ct traitent spécialement des ouvra­ 1383 et Louvain 1584. — 13· De ecclesiastica satisfac­ ges de Clément d’Alexandrie. tione punitentis, adversus Benedictum Arctium, ibid., Les dissertations du second volume, au nombre de 1585. — 14° De libertate Christiana, Louvain, 1590. six, donnent une idée générale des dissentiments entre 15° De verbo Dei non scripto seu traditionibus ecclesias­ écrivains chrétiens ct païens au ni· et nu iv· siècle : ticis, Anvers, 1591. — 16° De fide, spe et charitate contra elles entrent ensuite dans le détail sur les ouvrages de Minutius Félix (Octavius), d’Amobe, de Lactance, haereticos, Louvain, 1599. — Enfin il faut porter au compte de Jean de Lens la Doctrina facultatis theolo­ de Tertullicn {Apologétique et Ad Scapulam), de saint giae Lovaniensis contra articulos Baianos edita volun­ Cyprien (Ad Demetrianum ct Quod idola dii non sinl), tate ac jussu lllustr. D. Joannis Bonhomii Vercellensis de Lucius Cæcilius (retour sur l’auteur du De mortibus episcopi et nunc i i apostolicl in Belgio. Voir Baius, t. n, persecutorum). H y a enfin un traité de l’âme contre coi. 56. Cctte censure est insérée dans le livre de Taticn (en grec ct en latin). — Le De mortibus perse­ Marlin Steyaert, In propositiones damnatas annota­ cutorum a été édité à part (v, infra). tiones omnes jam collecta:. — Des controversia9 de L’ouvrage de dom Le Nourry a été favorablement Scriptura, justificatione cl meritis operum sont demeu­ jugé par scs contemporains; tels Arnaud dans scs Let­ tres, E. du Pin sur les auteurs du xvn· siècle. Voici com­ rées manuscrites. ment s’exprime ce dernier : · Le style du P. Le Nourry Valêrc André, Fasti academicl Louanienses, I^ouvain. est simple, pur ct facile. Il y a beaucoup de recher­ 1635, p. 82; du même Bibliotheca Belgica, Louvain, 1643, ches ct d’érudition ecclésiastique ct profane dans scs p. 525-526; E. du Pin. Nouvelle Bibliothèque des auteurs ecclé­ ouvrages. 11 est exact dans scs citations, modeste dans siastiques, t. xvi, p. 157; Poppens, Bibl. Belg., t. n. p. 674sa critique, juste dans scs conjectures. » T. vi, p. 266. 675; IX’op. Dcvillcrs, dans la Biographie nationale de Bel­ 2° Lucii Cæcihi liber ad Donatum confessorem de gique, t. xi, 1890-1891, col. 819-820; Hurtcr, Nomenclator, mortibus persecutorum, hactenus Lactantio adscriplus, 3· édit., t. m, col. 192. E. Amann. ad colbcrtinum codicem denuo emendatus. Accessit dissertatio in qua de libri hujus auctore disputatur et LE NOURRY Nicolas (1647-1724). — Né à Dieppe, l’an 1647, élevé ches les oratoriens de cctte omnia illius loca dubia illustrantur, in-S°, Paris, Deles­ ville, il entra chez les bénédictins ct fit profession à pinc, 1710. Cctte dissertation, qui termine le volume, a rencontré des contradicteurs. Pour Le Nourry, Jumièges le 8 juillet 1665. Il avait alors dix-huit ans. l’auteur serait non pas Lactance. mais un nommé Scs études achevées, il travailla au monastère de Bonne-Nouvelle à Rouen A l’édition de Cassiodore que Lucius Cæcilius, Cette opinion a été combattue par M. de la Croze, dans le Journal littéraire de La Haye, Jean Garet donnait en 1679. A Salnt-Oucn de Rouen, t. vu. Le Nourry a répondu à ce premier contradic­ il aida les PP. J. Duchesne ct Julien Bellaisc à préparer teur par une lettre parue dans le Journal des savants, l’édition des œuvres de saint Ambroise. J. du Frischc, de juin 1716; par dom Liron, dans Singularités histo­ auquel cctte édition fut confiée ensuite, s’associa riques, in-12, t. i; par Daniel Malchcl. Introductio ad Le Nourry pour la publication de l’ouvrage. Les historiam litterariam de prircipuis bibliothecis parisienquarante dernières années de la vie de dom Le Nourry sibus. 2* pars.; dom R. Ccillicr, Histoire des auteurs sc passèrent à Saint-Gcrmain-des-Prés (1684-1724). sacrés, 2· édit. Paris, 1865, t. n, p. 504, combat égale­ C’est là qu’il mourut le 24 mars à l’àgc de soixantement le sentiment de Le Nourry mais d’une façon dix-sept ans. Il y fut honoré de la confiance du cardinal modérée: il donne en abrégé les arguments du savant de Nouilles qui hd donna la direction de six ou sept bénédictin ct conclut en disant : «Mais toutes ccs rai­ maisons religieuses. Bénédictin fort instruit, prudent, sons sont bien faibles.» toujours disposé à rendre service, il avait scs entrées 3. Firmini Lactantii epilome institutionum divinarum chez le chevalier d’Aguesseau. ad Pcntadum fratrem, anonymi historia de hxresi Nous venons de signaler les travaux qu’il fit en Maniclutorum, fragmentum de origine generis humani, collaboration : disons en peu de mots ce qui lui appar­ et Q. Julii Hilariani expositum de ratione pascha* et tient exclusivement : 1° Son grand ouvrage a pour mensis. Ex antiquissimo bibl. regiae Taurinensis eruit titre, après refonte, Apparatus ad bibliothecam maxi­ mam veterum Patrum cl antiquorum scriptorum Lug­ et illustravit Chr. M. Pfaffius, in-8°, 1712 Les n. 1 ct 2 qui précèdent, le ltr surtout, sont très duni editam, in quo quidquid ad eorum scripta et doc­ rares, mais les dissertations de dom Le Nourry ont trinam variosque scribendi ct docendi modos pertinet, été reproduites dans Mignc, P. L., 1.1, col.783 à 1244 ; dissertationibus criticis examinatur et illustratur. t. IV. col. 1059 à 1114; t. v, col. 365 à 668; t.vn, Torn. 1. De Scriptoribus P et 1P Ecclesia: scecull ac de omnibus Clementis Alexandrini operibus.— Tom. U. col. 834 à 1019. De scriptoribus lat inis HP et IFl Ecclesiae stcculi qui Dom Tû*sln, Histoire littéraire dt la congrégation de SaintChristianae religionis veritatem adversus ethnicos vindi­ Maur, ln-4% Paris, 1770; Le Cerf. Bibliothèque historique et caverunt. L’ouvrage fut d’abord publié en 2 in-8°, à Pa­ critique des auteurs de la congrégation de Saint-Maur, in-12, ris chez Anisonct Delespinc, 1691-1697; après refonte, La Raye. 1726; Ch. de Lama, Bibliothèque, η. 311-347; il eut 2 in-fol., Paris, mêmes éditeurs 1703 et 1715. 1 lurter. Nomenclator, 3· édit., t. iv, col. 366. 1159. J. Baudot. Le but, assez nettement indiqué dans le titre, était 1. LÉON H (Saint) pape (440-461).— L Jeu­ d’examiner d’après les règles d’une critique plus sévère nesse ct élection de saint Léon. — II. Saint Léon tout le contenu de la Bibliotheca de Lyon, mais dom évêque de Home (col. 220). — III. Saint Léon et Le Nourry n’alla pas plus loin que le iv· siècle. Indépendamment d’un aperçu général sur les écri­ l'Occtdent (col. 237). — IV. Saint Léon ct l’Orient (col. 215). — V. Les dernières années de saint Léon vains ecclésiastiques ct sur leurs œuvres, aperçu 219 LÉON pr. SAINT LÉON ÉVÊQUE DE HOME (col. 267). — VL Le caractère, la doctrine, la poli­ tique de saint Léon (col. 278). L Jeunesse et élection de saint Léon. — Le Liber pontificalis présente saint Léon comme origi­ naire de Toscane : Leo natione Tuscus, ex patre Quintia­ no. Lib. pont. édit. Duchesne, l.i,p. 238. On ignore tout de cc Quintianus. Les gens de Voltcrra, écrit Tillemont, Mémoires, t. xv, p. ill, font solennellement la fête de saint Léon · et veulent qu’il fust de leur ville, mais ils ne le prouvent pas. » D'autre part, on fait valoir que Léon parle de Home en l’appelant sa patrie EpisL, xxxi, 4. Mais Rome peut être sa patrie dès là qu’il en est l’évêque, sans qu’il y soit né. Vigile de Tapsc, Contra Eutych., iv, 1, P. L., t. lxii, col. 119, rapporte que saint Léon a rendu le témoi­ gnage de la droite foi sous le pape Céleslin (122-132). On a compris ce texte comme signifiant que Léon avait été baptisé par Célestin. A cc compte, Léon aurait été baptisé bien tard, encore qu’on ignore l’année de sa naissance. Cependant, le fait que, dès le temps de Célestin, Léon avait dans le clergé romain une situation de premier plan, suggère que sa carrière ecclésiastique avait dû commencer de bonne heure, ct porte a rejeter l’hypothèse de ce baptême tardif. En 118, on signale un acolyte romain du nom de Léon, qui porte à l'évêque de Carthage Aurélius une lettre du prêtre Xystus de Rome (le futur pape). S. Augustin, Episl., cxci, 1. Cet acolyte romain est-il saint Léon? On ne peut l'alllrmer. En 131, Léon fait sûrement partie du clergé romain. A cette date, en elTct, Cyrille d’Alexandrie, écrivant à Rome pour mettre le Siège apostolique en garde contre les manœuvres de .luvénal, évêque de Jérusalem, croit devoir écrire aussi à Léon pour l’intéresser à ses vues. Nous le savons par Léon lui-même, qui écrit en 153 à l'évêque Maxime d'Antioche : Sancta* memoriœ Ctjrillus Alexandrinus episcopus... scriptis suis mihi quid prædlcll (Juvenalis) cupiditas ausa esset indicavit, et sollicita prece mullum poposcit ut nulla illicitis cona­ tibus præberetur assensio. Epist., cxix, 4. Léon occupait une place assez en vue, assez prépondérante, dans l’Église de Rome pour que l'évêque d'Alexandrie tint à s’assurer son appui en vue d’empêcher l’ambitieux évêque de Jérusalem de revendiquer le Palwstinæ pro­ vincial principatum. Gennadlus, De air. ill.. 62, donne I à saint Léon le titre d’archidiacre de l’Église romaine. I En 130, Jean Cassicn a publié scs Libri Vil de incarnatione Christi contra Nestorium. Cassicn par cc traité a instruit pour Rome l’afTaire de Ncstorius : Cassicn, qui a été jadis fait diacre à Constantinople par saint Jean Chrysostome, a l’avantage de pouvoir lire en original les sermons de Ncstorius; toutefois, mêlé plus qu’il n’aurait voulu à la controverse scmi-pélagicnnc, il ne sc serait sans doute pas jeté dans l’afTaire de Ncstorius, s’il n'y avait été invité : or il a été invité de Rome même ct par Léon. Il le dit dans la | préface de son traité : «Tu as vaincu ma résolution de garder le silence cl tu l’as vaincue par ton louable zèle et ton impérieux sentiment, mi Lro, veneranda ac suscipienda caritas rnca, romanæ Ecclesia: ac divini ministerii decus. » Ici le mol ministerium peut désigner le diaconat et faire allusion à la place occupée par Léon entre les sept diacres de l’Église romaine. Cassicn continue : Ext gis ut de ipsa incarnatione Domini ac majestate dicamus... Exigis ac jubes... Pareo observa­ tioni tua*. pareo jussioni. L'intervention de Léon auprès de l’auteur très considéré des Collationes, a dû être pressante, amicale, mais elle vient de haul; c’est un ordre. On sait que les controverses pour et contre saint Augustin, qui agitaient la Provence autour de 130, furent portées à Rome par deux moines de Marseille (Cassicn résidait aussi à Marseille), et que le pape 220 Célestin intervint par une lettre, Jaffé, n. 381, adressée à Vénérius,évêque de Marseille, ct aux autres évêques des Gaules, lettre prudente, qui invite la nouveauté à ne pas attaquer la vetustas, et les controversislcs à ne pas toucher à saint Augustin que Rome a toujours eu dans sa communion. A la lettre de Céleslin est annexé une sorte de syllabus des décisions portées sur les matières de la grâce par les rectores ruma nu* Ecclesix, ct des décisions des conciles africains que les mêmes recteurs ont approuvées. H s’agit des décisions du pape Innocent Ier et du pape Zosime, des conciles de Car­ thage cl de Milève. L’auteur du syllabus prend acte que les polémistes qu’il a en vue acceptent ce que le Siège apostolique a défini sur la grâce et n’acceptent rien de plus:il va donc exposer ces decisions du Siège apos­ tolique, beatissima- ct apustoliciv Sedis sanctiones, pour conclure ensuite que, sur la grâce de Dieu, abstraction faite des questions plus diiliclles et moins nécessaires, il suint de croire cc que le Siège apostolique a enseigné, cl d’estimer non catholique cc qui sera contraire aux dites définitions. Cc syllabus, qui porte en Vitre Prœteritorum Sedis a postal iav episcoporum auctoritates de gratia Dei, P. L.,t. xlv, col. 1756-1760, mais qui ne porte pas de nom d’auteur, a été revendiqué par Qucsnel pour saint Léon, conjecture qui est très plau­ sibles. Voir B. J. Kidd, .4 History of the Church to A. D. 461. 1922, t. in, p. 156-157. O. Bardenhcwer, Geschichtc der altkirchl. Literalur, t. iv, 1924, p. 617, ne se prononce pas. Quand plus loin nous étudierons la doctrine de saint Léon sur la grâce, nous verrons qu’elle est établie sur les lignes mêmes du dit syllabus. Le traité anonyme De vocatione omnium gentium, P. L., t. n, col. 617-722, revendiqué pour saint Léon par Qucsnel. reste l’œuvre d’un inconnu pas antérieur à 140, pas postérieur à 496. L’Epistula ad sacrant virginem Demetriadem, P. L., t. i.v, col. 161-180, peut être du même auteur inconnu. Bardenhcwer, ibid., p. 541-542. Prosper d’Aquitaine fait honneur à saint Léon d’avoir inspiré au pape Xyste III, en 439, sa sévérité envers le pélngicn Julien, ancien évêque d’Éclanc, sollicitant sa rentrée dans la communion de l’Église. Prosper, Chronic., an. 439, P. L., t. Li, col. 598. Nous verrons plus loin la sévérité du pape Léon contre les clercs pélagiens qui essayaient de reprendre rang dans le clergé en dissimulant leur hérésie. La situation de Leon à Rome devait être à la fin du pontificat de Xyste exceptionnelle, pour qu’il nit été envoyé dans les Gaules, en 140, en vue de mettre fin au conflit du patrice Aècc ct du préfet du prétoire Albinus. Prosper, an. 441, ibid., col. 599. Léon était en Gaule pour celle mission politique, qui ne pouvait pas ne pas lui avoir été confiée par la cour de Ravcnne, lorsque le pape Xyste HI mourut (19 août 140). L’Église de Rome ne crut pas pouvoir élire un meilleur évêque que le diacre Léon : il fut élu quoique absent, ct consacré à son retour, le 29 sep­ tembre 440. La vacance du siège avait duré quarante jours, écrit Prosper, sans que rien eût troublé la paix ou la patience de l’Église romaine dans l'attente du jour où le diacre Léon, ramené par une légation qu’on lui avait envoyée, serait présenté à sa patrie en joie, lin pontificat s’ouvrait, qui allait durer vingt cl un ans ct être l’apogée de la papauté antique. IL Saint Léon évéqur de Rome. 1° La dignité de Lévéque de Rome. — Nous possédons le sermon pro­ noncé par saint Léon le jour de sa consécration, Serm., i. « L'afTectlon de votre sainteté, dlt-ll à son peuple, n voulu croire présent celui que la nécessité d’une longue pérégrination faisait absent. Je rends grâces à notre Dieu, et toujours je lui rendrai grâces, pour tous les bienfaits que je lui dois Je célèbre en même temps par une action de grâces bien due e 221 SAINT LEON EVEQUE suffrage de votre faveur, vous (pii avez porté sur moi un jugement si honorable, sans que j'eusse aucun titre à le mériter. Je vous conjure donc par les miséricordes du Seigneur d’aider de vos prières celui que vous avez appelé par vos désirs, afin que l'esprit de grâce reste sur moi, ct (pie vous n’ayez pas à regretter les suffrages que vous m’avez donnes. Que celui-là nous octroie à tous le bien de la paix, (pii a mis dans vos cœurs le zèle de Γunanimité. » Éloquence grave d’un homme de foi, et d’un évêque, qui, dit-il, désire le salut des Ames avec une pastorale sollicitude. Chaque année ramènera, le 29 septembre, l’anniver­ saire de l’ordination de saint Léon, son natale. Les Scrm., ii-v ont été prononces ù pareille date, (pii est aussi chaque année l’occasion d’un concile. Ces ser­ mons révèlent son humilité très noble, sa déférence pour les évêques ses collègues, sa conscience de l’émi­ nente dignité de son siège. « En cc jour où revient l’an­ niversaire de celui où le Seigneur a voulu que commen­ çât mon office épiscopal, j’ai une cause véritable de me réjouir pour la gloire de Dieu, qui, afin d’être par moi beaucoup aimé, m’a beaucoup pardonné, ct qui, afin de rendre sa grâce admirable, a comblé de scs dons un homme en qui il n'a point trouvé de mérites qui les appelassent. > Il sc tourne vers les évêques pré­ sents en nombre, il salue leur splendidissimam fre­ quentiam, il ne doute pas de la présence de Dieu dans cette assemblée quand il y voit tant de speciosissima tabernacula Dci, tant de membres excellents du corps du Christ. Il a confiance que l’apôtre Pierre n’est pas non plus absent et qu'il ne fait pas défaut à leur dévo­ tion en une solennité où les assemble le respect qu’ils ont pour lui. L’apôtre bénit la charité de toute l’Église qui voit Pierre dans la chaire de Pierre, ct qui ne tiédit pas en passant de l’apôtrc aimé à la personne de son bien inégal successeur. Demandez à Dieu, conclut le pape, à Dieu qui a voulu que je préside au gouver­ nail de l’Église qu’il fasse son humble serviteur capable d’une si grande tâche et utile à votre édifi­ cation. Les évêques sont égaux par l’onction de l’Esprit qui les a faits évêques, ils sont égaux par leurs infir­ mités, ils sont égaux par l’aide que leur assure le prêtre perpétuel qui est le Christ. Cependant, il est un évêque en qui l'apôtre Pierre sc survit et par les mains de qui il tient le gouvernail de l’Église : Petrus, in accepta fortitudine petra perseverans, suscepta Ecclesia' gubernacula non reliquit. Pierre vit dans sa chaire : (Petrus) cujus in sede sua vivit potestas et excellit aucto­ ritas. Semi., m, 3. On a raison de célébrer cct anni­ versaire d'ordination : dans l’humilité de la personne de Léon, on doit voir et honorer l’apôtrc en qui se perpétue la sollicitude de tous les pasteurs et des brebis â eux confiées, ct dont la dignité ne défaut pas même quand son héritier est indigne .Ibid., I. L’empresse­ ment de tant de vénérables évêques à cct anniversaire est une manifestation d’autant plus sainte et plus dévote qu’elle est un devoir de piété rendu avant tout à l’apôtrc qu’ils savent être, non seulement l’évêque de cc siège, mais le primat de tous les évêques : sed et omnium episcoporum noverunt esse primatem. Ibid. Même doctrine, plus appuyée encore, dans le Sermo iv. Il y a un sacerdoce de tous les chrétiens, dis­ tinct du sacerdoce proprement dit, præter istam spe­ cialem nostri ministerii servitutem. Ibid., l.Cc sacer­ doce spécial a été conféré à Pierre par le Seigneur. ■ source de tous les charismes », en telle manière que nul n'en possède rien que Pierre n’ait reçu d’abord. Pierre a été élu par le Seigneur pour être préposé à la vocation de toutes les nations, pour être proposé Λ tous les apôtres et à tous les pères de l’Église (les évêques) : si nombreux que soient les sacerdotes ct les ROM E pastores dans le peuple de Dieu» Pierre régit propre­ ment ceux que le Christ régit en premier. Ibid.,2. La collation de ces pouvoirs à Pierre est dans les paroles mêmes du Sauveur, Matth., xvi. 16-19; Luc,, xxn, 31 ; .loan., xxi, 17. Hendons grâces â Jésus-Christ, quod tantam [/olentiam dedit ei quem totius Ecclesi.c princi[/em fecit, ut si quid etiam nostris temporibus recte per nos agitur recteque disponitur, illius operibus, illius sit gubernaculis deputandum cui dictum est: Et tu conver­ sus confirma fratres tuos... Quod nunc quoque procul dubio facit. Ibid., L L'apôtre Pierre est tout cela, ct l’évêque de Borne est son heritier, son vicaire. Chaque évêque est à la tête de son troupeau, chaque évêque a la sollicitude spéciale de son troupeau, ct chaque évêque en devra rendre compte. Mais Léon a part à l’administration de chaque évêque : Neque cujusquam administratio non nostri laboris est portio. De tout l’univers on recourt au siège de Pierre ct Ton attend de l’évêque de Borne cct amour de l’Église universelle dont le Sauveur a fait à Pierre un commandement... ut, dum ad beati apostoli Petri sedem ex toto orbe concurritur, ct illa universal is Ecclesiæ a Domino eidem commendata dilectio etiam ex nostra dispensatione deposcitur. Serm., v, 2. Telle est la signification de cet anniversaire, hommage à la dignité apostolique, mais aussi épiscopale, de saint Pierre, qui sedi suit præesse non desinit. La solidité que Pierre a reçue du Christ, sc transmet à scs succes­ seurs. Qui donc serait si peu instruit de la gloire de Pierre ou si jaloux, que de croire que quelque portion de l’Église échappe à sa sollicitude ou ne puisse avoir à bénéficier de son secours? Qui s gloriæ beati Petri tam imperitus erit aut tam invidus estimator, qui ullas Ecclesiæ partes non ipsius sollicitudine regi, non ipsius ope credat augeri ? Ibid, 4. Ces déclarations solennelles de saint Léon suffi­ raient à fixer l’idée qu’il se fait de la dignité de son siège, sedes Petri. Il lui servirait peu d’être l’héritier historique de l’apôtre, si toute l’Église n’honorait dans sa sedes Pierre lui-même. Car Pierre se perpétue : sa dignitas ne saurait défaillir, sa sollicitudo veille, sa potestas vit, son auctoritas excelle, il tient toujours le gouvernail de l’Église : it est l’évêque perpétuel de cc siège, omnium episcoporum primas, totius Ecclesiæ princeps. Saint Léon a conscience que tous ces titres de l’apôtre sont ceux que peut revendiquer févêque de Home, et que l’Église universelle lui reconnaît, dum ad beati apostoli Petri sedem ex toto orbe concurritur. Borne, qui possède la chaire de Pierre ct l’héritier de Pierre, garde le tombeau de Pierre. C’est à Borne, en effet, que l’apôtre repose dans la couche sacrée de sa bienheureuse dormition. in sacro bealæ dormitionis toro eadem qua præsedil carne requiescit. Semi., iv, I, et Lxxxni, 3. Il convient que, entre tous les peuples du monde, celui-là excelle dans les mérites de la piété, que le Sauveur a établi in ipsa apostotica pétrie une, et que le bienheureux apôtre Pierre a instruit plus que tous autres, præ omnibus erudivit. Serai., ni. L Pierre est associé à Paul dans le même natale, que Léon tient pour l’anniversaire de leur martyre : In die martyrii eorum sit hctitiir principatus, dit-il dans un sermon prononcé à pareil jour. Scrm., lxxxii, 1. Il sait que celte fête du 29 juin est fêlée dans toutes les Églises du monde, mais il faut qu’elle le soit par l’allégresse spéciale ct propre de notre cité. Pierre et Paul ont fait luire aux yeux do Borne l’Évangile du Christ: par eux In ville qui était maîtresse de l’erreur est devenue disciple de la vérité; ils sont les sancti patres qui font fondée sous de meilleurs auspices, felicius condide­ runt, que ceux qui élevèrent scs premiers murs, ct que celui qui, lui ayant donné son nom. la souilla du sang de son frère. Le siège sacre de Pierre a fait d’elle la tête du monde : Per sacram Petri sedem caput orbis 223 LÉON 1« SAINT LÉON ÉVÊQUE DE ROME effecta. La religion divine étend sa souveraineté plus loin que ne Ht jamais sa domination terrestre : is loin que scs victoires aient porté sur terre et sur mer son jus imperii, le monde que lui a soumis le labeur de la guerre est moindre que celui que lui a soumis la pax Christiana. Ibid. L’empire romain a été pour la Providence un instrument : Dieu a préparé l’empire de Borne, dont les frontières ont été portées si loin pour que l’ensemble de toutes les nations fût rappro­ ché et unifié, pour que les royaumes fussent confé­ dérés en un seul empire, et que la prédication pût atteindre plus vite les peuples assujettis à une seule cité. Ibid., 2. Quant les douze apôtres sc furent dis­ tribué l’univers, Pierre, le premier d’eux tous, est envoyé à la capitale de l’empire romain, afin que la lumière de la vérité sc répandit plus efficacement de la tête à tout le corps du monde. A Home, en cfTet, ne sc rencontrait-il pas des hommes de toutes les nations? Et quelle nation pourrait ignorer cc que Home aurait appris? Ibid., 3. A Home donc tu ne crains pas de venir,et,pendant que l’apôtre qui partagera ta gloire, Paul, est encore occupé à établir d'autres Églises, tu affronteras cette forêt pleine de bêtes frémissantes, cet océan aux profondeurs agitées. Ibid., L Ton bien­ heureux collègue Paul te rejoint. C’est le temps où, sous Néron, toute innocence, toute pudeur, toute li­ berté devient un crime : Néron déchaîne la première persécution générale du nom chrétien. Mais l’Église n’est jamais appauvrie par la persécution. Pierre et Paul peuvent être mis à mort, la fécondité de leur sang sera attestée par des milliers de martyrs, qui, émules des triomphes apostoliques, ont fait â notre cité un ambitus de peuples couverts de pourpre écla­ tante. et l’ont couronnée comme d’un diadème de gemmes sans nombre. Ibid., 6. Quel sentiment de la grandeur historique de Home et de la dignité que les apôtres y ajoutent, Pierre surtout princeps apostolici ordinis ! Avant d’étudier l’action ad extra de l’évêque de Home, arrêtons-nous à recueillir cc que saint Léon nous apprend de son ministère immédiat. 2° Le ministère de Γévêque de Home à Rome. — Nous avons déjà vu qu’il prêche. Il n’est pas le premier pape qui prêche, puisque saint Ambroise nous a con­ servé un sermon de Noël du pape Libère, De virgini· bus, nt, 1-3. Mais 11 est le premier pape dont nous ayons une collection compacte de sermons. A quelques exceptions près, Serm., lxxxiv, xci, xcvî, ces sermons appartiennent aux dix premières années du pontificat, d’où l’on conjecture que Léon dans les dix dernières années est très rare­ ment monté à l’ambon. Cette conjecture, pour être du prudent Bardenhewer. p. 621, paraîtra au moins risquée. De toute façon est infirmée l’assertion de Sozomène, IL E., vu, 19, que personne ne prêchait à Home. Dans une fête comme celle de l’Epiphanie, nous entendons Léon dire à scs auditeurs : Quia in sacra­ tissimo die reddendum exspectationi vestric est sacer­ dotalis sermonis o/Jlclum... Semi., xxxvni, 1. Rappro­ cher Lxu, 1. On conclura de là que le peuple s’attend a ce que l’évêque prêche, et que saint Léon estime que prêcher est pour hü un devoir. Nous avons de lui dix sermons pour les fêtes de Noel, huit pour l’Éplprhanie, deux pour Pâques, deux pour l'Ascension, t ois pour la Pentecôte, un pour le natale de saint Pierre, un pour le natale de saint Laurent. Nous avons douze sermons De quadragesima, ser­ mons sur le carême, prononcés à l’ouverture du carême Serai, xxxix. 3. et commentant le texte Ecce mine tempus acceptum, ecce nunc dies salutis, II Cor., vi. 2. qui est lu à cette occasion. Serm., XL, 2; xm, 1. Léon emploie à maintes reprises le mot quadragesima, il 224 f précise que la quadragesima compte quarante jours de jeûne préparatoires à la fête de Pâques. Serm., xlv, 1 ; cf. XLî, 2. 11 ne doute pas que ce jeûne de quarante jours ne soit une institution apostolique. Serin., xuv, 2. Le carême décrit par saint Léon infirme l'assertion de Socrate, II. E., v, 22, (pie de son temps le carême à Home sc limitait aux trois semaines avant Pûques. Cf. Duchesne, Origines du culte chrétien, 2· édition, p. 232. Le précepte du carême intéresse tout le peuple chrétien, soit le peuple exercé au combat évangélique et qui parcourt sans défaillance le stade spirituel, soit le peuple qui, conscient de péchés mortels, aspire au secours de la réconciliation, soit le peuple cjui se pré­ pare à la régénération baptismale. Serm., xlv, 1; XLix, 3. Pour célébrer dignement la fête de Pâques, tous doivent se purifier, et non pas seulement les évêques, les prêtres, les diacres, mais bien le corps entier de l’Église et tout cc qu’il compte de fidèles. Serm., xlvih, 1. Léon sc sert d'une comparaison : Si, dit-il, nous estimons raisonnable et en quelque sorte religieux de nous vêtir, un jour de fête, de vêtements plus propres, si, à pareils jours, nous nous appliquons à mieux orner nos églises, ne met­ trons-nous pas le même soin à préparer notre âme à célébrer le mystère pascal de la Rédemption? Serm., xu, 1. Aux jeûnes joignons les aumônes : les péchés, qui sont lavés par les eaux du baptême et par les larmes de la pénitence, sont cfïacés aussi par les aumô­ nes. Serm.,xux,6. Que les fidèlessc défient de l’ennemi de leur salut, plus animé â leur perte, en cc saint temps où tant d’âmes vont par le baptême lui être arrachées. Serm., xl, 2, allusion au baptême solennel partout célébré le samedi saint. Que le jeûne, l’aumône, la vigilance, n’aillent pas sans l'extinction de la colère, de la haine, et que la paix s’établisse ù tous les foyers : Dominorum atque servorum tam ordinali sint mores, ut et illorum potestas mitior, et istorum sil disciplina devotior. Serm., xl, 5. Observation qui va loin dans l’intime de cette société chrétienne, où il y a toujours des maîtres et des esclaves. Léon en prend occasion de donner en exemple «lasainte coutume établie depuis longtemps par les très pieux empereurs du monde romain, qui, en l’honneur de ln passion du Seigneur et de sa résurrection, abaissent la hauteur de leur puis­ sance, et, adoucissant la sévérité de leurs constitu­ tions, relâchent nombre de coupables, multarum culpa­ rum reos /aciunt relaxari. · Que les chrétiens imitent leurs princes. Que les maîtres pardonnent â leurs escla­ ves : Remittantur culpæ, vincula solvantur. Que Pâques trouve tous pardonnés, tous en liesse, ibid. Un sermon, donné comme ayant été prononcé le samedi avant le second dimanche de carême, Serm., lî, commente le récit de la transfiguration. Nous avons à la suite dix-neuf sermons De passione Domini. Sauf cinq qui ne sont pas assignés à un jour déterminé.Serm., lx, lxî, lxvi, lxix, lxx.ccs sermons vont deux par deux, ic premier prononcé le dimanche (des Hameaux), le second prononcé le mercredi (saint). Ce dimanche, on lit la passion du Sauveur, et on la relit le mercredi : Lectio dominicic passionis iterabitur (quarta feria), dit Léon, Semi., liv.5. A maintes repri­ ses il mentionne la lecture que l’on vient de faire de la passion dans l’Évangile. Serm., lxx, 1. Cf. i.iî, 1; lxvi, 1 : lxvh. 1 ; lxix, 2. Ces divers sermons sont des commentaires du récit de la passion. Des deux sermons de Pûques, le premier, Serm., lxxi. est prononcé au cours de la vigile du samedi saint, le second, Serm., lxxii, sc rattache ù la messe du jour de Pâques. Cc second sermon présuppose la lecture du récit évangélique de la résurrection : Totum paschale sacramentum evangelica nobis narratio prccsentauit, dit Léon en commençant. Dans le second 225 DE HOME sermon pour la Pentecôte, Serm., lxxvi, 1, saint Leon fait allusion Λ l’évangile qui vient d’être lu, à quoi, ditil, nous devons ajouter celte prédication pour l’ins­ truction des nouveaux fils de l’Église. Ces nouveaux fils de ΓÉglise sont les baptisés de la veille. Λ la lin de chacun des trois sermons de la Pente­ côte, Léon annonce le jeûne de la semaine qui vient : Quarta et sexta ferta jejunemus, sabbato autem apud beatum Petrum apostolum vigilias celebremus. Les trois sermons pour la Pentecôte, Serm., lxxv, lxxvi, Lxxvn, sont suivis de quatre sermons De jejunio Pentecostes, qui ont pour tout sujet d’annoncer le jeûne des mercredi, vendredi, samedi de la semaine qui vient. Ne doutez pas, dit saint Léon, que tout ce que l’Église a coutume d’observer lui vienne de la tradi­ tion apostolique et de renseignement du Saint-Esprit. Serm., lxxix, 1. Au lendemain de la Pentecôte, les apôtres ont dû vouloir inaugurer l’apprentissage des fidèles, par un jeûne : Tirocinium militia* Christiana* sanctis inchoavere jejuniis. Serm., lxxvhi, 2. Ces trois jours de jeûne ont aussi pour raison d’être de réparer ce que la négligence ou la licence nous aurait fait com­ mettre de fautes pendant le temps pascal. Ibid., 3. Nous avons affaire ici au jeûne des Quatre-Temps. L. Fischer, Die kirchlichen Quatembcr, 1911, p. 2-7, sur l’origine prétendue apostolique des Quatre-Temps. Nous les retrouvons avec les neuf sermons De jejunio septimi mensis, c'est-à-dire du mois de septembre, Serm., lxxxvi-xciv. Ces sermons sont des invita­ tions à célébrer le jeûne prescrit. On y retrouve la même formule que nous avons relevée dans les ser­ mons de la Pentecôte : Quarta et sexta (cria jejunemus, sabbato vero apud beatum Petrum apostolum pariter vigilemus. Serm., lxxxvi, i.xxxvin, lxxxix, xc, χαι, xav. Les Quatre-Temps de décembre sont représentés par neuf sermons De decimi mensis jejunio, Serm,, χιιXX. La même formule que plus haut s’y retrouve, invitant à Jeûner le mercredi et le vendredi, et à célé­ brer le samedi la vigile à Saint-Pierre. Serm., xn, xm, xv, xvi, xvii, XVIII, xix. Léon rattache le jeûne du dixième mois à l’ancienne Loi, qui le prescrit en action de grâces à Dieu pour les récoltes de l’année. Serm., xv,2. Les Quatre-Temps cependant sont fixés pour les chrétiens aux quatre saisons : Jejunium vernum in Quadragesima, ivstivum in Pentecoste, autumnale in mense septimo, hiemale autem in hoc qui est decimus celebramus. Serm., xix, 2. Les saisons disent aux chré­ tiens la volonté de Dieu, comme les affiches publient les ordres du prince. Serm., xvm. 2. Les six sermons vi-χι sont intitulés De collectis, c’est-à-dire des quêtes. Nous avons affaire ici à un usage propre à Home et qui a disparu sans laisser de trace clans la liturgie : Léon en est le seul témoin. Il y voit une a postal ica institutio, une institution < prudente et utile des Pères », fixée à < un temps de l’année où le peuple païen servait les démons avec plus de supers­ tition, »et où il convenait de célébrer la sainte obla­ tion de nos aumônes en face des profanes hosties des impies. » Ce qui a été fructueux à l’origine de l’Église s’est perpétué : Quod quia incrementis Ecclesia* /ructuosissimum fuit, placuit esse perpetuum. Serm., ix. 3. Léon dit encore, en confirmation de l’institut ion apostolique du dit usage : « Les bienheureux disciples de la vérité ont prescrit, par une doctrine divinement inspirée, que, chaque fois que la cécité des païens \crait plus appliquée à ses superstitions, le peuple de Dieu devait s’appliquer plus instamment à la prière et aux œuvres de religion. » Voilà pourquoi en ce jour « où les impies servaient le diable sous le nom de leurs idoles », on a dans la sainte Église établi cette collectio. Serm., vin. A vrai dire, les saints Pères ont réglé que in diversis temporibus quidam essent dies qui devo­ tionem fidelis populi ad collationem publicam provocaDICT. DE TIléOL. CATII OL. 22G rent. A l’Église, en effet, on recourt quand on est dans le besoin; il convient donc que se fasse une collectio qui mette entre les mains des prrestdentes de l’Eglise de quoi secourir les pauvres; mais il y a ici un Jour spécialement fixé. Saint Léon prescrit à ses fidèles d’apporter leurs offrandes ce jour-la ad ecclesias regio­ num vestrarum, Serm., xi, 2, de sc réunir per omnes regionum vestrarum ecclesias cum voluntariis oblatio­ nibus eleemosynarum. Serm,, vm. Plus précisément, ce jour n’est que le premier de plusieurs jours à la suite, où ces offrandes peuvent être apportées par les fidèles: Die dominica prima est jutura collectio.Serm.,x, 4. Rapprocher Serm., vu : Primus collectarum dies. Cc jour tombe à une date fixe : c’est un lundi, Serm., vu, c’est un mardi, Serm., vin, c’est un samedi. Serm., xi, aussi bien qu’un dimanche. Mais quelle était cette date? Saint Léon ne le dit pas. Les Ballcrini, se fondant sur la place occupée par ces sermons De collec­ tis dans plusieurs des recueils de sermons de saint Léon, c’est à savoir après les sermons pour la fête de saint Pierre, ont proposé le 6 juillet, qui est le jour où commençaient à Rome les ludi apollinares. .L Marquardt, Le culte chez les Romains, édit. fr.t t. n, 1890, p. 270. On pourra rapprocher le Sermo lxxxiv, qui est un sermon occasionnel prononcé par saint Léon au jour anniversaire du châtiment et de la délivrance de Rome, ob diem castigationis et liberationis nostræ. Les Ballc­ rini ont montré que ces mots désignent le sac de Rome par Gcnséric, en 455. On est à quelques années déjà de l’événement, car saint Léon parle d’un temps où le peuple des fidèles venait en masse rendre grâces à Dieu de l’avoir épargné, tandis que, cette présente année, l’anniversaire a été négligé presque universellement, comme l’atteste le petit nombre des fidèles qui y sont venus, proxime, les jours passés. Le pape sc déclare fort attriste de celte ingratitude. On donne plus aux démons qu’aux apôtres, et les spectacles attirent plus que les sanctuaires. Et cependant qui a sauvé la ville? qui l’a tirée de la captivité? qui l’a protégée contre le massacre? Est-ce le cirque, ou bien les saints? Revenons au Seigneur et comprenons les miracles qu’il a opérés parmi nous pour notre délivrance. Car nous ne l’avons pas duc à l’action des étoiles, comme pensent les impies, mais à Dieu, qui corda jurenlium barbarorum mitigare dignatus est. Nous avons là un indice du crédit de Γastrologie sur l’opinion à Rome: un Indice aussi de l’attrait irrésistible que les Jeux du cirque gardent pour les Romains. Les Ballcrini calcu­ laient que la libération de Rome était du 29 juin 455. mais ce calcul est contesté ; Rome tomba aux mains de Gcnséric le 2 Juin 455, et l’occupation dura qua­ torze jours, où la ville fut mise à sac. F. Martroye. Gcnséric, 1907, p. 158-159. C’est donc le 16 juin que tomberait l’anniversaire de la libération de Rome, et quelques Jours plus tard que le sermon serait prêché, peut-être un 29 juin. La survivance des jeux n’est pas pour nous surpren­ dre, et pas davantage l’attrait des Romains pour les spectacles du cirque. Salvien, qui écrit son De guber­ natione Dei entre 439 et 451, en est un témoin assez notoire (voyez op. cit., vi, 3-17). Plus curieuse est la survivance chez les chrétiens de gestes païens comme celui que dénonce Léon, Serm,, xxvn. L On voit des chrétiens, venant à la basilique de Saint-Pierre, monter les degrés qui mènent ad suggestum area* superioris, au niveau du seuil, et là sc retourner vers le soleil levant et Incliner la tête en l’honneur de « l’orbe resplendissant ». Ils le font par ignorance, dit Léon, et aussi paganitatis spiritu. Saint Léon dénonce ailleurs une opinion, qui n’est peut-être pas sans lien avec la pratique précédente. Dans un de scs sermons de Noël, il dit que le démon. IX. — 8 227 LÉON Ier. SAINT LÉON ÉVÊQUE DE ROME trompant les simples par la persuasion pestiférée de certains, a suggéré que le jour du 25 décembre était honoré, non pas tant pour la naissance du Christ, que pour le lever du nouveau soleil, de novi ut dicunt solis ortu honorabilis. Léon condamne cette opinion qu’il qualifie de ténébreuse. Les gens qui l’acceptent sont, dit-il,entraînés encore par les très sottes erreurs de la gentilité, et ils vénèrent d’un honneur divin les astres du monde qui ne sont que des serviteurs. Serm., xxn, 6. On voit, en elict, dans le calendrier profane du Chronographe romain de 35 7. portée au 25 décembre la fête du Natalis invicti, et ï'invictus est le soleil, dont la naissance coïncide avec le solstice d’hiver, c’est-à-dire avec le 25 décembre. Mgr Duchesne a pu dire : < Le culte mithriaque et, d’une manière plus générale, le culte du soleil, eut beaucoup de relief et de popularité au m· siècle et au iv· siècle. On peut être porté a croire que l’Église romaine choisit le 25 décem­ bre pour faire concurrence au mithriacisme. > Origines du culte, 1898, p. 250. Voir l'excursus Sol invictus dans mon livre La paix constantinienne et le catholi­ cisme, 191L p 69-75· Sans remonter si haut, on sait que l’astrologie était une superstition fort répandue encore au temps de saint Léon, comme au temps de la Jeunesse de saint Augustin. Confess., iv, 3. Le pape dénonce ces hommes qui totam humante vitir conditionem de stellarum [in­ dere effectibus mentiuntur, et quod est aul divinœ volun­ tatis aut noslrir indeclinabilium dicunt esse fatorum. Serm., χχνπ, 3. Rapprocher Serm., xun, 2; lvii, 5; Epist., XV. prol. et 10. Cf. Riess, art. Astrologie, p. 18251827, de la Reale ncycio pGdie de Pauly-Wissowa. Saint Léon sc préoccupe des hérétiques : Pastoralis officii est ne dominico gregi luvret ica malignitas noceat providere. Il a été informé que des gens d’Égypte, des marchands principalement, sont arrivés à Rome cl ont eu le front de prendre fait et cause pour «les abomina­ tions commises à Alexandrie par les hérétiques ». c’est-à-dire, selon toute vraisemblance, la consécration d’un Intrus, Timothée .Elure (16 mars -157) et le massacre de l’évêque légitime, Protérlos (28 mars), Ces gens d’Égypte débarqués à Rome professaient que le Christ n’a qu’une nature. la nature divine, et qu’en lui la chair qu’il tenait de la vierge Marie n’avait aucune < vérité ·. Ils abandonnent ainsi l’Évan­ gile, poursuit Léon, et embrassent les mensonges du diable : repoussez donc tous rapports avec ces enne­ mis de la fol catholique, ces ennemis de l’Église, ces négateurs de l’incarnation dominicale, ces démolis­ seurs du symbole institué par les saints apôtres. » Serm. xcvr, 1. Exécrez-les, fuyez-lcs, et refusez de leur parler, si, repris par vous, ils ont refusé de sc corriger. Léon pense à la condamnation d’Eutychès, il entend préserver ses ouailles romaines des Eutychiame impietatis contagia, et il les félicite d’avoir jusqu’ici par la protection de Dieu été exemplairement atta­ chées à la fol catholique. Ibid., 3. On trouvera des déclarations semblables dans Serm., lxxii, 5 et 7 : la fête de la Résurrection n’est pas pour les hérétiques qui pensent incorrectement de l’incarnation, aut minuendo quod est deitatis, aut evacuando quod est carnis. Ceux qui limitent la part de la divinité sont les adeptes de Nestorius qui est comparé d’ailleurs à Photin, Serm., xcvi, 2. ceux qui évacuent l’humanité sont les monophysltcs. Les uns et les autres ab Euangelio dissentiunt et symbolo contradicunt. Saint Léon connaît d’autres hérétiques : Basllide, M irclon. Sabclllus, Photin. Arius. Eunomlus. Serm . xvi, 3 Ailleurs, il énumère Arius, Macédonlus, Sabcllius. Apollinaire. Serm., xxiv, 5. Ailleurs Photin et Apollinaire. Serm. xcvi. 2; Epist., ux, 5. Ailleurs les p atrip a Miens, Epist . xv.l, Paul de Samosate,ibid.,3, Cerdon et Marcion, ibid., I, Valentin, Epist., xxxv, 1. 228 Il parle durement d’Origène, Epist., xxxv, 3. Nous verrons dans une lettre qu’il adresse à l’évêqued’Aquilée,saint Léon prendre des mesures énergiques contre des hérétiques, vivants ceux-là, et qui cherchent à se dissimuler dans le clergé : ce sont des tenants de la Pelagiana sive Cadestiana lueres is, des pélagiens attardés. Epist., i. On signale des novatiens et des donatistes en Afrique, Epist., xn, G; des priscillianistes en Espagne. Epist., xv, prol. II y a longtemps que l’on rencontre des manichéens à Rome : au temps du pape Damase, en dépit des lois impériales qui les visent, ils ne paraissent nullement inquiétés, et par saint Augustin, qui est alors des leurs, nous savons qu’ils possèdent à Rome une com­ munauté importante. Confess,, v, 19. Cf. Duchesne, Lib. ponti/., t. i, p. 169. note 3. Au temps de saint Léon, leur condition est devenue plus dilllcile : ils sont une secte secrète et sc dissimulent dans les rangs mêmes des fidèles. Léon exhorte scs fidèles à les dénouer aux prêtres : Manichwos ubicumque latentes vestris presbyteris publicetis. Serm., ix, L Souligner latentes, ils se cachent; presbyteris, on devra les dénon­ cer aux prêtres des paroisses ou titres. On ne peut tolé­ rer ces gens qui rejettent la loi de Moïse, qui rejettent les prophètes, qui critiquent les psaumes de David, qui nient la naissance du Seigneur selon la chair, qui tiennent pour apparente sa passion, sa résurrection, qui dépouillent le baptême de toute vertu régénérarante. Ibid. Léon y revient dans le Sermo χνι. Il voit dans le manichéisme la sentlne de toutes les erreurs et de toutes les abominations. Il parle de l’enquête (inquisito) qu’il vient d’instituer : il a réuni les évêques présents à Rome, les prêtres du clergé romain, et avec eux des chrétiens de qualité : il a fait comparaître devant le tribunal qu’il présidait ceux des manichéens qui avaient été arrêtés cl qui étaient des principaux de la secte. Les prévenus ont parlé, ils ont révélé la per­ versité de leur doctrine et les pratiques abominables de leur culte, ils ont révélé notamment un infandum facinus dont a été victime une enfant de dix ans et auquel a présidé l’évêque manichéen. Léon ne veut pas insister en chaire sur un sujet qui offense toute pudeur, gestorum documenta sufficiunt, les procèsverbaux de l’enquête sont là. Serin., xvi, -L Ces gens exécrables, qu’ont amenés à Rome en plus grand nom­ bre les troubles des autres régions (l’Afrique sans doute en premier), il faut n’avoir aucun commerce avec eux. Si vous savez où ils habitent,où ils enseignent, qui ils fréquentent, vous devez nous le faire connaître. La vigilance nous est un commun devoir. Ibid., 5. Cc qui a été fait ne suffit pas, eadem inquisitio perseveret, i bid., 6. On pourra comparer une action pareille menée à Carthage contre des manichéens que l’on y a décou­ verts, et signalée en 428 par saint Augustin, De lucre· sibus, 4G. Les manichéens reparaissent maintes fois dans les sermons de saint Léon. Serm., xxn, G; xxiv, 4-5; xxxiv, 1-5; xLvn, 2. Voyez surtout lxxvi, G. Léon connaît leurs Écritures : ils rejettent l’ancien Testa­ ment et ont un Nouveau Testament de leur façon : Ipsas euangelicas et apostolicas paginas qutedam aufe­ rendo et quirdam inserendo violaverunt, confingentes si bi sub apostolorum nominibus et sub verbis ipsius Sal­ vatoris multa volumina falsitatis quibus erroris sui commenta munirent. Serm., xxxiv, 1. Léon sait qu’ils pratiquent des abstinences d’aliments, \raies cari­ catures de nos jeûnes : Vir illorum dogmati, apud quod etiam jejunando peccatur. Serm., xi.it L En 1’honneur du soleil et de la lune, ils jeûnent le dimanche et le lundi. Ibid , 5. Pour se mieux dissimuler, ils prennent part aux assemblées chrétiennes, ils vont jusqu’à communier, in sacramentorum communione se tem­ perant, recevant indignement le corps du Christ, mais 229 cependant refusant de loucher au calice, ita ut orc Christi corpus accipiant, sanguinem autem redemptionis nostra haurire omnino decline nt. 1 bid. Les juifs soul stigmatisés pour leur perfidie, en tant qu'ils sont responsables de la passion et de la mort du Christ, mais saint Léon veut que l'on imite à leur égard la miséricorde du Christ : A’os quoque earn beato Paulo apostolo nostras jungimus preces, et ut itle populus misericordiam consequatur optamus, ob cujus oftensionem gratiam reconciliationis accepimus. Serm., i xx, 2. Allusion à la prière pour les juifs dans la liturgie. Il ne semble pas que les Juifs aient, soit à Home, soit ailleurs, donné de souci à saint Léon. Voir Serm., i.xxix, 2; lxxxix, 1 (texte curieux sur les nudipedalia que pratiquent les juifs à l’occasion de certains jeûnes). Le Liber pontificalis a quelques indications sur les fondations ou les donations de saint Léon à Borne. Au lendemain de la clades vandalica de *155, où toutes les églises durent être pillées. Il donna à chacun des titres les pièces d’orfèvrerie nécessaires â la liturgie. Duchesne, Lib. pont., t. i, p. 259 et n. 5. 11 aurait refait la basilique de Saint-Pierre : en réa­ lité, on ne trouve trace de l'intervention de saint Léon que dans la mosaïque qui couvrait la façade de la basilique : mais il est possible qu’il ait fait refaire la mosaïque de l’abside. Duchesne, n. 6. Il aurait refait pareillement la basilique de Saint-Paul, qui avait été victime de la foudre. La Mosaïque de l’abside, bien que très retouchée, serait un beau monument de la fol christologique de saint Léon. On sait grâce à une inscription commémorative que le toit de la basilique s’était effondré et que saint Léon le res­ taura. Duchesne, n. 7. Le Liber pontificalis attribue à saint Léon l’abside de la basilique du Latran. Il est vrai que l’inscrip­ tion dédicatoire de la mosaïque de la dite abside fait honneur de la mosaïque à FL Constantin Félix, qui fut consul en *128, et mourut assassiné en 130. Du­ chesne, n. 8. Le Liber attribue â saint Léon aine basi­ lique élevée en l’honneur du pape Cornélius, juxta cymiterium Calisti via Appia, mentionnée dans deux des itinéraires du vu· siècle, complètement disparue ensuite. Duchesne, n. 9. Il n’est pas parlé d’écoles chrétiennes à Borne dans les six premiers siècles. Le Liber ponti ficatis mentionne que saint Léon établit un monastère auprès de la basilique de SaintPierre. Une glose d’un ms. du Liber dit que ce monas­ tère est celui des Salnls-Jean-et-Paul. qui existait au nu· siècle. Le monastère fondé par saint Léon est le premier que nous voyons établi à Home par un pape. Le pape Xyste (432-440) en avait sans doute établi un auprès de la catacombc de Saint-Sébastien, mais on était là sur la voie Appiennc, loin déjà de l’enceinte d’Aurélien. Le monastère établi au Vatican a une autre Importance, en tant qu’il parait destiné à entre­ tenir l'office divin, en tant aussi qu’il met les moines à Rome au service et sous la main de Vévéquc. Sur les monastères en quelque sorte spontanés du temps de sainte Marcelle, soir S. Jérôme, Epist., cxxvn, 8. L'Église de Rome ne pouvait manquer d’avoir des vierges consacrées au Seigneur, l’épigraphle chrétienne de Home en signale maintes fois. Le Liber parle, non plus de vierges, mais de monacha, et 11 nous apprend que saint Léon interdit de leur imposer le voile. velaminis capitis benedictionem, sinon après soixante ans de probation, nisi probata /ueril in virginitate LX annorum. Cette sévérité ne répond pas aux canons observés de ce temps en Afrique, en Espagne. en Gaule, cl un édit de l’empereur Majorien (157-461) fixe à quarante ans l’âge requis pour la velatio vir­ ginum. Duchesne, η. 13. a donc toute raison d’élever des doutes sur l’assertion du Liber. 230 Mentionnons encore deux informations du Liber pontificalis. Saint Léon serait le pape qui aurait intro­ duit intra actionem sacrifiai les mots sanctum sacri­ ficium et cetera. Les traits d'histoire liturgique sont dans le Liber d’un médiocre aloL Duchesne, n. 12, ne fait pas de difficulté sur celui-ci, et 11 suppose que les qualifications de saint et d'immaculé appliquées au sacrifice de .Mçlchisédcch peuvent viser les mani­ chéens qui avaient horreur du vin et n’en usaient pas dans leur propre eucharistie. Cf. S. Augustin, Contra Faust., xvi, 21 cl xx, 13. — L'autre information con­ cerne les sepulcra apostolorum. c'est-à-dire les confes­ sions de Saint-Pierre et de Saint-Paul : Léon institua des custodes, auxquels on donna le nom de cubicularii, cl qui étaient tirés des rangs inférieurs du clergé romain. Le terme cubicularii est pris au langage de la cour impériale et rappelle le service de la chambre du prince. Ces chambellans des deux confessions avaient sans doute â en assurer la garde et â veiller sur les trésors qui les remplissaient. L'cpigraphie romaine connaît des cubicularii soit de Suint-Pau), soit de Saint-Pierre, au vr siècle. Duchesne, n. 14. 3* L'évfque de Rome et les Mchis suburbicaires. — Par églises suburbicaires on entend les Églises des regiones suburbicaria, c’est-à-dire des dix provinces ressortissant au vicarius Urbis, par opposition au vicarius Italia. Ces dix provinces sont : la Toscane et l’Ombric, la Campanie, la Lucanie et le Brutium, l’Apulic et la Calabre, le Samnium, le Picénum suburbicaire, la Valérie, la Sicile, la Sardaigne, la Corse. On sait que les provinces suburbicaires n’ont aucune autonomie ecclésiastique provinciale : elles n’ont ni conciles provinciaux, ni métropolitains; l'évêque de Home a pour elles son concile et 11 leur sert de métro­ politain. Chaque Église suburbicaire, le siège vacant, élit son évêque; l’élection doit être ensuite approuvée à Home et l’élu ordonné à Home. Les évêques du ressort métropolitain sont tenus de venir à Home au moins une fois l’an, pour le natale du pape. Ils doivent s’adresser au pape pour éclaircir leurs doutes, pour résoudre leurs conflits. Au pape doivent être dénonces les désordres, et il avise à les corriger : il est avec son concile le Juge des év eques scs suffragants. il les dépose nu besoin : il les tient dans une sujétion affectueuse, respectueuse des canons, mais étroite. Tel est le régime avant saint Léon. Voir mon Siège apostolique, 1921, p. 151-170. Nous avons noté la présence de nombreux évêques chaque année au natale du pape. D’autre part, le Liber pontificalis relate que saint Léon, en vingt et un ans de pontificat, a ordonné episcopos per diversa loca ('LXXX V. Ce chiffre ne doit pas nous étonner, car les provinces suburbicaires comptaient plus de deux cents évêchés. On n du 10 octobre 443. Jaffé, n. 402. une lettre de Léon aux évêques de Campanie. Picénum rt Toscane; elle est portée aux dites pro­ vinces par trois évêques qui apparemment ont pris part nu concile du natale du pape et sont de ces pro­ vinces. (Tous les évêques, en effet, ne venaient pas au natale). Léon sc plaint que l’on ait élevé à l'épiscopat des hommes de condition servile, et veut qu’on s’en abstienne désormais. I) se plaint qu’on ail admis dans le clergé des hommes mariés à des veuves ou des hommes plusieurs fois mariés : il faut qu’on les écarte, la bonne foi n’excuse pas dans l’espèce : on doit obser­ ver les decretalia constituta du pape Innocent et de tous nos prédécesseurs. Nul ne sera de notre commu­ nion qui n’acceptera pas notre discipline. Souligner l'expression decretalia constiluta, et que ces décrétales sont dites émaner des évêques de Rome, et qu’elles sont imposées sous peine de retrait de la communion. Remarquer aussi la rigueur du langage du pape, mais cette rigueur est de style, aussi bien à Rome qu’à 231 LÉON Ier. SAINT LÉON ÉVÊQUE DE ROME Riveine. et elle est tempérée dans la pratique par beaucoup d indulgence, comme aussi par la dillL calté dc sévir. L’nc lettre du 21 octobre 117 à tous les évêques de Sicile, Jaffé, n. ill, nous apprend que, par de sûrs rap­ ports, sans doute au concile du natale, le pape a connu qu’en Sicile on administre le baptême à l'Épiphanie plus qu’a Pâques. Les évêques actuels ou leurs prédé­ cesseurs ne seraient pas tombés dans cette erreur, s’ils s’étaient conformés en tout à la loi dc l’Église romaine où ils ont reçu l’ordination épiscopale. Cette fois, Léon usera d'indulgence, mais si quelqu'un croyait désor­ mais pouvoir négliger en quoi que ce fût les apostoticas regulas, une sanction devrait êlrc prononcée. Deux érêqucs, Baccillus et Paschasinus. portent en Sicile la présente lettre : ils auront à faire un rapport au pipe sur la révérence avec laquelle leurs collègues observent les apostolic/r Sedis instituta. A la même date, 21 octobre -117, autre lettre à tous les évêques de Sicile, Jaffé, n. 115, pour leur notifier que l’on a accueilli au concile du natale la plainte du clergé de Tauroméalum, accusant son évêque d’avoir dissipé le patrimoine de l’Église. Pareille plainte du clergé dc Païenne. Une ordonnance a été expédiée à Tauroménium et à Palermo, en vue de pourvoir aux intérêts des deux Églises dilapidées. Nous n’avons pas les deux ordonnances. Le pape en fait connaître le sens à tout l’épiscopal sicilien : aucun évêque ne peut disposer des biens de son Église, par donation, échange ou vente, sans le consentement dc tout son clergé : les prêtres, diacres, ou clercs de quelque degré que ce soit, qui auront coopéré avec l'évêque au dommage de l’Église, s’exposeront à être déposés et excommu­ niés Il faut que les donations faites à l’Église soient intangibles. Les deux évêques dc Tauroménium et dc Païenne sont dénoncés à Home par leur clergé respectif : la plainte est instruite à Home, le pape ne craint pas d’imposer aux évêques le contrôle par tout leur clergé de la gcslion du patrimoine dc leur Église. Des sanc­ tions sévères sont prévues, mais ici encore au futur. Rapprocher la lettre du 8 mars 118, à Dorus évêque dc Bénévent, Jaffé, n. 117, que Léon rappelle au respect d:s auctoritates du Siège apostolique, c’est-à-dire à l’observation des lettres du pape. Dorus a été dénoncé à Home par un prêtre de Bénévent. Rapprocher la lettre, 6 mars 159, aux évêques dc Campanie, Sam­ nium et Picénum, Jaffé, n. 515 : interdiction de bap­ tiser au natale des martyrs, il faut baptiser soit la veille dc Pâques, soit la veille dc la Pentecôte, et tenir à la préparation caléchétique dc rigueur. Les évêques qui c intrcvicndronl à la tradition apostolique s’exposeront a être déposés. La sanction est toujours au futur. Le concile dc Home est saisi, le pape prononce, le pipe menace : scs su ffra gants lui sont assujettis dc très court. Cependant la rigueur de ce régime sc tem­ père dc beaucoup dc respect cl de charité. Pour le res­ pect. nous l’avons noté dans les sermons prononcés par * ilnt Léon à l’occasion dc son natale. Pour la charité, nous en avons un indice dans la lettre qu'écrit au pipe, en 113. un évêque sicilien, Paschasinus de Lillbée (Marsala). La Sicile a été envahie par les Vandales, ri 110 : l’évêque de Lllibée y a perdu les biens de son Église et a été un temps en captivité. Le pape lui a envoyé des secours par le diacre Silanus de Païenne, cr qui permet dc croire que l’évêque dc Lllibée n’est pas le seul que Léon a secouru en Sicile. Paschasinus est un évêque dont le pape estime la science. Il lui a errit une lettre dc consolation et du même coup l’a consulté sur In date dc Pâques dc 111. La réponse de Paschasinus en donnant au pape la solution qu’il a demandée, lui apporte la reconnaissance dc l’évêque : • L’écrit dc votre apostolat, dit-il, qui a porté conso­ 232 lation et remède à ma nudité et aux misères que m’a values ma très amère captivité, a été pour mon esprit une rosée céleste et bienfaisante et a essuyé toute nia tristesse, seigneur vénérable pape. · Inter S. Leon. Epist., ni, 1° L'évèque de Home et Γ Italie non suburbicaire. — Le ressort du vicarius Italiæ comprend sept provinces: la Ligurie, l'Émilie, la Ha mi nie Jointe au Picenum annonarium, la Vénétie et Istrie, les Alpes Cottlcnncs, les deux Khélies. Milan était au temps dc saint Ambroise la résidence de la cour impériale : l'évêque de Milan avait un ressort métropolitain qui coïncidait avec celui du vicarius Italiæ en résidence à Milan. Au début du v· siècle, Aquilée s’est soustraite à la primatie de Milan. Quand Havenne est devenue rési­ dence impériale, en 101, son évêque a travaillé à se faire une primatie : c’est chose acquise entre 125 et 131. L’Émilie prise au ressort dc Milan, la l laminic au ressort de Home, forment le ressort dc Havenne; mais il est réglé (pie l'évêque de Havenne devra être ordonné à Home et assister aux conciles romains comme les évêques suburbicalres. Siège apostolique, p. 157 et 178. F. Lanzoni, Le origini dette diocesi antiche d' Italia, 1923, p, 164- 168. Sur les rapports de Home et de Milan, nous avons la lettre qu’adresse à saint Léon, en 151, Eusèbe évêque de Milan. Inter S. Leon. Epist., xcvn. Sur l'invi­ tation du pape, un concile a été tenu à Milan (août ou septembre 151), qui réunit autour de l’évêque dc Milan dix-huit évêques de son ressort métropolitain. Eusèbe dans sa lettre résume le concile. On a lu d’abord la lettre du pape qui le prescrivait. On a lu ensuite la lettre de Léon à Flavicn, que le pape désire voir souscrire par les évêques. Ceux-ci condamnent aussitôt les impiétés d’Eutychès conformément à la sentence du pape dans sa lettre. La lettre d’Eusèbe est souscrite par les évêques présents ou représentés au concile. Elle témoigne de leur déférence et de leur admiration pour saint Léon. Mais il s’agit là de la foi catholique, et non de l’administration dc leurs Églises. Sur les rapports de Home et d’Aquilée, nous avons connaissance d’une plainte adressée à Home par Septimus, évêque d’Altinum : le pape remercie Septi­ mus de la relatio. Jaffé, n. 399. En même temps, il écrit à l’évêque d’Aquilée, Jaffé, n. 398 : il lui reproche, sur la dénonciation de Septimus, d’avoir accueilli des prêtres, des diacres, des clercs dc divers degrés, enta­ chés dc pélagianisme, sans leur demander rétractation dc leur erreur. Le langage de saint Léon n’est pas indulgent : il parle d’évêques dont la vigilance som­ meille : il parle dc mépris de « l’autorité des canons et de nos décrets. » Il faut, et c’cst un ordre, hac nostri auctoritate parcepti industrie turc fraternitatis indict· mus, que l'évêque d’Aquilée convoque en concile les évêques de son ressort, et que les pélagicns si impru­ demment accueillis soient mis en demeure dc souscrire les decreta sq nodali a quæ ad excisionem hujus hæreseos apistolicir Sedis confirmavit auctoritas. — Du 30 de­ ce nbre I 17, on a une lettre de Léon à l’évêque d’Aquiléc Januarius, Jaffé, n. 116, en réponse à une lettre dc Januarius : le pape le félicite de sa vigilance. Il lui confirme que les prêtres, diacres, sous-dlacres, et clercs dc n’importe quel degré, qui reviendront de quelque hérésie ou de quelque schisme, ne doivent pas être reçus dans la communion catholique sans avoir donné une juste preuve dc leur conversion. Ils devront con­ damner leurs erreurs cl les auteurs de ces erreurs. Ils devront n’espérer aucune promotion, heureux encore d'être reçus dans leur ordre Encore faut-il qu’ils n’aient pas été rebaptises, x/ tamen iterata tinctione non fuerint maculati. - - Du 21 mars 158. on a une lettre dc Léon à l’évêque d'Aquilée Nicetas, Jaffé, n. 536, en réponse à une consultation demandée par ledit 233 LÉON I". SAINT LÉON ÉVÉQLE DE ROME évêque. Des hommes oui été emmenés en captivité par les Huns, et leurs femmes, désespérant de leur retour, se sont remariées : que doit-on faire quand le premier mari revient ? Comment doit-on traiter les fidèles, qui, en captivité, ont mangé des viandes immolées aux idoles? Ceux qui sc sont laissé rebap­ tiser ? Ceux qui ont accepté le baptême des hérétiques ? Nicetas veut avoir sur ces points auctontatim aposioliar Sedis. Le pape lui donne la solution de scs doutes. Et il le prie, en terminant, de communiquer sa lettre à ses comprovinciaux pour qu'elle règle leur conduite à tous. I Sur les rapports de Home et de Havenne, nous rencontrerons en 438, Jaffé, n. 543, la réponse donnée à des évêques dont Havenne est la métropole. Cette lettre du pape est adressée, non pas aux évêques qui ont consulté Home, mais à leur métro­ politain l’évêque dc Havenne, Néon, qui devra la faire connaître à scs comprovinciaux. A en juger sur ccs quelques lettres, on voit quelle différence il y a entre le régime des Églises suburbicaires et celui des Églises groupées autour des métro­ poles dc .Milan, d’Aquilée, dc Havenne. Le pape a la sollicitude de l’ordre et on s’adresse à lui pour le redressement des torts : sa juridiction sc reconnaît à cela. On s’adresse à lui pour fixer la discipline des cas nouveaux : le pape peut parler de ses décrétales. C’est surtout en matière de foi que son autorité s’impose souverainement. Nous en avons confirmation dans la réponse que, en février 449, l’évêque de Havenne, saint Pierre Chrysologue, adresse ù Eutychès, qui a pensé l’intéresser à sa cause. L’évêque invite le moine rebelle ù s’en rapporter docilement ù ce qu’a écrit « le bienheureux pape dc la ville de Home », parce que « le bienheureux Pierre, qui sur son propre siège vit et préside, assure à ceux qui la cherchent la vérité de la foi ». L’évêque de Havenne ajoute : « Pour nous, par amour dc la paix et de la foi, nous ne pouvons pas connaître des causes de la foi en dehors du consente­ ment dc l’évêque dc la ville de Home, extra consensum romanæ civitatis episcopi causas fidei audire non possu­ mus. » Inter S. Leon. Epist., xxv. 5° Saint Léon et la cour de Havenne. — L’empereur Honorius est mort en 423, sans autre héritier que son neveu Valentinien, fils de sa sœur Galla Placidia (mariée en secondes noces A Constantin) : l’enfant est élevé ù Constantinople. L’empereur Théodose H, à Constantinople, s’est trouvé être seul empereur à la mort d'Honorius : on put croire que l’empire allait être réuni entre ses mains. En Occident, le pouvoir fut usurpé incontinent par le primicler des notaires, Jean, qui prit la pourpre A Home. Théodore 11 refusa de le reconnaître cl se résolut à créer Auguste le jeune Valentinien, qu’il fiança ù sa fille Licinia Eudoxia, bien qu’il ne fui ûgé que dc cinq ans; puis une armée eut mission dc conduire Valentinien III en Italie: l’usurpateur assiégé dans Havenne, fut pris cl déca­ pité, et Valentinien III commença de régner sous la tutelle dc sa mère Galla Placidia. Duchesne a écrit : • Ce n’est pas une main de femme qu’en un tel moment, il eût fallu au gouvernail. Les hommes qui entouraient la régente, les Félix, les Aèce. les Boniface, passaient leur temps A intriguer les uns contre les autres, à se contre-cnrrer. Λ s’vntre-supprimcr. Aèce parvint en assez peu dc temps A sc débarrasser de scs rivaux. Félix (430) et Boniface ( 132), et s'imposa tout A fait à Placidie. Pcndaht une vingtaine d’années, c’est lui qui fui le maître. » Histoire ancienne de l'Église. 1910, t. ni. p. 581-582 Nous avons vu que, au moment dc la mort du pape Xyste HI (19 août 110), saint Léon était en Gaule, où il avait été envoyé pour raccommoder Aèce et le préfet du prétoire Albinus. H est de toute vraisem­ 234 blance qu’l! avait reçu cette mission tant du pape Xyste que de l’impératrice Galla Placidia, disons dc Valentinien HL La cour dc Havenne devait être affolée : les Vandales s’étaient emparés de Carthage (19 octobre 139), et, maîtres dc l’Afrique romaine, menaçaient maintenant l’Italie. Valentinien 111 quitta Havenne pour s’établir à Home : une loi du 2 mars 110, adressée au peuple romain, nous apprend qu’on tra­ vaillait à réparer les murs dc Home et que le préfet dc Home aurait droit de réquisitionner pour ce travail tous les habitants sans exception. Martroye, Genséric, p. 130. La mission de Léon auprès d’Aèce avait sans aucun doute pour but dc contribuer au salut dc l’Italie. Son élection, dans ces circonstances tragiques, dut être considérée comme une mesure de salut public. Le danger vandale n’était que trop réel. Genséric cependant sc contenta dc ravager la Sicile, qu’il occupa de 440 A 442 : on se rappelle la lettre de l’évêque dc Lilibéc (Marsala) remerciant le pape dc ses secours. En 442, un traité intervint entre Genséric et Valen­ tinien 111, qui pour écarter les Vandales de Γ Italie leur cédait la moitié de l’Afrique romaine. Valentinien III séjourna à Rome à plusieurs reprises, si nous nous en rapportons aux indications de lieux de signature que donnent soit le Code théodoslcn, soit les novelles postérieures a la promulgation du Code. 11 est à Home en 42G (3 et 30 janvier), puis en 443, (13 mars et 23 décembre); dc 4 15, (18 jan­ vier), A 447 (3 juin); en 450 (5 mars), jusqu’en 455, où il meurt. Les sermons de saint Léon nous ont dit le souci que lui donna la poursuite des manichéens â Home. Une lettre du pape, Jaffé, n. 405, adressée Ad episcopes per Italiam et qui a trait à la même affaire, porte la date du 30 janvier Iff. Saint Léon expose qu’il a obtenu de certains de ccs manichéens de Rome qu’ils abjurent publiquement dans l’église et qu’ils signent leur abju­ ration. après quoi on leur a imposé la pénitence. Quant à ceux qui sont obstinés, ils tombent sous le coup des lois et des constitutions des princes chrétiens : Per publicos judices perpetuo sunt exilio rcleguti. Indication intéressante : l’enquête a été conduite par l’évêque, les coupables qui n’abjurent pas sont livrés au magis­ trat. Saint Léon notifie ccs choses aux évêques d’Ita­ lie. afin qu’ils veillent A ce que les manichéens frappes à Rome n’aillent pas se réfugier dans d’autres Églises et continuer leur propagande. Cette lettre du 30 jan­ vier 311 sera suivie d’une constitution dc Valenti­ nien III du 19 juin 445, Inter S. Leon. Epist., vui: constitution datée de Rome et adressée au préfet du prétoire Albinus que nous connaissons. Valentinien rappelle les sévérités rigoureuses édic­ tées par les empereurs avant lui contre les manichéens, il rappelle surtout les horreurs qui ont été révélées. in judicio beatissimi paper Lecnis coram senatu am­ plissimo. et que l’évêque manichéen a lui-mCme reconnues. Valentinien ne peut laisser impunis ccs crimes, qui sont des outrages à la divinité et sont ù la corruption des Ames. On appliquera dore aux mani­ chéens les lois qui frappent les sacrilèges. Suit le détail des sanctions penales. Le préfet du prétoire est charge dc publier la présente constitution dans toutes les provinces. L’action de Valentinien 111 est consécutive A l’action de saint Leon, on ne peut se refuser à croire à une entente concertée entre les deux pouvoirs. Ce concert s’affirmera bien plus nettement encore avec la constitution dc Valentinien III du 8 juillet 145, que nous étudions plus loin. Tout autant avec les lettres que Léon obtiendra que Valentinien HI écrive A Théodose II, en février 150. pour réclamer l’annula­ tion du brigandage d’Éphèse d’août 449. En 152, Attila descend en Italie, franchissant les Alpes Juliennes, ravageant la Vénétie et la Ligurie : il 235 LÉON Ier. SAINT LÉON ÉVÊQUE DE HOME se dispose à marcher sur Home. Valentinien Di est à Home, mais il ne dispose d'aucune force sérieuse pour la cous rir, ct Borne ne pourra résister assez longsemps pour permettre à Aèce de venir de Gaule à son secours. Λ tin d'éviter un désastre, Valentinien 111 scrétlgne à négocier avec le roi des Huns. Une ambassade est envoyée qui se compose des trois personnages les plus importants de Home : Aviénus, qui a été consul en -150. Trigétius ancien préfet (on ne dit pas de quelle préfec­ ture) ct le pape Léon. Prosper, Chronic., an. 452,repré­ sente saint Léon comme le véritable ambassadeur : • Il entreprit cette affaire, avec le consulaire Aviénus et l’ex-préfet Trigétius, confiant dans le secours de Dieu qu’il savait n’avoir jamais manqué aux labeurs des gens de piété. Sa foi ne fut pas trompée. Attila reçut toute la légation avec dignité, ct il se réjouit tant de la présence du summus sacerdos, qu’il décida de renoncer a la guerre cl de se retirer derrière le Danube après avoir promis la paix. » .Attila avait peut-être d’autres raisons de ne pas poursuivre sa campagne d'Italie, saint Léon n’en fut pas moins écouté, ct cela importe surtout. Prosper qui est le contemporain de saint Léon, ne connaît rien des traits légendaires dont on a paré le souvenir de la rencontre d’Attila ct du pape, non loin de Mantoue, au confluent du Mincio cl du Pô. On raconta, en effet, que, au moment où Léon parlait â Attila, celui-ci aurait eu la vision des apôtres Pierre ct Paul se montrant dans les airs audessus du pape. Cette scène a été popularisée par Jacques de Voragine ct par Raphael, mais, observe le P. Grisar, « devant le silence des sources contempo­ raines, ces créations de l’art ne sauraient détourner l’historien de rechercher quand ce récit parut pour la première fois. Jusqu’à présent, la plus ancienne trace que l’on en trouve est dans Paul Diacre, aux environs de l’an 800. » II. Grisar, Histoire de Rome et des papes au Moyen Age, trad, franç., t. i. 1906, p. 332. Nul doute que la démarche de saint Léon ait frappé l’esprit de tous. En 510. les évêques orientaux invo­ quant le secours du pape Symmaque, lui rappelleront son prédécesseur Léon allant en personne à la ren­ contre d’Attila cl réclamant la délivrance des pri­ sonniers, non seulement chrétiens, mais juifs et païens. P. !... t. lxii. col. 59. L’ambassade de saint Léon auprès d’Attila doit sc placer en 152, à l'automne. Attila évacua l’Halie, comme il l avait promis : en 151, il mourut d’une mort bien capable de frapper l’imagination des contempo­ rains. L’Italie était délivrée, mais Attila n'était pas mort, quand saint Léon écrit. 11 mars 153, ù l’évêque Julien de Kos, qui lui sert d’agent à Constantinople. Julien lui a dit son émoi à la nouvelle des malheurs de l’Italie envahie. · J’ai reconnu les sentiments de la dilectiori fraternelle, lui répond le pape, â la compas­ sion que tu as pour les maux si monstrueux cl si cruels que nous avons soufferts. Plaise à Dieu que ces maux, qu’il a permis ou voulu que nous souffrions, servent à la correction des survivants, et que, les malheurs cessant, cessent aussi les offenses. Ce sera encore une grande miséricorde de Dieu, s’il écarte les fléaux ct convertit les cœurs.» Jaffé, n. 189. Cette allusion est la seule que l’on relève chez saint Léon à l’invasion d'Attila. et saint Léon lui-même ne nous révèle rien du grand rôle qui a été le sien dans ces événements. Galla Placidia éluit morte le 27 novembre 150. lais­ sant Valentinien III, incapable de sc conduire, à la merci de son favori, l'eunuque Héraclius. On persuada à Valentinien III de sc débarrasser d’Aècc, le dernier rempart de l’empire : Aéce fut assassiné sous les yeux mêmes de l’empereur, à Home, le 21 septembre 15 L Quelques mois plus tard, à Home. Valentinien 111 était 1 son tour assassiné, 16 mars 455. Martroye, p. 150154 La lignée mâle de Théodose, qui s'éloignait avec 236 I lui. faisait une pitoyable fin. Supposé que l’on doive suspecter les récits de Procopc nu sujet de Valenti­ nien III, quelle pauvre ligure que celle de ce prince ■ sans forces et sans cœur ». comme dit Tillcmont, • empereur de palais dont jamais les armées ne virent la majesté pâle », comme dit Duchesne! On n’en est pas moins déconcerté de ne trouver chez saint Léon pas un mot de remerciement ou de commisération ù son adresse. Valentinien 111 fut remplacé le jour même de sa mort par le sénateur Pétronius Maximus. Genséric jugea le moment favorable pour tenter un coup sur Home, sa Hotte parut à l’embouchure du Tibre. La panique fut aussitôt immense ù Home et tout ce qui pouvait fuir fuyait : l'empereur Pétronius Maximus fut tué par des soldats au moment où il prenait luimême la fuite, le 31 mai 155 : il avait régné soixantedix-sept jours. Trois jours après, Genséric entra dans Home. Saint Léon, accompagné de tout le clergé, vint à la rencontre du roi des Vandales, ù la Porta Portuen­ sis, dans l’espoir qu’il réussirait auprès de lui comme il avait réussi auprès du roi des Huns : il obtint que les Vandales ne brûleraient pas Home et ne massacre­ raient pas scs habitants, mais il ne put préserver la ville d’un pillage qui dura quatorze jours. Grisar, 1.1, p. 79-82; Martroye, p. 159-161. % On a des détails sur ce pillage. Les chariots ne se comptaient pas qui emportaient les richesses enlevées aux temples, aux églises, aux palais. Procopc signale parmi ces richesses les dépouilles du temple de Jéru­ salem, apportées jadis par Titus ct déposées par Vcspasicn dans le Temple de la Paix, mais ces dépouilles subsistaient-elles encore ? Grisar note que, si les églises de Home souffrirent toutes du pillage des Van­ dales. seules la basilique de Saint-Pierre, la basilique de Saint-Paul, peut-être la basilique du Latran, furent épargnées. Grisar, p. 81-82. La confession de SaintPierre possédait une grande pièce d’orfèvrerie en or. où figuraient le Christ et les douze apôtres dans une série d’arcades décorées de pierres précieuses : c’était un ex-voto offert par Valentinien III, du temps du pape Xystc. Nous savons (pie cette pièce d’orfè­ vrerie échappa au sac de Genséric, ct elle subsistait ù l’époque de Charlemagne. Duchesne, Lib. pontif., 1.1. p. 235, n. 8. 'Genséric évacua Home et l’Italie, emmenant des milliers de prisonniers, au premier rang desquels était Licinia Eudoxia. veuve de Valentinien II Let ses deux filles Eudoxia et Placidia. A Constantinople, le successeur de Théodose II, l'honnête Marcien. ne reconnut pas Pétronius Maxi­ mus, ct sc considéra comme l’unique empereur de tout l'Empire romain, mais il ne pouvait rien contre Gen­ séric, qui mil la main sur ce qui restait aux Homainsen Afrique. Cependant, en Occident, l’homme que Petro­ nius Maximus avait placé â la tête de l’armée, Éparchius Avitus, sc faisait proclamer empereur â Arles, 29 août 455, et arrivait â Home le 21 septembre : le sénat le reconnut, et Marcien à son tour le reconnut. Mais ù la tète de l’année était maintenant Hlclmcr, suève d’origine et arien : en 156, il montra sa valeur en arrêtant la flotte vandale qui menaçait de nouveau l'Italie. Le 18 octobre 156. il déposait Avitus. Il allait demeurer jusqu'à sa mort (472) le maître de l’Italie, sans oser se faire roi ou empereur. Le 1er avril 157, après un interrègne de près de cinq mois, il revêtait de la pourpre Majorien. Le choix eût été heureux, si Hlclmcr n’avait vite pris ombrage des desseins de l’empereur cl ne l’avait déposé (2 août 161) et mis â mort (7 août). Il le remplaça par une ombre d’empe­ reur, Libius Sévérus (19 novembre 161). qui occupa l’emploi jusqu’au 15 septembre 465 où il mourut. Hicimcr alors sc tournera vers Constantinople ct 237 demandera a l’empereur Léon de se donner un collègue occidental, ce sera Ant hémius, inauguré à Borne le 12 avril 167. Duchesne, Histoire ancienne, t. n, p. 648651 ; Martroye, p. 167 sq. Saint Léon a donc été le témoin de ces événements, de l'assassinat de l'empereur Maximus à Borne en 155, du sac de Borne par les Vandales en 155, de la perle de l’Afrique romaine, de l'inauguration de l’empereur Avitus en 155, de la fortune de l’arien Bicimcr, de la déposition d’Avitus, de l’avènement de Majorien. Ces événements n’ont laissé aucune trace dans les écrits de saint Léon, à l’exception du sac de Borne par les Vandales, nu sujet duquel nous l’avons vu repro­ cher à scs auditeurs romains leur ingratitude envers les saints apôtres qui les ont libérés. · On ne trouve point qu’il ail pris d’autre part à ces malheurs, > écrit Tillcmont, t. xv, p. 779. III. Saint Léon et l’Occident. — 1° Saint Léon ct les Gallo-Romains. — La Gaule romaine est bien réduite maintenant. Les Francs sont à Trêves depuis •113, les Burgondes à Worms, les Goths se sont fait céder en -119 toute Γ Aquitaine maritime de la Loire aux Pyrénées et Toulouse est leur capitale. Arles reste le siège de la préfecture romaine des Gaules ct le quartier général d’Aècc. En 126, l’évêché d’Arles a été dévolu à saint Honorat, le fondateur de Lcrins, et après lui ù son disciple saint Hilaire, 129-119, dont le prestige est grand, le zèle plus grand encore, ct qui, avec le concours des autorités romaines, fait sentir sa sollicitude envahissante à tout ce (pii reste en Gaule de pays romain. Sur l’expression Romania, qui appa­ raît dès lors, voyez Epist., clxviii, 17,18, et cf. une note de P. Monceaux, dans le Bulletin des Antiquaires de France, 1920, p. 152-157. En -113 ou 4 I I, étant à Auxerre chez l’évêque saint Germain, 1 lilairc accueille des gens de Besançon qui se plaignent de leur évêque Gélidonius. Hilaire instruit aus­ sitôt l’affaire en concile et met Gélidonius en demeure de résigner l’épiscopat. Gélidonius se rend à Rome avec ses témoins. Hilaire l’y suit, ct, sc présente au pape Léon. Celui-ci lui signifie (pic la cause sera examinée au concile romain, fin de 44 4 ou début de 4 15. Hilaire s’y rend, en effet, ct. mis en cause lui-même, il semble avoir perdu tout sang-froid cl s’être laissé aller à reprocher au pape la domination qu’il préten­ dait exercer sur les Églises de Gaule. 11 dévoilait.dira saint Léon. Jaffé, n. 407, les secrets de son cœur, en des paroles que nul laïque n’aurait pu prononcer, nul évêque entendre. Le pape, en effet, prête à l’évêque d’Arles l’arrière-pensée de se soustraire ù l’autorité du Siège apostolique, d'assujettir tous les évêques gallo-romains à la sienne, de s’attribuer leur ordina­ tion, d’accaparer les pouvoirs des métropolitains, de retenir les causes qui de droit sont ù Rome. Ibid. Gélidonius réhabilite. Hilaire avait ù répondre de ses abus de pouvoir devant le concile romain : il préféra se dérober à cct examen; il prit la fuite et revint à Arles. La lettre Dlvintr cultum de saint Léon aux évêques de Viennoise, Jaffé, n. 407.est 1 acte par lequel le pape sc prononce sur l’affaire. Dieu, dit saint Léon, qui a fait prêcher la religion aux nations par les apôtres, a distribué cet office aux apôtres de telle sorte qu’il l’a confié Λ saint Pierre en premier, pour (pie, de saint Pierre comme de la tête, scs dons divins pussent se répandre dans tout le corps, et que l’on comprit que celui-là n’a point de part à l’économie divine qui ose sc séparer de la solidité de Pierre. La présomption est impie de quiconque tente de briser la potestas de cette pierre sacrée, pour satis­ faire son ambition, au mépris des exemples des anciens. Vous voudrez bien considérer (pie le Siège apostolique, eu égard Λ la révérence qui lui est due. a été consulté par les évêques de votre province d innombrables 238 fois, sous forme soit de consultations, soit d'appels. On voulait de pari cl d’autre préserver l’unité de l’esprit ct le lien de la paix : la sollicitude de Borne ne cherchait pas son Intérêt, mais celui du Christ, appliquée qu’elle était a respecter la dignité des Églises ct des évêques : Sollicitudo nostra ...dignitatem divi­ nitus, datam nec Ecclesiis nec Ecclesiarum sacerdotibus abrogabat. Importante déclaration, où sc définit le régime des relations des évêques gallo-romains et de Borne. La pape Léon notifie donc que Gélidonius s’est jus­ ti Dé ct a été rétabli sur son siège. Autre cause, celle de l'évêque Projectus, qui, étant malade, a eu la surprise de voir Hilaire lui donner prématurément un successeur. Projectus n’étant pas un suffragant d’Arles, l'intervention d'Hilairc est deux fois un abus. Borne maintient donc Projectus en possession, et rap­ pelle (pie le métropolitain de la province a seul mis­ sion d’ordonner un évêque dans sa province. Il faut que l’évêque soit élu par ceux qu’il gouvernera : Qui prir/uturus est omnibus, a b omnibus eligatur. Les conciles doivent être strictement provinciaux : défense à 1 lilairc de convoquer des conciles plus larges, défense d’intervenir dans des conciles qui ne seraient pas de sa province. Le pape termine sa lettre aux évêques de Viennoise en les exhortant a observer ce qu’il vient de leur prescrire par l’inspiration de Dieu ct du bienheureux apôtre Pierre, et ά considérer que ces prescriptions sont pour l’avantage non pas tant du Siège apostolique que des évêques : le pape entend défendre les évêques gallo-romains contre les entre­ prises de domination de l’évêque d'Arles cl empêcher que leurs privilèges soient confisqués par lui. Le pape est pour le maintien du régime établi, pour l’ordre contre l’arbitraire : il n’y a pas à chercher de machia­ vélisme dans une politique d’ordre cl de tradition que nous retrouverons partout la même. La lettre Diviner cultum, qui ne porte pas de date, fut expédiée aux évêques gallo-romains avec une cons­ titution de Valentinien IIL du 8 juillet I15, adressée par l’empereur ù Aècc. Valentinien III est à cette date à Borne. Inter S. Leon. Epist., xî. L’empereur rappelle les abus commis par l’évêque d’Arles, Hilaire, abus qu’il ne connaît que par une relatio du pape Léon. Ces abus de pouvoir. oiTcnsants pour « la majesté de l’empire et pour le respect dû au Siège apostolique », ont été instruits à Rome par le pape et une sentence a été prononcée contre Hilaire. Cette sentence n’avait pas besoin de la sanction impériale pour être reçue danô les Gaules : Quid enim tanti pontificis auctoritati in Ecclesiis non liceret ? L’empereur a tenu cependant à appuyer la sentence du pape, afin d'empêcher I lilairc ou tout autre d’aller contre les décisions de l’évêque de Rome. Défense aux évêques, tant des Gaules que des autres provinces, d’innover contre la coutume ancienne sans le consentement du pape de la Ville éternelle. Leur loi et la loi de tous doit être ce que prescrit l’auto­ rité du Siège apostolique. Tout évêque (lui. cité à comparaître au tribunal de l’évêque romain, ne sc sera pas présenté, y sera contraint par le gouverneur de la province; tout gouverneur qui aura manque à ce devoir sera frappé d’une amende de dix livres d’or. Valentinien énonce que le primatus du Siège aposto­ lique est fondé sur le meritum de saint Pierre, gui est princeps episcopalis coroner, ct fondé sur la dignité de la ville de Borne : ce primatus a été confirme par « l’autorité du sacré synode ». Aucune entreprise n’est recevable contre l'autorité de ce siège. La paix des Églises ne sera assurée que si l’univers reconnaît son chef : Tune demum Ecclesiarum pax ubique serrabitur, si rectorem suum agnoscat universitas. Cette constitution de Valentinien III porte l’em­ preinte de l’esprit de la cour de Ravennc, où l’on N ill Ή i 239 LÉON 1<* SAINT LÉON ET L’OCCIDENT associe toujours la grandeur de Home, la vieille Rome, à l’éminente dignité de l’évêque de Home : le primatus du siège est aux yeux de l’empereur confirmé par la roman# dignitas civitatis. L’empereur n’oublie pas pour autant que ce primatus a pour fondement le meritum, c’est-à-dire la dignité, de l’apôtre Pierre. Il sait aussi que ce primatus a été consacré par un con­ cile, celui de’Nicée, peut-on penser, dans son 6· canon interprété comme si ce canon avait defini la primauté du siège romain. Celte interprétation sc rencontre pour la première fois sous la plume du pape Boniface, en 122. Siège apostolique, p. 260. Valentinien III tire de ces considérants la conclusion que l’évêque de Home est À la tête de toute la catholicité : /tectorem suum agnoscat universitas. Tillernont a écrit avec aigreur : « II (saint Léon) obtint de Valentinien une loi célèbre trop favorable ά la puissance de son siège, mais peu honorable à sa piété. » Mémoires, t. xv, p. 1 11. Qu’est-ce que la piété de saint Léon a à voir dans cette loi ? M. Bahut, Le concile de Turin, 1910, p. 182, déclare que le pape Léon a été, « sinon le rédacteur, à coup sûr l’inspirateur » de la loi, et que cette loi marque la fin du conllit « entre la politique dominatrice du siège de Borne ct l’esprit d’autonomie des gallicans, entre la nouvelle discipline monarchique et l’ancienne discipline conciliaire de l’Église. » Ibid., p. 183. E. W. Puller, The primitive saints and the see o/ /tome, édit, de 1911, p. 201. voit dans cette loi « l’autocratie décrépite de ΓEmpire moribond imposant au home de la liberté, l’Église de Dieu, sa haïssable ressemblance. > Combien < il est dou­ loureux de penser qu’un si noble caractère que saint Léon ait pu ternir son histoire par cet acte avilissant ! » Le vieux-catholique Lnngcn, dans sa Geschichte der rômischen Kirche, t. n. p. 15, témoigne de plus de finesse en signalant dans l’acte de Valentinien III «la première reconnaissance légale du Papsttûm », en un temps · où tout ce qui fortifiait la considération ct le pouvoir de Borne paraissait un moyen d’enrayer la décadence de Γ Empire d’Occidcnt. » L’empereur uti­ lisait la primauté du siège de Borne au bénéfice de ΓEmpire d’Occidcnt, bien plus que le pape ne fortifiait sa primauté par l’appui que lui donnait l’empereur. Duchesne a pu dire : * Si la monarchie ecclésiastique avait tenu à une loi d’Empirc, elle aurait été peu solide. En 115, l’Empircd’Occidcnt était bien malade, et sa chétive existence ne devait pas se prolonger au delà d’une trentaine d’années. » Duchesne. Le concile de Turin, dans /tenue historique, 1905, t. r.xxxvn, p. 292-294. Cf. mon Siège apostolique, 1924, p. 457-460. Sur In politique gallo-romaine de Léon, les gallicans étaient pleins de rancœur, témoin Quesnel, témoin Tillernont; ct les anglicans ont hérité de ces ressenti­ ments. Voyez C. Gore, art. Léo / pope du Dictionary o/ Christian biography, p. 660-661, qui accuse saint Léon d’avoir été dans cette affaire « impérieux, préci­ pité, injuste, et sans grands scrupules. » Le fait est, ajoute-t-il, qu’il était « tenté par l’occasion que lui offrait l’appel (de Célidonius) de fortifier une revendi­ cation contestée du siège de Rome ct d’étendre la prérogative romaine; la tentation était trop forte pour lui. · Avons- nous besoin de souligner combien la con­ duite prêtée là à saint Léon jure avec son caractère. Leon n’innovait rien, il maintenait l’ordre établi et le défendait contre les entreprises de saint Hilaire Voir Bonwetsch, art. Léo /, de la Realencykl. de Hauck, p 37·» La sévérité témoignée par saint Léon à l’évêque d'Arles fut intransigeante : quand Hilaire mourut, le 5 mai 419, 11 n’était pas rentré en grâce auprès du pape Son successeur. Bavennius, fut bien accueilli : voirie lettre de saint Léon à Bavennius, 22 août 449. Jaffé, n. 133. Mais la supplique de dix-neuf évêques de 240 Viennoise, de Narbonnaise, de Provence, sollicitant une restauration de la primatie d’Arles, fut rejetée par Léon : voir sa réponse, 5 mai 450, Jaffé, n. 450. Le pape n’avait aucun grief contre Bavennius, Jaffé, n. 451, mais il ne voulait pas entendre parler d’une primatie qui s’interposerait entre les évêques galloromains cl lui. Il voulait maintenir chaque province sous la présidence de son métropolitain el conserver à chaque concile provincial sa compétence provinciale, réserve faite des causa* majores qui seraient portées à Borne. Le régime étant ainsi défini, les relations de Bonic ct des évêques gallo-romains sont fréquentes ct cor­ diales. Nous voyons Léon, 5 mai 450, Jaffé, n. 451, adresser à l’évêque d’Arles, Bavennius, un exemplaire de sa lettre à Flavien (du 13 juin 449), qu’il le prie de porter à la connaissance de scs collègues. Le prêtre et le diacre gallo-romains qui porteront ce courrier â Arles diront de vive voix à Bavennius quœ committenda litteris non fuerunt. La lettre â Flavien est aussitôt accueillie avec ferveur par les évêques gallo-romains. Voir /nter S. Leon. Epist., i.xvni, lettre des évêques de Grenoble, de Genève, de Vence. Voir ibid., xeix, lettre de Bavennius et de quarante-quatre évê gallo-romains, en réponse ù saint Léon : la lettre à Flavien a été reçue par tous les évêques de Gaule qu i la garderont ut symbolum fidei. Béni soit Dieu qui a donné un tel évêque au Siège apostolique, source et origine de notre religion ! Rappelons que chaque année le pape notifie aux évêques gallo-romains, par l’intermédiaire de l’évêque d’Arles, la date pascale de l’année qui vient. Voir, de juillet 451, la lettre à Bavennius, Jaffé, n. 477, où Léon relève comme une divina institutio ct une paterna traditio la mission qui est confiée à sa sollicitude de notifier l’échéance pascale, cujus notitiam per dilec­ tionem quoque tuam omnibus voluimus declarari. Voir, de juillet 454, Jaffé, η. 512, la lettre adressée à • tous les évêques catholiques » établis dans les Gaules et les Espagnes, et dans laquelle Léon fait valoir que maxime nobis et principaliter providendum est ne in paschatis festi die, vel ignorantia, vel prirsumptio, pecca­ tum diversitatis incurrat. L’unanimité à célébrer la fête de Pâques le même jour manifestera l’unanimité de la foi : Sicut una fide fungimur, ita una solemnitate feriemur, allusion peut-être aux Églises barbares et ariennes qui n’ont pas de date commune. Siège aposto­ lique, p. 467-468. Les relations de saint Léon el des chrétientés cel­ tiques ne sont pour nous documentées par rien. A noter seulement la seconde expédition de saint Ger­ main d’Auxerre, en 4 47, accompagnée de Sévère de Trêves. Dom Gougaud, /.es chrétientés celtiques, 1911, p. 31. 2° Saint Léon ct les Espagnols. - Depuis la con­ quête de l’Espagne par les Barbares, l’épiscopat catho­ lique d’Espagne, assujetti à des rois ariens, regarde vers Borne avec plus de dévotion Turribius. évêque d’Astorga, a écrit au pape Léon et lui a fait porter avec su lettre un mémoire par un de scs diacres : il se plaint que le prisclllianismc renaisse en Espagne, et il implore le secours de Borne, Nous avons la réponse du pape â Turribius, 21 juillet 4 17, Jaffé, n. 412. Sur l’authenticité de cette lettre, Bardenhewer, Geschichte. t. m, p. 415 et t. iv, p. 621. Nos pères, lui dit-il, ont eu bien raison, au temps où cette hérésie est née, de tout faire pour que, dans le monde entier elle fut rejetée de l'Église universelle, ct en ce temps-là les princes de ce monde détestaient cette folie sacrilège jusque-là qu’ils abattirent du glaive des lois son auteur ct ses disciples. Cette sévé­ rité, continue le pape, servit longtemps la douceur ecclésiastique, qui s’en tient au jugement des évêques 241 LÉON 1«·. SAINT LÉON ET L’OCCIDENT cl a horreur des vindictes sanglantes, mais est aidée par les sévères lois des princes chrétiens, les hérétiques recourant souvent au remède spirituel par crainte du supplice corporel. On voit là saint Léon, après saint \ugustin, professer que l’Église condamne l'hérétique dans sa doctrine, ct s’en remet aux princes pour les poursuivre, mais ne veut pas de sang. Le pape gémit d’ailleurs que l’invasion des Barbares en Espagne ait mis en sommeil les lois impériales. Il gémit que les évêques ne puissent plus tenir de conciles. Il gémit que des évêques catholiques aient manqué de zèle contre le prisclllianismc renaissant, il dresse un sylla­ bus des erreurs priscillianistcs, en quinze articles. Le diacre que Turribius a envoyé A Borne en rapporte des lettres pour les évêques des provinces de Tarragone, de Çarthagène, de Lusitanie, de Galice, que le pape invite A tenir un generate concilium, ct A condamner le erreurs énumérées dans le syllabus : les évêques qui s’v refuseront seront excommuniés. Ces mesures visaient surtout des évêques de Galice, à commencer par celui de Braga. En fait, on ne put tenir le concile général suggéré par le pape. Mais on sc borna à dresser un formulaire, qui fut signé par les évêques des provinces de Tarragone, de Carthagène, de Lusitanie, ct aussi de Bétiquc, et soumis ensuite à l’évêque de Braga, métropolitain de Galice. Les évêques galiciens signèrent tous, certains cepen­ dant avec une bonne foi douteuse. La lettre de saint Léon à Turribius jette un jour sur la pénible condition de l’Espagne, depuis qu’elle n’est plus romaine. On ne trouve pas d’autre trace d’intervention du pape en Espagne dans les vingt ans de son pontificat, sinon que, en 451, par l’intermé­ diaire de l’évêque d’Arles, Bavennius. il fait parvenir à l’épiscopat catholique d’Espagne sa lettre à Flavien. Idatius, Chron., P. L., t. lï, col. 883. 11 faisait parvenir aussi chaque année la notification de la date pascale. Jaffé, n. 512. 3° Saint Léori ct les Africains. L’Afrique romaine est depuis 130 la proie des Vandales. En 112, Gcnséric a été par Valentinien 111 reconnu maître de la Pro­ consulaire, de la Byzacene, d’une partie de la Numidle, les Romains gardant le reste de la Numidie et les Mauritanie*. En -155, toute l’Afrique est aux Vandales, et les Vandales sont ariens. En 116, par une lettre du 10 août, Jaffé, n. 110, saint Léon s’adresse aux évêques de Mauritanie Césa­ rienne. Les relations de Borne ct de ce qui reste d’Afrique romaine sont fréquentes, crebrior ad nos commeantium sermo, peut écrire le pape. Il parle d’un évêque Potentius, un évêque africain apparemment, qui est venu à Borne el que le pape a chargé d’une mission auprès des évêques de la Césarienne, l'accré­ ditant pour enquêter sur les élections épiscopales irré­ gulières que l’on a signalées au Siège apostolique. Potentius, son enquête faite, a adressé A Borne une relatio qui n’a que trop confirmé les craintes du pape. Il s’en ouvre dans sa lettre du 10 août aux Africains. Il Intervient, leur dit-il, parce que l’on est venu de chez eux sc plaindre à lui, el parce que l’exige la solli­ citude qu'il a de droit divin de l’Église universelle. On a fait évêques des hommes qui avaient été mariés deux fois ou (pii avaient épousé des veuves, on a fait évêques des hommes qui n’avaient point passé par les degrés préalables de la hiérarchie. 11 tolérera ces infractions aux statuta du Siège apostolique, mais il les interdit A l’avenir. On a soumis nu pape le cas de Donatus, évêque de Salica, un novaticn revenu au catholicisme avec son peuple. Saint Léon veut qu’il soil maintenu A la tête de son Église, mais il devra répudier par écril l’erreur novat tenue et envoyer à Borne sa profession de foi. Maximus,qui a été fait évêque,et qui est un donatistc 242 rallié, sera maintenu pareillement, à condition d’adres­ ser aussi sa profession de foi A Rome. Pour Aggarus ct Tibérianus, dont les élections ont été troublées par des séditions, saint Léon s’en remet A l’examen des coinprovinciaux, et attend leur relatio pour statuer. La présente lettre sera portée aux destinataires par l'évêque David, qui est apparemment l’évêque qui a porté A Borne la relatio de Potentius. Saint Léon exhorte les évêques de Césarienne à la concorde, au respect des canons ct des statuta des saints Pères, spécialement en ce qui concerne les élections épisco­ pales. Que l’on ne donne pas d’évêques A des localités où des prêtres peuvent suffire : il faut prendre garde A ne pas diminuer la dignité du sacerdoce par la mul­ tiplication des évêques. Cette lettre de saint Leon est très remarquable pour autant qu’elle révèle l’action du pape dans cet épisco­ pat africain,naguère encore si ombrageux à l’égard du Siège apostolique. 11 n’y a plus pour l’épiscopat afri­ cain de concile d’Afrique. C’est à Rome que l’on demande maintenant la règle, l’ordre : c’est Rome qui dit le droit, qui juge des plaintes, qui pose des condi­ tions, qui édicte des sanctions. C’est de Rome que l’évêque Potentius reçoit mission d’enquêter, à Rome que l’évêque David porte la relatio de Potentius, à Borne (pic l’on statue sur des évêques de Césarienne. Quel contraste entre cette lettre du pape Léon en 446 et la lettre au pape C.élestin du concile de Carthage de 126. L’évêque de Rome s’est substitué au concile d’Afrique et au primat de Carthage. Mais dans sa lettre saint Leon ne prétend pas tenir leur place, c'est en vertu de l’autorité du Siège apostolique qu’il parle et agit. Siège apostolique, p. 477-481. La lettre aux évêques de Mauritanie Césarienne touche à un dernier point que Tillernont, Mémoires, t. w. p. 423 a écarté trop vite en accordant au P.Quesnel que le texte était ici interpolé : l’authenticité a été bien établie par les Ballcrînl ct elle ne fait plus ques­ tion. Lupicinus, évêque (en Mauritanie Césarienne selon tonte vraisemblance), s’est adressé au pape, lui demandant de lui rendre la communion, parce que ses collègues africains l’avaient excommunié, ct, Payant excommunié, n’avaient pas tenu pour suspensif l’appel qu’il avait fait A Rome. Les collègues de Lupicinus ont ordonné un évêque à sa place. Saint Léon s’élève contre cette procédure : l’appel de Lupicinus à Rome devait, prononce-t-il, suspendre toute action de scs collègues. Le pape repousse donc absolument la vieille prétention del’épiscopat africain de ne pas reconnaître les appels A Rome. Néanmoins, saint Léon se borne à rendre la communion à Lupicinus, il ne relient pas sa cause à Borne, il la renvoie aux évêques africains : il estime sans doute qu'elle n’a pas été entendue vrai­ ment par les évêques africains, qu’elle reste à être entendue ct par ses juges de première instance. Les causes, dit-il, qui concernent la concorde des évêques, nous voulons qu’elles soient jugées sur place : on nous en adressera une relatio, et ce qui aura été bien jugé nous le corroborerons de notre sentence. Sans aucun doute, saint Léon connaît les dispositions des évêques africains, il les ménage, mais s’il s’offre A confirmer les justes sentences de l’épiscopat d’Afrique, comment ne se réserverait-il pas le droit de réformer celles qu’il estimera injustes ? Tillernont a écril : · Quelques-uns croient que saint Léon fut bien aise d’avoir cette occasion d’étendre son pouvoir dans l’Afrique, contre les efforts que les Afrir cains avolent faits sous Celestin pour l’cmpescher. l’accablement oû estoit cette belle province estant assez favorable. Lor. ci/.. Port-Royal se reconnaît à celte acrimonie! Saint Léon était fidèle à la doctrine et A l'action du Siège apostolique, dont la sollicitude i allait A maintenir partout la règle el l’ordre, mais qui 243 LÉON 1er. SAINT LÉON ET L’OCCIDENT attendait pour intervenir qu’on l’en priât. L'accable­ ment de l’Afrique catholique devait émouvoir saint Leon plus que sa lettre aux évêques de Césarienne ne le dit, et nous savons que saint Léon n’a rien d’un pon­ tife plaintif et gémissant. Nous savons aussi que. en 451, Genséric autorisera la clergé catholique de Car­ thage a se donner un évêque, post longum silentium desolationis, et il l'autorisera sur les instances de Valen­ tinien III, suppticante Valentiniano Augusto. Victor de Vil. //is/., i, 21. édit. Pctschcnlg, p. 11. On peut croire que Valentinien n’avait rien fait en cela qu'à l’instigation du pape. Ie Saint Léon et V Illyricum oriental. — Les pro­ vinces de la péninsule des Balkans se partagent entre quatre diocèses impériaux (Thrace, Macédoine, Dacic» Illyricum). La Thrace a toujours appartenu à l'Empire d'Odent, Γ Illyricum proprement dit (Dalmatic, N’orique, Pannonie) à l’Empire d’Occident. Entre les deux, la Macédoine (Thessalie, Épire, Achaïc, et les lies dont la Crète), et la Dacie (les deux Dacies, la Mœsia superior, la Dardanie, la Prévalitanc), déta­ chées de l’Occident, en 379, par l’empereur Gratien, et attribuées à l’Orient, ont formé ΓIllyricum oriental. Mais cct Illyricum est resté de l’obédience de Borne. Siège apostolique, p. 215-216. Sur le régime ecclésias­ tique de cct Illyricum, on pourra voir ibid., p. 216265, cl Duchesne, Églises séparées, 1896, p. 229-279. Saint Léon n’a pas louché au régime de Γ Illyricum oriental. Nous avons une lettre de lui. 12 janvier I LL aux évêques et métropolitains de Γ Illyricum, JaiTé, n. 103,et une autre, même date, à l’évêque de Thessaloniquc Anastase. JaiTé, n. 104. Aux métropolitains, le pape rappelle qu’il a cure de toutes les Églises, et que le Seigneur attend cela de lui, le Seigneur qui a conféré à l’apôtre Pierre le primatus de la dignité apostolique, pour le récompenser de sa foi, et établi l’Églisc universelle sur la solidité de ce fondement. II plaît au pape d'associer à sa responsabilité les évêques liés à lui par la charité : il a donc confié à l’évêque de Thessalonlque la mission d’être son vicaire, suivant en cela l’exemple que lui ont donné scs vénérés prédécesseurs. Dans sa lettre à Anastase, saint Léon explique que la sollicitude qu’il exerce envers les Églises, du fait qu’il est établi, ainsi que le Seigneur l'a voulu, dans un poste d’observation, inspeculis, lui dicte de donner son assentiment aux choses dont on l’informe et qui sont bien, comme aussi d’appliquer à ce qui appelle une correction le remède de la coercition. 11 répond donc au juste désir de l'évêque de Thessalonlque en lui confirmant le vicariat sur l’Illvricum. conféré par le pape Sirice à Anyslus, et conféré aussi bien au successeur de celui-ci. Rufus, par le pape Innocent. Dans une autre lettre au même Anastase (début «le 116). saint Léon lui rappelle, Jaffé, n. Ill, qu’il l’a fait son vicaire pour être aidé par lui dans la res­ ponsabilité qu’il a de toutes les Églises, curam quam universis Ecclesiis principaliter ex divina institutione debemus. Chacune des provinces de Γ Illyricum oriental conserve son concile provincial, qui s'assemble deux fols l’an et gui connaît de toutes les causes des divers ordres de l’Églisc. Si le différend est entre évêques, si la matière en est grave, si la cause ne peut être tran­ chée en concile provincial, le métropolitain la sou­ mettra à l’évêque de Thessalonlque, qui fera compa­ raître les parties devant lui, et qui, s’il ne peut pro­ curer une solution, renverra la cause à Home. En chaque province, le métropolitain gardera tous les droits que les canons reconnaissent à sa dignité, et à ccs droits ne dérogera pas la sollicitude que le Siège apostolique delègue à l'évêque deThessaloniqur. Quant à ce dernier, saint Léon lui recommande d’évoquer à lui le moins de causes possible, de peur de paraître 244 chercher à humilier scs collègues. Si une causa major, se présente qui rende nécessaire une réunion d’évêques, il suffira que, en chaque province, le métropolitain désigne deux évêques pour se rendre à Thessalonlque. Si dans cc conventus il arrivait que l’avis de l’évêque de Thessalonlque différât de celui de scs collègues, il faudrait en référer à Home avec procès-verbaux à l’appui, et le pape déciderait. Tous nos soins, dit saint Léon, ont pour fin de procurer l'unité de la con­ corde et le maintien de la discipline. L’évêque de Thessalonlque n’est d’ailleurs pas seul à pouvoir saisir le pape, car des appels directs peuvent se produire, vocem appellationis. Ces deux lettres décrivent au mieux le régime de 1’Illyricum et sont d'un canoniste averti. Le pape doit assurer sa suprématie, et la suprématie en second de son vicaire; il a aussi à préserver les droits des évêques et des métropolitains; et la balance est difficile à bien assurer. Les évêques de Γ Illyricum murmurent que leurs droits sont diminués,et ils nesesoumellentpasde bon gré à Thessalonlque : voir JaiTé, n. 403. L’évêque de Thessalonlque manque de mesure, et Léon l’engage à user de ménagements : Plus caritas quam potestas, lui dit-il, JaiTé, n. 111. Celte belle maxime vient sous la plume du pape à l’occasion d’un abus de pouvoir com­ mis par l’évêque de Thessalonlque au préjudice de l'évêque de Nicopolis, Atticus. Celui-ci est allé se plaindre à Rome accompagné d’évêques de sa pro­ vince; l’évêque de Thessalonlque y a expédié de ses diacres pour se justifier. Léon a écouté les uns et les autres et il écrit à son vicaire pour le blâmer. 11 lui dit : Vices nostras ita luœ credidimus caritati ut in partem sis vocatus sollicitudinis, non in plenitudinem potes­ tatis. Celle lettre est importante, en tant qu’elle décrit le rôle du Siège apostolique. Au pape appartient une sollicitudo pleine, une potestas pleine. Il ne délègue ni l’une ni l’autre, pleinement, à son vicaire, qui ne doit pas usurpersurla potestas du pape. Quecelui-cl se tienne strictement et scrupuleusement aux instructions qu’il a reçues de Rome, qu'il consulte Rome, qu'il renvoie à Rome. Dans celte perspective, loin d’être une confé­ dération d’évêques égaux et autonomes, l’épiscopat apparaît comme une hiérarchie à quatre échelons : d'abord les évêques d’une même province; à leur tête, le métropolitain; au-dessus des métropolitains, le vicaire (de Thessalonlque); plus haut, l’évêque de Rome. Il en est du moins ainsi en Illyricum oriental. Saint Leon s’applique à Justifier l’inégalité épiscopale. Les évêques, dit-il, ont une commune dignité (celle du sacerdoce), mais d y a entre eux des différences : dignitas communis non tamen ordo generalis. Entre les apôtres, il y avait parité d’honneur et différence de pouvoir, in similitudine honoris fuit quirdam discretio potestatis, car. s’ils étaient tous les élus du Sauveur, à un seul il avait été donné d’être prééminent sur les autres. De cette règle posée par le Sauveur est sortie l’inégalité de l’épiscopal, de qua forma episcoporum quoque est orta distinctio Dans une même province, il est un évêque qui a la préséance, (cujus) inter fratres haberetur prima sententia. Les évêques de certaines grandes villes ont une sollicitude plus étendue, quidam in maioribus urbibus constituti sollicitudinem (susce­ perunt) ampliorem : par eux le soln de ΓÉglise uni­ verselle converge au siège de Pierre de sorte qu'elle ne soit nulle part en rien en désaccord avec son chef, per quod ad unam Petri sedem universalis Ecclesirr cura cônflueret, et nihil usquam a sun capite discideret. Saint Léon a dessein évidemment de justifier le régime établi en Illyricum, et de le justifier contre les cri­ tiques et les murmures d’évêques qui se regimbent contre le vicariat de l'évêque de Thessalonlque. sinon contrôle principatus dr l’évêque de Rome. Le vicariat ο/. r> est une institution propre à Γ Illyricum, institution récente et dont l'avenir est très court : il disparaîtra en 481 à partir du schisme d’Acacc. La distribution des évêques en provinces, avec un métropolitain ù la tête de chaque province, pour être plus ancienne et autrement durable, est une création purement ecclé­ siastique et contingente. 11 reste l’épiscopat, et l’unité nécessaire de cet épiscopat procurée par le lien qui rattache l’Églisc universelle à sa tête, eu put, qu'est le siège de Pierre. IV. Sain i Léon et l'Oiuent. 1° Jusqu*à l'affaire d*Eutychès. — Saint Cyrille, évêque d’Alexandrie, meurt en 111,27 juin. Il a connu et apprécié saint Léon quand celui-ci n’était encore que diacre de l’Églisc romaine, nous l’avons note. Léon estimait sa doctrine hautement, JaiTé, n. 131 et -152, abstraction faite sans doute de ses anathématismes. Les quatre ans que vécut Cyrille après l’avènement de Leon, leur entente ne put manquer d’être étroite. De cc que dut être leur corres­ pondance, on a un fragment de Cyrille en réponse à une consultation (pie lui a adressée le pape sur la date de Pâques de 4 11, donc en 113. /*. L., t. i.iv, col. 601606. Mais l’authenticité de cc fragment est contestée. Bonwetsch, art. I.eo 1 de la Healencyklopüdie de Hauck, p. 368. On sait que Home s'en rapportait à Alexandrie pour le comput de la date de Pâques. Voyez la lettre de saint Léon ά l’empereur Marcicn, 15 juin 153, JaiTé. n. 497, rappelant que les saints Pères ont confié â l'évêque d’Alexandrie le soin de publier pour chaque année l’échéance de Pâques, quoniam apud .Egyptios hujus supputationis anti quitus tradita esse videbatur peritia, et que l’évèquc d’Alexandrie chaque année la notifiait au Siège apostolique, cujus scriptis ad longin­ quiores Ecclesias indicium generale percurreret. Quand saint Cyrille fut mort, le siège d’Alexandrie échut à son archidiacre Dioscore, qui adressa â Home, pour y porter la nouvelle de son élévation, le prêtre alexan­ drin Posidonios, qui paraît avoir été entre 110 et 111 et même dès 430, maintes fois délégué d’Alexandrie à Rome, loties ad nos missus, dira Léon dans sa réponse â Dioscore. Nous avons celte réponse, en effet, 21 juillet i l l. JaiTé, n. 106. Le pape exprime à Dioscore l’estime qu’il fait de ses mérites et l'affection qu’il a pour lui. Le pape sent aussi bien le prix de l'entente de Rome et d’Alexandrie. Nous devons, écrit-il, n’avoir qu’une pensée, qu’une action. Le pape cependant tient â marquer (pie pareille entente n’implique pas l’égalité des deux sièges. Si Alexandrie est le siège de saint Marc, Rome est le siège de saint Pierre, et l’apôtre Pierre a reçu du Seigneur le principatus aposlolicus. L’Église romaine a gardé les institutions (pic lui a données Pierre. Marc étant disciple de Pierre, comment les institutions d’Alexandrie pourraient-elles être en contradiction avec celles de Rome ? A Rome, les ordi­ nations des évêques, des prêtres, des diacres, se célè­ brent le dimanche, jamais en semaine. Cct usage, (pie nous tenons des apôtres, nous voulons (pie vous le gardiez. Autre prescription : chaque fois que se célèbre une solemnior festivitas â laquelle le peuple assiste en foule, s’il vient plus de fidèles (pie n’en peut conte­ nir la basilique, on réitérera la messe et autant de fois que la basilique sc remplira â nouveau. Ainsi fait-on â Rome, ainsi doit-on faire â Alexandrie, ut per omnia et fide et actibus congruamus. On ne voit pas que cette lettre du pape Léon réponde â une consultation (pie lui aurait demandée Dioscore. Cette monition donc adressée à l'évêque d'Alexandrie n’est pas sans nou­ veauté. et rien ne dit que Dioscore y ait déféré. A Antioche, en 111, Domnos a succédé Λ son oncle l’évêque Jean, dont on sc rappelle les démêlés avec saint Cyrille au concile d’Éphèse et ensuite. On ne relève aucune trace de relations entre Domnos et le 2 4G pape Léon, bien qu’il n’y ail pas de doute qu'Antioche fût en communion avec Rome. A Constantinople, Proclus meurt en juillet 116. Il devait être en bons termes avec le pape Léon, qui fait l'éloge de son zèle, industria, dans la lettre du 29 mai 151 à Anatolios. Jaffé, n. 509. Proclus eut pour suc­ cesseur Flavien, dont le pape loue la fol, fides, dans le même document. Les relations, soit de Proclus. soit de Flavien (jusqu’en 119) avec saint Léon, ne sont pas documentées. L’Empire d’Orient est aux mains de Theodose II. depuis 108. Devenu empereur à l’âge de huit ans. Théodose II est un prince religieux, cultivé, hésitant, trop porte â croire que les affaires religieuses sont de sa compétence, et toujours en tutelle, heureux quand cette tutelle est celle de sa sœur l’impératrice Pulchérie ! 2° L'affaire d’Eutgchès. — A Constantinople, une grosse Influence appartient depuis une génération aux monastères. On les n vus â l’œuvre contre Nestorius au temps du concile d’Éphèse. Du 1er juin 448, on n une lettre de saint Léon · à Eutvchès abbé a Constantinople », Jaffé, n. 418, en réponse â une lettre adressée par celui-ci à Rome pour informer le Siège apostolique que · l’hérésie ne.storiennc est en passe de refleurir grâce aux menées de quelques-uns. » Euty­ chès est ù la tète d’un monastère de quelque trois cents religieux. Il a été lié avec saint Cyrille dès le début de la campagne qui aboutit au concile d’Éphèse et â la déposition de Nestorius : il entend ne rien sacri­ fier des anathématismes sur lesquels Cvrfllc a transigé, en 433. Or Eutychès est très écouté du grand chambellan Chrysaphios, tout puissant sur Théodose IL depuis 441. Eutychès se donne le rôle d’accusateur des évêques ariens. Nestorius dit de lui : Celui qui accusait tous les évêques prenait de l’audace, celui qui restait seul de tous les autres qui étaient morts, je veux dire Eutychès. Comme il n’était pas évêque, il se donnait un autre rôle, grâce au pouvoir impérial, celui d’évêque des évêques. C’est lui qui dirigeait les affaires de l’Églisc, et il se servait de Flavien comme d’un servi­ teur pour tous les ordres qui étaient donnés â Constan­ tinople, et celui-ci à cause de sa grande humilité ne savait pas ce (pii se préparait... » F. Nau, Le livre d* Héraclide de Damas, 1910. p. 294. La lettre du pape à Eutychès présuppose que. à la date du 1er juin 4 18, on n’a pas connaissance à Rome du trouble (pii existait en Orient depuis quelque tempi. Saint Léon ne sait rien encore que par Eutychès : il ne (Imite pas de l’aide que lui donnera le Seigneur auteur de la foi catholique ». Quant au reste, le Siège apostolique avisera, quand il sera mieux informé. On peut inférer de là que. ni d’Alexandrie, ni d’An­ tioche. ni de Constantinople, U n’est arrivé de plainte à Rome : l’intrigue est l’œuvre d’Eutychès. qui essaie de mettre Rome dans son jeu. Rome se réserve, pru­ demment. mais Rome est décidée à intervenir : A’ox autem, cum plenius quorum hoc improbitate fiat potuerimus agnoscere, neccssc est auxiliante Domino providere. Souligner nos neccsse est providere. Les événements sc précipitèrent à Constantinople. Le 8 novembre 118. Eutychès, qui sc croyait si sûr de sa domination, fut dénoncé par Eusèbe de Doryléc nu concile (σύνοδος ενδημούσα) réuni autour de Flavien et composé d’évêques fidèles au formulaire d’union de 133 : le 22 novembre, Flavien et son concile excommuniaient Eutychès, qui incontinent interje­ tait appel aux conciles de Rome, d'Alexandrie et de Jérusalem. Saint Léon reçut ainsi une lettre d’Euty­ chès, protestant de la pureté de sa foi. sc plaignant d’avoir été condamné sans avoir été entendu, et attendant la justice des évêques auxquels il recourt. I 247 LÉON Ier. SAINT LÉON ET L’OIUENT Inter 5. Leon. EpisL, xxi. La lettre d’Eutychès était accompagnée d’une lettre dc l’empereur Théodosc II Λ saint Léon. Héraclide, p. 298. On ne recevait cepen­ dant à Borne aucune communication de Flavicn. Le pape répondit à Théodosc II, Jaffé, n. 421, le 18 février 119. Il le loue du secours que l’Église est habituée à trouver dans sa religion et dont témoigne une fois de plus la lettre qu’il a adressée à Borne. Nous nous réjouissons, dit saint Léon, de trouver en vous une âme, non seulement de prince, mais d’évêque. Que s’est-il produit dans l’Église de Constantinople, qui ait ému l’évêque Flavicn jusqu’à priver « le prêtre Eutychès » dc la communion, je n’ai pu le savoir encore avec certitude, assure le pape. Cc prêtre a fait tenir à Borne un libellus qui contient l’expression dc sa dou­ leur et l’assurance qu’il garde la foi de Dieu. Quant au libellus d’Eusèbe dc Doryléc, que le susdit prêtre a transmis aussi, il ne renferme rien de décisif dans les accusations qu’il articule. Ii faut qu’on nous éclaire, conclut le pape, sl l’on veut que nous Jugions en con­ naissance dc cause. Saint Léon ajoute qu’il vient d’écrire à Flavien pour le blâmer de son silence, car il aurait dû instruire de tout depuis longtemps le Siège apostolique. Donc, Flavicn n’a envoyé encore à Borne ni les gesta dc son concile, ni aucune relatio. Le pape Léon ne connaît l’affaire que par l’appel d'Eutychès et par la lettre de Théodose II qui l’appuie. Il ignore, semblc-t-ü, qu’Eutychès ait fait appel à Alexandrie, à Jérusalem. La lettre impériale le dispose favorable­ ment envers « le prêtre Eutychès », auquel cependant il ne répond pas : il veut être instruit par Flavien. Il lui écrit, Jaffé, n. 420, le même jour qu’à l’empereur, 18 février 149. 11 s’étonne qu’il ne lui ait rien fait connaître du trouble qui agite Constantinople. Il ne voit pas la justice de l'excommunication prononcée contre Eutychès. Nous voulons connaître la raison de cette sentence, nous voulons que tout nous soit rap­ porté. Saint Léon n’a pas d'hésitation sur son droit : Flavien aurait dû lui tout notifier, et le pape lui rap­ pelle ce qu’il attend de lui, volumus. On rapprochera opportunément cette lettre du pape à l’évêque de Constantinople en 449 dc la lettre à l’évêque d'Alexandrie en 44 I : l’autorité revendiquée par l’évêque dc Borne sur les deux plus grands évêques d’Oricnt est-elle assez consciente d'elle-même et net­ tement affirmée, et cela sous Théodosc II, c’est-à-dire sous un empereur nullement favorable au principatus dc l’évêque dc Borne ? Postérieurement à l’envol dc cette lettre du 18 février 119, on reçut à Borne la relatio de Flavien et les gesta du concile qui avait excommunié Euty­ chès Flavien priait Léon de faire connaître la sentence aux évêques de l’obédience de Borne. Inter S. Leon EpisL, xxii. Flavien dans cette lettre donne à entendre que la sentence prononcée par lui contre un prêtre de Constantinople doit être sans appel, il la notifie comme définitive à l’évêque de Borne et par lui aux évêques qui dépendent de Rome.’ Une autre lettre du même Flavicn, ibid., xxvi, est adressée à Léon peu après la précédente, sans doute en mars 119, mais semble être adressée collectivement à d’autres aussi, auxquels Eutychès a fait appel, appellasse ad vestram sententiam Flavicn demande que par lettres on souscrive à la déposition d'Eutychès. Il espère ainsi prévenir le concile que l’on dit devoir être convoqué pour en con­ naître, et épargner bien des troubles à l’Église univer­ selle Cependant dc son côté Eutychès agissait : le 10 mars 449, Théodose II faisait expédier à l’évêque d Alexandrie l’ordre d'être a Éphèsc le 1er août avec dix métropolitains et dix évêques d’Égypte, et pareille Invitation était sans doute expédiée dans tous les • diocèses » des États dc Théodosc IL Une invitation 248 fut adressée à saint Léon, qui parvint à Borne le 13 mai. Siège apostoli que, p. 50.5-506. Léon, que la lecture des gesta envoyés à Borne par Flavien avait maintenant édifié sur les dispositions et les erreurs d’Eutychès, dut regretter qu’on n’eut pas laissé au Siège apostolique le soin de finir la cause en confirmant, sur l’appel d’Eutychès, la sentence pro­ noncée par Flavien, étant donné surtout qu’Eutychès s’était engagé à s’incliner devant ce que déciderait le Siège apostolique. L’intervention de Théodose II, remettant l’affaire à un concile, faisait échec à l’action dc Borne. Il est vrai que l’empereur demandait au pape, non pas d’amener des métropolitains et des évêques d’Occident, mais dc venir en personne. Léon ne pouvait quitter Home, mais, par condescendance pour la volonté dc Théodosc II, il consentit à se faire représenter au concile par des légats, l’évêque de Pouzzoles, Jules, le prêtre Donatus du titre dc SaintElément (il mourra en cours de route), le diacre Hilarus (le futur pape Hilaire qui succédera à saint Léon), qu’accompagnerait le notaire Dulcitius. Il le manda à Théodose II, Jaffé, n. 424, par une lettre, 13 juin 449, dans laquelle il exprime sa conviction des erreurs d’Eutychès mises en lumière par les gcsla de Constantinople. Pour les points de doctrine inté­ ressés, le pape informe le prince qu’il s’en explique dans une lettre qu’il adresse à Flavien et dans laquelle il expose quid catholica Ecclesia universaliter de sacra­ mento dominica incarnationis credat et doceat. Le même 13 juin 449, Léon écrit à l’impératrice Pulchérie. Jaffé, n. 425.11 sait par de nombreux et fréquents témoi­ gnages, ce que l’Église de Dieu doit se promettre dc la religion dc la princesse. Présentement, nous savons par Flavien quelle discorde a déchaînée Eutychès dans l’Église de Constantinople, « plus par impéritie que par mauvais dessein. > Il est digne dc la gloire dc Pul­ chérie de supprimer l’erreur. Le pape ne pourra prendre part au concile que l’on va tenir à Éphèsc : d’abord il n’y a pas dc précédents, puis il ne peut dans les conjonctures actuelles quitter Rome : car le déses­ poir envahirait la population dc Rome, si le pape paraissait abandonner sa patrie et son siège. Ces lettres à Théodosc II et à Pulchérie nous révè­ lent saint Léon, éclairé par Flavicn et les gesta dc son concile, prenant avec autant dc décision que dc cou­ rage le parti dc Flavicn. Quels que soient les senti­ ments dc Pulchérie, d’ailleurs peu écoutée à cette date, Léon ne peut ignorer que Théodose 11 est acquis à la cause d’Eutychès. Va-t-il donc tout remettre au con­ cile que l’on annonce? Non, saint Léon ne veut pas sc taire sur cc qu’il volt être l’intérêt dc la justice et de la foi. On joindra à ses lettres à Théodose 11 et à Pulchérie, la lettre dc saint Leon à Faustus, Martin et autres archimandrites de Constantinople, encore du 13 juin 449. Jaffé, n. 126. Le pape leur fait connaître qu’il réprouve le sentiment d’Eutychès, tel que les gesta le lui ont révélé. Il veut cependant que, s’il répudie scs erreurs, on ne lui refuse pas toute miséricorde : on ne doit être sans merci que pour l’erreur. Léon recom­ mande aux moines de Constantinople la lettre qu’il adresse à Flavien. 3® Lettre de saint Léon à Elavien. - Elle est comme les précédentes du 13 juin 119. Jaffé, n. 123. Votre lettre, écrit le pape à l’évêque de Constantinople, votre lettre que nous nous étonnons d’avoir reçue sl tard, et les gesta dc votre concile qui l’accompagnent, nous ont fait connaître enfin le scandale qui vient d'éclater chez vous. Eutychès. que son titre de prêtre semblait recommander, a fait preuve d’une légèreté grande. Quelle connaissance pcut-il avoir dc l’Anclen et du Nouveau Testament,celui qui ne comprend mêmepas les premiers mots du Symbole? 249 Le Symbole, en effet, fait prononcer aux fidèles : • Je crois en Dieu, le père tout-puissant, et en Jésus Christ, son fils unique, notre Seigneur, qui est né du Saint-Esprit et de la vierge Marie. » Ces énoncés sullisenl presque pour vaincre toutes les hérésies. Celui qui croit en Dieu le Père tout puissant reconnaîtra que le I lls est coéternel nu Père. Et ce Fils unique, éternel, d’un Père éternel est né du Saint-Esprit et dc la vierge Marie. Cette naissance temporelle n’a rien retranché ni ajouté à la naissance éternelle. Sa raison d’être a clé le salut de l'homme, car nous ne pouvions dominer ni le péché, ni l’auteur dc la mort, si le Fils n'avait pris notre nature cl ne l’avait faite sienne, il a donc été conçu du Saint-Esprit dans le sein delà Vierge» qui l’en­ fanta sans perdre sa virginité, dc même qu’elle l’avait conçu sans que cette virginité reçut aucune atteinte. La christologie justifiée d’abord par le Symbole, l’est ensuite par le Nouveau Testament et par les prophètes. Eutychès semble ignorer la généalogie que ΓÉvangile donne nu Christ et que l'Épltrc aux Romains I, 1-1. corrobore. 11 ignore pareillement Isaïe, vu, 14 et tx, 6. La conception dc la Vierge est l’œuvre de Dieu, mais la chair dc celui qui est conçu n’en est pas moins empruntée à la nature dc celle qui conçoit, et la réalité du corps du Christ est vraiment prise du corps dc sa mère. Ainsi les deux natures, conservant cc qui leur est propre, s’unissent en une seule personne. Pour payer notre dette, la nature impassible s’est unie ù la nature passible, afin que, suivant cc qu’exigeait notre salut, l’unique médiateur dc Dieu et des hommes, l’homme Jésus-Christ, d’une part pût mourir cl dc l’autre fût immortel. Le Fils de Dieu descend de son trône céleste sans pourtant quitter la gloire du Père. De sa mère il a pris la nature, mais il n’a pris aucune faute. Dc ce (pie la naissance dc notre Seigneur, formé dans le sein dc la Vierge, est miraculeuse, il ne s’ensuit pas que sa nature soit différente dc la nôtre. Chacune des deux natures opère en union avec l’autre cc qui lui est pro­ pre. Une seule et même personne est tout à la fois véritablement fils de Dieu et véritablement fils de l’homme. Sa naissance charnelle est une manifesta­ tion dc sa nature humaine, son enfantement virginal est la marque dc sa vertu divine. Cc n’est point la même nature qui peut dire : < Le Père et moi nous ne sommes qu’un.» Jon., x, 30, et déclarer d’autre part: « Mon Père est plus grand que mol. » xiv, 28. Lorsque notre Seigneur veut par scs questions ins­ truire lui-même ses disciples, il leur demande : « Qui dit-on que je suis? Mais vous, qui croyez-vous que je suis, moi que vous voyez dans lu condition de l’esclave et dans la vérité de la chair? Alors le bienheureux Pierre, divinement inspiré et devançant tous les peuples par sa profession de foi, répond : · Vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant. · Et cc n’est point sans raison que Pierre est déclaré bienheureux par le Sei­ gneur et tire ainsi dc la pierre par excellence, qui est le Christ, la force de son pouvoir et dc son nom, lui qui confesse que le Christ est fils de Dieu. L’un sans l’au­ tre n’aurait pu opérer notre salut, et il y avait un égal péril, quo le Seigneur fût Dieu sans être homme, ou homme sans être Dieu. De même.après sa résurrection, le Sauveur emploie quarante jours 5 éclairer la foi qui sera la nôtre. Il converse avec ses disciples. Il habite et mange avec eux, il leur montre la plaie dc son côté, tout cela a lin (pie l’on connaisse (pic les proprié­ tés dc la nature divine et dc la nature humaine demeu­ rent Inséparablement unies, et (pie, sans Identifier le Verbe et la chair, nous soyons convaincus (pie le Verbe et la chair ne forment qu’un l’ils de Dieu. C’est le mystère de la foi qu’Eutychès a complète­ ment ignoré : Il n’a point reconnu notre nature dans le Ills unique dc Dieu, pas plus dans les abaissements dc 250 sa passion que dans les magnificences de sa résurrec­ tion. Interrogé par vous, Eutychès a répondu : · Je professe qu’avant l’union notre Seigneur était en deux natures, mais après l’union je crois qu’il n'existe plus qu’une seule nature. » Je suis grandement surpris qu’on lui ait laissé émettre, sans qu’aucun de ses Juges le replrl, une profession de foi aussi scandaleuse. Le pape ne désespère pas de voir Eutychès venir à résipiscence. Léon croit trouver dans les gesla l’indice (pf Eutychès a commencé, d’une manière fort louable, a renoncer à ses premiers sentiments. Mais comme il refusait d’anathématlscr son dogme impie, le concile a bien Jugé en le condamnant- S’il accepte, même tar­ divement. la sentence qui l’a frappé , s’il réprouve de vive voix et par écrit tout cc qu’il a pu penser de faux, nul ne pourra blâmer qu’on use de miséricorde avec lui. Imitons le bon pasteur : la justice doit réprimer ceux qui pèchent et la miséricorde ne pas repousser ceux qui sc convertissent ; c’est seulement quand les sectateurs d’une opinion fausse ont eux-mêmes con­ damné leur erreur que la vraie foi est défendue avec tout le fruit désirable. Telle est la célèbre lettre dc Léon à Flavien, dont on trouvera une bonne traduction française dans E. Amann, Le dogme catholique dan* les Pères de Γ Eglise, 1922, p. 34 1-355. Voir aussi dans ce Dictionnaire, l’article Hypostatique ( Union), p. 478-183. Dans la Hevue d*histoire ecclésiastique, 1905, p. 290-303, une étude dc M. Saltet sur Les sources dc 1’ Έρανιστής dc Théodore! », met en lumière que, dans son état premier, 13 juin 449. la lettre à Flavicn n’était accom­ pagnée d’aucun dossier patristique. Après le brigan­ dage d’Éphèse, saint Léon ajouta à sa lettre une série dc textes justificatifs empruntés aux Pères, tant grecs que latins; cc dossier fut porté â Constantinople par les légats Abundius, Asterius, Rasilius, Senator (voir plus loin. col. 256), en juillet 450, et il est rappelé par le pape à Paschasinus de Lilibée dans une lettre du 24 juin 451. Sanctorum patrum nostrorum, dc sacramento incarnationis Domini quid senserint et quid Ecclesiis praedicaverint ut evidenter agnosceres, aliqua ad dilectionem tuam scripta transmisi, qutr nostri quoque apud Constant ino pol im cum mea epis­ tola allegarunt. Jaffé» n. 168. Le dossier en question, voir Ilardouin, Co neil., t. n, p. 299-306. contient des citations dc saint Hilaire, dc saint Grégoire dc Nazinnze. dc saint Ambroise, de saint Jean Chrysostome, de saint Augustin, dc saint Cyrille. Déjà en 130. composant son De incarnatione contra Xestorium dédié ù Léon, Cassien citait des témoignages des Pères: Hilaire. Ambroise. Augustin, Jérome, Butin» Grégoire de Nazlanzc, Alhanasc. Jean Chrysostome : le dossier du pape Léon dépend du dossier de Cassien. mais on observera (pie Léon ne cite que des éveques. Le dossier de saint Léon de 150 a été utilisé par Théodoret dans une seconde édition de son ’Ερανιστής. après le concile de Chalcédoinc En 458, le pape Léon adressera à l'empereur Léon un nouveau dossier patristique. où sc retrouvent les textes du dossier dc 150 et dc nou­ veaux textes (At hanase, Théophile. Basile). Il ne faut pas chercher dans la lettre à Flavien, la doctrine abondante de Cyrille ou de Théodoret, moins encore la scolastique de Léonce dc Byzance. Pas de définition de la nature ou dc la personne. Léon prend ses preuves au symbole baptismal, ù l’Écriture, Il veut des preuves dc fait, concrètes, élémentaires. 11 ne prévoit pas d’objections. Il ne prétend qu’ù dire ce qu’il a appris. On ne peut pas dire que sa lettre marque un progrès théologique et dogmatique relativement ft l’union hyposlatique. C’est la christologie moyenne que le pape Impose comme une discipline acquise aux controvcrsistcs d'Oricnt. et sans entrer dans les problèmes soulevés par eux. 251 LÉON Ier. SAINT L ÉON ET I/O RIENT Nestorius, exile toujours cl maintenant près de sa fin. crut reconnaître dans la lettre ù Flavicn, sa propre pensée. Ittraclide, p. 298 ct 300. Les monophysites qui se réclamaient dc Cyrille ne se feront pas faute de le reprocher à saint Léon. En réalité, la lettre à Fla­ vien était dans la ligne de l’acte d’union dc 133, sur lequel s’était conclu l’accord entre Jean d’Antioche ct Cyrille. Mais elle tranchait avec netteté la question des deux natures ct imposait la formule diphysite comme une condition d'orthodoxie, ce qu’aucune autorité conciliaire n’avait fait encore. Duchesne, 7/is/. anc., t. nr, p.-IOI. La formule chère À Cyrille. Unique est la nature incarnée du Verbe, » était rejetée. Mais l’opposition dc ce monophysisme ù cc diphysisme n’était résolue que d’autorité, et elle était grosse dc polémiques ct dc schismes;il faudra attendre Léonce de Byzance pour la résoudre dans l’abstrait, mais le schisme monophysitc dure encore. Harnack, Dogmengeschichte, 4· édit , t. n, p. 400-424; F. Louis, Nestorius, Cambridge 1914, p. 101-107; 'fixeront. Histoire des dogmes, t. ni, p. 101-159. La lettre ά Flavicn est devenue une constitution dogmatique revêtue de toute la majesté du magistère papal. Il sufllt cependant de la lire objectivement pour sc rendre compte que dans sa teneur elle n'a pas les caractéristiques d’une définition ex cathedra. Léon écrivant à Flavicn approuve ct justifie la sentence que Flavicn et son concile ont prononcée contre Eutychès. La doctrine méconnue par Eutychès est une doctrine élémentaire dc l'Église, une doctrine contenue dans le Symbole baptismal ct professée par la fidelium uni­ versitas. Il faudrait être aveugle comme Eutychès pour ne pas voir splendorem perspicui? veritatis. La foi aux deux natures unies en la personne du Christ est la fol vitale de l’Église : Catholica Ecclesia hac fide vivit. hac proficit. Dans sa lettre au concile, du 26 juin 151, il dit aux évêques qui vont se réunir à Chalcédoinc que, dans la lettre h Flavicn est declaratum (pur sit de sacramento incarnationis Domini... pia ct sincera confessio, conformément à l’autorité de l’Évangile, des prophètes, des apôtres. Dans sa lettre à Marcicn du 20 juillet 151, il dit que la concorde des évêques sera aisément affermie. si in eam fidem quam euangelicis et apostolicis praedicationibus declaratam per sanctos patres nostros accepimus ct tenemus omnium corda con­ currant, nulla penitus disputatione cujusquam retrac­ tationis admissa. Rapprocher les lettres ù Marcicn du 13 avril, du 24 juin, du 26 juin. Saint Léon ne tenait pas un autre langage à Théodosc II, 20 juin 119, 16 juillet 450. Dans cette dernière le pape disait à l’empereur : Non aspernetur (vestra clementia) etiam meam epistolam (ad FI.) recensere, quam pietati Patrum per omnia concordare repericl. Dès lors que la lettre à Flavicn n’est pas une défi­ nition ex cathedra, mais un exposé de la foi qui est dc fait la foi dc l’Église, on comprend que saint Léon ail communiqué aux évêques du ressort de Milan et aux évêques gallo-romains sa lettre â Flavicn, pour pouvoir par leurs réponses montrer à Constantinople que la foi de I Occident était bien celle qu’il avait exposée. De même, écrivant à Théodore!. 11 juin 153. saint Léon pourra lui «lire combien il se réjouit que le concile de Chalcédoine ail donné un plein assentiment à sa lettre à Flavien : Qutr (Deus) nostro prius ministerio definieπατ, universi? fraternitatis irretractabili firmavit assen­ su, ut vere a se prodi isse ostenderet quod prius a prima omnium sede formatum totius christiani orbis judicium recepisset, ut in hoc quoque capiti membra concordent, Epist., cxx. 1 Le pape n’ignore pas que, à Chal­ cédoine· il %’rst trouvé des évêques qui hésitaient d'abord sur la doctrine par lui exposée, inventi prius tant qui de judiciis nostris ambigerent. Va-t-il regarder évêques comme opposants au Siège apostolique? 252 Non, il voit en eux des évêques qui ne sc rendent à lu vérité qu’après examen : Veritas ct clarius renitescit et fortius relinetur, dum qutc fides prius docuerat, huc postea examinat io confirmant. II accept e qu'on examine, et ce n’est pas parce que les évêques des grands sièges sc sont déclarés, que la liberté des évêques moindres est supprimée : Multum sacerdotalis officii meritum splendescit, ubi sic summorum servatur auctoritas, ut in nullo inferiorum putetur imminuta libertas. Et ad majorem Dei gloriam proficit finis examinis... Ibid. voir encore ibid., I. Mais pour nutant In vérité n’était pas douteuse, la vérité que nous avions exposée dans notre lettre à Flavicn et ù laquelle tout l’épiscopat a donné son irrévocable assentiment. Quand on se représente dc la sorte la démarche dc saint Léon, la question est vidée qui a été si intermina­ blement débattue entre théologiens, dc savoir com­ ment une définition ex cathedra a pu être examinée ct confirmée par un concile œcuménique. Bossuet, Gallia orthodoxa, ni, vu, 15-18, expose la controverse ct conclut comme un gallican. Il est très échauffé contre Bellarmin, à qui il ne pardonne pas d’avoir écrit : Leo epistolam suam miserat ad concilium, non ut continentem ultimam et definitivam sententiam, sed ut instructionem, qua adjuti episcopi melius judicarent. Voilà écrit Bossuet à quoi en sont réduit des hommes, d’ailleurs distingues! Ad turc misera ct inepta viri, quamvis egregii, rediguntur. Œuvres de Hossuct, édit, de Bar-lc-Duc, t. vu, 1863, p. 310. Nous estimons cepen­ dant que la pensée de Léon est de mettre cn lumière la foi dc l’Église : il la rapporte dans sa lettre ct il a dessein dc la faire souscrire par l’épiscopal de l’uni­ vers, cn exprimant lui-même d’abord sa sententia d’évêque. II fait abstraction évidente dc l’infaillibilité, comme l’a bien vu Bellarmin. Cf. Langcn, Gcschichte derrom. Kirche, t. u, p. 112. La lettre à Flavien, après le concile dc Chalcédoine, a pu être justement considérée comme une règle de la fol, en Occident du moins. Le Liber ponti ficulis attribue au pape Hilaire, successeur dc Léon, d’avoir confirmé les trois conciles de Nicéc, d’Éphèse, cl dc Chalcé­ doine, vel tomum sancti episcopi Leonis. Lib. pont. édit. Duchesne, l. i, p. 212. En 556, le pape Pélagc veut que l’on garde inviolablemenl la foi des quatre conciles œcuméniques, vel... beatissimi Leonis pncsuUs apostolicir Sedis tomum, qui in Chalcedoncnsi est synodo confirmatus. Jaffé, 939.Le décret dit du pape Gélase qualifie la lettre à Flavien en ces termes : Epistolam beati papa* Leonis ad Flavianum Constan­ ti no polita num episcopum destinatam, dc cujus textu quispiam si usque ad unum iota disputaverit ct non eam in omnibus venerabiliter receperit, anathema sil. E. Dobschtitz. Das Decretum Gelasianum, 1912. p. 37-38. Jean Moschos prétend tenir d'Eulogc, qui fut évê­ que d’Alexandrie cn 580-607, qu’Eulogc avait ren­ contré à Constantinople l’archidiacre romain Grégoire (le futur pape saint Grégoire) ct que celui-ci lui avait rapporté comme un souvenir qui se conservait dans l’Eglisc dc Borne, que saint Léon, avant d’envoyer son épître à Flavicn, l’avait déposée sur le tombeau dc saint Pierre en lui demandant de la corriger, s’il y avait des fautes. Quarante jours plus lard, saint Pierre avait apparu à saint Léon cl lui avait dit : Je l’ai lue et Je l’ai corrigée. Saint Léon avait pris la lettre sur le tombeau ct l’avait trouvée corrigée en effet dc la main même dc saint Pierre Prat. spirit,. 117. P. L., i.xxiv, col. 193. Le P. Qucsnel, note que cc récit ne sc trouve que dans le texte latin dc Jean Moschos. Gcnnadius. De vir. ill., 85, rapporte que les lettres diverses du pape Léon contre Eutychès sur l’incar­ nation, passent pour être l’œuvre de Prosper d’Aquitaine II est possible que Léon ait nnené Prosper de Gaule à Home et sc soit servi de lui. comme jadis le 253 LÉON Ier. SAIN T LÉON ET I/O HIE NT pape Dainasc s’était servi de saint Jérôme. Tillcmont t. XV!, p.25,ne rejette pas l'hypothèse d’une aide four­ nie à saint Léon par Prosper, mais la personnalité du style de Léon, · plus figuré ct plus composé que celui de S. Prosper·, et qui est le même dans les sermons et dans les lettres, limite bien la portée de l'hypothèse. 4° Le brigandage d'Êphise et saint Léon, Le pape a confié à scs légats une lettre, datée du 13 juin 449, pour le concile. JafTé, n. 427. La foi du très religieux empereur, dit-il, a témoigné ce respect aux institu­ tions, divines de vouloir joindre â l’ordre par lui donné l'autorité du Siège apostolique, comme il désirait que par la bienheureux Pierre fût déclaré ce qui a été loué par le Christ dans la réponse de l’apôtre : Tu es le Christ (ils du Dieu vivant. » Le pape sera présent au concile par scs légats, l'évêque Jules, le prêtre Rénatus, le diacre Hilarus, le notaire Dulcitius. 11 dit des légats : Vice mca sancto conventui vestra* fraternitatis intersint et conununi υο biscum sententia quir Domino sint placitura constituant. Mais le pape ne doute pas que le concile ne confirme la condamnation d’Eulychès : cc qui doit plaire à Dieu, c’est que l’erreur pro­ fessée par Eutychès soit condamnée, ct qu'ensultc, si Eutychès a erré dc bonne foi. on obtienne sa rétracta­ tion et qu’on le réconcilie à l’Églisc, mais primitus pesti/ero errore damnato. Sur le concile qui s’ouvre à Éphèse le 8 août 4 19, rappelons seulement que la présidence est dévolue à l’évêque d’Alexandrie Dioscore. sur l’ordre dc l’em­ pereur Théodose II. L’évêque de Pouzzoles,Jules.chef de In légation romaine prend rang après lui; à la suite. Juvénal de Jérusalem. Domnus d’Antioche, Flavien de Constantinople. Environ cent trente évêques sont présents. Le concile s’ouvre par la lecture des lettres impériales le convoquant. Après qu’a été lue la pre­ mière, les légats romains demandent que soit lue la lettre que le pape adresse au concile. Jaffé, n. 127. On objecte qu’il y a d’autres lettres dc l’empereur à lire encore. Eutychès est alors introduit et lecture donnée dc son appel contre le jugement de Flavicn qui l’a condamné. Puis le comte Elpidius, d’ordre de l’empereur qu’il représente auprès du concile, fait récuser les évêques présents qui ont pris part à la condamnation d'Eutychès par Flavien. et d’autres encore dont les sentiments sont suspects, quarantedeux au total, Flavien en tête : ils assisteront au con­ cile, mais ils n’y auront pas voix. On élude alors une nouvelle instance de l'évêque de Pouzzoles, demandant que soit lue la lettre du pape, et on passe à la lecture des gesta de la condamnation d’Eutychès. Après quoi, on fait voter, et Eutychès est absous. Le vote acquis, Dioscore rappelle une résolution du concHe d’Éphèse de 431. interdisant, sous peine de déposition, dc pro­ duire ou de composer un autre symbole que celui dc Nlcée, cl propose de condamner ct de déposer Flavien ct Eusèbe dc Dorylcc pour leur formule des deux natu­ res. Les évêques votent conformément à la proposition de Dioscore. Tels sont les événements du .8 août 149. l’ne seconde séance du concile, le 22 août, fut con­ sacrée à compléter la besogne du 9 août par la déposi­ tion d’évêques auxquels la faction dc Dioscore ne par­ donnait pas : l'évêque d’Édcssc, Ibas, l’évêque dc Cyr. Théodore!. d’autres encore, enfin l’évêque d’Antio­ che, Domnus. On termina les opérations par l’accepta­ tion solennelle des analhématisincs dc saint Cyrille, qui étalent évidemment le standard de lu faction de Dios­ core, avec leur fâcheuse formule de Γίνωσις φυσική. Les légats de saint Léon auraient dû protester ct sc retirer le 8 août, dès qu’il était constant que le concile, non seulement refusait dc faire lire la lettre du pape, mais réhabilitait Eutychès ct se déclarait contre la doctrine des deux natures. Mais les malheureux, faute dc savoir le grec, étalent quasi sourds et muets. Le 254 8 cependant, comme Flavicn mis cn accusation avait crié à Dioscore : «Je le récuse·, le diacre romain Hilarus avait fait écho cn criant : Contradicitur. 11 faisait appel. Au lendemain du 22 août, étant donné que l’empereur Théodosc H couvrait le concile, la situa­ tion était dc la dernière gravité. Dioscore. avec l’appui dc l’empereur, dressait l’Oricnt contre Borne, ct devait sommer le pape Léon dc répudier sa lettre à Flavien : c’était la rupture inévitable de l’Oricnt avec ΓOccident, l’Orlent restant aux mains d’une faction ecclésiasti­ que, comme au temps dc l’arianisme. Cette fois encore, des têtes plus catholiques com­ prennent que le salut vient de Home. Trois des évê­ ques (pie cc misérable concile vient de sacrifier se tournent vers Home. Flavien, jeté en prison et bientôt après exile, meurt cn chemin des mauvais traitements qu’il n endurés, mais il n fait appel dc la sentence du concile d’Éphèse au Siège apostolique et le diacre Hilarus, qui a pu s’échapper d’Éphèse, apporte à Home l’appel dc Flavien. Cc libellus appellationis a été trouvé naguère. Voir Siège apostolique, p. 514-515 Eusèbe dc Dorylée, jeté cn prison comme Flavicn exilé comme lui, parvient ù se sauver ct se réfugie à Home,où il a été précédé par son libellus appellationis, qui a été retrouvé aussi. Ibid., p. 515-51 G. Théodorel a fait comme Flavien ct Eusèbe· ct l’on a depuis tou­ jours sa lettre bien connue d'appel au pape. Ibid., p. 517-519. Sous avons dit que le diacre Hilarus a pu s’échapper d’Éphèse : il est à Rome pour le concile qui se tient le 29 septembre, au natale du pape. Aussitôt, c’est-à-dire dans les premiers jours d’oc­ tobre 449, le pape Léon écrit à Théodosc IL JafTé, n. 437. protestant contre une action · qui offense la foi ct blesse toutes les Églises », et qui doit être non ave­ nue. Il faut que sc prononce un concile autrement autorisé, où l’on convoquera des évêques de tout l’univers. Léon ct les évêques qui sont auprès dc lui demandent à Théodosc 11 que, cc concile de l'univers, l’empereur ordonne de l’assembler en Italie, â cause dc l’appel de Flavien, propter appellationem in Fla­ viani episcopi libello contentam, et que les évêques dc toutes les provinces d’Orient y soient convoqués. — Nous avons du 13 octobre, une seconde rédaction dc cette lettre, qui suppose que l’on a reçu à Rome entre temps, une lettre de Théodose 11 adressée ad beati Petri sedem. JafTé. n. 138. Ce même 13 octobre, le pape et son concile écrivent à l’impératrice Pulchérie dans le même sens. JafTé, n. 439. Du 15 octobre, on a une lettre du diacre Hilarus à Pulchérie, Inter S. Leon. Epist., xlvi, qui complète celle du pape ct parle des résolutions prises par le pape cum omni occidentali concilio. Du 15 octobre. JafTé. n. 443. une lettre du pape et dc son concile au clergé et au peuple de Cons­ tantinople et encore. Jaffé, n. 444. à Faustus. Martin. Pierre. Emmanuel.prêtres et archimandrites de Cons­ tantinople. Dc l’empereur Théodosc H saint Léon n’avait reçu aucune réponse, à Noel. Il écrit donc à nouveau au prince. 25 décembre 419, · pour l’intégrité dc la foi catholique. » Qu’il se défende contre la malhon­ nêteté des rivalités humaines. Le pape insiste pour que l’empereur accepte qu’un concile général se tienne cn Halle pour en finir avec les scandales qui troublent l’Églisc. Jaffé, n. 445. En février 450, Valentinien III vient à Rome, où il se trouve pour la fête de la cathedra Pétri, cn meme temps (pie se tient le concile des évêques suffragant* du pape. Saint Léon fait auprès de Valentinien III les plus vives instances ct obtient qu’il écrive à Constan­ tinople. Nous avons la lettre de Valentinien III à Théodosc II. «Comme j'étais venu a Home, y lisonsnous. et que je m’étais rendu à la basilique de l’apôtre Pierre, j'ai été sollicité par l'évêque romain ct par les 255 LÉON l*'r. SAINT LÉON ET L’OKIENT autres évêques assemblés avec lui de diverses provinces d’écrire A votre mansuétude. Nous devons défendre la foi que nous avons reçue de nos aïeux et conserver intacte la dignité du bienheureux apôtre Pierre. L'évêque romain, auquel l’antiquité a conféré le prin­ cipatus sacerdotii sur tous, doit avoir la faculté d'être juge de la foi et des évêques. » L'empereur demande donc qu’un concile de tous les évêques du monde sc réunisse en Italie, pour connaître de la cause à nouveau et prononcer ce que demande la foi. la saine théologie. Pour mieux éclairer Théodose II, Valentinien III lui adresse les gesta où sont exprimés les vœux de tous, c'est-à-dire le procès-verbal de son entrevue avec le pape et son concile à Saint-Pierre. InterS. Leon. Epist., lv. Valentinien III est accompagné à Borne par sa mère Galla Placidia, par sa femme Licinia Eudoxia. Saint Léon obtient que les deux impératrices écrivent elles aussi dans le même sens à Théodose II. Ibid., i.vt cl lvïî. Il y a encore, ibid . lvhî, une lettre de Galla Placidia A Pulchérie. Toutes ces lettres sont de la lin de février 150. Siège apostolique, p. 521-521. Le 17 mars, saint Léon écrit A l'impératrice Pul­ chérie, Jaffe n. 118, qui n répondu A sa lettre du 13 oc­ tobre en termes témoignant de sa foi catholique et de son horreur pour l’hérésie. Le pape renouvelle ses ins­ tances. Ce même 17 mars, il écrit à Martin, Faustus et autres, prêtres et archimandrites de Constantinople. Jaffé, n. 119. Il espère qu’ils ont pu recevoir sa lettre du 15 octobre précédent qu’il leur adressait, non solum apostolicn- Sedis auctoritate, sed etiam sancUe synodi qme ad nos frequens convenerat unanimitate, où ils auront pu voir quantam curam totius Ecclesia habea­ mus. Il faut que la funeste hérésie, qui vient d’être si insolente à Éphèse, soit anéantie. Vers le même moment, il écrit au clergé et au peuple de (Cons­ tantinople, Jaffé. 117, qu’il loue de son attachement A Flavien. Il fera tout pour que le scandale soit corrigé. Si dans des laïques la méconnaissance de la foi est A peine tolérable, combien moins excusable ou pardonnable est-elle dans ceux qui sont au premier rang, surtout quand on les voit prendre la défense d’opinions perverses et leur gagner des partisans par la terreur ou par la faveur. Allusion courageuse à la faction de Chrysaphios. Saint Léon revient sur la doctrine des deux natures qu’il a exposée dans sa lettre à Flavien. Quiconque nie la réalité de la nature humaine dans l’incarnation, contredit l'Evangile et le Symbole, mais il contredit tout autant l’eucharistie. Théodose II répond en avril 450 A Valentinien III et lui accuse réception de la demande du pape qu’il lui a transmise, petitionem oblatam a Leone reverendissimo patriarcha Peut-on penser que Théodose II ail trahi la religion paternelle cl la tradition de ses ancê­ tres? C’est au contraire pour s’y conformer qu’il a réuni un concile A Éphèse, où. avec une entière liberté, les évêques ont déposé des indignes. Bien n’a été fait contre la règle de fol, ni contre la Justice. Flavien, coupable d’une nocive nouveauté, en a porté la peine. Lui écarté, la paix s’est trouvée rétablie dans les Églises cl la vérité avec elle. Théodose II s’en tiendra donc â ce que le concile a prononcé. Des appels qui ont été interjetés il ne veut rien savoir, et Léon n’est pour lui qu’un patriarche, comme il en connaît d’autres sans doute. InterS. Leon. Epist., lxh. Celte lettre impériale mentionne une réponse adressée concurrem­ ment i saint Léon, latius atque plenius, qui ne s’est pas conservée. (Je ne vois pas comment Tlllemont, t. xv, p. 602, peut tirer de ccs deux adverbes que Théodose a écrit au pape, < d'une manière qui avait dû le satis­ faire sur tout ce qu’il pouvait dire »!) La lettre A Valentinien est accompagnée de deux autres lettres djns le même sens, LXin, à Galla Placidia. lxiv, A Licinia Eudoxia. 256 C’est seulement le 16 juillet 150, que saint Léon se décide à répondre A Théodose IL Jaffé, n. 152. Entre temps, il a reçu une lettre de l’évêquc ordonné A Constantinople A la place de b’iavlen, Anatollos, une créature de Dloscore : sitôt ordonné, Anatollos a fait part de son élévation A saint Léon. Inter S. Leon. Epist., i.ui, affectant de croire qu’il n’y a aucun débal entre l’Orient et Borne. Le pape a différé de lui répon­ dre. Il explique A Théodose II qu’il tarde à entrer en relations « avec celui qui préside maintenant â l’Église de Constantinople ■, non qu’il lui refuse son amitié, mais parce qu’il attend de lui un gage d’orthodoxie. Que le nouvel évêque lise les documents où s’exprime la foi des saints Pères, la lettre de Cyrille à Nestorius, les actes du concile d’Éphèse (celui de 431) et dans ccs actes les extraits des Pères sur l’incarnation. « Qu’il ne dédaigne pas non plus de lire ma lettre (A Flavien) qu’il trouvera conforme en tout A la*plété des pères. » Qu’il déclare son assentiment A ces catholicorum sen­ tent iœ, qu’il signe la profession de sa fol en présence de son clergé et de son peuple, et qu'il en fasse part au Siège apostolique, A tous les évêques, A toutes les Églises. Léon annonce A Théodose II qu’il lui envoie les deux évêques Abundius et Astérius, les deux prê­ tres Basile et Senator : ils feront connaître à l'empe­ reur quelle est la règle de notre foi. Si l’évêque de Cons­ tantinople y souscrit, nous serons tranquillisés, la paix ecclésiastique sera assurée, toute suspicion éteinte. Sinon, que l'empereur accorde le concile général A tenir en Italie. La lettre A l’empereur s’accompagne d’une lettre A Pulchérie, Jaffé, n. 453, conçue dans les mêmes termes, datée du même 16 juillet. Cette lettre A Théodose H surprend par sa modéra­ tion. Car enfin le pape ne parle plus de casser le bri­ gandage d’Éphèse; il ne réclame aucune sanction contre les évêques qui ont prévariqué A Éphèse, aucune sanction contre leur chef Dloscore; il accepte Anato­ llos leur élu, et il ne demande A cet Anatollos qu’une profession de fol orthodoxe. Veut-il sérier les diffi­ cultés? gagner d’abord Anatollos? compte-t-il sur ses légats. Abundius, Astérius, Basile, Senator, pour obtenir A Constantinople même davantage? Moins de deux semaines plus tard, le 28 juillet 450, Théodose mourut d’un accident de cheval. L’impéra­ trice Pulchérie hérita du pouvoir impérial. C’était la fin de l’imbroglio créé par la faction d’Eutychès. Chrysaphios fut condamné A mort. Puis Pulchérie donna A l’empire un empereur en épousant le séna­ teur Marcien. qu’elle fit (le 24 août) proclamer par le sénat et par la milice. Lv 13 septembre 450, Jaffé, n. 456, écrivant à Martin, l’un des prêtres et archiman­ drites de Constantinople avec qui il communiquait, saint Léon écrit ces lignes significatives : AT quid aut diIJlcultatum intervenit aut morarum, cum irquanimi· tale tolerandum est, quoniam ubi veritas est magistra nunquam desunt divina solatia. Sûr de l’orthodoxie de Pulchérie et de Marcien, le pape peut se flatter que la vérité est maintenant maîtresse. En effet, dès la fin d’août, le nouvel empereur annonce son avènement à saint Léon, et salue en lui la première autorité dans l’épiscopat de la divine fol, langage bien conforme A celui de Valentinien IIL Inter S. Leon. Epist., i.xxiu. Avec Pulchérie et Marcien, saint Léon va avoir les deux princes les plus dévots au Siège apostolique (pie connaîtra l’Empirc d’Orient, Les légats que le pape a envoyés A Constantinople, avec sa lettre du 16 juillet, furent reçus par Marcien, qui répond le22 novembre au message par eux apporté. InterS. Leon. Epist., lxxvi. Déjà dans sa lettre de la fin d'août, il manifestait au pape qu’il désirait avec lui une concile qui restaurât la paix dans l’Églisc. Dans la lettre du 22 novembre, il invite saint Léon I à venir en Orient tenir ce concile. Que si l’évêque de 257 258 Borne ne peut venir en Orient, qu'il le fasse savoir à Marcien qui convoquera pur ses sacra* liiterir, là où il croira bon, les évêques d Orient, de Thrace, d’illyricum. Une lettre de Pulchérie, du même temps, con­ tinue au pape les desseins de l’empereur. Inter S. Leon. Epist., lxxvi! Hile lui apprend de plus qu'Anatolios a satisfait à tout ce que le pape réclamait de lui, que, sur l’ordre de Marcien, le corps de Flavien de sainte mémoire a été ramené à Constantinople, et que les évêques exilés avec Flavien ont été rappelés d’exil, en attendant que le concile prochain leur rende leurs sièges et leurs Églises. Anatolios s’est rallié à saint Léon, et saint Léon lui fait un accueil cordial : lettre du 13 avril 451 de Léon à Anatolios. Jaffé, n. 160. Par cette même lettre, le pape approuve ce que, à Constantinople, en présence de ses légats et avec eux, on a décidé, à savoir que les évêques qui ont trempé dans le brigandage d’Éphèse se contenteront provisiorement de la communion de leurs Églises : ils rentreront dans « l’unité de notre communion », quand ils auront désavoué leur brigan­ dage. Quant aux auteurs responsables du scandale d’Éphèse, Dloscore d’Alexandrie, Juvénal de Jérusa­ lem, Eustathc de Béryte, leurs noms ne doivent pas prendre place dans les diptyques, conformément à ce qu’ont réclamé les légats, un point sur lequel Anatolios hésitait. En terminant, saint Léon recommande à Anatolios Julien, évêque de Kos, et les clercs qui ont été lidèles à Flavien. Il lui parle d'Eusèbe de Dorylée qui est à Borne, qui est reçu à la communion de Borne : saint Léon demande à Anatolios de veiller sur l’Église de Dorylée, jusqu’au retour d'Eusèbe. Ce même 13 avril, Léon écrit à l'empereur Marcien. Jaffé, n. 458. Il a confiance que la religion des empe­ reurs et leur concorde rassurent le monde Inquiet, parce que le progrès de leur foi rend leurs armes invincibles, utrorumque armorum potentiam insuperabilem /acit, et qu’ensemble seront détruites l’hérésie et la barbarie simul et hœretica /alsitas et barbara (destruetur) hos­ tilitas. Eutychès n’a plus a être jugé, ni Dloscore. Il n’y a plus qu’à réconcilier ceux qu’ils avaient entraî­ nés dans l’erreur, (t qui viennent à résipiscence. Le pape va envoyer des légats à Constantinople qui en traiteront sur place plenius atque opportunius. Le 9 juin 451, saint Léon, Jaffé, n. 463, annonce à l’empereur Marcien qu’il lui adresse de nouveaux légats, l’évêque Lucentius et le prêtre Basile. Ils déci­ deront de la rentrée individuelle des évêques qui ont trempé dans le brigandage d’Éphèse, et ils en délibére­ ront avec l’évêque de Constantinople, Anatolios 11 compte que le prince prêtera son concours à ccs dispo­ sitions, et qu’elles suffiront à liquider la situation. Γη concile général n’est donc plus vraiment nécessaire. Ce même 9 juin, saint Léon écrit à Pulchérie, Jaffé, n. 464, dans le même sens. Il demande qu’Eutychès soit éloigné de Constantinople. Du même jour, Jaffé, n. 465, lettre de Lébn à Anatolios, confirmant les directives données à Lucentius et à Basile cl énoncées dans la lettre à Marcien. Le pape se fait sans doute quelque illusion sur la situation en Orient. Sans doute, il a obtenu le rallie­ ment de l’évêque de Constantinople, Anatolios, à l’orthodoxie, et il peut s’appuyer sur lui pour le ralliement de bien des évêques en Orient. Anatolios ne l’informe-t-il pas que l’évêque d’Antioche a fait pres­ crire par tous les évêques de son obédience la lettre de Léon à Flavien et la condamnation de Nestorius et d’Eutychès? Nous le savons par la lettre de Léon à Paschasinus, 24 juin 451. Jaffé, n. 468. Cette action concertée du pape cl de l’évêque de Constantinople est du plus haut intérêt, car elle montre que l’évêque de Constantinople peut être pour le pape un utile second. Mais Borne, Constantinople, voire Antioche, unies, auront-elles raison d’Alexandrie, de Dloscore et de sa clientèle eutychiennc? On ne voit pas le pape sc poser cette question. La cour de Constantinople veut un concile; elle en sent le besoin, elle n’entre pas dans les vues du pape qui estime un concile maintenant inutile. Le 17 mal, l’empereur lance la lettre d'indic­ tion du concile général, qui s'ouvrira à Nlcéc le l*f septembre, et auquel il sc promet d'assistrr en personne. Mansi, Concit., t. m. p. 551. Le 24 Juin 451, saint Léon, Jaffé, n. 469, accepte le concile. Nous avions pensé, écrit-il â Marcien. que votre clémence pourrait accorder à notre désir, en considération de la nécessité présente (allusion aux menaces d’invasion), de différer à un temps plus oppor­ tun la convocation d’un concile, qui aurait pu être un universale concilium où seraient venus les évêques de toutes les provinces. Puisque, par amour de la foi catholique, vous avez voulu convoquer le concile présentement, je ne veux pas paraître y faire obstacle. Et donc je vous envoie l'évêque Paschasinus, il me représentera. Le prêtre Boniface se joindra à lui, que nous vous avons envoyé déjà, et avec lui l’évêque Julien de Kos. Paschasinus, dit le pape, devra présider le concile à ma place, vice mea synodo convenit provi­ dere. Dans sa lettre du même jour, à Paschasinus, Jaffé, n. 168. le pape précise ses instructions doctri­ nales. La lettre à Flavien est acceptée de toute l'Église. Il faut rejeter l'impiété d’Eutychès et de ceux qui ont osé dire qu’il n’y a pas deux natures dans le Christ, et putant quod possint nostram diligentiam /attere cum aiunt se unam Verbi naturam credere incarnatam. Le 26 juin, nouvelle lettre dans le même sens à Marcien. Jaffé, n. 470. Aux dispositions prises par l’empereur, le pape ne fera pas difficulté. H se félicite que le prétendu concile d’Ephèse ait été cassé en fait par le prince. 11 ne veut pas que les questions de foi soient portées à l’ordre du jour du concile qui va se réunir : In privsenti synodo fidem quam beati patres nostri ab apostolis sibi traditam pradicarunt. non patie· num quasi dubiam retractari. On devra s’en tenir aux constituta du concile de Nicée. — Le même jour, lettre du pape à l’évêque de Constantinople. Anatolios. Jaffé, n. 471. Le pape a été suqiris par la décision de l’empereur de convoquer le concile, parce que, quand nulta necessitas hostilitatis existeret, le délai est bien court pour réunir les évêques et avoir un concile vraiment universel : il entrera cependant dans les vues du prince, il enverra des légats qui nostra vice utantur in /uturo concilio. Il ne doute pas de l’unanimité des évêques sur la foi, Anatollos l’ayant déjà assuré que tous les orientaux ont souscrit la condamnation de Nestorius et d’Eutychès. Le même jour, lettre du pape à Julien de Kos. Jaffé, n. 172. Le pape prie Julien de s’adjoindre aux légats, parce qu’il sait que Julien est plus qu’eux au courant des affaires de là-bas. Les conseils de Julien empêcheront qu'ils ne soient trompés. Bappelons que Julien, italien de naissance, a été élevé à Borne, et fait plus tard évêque de l’îlc de Kos, une des Cyclades. 11 a été présent au concile de Flavien, en 448, qui a condamné Eutychès. En 449, commence entre lui et le pape une correspondance dont nous avons une im­ portante série de lettres du pape. Julien va être à Constantinople, où il résidera Jusqu’en 457, un agent précieux et sûr pour saint Léon. Voir C. Gore, art. Julianus. 27, du Dictionary o/ Christian biography. t. m, p. 473, Sur la dissertation de Wille, liischo/ Julian non Kios, 1910, voir Barden herver, Gcschichte. t. lv, p. G1Ô. Du même Jour enfin, 26 juin 451. lettre du pape au concile. Jaffé, n. 473. < J’aurais souhaité que tous les évêques persistassent dans l’unité de la foi catholique et qu’aucun ne fût entraîné par la faveur ou la crainte DICT. DRTHÉOL. CATHOL. ί 259 LÉON I". SAINT LÉON ET L’ORIENT des puissances séculières ù quitter la voie de la vérité. » Allusion à la faction cutychienne et â la prépotcncc passée de Chrysaphios. La miséricorde de Dieu est plus grande que les fautes des pécheurs! Embrassons donc le dessein du très religieux empereur, qui vous réunit pour restaurer la paix ecclésiastique. 11 a voulu, pour honorer le droit du bienheureux apôtre Pierre, nous inviter nous aussi par ses lettres à être présent à ce vénérable concile, quod quidem nec necessitas tem­ poris nec ulla poterat consuetudo permittere. Les légats seront là. Paschasinus, Lucentlus, Boniface, Basile, en la personne de qui vous estimerez que je préside le concile : In his... me synodo vestra fraternitas œstimet pnrsidere. Repoussons l'audace de disputer contre la foi divinement inspirée, ct qu’il ne soit pas permis de défendre ce qu’il n’est pas permis de croire : conformé­ ment à l'autorité de l’Évangile, des prophètes, des apôtres, dans la lettre que nous avons adressée à Flavien de bienheureuse mémoire, on a exposé quelle est l’expression authentiques de la foi sur le mystère de l’incarnation. Pour saint Léon, la tâche du concile sera de rétablir l’ordre : des évêques qui ne voulaient pas pactiser avec l’hérésie ont été chassés de leurs sièges, on devra les rétablir. Les successeurs qui leur avaient été donnés, cl que nous supposons avoir rétracté toute erreur, nc seront pas privés de l’hon­ neur de l’épiscopat. Du premier concile d’Éphèse, que présida Cyrille de sainte mémoire, les décisions demeurent qui condamnèrent Nestorius : que l’im­ piété frappée alors nc croie pas devoir triompher, si Eulychès est frappé maintenant. La pureté de la foi, que nous professons dans le même esprit que nos saints Pères, condamne ct poursuit également la perversion ncstoricnnc ct la perversion cutychienne. Nestorius, cependant, dont la vie touchait â son terme, écrivait à des amis : < J’ai appris les choses qui ont été faites auparavant par Elavien, le pieux évêque de Constantinople, contre Eulychès... Quant à ce qui a été fait maintenant par le fidèle Léon, chef des prê­ tres, qui a combattu pour la piété et s’csl opposé à ce qu’on a appelé concile, j'en ai loué Dieu avec grande allégresse, ct je passe tous les jours dans l’action de grâces... Priez pour qu’il y ait un concile général, afin que mes doctrines, c’est-à-dire celles de tous les ortho­ doxes, soient confirmées. » Lettre de Nestorius publiée par Nau, en appendice à Héraclidc, p. 373-375. Le 20 juillet 151, nouvelle lettre de saint Léon à | Marcien. Jaffé, n. 474. Il ne peut se défendre de rappe­ ler qu’il avait demandé un concile (pii se serait tenu intra Italiam, et qu’il avait souhaité qu’on attendit un temps plus favorable, quo scilicet plurimi possent episcopi etiam de longinquioribus provinciis evocari. Mais il s’est empressé de se rendre aux desseins du prince. Le concile qui va se tenir ne comporte pas de discussion sur la foi. Le pape en terminant recommande ses légats à l'empereur. Plus importante est la lettre du même jour à l’impératrice Pulchérie. Jalîé, n. 475. Le pape rend grâces à Dieu quod tantam universalis Ecclesitc curam habere vos video. Une fois de plus, il rappelle qu’il aurait préféré voir le concile se tenir en Italie, pour que les évêques d'Occldcnt pussent y prendre part, si securitas temporis suppeteret. Mais il accepte la décision de l'empereur, il envoie scs légats au concile convoqué à Nicée, il vient d’écrire au concile même. Ne pas loucher à la foi, accorder la paix à ceux qui reviennent de leurs erreurs. Le pape s'élève avec force contre ce qui s’est fait à Éphèse, ct il prononce le inot qui restera pour qualifier quidquid in illo Ephesino non judicio sed latrocinio potuit perpetrari, ubi primates synodi nec resistentibus sibi fratribus nec. consentien­ tibus pepercerunt. Il faut mnotrer une indulgence sans réticence à ceux qui détesteront leur faiblesse. La parole était maintenant au concile, qui, convoqué 260 pour le 1er septembre à Nicée, s’ouvrira le 8 octobre â Chalcédoinc. 5® Le concile, de Chatèédptne et saint Léon. — Dans toutes les tractations préliminaires au concile, Dloscore est à peine nommé. Espère-t-on que, Bunion étant assurée de (Constantinople ct de l’Oricnt avec Home, l’Égypte ne pourra que se rallier, ct que Dioscore apportera au concile sa soumission*? C’eût été bien mal connaître le caractère de Dioscore. Il vint â Nicée, et, comme on y attendait l’ouverture du concile, il risqua un coup d'audace : il prononça de son chef, et dix évêques égyptiens avec lui, l’excommunication du pape Léon. On a supposé que ce coup avait été commis, l’an d’avant, c’est-à-dire, en 450, du temps de Théodose II vivant encore, ct l’on imagine un voyage de Dioscore, à la cour l’emmenant à Nicée avec dix évêques égyptiens! Tilleinont, Mémoires, t. xv, p. 603. Comment expliquer que saint Léon sc soit tu de ce défi de Dioscore? L’incident sc produisit sûrement à Nicée, et on ne voit pas que Dioscore ail eu occasion de sc trouver en cette ville, sinon en sep­ tembre 151. Le pape avait stipulé que la présidence du concile appartiendrait à scs légats. I.’empereur imposa au concile un bureau composé de dix-huit laïques pris parmi les fonctionnaires les plus élevés de l’Etat, qui recevaient mandat de diriger les débats, par-dessus la tète des légats. Comme ceux-ci nc protestèrent pas, on peut inférer qu’ils avaient consenti à ce compromis, sachant combien ils auraient eu de peine à conduire une assemblée de quelque cinq cents évêques, au milieu d’incidents parfois très violents. Dès l’ouverture du concile, le 8 octobre, les légats réclamèrent et obtinrent que Dioscore ne fut reçu que comme accusé. On procéda ensuite à la lecture du dossier, c’est-à-dire des actes du brigandage d’Éphèse. Le 10 octobre, on continua, ct lecture fut donnée du symbole de Nicée, du symbole dit de Constantinople 381, des deux lettres de Cyrille à Nestorius, de la lettre de Léon à Elavien, et celte dernière fut acclamée. Le 13 octobre, Dioscore fut condamné, le premier à opiner étant le légat Paschasinus au nom du pape. Le 17 octo­ bre, le bureau fil connaître que l’empereur voulait un formulaire de fol, mais le concile estimait que la lettre à Flavien devait suffire. Le 22, le bureau pré­ senta un formulaire qui avait été concerté la veille entre évêques de connivence avec Anatolios : les légats protestèrent, déclarant qu’ils allaient abandonner le concile, si on ne se tenait pas à la lettre à Flavien. On en référa à l'empereur, qui fit accepter de tous que le formulaire serait conforme à la lettre à Flavien. Le 25, l’empereur vint en personne assister au concile, 11 y eut séances encore du 26 au 31, au cours desquelles notamment furent arrêtés les canons, dont le fameux 28e. A la séance du 1er novembre, les légats refusèrent d’accepter le 28e canon et le concile se termina sur ce désaccord. Les premiers jours de novembre, le concile écrivit au pape Léon. Inter S. Leon. Epist., xcvm. Les évêques sentaient la gravité du désaccord survenu entre eux ct les légats au sujet du 28e canon, désaccord qui pou­ vait mettre en échec toute l’œuvre du concile. Les évêques donc expriment au pape les sentiments les plus déférents. « Tu es venu jusqu’à nous, lui disent-ils, tu as été pour tous l’interprète de la voix du bien­ heureux Pierre, cl à tous tu as procuré la bénédiction de sa foi. * Nous avons pu manifester la vérité aux enfants de l’Église, dans la communauté d’un même esprit el participant comme à un banquet royal aux délices que le Christ nous avait préparées par tes lettres. Nous étions là quelque cinq cents évêques, < que tu conduisais comme la tète conduit les membres. · Dioscore a porté la peine de ses violences. N'avait-il J 2G1 pas osé réhabiliter Eutychès cl lui rendre la dignité dont la Sainteté l’avait dépouillé? Pis encore, < 11 avait visé dans sa folie celui à qui le Sauveur a confié la garde de la vigne, nous voulons dire ta Sainteté, cl 11 avait voulu excommunier celui qui se dépense À unir le corps de l’Église. » Nous aurions voulu le ramener, continuent les évêques, noire concile se fût terminé dans la joie si nous n'avions pas eu à le condamner. Du moins est-il le seul que nous ayons dû frapper. Sainte Euphémic. dont la basilique abritait le concile, a travaillé avec nous : la définition que nous avons faite de lu foi, elle l'a présentée à son époux le Christ par les mains de l’empereur ct de l'impératrice. — On remarquera le tour insinuant pris par les évêques pour faire accepter du pape un formulaire dont en principe il nc voulait pas. Les évêques pensent lui faire accepter de même le 28· canon. Rappelons (pie ce 28· canon est une réfec­ tion du 3· canon du concile de Constantinople de 381 qui attribue à l'évêque de Constantinople la primauté d’honneur après l’évêque de Rome, « parce que Cons­ tantinople est la nouvelle Rome ». Le 28· canon de Chalcédoinc énonce d’abord qu'il définit la même chose que le 3· canon de 381. « Car au siège de la vieille Rome, parce que cctte ville est souveraine,les Pères ont à bon droit attribué la primauté : dans le même dessein les 150 pieux évêques (de 381) ont accordé la même primauté au très Saint Siège de la nouvelle Rome, estimant avec raison que la ville qui est honorée (de la présence) du basilcus ct du sénat et qui a les mêmes privilèges (civils) que la vieille Rome royale, est grande aussi comme clic dans les choses ecclésiastiques, étant la seconde après clic. » Ce considérant posé, le 28* canon prescrit que les métropolitains, < les seuls métropolitains, des diocèses de Pont, d’Asie, de Thrace, et aussi les (simples) évêques des (régions) barbares (rattachées) aux diocèses susdits, seront or­ donnés par le susdit très saint siège de la très sainte Église de Constantinople, chaque métropolitain des susdits diocèses avec les évêques de la province ordon­ nant les évêques de la province, ainsi qu’il est prévu par les divins canons, l’ordination des métropolitains des susdits diocèses étant réservée à l’archevêque de Constantinople, après que leur élection aura eu lieu dans la forme accoutumée ct qu’elle aura été notifiée à l'archevêque de Constantinople. » Dans leur lettre au pape, les évêques énoncent qu’ils ont pris des décisions pour le bon ordre des choses ecclésiastiques, et qu’ils ne doutent pas que « Léon les approuvera et les confirmera », quand il les connaîtra. La coutume est depuis longtemps établie que les métro­ politains de Thrace, d’Asie, de Pont, soient ordonnés par l’évêque de Constantinople : le concile a consacré celte coutume par un canon. Le canon (3 du concile) des 150 Pères (de 381) a prescrit que, « après votre très saint et apostolique siège », Constantinople ait la primauté, c’est-à-dire soit le second siège. Nous sommes persuadés que, « le rayon apostolique étant chez vous dans tout son éclat, vous en ferez bénéficier souvent l’Église de Constantinople, par votre habi­ tuelle sollicitude. » Les évêques ne doutent pas que le pape n'agrée celle disposition, à laquelle se sont oppo­ sés très vivement ses légats. Considérant néanmoins les sentiments favorables de l’empereur, du sénat, de toute la ville impériale, nous avons jugé opportun de faire consacrer par le concile la primauté du siège de Constantinople, présumant que l'approbation du Siège apostolique ne serait pas refusée.Suivent les signatures Le 18 décembre 151, l’empereur Marcien écrit au pape Léon, pour appuyer la lettre du concile. Inter S. Leon. Epist., c. Les évêques réunis à Chalcédoine de toute la terre qui est soumise ù notre empire ont adhéré ù la foi du pape, Juxta litteras sanctitatis tuic universi 262 assenserunt expositioni prout oeritas poitulaoit. Le pape partagera certainement la joie qu'en éprouve l’empereur. Les évêques ont de plus confirmé ce que les 150 évêques (du concile de 381 ), du temps de Théodose Je Grand, avaient statué en l'honneur de la vénérable Église de Constantinople, à savoir que, après le Siège apostolique, l'évêque de Constantinople aurait la première place, parce que cette ville splendide est appelée Junior Homo, L'empereur prie le pape Léon de donner à cctte décision son assentiment, ct de nepas prendre en considération l'appel interjeté par ses légats. Une lettre d'/\natolios à saint Léon accompagne la lettre de Marcien. Inter S. Leon. Epist., a. Anatolios sc conforme à l'obligation qui lui incombe de faire connaître au pape les actes du concile qui vient de se tenir. Il lui envoie donc le prêtre Lucien ct le diacre Basile, qui porteront à Rome le dossier, et qui, de vive voix,pourront compléter l'information du pape et revenir ensuite avec une réponse digne de lui, c’està-dire empreinte de la sollicitude que la paternelle béatitude du pape a accoutumé de témoigner au siège de cctte ville royale (de Constantinople). Anatolios rappelle alors la condamnation de Dioscore, il rappelle le formulaire rédigé Juxta vestram illam sacram epistolam (la lettre à Flavien), il parle enfin du 28* canon. Il le présente comme une réédition du 3· canon de 381. Nous avons abordé cet article avec la confiance que votre béatitude considérerait comme son propre honneur celui du siège de Constantinople, quippe Jamdiu apostolic us vester thronus sollicitu­ dinem erga ipsam et concordiam habet, ipsi que per omnia proprium quibus rebus indigebat auxilium elar­ gitus est abundanter. Anatolios ne comprend pas l’opposition faite par les légats â ce 28· canon : il les avait pourtant à maintes reprises éclairés. Voici que. le concile ayant accepté et souscrit ce canon, ils le rejet­ tent, emplissent de trouble et de confusion l'assemblée, tiennent pour rien le siège de Constantinople, et font tout ce qui peut offenser et l'évêque et 1 Église de Cons­ tantinople. Anatolios est convaincu que les légats vont contre les intentions du pape et il ne doute pas de la réponse favorable que le prêtre Lucien rapportera de Rome. Le pape Léon nc pouvait que se réjouir de l'œuvre doctrinale du concile de Chalcédoinc. On a une lettre de lui, Jaffé, n. 479, du 27 janvier 152, a l’évêque Ravennius d’Arles ct à scs collègues gallo-romains, lettre par laquelle il lui annonce le succès de la sainte foi, et le prie de le faire connaître aux évêques d Espa­ gne. Nous avions, dit-il. intimé à nos collègues orien­ taux la foi qui est celle de nous tous sur l'incarnation, la foi que nous devons à la prédication des saints Pères et à l’autorité de l’intangible symbole. Le concile, qui comptait près de six cents évêques, n’a toléré aucune entreprise contre cette foi divinement fondée. A tous, évêques, princes, clercs.peuple, il est apparu que c'était bien la foi apostolique ct catholique. Le concile. humilitatis noslnr scriptis, auctoritate domini mei beatissimi Petri apostoli ct merito roboratis, religiosa unanimitate consentiens, a condamné Dioscore. Le pape reprend ù ce propos une pensée que nous l’avons vu exprimer ailleurs: il ne convenait pas que fût laissée aux mains d’un hérétique cette Église quer inter ipsa Euan­ gelii principia beatum Marcum beatissimi Petri apos­ toli discipulum, in omnibus utique doctons sui magis­ terio consonantem, habuit fundatorem, cctte Église qui a eu plus tard pour évêque Athanase, Théophile, Cyrille, probatissimos prorsules. Cctte lettre du 27 jan­ vier 452, ne parle pas de difficultés entre le concile et le pape : elle est toute ù l’action de grâces. 11 est vrai que les légats ne sont pas encore de retour ù Rome. Quelque temps plus tard, les légats sont revenus, 263 LÉON Ier. SAINT LÉON ET LORIENT fratres met qui Dice mea orientait synodo prxsederunt, ct saint Léon continue à Bavcnnius et â scs collègues gallo-romains les bonnes nouvelles qu’il leur a données déjà- Jaffé, n. 180. Pas un mot des difficultés subsis­ tantes. Mais le 22 mai 152, Jaffé, n. 481, répondant â l’em­ pereur Marcien, le pape Léon le remercie d’avoir fait l’unanimité de fol des peuples, des évêques, des princes. Aussitôt cependant il parle de la douleur qu’il a de voir l’esprit d’ambition menacer la paix que Dieu vient de rendre Λ l’Église universelle. Anatolios avait bien des raisons d'être modeste : il était suspect,du fait des évêques â qui il devait son ordination, et nous avions été indulgent à scs débuts incertains, assure le pape, en considération de la foi et de l’intervention de l’empereur. Il aurait dû suffire à Anatolios d’être, par l’appui de votre piété ct par mon bon vouloir, évêque d'une $1 grande ville. A défaut d’un siège apostolique, qu’il ne dédaigne pas une cité impériale : Non dedignetur regiam civitatem, quam apostolicam non potest /acere sedem. Nous découvrons que le pape est entré pleinement dans le sentiment de scs légats : il ne veut pas du 28· canon, ct il donne à l’empereur les raisons de son veto : Privilegia enim Ecclesiarum, sanctorum patrum canonibus instituta, ct venerabilis Nicwnw synodi fixa decretis, nulla possunt improbitate convelli, nulla novi­ tate mutari. Le pape estime que c’est sa tâche de main­ tenir, avec l’aide du Christ,les institutions des Pères: Dispensatio mihi credita est, et ad meum tendit reatum, si paternarum regulic sanctionum, quit synodo Nicæna ad totius Ecclesiæ regimen spiritu Dei instruente sunt conditæ, me (quod absit) conniventc violentur. Le pape est le gardien des règles posées à Nlcée pour l’ordre de toute l’Église. La lettre du même jour, 22 mai 452, Jaffé, n. 182, à l’impératrice Pulchéric, est conçue dans le même senti­ ment. Le pape rend grâces â Dieu du zèle de l’impé­ ratrice pour la paix rendue à toute l’Église, pour l’uni­ vers confirmé dans l’unité de l’Évangilc. Mais il ne peut accepter l’ambition d’Anatolios. On ne doit per­ mettre à qui que cc soit d’attenter aux décrets du concile de Nlcée, qui sont la condition de la paix dans les Églises. L’évêque de Constantinople, par quoi serat-il satisfait, si la grandeur de Constantinople ne lui suffit pas? Cclui-lâ seul est grand qui est étranger à toute ambition. Anatolios foule aux pieds l’antiquité pour s’arroger le droit d’autrui. Il veut exalter la dignité de son siège en confisquant tôt métropolitanorum primatus,et en troublant la paix de provinces où le concile de Nlcée avait mis l’ordre. Pour se justifier, il invoque le consentement d’évêques (ceux du concile de 381). En conclusion, le pape déclare : Consensiones episcoporum, sanctorum canonum apud Nicœam condi­ torum regulis repugnantes, unita nobiscum vestne fidei pietate, in irritum mittimus ct per auctoritatem beati Petri apostoli generali prorsus definitione cassamus. C'est le rejet solennel ct la condamnation du 28· canon. Cc même 22 mal 152. saint Léon écrit à Anatolios, Jaffé, n. 183, dans le même sens et avec plus de sévérité, lui foi a été mise en sûreté par le concile, le pape s'en réjouit cl sait gré au zèle d'Anatolios d’y avoir tra­ vaillé. Élu d'une faction détestable, Anatolios n’a pas justifié les craintes qu’il inspirait, et Dieu a tourné le mal en bien. Mais le pape ne peut supporter son ambi­ tion. Il s’est arroge, en effet, la consécration de l’évê­ que d’Antioche contra canonicam regulam. Il entre­ prend de méconnaître sacratissimas Nic/rnomm cano­ num constitutiones, comme si le temps était venu où l’on dût tenir pour aboli le privilège qui donne le *rcond rang a l’Église d'Alexandrie ct le troisième à l’Église d’Antioche, ut, his locis, juri tuo subditis, omnes metropolitan/ episcopi proprio honore priventur. 264 Le pape défend les instituta Niconi concilii, des lois qui doivent subsister Jusqu’à la tin du monde, des institutions quœ ad perpetuam utilitatem generaliter instituta sunt. Il le dit en une formule toute juridique : Non convellantur provincialium jura primatuum, nec privilegiis antiquitus institutis metropolitan/fraudentur antistites. ΑΊ/ιιί Alexandrina sedi ejus quam per sanctum Marcum euangelistam beati Petri discipulum meruit pereat dignitatis... Antiochena quoque Ecclesia, in qua primum pricdicantc beato apostolo Petro Christianum nomen exortum est, in paternœ constitutionis ordine perseveret ct in gradu tertio collocata nunquam se fiat inferior. Nous ne ferons pas de difficulté de reconnaître que l’opposition de saint Léon au 28· canon est malaisée à justifier. Cc canon, en effet, ne confisquait pas les droits de tous les métropolitains orientaux au bénéfice de l'évêque de Constantinople. Tout au plus pour­ rait-on trouver dans les canons 9 et 17 l’institution en certaines causes, d'un recours ù Constantinople, recours facultatif, mais il n'y a rien de pareil dans le 28· canon. Secondement, saint Léon articule que les institutions établies par les saints Pères sont immua­ bles, intangibles, ct doivent durer jusqu’à la fin du monde : affirmation que l’expérience des siècles Infirme. Troisièmement, saint Léon veut que le concile de Nicéc ait établi un ordre qui fait du siège d'Alexandrie le second après Borne, ct du siège d'Antioche le troi­ sième : le canon 6 de Nicéc n'a pas ce sens. Quelle que soit la valeur des considérants Invoqués par le pape, on volt qu’il ne supporte pas l’accapa­ rement par l'évêque de Constantinople d'une primauté, soit d’honneur, soit de juridiction, qui est manifeste­ ment dans scs desseins. N’eût-il pas été plus habile de s’accommoder de la primauté de Constantinople, puisqu’elle était inévitable ct qu’elle s'exerçait déjà de fait, quitte à chercher le moyen de l’ajuster au prin­ cipatus de l’évêque de Home? Un autre point difficile de la position de saint Léon est qu’il déclare ne pas connaître le canon 3 du concile de Constantinople de 381, et qu'il assure que cc canon est depuis soixante-dix ans resté sans effet. En fait, au concile de Chalcédoine, les légats ont reconnu à Anato­ lios le premier rang, loin de le réclamer pour l’évêque d'Antioche, à défaut de l'évêque d'Alexandrie. Eusèbc de Doryléc a déclaré que, étant â Borne, il avait lu au pape le canon 3 de 381, ct que le pape l’avait approuvé. Tillcmont, Mémoires, t. xv, p. 617. Siège apostolique, p. 559. Ces difficultés sont graves et reconnues. Voir B.-J. Kidd, A History of the Church to A. D. 461, 1922. t. in, p. 33G. Mais on n'a pas le droit de dire que Ic pape ne pouvait alléguer les vraies raisons de son oppo­ sition au 28e canon, c’est à savoir qu’il redoutait un rival à sa propre autorité, dans · l’élévation de Cons­ tantinople au second patriarcat ». Ibid. Faisons â saint Léon l’honneur de croire qu'il ne cachait pas sa pensée ct qu’il n’aurait pas craint de la dire tout entière à Marcien, à Pulchéric, à Anatolios, à Julien de Kos. Il était trop clairvoyant pour ne pas voir un danger dans l’ambition de l’évêque de Constantinople, et il la dénonce en clair. 11 a peut-être voulu interdire la constitution en Orient d’une unité dont l’évêque de Constantinople serait le chef, et qui s’opposerait à celle de l’Occident en s'en Isolant, ct qui serait dans la main du basileus, lequel n’aurait pas toujours les mêmes sentiments que Marcien ou Pulchéric. Ainsi en jugent B. Sohm, Kirchcnrecht, l. i, 1892, p. 437, ct Duchesne, Hist, anc., t. in, p. 165. Mais cette interprétation dépasse les déclarations du pape : Léon ne dénonce que l’ambition d’Anatolios. Quant à voir dans cette ambition la négation du privilège apostolique de Borne, c’est cc que les adver- 2G5 LÉON J" SAINT LÉON ET LORIENT saires de ce privilège diront un jour ct disent encore, mais c'est par une anticipation illégitime. Cf. B. Leïb, Home, Kiev et Byzance à la fin du XJ· siècle, 1921, p. 3839. Ils font valoir sans doute que les légats, au concile de Chalcédoine, ont repoussé le 28· canon en disant : « Le Siège apostolique ne doit pas être humilié, nous présents : donc on doit rejeter tout cc qui a été fait hier au préjudice des canons et des règles, nous absents.» Ils ont menacé d’en appeler au Siège apostolique, pour que le seigneur apostolique Juge, ipse de sua· sedis injuria aut de canonum eversione. Les légats pensaient donc à une injure faite au Siège apostolique, mais on peut croire que cette injure consistait à violer les canons que le Siège apostolique revendiquait la mis­ sion de défendre. Le 28· canon, en effet, ne conteste pas à l’évêque de Rome le premier rang, et il accorde à Γévêque de Constantinople seulement le second rang après lui. Sans doute, il ne fait pas état du principatus que confère à l’évêque de Rome le privilège d’être le successeur de l’apôtrc Pierre, mais il ne le nie pas, alors même qu’il attribue à la nouvelle Rome la même dignité qu'à la vieille Rome. Cette négation serait très grave, et c’est une raison de plus de s’étonner que saint Léon de l’ait pas relevée. Car il ne la relève pas, parmi les griefs qu'il articule contre le 28e canon. Et voici qui est un argument plus péremptoire encore. Julien, évêque de Kos, qui est attaché aux légats pendant le concile et qui reste à Constantinople après le concile pour suivre les événe­ ments et éclairer le pape, a écrit à ce dernier pour lui suggérer d’accepter le 28e canon. Qui croira que Julien ait accepté la négation du privilège apostolique de Rome? Saint Léon lui répond le 22 mai 452. Jaffé, n. 184. Tu sais, dit-il, avec quelle ferme et constante résolution «« je garde les statuts des saints canons de Nicéc, convaincu que toutes les règles ecclésiastiques sont compromises, si quelque point est violé de cette sacro-sainte constitution des Pères. · Voilà tout le programme du pape. Je m’étonne donc, poursuit saint Léon, que tu aies pu m’écrire pour intercéder en faveur d'une nouvelle transgression, et que tu aies pensé bien faire en m’engageant à condescendre à des convoitises illicites. Quelque affection que j’aie pour toi, tu ne pourras obtenir de moi que je consente à la ruine de l’ordre ecclésiastique, soit que tu me per­ suades, soit que tu me supplies. En réponse à tes lettres, avec l'affection que j’ai pour toi. je t’engage à consi­ dérer seulement l'ordre de l’Église universelle, lequel a été établi par une très salutaire institution, et à cesser de me demander en faveur de qui que ce soit des dérogations qui ne pourraient être consenties sans faute soit pour moi qui les accorderais, soit pour toi qui les obtiendrais. Il ressort de ce texte que Julien de Kos a insisté auprès de saint Léon pour la reconnais­ sance du 28e canon : saint Léon entend décourager de telles Instances, en lui représentant que le status établi par le concile de Nicéc ne peut être violé. Or le concile de Nicéc n’a pas statué sur le privilège apostolique de l’Église de Rome. Par ses lettres du 22 mal 152 à la cour ct à l'évêque de Constantinople, saint Léon a pris position à l’égard du concile de Chalcédoine, et. comme s’il attendait que l’épiscopat oriental vint à résipiscence sur le 28· canon, le pape va différer de répondre à la lettre synodale qu'il a reçue du concile. Le 15 février 453 il n’a pas encore répondu. A cette date, en effet, l’empereur Marcien lui en marque son extrême étonnement. Le pape aurait dû écrire une lettre qui aurait été lue dans les Églises (d'Oricnt) et qui aurait montré ù toutes les Églises ct à leurs fidèles que l’œuvre doctrinale du concile était approuvée par sa béatitude. L'abstention du pape est exploitée contre le concile par les eutychicns. Quant au 28** canon, contre lequel le pape s'est 266 élevé si fortement, l’empereur parait en faire bon mar­ ché. car il loue le pape de ne rien laisser innover en ces matières, ainsi qu’il convient à un évêque du Siègeapostolique. Inter S. Leon. Epist., ex. Saint Léon répondit à l’empereur le 10 mars 453. JaiTé, n. 487. L’univers reconnaît le zèle que Marcien a mis au service de la foi chrétienne : la divine Provi­ dence lui a con fié la garde de la vérité catholique. Mais aussitôt le pape dit au prince l’amertume que lui cause la conduite d'Anatollos. Certes Anatolios était bien gravement suspect, du fait qu’il était la créature d’évêques compromis (dans l'cutychianlsmc) : quand il avait sollicité la communion du Siège apostolique, le pape s’était longtemps abstenu de lui envoyer les pacis epistola·, et il ne s'y était résolu que sur les ins­ tances de l’empereur Marcien ! 11 attendait d'Anatolios qu’il romprait avec les persécuteurs de Flavien et traiterait comme des ennemis du Christ les partisans d’Eutychès. Or voici qu’Anatolios vient de disgracier son archidiacre Aétlos dont saint Léon relève très haut le mérite, ct vient de donner sa place d’ar­ chidiacre à André que saint Léon déclare être un cutychien. Voir plus de détails dans TUlemont, Mémoires, t. xv, p. 757-760. Saint Léon prend une mesure énergique, qui est, pour mieux s'assurer d’Ana­ tolios, d’accréditer Julien de Kos à Constantinople comme son représentant permanent : Vicem ipsi meam contra temporis nostri hareticos delegavi, atque, propter Ecclesiarum pacisque custodiam, ut a comitatu vestro non abesset exegi, cujus suggestiones pro concordia catholica: unitatis tamquam meas audire dignemini. Voir du même 10 mars 453 et dans le même sens la lettre de saint Léon à Pulchéric, et du lendemain 11 mars la lettre à Julien de Kos. Jaffé, π 488 ct 489. La lettre susdite à Pulchéric nous apprend qu’Aé­ tlos s’était plaint de sa disgrâce à saint Léon par une lettre, que le pape qualifie de lacrimabilis querela. Cc qui nous déconcerte, c’est que cet Aétios, qui tient une grande place dans les débats du concile de Chal­ cédoine à titre d’archidiacre de Constantinople, parait avoir été l’auteur du 28· canon, qu’il défendit au con­ cile contre les légats. On a l’impression que saint Léon, très animé contre Anatolios. saisit l’occasion de la disgrâce d'Actios, pour remontrer a la cour qu’Ana­ tolios trahit la bonne cause et pour installer à Cons­ tantinople Julien de Kos dans sa mission d’observa­ teur ct d’agent du Siège apostolique, (on dira plus tard d’apocrisiaire), et cc serait une façon d’organiser les relations ordinaires du Siège apostolique et de l’Oricnt, avec l’empereur pour auxiliaire. Dans la lettre que nous venons de mentionner ù Julien de Kos, on voit bien le dessein du pape : Julien sera au service de la sollicitude du Siège apostolique, pour autant que cette sollicitude doit veiller sur la pureté de la foi : il aura à suggérer à la piété des princes les mesures opportunes et utiles à l’Église universelle: s’il a quelque hésitation, il référera à Rome et non deerit relationibus luis mea· ^sponsionis instructio. L’essentiel de sa mission est d’interdire toute reprise de l’hérésie nestorlennc ou cutychicnnc, sans empiéter cependant sur la compé­ tence des évêques, sequestrata earum actione causarum qua· quibusque Ecclesiis praesulum suorum debent cogni­ tione firmari. Réserve que l’historien doit noter au passage, comme le scrupule très juridique qu’a saint Léon d’humilier les évêques. On retrouve cc scrupule dans la lettre du 21 mars 453 â Julien de Kos, JafTé. n 493. où le pape revient sur l’afTaire d’Actios. qu’il quali fie d’injustice faite aux catholiques : Sed patienter intérim ista toleranda sunt, ne mensuram moderationis solitir videamur excedere. Le 21 mars 453. enfin. Jaffé, n. 490, le pape se décide à répondre à la lettre synodale du concile de Chalcé­ doine. Saint Léon compte sur l’empereur Marcien 267 LÉON Ier. LES DER NI È R E S Λ N N É E S D E S A I N T LÉON pour faire parvenir celte réponse aux évêques orienraux. Scs légats au concile ont approuvé la foi définie, saint Léon renouvelle celle approbation, en cc qui concerne la cause de la foi, car c'était pour cette cause seulement que le concile avait clé convoqué ex prereepto Christianorum prine!pum cl ex consensit a pas totiese Sedis. Quant à cc qui regarde I ordre dans ΓÉglise, le pape ne veut rien savoir de cc qui va contre « les droits des Églises établis par les trois cent dix-huit Pères divinement inspirés » de Nicéc. On n du même jour, 21 mars 153, dans le même sens une lettre à Marcien et une lettre â Pulchérie. Jaffé, n. 491 et 192. Cependant saint Léon continue de tenir rigueur â Anatolios : il déclare à Julien de Kos, 21 mars 453, Jaffé. n. 493,qui l’a prié d’écrire ù Anatolios,qu’il n’en fera rien, quia eum corrigi nolle perspeximus. Anatolios, en effet, ne vient-il pas de pousser la présomption jusqu’à écrire aux évêques de Γ Illyricum oriental pour leur demander ut sibi subscriberent? On peut penser qu’il s’agissait de souscrire le 28· canon de Chalcédoine. i il! · xv, p 729. Sur la fin de 453, l’excellent empereur Marcien intercède à Home en faveur d’Analolios. Le pape répond. 9 mars 454, Jaffé, n. 504, qu’il ne veut pas résister aux instances de l’empereur. Il oubliera qu’Analolios n’a pas répondu aux réclamations de Home concernant Aétloset André, mais il exige qu’Ana­ tolios satisfaciat canoni bus, qu'il désavoue toute ambi­ tion coupable Que la paix se fasse in qua simul stude· bimus et catholicam fldem et Nlcænorum canonum decreta serrare, Marcien aidant, Anatolios envoya à Home une lettre maussade de soumission, Inter S. Leon. Epist., c.xxxn, et le 29 mai 454, saint Léon lui répondit sans grande chaleur pour l’assurer de sa réconciliation, et non sans lui rappeler le respect des canons de Nicéc : Nicaenorum canonum universalis Ecclesia- pacem servantia decreta custodias. Jaffé, η. 509. Constantinople rejeta-t-elle le 28· canon? C’est bien douteux. Dans une lettre du pape à Julien de Kos, 9 janvier 454, Jaffé, n. 503, on voit que la lettre du pape .au concile (celle du 21 mars 453) a été lue à Constantinople en présence d’évêques et devant le clergé, mais on n’a lu que cc qui s’y rapportait à la foi, et l’on n’a rien ludecc qui concernait l’ambition d’Ana­ tolios. Tillcmont dit sagement : · Ce qui parolst certain, c’est que, soit qu’Anatole sc soit désisté du canon de Calcédoine, soit qu'il ait prétendu le maintenir, soit que Marcien ait aboli le mesme Canon par une loy de 151, comme le veut Baronius. soit que celte pensée soit sans fondement, cc canon subsista, et fut exécuté, malgré l'opposition de saint Léon et de ses successeurs, parce que les empereurs l’appuyoient... L’évêque de Constantinople conserva toujours la préséance sur Alexandrie et Antioche, et exerça une grande jurisdic­ tion sur l’Asie, le Pont, et la Thrace. » Mémoires, l xv, p. 730, Mais rien de tout cela n'affectait le privilège apostolique de Borne, sauf en temps de schis­ me Sur les vicissitudes du 28· canon, après saint Léon, voyez la note de A. Fortescue, dans J. Maspero, Histoire des patriarches d'Alexandrie, 1923, p. 270-271. V. Les dernières années de saint Léon. — I· L'Orient après Chalcédoine sous Marcien. — La solli­ citude de saint Léon à maintenir l’orthodoxie et l’ordre en Orient, par l’intermédiaire de Julien de Kos et avec le concours de l’empereur Marcien, allait être mist as ant longtemps à de rudes épreuves. On en peut juger par les lettres que le pape écrit à Julien de Kos. M 25 novembre 452, Jaffé, n. 486. le pape gémit des grives nouvelles que Julien lui a données de la Pales­ tine. qui est mise sens dessus dessous par une jacquerie dt moines eutychlcns. Sur ces troubles, voir Duchesne. Hiit ane., t. in, p. 467-473. 268 Je n’ignore pas, écrit saint Léon à Julien, ce que l’on doit de charité et d’encouragement aux vrais et saints moines, mais les moines orgueilleux et agités qui méprisent les évêques ne sont que des soldats de l’Antéchrist. Que Julien agisse auprès de Marcien en vue de mettre la main sur les auteurs responsables de ces séditions, et en vue de soutenir l’évêque de Jéru­ salem, Juvénal, chasse de son siège par ces fanatiques. Que Julien écrive à Borne plus souvent encore pour tenir Léon au courant des événements. Le 11 mars 453, Jaffé, n. 489, saint Léon écrit à Julien qu’il n’a pas de nouvelles de la sédition des moines de Palestine, cl qu’il ne sait pas exactement pourquoi ils sont en discorde avec Juvénal : Unde cupio me super his plenius edoceri, ut etiam talium cor­ rectioni congrue studeatur, (’.’est bien la preuve que Juvénal, qui s’est réfugié à Constantinople, n’a pas cru nécessaire de saisir saint Léon de scs difficultés. Le 21 mars suivant, Jaffé, n. 493, saint Léon sc réjouit de voir sa sollicitude si bien aidée par Julien, et quel secours puissant le Seigneur a préparé à l’Église universelle dans la piété de Marcien. Il sc félicite de l’édit de Marcien contre les moines insensés (de Pales­ tine) et de la réponse de Pulehérie blâmant les supé­ rieurs de leurs monastères. Marcien a fait suggérer secrètement au pape d’écrire à l’impératrice Eudocle, veuve de Théodose II, qui vil retirée à Jérusalem et brouillée avec la cour de Constantinople : on espère que Léon pourra la détacher du parti des moines eulychlens en révolte. Feci quod voluit, annonce le pape à Julien. Le pape a obtenu de l’empereur Valentinien III, gendre d’Eudocic, qu’il écrive aussi à la prin­ cesse sur le même sujet. Il compte apprendre par Julien quel effet aura produit celte intervention en Palestine et si la rébellion s’apaise. Si ces moines en révolte contre le concile de Chalcédoine ont le front de mettre en doute la doctrine de Léon, qu’ils ne rejettent pas du moins celle d’Athanase, de Théophile, de Cyrille, avec qui Léon est bien assuré d’être una­ nime. Voir sur celte même affaire des troubles sus­ cités par les moines eutychlcns de Palestine, la lettre de saint Léon à Eudocle, 15 juin 453,1a lettre du même aux dits moines, même temps, la lettre du même à Marcien, 9 janvier 454, la lettre du même à Julien de Kos, même date. Jaffé, n. 499, 500, 502, 503. Le 2 avril 453, Jaffé, n. 494, saint Leon répond aux alarmes que les hérétiques inspirent à Julien de Kos. Il ne faut pas que per desidiam nostram ulla pars Eccle· she catholica· neglecta videatur. Le concile de Chalcé­ doine a condamné l’impiété hérétique de Ncstorius et d’Eutychès : le bras séculier doit maintenant répri­ mer les perturbateurs de la paix ecclésiastique et les ennemis de la république. Nous avions vu déjà saint Léon faire appel au prince chrétien pour la répression des manichéens. Ici il réclame toute la sévérité du prince : il veut une inquisitio judiciaria, il veut que l’on procède sans pitié, mais que l’on ne verse pas de sang, ut (imperator) et disciplina inquietos revocari, et a sanguine eorum jubeat abstineri, d’une part, action de Vimpcrtalts potestas qui doit tumultus publicos ac seditiones sacrilegas severius coercere : d’autre part, action de Vauctoritas sacerdotalis, qui dans le cas présent doit retirer aux moines la faculté de prêcher contre la foi et de rien entreprendre sur l’autorité des évêques. Ainsi, le pape a appris que Tha­ lassio* évêque de Césaréc de Cappadoce a permis d écrire et de prêcher à un certain Georges, qui était moine cl qui ne l’est plus. Si Julien de Kos le juge opportun, « nous écrirons d’ici à cet évêque ·. On peut penser que ce Georges avait été dénoncé à Rome : le pape était tout prêt à écrire une lettre de monition à l’évêque de Césaréc. Julien de Kos apparemment dut 269 détourner saint I.con d'intervenir, du moins on n’entend plus parler de l’affaire. Le 11 Juin 153,saint Léon écrit à l'évêque d'Antioche, Maxime, Jaffé, n. *195, ou plus exactement il répond Λ une lettre que celui-ci lui a adressée et dans laquelle il manifestait sa Joie du rétablissement de l’unité de la foi et de la paix ecclésiastique. Le pape est heureux de pouvoir s'entretenir avec l’évèquc d'Antioche. Sans doute tout n’est pas au mieux encore en Orient : il s’y trouve des gens fidèles à Ncstorius, d’autres ù Eutychès, qui sc combattent les uns les autres, sans vouloir reconnaître que le jugement des catholiques condamne aussi bien Ncstorius qu’Eutychès. Que Maxime considère de quelle Église il est évêque; qu’il considère la doctrine que le prince des apôtres, Pierre, a prêchéc dans le monde entier, mais spécialement à Antioche et à Rome. Qu’il ne souffre pas que in orientalibus Ecclesiis, surtout dans celles que les canons de Nlcée ont attribuées au siège d'Antioche, personne défende l'hérésie, soit de Ncstorius, soit d’Eutychès. Qu'il résiste à Vhwretica pravitas avec son autorité sacerdotale, et qu’il ait à cœur d’informer Rome du progrès des Églises, nosçue siepius de pro/ectu Eccle­ siarum tuis relationibus quid agatur instruere. Qu’il comprenne que son devoir est de s’associer à la solli­ citude du Siège apostolique. On voit combien saint Léon est attaché à sa théorie de la préséance des siè­ ges! Maxime avait dû sc plaindre que l’on en voulait aux droits de son siège, allusion aux droits reconnus par le concile de Chalcédoine au siège de Jérusalem, et il avait dû insinuer au pape qu’il comptait sur son appui. Saint Léon lui confirme qu’il sera Intransigeant sur le maintien des canons de Nicéc 11 lui envoie des exemplaires de la lettre qu’il a écrite sur cet article à l’évêque de Constantinople, Anatolios, dans le dessein de décourager son ambition, et il prie Maxime de la faire connaître aux évêques qui relèvent d’Antioche. Du même 11 juin 453, Jaflé, n. 196. il y a la lettre que saint Léon écrit à l'évêque de Cyr, Théodore!, qui a fait porter ù Rome l’hommage de son attachement par les légats revenant de Chalcédoine. Cette lettre à Théodoret révèle bien la conscience que saint Léon a de la victoire que le Siège apostolique vient de rem­ porter ù Chalcédoine, et aussi bien de la mission perpé­ tuelle de cette sedes Petri dans l’Église Nous ne pou­ vons y Insister ici. Notons que le pape rend à nouveau pleine justice à la pureté de la foi de Théodoret. lin retour, que Théodoret collabore Λ l’action de Rome: Scdi apostolicu· collabores. Qu’il écrive à Rome, qu’il instruise le Siège apostolique des progrès que fait autour de lui la saine doctrine, afin, dit le pape, que < nous aidions les évêques de celte région en tout cc qui sera nécessaire. » Ces diverses lettres de saint Leon ne sont pas rassu­ rantes. L'épiscopat est bien unanime dans la foi de Chalcédoine. mais le monophysisme n’a pas désarmé : Il a d’innombrables partisans dans les couvents, et. s’il ne provoque en Palestine qu’une jacquerie, il va en Égypte préparer un schisme. Dioscore a été exilé à Gangrcs, oû il mourra le 1 septembre 454; on lui a donné pour successeur sur le siège d’Alexandrie, novembre 451. Protérios. mais l’élection a été pénible. Marcien a dû intervenir par un édit (28 Juillet 452) pour menacer ceux qui ne veu­ lent pas reconnaître Protérios, sous prétexte de rester fidèles à Dioscore et en haine du concile de Chalcédoine. Aussitôt élu, Protérios a écrit au pape Léon, et, en même temps que Protérios, ont écrit tant les évêques qui l’ont ordonné, que le clergé d’Alexandrie qui le soutient. A Rome, on se défie : le pape exige des assu­ rances, il les obtient, et les ayant reçues nous le voyons se féliciter de ne pouvoir douter de la loyauté de la fol du nouvel évêque. Lettre de Léon à Protérios du 270 10 mars 454, Jaffé, n. 505. « Il fallait que de telles lettres fussent adressées par l’évêque de l’Église d’Alexandrie au Siège apostolique, qui témoigneraient que du magistère du bienheureux apôtre Pierre fut dès le commencement enseigné aux Egyptiens par le bienheureux Marc son disciple cela même que nous savons que crurent 1rs Romains. > Louable est Proté­ rios dont la doctrine n'est pas autre que celle < qui a coulé jusqu'à nous (de la source) des bienheureux apôtres et des saints pères. » Qu'en tout, soit qu'il s'agisse de la règle de fol, soit qu'il s'agisse de la dis­ cipline, on s’en tienne à ce qui est ancien, vetustatis norma servetur. L'évêque. d'Alexandrie a dû s'ouvrir ù saint Léon des difficultés que lui donnent quelques évêques d’Égypte restés attachés à Dioscore. En réponse à cette ouverture, le pape confirme l’autorité plénière d’Alexandrie sur l’Égypte : tous les évêques égyptiens sont des tubjeeli. Ils doivent, soit à dates fixes, soit sur convocation, s’assembler autour de Protérios pour délibérer des intérêts de l’Église : aucune excep­ tion ne vaut contre cette obéissance, et Léon veut que cette autorité de l’évêque d'Alexandrie ne soit dimi­ nuée en rien par personne. La protection de saint Léon ne sauvera pas Pro­ térios. Sitôt Marcien mort. l'opposition anti-chalcédonlenne éclatera rn Égypte, son chef Timothée /Elure (le chat) s'emparera du siège d’Alexandrie, Protérios sera massacré (28 mars 457), et le pape ne pourra que gémir de cc < parricide », heureux encore d’en être informé de Constantinople, car d'Alexandrie personne cette fois ne s’est tourne vers Rome, per­ sonne n’a été dépêché À Rome : c’est à Constantinople que les persécutés sc sont réfugiés. Pour le détail de la révolution alexandrine, voir Duchesne. Hist, anc., I. in, p 47 1-180. 2° Saint Mon et Γempereur Léon le Thrace — L’Im­ pératrice Pulchérie était morte en 453 (18 février), Marcien mourut au début de 457. Tandis que ΓEmpire d’Occident était au pouvoir de Ricimcr, Γ Empire d'Oricnt était au pouvoir d’Aspar. tous deux officiers, barbares et ariens, qui ne pouvaient ceindre la cou­ ronne, mais qui en disposaient. Aspar choisit un offi­ cier qui avait sa confiance. Léon le Thrace (7 février 457), et, pour lui créer une légitimité, le fit couronner par le patriarche Anatolios. C’était une innovation qui ne pouvait que relever le prestige de l'évêque de Cons­ tantinople. Siège apostolique, p. 586. Nous ignorons dans quelles conditions le nouvel empereur se fit connaître à Rome : la correspondance de saint Léon a une grosse lacune entre le 13 mars 455 et le 1er Juin 157. A cette dernière date, le pape écrit. Jaflé, n. 520, à Julien de Kos qui continue d’être son agent à Constantinople. Le pape a reçu d’inquiétant·* nouvelles : les eutychlcns s’agitent depuis la mort de Marcien. mais, grâce à Julien et grâce surtout au nouvel empereur, on peut espérer que la paix de l’Église sera maintenue. Le pape pense à des troubles qui se sont produits à Alexandrie cl qu’il ne connaît que par de vagues rumeurs. Ainsi, le 1er juin, saint Léon ne connaissait pas l’assassinat de l’évêque d’Alexandrie Protérios, qui était du 28 mars! Le 11 juillet 457, le pape écrit à l’empereur. Jaffé, n. 521. H parle des devoirs qu’il lui a rendus pour le féliciter de son avènement, allusion à des lettres de feli­ citation qu’il a adressées au nouvel empereur et que nous ne possédons pas. Dans cclle-cl.il réclame le se­ cours du prince pour sauver l’Église d’Alexandrie, dont 11 a connu les malheurs par une lettre d’Anatolios. Le pape attend de l’empereur (pie la foi catholique, qui, Jusqu'à Dioscore. a régné à Alexandrie, y soit restau­ rée pour la paix de toute l’Église. Il ne faut pas per­ mettre que la foi consacrée par le concile de Chalcé- 11 ■ 271 LÉON Ier. LES DERNIÈRES ANNÉES DE SAINT LÉON dune soit atteinte. I! est content que l’cmpcrcur ait déjà réprimé les tentatives des hérétiques contre l'au­ torité du concile de Chalcédoine. Il attend de son zèle, et il Ten conjure, que les évêques catholiques procè­ dent à Alexandrie à l’élection régulière d’un évêque irréprochable. Par le même courrier, 11 juillet, JaiTé. n. 52*2, il remercie avec émotion Anatolios de l’avoir avec une sollicitude si digne d’éloge informé des événements d'Alexandrie. Le pape a suivi le conseil d’Anatollos. il a écrit à l’empereur. Il faut qu’Anatolios, insiste au­ près du prince pour que l'on ne touche pas à la foi de Chalcédoine Qu’Anatolios écrive A Rome : Frequen­ tibus hue dilectionis litteris me debebis instruere, ut de sanctis clementissimi principis studiis pariter in Domino gtoriemur. Le pape écrit le même jour, JaiTé, n 523, dans le même sens à Julien de Kos, en lui reprochant de ne lui avoir rien dit des événements d’Alexandrie. Nous voilà loin des desseins de saint Léon sur ΓΟrientl II ne peut rien faire à Alexandrie, sinon par le bras de l'empereur, il doit recourir à l'évêque de Cons­ tantinople pour faire agir cc bras. Le maintien de la foi de Chalcédoine en Orient dépend de la volonté du prince, les hérétiques ne peuvent être réfrénés que par lui, et saint Léon le lui dit assez humblement dans une nouvelle lettre, 1er septembre 157. JaiTé, n. 524. Ce même l«f septembre, Jafïé, n. 526, il écrit à l’évêque d'Antioche, Basile. Ce Basile a remplacé Maxime, com­ promis dans une alTairc qui a été déférée à l’empereur, et qui a mal tourne pour l’évêque. Siège apostolique, p. 585-586. Saint Leon sc plaint de n’avoir été informé de l'ordination de l’évêque d’Antioche, ni par celui-ci, ni parses comprovinciaux, il ne lui en fera pas un grief, puisque feu l'empereur Marcien avait annoncé la chose à Rome. Vous n’ignorez pas, continue le pape, cc que la fureur des cutychlens a commis à Alexandrie, je veux cependant vous en entretenir pro ca sollicitudine quam omnibus Ecclesiis Dei debeo, afin que vous pro­ testiez par votre constance contre de si scélérates au­ daces, d’accord avec le prince si catholique dont nous n'attendons pas moins que de Marcien d’auguste mémoire Le pape ne doute pas de la fidélité de l’évê­ que d’Antioche à la foi de Chalcédoine : il a confiance que l’empereur Léon, le patrice (Aspar) cum omni catu illustrium potestatum, ne céderont pas aux ins­ tances des hérétiques, s’ils voient les évêques tenir ferme· Il prie l’évêque d’Antioche, de faire parvenir cet te exhortation à tous les évêques (de son obédience). On a une lettre semblable adressée par le pape à l’évê­ que de Thessalonique et à l’évêquc de Jérusalem. JaiTé, n. 525. Le même jour, 1er septembre 157, JaiTé, n. 527, le pape écrit à Julien de Kos : il lui envoie les lettres précédentes avec mission de les faire parvenir aux destinataires. Du même jour. JaiTé, n. 528, lettre â Aétlos, prêtre de Constantinople : le pape compte sur lui comme sur Julien de Kos pour faire parvenir les susdites lettres Λ Jérusalem et à Antioche. Nos autem ad tlh/rios episcopos similia jam scripta misimus. Le pape communique avec ΓIllyricum directement, sans passer par Constantinople. Le 11 octobre 157, JaiTé, n. 530, saint Léon adresse une lettre de consolation aux évêques catholiques d’Égypte réfugiés à Constantinople. Ce même jour, Jaffé, n. 531, il écrit à Anatolios le remerciant de ses lettres «jui témoignent d’une sollicitude si diligente. Saint Léon l’informe qu’il a écrit à l'empereur, dont la foi le rassure Mais le parti eutychien intrigue ù Cons­ tantinople même. Dans le clergé d'Analolios le parti a des connivences : il faut qu’Anatolios soit sans miséncorde pour ces amis des hérétiques. Le 1er décembre 457, JaiTé, n. 532, saint Léon s'adresse à l'empereur, plus exactement, il répond à une 272 lettre de l’empereur « pleine de la foi et de la lumière de la vérité. > Le prince estime nécessaire la venue de saint Léon à Constantinople. Évidemment, le parti culychien presse l'empereur d’obtenir une révision de la foi de Chalcédoine. Saint Léon s’y oppose absolument. L’Église universelle est devenue par Pierre une pierre per illius principalis petræ irdificationem, et le primus apostolorum a entendu le Seigneur lui dire : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Qui donc, sinon l’Antéchrist ou le diable, oserait s’en prendre à cette inexpugnabilis firmitas? Ceux qui ont diaboliquement attenté à l’Église d’Alexandrie sont les mêmes qui veulent que l'on révise le concile de Chalcédoine. Va-t-on permettre à ces parricides un sacrilège? Que l’empereur considère que la regia potestas lui a été donnée non ad solum mundi regimen, sed maxime ad Ecclesiœ præsidium. On a adressé au prince des preces dont le prince a envoyé copie au pape. Les preces des hérétiques, remarque le pape, ne sont pas signées, elles prétendent être présentées par des gens qui se couvrent du nom vague d’unanimité, sub incerto con/usie universitatis vocabulo. Mais à cette pétition de gens dont on ne sait, ni le nombre, ni la qualité, s'oppose la supplique des catholiques. L’empereur ne peut hésiter entre les deux. Saint Léon sc fait pressant, émouvant : il adjure le prince d'être sévère pour les scélérats qui ont usurpé le siège d'Alexandrie et pré­ tendent aposloliae doctrinæ inviolabilem fidem ad con­ cilia provocare. En terminant, le pape ne peut se taire des soucis que lui donnent les clercs de Constantinople qu’il sait de connivence avec le parti eutychien; Anatolios est'trop faible; que l’empereur écoute de préférence Julien de Kos et le prêtre Aétios. Cc même 1er décembre 157, JaiTé, n. 53 L lettre à Ana­ tolios sur le même sujet. Léon le remercie de tout ce que, par lettres il lui a appris des événements d’Alexandrie. Il compte sur Anatolios pour presser le prince d'inter­ venir à Alexandrie en faveur des catholiques oppri­ més. Qu’il agisse avec les évêques catholiques réfu­ giés d’Égypte à Constantinople, pour dissuader l’em­ pereur de réunir un nouveau concile. Il ne peut d’ail­ leurs dissimuler à Anatolios qu'il sait qu'Atticus, un de ses prêtres, a dans l’église parlé contre la foi du concile de Chalcédoine, et qu'André, un autre prêtre, soutient Atticus. Pourquoi Anatolios garde-t-il le silence à leur sujet? Il faut qu’ils soient corrigés ou rejetés. Par le même courrier, Jaffé, n. 533, saint Léon adresse une nouvelle lettre de consolation aux évêques égyptiens réfugiés à Constantinople. Autre lettre aux mêmes. 21 mars 158, JaiTé, n. 537 : le pape ne veut pas entendre parler d’une révision du concile de Chalcédoinc. Le même jour. JaiTé, n. 538, lettre au clergé de Constantinople, en réponse à une adresse de cc clergé, qu’il loue de sa constance dans la foi. Le pape s’est efforcé de confirmer le prince dans le dessein de punir l’évêquc Intrus d’Alexandrie et de ne pas se prêter à une révision du concile de Chalcédoine. Il blâme une fois de plus Atticus et .André. Le 21 mars encore, JaiTé, n. 539, lettre à l’empereur : on ne doit pas toucher à la foi de Chalcédoine, on ne peut instituer une dis­ cussion. L’empereur veut «pic le pape envoie des légats, et le pape y consent étant bien spécifié que ces légats n’acceptent aucune discussion sur la fol deChalcédoine. Le pape n’oublie pas la captivité lamentable de l’Église d’Alexandrie, qu’il met entre les mains de la Justice du prince. Compléter cette lettre par la lettre du 17 août suivant, JaiTé, n. 511, qui annonce à l’empereur les légats Domitianus et Géminianus. Anatolios s'est offensé des reproches de saint Léon, qui lui répond le 28 mars 158 JaiTé, n.510. Le pape se défend d’avoir empiété sur les droits de l’évêquc de Constantinople. Il lui a signalé deux prêtres de son clergé, notoirement favorables au parti eutychien, 273 LÉON 1". LES DERNIÈRES ANNÉES DE SKINT LÉON mais il les abandonnait à son jugement, Al tiens n’a qu’à signer la foi de Chalcédoine. Les deux légats Domitianus et Gémlnianus por­ tèrent Λ l’empereur une grande lettre doctrinale, Jafïé, n. 512, datée du 17 août 158. < Je me souviens que je t’ai promis, vénérable empereur, écrit saint Léon, de l’adresser un discours de mon humble per­ sonne, qui puisse satisfaire (n causa fidei la clémence que je sais pieusement inquiète. » Le pape entend éclairer le prince, justifier pour lui la foi christologique qui est celle de l’Église, Certes cette fol est celle du prince, officii mei (amen est et patefacere quod inteUigis et pradicare quod credis. Deux erreurs sc sont produites, celle de Neslorius, celle d’Eutychès, deux hérésies con­ tradictoires, qu’ils ont voulu imposerâ l’Église de Dieu cl que les défenseurs de la vérité ont condannées juste­ ment. Anathème à Neslorius, qui faisait de la vierge Marie la mère, non de Dieu, mais seulement de l’homme, de telle sorte qu’il faisait de la chair une personne, de la divinité une personne, cl ne reconnaissait pas un Christ dans le Verbe incarné. Anathème à Eutychès, pour <|ui dans le Christ il n’y a qu’une seule nature, Christum unius (asserit) esse natura, alors que nous ne pouvons pas ne pas admettre veritatem utriusque natura, L’erreur propre d’Eutychès, en effet, est de n’afflrmer qu'une nature : Verbi et carnis unam audet pronuntiare naturam. Nous reconnaissons deux natu­ res dans le Verbe incarné, et que unius persona fuerint totius temporis actiones, sans aucune permixtio de fune el 1’autrc nature. Vera deitatis veraque humani­ tatis in ipso una prorsus cademque persona. Deitatis et carnis una confitenda persona. Telle est la thèse de saint Léon. Quant aux arguments, Ils sont en une forme plus ramassée ceux de la lettre à Flavlen. Je ne vols pas bien comment Mgr Duchesne a pu y voir que saint Léon tempérait son style et que la formule monophysltc n’était plus critiquée qu’avec réserve. Hist. anc., t.m, p. 484. La lettre à l’empereur s’accompagnait d’un recueil de textes des saints Pères à l’appui de la thèse du pape. Hilaire, Athanase, Ambroise, Augustin, Jean Chrysostome, Théophile d’Alexandrie, Grégoire de Nazianze, Basile, Cyrille d’Alexandrie, · A lin que ta piété con­ naisse que nous sommes d’accord avec renseignement des vénérables Pères, j’ai cru utile de joindre, à celle lettre quelques-unes de leurs sententia. SI tu daignes les parcourir, tu découvriras que nous ne professons pas autre chose que ce que nos saints Pères dans le monde entier ont enseigné, et que personne ne sc sépare d’eux, sinon les seuls hérétiques impies. » Voir Revue d'hist. eccl., 1905, p. 301-302. Dans le même temps, et sans avoir sollicite l’avis du pape, l’empereur Léon se décida à écrire aux métro­ politains de toutes les provinces de ses États, et à poser ainsi à l’épiscopat oriental deux questions : Fallait-il maintenir le concile de Chalcédoine? FallaitIl reconnaître Timothée Ælurc comme évêque d’A­ lexandrie? Les métropolitains assemblèrent leurs suffraganl.s province par province. Les réponses furent réunies en un recueil appelé Encyclia, que Cassiodore fera traduire par le moine Épiphane, el de cette version nous est parvenu un exemplaire incomplet (Cad. Parisin. 12 098). car il manque les réponses de vingt-deux provinces, sur cinquante-six que comptait (moins l’Égypte) l’empire d’OrienL Duchesne, t. m, p. 482-183. On trouvera les textes. Codex cncycliiis, dam Mansb Concit . t. vu, col. 777-785. Cette sorte de pléblclsle était une nouveauté bien dangereuse : l’empereur y faisait figure de président de l’Église, et quelle incorrection de faire voler l’épis­ copat sur le maintien de la fol de Chalcédoine, ou aussi bien sur la légitimité de l’intrus d’Alexandrie? Du moins l’épiscopat fut unanime sur l’indignité de 274 Timothée Ælure, et, à l’exception du métropolitain de Sidé et de ses coinprovinciaux, sur le maintien de la foi de Chalcédoine. Nous voudrions connaître les sentiments du pape et l’action de scs légats à Constantinople dans ces péni­ bles péripéties, mais nous n’avons pas de lettres de saint Léon pour l’Orlent, après celle du 17 août 458, jusqu’au 17 juin 460. Entre temps, Anatolios était mort (3 Juillet 458) : on l’avait remplacé par un chalcédonicn plus sûr, Gennadius, dont le choix était de nature à satisfaire saint Léon. Puis, l’empereur, encouragé par le résultat de son plébicistc, se décida à intervenir à Alexandrie : il y cul des émeutes et des morts, mais Timothée Ælure fut arrêté, conduit à Constantinople, et de là exilé, d’abord a G an grès, ensuite à Cherson, dont malheureusement il reviendra. On lui donna pour successeur à Alexandrie un chalcédonlen que l’on croyait de tout repos, qui se nommait lui aussi Timothée et portait le surnom de Salofaciol (turban blanc). Nous avons du 17 juin 460, Jafïé, n. 546, une lettre du pape à l’empereur I.éon, débordante d’actions de grâces. Que l’empereur ne se laisse pa*» duper par les déclarations que pourrait consentir Timothée Ælure, et qu'il ne songe à le rétablir n aucun prix. Cc même 17 juin 460, Jafïé, n. 547, saint Léon écrit ά Gennadius, évêque de Constantinople, Le pape a appris par les lettres de Gennadius et de ses deux légats Domitianus et Gémlnianus, que Timothée Ælure, expulsé d'Alexandrie, a été autorisé a venir à Constantinople, grâce à l’appui de certains ennemis de la foi qui voudraient qu’on le rétablisse à Alexandrie, simplement au prix d’une profession de foi orthodoxe. Quand il s’avérerait catholique, peut-on oublier que. nivente episcopo, tanta sedis invasor est. et qu’il est responsable du meurtre de Protérios? I.’évêque de Constantinople ne doit pas échanger une parole avec lui; il doit s’employer à déjouer tout espoir chez ceux qui le soutiennent; et que, aux Alexandrins, quelque catholique tiré de leur clergé soit donné pour évêque et soit consacré par les évêques égyptiens, secundum morem veterem. Le 18 août 460, Jafïé, n. 548, saint Léon a la consola­ tion d’écrire au nouvel évêque d’Alexandrie. 11 dit rescribo, il répond â la notification qu’il a reçue d’Alexandrie. Il sc réjouit d’une élection faite par le clergé et tout le peuple. S’il reste des Alexandrins réfractaires encore à la vérité, le nouvel évêque les ramènera, Dieu aidant. On ne doit tolérer aucun ves­ tige de l’erreur, soit nestorienne. soite eulychienne. Que l’évêquc d’Alexandrie use de toutes les opportu­ nités qu’il aura d’écrire à Koine, sicut necessarie cl ex more fecisti, ut per filios nostros Danielem presbyterum et Timotheum diaconum ordinationis tua ad nos scripta dirigeres. Envoyez souvent â notre sollicitude des nouvelles des progrès de la paix, autant que faire sc pourra. A compléter par la lettre du même jour. Jafïé. n. 549, aux prêtres et diacres de l’Église d’Alexandrie, el par la lettre du même jour, Jafïé, n. 550, aux évêques égyptiens qui ont, comme les prêtres et diacres, écrit â Rome pour annoncer l’ordi­ nation. 3° Saint Léon et Γ Occident. — Nous avons vu saint Léon associer l’épiscopat d’Occident à l'envoi de sa lettre a Flavlen, et nous avons pu mesurer â cette occa­ sion le prestige qui est le sien, particulièrement auprès des évêques gallo-romains. Le 24 juin 451, Jafïé, n. 468, il peut écrire à l’évêque de Lillbéc, Paschasinus, en lui envoyant sa lettre â Flavlen, que toute l’Église l’accepte. On se rappelle que cet évêque sicilien est le légat que Léon envoie pour le représenter au concile de Chalcédoine. Le 27 janvier 452, Jafïé, n. 179, saint Léon écrit à 275 LÉON Ier. LES DERNIÈRES ANNÉES DE SAINT LÉON l’évêque d’Arles, Bavennius, et à ses quarante-quatre collègues pour les remercier d’avoir souscrit sa lettre à Flavicn. Le pape a fait connaître aux évêques orien­ taux le sentiment commun dc Home et dc l’Occidcnt. Le concile s’est tenu a Chalcédoinc, qui a réuni près dc six cents évêques, et qui n’a loléré aucune entreprise contra /undatam divinitus /idem. Les princes, les pou­ voirs publies chrétiens, tous les ordres du clergé et du peuple, ont reconnu hanc esse vere apostolicam et catholicam fidem, er divinæ pietatis /onte manantem, quam sinceram et ab omni /xce totius erroris alienam, sicut accepimus, prndicamus, et universo jam mundo consentiente defendimus. 11 fallait rejeter l’erreur d’Eu­ tychès comme on avait jadis rejeté celle dc Ncstorius, et c’est cc que vient dc faire le concile de Chalcédoinc, humilitatis noslrx scriptis, auctoritate domini mei bea­ tissimi Petri apostoli et merito roboratis, religiosa una­ nimitate consentiens. Les légats ne sont pas encore rentrés â Home, mais le pape ne veut pas attendre pour annoncer aux Gallo-romains dc .si bonnes nou­ velles, que va leur porter leur collègue Ingénuus, évêque d’Embrun. Quelque temps plus tard, en février apparemment, Jaffé, n. 180, saint Léon s’adresse à l’évêque de Nar­ bonne Busticus et à scs collègues gallo-romains, en tête desquels Bavennius. Les légats sont dc retour du concile, le pape confirme aux Gallo-romains le triom­ phe dc Vapostolica prædicatio. Tous les évêques à Chalcédoine in unam sententiam, sancto Spiritu docente, consensere. Le pape joint ù sa présente lettre le texte dc la sententia prononcée contre Dioscore par le con­ cile Sur cette sententia, voir Siège apostolique, p. 513. La lettre de saint Léon à l’évêque de Fréjus, Théo­ dore, 11 juin 452, Jaffé, n. 485, est la réponse à une consultation demandée à Borne par cet évêque. Le pape lui représente qu’il aurait dû interroger d’abord son métropolitain : si celui-ci n’avait pas été en mesure dc l’instruire, il se serait alors adressé à Borne, quia, in causis quit ad generalem observantiam pe cli­ nent omnium Dei sacerdotum, nihil sine primatibus oportet inquiri. Le pape va cependant instruire l’évêque de Fréjus dc cc que prescrit la regula ecclesiastica dans l’espèce. Suit un exposé de la discipline pénltcntielle. La pénitence est instituée pour réparer les défaillances postérieures au baptême : le pardon dc Dieu ne s’ob­ tient que par les prières des évêques, indulgentia Dei nist supplicationibus sacerdotum (nequit) obtineri. Le Christ a donné cc pouvoir aux évêques, priepositis Ecclesiee, d’imposer à ceux qui avouent leurs fautes l’adio picnitentiir, et de les rétablir dans la communion des sacrements par la porte dc la réconciliation. S’il arrive que quelqu'un de ceux pour qui nous supplions Dieu meure avant d’être arrivé au terme de sa péni­ tence. croyons que le Seigneur sc réserve de faire cc que le ministère de l’évêque n’a pu faire, mais tenons pour utile et nécessaire que le pécheur soit avant sa mort relevé de ses fautes par la prière de l’évêque. A ceux qui, in tempore necessitatis et in periculi urgen­ tis instantia, implorent la pénitence et la réconcilia­ tion, on ne doit refuser, ni l’une, ni l’autre : nous ne pouvons limiter la miséricorde de Dieu, nous ne devons pas être difficiles à dispenser les dons de Dieu. Il ne faut pas non plus que le pécheur diffère jusqu’à son dernier Jour sa conversion, le péril est trop grand dc la remettre à l’heure Incertaine qui sera la dernière et où l’on trouver· à peine le temps pour la confessio pirni­ tentis et pour la reconciliatio sacerdotis. Néanmoins le mourant devra être secouru, s’il demande sa réconci­ liation.ne fût-ce que par des gestes conscients, supposé qu'il ail perdu l'usage dc la parole; et il devra être secouru de même. si. privé de connaissance, les fidèles qui l’entourent peuvent témoigner qu’il a demandé, étant conscient.le bienfait dc la pénitence et dc la 276 I réconciliation. On observera cependant la règle des canons des Pères concernant les personnes qui ont péché contre Dieu en abandonnant la foi. En terminant, saint Léon prie l’évêque de Fréjus de communiquer sa réponse à son métropolitain, afin que, s’il sc ren­ contre des évêques embarrasés, cette réponse les éclaire tous sur les règles à observer. Celte lettre à l’évêque dc Fréjus révèle au mieux l’action et l’autorité du Siège apostolique en matière dc discipline, en Occident : les évêques comme ce Théodore ne pensent pas à saisir de leurs doutes le con­ cile de leur province, leur métropolitain : ils recourent à Home pour régler leur conduite. Les métropolitains en font autant. En 458, ou 159, l’évêque dc Narbonne, Busticus, envole à Home son archidiacre Hermès pour soumettre les gesta d’une action que Busticus a ouverte contre deux prêtres, Sabinianus et Léon, lesquels ont fait défaut, alléguant que la justice des juges leur était suspecte. Le pape prononce que les deux prêtres ont péché seulement par excès dc zèle, et n’ont pas droit de sc plaindre puisqu’ils ont fait défaut, mais il s’en remet a la décision que prendra Busticus, en lui recommandant l’indulgence. L’archi­ diacre Hermès a porté à Borne une série de questions à soumettre au pape. Ici encore il s’agit dc doutes à résoudre, dc règles à poser : le métropolitain de Narbonnaise veut tenir de Borne sa règle de conduite. Le pape aurait préféré s’en entretenir de vive voix avec Busticus: « Les règles, celles qui sont imprescriptibles, appellent dans l’application des tempéraments, pro consideratione irtatum, aut pro necessitate rerum, étant bien entendu que nous ne ferons rien, dans les cas douteux ou obscurs, qui soit contraire aux préceptes évangéliques ou aux décrets des saints Pères. On n’attend pas de nous que nous analysions les dixneuf questions et les dix-neuf réponses, questions dc droit et cas de conscience poses au pape et résolues par lui. Nous ne pouvons cependant omettre de relever cc que ccs solutions ont de sagesse et aussi bien d’indul­ gence. Cette lettre à Busticus inaugure en quelque manière la casuistique, avec quelle dignité! Et comme elle fait comprendre que ces Gallo-romains aient aimé à chercher à Borne la règle sûre et juste dc leur con­ duite! Nous avons dans cette lettre à Busticus mieux encore, si on peut dire. Busticus s’est ouvert au pape de l’affliction que lui donnent les scandales qui sc mul­ tiplient, jusque-là qu’il songe à résigner l’épiscopat pour finir sa vie dons le silence cl le repos. Avec une condescendance touchante, saint Léon s’applique à ranimer le courage dc l’évêque, à le détourner dc Vamor quietis. 11 faut tenir, lui dit-il, il faut supporter. Odio habeantur peccata, non homines : le Christ est notre conseil et notre courage. Cette exhortation n’est pas seulement d’un moraliste judicieux, mais d’un grand cœur. Des réponses aux dix-neuf questions de Busticus de Narbonne, on rapprochera les réponses aux sept ques­ tions dc Nicétas d’Aquilée, lettre du 21 mars 158. Jaffé, n. 53G. On notera l’indication de la lin : liane epistolam nostram, quam ad consultationem tua* /raterni tat is emisimus, ad omnes fratres et com provinciates tuos episcopos /acies pervenire, ut omnium observantia: data prosit auctoritas. Saint Léon n’a pas recours à son concile pour donner ces réponses, il les donne dc luimême. et cela suffit pour qu’il puisse prier l’évêque d’Aquilée dc les communiquer à ses comprovinciaux et que ceux-ci s’y soumettent. La lettre (auctoritas) peut compter sur l’obéissance dc tous. Le pape ne s’interdit pas pour autant dc délibérer avec son concile. Sa réponse aux questions de l’évêque de Havenne.Néon.21 octobre 158, Jaffé, n. 5 13, énonce que fréquemment le pape sur divers doutes n dû fixer les esprits hésitants des évêques scs frères, et qu’il a cher­ LÉON I". LE CARACTÈRE DE SAINT LÉON ché les réponses â leur donner soit dans Γ Écriture, soit ex patrum regulis, soit dans les canons, sed nu per in synodo novum et inauditum antra genus consultationis exortum est. Il s’agit du cas de gens qui reviennent de captivité, où ils ont été emmenés en bas âge, et qui demandent le baptême sans qu’ils sachent s’ils ne l’ont pas reçu. Doit-on dans cette incertitude leurdonner le baptême? L’avis auquel on s'est rangé a été celui d’un nombre important iVévhiuvsJrequens/ratrum /innavit assensio. Réitérer le baptême est un inexpiabile /acinus con­ damné à maintes reprises par les saints Pères. Mais on ne peut reprocher à quelqu’un dc réitérer le baptême, quand il ignore si le baptême a été déjà reçu. Si donc apres examen et enquête, il n’y a qu’un soupçon que le baptême a pu être reçu, accedat intrepidus ad conse­ quendam gratiam cujus in se nullum scit esse vestigium. Que si quelqu’un de ces captifs rendus à la liberté avait été baptisé par les hérétiques, on ne devrait pas réitérer ce baptême, mais l’évêque procéderait seulement à l’imposition des mains pour donner le Saint-Esprit. Cette réponse à l’évêque dc Havenne est une page qui compte dans l’histoire de la morale catholique. Ajoutons que dans la pensée dc saint Léon clic devait faire loi : Quam rem ideo generaliter ad omnium vestrum volumus pervenire notitiam. Mentionnons enfin, du 6 mars 459, Jaffé, n. 545, la lettre dc saint Léon aux évêques dc Campanie, Sam­ nium et Picénum. 11 les blâme d’administrer le baptême in natalibus martyrum, puisque le baptême solennel est réservé à Pâques et à la Pentecôte, sauf les cas dc nécessité. Agir autrement, c’est agir sola indisciplinati arbitrii libertate; c’est priver le candidat au baptême dc renseignement qui doit l’y préparer; c’est donner le sacrement à des ignorants tels que les catéchèses, les exorcismes, les jeûnes, d’un mol tous les exercices du catéchuménat, ne sont d’aucun effet, ita ut nihil doc­ trine ecclesiasticir, nihil in exorcismis impositio ma­ nuum, nihil ipsa jejunia quibus vetus homo destruitur, operentur. Saint Léon reserve donc le baptême solennel â Pâques et Λ la Pentecôte, exception faite du cas de maladie désespérée, ou d’invasion, hostilitatis incursu, ou dc péril de naufrage. Défense d’aller contre cette règle, d’autant que c’est bien plutôt par lucre que par zèle qu’on y a manqué. Autre règle que saint Léon juge devoir rappeler. Des fidèles demandent la pénitence et donnent une déclaration écrite (libellas) de leurs fautes: défense de publier cette pièce,cum reatus conscientiarum su/fîciat solis sacerdotibus indicari con/cssione secreta. Il est certes louable à des hommes pleins dc foi de ne point craindre de rougir devant les hommes, mais il est des fautes dont l'on peut avoir raison de craindre qu’elles ne soient connues. Il faut donc réprouver l’usage signalé, qui aurait pour effet d’éloigner les pécheurs dc la pénitence, dum aut erubescunt aut metuunt inimicis suis sua /acta reserari, quibus possint legum constitutione percelli. La confession doit suffire qui est offerte â Dieu d’abord, â l'évêque ensuite. Cette page est de tout premier Intérêt pour l’histoire de la discipline pénltcntielle. 4° La mort de saint Léon. — Nous manquons de toute information sur les derniers temps de la vie de saint I.éon. Le Jour même dc sa mort est sujet à hési­ tation. L’ordination de son successeur. Hilaire.est du 19 novembre 461. Duchesne. Lib. ponti/., I. i, p. 247. Le Liber parle d’une vacance de sept jours.ee qui peut reporter la mort de saint Léon au 11 novembre. Le Liber attribue au pontificat de saint Léon 21 ans, I mois, 13 jours, cc qui met la mort du pape au II novembre. Le martyrologe hiéronymicn met au 10 novembre la Rom* depositio sancti Leonis episcopi, qui est la date que l’on s’accorde à tenir pour la vraie. P. Kirsch, Der Sladtriimische christliche 278 Pestkalender im Altcrtum, Munster, 1924, p. 116-117 Mais la recension gallicane du Martyrologe hiérony­ micn, représentée par le ms. de Berne, porte au 11 avril: Rome Leonis pape, date qui a prévalu pour la célébra­ tion dc la fête de saint Léon dans les calendriers litur­ giques, et qui doit être la date d’une première transla­ tion de scs restes. Le Liber pontificalis, en cfiel, assigne la sépulture de saint Léon au 11 avril : Qui ctiam sépullus est apud beatum Petrum 111 id. a prit. Le saint Léon porté par le Martyrologe hiéronymicn au 14 mars, Romic Leonis episcopi et martyris, est un évêque Léon qui n’a rien dc commun avec le pape Leon. Duchesne, Lib. ponti/, t. i, p. 250 et 508; Kirsch, p. 141. Saint Léon fut enterré à Saint-Pierre, à gauche du portique d’entrée, nu bas du secretarium. L’épitaphe qui lui fut donnée ne s’est pas conservée. Elle existait encore au ixr siècle, où elle est signalée par Jean Diacre dans sa vie dc saint Grégoire (îv, 68). Mais dès lors le tombeau dc saint Léon avait été déplacé, et trans­ porté dans l’intérieur de la basilique, in arce Pétri, par le pape Sergius. Nous avons l’épitaphe métrique par laquelle Sergius voulut perpétuer le souvenir dc cette translation, qui eut lieu le 28 Juin 688. L’épita­ phe est reproduite et commentée par Duchesne, Lib. pont., t.i, p. 379. Cf. De Bossl, Inscriptiones Christian*, t. n, p. 56, 98, 140, 158, 201,202. Sergius y rend hom­ mage au rôle doctrinal dc saint Léon : » Testantur missi pro recto dogmate libri Quos pia corda colunt, quos prava turba timet. Bugiit. et pavida stupuerunt corda ferarum Pastorisque sui Jussa sequuntur oves. Les papes Léon 11, Léon Ill, Léon IV, furent enter­ rés plus tard dans le même lieu. Le 20 mai 1607, on procéda à une reconnaissance du corps qui fut trouvé entier, · mais tout sec, en os. comme le décrivent Aringhus, et Bollandus, qui en a fait graver la figure». Acta sanctorum, avril, t. h, p. 22. Le corps, et ceux de Léon II, Léon III, Léon IV «furent transportés le 27 du mesme mois, dans la nouvelle église de SaintPierre ». et mis sous un autel. Tillcmont, Mémoires, I. XV, p. 826. Saint Léon a reçu du pape Benoît XIX .en 1754, le litre dc docteur dc ΓÉglise. La bulle de Benoit XIX* est reproduite dans P. L., t. i.v, p. 337-340. Benoît XIV y fait un noble éloge de saint Léon. Il ajoute qu'il a une raison personnelle de lui rendre honneur. Étant, en effet, chanoine de la basilique de Saint-Pierre, il a assisté à la translation du corps de saint Léon de l’autel dc Sainte-Marie de columna \ l’autel dédié à ce saint pape, et il a été présent à l’élévation et à la récognition de ses ossements, Baronins, Annal., an. 461. public un numisma de bronze portant le nom d’un pape Leon, qu’il pensait être saint Léon et avoir été frappé l’année où Home fut sauvée d’Attila. Pagi restitue cette médaille au pape saint Léon IX. X I. Le CARACTÈRE, LA DOCTRINE, LA POUT1QUK DE saint Léon. - 1° Le caractère de saint Léon. — Dans son Histoire ancienne dc Γ Église, t. ni, p. 680, Mgr Du­ chesne a une belle page sur la figure historique de saint Léon. «Léon,écrit-il. vit l’Italie en proie aux terreurs d’Attila, Home insultée par Genséric. Avec ccs deux fléaux de Dieu il dut aller parlementer, essayer dc leur imposer quelque respect pour la majesté de l’empire agonisant. Sous ses yeux la maison de Théodose s’effondra en d’épouvantables catastrophes. Et au milieu de ccs convulsions de l'État, il lui fallait tenir l’esprit tendu vers l’Oricnt, où la foi périclitait sans cesse, lutter là-bas contre les potentats ecclésiastiques, la violence des moines, les émeutes dc Jérusalem et d’Alexandrie, contre la platitude des conciles, parfois : i11 ii i U ή I I ip 'ii * 279 LÉON Ier. LE CARACTÈRE DE SAINT LÉON contre le souverain lui-même. Ses admirables lettres, sans parler des documents extérieurs, témoignent de son activité ct de sa sagesse. Scs sermons, d’une véri­ table éloquence de pontife, calme, simple, majestueuse, nous le montrent au milieu de son peuple dans l’exer­ cice ordinaire de son devoir pastoral. Les émotions du dehors n'y ont laissé que de faibles traces : inébranla­ ble dans la sérénité de son âme, Léon parle comme il éent, comme il ne cessa jamais de penser, de sentir, et d’agir, en romain. A l'entendre, â le voir à l’œuvre, les sénateurs de Valentinien III ont dû songer souvent â leurs collègues de la vieille république, â ces âmes in­ vincibles que nulle épreuve ne fléchissait. · On pourra rapprocher une page de C. Gorc, dans son article Leo 1 du Dictionary of Christian biography, t. hi, p. 651 : · Élévation ct sévérité de vie ct de vues,rigueur ct rudesse â maintenir les règles de la discipline ecclé­ siastique, avec cela doué d’une énergie indomptable, de courage, de persévérance, capable d’embrasser d’un regard plusieurs champs d'action très distants, Inspiré par une acceptation sans hésitation ct une admirable compréhension de la foi de l’Église, qu’il entendait maintenir partout à tout prix, pénétré ct sans répit au service d’un sentiment souverain de l’indéfectible autorité de l’Église de Home comme centre divine­ ment désigné de toute l’œuvre ct de toute la vie de l’Églisc, saint Léon est représentatif en tant que chré­ tien de la dignité impériale et de la sévérité de la vieille Rome, ct il est le vrai fondateur de la papauté médié­ vale dans toute sa magnificence de conception ct sa force intransigeante. C’est un caractère simple, si on le regarde avec sympathie, facile Λ comprendre ct ù apprécier : il représente fortement ccl élément de la vie croissante de l’église qui est spécialement identifié avec Rome, l’autorité et l’unité. » Gore ajoute une considération renouvelée de Milman, c’cst que de son temps saint Léon est une grandeur isolée ct unique : saint Augustin était mort, saint Cyrille touchait à son dernier jour, les noms les plus notoires dans le catholi­ cisme étalent ceux de Théodore t, de Prosper, de Cassien : les évêques des grands sièges étalent pâles comme Flavien, douteux comme Anatollos, scandaleux comme Dioscore. Sur le siège de Rome seul de tous les grands sièges, la religion maintenait sa sainteté, a pu dire Milmnn. On ne diminue pas saint Léon en confessant que sa culture n’est pas comparable à celle de saint Ambroise, ou de saint Augustin. 11 professe un dédain non dissi­ mulé pour la philosophie de ce monde, instituta· ab hominibus venuliæ disputandi. Epist., clxiv, 2. On ne trouve dans ce qu’il écrit aucune trace de lectures clas­ siques; il ne sait pas le grec (à Rome personne ne le sait plus, Epist., cxni, I); on ne volt pas à quels auteurs ecclésiastiques il puise, saint Augustin peutêtre excepté. Il veut que, dépouillée de tout artifice, la doctrine se présente dans la lumière de la vérité, sans chercher à plaire aux oreilles, quand il doit suffire â la vraie foi de savoir qui parle. Léon est avant tout pour l’autorité, pour la discipline doctrinale, pour ce qui est acquis ct doit être incontestable : que les Pro­ tentorum sedis apostoticœ episcoporum auctoritates de gratia Dei solent ou ne soient pas de lui. elles répon­ dent à son tour d'esprit, qui est représentatif de l’esprit ecclésiastique romain ct qu’exprime si bien la maxime chère â saint Léon : Vetustatis norma servetur. Léon est aussi peu improvisateur dans scs sermons que dam ses lettres. Scs sermons ne sont pas sténo­ graphiés par des notarii, mais bien vraiment écrits par lui, soit avant qu’il les prononce, soit après qu’il les a prononcés. Tout est de lui. mais peu d’orateurs ont moins que lui le scrupule de sc répéter, ct aussi de sc contenter de vérités élémcntniresou de lieux communs. Tl ne prend pas un livre de ΓÉcriture à commenter, il 280 n'est pas exégète : scs serinons sont des sermons s’insé­ rant dans le cycle liturgique. Leur beauté tient â leur ton : avec Léon tout se revêt de dignité, de solennité, et de cette emphase romaine si sensible dans les textes de la liturgie. La phrase de Léon obéit à un cursus : elle ne s’achève guère sans antithèses, sans assonances I même. Exemple pris au hasard : Quem magi in/antem I venerati sunt in cunabulis | nos omnipotentem | ■ adoremus in colis. Serm., xxxu, 1. Cà et là, une recher­ che verbale qui frise le jeu de mots : Fenus pecunia /unus est anima9. Serm., χνπ, 3. Sur le démon : Mal illa nocendi avida, dum irruit, ruit, dum capit, capta est Serm., lx, 3. Voyez T. Steeger, Die Klausellechnik Leos d. G. in seinen Sermonen, Hassfurt. 1908. Saint Léon est de son temps par ces élégances de décadence. II ne leur sacrifie cependant rien de la lucidité écla­ tante de sa pensée : il ne parle que pour persuader des vérités doctrinales ou pastorales. Le don le plus naturel de saint Léon est d’être un moraliste. Voir dans le Sermo xxxvn, 3, le morceau sur l'enfance que le christianisme requiert et que le Christ aime : A mat Christus infantiam, humilitatis magistram, innocentia· regulam, mansuetudinis for­ mam. Amat Christus infantiam, ad quam maforum diri­ git mores, ad quam senum reducit œlates, ct cos ad suum inclinat exemplum quod ad regnum sublimat oternum. Noter les assonances de cette prose. Et voir tout le développement, ibid., 4. Cf. Serm., ix, 3, le morceau sur les pauvres honteux;dans le Sermo xuA, sur l'examen de conscience; dans le Sermo xlv, 2. sur la charité ct la foi, cfllcacissimus geminarum alarum volatus, quo ad promerendum et videndum Deum puritas mentis attollitur. Cf. Serm., lv, 5. On goûtera le mora­ liste dans les sermons sur l'aumône.Serm., vi-vm, sur le carême, xxxix-l, sur le démon, infatigable ennemi du salut des fidèles, ix. 1-2; xxxix, 3-4; xu 2-3: xu, 2; xui, 3; xi.vm, 2; xi.ix, 3; î.vii. 5; i.xvni, 4; lxxiv, 5; sur la discorde qui dans l’homme met aux prises les sens ct la tentation, xc, 1. On le goûtera pareillement dans des développements de scènes de la passion, comme le morceau sur Judas, dans le Sermo i.vm, 3. ou sur Pilate, ux, 2, ou sur le reniement de saint Pierre, lx, L Moraliste.nous avons vu saint Leon apporter dansla solution des cas de conscience qui lui sont posés, une justesse de décision, qui est vraiment d’un maître de la morale catholique, d’un initiateur. Là est sans doute une de scs incontestables supériorités. Les canons sont les canons.mais saint Léon nesc réclame pas seulement de la lettre des canons; Il en scrute l’esprit. Il en fait valoir la raison d'être, en homme d'ordre ct de raison qu'il est. Voir comme exemple sa belle lettre aux évê­ ques de Mauritanie, Epist., xu, 5, où il veut que l’on proportionne la peine au délit, au coupable, aux cir­ constances : Cogimur secundum Sedis apostolica pietatem ita nostram temperare sententiam, ut trutinato pondere delictorum, quorum utique non una mensura est, quodam credamus utcumque toleranda, quodam vero penitus amputanda. Voir aussi sa lettre aux métro­ politains d'Illyricum, où il rappelle qu'un évêque ne doit pas enlever un clerc à un autre évêque sans l'acqicsccmcnt de ce dernier, quoniam hoc et canonum defi­ nivit auctoritas ct ipsa servando unitatis ratio docet, ne omnis ordo ecclesialicus per hanc licentiam efficiatur instabilis. Epist . xm. L Autorité et raison. Voir mieux encore.lettre à Rusticus de Narbonne, Epist., ct.xvn. Sur le prêt à Intérêt : Fugienda prorsus est iniquitas fenoris, et lucrum quod omni caret humanitate vitandum est. Serm . xvn. 3. L'humanité invoquée comme règle de morale. Un trait encore du caractère de saint Léon.sn dignité, la souveraine conscience qu’il a de son rôle d’évêque de Rome, et de successeur de saint Pierre, mais cette 281 LÉON 1er. LA DOCTRINE DE SAINT LÉON dignité conçue comme un devoir envers l’Églisc ct comme un service. Chez aucun autre évêque de son temps l’on ne trouve une dignité pareille, ct je crois bien qu'elle achève la personnalité de saint Léon. Cette dignité ne se détend jamais : saint Léon n’a rien de la bonhomie de saint Grégoire. Mais sa raison lui dicte les sentiments auxquels sa foi l’invite, la commi­ sération, le pardon, l'humilité. Il ne faut pas que les évêques, qui ont pouvoir sur leurs collègues, comme l’évêque de Thcssalonique sur ceux de Γ Illyricum, usent avec indiscrétion «le leur autorité : Dum dominari magis quam consulere subditis placet, honor inflat superbiam,et quod provisum est ad concordiam tendit ad noxam : quod ut necesse habeamus ita dicere, non de parvo animi dolore procedit. Epist., xiv, 1. Parole d’or, ct singulièrement honorable. 2° La doctrine de saini Léon.— Il ne faut pas demander à saint Léon de considérations de philosophie. Il sait par la foi que l’homme a été créé à Limage de Dieu, image qui s’est brouillée en Adam ct reformée dans le Christ. Si nous sommes le temple de Dieu, si l’Esprit de Dieu habite en nous, plus est quod fidelis quisque insuo habet animo, quam quod miratur in cœlo. Serm., xxvn, 6. Cependant le ciel, la terre, la mer, manifes­ tent la bonté ct la toute-puissance de leur auteur, ct exigent de la créature intelligente une juste action de grâces. Serm., xijv, 1. C’est à peu près toute la théo­ dicée de saint Léon. Quant aux termes de nature, d’essence, de personne, dont il se sert constamment, pour défendre la foi contre Eutychès, il ne s’arrête, ni à les définir, ni à les approfondir. La démonstration évangélique est à peine plus heu­ reuse avec lui. On relève quelques traits sur les pro­ phéties qui donnent tout leur sens aux faits : Ad fidem deducimur... euangelica historia confirmati,... accedentibus ad eruditionem nostram propheticis instru­ mentis, ut nullo modo habeamus ambiguum quod (antis oraculis scimus esse prirdictum. Léon cite en exemple la prophétie d’Isaïe : Ecce virgo in utero accipiet. Serm., xxiv, 1. Rapprocher Serm., u, 4; uv, 1 ; lxvi, 2; lxvh, 1-2; lxix, 2; lxx, 2. II aime mieux dire que les faits parlent d’eux-mèmes : Cum indubitabilem obtineat auctoritatem sacra narratio, annitendum nobis est.auxiliante Domi no, ut perspicuum habeat intelligent Ua quod notum fecit historia. Serm., lh, 1. Et dans ccs faits, les miracles, comme ceux qui accompagnent la mort du Sauveur, et sa résurrection : Serm., un, 2; i.vir, 4 ; lx, 1 ; i.xi, 5; lxxî, 3. Le témoignage des apô­ tres, témoignant de ce qu’ils ont vu, est le fondement de notre certitude historique : In illis et nos eruditi sumus, ct quod viderunt vidimus, ct quod didicerunt didicimus, ct quod contrectaverunt palpavimus. Serm., Lxiv, L Rapprocher, Lxxin, 1. Le Sermo lxih, G, développe cette vue Intéressante que le dessein divin pour la réconciliation du monde, non in historia tantum prnderitarum actionum novimus, sed etiam in prersentium operum virtute sentimus. Car c’est le Fils de Dieu qui par l’Esprit Saint féconde son Église sans tache, ct par l’enfantement du baptême donne le jour â une innombrable multitude de Gis de Dieu. C’est lui qui, ne rejetant aucun peuple, assemble de toutes les nations qui sont sous le ciel un troupeau unique de saintes brebis,ct qui,chaque jour.accomplit la parole : J’ai d’autres brebis, qui ne sont pas de ce bercail ct qu’il faut que j’amène. Autant dire que le spectacle que donne l’Églisc par la bonne vie de scs fidèles fait comprendre son auteur. Rendons grâces Λ la miséricorde de Dieu qui innumeris charismatum do­ nis ita universtr Ecclesia* corpus exornat, ut per multos unius hominis radios idem ubique splendor appareat, nec possit nisi gloria esse Christi cujuslibet meritum Christiani. Ibid., 7. L’Église a été inaugurée, dans le monde par les 282 apôtres, qui lui ont donné scs institutions. Serm., lxxxi, L Par ailleurs, l’ecclésiologic de saint Léon sc ramène Λ quelques données élémentaires. L’Église est le corps du Christ : Serm., xxv, 5; χιλί, 3; ι.χχχπ, 7. L’Église est sanctifiée par le Saint-Esprit, Serm., lxxv, 5; et hors de l’Églisc, ni Esprit-SainI, Serm., lxxvi, 7 ct 8, ni sainteté, Serm.,r.xxix 2 ct 4. Il y a entre les membres de l’Églisc un consortium gratiæ, qui fait qu’ils sont nôtres, tandis que les hommes qui sont hors de l’Églisc nous sont des étrangers, alieni, ct nous n’avons en commun avec eux que la nature humaine, communio naturæ. Serm., lxxxix, 5. L’unité de l’Église a pour condition l'unité de foi. Quiconque donc s'éloigne* de la prédication des saints Pères », c'est-à-dire des conciles, · ct de l’autorité de l’immuable symbole », ou reste attaché à Ncstorius et à Eutychès, qui ont été condamnés par l’Églisc universelle, sc retranche lui-même du corps de l'unité chrétienne : /pse se a corpore Christiana? unitatis abscin­ det. Epist., cn, 2. Il appartient à l’autorité de retran­ cher réellement quelqu'un du corps de l’Église, Euty­ chès, par exemple, qui a catholica· soliditatis compage resectus est. Ibid., 3. Dioscore a été condamné avec lui. Ibid. 4. La fides catholica anathematise les hérétiques Serm., xxiv, 5. Si quelqu’un vous enseigne autre chose que ce que vous avez appris, qu’il soit anathème. Ne préférez pas des fables impies ù la très lucide vérité, et quidquid contra regulam catholici ct apostolici symboli aut legere, aut audire contigerit, id omnino mortife­ rum et diabolicum judicate. Ibid., 6. La catholica fides est una, vera, singularis, la foi cui nihil addi nec minui potest. Epist., cxxiv, 1. De même, clxv, 2. La fides catholica a eu raison des erreurs christologiques an­ ciennes par une intelligence authentique de l’Écriture : Catholica fides, cujus Deus ct magister est et auxiliator, obtrivit (luureses), exhortante et instruente nos Spiritu sancto per legis testificationem, per vaticinia propheta­ rum, et per euangelicam tubam aposlolicamque doctri­ nam. Serm., xxx, 3. La fides catholica peut ainsi tirer profit des attaques des hérétiques, cum catholica fides, quæ nulla sui est parte mutabilis, per ipsas adversantium exercitationes ct validior semper e/Jiciatur ct clarior, ope­ rante hoc gratia Dei, ut si qui (orte ad hæc subtilia inimici jacula declinanda minus erant instructi minus· que solliciti, perceptis veritatis armis, fierent contra impia mendacia /ortiores. Epist., ai, 1. Rapprocher αν, 1; exx, 1. L’Écriture sainte est un trésor où saint Léon puise les textes qui reviennent à son enseignement. Ne cher­ chons pas chez saint Léon autre chose que des testi­ monia pris Λ l’Écriture. Ses auditeurs ne doutent pas de l’autorité de l’Écriture : Nec parum astimandi sunt pro/ccisse qui de iis quæ audiere non dubitant, ut etiamsi nondum liquide aliquot valeant Scripturarum capere sacramentum, firmissime tamen credant in divinis libris nullum esse mendacium. Serm.. lxvi, 1. Saint Léon n’est pas un exégète. Il n’en croit pas moins ù la « plénitude d’intelligence promise à la fol sincère », il exhorte ses auditeurs, ù mériter d’être instruits par le Saint-Esprit. Serm., lxîv, 1. Dans la critique qu’il fait du priscillianisme à Turrlblus d’Astorga, Epist., xv, 15, on remarquera la répudiation que fait saint Léon des apocrypha de la secte. Ces apocrypha* scriptura* doivent être jetées au feu, quand même telles ou telles se présenteraient avec quelque apparence de piété. Ne pas tolérer les Bibles corrompues par Priscillien. Le symbole baptismal est le formulaire élémentaire le plus autorisé de la foi catholique. Saint Léon écrit à Pulchéric que le symbole sufllt â décapiter toutes les opinions des hérétiques ct que si Eutychès avait voulu s’y tenir, il n’aurait paâ dévié de la fol nicéenne : Sî qui- 283 LÉON Ier. LA DOCTRINE dem ipsa catholici symboli brevis et perlecta confessio, quit duodecim apostolorum totidcmestsignata sententiis... Epist., xxxi, i. On peut voir dans ce texte une allusion à la croyance que le symbole est l’œuvre collective des apôtres, croyance attestée déjà par Cassicn, De incarn. Domini, vi, 3, et que donc saint Léon a pu partager. Il sc réfère maintes fois au Symbole. Les manichéens sont haïssables parce qu’ils ruinent toute la vérité du Symbole. Serm., xxxiv, L Nous avons cite Serm., xlvi, 3 : saint Léon donne là un résumé du symbole baptismal romain. Cf. L. 1 latin, Bibliothck der Sym­ bole und Glaubensrcgeln der allen Kirche,3* édit., 1897, p. 27. Nous avons vu la lettre à Flavien réfuter Eutychès, avant tout, par l'autorité du Symbole. Saint Léon rappelle cet argument dans son Sermo lxiï, 2 : Mac fldei régula, quant in ipso exordio Symboli per auctoritatem apostolicæ institutionis accepimus... 11 déteste les mono physl tes, quia ab Euangelio dissentiunt et Symbolo contradicunt. Serm., lxxii, 7. 11 les dénonce comme les ennemis de la foi catholique, comme les ennemis de l’Église, comme les négateurs de l’incarna­ tion, et instituto a sanctis apostolis Symbolo repugnan­ tes. Serm., xevi, 1. Rapprocher Epist., xi.v, 2; lix, 2; ai, 2; cxxni, 2. Mais saint Léon n’a pas le goût de scruter les mys­ tères de la foi. Dieu a promis la rédemption, inutile de discuter les difficultés qu’on peut faire sur cet article. Non obstrepant ineptarum calumniic quæstionum nec effectus divini operis ratiocinatio humana discutiat. Serm., xxvi, 2. La rédemption de l’humanité par Dieu est un effet de sa miséricorde. Serm., xxvn, 3. Notre impuissance â pénétrer le mystère de notre salut, nous est un bien. Cum salutis nostræ altitudinem non vale­ mus explicare, sentiamus nobis bonum esse quod vinci­ mur. Serm., xxix, 1. Repoussons les arguments haïssa­ bles à Dieu de la sagesse du monde, qui n’a conduit personne à la connaissance de la vérité. Serm., xlvu, 3. Voir encore sur l’impuissance de la raison à expli­ quer les mystères de la foi, Serm., lviii, 1. Saint Léon dit ailleurs : Fugite mundanw argumenta doctrine et viperea hierelicorum vitate colloquia. Serm., lxix, 5. Il représente à l’empereur Léon que la sagesse chré­ tienne doit se prémunir contre la mundana sapientia, ct que c’csl la politique même de Jésus-Christ qui, ayant à appeler ù l'illumination de la foi toutes les nations, n’a pas fait appel à des philosophes ou à des orateurs, mais ù d'humbles pêcheurs, pour se faire connaître par eux, ne doctrina cælcstis, quie erat plena virtutum, auxilio videretur indigere verborum. Epist., CLXIV, 2. Des tldéistes auraient beau jeu à exploiter de pareils textes de saint Léon, mais ils sc méprendraient sur sa pensée, qui n’a en vue que de s’accommoder aux besoins d’un auditoire populaire, ct qui répugne pour soimême à la spéculation ou à l’exégèse. Sur la Trinité rien que d’élémentaire ct de catéchis­ tique. Serm., xxm, 2; xxv, 3; xxx, G; u, G; lxiv, 2; lxxii, 5; lxxv, 3-1; lxxvi, 2-3; lxxvh, G. Distinction des missions comme des personnes. Serin., lxxvh, 1-3. Noter dans Epist., xv, l,à Turribius d’Astorga : (Spi­ ritus) qui de utroque processit. Prendre garde de se représenter Dieu dans l’espace, dans le temps, dans le fini. Procul a b animo formas visibilium rerum el «dales temporalium naturarum, procul corpora locorum et loca corporum repellamus. Discedat a corde quod spatio extenditur, quod fine conclu­ ditur, et quidquid nec temper ubique et totum est... Tout le développement est remarquable. Serm , lxxvh, L La création n’est pas un article sur lequel s’arrête saint Léon. Voir Serm.. xxn, 6, une mention de la création ex nihilo. Théologien occidental, il est plus attiré par la sotériologic que par la cosmologie, ct il préfère contempler le dessein de Dieu s'appliquant à se DE SAINT LÉON 284 réconcilier l’humanité déchue. Serm., lxiv, 2; Epist.. ux, 4. Sur la chute et le péché, Serm., xxm, 2 : Ilia quir deceptor invexit ct homo dece plus admisit nullum habue­ runt in Salvatore vestigium, nec quia communionem humanarum subiit infirmitatum, ideo nostrorum fuit particeps delictorum : assumpsit formam servi sine sorde peccati. Il y a donc en chaque enfant qui naît la tache du péché d’Adam, la damnation encourue par Adam : Adam prœcepta Dei neglegens peccati induxit damna­ tionem... diabolo obtemperans usque ad praevaricationem meruit ut in ipso omnes morerentur... Cupidus honoris angelici, nalune suir perdidit dignitatem. Serm., xxv, 5. Voir encore Serm., xxx, G. La prévarication d'Adam entraîne la ruine universelle, comme l’enseigne saint Paul, Rom., v, 12, nul ne peut échapper à l’horrible domination du diable, nul ne peut s’évader des liens de la dure captivité, el il n’y aurait pour personne de réconciliation dans le pardon ou de retour à la vie, si le Fils de Dieu n'avait daigné être Fils de l’homme et venir chercher ce qui avait péri. Serm., lu, 1. Sitôt que l'humanité a été déchue par la malignité du diable, Dieu a préparé la réparation et annoncé le remède : Remedia inter ipsa mundi primordia prœsignavit. Dieu, en effet, annonce au serpent que la femme écrasera sa tête, que le Christ viendra dans la chair, Deum hominemque significans. Dieu achèvera son œuvre par un mystère plus caché. Serin., xxn, 1. Cf. Serm., lxiv, 2 : Venit e cielo medicus singularis, multis sirpc significationibus nuntiatus et prophetica diu polli­ citatione promissus. Notre salut d’ailleurs sera l’œuvre d’une bonté toute gratuite de Dieu : Causa repara­ tionis nostnr non est nisi misericordia Dei. Serm., χιι, 1. Miserendi nostri causam Deus nisi in sua bonitate non habuit, et mirabilior est secunda hominum generatio quam prima conditio. Serm., lxvi, 1. Le ills de Marie est né sans péché, du fait de la conception virginale. Il est homme, mais il échappe ù la contagion du péché originel, il naît sine contagione anliquiv prœvaricationis. Saint Léon ajoute qu’il est le seul qui ait eu ce privilège d’exception. .Solus enim beata Virginis natus est filius absque delicto, non extra­ neus ab hominum genere, sed alienus a crimine (in quo illius ad imaginem ct similitudinem Dei conditi ct perfecta esset innocentia et vera natura), cum de Adæ propagine unus exislerct in quo diabolus quod suum diceret non haberet. Serm., lxiv, 2. Rapprocher Serm., lxvi, 1. Epist., lix, L Cette doctrine est loin d’être particulière à saint Léon. Que le Christ naisse sans péché originel du fait de la conception virginale, et qu’il soit le seul dans l’humanité, c’est une thèse de saint Ambroise et de saint Augustin. Voir art. Immacu­ lée conception, t. vu, col. 889-890, où le sentiment de saint Léon est passé sous silence, mais où l’on trouvera la discussion de la dltllculté. Quand les temps sont accomplis, Jésus-Christ vient au monde, de cwlcsti sede descendens ct a paterna gloria non recedens. Conçu par une vierge, il naît d’une vierge. sine paternœ carnis concupiscentia, sine maternæ inte­ gritatis inf uria. Dieu a voulu la conception virginale, l’enfantement virginal, la perpétuelle virginité de Marie. Serm., xxn, 2. De cette conception virginale, il suit (pie le Seigneur tient de sa mère la nature humaine, non le péché. Ibid., 3. La terre de la chair humaine, qui avait été maudite dans le premier préva­ ricateur, donne par Marie pour la première fois un fruit béni, germen edidit benedictum et a vitio sun* stirpis alienum. Serm., xxiv, 3. Saint Léon revient avec dévo­ tion sur le sujet de la virginité de Marie : Serm., xxm, 1; xxiv, 5; xxx. I; Epist., xxxv, 3. Autant sur la maternité divine : Serm , xxvi, 1 ; xxvn. 2; xxviu, 5; xxxv, 1; xxxvii, 1; lxii, 2; Epist., ux, 5; cxxiv, 9. I II est à remarquer que jamais il ne se sert de l'expres- 285 LÉON Ier. LA DOCTRINE DE SAINT LÉON «ion mater Del ou deipara ou toute nuire adéquate nu Οεοτόχος de» Grecs. Une foi» seulement il écrit : (Nestorius) beatam Virginem Mariam non Dei, sed hominis tantummodo credidit genitricem. Epist.,clxv,2. Un point de doctrine auquel saint Léon revient à plusieurs reprises est que le dessein de Dieu, l’incarna­ tion, le sacrifice rédempteur, sont autant de choses qui ont échappé à In vigilance du diable : Hostem generis humani latebat consilium misericordiir Dr i. Serm., lxix, I. Rapprocher lx, 3, et lxiï, 3. Sur ce point, ou saint Léon dépend de saint Augustin, voir 'Fixeront, Hist, des dogmes, t. m, p. 359-360« Avec la christologie ct la sotériologic l’importance s’affirme de l’enseignement de saint Léon. La lettre à Flavien est l'exposé le plus didactique «le la doctrine christologiquc de saint Léon. Mais on retrouve cette doctrine dans scs sermons. L'enfante­ ment miraculeux de la Vierge vere humanam oereque divinam unam edidit prole personam, quia non ita pro­ prietates suas tenuit utraque substantia, ut personarum in eis possit esse discretio, lisons-nous dans un sermon de Noël, Serm., xxm, 1. Formules qui n’ont pas encore la précision de celles de la lettre à Flavien. Saint Léon pense là à Nestorius et entend «pic les deux natures soient unies ita ut naturo· alteri altera misceretur. Ibid. Il revient à cette même vue, Serin., uv, 1 : Suscepit totum hominem Deus, ct ita se illi atque illum sibi... conseruit, ut utraque alteri natura inesset, et neutra in alteram a sua proprietate transiret. Voir des expressions plus définitives dans Serm., xxi, 2; xxv, 3; xxvn, 1-2; xxvni, 1-6 (et là même, 4-5, intéressante revue des erreurs chrislologiqucs antérieures à Nestorius ct Eutychès); xlvi, 1; xlvii, 2; lui, 1; lxiï, 1; lxiv, I; i.xv, 1; lxviii, 1; lxix, 3; lxxii, 2: xci, 2; xevi, 2. Rapprocher Epist., xv, 3; xxxi, 2-3; xxxv, 1-3; i.ix, 3-5; cxxiv, 2-7; clxv. Dans le Sermo xxx. 6. saint Léon explique que le fils est όμοούσιος Patri Deus, id est unius substantif, idem homo et secundum carnem matri consubstantialis. Il fallait qu'il fût Homme-Dieu, quia non nisi utroque salvamur. Même thème, Serm., lvi, 1. Voir encore Epist., xxxv, 1 : Redemptionis nostnv sacramenta vacuantur, si Christus veram veri hominis tn(amque naturam suscepisse non creditur. La christologie diphyslle est postulée par la sotériologic. Cf. J. Rivière. Le dogme de la Redemption. 1805« p. 266. Le Christ est incarné pour éclairer notre ignorance. L’humanité ne pouvait être réparée par la doctrina legalis de Moïse, ni par les exhortations des prophètes : il y fallait la veritas redemptionis ct que l'humanité corrompue au commencement renaisse par un nouveau commencement. Il fallait que fût oiTerte à Dieu une victime de réconciliation qui fût de notre humanité sans participer à notre contamination, el tel fut le dessein de Dieu de détruire le péché du monde dans la naissance ct la passion de Jésus-Christ. Serm., xxm, 3. La condamnation d’Adam passe en nous avec le péché : notre nature, lethali vulnere tabefacta, ne sau­ rait trouver un remède à sa blessure, quia conditionem suam suis viribus mutare non posset. Serm., χχιν, 2. Le Christ ne contracte pas le péché, parce que virginale est hi conception de Marie, Dieu ayant voulu que humani seminis cessante contagio, novo homini ct puritas inesset et veritas, une véritable nature humaine, mais pure. Ibid., 3. Salut Léon emploie ailleurs la même image : ...terreni seminis contagia, Serm., xxv. 4 ; carnalis generationis abolenda contagia, Serm., xxvn. 2. Rapprocher Serm., xc. 1 : Vitium in posteros generandi lege transfusum.. Il dit encore : Solus inter /Ilios hominum dominus Jesus innocens natus est. quia solus sine carnalis concupiscent i ir pollutione conceptus. Serm., xxv. 5. La naissance du Christ est appelée origo sine semine criminis. Serm., xxvn, 2. Nous avons 286 affaire ici û une doctrine que saint Léon doit tenir de saint Augustin, qui explique la transmission du péché originel par la concupiscence inhérente à la génération. Voir art. Augustin, 1.1, col. 2396. La rédemption est le fruit du sacrifice : Crux Christi sacramentum veri el pronuntiati habet altaris, ubi per hostiam salutarem naturae humanor celebraretur oblatio. Le Christ offre In victimo qui sauve en offrant son humanité sur l’autel qui a été prophétisé, la croix. Là, le sang de l’agneau immaculé abolit l'antique prévari­ cation. .Serm., lv, 3. Saint Léon revient au même thème dans le Serm., ux, 5 : Crucifixus est ut, veterum victi­ marum cessante mysterio, nova hostia novo imponeretur altari, et crux Christi non templi esset ara, sed mundi. Rapprocher Serm., v. 3; lxiv, 3; Epist., cxxiv. 4; Cf. Rivière, op. cit., p. 267-268; sur la défaite du démon dans la rédemption, tbid., p. 408-412. La rédemption a profilé aux justes qui ont vécu avant la venue de Jésus-ChrisL Que l'on ne nous demande donc pas pourquoi la naissance du Sauveur s’est fait attendre tant de siècles cl ne s'est produite que in ultima mundi retate. En fait, sacramentum salutis humanæ nulla unquam antiquitate cessavit... Gratia enim Dei, qua semper est universitas justi ficata sanctorum, aucta est Christo nascente, non capta, si bien que non minus adepti sint qui illud credidere pro­ missum. quam qui suscepere donatum. Serm., xxm, 4. Même pensée, Serm., xxx, 7; ui. 1 ; i.xni, 2; lxvi, 1. Nous avons vu, dans la lettre à l’évêque d’Aquilée, qui est sa plus ancienne lettre, Epist., i, saint Léon s’élever avec force contre ce qui reste de pélagiens. Il veut que ces clercs hypocrites soient sommés de condamner les auteurs de leur erreur et quidquid in doctrina eorum universalis Ecclesia exhorruit, et qu’ils embrassent omnia decreta synodali a quæ ad excisio­ nem hujus hæreseos apostolicie Sedis confirmavit auc­ toritas. Ces mots pourraient s’appliquer au syllabus des autorités sur la grâce de Dieu émanées des anciens évêques du Siège apostolique, que nous avons vu annexé à la lettre du pape Celestin à Vénérius ct à ses collègues gallo-romains, el qui représente bien l'altitude de Rome dans les controverses sur la grâce, depuis le pape Célcstin. On suit saint Au­ gustin, mais on insiste sur la liberté humaine; quant aux problèmes de la prédestination ct de la prépotcnce de la grâce, on se réserve; on répudie toute indul­ gence envers Pélagc, Célestius el leurs disciples. Par ailleurs, le moraliste qu’est saint Léon parle le langage de la morale de l’effort ct de la liberté, comme si le fidèle n’avait pour sa vertu à compter que sur soi. Votre travail, par lequel vous résistez aux désirs charnels, est agréable au regard de Dieu cl précieux. Serm., iv,4. Pour autant que chacun soit justifié, chacun tant qu’il est dans cette vie. a de quoi pouvoir être meilleur : Qui non proficit deficit, ct qui nihil acquirit nonnihil perdit. Currendum ergo nobis est fidei gressibus, misericordiir operibus, amore justitia:... Serm., ux. 8. Aucun croyant ne peut s’exempter de la discipline chrétienne. Nous sommes dispensés de l’âpreté de la loi. voluntaria: tamen observantiae crevit utilitas. Plus de circonci­ sion. plus dc sacrifices, plus de sabbat. Mais les pré­ ceptes moraux de Γ \ncien Testament susblstcnt : In praeceptis moralibus nulla prioris testamenti decreta reprobata, sed euangelico magisterio multa sunt aucta ut perfectiora ct lucidiora essent dantia salutem quam promittentia Salvatorem Serm. lxiu, 5. Autant. Serm., xcn, 1. Pour remplir les préceptes de Dieu, il faut sc défendre par la sanctification de la continence contre le feu de tous les vices : il faut que notre redempta libertas, en s’abstenant des choses permises, apprenne à s’interdire les choses défendues. Serm., lxxxi, 1. L'esprit ne doit pas 287 LÉON Ier. LA DOCTRINE DE SAINT LÉON oublier son principatus et consentir aux concupis­ cences dc la chair. Serm., ni, 4. Dieu neminem fraudat mercede meritorum. Scrm., vue Pareil langage semblerait laisser peu de jeu à la grâce actuelle. La voici, au contraire, décrite en termes augustiniens. Que l’homme reconnaisse la dignité dc l’humanité, qu’il comprenne la simililutude et la ressemblance de Dieu qu’il porte en lui, et que les misères qu’il lient du péché commun â tous ne le découragent pas de compter sur la misé­ ricorde du Réparateur. Dieu l’a dit : Soyez saints parce que je suis saint, c’est-à-dire, Me digite, et ab iis qu;t rnihi displicent abstinete. Facite quod amo, amate quod facio. Et cum videtur esse difficile quod jubeo, ad Jubentem accurite, ut unde datur pneceptum prostetur auxilium : non negabo opem qui tribui voluntalem... Nemo quo mea sunt inefficaciter concupiscit : qui enim ad me tendit ex mei participatione me quærit. Serm., xav, 2. Si nous sommes d’accord avec Dieu, si nous voulons ce qu’il veut, si nous détes­ tons cc qu’il déteste, ipse jam pro nobis omnia bella conficiet, ipse qui dedit velle donabit et posse, ut simus cooperatores operum ejus. Serm., xxvi, 4. Le Seigneur a dit à scs disciples que sans lui ils ne peuvent rien faire : il suit de lâ que l’homme qui fait le bien tient de Dieu le commencement du vouloir et l’achèvement du faire, ex Deo habere et effectum operis et initium voluntatis. Serm., χχχνιιι, 3. Tout le morceau est remarquable. Rapprocher Serm., χπ, 1 : Dat (mise­ ricordia Dei) unde ipsi quoque quod operatur operemur, accendens scilicet mentium nostrarum lucernas et igne nos suæ caritatis inflammans. Et encore, Serm. m, 1 : Non dc nobis, sed de illo prœsumimus qui ope­ ratur in nobis. Dans le Serm., lxxix, 2. voir le com­ mentaire du texte Rom., xiv, 23 : Omne quod non est ex fide peccatum est. L’homme intérieur a beau être régénéré dans le Christ, in Christo regeneratus, et arraché aux liens de la captivité, il demeure aux prises avec les révoltes dc la chair, et tandis qu'il contient sa concupiscence il en connaît les révoltes. Serm., xc, 1. Notre nature changeante et mortelle, par suite du péché originel, renaît dans le saint baptême, mais reste encline au mal : elle serait corrompue par le désir charnel, si elle n’était fortiiiéc par un secours spirituel, quia sicul illi nunquam deest unde corruat, ita semper præsto est unde subsistat. Serm., xviiî, 1. Le temple que nous sommes ne peut être ni commencé ni achevé sans son auteur. Serm., xlviiî, 1. On serait heureux dc posséder dans le sacramcntaire que nous a conservé un ms. du vu· siècle de Vérone, et que l’on désigne communément sous le nom de Sacramentaire léonien, un sacramentaire romain contemporain dc saint Léon et peut-être pour une part son œuvre. Plusieurs prières de ce sacramentalrc. en particulier pour les jours de jeûne, ont avec les sermons dc saint Léon des rencontres qui ne sont pas fortuites. Ces rencontres n’ont pas échappé aux Ballcrini. Voir leur note sur Serm., lxxxii, 3 In natali apostolorum Petri et Pauli. Il s’en faut que le sacramentaire dit léonien soit d’un seul jet, d’un seul auteur, d’un seul temps, et ces rencontres tex­ tuelles n'impliquent pas nécessairement la collabo­ ration dc saint Léon. La matière du sacramentaire léonien est sûrement romaine, sans que le recueil ait rien d’un livre officiel. Edm. Bishop, Liturglca doru a, 1018, p. 40 et 56. En étudiant les sermons de saint Léon, nous avons eu l’occasion de signaler sa dévotion aux saints apôtres Pierre et Paul, à saint Laurent. Il croit à la protection des saints et que Rome leur a dû sa déli­ vrance au temps dc l’invasion de Gensérlc. Les saints wnt pour nous des modèles et des protections : Horum 288 divitias concupiscite et per bonam icmulationem ipsc­ rum ambite suffragia. Serm., xxxv, L Dieu nous donne en eux un exemple cl un secours, in quibus nobis et præsidium constituit et exemplum. Serm., lxxxv, 4. Que I on ne compare pas pour autant la mort des martyrs â celle du Sauveur : la mort des saints est précieuse au regard de Dieu, mais aucune ne saurait être rédemptrice : Acccperunt justi, non dederunt coronas, et de fidelium fortitudine exempla nata sunt patientia:, non dona justitia:. Serm., lxiv, 3. Dans les saints, nous honorons Dieu, nous aimons Dieu : In sanctis suis ipse honoratur, ipse diligitur. Serm., lxx, 5. On remarquera la sobriété dc cette doctrine, qui est si différente de la bonhomie popu­ laire du pape saint Grégoire. Sur le baptême, nous trouvons des allusions aux rites qui le constituent dans le Sermo,xxiv, 6: Demeu­ rez stables dans la foi que vous avez professée devant dc nombreux témoins, et in qua renati per aquam el spiritum sanctum accepistis chrisma salutis et signa­ culum vitæ æterna. Rapprocher Epist., cxxiv, 8. On reconnaît la cérémonie de la redditio symboli, si bien décrite pour Rome même chez saint Augustin, Conf., vin, 5, puis le baptême proprement dit per aquam, enfin Ponction du saint chrême, faite par l’évêque, en forme de croix sur le front de chaque baptisé, des exorcismes et des instructions. Epist. xvi, 6. Il est parlé ailleurs dc la renonciation au démon, Serm., i.vji, 5; i.xiv, G; lxvi, 3; dc la trina demersio, lxx. 4; Epist., xvi, 3. Le baptême solennel est admi­ nistré à Pâques, ù la Pentecôte aussi. Serm., i.xxvi, 1 ; Epist., xvi, 3. En cas dc péril de mort, on baptise en n’importe quel temps. Epist., xvi, 5. L’effet du baptême est de donner au baptisé l’in­ nocence de l’homme avant la chute. Omni homini renoscenti aqua baptismatis instar est uteri virginalis, eodem Spiritu Sancto replente fontem, qui replevit et virginem, ut peccatum quod ibi vacuavit sacra conceptio, hic mystica tollat ablutio. Serm., xxiv, 3. Même theme, Serm., xxv, 5, xxvi, 2. Parlant de la solennité de Pâques qui approche, où seront baptisés de l’un et dc l’autre sexe des milliers de vieillards, des milliers dc juvenes, des milliers de pueri, dans l’uni­ vers, saint Léon enseigne qu’à tous ces baptisés seront remis soit le péché originel, soit les péchés personnels. Nec abesse cuiquam vel proprium vel originate peccatum, ubi justificatio non meritis re­ tribuitur, sed sola gratiæ largitate donatur. Serm., xux, 3. Rapprocher Epist .lix, I : In baptismate.., contagio damnata vetustatis exuitur, ut efficiatur homo corpus Christi, quia et Christus corpus est hominis. Il n’est pas de péché ou d’erreur qui ne puisse sc réparer en cette vie : Dum in hoc corpore vivitur, nullius desperanda reparatio, sed omnium est oplenda correctio.Serm., xxxiv,5. Le pécheur qui perd le temps où H pourrait sc repentir, ne peut compter sur le pardon : qu’il recourre donc, quand il est temps encore, à la miséricorde divine : Dabit quod petitur, qui dédit unde peteretur. Serm., xxxvi, 4. Le carême est un temps de pénitence pour les chrétiens (pii, sans avoir de fautes graves â expier, sont cependant toujours imparfaits et pécheurs : l’image de Dieu que nous devons être, est un miroir qu’il faut constamment nettoyer de la poussière terrestre qui le salit cons­ tamment. Serm., xlîii, 3. Pareille exhortation, Serm., xuv, 1; xlv, 4; xlix, 1 et 4. L’aumône est un moyen d’effacer les péchés. Serm. xux, G. Les larmes sont un baptême Serm., lx. L Cependant le carême est spécialement le temps de la pénitence prescrite aux pécheurs coupables de fautes mortelles cf en instance de réconciliation (llta pars populi) quir lelhalium conscia peccatorum per reconciliationis auxilium festinat ad veniam. Serm., 289 LÉON 1«. LA DOCTRINE DE SAINT LÉON 290 1. La solennité de PAques verra leur réconci­ d’un évêque irrite, mais il y faut un jugement, et liation accomplie : Lapsos quoque et insidiarum un jugement qui ne frappe que le coupable. Epist., fraude deceptos, pirnilienltw lacrimis ablui ri [tortas x, 8. misericordia·. a postal ica clave reserante, ad remedia La célébration dc l’eucharistie est qualifiée par reconciliations admitti (diabolus videt). Serm , xi.ix, 3. ' saint Léon de sacrificii oblatio. Epist., ix, 2. il dit La pénitence désarme la justice de Dieu : Ultiones cri­ sacrificium offerre. J) dit rnissa. Ibid. minum picnilcnltœ remediis relaxantur. Serm,, xcii, 1. Parlant de l’invasion dc l’Église d’Alexandrie par Les préceptes qui Imposent des Jeûnes u toute Timothée Ælurc et la faction responsable du meurtre l’Église, par exemple aux Quatre-Temps,font que ces de l’évêque légitime Protérios, saint Léon écrit ; jeûnes pro litent A toute l’Eglise. Serm., lxxxviii, 2 Intercepta est sacrificii oblatio, defecit chrismatis sancti­ La prière commune dc l’Église est toute-puissante ficatio, et parricidalibus mantbus impiorum omnia se pour demander A Dieu la rémission des fautes dc tous : subtraxere mysteria. Epist., ci.xi, 5. Cee lignes et celles Plenissimo peccatorum obtinetur abolitio quando totius qui suivent sont un rappel du massacre de Protérios, Ecclesia· una est oratio et una confessio. Ibid,, 3. Grand assassiné le jeudi saint, 28 mars, dans le baptistère de spectacle que celui du peuple du Christ appliqué l’église dc Quirinos : Protérios offrait le saint sacrifice tout entier aux mêmes devoirs. Semblablement Serm., au cours duquel était consacré le saint chrême qui i.xxxix, 2. : Tune est e/Jlcacior sacratiorque devotio, devait servir au baptême des catéchumènes dans la quando in operibus pietatis totius Ecclesia· unus 1 vigile pascale. Il ne fut évidemment pas possible animus et unus est sensus : publica enim praferenda d’administrer le baptême, faute de saint chrême, sunt propriis, faute d’évêque, et omnia se subtraxere mysteria est Lc pardon de Dieu ne peut être obtenu que par une allusion A cette carence. la prière des évêques : Indulgentia Dei nisi suppli­ La chrismatio des baptisés leur confère un sacerdoce cationibus sacerdotum nequit obtineri. Ce pouvoir, comme le signe dc la croix qu’on leur impose leur en effet,a été donné par le Christ aux chefs de l’Église confère une royauté, allusion â un texte bien connu (priepost lis Ecclesiæ) qui donnent A ceux qui con­ de 1 Pctr., n, 9. Saint Léon peut dire : Omnes in fessent leurs fautes la pénitence à accomplir, confi- Christo regeneratos crucis signum efficit reges, sancti tentibus actionem pænitentiir, et quand ces pécheurs vero Spiritus unctio consecrat sacerdotes. Serm., iv, 1. se sont purgés par une salutaire satisfaction, on les Il dira encore, après avoir rappelé que le temps est admet A la communion des sacrements par la porte passé des figures, des ombres figuratives de l’ancienne dc la réconciliation, le Saint-Esprit coopérant cer­ Loi : Nunc et ordo clarior lenitarum, et dignitas am­ tainement au ministère des évêques. Epist., cvm, 2. plior seniorum, et sacratior est unctio sacerdotum. A l’évêque de Fréjus. Les pénitents qui meurent avant Serm., ux, 7. Rapprocher Serm., lxvi, 2: Nobiscum d’avoir été réconciliés, Dieu les réserve A sa justice. est signaculum circumcisionis (le baptême), sancti­ ibid., 3. En cas de péril urgent, on doit accorder ficatio chrismatum (la chrismation ou la confirmation), sans délai la réconciliation. Ibid., I. Le pécheur doit consecratio sacerdotum (l'ordination des évêques), être instruit du danger qu’il court A remettre sa nobiscum puritas sacrificii, baptismi veritas, honor conversion A la dernière heure. Ibid., 5. La rémission templi. Mais on ferait fausse route A chercher ici des péchés par les évêques s’exerce en vertu du une attestation dc l’existence d’une chrismation pouvoir des clés. Serm., v, 5. La lettre A Théodore de dans l’ordination des évêques A Rome. On sait que Fréjus est l’exposé le plus intégral que nous ayons le rite de l’onction, rite gallican, vient de Bretagne dc la discipline pénitcntielle au v· siècle : Léon en et n’est pas attesté avant le vp siècle. Léon distingue trois ordres hiérarchiques : l’épis­ fixe la nature pour 1 Occident, et il marque la disci­ copat, la prêtrise, le diaconat. On ne peut être promu pline occidentale de sa puissante empreinte. La participation A l’eucharistie est une communion A un ordre sans avoir passé par l’ordre précédent : au corps et au sang du Christ. Le Sauveur n’a pas ...Ne primum, aut secundum, aut tertium in Ecclesia repoussé Judas a corporis et sanguinis sui commu­ gradum quisquam laicorum ... ascendat, priusquam nione. Serm., ι.ιν, 3. A la dernière cène, mystica cena, ad hoc meritum per legitima augmenta perveniat. le Sauveur révèle A ses apôtres quelle est la vic­ Epist., xii, 5, lettre aux évêques dc Mauritanie. time qui doit être offerte à Dieu : Corporis et L’ordination des diacres, des prêtres, des évêques, sanguinis sui ordinans sacramentum, docebat qualis est précédée d’un jeûne : IIis qui consecrandi sunt Deo hostia deberet offerri. Serm., i.vm, 3. 11 leur donne jejunis et a jejunantibus sacra benedictio conferatur. L’ordination est célébrée le dimanche: on jeûne donc 1rs sacramenta de sa passion et de sa mort. Ibid., L Sur la croix, il offre son corps et son sang : Carna­ le samedi, mais on continue le jeûne jusqu'au matin lium sacrificiorum varietate cessante, omnes diffe­ du dimanche : Mane ipso dominico die, continuato rentias hostiarum una corporis et sanguinis sui implet sabbati jejunio, celebratur, Epist., ix. 1. Saint Léon oblatio. Serm., lix, 7. Voir Serm., xci, 3. un texte qualifie l’ordination dc tanta: benedictionis sacra­ classique : Sic sacra· mensa: communicare debetis, ut mentum. Ibid. Cc sera donc le dimanche que sc fera nihil prorsus de veritate corporis Christi et sanguinis l’ordination, en tenant compte que le dimanche com­ mence le samedi soir : Nunquam benedictio nisi in ambigatis. Hoc enim ore sumitur quod fide creditur, et frustra ab illis amen respondetur a quibus contra die resurrectionis dominica·, cui a vespera sabbati id quod accipitur disputatur. Allusion aux partisans dc initium constat ascribi. Ibid. Rapprocher Epist., Nestorius et d’Eutychès qui disputent sur l’humanité exi, 2. Pour le dire en passant, on voit IA comment du Sauveur. Pareil texte, Epist., ux. 2, à l’adresse peut s’expliquer l’usage . ('ependant, on notera que nulle part saint Léon ne paraît penser aux Églises établies au delà des frontières de l'Empire romain, et pas davantage aux missions à entreprendre auprès d?s barbares païens ou ariens. Suint Léon ne perd pas une occasion de dire aux évêques qu’il admoneste qu’il entend ne rien diminuer dc leurs droits. In nostram recurrit gratiam si Ecclesiiv sic regantur ut nullus querimoniis aditus reseretur, dit-il nux métropolitains dc 1’Illyricum oriental. Vous accepterez donc l’ordre que vous donne le Siège apostolique, nec vobis aliquid juris credatis imminui si tam prvsenhbus quam futuris rebus videatis ne illicitis prn-sumptionibus reseretur aditus praeca­ veri. Epist., v, t II assure les évêques de Viennoise que la charité du Siège apostolique ne leur a Jamais manqué, et s’il s'applique à mettre de l’ordre chez eux, c’est avec eux, communicato vobiscum labore. Epist., x. 2. Car la sollicitude de Borne, non sua quaerens, sed qua· sunt Christi, s’interdit de porter atteinte à la 297 LÉON 1«. LA POLITIQUE DE SAINT LÉON dignité Et Alcuin, tout dévoué à la cause pontificale, rappelle les canons de Syl­ vestre qui exigent soixante-douze témoins irrépro­ chables pour faire le procès d’un pontife; il se sou­ vient même (allusion à un axiome fameux) que le Siège apostolique a le droit de juger, mais ne peut être lui-même Juge Jnsuper et in aliis legebam cano­ nibus apostolicam sedem judiciariam esse non judi­ candam. Alcuin, Epist., cvm. P. L., t. c, coi. 325326. Pourtant, Arn avait donné à son ami de telles précisions sur les griefs faits au pape qu’Alcuin, pour éviter toute indiscrétion, avait cru devoir immédiatement brûler la lettre. Ibid., col. 327 A· A Biculphe, archevêque de Mayence, Alcuin donnait les mêmes conseils; mais il était bien obligé de cons­ tater qu’il y avait sur la culpabilité du pontife, et peut-être aussi sur la compétence de la commission d'enquête, d’assez vifs dissentiments parmi les délé­ gués royaux. Epist., cxxni, ibid., col. 358. A la cour de Charlemagne, on ne sc dissimulait pas non plus que l’affaire était plus épineuse qu’on ne l’avait cru tout d’abord. Sans doute, la commission avait expédié au roi le chef de l’émeute du 25 avril; mais il restait à tirer au clair la situation même du pape. Le roi sc décida à aller lui-même à Rome, à la fin de l’an 800; ct. sans doute, en s’y rendant, il nc pensait pas exclu­ sivement à l'affaire de Léon III; il est infiniment vraisemblable que d'autres projets se foimaient alors dans son esprit. Vne lettre adressée à Charlemagne par Alcuin, qui a dû recevoir quelques confidences du maître, indique assez clairement les diverses ques­ tions qui étaient alors pendantes : celle du pape, celle de l’empereur d’Orient (Constantin IV déposé et aveuglé par sa propre mère Irène); celle du roi lui-même ct de sa dignité. Tertia est regalis dignitas in qua ros Domini nostri Jesus Christi dispensatio rectorem populi christiani disposuit caderis prirjatis dignitatibus (le pape et l’empereur de Byzance) po­ tentia excellentiorem, sapientia clariorem, regni digni­ tate sublimiorem. C’est au centre de la chrétienté que tous ces problèmes peuvent et doivent se résoudre. Epist., xcv. ibid., col. 302. Sur les événements, si graves à tous égards pour l’avenir de l’Église. qui vont se dérouler à Rome en cette fin de l’an 800, nous sommes assez copieusement renseignés, tant par le Liber Pontificalis que par les divers annalistes francs. Les uns et les autres malheu­ reusement, s’appliquent davantage ù rapporter l'extérieur des événements qu’à en étudier les res­ sorts. A plus forte raison, nc songent-ils guère à en découvrir l'cnchatnemcnt ct la signification pro­ fonde. Cctte particularité explique la divergence des jugements. Charles, avons-nous dit. venait à Borne d'abord pour tirer définitivement au clair la question du pape Léon III. S’il jugea à propos de donner à la Justification du pontife une solennité tout à fait inattendue, c’est donc qu’il ne considérait pas les mesures prises au milieu de l'année par les commissai­ res royaux comme définitives. On remarquera néan­ moins que le pape en toute cette phase du procès, nc fait pas figure d’accusé; c’est comme chef de l’Église romaine qu’il se porte jusqu’à Nomentum (Montana) à la rencontre du roi, qu’il reçoit (.harles. le 21 novembre, sur les degrés de la basilique Saint- 307 LEON 111 308 de juridiction devant qui l'on pût porter une cause Hcrre. Π est donc présumé pape légitime. Toutefois, strictement ecclésiastique, il restait néanmoins que, le lrr décembre, devant le synode Imposant rassemblé d’après l’ancien droit impérial romain, les tribunaux dans la basilique valicanc, · le roi révéla à tous les ordinaires connaissaient de tous les crimes de droit raisons de sa venue à Home, inter quir oel maximum commun, homicide, adultère, lé.se-majvslé, quel que net difficillimum erat quod primum inchoatum est, fût le rang de l’accusé,et Mgr Duchesne fait très jus­ de investigandis videlicet qua pontifia objiciebantur criminibus. · Annat. Eginhardi ct Annat. Lauris, tement remarquer que « tant qu’avait duré le régime impérial, le pape n’avait joui à cet égard, d’aucune map, P. L., L αν, col. 460 ct 459. Qui dit enquête, exemption. » Op. cil., p. 86. Il est surprenant d’ailleurs dit tribunal compétent. A en croire le Liber Pontificatis, les dignitaires ecclésiastiques sc seraient aussi­ que cet auteur ajoute immédiatement ; « Mais main­ tenant (à l’époque de Léon III) la situation n’était tôt récriés qu’ils n’avaient pas le droit de juger le plus la même. Le pape était souverain; on ne juge Siège apostolique, qui est le chef de toutes les Églises pas un souverain. » Nous conclurons, au contraire: de Dieu. C'était cc que, plusieurs mois auparavant. « Puique Léon III reconnaît lui-même que Charle­ Alcuin avait représenté à Arn de Salzbourg. Les anna­ magne est venu à Home, propter hanc causam audien­ listes francs donnent, au contraire, l'impression qu’il dam, c’est donc que la souveraineté du pape dans le y eut au moins un simulacre de procès, en ce sens que l’on convoqua les accusateurs à comparaître ct à domaine pontifical, de si récente création, n’est pas aussi indépendante qu’il semblerait tout d’abord. » soutenir leur plainte. Mais ceux-ci se dérobèrent : nullus corumdem criminum probator esse uoluit. «Ainsi Bref, la purgatio de Léon III ne nous apparaît pas le pape demeurait en face d’une accusation que per­ comme devant donner au Siège apostolique un lustre particulier ct nous sommes maintenant tout à fait sonne ne pouvait ni prouver, ni écarter. Il se décida à se justifier par serment, procédé en faveur duquel d’accord avec Mgr Duchesne quand il écrit : « En on pouvait alléguer des précédents plus ou moins dépit de toutes les réserves faites, le pape avait juré légendaires, et qui, s’il impliquait une certaine dose et tout le monde voyait que, s’il avait juré, c’est que le roi Charles l’estimait nécessaire. Le pauvre Léon d’humiliation personnelle, ne mettait cependant en cause aucun principe, ne répudiait aucune prétention.» faisait en somme petite figure ù côté de son protec­ L. Duchesne, Les premiers temps de l’État pontifical. teur. Il était clair que c’était par la grâce de celui-ci, p. 86. Dans une nouvelle séance synodale tenue â ct par sa grâce seulement, qu’il continuait â régner Saint-Pierre, le 23 décembre, le pape monta ù l’ambon sur les Romains. » Op. cit., p. 87. portant les saints évangiles et jura qu’il n’était pas Le surlendemain toutefois. Jour de Noël de l’an 800, coupable des crimes qu’on lui reprochait. Le texte le pontife réhabilité reprenait tous ses avantages. de cette purgatio s’est conservé : « On a entendu Dans cette même basilique vaticane, devant le lomdire, on a divulgué en bien des lieux, comment des I beau de saint Pierre, il plaçait sur le front de Charle­ hommes pervers sc sont insurgés contre moi, ont magne le diadème impérial ct le faisait acclamer par voulu me mutiler (debilitare) et m’ont imputé des le peuple romain : « A Charles, très pieux, Auguste, crimes énormes. Pour ouïr cette cause, le clémcntisshnc couronné de Dieu, grand et pacifique empereur, et sérénissime seigneur, ici présent, le roi Charles, vie ct victoire! · D’après le Liber Pontificalis, cette est venu en cette ville avec son clergé ct ses grands. acclamation « fut répétée par trois fois devant la C’est pourquoi, moi, Léon, pontife de la sainte Église sainte confession du bienheureux Pierre apôtre, avec romaine, n’étant jugé ni contraint par personne, Invocation de plusieurs saints. Ainsi le roi Charles mais spontanément ct volontairement, je me purifie fut établi par tous empereur des Romains. Ensuite ct me juge en votre présence devant Dieu qui connaît de quoi le pontife oignit de l’huile sainte Charles ma conscience, devant scs anges, devant le bien­ fils du roi. » Les Annales Lauriss. et les Annales heureux Pierre, prince des apôtres, dans la basilique Eginhardi ne parlent pas d’onction pour le fils de de qui nous voici (ct déclare) que ces choses crimi­ l’empereur, elles font seulement remarquer qu’après nelles et scélérates que l’on m’impute, je ne les les invocations aux saints (laudes) le pape adora ai ni perpétrées, ni ordonné de les perpétrer; Dieu le nouvel empereur à la manière des anciens princes; m’en est témoin au jugement de qui nous viendrons ct « dorénavant délaissant son nom de patrice, Charles un jour cl en présence de qui nous sommes. Ceci, je fut appelé empereur et Auguste. » P. L., t. αν, le fais spontanément ct volontairement (mea spon­ col. 459 ct 460. A lire ces deux témoignages indé­ tanea voluntate), pour détruire tout soupçon non point pendants du Liber Pontificalis et des Annules, il que les canons le prescrivent ou que je veuille par semble clair que la cérémonie sc déroula suivant là (créer un précédent) et imposer celte coutume dans un plan convenu à l’avance. Nul effet de surprise ; la sainte Église ù mes successeurs ou Λ mes frères chacun sait le rôle qu’il doit Jouer : le pape, la foule, dans l’épiscopat ■ Texte en de nombreux recueils; la schola cantorum, l’empereur lui-même. El si le on le trouvera notamment dans Yves de Chartres, détail du cérémonial a été ainsi préalablement établi, Decret . part. v. c. 313. P. L., I. ci.xi, col. 421 On voit il va de soi que le fond même de la question, à savoir que le pontife multiplie les précautions pour éviter la restauration en faveur de Charles de ΓEmpire que son geste paraisse imposé, ou qu’il puisse être d’Occidcnt, a fait l’objet de conversations suivies invoqué plus lard comme un précédent. Or, une géné­ entre le pape ct le souverain. Resterait à savoir qui ration ne passera pas, que le pape Pascal Ier ne soit des deux a eu l’initiative de ccl acte considérable. contraint par l’empereur Louis le Pieux à une dé­ Ainsi posée la question ne comporte qu'une seule marche analogue JafTé, Degesta, p. 320. réponse ; l’initiative vint de Charlemagne. Le roi Cc procès de Léon III. amène quelques réflexions des Francs n'était pas homme â se laisser Imposer qui ne sont pas sans intérêt au point de vue de Γhis­ une démarche de cette importance et cc n’était pas toire du droit public ecclésiastique. Qu’en choses le malheureux Léon, lequel sc débattait depuis dixstrictement religieuses le pape pût être Jugé par huit mois dans une situation sans issue, qui était capable de promouvoir un tel dessein. Il n’est pas un concile, cela paraissait impossible aux canonistes impossible que, c contenta, semble-t-il, de ces explications; mais la façon dont on avait procédé lui déplut à coup sûr. Sans être mauvaises, les rela­ tions entre Léon IV et l’autorité impériale furent toujours un peu tendues. D’ailleurs, cc fut moins avec Lothalre que Léon eut affaire qu’avec son ills Louis II, roi d’Italie, puis couronné empereur en 850, seul titulaire de la dignité impériale, après la mort de son père en 855. Le plus pressant, pour Léon IV, était de mettre Home à l’abri de nouvelles insultes. Les Sarrasins qui avaient pillé Saint-Pierre en 816, méditaient de nouvelles incursions. En 818, ces corsaires reparais­ sent & l’entrée du Tibre; heureusement, une flotte d’Amalfl et de Gactc put leur barrer la route : la tempête fit le reste, mais il y eut à Home quelques moments d’angoisse. Aussi Léon IV pressa-t-ll de tout son pouvoir la restauration de la vieille enceinte d’Auréllen; en même temps, il mit à exécution le projet déjà formé, dit-on. sous Léon III, et précisé par un capitulaire Impérial de décembre 816; il s’agissait d’entourer la basilique vaticanc et ses dé­ pendances d’une enceinte continue, qui, par le château et le pont Saint-Ange irait se rattacher aux fortifications de la ville proprement dite. C’est ainsi que le pape attacha son nom à cette cité léonine qui. pendant tout le Moyen Age, mettra Saint-Pierre à l’abri des coups de mains. La dédicace de cette enceinte fut célébrée, comme celle d’une église, le 27 juin 852. Au même moment. Léon relevait les fortifications d'IIorta et d’Amérla. celles encore de Porto, où il installait des Corses chassés de leur Ile par les invasions sarrasines; il abritait dans une cité nouvelle, celle de Léopolis, les habitants de Ccntumccllæ (Civita-Vecchia) trop exposés aux attaques des corsaires. Bref, il s’efforçait de mettre en état de défense Home et sa grande banlieue. En tout ceci d’ailleurs, il agissait en administrateur indépendant, mais sous le haut contrôle de la puis­ sance impériale comme le Liber Pontificalis l’indique à plusieurs reprises. Malgré tout, les sujets de froissement ne man­ quaient pas entre le pape et l’empereur. On saisit dans la correspondance échangée entre eux des plaintes relatives aux missi impériaux. Voir Jaffé, n. 2602, 2610. Léon se vit contraint de sévir contre plusieurs d’entre eux. Jaffé, n. 2627, 2628, 2638. 2639. 2613. 2616. Γη jour de juin 855, on vit même l'empereur Louis II arriver à Home sans s’être fait annoncer; il venait faire personnellement une enquête sur divers propos qui se seraient tenus dans l'entourage pontifical. On y aurait parlé, disaient de méchantes langues, du protectorat franc en termes méprisants; on serait allé Jusqu’à insinuer qu’il vaudrait mieux s’entendre avec le basileus. Les gens qui avaient colporté ce bruit en furent pour leur courte honte. L’émotion néanmoins (pie ressentit Louis H montre que l’empereur n’était pas très rassuré sur le loyalisme du pape. Les textes relatifs à cet incident 314 se trouvent dans le Liber Pontificalis, p 134. Le pape d’ailleurs avait contre Louis un grief très sérieux : la protection dont l’empereur semblait couvrir un person­ nage qu’à tort ou à raison le pape considérait comme un rival dangereux, et qui n’est autre que le célèbre Anastase le Bibliothécaire. Léon, en 8-18, avait dû, contraint par des influences puissantes, ordonner prêtre cet Anastase et lui confier le titre de Saint-Marcel. Dès Γannée suivante, le nouveau cardinal disparaît de Home, et toutes les somma­ tions qui lui seront faites par Léon IV, au synode de Home en décembre 850, à celui de Bavcnne en mai 853, à un autre encore tenu à Borne en décem­ bre de la même année, seront impuissantes à faire revenir le fugitif. Or, si l’on songe qu’à la mort de Léon, l’autorité impériale n'aura rien de plus pressé que de faire élire Anastase comme rival du pape Benoit III, on peut difficilement échapper a l’idée que l’empereur Louis, à qui Léon IV a réclamé vai­ nement l’extradition d’Anastase, tenait celui-ci en réserve, pour faire monter, en la circonstance favo­ rables. un sujet plus maniable sur le trône de saint Pierre. La politique proprement ecclésiastique de Léon IV est inspirée par un sentiment très vif de la dignité suprême de l’Église romaine et de son droit à com­ mander à toutes les Églises. Les plus puissants dignitaires ecclésiastiques ont à compter avec un pape aussi pénétré de son pouvoir. Hincmar de Heins, encore au début d’une carrière qui sera fertile en incidents de toutes sortes, voir t. vi, col. 2482, sc voit refuser le titre de vicaire apostolique pour les Gaules, qu’avait réclamé* pour lui l’empereur Lo­ thalre· Jaffé, n. 2607. 2608; le pape lui reproche des sentences d’excommunication portées a la légère; ibuL, n. 2914» 2618. 2619, et lui rappelle au besoin l’irrégularité des actes qui l’ont fait arriver au siège archiépiscopal. Il refuse d’approuver la sentence du concile de Soissons (avril 853); l’affaire des prêtres ordonnés par Ebbon serait reprise à nouveau en pré­ sence d’un envoyé pontifical, et nul n’aurait pouvoir d’empêcher les condamnés du concile de faire appel s’ils le désiraient, au siège apostolique; dans cc cas, Hincmar devrait les accompagner à Borne, ou du moins s’y faire représenter. Jaffé, n. 2631, 2632. On sait que Benoît III donnera finalement raison à Hincmar. On trouverait, d’autres exemples de la raideur de Léon IV à l'égard des dignitaires ecclé­ siastiques dans Jaffé, n. 2601 et 2604, 2623. 2628. Il y aurait aussi intérêt à étudier de près les rapports entre le Saint-Siège et Noménoé, duc de Bretagne, lequel, pour mieux assurer son indépendance au point de vue temporel, veut détacher la Bretagne du ressort métropolitain de Tours. Les évêques bretons refusent : le duc les accuse de simonie et les dénonce à Borne, en posant d’ailleurs la question d’une ma­ nière très générale. Léon IV répond lui aussi, d une manière très générale sur le grief de simonie, mais prend des mesures protectrices contre les évêques attaqués. Jaffé n. 2600. On sait que la question de l’origine des Eausses-Decrétales est intimement liée à ces entreprises de Noménoé. Voir t. iv, col 218. Avec Constantinople, les relations n’étaient pas très cordiales. Le patriarche, saint Ignace, ayant eu à se plaindre des agissements de Grégoire Asbestos, archevêque de Syracuse, en résidence à Constanti­ nople. avait fini par condamner cc prélat brouillon et ses partisans. Voir t vu, col. 711. Nous ne savons si Grégoire interjeta appel à Borne, mais il est cer­ tain que Léon IV Intervint et. dans une lettre assez raide, reprocha au patriarche de n’avoir pas donné connaissance du procès au Siège apostolique. Les prédécesseurs d’Ignace, disait Léon, ont toujours 315 LÉON IV — LEON VU observé la règle suivant laquelle il faut en toute promptitude faire connaître à Home les questions liti­ gieuses qui sont soulevées dans l’Église d’Oricnt. Vos autem prodictorum virorum sine conscientia nostra congregatis episcopis depositionem perpetrastis quod absentibus nostris tegatis vel litteris nullo de­ buistis explere modo, Jaffé, n. 2629, n. 2651. Ignace écrit alors pour demander que Borne confirme le jugement porté. Léon répond en évoquant les deux parties à son tribunal. Jaffé n. 2661. Durant ces tractations, Ignace, sans doute pour faire montre de sa déférence, envoie à Home un pallium surhuméral. Le pape le remercie de scs bonnes intentions, mais ne peut s’empêcher de lui faire remarquer la bévue commise. 11 ne peut accepter cc pallium : Non est mos istius Ecclesiir, cum magistra et caput omnium rideatur ecclesiarum rxislerc, aliunde pallium eroga­ tum accipere sed per totam Europam ad quod dele­ gatum est tradere. Jaffé, n. 2647. Léon IV s’efforça de restaurer la discipline ecclé­ siastique, soit par des décrétales adressées à diverses Églises, soit par des mesures prises en synode. Le plus important de ces actes est celui qu’il envoie aux évêques de Grande-Bretagne en réponse â diverses questions. Parmi les solutions qu’il donne on remar­ quera celles qui ont trait aux empêchements de mariage et spécialement à l'empêchement de rapt, à l’aliénation des biens ecclésiastiques, à la loi de l’abstinence. Cette pièce sc termine par l'énumé­ ration des canons conciliaires et des décrétales (reguhe decretalium) qui peuvent faire loi. Jaffé, n. 2599. Une consultation juridique qu’il donne à Galerius, évêque de Tripoli, relativement à la pra­ tique de la discipline pénitentielle ne manque pas d’intérêt. Les ressortissants de cet évêque se sous­ trayaient volontiers à la pénitence publique, sous prétexte que l’état de pénitent impliquait renoncia­ tion aux droits conjugaux (cc qui est, en effet, l’an­ cienne discipline). Léon répond en déclarant que la pénitence est absolument nécessaire à tout chrétien pour tout acte illicite mais que, par contre : conju­ gium legitimum nulli orthodoxorum pienitcnttam sus­ tinenti solvere licet. Jaffé, n. 2610. Léon, d’ailleurs, était parfaitement d’avis que les règlements disci­ plinaires n’avaient rien d’immuable. Cf. Jaffé, n. 2650. On notera également son désir de voir s'imposer partout le chant grégorien. Jaffé, n. 2651. Les collections conciliaires ont conservé le procèsverbal sommaire d’un grand synode tenu à SaintPierre en décembre 853 où furent renouvelés les décrets relatifs à la discipline ecclésiastique pris par Eugène 11 en 82G; quatre autres canons y furent ajoutés. En somme, le pontificat de Léon IV peut compter parmi les plus honorables et prépare dignement celui de Nicolas l,r (858-867). Sans entrer en conflit avec le pouvoir impérial, le pape sut garder assez d’indé­ pendance pour étendre à toute la chrétienté sa sollicitude. Léon IV mourut le 19 juillet 855, très peu de temps après la visite Inopinée qu’avait faite ï Borne l'empereur Louis IL C’est la date ù laquelle son nom figure au Martyrologe romain. Sot ko.s. — Le Liber Pontificalis, édit. Duchesne, t n, p 106-134. donne une notice contemporaine très détaillée sur certains points. — Des fragments du registre de !>un IV ont été conservés dans 1» Collection Britannique de canons, du British Museum, Addit . SA7J, ils ont été publiés par Ewald duns le .Vrwes Archio, t. v, p. 375 sq , en voir le dépouillement dans Jaffé, Regesta, t. î, p. 329339, qui permettra de retrouver les textes fort dispersés dans Mansi et Migne O dernier a rassemblé «laits P. L . t rxs. col. 655-674, d’après Mansl, un certain nombre d’Ep(*P>br et decreta — Textes conciliaires dans Mansl, Conetl. t xiv — Voir aussi, Ada Sanctorum, juillet, t. tv, p. 302-326. 316 Travaux. — Les mêmes que pour lion 111: Gregorovius, t. ni, p. 89-111 ; Langen, t. Il, p. 828-844; Duchesne, p. 109-116. E. Amann. 5. LÉON V, pape en 903. Desservant d’une église située au lieu appelé Priapi, aux environs d’Ardéc, Léon bien qu’il ne fût pas cardinal, fut appelé à la fin de juillet 903 à remplacer le pape Benoit IV. Auxilius le représente comme un homme de Dieu, laudabilis oitic et sanctitatis, (xs qualités ne le défendirent pas contre une révolution de palais : au bout d’un mois, un prêtre romain, nommé Chris­ tophe, le renversa, le jeta en prison et prit sa place. Voir Christophe, t. n, col. 2118. L’usurpateur ne tarda pas d’ailleurs à rejoindre en prison sa victime. Sergius, qui avait clé évincé en 898, lors de sa com­ pétition avec Jean IX, sc débarrassa de Christophe, par le même moyen expéditif; d’après Auxilius il laissa macérer quelque temps les deux victimes en prison, puis mit fin à leurs tourments par la mort, duro domans ergastulo vitam eorum cruda macera­ tione decoxit ac. tandem miseratus diro martyrio finiri compulit. —Une légende bretonne a pris prétexte de cc que Léon V est appelé forensis (c’est-à-dire n’ap­ partenant pas au clergé romain) pour prétendre que cc pape n’est autre que suint Tugdual, patron de Tréguicr. qui, venu à Borne en pèlerinage, y fut élevé, sous le nom de Léo Briligenu au souverain pontificat. Liber Pontificalis, t. n, p.234; Jaffé, Regesta, 1.1, p. 444; Watterlch, Pontificum romanorum vltic, t. i, p. 660, η. 1 ; Dümmlcr, Auxilius und Vulgarius, Leipzig, 1866, p. 60 et 135; L. Duchesne, Les premiers temps de l'Etat ponti­ fical, p. 160 sq. E. Amann. 6. LÉON VI, pape de juin 928 à février 929. — Marozie, lu fille de Théophylacte cl de la première Théodora, s’élalt débarrassée par la force de Jean X, Jugé trop indépendant. Voir ci-dessus, l. vin, col. 617. A lu place de cc pontife, qui ne larda pas à mourir dans sa prison, elle fil consacrer un certain Léon, fils du primicier Christophe. Il reste de cc pape, en­ tièrement a la dévotion de Marozie, une lettre adressée aux évêques de Dalmatic pour les contraindre à respecter les droits de l'archevêque de Spnlato. Liber Pontificalis, t. n, p. 242; Jaffé, Regesta, 1.1, p. 453; Wutterich, Pontificum romanorum vitir, 1.1, p. 33. E. Amann. 7. LÉON VII, pape de janvier 93<> à juillet 939. — A la mort de Jean XL Albéric, qui, depuis 932, régnait à Borne en maître absolu, fit consacrer un romain, nommé Léon. Elodoard, dans ses Annales, ad an. 936, le désigne sous le nom de servus Dei. Comme d’ailleurs dans un privilège accordé ù Odon de Cluny, Jaffé, n. 3606, Léon parle de saint Benoit comme de · notre excellent père », « notre bienheureux père », Mabillon en a conclu avec quelque vraisem­ blance que cc pape avait appartenu à la famille bénédictine. Elodoard, dans ses vers sur les papes, fait un grand éloge de la piété et de la libéralité de celui-ci, qui fait contraste avec les vices de plusieurs de scs prédécesseurs. 11 est certain, d'autre part, que cc pape favorisa, pour autant qu’il était en lui, les premières tentatives de réforme monastique, dont Odon de Cluny avait pris l’initiative, en quoi, d’ailleurs, il ne faisait que seconder les vues d’Albéric. Mandé à Home par Albéric, ou venu de son propre chef, Odon, en 936, fut chargé de la haute direction des monastères de Borne cl des environs. Presque tous les actes de ce pontificat qui nous sont conservés se rapportent à des privilèges de divers ordres accor­ dés à des monastères. Par là, Léon VII a préparé la réforme de l’Église qui commencera un siècle plus 317 LÉON VH — LÉON VIII tard. On remarquera aussi la lettre par laquelle Léon V11 constitue l’archevêque de Mayence,Frédéric, son vicaire et son représentant pour toutes le· ré­ gions de Germanie, avec pouvoir de corriger les évêques, prêtres, diacres ou moines, qui s’écarteraient du droit chemin· Jafïé, n. 3813. Libre Pontificalis, t li, p. 211; Jnfïé, Itcgcsta, t. f, p. 155457; Watterich, PiniU/Icnni romanorum i>itæ,l. ι. p. 33-31, et p. 070*071; Mnblllon. Annales ordinU S. Brnrdirti, t. ill, p. 708, Acta Sanctorum ordinis S. B., »nec v, p. 907. E. Amann. 8. LÉON VIII, pape du 6 décembre 963 à mars 965. — li fut substitué au pape Jeun XII, déposé dans les circonstances que l’on a (fltes plus haut. Voir Jean XII, t. vm, col. 621. Nous ne reviendrons pas ici sur l’irrégularité de la procédure instituée contre Jean XII; elle semble flagrante. On comprend donc que Baronlus et Pagi considèrent Léon VIII comme un antipape. Outre ce vice, la consécration de Léon fut entachée d'une autre irrégularité. Fonctionnaire de la curie pontificale, curialis, où il remplissait le rôle de protoscriniairc (archiviste), le nouvel élu était simple laïque; il reçut tous les ordres jusqu’au presbytérat inclus, le même jour, et fut consacré évêque le lendemain. Get te accession d’un néophyte avait toujours été considérée comme interdite Créature d’Otton Ier, Léon ne pouvait guère trouver d’appui que dans l’empereur, dont il dut mériter la protection par la plus entière obéissance. Il est vraisemblable que, dès le moment de son élection, il prêta au souverain un serment de fidélité, qui consacrait la vassalité de l’Église romaine par rapport au César germanique. C’est à ce moment sans doute, que le Privilegium Otlonis, c’est-à-dire le traité conclu entre le pape Jean XII et l’empereur, reçut la modification importante dont nous avonsparlé plus haut, et prit la forme qu’il a gardée dans l’exemplaire conservé aux Archives du Vatican. On y inséra la clause que, dorénavant, aucun pape ne serait ordonné avant d’avoir prêté, devant les missi impériaux et le peuple un serment conforme à celui que domnus ci fenerandus spiritalis pater noster Leo sponte fecisse dinoscitur. Du moins, c’est ainsi que nous expliquons, à la suite de Mgr Duchesne el de Hauck, cette phrase un peu mystérieuse du Prini· legium. Quoi qu'on en pense, d’ailleurs, l’altitude de Léon, dans la circonstance, consacra pour long­ temps, la mainmise de Fcmpcreur sur les élections pontificales. On dira, tout à l’heure, comment un faussaire du siècle suivant trouvera le moyen de traduire en des textes plus explicites encore l’abdi­ cation du pape impérial. Léon VIII ne resta pas longtemps paisible possesseur, du siège usurpé. Sitôt qu’Otton eut quitté Home, Jean XII cul vite fait d’évincer son compétiteur, cl de faire proclamer par le synode, dont nous avons analysé les pièces, la nullité de la consécration de Léon, des actes accomplis par lui el spécialement des ordinations qu’il avait données aux Quatre-Temps de décembre. Jean XII mourait peu après, 1 I mai 961. Aussitôt les Romains, sans s’inquiéter de Léon, réfugié au quartier général de l’empereur, élisent le diacre Benoît, qui devient le pape Benoît V. Γη mois plus tard, après un siège très court, Otton ren­ trait dans Rome et réinstallait son pape au Latran. Le 23 juin 961. un synode tenu en présence de l’empe­ reur et dont Liutprand nous a conservé assez exacte­ ment la physionomie, déposait du pontificat et du presbytérat le malheureux Benoit V, que l’on con­ sentait à laisser à son rang de diacre. Expédié à Hambourg, où il est confié à la garde de l’archevêque, Benoît y mourra deux ans plus tard. S’appuyant sur la relation de Liutprand, qui nous montre Benoît V 318 se proclamant coupable : se perçasse, se sanclrr Bomanæ Sedis invasorem esse, se dépouillant luimême du pallium et remettant a Léon VIII le bâton pastoral, pontificalis ferula, certains auteurs ont conclu que Benoît V avait réellement et librement abdiqué, et que dès lors, Léon VIII fut le pape légitime A partir de cc moment, quoi que l’on puisse penser des origines de son pontificat. C’est affaire d'appréciation. Léon VIII mourut d'ailleurs moins d’un an après ces événements, entre le 10 février et le 13 avril. C’est dans le synode, où fut prononcée la déchéance de Benoit V, que Léon VIII, s’il fallait en croire cer­ tains documents, aurait abdiqué, entre les mains de l’empereur, tous 1rs droits temporels et spirituels de l’Église romaine. Jafïé, n. 3704-3707 Un île ces documents. Jafïé, n. 3707, déjà connu de l’historien Thierry de Niem. et que l’on trouvera dans les Monum. Germ, hist., Leges, t. n b, p. 168, est relatif â la cession du domaine pontifical à Otton et à scs successeurs. Les territoires concédés au SaintSiège par Charlemagne, Pépin, et même antérieure­ ment par le roi lombard Aripcrt et l’empereur Justi­ nien. passeront sous la domination du roi des Romains. Mention détaillée est faite de tous les duchés, villes, châteaux, domaines et monastères ainsi abandonnés. Quiconque enfreindra cette ordonnance s’expose à l’indignation du bienheureux Pierre, est passible des peines portées par la loi Julia contre le crime de lèscmajesté, à savoir la confiscation des biens et la peine capitale. Suivent les signatures des membres du concile, archevêques et évêques suburbicaires et consuls. Baronlus s’est donné la peine de relever par le menu les grossières invraisemblances dont fourmille cette pièce, el les innombrables erreurs que l’on peut relever soit dans la description géogra­ phique des territoires cédés, soit dans la liste des signatures. Cette argumentation a convaincu les éditeurs des Monumenta Germaniæ, pour lesquels il n’est pas douteux que nous ayons ici affaire à un faux, fabriqué à l’époque de Henri IV ou de Henri V. et destiné à contrebalancer l’effet de docu­ ments adverses mis en avant par les partisans du pape. Deux autres pièces ont suscité de plus difficiles controverses. La première déjà connue d’Yves de Chartres, qui l’a insérée dans la Panormia, L VIH. c. cxxxvi, d’où elle est passée dans le Décret de Graticn. 1, (list I.XH I. c. 23. sc donne pour une ordon­ nance du pape Leon, préalablement soumise à un concile du Latran et qui traite tam de romano imperio quam de Apostolica Sede ac dignitate patriciatus, quam de investitura episcopatus. Renouvelant les concessions jadis faites à Charlemagne par le pape Adrien, Léon concède à Otton, et à ceux qui lui suc­ céderont à perpétuité, le titre de patrice romain, le droit de choisir son successeur, celui de nommer le pape, Sedis apostolica pontificem ordinandi, ainsi que les archevêques et évêques. Ceux-ci devront tous recevoir l’investiture du roi. avant de pouvoir être consacrés par qui de droit, sauf un certain nombre de dignitaires pour lesquels l’empereur concédera au pape ou aux archevêques le droit d’investiture. Quant à la nomination aux évêchés, elle passe toute aux mains du roi : nul n’aura le droit de nommer soit le pape, soit un évêque, en dehors du roi des Romains « à qui nous attribuons cc pouvoir ·. Un évêque élu par le clergé et le peuple, ne peut être consacré sans l’approbation et l’investiture du roi. Quiconque ira contre ce décret, encourra l’indigna­ tion du bienheureux Pierre el sera passible d’excom­ munication. sans préjudice d’autres peines tempo­ relles. 319 LÉON λ III LÉON IN 320 C’est faire encore beaucoup d’honneur â ces pièces Or, cn 1858, Hoss a fait connaître, d’après un ms. de Trêves, une forme beaucoup plus complète que d’y chercher même un semblant d’authenti­ de ce document. Die Papshvahl tinter den Otlonen, cité. Les historiens les plus récents s'accordent à Fribourg-cn-B., 1858. Urkundcn, p. 147-166. La y voir tout simplement des faux exécutés à l’époque du conflit entre Henri IV et Grégoire VIL C’est la pièce publiée par lui diffère surtout du document précédent cn cc qu'elle contient une narration assez position de Hauck, dans l’art. Leo VIII dc la longue des événements qui ont amené le pape Healencyctopâdie protestante ; ce même auteur, dans Léon VIII à faire cette concession, et surtout en ce sa Kirchengeschichte Deutschlands, t. in, n'y fait qu’elle justifie par des considérants d’ordre histo­ même pas allusion. Mgr Duchesne, qui ne croit pas rique et théologique les privilèges accordés à l'empe­ non plus Λ l’authenticité, fait observer néanmoins, reur. Tous savent, dit le texte, que le droit ainsi avec sa finesse coutumière, que ces pièces apocryphes concédé au César n’est pas nouveau. Honorius l*r correspondent assez bien à ces chartes dc donation en a fait usage lors de la compétition entre Eulallus : que les moines sc croyaient en droit dc fabriquer, et Boniface Ier et l'Ancicn Testament ne montre-t-il après coup, pour remplacer des originaux authen­ pas les grands prêtres institués par les rois ? Un tiques, mais disparus. En fait, les rapports entre certain nombre de textes conciliaires, qui prescrivent l’Eglise et l'État que ccs documents font consacrer le respect des pouvoirs établis appuient cette démons­ par Léon VIII, sont précisément ceux qui ont joué tration. A deux reprises enfin, le document insiste dans la période qui va de 960 à 1060. Les premiers sur le fait que les Bomains ont fait librement cession temps de l'État pontifical, p. 181, note. Qu’elle ait dc leurs droits relatifs à l’élection pontificale. été réalisée par un document explicite, ou qu’elle Avant la découverte de Floss, beaucoup d’histo­ se soit manifestée seulement par les faits, l’abdication riens, à la suite de Baronins, Annales, ad an. 961, de la papauté entre les mains de l’empereur est une n. 22 sq., et dc Pagi, ibid., n. 6. avaient considéré réalité, hélas, trop certaine. le texte inséré par Gratien comme un faux. D’autres Mêmes sources que pour le pontificat de .lean XII: restaient hésitants : les éditeurs des Monumenta fai­ saient remarquer que la forme extérieure du docu­ Liutprnnd, De rebus gestis Ottonis, dans Afon. Germ, ment était dc nature à éveiller les soupçons, niais hist.. Script., t. in, p. 3IO-316, dans P. L., t. cxxxvi, que pourtant, les concessions, soi-disant faites par col. 837-910, et dans Watterich, Ponti/, rom. vitir, t. i. p. 49-63; Liber Pontificalis, édit. Duchesne, t. Π, p. 246Léon VIII à Olton, n’avaient rien d'extraordinaire 250. — Le texte des concessions faites par Léon dans et n’étaient que la traduction en règles juridiques Afon. Germ, hist., Leges, t. π b, p. 166, sq., reproduit d’usages qui avaient eu force de loi jusqu’au milieu dans P. L , t. cxxxiv, col. 992, sq., et dans Watterich, du xi· siècle. D’autres historiens enfin, sc rangeaient ibid., p. 675 (texte dc Gratien), p. 679 (restitutions terri­ à la suite dc Gratien, qui avait, à coup sûr, considéré toriales); p. 683 (texte de Floss, cn abrégé). Le·» principaux travaux relatifs à ces documents ont le décret comme authentique. Ainsi, au xvn· siècle, signalés au cours dc Particle. Voir aussi Hefcle, His­ Pierre dc Marca, dans son De concordia sacerdotii été toire des conciles, trad. Leclercq, t. IV b, p. 818-821, et et imperii, 1. VIH, c. xn et xxix, et plus près de nous une indication très complète des diverses opinions dan* Gfrôrcr dans son Allgemeine Kirchengeschichte, P. Gcnclin, Die Entstehung der angeblichen Privilégiai Stuttgard, 1811, t. in c, p. 1255 sq. Imh VI II fùr Otto I, Prossnltz, 1879. La découverte de Floss a fait prendre au problème E. Amann. une autre orientation. En effet, Il y a entre le docu­ 9. LÉON IX (Saint), élu pape en décembre ment publié par lui et le texte de Gratien une incon­ 1048, mort le 19 avril 1051. - Fils de Hugues, comte testable parenté. L’un dérive de l’autre. Floss estime d’Egishcim et d’Hedwige, Brunon qui deviendra le que la recension longue (la sienne) est la première pape saint Léon IX est né cn Alsace cn 1002. Il est en date, et d’ailleurs, qu’elle est un document authen­ impossible de préciser autrement le lieu de sa nais­ tique. Quelque exorbitantes que puissent paraître à sance. Au dire de son biographe, Guibcrt, archidiacre un canoniste moderne les concessions faites par le de Toul. il a été confié des l’âge de cinq ans à Berthold, pape, elles n’ont rien qui doive surprendre si l’on évêque de cette ville, et c’est dans l’école épiscopale réalise les circonstances où elles furent obtenues. qui s’abritait à l’ombre de la vieille cathédrale SaintOtton avait tout intérêt ιϊ les obtenir; le pape n’avait Etienne qu’il a fait toutes ses études. Il s’y est ren­ aucun moyen de les refuser. Loc. cil., p. 62 sq. — Cette contré avec plusieurs jeunes gens de familles nobles, position a paru intenable à d’autres critiques. Un attirés par la renommée dc l’école toulolse. cn parti­ recenseur anonyme de Floss propose une autre hypo­ culier avec Hazilon qui deviendra plus tard évêque thèse : La recension longue provient de la chancellerie de Metz, et il s’est fait remarquer dc bonne heure par impériale, elle est un mémoire soumis au pape et sa régularité, son intelligence et sa piété. On ignore dont celui-ci aurait tiré la bulle qui figure dans Gra­ la date à laquelle il entra dans les ordres, mais il tien. La bulle, d’ailleurs, serait restée elle-même a est certain qu’en 1025 Brunon est diacre, (’.’est cn l’état de simple projet. Somme toute, les deux textes cctlc qualité qu’il prend la tête du détachement sont, en un certain sens, authentiques, mais ils man­ toulois que l’évêque de Toul, Hermann, ne peut con­ quent, l’un et l’autre d’autorité. Voir Historisch- duire lui-même au service de Conrad 11 occupé à politische Walter, 1858, t. xui, p. 805-822. E. Bern­ guerroyer cn Lombardie. Cc n’était pas la première heim a voulu sauver, par un autre biais l’authen­ fols que le jeune homme prenait contact avec l’em­ ticité partielle de ces textes. La recension de Gratien pereur, et depuis plusieurs années, il avait été pré­ n’est qu'un abrégé, sans autorité, dc la forme longue. senté ù la cour dc Conrad, auquel il était uni d'ailleurs Celle-ci n’est elle-même qu’un document fabriqué; par des liens de parenté. De bonne heure, on avait mais la première partie qui contient la reconnaissance songé à lui pour un évêché; cn 1026,1a mort de l’évê­ des droits de l’empereur sur l’élection pontificale que Hermann est l’occasion pour l’empereur dc le nommer au siège épiscopal de Toul. Bien que Brunon repose en définitive, sur un document authentique fût encore très jeune, cc choix était excellent. La (celui-là même dont il est question dans le Privilegium OUonii): la seconde, relative aux investitures a été piété sincère du nouvel élu devait cn faire un des fabriquée dc toutes pièces au moment le plus critique propagateurs de la réforme ecclésiastique, si Impé­ de la querelle du sacerdoce et de l’empire, peut-être rieusement nécessaire à l’époque .Les qualités d’orga­ nisateur dont il avait donné des preuves dans la sous l’antipape Guibcrt. 1080, Voir Forschungen campagne de Lombardie étaient non moins utiles sur dcuhch'n Geschichte, 1875. t. xv, p. 618 sq. 322 LÉON I 321 au relèvement dc l'Église de Toul que sa position entre France cl Allemagne rendait assez vulnérable, Dc fait, l’épiscopat dc Brunon qui durera vingt-deux ans fut réellement fécond. Comme tous les esprits religieux de son temps, il comprit que la réforme ecclésiastique ne pourrait sc faire qu'à l’aide des moines et c’est pourquoi scs premiers soins furent consacrés à rétablir la discipline régulière dans les grands couvents de son vaste diocèse. Les abbayes de Snlnt-Èvre et de Samt-Mansuy, aux portes de Toul, celle de Moycnmoutler dans les Vosges, celle de Poussa y, monastère de femmes, dans la plaine, furent réformées, enrichies, agrandies, surtout défendues par des privilèges impériaux contre les ingérences féodales. A Étival, à Senones, au prieuré de Dcuilly, il en fut de même. Le monastère de Hohenbourg, au sommet du Mont S;|intc-Odile, cn Alsace, profita aussi des libéralités de Brunon. La défense dc la ville épiscopale contre les incursions des comtes de (Cham­ pagne, les négociations par lesquelles Brunon mé­ nagea la paix entre l’empereur Conrad II et le roi dc France, Bobert le Pieux, contribuèrent aussi à le mettre en relief. Vers les années 1040, il est un des prélats les plus représentatifs de la partie occi­ dentale de l’Empire. 11 est donc tout naturel qu'à Worms, en décembre 1058, le fils et successeur dc Conrad IL Henri III ail songé à Brunon pour le trône pontifical. On sait (pie depuis le fameux concile de Sutri cn 1046, où avaient été déposés par Henri, les trois papes rivaux. Benoit IX, Sylvestre II et Grégoire VI, Γempereur, sc prévalant du titre de patrice des Romains qu’il avait alors reçu, s’était arrogé le droit dc nommer lui-même les titulaires du Siège apostolique. Succes­ sivement, il avait désigné, ou plutôt imposé, aux suffrages des Domains, Suidgcr. évêque dc Bamberg, t SoVRCSX. — Regesta Inonis X e tabularii Vaticani manuscript i* columinibus, 6d Hergenrœther, Fribourgrn-B. 1884-1891, 8 fasc parus; P. Balnn, Monumenta rr/crmatlanU Lutherantr, IS2J-16SS, Rntlsbonne, 18831881; Fr Giucciardlnl, Storia d* Italia. Gnpolngo, 1836; P Jovius Vita Leoni» Λ. I 'urrner. 1518-17».'»! rt Histoi · »u( Umports, Florence· 1552; II. Lemmer, Monumenta Vaticana historiam ecclesiaitlam urenti XVI Illustrantia, 332 m. p 192. Souitci s — Il existe une relation manuscrite de In légation du cardinal Médlcis en Franco aux Archives Vaticano, Fonda Pto, vol. ci., f* 57r°-135 v·. Intitulée Historia o vero raguagllo della legatione nel regno di Francia a Enrico IV ptr mnnstgnorr illustrissimo Alessandro di Medici cardinale di Firenze, sollo il poritiftcato di Clemente ottavo, Canno icito, messa tnsirmr da un ino intrinseco 33.3 familiare, elle est l'œuvre d'un confident du rardimd et constitue un document dc première valeur. — V. Martin n publié une lettre datée du 8 septembre 1597 qui peint admirablement la situation religieuse en l'rance; cf. Revue des sciences religieuse*, t. n, 1922, p. 265-270. — lui corres­ pondance du cardinal légat existe presque tout entière aux Archives Vaticancs, Xunzialure dl Francia, vol. 45 et 46; Fonda Borghese, série 1, vol. 80, et série III, vol. 8 ; Fonda Rio, vol. 254 et 235. — Sur l'élection de l^on XI voir une dépêche Insérée dans les Ambassades et négocia­ tions de Γ Illustrissime rt révérendis»i me cardinal du Perron. èd. César dc Ligny, Paris, 1623, p. 313. — Bulluriuni Romanum, Turin, 1867. t. xi, p. 182-194. Thavaux. — G. Moroni, Dlzlnnarlo di rrudizionr itorlroecclesiastica, Venise, 1816. vol. xxxvn, p. 46-50. — V. Martin n écrit un excellent mémoire sur In légation du cardinal Médlcis; cf. La reprise des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège, en 1596, dans In Revue des Sciences religieuses, t. n, 1922, p. 237-270; du même. Le Gallicanisme cl la Réforme catholique. Essai sur l’inlroducllon en France des décrets du concile de Trente (156 J. 1619), Paris. 1919. p. 286-301 . G. Moleat. 12. LÉON XII, pape du 28 septembre 1823 nu 10 février 1829. — Au lendemain du décès de Pic VU. les membres du Sacre-Collège se trouvaient divisés en deux camps : les modérés, qui désiraient que fût continuée la sage politique du défunt; les zelanti, qui souhaitaient plutôt une réaction. A la surprise de tous, un impotent, le cardinal-vicaire Annlbal della Genga, du parti des zelanti, fut élu. Les craintes que conçurent dc cette élection les cours européennes ne sc trouvèrent pas Justifiées. Léon XII ne tarda pas A rappeler près de lui Consalvi. Il fit plus : après avoir reçu de ce grand homme d’Etat < une sorte de testament politique ·, il sc mit en devoir dc l'appliquer de point en point. Le souci constant dc Pie VII avait été d’entretenir de bonnes relations avec les gouvernements étrangers et de rendre meilleur le sort réserve en Europe aux catholiques; Léon XII suivit la même ligne de conduite. Son court règne sc signalera par divers concordats qui établiront l’accord entre l’Etat et l’Eglise au sujet des bénéfices ecclésiastiques. Le 26 mars 1824, les diocèses de Hanovre recevront une nouvelle organisation; cf. (A. Mercati), Raccoltà di Concordati, Home. 1919, p. 684. Le 6 mai 1826, un règlement d’administration des biens d’ÉgUsc sera établi A Lucques. Ibid., p. G97. Le 11 avril 1827, des prescriptions nouvelles relatives A l’élection épiscopale seront imposées aux diocèses rhénans. Ibid., p. 700. Dans les Pays-Bas, le roi Guillaume I*r, contrairement au pacte de 1814, avait Instauré une législation, néfaste pour la reli­ gion catholique A l'égard de la Belgique. L’épiscopat protesta sl énergiquement que le roi se vit contraint d’apaiser le mécontentement général. H passa un Concordat avec Léon XII le 26 mars 1824. Ibid., p. 704. En Suisse, la réorganisation du diocèse do Bâle ne se fil pas sans difficultés. Deux accords, signés le 2G mars et le 7 mai 1828, mirent fin aux débats Ibid., p. 711 et 714. Un moment, on put espérer que le tsar Alexandre Pr se rapprocherait de Borne, mais cet espoir s’il ne fut pas trompeur — s’évanouit vile et les persécutions contre les Po­ lonais reprirent avec plus de dureté sous le règne dc Nicolas : Cf, art. Alexandre, du Dictionnaire d’histoire rt de géographie ecclésiastigues, Paris, 191 L t. ii, col. 268-260. Dans l’empire ottoman, les Armé­ niens fidèles A la foi romaine sc trouvaient dans une fâcheuse situation; Ils devaient pratiquer leur culte en cachette, plutôt que de reconnaître le patriarche schismatique auquel on voulait les contraindre d’obéir. Trente mille environ furent réduits A prendre la route dcl’exHet quittèrent Constantinople. Léon XII fut assez heureux pour Intéresser les gouvernements européens A la crise arménienne. Finalement, le AVANT SON PONTIFICAT 334 sultan Tcconnut i’cxhtencc d’un métropolite catho­ lique qui reçut fonction sainte, A Borne, le 11 juin 1829. Un conflit grave faillit se produire entre le SaintSiège et le roi d’Espagne. Celui-ci, bien qu'ayant perdu toute autorité sur les jeunes états républicains constitués dans l’Amérique du Sud Λ scs dépens, avait émis la prétention étrange dc faire élire évèqui s, dans ces pays, des candidats dc son choix. Malgré les risques qu’il y avait ft courir. Léon XII n’hésita pas à trancher le débat irritant, il déclara, dans le consistoire du 21 mai 1827, qu’il pourvoirait luimême dorénavant les sièges depuis longtemps va­ cants de titulaires, sans consulter la cour d’Espagne Enfin, le pape cul la joie d’établir en Ecosse, un troisième vicariat apostolique, le 13 février 1827. Cf. ButlarU romani continuatio, t. xvn, p. 4L Léon XII réagit fortement contre les idées philo­ sophiques qui régissaient les esprits dc son temps. L’encyclique Cbi primum, du 5 mai 1824, condamna l'indifférentisme en matière dc religion, Bullani romani continuatio, t. xvi, p. 44, et la constitution Quo graviora mala, du 13 mai 1825. la secte des francs-maçons. Op. cil,, t. xvi, p. 345. Malgré les objections de son entourage, le pape promulgua le Jubilé Λ l’occasion de l’année 1825. Op. cil., p. 55. Enfin, il réorganisa le tribunal de la Signature, 11 avril 1826 Op. cit . p. 117. Souhcxs. — Bullarti romani continuatio, Home, 1854- 1855, t. xvi et xvn; Boskovnny» Monumenta catholica pro independentia potestati* ecclesiastica-, Quinque-Ecelesüs, 1847, t. il ; Wisemnnn, Souvenirs »ur les quatre dernier» papes, Tours, 1878; (A. Mercati), Raccolld di concordait, Home, 1919; Ch. K. J. F. von Bunsen. Au* *einrn Brlefcn und nach eigemr Erinnerung geschildert von seiner èd. F. Nippold, Leipzig, 1868-1871. 3 vol. (Bunsen fut ambassadeur de Prusse ft Home). Travaux. — Artaud de Montor, Histoire du pape Léon XII, Bruxelles, 1843, 2 vol. (cet ouvrage peut servir dc source, car l'auteur, ancien chargé d'affaires ft Home, n été témoin oculaire); Ch. Terlindcn, Le conclave de Ison Alt d'après les documents inédits dans Revue d'histoire ecclésiastique, 1913, t. xiv, p. 272-303; Guillaume Z** et l'Êglist catholique, Bruxelles» 1906, 2 vol; G. de Grandmnhon, Le Jubilé de ZA2S, Paris, 1910; Ch Sylvain, Grégoire XVI et son pontificat, Paris, 1899; F. Xippold, Handbuch dtr nettes ten Kirchengrschichle sell der Restau­ ration von 1X11, Berlin, 1889-1906, 5 vol. G. Mollat. LÉON XIII, pape du 20 février 1878 au 20 juillet 1903.— L Léon XIII avant son pontificat.— H.tEuvrc doctrinale (col. 338). — HL Action politique (col. 311). — IV. Léon XIII et l’expansion catholique (col. 349) V. Action intellectuelle, sociale, internationale (col. 353). L Léon XIII avant son pontificat.— 1* Jeunesse et débuts. — Le 2 mars 1810, ft Carpineto, dans les monts volsques. naissait le sixième d’une famille de sept enfants — Joachim-Vincent-Baphaèl-Louis Pccci, qui sera plus lard Léon XIII. Par son père, le colonel comte Ludovic Peed, il se rattachait, très vraisemblablement, ft cette ancienne famille des Pccci, (pii avait au Moyen .Age donné des hommes politiques A l’Etat siennois, cl donné à l’Eglise un bienheureux cl une bienheureuse. Pierre Pccci, fondateur des ermites de Saint-Jérôme, cl Marguerite Peed, servile dc Marie. Par sa mère. Anne Prosperi, — · mère des pauvres, femme d’une sainteté antique », lit-on dans son épitaphe, — il élalt le lointain descendant du célèbre tribun Cola da Bienzi. Il fut élève du collège des Jésuites ft Viterbo. puis du Collège romain. Doc­ teur en théologie en 1832,11 devint membre de l’Aca­ démie des Nobles ecclésiastiques, et remporta en 1835 un prix, devant Γ Académie théologique dc la Sapience, pour un travail sur les appellations directes 335 LÉON XIII AVANT SON PONTIFICAT au pontife romain. La bienveillante amitié du cardinal Sala, qui avait jadis aidé le cardinal Caprara dans les négociations du Concordat avec Bonaparte, dirigea de bonne heure Joachim Pecci vers des postes de prélat ure; dès 1837, Grégoire XVI le nommait prélat domestique, référendaire du tribunal de la Signature, po/irnf de la congrégation du Buongooerno; et dans la seconde quinzaine de décembre de cette même année, Joachim Pecci devenait coup sur coup sousdiacre, diacre et prêtre. Trois grands ordres religieux s'étaient rencontrés à l’origine de son éducation intellectuelle et morale. Les traditions de sa famille étaient de nature à lui inspirer une grande ferveur pour l'ordre franciscain : on y parlait volontiers de l'instante ncuvaine à saint Louis de Toulouse â la suite de laquelle Charles et Anne-Marie Pecci avaient obtenu un fils, le propre père de Léon XIII. Les jésuites avaient fait de lui un humaniste, qui dès sa prime jeunesse se complai­ sait au jeu des vers latins et qui, toute sa vie, avec amour, cultivera cette discipline. El, sur les bancs du Collège romain, Léon XIII s’était orienté, par un attrait décisif, vers celui qu’il appelait l'archimandrite des théologiens, vers saint Thomas, gloire de l’école tbéologique dominicaine. Il fut, de 1838 Λ 1811, délégat à Bénévcnt. Contre­ bandiers et bandits inquiétaient cette lointaine dé­ pendance de l'État pontifical, enclavée dans le royau­ me de Naples; le carbonarisme y paraissait exercer quelque influence occulte; et les hobereaux de la pro­ vince, s’abandonnant volontiers à des actes de demibrigandages. essayaient d’intimider, en le menaçant de %e plaindre au Vatican, le jeune délégat. Léon XIII fit savoir à l’un d'entre eux que sur le chemin du Vatican il rencontrerait la prison du château SaintAnge. Une petite armée, organisée par ses soins, tra­ qua les malfaiteurs. Et la récompense de ces succès fut sa nomination, en 1811, â la délégation de Pérouse, où il fit acte d’initiative sociale par la création d’une caisse d’épar­ gne. A titre de haut fonctionnaire temporel de l’Etat pontifical, c’est-à-dire d’un État menacé par l’émeute et protégé par l’Autriche, Joachim Pecci, â cette époque de sa vie, nous apparaît animé d’un état d’esprit plutôt légitimiste — de cc même état d’esprit qui, dix ans plus tôt, l'avait amené à applaudir l’in­ tervention autrichienne dans les Bomagnesct à deman­ der en ses prières la victoire des prétendants Carlos et Miguel, en Espagne et en Portugal. Mais sa nomi­ nation â la nonciature de Bruxelles, en janvier 1843, allait le mettre en présence d’autres horizons poli­ tiques. «C'est mon fils de prédilection»,disait de Joachim Pecci le cardinal Lambruschini. secrétaire d’État de Grégoire XVI; et le cardinal, dans ses instructions au nouveau nonce, lui recommandait, comme un strict devoir », de protéger la « liberté » dont Jouissait en Belgique · la religion catholique et l’exercice de l’autorité épiscopale », et de < ne. pas se montrer animé d’un zèle indiscret et beaucoup moins encore d’un esprit quelconque de parti. » Un souverain pro­ testant et d’ailleurs animé de dispositions bienveil­ lantes pour la foi catholique; un peuple dont il célébrait, en ses lettres, la bonté et la solide religion: des Chambres où le sentiment catholique était encore prépondérant, mais où le parti catholique, si nom­ breux qu’il fût, était mal organisé; un ministère < unioniste », le ministère Nothomb, ministère qui comprenait à la fois des libéraux et des catholiques, et qui, fortement attaqué par les éléments antica­ tholiques du parti libéral, effrayait les catholiques par k dépôt d’un projet de loi confiant au gouverne­ ment central la nomination de tous les membres des 336 jurys d'examen, dont jusque-là les deux tiers étaient nommés par les Chambres : tel fut le spectacle qu’of­ frait à Mgr Pecci la Belgique religieuse et politique. Contrairement aux suggestions de son prédécesseur Mgr Fornarl, devenu nonce ù Paris, et qui se mon­ trait favorable au projet Nothomb, et contrairement â l’exemple que lui donnaient les ministres de Prusse, de France et d'Autriche, qui travaillaient activement pour ce projet, Mgr Pecci, d'accord avec les évêques et le parti catholique, s’y montra hostile : il agit auprès de Léopold I*r pour obtenir le retrait du projet auquel fut substituée une combinaison plus favo­ rable aux intérêts catholiques. Mgr Pecci fut éga­ lement d’accord avec le roi, en même temps qu’avec les évêques, pour faire prévaloir une interprétation nettement catholique de la loi scolaire de 1842, â l’encontre de l’esprit de neutralité que voulait Intro­ duire Nothomb dans l'application de cette loi. L’influence qu'avaient prise ù Louvain le tradi­ tionalisme et l’ontologisme commençait de préoc­ cuper l’autorité romaine; Mgr Fornarl, prédécesseur de Mgr Pecci, avait, dès 1812, envoyé à Borne les œuvres d’L’baghs et de Tits, pour les faire examiner par les congrégations compétentes; Mgr Pecci saisit de la question les évêques belges; un seul, l’évêque Delebecque, de Gand, en avait aperçu la gravité. Cc péril doctrinal avait amené les jésuites à fonder un cours de philosophie au Collège de la Paix à Namur; des protestations s’élevèrent de la part de l'Université de Louvain et de la majorité des évêques. Mgr Pecci agit en pacificateur en faisant décider que le cours de Namur aurait le caractère d’un cours prépa­ ratoire aux études universitaires, et que le Collège de la Paix ne posséderait pas une faculté complète. Mgr Pecci, sans redouter des conflits de compé­ tence avec les évêques, souhaita et obtint du SaintSiège les pouvoirs nécessaires pour la réforme des ordres religieux, et il y procéda lui-même, activement, par la visite de plusieurs abbayes. Non moins soucieux des développements du ministère paroissial, il obtint, durant sa nonciature, la création d’environ soixante nouvelles succursales. Il contribua en 1844, par son intervention â la réunion annuelle des évêques belges, â faire créer â Home le collège ecclésiastique belge, et il sut les convaincre, à l’encontre de leur projet primitif, que cc collège devait être soustrait à leur direction et être confié par le Saint-Siège à un pro­ tecteur choisi parmi les cardinaux ré idant â Borne. • Je supplie votre Sainteté, écrivait Léopold Ier à Grégoire XVI, de demander à l’archevêque Pecci un compte exact des impressions qu’il emporte sur les affaires de l’Église en Belgique. Il juge toutes ces choses très sainement. » Cc témoignage d’un souverain protestant sur l’activité diplomatique de Mgr Pecci attestait la souplesse d’intuition avec laquelle, dans cct État belge Issu de la Révolution de 1830, l’ancien fonctionnaire de l’État pontifical avait su s’adapter aux mœurs politiques d’un régime parlementaire, et garder la confiance de l’État sans rien abdiquer, nous l’avons vu, des intérêts de l’Église. 2° I/épiscopal à Pérouse; le conclave. — Dans le consistoire du 19 janvier 1816, Grégoire XVI préco­ nisait Mgr Pecci évêque de Pérouse, dont naguère il avait été délégat. H allait occuper ce siège épis­ copal trente-deux ans durant. Les premières années de son épiscopat furent très agitées : c’était l’époque où Ple IX, après avoir été salué par l’opinion publique italienne comme un libérateur, avait le double chagrin de voir l'émeute se dresser contre lui et l’Autriche Intervenir, en dictatoriale protectrice, sur certains points de ses États, parmi lesquels était Pérouse. Mgr Pecci. qui peu de mots auparavant, avait accueilli dans son évêché l’abbé Gioberti, partagea tour à tour 337 LÉON XIII. SOX ŒUVRE DOCTRINALE les joyeuses espérances et les Apres chagrins du pont lie. L'expérience politique qu'il rapportait de Belgique le désignait aux évêques de la province de Spolèlc pour rédiger, à la fin de 1819, le rapport collectif qui leur était demandé par le pape sur les mesures propres à raffermir la loyauté des sujets pontificaux. Dans Je rapport il insista sur deux points : 1 le rôle de la presse catholique, et la nécessité de créer des jour­ naux religieux placés sous la discipline immédiate des Ordinaires; 2. la nécessité de développer 1 ins­ truction primaire, secondaire et supérieure, et d'ins­ truire spécialement les ecclésiastiques dans les sciences profanes, en face des incrédules qui. « pour la perte de plusieurs, abusent de la physiologie, de la chimie, de la géologie, et des autres sciences naturelles. » Déjà sc dessinait, dans ce programme, la tendance du futur pape Léon XIII, toujours prêt à inviter les fidèles à manier au nom même de leur Credo, et pour l’avantage de l’Église, ces deux armes dont les partis hostiles à l’Églisc sc seraient volontiers attribué le monopole : l’arme de l’école et l arme de la presse. Pie IX, quatre ans plus tard, dans le consistoire du 19 décembre 1853, créait Mgr Pecci cardinal-prêtre de la sainte Église romaine, du titre de Sainl-Chrysogone. Les années 1857-1860 furent pour Pérouse des années tragiquement sanglantes : l'émeute révolu­ tionnaire fut l’objet, en juin 1859, d’une répression terrible, duc aux Suisses de l’armée pontificale; et non moins terribles, ensuite,furent,en septembre I860, les représailles des Piémontais, maîtres de la ville, et l’atroce exécution du curé Sanli. Entre ccs deux événements, entre le dernier efTort du pouvoir pon­ tifical pour se maintenir à Pérouse et les premiers succès piémontais qui représentaient l’annexion de la ville au jeune royaume subalpin, sc place une lettre pastorale du cardinal Pecci, du 12 février 1860, sur le pouvoir temporel : il y démontrait que la légiti­ mité de cc régime était égale, en droit, à celle des autres souverainetés; que, seule, la souveraineté du pape pouvait garantir l’indépendance du Saint-Siège et l’unité de l’Églisc; que le pape autrefois avait été contraint, par la volonté des souverains et des peuples, de devenir roi;et que,s'il était le sujet d'une puissance, il serait facile d’opposer à la publicité de ses actes spirituels l’argument de la raison d’État, et d’étouffer ainsi la vérité à sa naissance. Quelques mois plus tard, le cardinal sc trouvait devenu le sujet d’une puissance hostile à la papauté, et qu’il considérait comme usur­ patrice : il allait cependant, comme évêque, comme citoyen, entrer en rapports avec celte autorité de fait, et, tout en réservant les droits du Saint-Siège à sa souveraineté temporelle, écrire au commissaire royal, au nom des évêques de sa province, pour protester contre la suppression des juridictions ecclésiastiques, contre la laïcisation de l'état-civil et l’institution du mariage civil,contre la spoliation et le bannissement des ordres religieux. Pas d’invectives dans cette lettre, pas de menaces, mais des invitations pressantes, élo­ quentes à l’autorité civile, pour qu’au nom même des intérêts moraux et sociaux elle corrige et réforme ses propres abus. Telle sera la tactique et la méthode de Léon XII là l’endroit des divers États de la chrétienté: sa politique ne sera jamais une politique de protesta­ tions violentes, mais visera, bien plutôt, à combattre les gouvernements sur leur propre terrain, avec leurs propres principes de liberté, par eux affichés, mais par eux aussi souvent violés. Neuf fois de suite, le cardinal Pecci fut amené à adresser aux nouveaux maîtres de Pérouse des protestations solennelles con­ tre leur politique religieuse; jamais dans ccs protes­ tations Il ne se départit de cette méthode, plus per­ suasive que belliqueuse. Mais il ne laissait pas péri­ 338 mer la protestation primordiale, celle qui visait l'at­ tentat commis contre les États pontificaux; et lors­ qu'une circulaire du ministre Minghctti, le 26 octobre 1861, invita les évêques à sc prononcer en faveur du régime piémontais, le cardinal Pecci rédigea, tout au contraire, une adresse de fidélité à Ple IX. que signè­ rent avec lui tous les évêques d'Ombrie. En dépll des angoisses politiques, le cardinal ne né­ gligeait pas, dans Pérouse, les préoccupations stricte­ ment religieuses de son office, et en particulier l’édu­ cation du clergé. Sous les auspices de son frère Joseph Pecci, ancien jésuite, devenu professeur de philo­ sophie au séminaire de Pérouse, ce séminaire devint l’un des premiers foyers du renouveau de la philo­ sophie thomiste; et Mgr Pecci, pour accélérer ce renouveau, y établit en 1859 l’Académie de SaintThomas, destinée aux ecclésiastiques désireux d’ap­ profondir les doctrines de la Somme. Son mandement de 1861, quelques mois avant le Syllabus, condamnait la plupart des erreurs contre lesquelles Pic IX allait s’élever; il revenait à la charge, dans son mandement de 1867, sur les prérogatives de l’Église et ses rapports avec la société civile. Pte IX avait condamné cette proposition d’après laquelle l’Église doit sc réconcilier avec le progrès, le libé­ ralisme et la civilisation moderne; et le cardinal Pccci, pour expliquer et justifier l’anathème, distinguait entre la civilisation véritable, qui était l’union des deux sociétés civile et religieuse, et * la civilisation moderne qui est leur séparation, la religieuse demeu­ rant cependant subordonnée à la civile. » Les idées contenues dans cette lettre sc rapprochaient singu­ lièrement du schéma de Ecclesia, qui devait être voté» trois ans plus tard, au concile du Vatican. Le cardinal Pecci ne joua pas dans cc concile un rôle notoire ; il vota, avec la majorité des Pères, pour l’infaillibilité pontificale. Les deux lettres pastorales de 1877 et 1878 sur les harmonies de l’Église et de la civilisation marquèrent, peu de temps avant la mort de Pie IX. le testament de l’épiscopat du car­ dinal Pccci et la préface de son pontificat; on y sentait le souille de charité sociale qui l’avait amené, en 1875, à organiser dans sa ville épiscopale, sur le modèle de Γ Œuvre française des cercles catholiques d’ouvriers, les jardins de saint Philippe de Néri, et qui plus tard inspirera l’encyclique sur la condition (les ouvriers; et déjà l’on y trouvait cette cordialité d'accent à l’égard de la saine civilisation et du vrai progrès, cct esprit d’hospitalité à l’endroit de toutes les légitimes conquêtes du génie humain, cette aspi­ ration de l’Églisc à devenir l’instigatrice de toute campagne généreuse, qui caractériseront le ponti­ ficat de Léon XIII. Le 21 septembre 1877. Pic IX nommait le cardinal Pecci camerlingue de l’Église romaine : â ce titre le cardinal, au lendemain de la mort de Pie IX, (7 février 1878) dut s’occuper de la préparation du conclave, et tout d’abord, de sauvegarder, durant l’interrègne, les droits du Saint-Siège vis-à-vis du gou­ vernement italien. Le conclavescdéroula sans trouble; aucune puissance laïque n’eut l’inconvenance de faire usage de cc prétendu droit de veto qui.vingt-cinq ans plus lard, manié par l’Autriche, devait exclure de la Chaire de Pierre le secrétaire d’État de Léon XIII. Le 20 février, le cardinal Pccci fut élu pape et prit le nom de Léon XIII. II. L'ckuvki do CT ni n Ali di: Lîon XIII. — Les débuts du pontificat. Du jour même de son élection furent datées trois lettres adressées à l’empereur d’Al­ lemagne, au tsar de Russie, au président de la Confé­ dération helvétique : elles réclamaient liberté et justice pour les catholiques qui, dans ces trois pays, étaient persécutés : aller au-devant des pouvoirs hostiles pour 339 LÉON NUL SON ŒUVRE DOCTRINALE tenter de les désarmer par de pacifiants pourparlers, telle devait être la tactique favorite de ce pontificat. La première allocution consistoriale de Léon XIII, le 2S mars, déplora hautement que le Siège apostolique, dépouillé de son principal civil par la force, en fût réduit Λ ne pouvoir absolument jouir de l’usage plein, libre et indépendant de la puissance qui lui est propre. La première encyclique (encyclique Inscrutabili) re­ cherchait les maux dont souffrait la société humaine et en signalait les principaux remèdes : ainsi l’Église s’affirmait-elle, dès Je début de cc règne, comme préoc­ cupée de se pencher sur toutes les détresses morales de la famille humaine, pour les soigner et les guérir. Elle dira sans cesse â l’humanité, par la bouche de Léon XIII : Vous avez besoin de moi; et sans cesse, en scs documents successifs, elle travaillera à susciter, dans l’âme moderne, la conscience de cc besoin. Les prophètes superficiels qui, se grisant de formules sommaires, avaient rêvé d’un pape · libéral » succédant a un pape intransigeant » furent déçus; on retrou­ vait dans les documents de Léon XIII toute la substance doctrinale des encycliques de Pic IX, avec je ne sais quelle nouveauté d’accent, qui mettait la mère Église, scs lumières, scs grâces, son dévoue­ ment. à la disposition du genre humain, et qui d’ail­ leurs proclamait avec instance (lettre du 27 août au cardinal Nina) qu’en l’Église seule résidait la vertu suffisante pour restaurer les ruines de la société. Ce fut pour les imprudents prophètes une déception nou­ velle, que celle lettre au cardinal Nina, qui venait de succéder, comme secrétaire d’Élat, au défunt car­ dinal Franchi : le pape y énumérait les griefs du Siège apostolique contre le gouvernement italien, sans en omettre aucun. Mais tout en même temps son esprit de paix s’attestait dans la phrase où il se réjouissait des négociations amicales » entamées avec l’Allemagne du Culturkump/; ct les beaux songes d'apôtre qui seront l’honneur de son pontificat commençaient de sc laisser entrevoir lorsque Léon XIII parlait du réveil reli­ gieux des Églises d’Orient. « Toujours disposé, dirat-il au Sacré College le 31 janvier 1879, â tendre une main amie â quiconque, revenant avec bonne volonté ct repentir au sein de l’Église, cesse de l’attaquer, nous continuerons â combattre contre ceux qui lui font la guerre, ct nous persévérerons avec fermeté ct cons­ tance dans la défense de scs droits, de son indépen­ dance cl de sa liberté. » Ainsi s’attestait, dès la pre­ mière année du pontificat, l’esprit qui toujours l’ani­ mera. Dès le printemps de 1879, Léon XIII aura la joie de recevoir la soumission de Mgr Kupclian, chef du schisme arménien qui avait succédé â la proclamation de l'infaillibilité. · Oh! combien nous sont chères les Églises d’Orient ! s’écriera le pape. Combien nous admirons leurs antiques gloires. Combien nous serions heureux de les voir resplendir dans leur grandeur première! » Des attentats en Allemagne, en Espagne, en Italie, avaient ému partout l'opinion publique. Léon XIII. dès le 28 décembre 1878. dirigea contre la fausse philosophie des apôtres socialistes l’cncycliquc Quod apostolict. En face de l’esprit d’égalité qui refuse l’obéissance a l’autorité, il montre ce qu'est l’égalité chrétienne, égalité de nature et de lin, qui n’exclut pis Γ inégalité de droits ct de puissance. Il signifie à la famille humaine qu'en s’écartant de la doctrine chrétienne sur le respect cl sur l’exercice du droit de propriété, elle retourne à l’esclavage ou se condamne à de perpétuelles révolutions. On voit sur quelle largeur d'horizons s’étend, dès le lendemain de son avènement,le regard de Léon XIII. Parce que la presse laïque Insistera surtout sur ses rapports avec les chefs d’Élat ct sur le rôle qu’il 340 jouera dans la politique générale, des formules som­ maires feront de lui un pape politique, un pape diplo­ mate. Prendre ces formules pour des définitions adé­ quates de la personnalité de Léon XIII, pour des résumés exacts de son action, ce serait oublier ou méconnaître son rôle de docteur religieux et social, ses besognes de restauration philosophique, scs actives ct ardentes ambitions de souverain spirituel, désireux d'unifier toutes les Églises dans l’Église même dont il est le chef. 2° Les enseignements doctrinaux de Léon XIII, — On peut tirer, du recueil des encycliques de Léon XIII, une doctrine de la vie chrétienne. Elle s’énonce, le 25 décembre 1888, dans l'encyclique Exeuntc anno, où Léon XIII déclare que « le moyen de guérir les plaies dont le monde souffre, c’est de revenir, dans la vie publique comme dans la vie privée, à JésusChrist et à la loi chrétienne de la vie. » Sœur Marie du divin Cœur, née Marie de DrosteVischering, petite-nièce du célèbre archevêque de Cologne, religieuse du Bon Pasteur d’Angers, et supé­ rieure du couvent de Porto en Portugal, fit savoir à Léon XIII, en 1898 ct 1899, qu’elle avait reçu du Christ une mission surnaturelle : le Christ voulait qu’elle suggérât au pape l’idée de consacrer au SacréCœur le monde entier, ct non seulement les baptisés, mais tous les autres êtres humains, « pour lesquels le Christ a donné aussi sa vie ct son sang. » Les infor­ mations prises sur sœur Marie du divin Cœur ct les avis recueillis par Léon XIII auprès de certains théologiens éminents, spécialement auprès du cardinal Mazzclla, sur le caractère universel de l’œuvre rédemp­ trice, amenèrent Léon XIII, le 25 niai 1899, à consa­ crer l’humanité tout entière au Sacré-Cœur par l'cncycliquc Annum Sacrum. Celte encyclique Annum sacrum, les encycliques Tametsi (1900) sur le Christ rédempteur. Miræ cari­ tatis (1902) sur l'Eucharistie, précisèrent les avances du Christ au chrétien, et les méthodes d’union de l’âme avec le Christ. Les encycliques Provida matris (1895) sur la Pentecôte cl Divinum illud (1897) sur le Saint-Esprit rappelèrent ù l'attention des fidèles le rôle de la grâce dans la vie chrétienne. Léon XIII insista, dans neuf encycliques successives, sur la dévotion â la Vierge et sur la pratique du rosaire; son encyclique Quanguam pluries (1889) recommanda la dévotion à saint Joseph. Le renouveau de l’esprit fransciscain fut puissamment favorisé par son ency­ clique Auspicato, du 17 septembre 1882, sur le Tiers Ordre de saint François; les nouvelles consti­ tutions données au Tiers Ordre, le 5 juin 1883, en adoucirent les règles, pour qu’il s'adaptât mieux aux nécessités présentes; cl les congrès du Tiers Ordre qui succédèrent â ces actes pontificaux favorisèrent l’épanouissement, sous les auspices de la règle fran­ ciscaine. du mouvement catholique social. La vie congréganiste, sous Léon XI II. fut encouragée par d’importants documents : tel le bref du 12 juillet 1892, qui décida que toutes les congrégations béné­ dictines seraient désormais placées sous la juridiction suprême d’un abbé primat, qui résiderait ù Borne, à Saint-Anselme; telle la constitution apostolique du 1 octobre 1897. qui unifia en un seul corps les diverses branches de l'observance franciscaine. Il n’est aucune question intéressant la vie fami­ liale. civique, sociale, qui n’ait attiré le regard de Léon XIII. L’encyclique Arcanum (Il février 1880) sur l’organisation de la famille rappela la doctrine de l’Église sur le mariage chrétien, cl tenta d'opposer une digue aux campagnes qui, dans divers pays, s’ébau­ chaient en faveur du divorce. L’encyclique Diuturnum (29 juin 1881), trois mois après l’assassinat du tsar Alexandre II, rappela les 341 LÉON XIII. SOX ACTION POLITIQUE doctrines de l’Église sur l’autorité politique. Léon XIH protestait contre ceux qui considéraient toute autorité comme déléguée par le peuple ct révocable par le peuple. Que les chefs de la société pussent en certains cas Cire choisis par la multitude, il l'admettait volontiers; mais par le fait de cc choix, précisait-il, < les droits du principal nc sont pas conférés; l’auto­ rité n'est pas donnée; on désigne seulement qui doit l’exercer.t Ainsi maintenait-il, tout ensemble,la liberté pour les peuples de sc donner le genre de gouvernement qui leur convient, cl le principe primordial : Omni» potestas a Dco. En même temps qu’il affirmait les droits de l’autorité, il rappelait que si elle sc met en opposition manifeste avec le droit naturel ou la volon­ té de Dieu, scs ordres sont sans valeur. · L'autorité des princes est nulle, là où manque la justice. » Et Léon XIII proclamait que l’Église, «jamais ennemie d’une honnête liberté, avait toujours ct en tous lieux délesté la tyrannie. · L'encyclique Humanum genus (21 avril 1884) dé­ nonça les sectes franc-maçonniques comme un péril social : Léon XIII établissait qu’elles traduisaient en acte les principes du naturalisme, qu'elles combat­ taient non seulement l’Église, mais les vérités que la raison naturelle fait connaître. L’cncycliquc Immortale Del (19 novembre 1885) sur la Constitution des États définit la distinction des deux pouvoirs, marqua la nécessité de leur harmo­ nieuse coordination, rappela l’in fluence exercée par l’Église sur la société civile pour le bonheur des peuples, ct expliqua que les condamnations portées par Gré­ goire XVI el Pie IX contre les théories du droit nouveau n’impliquent la condamnation d’aucune forme de gouvernement, ni de la participation du peuple a la direction des a flaires, ni d’une juste liberté populaire, ni d’une tolérance de fait ù l’endroit des autres religions, lorsque celle tolérance est légi­ timée par la nécessité d’obtenir un grand bien ou d’éviter un grand mal. L’encyclique Libertas (20 juin 1888) définissait la nature de la liberté ct précisait ce qu’il y a d’admis­ sible ct cc qu’il y a de faux dans les idées cl dans la phraséologie contemporaine relative à la liberté de conscience, à la liberté des cultes, à la liberté de la presse, A la liberté de renseignement. L’cncycliquc Sapientia: christ ianœ (10 janvier 1890) complétait l’cncycliquc Libertas en développant les principaux devoirs du citoyen. On pouvait tirer du Syllabus et des autres ensei­ gnements de Pic IX la théorie de cc que n’est pas l’État, do cc que nc peut pas l’État, et de cc que ne doit pas l’État : les enseignements de Léon XIII, non moins inspirés par la théologie traditionnelle, expliquèrent ce qu’est l’État, cc qu’il peut, cc qu’il doit; ct de part ct d’autre on reconnut la même doc­ trine. mais elle était, si l’on peut ainsi dire, difTéremment campée; Immuable en son essence, elle avait, d’un règne à l’autre.changé d’attitude, non de contenu. Pour ce qui est des directives se rapportant à l’élude de la Bible, voir ci-dessous, col. 35 f. III. Action poîjtiqui: ï>r Léon XIII. 1® S>s directions politiques. - Gc fut l’une des idées fonda­ mentales de Léon XIII que les intérêts de l’Église et de la défense catholique nc doivent ni se laisser compromettre par les partis politiques, ni se laisser solidariser avec les intérêts de ces partis. • Il faut, écrivait Leon XIII en 18S2 aux évêques d’Espagne, fuir la fausse opinion de ceux qui unissent la religion avec un parti politique, cl la confondent avec lui au point de déclarer que ceux qui appar­ tiennent à un autre parti ont Λ peu près renié le nom catholique. C’est là faire entrer à tort les factions politiques dans l’auguste champ de la religion, vouloir 342 détruire la concorde fraternelle ct ouvrir la porte à une multitude d’inconvénients funestes. » Ces lignes définissent avec une exacte précision l’esprit dont s'inspirait sa politique dans les divers pays. Scs avis répétés aux journalistes catholiques, sa doctrine sur le respect dû à l’autorité des nonces, étaient comme les corollaires de ce principe souve­ rain : liberté de l’Église â l’endroit des partis politiques, Le 2 février 1879, recevant un millier de journalistes, Léon XIII leur traçait leur ligne de conduite : il leur recommandait un langage « grave ct tempéré qui d’une part n'ofiensâl pas le lecteur par une ftpreté intempestive, et qui, de l’autre, nc se mil pas ou service d’un parti pris on d’intérêts particuliers aux dépens du bien commun »,ct il regrettait que certains • voulussent définir à leur gré des controverses publi­ ques de grande importance relatives à la condition du Siège apostolique lui-même, ct parussent avoir des sentiments divers de ceux qu’exigent la dignité et la liberté du pontife romain. > Léon XIII voulait que la presse religieuse, en tant que militant pour le catholicisme, défendit le Saint-Siège comme le SaintSiège voulait être défendu. Un des documents les plus importants de la poli­ tique pontificale au xixr siècle fut la note du cardinal Jacobin! sur le pouvoir des nonces (13 avril 1885): celle note relevait les allégations erronées du publi­ ciste espagnol Ramon Nocedal, qui insinuait que. la mission des nonces étant purement extérieure et diplomatique, les évêques n’avaient pas à tenir compte de leurs instructions. « Les actes du nonce que le Saint-Siège n’a ni ignorés ni réprouvés, protestait le cardinal, peuvent être considérés avec raison comme appartenant au Saint-Siège lui-même. » Et le cardinal Pitra, dans une lettre à un journaliste hollandais, s’étant montré propice aux tendances de Nocedal. Léon XIH lui-même prit la plume, dans une lettre au cardinal Guibert, pour blâmer les catholiques qui. par des voies obliques et dissimulées, résistent à la direction du pape et de scs évêques, ceux qui, tout en défendant les droits du pape, méprisent les évêques qui lui sont unis, ceux qui opposent un pape à un autre pape. La théorie même de la bonne ordonnance sociale — et non point seulement un considérant d’opportuni­ té — induisait Léon XIII à réclamer des catholiques. « tant que les exigences du bien commun le deman­ deraient >. l’acceptation des régimes établis. Ni ombra­ geux, ni boudeur, ni perturbateur,ni frondeur, ni révol­ té. ni retardataire, mais activement dévoué à l’har­ monie naturelle des deux sociétés religieuse et civile, tel devait être le catholique, d’après le catéchisme civique de Léon XIIL 2° L’action de Léon XI II dans les divers Etats. — 1. Leon XIII ct ΓItalie. ·— Les désordres dou­ loureux auxquels donna lieu dans les rues de Home, en une nuit de juillet 1881. le transfert à Saint-Laurenthors-lcs-Murs de la dépouille mortelle de Pie IX ame­ nèrent Léon XIII à protester solennellement, dans l’allocution du 4 août 1881, puis dans l’encyclique List nos du 15 février 1882. contre la situation faite au pape Λ Borne. Léon NUL en 1882 ct 1884. consi­ déra comme des attentats contre sa souveraineté le droit que s’attribuèrent les tribunaux italiens de juger eux-mêmes un conflit survenu entre le Vatican ct l’un de ses fonctionnaires, l’ingénieur Martinuccl, ct le droit que s'attribua le gouvernement italien, malgré les protestations du Saint-Siège auprès des divers Étals, de convertir en renies italiennes les biens de la Propagande, institution éminemment catholique cl internationale. De pareils actes officiels rendaient singulièrement ingrate et décevante la campagne pour­ suivie par certains éléments « conciliateurs », qui 343 LÉON XIII. SON ACTION POLITIQUE souhaitaient un rapprochement entre le Vatican et le Quirinal. Les livres du P. Curci, qui plaidaient avec une certaine véhémence en faveur d'une politique de compromis, furent frappés de condamnation; l’existcncc du journal V Aurora, qui ressemblait un peu au lancement d’un ballon d’essai, fut éphémère. La pensée définitive de Léon XIII au sujet du pouvoir temporel trouva son expression la plus com­ plète dans la lettre publique qu’il adressa, le 16 juin 1887. au cardinal Bampolla, son nouveau secrétaire d’Etat, pour définir les grandes lignes de sa politique. • Il faut qu’il soit évident pour tous, y disait-il, que la liberté du Pape n’est pas entravée. · Ce mot résu­ mait sa constante sollicitude : il ne voulait pas seule­ ment que le Pape fût libre, mais qu’aux yeux de tout l’univers il apparût libre. « Ni électeurs ni élus! > Telle était la consigne par laquelle Léon XIII défendait aux catholiques d'Italie de prendre part aux élections politiques, consigne qu’observalent avec quelque doci­ lité les catholiques du nord de l’Italie cl ceux des anciens Etals romains, mais à laquelle se dérobaient, dans le midi de l'Italie, un très grand nombre d’élec­ teurs. Dans les régions où cette discipline s’observa, les catholiques qui se tinrent à l’écart du terrain politique sc tournèrent avec d'autant plus de zèle vers les œuvres sociales et sc préparèrent ainsi, par l’acti­ vité déployée dans l’CEuvrc des congrès, ù devenir des chefs de l’opinion publique, le jour où la papauté déclarerait que l’heure aurait enfin sonné, pour eux. de s’orienter vers l'arène parlementaire. Sous la direc­ tion de Léon XIII, le comte Medolago Albani ct le professeur Giuseppe Toniolo présidèrent à cette lâche préparatoire de l’éducation civique ct sociale des catholiques, qui devait, dans la pensée du pape, devan­ cer, avec une sage lenteur, leur éventuelle entrée dans la vie publique. 2. Les difficultés de Léon XI11 avec les souverainetés laïques. — Il y a comme deux étapes dans l'histoire de la diplomatie pontificale sous Léon XIII. Dans la première étape, il vise à rentrer ou à se maintenir en bons rapports avec les diverses puissances, quelque hostiles à l’Eglise, parfois, que soient les courants dont s’inspirent leurs décisions. Puis, dans une seconde étape, profitant de la cordialité même de ses rapports avec elles, il cherche ct réussit à jouer un rôle dans les questions internationales, rôle conforme ù l’office de pacificateur, de médiateur, qui est tout naturellement celui du pontife romain. Au cours de la première étape, il était inévitable que parfois s'accusassent Le 4 août 1879, paraissait l’encyclique Æterni Patris. Léon XIH recommandait qu'on étudiAt saint Thomas cl qu’on recherchât sa doctrine A scs propres sources ou dans les interprètes autorisés, en se gardant de ceux qui, prétendant relever de saint Thomas, n’en ont pas réellement la doctrine. Il déclarait expressé­ ment, d’ailleurs, que « si les docteurs scolastiques ont parfois montré trop de subtilité en certaines questions, s’ils enseignent des choses qui ne soient pas d’accord avec les doctrines certaines des temps postérieurs, enfin s’ils soutiennent des opinions improbables A quelque titre que ce soit, il n’avait nullement l’intention de proposer ces choses à l’imitation de notre temps. » Mais dans l'ensemble ils proclamait : « Dis­ tinguant avec soin la raison de la foi,· et unissant amicalement l’une avec l’autre, saint Thomas a sau­ vegardé les droits et la dignité de chacune, en sorte que la raison, élevée par saint Thomas aux plus hauts sommets, ne peut en quelque sorte s’élever davantage, et que la fol ne peut guère attendre de la raison des secours plus nombreux ou plus grands que ceux qu’elle a reçus par saint Thomas. » Le 15 octobre 1879, Léon XIII, par une lettre au cardinal de Luca, annonçait son projet de fonder A Rome une Académie destinée A défendre le thomisme, DICT. DE THÉOl. CATIiOL. 354 cl de faire publier une édition nouvelle et complète des œuvres de saint Thomas. L’Académie s’inaugura le 8 mai 1880, sous la présidence du cardinal Pecci, frère du pape : elle comptait trente membres, dix romains, dix italiens, dix étrangers. La préparation de l’édition nouvelle fut confiée par Léon XIII aux dominicains. Les deux brefs de décembre 1880 et de novembre 1889, relatifs à l’L’nivcrsité de Louvain, amenèrent la création, dans ce grand centre intellec­ tuel, d’une chaire de philosophie thomiste, et Insis­ tèrent sur les liens qui devaient être établis entre cette philosophie et l’enseignement des sciences natu­ relles. Le bref Gravissime nos, adressé le 30 décembre 1892 A la Compagnie de Jésus, invita les membres de cette compagnie à suivre la doctrine de saint Thomas dans toutes les questions de quelque Importance et A s'attacher à ceux de leurs théologiens qui sc rappro­ chent le plus de celte doctrine. La condamnation par le Sainl-Oflicc, le 11 décem­ bre 1887, de quarante propositions extraites des œuvres de Bosmini et relatives à l'origine des idées, à l’ontologie et A la théologie naturelle, porta le der­ nier coup aux oppositions qui, dans certains diocèses du nord de l’Italie, faisaient obstacle A la diffusion du thomisme; et Léon XIII. par un bref à l'archevêque de Milan, souligna la portée de celte condamnation. La lettre adressée, le 18 août 1883, aux cardinaux de Luca, Pilra et Hergenrœther sur les études histo­ riques, fut un magnifique acte de confiance dans le témoignage que l’Église peut cl doit attendre de l’histoire, dans une étude consciencieuse et forte, faite par des savants sincères, dans la recherche des sour­ ces. Léon XIII chargeait les trois cardinaux destina­ taires de réorganiser les études historiques à la Biblio­ thèque Vaticane en s'adjoignant des savants. Les archives du Vatican s’ouvrirent, une école de paléo­ graphie cl de critique appliquée fut installée au Vatican. « Puisez le plus possible aux sources, disait le pape le 21 février 1881 aux membres du cercle allemand d'histoire : nous n’avons pas peur de la publicité de documents, nous ne craignons pas la lumière dans nos archives. » A côté des archives fut ouverte, en 1892, une précieuse bibliothèque de con­ sultation. Léon XIII, en 1888. ressuscita l’observatoire du Vatican et en confia la direction au barnabitc Dcnza. heureux de montrer ainsi, comme il le disait dans l’acte de fondation de l’observatoire, « que l’Église et ses pasteurs ne haïssent pas la vraie cl solide science, tant des choses divines que des choses hu­ maines, mais qu’ils l’embrassent, la favorisent cl la font progresser avec amour, autant qu’il est en eux. · Les discussions, souvent passionnées, auxquelles donnaient lieu les questions d’exégèse biblique, ame­ nèrent Léon XIII A publier, le 18 novembre 1893. l’encyclique Provident issimus Drus. Il y proclamait ce principe que l’idée d'inspiration exclut nécessai­ rement l’Idéc d’erreur; et d'autre part il admettait que les copistes et les éditeurs ont pu sc tromper dans les transcriptions des manuscrits de la Bible; qu'en ce qui concerne les sciences naturelles, les écri­ vains inspirés s’expriment en « décrivant simplement les apparences sensibles · et en sc conformant aux façons de parler de leur temps: et que. même dans les livres historiques, les auteurs de la Bible parlent sou­ vent un langage populaire. Il rappelait enfin que.pour cc qui concerne la foi et les mœurs, l’interprétation des textes bibliques doit être faite suivant l’opinion commune des Pères de l’Église. La création de la Commission biblique en 1902 et les décisions qu’elle rendit sur de nombreux points de détail furent un corollaire pratique des enseignements de l'encyclique Prootdentissimus. Voir l’art. Inspiration de l'ÉcriIX. — 12 355 LÉON XIIi. SON ACTION INTELLECTUELLE, SOCIALE, INTERNATIONALE 356 accepté par l’ouvrier, ne lui paraissait pas conforme à l’équité, s’il contenait des clauses nocives pour la santé de l’ouvrier, ou pour sa vie domestique, ou pour 2· Lion XI II et la question sociale, — Léon XIII, A la tin de son épiscopat de Pérouse, dans son man­ sa vie religieuse. Les catholiques, à la lumière de cette encyclique, devaient désonnais, au delà du phéno­ dement pour le carême de 1877, avait dénoncé les mène de la production économique, envisager l’agent abus du régime économique contemporain et signalé producteur, l’homme, et sc préoccuper de l’établisse­ deux remèdes : d’une part, l’intervention des lois ment d’un régime du travail conforme à toutes les civiles, d'autre part la fidélité aux lois de Dieu et de exigences de la dignité humaine. son Église. Dès son avènement sur le trône de Pierre, Pour faire régner la justice sociale, Léon XIII pré­ la question sociale le préoccupa. Les attentats commis contre les souverains d’Allemagne, d'Espagne et d’Ita­ conisait deux moyens : 1. les associations profession­ lie lui inspirèrent, dès le 28 décembre 1878, Γency­ nelles (associations patronales, associations ouvrières, associations mixtes) qui, jouant dans le métier une clique Quod apostolici, qui condamnait le socialisme. sorte de rôle législateur, résoudraient les questions Mais Léon Xi II voulut, en face du socialisme, tracer les grandes lignes de ce que doit être un ordre social relatives au salaire, à la durée de la journée de travail, chrétien, fondé sur la justice. D’Amérique et d’Europe à l’hygiène des mines; 2. la législation ouvrière. Pour des appels survenaient, qui sollicitaient la papauté de repousser les abus et pour écarter les dangers, Léon faire entendre sa voix pour l’apaisement des conflits XIil invoquait l'autorité des lois. Il signalait, spécia­ entre capital et travail. La grande association ouvrière lement, à l’attention du législateur, le relâchement des Chevaliers du Travail (Knights of Labour) était, des liens de la famille parmi les travailleurs, le refus au Canada, condamnée par {'unanimité de l'épiscopat du repos dominical à l’ouvrier, la promiscuité des et rencontrait au contraire, chez la plupart des évêques sexes dans les usines, la violation de la dignité du des États-Unis, une neutralité bienveillante : de part travailleur par des conditions indignes et dégradantes; et d’autre, on se tourna vers Home pour obtenir un l’attentat à la santé de l’adulte chargé d’un travail verdict. Sept cent trente mille travailleurs, divisés en excessif; l’attentat à la santé de la femme et de l’en­ trois mille sections, et ayant pour président général fant, chargés de travaux qui devraient être réservés un catholique, M. Powdcrley, attendaient ce verdict aux hommes. Et faisant allusion à la plaie des grèves, avec impatience. Un mémoire du cardinal Gibbons, il déclarait ; · Il appartient au pouvoir public de porter archevêque de Baltimore, plaidait auprès du Saintun remède. Il est plus efficace et plus salutaire que Siège pour les Chevaliers du Travail. Le 29 août 1888, l’autorité des lois prévienne le mal et l’empêche de se le cardinal Slmeoni, préfet de la Propagande, informa produire, en écartant avec sagesse les causes qui le cardinal Gibbons que le Saint-Siège « tolérait, pour paraissent de nature à exciter des conflits entre le moment, la Société des Chevaliers du Travail », ouvriers et patrons. » L’encyclique se terminait par à la seule condition qu’on ht disparaître de ses statuts cette déclaration qu’il faut principalement attendre certains mots sentant le socialisme et le communisme. le salut d’une grande effusion d’amour (caritas); et Cette décision du Saint-Siège ht grand bruit. D’une par caritas, Léon XIII entendait la loi qui résume façon plus discrète, un travail s’accomplissait, à Home tout l’Évanglic, totius Euangelii compendiaria lex, et à Fribourg en Suisse, qui devait aboutir à des con­ loi qui comprend la vertu de justice, qui en implique clusions plus importantes encore. A Borne siégea, et en facilite l'observation. de 1881 à 1883. une commission de théologiens, chargée Le sociologue suisse Gaspard Dccurtins avait, en d’examiner les conséquences de la morale catholique 1890. présenté au Conseil fédéral helvétique un vœu dans le domaine économique. Plusieurs années de en faveur d’une réglementation du régime du travail suite, des sociologues de divers pays, réunis à Fribourg, par une législation internationale, et Léon XIII, dans une union d'études sociales, élaborèrent des témoin par ailleurs des efforts que tentait, dans le thèses sur la question sociale, thèses qui s’appuyaient même sens, la conférence internationale réunie à sur la philosophie de saint Thomas: Mgr Mermillod Berlin par Guillaume II, avait fait féliciter Dccurtins portail ccs thèses à Borne, pour qu'elles fussent exa­ par Mgr Jacobini. En avril 1893, nu congrès ouvrier minées par le Saint-Siège et pour qu’elles fussent de Bienne, où les socialistes étalent en majorité, retenues, éventuellement, comme des documents. Dccurtins fil voter un vœu ainsi conçu : « Le congrès Tandis que la sociologie catholique, représentée par exprime le vœu que le prochain congrès ouvrier inter­ des spécialistes comme les Français La Tour du Pin. national à Zurich s’occupe de la question de la légis­ Henri Lorin. Louis Milcent, comme les Autrichiens lation internationale sur la protection des travailleurs. Biome, Kucfslein, Vogelsang, Lichtenstein, frappait On compte également que les sociétés catholiques ainsi à la porte du Vatican, les ouvriers de France, ouvrières défendront avec énergie les postulats concer­ amenés en pèlerinage, dès 1889, par Albert de Mun nant la protection ouvrière énoncés dans l’encyclique et Léon Harmel, prenaient contact avec le pape, et de Léon XIII. » En réponse à cette manifestation, Melchior de Vogûé, commentant ce spectacle, regar­ Léon XIII, dans une lettre à Gaspard Dccurtins, dait « entrer solennellement dans Saint-Pierre le déclara approuver en principe le projet d’une législa­ nouveau pouvoir social, les nouveaux prétendants à tion internationale protégeant · la faiblesse des femmes l'empire, ces ouvriers venus là, comme y vinrent Char­ et des enfants qui travaillent. » lemagne, Othon et Barberousse, pour y chercher le Quelques années seulement s'écoulaient, cl l'on sucre et l’investiture. » constatait, en tous pays, un mouvement catholique Ces diverses démarches trahissaient un besoin de la social issu de l'encyclique Rerum novarum, mouvement chrétienté : Leon XI11, le 15 mai 1891, publia l'en­ dont M. Max Turmann sc faisait l'historien. Les polé­ miques auxquelles donna Heu l’école dite de la démo­ cyclique Rerum Novarum sur la condition des ouvriers, cratie chrétienne amenèrent Léon XIII à déclarer, dont Spolier déclara qu'elle était un grand événement dans l'histoire des sociétés modernes. Léon XIII. dans le 18 janvier 1901, dans la lettre Graves de communi, que la dénomination de démocratie chrétienne ne cette encyclique, affirmait le droit de propriété privée, devait pas s'entendre d’une action politique, et que mah il en marquait les limites, et définissait le ce mot ne doit pas signifier autre chose que la bien­ devoir de l’aumône Passant aux rapports du travail faisante action chrétienne à l’égard du peuple », action et du capital, H expliquait qu’un salaire insuffisant, qui peut, comme l Église, s’accommoder de tout consenti par la prétendue liberté de l’ouvrier, n’est régime politique, pourvu qu'il soit honnête et juste. pas an salaire juste; et le contrat de travail, même türe» t. vu» col. 2160-2162, 2235-2237, cl Interpré­ tation de l'Écrituiœ, ifrd.,coL 2320, 2333, 2312. 357 LÉON XIII. SON ACTION INTELLECTUELLE, SOCIALE, INTERNATIONALE 3° Le rôle international fie la papauté sous Léon XI1L — Le rôle des papes au Moyen Age, pad fiant les conflits entre les divers États, hantait In magnifique imagination de Léon XIII; et son pontificat marqua, dans l'histoire de l’Église, les débuts de la réaction contre cette laïcisation du droit International qui datait des traités de West phalle, et qui tendait à dénier au Saint-Siège toute compétence dans les ques­ tions relevant du droit des gens. Bismarck, en 1885, sollicita de Léon XIII, d’accord avec l'Espagne, l’intervention pontificale dans l’affaire des Carolines. Léon XIII, tout en faisant acte de médiateur, affecta de parler en pape docteur. Ce fut le trait caractéris­ tique de son verdict de trancher le différend politique en étudiant, à la lumière une tradition dont les chroniqueurs se sont faits les échos. « On disait que l’auteur de la dynastie, le grand Basile, n’avait épousé Eudokia Ingérina que pour favoriser les amours de son maître et collègue Michel III avec cctle jeune fille; que ses deux fils aînés, Constantin le Vieux cl Léon VI, étaient fils dc Michel III, par con­ séquent des fils bâtards, des enfants de l’adultère; que le seul Alexandre était bien le fils dc Basile. » A. Rambaud, L'empire grec au X· siècle, Constantin Porphyro­ génète, Paris, 1870, p. 7, avec les références aux chro­ niqueurs. L’accusation paraît fausse pour Constantin le Vieux. Pour Léon, au contraire, les chroniqueurs ont raison : ills putatif dc Basile, il est en réalité, fils adul­ térin de Michel III et d’Eudocie Ingérina. « Sur ses origines il ne peut guère y avoir dc doute. Malgré le silence de la Vita Basil., χχχιν, 280, qui ne le nomme qu’ineidemment avec Constantin comme fils dc Basile et d’Eudocie, sauf à la fin du règne et sans faire nulle part mention de sa naissance, tous les chroniqueurs s’accordent à lui donner pour père Michel III et pour mère Eudocic Ingérina. » A. Vogt, Basile 1" empereur de Byzance (867-886), Paris, 1908, p. 60,avec références aux chroniqueurs. Il était nécessaire de rappeler le mystère décos ori­ gines. car elles éclairent pour l’historien toutes les péripéties du règne dc Léon VL · On comprend dès lors parfaitement la douleur profonde de Basile lors­ qu’il vit son seul el unique enfant (Constantin), celui sur lequel il comptait pour continuer sa lignée, disparaître brusquement, forçant l’assassin de l’em­ pereur légitime à rendre au fils de sa victime. Léon, l’héritage paternel. Aussi bien, est-ce ce qui explique la raison étrange cl incompréhensible à première vue, pour laquelle, dès la mort dc Michel, Léon fut ton­ suré. De Cenm , P. G., t. exil, col. 1157. L’empereur espérait sans doute empêcher par là cet importun de revendiquer jamais son droit à l’héritage paternel. II n’avait pas compté sur les hasards de la vie et dc la mort. » Vogt. op. cit., p. 59. 366 Dès qu’il fut maître dc l’empire par l’assassinat dc Michel III, Basile Ier, l'était empressé d’associer au trône ses deux « fils », Constantin et Léon. Du vivant de Constantin, l'empereur pouvait également donner la couronne à Léon, sûr qu'il était que l’aîné serait basileus, cl ainsi les apparences se trouvaient sauve­ gardées. Mais à la mort de Constantin, Basile avait un autre fils légitime, né depuis son avènement : Alexandre. Dès lors, on comprend que les espérances du père, frustrées par la mort dc l’aîné, se soient repor­ tées sur Alexandre, au détriment du fils putatif Léon. On a même fait remarquer que Léon pourrait bien avoir été le vrai motif dc l’assassinat dc Michel III. Michel cn effet n’avait associé Basile à l’empire que parce qu'alors il était sans enfants. Vila Basil., XVIII, 253. La naissance de Léon cn 866 modifia sin­ gulièrement les choses et il n’est pas impossible qu'elle ait été une des raisons dc brouille entre les deux sou­ verains. Michel devait tenir à cc que son fils Léon, quoique illégitime, régnât; Basile pouvait espérer la même gloire pour son fils Alexandre· Aussi, au cours dc l’année 866, Michel et Basile cherchèrent-ils mutuel­ lement à se faire mourir. Ce fut Basile qui l'emporta. Mais il n’est pas étonnant « que Basile n’ait jamais aimé cc fils qu’il était obligé d’adopter comme sien d’abord, puis d’associer à son gouvernement. » Vogt, op. cit., p. 60. Aussi le lui fit-il bien sentir Quoique Basile, par raison dynastique, eût dès 869 associé Léon au pouvoir suprême, quoiqu’il l’eût fait élever avec grand soin cn héritier présomptif du trône, lui donnant pour maître Photius, « jamais pourtant il ne l’avait aimé, et aux côtés dc cc père soupçonneux, irascible et sévère, l’existence du jeune homme semble avoir été assez triste. » Ch. Dich), Figures byzantines, 1" série, c. vin, p. 185. A la mort de Constantin (879), Basile s'empressa de couronner Alexandre, quoique tout enfant. « dans l'espérance qu’il supplanterait un jour Léon; ce qu’il essaya du reste lui-même immédiate­ ment, cn l’incarcérant. > Vogt, op. cil., p. 61. Au cours de l’hiver 881-882, probablement aux environs dc Noël, il avait obligé Léon à épouser une jeune fille qu'il n’aimait pas, Théophano, de la famille patri­ cienne des Martinacioi. Vila Euthymil, c. vu, éd. C. de Boor, p. 20-21. La Vita Theophano raconte cc mariage dc manière beaucoup plus gaie et sans allusion à aucune contrainte. Vita Theophano, η. 9-11, dans É. Kurtz, p. 5-7 ; ci. Diehl,op.cit.,p. 187-188. Inconsola­ ble dc la perte de son fils Constantin.et subissant l’in­ fluence du moine Théodore Santabarénos, un protégé de Photius que les contemporains ont soupçonné de magie et dc sorcellerie, Basile ne voyait plus autour de lui qu’intrigues et complots. Voir Vogt, p. 155-156. Quand donc Santabarénos. depuis longtemps brouillé avec le prince héritier, dénonça Léon au basileus comme coupable de conspiration contre la vie dc son père (Cedrcn., 1132), Basile se laissa sans peine con­ vaincre par les plus futiles apparences. » Diehl. o/>. cl loc. cit. Par son ordre Léon fut mis aux arrêts avec sa femme et sa fille Eudocle dans l’un des appar­ tements du palais, dépouille des insignes impériaux. Le basileus songea même à lui faire crever les yeux, mais Photius et Zaoutzès l’en dissuadèrent. Georg., Mon. cont., p. 763, n. 18; Kurtz, op. cit., p. 55. n. 17. Pour que la liberté fût rendue à Léon après trois mois de réclusion, il fallut l’énergique intervention do Photius et de Zaoutzès. Vita Theophano, 16, dans Kurtz, p. 1113; Vita Basil., c c. p. 361-365; Syméon Magister, XX!. p. 760. D’ailleurs, tous les grands dignitaires, inquiets de l’état de santé chaque jour plus alarmant de Basile, conseillaient hi clémence. Basile se laissa fléchir et le 20 juillet.cn la fête de saint Élie, le prince fut élargi. Vita Theophano, η. 19, éd. Kurtz, p. 13. Le vieil empereur n’en conservait pas moins son res- 367 [LÉON VI LE SAGE. SA POLITIQUE ECCLÉSIASTIQUE scntimcn t cl son antipathie contre Léon. Basile mourut le 29 août 886, des suites d’un terrible accident de chasse. Un des premiers actes de Léon, au lendemain de son avènement, — acte très significatif et qui con­ firme nettement l’opinion ci-dessus émise au sujet de sa naissance — fut de transporter de Chrysopolis,où il avait été enseveli précipitamment après son assassinat (876), le corps de Michel 111 Ces détails biographiques ne sont pas sans impor­ tance, car ils font comprendre les préoccupations dy­ nastiques qui vont elles-mêmes conditionner en grande partie la vie ultérieure de Léon VI, ses mariages successifs ct les démêlés ecclésiastiques qu’ils provo­ quèrent, le quatrième surtout. 2. Mariages successifs de Léon. — Il semble bien que l’union de Léon avec Théophano (881) n’ait pas été un mariage de cœur ct n'ait été acceptée que par soumission forcée aux ordres de Basile. Déjà l'affection de Léon allait â Zoé, Hile de Stylianos Zaoutzès, avec la­ quelle il continua d’entretenir des relations coupables. Théophano s'en plaignit à Basile, qui maria de force Zoé avec un certain Théodore Gouzouniatès. Vitu Euthymii, vn, 6, 26, édit. C de Boor, p. 20, 24. Du vivant de Basile, la concorde apparente subsista entre Théophano ct Léon; lui disparu, la situation devint très pénible, surtout après la mort (hiver 892) de l’unique enfant né du mariage, la petite Eudocic. Le saint moine Eàthymc (futur patriarche), (pie Léon avait choisi pour son confesseur eut à réconforter l’impératrice et adressa à l’empereur de sévères remon­ trances. Théophano demandait l’autorisation de sc retirer dans un couvent, assurant qu’à cette condition clic consentirait à tout, même au dicorcc. Euthymc la dissuada de recourir à un divorce qui eût comblé les secrets désirs de l’empereur, ct déclara au basileus qu'il ne le verrait plus s’il persistait dans sa résolution de renvoyer Théophano. Ch. Dichl, op. cit., p. 191. Voir Vita Euthym., vn. 1-10, p. 20-21. Outre sa passion criminelle pour Zoé, Léon préten­ dait sc justifier à lui-même sa conduite par une autre raison, qu’il nous faut souligner à cause de la relation qu’elle va avoir avec l’affaire des troisièmes et des quatrièmes noces. 11 désirait ardemment un fils pour garantir la perpétuité de la dynastie. Constantin Manassès, Compend. citron., P. G., t. cxxvn, col. 121 B. Cette raison politique semble avoir suffi à excuser le basilcus aux yeux de la plupart des contemporains. Voir le panégyrique de Théophano par Nicéphore Grégoras, 23, édit. Kûrtz, p. 41-12. La mort de Théo­ phano (10 novembre 893), en mettant fin aux souf­ frances de la pieuse basilissa, rendait la liberté à Léon. Léon VI avait conservé à l’égard de Zoé le senti­ ment qui lui avait jadis dicté cette phrase de sa réponse aux reproches d’Euthymc : « Jamais je n'oublierai Zoé, et un jour viendra où j’aurai piété d’elle ct de moi » Vita Euthym., vu, 6, p. 21. Théodore Gouzou­ niatès. le mari de Zoé, mourut lui-même au début de 894, < avec tant d’à-propos que des esprits malveil­ lants pensèrent que ces deux morts si opportunes n’étaient peut-être pas tout à fait accidentelles. > Dichl. op. cit., p. 193. Le bruit courut aussitôt que Zoé avait empoisonné son mari, ct qu'elle était également responsable de la mort de l’impératrice. Vita Euthym., vn, 26, p. 21. Léon sc crut alors au comble de scs vœux. Bien ne \ opposait plus à son union avec Zoé par un· mariage légitime Le père de Zoé, Stylianos Zaoutzès, qui rem­ plissait depuis les débuts du règne les fonctions de premier ministre ct pour qui Léon venait de créer le litre de βασΟχοπάτωρ ou < père de l'empereur », y poussait de toutes ses forces, et avait déjà installé la jeune veuve au palais dès le printemps de 891. Seul, le moine Euthymc résistait. Le basileus voulut avoir 368 son consentement. Invité au palais, Euthymc refusa de s’y rendre, il fallut l’y amener de force. Aux repré­ sentations de Léon il répondit avec fermeté : < Il t’est sans doute permis de prendre une autre femme, mais pas celle-là, qu’on soupçonne de crime. Si le mariage a lieu, tout le monde pensera que les bruits qui courent sur son compte sont réellement fondés. » Vita Euthym., vm, 1-7, p. 21-25. Le mariage eut lieu (fin de 894). Euthymc fut exilé dans le couvent de Saint-Dio­ mède. Or moins de deux ans plus lard, Zoé mourut, dans l’été de 896, d’une maladie assez mystérieuse, six mois à peine après son père Stylianos. Vitu Euthym., vin, 14, p. 26. · Inconsolable, Léon rentra en lui-même. Le repentir s'empara de cette âme plus faible que méchante. 11 alla humblement solliciter son pardon auprès d’Euthymc, qui lui montra un visage et un cœur de père. Pour sceller la réconciliation, il fut con­ venu qu’Euthyme passerait trois jours au palais. Léon le combla de riches présents pour son église de Psamathia qu'il allait retrouver après deux ans d’absence, ct lui fit don d’un magnifique manuscrit écrit de sa main et contenant ses propres compositions. Vita Euthymii, vin, 14-21, p. 26-27. L'intimité des premiers jours refleurit. Le basilcus prit en affection ses bons moines de Psamathia, et il aimait à venir leur faire des visites à l'improviste, p. 466. » M. Jugic, dans Patrolôgia Orientalis, t. xu, 1922. Une tragique fatalité avait jusqu’ici frustré le basilcus de la réalisation de son désir d’assurer le trône à un héritier de son sang. De son union avec Zoé Zaoutzès, une fille seulement était née, la princesse Anne. C’était donc un troisième mariage que comman­ dait la raison dynastique. Or, se décider à un tel parti devenait chose grave pour l’empereur. Les canons ecclésiastiques blâmaient formellement une telle union. L'opinion publique y était tellement opposée, que Léon lui-même, ne prévoyant pas alors (c’était vers 894) les fâcheuses péripéties de sa vie matrimoniale, avait flétri en termes très durs, dans une de ses Novel­ les, la 90·, les hommes capables d’en arriver à ce point d'incontinence et, pour traduire sa pensée, à ce point de bestialité; ct il avait en même temps statué que ceux-là seraient soumis à la peine édictée contre eux par les saints canons. P. G., t. cvn, col. 604. Cruelle ironie du sort qui, par la mort successive de scs deux premières femmes, amenait Léon VI à envisager pour lui ce troisième mariage qu'il avait si sévèrement condamné pour les autres. Il hésita cependant quelque temps. · Comme l’étiquette impériale exigeait impé­ rieusement qu’il y eût une femme au Palais Sacré pour présider aux cérémonies où figuraient les dames de la cour, il fit proclamer Augusta la jeune prin­ cesse Anne, Leo Gramm., P. G., t. evin, col. 1105D ; Syméon Magister, t. ax, col. 765A, ct cet expédient montre assez la répugnance qu’il éprouvait à une nouvelle union. Mais Anne était fiancée à un prince carolingien, le jeune Louis de Provence; elle était sur le point de quitter Constantinople pour aller vivre dans sa nouvelle patrie. Nicol. Mysi., Epist., xxxu. P. G., t. exi, col. 197-199. Pour la remplacer, il fallait absolument une impératrice. El aussi bien Léon était jeune : il avait trente-deux ou trente-trois ans; sa douleur avec le temps s'était calmée, et ses scrupules s’apaisaient avec elle. En 899, il franchit le pas. » Dichl, op. cit., p. 195-196. Après plus de deux ans ct demi de veuvage, au printemps de 899, il épousa en troisième noces une belle Phrygienne, appelée Baïané, qu’il couronna impératrice sous le nom d’Eudocic. C. de Boor, op. cit., p. 126; Leo Gramm., P. G., t. cvtii, col. 1105-1106; Syméon Magister, l. αχ, col. 765 D. Mais un destin inexorable poursuivait le malheureux basileus Baïnné-Eudocie mourut à Pâques 369 LÉON VI LE SAGE. SA POLITIQUE ECCLÉSIASTIQUE 370 de l'année suivante, en mettant au monde un Ois qui, septembre 905. C. de Boor, op. cit., p. 117-118 et 127. hélas! ne vécut point. Ibid., 11 fallait maintenant faire légitimer ce fils tant désiré. La situation sc compliquait donc de plus en plus : « Nicolas s’y prêtait volontiers ; mais les autres évêques car Léon songeait à prendre une quatrième femme. < Le résistaient », déclarant que < la naissance d'un enfant troisième mariage de l'empereur» bien qu’il sc Justi­ ne pouvait rendre licite une union prohibée », P. G., fiât par des raisons assez plausibles, et que l’Églisc, t. exi, col. 196 D, ct fis refusaient en conséquence de tout en le tenant pour < un acte malpropre », ne l’eût célébrer le baptême, surtout avec les honneurs impé­ point formellement blâmé, avait scandalisé cependant riaux dont Léon voulait l’entourer. Finalement, on beaucoup d’Ames pieuses. » On l’avait bien remarqué au s’avisa d’un expédient. Comme, après tout, ainsi que le moment des funérailles d’Eudocic. Pour les contem­ patriarche l’expliquait plus tard. · c’était un sentiment porains « un quatrième mariage devait paraître une humain d’aimer son enfant », Nicolas, Epist., xxxn, simple abomination. L’Église l’interdisait de la façon P. G., t. exi, col. 196, le clergé promit de baptiser le la plus formelle; la loi civile ne prévoyait même pas fils, si Léon promettait de se séparer de la mère. Ibid., qu’on pût arriver à ce degré inouï de perversité. Aux col. 197. A ce prix, le 6 janvier 906, le baptême fut yeux des Byzantins une telle union était pire que célébré dans Sainte-Sophie par les propres mains du l’adultère. Mais, quoi! Léon avait besoin d’un fils. > patriarche : Alexandre, frère du basilcus, ct Euthy! )|··!11, Op clt.fP 196-197* mlos furent les parrains du jeune Constantin Porphy­ L’attentat préparé contre le basilcus, sur l’instiga­ rogénète. Vita Euthym., xi, 16-17; Leo Gramm., P. G., tion de son « frère » Alexandre, ct qui faillit réussir, le Levin, col. 1112; Nicol. Myst., toc. cit., Syméon Mag., jour de la Mesopentecosté 90’2 (’21 avril) ou 903 (11 mai), t. ax, col. 7G9 D. Trois jours ne s’étaient pas Vita Euthym., xi, 1-7, p. 35-36; Leo Gramm., P. G., écoulés, que Léon VI. oublieux de promesses faites t. cvni, col. 1108; Sym. Mag., t. αχ, col. 765, était uniquement pour le besoin de la cause, introduisait venu encore, après une série de conspirations, con­ Zoé Carbonopsina au palais avec tous les honneurs firmer les inquiétudes de l’empereur et aviver ses impériaux et la couronnait Augusta. Nicol Myst., regrets de ne pas avoir un héritier présomptif. Il Sym. Mag., toc. cit. Nicolas prétend qu’il ne sc trouva commença par vivre en concubinage avec Zoé Car­ aucun prêtre pour bénir le mariage; le continuateur de bonopsina, une fille de l’aristocratie byzantine, petiteThéophane ct Syméon Magister affirment, au contraire, nièce de Théophano le Chronographe, laquelle prit que le prêtre Thomas sc prêta à cette cérémonie et sur Léon un grand ascendant en vue de sc faire épou­ fut ensuite pour ce motif déposé de sa charge. En tout cas, l’émoi fut considérable dans tous les milieux ecclé­ ser. Le basileus, qui songeait lui-même au mariage, semble bien avoir voulu sc ménager à cette fin l'indul­ siastiques ct autres A Constantinople. Le patriarche gence de l’autorité ecclésiastique, en installant sur le dut interdire A l’empereur l’accès du sanctuaire. Il semble bien que ce soit Léon qui ait eu alors, en vue trône patriarcal, après la mort d’Antoine Cauléas d’arriver A faire légitimer son union, l’ingénieuse idée (12 février 901), un candidat dont il escomptait la d’en appeler A l’Églisc universelle, de consulter sur complaisance, Nicolas, parent de Photius, ancien con­ disciple de Léon lui-même ct son frère adoptif (Vita l’affaire de la tétragamic le pape de Borne, les patriar­ ches d’Alexandrie, d’Antioche ct de Jérusalem. Nicolas, Euthymii, xi, 15), et qui était déjà honoré du titre de qui dans sa lettre au pape, Epist., xxxn, P. G., t. exi, conseiller secret ou de mystikos. Le nouveau patriarche col. 200 D, s'attribue A lui-même cette proposition, se montra d’abord intransigeant ct refusa, semble-t-il, paraît bien plutôt avoir été obligé de la subir avec de sc prêter A une violation des canons ecclésiastiques toutes ses conséquences. en matière matrimoniale. Mais des circonstances spé­ En attendant, Léon garda Zcé au palais, refusant ciales permirent bientôt A l'empereur d’influencer en de s’en séparer même pour un jour, ibid., col. 201 A: sa faveur la conscience souple du pontife. Nicolas, et la seule concession qu'il consentit au patriarche, ce alors assez mal en cour, avait pris une certaine part, fut de sc soumettre provisoirement A son interdit. Cette en 904, à la conspiration d’Andronic Doukas contre soumission même n’était pas sans embarrasser sérieu­ Léon. Lorsque Andronlc fut obligé de s’enfuir en sement Nicolas. La Vita Euthymii. c. Xî ct xn, nous Lycaonie d’abord, puis chez les Arabes (printemps montre le prélat tantôt cherchant dans les écrits 905), quelques-uns de ses amis, pour sc faire pardon­ patristiques des textes favorables aux quatrièmes ner, livrèrent au basileus les documents de la révolte : noces, tantôt offrant à Léon (notamment le 1er mai 906, l’on y trouva une lettre autographe de Nicolas, preuve fête de la Dédicace, et le 6 août, fêle de la Transfi­ flagrante de sa trahison. Vita Euthymii, xi, 10-16. guration. C. Boor, p. 38 ct 127) de franchir le seuil du Celte révélation, jointe A la persuasion que le patriar­ sanctuaire sans attendre les décisions de Borne et che n’était pas sans avoir été prévenu de l’attentat de des patriarches orientaux, déclarant hautement que Saint-Mokios, excita un profond ressentiment chez lui-même l’y recevrait. L’empereur évita de se prêter l’empereur, qui résolut de sc venger. Ibid., xn, 1-L aux suggestions de Nicolas. « Tant que je ne verrai Nicolas comprit qu’il n’avait qu’un moyen de salut : point Ici les évêques de Borne, déclara-t-il, je n’userai c’était de désarmer, A force de complaisance, la colère point d’une autorisation que vous m’offrez en dehors du souverain. Et dès lors il changea résolument de d’eux. » Vita Euthym., xi, 22. Piqué au vif du peu de tactique et sc montra prêt à tout accorder. Ibid., xi. cas ainsi fait de son autorité, Nicolas alla jusqu’à dire 16. qu’il était en mesure, à lui seul, sans l’intervention des Zoé Carbonopsina allait être mère, ct Léon caressait autres patriarches, d’accorder au basileus la dispense avec joie l’espoir de sa prochaine paternité. · On vit sollicitée. « Ce que saint Athanase a fait pour les alors le hautain patriarche venir chaque jour au palais. troisièmes noces sans imposer de pénitence, comment Il dînait avec le basileus et sa maîtresse, il affirmait aurais-je peur de le faire pour les quatrièmes avec une A Léon que l’enfant attendu serait un garçon, et il pénitence? » énonçait-il hardiment. « Je serais vain ct prescrivait A cet effet A sept prêtres de dire pendant funeste, si j’apportais encore quelque retard à cette sept jours, A Sainte-Sophie, des prières solennelles; affaire, pour attendre une réunion ou l’arrivée des puis, gravement, de scs mains sacerdotales, il bénissait Bomains, alors que je puis moi-même recevoir l’em­ le ventre de la favorite, ct déclarait que le prince qui pereur à l’intérieur de l’église. * Vitu Euthym., xi, allait naître ferait la grandeur ct la gloire de l’Églisc. » 23-24. < Voilà comment s'exprimait celui qui allait Dichl, op. cil., p. 200-201, résumant les données de la bientôt sc montrer irréductible sur cette question de Vita Euthymii, xi, 18; xn, 28-29. Ce fut Constantin la tétragamic. se poser en défenseur héroïque des saints Porphyrogénète qui naquit, A la mi-mai ou au début de 371 LÉON VI LE SAGE. SA POLITIQUE ECCLÉSIASTIQUE canons, cl, dans une lettre arrogante, faire la leçon à l'Église romaine en l'adjurant de condamner les quatrièmes noces. Comment le prélat courtisan se changea-t-il tout A coup en canoniste rigoriste? La Vie d’Euthyme nous livre le secret de la métamor­ phose. » M. Jugie, op. cit., p. 470. 3. Troubles ecclésiastiques à Constantinople. — Chose remarquable, qui prouve l'impartialité de ce biogra­ phe, l’écrivain de la Vita Euthymii ajoute cette ré­ flexion : · Et il en serait ainsi advenu, si un mauvais démon n’avait enflammé et exaspéré la situation ecclesias tique au point que le récit va montrer. » Ibid., 24. Et l’auteur nous raconte alors ceci. Nicolas apprit, par une indiscrétion, que Léon n'oubliait pas le passé ct qu’il se proposait de lui enlever son siège pour crime de lèse-majesté dès que serait réglée l'affaire du mariage, xn, 1-5. De bonnes nouvelles en effet arri­ vaient d’Occidcnt : le pape ne condamnait point les quatrièmes noces, ct des légats de Serge III allaient sc mettre en route, porteurs de la dispense. · Ceci provoqua un brusque changement dans l'attitude du patrlarchc.Sûrde l'approbation de l’Église universelle, Léon n’avait plus aucune raison de compter avec le chef de l’Église byzantine... Nicolas comprit qu’il n’avait plus qu’une ressource, sc jeter à fond dans l'opposition. Il savait l’hostilité ancienne que le clergé d’Orient nourrissait contre Borne, il se croyait sûr d’être suivi, s'il se posait en défenseur de l’indépen­ dance byzantine en face de l’intervention pontificale. S'il réussissait, grâce à cette tactique, à mettre en échec le pape ct l’empereur, quel triomphe pour ses ambitionsI S’il succombait dans la lutte, du moins la chute serait belle, ct l’auréole du martyre entourerait le champion Inflexible des canons ecclésiastiques transgressés. Nicolas, qui d’ailleurs était fort réelle­ ment blessé dans son orgueil de voir Home se mêler des affaires de son patriarcat, reprit donc l’attitude la plus intransigeante ct la plus hautaine. ■ Diehl, op. cil., p. 203-204, utilisant surtout le travail de C. de Boor qui a finement démêlé, Vita Euthymii, p. 191 sq., les motifs qui firent varier Nicolas le Mystique dans cette affaire de la tétragamie. Fort désormais de l’assurance des décisions romai­ nes, le basileus se présenta à Sainte-Sophie, le 25 dé­ cembre 90G, accompagné du sénat ct de la cour,pen­ sant que le prélat ne lui refuserait pas l’accès plusieurs fois offert les mois précédents. Mais Nicolas lui inter­ dit l'entrée du sanctuaire, lui laissant seulement espé­ rer — sans doute par manière de parler — son consen­ tement pour la prochaine fête de l’Épiphanie. Vita Euthymii, xn, 6-10. Léon, dont la décision était prise, jugea inopportun d’insister, ct le biographe d’Euthyme nous décrit avec onction son attitude humiliée de pénitent dans le mélalorion attenant â la grande église. Le 6 janvier 907, l’empereur sc présenta de nouveau. • Sans l’unanimité des métropolites, lui déclara le patriarche, ct notamment sans le consentement du < prololhronc », Aréthas (de Césarée), je suis dans l’impossibilité de vous admettre; si vous prétendez entrer de votre propre gré, c’est aussitôt moi ct les miens qui sortirons. > Cette fols, l'indignation du basi­ licus était à son comble. < A ce qu’il semble, seigneur patriarche, vous vous moquez de ma royauté pour parler ct agir de la sorte! Est-ce dans l’attente de voir le rebelle Doukas revenir de Syrie ct en comptant sur lui, que vous nous méprisez ainsi? » Nicolas, atterré par cette apostrophe inattendue, demeurait immobile au seuil de la porte royale, n’osant ni avancer ni reculer. L’empereur, au contraire, gardait tout son sang-froid. Une fols de plus, il accepta de prendre l’attitude de pénitent au métatorion. « accomplissant royalement un geste royal », pour employer les termes de la Vila Euthymii. Et comme les gens de son cortège 372 témoins de cette nouvelle humiliation, excitaient le prince â passer outre et à franchir le seuil du sanc­ tuaire, de la main il leur imposa silence, sc contenta d’appeler un instant les métropolites pour s’entretenir avec eux; puis, apres le chant de Γ Évangile, il rentra au palais. Vita Euthym., xn. 11-17. Le soir, il devait y avoir diner officiel. Le patriarche déclina d'abord l’in­ vitation, mais dut céder à la pression de l’empereur. Vers la fin du dîner, en présence des évêques et des dignitaires, Léon se mit à apostropher violemment le prélat. « Il lui rappela ses promesses, ses flatteries, scs complaisances passées, et nettement il le traita de menteur ct de parjure. Vita Euthym., xn, 1S-30. Puis, emmenant avec lui les métropolites dans les apparte­ ments privés, il leur rappela avec des larmes les malheurs de ses successifs mariages, ct s’étant fait porter son fils, il le prit dans scs bras ct il leur demanda à tous de le bénir et de prier pour lui. Ibid., 31-32. Cette scène attendrissante émut beaucoup d’évêques, qui ne suivaient que par crainte la politique intran­ sigeante de Nicolas. » Diehl, op. cit., p. 205-20G, résu­ mant très exactement le relation fort circonstanciée de la Vita Euthymii. Il fallait plus que jamais une solution au conflit. Les légats du pape étaient arrivés, porteurs de la dis­ pense pontificale : < en Occident, où les quatrièmes noces n’étaient point défendues, la demande Impériale avait semblé toute naturelle. » Le patriarche refusa d’entrer en rapports publics avec eux, comptant sans doute exciter par là le mécontentement populaire contre ces étrangers « qui semblaient, disait-il, n’êtrc venus de Borne, parmi nous que pour nous déclarer la guerre. » Epist., xxxn, P. G., t. exi, col. 204 B. La lutte, Nicolas la menait de son côté, ct la Vita Euthy­ mii, xn, 33-36, nous raconte en quels termes, après la scène du dîner de l’Épiphanie, il demanda aux évêques de demeurer fidèles · jusqu'à la mort » à la résistance contre les volontés du basileus. La patience de celui-ci était à bout. Le 1er février, en la fête de saint Tryphon, le patriarche fut invité comme d’habitude au palais avec les principaux évêques. Nicolas n’hésita pas à s'y rendre, dit la Vila Euthymii, xm, 1, « ne soupçonnant rien ct espérant plutôt une réconciliation. » Voici que, vers la fin du repas, l’em­ pereur recommença son réquisitoire contre le prélat. Il lui rappela, à la face de tous, scs offres personnelles de le recevoir à l'église pour la fête de la Dédicace et pour celle de la Transfiguration; puis les humiliations du 25 décembre ct du 6 janvier. ■ C’est en vain, conclut-il· que vous hasardez des prétextes : me pensez-vous igno­ rant de votre fourberie? Quel Intrigant vous êtes, je le sais depuis le jour où j'étais votre condisciple. » xin, 7. A la question finale de Léon : « Ditcs-mol donc com­ ment il se fait que, m’ayant proposé auparavant l’entrée du sanctuaire, maintenant vous temporisiez ct vous dérobiez? · le patriarche répondit : < C’est pour me ranger à l’avis des évêques.»— < Fort bien, reprit l'empereur; mais alors, quand vous veniez me dénon­ cer les dires de chacun de vos confrères, le faisiez-vous avec leur consentement ou de votre propre initiative? Et lorsque vous tramiez des complots contre notre empire, excitant ct encourageant l’apostat Doukas, sur l'appui de quels confrères fondiez-vous ce sacri­ lège? » xm, 9. Puis, devant le silence du prélat atterré, le basileus déclara aux gens de la cour qu'il s'en remet­ tait de scs affaires au synode et aux envoyés des autres patriarcats, annonçant qu'il entendait être reçu le lendemain, fête de l'Hypapanté, à l’église des Blakhernes. Vita Euthymii, xm, 10-14. Après quoi, on se saisit aussitôt du patriarche qui fut expédié sous bonne garde à son monastère asiatique de Galacrèncs. xm. 15. Le lendemain, après sa réception aux Blakhcrnes, l’empereur provoqua contre Nicolas une acca- 373 LÉON VI LE SAGE. SA POLITIQUE ECCLÉSIASTIQUE blunte mise en scène, en demandant à neuf des anciens I familiers d’Andronic Doukas d'attester publiquement la trahison du prélat. La colère Bambaud. op. cit., p. 9. Malgré l’extrême rigueur des formules, lesquelles d’ailleurs expriment bien l’esprit des anciens canons et de la discipline orientale différente, sur ce point, de celle de l’Occidcnt, le tomus unionis permet de donner de cette longue querelle de la tétragamic de Léon VI une appréciation entièrement favorable à la conduite des papes. Le patriarche Nicolas luimême, dans sa lettre à .lean X en 920. fournit les cléments de cette appréciation ; · Vous savez, dit-il, les afflictions que nous avons souffertes depuis environ quinze années. Mais au moment où nous l’espérions le moins, Jésus-Christ a calmé la tempête, et nous voici tous heureusement réunis. C’est pourquoi nous vous écrivons pour renouer le commerce interrompu par la difficulté des temps, afin qu’envoyant des légats de part et d’autre, nous convenions tous que le qua­ trième mariage, qui a causé tant de scandale, n’a pas été permis à cause de la chose, mais en raison de la personne, les circonstances conseillant envers le prince une douceur et une bonté plus indulgente, de peur que sa colère n’attirût de plus grands maux. Ainsi on recommencera, à Constantinople, à lire votre nom avec le nôtre dans les diptyques sacrés, selon l’antique usage, et nous jouirons d’une paix parfaite. » Epist., Ι4Π, P. G.. t. cxï, col. 218-252. Malgré les explications, en somme assez embarrassées, que donne Nicolas dans ses lettres au pape, et malgré la dureté du tomus unio­ nis, on peut conclure avec Hcfclc. Histoire des conciles, trad. Leclercq, t. iv, p. 751 : · Le patriarche Nicolas avait Inutilement essayé d’arracher l’assentiment du 378 pape Jean X a cette interdiction formelle des qua­ trièmes noces. Le pape maintint fermement la pra­ tique plus tolérante de l’Églisc occidentale» et toute l’éloquence byzantine ne put venir à bout de sa déci­ sion. » Écrivant au pape Jean X, Nicolas s’exprimait en ces termes : « [ Ce que je demande), ce n’est pas une condamnation de cc qui a été fait, ni l’adresse d’une parole de blâme, mais seulement qu’il soit convenu que cela a été fait par indulgence pour la personne de l’empereur. C’est ccqu’ont d’ailleurs reconnu dansleurs propres lettres ceux qui vivaient alors, je veux dire Sergius (qui, je le souhaite, sc trouve dans les rangs des bienheureux pontifes) et ceux qui étaient avec lui. » P. G., t. cxï, col. 249 C. Le cardinal Mai note avec raison, ibid., col. 249-250, que cette phrase est une rétractation de la lettre xxxn à Anastase III. Sur Ια demande des empereurs et du patriarche, le pape envoya â Constantinople deux légats, les évêques Théophylacte et Carus. Nicolas, parlant de leur mission au tsar bulgare Syméon, sc garde d’entrer dans aucune précision touchant les instructions dont ils étaient certainement porteurs concernant la ques­ tion générale de la tétragamic, et se borne a mentionner le rétablissement de l’union ecclésiastique : < Dès que le très saint pape de Home, auquel nous regardons comme un crime de désobéir, eut appris nos calamités, il a envoyé des légats, Théophylacte le premier de ses évêques et un autre évêque nommé Carus, deux hommes qui surpassent les autres en vertu... Ils ont apaisé les scandales excités par les quatrièmes noces, ils ont rendu la paix au clergé; nous avons célébré ensemble, avec une concorde inspirée de Dieu, les saints mystères; bref. l’Église romaine et celle de Constantinople sont tellement unies que rien ne nous empêche plus de participer à leur sanctification et à leur communion. » Epist., xxviii, P. G., t. cxï, col. 177-180. Cependant, malgré cette cessation « officielle · du schisme, la division persista entre des groupes plus ou moins nombreux de moines et de clercs : quatrevingt-dix ans plus tard, sous Basile le Bulgaroctonc et Constantin IX (976-1025), il fallut refaire l’union (d’après un scholion qu’on peut lire dans Zachariæ von Lingenthal, Jus graco-romanum, t. in, p. 232. ou dans les autres recueils canoniques cités par lui, ibid., p. 227, note) et Cédrénos nous apprend que le patriarche Sisinnios (996-998) « réunit ceux qui étaient divisés à cause de la tétragamic, δστνς κχΐ τούς διχκρινομένους ήνωσε διά την τετραγαμίαν. » P. G., t. exxn, col. 181 B. A plusieurs reprises, le Saint-Siège a nettement déclaré, contre les Orientaux, la licéité des quatrièmes noces. Ainsi, Innocent IV, dans sa lettre Sub catholicae au cardinal Othon de Tusculum. 6 mars 1254,§ 3. n. 20 : Quia vero secundum Apostolum, mulier mortuo oiro ab ipsius est lege solutu, secundas, et tertias, ac ulteriores etiam nuptias Graeci non reprehendant ali· quatenus nec condemnent. Mansi, Concit., t. xxm, coi. 581 D. De même, Eugène IV, dans la constitution Cantate Domino pour les Jacobites, du 4 février 1442, n. 26 : Declaramus non solum secundas, sed tertias, et quartas, atque ulteriores, si aliquod impedimentum cano­ nicum non obstat, licite contrahi posse. Commendatiores tamen dicimus, si ulterius a conjugio abstinentes in castitate permanserint, quia sicut virginitatem viduitati ita nuptiis castam viduitatem laude ac merito prsejerendant esse censemus. Mansi, t. xxxi b, col. 1471D : Cavallera, Thesaurus, n. 1355. Voir une étude canoni­ que sur la trlgamie et la tétragamic dans l’ouvrage de J. Zhlsman. Das Eherechl der Orientalischen Kirche, Vienne, 1864, p. 135-149. Pour terminer cette question, ajoutons, avec Allatius, De Ecclesiae Occidentalis atque 379 LÉON VI LE SAGE. SON ŒUVRE JURIDIQUE 380 ment là un écho du procès intenté à Photius au len­ Orientalis perpetua consensione, Cologne, 1648, l. Π, demain de la mort de Basile. » Vogt, Basile /·ς p. 236, c. νπ, col. 604-605, que le. schisme auquel mit lin le en note. Il n’y a pas lieu d’insister ici sur ces négo­ tomus unionis était moins entre Byzance ct Home, qu’entre les deux partis byzantins d'Euthymc ct de ciations entre Byzance ct Home» qui durèrent trois années ct qui sont, au terme du néfaste épisode de Nicolas, et que, dans toute cette atTairc, l’autorité Photius, une solennelle affirmation de la primauté suprême ct la primauté du pape est nettement mise romaine reconnue ct exercée en Orient. Voir art. Pho­ en relief par les actes du Saint-Siège ct par le recours tius. des Byzantins aux-mdmes : les lettres de Nicolas le Le patriarche Étienne mourut en 893. L’Église reconnaissent en termes très explicites. Voir art. grecque l’a inscrit au nombre des saints et célèbre sa Constantinople au t. ni de ce Dictionnaire, col. 1356fête le 17 mai. C’est ù lui que sont adressées toutes 1357. les Novelles de Léon VI touchant les matières ecclé­ 2' La politique ecclésiastique de Leon VI en dehors siastiques. Antoine Caléas ou Cauléas occupa le trône de l'affaire de la télragomie : la deuxième déposition de patriarcal de 893 à 901; Nicolas le Mystique, qui lui Ptotius (886). — Un des premiers actes de Léon VI, dès son avènement, avait été’la déposition de Photius succéda en 901, fut exilé en 907, comme on l’a vu dans l’histoire de la tétragamic, pour faire place à (la seconde),7 décembre 886, ct son remplacement par le prince impérial Étienne, le plus jeune 01s de Basile le Euthyme, 907-912. IL Œuvre juridique et littéraire de Leon VL Macédonien. Le patriarche Etienne fut sacré aux envi­ — Léon VI fut un empereur fort instruit. Disciple de rons de Noël 886 par Théophane métropolite deCésaréc. Hergenrother, Photius, t. n, p. 686. Le nouvel empereur Photius, il avait appris de son maître tout le savoir d’un homme cultivé de son temps : rhétorique, phi­ avait à sc venger de Photius qui pendant les sept dernières années du règne de Basile (879-886) avait losophie, théologie, droit, histoire, magie, etc. 11 écrit été le véritable maître de l’Église ct de l’État. Dès la des poésies, compose et prononce des homélies, rédige mort de Basile ltr, Léon VI réunit un tribunal pour un traité de tactique. Constantin Manassès, vers. 5330, Juger Photius et Théodore Santabarénos, son complice, l'appelle « homme très ami de la sagesse plein de promu au siège d’Euchaïles dans le Pont. Ils étaient toute connaissance et exercé dans toutes les sciences. » accuses d’avoir voulu susciter un compétiteur à Léon Nicéphore Grégoras, dans le panégyrique de sa pre­ dans la personne d’un parent de Photius. Celui-ci fut mière épouse, sainte Théophano, n. 21, Kurtz, p. 40, de nouveau destitué et exilé dans un couvent. Théo­ 1. 10-30, loue le mouvement littéraire de ce règne, et dore, frappé de verges et aveuglé, fut envoyé en Asie, on peut voir dans les notes de Kurtz, p. 62-63, les puis à Athènes; il mourut sous le règne de Constantin références analogues à Constantin Porphyrogénète, et de Zoé à Constantinople, où longtemps après son au De Cerimoniis, a Skylitzès et â Cédrénos, spé­ avènement Léon VI l’avait rappelé. Leo Gramm., 1097. cialement au sujet de l’autorité hymnographique de SI le procès fait à Photius ct à Théodore ne parvint Léon. pas à démontrer juridiquement leur projet de détruire Nous nous attacherons surtout à une étude de la maison macédonienne, l’opinion publique n’en resta l’œuvre juridique de Léon VI à cause de ses rapports pas moins convaincue : Stylianos, évêque de Néocéavec la vie ecclésiastique, puis nous nous bornerons à sarée écrivait au pape Étienne, peu après l’avènement quelques indications sur son œuvre homilétique ct de Léon, que le but de Photius ct de Santabarénos sur son œuvre hagiographique. avait été d’éloigner l’héritier afin de pouvoir prendre 1° Œuvre juridique. — Basile Ier avait entrepris une en mains l’empire ct, soit par eux-mêmes, soit par codification nouvelle des lois de l’empire. Léon VI un autre, toute l’administration. Mansi, Concit., t. xvî, acheva ce recueil et le publia : ce sont les 70 livres col. 433. Notons cependant que pour un grand nom­ des Basiliques ou Constitutions impériales. On lui bre de Byzantins cette déposition de Photius sous doit aussi un recueil de 113 novel les ,ΝεαραΙ διατάξεις, l’instigation de Stylicn Zaoutzès parut une flagrante entre autres celles qui ont pour objet les corporations injustice. Vita Euihgm., n, 20-22, C. de Boor, p. 5. de Constantinople ou Livre du préjet, Λέοντας του Il se trouva que la vengeance de Léon Λ l’égard de σοφού τδ έπαρχικδν βιβλίον. Le livre du préfet ou Photius coïncidait avec le désir du pape Étienne VI rÉdil de l'empereur Léon le Sage sur les corporations de Constantinople, texte grec du Genevensis 23, publié de voir destituer le prélat tant de fols condamné. Cc fut Léon qui reçut la lettre adressée sur ce sujet par pour la première fois par Jules Nicole, avec une le pape û l’empereur Basile, où Photius était traité traduction latine, des notices exégétiques ct critiques, de · prévaricateur », tandis qu’on disait avoir appris Genève, 1893, traduction française, Genève, 1894. avec joie la destination d’un des princes impériaux Les Novelles. — Les Novelles constituent le recueil au sacerdoce. Mansl, t. xvî, col. 423-426; cf. t. xvni, juridique le plus personnel de Léon VL Le Codex col 13. Léon VI convoqua alors, autour de Stylianos Marcianus 179 de Venise en contient 113. Elles furent imprimées en 1558 ù Paris par Henri Scrimgcr, avec Mupa, métropolite de Néocésarée, les évêques, moines et clercs que Photius avait persécutes et leur dit : les corrections de Henri Esticnne. ct ont été repro­ « Comme vous voyez, je n’oblige plus personne ù com­ duites par Zachariæ von Lingcnthal, Jus græco-romanum, t. in, p. 65-226, qui y a joint quelques novelhr muniquer avec Photius, puisque je l’ai chassé; au contraire, je vous prie de vous réunir au patriarche Leonis extravagantes, ct par P. G., t. cvn,col. 419-660. Considérées isolément, ces 113 novelles sont les unes mon frère, afin qu’il n’y ait qu’un troupeau. Mais antérieures aux Basiliques qui les ont utilisées, les comme il a été ordonné diacre par Photius, si vous ne voulez pas faire cette réunion sans l’autorité des Boautres postérieures. Mais le recueil comme tel, grou­ pant les Novelles dans l’ordre où nous les avons, fut main* par qui Photius a été déposé, écrivons ù l’évêque fait après la publication des Basiliques. C’est alors de Borne pour lui demander dispense et absolution aussi que fut rédigée la préface, pour indiquer la portée en faveur de ceux que Photius a ordonnés. » L’em­ de la législation impériale. IL Monnier, Les Novelles pereur écrivit donc à Étienne VI. ct Stylianos de même de Léon le Sage, Bordeaux ct Paris, 1923, p. 2-3. a ju nom des évêques, moines ct clercs. La lettre de cherché ù préciser la date des Novelles. · Si l’on admet, Stylianos est un aperçu complet de l’histoire de avec Ch. G. E. Heimbach, que les Basiliques ont été Photius. depuis la condamnation de Grégoire Asbestos. publiées en 888 ou 889, on placera entre 888 (ou 889) Man' C / , t xvî, col. 425-135. Elle a en réalité et 891 (ou tout au plus 899) la date de publication pour but de demander au pape le pardon olïlclcl du du liber Novellarum. Léon, en elîct. sc maria pour la peuple de Byzance. « Nous avons vraisemblable­ 381 LÉON VI IJi SAGE. SON ŒUVRE JURIDIQUE troisième fois nu printemps de 899 ; il n'eût certes pas alors permis d’insérer dans le recueil de ses Novelles la novelle xc qui compare aux pires brutes ceux qui se sont mariés trois fols. Bien plus, j’ai peine ù croire «pie, marié pour la seconde fois Λ la lin de 894. il eût ensuite permis d'insérer les novelles xxn cl evi, qui exaltent les premières noces, et la novelle xc qui voit dans le second mariage une insulte nu premier. Peut-être même est-il possible de préciser davan­ tage. Les novelles lxvih-lxxiv, Lxxvi-αν, cxi, sont adressées ù Stylicn; les novelles n-χνπ, lxxv sont adressées ù Étienne, le plus jeune ills de Basile, patriarche de Constantinople. Le destinataire des novelles cv-cx, cxn, cxm n’est pas indiqué. Admettons, avec Beck, que ces huit novelles ont été adressées, comme toutes les autres à Étienne ou à Stylicn, cc qui est très plausible. On peut alors rai­ sonner ainsi : Les novell's adressées à Slvlien n’ont pu l’être après le printemps de 896. époque de la mort de Stylicn, ni même après le printemps de 894, si l'on pense, ct rien n'est plus vraisemblable, que les novelles sans inscription destinées à Stylicn lui ont été adressées avant son élévation à la dignité de Easileopator Les novelles sans Inscription adressées ù Étienne sont antérieures au 17 mai 893, date de la mort de cc patriarche. On est donc porté à con­ clure que le recueil des 113 novelles a été publié dans le courant de 894, avant le mariage de Léon avec Zoé, la fille de Stylicn. Notons, pour terminer sur cette question, que si l’on admet la date de 891 pour la publication du recueil des 113 novelles, on sera porté ù dater de 892 ou 893 la promulgation du Livre du Préfet. » 11 semble bien qu'un groupement par ordre de matières ait présidé au classement. Les novelles iixvn concernent les choses ecclésiastiques; les novelles xvm-xxv le mariage; xxxvi-xi.iv les successions; Lvnr-txvin le droit pénal. Toutefois l’ordre des matières n’est pas toujours suivi avec rigueur : ainsi, le sujet du mariage est repris dans les novelles Cix-cxn. Bornons-nous ù une brève analyse de la législation concernant les choses ecclésiastiques ct de la législation du mariage, pour terminer, en manière de conclusion, par quelques Indications générales sur l'ensemble doctrinal que suppose toute l’œuvre juri­ dique de Léon Vf. n) La législation concernant les choses ecclésiastiques. — L'empereur prend soin des res ecclesiasticie (nov. tx). Il s'adresse au patriarche, parce que celui-ci est un reflet de la lumière divine et qui illumine le firmament de l’Église (nov. v). Au sujet de la liberté religieuse, signalons la novelle lv concernant les juifs de l’empire. Léon rappelle que les juifs avaient été autrefois favo­ risés par Dieu, mais que, pour avoir résisté au Christ, ils sont maintenant dans le malheur. Les anciens em­ pereurs les avalent laissés vivre more fudaico. Basile les fit baptiser, mais ne pensa pas à abroger les lois an­ ciennes. Léon abroge toute la précédente législation ct nc permet plus aux juifs que la fol ct la vie chré­ tiennes. Quiconque serait convaincu d’un retour nu judaïsme sc verrait appliquer les lois sur les apostats (nov. lv), c’est-ù-dire la peine de mort, car tel est le châtiment de l'apostasie (nov. lxv, in fine). · Sur le sens ct la portée de la novelle lv on ne s’entend pas. Les uns soutiennent que Léon a seulement voulu forcer Λ vivre en chrétiens les Juifs qui avalent reçu le baptême (Zcpernik, Baronius. cf. Kaufmann, dans liyzantinische Zeitschrift. I. vf, p. 100-105); les autres (Beck, Gractz, Th. Bclnach), que Léon a supprimé complètement les lois qui donnaient aux juifs le droit de garder leur religion. J'Incline vers cette dernière opinion. Léon. Il est vrai, dans les considérants ct ù la fln de la novelle, parle des Juifs baptisés sous Basile 382 qui retournaient au judaïsme; mais dans la première partie du dispositif, il a en vue tous les juifs sans dis­ tinction puisqu’il abroge toutes les lois qui leur per­ mettaient de vivre comme tels et les soumet tous à la vie chrétienne. La novelle lv n’est pas dans V Ecloga novellarum Leonis. Il est probable qu'elle cessa vite d’être appliquée. » H. Monnler, op. cil., p. 58. Des enfants nés d’un mariage légitime ne sont pas pour le père un obstacle à l’épiscopal (nov. n). Le mariage, pour les clercs, doit avoir été contracté avant l'ordination sacerdotale, et la coutume en vigueur est abrogée qui laissait aux prêtres, après leur sacerdoce un espace de deux ans pour sc décider ou non au mariage (nov. m); il est intéressant de noter au passage que les considérants de celte novelle vont directement à souhaiter le célibat ecclésiastique comme plus convenable à la dignité ct aux fonctions cléri­ cales ct à n’accepter le mariage que comme une to­ lérance. Tous les prêtres, même ceux qui nc sont pas attachés à une grande église (nous dirions aujourd’hui à une église paroissiale), peuvent célébrer le saint sacrifice et accomplir les autres fonctions sacrées dans les sanctuaires, les oratoires ou même les maisons privées • où les appellerait le maître de la maison », notamment dans les oratoires funéraires où la non-célébration aux jours anniversaires serait « un grave dommage pour les vivants comme pour les défunts » (nov. iv) : considération assez curieuse à noter comme attesta­ tion d’une piété byzantine assez rapprochée de notre piété catholique moderne. De même (nov. xv) le baptême peut être administré dans les oratoires privés ct non pas seulement dans les églises ouvertes au public. Un moine peut tester des biens qu’il a acquis (nov. v). On peut sc faire moine dès l’âge de dix ans (nov. vi); mais en ce cas il faudra, pour pouvoir tester, attendre l’âge légal. Admis à la cléricalurc, on nc peut plus rentrer dans l’étal laïque (nov. su). Un moine fugitif doit être contraint de retourner dans son monastère (nov. vm). Les moines et les clercs peuvent être tuteurs ou curateurs (nov. lxvih), mais ù condition d’être exempts des soucis de l’adminis­ tration de leurs pupilles. La nov. lxxv fixe à 20 ans, au lieu de 25. l’âge minimum du sous-diaconat. Le dimanche, il faut s’abstenir de toute œuvre servile (nov. ijv). La novelle lxxxvih détermine comme fêtes de saints docteurs à solenniser : celles des saints Alhanase. Basile, Grégoire de Nazianzc, un autre qui est peut-être Grégoire le Thaumaturge ou Grégoire de Nyssc, Jean Chrysoslomc, Cyrille et Épiphanc. La novelle ι.χχχνι ordonneâ tous les clercs (évêques prêtres, clercs inférieurs) de s’abstenir des negotia sæcularia : « de même que les objets du culte nc peu­ vent s’employer à de vulgaires occupations. » En conséquence, Léon Interdit aux clercs Vadvocatio, la sponsio, la μίσθωσις ct autres actes analogues. Si les clercs désobéissent, ils seront la première fois écartés pour un temps des fonctions sacrées ct, en cas de récidive, écartés pour toujours comme profanes ct indignes. Monnler, op. cit., p. 52 et 137. Il va sans dire que le législateur impérial fait souvent appel aux anciens canons. Quand il punit le faux témoi­ gnage des prêtres (nov. lxxvi). ils se souvient des « décrets sacrés des hérauts de Dieu, des divins apô­ tres; » ct de même, dans les sanctions prises contre les clercs qui perdent follement leur temps ù jouer aux des : · le première fois Ils sont relégués temporaire­ ment dans un monastère; la seconde fols, ils sont chas­ sés de l’auguste état ecclésiastique. » (nov. lxxxvu). C’est encore par respect pour les anciennes lois ecclésiastiques, que Léon prohibe la conversion du 383 LÉON VI LE SAGE. SON ŒUVRE JURIDIQUE sang des animaux en aliments ct le commerce de tels aliments (nov. lviii) : le vendeur et l’acheteur de tels aliments · sont soumis à la confiscation de leurs biens, fouettés rigoureusement, honteusement rasés ct exilés à perpétuité; les éparques de la ville sont, pour défaut de surveillance, frappés d’une amende de dix livres d’or. · La novelle lxxhi défend aux clercs et aux laïques d’habiter avec des femmes dans les cœnacula des églises. Les novelles lxxiv et cix interdisent de bénir les fiancés avant qu’ils aient l’Agc du mariage; ct la novelle lxxxix ordonne, sous peine de nullité, que les mariages soient bénis. Nous ne mentionnons ici le mariage que pour les rapports avec la loi ecclesiastique formulés par Léon: on rappellera ci-dessous les grandes lignes de sa législation matrimoniale en tant que telle. Notons encore Ici que c’est pour faire préva­ loir les canons ecclesiastiques que Leon (non. xc) ordonne l’application des peines canoniques aux troi­ sièmes noces; il avoue même ne pas comprendre pour­ quoi la loi civile ne s'accorde pas sur ce point avec la loi religieuse et laisse impunis ceux qui ne sc contentent pas des secondes noces. On sait que de tout cela bien­ tôt Léon ne devait guère sc souvenir. La novelle xci supprime le concublnat « pour éviter une offense à la foi comme à la nature. » Malgré ce fréquent appel aux canons, qui fut tou­ jours de mode à Byzance, Leon n’abdique pas, pour autant, la conception — bien byzantine aussi — de l'excellence de la loi impériale ct, dans le début de la novelle vu, il déclare sans ambages qu’il donne la préférence à la loi civile sur la loi ecclésiastique, quand celle-là lui parait plus utile que celle-ci au bien public. Il faut reconnaître, du reste, que des considérations d’un véritable esprit chrétien animent souvent les formules du code. La novelle χνιι fournit un exemple caractéristique de la manière dont Léon VI raisonne en matière religieuse. Il s’agit des accou­ chées ct des nouveau-nés. Hors du danger de mort, ni le baptême ni la participation aux saints mystères ne leur sont permis. L’accouchée devra attendre quarante jours ses relcvailles ou son baptême si elle n’a pas encore été baptisée. Le même délai est imposé pour le baptême du nouveau-né. Toutefois, si l’on veut donner le baptême à partir du huitième jour, f.éon ne s’y oppose pas, car Notre-Seigneur, cir­ concis le huitième jour, a mis fin à la circoncision cl l’a remplacée par l’initiation au baptême qui donne la vie. » Mais s’il y a danger de mort, il faut mettre tout empressement à administrer le sacrement régé­ nérateur, même avant l’expiration du délai indiqué. Et le législateur insiste en des termes exprimant une mentalité chrétienne fort louable. «... Comme le Seigneur notre Sauveur s'est fait homme semblable à nous, participant de notre chair cl de notre sang, pour que soient Illuminés parja splendeur de sa gloire ceux qui marchent dans les ténèbres, ceux-là, autant qu’ils sont, vont, à mon estime, à l’opposé de sa pro­ vidence salutaire, qui pensent que la récente accouchée est indigne du baptême, même si la mort est là, prête â saisir la femme, sans attendre le délai de quarante jours qu’ils réclament. De la sorte, ils font que l’accou­ chée, à cause de son impureté corporelle, sort mainte­ nant de cc monde sans être purifiée, n’ayant pas été initiée et n’ayant pas participé au bain sacré de la régénération. Et ils n’ont pas devant les yeux la grandeur du dommage et du péril que crée l'impiété de leur piété, l’nc telle absurdité sc démontre par M>n excès même et sans qu’il soit besoin de paroles. O Dieu, qui donne le salut par la foi et la régéné­ ration dans l’eau ct l’esprit, pourra-t-il trouver juste et non affligeant qu’une telle femme s’en aille sans foi ct sans régénération ct qu’au lieu de trouver place 384 parmi les sauvés, elle soit pour une telle cause rejetée parmi les damnés ? · (D’après la traduction de IL Monnicr, op. cfL, p. 192). Même expression du sens chrétien dans la condam­ nation de la magie et de l’incantation, péchés mi­ gnons de la société byzantine, cf. Pargolre, L*Église byzantine de 527 à 847, p. 320-321, et dont il semble bien que Léon VI lui-même n’ait pas été entièrement exempt. Sa législation, du moins, est formelle; ■ elle est même, visiblement, chargée de sanctions trop rigoureuses. L’incantalio, μαγγανεία, γοητεία, est punie comme l’apostasie, et cela que! quo soit le but poursuivi dans l’opération magique. 11 n’y a plus à chercher si on y a recours pour obtenir une guérison ou sauver une récolte. Léon rejette la distinction faite jadis entre le bon et le mauvais usage de Vincan· tatio. En soi, la magic est un mal. Se donner aux incantations, c'est se livrer aux démons sinistres; même le bien apparent recherché est un mal réel pour l’àme. » Nov. lxv. Monnicr, op. ci/., p. 51 ct 200. On a écrit, peut-être non sans une pointe d’exa­ gération : « Si Léon VI vivait aujourd’hui il prendrait rang dans l’armée du christianisme social. » Monnier, op. c//., p. 59. Du moins peut-on trouver chez lui les principes essentiels d’une économie politique impré­ gnée de christianisme. « En cfTct, comme les écono­ mistes de cette école: 1. il est chrétien convaincu, il croit à des lois naturelles établies par la Providence pour gouverner les sociétés. Livre du pré/ct, préface. Tout irait bien, nous dit-il, si l'amour du lucre (nov. lviii). la perversité des hommes (nov. xxni ct lxxxiii), la bassesse des Ames (nov. li) ne venaient pas déranger la belle ordonnance divine, en troubler les efTets; 2. il admet l’intervention de l’État dans la réglemen­ tation du travail; 3. il a le souci de la tradition et le culte du passé(nov. xxiv). » Ibid., avec développements auxquels nous renvoyons. Sociologue chrétien : ce serait beaucoup dire; mais il faut reconnaître que Léon VI aime à se donner des airs de moraliste. Voici, par exemple, comment il expose la nécessité des sanctions sévères : « Certes, si les hommes voulaient cheminer le droit sentier de l’équité, rien ne serait plus heureux ct plus salutaire pour eux. Il ne serait pas nécessaire que le législa­ teur montrât la sévérité des lois... Mais la plupart des hommes ne veulent pas entrer dans la vole commode de l’équité, ct l’écartent comme laborieuse, âpre ct ruineuse Les hommes s'éloignent des chemins de l’équité pour sc porter avidement sur la voie jon­ chée d’épines denses de l'iniquité. Voyageurs témé­ raires, ils sont précipités dans les abîmes de la per­ dition. » Nov. lxi, cf. aussi nov u. L’histoire de sa vie et de son règne a montré que le moraliste fut lui-même, en maintes occasions, du nombre des voyageurs téméraires. A ce titre, il y a intérêt spécial à donner une brève analyse de sa législation matrimoniale. b) La législation du mariage. — Avec l’Eglise,le légis­ lateur des Novelles est hostile à toute autre union que le mariage légitime En dehors du mariage, toutes les re­ lations sexuelles sont répréhensibles (nov. lxxxix), d’où suppression du demi-mariage qu'on appelait le concublnat. Léon enferme les célibataires dans le dilemme suivant : ■ Ou le désir de la vie matrimoniale vous point, ct alors mariez-vous, ou le mariage vous effraie, et alors ne vous mariez pas. Mais si vous restez célibataires, gardez sérieusement le célibat. · (Nov. lxxxix). La novelle xct est encore plus explicite ; « Nous ne permettrons pas que la faute du législateur déshonore notre république,... insulte à la nature ct a la religion... » Et Léon ajoute ccttc constatation . naïve, qui, sous sa plume, ne laisse pas d’avoir une saveur assez piquante : « Ce n'est pourtant pas bien 386 difficile de trouver une compugno dans la vic. » Pidèlc encore à la doctrine sacrée, le basibus proclame la supériorité de l’elat de virginité sur Tétai de mariage (nov. xxvn). Sur la bénédiction des fiançailles, voir Monnier, op. cil ., p. 73-77; sur les empêchements de mariage, p. 78-80. Jusqu'au règne de Léon VI, la bénédiction du prêtre n'avait jure citdll aucun carac­ tère obligatoire. La novelle lxxxix la prescrit formelle­ ment : ·... Nous ordonnons que les mariages soient conlii niés par le témoignage d’une culogic sacrée, faute de quoi, il n’y aura ni mariage ni droits qui en dérivent... * Sur le divorce, voir Monnier. op. cil., p. 83-85. Sur l'ensemble de la législation matrimo­ niale de Léon VI. voir G. I errari. Dirilto tratrimomale stcondo le Novelle di Leone il Eiloso/o, dans Byzanlinische Zeitschrift, t. xvrn, 1909, p. 159-175. c) Législation sur les mariages successifs — O point mérite une mention spéciale à raison des péripéties de la vie de Léon VL et surtout de la longue affaire de la tétragamie. « Le droit romain n’avait jamais interdit les seconds et subséquents mariages. Tout au contraire, les lois caducaircs, au début du haut empire, avaient voulu que les hommes se remarias­ sent sans délai, après la dissolution de leur première union. Quant aux femmes, on leur donnait, en cas de divorce, un délai de dix-huit mois, et, en cas de veuvage, un délai de deux ans. Les lois caducaircs une fois disparues, les noces subséquentes ne sont plus obligatoires, mais elles restent toujours permises jure civili. » Monnier, op. cil., p. 8G. L’Église byzan­ tine, au contraire, tolérait plutôt qu’elle n'acceptait les secondes noces. Les troisièmes, elle les réprouvait ct les punissait. La législation impériale sanctionna cette réprobation écclésiastique. L’impératrice Irène (797-802) avait déjà interdit comme illicites et bestiales les troisièmes et quatrièmes noces. Basile Ier avait soumis le troisième mariage aux peines canoniques et déclaré que le quatrième serait tenu pour nul, les conjoints punis ct contraints de sc séparer, les en­ fants tenus pour illégitimes. Prochiron. iv, 25. Au moment où il rédigeait ct promulguait les Novelles, Léon VI partageait ccs conceptions sévères du droit byzantin. · On lit dans la novelle cvi que la femme qui ne sc remarie pas garde l’honneur du premier lit. et. dans In novelle xxii, que c'est aux premières noces col. 131, alinéa final. Mêlé à l’histoire de l’Église au ix· siècle et au com­ mencement du Xe par l'affaire de la tetragamic, Léon VL on l’a vu, y joue plutôt le rôle de partisan de l’intervention du pape en Orient, et donc de sa primauté; de même, dans la seconde déposition de Photius. c’est la cause de Home qu’en fait 11 sert en même temps que la sienne propre. Sa théologie sur la procession du Saint-Esprit est directement Influen­ cée par la doctrine photienne. Mais pour le reste, et notamment pour les accents de sa piété envers Jésus-Christ et envers la sainte Vierge, l’œuvre de Léon VI peut être dite catholique et mérite consi­ dération. En définitive, par le saisissant mélange des faiblesses de sa vie morale avec la très réelle piété de scs sentiments, de scs prédications, de scs écrits, Léon VI le Sage demeure un des plus typiques repré­ sentants de ce qu’on l’on pourrait appeler l’ûme by­ zantine. · I. Sources. — Outre les histoires byzantines, qui ont raconté les règnes de Michel III, de Basile I*r, de Léon VI et de Constantin Porphyrogénète, et dont les données sont souvent très diversement npprécinbles, trois documents sont Importants pour la vie de Léon VI et spécialement pour sa politique ecclésiastique : les deux premiers, savoir In biographie de l’impératrice sainte Thêophnno par un hagiographo contemporain et le panégyrique de la même sainte Thêophnno par Nicéphore Grégonis, ont été édités par Édouard Kurtz, Zivei griechischc Texte ûber die hl. Theophano, die Gernahlin Kaisers Leo VI, dans Mémoires de Γ Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg, VIH· série, t. m. n. 2, Saint Pétersbourg, 1898. avec des notes fort utiles: le troisième est la biographie du pa­ triarche Euthyme par un contemporain, éditée par C. de Boor, Vita Euthymii, Ein Anecdoton zur Geschichte Iso's des Wclsen (SS6-912). Berlin, 1888, cl accompagnée d’une admirable étude historique; bien que le manuscrit soit incomplet d’un quaternion aux chapitres xvn-xviii, cc document capital n considérablement modifié l’histoire de l’affaire des quatrièmes noces, dont on ne connaissait guère les détails jusqu’alors que par le très partial récit du pa­ triarche Nicolas le Mystique, Epist., xxxn, P. G., t. exi, col. 196-220. Pour les œuvres mêmes de Léon VI, il n’y n A citer, comme recueils imprimés, que le t. cvn de la Patrologia Grirca et le volume publié par le moine Akakios : Λέοντος του σο;ου πανυγηριχοί (sic) λόγοι, Athènes, 1868, celui-ci Λ utiliser prudemment d’apréi les indications de L. Petit, "Echos d'Orient, t. ni. 1900. p. 245-249, et de D. Serruys, liyzantinlschc Zeitschrift, t. xn, 1903, p. 167-170; plus le traité ascétique OiatxtaTtxq ψυ/ών ύποτυΓ.ωσιζ, édité par A. Papadopoulos Kénuncus. Varia graxa sacra, SaintPétersbourg· 1909, p. 213-253, ci p 298-302; plus aussi le Livre du Préfet, édité par J. Nicole, Genève, 1893 et 1891. Pour l'indication des manuscrits, voir Fabricius, Krumbâcher, Monnlcr, dans les ouvrages mentionnés ci-dessous. IL Travaux. — rnbrlclus-llarles, Bibliotheca gr.ica, I vn, p. 693 713 ; Krumbacher, Geschichte der byzantinischen Literatur, 2' éd., Munich, 1897, p. 168-169 (par A. Erhhard, Théologie) et p. 721 (par Krumbacher)· A compléter par le Generalrcglsler des tomes 1-xii (1892-1903) de la Byzantlnlschc Zeitschrift, Leipzig, 1909, s. v. Mon 1’7, p. 276; IL Monnlcr, Iss novelles de 1/on le Sage : Introduction, droit publie, droit pénal, les personnes, les biens, dans Biblio­ thèque des Universités du Midi, fasc xvu, Bordeaux 1923; J.o novelle 7. de Mon le Sage et T insinuation des donations. Extrait des mélange» P F. Girard, Paris, 1912. 390 L’ouvrage de N. Popov, L'empereur Léon VI te Sage et son régne au point de vue de Thlstotre ecclés(astique(en russe), Moscou, 1892. in-8*, r.v, 310 p.. nous est malheureusement demeuré inconnu; voir une recension par Th. Uspensky dans Byzanilnlsche Zeitschrift, t. n, 1893, p. 632-63-1, et une analyse un peu phis étendue dans la resme Bogothvtkif Vestnlk de Moscou, septembre 1893, p. 338-350; M. Mitard, Etudes sur le régne de Mon VI, dans liijzanlinische Zeit­ schrift, t. xn, 1903, p. 585-59-1. avait annoncé une étude d’ensemble qui ne parait pas avoir été terminée. Pour l’affaire de la tétragamic, le chapitre consacré A ce sujet par Charles Diehl, Figures byzantines, I* série, c. vm : « Lc5 quatre mariages de I^on le Sage », p. 181-215, offre, malgré des apparences « littéraires » et malgré l’absence totale de références permettant un recours parallèle aux sources, uno utilisation généralement exacte des documents, surtout de la Vila Euthymlt. De même, une bonne mise en valeur de ce document capital dans une étude de M. Jtigie, Ixi vie et les enivres de saint Euthyme patriarche de Constan­ tinople, en introduction ù un recueil d'homélies mariale* de cc personnage, dans Graffin-Nnu. Patrologia Orientalis, t xvi, fasc. 3. 1922, p 463-478, S. Sa la ville, 16. LÉON DE SAINT-JEAN, carme chausse de la réforme de Touraine, littérateur, philosophe, théologien, orateur et écrivain mystique (1600-1671). — Léon de Saint-Jean (Jean Macé) naquit à Rennes, le 9 juillet 1600, d'une famille des plus distinguées de la ville. A l’ûge de seize ans il entra au couvent des carmes chaussés de sa ville natale, et y fit sa profession, le 25 décembre 1617. 11 étudia la philo­ sophie et lu théologie sous la direction du P. Antoine de Saint-Martin et se fil remarquer par la sagacité de son esprit, l'étendue de son savoir et de grands talents littéraires. Il n’était pas encore prêtre et déjà il émer­ veillait le public par les discours qu’il prononça Reli­ gieux fervent cl zélé autant que doué de sagesse et de prudence dans le gouvernement, il passa successi­ vement par toutes les charges, excepté celle du généralat. Il fut prieur à Angers et ensuite à Paris au couvent des Billctles, couvent qu’il avait acquis en 1633. Aux chapitres provinciaux de 1635 et 164-1, il fut élu provincial de la province de Touraine; il fut honoré du titre de provincial de Terre Sainte ; en 1614 également, il fut nommé visiteurapostolique de France et, en 1660, le chapitre général de Rome l’élut pre­ mier assistant du général, office qu'il occupa pendant six ans. Prédicateur de la cour, sous Louis NUI et Louis XIV, il devint l’ami et confident du cardinal de Richelieu qu’il assista durant sa dernière maladie et ù la mort. Le cardinal Mazarin et beaucoup d’autres personnages illustres, ainsi que les savants de France et de Rome l’honorèrvnt de leur amitié et de leur confiance, il mourut â Paris au couvent des Billettes, le 30 décembre 1671. Profondément pénétré de la doctrine mystique du vénérable Frère Jean de Saint-Samson, dont il fut un des meilleurs disciples, il était, après le P. Philippe Thibault, une des plus solides colonnes de la jeune réforme des cannes de Rennes, dite aussi de Touraine, reforme caractérisée par sa vie intérieure très intense. Non seulement il inculquait cette admirable doctrine ù ses confrères, mais il la répandait aussi dans le grand monde et dans la masse des fidèles au moyen de scs nombreux écrits et de son · éloquence vraiment géniale»;celle-ci fut toutefois entachée «d’un goût souvent déplorable. » Parmi ses semions, on cite surtout, au point de vue mystique : La France conver­ tie,,., Octave à l'honneur du 11. S. Denis l'Arcopagite, Paris, 1661. D’après le témoignage de Henri Bremond, le P. Léon était · un des plus excellents parmi les encyclopédistes dévots, d’une belle intelligence, ori­ ginale et puissante. · Tour à tour encyclopédiste, litté­ rateur, philosophe, théologien, orateur, écrivain ascétique et mystique, le P. Léon fut plus érudit que profond. ■ plus spéculatif peut-être qu’il ne convient 395 LÉON DE SAINT JEAN — LÉONARD DE GIFFON Λ un contemplatif »; toutefois il mériterait qu'on l’étudiàt. A côté des 14 livres touchant l’ordre du Carmel, l’auteur en édita 12 qui traitent de la théo­ logie, 10 d’ascétique et dc mystique, 8 d'histoire, 6 de pédagogie, d'éloquence, des sciences préparatoires et dc philosophie; enfin il y a 12 volumes de sermons, de panégyriques et d’oraisons funèbres, parmi lesquels il nous faut faire remarquer le panégyrique du roi saint Louis et les oraisons funèbres du cardinal de Richelieu, du cardinal Mazarin et du vén. P. Antoine Yvan, fondateur des religieuses de Notre-Dame de la Miséricorde. Contentons-nous d’énumérer ici ses prin­ cipales œuvres encyclopédiques, théologiques, ascé­ tiques et mystiques selon l’ordre chronologique de leur première édition et d’après la liste dressée par l’auteur lui-même (on retrouvera cette liste complète chez Cosme de Villiers). Ie Les sept colonnes de la Sagesse incarnée, qui soutiennent le temple des sept principales vertus de la divine eucharistie contre les hérétiques, Poitiers, 1629, in-8·. — 2° La réponse de celui qui est attendu, ou Apologie contre l’Anti-Léon de Daniel Couppéministre, ibid., 1630, 1η-8·.— 3° L'entrée du Ciel trois /ois ouverte à saint Paul dans lequel on propose des maximes générales de la Vie morale, spirituelle et mystique dans l’esprit et la vérité, Paris, 1633, in-8·. — 4· Avant-goût du Paradis ou Médita­ tions sur l’amour divin, Paris, 1631 et 1640, in-8·; 1653. in-16. — 5· Encyclopedia· pra-messum, Paris, Jean Guillemot, 1635, in-4·; cet ouvrage parut également en français, d’abord en 5 opuscules, puis en 2 vo­ lumes, Paris, 1654 et 1679. — 6° La constance de l’esprit, Paris, 1636. — 7° Disciplina prudentia·, Paris. 1637. — 8° Avis sincères et charitables dc François Irénée sur les questions de la prédestination et dc la fréquente communion, Paris, 1643, in-8° et in-1·. — 9· L’économie dc la vraie religion chrétienne, catholique, dévoie, par un raisonnement naturel, moral, politique, Paris. 1643; parut également en latin : (Economia venv religionis Christiana,·, catholica·, mys­ tica·, lumine naturali, morali et politico adornata, Paris, 1644, in-1®. — 10” Instruction catholique pour distin­ guer infailliblement la vérité du mensonge en matière de religion, Poitiers, 1647, in-4®. — 11° Cinq opuscules édités séparément à Paris en 1647, in-12 : Dc l’atten­ tion à la sainte Messe; Principes de perfection ; Philo­ sophie chrétienne; Oraison mystique ; Formulaire des supérieurs. — 12° Théologie mystique, Paris, 1654, 2 vol. in-8·. — 13° La conduite générale de lu théologie mystique, Paris, 1656, in-12·. — 14· Jésus-Christ en son trône établissant la vraie religion, la morale chré­ tienne et la théologie mystique, 1657 ; le titre de cc livre, intéressant surtout au point de vue mystique, diffère quelque peu dc celui que donne Cosme de Villiers, où l'année 1665 est indiquée comme date de sa publica­ tion.— 15· Studium sapientiæ universalis, 3 vol. in-fol; autre encyclopédie dont le t i, Paris, 1657, traite de sciences profanes et les deux autres, Lyon, 1661, de sciences religieuses. Ce même ouvrage parut également en français sous le litre de : Académie des sciences et des arts, Paris, 1679, 3 vol. ln-12·. — 16° Medulla sapientia universalis, sorte d'introduction a l'ouvrage précédent, Paris, 1667, in-fol. — 17· Instructio catho­ lica adversus heteredoxos, 1661. — 18° .4 urum optimum, 1669, in-8·, n'est autre que les quatre évangiles en un seul et qui peut-être est à Identifier avec La vie de Jésus-Christ, tirée des quatre évangiles. — 19° La Verge et la Manne; ou Traité du gouvernement des âmes qui ont été appelées dans différents états et exercées par des voyes extraordinaires. — 20° De theologia· Christian* ortu, progressu, variisque a talibus et incre­ mentis diatriba. Paris, in-fol. — 21· /.’Alliance de la Vierge touchant les privilèges du S. Scapulaire des Carmes. En 1752 cet opuscule avait déjà eu une qua­ 39G rantaine d’éditions à Paris et ailleurs et avait été traduit en latin. Enfin il faut remarquer que le P. Léon avec la per­ mission de l’auteur édita le ms. de Théophile Raynaud, S. J., au sujet du scapulaire sous le titre de Scapulare Parthe no-Carmeliticum illustratum et defensum, Paris, 1663, in-8·, œuvre qui eut plusieurs éditions. 11 est fort regrettable que le P. Léon se soit permis de telles libertés, que l'auteur, le P. Raynaud lui-même, répu­ dia l’ouvrage (cf. Opera omnia, t. xx,p. 70. n. 72)parce que le P. Léon avait poussé l’interpolation jusqu’à omettre des passages entiers, d’en ajouter d’autres de son propre fonds, voire même jusqu’à changer le litre de l'ouvrage. C'est donc à tort que, même dc nos Jours, certains s'obstinent à alléguer cctlc œuvre ainsi interpolée de Raynaud comme une autorité dans la question du scapulaire dc Notre-Dame du Mont Carmel; aussi il serait fort intéressant de retrouver le ms. original de l’œuvre dc Raynaud. Il faut encore signaler comme ayant de l'impor­ tance pour l'étude du mouvement religieux en France, l’histoire dc la réforme des carmes de Touraine : Delineatloobservantia* carmclilarum Hhcdoncnsis in pro­ vincia Turonensi in qua carmeliticic hisloriœ compen­ dium Turoncnsis provinciir, status, conventuum fun­ dationes et instaurationes designantur, parut anonyme à Paris, 1645. Dc la p. 218 il appert que le P. Léon y travailla onze ans (de 1G3I à 1645). Dnnlcl do In vierge Marie, Spéculum carnielitanum, An­ vers. 1680, t η, p. 10911·-1092 % n. 3848; Cosme de Vil­ liers, Uibliotheca Carmelitana, Orléans, 1752, t n, col. 235246, n. 40, oü l’on trouvera une excellente bibliographie; H Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t ï, Paris 1924, p. 266-267; t. il, 1923, p. 389-393. P. Anastase de S. Paul 1. LÉONARD DE GIFFON. — Léonard Rossi naquit à Giffoni près de Snlernc. Après son entrée dans l’ordre franciscain.il devint maître en théologie à rUnivcrsité dc Cambridge. Le 5 juin 1373, il assista comme provincial de Naples nu chapitre célébré à Toulouse et fut élu ministre général. Wadding, Anna­ les ordinis Minorum, ad an. 1373, n. 19-23. En 1374, il approuva le mouvement de réforme franciscaine que dirigeait alors en Ombric le B. Pnoluccio da Trincl. Wadding, loc. cit., ad an. 1374, n. 20-23. Pendant son administration, il décréta que personne ne pouvait être promu aux grades s’il n’avait étudié la Somme d’Alexandre de Halts. IL Lippens, O. F. M., Une nouvelle recension du Catalogus Generalium Minis­ trorum Ord. Fr. Min., dans V Archio. Franc. Hist., Quaracchl, 1922, I xv, p. 346. Lorsqu’cdata 1c grand schisme d’Occident (1378), il semble avoir décliné 1rs honneurs de la pourpre que lui offrait Urbain VI et passa bientôt au parti de Clément VII qui l’éleva au cardinalat le 16 décembre 1378. Cc fut le commence­ ment dc ses longues infortunes. La rcinc Jeanne de Naples ayant été vaincue par Charles de Durazzo. allié d’Urbain VI, Léonard de Giffon fut saisi à Naples, en 1381. et jeté en prison. N. Valois, La France et le grand schisme d’Occidcnt, Paris, 1896, t. n, p. 13-14. Pendant sa captivité, il rédigea l’opuscule suivant, encore inédit : Liber Soliloquiorum aninuc pamitentis ad Deum. Sbaralea, Supplementum ad Scriptores, Rome, 1806, p. 488.-Libéré en 1386, il vint à la cour d’Avignon en mai 1387. Peu après, il fut un des trois cardinaux chargés par Clément VII d’examiner l’affaire dc rUnivcrsité de Paris contre Jean de Monzon, O. P. Cc dernier fut condamné à la cour pontificale le 27 janvier 1389. Déni ffc-Chatelain, Chartularium Univ. Purisiensis, t. ni, p. 506-512, Sous le ponti­ ficat de Benoit XIil, en 1395, Leonard de Giffon intervint dans la controverse lulllste. Chargé d’exa­ miner les registres dc Grégoire* XI, il constata 397 LÉONARD DE GIFFON LÉONARD DE SAINT-MARTIN officiellement que la célèbre bulle, Conservationi puritatis calhoUcir fidei, du 25 Janvier 1376, qui aurait condamné vingt ouvrages de Haymond Lullo, ne s’y trouvait pas Acta Sanctorum, Juin, t. v, Anvers, 1709, p, 721-723. La même année, il composa « un mémoire plein d’arguments à faire valoir contre les voies de concile cl de compromis et surtout contre la voie de cession. » N. Valois, Op. cil., t. ιιι,ρ. 11. Le texte de cet écrit est conservé dans le ms. 988, f° 136-151, de la bibl. dc Grenoble, Plus tard, à la lin dc 1398 ou au début dc 1399, voyant que Benoit XIII ne tenait pas scs engagements, il rédigea contre lui un traité sévère qui peut sc lire dans le ms. lat. 1480, f· 159-170, de la Bibliothèque nationale de Paris, Valois, op.cit., t. ni, p. 193, mais il ne persévéra point dans cette attitude cl sc récon­ cilia avec Benoît XIII le 29 avril 1103, ainsi que les autres cardinaux qui s’étaient soustraits à son obé­ dience sous la pression de Charles VI, roi de France. N. Valois, ibid., p. 332. Leonard dc Giffon mourut â Avignon après le 17 mars 1407. Outre les écrits déjà mentionnés, les bibliographes anciens lui attribuent un commentaire sur les sen­ tences et un volume de sermons. Trithème, De scrip­ toribus ecclesiasticis, Paris, 1512, f° 138. Mais le principal ouvrage de Léonard de Giffon est un com­ mentaire monumental sur le Cantique des cantiques conservé ή la Bibl. Laurentienne de Florence sous la cote Plut. 28, dext. cod, 1. L’auteur le composa dans les dernières années de sa vie, f° 21 1 : Laborem hune subÜ in œtale jam veteri, senili et gravida multis lam guoribus. L’ouvrage comprend 143 cantiques ou cha­ pitres. 11 n’appartient pas rigoureusement à l’exégèse mais à la dogmatique et à la mystique. Presque tous les grands problèmes christologiques y sont traités. Léonard de Giffon soutient la thèse que le Verbe se serait incarné même sans le péché d’Adam; il n de belles élévations sur la sainte Vierge, la passion et saint François. Saint Antonin de Florence connut cet ouvrage et le loue à juste titre, Chronicorum opus, part III, lit. x.xiv. e. 8, édit, de Lyon, 1586, l. m, p. 773 : Vidi aliquantulum hi ne inde quamdam expo­ sitionem super Cantica Canticorum, magnum volumen per modum lectionum ; distinctus autem est totus liber in centum et quadraginta cantica id est sententias ejus, unde et continet multa copiose et profunde. Illud opus composuit magister Leonardus de Ciphono, generalis ipsius ordinis. Cet ouvrage établit que la pensée fran­ ciscaine était encore d’une remarquable puissance à la lin du xiv· siècle. Analecta Franciscana, Qunracchl, 1897, t ni, p. 57 1-575; Bandini, Catalogus codicum latin oruin Bibl. Medict irLauren liante, Florence, 1777, t. iv, p. 371; Eiibel, B olla­ rium Franciscanum, Home 1902-1901, t. vi. p. 470, 503501. 508. 510, 511, 526. 535 537-538. 511-515, 556.573. 582-581, 587-588; t. vu. p. 213, 263,269.288, 292. 300. 328. 336. E. Lox’oi’iu'. 2. LÉONARD DE PORT-MAURICE (Saint), frère mineur réformé (1676-1751). né le 20 décembre 1676, sc nommait nu siècle Paul Jérôme Casanova. Pieusement élevé dans une fa­ mille chrétienne, il avait treize ans quand il partit pour Borne, où l’appelait un de scs oncles, qui, voyant les heureuses dispositions de l’adolescent, lui lit suivre les cours du Collège romain et de la Minerve. A dix-huit ans, il entrait chez les mi­ neurs réformés et recevait leur habit le 2 octobre 1697. Ordonné prêtre, le P. Léonard était chargé d’enseigner la philosophie, mais des crachements de sang le contraignirent bientôt à descendre dc sa chaire de lecteur. Après cinq ans de maladie, il obtenait sa guérison, à la suite d’un vœu fait à la sainte Vierge, 398 dc sc consacrer a la conversion des pécheurs, si elle lui rendait la santé. 1) était si pleinement exaucé, qu’il put, pendant près d’un demi-siècle, sc livrer sans repos nu travail fatigant des missions. Il le fit avec un succès merveilleux, parcourant l’Italie et ne s’arrêtant que pour venir mourir A Home, le 26 no­ vembre 1751. Au milieu dc ses travaux évangéliques, saint Léo­ nard trouvait encore le temps d’écrire des opuscules dc piété cl de nombreuses lettres de direction. Son premier traité est consacré au chemin dc la croix, dont 11 était un fervent apôtre : Via sacra spiunata cd illuminata, dopo la dichiaratione di Clemente XIJ intorno alla via cruels, con Istruzioni per praticare con frulto un si santo esercizio, Home. 1731. Il publia ensuite le Manuale sacro, ossia melodo di varie divozionl proprie dt una religiosa, che aspira alla per/ezione, in-8°, Home, 1734, 1735; Jcsi, 1735; Diretlono della confessione generale, Home, 1737; Discorso mistico morale per unire in sacra lega tutti i confessori affine dt essere uniformi nelTamministrazione del sacramento della penitenza, Home 1737, 1739, avec une addition. Ricordi lasciah dopo le sacre missioni; Il tesoro nascos to, ovvero pregio ed eccellenza delta S. messa, dédié à Clément XII, Home, 1737. En dehors dc ces opus­ cules, le saint avait écrit dc nombreux sermons de mission et de carême, qui furent publiés après sa mort. Opere sacre morali, Venise, 1756; Prediche quaresimali, 4 in-8°, Assise. 1856; Collezione completa dette opere del B. Leonardo da Porto Maurizio. tratte fcdclmente dagli originali esistenti nell'archivio délia Postulazione, 13 in-12. Rome, 1853-1854. 5 in-8·, λ enise, 1869; le P. Salvator d’Onnca, éditeur de cette collection, la faisait précéder dc la vie du bienheureux; elle fut traduite en français par le chanoine Labis, Œuvres complètes..,, 8 in-12. Tournai. 1858-1861. Charles Sainte-Foi en donnait également une tra­ duction, 3 in-8% Paris. 1858. Au volume de Correspon­ dance de cette collection, il faut joindre quatrevingt-six lettres de direction adressées à une noble dame romaine, Hélène Colonna, éditées par le P. Jo­ seph dc Rome, Soavità di spirilo di S. Leonardo da P. M. manifestata inottantas ci sue lettere, Rome, 1872; La direction d'une âme. Vanves, 1893, traduction du P. Jules du Sacré-Cœur. Il serait fastidieux d’énu­ mérer les éditions séparées des opuscules et leurs traductions. « Dans sa prédication, saint Léonard apparaît plutôt sous un aspect sévère; c’est l’ambas­ sadeur de Dieu chargé de réveiller les peuples assoupis; il lui fallait bien tonner contre les vices de ses con­ temporains et gémir sur leur endurcissement. Sa correspondance le dépeint tel qu’il était dans sa vie intime, guide sûr et dévoué, mystique profond, mais opposé aux folles rêveries, cœur ouvert, ami fidèle s’associant A toutes les Joies, compatissant à tous les deuils, et. par·dessus tout, saint et sanctifiant, entraî­ nant les autres à sa suite vers les cimes du Calvaire. » Pie VI le béatifiait en 1796; Pte IX le canonisait en 1869 Sa vie avait été écrite au lendemain de sa mort, pur le P. Raphael de Home, in-4··. Rome. 1751; Venise. 1756; le P Joseph Marie de Masscrano. pos­ tulat eur dc la cause, publiait les Gcsta, oirtù e dont.,., in-4·, Home 1796, cl un Ristretto della vita, ibid. Les écrivains postérieurs se sont inspirés dc ces ouvrages et du procès de canonisation. Benedetto Splhi dc Subinco, Mrmorie slorlche della pro­ vincia riformula roman a, Home, 1890, t. I, p. 250, 584; Léopold dc Chérancê, S. Léonard de Port-Maurice, Puris, 1903. P. Edouard d’Alençon. 3. LÉONARD DE SAINT-MARTIN, carme déchaussé flamand, exégète du xvm· siècle.— Léonard de Saint-Martin, dans le siècle François 399 LÉONARD DF·: SAINT-MARTIN — LÉONCE DE BYZANCE 400 théologien byzantin du vi· siècle — L Vie. — H Œuvres (col. 401)· — IIL Doctrine (col. 403). L Vie. — La tradition byzantine, qui a si fort estimé l’autorité de Léonce de Byzance, ne nous a transmis sur sa vie que sa profession de moine. C'est comme moine aussi que le présente la suscriptlon manuscrite de son premier et principal ouvrage. Outre cela, lui-même nous apprend que, jeune homme, il tomba dans le nestorianisme et en fut retiré, avec la grâce de Dieu, par un cercle d'hommes instruits et qu’il composa ses ouvrages assez longtemps après sa conversion, P. G. t. lxxxvi a, col. 1357-1360; c’est tout ce que nous savons directement sur lui. Loofs, le premier, a réussi à répandre plus de lumière sur la vie et les œuvres de cet écrivain, Leontius von IJyzanz und die glcichnamigen SchriftsteUcr der grirchischen Kirche. I Tell, Das Leben und die polemisch^n Werke des Leontius von Byzanz, Leipzig, 1887, dans Texte und Untcrsuchungen, l. m, fasc. 1 et 2. L’ensemble de ses conclusions a été généralement adopté. L’examen des ouvrages authentiques de Léonce oblige à placer leur composition entre 529 et 543. L’auteur a donc vécu sous Justin et Justinien. Or, parmi les nombreux personnages du nom de Léonce que l’on rencontre dans les documents afférents à cette époque, quatre seulement ont chance de coïn­ cider avec notre auteur. Le premier est l’un de ces moines scythes qui, au début du règne de Justin, bataillent pour imposer la formule : < Un de la Trinité a été crucifié. - Il fait partie de la députation envoyée à Home dans ce but en Juin 519. Voir I Ioii.misdas, t. vn, col. 171 sq. Le second participe à la conférence de 531 entre catholiques et sévérlcns sous le titre ; Leontius, vir venerabilis, monachus el apocrisiarius patrum in sancta civitate constitutorum. Mansi, Condi., t. vm, coi. 818 A, en compagnie d’un dominus vir vene­ rabilis Eusebius presbyter et cimeliarcha sanctissima· majoris ecclesia*. Ibid., col. 817 A. Le troisième est pré­ sent au concile présidé par Mennas en 536, avec la désignation : Λεόντιος μοναχός καί ηγούμενος καί τοποτηρητής πάσης της έρημου. Ibid., col. 911 A. Il s’y trouve en compagnie des moines Domitien cl Théodore, les futurs évêques d’Ancyre et de Césarée que leur orlgénisme allait rendre fameux. Le quatrième enfin est ce moine, Βυζάντιος τω γένει, qui vint à Constantinople avec saint Sabas en 531, y contro­ versa en faveur du concile de Chalcédoinc, mais, reconnu par le grand abbé pour orlgéniste, fut chassé de son entourage, trouva alors accueil auprès de Xtcrvloge du couvent de* cannes déchaussés de Grind ; l’influent πάπας Eusebios, retourna plus tard à la Goyem, Authorrs pnetermiui in bibliotheca carmelitana Nouvelle-Laure où il parut un des principaux chefs (dr Cosme de Villiers), p. 9 a. Ms de In blbl. de rUniverolté de la secte. Voir Cyrille de Scythopolis, Vita Saba·, de Garni; Barthélemy de S Ange et Henri du S. Sacrement, dans Cotellcr, Ecclesiœ gnvea* monumenta, Paris, 1677, <. I). CoflecHo scriptorum O. Carm. cxc-, Snvone. 1881, t. m, p. 34 1-315, 361-366. Loofs a identifié ccs quatre t n, p 217-248 ; Fninçoh De Potter Geschiedenis der stad personnages avec notre écrivain. W. Bügamer, qui Kortripi,(H Istolre de la idlte de Courlraf), Gond, 1873-1870, t iv, p 272-275. parait le seul à l’avoir combattu, Leontius von liyzanz, P. Anastase de S. Paul. Wurzbourg, 1894, p. 19-72, regarde comme douteuse LEONARDELLI Bonaventure, moraliste, né la première identification pour plusieurs raisons dont a Trente en 1673. entré dans la Compagnie de Jésus la plus sérieuse est l’absence de la formule : units de en 1698, enseigna la philosophie à Dlllingen, à IngolTrinitate crucifixus est, dans les œuvres de Léonce, itrid, la théologie a Trente et mourut à Augsbourg et nie catégoriquement la quatrième : il lui parait en 1757 11 a publié d’importants ouvrages de théolo­ impossible qu’un origénhte comme celui de la \ ita gie morale : Confessio et communio examini theologico Sabu ait pu jouir do tant de considération chez les ^abjector, Trente, 1726; Augsbourg. 1730; Institutio écrivains ecclésiastiques orthodoxes. Celte dernière praclica ordinandorum, Trente, 1730; Decisiones prac­ identification semble pourtant devoir être conservée, tice casuum conscientur, Augsbourg, 1731-1739; Sep­ car elle parait inséparable des deux précédentes,et s’ac­ tem gratiarum rivi seu septem sacramenta, Augsbourg, corde de plus avec la polémique de notre auteur contre 1745. Théodore ont même nature, elle signifie l’universel par rapport A ces individus et s’appelle alors είδος (espèce), είδος λόγον έπέχει, col. 1280 A; et elle le signifie non pas seulement quand les individus semblables entre eux ne possèdent qu’une seule nature, mais mi me lorsqu’ils sont constitués de plusieurs. Ces deux sens, physique et logique, de φύσις permettent A Léonce de dire de l’homme, à la fois qu’il est une nature et qu’il est deux natures, une nature à cause de la communauté spécifique, deux natures A cause des éléments intrin­ sèques, Ame et corps, qui le constituent et qui, tous deux, sont des ousics complètes et de soi indépen­ dantes l’une de l’autre. Col. 1289 D, 1292 A. 2. Ύπόστασις. — Le propre de l’hypostase, c’est de désigner quelqu'un, τον τινα δηλοί, col. 1277 D. et d’une manière plus précise cc qui est divisé, τδ διηρημένον, col. 1921 A et qui existe A part soi, τδ καθ’ έαυτδ ύπάρχον. Col. 1915 A. Il a pour synonymes πρόσωπον (personne), άτομον (indisidu), υποκείμενον (sujet), col. 1305 C, μερικόν, τδ έπΐ μέρους (particu­ lier), ίδιον (propre). Col. 1289 I) Etre celui-ci ou celuilà est signifié par la définition propre et distincte de l’hvpostase, τδ δ'είναι τόνδε ή τόνδε bt τω Ιδίω καί άφωρισμενω της ύποστάσεως βρω σημαίνεται. Col. 1928 B. Voici la définition de l’hypostase : les hypostases sont des choses identiques quant A la nature et différentes par le nombre, τα κατά τήν φύσιν μέν ταύτά, άριΟμώ δέ διαφέροντα, ou bien des choses composées de natures diverses, qui possèdent ensemble et les unes dans les autres, la communauté de l’être, ή τά έκ διαφόρων φύσεων συνεστώτα, την δε του είναι κοινωνίαν άμα τε καί έν άλλήλοις κεκτημένα. sans cependant comploter mutuellement leur sub­ stance, ούχ ως συμπληρωτικά της άλλήλων ουσίας. L’exemple donné est celui de l'homme, où l’âme cl le corps ont une commune hypostase, une nature propre et une notion différente, ών κοινή μεν ή ύπόστασις. Ιδία δε ή φύσις, καί ό λόγος διάφορος. Col. 1280 AB. Ce qu’ajoute hypostase a nature, cc n’est pas de rendre different, mais distinct, non pas de faire autre, άλλοϊον mais un autre, άλλον. Col. 1917 B. C’est le propre de l’hypostase de faire άλλον καί άλλον. Col. 1925 A. Conformément A la définition don­ née plus haut, une chose ne peut être distincte d’une autre en qualité d’hypostase, άλλος άπδ άλλου, que si clic lui est consubstantielle ou en est séparée de telle sorte qu’elle n’existe point en commun ni n’est composée avec elle, κεχωρισμένος του συνυφεστώτος καί συγκειμένου. Col. 1917 C. L’cxistcncc Apart soi. καΟ’έαυτό, apparaît donc comme la raison propre de l’hypostase. Mais chaque hypostasr est caractérisée par quelque chose de proprement d i st Inet if qui s’ajoute aux propriétés substantielles, ούσιόποιοι. Col. 1928. Chaque singulier n la nature commune selon la simili­ tude de son espèce, et une hypostase propre qui sépare ce qui est propre A ce singulier de l’élément commun au moyen des signes et des propriétés distinctives, τοΐς άφοριστικο’ς σημείοις τε καί ίδιώμασιν. Ibid. ('.es caractères de l’hypostase ont raison d’accident, qu’ils soient séparables ou inséparables, col. 1915 B, c’est, par exemple, la figure, la couleur, la taille, le temps, le lieu, 1rs parents, l’éducation, la manière de vivre, et cc qui découle de tout cela : l’ensemble de ces choses ne pouvant se vérifier que dans un seul homme, A savoir tel homme, του τινδς δηλονότι. Col. 19 15 BC. Les Ιδιώματα qui distinguent le propre du commun dans l’humanité du Sauveur n’exercent leur rôle diviseur que vis-A-vis des autres hommes, et aucunement vis-A-vis du Verbe. Col. 1917 C. 3. Φύσις et ύπόστασις comparées. — La distinction établie entre ces deux notions est le pivot de 1» christologie de notre auteur. C’est ne ia comut 407 LÉONCE DE BYZANCE. C II K ISTO LOG I E de φύσις ou ουσία avec ύπόστασις ou πρόσωπον que »ont nées les grandes hérésies trinitaires et christ ologiques ; car d’une substance en Dieu Sabcllius concluait i une hypostase, ct de trois hypostases Arius concluait à trois substances: semblablement Ncstorius de deux natures dans le Christ concluait à deux hypos­ tases, et Eutychès d’une seule hypostase à une seule nature. Col. 1276 C. Nature ct hypostase sont, vis-à-vis l'un de l’autre, selon les Pères, comme le commun, ct le propre. Col. 1909 B. L’hypostase est nature; mais la nature ne suffit pas pour faire une hypostase. La nature marque l’idée d’être, l’hypostase l’idée d'être a part soi, καθ’ έαυτδν είναι; la nature marque l’idée d’espèce, l’hypostase désigne quelqu’un; la nature porte le caractère de l’universel, l’hypostase sépare du commun le propre. Col. 1280 Λ 11 y a des noms de nature, ainsi le nom d’àoni/ne, qui convient à chaque individu de l’espèce, et des noms (l’hypostase, comme Pierre, Paul, qui désignent un seul. Col. 1912 A. Quand des choses sont séparées et par la nature et par l’hypostase, comme ce cheval, ce bœuf ct cet homme, la nature indique proprement non la divi­ sion, mais la diiTércnce, cl l’hypostase Indique pro­ prement la division ct non la quiddilé, τδ τΐ, du sujet. Col. 1921 A. L’hypostase peut recevoir des contraires a la fois, ce que la nature ne peut faire que successi­ vement. Col. 1911 AB. L’hypostase n'indique pas simplement ou principalement le parfait, mais l’exis­ tant à part soi, ct secondairement le parfait; la nature n'indique aucunement ce qui existe à part soi, mais seulement le parfait;car les Ιδιώματα qui concourent à la raison d’hypostasc font que chacun est distinct d’autrui, τινά από τινων έκαστον είναι ποιεί; mais ceux qui concourent A la raison de nature ne rendent pas quelqu’un mais seulement quelque chose distinct d’autre chose, ού τόν τινα μεν · τΐ δέ άπό τίνος είναι ποιεί col. 1915 A. L Ένυπόστατον. - Entre Γανυπόστατου qu’est l’accident, d une part, ct l’hypostase, de l’autre, il y a un milieu qui est Γένυπόστατον. Aucune nature n’est άνυπόστατον, toute nature est subsistante de quelque (a;on, mais toute nature n’est pas hypostase, car elle peut être seulement ένυπόστατον; Γένυπόστατον signifie une substance, mais une substance qui n'est pas quelqu’un, qui fait seulement partie de quelqu’un. Col. 1277 CD. Les substances qui s’unissent ainsi en une hypostase sont des substances complètes qui, hors l'union, sont hypostases chacune séparément : ainsi l’âme et le corps, qui sont une seule hypostase durant la vie, sont deux hypostases après la mort, tant que le corps n’est pas dissous, ct si l’homme ressuscite aussitôt, de deux hypostases il se fait une seule hypostase sans changement. Col. 1911 D-19II A. 5. Ένωσις. — La composition, l’union est ou substantielle, ou par juxtaposition, ou par mixtion, ou par amas, ou par adaptation, ou par agglutination ou par confusion, ou par pétrissage. Col. 1925 C. Outre ces unions physiques, Léonce nomme aussi les unions morales, κατ’ ένεργειαν, ή ευδοκίαν, ή άλλην τινά τοιαύτην σ/έσιν,υο|. 1300 Β, κατά γνώμην, col. 1297 D. etc. Léonce établit deux sortes d’union ct de division sub­ stantielles : Il y a des choses unies par les espèces ct divisées par les hypostases, ct des choses divisées par les espèces et unies par les hypostases (exemple : l’âme ct le corps dans l’homme); les choses unies par les espèces ct divisées par les hypostases ont ce double rapport ou simple ou composé. Dans la composition qui se fait selon la substance, ou bien les éléments qui uni Ment gardent la raison propre de leur substance, ou bien ils sc confondent et perdent leur propriété respective. Dans le premier cas, il résulte un seul être de» deux, ceux-ci cardant la diiTércnce de leurs subs. * .-anti identité de 1 unité. On en volt un exemple 408 parmi les vivants dans l’homme ordinaire, ό καθ’ ημάς άνθρωπος, cl, parmi les corps simples ou physiques, dans le rapport mutuel d’êtres susceptibles d’avoir une existence propre ct d'être autohypostases. Ainsi, dans le flambeau, autre est la matière inflammable, autre chose la flamme : mais existant l’une avec l’autre et l’une dans l’autre, elles ne font toutes deux qu’un flambeau. Col. 1301 BC. Dans le second cas, où les substances, en s’unissant, s’altèrent mutuel­ lement et perdent leurs propriétés, il y a mixtion ct confusion des hypostases ct des natures, ct alors ne sont plus conservés ni le propre de l’hypostase ni le commun de la nature, mais c’est tout autre chose qui résulte; cela a lieu par exemple dans la fonte des métaux. Voir tout le développement sur Γίνωσις. col. 1301 D-1306 B. 11 y a donc deux sortes d’unions substantielles, l’une où les substances qui s'unissent perdent leurs propriétés et deviennent une autre substance, l'autre où les substances qui s'unissent conservent leurs propriétés, mais possèdent la commu­ nauté de l'être, et consubsistent. Le type de celte seconde union est dans la composition de l’âme cl du corps. C'est elle (pie Léonce alTIrmcra dans le Christ en l'appelant ή κατ’ούσίαν καί ούσιώδης καί ένυπόστατος ένωσις. Col. 1300 A. Elle seule est une véritable et réelle union, tenant le milieu entre l’union morale, qui laisse subsister les hypostases, ct l’union de confusion qui détruit les natures. II. théologie. — 1» Christologie. — 1. Union christologique « in fieri ». — a) Termes ct causes'de Γ union. — Les termes de l’union sont Dieu le Verbe ct la nature humaine, non pas la nature humaine en général, mais une nature humaine singulière qui a tous les caractères de l'espèce. Col. 1917 AB. La cause finale de l’économie est notre complète guérison : c'est pour cela que le Verbe a pris une nature hu­ maine complète. S'il n'avait pris que la chair, notre salut serait encore en péril. Col. 132-1 D. Comme c'est l'âme surtout qui avait besoin de purgation, elle a dû être prise elle aussi, ibid., et ainsi le Verbe s'est uni substantiellement βλον... άνθρωπον, τον έκ σώμα­ τος λέγω καί ψυχής λογικής τε καί νοερας συγκεί­ μενον, guérissant le semblable par le semblable, τω δμοίφ τδ όμοιου άνακαΟαίρων. Col. 1925 A. La matière de la chair a été prise du sein de la vierge Marie. Col. 1352 D. Dans l'cfllcicnce de l’union, Léonce dis­ tingue entre l’acte par lequel le Saint-Esprit a formé dans le corps de Marie le corps de l’Hominc-Dleu. et l’union elle-même par laquelle le Verbe s'est uni la nature humaine dans l’unité de sa personne, ct leur attribue à tous deux des cilcts dl lièrent s. Col. 13511352. b) Moment de Cunion. — L’union a commencé quand a commence l’humanité du Sauveur. Col. 1937 A. Le Verbe n’a pas attendu le complet achèvement de son temple pour l’habiter, mais dès le premier commencement de l’inclTable économie, il s’est en­ touré de sa demeure. Il n'y est pas entré du dehors, une fois son corps formé, mais il s'en est revêtu luimême. Col. 1352 D-1353 A. Le corps du Sauveur a été formé dans le sein de la Vierge peu à peu et selon le progrès naturel des autres enfants. Col. 1928 C. Un point curieux de la christologie de Léonce est l’hypo­ thèse de la préexistence de la nature humaine du Christ. Il s’élève contre ceux qui avancent, comme raison de l’unique hypostase du Sauveur, le fait que son humanité n'a pas été formée avant l’union, ct qu’alnsi elle n’a jamais présubsisté, μηδέ προΟφεστάναι. mais a toujours subsisté dans le Verbe, bj τω Λόγω ύποστηναι. Pour lui.ee n’est ni au temps, ni au lieu, ni à l'imperfection du corps qu'il faut regarder pour expliquer l’unité du Christ, mais seulement nu mode de l'union. Ce n'est pas pour une raison d’impos- 409 LÉONCE DE BYZANCE. CHRISTOLOGIE slbilité, mais seulement pour une raison de haute con­ venance qu’il faut rejeter la formation préalable de l’humanité du Sauveur. 11 ne convenait pas que cette humanité fût un seul Instant privée de sa divinité. Col. 19 H CI). En un mol, Léonce conçoit fort bien qu’un homme préexistant soit assumé par une per­ sonne divine, et qu'ainsl de deux hypostases, il ne se fasse qu’unc seule hypostase, selon l’exemple apporté plus haut de l’âme et du corps, qui, après la mort sont deux hypostases et à la résurrection rede­ viennent une hypostase. Il a malheureusement omis de marquer la situation respective ct le rapport mu­ tuel des deux éléments dans la constitution de l’unique hypostase. Le sentiment de saint Jean Damascene est tout opposé. Selon lui, il est impossible que ce qui a déjà subsisté à part soi reçoive un autre principe de subsistance. I*. G„ t. xciv, col. 6G9 A. c) Mode de l'union. — C’est là le cœur de toute la controverse avec les hérétiques. Col. 1380 B. Il y a trois manières de comprendre l’union : celle qui divise, celle qui confond, celle qui unit. — fl. Celle qui divise.consiste dans un simple rapport moral, σχετική τις ούσα. col. 1910 D: σχετική τε καί γνωμική. col. 1380 D 6-7; κατ’ενέργειαν, ή εύδοκίαν, ή άλλην τινά τοιαύτην σχέσιν, col. 1300, n’unit pas les natures dès le commencement, supprime toute communication entre elles; de sorte qu’il subsiste deux espèces abso­ lument séparées’, n’ayant entre clics que l’union de dignité, de pensée ct de volonté. άςία καί γνώμη καί ταυτοβουλία, qui cache la séparation et trompe les ignorants. Col. 1910 CD. Une semblable union, qui ne Ile pas ensemble les réalités ct ne les amène pas à l’identité, ή μή τά πράγματα συνδέουσα καί είς ταύτόν άγουσα, ne mérite pas d’exprimer celte union surnaturelle qui est dans le Christ. Col. 1300 C. Une union selon la dignité n’est pas une union réelle, autrement tous ceux qui ont part à la dignité divine, seront mis en identité avec la substance divine, ct en chaque saint, il y aura deux natures, ού γάρ πραγμάτων ένωσις ή της άςίας ένωσις. Col. 1330 CI). — b. La seconde opinion, tout à l’opposé, confond cl détruit tout. Elle forme ct imagine quel­ que chose de bâtard, εν τι πράγμα νόΟον, ne gardant en aucun des éléments unis ce qui lui est propre, mais concédant que ceci est cela et cela ceci, ct par suite qu’il n’y a plus ni ceci ni cela. Col. 1940 D1941 A. — c. La troisième union, qui sc tient dans le milieu, ni ne confond ni ne divise. Elle sait que les cléments unis n’ont subi aucune diminution dans leur ίδιότης. qui demeure immuable, ct cependant ils deviennent communs ct appartiennent à un seul, en vertu de cette même union substantielle, de telle sorte que ce qui appartient proprement à chacun devient commun nu tout, ως είναι τα μέν κυρίως (δια Οατέρου κοινά τού όλου. Col. 1911 A. Cette union est plus une que celle qui divise, plus riche que celle qui confond, parce qu’elle ne fait les éléments unis ni identiques l’un à l’autre, ni étrangers l’un à l’autre. Si cette union n’aboutit ni à l’identité absolue ni à la diversité absolue, en quoi donc y a-t-il Identité et en quoi diiTércnce ? H y a identité, répond Léonce, dans l’hypostase ct diiTércnce dans la nature. à l’en­ contre de ce qui a lieu dans la Trinité ou l’identité est selon la nature, ct la diiTércnce selon l’hypostase. Si les adversaires veulent mettre en Jésus-Christ l’identité dans la nature, ils devront mettre la différencc dans l’hypostase et enseigner en lui deux hypos­ tases. S’ils disent malgré cela, qu’il n’y a qu’unc nature ct qu’unc hypostase, comment pourront-ils sauvegarder dans l’union l’immutabilité ct l’inconfusion des éléments unis? Col. 1941 BC. 2. Union christologique « in facto esse » ou Consti­ tution du Christ. — Les nestorlens exprimaient le 010 résultat de l'union en affirmant qu’il j a dans le Christ deux natures ct deux hypostases, et les monophysites en disant qu’il n'y a qu’unc nature. Léonce combat les uns ct les autres ct accentue la défini­ tion du concile de Chalcédoinc en affirmant qu'il y a dans le Christ deux natures ct une hypostase. H faut parler Col. 1301 BC. Comme on le voit, la filiation naturelle du Christ, ou la partlcide son humanité à la filiation naturelle du Verbe, est une des applications de Γάντίδοσις των Ιδιωμάτων, fondée sur l’unité d’hypostase. c) L'adoration du Christ. — Léonce voit dans l’ado­ ration donnée au Christ la preuve de sa filiation na­ turelle, même comme homme, par rapport à Dieu. « Comment donc, dit-il, alors que toute la créature raisonnable et heureuse, tant angélique qu’humaine, est remplie de la grâce de l’Esprit déifiant ct adoptant, seul, celui qui est né de la Vierge, est-il appelé dans l’Écriture Dieu Fils de Dieu, et est-il adoré par toute créature raisonnable ? » Col. 1301 A. 11 est clair qu’il s’agit ici d’une adoration spéciale ù Dieu et donc de latrie. Notre auteur ne considère pas la question si l’on adore en particulier l’humanité du Christ. Ce qu’on adore, c’est l’hypostase, c’est celui qui est né de Dieu et qui est aussi né de Marie. 11 est â remarquer seulement qu’il adresse aux nes­ toriens le reproche d’anthropolatrie. Il les appelle « disciples de l’anthropolatrie de Nestorius. » Col. 1273 C;cf. col. 1380 D. La raison en est que ces héré­ tiques, en distinguant dans le Christ deux hypostases, les unissaient par l’identité de l’honneur ct de l’ado­ ration. Aussi les accuse-t-il d’introduire une quatrième personne dans la sainte Trinité, col. 1368 B, de mettre leur espérance dans un homme et d’adorer la créature au lieu du Créateur. Col. 1385 CD. Et comme les nestoriens prétendaient justifier l’adoration du Christ hypostase humaine en disant qu’il était le temple de la divinité et que l’adoration, par suite, allait à la divinité, il leur reproche de faire de lui une idole animée où habite la Trinité, comme si la Trinité enseignait la κτισματολατρεία. « Ce n’est pas Dieu fait homme, mais un homme honoré de l’appellation de Dieu, que tu enseignes qu’il faut adorer (λατρεύειν), en rapportant au Christ l’adoration des croyants, de telle manière que l’honneur qu’on lui rend remonte â la Trinité, comme celui de l’image va au roi. > Col. 1372 CD. C’est-à-dire que les nesto­ riens accordaient la latrie au Christ-homme et la rapportaient à la Trinité. Ce cas de latrie relative, peut-être unique dans la littérature théologique by­ zantine. s’explique par la logique du système nestorien qui voulait établir l’unité du Christ sur la seule IX. — 14 419 LÉONCE DE BYZANCE. CHRISTOLOGIE 420 identité d’honneur et d’adoration avec le Verbe I Byzance, dans la llevue des Sciences philosophifpies dans la distinction des hypostases. Cette identité et Ihéologiques, t. x, 1921, p. 548 sq. Cf. refendant sur cet article, P. Galtier, L’enseignement des Pères d’honneur entraînait la latrie pour l’homme uni sur la Vision béalifique dans le Christ, dans Becherelies au Verbe. d> Condition de l'humanité du Christ en vertu de de science religieuse, t. xv, 1925, p. 54-62. b. Le corps de Jésus. — Les aphlhnrtodocèlcs ou Γ union. — a. L'dme de Jésus. — Léonce de Byzance enseigne que, par Tenet de l’union hypostatiqucj'âinc julianlstcs, du nom de leur chef Julien d ! lalicnrnasse, enseignaient, disait-on.que la chair du Sauxeur, de par du Sauveur iut dès le début dans la gloire. « Comment son union avec le Verbe, était impassible et incorrup­ a-t-il souffert, dit-il. s’il n’a pas souffert comme nous ? tible. Que si, de fait, elle éprouvait certaines lias­ Et il n’a pas soullcrl comme nous s’il n’est pas resté cc que nous sommes ? Et il n’a été glorifié en aucune sions et souffrances humaines, celles dites irrépréhen­ sorte, s'il n'a reçu selon la chair ce qu'il possédait sibles, πάθη αδιάβλητα, celles-ci ne provenaient pus de la condition normale de La chair assumée, mais de toujours selon l'esprit.· Col. 1321 D. C'est-à-dire qu’il la condescendance du \ orbe incarné qui dérogeait, n’y eut rien pour l’âme dans la glori Mention finale du Sauveur : elle avait déjà tout le bien qu’elle pou­ chaque fois qu’il le jugeait bon, aux lois ordinaires de son humanité incorruptible. Cette doctrine, qu’ils vait avoir : la glorification ne put atteindre que la chair. Entre Léonce et l’aphthartodocèlc avec lequel croyaient nécessaire pour la dignité du Sauveur, ne les empêchait pas de confesser la consubstantialité il discute, il y a accord sur l’état de l’âme, et le débat du Christ avec nous, par la raison que le Christ ne porte que sur les conditions de la chair. A l’âme Léonce accorde la participation à tous les biens du ressuscité nous demeure consubstantiel, et, d’autre Verbe. < L’humanité (du Sauveur), tout en restant part, leur permettait d’nlllrmer encore la réalité dans sa nature propre et tout en ayant les facultés des souffrances et de la mort du Bédempteur. Léonce et les operations du corps, sans en excepter les infir­ de Byzance repousse lui aussi les passions et souf­ mités communes qui n’ont rien de répréhensible, frances répréhensibles de l’humanité du Christ. Col. et en possédant en sa perfection l’intégrité de notre 1337 A. Mais pour le reste, il dresse contre la thèse nature, a participé à tous les biens qui viennent du julianiste tout un faisceau d’arguments : Verbe; ou plutôt, parce qu’elle possède dans le Verbe a)D*abord, elle compromet la réalité des souffrances la source même des biens, elle épancha d’elle-mème du Christ : « Comment a-t-il souffert, s’il n’a pas comme d’une source tous les biens du Verbe, à cause souffert comme nous ? Et il n’a pas souffert comme du Verbe. » Col. 1336 D-1337 A. nous, s’il n’est pas resté comme nous. » Col. 1321 D. Ces biens, Léonce les énumère plus loin quand — β)ΕΙ1ο repose sur une conception confuse de l’union il distingue entre l’opération du Saint-Esprit for­ hypostatique, établie comme fondement de l’impassi­ mant le corps de l'Hommc-Dieu dans le sein bilité de la chair du Christ : cette union, répond de la vierge Marie et l’union substantielle elleLéonce, ne change rien aux propriétés des natures même du Verbe avec le corps et l’âme en unies, et la manière dont le corps a été formé ne unité d’hypostase. · La propriété du corps, dit-il, relève pas d’elle, mais uniquement de l’opération ne dépend pas de l’union du Verbe, mais de l’opéra­ du Saint-Esprit dans le sein de la vierge Marie. S’il tion du Saint-Esprit, qui le forma et le façonna sans en était autrement, si l’union entraînait l’impassibi­ le concours initial de l’homme; quant â l'impecca· lité de la chair, cette union serait suspendue à chaque bilité, quant à la totale sainteté et totale unification fois que le Sauveur éprouverait une souffrance. et fusion de l’humanité avec le Verbe tout entier, Col. 1352-1353; 1329 D. — γ) Cette incorruptibilité qui l’a prise, de telle sorte qu’il n’y ait et qu’on ne dont on veut gratifier le Sauveur n’est pas un bien nomme qu’un seul Fils, et qu’apparaissent le. marques tellement précieux qu’il faille à tout prix l’en honorer, évidentes de la Filiation parfaite, c’est Vunion innée car elle sera à la résurrection le lot commun des du Verbe avec la nature humaine qui produisit tous bons et des méchants. Bien au contraire, ôter à la ces effets, auxquels s’ajoutait la béatitude comme chair du Sauveur sa similitude de souffrance avec une chose inseparable, puisque l’union elle-même est nous, c’est à la fois détruire son honneur et le nôtre : indissoluble. » Col. 1352 A. Tout à fait explicite donc le sien, car, si c’est parses souffrances qu’elle glorifie, est chez Léonce l'affirmation de la béatitude de l’âme elle ne nous glorifiera pas si elle n’a pas souffert du Sauveur dès le premier instant de son existence. comme nous; le nôtre, car quel moyen aurons-nous Nous venons de voir que Léonce attribue à l’humanité alors de l’imiter ? Col. 1337 AB. — S) Le naturel du Christ, en vertu de l’union, l’impeccabilité et la est cc qui se produit habituellement, le miraculeux totale sainteté. C’est dire qu’elle fut transcendante est l'exceptionnel. Or, c’est habituellement que Jésus et ne fut pas acquise à la manière des autres hommes. durant sa vie terrestre a éprouvé les Infirmités et Aussi le voyons-nous s’élever contre l’impiété de les souffrances inhérentes au corps humain, et excep­ Théodore de .Mopsuestc enseignant que Jésus connut tionnellement qu’il s’y est soustrait. Parmi ces excep­ le tumulte et le trouble des passions de l’âme, qu’il tions miraculeuses, Léonce signale la naissance vir­ dut appliquer sa raison à la victoire sur le plaisir ginale, le long jeûne au désert, la marche sur les et que, par suite, il fut purifié peu à peu par le pro­ eaux, la transfiguration. Col. 1333 D-1336 D.— c) La grès des vertus et devint plus apte de jour en jour loi de la Providence est celle du perfectionnement à recevoir les biens que Dieu allait lui départir, progressif : l’imparfait d’abord, puis le parfait. Ainsi xxxm et xxxiv, col. 1373 C. Léonce reproche aussi du Christ : d’abord passible selon sa nature, il reçoit à Théodore d’ôter la science au Sauveur, et note celte ensuite seulement les dons surnaturels d’impassibi­ inconséquence qui lui fait dire que le Christ est plein lité et d’incorruptibilité. Col. 1333. — ς) Ou la d’ignorance, mais sans péché : alors que l’ignorance chair virginale de Marie dont le Christ n été formé provient du péché, comme du ruisseau le fleuve, était corruptible, et alors comment a-t-il pu rejeter xxxn, col 1373 C. Le témoignage de notre théolo­ ce caractère, par une sorte de repentir et de dédain ? gien sur l’état de béatitude et de science parfaite ou elle était incorruptible, et alors comment a-t-elle où fut toujours l’âme du Sauveur en vertu de l’union pu engendrer? Col. 1325 C-1329 A. — η) Comme Sévère, Léonce utilise contre Julien l’argument sotérloloapparaît ainsi l’un des plus précieux de la tradition gique : Si, pour sauver mon âme. le Verbe a pris byzantine à cause île son caractère explicite et de son ancienne* é. Voir M. Jugie, La béatitude et la mon âme, pour sauver mon corps, il a dû prendre science parfaite de Jésus violeur dans Léonce de I aussi mon corps, sauf le péché et cc qui y incline. 421 LÉONCE DE BYZANCE. SOT É K IO LOG I E Nouvel Adam, cc n'est donc pas la chair d’Adam innocent qu’il a prise, mais celle d’Adam coupable, car il n’est pas venu sauver les justes, mais les pé­ cheurs. 11 est venu payer la dette de notre nature, combattre le démon, nous montrer le chemin de la vertu : tout cela, il n'eût pu le faire de la manière qu’il convenait dans une chair impassible et incorrup­ tible. Col. 1318-1319. —0) Si la chair a été incorrup­ tible dès le premier instant, des cc premier instant aussi, tout le but de l’incarnation, qui est la restau­ ration parfaite de l’honiiiic, a été atteint : et alors le Christ aurait vécu ici-bas, aurait toulïcrt et serait ressuscité on ne sait pourquoi. Col. 1352 AB. Le Julianistc accepte en cfïct que l'incarnation aurait suffi, mais pense que Dieu a voulu, par tout ce qui a suivi, nous témoigner davantage son amour en même temps que sauvagarder les droits de sa justice. Col. 1321 A. Quant au fait de l'incomiption de la chair du Christ, dont les aphthartodocètes faisaient argument, Léonce répond que la possibilité et la corruptibilité de la chair du CIitIsI étaient suffisamment prouvées par les passions cl par la mort : la corruption eût suivi, sans l’intervention de la puissance du Verbe : l'incorruption doit donc s'expliquer par un miracle, et non par une loi naturelle régissant la chair du Christ, λόγω θαύματος, άλλ ού νόμψ φύσεως. Col. 1318 ΑΒ. Pour finir, Léonce adresse ses lecteurs aux traités des Pères dont il s’est servi, dit-il, pour composer son ouvrage et dont il va produire plusieurs témoignages. Il avertit (pie s'il se rencontre des oppositions de lan­ gage parmi les Pères, il ne saurait y avoir de contra­ diction véritable, puisque c’est le Saint-Eiprit qui parlait en eux. Ces antilogies sont facilement réso­ lubles soit par les divers sens des termes : corrup­ tible, incorruptible, soit en les rapportant aux divers moments de la vie du Christ, soit même en voyant dans l’union au Verbe le gage certain de l’incorrup­ tion future de la chair du Christ. Les citations patristiques qui suivent, au nombre de vingt-sept, ne sc trouvent que dans la version de Torrès, Biblio­ theca Vet. Patrum, t. vi, Cologne, 1618, p. 474475. Les écrivains orthodoxes qui après Léonce sc sont occupés de cette question n’ont fait que re­ produire son enseignement. Voir art. Gaîaniti: (Controverse), t. vi,col. 1002 sq., et Jvuen d’Haucarnassb, t. vin, col. 1931 sq. 4. La Mère de Dieu. — C'est dans le II· des Très libri, dirigé contre les aphthartodocètcs, que Léonce nous parle de la vierge Marie. Elle est bien pour lui In Mère de Dieu. I.’apthnrtodocètc et lui sont d’accord pour l'appeler Θεοτόκος. Col. 1325 C; 1329 A; 1352 D. Il met parmi les Impiétés de Théodore de Mopsueste et de Nestorius le refus qu’ils font de donner ce titre A la vierge Marie.Col. 1361 1); 1368B; 1376 D; 1377 A. Que Léonce entende le «théotocos» dans un sens pleinement orthodoxe, cela apparaît en ce qu’il reproche à Diodore de nier les deux naissances de Dieu le Verbe. Col. 138S B : là est, en ciTct, la pierre de touche qui fait discerner le juste emploi de cette expression. Marie est donc Mere de Dieu. Elle l’est vraiment, car le Saint-Esprit lui a apporté, outre « la pureté de l’âme et la sanctification du corps », la fécondité miraculeuse, col. 1328 B. et c’est bien d'elle noe la matière du corns du Christ a été prise, èx 8έ της Θεοτόκου ή ύλη τής ούσ ας προσείληπταΐ. Col. 1352 I) Elle reste aussi vraiment vierge, car, pro­ dige merveilleux, ni l’enfantement n’a détruit la virgi­ nité, ni la virginité n'a empêché l’enfantement, ούτε του τόκου τάν παρθεν’αν λύσαντος, ούτε τής παρ­ θενίας έμποδών τη κυοφορ'α γενομίνης. col. 1328 D; le Christ est sorti des entrailles de la Vierge on lais­ sant intacte la Heur de la virginité, του της παρθενίας άνθους άδιαφΟόρου συντηρηθέντος Cnl. 1336 ('. Quant 422 û la sainteté de Marie, elle fut au-dessus de celle de tous les hommes : · La Vierge, dit Léonce, n'avait rien de plus que nous, si cc n’est sa sainteté, o682v της παρθένο > τ.ρ'Λ/ούσης ημών, πλήν γε μόνης της αγιότητας. Col. 1329 A. Mais comme ailleurs Léonce dit que le Saint-Esprit surs enant en Marie, lui apporta la pureté cl la sanctification de la chair, καθαρότητας... ύπήρ/εν αύτη τής κατά ψυχήν και αγιασμού τού κατά την σάρκα, col. 1328 B, il n'est possible de rien tirer de notre auteur sur la sainteté initiale de la Mère de Dieu. 2e Sotériolotjie. — 1. État initial de l'humanité et chute. — Le premier homme, Adam, a été créé dans un état d’innocence et d’immortalité. Son corps pourtant n'était pas incorruptible, mais devait entretenir son incorruption par l’usage du fruit de l’arbre de vie. Col. 1348. L’homme est déchu de ce premier étal par sa faute et a mérité son châtiment. Col. 1369. L'ignorance, col. 1373, et la moit, col. 1332, sont les suites du péché. Le péché d’Adam est la racine dis maux, col. 1369, et en lui tous les hommes ont péché. Col. 1332 C. Ainsi, aucune àmc humaine n’est exempte de péché volontaire ou non volontaire. De plus, même les âmes des saints ont eu des souillures personnelles, au moins par pensées. Seul, Jésus-Christ est pur de tout péché, même de pensée. Ibid., CD. Le péché a été une dette contractée envers Dieu, une victoire du démon sur l'homme» col. 1348 D,ct par lui, notre nature a été souillée et rendue malade. Col. 1324-1325. 2. Divers aspects de la rédemption. — Dieu aurait pu nous sauver par sa seule volonté et puissance, mais il lui a plu de le faire par charité et par justice. Col. 1324 A. C'est le but unique de l'incarnation. C’est pour Adam coupable qu’il est venu, et non seulement pour Adam, mais pour nous aussi. Col. 1348 C. La sotériologle de Léonce embrasse plusieurs aspects : il y a la dette à acquitter, col. 1348 D;la victoire sur Satan à remporter, col. 1349; la mort à détruire, ibid., notre nature à guérir, col. 1324-25; et la ressemblance divine à nous rendre. Col. 1349. Cc sont ces derniers aspects» et surtout le dernier, qui sont le plus fréquemment et le plus volontiers exposés par notre auteur. 3. Plan et processus de la rédemption. — Puisque Dieu ne s’est pas contenté de vouloir pour notre salut, mais a daigné faire quelque chose, il était né­ cessaire que dans la divine incarnation rien n'outre­ passât sa sagesse. S’il a pris notre nature pour la guérir, il a dû la prendre entière et telle que nous l’avons. Il a pris mon âme, intelligente et raisonnable, il a pris mon corps, passible et mortel, afin d'opérer le salut de l’homme tout entier, en guérissant le semblable par le semblable : autrement, cc serait autre chose, à savoir ce qu’il aurait pris, et non pas mol. qu'il aurait sauvé. Col. 1324-1325. L’incarna­ tion donc est notre salut et notre guérison : elle y suffit. A condition de l’entendre per modum unius avec toute la suite des mystères du Christ. Car. c’est le moyen qu’il a pris. lui. le sage et l'unique médecin de nos fîmes, pour guérir notre maladie en prenant nos Infirmités. Col 1321. Sans la passion du Christ, sans la possibilité qui en est la condition, comment le Christ aurait-il payé pour nous la dette, comment aurait-il réparé notre mine ? Col. 1348. Léonce et Tnphtartodocète avec qui il discute, ont une conception différente de la rédemption. Pour ce der­ nier,tout est fini avec l’incarnation : notre nature est guérie, notre salut accompli; le reste est un surcroît de la bonté et de la justice de Dieu. El c’est pourquoi il établit dès le début l’incorruptibilité de la chair du Christ. Col. 1324. Pour Léonce, au contraire, tout commence avec l’incarnation, et c'est pourquoi 423 LÉONCE DE BYZANCE. ORIGÉNISME la chair du Christ est passible. Pour l’un, il y a manque d'unité dans les œuvres de l'économie, il y a plusieurs actes qui n’ont pas entre eux de lien essentiel. Pour 1 autre, tout est ordonné, tout est unifié, il n y a vraiment qu’un seul acte qui sc déroule depuis I incarnation jusqu'à la glorification suprême de la chair du Christ. La suite et la fin y sont à nous aussi bien que le commencement. Tous les mystères du Christ sont les nôtres, car il a pris notre similitude pour que nous acquérions la sienne. S’il vit sur terre, c’est pour que nous vivions comme lui; s’il soutire, c'est pour guérir par ses souffrances notre maladie, c'est pour payer la dette pour nous; s’il meurt, c'est pour détruire notre mort; s’il ressuscite, c’est pour être les prémices de notre résurrection. Mais s’il a été incorruptible dès le commencement, le commen­ cement seul nous appartient, parce que l'incorrup­ tibilité nous a été acquise du premier coup : à quoi bon alors tout le reste ? Col. 1329, 1352 BC. L’huma­ nité du Christ est donc pour Léonce la source de tous nos biens. En prenant notre nature entière, elle la guérit tout entière, en vertu d’une mystérieuse et divine homéopathie. Léonce précise ce caractère de causalité instrumentale (sans employer ce terme) de la sainte humanité du Christ, quami il dit que cette humanité, en participant â tous les biens du Verbe, les épanche d'clle-mêmc sur les hommes, quand il dit aussi que c'est la chair du Christ (fui glorifie, mais qu’elle nc glorifie que ceux avec qui elle a eu communauté de souffrances. Col. 1337 Λ B. Des sacre­ ments. par où nous est communiquée la grâce de la rédemption, Léonce n’a pas l’occasion de parler. Il signalera seulement d’une manière indirecte la s tinte eucharistie. La doctrine de la présence réelle est clairement énoncée. En parlant des nestoriens qui distinguent dans le Christ le Verbe qui sauve et Jésus qui est sauvé : · De qui pensent-ils recevoir dans la communion le corps et le sang, dit-il, de celui qui accorde le bienfait, ou de celui qui le reçoit ? S’ils répondent : du Verbe qui accorde le bienfait, comment peuvent-ils dire cela sans confesser qu’il s’est incarné ? S'ils répondent : de celui qui reçoit le bienfait, alors leur espérance est vainc puisqu'ils professent l'anthropolâtric. · Col. 1385 C. t. État final de Γ humanité. — Tous les hommes ressusciteront, les bons ct les méchants. Col. 19 i 1 D, 1337 A. Les bons seront glorieux avec .Jésus-Christ, les méchants seront dans l’enfer, âme ct corps. Col. 1913 C. Ccux-cl comme ceux-là seront immortels, ct n’éprouveront ni la faim, ni la soif, ni le sommeil. Les damnés souffriront cependant, mais d'autres souffrances d’un genre spécial dont la propriété sera d'empêcher la corruption cl la mort, ù la manière d’une médecine douloureuse. Col. 1327. L'enfer, pour Léonce, est éternel. En cflet, il reproche à Théodore de Mopsucstc de sc moquer du jugement dernier, comme de pures menaces, et appelle ce juge­ ment soutien de ceux qui sont debout, redressement de ceux qui sont tombés, ct digne fin du «liable. Col. 1368-1369 li lut reproche pareillement d’ensei­ gner que Γ \nlvchrist ne serait pas châtié étemellement, mais serait anéanti. Col. 1372 A. La sotérlologle de Léonce n’est donc aucunement entachée d’origénisme. 3· llègte de foi: Écriture, Pères, conciles.— Léonce tient ouvertement l’Écriture pour insplréeet reproche Λ Théodore de Mopsucstc de s’écarter du nombre des Écritures fixé par Dieu : II indique même les livres rejetés comme apocryphes par cet auteur. Col. 13651368 Les Interprètes de l’Écriture sont les Pères. La mainte Église continue ct continuera à garder sans diminution et sans augmentation le dépôt de la fol transmis parles Pèrcs.Col. 1381 A. Il n’est pas permis, 424 non plus que pour l’Écriture, de supprimer des pas­ sages de ceux des Pères qui sont célèbres dans l’Église, et l’on doit plutôt, comme pour l’Écriture, s’attacher a leurs saintes paroles comme à leur pensée, les puri­ fier des fausses interprétations et montrer que les mê­ mes expressions sont employées différemment par les Pères et par les hérétiques. Col. 1929 AB. Cepen­ dant, Léonce reconnaît qu’ils ont parfois, au sujet de l’incarnation, employé une manière de parler simple et libre qu’on ne doit pas garder quand il s'agit de la terminologie dogmatique. Col. 1925 AB. 11 ne peut y avoir de contradiction entre les Pères; s’efforcer d’en trouver, c’est aller contre leur gloire, contre celle de saint Paul ct contre l’autorité du Saint-Esprit et du Christ qui parlait en cet apôtre. Car, après les apôtres et les prophètes, Dieu a placé dans l'Église des docteurs... pour Γ édification du corps du Christ. Eph., v, 11-12. Aussi, qui ne reçoit pas ceux des Pères qui sont illustres et célèbres dans l’Église de Dieu, résiste ouvertement â l’ordre établi par Dieu. Col. 1308-1309. Ceux qui sont vraiment Pères de l’Église no peuvent sc contredire entre eux, ni sc contredire eux-mêmes. Il faut croire que cc n’csl pas eux qui parlaient, mais l’Esprit du Père qui parlait en eux. Col. 1356 A. Le respect de Léonce pour l'autorité des Pères trouve son expression pratique dans l’abondant florilège patristlquc qu’il nous a transmis. Bien de plus etllcacc, â son sens, pour con­ vaincre l’adversaire et faire triompher la vérité. Une autorité non moindre est celle des conciles, La décision des conciles ecclésiastiques est pour lui la solution de toutes les difficultés qui divisent les fidèles; qui y résiste nc résiste pas à quelques per­ sonnes seulement, mais sc révolte contre tout le christianisme. Col. 1929 CD. Parmi les conciles, Léonce défend ct honore spécialement celui de Chalcédoinc qui a confirmé la foi des conciles anté­ rieurs, ct exalté par d’éclatanls éloges le destructeur de l’impiété cachée, le vrai Léon qui a vaincu le renard Eutychès. Col. 1381 A. C’est le seul mot qu’on rencontre chez notre auteur â l'adresse du magistère romain. 4® Origénisme de Léonce. — La tradition manus­ crite, en deux endroits, semble indiquer les accoin­ tances origénistes de notre auteur ct invite à l’iden­ tifier avec le Léonce de la Vita Sabæ. Deux citations anonymes sont attribuées en note marginale respec­ tivement à l’abbé Nonnos, col. 1276 A ct Λ Évagrc, col. 1285 A. Le premier, le chef des moines origénistes de Palestine, serait ainsi pour Léonce Οε~ος άνήρ, et le second, disciple d’Orlgènc, άνήρ Οεόσοφος. Dans quelle mesure la doctrine de notre théologien répondelle â ces données ? L’orlgénlsme, tel que l’entendaient les théologiens byzantins, a deux dogmes spécifiques : la préexistence de l'âme humaine, et Γάποκατάστασις πάντων par le salut des démons. Nous avons vu, pour ce dernier point, que Léonce n’est pas «lu tout origénistc. Quant au premier, on peut tout d’abord affirmer qu’il nc l’est point au sujet de Tftmc du Christ. Il dit, en elTet, qu'Orlgène a eu nu sujet du Christ une erreur contraire à celle d’Apollinaire. Apollinaire enseignait que le Christ n’avait pas d’âme raisonnable et que le Verbe en tenait lieu. Or quelle peut être l’erreur contraire â celle-ci. sinon celle condamnée dans le premier édit de Justinien contre les origénistes, â savoir, que l’âme du Sauveur a préexisté au corps ct a été unie au Verbe avant l’in­ carnation ? Col. 1377 C. Ce jugement de Léonce concorde, du reste, avec son affirmation plusieurs fols répétée, que l’humanité du Christ n’a pas pré­ existé â l’union. Col. 1937 A, 1944. S'il s’agit, maintenant, non du Christ, mais des hommes ordi­ naires, on nc peut rien tirer des ouvrages de Léonce 025 LÉONCE DE BYZANCE — LÉONCE DE JÉRUSALEM 026 qui permette d’affirmer qu'il admet la préexistence netteté particulière. Son grand, son très grand mérite des âmes. Quand on objecte ù su comparaison anthro­ est d’avoir analysé avec une profondeur, une finesse, pologique que le Verbe préexiste à son humanité, une précision inconnue jusqu’alors les concepts de tandis que l’âme ne préexiste pas à son corps, il nature ct d’hypostase ct d’avoir mis en lumière leurs sc contente de répondre que l’exemple n’est pas pris propriétés ct leurs rapports mutuels. C’est Léonce qui de ce côté, ct qu’il nc saurait y avoir d’exemple a conduit le concept d’hypostase jusqu’à sa suprême partait. Col. 1280 Et ce qui est frappant, c’est explication philosophique en en marquant l’essence qu’au même endroit il relève ct met nu point la dans l'existence autonome, είναι καΟ’έαυτό. Il a qualification oncc est l’objet dans divers ouvrages même récents sont totalement erronées. Pour ne citer que des ouvrages traitant er professo du patriarcal de Jérusalem, voir I.c Qiilrn, Oriens chrislianut, t. m, p. 501; Ch, A. Papa­ dopoulos, Ιστορία τής έχχλησίχς ' Ιτοοσο/ύ»ιω·#. Jérusalem, 1910. p. 400-401.— Extraits de la vie dans J. Trolsklj, Ίωιννου του Φωκά ίχ;ρασ:ς, Saint-Pétersbourg, 1889, p. xvj-xxv. Papadopoulos Λ In suite de A. Ehrhard. dans K. Krumbnchcr. Geschtchie der byzantlnlschcn Literatur, Munich, 1897. p. 201. fait mourir Léonce en 1190. alon que son biographe dit expressément qu’il mourut peu avant l’empereur Andronic l*r Comnènc. f L. Petit. LEONE Dénie, dominicain italien, né à Lccce, de qui l’activité théologique s’exerça dans la première moitié du xvn* siècle; il mourut après 1670. On a de lui un volumineux commentaire des cinquante premières questions de la Somme de saint Thomas: /n Z··* Partem /). Thomæ Aquinatis articulorum formationes, commentaria et disputationes, 3 vol., Lccce, 1651, 1655; Naples, 1671, ct quelques ouvrages philosophiques ; Opuscula loglcalia, Lccce, 1665; Physicalia juxta mentem D. Thomæ, Lccce, 1670. Quétlf-Echard, Scriptores Ordinis Praedicatorum, t. n, Pans 1721. M.-D. Chenu. LE PAIGE 428 LEONI Jean-François Me Carpi, frère mineur capucin de la province de Lombardie, enseigna avec honneur la théologie et le droit canonique, cc qui lui valut d’être choisi par Ferdinand-Charles IV de Gonzague, duc de Mantouc, pour son théologien. Le P. Leoni mourut le 11 juillet 1713. laissant les ouvrages suivants ; Enuclcatio seu totius theologiae compendiosa declaratio, continens principalia fun· damenla opinionum Seraph. Angel, ac Subt. Dncl., D. Bonaventurae, .S'. Thomæ, ac Scoti, in-12 Venise. 1685. Criminalis artis anotomia pro justitiocultoribus præcipue regularibus... qua, qusecumque in /ure procedendi ria theorice ct practice demonstrahir, ln-4®, Mantouc, 1691; revu par son confrère, le P. Jean-Jacques de Borne, l’ouvrage du P. de de Leoni reparut sous le titre de Formularium cri­ minale, regularibus utile, prælatis vero fratrum mi­ norum omnino necessarium. Man tone, s. d. ; Flores decretalium regularium, seu brevis compilatio eorum omnium, quæ quoquomodo ex libris Decretalium Gregorii IXet Bmif. VIII necnon cr Clcmentinis, Exlravagantibus Jo. XXII ct communium deduci, et ad statam regularem reduci possunt, in-fol., Manloue, 1699. Tiraboschi lui attribue encore une consul­ tation, Allegazione, en faveur d’une religieuse accu­ sée d’empoisonnement. Borne, 1700, et une Apologe­ tica risposla in cui si contengono le ragioni fondamentali di Filippo V sugli stati c monarchia di Spaqna, 1701; enfin il avait donné, sous le nom de Cesare Lconi, un discours moral, La virlù dispreggiata, Milan. 1681. Bernnnl do Bologne, Bibliotheca scriptorum ord. jr. min. capuccinorum, Venise, 1747; Tiraboschi, Hiblloteca modenese, Modênc, 1781-1786, t. ni, p· 87; Hurter. Xomenclator, 3· édit., t. iv, col. 593. P. Édouard d’Alençon. LÉOPOLD Christophe, controversisle. né â Heideck (Bavière) en 1679, reçu dans la Compagnie de Jésus en 1G9I, enseigna la philosophie, puis la controverse, à Krlbourg-cn-Brisgau, Feldkirch, Ncubourg, où il mourut en 1718. Parmi ses ouvrages, qui suscitèrent parmi les protestants de violentes polémiques, il faut citer en premier lieu scs Disser­ tationes polemica: de consensione romani imperti cum romana Ecclesia in rebus fidei, Augsbourg, 1711, et ses Dissertationes historico polemics. Augsbourg, 1717, en faveur de la bulle Unigenitus contre les accusations de Qucsnel. Le P. Léopold a laissé un excellent manuel de polémique : Panoplie seu me­ thodus polemica, Λ igsbourg, 1714. Soinmcrvogrl, bibliothèque de la Cie de Jésus, t. IV, col. 1704 sq.;Hurter, Nomenclator, 3’ édit., t. iv, col. 1379. P. Bernard. LE PAIQE Louis Adrien, juriseonsullr français (1712-1802). — Né à Paris en 1712, Il devint avocat au Parlement, bailli du Temple et conseiller du prince de Conli. très puissant parmi les Jansénistes. A la Révolution, il fut partisan déclaré de la Consti­ tution civile du clergé. Il recueillit, comme Jansé­ niste, une très belle bibliothèque qu’il légua, en mourant, ù deux jansénistes fervents, les frères Boch ct Atnable Paris, le premier, professeur de dessin à l’Écolc polytechnique, l’autre employé dans les bureaux du Conseil d’Etat. Ceux-ci laissèrent la bibliothèque, composée d’ouvrages Jansénistes, à la Société des Amis de Port-Boyal qui la possède aujourd’hui. Le Paige mourut h Paris en 1802. Les ouvrages de Le Paige sc rapportent au Parle­ ment dans scs relations avec l’Église et l’avocat sc place toujours au point de vue gallican cl janséniste; Parmi ccs écrits, il convient de citer : Annales pour servir d'élrennes aux amis de la vérité, ln-21, s. 1., ’ouvrage esL parfois intitulé • : Prothéisme de l'erreur 429 ί i LE PAIGE ou Annales historiques contenant les /dits qui ont précédé la Huile UA'f(JENlTU/l et qui ont'rapport depuis l'année /5/fl jusqu'à l'établissement des Jésuites.— Histoire abrégée du Parlement durant les troubles du commencement du règne de Louis XIV, ln-12, s. I., 1751. Lettres pacifiques ou Recueil des lettres pacifiques, ln*12, Paris» 1752; ln-4% Paris» 1751; revues corrigées et considérablement augmentées pur l'auteur, cl nul res pièces relatives, in-12, Paris, 1755 Lettres historiques sur tes fonc­ tions essentielles du Parlement, le droit des Pairs et tes lois fondamentales du royaume, 2 vol, ln-12, Am­ sterdam, 1753 1754; cet écrit est attribué n Le Paigc par Barbier. — ltéflexions sur les lois que les sou­ verains sont en droit de faire pour rétablir la paix dans leurs États, quand ils sont troublés par les dis­ putes de religion, ln-12, s. I. s. d.— Mémoires au sujet d'un écrit de l'abbé Capmartin de Chaiipg contre le Parlement, intitulé : Observations sur le refus que fait le Châtelet de reconnaître la Chambre royale, in~1°, s. L s. d.— Histoire de la détention du cardinal de Retz et de ses suites pour montrer combien il est essentiel de prendre les voies régulières de Γordre judiciaire pour la punition des délits commis par les évêques et dans quels défilés on se jette, quand on ne suit que les voies d'une autorité arbitraire, in-12. Vincennes, 1755. Cct écrit, ainsi que le suivant, a été composé en collaboration avec le Président de Ménières : His­ toire de la détention du cardinal de Retz à Vincennes, in-12. Paris, 1755. — Lettres sur les lits de justice, in-12, Paris, 1756 et nouv. édit, in-12, Paris, 1787. — La théologie suppliante aux pieds du Souverain Pon­ tife,, pour lui demander l'intelligence et l'explication de la bulle Unigenitus, pour la conservation de la paix et de la liberté dans les écoles, pour la défense de la pure et saine doctrine des conciles ct des saints Pères et pour confondre à jamais les hérétiques et les hommes pervers qui abusent de la condammnation indéfinie de propositions susceptibles de divers sens pour autoriser leurs erreurs et leur morale re­ lâchée, in-12, Cologne, 1756; c’est une traduction d’un ouvrage du P. Serry. — La légitimité ct la néces­ sité de la loi du silence contre les réflexions d’un pré­ tendu docteur en théologie de ΓUniversité de ···, sur la Déclaration qui impose le silence, in-12, s. I. 1759. — Lettres à un magistrat sur la démarche de M. de Montgcron, in-1°, s. 1. s. d. — Vrai point de vue de la loi du silence, ln-12, s. 1., 1759.— Réflexion sur l'attentat commis le 3 septembre 1758 contre la vie du du roi de Portugal, in-12, 1759, ct Réponse au Jé­ suite, auteur de la lettre au sujet de la découverte de la conjuration formée contre le roi de Portugal, in-12, s. I.» 1759. La lettre du prétendu jésuite était de Bury. — Observations sur les actes de ΓAssemblée du clergé de 1765, in-12, Paris, 1765, avec une préface ct une conclusion du P. Viou, dominicain. — Le Paigc est l’auteur de la seconde partie de VHistoire générale de la naissance ct des progrès de la Compagnie de Jésus, ouvrage de l’abbé Coudrette ct 11 a fait l’analyse, très partiale, des constitutions de la Société. Michaud, Biographie universelle, art. Paige, t. xxxj, p. 621; H a· ter, Nouvelle biographie générale, t. xxx, col 187-138; Quérnrd, La Franco littéraire, t v, p. 181-182 (donne une bibliographie très complète); Feller-Pérannêf, Bibliographie universelle, art. Paige, t. ix, p. 339; Gazier, Histoire générale du mouvement janséniste depuis scs ori­ gines jusqu'à nos jours, 2 vol. ln-8% Paris, 1922, t. n, passim. J. Carrkyrb. LE PELETIER Mlohol, évêque d'Angers (16611706), naquit à Paris le 1 août 1661 de Claude Le Peletier, surintendant des finances ct eut comme frère Charles Maurice, supérieur de Salnt-Sulplce. LEPELLET!ER 430 Il fut’abbe de Jouy en 1678, Nommé évêque d’An­ gers le 15 août 1692, à la mort d'Henri Arnauld, il fut sacré h Paris le 16 novembre 1692 ct il prit pos­ session de son siège le 10 janvier 1693. Arrivé dans son diocèse. Il s'appliqua ii combattre les écrits jan­ sénistes dont son prédécesseur avait, sinon favorisé, du moins, toléré la diffusion; Il établit les retraites ecclésiastiques et fonda les conférences dont le re­ cueil a été publié sous le nom de Conférences d'Angers. Nommé évêque d'Orléans, le 3 avril 1706. il n’eut pas le temps de prendre possession de cc siège, car Il mourut le 9 août 1706. Le Peletier a publié des Ordonnances remarqua­ bles, discutées dans les synodes qu’il tenait chaque année le mercredi avant la Pentecôte. C’est sous son inspiration que parurent les Conférences d'An­ gers dont le premier ct principal et rédacteur fut Fran­ çois Babin (1651-1734), qui en publia, sous l'épis­ copat de Le Peletier ct de son successeur, Poncct de La Rivière, les dix-huit premiers volumes. Voir art. Baiun, t. n» col. 4-5. Joseph Grandet, Les saints prêtres français du ΧΓΠ· siècle, publié par G. Letourneau, lr· série, Angers et Parts, 1897, p. 347-398; G. I^ctoumeau, Histoire du séminaire d*Angers depuis son union à Saint-Sulpice en 1695 jus­ qu'à nos jours, Angers ct Parts, 1895, p. 20-71; Jean, Les évêques et les archevêques de France de 1682 jusqu’à IfiOl. ln-8·. Parts, 1891, p. 426. P. Carreyre. LEPELLETIER Claude, ecclésiastique fran­ çais (xvm· siècle) — Né à Faucogncy, en FrancheComté, il exerça d'abord le ministère dans le dio­ cèse de Lyon. Mais bientôt son zèle contre le jansé­ nisme lui valut la bienveillance de Mailly, arche­ vêque de Beims, qui, en 1719, le nomma curé de Saint-Pierre de Beims et chanoine de la cathédrale. Pour des · accusations multiples que les Nouvelles ecclésiastiques, à maintes reprises, enregistrent comme vraies, bien que Lepcllcticr ait protesté de son inno­ cence. dans une lettre au Journal de Trévoux (novembre 1730, p. 2073-2076), il fut exile plusieurs fois» à partir de 1725. Il vint enfin à Paris, ct i’Asscmblée du clergé, pour reconnaître ses services en faveur de la religion, lui accorda, au grand scandale des Nouvelles ecclésiastiques, une pension de cinq cents livres, en 1730. Vers 1735, l.cpclleticr se retira à l’abbaye de Septfonts (Allier), où il composa et réédita plusieurs de ses écrits, presque tous diri­ gés contre le jansénisme qui le poursuivit durant toute sa vie. Il mourut dans sa famille ù Faucogncy, le 12 juillet 1743, dit Michaud, mais seulement vers 1751, dit Picot, qui paraît mieux renseigné. Les écrits de Claude Lepclleticr sont très nom­ breux et la plupart méritent d’être signait s pour le rôle qu’ils ont joue dans la querelle janséniste au xvm· siècle. Les voici par ordre de dates : La pra­ tique ct les règles des vertus chrétiennes (amour de Dieu, amour du prochain et pénitence), tirées de l’Écri­ ture Sainte, 3 vol. in-12. Lyon, 1713 (Journal de Trévoux . Le Jour­ nal de Trévoux d’avril 1731, p. 616-637, conteste les prétentions de Lcpclleticr. — Dénonciation des erreurs de Μ. Γévêque de Troyes, in-12, Avignon, 17X5 Dans cet écrit. Lcpclleticr dénonce à Languet de Gcrgy, archevêque de Sens, les Instructions pas­ torales de Bossuet, évêque de Troyes, son suilragant, comme hérétiques et formellement opposées a la bulle Unigenitus. Un arrêt du 2 juillet 1735 assigna le sieur Lepellcticr · en lu Cour pour être oui sur lr< faits, · et le même arrêt condamna la dénon­ 432 ciation A être lacérée et brûlée par l’exécutcurfde la Haute Justice. (Nouvelles ecclésiastiques du 20 octobre 1735, p. 165-166 et du 26 décembre 1743, p. 195). Un des ouvrages dénoncés par Lcpclleticr était la Justification des Réflexions morales de Ques­ nel, œuvre posthume de Bossuet, évêque de Meaux et publiée par son neveu, l’évêque de Troyes, qui l’avait peut-être falsifiée. A côté de ccs écrits, tous dirigés plus ou moins directement contre Quesnel et scs disciples, Lcpelleticr a composé quelques autres ouvrages, moins polémiques : Traité de la dévotion au Saint-Esprit, tiré des Livres saints par un solitaire de Septfonts, in-12, Paris, 1735. — Traité de la dévotion au Sacré-Cœur, tiré des Livres saints par un solitaire de Septfonts, in-12, Paris, 1735, et 2e édit., 1738. Le Journal de Trévoux d'août 1738, p. 1720, déclare ce livre « très utile pour occuper ceux qui font des retraites depuis l’Ascension jusqu’à la Pentecôte... Les prédicateurs y trouveront de quoi s’instruire et tous les fidèles de quoi s'édifier. » — Traité des récompenses et des peines éternelles, in-12, Paris, 1738 (Journal de Trévoux de février 1739, p. 380381 ; Journal des Savants d'avril 1739, p. 214-246). Traité de la mort et de sa préparation, tiré de l’Écriture sainte, dans lequel on expose, par les propres paroles de l’Écriture, tout ce que le chrétien doit faire pour se ménager une sainte mort, in-12, Paris, 1740; ouvrage nécessaire dans le temps présent, utile à tous les fidèles qui désirent de bien mourir et A tous ceux qui sont chargés de les instruire, de les consoler, de les assister A la mort... (Journal de Trévoux de septembre 1740, p. 1846-1855). — Tra­ duction du Nouveau Testament avec des notes et un commentaire sur toutes les épîtres. Michaud, biographie universelle, t. xxiv, p. 224; Quérard, La France littéraire, t. v, p. 186-187; Fdlcr-Pérennès, biographie universelle, t. ix, p. 450; Richard et Giraud, bibliothèque sacrée, art. Pelletier, t. xix, p. 178179; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. iv, col. 1398; Picot, Mémoires pour servir <1 Thistotre ecclésiastique pendant le XV//D siècle, édit. 1854, t. m, p. 431-132. J. Caiuieyre. LE PLAT Joaeo, Juriste de Louvain (1732-1810). — Né A Malines, le 18 novembre 1732, il fit A l’Université de Louvain scs études de droit, prit la licence en 1756 et le doctorat dix ans plus tard. En 1768 il obtint une chaire de droit romain, qu’il échangea en 1775 pour une chaire de droit canonique. C’était le moment où sc heurtaient A Louvain deux ten­ dances contraires, la tendance conservatrice et la tendance régalienne qui allait bientôt aboutir au joséphisme. Le Plat prit vigoureusement partie pour cette dernière, appuyé qu’il était par l’impé­ ratrice Marie-Thérèse. Un conflit ne tarda pas .A éclater avec les théologiens. Il porta d’abord sur le casus paulinus, c’est-à-dire sur la possibilité de dis­ soudre le mariage, même consommé, entre Infidèles par la conversion au christianisme d’un des époux en de certaines conditions. Le P. Maugls, augustln, professeur à la Faculté de théologie, voyant que la doctrine classique commençait à rencontrer des adversaires, en France, en Allemagne et dans les Pays-Bas, l’avait défendue dans une mince plaquette, octobre 1770. Le Plat répondit par des thèses publi­ ques, qu'il publia sous forme de dissertations. Le P. Maugis ayant répliqué, Le Plat publia une longue dissertation hlstorico-canonique, où il attribuait aux idées répondues par les Fausses Décrétales l’opinion commune des théologiens sur le point en question. De cc cas particulier la discussion passa bientôt à la doctrine générale des empêchements dirimants, où Le Plat adopta avec fougue le point 033 LE PLAT de vue des régalistcs suivant qui le pouvoir civil a seul le droit de déterminer les empêchements matri­ moniaux. Le théologien Van dor Velde ayant défendu le point do vue ecclésiastique dans son De impedi­ mentis matrimonii. 1782, Le Plat, qui, dans cct ou­ vrage. était accusé d’imposture et d'hérésie, releva le gant avec plus de véhémence encore. La lutte s’exacerba en 178G lors de la création par Joseph II du séminaire général de Louvain, où Le Plût devait faire un cours de droit canonique obligatoire pour les théologiens. D’ordre de Joseph II. renseigne­ ment serait donné d’après les Pm lectiones in jus ecclesiasticum de Pehem, le plus intransigeant des canonistes joséphistes. Le cours de Le Plat ne pou­ vait manquer de susciter dans les milieux lovanistes. déjà fortement excités contre Joseph IL la plus vive hostilité. Le professeur l'accrut encore par ses maladresses et scs violences de langage; des scènes de désordre eurent lieu dans les salies de cours, puis dans la rue; Le Plat dut sc retirer à Maastricht durant la seconde partie de l’année 1787 Sur un ordre du gouvernement, il reprit son cours en janvier 1788, d’abord à Louvain, puis à Bruxelles où la Faculté de droit fut transférée. On sait que les mesures maladroites de Joseph II amenèrent dans cette ville une révolution, devant laquelle Le Plat dut s'enfuir. Il sc retira en Allemagne, puis en Hol­ lande auprès de l'abbé Mouton, qu'il aida dans la rédaction des Nouvelles ecclésiastiques. Sa situation était devenue fort gênée; enfin il fut, en 1806, nommé par Napoléon professeur de droit romain et directeur de la Faculté de droit de Coblence. C’est là qu’il mourut le 6 août 1810. Associé à la direction des presses academiques du Louvain. Le Plat fut amené à rééditer à l’usage de public universitaire les œuvres des canonistes et des juristes, scs collègues flamands ou autrichiens. C'est ainsi qu’il publia : U. Ilubcr, Prnlcctiones juris civilis, 1766, 3 vol. in-4·; Van Espcn, Commentarius in Decre­ tum Gratiani. 1777, 2 vol. in-8·; P. J. Biegger, Ins­ titutiones jurisprudentia: ecclesiastica, 1779, 6 vol.; P. Stockmans, Opera omnia, 1783, 4 vol. in-8·: J. J. N. Pchem, Pru lectiones in jus ecclesiasticum. 1789; en 1792 il faisait encore paraître le prospectus d’un nouveau supplément aux œuvres de Van Espcn qui n’a pas vu le jour. — Dans le même genre de travaux rentre encore : Claudii Fleurit in historiam ecclesiasticam dissertationes, 1780, 2 vol. in-8·. — Plus personnels sont les travaux relatifs au concile de Trente : Le Plat avait publié en 1779 les canons et décrets du concile, il entreprit ensuite de continuer le travail des Lovanistes qui, en 1561» avalent réuni un bon nombre de documents. C’est ainsi qu'il com­ pila : Monumentorum ad historiam concilii Tridentini potissimum illustrandam spectantium amplissima collectio, Louvain, 1781-1787, 7 vol. in-4·, contribu­ tion très précieuse à l’histoire du concile. — Inté­ ressent directement le théologien les dissertations relatives aux empêchements du mariage : 1. Disser­ tation historien-canonique sur l'indissolubilité du mariage, de Hnfldile converti, 1771; 2. Joseph! Maugis, Jodoci Le Plat et Paulini Nervi i disser­ tationes très in Casu Apostoli, l Cor., 17/, /£ sq., Louvain et Gallipoli, 1770-1772, 3 vol. ln-8·; 3. Collectio va­ riarum dissertationum casum Apostoli, l Cor. vu, 12 sq. illustrantium. Liège, 1773; 4. Dissertatio ca­ nonica de sponsalibus et matrimoniorum impedi­ mentis, Louvain, 1783; 5. V indicite dissertatio­ nis canonica· de sponsalibus et matrimoniorum im­ pedimentis; 6° Dissertation contre l'autorité des ré­ gies de Γ Index, 1783; 7. Lettres d'un théologien canoniste à N. S. P. le pape Pie VI au sujet de la bulle AUCTOREM FIBEI, Bruxelles, 1796. — Enfin LÉPORIUS 43-'i d'autres écrits de Le Plat ont directement pour objet les incidents de la vie universitaire : Ilecueil de quel­ ques pièces de Γ Université de Louvain, Lille. 1783; Observation sur la déclaration de l'archevêque de Ma» Unes concernant renseignement du Séminaire général. 1789. Mar.int, Hrlatiori fidele de la dispute élevée entre let docteurs de théologie de Louvain. Lille, 1736; A Vcrhnrgcn, Let cinquante dernières années de Γ Université de Louvain. Liège, 1881; Ch. Plot, nrt. Le Plat dans Biographie nationale de Belgique, t. xi, p. 877-881; Hurter, Nomen­ clator. 3· édit.» t. v a, col. 807-808 IL Amann. LE PORCQ Jean, prêtre de l’Oratolre (16361722). — 11 naquit à Boulogne le 28 octobre 1636; fit scs humanités et sa philosophie à Boulogne, puis au Mans et entra à l’Oratolre le 1er février 1654; il reçut la prêtrise le 2 avril 1661. Après avoir étudié la théologie à Saumur, il enseigna la philosophie à Vendôme, puis la théologie à Saumur (1670-1673), à Riom (1673-1675) et au Mans (16751682). Il continua d’enseigner la théologie, durant quarante-six ans et il ne cessa cet enseignement qu’en 1717 «à cause de sa caducité et qu’il bredouil­ lait un peu sur la lin. » Il mourut le 5 avril 1722. Le Porcq n’a laissé qu’un seul ouvrage et il est dirigé contre le jansénisme; il a pour titre : Les sen­ timents de saint Augustin sur la grâce opposés à ceux de Jansénius, in-4e, Paris, 1682. L’auteur veut prouver que Jansénius a mal compris saint Augustin et, con­ tre l'évêque d’Yprcs, il s'cllorce de montrer : L que saint Augustin n’a jamais affirmé que toutes les grâces sont infailliblement efficaces, car il en est qui n’ob­ tiennent pas le résultat pour lequel Dieu les a données; 2. Aucune grâce n’impose à la volonté un consente­ ment nécessaire. De ces affirmations Le Porcq donne des preuves multiples et ensuite il répond aux objec­ tions. Arnauld et Nicole jugèrent très sévèrement cet ouvrage qui valut aussi â son auteur quelques inimi­ tiés nu sein de sa congrégation. Cependant, en 1700. parut une seconde édition, revue, corrigée et aug­ mentée par l’auteur en divers endroits, marqués à la fin de la préface et, en particulier, d’une dixseptième preuve où l’on fait voir « l’opposition des sentiments de Jansénius avec l’esprit de piété, par les ouvrages de piété des auteurs de ce temps de la plus grande réputation, » in-4% Lyon, 1700. Mlchnud, Biographie universelle. art. Porcq. t. xxxxv. p. 107-108; Hurter, Nomenclator. 3· édit., t. xv, col. 1083; Ingold et Bonnardct, Mémoires domestiques pour servir d l'histoire de l*Oratoire, t. xv; Les Pères de l'Oratoire. recommandables par leur piété et par tes lettres, qui ont Déçu sons le P. de Sainte-Marthe. cinquième supérieur général, par le P. Louis Batlcrvl, p. 511-522. J. CaHKEYRE. LÉPORIUS, moine, puis prêtre, auteur d’une hérésie christologique au début du v· siècle. I. Vie. — 11. Erreurs. L Vie. — Le curriculum vitæ de Léporius est difficile à établir. Au début du De incarnatione Christi, 1. I, c. n, P. L., t. L, col. 18, Cassicn parle d’une erreur christologlque qui a commencé à se développer dans la ville de Belley (à moins qu'il ne faille comprendre Trêves); il semble ensuite faire de Léporius le principal représentant de cette doc­ trine; et scs termes donnent à croire qu’il est entré lui-même en relation avec cc personnage. On en a conclu que Léporius avait été moine dans le monas­ tère que dirigeait à Marseille l’auteur des Collationes 11 s’y serait fait remarquer par des opinions théolo­ giques suspectes Cassicn l’nccusc nettement d’avoir donné dans les erreurs pélagiennes, cc que répète fidèlement Gcnnnde» De uir. HL, n. 59, P. L., t. Lvnx, 435 LÉPORIUS col. 1003, prλ sumens de puritate vitx, quam arbi­ tria tantum cl conatu proprio non Dei adjutorio obti­ nuisse credebat Pelugtanum dogma coeperat sequi. Toujours d’après Cassien, le moine gaulois mêlait à ces vues dangereuses des opinions plus que sin­ gulières sur l’union cn Jésus-Christ des deux natures divine ct humaine. Tout occupé au moment où il écrit ces lignes a établir une parenté entre le péla­ gianisme ct le nestorianisme, Cassien s'efforce de retrouver dans Léporius ces deux hérésies unies par un lien logique. Mais toute cette dissertation écrite dans l’émoi des premières querelles nesloricnncs sent bien l’a priori, et II y a lieu de se méfier des indications que nous trouvons consignées dans le premier livre du Dc incarnatione Christi, Cc qu’il y a de certain, c’est que les bizarreries théologiques de Léporius, consignées dans une lettre qui circula dans le Sud dc la Gaule, finirent par attirer l’attention de l'épiscopal. L’évêque dc Mar­ seille et plusieurs de scs collègues, condamnèrent Léporius et sans doute l'excommunièrent ainsi que plusieurs dc scs adhérents. Tout cc monde sc réfu­ gia cn Afrique, envoyé nous semble-t-il, â Augustin par les évêques mêmes qui les avalent condamnés. A lire la lettre qu’Augustin écrira un peu plus tard aux évêques gaulois, Epist., ccxix, P. L·., t. xxxm, col. 991, on a l’impression que le principal coupable n'avait montré aucune opiniâtreté cl que c’était autant pour obéir aux ordres des évêques gaulois que pour mettre sa conscience cn règle, qu'il sc ren­ dit auprès dc la grande lumière dc l’Églisc d'Afrique. C’est, en tout cas, dans les termes les plus affectueux qu’Augustin parle dc son édiliante soumission. Dc ce beau succès les évêques d'Afrique tinrent à pré­ venir sans retard leurs collègues des Gaules — Léporius resta dès lors en terre africaine; il y était encore cn 430, quand Cassien rédigeait le De incar­ natione, cf. I. I, c. iv, col. 24, et il était prêt rd. Comme par ailleurs il est fait mention à deux reprises dans les œuvres d’Augustin d’un prêtre d’Hippone nomme Léporius, Epist., ccxm ct Serm., ccclvi, P. L., t. xxxm, col. 96G, ct t. xxxtx, col. 1578, on a con­ jecturé, non sans raison, qu’Augustin avait agrégé le moine gaulois nu clergé de sa ville épiscopale, soit que Léporius fût déjà prêtre quand il aborda cn Afrique, soit qu’il ait été ordonné par Augustin lui-même. Mais cette hypothèse n’est pas acceptée par tous les critiques.— La date même où Léporius fut amené à sc rétracter ne peut être fixée avec cer­ titude. L’année 426 ou même 428 est indiquée au­ jourd’hui avec assez dc fermeté, mais elle ne laisse pas de présenter quelques difficultés. En particulier il semble assez malaisé d’admettre que l’évêque Proculus de Marseille, à qui est adressée la lettre d? saint Augustin annonçant la soumission de Léporius, ail été encore cn vie en 128. Il était déjà évêque avant 380, ct tout porte à croire, comme Tillcmont l'avait déjà remarqué, Mémoires, t. x, p. 699, qu’il était mort vers 418 ou 119. Les pièces publiées dans le Gallia Christiana novissima d* Al­ bania cl U. Chevalier, t. n, p. 11 ne nous semblent pat apporter de lumières nouvelles sur les dernières années de Proculus. La lettre d’Augustin est adres­ sée également à un certain Cyllenius ou Quillinius. Les critiques du xvn· siècle cn faisaient un évêque d'Aix; nous en sommes beaucoup moins sûrs qu’eux, et l’identité de ce prélat est loin d'être établie. Par ailleurs on n’a guère de raisons de choisir, parmi les multiples conciles d’Afrique du début du v· siècle, celui qui te serait occupé dc la question dc Léporius, si tant est que l’affaire ait été réglée cri un véritable concile. — Si l’on admet l'identité de l’hérétique Léporius ct du prêtre d’Hippone deux fois mentionné 436 par Augustin, il y a avantage, semble-t-il à placer le règlement de l’affaire plus près dc 118 que de 428; mettons que les premières manifestations nient eu lieu peu après 115, date dc l'arrivée de Cassien en Gaule. - Ce petit problème chronologique, qui a exercé la sagacité des érudits d’autrefois, n’a pas, (railleurs fort grande Importance au point de vue qui nous occupe ici. IL Ennr.uns. — Les erreurs chrislologlques pro­ pagées par Léporius sont signalées dans le Libellus satisfactionis (ou emendationis), adressé par le moine converti cl ses adhérents aux évêques gaulois qui les avaient condamnés. Texte dans P. L., t. xxxi, col. 1221 sq. Aux doctrines qu’il avait précédemment soutenues et qui, à en croire Cassien, avaient fait un gros scandale, Léporius oppose la profession dc foi qui lui a été suggérée par l’épiscopat africain; les signatures d’Aurèle, évêque dc Carthage, d’Au­ gustin, évêque d’Hippone et dc deux autres prélats garantissent l’authenticité dc la pièce expédiée cn Gaule ct, sans doute aussi, l’orthodoxie de l’exposé doctrinal du moine. Cette dernière remarque a son importance, elle permet de considérer le libellus comme une expression dc la doctrine chrislologiquc dc l’Église africaine, disons de l’Églisc latine tout entière. A la date où se produit un tel document, quelques années avant le grand conflit qui va diviser les Églises orientales, il est utile dc pouvoir cons­ tater comment (’Occident exprime sa foi au mystère dc l'Hommc-Dicu, quelles formules il préconise, quelles erreurs il entend rejeter. Ce n’est pas à dire néanmoins qu’il faille porter, comme l’ont fait cer­ tains critiques, cet exposé christologique au compte de saint Augustin et s’en servir, sans plus, pour reconstituer la doctrine dc l’évêque d’Hippone. La christologie de celui-ci présente des nuances extrêmement délicates que l’on chercherait cn vain dans notre document, ct ce dernier contient d’autre part quelques expressions qu'on aurait peine à faire endosser à l’auteur du Dc Trinitate. L’exposé tant des erreurs condamnées par Léporius que des doctrines imposées à son adhésion n’est pas facile à faire. Le texte, tel que l'ont publié les divers éditeurs est bien médiocre, parfois incompréhen­ sible, et, en toute hypothèse, très difllcile Λ amender. L’ordonnance des matières n’en est pas non plus la vertu maîtresse. Léporius semble vouloir com­ mencer par un exposé des causes de son erreur, signale brièvement en quoi elle a consisté, puis, aban­ donnant sa confession, passe à l’exposé de la doctrine à laquelle il vient dc se rallier, après quoi il revient à l'aveu de ses aberrations doctrinales, qu’il entre­ mêle au passage dc rectifications. On aurait vrai­ ment tort de vouloir faire honneur d'une pièce aussi médiocre à saint Augustin. Tenons-la pour ce qu'elle est, l'exposé d’un prêlrc, instruit sans doute, mais dont la compétence théologique est encore limitée. 1° Exposé des erreurs. — Telle qu'elle est sché­ matisée par Cassien, l’erreur dc Léporius sc ramène­ rait à un adoptianisme (pii sc rattacherait logique­ ment aux doctrines des ébionites et de Paul de Samosate. Suivant le moine gaulois, le Christ aurait été un homme ordinaire, parvenu au rang divin par son étroite union avec Dieu, union que lui au­ raient value les mérites dc ses vertus cl spécialement de sa passion : Solitarium quippe hominem Dominum nostrum Jesum Christum natum esse blasphe­ mans, hoc quod ad Dei postea honorem potestatemque pervenit, humani meriti, non divinæ asseruit /uissc naturæ : ac per hoc eum divinitatem ipsum non ex proprietate unitos sibi divinitatis semper habuisse, sed postea pro prtemio laboris passionisque meruisse. De ineam., I. I, c. n, P. L., t. t., coi. 19-20. Après cct 437 L É P Ο RIUS exposé, où très visiblement Cassien attribue h Lé­ porius les erreurs que, dès 130, on mettait sous le nom de Nestorius, l'auteur du De inearnallone s’éver­ tue à démontrer (ce qui n’est pas l’évidence même), que ces aberrations doctrinales dérivent de l’hé­ résie pélnglenne. La pensée de Léporius était moins claire et moins schématique. On remarquera d’abord que, dans le libellus, Il n’est point fait d’allusion directe aux er­ reurs pélagiennes; ct II serait bien surprenant qu’Au­ gustin cl scs collègues n’aient pas, à pareille date, imposé au moine gaulois une répudiation explicite du naturalisme de Pélage, si Léporius avait laisse de ce côté quelque prise à la critique. On noiera ceci en second lieu : parmi les hérétiques antérieurs que, selon la coutume, le converti est invité i\ anathématlser ne figure ni l’hypothétique Ébion, ni Paul dc Samosate; il n’est question (pic dc Photln, Arius, Sabcllius, Eunomius, Valentin, Apollinaire, Munichée, Libell., n. 10, P. L., t. xxxi, col. 1230 A. Voilà qui infirme, assez gravement la reconstitution théo­ logique de Cassien, lequel est trop dominé par les préoccupations polémiques dc l’heure où il écrit L’erreur de Léporius nous semble bien plutôt avoir porté sur l’union des deux natures, divine ct humaine, dans la personne du Sauveur. Ancré sur une notion, juste par ailleurs, de l’immutabilité divine, le moine gaulois ne pouvait admettre (pic la nature divine fût entrée en composition avec la nature humaine. Se représentant bien à tort cette union comme une fusion, comme un mixtum, aboutissant à un ter­ tium quid qui n’était plus ni humain, ni divin, il rejetait et cet eutychianisme avant la lettre ct toute union de l’élément divin ct dc l’humain cn Jésus; entre eux il y avait simple juxtaposition : minime attendentes ad mysterium fidei non ipsum Deum hominem naturn sed perfectum cum deo natum ho­ minem dicebamus : pertimescentes scilicet ne divi­ nitati conditionem assignaremus humanam. Libell., n. 2, coi. 1223 CD. Cette conception entraînait le rejet de la communication des idiomes. Le mol, cela va dc soi, ne sc trouve pas dans le libellus, mais l’idée y est clairement exprimée. Léporius ne savait se résigner ù dire qu’un Dieu ait pu naître, souffrir, mourir. Cc concept trop lâche de l’union des deux natures aboutissait, de l’aveu même de Léporius, à des conséquences beaucoup plus graves : la nature humaine risquait fort d’être conçue comme possédant tous ses constituants jusques cl y compris la personnalité, et, sans le vouloir, notre théologien arrivait ù la considérer comme capable de perfec­ tionnement, à faire du Christ presque un saint comme les autres : aptantes ad Christum laborem, devotionem meritum, fidem ... tanqunni unicuique sanc­ torum, licet hoc numquam habuerimus in corde, pexe Christum similem fecimus, Lib., n. 8, coi. 1227 BC. Semblablement on pouvait dire que le Christ, secundum hominem, avait pu ignorer cer­ taines choses, /ufr. n. 10, col 1229 B. Enfin, allant jusqu’au bout de son Idée de la juxtaposition des natures, Léporius avait avancé que, durant la passion, la nature humaine (disons comme lui, l’homme· Christ) avait été abandonnée par la divinité : volens ita in Christo hominem assignare perfectum, quo rt alienum ab his passionibus Verbum Patris assererem; et solum per se hominem egisse hæc omnia possibi­ litate (passi bili tate^) naturæ mortalis, sine aliquo deitatis adjutorio probare conabar. C’est en fonction de celle idée qu’il expliquait la parole du Christ en croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi rn avez-vous abandonné. Lib., n. 9, col. 1228. 2° Doctrine qui est opposée à ces erreurs, — X ces er­ reurs, qu’il serait Intéressant dc comparer aux doc- 438 Innés avancées dix ans plus lard par Nestorius, le moine gaulois mieux instruit oppose sa nouvelle profession dc fol Incipit : Ergo confitemur, col. 1221 A. Explicit : Sic credimus, sic tenemus., col. 1227 A. C'est une affirmation sans ambages de l’union hypostaUquc (sans le mot, bien entendu). Confltentes utramque substantiam, carnis el Verbi, unum eumdemque Deum atque hominem insepara­ bilem pro fidet credulitate suscepimus. Du fait de cette Inséparable union, tout cc qui était de Dieu est passé cn l'homme ct ce qui était dc l'homme est venu en Dieu. (On remarquera cet te formule arcb dque de la communication des idiomes) : Ex tempore sus­ cepta carnis sic omnia dicimus quæ erant Dei transiisse, in hominem ut omnia quæ erant hominis tn Deum venirent... ac, sicut ipse Deus Verbum totum suscipiens quod est hominis, homo sit. et adsumptus homo totum accipiendo quod est Dei. aliud quam Deus esse non possit, coi 1221 BC.. Mais celte union n’est pas une fusion, aboutissant à un tertium quid. Léporius s’en explique très claire­ ment : absit ita credere ut conflatili quodam gerere duas naturas in unam arbitremur redactas esse substantiam. L’union s’opère par le fait que Dieu qui ubique simul totus ct ubique diffusus est per infu­ sionem potentiæ suæ misericorditer naturæ mixtus est humante, non humana natura naturæ est mixta divinæ. Cette union, qui se termine cn la per­ sonne du Verbe, a pour conséquence, que, chaque substance (nous dirions aujourd'hui nature) conser­ vant ses propriétés, il y a néanmoins communi­ cation d’une substance à l’autre : manente in sua perfectione naturaliter utraque substantia sine sui præjudicio et humanitati divina communicent et di­ vinitati humana participent; aussi ne peut-on pas dire : autre est le Dieu, autre est l'homme, mais c’est vraiment le Dieu qui est homme et Inversement l’homme qui est Dieu. Et ceci est vrai dès le premier moment de l’incarnat ion; l’union est parfaite, ex­ cluant tout progrès. Les conséquences de celte union, d'après laquelle una persona accipienda est carnis et Verbi sont en­ suite énoncées : Le Verbe a pris toutes les carac­ téristiques de la nature humaine y compris ses Infir­ mités cl ses passions (affectus). Mais ces souffrances il les endure potestate non necessitate, n. 6. col. 1225 C. (Cf. ce qui est dit un peu plus loin, n. S. col. 1227122S : hæc omnia non ut units ex nobis necessitate consummat, sed potestatem habens animam suam ponere et potestatem habens iterum sumere illam, dignanter suscepit voluntate). Et dès lors on peut dire cn toute vérité que Dieu est né ex hnmine (c’est-àdire de l i Vierge) que. selon l’homme, Dieu a souffert et Dieu est mort. Il y a suffisamment de formules scripturaires qui justi lient ces manières dc parler. Inversement il faut proscrire tout expression qui pourrait faire croire que Jésus-Christ n'est pas le propre fils dc Dieu mais son ills adoptif : Placuit Deo ut credamus unicum filium Dei non adoptivum sed proprium, non phantasticum sed verum non tempo­ rarium sed icternum. L’explication du fameux passage de Philipp,, ii.G. etc., « sur le Christ qui, préexistant en forme dc Dieu ne retient pas avidement son éga­ lité avec le Père mais s’anéantit en prenant la forme de l’esclave» » amène une exégèse assez délicate. < Voyons dit Léporius comment la source de toute plénitude a pu ainsi s’anéantir. N’est-ce pas alors que la forme dc Dieu prend la forme de l’esclave, alors que celui qui est le Seigneur par excellence daigne assumer les fonctions dc serviteur, alors que, par pitié et par compassion pour nous, il subit ou fait des choses inférieures à lui, que le Verbe fait chair abandonne dans sa personne cc qu’il possède 439 LÉPORIUS — LEQUEUX dans sa nature : Verbum caro factum evacuat in persona quod possidet in natura. » Lib., n. 7 col. 1226 D. Revenant ensuite à quelques-unes des plus graves erreurs qu'il avait professées, Lcporius leur oppose expressément sa doctrine présente. On remarquera tout au moins l'exégèse qu’il donne du texte Deus meus, Deus meus, quare me dereliquisti dont il avait tiré jadis de si funestes conséquences. Il avait voulu y voir la preuve que, durant les tortures dc l’agonie, la nature humaine abandonnée à sa propre vertu avait trouvé en soi la force dc soutTrir. Voici l'expli­ cation qu’il en donne à présent < Le Christ a poussé ce cri pour montrer clairement que le Fils dc Dieu allait mourir scion la chair. C'est In chair elle-même qui est censée parler toute seule, en mettant d’ailleurs le passé pour le futur, car, par la mort dc la croix. Je corps terrestre allait être temporairement aban­ donné par Dieu, non seulement par Dieu, mais par l'Ame qui était unie à Dieu. » En d’autres termes, et si nous le comprenons bien, Léporius veut dire ceci : « Au moment dc la mort, le corps du Christ va être abandonné par la divinité et c’est pour figurer cet abandon que la toute dernière parole du Sauveur est celte plainte angoissée du corps dc Jésus, qui va être privé dc l’union avec la divinité, pendant les trois Jours qu’il passera dans le sépulcre. » Avouons qu'à tous égards le deuxième commentaire ne vaut pas mieux que le premier. Mais le texte scripturaire en question soulève dc si graves problèmes 1 Telle est la profession dc foi dc Lcporius : elle montre au théologien a quel point d’exactitude était parvenue en ce début du v· siècle la christologie des latins, quelles formules elle saurait opposer aux hérésies qui allaient pulluler en Orient. La profession du moine gaulois est un premier crayon du fameux tome à Flavien. On la rappellera souvent dans les luttes théologiques subséquentes. C'est ainsi que Cassien en donnera quelques extraits dans le De incarnatione, 1. I, c. v; de même saint Léon dans sa lettre à l’empereur son homonyme. Epist., clxv, P. L., t. uv, col. 1182 A (le texte est mis sous le nom dc saint Augustin ex libro Assertionis fidei). Théodoret en fait étal, Eran., II,/’. G., t. lxxxih, col. 209. Arnobe le jeune en transcrit un passage mais sans référence, Conflict J. II, c. vin, P. L.,t, lui, col. 281 B. A l’époque dc la controverse théopaschitc, le pape Jean 11 s’y réfère pour justifier l’ex­ pression de Deus passus. Epist., in. P. L., t. lxvi, col. 23. Quelques années plus tard. Facundus d’Hcrmianc en cite plusieurs extraits pour justifier l’appellation dc Mère de Dieu donnée à Marie. Pro de/ens trium capit., 1. I, c iv, P. L., t. lxvii, col. 515546. Bref cette profession de fol a été considérée par l’Église latine comme une véritable tessère d’orthodoxie. Pour l’historien des dogmes elle pré­ sente un intérêt égal, puisqu’elle révèle, antérieure­ ment à l’explosion des controverses christologlques, l’existence en Occident d’un premier essai de nestorianisme, vite enrayé d’ailleurs par la vigi­ lance des évêques gaulois et la lucidité dc saint Au­ gustin. Le texte du Libellus, signalé d'abord par Slrmond dans 1« Concilia antiqua Galliae, 1629, t. I, p. 52, a été publié par le même critique l'année suivante, d'après un mi. d’Hériva) dans 1rs Opuscula dogmatica veterum quinque scriptorum, voir Sirmondt opera, t. i. p 203 sq.; Il est passé de la dans les diverses collections conciliaires· puis dans h Bibl. Patrum dc Lvon. t. vu, p. I l et dans la Bibl veterum Patrum dc Gallnndl. t. ix, p. 396 sq.» enfin dans P L·, t. xxxi, col. 1215 sq. I>r* sources ont toutes été indiquées au cours de l'ar­ ticle. Parmi les iraeaux anciens 11 faut mentionner : Baro­ 440 nins, Annales, nn. 120, n 12-11, avec les remarques de Pngi, n. 9-13; Tillcmont, Mémoires, I. xui, p. 878885 et les notes correspondantes; Histoire littéraire de la France, t. n, 1735, p. 165-175; Dam Cellier, Hist. des auteurs cccl., 2- édit., t. vm, p. 232-237 ; II. W. Phillott, art. Léporius du Diction, of chtstian biography. — Dom Morin» Revue bénédictine. 1897. t. xiv, p. 102, 103 donne quelques raisons plausibles de situer à Trêves la patrie de Léporius. É. Λ MANN. LE PRÉVOST Jean(Pr.Tpo.s/fi/.s), jésuite d’Arras dont on a pu écrire : « Homme d’une science éminente et d’une vaste intelligence dans un petit corps grêle et assez mal tourné. » Sol veli. Bibliotheca scriptorum Soc.Jcsu.—11 professa d’abord la philosophie à Douai, pendant quatre ans, puis la théologie scolastique tant à Louvain qu’à Douai, l’espace de seize années. Il fut créé docteur en théologie en 1617 et mourut à Mons, le 6 juin 1631. Sur le point de mourir, il prit tout haut à témoin dc sa foi et de ses dispositions, le Christ en son Eucharistie : · Seigneur Jésus, dit-il, si j’ai enseigné ou écrit quoi que cc soit d’utile ou d’avantageux pour votre Église, me voici prêt à le signer dc mon sang; mais si j’ai avancé quelque pro­ position hérétique, je la rétracte, ou même si j’ai dit quoi que cc soit d’erroné, dc téméraire, de vain, dc mordant ou d’imprudent, je retire tout, tout de nouveau. · On a de lui : 1. Commentaria in I1D* partem Summæ theologica* sancti Thoma.· de incarnatione Verbi divini, sacramentis ci censuris. Douai, 1629, in-fol.; 2. In /·« partem, dc Deo uno et trino, de angelis, de operibus sex dierum, ibid., 1631, in-fol.; In /·«-//· de beatiludine, actibus humanis, peccatis, legibus et justificatione, ibd., 1637, in-fol. Dans les questions morales i) compte au nombre des auteurs qui font autorité. Volère André, Bibliotheca belgtca, édit, dc 1739, t. n, p.714 ; Richard et Giraud. Dictionnaire universel des sciences ecclésiastiques; Moréri, Grand dictionnaire historique; 1 iurter. Nomenclator, 3® édit., t. ni. col. 632. A. TflOWENIN. LEQUEUX Claude, prêtre du diocèse de Paris (xvm® siècle), fut nommé, le 29 septembre 1759, vicaire desservant de la chapelle de Saint-Yves, située à Paris, rue Saint-Jacques. 11 fut toujours fervent janséniste, au point que, dit-on, il jeta au feu un manuscrit que Bossuet avait composé en 1703 au sujet du Cas de conscience et dans lequel le Jansénisme était critiqué. Il prit part aux convul­ sions et il fut même enfermé quelques jours à la Bastille pour avoir été trouvé chez une convulsion­ naire Il mourut à Paris le 30 avril 1768. Les écrits traduits ou édités par Lcqueux ont pour objet des questions religieuses et sont ordi­ nairement présentés sous un jour favorable au jan­ sénisme; Il en est de même dc quelques écrits dont il est l'auteur. Il a composé, du moins en grande partie, les ouvrages suivants : Les dignes fruits de pénitence du pécheur converti ou image d'un véritable pénitent, in-12, Paris, 1713; /.'année chrétienne, — par Le Tourncux, abrégée par Lcqueux, 6 vol. in-12, Paris, 1716. — Tableau d'un vrai chrétien, in-12, s. L, 1718. — I.e. chrétien fidèle à sa vocation ou Ré­ flexions sur les principaux devoirs du chrétien, dis­ tribuées pour chaque jour du mois et utiles pour les retraites avec le tableau d’un vrai chrétien, composé de passages choisis des saints docteurs dc l’Église, in-12, Paris, 1754. — Le Verbe Incarné, in-12. s. L, 1759. Mais Lcqueux est surtout connu par les nombreux ouvrages qu’il a édités ou traduits. Il faut citer ici : Les instructions chrétiennes de Singlin, G vol., in-12, Paris, 1736. — Lettres de la duchesse dc /.a Vallièrc.avec LEQUEUX — LEQUIEN un abrégé de sa vie pénitente, ln-12, Paris, 1767 ; il a fait aussi une Histoire abrégée de la vie et de lamortdr Ma· dame de La Valtière, qui sc trouve imprimée p. cxxxvî de la préface historique que Lcqueux a placée en tête de son édition des Oraisons funèbres dc Bossuet, in-12, Paris, 1762. Dans cette même édition, il y a une Histoire abrégée de la vie et de la mort d'Hen­ riette Marie, reine d'Angleterre, une Histoire abrégée de la vie et de la mort d'Henriette Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans et un Abrégé de la vie de Louis de Bourbon, prince de Condé. — Traités choisis de saint Augustin, évéque d'Hippone, sur la grdee de Dieu, le libre arbitre de l'homme et la prédestination des saints, fidèlement traduits sur la nouvelle édition latine de ces mêmes traités, Imprimée iï Kouen en 1751 avec les permissions ordinaires et dédiée au pape Benoit XIV, 2 vol. in-12, Paris, 1757. — Sancti Aurelii Augustini de. gratia Dei, 2 vol. in-12, Paris, 1758; c’est le texte latin dont Lequeux donne la traduction.— Sancti Prosperi Aquitani, sancti Leo­ nis Magni, de gratia Dei, in-12, Paris, 1760, avec la traduction. — Patrum Eccles iæ de paucitate adultorum salvandorum consensio, in-12, Paris, 1759, œuvre dc Foggini et traduction sous le titre : Traité du petit nombre des élus, ln-12, Paris, 1760. — Lequeux pré­ para aussi l’édition d'un certain nombre d'ouvrages dc Bossuet; il a publié en particulier : L'exposition de la doctrine dc ['Église catholique avec une préface historique, in-12, Paris, 1761 et les Oraisons funèbres, in-12, Paris, 1762, avec un catalogue des écrits dc Bossuet. Il fut chargé, avec dom Déforis, dc préparer une édition générale dc toutes les œuvres de Bossuet et 11 en publia le prospectus en 1766, mais il mourut avant la réalisation dcce projet et ne collabora qu’aux premiers volumes. Voir Revue Bossuet, supplément année 1907, p. 67-73. Avec l’cx-oratoricn Leroi, il avait aussi préparé une édition de V Histoire des variations qui parut en 5 vol. en 1772, après sa mort. Lcqueux a laissé un Mémoire abrégé de la vie et des ouvrages de Méscnguy, in-12, Paris, 1763 et un Mémoire justificati/ de l'exposition de la doctrine chrétienne, œuvre posthume dc Méscnguy, in-12, Paris, 1763. Michaud, Biographie universelle, t. xxiv. p. 210; Quêrard, La France littéraire, t. v, p. 199-200; Feller-Pèrcnnès, Biographie universelle, art. Queux, t. x, p. 355-356; Picot. Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique du XVHP siècle, édit, do 1855. t iv. p 458-159. J. Carreyrb. LEQUIEN Miohol, célèbre érudit dominicain (1661-1733). — Né ù Boulogne-sur-Mer, le 8 octobre 1661, il entra chez les dominicains en 1681 et flt son noviciat à Paris; Il se lia d’amitié avec plusieurs bénédictins célèbres, entre autres avec le P. Montfaucon. Il mourut, à la Maison Saint-Honoré, le 12 mars 1733. La plupart des ouvrages de Lequicn sont des ouvrages d’érudition, mais plusieurs d’entre eux se rapportent, plus ou moins directement, aux polé­ miques religieuses du temps. Par ordre de date, on peut citer : Défense du texte hébreu «de la version Vulgate, servant de réponse nu livre du P. Pczron, intitulé : L'antiquité des temps rétablie, in-12, Paris, 1690. L’écrit est divisé en deux parlies, dont la pre­ mière établit l’autorité du texte et la seconde son intégrité, ainsi que celle de la Vulgate. Migne a reproduit le texte dc Lequicn dans son Cursus Scriptunc Sacrie, t. ni, col. 1526-1581. Le P. Pczron. auteur dc l’Antiquité des temps répondit à Lequicn dans La défense de l'antiquité des temps où l’on sou­ tient la tradition des Pères et des Eglises contre celle du Talmud et où l'on fait voir la corruption de l’hébreu des Juifs, in-4®, Paris, 1691 (Journal va des Savants du 14 et du 21 janvier 1692, p. 11-26). Le P. Lequicn répliqua par un second écrit, inti­ tulé : L'antiquité des temps détruite ou réponse à l'antiquité des temps, in-12, Paris, 1693; Lequicn y maintient ses thèses et confirme ses objections par de nous elles remarques. Journal des Savants du 2 fév. 1693, p 12-1 L Sur cette polémique, voir Jour­ nal des Savants, loc. cit., du 13 mars 1690, p. 95-100 et 27 fév. 1690, p. 80-81, et E. du Pin, Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques du xvn· siècle, t. v, p. 461465, 482-481. — Dissertations ou Remarques sur un livre intitulé : Essai de commentaire sur les prophéties du meme P. Pczron, publié dans le Journal de Tré­ voux de mars 1711, sans nom d'auteur, p. 416-165. Lcquien intervint aussi dans la fameuse question, soulevée à cette date, par le P. Le Courrayer, sur la validité des ordinations anglicanes; il publia à ce cc sujet, Nullité des ordinations anglicanes ou Réfu­ tation du Livre du P. Le Courrayer, intitulé : Disser­ tation sur la validité det ordinations des Anglais, 2 vol. in-12, Paris, 1725. Dès la préface, il montre que l’idée de ramener l’Église anglicane au sein de l'Église catholique n’est qu’un fantôme; dans le travail lulmême, il examine en détail la question des faits et du droit. Journal des Savants de septembre et d’oc­ tobre 1725, p. 546-561, 640-647 et de juin 1726, p. 333335. — La nullité des ordinations anglicanes démon­ trée de nouveau, tant pour les faits que pour le droit, contre la Défense du P. Courrayer, docteur d'Oxford et chanoine régulier de Sainte-Geneviève, 2 vol. in-12, Paris, 1730. On a accusé Lcquien d’avoir ici exagéré scs thèses et le Journal des Savants écrit que « l’aigreur commence à gagner les deux adver­ saires ». Le P. Lcquien ajouta à son écrit un savant Mémoire dc l’abbé Kcnaudot sur le même sujet (Journal des Savants, de septembre et octobre 1730, p. 511-518, 586-589; Journal de Trévoux, d’août et de septembre 1730, p. 1470-1490, 1517-1536). Dans la Bibliothèque française ou Histoire littéraire de la France, t. xvî, 2· partie, il parut alors un article favorable à Le Courrayer, cl ayant pour titre : Supplément aux deux ouvrages faits pour la défense de la validité des ordinations anglicanes, pour servir de dernière défense au nouvel ouvrage du P. Lequien sur celle matière et aux censures de quelques évéques de France. — Cependant le P. Lcquien publia une Lettre sur les ordinations anglaises dans le Mercure du mois d’avril 1731, p. 682-688; Lequicn déclare qu’il ne répondra plus ù Le Courrayer car « la satire, les railleries, les insultes sont ordinai­ rement ses preuves et ses arguments les plus forts, arguments auxquels il est difficile dc répondre. > Il avait préparé des documents qu’on trouve aux Archives nationales, ms. n. 1296 (L. 7, 10) sons le titre : Portefeuille provenant du P. Lcquien cl con­ tenant diverses pièces relatives à l'ordination des évêques en Angleterre avec une dissertation auto­ graphe du P. Massuet, bénédictin de Saint-Germaindcs-Prés; d’autres pièces du recueil sc rapportent au P. Le Courrayer. Le P. Lcquien a composé aussi quelques œuvres d’histoire locale : Dissertation sur le port Iccius qu’il prétend être le port dc Boulogne, d’où César se serait embarqué pour la Grande-Bretagne. Ce travail n été publié dans la Continuation des mémoires de littérature et d'histoire du P. Desmolcts, t. vm b, p, 325-370. Dans le même recueil, t. x a, p. 36-112, parut V Abrégé de l'histoire de la ville de Boulognesur-Mer et de ses comtes, qui a été placé en tête des Coutumes générales du Boutonnais, t. n, du Grand coutumier de Picardie, Paris. 1726 (Journal des Sa­ vante de décembre 1726, p. 735-710). Le catalogue des mss de la bibliothèque dc Boulogne indique, 443 LEQUIEN — LEROI au η. 167, un ms, de 237 pages intitulé : Histoire de Boulogne depuis les temps tes plus recules jusqu'au XIV· siècle par le P. Lequicn. avec notes dc M. Alex. Marnius père, et, au n. 169, un Mémoire instructi/ sur Thistoire de la pille de Boulogne, composé par le P. Lequicn. Enfin Dramard, dans sa Biblio­ graphie géographique de la Picardie ou Catalogue raisonné des ouvrages, tant imprimés que manus­ crits, titres, pièces et documents de toute nature, rclati/s à la géographie et à l'histoire dc cette province, in-8e, Paris, 1861, donne plusieurs lettres dc Lequicn qui sc rapportent ά l’histoire dc la ville de Bou­ logne, p. 89-100. — Il faut citer encore des ouvrages d’érudition chrétienne qui intéressent la patrologic et l’histoire religieuse et doctrinale : Observation sur le livre intitulé : petra FIDEI d'Étienne Jaborski, patriarche moscovite. — Stephani de Altamura Ponticensis contra schisma gnreorum panoplia qua Bomana et Occidentalis Ecclesia defenditur adversus crimina­ tiones Xectarii, nuper patriarchae Hierosolymitani, quas congessit in libro DE PRINCIPATU PAPÆ, ln-4·, Paris. 1718; c’est un ouvrage anonyme, mais qui est certainement, d’après Quélif, de Lequicn. Mais voici les deux ouvrages capitaux de Lequicn : Sancti Joannis Damasceni opera omnia qua exstant el c/us nomine circumferuntur, 2 vol. in-4°, Paris, 1712. Dès 1708, Lequicn avait commencé cc travail, mais dans sa préface, il indique les difficultés qu’il a rencontrées et le but qu’il a poursuivi : donner un texte aussi exact que possible, publier des textes encore inédits et retoucher certaines traductions inexactes ; des notes historiques et critiques pré­ cisent le sens des textes; dans sept dissertations préliminaires, il examine certaines questions im­ portantes : la procession du Saint-Esprit, les erreurs des eutychiens, la prière pour les morts, les azymes el la dernière Pâque de Notre-Scigncur, tes chrétiens nazaréens, les ébionites. L’éditeur annonçait trois volumes, mais l’auteur n’eut pas le temps de publier le troisième volume qui devait discuter les œuvres inauthentiques ou douteuses. Celte œuvre du P. Lcquieri a été reproduite par Aligne, dans P. G., t. xcivxcvi (Journal des Savants du 4 janvier 1712, p. 3-11 ; Journal de Trévoux de janvier 1713, p. 1-39). — Oriens christianus in quatuor patriarchalus digestus, quo exhibentur Ecclesiiv, patriarchs caler ique pro's u les totius Orientis, 3 vol. in-fol., Paris, 1710. C’est une histoire abrégée de toutes les Églises «l'Oricnt, avec celle des évêques latins qui, depuis les croisades, ont occupé différents sièges des quatre patriarcats. L’ouvrage ne parut qu’après la mort de Lequicn, mais il était à peu près achevé, quand il mourut (Journal des Savants dc juillet 1712, p. 415-146). — Lequicn avait aussi commencé un autre écrit qu’il laissa inachevé : Leonti i Byzantini, viri inter Patres Ecclesia: gratar veridicissîmi opera omnia qua* exstant et inveniri potuerunt, quorum aliquot grace nondum lucem viderunt anno MDCCXI1 apud se habebat. Michaud. Biographic universelle, t. XXiv, p. 211-212; HΊΙ QU Pt In \al in-12, s. L, 1740. dissertation se trouve aussi à la bibliothèque de — Hcrmant donne encore de nombreuses lettres l’Arsenal, ms. 2607.) L’abbé de Rancé expliqua sa de Le Roy dans ses .Mémoires, édit. Gazicr, conduite, dans une lettre du 6 juillet 1672 et dans t. in, p. 496-498; t. iv, p. 1-2; t. v, p. 48, 54-56, 69un petit traité, qui fut imprimé sous ce titre : Lettre 80, 332-336; L vi, p. 365-367, 416-417, 425-427, d’un abbé régulier sur le sujet des humiliations ct 586-587, 607-615. Il faut citer, en outre, les écrits suivants : Discours d'un religieux, professeur en théo­ autres pratiques de religion. Toute cette affaire, dite des fictions, a été racontée par Sainte-Beuve, logie, sur un voyage qu'il a été obligé de faire à Paris, dans son Port-Royal, t. iv, p. 51-67 de la 3· édit., à ('occasion de la doctrine de la grâce, avec une lettre 1878, ct, plus récemment, avec plus de détails par du cardinal Baronius sur les sentiments de Molina le P. Marie Léon Serrant, dans L'abbé de Rancé el jésuite, par le P. Gaboreau, récollet, revu par Guil. Bossuet, le grand moine el le grand évêque du grand Le Roy, in-4% Paris, 1652. — Lettre d'un solitaire à ··· sur le sujet de la persécution des religieuses de siècle, in-8®, Paris, 1903, p. 138-155. Bossuet inter­ Port-Royal, en date du 11 mai 1661. — Les règles vint pour apaiser la querelle, dans une lettre du 10 août 1677, Correspondance de Bossuet, édit. Urbain de la moralité chrétienne, recueillies du Nouveau Tes­ tament par saint Basile le Grand, in-12, Paris, 1661. ct Levesque, t. n, p. 35-47. — Lettre sur la constance et le courage qu'on doit Michaud, Biographie uniuerscUe,t. xxiv, p. 258; Quéavoir pour la vérité avec les sentiments de saint rard, La France littéraire, t. v, p. 212; Rapin, Mémoires, publiés par Léon Aubincau, 3 vol. in-8·, Lyon ct Paris, Bernard sur l’obéissance qu’on est oblige de rendre s. d., (1861), t. n, p. 273-275, t. m. p. 26-27, 148-150, aux supérieurs et sur le discernement qu’on doit faire de ce qu’ils commandent, tirés de sa vni» 321, 335-337; G. Hcrmant. Mémoires, édit. Gazier, 6 vol. in-8·, Paris, 1904-1910, loc. cit.; Mémoires historiques el lettre, in-4®, s. L, 1661 et 1667. Cette lettre est adres­ chronologiques sur l'abbaye de Port-Royal depuis la paix sée aux religieuses de Port-Royal ct a été reproduite de ΓÉglise en 1668, 2 vol. in-12, Utrecht, 1755, t. n, passim: dans un Recueil de divers ouvrages propres à instruire, Gilardonl, L'abbaye de Haute-Fontaine cl le jansénisme à consoler et affermir dans les temps d’épreuves el de dans le Perthois, ln-8·, Vitry-lo-François, 1890; E. Jovy, Le testament de Guillaume Le Roy dans le Bulletin his­ persécutions, in-12, s. I., 1743 (Voir Mémoires de torique cl philologique de 1896; Richard ct Giraud, Bi­ G. Hcrmant, t. v, p. 361-362 ct Mémoires de Rapin, bliothèque sacrée, art. Roy, t. x.xi, p. 260-262; Théodore t in, p. 335-337). — Discours de saint Charles BorLe Breton, Biographie normande, 3 vol. in-8®, Rouen, romée à ses conciles provinciaux, in-12, Châlons, 1856-1861, t. n, p. 544; Frère, Manuel du bibliographe 1663. — Lettre à M. l’archevêque d’Embrun tou­ normand, 2 vol. in-8®, Rouen, 1860, t. n, p. 222; Ourse!, chant la lettre sur la constance et le courage, in-12, Nouvelle biographie normande, 2 vol. in-8®, Paris, 1886, Paris, 1667. — Lettre à un conseiller du Parlement t. n, p. 156-157. J. Cakheyhe. sur l'écrit du P. Annat, intitulé : Remarques sur la 2 LEROY Piorro (Petrus R‘gis), frère mineur conduite qu’ont tenue les jansénistes dans l’impres­ sion ct la publication du Nouveau Testament, im­ de l'observance, de la province de Flandre, naquit à Nivelles, ct mourut dans la même ville le 20 jan­ primé à Mons, in-4®, s. 1., 16G7. — Explication de vier 1573, âgé de soixante-quatre ans. Après avoir l'Oraison dominicale composée des paroles même de saint Augustin, in-12. Paris, 1673. — Discernement été lecteur en théologie à Saint-Omer ct à Ath, le P. Leroy était nommé provincial en 1549, ct il sc des esprits, traduit du cardinal Bona, in-12, s. 1., 1675. — Du culte des saints et principalement de la signala par son zèle perspicace à poursuivre les doctrines de Baïus, qui avaient trouvé des tenants sainte Vierge, traduit de Jean Ncercastel, évêque de Cdstoric, vicaire apostolique, ln-8% Paris, 1679. — parmi les lecteurs de sa province. Il en faisait re­ De la (edure de ('Écriture sainte, in-8®. Cologne, cueillir dix-huit propositions ct les soumettait A la Sorbonne, qui les condamnait, le 27 juin 1561. 1681. — Quelques écrits de Le Roy ne parurent qu’après sa mort : Lettres de saint Reward, traduites Profitant de ses relations avec la cour d’Espagne en français de la nouvelle édition des PP. béné­ (il avait été confesseur de la sœur de Charles-Qulnt, dictins de la Congrégation de Salnt-Maur, avec des Marie reine de Hongrie, régente des Pays-Bas), 11 les faisait également censurer par les universités notes sur les points d’histoire, de chronologie et d*Alcala et de Salamanque, préparant ainsi les voies a la autres qui peuvent avoir besoin d’éclaircissement, 2 vol in-8°. s. !.. 1701, - traduction élégante et fidèle | condamnation par saint Pie V, en 1567. Le P. Leroy publia sous le nom de Pecter Regis une polémique entre dans laquelle Le Roy a voulu exprimer exactement un catholique ct un calviniste au sujet de l'cucharisla pensée de l’auteur et en conserver le tour » (Jourtie, E>n ghemeen discours op die maniéré van een nal dei Sananti du 10 juillet 1702, p. 468-469). — Soitloques sur le psaume cxvtu·, contenant les heures disputatie, tusschen een catholgcke ende een calvi­ niste, inhoudende vier groote secrclen van het Sacra­ canoniales; enfin L’amour pénitent, in-12, Utrecht, il cet écrit fut mis à l’index le 20 juillet 1690. — ment des aulaers, In-8®, Louvain, 1568. Foppens lui attribue encore un autre traité, en langue vul­ D’autres écrits de Le Roy sont restés inédits : à la gaire. sur La volonté de Dieu. Bibliothèque Mazarine, ms. 1228 et 218J, on trouve Le P Pierre était neveu du P. François Leroy, plusieurs lettres de Le Roy; A la même bibliothèque, qui, après avoir occupé la chaire de théologie au ms 1210 et 1211, se trouve manuscrite la célèbre dissertation que Le Roy écrivit pour protester con­ grand couvent des cordeliers de Paris, était retourné dans la province do Flandre, où l'empereur Charles· tre les thèses de Rancé, abbé de la Trappe : elle Quint le nomma son prédicateur, ct mourait à Ni­ a pour titre : Si c’est une pratique légitime el sainte velles en 1544. Les PP. Dirk ct Hurter, trompés de mortifier et d’humilier les religieux par des fictions. 449 LEROY (PIERRE) par une similitude de nom, ont attribué au francis­ cain des ouvrages qui appartiennent ù un autre François Le Boy, religieux de la réforme de Fontcvrault. Le cordelier aurait simplement écrit un Commentaire sur l'Oraison dominicale. LESCURE 450 cupa beaucoup des missions et de l’enseignement; il confia la direction de son séminaire aux jésuites qui remplacèrent les Pères de l’Oratoirc. lesquels étalent fort suspects do jansénisme; de plus, il supprima le catéchisme des trois Henri (Henri de Barillon, 16371699, son prédécesseur sur le siège de Luçon 1671Du Plessis d’Argentré. Collectio judiciorum de nouU erro­ 1699; Henri de Laval de Boisdiuphln, 1620-1693, ribus, Paris, 1728, t. n, col. 208. Foppens, Uibllolheca évêque de La Rochelle, 1661-1693, ct Henri belglca, Bruxelles, 1739; XVnddlng-SbamglIn, Scriptores ord. Arnauld, 1597-1692, évêque d’Angers. 1650-1692). minorum. Home, 1806; Servals Dirks, Histoire littéraire des frères mineurs de l'observance en Belgique. Anvers, 1835; Ainsi, disent les Nouvelles ecclésiastiques du 16 avril Hurler, Nomenclator, 3· êdit.. t. n, col. 1572. 1756, p. 65, « tout le bien fut détruit ct la face du P. Edouard d'Alençon. diocèse totalement changée. > En 1710, avec son LESAGE Horvô-Julien, religieux de l’ordre ami Champflour (16*11-1724), évêque de la Rochelle des prémontrés, puis chanoine de Saint-Brieuc, né à (1702-1724), il dénonça les nouveaux jansénistes, Alzcl en 1757, mort ù Paris en septembre 1832. il disciples de Qucsncl. Lcscure mourut le 23 mal 1723. flt son noviciat ù l’abbaye de Beauport ct après scs Toutes les œuvres de Lcscure sont dirigées contre le deux années d’épreuve il devint prieur-curé du jansénisme ct on peut dire que c’est Lcscure qui a couvent de Boqueho, 1779. La constitution civile du créé l’un des incidents les plus fameux du second clergé le trouva réfractaire, il refusa le serment et dut jansénisme, celui du xvm· siècle. Le 20 février 1701, émigrer. Il publia même à cette occasion une Lettre il écrivit une Lettre ά Bossuet au sujet de quelques d'un curé qui ne Jurera pas à un curé qui a juré. Réfu­ erreurs commises par Germain du Puy, théologal gié en Belgique à l’abbaye de Tongerloo qui était du de l’Église de Luçon, qui renouvelle les proposi­ même ordre que le sien, il se retira ensuite devant l’in­ tions de Jansénius; de son côté, Germain du Puy vasion des armées françaises, ct passa en Allemagne, écrivit à Bossuet, 10 avril, pour se plaindre des puis en Sicile où les prémontrés avaient plusieurs mai­ J sévérités de son évêque; Bossuet répondit à l’évê­ sons, enfin en Silésie à l'abbaye de Saint-Vincent que, 19 avril, pour lui communiquer la lettre qu’il de Breslau. Entre temps, l’abbé du monastère envoyait au théologal, 19 avril. Correspondance de l’envoya à Czanowertz pour y prendre la direc­ I Bossuet, édit. Urbain ct Levesque, t. xin, p. 38-40, tion de chanoincsses régulières du même ordre. 55-64 ct appendice ni, ibid., p. 480-485. — L'écrit Dans ce couvent le P. Lesage occupa les loisirs que le plus important de Lcscure fut celui qu'il composa lui laissait son ministère à traduire la Morale en collaboration, avec l’évêque de La Rochelle, chrétienne du bénédictin Hammer. Il la publia en Champ flour, sous le titre : Ordonnance et Instruction français sans nom d'auteur et sous le titre de Expo­ pastorale de Messeigneurs les évêques de Luçon el de sition de la morale chrétienne, 1817, 2 vol. in-12. La Rochelle au clergé et au peuple de leurs diocèses, 11 rentra en France en 1802 ct alla reprendre la di­ portant condamnation d'un livre intitulé : Le Nouveau rection de son ancienne paroisse. Dans la suite, Testament en français avec des réflexions morales nommé chanoine de Saint-Brieuc, il prêcha, mais sur chaque verset; où l’on montre la conformité de il ne fit pas imprimer scs sermons. Lesage mourut la doctrine de l’auteur des réflexions avec la doc­ du choléra à Paris en 1832. trine des cinq propositions ct du livre de Jansénius On a de lui : Opinion sur le prêt à intérêt, 1805. ct où l’on fait voir ensuite l’opposition qui sc trouve Comme cet ouvrage avait été attaqué par l’abbé entre la doctrine de ces deux auteurs ct la doctrine E. Pagès dans sa Dissertation sur le prêt, Avignon i de saint Augustin, in-12, La Rochelle, 1710, tra­ 1819, in-8°; Lyon ct Paris, 1826, in-8·, Lesage duite en latin. Cette instruction pastorale fut l’o­ répondit par une lettre parue dans i'Ami de la reli­ rigine des polémiques violentes qui devaient remplir gion, ct par une autre Lettre à M. Pagès ou obser­ les premières années du xvm· siècle. Les deux évê­ vations modestes, Saint-Brieuc, in-8®, 19 pages. — ques, pour se défendre, durent publier de nombreuses Notice sur l'abbé Leclcch, curé de Plouha, son ami, lettres ct des mémoires. Panni les écrits qui paru­ 1830. — Exposition de la Morale chrétienne, traduc­ rent alors, il faut citer les suivants, presque tous tion du P. Hammer, 1817, 2 vol. in-12 : Ce travail anonymes : Réflexions sur les Ordonnances et Ins­ formait la suite d’un ouvrage dogmatique qui devait tructions pastorales, publiées sous les noms de Messei­ avoir pour titre : Manuel du catholique instruit des gneurs les évêques de Luçon, La Rochelle el Gap, invérités et des devoirs de la religion, en 5 vol., ct qui 12, s. 1., 1712; — Explication apologétique des sen­ n’a pas été publié. Le P. Lesage laissa de même timents du P. Quesnel dans ses Réflexions sur le Nou­ parmi ses manuscrits des Mémoires sur le diocèse veau Testament par rapport ù l’Ordonnancc de de Saint-Brieuc, ct des Lettres sur les causes de la Mgrs les évêques de Luçon ct La Rochelle du 15 révolution et de l'émigration, qui ne verront sans Juillet 1710, in-12, s. L, 1710; — Renversement de doute jamais le jour. la doctrine de saint Augustin par l’instruction pas­ torale de Mgrs les évêques de Luçon et La Rochelle, L'Ami de la religion, 1332; Quêrard, La France litté­ in-12, s. L, 1713 (par Fouillou); — Relation du diffé­ raire; Feller, Biographie universelle; Heeler, Nouvelle rend entre M. le cardinal de Noailles, archevêque de biographie générale. Paris, et Mgrs les évêques de Luçon, La Rochelle et A. Thouvenin Gap. avec un recueil d écrits sur ce sujet et sur ce LESCURE (Joan François Salgues do Vnldorles do), évêque de Luçon (1611-1723). — Né le qui s’est passé entre S. E. ct les jésuites, in-12, 5 janvier 1644, au château de Lcscure, près d’Albl, s. L, 1712; — Lettre de M. l'évêque d'Agen à il fit scs études chez les jésuites, puis au séminaire Mgrs. les évêques de Luçon et La Rochelle sur une de Saint-Sulpice ct fut docteur de Sorbonne le lettre écrite nu roi contre M. le cardinal de Noailles, 17 mai 1675; il donna d’abord des missions dans in-12, s. 1-, 1712; — Lettre d'un évêque de la province les Cévennes pour la conversion des protestants. de Bordeaux à M. l'évêque d'Agen au sujet de la Devenu vicaire général d’Albl, il assista, comme lettre écrite au roi par Mgrs les évêques de Luçon député du second ordre, ù 1 Assemblée du clergé ct de La Rochelle, in-12, Liège, 1712; — L'intrigue de 1682. 11 fut nommé évêque de Luçon le 6 juin découverte ou Réflexions sur la lettre de M. l'abbé 1699 ct sacré ù Paris par Noallles, le 8 novembre Bochart de Saron à M. l'évêque de Clermont et sur de la même année. Arrivé dans son diocèse, il s’oc- un modèle de lettre au roi, avec quelques pièces conIX. —15 D1CT. DE THÎ1OL. CAT H O L. 451 LESCURE — LESEUR tenant le différend d'entre M. le cardinal de Nouilles, archevêque de Paris, et les évêques de Luçon et de La Rochelle, in-12, s. I., 1711; — Vains efforts des jésuites contre la Justification des réflexions morales sur le Nouveau Testament, composée par J. B Bossuet où l’on examine plusieurs faits publiés sur ce sujet par les évêques de Luçon et de La Ro­ chelle et par le sieur Gaillandc, In-12, s. L, 1713 (par Quesnel). Nous avons cru utile de citer ccs divers écrits qui inaugurent la seconde phase du Jan­ sénisme. Sur ccs polémiques, on peut consulter : Baussct, Histoire de Fénelon, t. m, p. 405-415, de a 3· édit., Versailles, 1817, In-8®; Albert Le Roy, La France et Rome de 1700 à 1715, in-8®. Paris, 1892, p. 322-323, 329. 332, 338-342, 370-371; L. Ber­ trand, Bibliothèque sulpiclenne ou Histoire littéraire de la Compagnie de Saint-Sulpice, 3 vol. in-8®, Paris, 1900, t. m, p. 132-135. Enfin, Lescurc publia une Lettre circulaire pour l'acceptation de la bulle Uni· genitus, in-4®, 28 mars 1711. Mémoires de Saint-Simon, édit. Bolslillc et Ixxrcstre, t. XX, p 338-339; t. χχπ, p. 113-148; Correspondance de Bossuet, édit. Urbain et Levesque, t. xm, p. 38-39; Mé­ moires de Legendre, édit- Roux, p. 278-283; Mémoires et lettres du P. Timothée de La Flèche, éoéque de Béryte, sur les affaires ecclésiastiques de son temps, (1703-1730), édit. Ubald d’Alençon, p. 40-42; d’Avrigny, Mémoires chrono­ logiques et dogmatiques pour servir d l'histoire ecclésiasti­ que depuis 1600 jusqu'à 1716, avec des réflexions et des remarques critiques, 4 vol. in-12, s. 1., 1739. t. iv, p. 305315; J. B Denis, Mémoires anecdotes de la cour et du clergé de France, in-8·, Londres, 1712, p. 219 sq; Du Tressay, Histoire des moines rt des évêques de Luçon, in-8°, Paris, 1869, t m, p. 138-215; Jean, Les évéques et les arche­ vêques de France depuis 16S2 jusqu'à 1801, In-S®, Paris, 1891, p. 136; Archives nationales, L. 735, J. CARREYRE. LE SEMELIER Jonn-Lauront, savant théolo­ gien, né à Paris en 1660 d’un père qui était secré­ taire du roi. Il entra, en 1678, dans la congréga­ tion des prêtres de la Doctrine chrétienne et il y enseigna la théologie pendant dix années avec beaucoup de succès. Scs talents le mirent en évi­ dence et lui valurent la place d'assistant du général de sa congrégation. Il mourut Λ Paris en 1725, à 65 ans. Le P. Le Scmélicr a mis au jour les utiles Conférences ecclésiastiques de Paris et voici comment il y fut amené. Assidu aux conférences publiques qui furent établies, en 1697, au séminaire de SaintNicolas du Chardonnet, il y prit souvent la parole avec distinction. Il se chargea même de recueillir et de publier les décisions qu’on y donnait sur les matières les plus importantes de la théologie mo­ rale. Toutefois il s'élalt réservé le droit d'ajouter à ccs recueils ce qui lui semblait devoir les rendre plus complets et plus utiles. On a de lui : Con/érences sur le mariage, Paris, 1715, 5 vol. In-12; c'est l'édition la plus estimée, parce que revue et corrigée par plusieurs docteurs de Sorbonne, Conférences sur les péchés, ibid., 1715, 3. vol. in-12 : comme un petit nombre seulement d'exemplaires ont été mis en circulation, cet ou­ vrage est rare: Conférences sur l'usure et la restitu­ tion où l'on concilie la discipline de l'Église avec la jurisprudence du royaume de France; la meil­ leure édition est celle de 1724, Paris, t.iv, in-12. — Le P. Seméller s'était proposé d'éditer des conférences semblables sur tous les traités de la morale chré­ tienne, mais la mort l'empêcha de donner suite ù son louable dessein. On a cependant tiré de scs ma­ nuscrits de quoi publier dix volumes in-12, dont quatre sur le Décalogue, et qui ont soutenu la répu­ tation du savant et pieux théologien, Bruxelles, 1755, 1759. R. P. Balzé dam le Mercure de Juillet 1723; Abbé vocat. Dictionnaire historique; Journal des Savons, t. lxiîi, p. 429-439, 528-537; Mémoires de Trévoux, 1708, t. iv, n. 54, p. 810-852; Richard et Giraud, Dictionnaire universel des sciences ecclésiastiques; Pci 1er, Biographie universelle; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. iv, col. 1305. A. Thouvenin. LESEUR ou LE SUEUR François Qull- Inumo, bénédictin français(1698-1718).- NéùMczières en 1698; il fit profession chez les bénédictins de Snint-Maur le 14 août 1715 et fit scs études en Nor­ mandie. 1) vint ensuite ù Saint-Germain des-Près où il fut associé ù dom Vincent Thuillier, pour la ré­ daction de l'histoire de la bulle Unigenitus ; après la mort de Thuillier, le 12 Janvier 1735, Le Scur travailla à Strasbourg, sous les yeux du cardinal de Rohan, il mourut en 1748. Les cardinaux de Fleury, de Rohan et de Blssy chargèrent le bénédictin dom Vincent Thuillier, appelant converti, de faire une histoire de la bulle sage, solide et agréable *; pour ce travail, ils lui firent accorder une pension de 1 500 livres et Thuil­ lier s'associa son confrère, Le Scur. Les deux colla­ borateurs sc retirèrent chez Bissy et, après de lon­ gues recherches, ils mirent en œuvre les matériaux accumulés. L'histoire étant achevée, ils la portè­ rent à Fontainebleau pour la lire à Fleury et à Stras­ bourg pour la lire ù Rohan. Cependant cette His­ toire de la bulle Unigenitus resta inédite et elle se trouve à la Bibliothèque nationale, sous forme de brouillon et en deux copies, mss français, 1773117737 et 17738-17743; cette histoire comprend 36 livres et s’arrête à l'année 1729. Pour compléter et souvent corriger le travail très tendancieux d’Albert Le Roy : La France et Rome de 1700 ù 1715, Histoire diplomatique de la bulle Unigenitus jusqu'à la mort de Louis XIV, d'après des documents inédits, in-8°, Paris, 1892, le P. Ingold a publié, sur les 36 livres de l’ouvrage de Thuillier et Le Scur, les livres VII à XIII, qui sont relatifs à la condamnation du livre de Quesnel, ù l'acceptation de la bulle par le Parlement, ΓAssem­ blée du clergé et la Sorbonne, sous le titre : Rome et la France, La seconde phase du jansénisme, in-8e, 1901; il est vraiment regrettable que le reste de l'ouvrage des deux bénédictins n'ait pas été publié,, car, malgré les critiques qu’on peut lui faire, il est incontestable que cette Histoire de la bulle est la plus sérieuse et la plus impartiale qui existe et le P. Ingold a raison de dire que M. Albert Le Roy est impardonnable de ne l'avoir pas consultée. Sur les circonstances de la composition de l’Histoire de la bulle Unigenitus, voir les Nouvelles ecclésiastiques du 28 mai 1729, p. 297, du 11 février 1735, p. 18, du 26 juillet 1735, p. 117 et du 22 avril 1738, p. 64 et sur­ tout le P. Ingold, op. cit., Avant-Propos, p. vn-ix. On a encore de Le Scur des Papiers et des notes, Bibliothèque nationale, mss français 17716 et sa Correspondance, mss fr. 19670; en tête du dernier volume de V Histoire de la bulle, mss fr. 17737, il y a quelques lettres adressées à dom Le Scur à Saverne. Tas s in, Histoire littéraire de la Congrégation de SaintMaur, in-te. Parti, 1770, p. 530; Dom François, Biblio­ thèque générale do écrivains de l'Ordre de saint Benoit, •1 vol. ln-4®, Paris, 1777, t. m, p. 85 et 140; Henry Wilhehn. Nouveau supplément d l'Histoire littéraire de la Congrégation de Sainl-Maur, publié par dom Crsmcr Bcrliêre, ln-8% Parts, 1908, p. 374-375; E. de Broglie, Bernani de Montfauçon et les Bernardins ( 1715-1750), 2 vol in-8·, Paris. 1891, t. n, p. 256-260, 279-292; Vand, Les bénédictins de Saint-Gcrmaln-des-Prés et les savants lyon­ nais, in-8®, Paris, 1891, p 97, et Nécrologe des religieux de la Congrégation de Saint-Maur, décédés d l'abbaye de SaintGermain-des-Prês, ln-4·, Paris, 1890, p. 212-213, 241. J Carhbyrb. 453 LE SOUDIER — LE TELLIER (CHARLES-MAURICE) LE SOUDIER André, docteur en théologie de In Faculté de Paris, curé de Saint-Pierre de Chaillot, mort en 1758. On a de lui un volume m-4°, Intitulé : Cursus theologicus facilem cl sine duce tutam sternens viam ad baccalaurcalum, licentiam el doctoratum, duplici tractationis forma, quarum altera dicitur insti­ tutio theologica pro examine, altera theologica argu­ mentative pro thesi, Paris, 1724. Hlchnrd et Giraud, Dictionnaire universel des science* ecclésiastiques; Hurler, Nomenclator, 3· édit. t. iv, col. 1402· A. Thouvenin. LESSIUS ou LEYS (Léonard), né le K Octobre 1554, à Brecht, près d’Anvers, mourut en 1623 à Louvain, après avoir pris une part très active et prépon­ dérante aux controverses soulevées par la question du baïanlsme. Il fit de fortes études au collège des jésuites à Douai et mérita les éloges de Juste Lipse pour sa profonde connaissance du grec, du droit canonique et civil, de l’histoire et des sciences ma­ thématiques. Reçu dans la Compagnie de Jésus en 1572, il professa pendant sept ans la philosophie à Douai et de 1585 à 1600 la théologie au scolasticat de Louvain. En 1586, il publiait, avec son collègue Hamel, les fameuses Theses théologien: qui visaient les doctrines de Baïus et qui furent dénoncées â la Faculté de Louvain, vraisemblablement par Baius lui-même, dont les doctrines venaient d’être con­ damnées grâce â l’initiative du P. Tolct. Lessius, dans les extraits mutilés de son ouvrage, sc refusa à reconnaître l’expression de sa doctrine et pré­ senta en trente-quatre conclusions son sentiment sur les points controversés : Propositiones quas Lessius anno 1587 die maii Facultati theol. Lovaniensl obtulit. Outre des thèses relathcs â l’Écrirure, Il défendait la doctrine de la predéstination consécutive à la prévision des mérites, l'universa­ lité de la grâce, et niait que la grâce fût efficace par elle seule. Les docteurs de Louvain, sans tenir compte des réclamations et des explications de Lessius, censurèrent, le 9 septembre 1587, par la plume de IL Gravius, trente et une propositions comme contraires au sentiment de saint Thomas et entachées de semi-pélaganisme. C/. Historia con­ gregationis de auxiliis, du P. de Meyer, p. 14 sq. Stapleton protesta et défendit vivement Lessius. En revanche, l’Univcrsité de Douai prit fait et cause contre Lessius qui en appela à Rome. Sixte-Quint fit examiner ccs propositions par une congrégation qui les déclara sanie doctrinæ articuli. La censure fut cassée et le jugement pontifical publié à Louvain par ordre du nonce Octavio Frangipani en 1588. Quesnel, sous le pseudonyme de Géry, publia une apologie de la censure qui fut condamnée par Innocent XII en 1697. Les universités de Mayence, de Trêves, d’Ingolstadt, sc déclarèrent en faveur de Lessius. Le plus insigne témoignage fut celui de saint François de Sales, dans sa lettre du 26 août 1623. Cf de Meyer, op. cit., p. 12 sq. Tous les cllorts tentés par le parti janséniste pour arracher â la Faculté de théologie de Paris la con­ damnation de Lessius céhouèrcnt complètement. Le P. Lessius a laissé de nombreux et impor­ tants écrits parmi lesquels il faut citer tout d’abord le traité De gratia efficaci, decretis divinis, liber­ tate arbitrii et prnscientia Dei conditionala, Anvers, 1610, Paris, 1878, en faveur du iholinlsme; le De jus­ titia d jure en terisque virtutibus cardinalibus, in-fol., Louvain, 1605, qui eut six éditions en moins de trente ans, le De perfectionibus moribusque divinis, Anvers, 1620, le plus connu de scs ouvrages, plu­ sieurs fois réédité au xix· siècle; le De summo bono et n terna beatitudine hominis, Anvers, 1616, Attentif â suivre le mouvement des idées de son temps. 454 Lessius écrivit contre les athées et les indifférents son De providentia Numini» et animi immortalitate, Anvers, 1613; Paris, 1880; contre les protestants, un ouvrage de tout premier ordre : Quae fides et religio sil capessenda, Anvers, 1609, traduit dans presque toutes les langues de l’Europe, et même en arabe : il est reproduit dans le Cursus theologia de Migne, t. m, col. 787-898; contre les anglicans : Defensio potestatis summi pontificis, Saragosse, 1611; Discussio decreti magni concilii Lateranensis de po­ testate Ecclesia: in temporalibus, Albi, 1613. Il faut ajouter : De Λ ni(christo et efus priecursoribus, An­ vers, 1611 ; De statu vibe eligendo, Anvers 1613. Lessius passe a bon droit pour un des plus éminents théolo­ giens du xvn* siècle. Suarez, Molina, Vasquez se plaisent à recourir à scs lumières dans la solu­ tion des grands problèmes de la grâce. Urbain VIII professait à son égard une admiration qui ne s’atta­ chait pas moins â sa haute vertu qu'à sa science Sur la position prise par lui relativement a l'ins­ piration de la Sainte Écriture, voir t. vu, col. 2135 sq. Sommervogel, Bibliothèque de la Cie de Jésus, t. rvr col. 1726-1751 ; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. m, col. 619-631 ; Duchesne» Histoire du Botanisme, Douai. 1731, p. 227 sq. et les livre* cités plus haut, t. vn, col 2135 sq. P. Bernard. LESTANG (Antoine de), sire de Belestang, ma­ gistrat français (1538-1617). —Né en Limousin d'une famille de magistrats, il succéda à son père dans la charge de président et lieutenant-général au pré­ sidial de Brive. Fort attaché au duc de Mayenne, il devint intendant de justice dans l’armée de la Ligue» puis passa au Parlement de Toulouse, où il fut main­ tenu après la reconnaissance définitive de Henri IV. Magistrat fort réputé, c’était aussi un érudit. Outre des travaux d’histoire et de droit qu’il est inutile de mentionner ici. il a laissé un Traité de la réalité du Saint-Sacrement de Γ autel. Moréri, Le grand dictionnaire, êdlt. de 1759, t. vî. p. 269 (Moréri l’appelle François, mais c’est Inexact); D. Vaissete. Histoire de Languedoc, nouvelle édit., t xn. Toulouse, 1889, p. 1569, 1575, 1596, 1628 ( - t. v de l’édit. In-P); Hœfer, Nouvelle biographie générale, t. xxx, col. 975. É. Amann. LE TELLIER Charles Maurice, archevêque de Reims (1643 1710).— Il naquit â Turin, du chan­ celier Michel Le Tellier (1603-1685) et fut de bonne heure destiné à l’état ecclésiastique; il voyagea beaucoup en Italie, en Hollande et en Angleterre. En Juin 1668, il fut nommé coadjuteur de François Barberini, archevêque de Reims; sacré le 11 novem­ bre 1668, il prit le titre d’archevêque de Nazianze in partibus. 11 succéda à Barberini en 1671, et, dès cette époque, il joua un grand rôle dans les affaires de l’Église de France et il sc prononça nettement contre les doctrines ultramontaines. En 1679, il fut nommé conseiller d’État, et commandeur de l’ordre du Saint-Esprit en 1688. En 1686, il fondu dans son diocèse un séminaire dont H confia la direc­ tion aux chanoines réguliers de la Congrégation de France. Il mourut d’une attaque d'apoplexie, non point le 7 mars 1710, comme l’affirme le Gallia Chris­ tiana. mais h 22 février 1710· d’après l’acte de décès Inscrit au registre de Saint-Gervais. Il léguait à l’abbaye de Sainte-Geneviève sa bibliothèque qui contenait des ouvrages précieux dont le catalogue avait été dressé par Nicolas Clément, sous le titre de Bibliotheca Tclleriana, in-fol., Paris, 1693. Les premiers écrits de Le Tellier se rapportent à l'administration de son diocèse. Ce sont : des Ins­ tructions aux doyens ruraux, 1674; un Rituel avec des instructions, in-1°, Paris, 1677 et un Catéchisme* imprimé par son ordre. 11 a laissé d'ailleurs de nom- 455 LE TELLIER (CHARLES-MAURICE) — LE TELLIER (MICHEL) breux documents relatifs à l'administration du diocèse de Heims, Bibliothèque nationale, mss 60256034. — D'autres écrits de Le Tellier sc rapportent aux affaires de l’Église de France et aux polémiques jansénistes. On peut citer, par ordre de date : une Harangue au nom du clergé sur le rétablissement des conciles provinciaux, 1670. — La Censure du Miroir de la piété chrétienne, 1678, travail publié par Gerberon, In-12, Liège, 1667. — Lettre du 3 février 1682 sur la régale qui fut lue â Γ Assemblée du clergé de 1682 et qui est l’œuvre de Le Tellier, d’après une lettre de Bossuet à Diroys, Correspondance de Bossuet, édit. Urbain et Levesque, t. n, p. 300-302. — Harangue au clergé Λ l’assemblée de 1686. — Juge­ ment dans l'affaire des curés d*Amiens, 1687. — Or­ donnance du 22 mars 1637 sur la communion pas­ cale. — Mémoire contre M. de Cambrai pour défen­ dre le droit de métropole de Keims sur Cambrai, În-I°, Paris, 1695. — Sentiments de Mgr Carche· vêque due de Reims sur le livre du cardinal Sfondrate, contenu dans une lettre de cc prélat du 11 Janvier 1697, in-12, s. I. s. d. (Bibliothèque nationale, im- I primés D. 41602), — Lettre des cinq évêques à Inno­ cent XI l contre le cardinal Sfondrate, 23 février 1697. Cette lettre est signée par Le Tellier, arche­ vêque de Keims, Noailles archevêque de Paris, Bossuet, Guy de Sève et Feydeau de Brou, évêques de Meaux. d’Arras et d’Amiens; elle se trouve dans la Correspondance de Bossuet, édit. Urbain et Le­ vesque, t. ντπ, p. 151-172. (Journal des savants du 2 décembre 1697, p. -165-166). — Lettre du 24 mai 1697 sur les Réguliers, d’après laquelle les régu­ liers. pour administrer les sacrements dans le diocèse de .Keims, devaient, outre un certi Heat de bonne vie et mœurs, délivré par leur supérieur, apporter un témoignage authentique de l'évêque dans le dio­ cèse duquel ils avaient résidé en dernier lieu, tou­ chant le bon usage qu’ils auraient fait des pouvoirs à eux accordés. (Journal des Savants du 15 juillet 1697, p 313-315). Cette lettre fut réformée par l’Assemblée du clergé de 1700, sur le rapport de Bossuet. — Ordonnance en forme d'instruction, pour la Faculté de théologie de Reims, à l'occasion de deux thèses de théologie soutenues dans le co'lège des jésuites de la même ville, du 15 juillet 1697. Cette lettre attaquait les opinions molinistes soutenues par les jésuites dans les deux thèses du 5 et du 17 dé­ cembre 1696 et elle souleva d’ardentes polémiques. (Journal des savants, du 18 novembre 1697, p. 433439); les jésuites firent une remontrance contre cette lettre et Le Tellier fit une enquête au Parle­ ment contre les jésuites. Voir à la bibliothèque de Reims, ms. 637, p. 92, 97, 99 et Coll. Tarbé, carton xv, pièce 200 Sur cette affaire, voir d’Avrigny, Mémoires chronologiques el dogmatiques, t. iv, p. 91-103. L’or­ donnance de Le Tellier fut présentée au roi le 6 oc­ tobre 1697, par Bossuet, qui l’approuve formelle­ ment dans deux lettres écrites à son neveu, le 1 I el le 21 octobre. Correspondance de Bossuet, édit. Urbain et Levesque, t. vin, p. 116, 127 — Lettre au sieur Vivant, docteur de Sorbonne, présentement à Rome auprès du cardinal de Janson Forbln, sur les diffé­ rends des théologiens de Flandre et sur la dernière déclaration présentée au Saint-Office par M. Hennébel, in 1°. Louvain, 1697. La Bibliothèque nationale, mss. fr. 20 707-20 770, possède de nombreux manuscrits de Le Tellier; c'est un Recueil de papiers, mémoires et documents formé par Ch M. Le Tellier, et relatifs au diocèse de Reims (par exemple, le n* 20 720 contient plu­ sieurs mandements publiés de 1676 à 1709), à l’Église gallicane (n* 20 733-20 734 se rapportent à 1’Assem­ blée du clergé de 1682), ou à l’archevêque lui-même 456 (n° 20 743-20 755), Un inventaire sommaire de ces pièces a été publié en 1891 par L. de Grandinalson dans la Revue de Champagne, II· série, t. vi, p. 236 sq. Michaud, Biographie universelle, t. xxiv, p. 358-359; Hœfcr, Nouvelle biographie générale, t. xxx, col. 10011005; Mémoires de Saint-Simon, édit. Boldille et Lrcestrc. t. i, p 61; t. v. p. 1-5, 279-283; t vu. p 160-165, 179182; t. xi. p. 116-122; t. xix, p. 42-48; Nécrologe des plus célèbres défenseurs et confesseurs de la vérité du X VIII· siècle, P· partie, 1760, p. 20-21; d’Avrigny, Mémoires chro­ nologiques el dogmatiques, I vol. in-12, s. I., 1739, t. iv, p. 91-10.3; Archives nationales, ms. 1377, (L. 13) ; Brouillon d'un abrégé historique du différend des jésuites et de l'ar­ chevêque de Reims, au sujet de Γinstruction donnée par ce prélat à la Faculté de théologie de Reims, le 15 juillet 1697, par le P. Léonard; d’Aguesseau, Mémoires sur tes affaires de Γ Église; Flsquet, La France pontificale. Métropole de Reims, ln-8®, Paris, s. d., p. 190-193; J. Gillet. Charles Mau­ rice Le Tellier, archevêque duc de Reims, ln-8®, Paris, 1881. J. Caiikeyre. 2. LE TELLIER Michel, de la compagnie de Jésus, confesseur de Louis XIV (1613-1719). — Né à Vast, en basse Normandie, le 16 décembre 1643, d’un pauvre fermier, il fit de solides éludes au collège de Caen et entra chez les jésuites le 26 septembre 1661. Il enseigna les humanités et la philosophie à Louis le Grand. Le 21 février 1708, il succéda au P. de La Chaise, comme confesseur du roi et cc fut lui qui contribua à faire condamner par Rome le livre de Qucsnel; aussi les jansénistes ne l'épargnent guère dans leurs attaques dont Saint-Simon s'est fait l'écho. A la mort de Louis XIV, le régent, après avoir fait casser le testament du roi, exila Le Tellier à Amiens d’abord, puis à la Flèche; c’est là qu'il mourut le 2 septembre 1719. Les premiers travaux de Le Tellier sont étrangers aux questions religieuses; cependant quelque-uns de scs écrits intéressent déjà le jansénisme. Ainsi il atteint indirectement le jansénisme dans les Obser­ vations sur la nouvelle défense de la version française du Nouveau Testament, imprimé à Mans, pour jus­ tifier la conduite des papes, des évêques et du roi à l'égard de cette version, in-8°, Rouen, 1685. — Lettre d'un docteur en théologie à un missionnaire de la Chine, in-8°, Paris, 1686; cet écrit inaugure les polémiques relatives aux rites chinois que Le Tellier voulut légitimer dans sa Défense des nouveaux chré­ tiens cl des missionnaires de la Chine, du Japon et des Indes contre deux livres intitulés : La morale pratique des jésuites et IJesprit de M, Arnauld, in-12, Paris. 1687; une seconde édition parut en 1688, avec une réponse à quelques plaintes contre cette défense. Line nouvelle édition, en 2 vol in-12, parut en 1700, avec la collaboration du P. Lecomte et elle fut atta­ quée par Arnauld et du Vauccl, condamnée par la Sorbonne et mise à l’index le 22 décembre 1700, donec corrigatur A la Bibliothèque de ('Arsenal, ms. 6318, f° 1 17-215, on trouve une lettre de l’abbé de Lionne, évêque de Rosalie, sur le livre du P. Le Tellier relatif aux missions de la Chine; Arnauld a résumé scs attaques dans la Morale pratique, t. in-vni, et du Vauccl, dans une Réfutation du livre de Michel Le Tellier, — Les autres écrits de Le Tclllcr abordent directement la question janséniste. Ce sont : Réflexions sur le libelle intitulé : Véritables sentiments des fésuttes sur le péché philosophique, adressées à l’auteur même de cc libelle, in-12, La Haye, 1691. — L'erreur du péché philosophique com­ battue par les jésuites, in-12, Liège, 1691 et in-8®, Lyon. 1691 - Λ vis A M. Arnauld sur sa quatrième dénonciation et sur la nouvelle censure de scs erreurs qui viennent d'être condamnées ά Rome, in-12, s. 1., 1691. — Le P. Qucsnel séditieux et hérétique, in-12, Paris, 1705 et 1708. —· Quant à l’Histoire des cinq 457 LE TELLIER (MIGUEL) — LETOURNEUX propositions de Junsénius, publiée sous le nom Jde Dumas, cl qui souleva tant de répliques, elle n'est pas l’œuvre de Le Tellier; mais le confesseur du roi suggéra plusieurs écrits qu'il ne signa point, mais qui cependant lui valurent des critiques très acer­ bes; ainsi la Lettre nu P. Le Tellier, touchant un li­ belle séditieux intitulé : Mémoire pour le corps des évêques qui ont reçu la Constitution Unigenitus et auquel le public a donné le nom de Tocsin; avec une addition où l'on réfute trois écrits dont le premier est contre la Sorbonne, le second contre M. le car­ dinal el le troisième est une lettre de M. le cardinal de Blssy ù ceux de MM. les évêques qui ont reçu la Constitution, in-12, s. 1. 1716 (Bibliothèque SainteGeneviève, ms. 1473, fo 221-259), — En 1710, Le Tellier intervint et, peut-être, suggéra la démarche des évêques de Luçon et de La Rochelle contre le livre de Qucsnel; ù cette affaire se rapportent les écrits suivants : Modèle de la lettre donnée par le P. Le Tellier ù M. l'abbé Bochart de Saron, pour être envoyée à M. l'évêque de Clermont, in-12, s. I. s. d. — Lettres de l’abbé Bochart à M. l’évêquc de Clermont, son oncle et au IL P. Le Tellier, avec les remarques sur les deux lettres, in-12, s. L, 1711. — Rcflexions sur la lettre de l’abbé Bochart au P. Le Tellier, in-12, s. 1., 1711. — Récit d’une conver­ sation entre le R. P. Le Tellier et l’abbé Bochart, in-12, s. I., 1711. — Lettre à S E. le cardinal de Noail­ les, archevêque de Paris, touchant les artifices et les intrigues du P. Le Tellier cl de quelques autres jésuites contre S. R., in-12, s. I., 1711 (par le P. Labordc probablement). — Plusieurs lettres inédites de Le Tellier sc trouvent ù la bibliothèque Sainte-Gene­ viève, ms. 1473, (o 144-157, ms. 1584, f<». 18, ms. 2500, p. 5-21 et 652; ά la bibliothèque de Reims, coll. Tarbé, carton xvi, pièce 23, il y a une Lettre à l’archevêque de Soissons, Languet de Gergy, pour l'encourager dans sa lutte contre les jansénistes (4 janvier 1719). Le Tellier fut vivement attaqué dans de nombreux ouvrages, dont quelques-uns écrits sous forme hu­ moristique : Dialogue entre le IL P. Le Tellier con­ fesseur du roi, le IL de La Rue et le P, de La Ferlé jésuites, ln-8°, s. 1., 1712. — Lettre des RR. P IL ca­ pucins du 12 septembre 1715, Au Monomotapa, chez la veuve Unigenitus, rue de la Constitution, à la Bulle, in-12, 1716 (en vers). —La dispute entre le P. Le Tellier et Belzebut, au sujet de la connetablie des enfers, vacante par la mort d’Astaroth, 1716. — Les amours du Chevalier Du Tel et de dona Clemen­ tina, histoire nouvelle et véritable, in-12, s. ]., 1716. — Conferences de l’autre monde entre le IL Le Tellier jésuite et M. Ravachct, syndic de la Faculté de théolo­ gie de Paris, louchant l’autorité des conciles audessus des papes, in-12, s. L, 1721. Michaud, Biographie universelle, t. xxiv, p. 359-360; Hœfcr. Nouvelle biographie générale, t. xxx, col. 10051008; Mo ré ri, Le grand dictionnaire historique, art. Tellier, t. x, p. 71-72; Richard et Giraud, Bibliothèque sacrée, art. Tellier,l. xxiv.p. 409-41 (J; 1 lurter, Nomenclator,3·édit , t. iv, col. 777; Sommcrvogcl, Bibliothèque de la Compa­ gnie de Jésus, art. Tellier, t. vu. col. 1911-1919; SaintSimon. Mémoires, édit. Bohlillo et Lcccstrc, t. vu. p. 166; t. χνπ, p. 52-61; t. xvni, p. 270-274; t xix. p. 208-209, 220-222. 231-233; t. XX, p. 169-172. 334-343; t. xxn. p. 211-215; t. xxm. p. 385-398; t. xxiv, p. 105-119 (très dur pour Le Tellier); Bllnrd, Le* Mémoires de Saint-Si­ mon el le P. Le Tellier, confesseur de Louis XIV, ln-8·, Paris, 1891; L. Séché, Lettre au P. Bliard, en réponse d ion livre : Les Mémoires, in-8·, Paris, 1891; La vie du 1*. Tellier, jésuite, son origine, ses progrès, sa chute et la déroute de sa société, In-12, La Haye, 1716, ou La oie et les mira­ cles du P Tellier..... 1716; Bolsard, Notices biographi­ ques, littéraires et critiques sur les hommes du Calvados. ln-8·, Caen, 1848, p. 329-330 (très dur); Kirchcnlextcon, 458 t. vn, col. 1851-1857; Encyclopédie des sciences religieuses, t. vm, p. 192-195 (art. très violent de E. Strœhlln); Th. Ix· Breton, Biographie normande, 3 vol. ln-8·, Paris, 18561861, t. u. p. 559; Frère, Manuel du bibliographe normand, 2 vnl. ln-8°, Rouen. 1860, l. n. p. 229; Oursel, Nouvelle bio­ graphie normande, 2 vol. ln-8·, Rouen, 1886, t. n, p. 168 J. Carreyrr. LETINS Constantin, frère mineur récollet delà province de Saint-Joseph dans les Flandres, mort en 1714, qualifié d’homme savant et pieux, se livra avec succès â la prédication. Il remplissait vers la fin de sa vie la charge de prédicateur flamand a la cathédrale de Liège, quand il mit à ex cation le projet que lui avait inspiré son provincial, le P. Gaudencc Van den Kcrchove (t 1703), de composer un cours de sermons dans lequel il renfermerait tout ce que le peuple devait savoir de théologie. Il publia donc sa Theologica conctonatoria docens et movens, dont il pamt cinq volumes : i. In decalogum, de prxceptis primæ tabula; n. de præeeptts secundæ tabula, in-8·, Liège, 1710; m. de reliquis praceptis secunda tabula... ad calcem invenientur exordia pro dominicis totius anni, specificatis concionibus ex tribus tomis jam impressis, Liège, 1711; iv, de perni­ tentia, quatenus virtus est, seu de contritione prima parte sacramenti poenitentiae; v. de p enitentia quate­ nus sacramentum est, seu de confessione et satisfactione sacramentali, Francfort, 1713; 3· édition, mullo accu­ ratior et emendatior, Maestricht, 1730, Cologne. 1740, 2 in-4·, Venise, 1757 Le P. Le tins promettait encore d'autres volumes, dans lesquels il aurait traité de l’eucharistie, du mariage et des fins dernières, mais la mort ne lui permit pas de les faire paraître. Il avait extrait du t. iv un Consolatorium pro confessoriis, antiquam et communiter in Ecclesia praclicatam sacra­ menti poenitentiae methodum sequentibus, Liège, 1713. La Theologia concionatoria a été rééditée sous cc titre, Promptuarium seu apparatus concionum V. P. Letins, 2 in-4°, Naples, 1859· Servais Dirks, Histoire lit.éraire des frères mineurs de l’observance en Belgique, Anvers, 1885; Hurter, Nomen­ clator, 3· édit., t. iv. col. 716, n. 3. P. Edouard d'Alençon. LETOURNEUX Nicolas, ecclésiastique fran­ çais (1640-1686). — Né à Rouen, le 30 avril 1640. il étudia à Paris, chez les jésuites et fit sa philoso­ phie au collège des Grassins; ordonné prêtre en 1662, il sc livra avec succès à la prédication dans le diocèse de Rouen et devint prieur de Vlllers-sur-Fère, au diocèse de Soissons. Il vint à Paris où il eut des re­ lations avec Port-Royal. Sur les conseils de Le Mais­ tre de Sacy, il reprit scs prédications à Paris; puis il se retira dans son prieuré de Villers et il mourut à Paris le 28 novembre 1686. La plupart des écrits de Letourncux ont été com­ posés pour les fidèles et sont, presque tous, plus ou moins imprégnés de jansénisme. On peut citer : Principes cl règles de la vie chrétienne avec des avis salutaires et très importants pour un pécheur converti à Dieu, in-12. Paris, 1671, 1676, 1687, 1716. — Caté­ chisme de la pénitence, in-12, Paris, 1676. — Ins­ tructions et exercices de piété durant la sainte messe, in-12, Paris, 1685. — Le meilleur moyen d’entendre la messe, in-12, Paris, 16S5 et 1697. — La vie de Jésus Christ, in-12, Paris, 1686; rééditée à Lyon en 1695 et ù Paris en 1717. Le manuscrit 3015 de la Bibliothèque Sainte-Geneviève contient une histoire abrégée de la vie de Notre-Seigneur, extraite de la Vie de Jésus-Christ par Nicolas Letourncux, des Œuvres de Baillet et de Le Nain do Tlllemont, des évangiles. Letourncux a fait un certain nombre de traduc­ tions pour les fidèles : L’office de la semaine sainte, en latin et en français, avec une préface, des remar^ 459 LETOURNEUX ques et des réflexions» in-12 ct in-8% Paris» 1673. — L'office de la sainte Vierge, en latin ct en français, avec des instructions, in-12, Paris, s. <1. — Traduc­ tion du bréviaire romain, 4 vol. in-8®, Paris, 1688; ccttc traduction fut censurée par i’ofllcialité de Paris, le 10 avril 1688, ct Amauld en prit la défense. Le manuscrit 2728 de la Bibliothèque Sainte-Gene­ viève conserve des Hymnes de Nicolas Lctourneux. — Les Psaumes de David, traduits en français selon l'hébreu, distribués pour tous les jours de la semaine, avec des cantiques, hymnes..., édités en 1736, sont peut-être l'œuvre de Lctourneux. Le principal écrit de Lctourneux, celui qui fit sa réputation, est L'année chrétienne dont le premier volume commença à paraître en 1685 ct dont les derniers volumes sont l'œuvre du flamand Ruth d'Ans. Le titre complet de l’ouvrage est : L'année chrétienne contenant les messes du dimanche, /êtes et Jeûnes de toute Cannée, en latin et en français, avec l'explication des épltres et des évangiles, et un abrégé de la vie des saints dont on fait l'office, 13 vol. in-12, 1685, 1733, 1757... L'écrit fut condamné à Rome par Innocent XII, le 17 septembre 1691, ct par plusieurs évêques comme contenant les erreurs do Quesncl. De cet écrit, on flt de nombreux extraits qu'on trouve à la bibliothèque Sainte-Geneviève : ms 1214 : Divers endroits de TÉoanglle de saint Matthieu expliqués dans L'année chrétienne de M. Lctourneux, f® 8-281; ms. 1215 : Divers endroits de saint Luc..., f® 1-277 ; ms 12la : Divers endroits de saint Jean..., f® 1-288; enfin à la bibliothèque Mazarine, ms. J/<7» on trouve des Prières pour dire après les épltres et les évangiles de tous les jours de Vannée, tirée (sic) de L'année chré­ tienne de M. Lctourneux (169 p.). — Il faut citer enfin : Instructions chrétiennes sur les sacrements el les cérémonies avec lesquelles l'Église les administre, in-12, Paris, 1687 ct 1697; un Abrégé des principaux traités de théologie, in-4®, Paris, 1693 ct une Vie du bienheureux Pierre de Luxembourg, avec des réflexions, in-12, s. 1.» 1681, qui est peut être de Lctourneux. La Bibliothèque de ΓArsenal, ms. 5368, possède des Extraits des lettres de M. Lctourneux (146 p.). Michnud, Biographie universelle, t. xxiv» p. 361-365 ; Hector» Nouvelle biographie générale, t. xxx, col. 1011 ; Moréri, Le grand dictionnaire historique, art· Tourneur, t. x, p. 298-299; FeUer-Pérennès, Biographie universelle, art. Tourneur, t. xn, p. 171; Quérard, La France littéraire, t. v, p. 261 ; E du Pin, Bibliothèque ecclésiastique du XVlb siècle, t. iv, p. 133-135 ct Tables des auteurs ecclésias­ tiques du XVlb siècle, t. u, col. 2113-2115; Du Fossé, Mémoires pour servir d Vhistoire de Port-Royal, in-12, s. I , 1739,1. III, c. v, p. 310-341 et c. xi ct xn, p. 382-381, 391393; Lefèvre de Saint-Marc, .Supplément au Nécrotoge de l'abbaye dr Purl-Royal-des-Chantps, in-4·» s. 1.» 1735, p. 7887; Besogne, Histoire de l'abbaye de Port-Royal, 6 vol. ln-12. Cologne, 1752, t. v, I. VIII, p. 101-117; Nécrologe des plus célèbres défenseurs ct confesseurs de la vérité, ln-12, s 1., 1761, p 227 ct Supplément, 1763, p. 295; SainteBeuve, Port-Royal, t. v, p. 209-231 de la 4· édit., 1878; Kirchen 1er icon, t. vu, col. 1857-1859; Guilbcrt, Mémoires biographique et littéraires sur les hommes qui sc sont fait remarquer dans la Seine-Inférieure, 2 vol. In-8", Rouen, 1812. t. n, p. 180-185; Th. Le Breton. Biographie nor­ mande, 3 vol in-8®, Paris, 1856-1861, t. n, p. 565-566; Frère. Manuel du bibliographe normand, 2 vol. in-8®, Rouen. 1860, t. n, p. 230; Ourscl, Nouvelle biographie normande, 2 vol. in-8®, Paris, 1886, t. U, p. 168. J. Cahheyhe. LEULLIER Jacques, théologien français (xvn® siècle). — Docteur de Sorbonne cl curé de SaintLouis-cn-l’llc, il publia à l’encontre des thèses de Lauroy sur les empêchements de mariage un ou­ vrage intitulé : In librum M. J. Launoii qui inscri­ bitur, regia (n matrimonium potestas, observationes, Louvain (Paris), 1678. LE VASSOR 460 Jdchcr-Rotcrrnund, Gelehrlen Lex Ikon, t· m, Delrncn· horst, 1810, col 1721; Hurter, Nomenclatorf 3* édit., t iv, coi. 223. É. Amann. LE VASSOR Michel, orntorien français (16481718). — Né à Orléans en 1618, il fit ses études chez les Jésuites de celte ville. Il entra, dit-on, chez les cordeliers, puis chez les chanoines réguliers de SainteGeneviève et enfin à l’Oratoire le l,r mal 1667; il étudia la théologie à Saumur (1671-1672); puis il professa la philosophie à Rions ct la théologie à Notre-Damc-des-Vertus (1675), à Nantes, (1676) ct enfin il vint à Paris où il fut attaché Λ la maison Saint-Honoré, puis à Saint-Magloirc. Là, son cours de théologie fit quelque bruit, parce qu’il attaquait avec vivacité la doctrine de Jansénius et enseignait les théories que Malcbranche devait faire connaître, un peu plus tard, dans son Traité de la nature ct de la grâce, qui ne fut imprimé qu’en 1680. « Il aimait le jeu et la bonne chère et ce fut la source de ses écarts... Il quitta l’Oratoire en 1690 et s’abandonna à ses deux passions; en 1695, il sc retira en Hollande, entraîné par je ne sais quel malheur... et ne s'étant pas accommodé de la religion des Hollandais, il passa en Angleterre où il se fit de la communion anglicane. » Du Pin, Bibliothèque des auteurs ecclé­ siastiques du xvii· siècle, t. vi, p. 366. Il était passé en Angleterre en 1697 ct il mourut à Londres en 1718. La Bizardièrc, dans son Caractère des auteurs, 2· édit., p. 241, a fait de Le Vassor un portrait peu flatteur : « Voyez ce gros homme qui a l'encolure d’un buffle, le teint livide, de petits yeux assez sem­ blables à ceux d’un pourceau, la mâchoire pesante ct un gros menton où les poils de la barbe sont si clair­ semés que souvent on l’a pris pour un eunuque. » Les écrits de Le Vassor sont assez disparates; cependant la plupart intéressent la religion ct ont quelques rapports avec les polémiques Jansénistes. La Bibliothèque de l’Arscnal, ms. 5781 ct 5782, possède plusieurs lettres de Michel Le Vassor au P. Quesnel. On a de lui : un traité De la véritable reli­ gion, in-4®, Paris, 1688. Dans cet écrit, dédié à Fran­ çois de Harlay, archevêque de Paris, Le Vassor veut montrer que la religion est raisonnable dans son culte, sage dans ses dogmes, sainte dans sa morale, divine dans son Médiateur; il prouve l’existence de Dieu, la mission ct les miracles de Moïse» la certitude et l’accomplissement des prophéties, ct, dans le quatrième ct dernier livre, il étudie Jésus-Christ, sa personne, ses mystères ct sa morale. Chemin faisant, il attaque les théories de Richard Simon sur l’inspi­ ration des Livres saints. Du Pin, Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques du XVII· siècle, t. vi, p. 357366. Simon répliqua, dans son Apologie pour l'auteur de l'histoire critique du Vieux Testament, in-12, Rot­ terdam, 1689, contre les faussetés d’un libelle publié par Michel Le Vassor, prêtre de l’Oratoire, ct cela en termes très vifs : Le Vassor « est un ignorant qui parle de ce qu’il ignore, qui semble vouloir fortifier le sen­ timent des libertins cl des déistes en citant leurs opinions avec force pour les réfuter très faiblement, et qui s’est gâté l’esprit par la lecture des protestants modernes dont il réédite les thèses. · — La même année, Le Vassor publia des travaux sur saint Mat­ thieu, saint Jean ct saint Paul, dans lesquels il atta­ que assez souvent Richard Simon : Paraphrase sur | l'Évangile de saint Matthieu, ln-12, Paris, 1689. Le l Vassor insiste sur la sainteté de la morale chrétienne; ! dans sa préface, il donne des « Réflexions sur un nouveau livre de M. Simon » et il s’élève contre ΓHis­ toire critique du texte du Nouveau Testament, qui venait de paraître et il répond à ΓApologie, mais le P. de Sainte-.Marthe lui ht supprimer un paragra- 4(il LE VASSOR — LÉVITIQUE LIVRE DU) 462 pho très violent dont le titre seul est resté, peut- 5 janvier 1722, p. 3-7). Cette analyse, la date ct le lieu être par l’inadvertance de l'imprimeur, mais Le où parut cet écrit suffisent à montrer que l’ouvrage Vassor donna un résumé du passage qu'il n’avait sup­ n'est pas de Michel Le Vassor, mais de Michel Le primé qu'à contre-cœur (Journal des Savants du Vasseur, prêtre de Blois. 28 mars 1689, p. 121-123). — Paraphrase sur Γ Évan­ Michaud, Bibliographie universelle, t. xxrv, p, 392; gile de saint Jean, in-12, Paris, 1689. Dans la pré­ Hoefer, Nouvelle biographie générale, t. xxxî, col. 27; Ri­ face, il réfute l’interprétation des socinicns sur le chard et Giraud, Bibliothèque taerée, art. Vassnr, t. xxv, premier chapitre de saint Jean (Journal des Savants p. 490-191; Moréri. Zz grand dictionnaire historique, art Vassor, t x, p. 487-138; Hitag, La France protestante, du 12 septembre 1689, p. -115-118). — Paraphrases sur l’Épltre catholique de saint Jacques, ln-12, Paris, t. vu. p. 58-59; Mémoires de Saint-Simon, édit. Bohlille et Lcccttre, t. vu, p. 205-210; L. Battcrri, Mémoires domes­ 1689; il montre que saint Jacques n’est pas en oppo­ tiques pour servir ά ['histoire de ['Oratoire, édlL Ingold ct sition avec saint Paul, au sujet de la justification Bonnardct, 4 vol. In-8·, Pari», 1902-1905, t. iv, p. 409par la foi sans les œuvres de la Loi. — Des qu’il eut 423; lu» Bizardiêrr, Caractère des auteur» anciens et mo­ apostasié, Le Vassor aborda les questions religieuses dernes, in-8·. Parti, 1721, p. 241-251; Éloge de Le Vassor sous une nouvelle face. Le Traité de la manière d'exa­ dans les Nouvelles littéraires de lui Haye, t. vin, p. 392J. Carreyre. miner les différends de religion, in-12, Amsterdam, LE VAYER voir La Mothe Le Vayhr. 1697, est dédié au roi de la Grande-Bretagne; c'est l’apologie de la Réforme anglicane, dans laquelle LÉVITIQUE (LIVRE DU).— L Noms. — IL l’auteur voudrait montrer que l’examen de l'Écriturc sainte est la méthode choisie de Dieu pour Contenu (col. 402).— III. Origine du livre (col. 466). faire connaître à tous les hommes les vérités du salut. — IV, Origine des principales prescriptions et ins­ Il attaque l’Histoire des Variations de Bossuet.— Les titutions du Lévitique (col. 475). — V. Doctrine Lettres et mémoires de François de Vargas, de Pierre de (col. 489). I. Noms. — Le troisième livre du Pcntatcuque a Malvenda et autres touchant le concile de Trente, tra­ duits de l’espagnol, avec des remarques, ln-12, Amster­ d’abord été désigné, comme les autres livres de la dam, 1699, sont une déformation notoire des faits ; on Loi, par son premier mot tvayq*ra'; on retrouve le y trouve des remarques violentes ct Injustes contre le mot chez Origènc sous la forme Ουιχρα, cf. Eusèbe, H. E., VI, xxv, ct dans saint Jérôme, Prolog. gai., concile,contre les évêques et contre l’Église Romaine. D’ailleurs, Le Vassor avait déjà signalé son parti sous la forme Votera. Les Juifs de Palestine l’ap­ pris dans des travaux historiques. Les soupirs de la pellent aussi ct plus ordinairement d'après son contenu : Loi des prêtres, Livre des prêtres, Livre des offrandes. France qui aspire après la liberté, in-4®, s. 1., 1689, sont un pamphlet violent contre le pouvoir absolu ct Cf. la Mischna, Menachot, in, I; Megilla, m, 6; scs abus Auxquels il oppose le droit des peuples; cet Siphra, etc... J. Fûrst, Der Kanon des Allen Testa­ écrit renferme quinze mémoires, datés du 10 août ments nach den Ueberlieferungen in Talmud und 1689 au 15 septembre 1690; il est parfois attribué à Midrasch, Leipzig, 1868, p. 6. Les Juifs alexandrins le nommèrent d’après son objet principal Λευίε)τικόν, Jurleu, mais il est plus probablement de Le Vassor. — Les lettres d'un gentilhomme français sur rétablis­ sous-entendu βιδλίον, nom qui a passé dans la Vulgate sement d'une capitation générale en France, ln-12, sous la forme Leviticus, sous-entendu également liber; Liège, 1695, sont aussi attribuées à Le Vassor; elles quelques anciens mss latins portent cependant reflètent les mêmes tendances et exposent les mêmes Leviticum, par exemple V Indiculum V. T., édité par Mommsen, ainsi que la liste des livres canoniques critiques contre le gouvernement de Louis XIV. Le Vassor n’épargne pas davantage le prédécesseur dans le Codex Claromontanus; mais, à l’encontre de de ce roi dans son Histoire du règne de Louis XIII, ce qui sc produisit pour le Deutéronome, c’est la forme masculine qui a prévalu. roi de France ct de Navarre, 20 vol. en 10 t. in-12, IL Contenu, — A la différence des deux premiers Amsterdam, 1700-1711. Cet écrit, composé d’ex­ traits des gazettes, et en particulier du Mercure fran­ livres du Pcntatcuque, le troisième ne se compose guère que de textes législatifs, groupés ordinairement çais, est un pamphlet contre la France et ne s’appuie que sur une documentation très insuffisante; il eut d’après l’identité de sujet, mais réunis et codifiés sans cependant plusieurs éditions : en 1700-1717, en 1701- ordre logique. Quelles que soient les opinions ad­ 1732 (Incomplet), en 1712-1719, en 1733-1735, en mises sur l’origine du Lévitique, il ne saurait y avoir 1750-1751, en 1757. Voir É. Bourgeois et L. André, désaccord sur la division des éléments constitutifs Les sources de l'histoire de France, xvn® siècle (1610- du livre; on y distingue, en effet, quatre parties ou 1715), t. i, p. 292-295. L'écrit de Le Vassor a été sections principales l®;i-vu; 2®:vm-x; 3®:xi-xvi; réfuté par le P. Griffct, dans la préface de son H is- , 4® : xvn-x.XM. t® La première partie, c. i-vn, est consacrée aux toire de Louis NUI. Quelques auteurs attribuent à Le Vassor les En­ sacrifices, les critiques l’appellent la tordh des sacri­ tretiens sur lu religion, contre les athées, les déistes et fices. Qu’elle constitue en elle-même un tout complet, les autres ennemis de la fol catholique, ln-12, Blois, c’est ce qu’indiquent suffisamment les deux derniers 1705. Ce sont des dialogues entre Timothée ct Théo­ versets du c. vu : < Telle est la loi de l’holocauste, phile; l’écrit a été réimprimé en 1721 sous le titre : de l’oblation, du sacrifice pour le péché, du sacrillce Défense de la religion catholique contre ses ennemis par de réparation, de l’installation ct du sacrifice paci­ ses véritables principes dans trois entretiens. Cette fique. Jahvé la prescrivit à Moïse sur la montagne de réédition renferme des remarques nouvelles sur la SinaL le jour où il ordonna aux enfants d’Israël la présence réelle et contient une réponse à une lettre de présenter leur offrande à Jahvé dans le désert de de M. Pictet, recteur de ΓAcadémie de Genève et SinaL » C’est ce qu’indique encore le contenu du professeur en théologie : dans cette réponse, l’auteur chapitre suivant non plus législatif, mais historique. montre que la religion calviniste doit toujours dou­ Cette loi des sacrifices se divise elle-même en deux ter, parce qu’elle ne saurait avoir une règle sûre groupes de prescriptions, les unes s'adressant surtout pour fixer les incertitudes de l’esprit, puisque la aux fidèles désireux d’apporter leurs offrandes à divinité des Écritures ne se fait pas sentir d’clle- Jahvé, les autres intéressant les prêtres chargés de même; il faut la prouver (Journal de Trévoux d'octobre présenter eux-mêmes offrandes et victimes à Jahvé. 1706, p. 1729-1736 ct de mai 1722, p. 900-905; Jour­ 1. Le premier groupe. Ch. i, v-1 à c. vi, verset 7 nal des savants du 6 avril 1705, p. 171-178, et du après avoir rappelé l’origine et l’autorité des ordon- 463 LÉVITIQUE (LIVRE DU). CONTENU nances qui suivent : «Jahvé appela Moïse et lui parla de la tente de réunion en disant : « Parle aux enfants d’Israel et dis leur... », décrit : a) le rite des holocaustes (en hébreu : 'ôMh), i,3 -17, ou de la consommation par Je feu sur l'autel de Jahvé des victimes, qui peuvent être de trois catégories : ou gros bétail, 3-9, ou menu bétail, agneau ou chèvre, 10-13, ou oiseaux, 14-17; b) le rite des oblations (en hébreu : min'hdh), n, 1-16, ou de l'offrande de fleur de farine, de gâteaux de fleur de farine sans levain, des prémices; une partie de ces offrandes arrosée d’huile sera brûlée sur l'autel par le prêtre en agréable odeur à Jahvé tandis que l’autre servira à la subsistance d'Aaron et de ses flls; c) le rite des sacrifices pacifiques (en hébreu : ΜόηΛ m, 1-17, dans lesquels le sang des victimes, gros ou menu bétail, était répandu par la main des ! prêtres autour de l’autel, et la graisse avec quelques autres parties brûlées pour être oflertes en sacrifice par le feu ά Jahvé, car c'est une loi perpétuelle qu'il ne faut manger ni graisse ni sang; d) le rite des sacri­ fices pour le péché (en hébreu hatlâh et hattâ'h), tv, 7; v, 13, pour le péché involontaire (par erreur) du prêtre, iv, 3-12, de toute l’assemblée d'Israël, 13-21, d’un chef du peuple, 22-2G, ou enfin de quel­ qu’un du peuple, 27-35; pour trois autres sortes de péché : refus de déposition en jugement, contact d’une chose impure, serment inconsidéré, v, 1-13; e) le rite des sacrifices pour le délit (en hébreu : 9àiâm), v, 15; vi, 7, l’unique victime de ccs sacrifices est le bélier qu’amènera en sacrifice de réparation celui qui aura retenu quelque chose des offrandes saintes ou causé quelque dommage au prochain, et cela sans préjudice de la réparation à qui le tort aura été fait. 2. Le deuxième groupe, vj, 8-vn, 38, contient un certain nombre de prescriptions s'adressant aux i prêtres : · Donne cct ordre à Aaron et à scs fils » ; et relatives à la manière d’oifrir les divers sacrifices; c’est un complément de la législation précédemment énoncée qui précise la nature et les conditions de l'offrande en même temps qu’il détermine le rôle et les (onctions du prêtre et aussi la part qui lui re­ vient dans les offrandes et victimes de certains sacri­ fices; ainsi en est-il pour l’holocauste vi, 9-13, pour l’oblation en général, 14-18, pour l’oblation faite par Je prêtre au jour de son onction, 19-23, pour les sacrifices pour le péché, 24-30 et pour le délit, vn, 1-10. et enfin pour les sacrifices pacifiques, avec dé­ fense réitérée de manger la graisse et le sang, 11-36. Conclusion générale de la législation des sacrifices, 37-38. 2· Après la torfth des sacrifices vient une section historique, la seule du Lévitique, relatant en détails | la consécration d'Aaron et de ses fils, leur entrée en fonctions et la faute et le châtiment des deux tils aînés d’Aaron, vm-x. Le c. vni raconte d’abord l’imposi­ tion des vêtements sacerdotaux à Aaron et à ses fils et l’onction d’Aaron lui-même, 1-13, avec l'offrande par Moïse des sacrifices de la consécration · un tau­ reau pour le sacrifice pour le péché, 14-17, un bélier pour l’holocauste, 18-21, et un autre encore pour l’ins­ tallation, 22-32; il rapporte ensuite l'ordre donné par Moïse à Aaron cl à scs fils de recommencer durant sept jours cc qui s’est fait au jour même de leur consé­ cration afin de faire l’expiation, 31-36. Le c. ix relate les premiers débuts des fonctions sacerdotales des nouveaux prêtres offrant avec l’holocauste les sacri­ fices prescrits pour le péché et pour l’expiation d’Aaron et du peuple; par la manifestation de sa I gloire et de son feu descendant sur l’autel pour y consumer les victimes Jahvé approuve et bénit les prémices du nouveau sacerdoce. Au c. x, sc place l’épisode du châtiment des fils d’Aaron, Nadab et Abio, dévorés par le feu du ciel pour s’être rendus 464 coupables d’une faute dans le service divin, 1-7; la défense faite aux prêtres de l’usage du vin et des bois­ sons enivrantes lorsqu’ils doivent pénétrer dans la tente de réunion, 8-11, ainsi que le rappel des pres­ criptions relatives A In manducat ion des restes du sacrifice, 12-20, laissent entendre avec quel respect il faut garder les lois cérémonielles dont la promulga­ tion vient d’être faite. · 3° De nouveau cl jusqu’à la fin du livre il n'est plus question que de législation. Une troisième sec­ tion, c. xi-xv, traite des impuretés légales, autrement dit de certaines actions et de certains contacts à éviter pour ne pas se souiller et perdre ainsi la sain­ teté que doivent avoir les enfants d’Israël et des moyens à prendre pour recouvrer la pureté ou la sainteté perdue, c’est la Thora Munditiei, dit le P. de Hummelaucr, Exodus et Leviticus p. 415. Dans un premier chapitre sont énumérés les animaux purs et Impurs dont il est permis ou défei du de manger; ils se répartissent en quatre catégories : les animaux qui sont sur la terre, grands quadrupèdes, ceux qui sont dans les eaux, les oiseaux et finalement tout ce qui rampe sur la terre: pour certains d'entre eux, le simple contact de leur cadavre rendra impures non seulement les personnes mais parfois les choses elles-mêmes. Dans les chapitres qui suivent il s’agit des impuretés humaines : 1. Celle de la femme ac­ couchée qui sera Impure durant sept ou quatorze Jours selon qu’elle aura enfanté un garçon ou une fille et qui devra offrir en expiation les victimes d’un holocauste et d’un sacrifice pour le péché, xu, 1-18. — 2. Celle des malades atteints de la lèpre; après l’indi­ cation des éléments permettant le diagnostic de l’aiTcctlon qui rend impurs ceux qui en sont victimes, xiii, 1-44, viennent les prescriptions relatives à l'isolement, 45-46, et nu rite de la purification, indis­ pensable pour enlever toute souillure même après la guérison, xiv. 1-32, puis les prescriptions relatives à la lèpre des vêtements, intercalées nu c. xm, 47-59, et la loi sur In lèpre des maisons, xiv, 33-53, suivie d’une conclusion, 54-57. — 3. Celle des impuretés sexuelles, à savoir de l’homme atteint d’un flux, fluxus seminis dit la Vulgate, et souillant par son contact certains objets; de la femme, à In suite d’un flux de sang, qu’il soit normal ou extraordinairement prolongé; les purifications et sacrifices prescrits déli­ vreront des Impuretés ainsi contractées, c. xv. Le c. xvi contenant la législation du grand jour des Expiations peut sc rattacher ou bien ù ce qui précède immédiatement parce qu’il prescrit pour chaque année, outre l'expiation solennelle, de nombreuscs purifications, ou bien, comme semblerait l’indiquer le permier verset : · Jahvé parla à Moïse après la mort des fils d’Aaron », au c. x, dont il serait la suite logique. Il décrit le rite de l’expiation pour le sanctuaire, pour la tente de réunion, pour l’autel, pour les prêtres et pour tout le peuple; il consiste dans l’offrande de diflércnts sacrifices et dans l’aban­ don au désert du bouc émissaire, chargé de toutes les iniquités. 4® Du c. xvn à la fin du livre est comprise une quatrième section, la plus importante, désignée de­ puis Klostermann sous le nom de Loi de Sainteté, 1. La première partie, c. xvn-xxn, concerne plus spécialement la sainteté dans la vie sociale, la deu­ xième traite des Institutions religieuses elles-mêmes, c. xxin-xxv. Après mention d’une loi spéciale, réglant l’immolation des victimes et défendant de manger le sang et les bêtes mortes, xvn, 1-16, vient l'énumération des prescriptions relatives à la pureté légale et intérieure à garder dans les relations; so­ ciales : dans le mariage d’abord, par la défense de toute union entre personnes unies par des liens d’une 465 LÉVITIQUE (LIVRE DU). ORIGINE DU LIVRE proche parenté, xvni, 1-18, et par la défense égale­ ment de tout crime contre nature, xvni, 19 23; le châtiment qui va frapper les nations qui sc sont souillées de telles abominations atteindrait non moins rigoureusement ΓIsraélite ou même l’étranger, qui seraient retranchés du peuple, xvni, 24-30; dans les rapports ensuite avec ses parents, xix, 3, avec Dieu au sujet des idoles, du sabbat et de l'ofirande du sacrifice pacifique, xix, 4-8, avec le pauvre et l’étranger auxquels on laissera quelque chose à recueillir même après la moisson ou la vendange, xjx, 9-10, avec le prochain en général qu’on ne lésera en aucune façon : vol, mensonge, parjure, malédic­ tion, Jugement inique, faux témoignage, diffamation, haine, vengeance sont également proscrits par la loi de Jahvé qui ordonne d’aimer son prochain comme soi même, xix, 11-19. Suivent plusieurs ordonnances de nature assez différente concernant l’accouplement des bestiaux qui ne seraient pas de même espèce, l’adultère avec une esclave,la récolte des fruits d'aibres nouvellement plantés, la divination, la magic, le respect du vieil­ lard et de l’étranger, la justice enfin dans les tran­ sactions commerciales, xix, 19-30. 1. c c. xx énumère les peines encourues par ceux qui n’observeraient pas ccs ordonnances de Jahvé: c'est la mort pour quiconque consacrerait un de ses enfants à Moloch, ou évoquerait les esprits, la mort encore pour celui qui maudit son père ou sa mère, pour tous les coupables d’adultère ou d’union illicite et contre nature. Les deux chapitres suivants traitent de la sainteté des prêtres et des sacrifices. Les prêtres, en général, sc garderont de la souillure par le contact des cada­ vres, A moins toutefois qu’il ne s’agisse de ceux de leurs parents tout proches dont le contact ne les ren­ drait pas impurs; ils sc garderont même du mariage avec une prostituée, une femme déshonorée ou ré­ pudiée, xxi, 1-9. Le grand prêtre, en raison de son éminente sainteté, ne saurait s'approcher d’aucun cadavre, celui même de son père ou de sa mère; il ne doit prendre pour femme qu’une vierge de son peuple, xxi, 10-15. Toute difformité corporelle exclut des fonctions sacerdotales, xxi, 17-24. Pour manger des choses saintes que consacrent â Jahvé les enfants d'Israël, les prêtres devront être purs et ceux-là seule­ ment qui sont de leur famille proprement dite pourront en manger avec eux, xxn, 1-16; énuméra­ tion enfin des qualités requises des victimes ofiertes en sacrifice à Jahvé pour être agréées, xxn, 17-30 et conclusion parénétique, 31-33. 2. La deuxième partie de la Loi de Sa’ntete traite des Institutions religieuses : fêtes, année sabbatique et jubilé. Le c. xxm donne le calendrier des fêtes ou mieux des saintes assemblées : chaque septième jour, le sabbat; au quatorzième Jour du premier mois, la PAquc et le quinzième de cc même mois, la fête des pains sans levain qui dure sept jours; la fête des prémices et des semaines ou fête de la Pen­ tecôte; nu septième mois, la nouvelle lune, au di­ xième jour, la fête de l’Expiation et au quinzième celle des Tabernacles. Au c. xxiv, deux ordonnances d'abord, l’une sur la lampe du Tabernacle, l’autre sur les pains de proposition, 1-9; puis, ή l’occasion d’un blasphème, promulgation de la loi qui punit de mort le blasphémateur, 10-1 G, 23 et loi du talion, 17-22. Le c. xxv édicte la législation de l’année sabbatique ou de l’année du repos de la terre, 2-7, et de l’année jubilaire, ou de la cinquantième année, avec ses conséquences, soit nu sujet de la propriété des champs et des maisons situées dans des villes non murées qui devaient faire retour A leurs proprié­ taires nonobstant toute vente et cession, soit au 466 sujet de la remise des dettes, de la libération des esclaves d'origine hébraïque et du débiteur vendu à l’étranger, 8-55. Un discours pnrénétique sert de conclusion A cette législation de sainteté; il énumère les bénédictions réservées par Jahvé aux fidèles observateurs de sa lol, XXVI, 3-13, et les châtiments de plus en plus ter ribles qui frapperont les pécheurs obstinés, 14-39; en souvenir pourtant de son alliance avec les ancêtre s de son peuple choisi, Jahvé ne les rejettera pas défi­ nitivement et n'en fera point l’extermination com­ plète, 40-45. Ln dernier chapitre, appendice à tout le livre, con­ tient d< s prescript ions relatives aux v a ux, cl particu­ lièrement aux conditions auxquelles on peut racheter ce qui a été voué A Jahvé, personne, animal, maison ou champ, xxvn, 1-29, aux dîmes enfin, 30-33. De cette analyse une conclusion sc dégage, c'est que le Lévitique est un recueil de collections légis­ latives, indépendantes les unes des autres; toutefois la diversité des prescriptions qui y sont contenues n’exclut pas une certaine unité, résultant du point de vue auquel sc pince le législateur, A savoir la sainteté A réaliser dans les membres du peuple choisi. III. OnioiNE du nvBE.— Comment s’est constitué cc recueil de lois, quel en est l’auteur? Tout comme pour l'ensemble du Pcntalcuquc, deux sortes de réponses sont faites à cette double question : pour les uns et c’est l’immense majorité des critiques en dehors du catholicisme, Moïse ne saurait être l’auteur du livre, ni dans son ensemble, ni même dons quel· qu’une de scs parties; pour les autres, et la plupart sont les auteurs catholiques, l’authenticité mosaïque, reçue de la tradition, est A maintenir, quitte A l’en­ tendre dans un sens plus ou moins strict. Il ne s’agit pas ici d’étudier ex pro/esso la question de l’origine du Pcnlntcuque, mais seulement d’exposer, au sujet du Lévitique, les positions respectives des critiques et d’en évaluer la solidité. Deux parties: 1. Le Lévi­ tique d’après la critique indépendante. 2. Le Lévi­ tique d’après la critique catholique. 1° Le Lévitique d'aprts la critique indépendante. — Le troisième livre du Pcntatcuque, appartient tout entier A l’un des quatre principaux documents cons­ titutifs du Pcntatcuque qu’on désigne sous le neni de Cede Sacerdotal; il est tenu A peu près unanime­ ment pour le plus recent de ccs documents, sa ré­ daction étant postérieure A la période de l’exil baby­ lonien. Mais le Code Sacerdotal lui-même est une compilation d’éléments d’époques et d’auteurs diffé­ rents* 1. Loi de Sainteté — De ccs éléments, un des plus anciens constitue la partie principale du Lévi­ tique, c. xvn-xxvi, désignée ordinairement depuis Klostcrmann sous le nom de Loi de Sainteté, parce que l’idée de la sainteté est A la base de toutes les prescriptions qui v sont contenues. Les siglcs le plus souvent employés pour la représenter sont les suivants : H (Heiligkcitgesetz), 1 h, Fl (Irieslcrkodex) et S (Sinotyesetz). a) Analyse htttraire de la Loi de Sainteté, — Que le groupe des ordonnances lévitiqucs ainsi désigné foime un code relativement indépendant, c’est cc qui résulte tout d’abord de sa disposition, analogue A celle des autres codes du Pcutatcuquc : code de l’al­ liance et Deutéronome; débutant comme eux par une loi sur l’autel ou le lieu du sacrifice, xvn, 1-9, finis­ sant comme eux par un discours parénétique, xxvi, 3-45, il a sa conclusion propre, xxvi, 46 : · Tels sont les statuts, les ordonnances et les fols que Jahvé établit entre lui et les enfants d'Israël au mont Sinaï par Moïse. > 11 a de plus scs caractères distinc­ tifs se révélant non seulement dans le souci constant 467 LÉVITIQUE (LIVRE DU). ORIGINE DU LIVRE de la pureté des prêtres ct du peuple, mais aussi dans le style et le vocabulaire qui ne sont pas ceux du Code Sacerdotal en général, tout à fait étranger, par exemple, Λ la manière oratoire du c. xxvi du Lévitique; dans les textes législatifs mêmes, on nc re­ trouve ni la même concision ni la même précision, et, dans l’ensemble, le vocabulaire diffère sensible­ ment, des expressions lui sont propres dont le retour fréquent souligne les idées maîtresses du recueil, telles, par exemple, les formules si souvent répétées : < Je suis Jahvé votre Dieu ·, ou bien « Je suis Jahvé », ou encore < Je suis Jahvé qui sanctifie. » Des nom­ breuses particularités de fond ct de forme qui sans doute caractérisaient la Loi de Sainteté, du moins dans sa forme primitive, il est à supposer que cer­ taines ont disparu lors de sa fusion avec Pg(Grffndlich, partie fondamentale du Code Sacerdotal) pour que puissent s’harmoniser avec l’ensemble du Code Sacerdotal des éléments de la Loi de Sainteté; ainsi au c. xxni particulièrement où Ton peut constater, par la double loi de la fête des Tabernacles, 33-36 et 39-13, la combinaison de deux textes différents. Steucrnagel, Lehrbuch der Einleltung in das Alte Testament, Tubinguc, 1912, p. 164. Cctte dernière remarque laisse entendre que, si la Loi de Sainteté constitue un code distinct, elle n’est pas pour autant une œuvre une; nombreuses, en effet, sont les traces rédactionnelles qu’on y peut relever dont les unes ont pour but de mettre ses prescriptions d’accord avec celles du Code Sacerdotal, pour cc qui est du point de vue historique en les reportant aux temps mosaïques, et dont les autres reproduisent la terminologie spécifique de Pg ou de Ps (secundares, éléments additionnels de P) De même origine apparaissent certaines formules d’in­ troduction à des discours où Aaron ct ses Ills sont mentionnes, tandis que le discours lui-même n’est pas toujours à leur adresse; de même encore maints passages qui manifestement sont des additions rédac­ tionnelles : xvii, 1, 2, 3b, 5-7; xvin, 1, 2*, 21-30; xxiv, 10-15»; xxv, 10 13, 32-34, 4 H>-4C>. Steucrnagel, op. cil., p. 164. Indépendamment de ces traces rédactionnelles, d’autres indices, comme le parallélisme des c. xvni et xx, révèlent l'existence d’éléments de provenance diverse; Baentsch en distingue trois groupes princi­ paux : un premier composé du c. xvn;un deuxième, comprenant les c. xvm-xx et xxm-xxv, ct reconnais­ sable à l’emploi constant de la formule : « Moi Jahvé « ou « Moi Élohlm · et à l’élément parénétique; un troisième, xxi-xxn, caractérisé par l’absence de cc même élément et le retour fréquent de la formule : « Moi Jahvé qui sancti (le · ou autres formules sembla­ bles. Baentsch, Exodus, Leviticus, Numeri, Gœttingue, 1903, p. lvi; le rédacteur qui les a réunis y ajouta le c. xxvT. Bertholet compte jusqu’à treize de ces élé­ ments primitifs. Leviticus, Tubingue, 1901, p. x. \lnsi donc la Loi de Sainteté apparaît comme une compilation d’éléments d’origines diverses, groupés en une ou plusieurs lois; s’il y règne une certaine unité qui d’ailleurs a permis de la caractériser ct de la distinguer du reste du Code Sacerdotal, elle le doit au compilateur qui a souligné, dans les formules d’introduction ct de conclusion aux différents dis­ positifs, le but de toute cctte législation, à savoir la sanctification. 6) Date de composition de la Loi de Sainteté, — Il est admis généralement par les critiques que c’est la partie la plus ancienne du Code Sacerdotal, car on n’y retrouve ni les caractéristiques de son style, si ce n’est toutefois dans des additions manifestement rédactionnelles, ni tout son système de sacrllices; le grand prêtre n'y apparaît pas encore au sommet de 468 la hiérarchie sacerdotale ct la distinction entre le Saint et le Saint des Saints, en s’en tenant du moins aux passages primitiis, n’y est point connue; les fêtes enfin par leur caractère sc rapprochent plus de celles du Deutéronome que de celles du Code Sa­ cerdotal et sont loin d’égaler en nombre celles de cc dernier. Baentsch, op. cit., p. lv-lvi. Mais encore, à quelle époque en fixer la composition? La réponse à cette question dépendra de celle qui sera faite à cctte autre question : « Dans quel rapport se trou­ vent la Loi de Sainteté ct le livre d’Ezéchiel?» Très nombreux, ct non de minime importance, sont, en effet, les points de contact qu’offrent entre eux les deux textes; qu’il suffise de mentionner ici les principaux seulement : dans les ordonnances : Lev, xvn, 10 ct Εζ.,χιν. 8; Lev., χνπ, 13 ct Ez., xxiv, 7; Lev., xvin, 12 ct Ez., xxn, 10, 11; Lev., xix, 13 cl Ez., xvni, 7, 12, 16; Lev., xix, 15 ct Ez., xvni, 8; Lev., xix, 36 ct Ez., xlv, 10; Lev., xxi, lb-3 ct Ez., xuv, 25; Lev., xxi, 5 ct Ez., xuv, 20; Lev., xxi, 14 ct Ez., xuv, 22; Lev., xxn, 8 ct Ez., xuv, 31; Lev., xxn, 15 et Ez., xxn, 26; Lev., xxv, 36-37 et Ez., xvin, 8; dans les exhortations: Lev., xvni, 2 b ct Ez., xx, 5, 7, 19; Lev., xvin, 3 et Ez., xx, 7; Lev., xvni. 4-5 ct Ez., xx. 18-21 ; Lev., xvin, 24, 30 ct Ez., xx, 7, 18; Lev., xvni, 26 ct Ez., vin, 6; Lev., xxvi, 4-5 et Ez., xxxiv, 25 28; Lev., x.xvi, 11-12 ct Ez. xxxvn, 26-27-xun, 9; Lev., xxvi, 13 ct Ez., xx, 5 b, G; xxxiv, 27, etc., etc. Depuis longtemps, ces ressem­ blances ont éveillé l’attention, elles ont paru même si frappantes à quelques critiques qu’ils en ont conclu que le prophète de l’exil était l’auteur de la Loi de Sainteté, tout comme les ressemblances du Deutéro­ nome ct de Jérémie avaient suggéré une conclusion analogue; c’cst l’opinion de Graf, Bcrthcau, Colcnso, Kayser ct Horst Mais dans l’un ct l’autre cas, une étude plus approfondie du problème, la constatation en particulier des divergences entre la Loi de Sainteté ct le programme de réorganisation du culte d’après Ézéchlcl, xl-xlviii, le fait surtout que le prophète nc connaît pas le grand prêtre ont fait renoncer u l’identité d'auteur, quitte à maintenir entre les docu­ ments une étroite connexion. Selon les uns, ct c’est la majorité A l’heure actuelle, la Loi de Sainteté est postérieure à Ézéchlcl; la preuve la plus décisive en est fournie par la comparaison du discours paré­ nétique, Lev., xxvr, avec le livre du prophète dont H ne serait qu’une imitation; aussi a-t-on placé la rédaction définitive des c. xvii-xxvi du Lévitique aux environs de 570 ct dans un milieu où s'exerçait l’influence d’Êzéchiel (Steucrnagel), ou en­ core vers la fin de l’exil (Wcllhauscn, Kucnen, Sinend, 1 lolzingcr). Toutefois, tout en attribuant A une date relative­ ment récente la rédaction de la Loi de Sainteté, beau­ coup ne refusent pas d’y reconnaître des éléments plus anciens, c’est ainsi que, d’après Baentsch, la première partie du moins, composée des c. xvm-xx ct xxmxxv, serait contemporaine du prophète, (cf. supra) ct que, d’après Steucrnagel, l’ensemble de la Loi de Sainteté remonterait à la période deutéronomique, à cause de scs rapports étroits avec le code de 622, surtout dans les prescriptions d’ordre moral cl la condamnation des cultes etrangers. Op. cit., p. 244245. Pour d’autres enfin, lu rédaction elle-même avec l’homélie finale du c. xxvi, serait antérieure nu pro­ phète de la captivité ct sc placerait dans les dernières années de lamonarchic(Klostermann, Eranz Delitzsch). C’cst encore l’opinion de Driver, du moins pour la rédaction dans sa forme actuelle de la Loi de Sainteté, qui serait l’œuvre d’un personnage à la fois prêtre ct prophète, recueillant et groupant des textes légis­ latifs pour la plupart d’une époque très ancienne. 469 LÉVITIQUE (LIVRE DU). ORIGINE DU LIVRE Introduction to the literature o/ (he Old Testament, Édlmbourg, 1898, p. 151. Si la Loi de Sainteté à cause de sa rédaction tar­ dive ct surtout de sa fusion avec la partie fondamen­ tale du Code Sacerdotal a reçu des éléments étrangers, elle a vraisemblablement perdu de scs éléments propres qui sont allés prendre place dans d'autres groupements; de cc nombre seraient au c. xi du Lévltique, dans la loi sur les animaux purs ct impurs, les versets 43-45, peut-être encore aux Nombres, xv, 37-41, moins sûrement, Lev., xn, xni, 1-46; xiv, 1-8*; Num., v, 11-31; vi, 2-8 (Wurslcr); Lev., v, 1-6, 21-24·; Num., x, 11; xv, 17-21 (Dillmann), « Cc code nc se présente donc plus A nous au com­ plet ct nous nc pouvons plus juger de son plan pri­ mitif. Tel qu’il nous apparaît, il occupe une place inter­ médiaire entre le livre de l’AUiance ct la législation sacerdotale en général. 11 est moins cérémonial que cctte dernière, mais il l’est plus que le premier, plus aussi que D. Il s’adresse ordinairement au peuple, tandis que P, au moins dans sa forme actuelle, est rédigé à l’intention des prêtres. » Gautier, Introduction à ΓAncien Testament, 2· édit., Lausanne, 1914, p. 166. 2. Loi des sacrifices. — D’autres groupes de lois, egalement bien distinctes les uns des autres, complè­ tent la législation lévitique. C’est d’abord la loi des sacrifices (Po : pricsterliche Op/erthora), Lev., ι-νπ. Elle s’intercale entre Exod., xxv-xl ct Lev., vin, qui sont étroitement apparentés ct dont elle brise la suite, elle-même d’ailleurs n’étant pas homogène. Scs trois premiers chapitres, en effet, se distinguent des suivants par l’absence de la formule si fréquente dans ces derniers : «Jahvé parla à Moïse » ct les c. vivn sc révèlent comme une addition aux cinq premiers. (Baentsch, Bcrtholet, Steucrnagel). S’il est difficile de fixer une date à la rédaction de ces divers éléments dont quelques-uns semblent antérieurs à Pg, par exemple Lev., ι-m, ct d’autres plus récents, tels les c. iv-vn, tous du moins semblent bien appartenir à la même école ct provenir des mêmes milieux sacer­ dotaux qui mirent par écrit la pratique rituelle du temple de Jérusalem, tenue pour entièrement mo­ saïque. Cctte œuvre était-elle bien avancée ou même seulement commencée lors de la destruction du Temple qui la rendait d’autant plus nécessaire? C’cst cc qu’on nc saurait affirmer, 3. Loi de pureté. -— Comme le précédent, cc groupe de lois appelé loi de pureté (Pr : Reinhcitsycset:}, Lev., Xî-χν, apparaît en dehors de son véritable contexte, s’intercalant entre les c. x ct xvî. étroitement unis entre eux. non seulement par les sujets mais encore par les premiers mots du c. xvî se référant à x. 1. Il n’est pas non plus d’une unité parfaite; c’cst ainsi que les c. xn et xv, bien qu’apparentés par le sujet, impuretés humaines, sont néanmoins séparés l’un de l’autre, parce que sans doute ils ont une origine différente. 4. Loi du Jour de Γ expiation. — Les prescriptions concernant le Jour de l’expiation, Lev., xvî, nc for­ ment pas un groupe indépendant comme les deux lé­ gislations précédentes; elles appartiennent aux par­ ties secondaires de Pg. l'ordonnance même relative à l’obligation de la fête, xvî, 29-31, étant encore inconnue au temps d’Esdras. Cf. il Esd., vm-:\. 5. La loi sur les vœux et les dimes. — Quant au c. xxvii, le dernier du Lévitique, sorte d’appendice renfermant une série de préceptes sur les vœux et les dîmes, ce serait une des additions les plus récentes au Code Sacerdotal (Baentsch, Bcrtholet, Steucrnagel), 6. Récit de la consécration et de Γ installation des prêtres. — Restent les c. νπι-x. Dans leur ensemble, ils sont regardés comme faisant partie, sauf quelques éléments secondaires, de l’écrit fondamental de P. 470 Ils sont en effet, la suite du c. xi. de l’Exode et le c. vin du Lévitique n’est que le récit de l’exécution des ordres énoncés au c. xxix de l’Exode; de plus les prescriptions relatives au sanctuaire, au sacerdoce, au rituel des sacrifices concordent avec celles de Pg, dont les expressions caractéristiques ct certaines formules d’introduction stéréotypées sc retrouvent dans ces trois chapitres, par exemple : Lev., vil, 1 ; x, 8... (Baentsch). Toutefois, le récit de la faute ct du châtiment des deux dis d'Aaron, Nadab et Ablu, Lev., x, 1-11, n’appartiendrait pas au récit primitif; sa présence, en effet, dans la relation du permler service divin qui n’est décrit si longuement que pour servir de modèle à tous ceux de l’avenir peut paraître au moins singulière, sinon invraisem­ blable (Steucrnagel, op. cit., p. 159). Nc porterait-il pas, au contraire, scion la remarque de Bcrtholet, op. cit., p. x, l’empreinte de Pg, dont on retrouve ici un des procédés accoutumés de rédaction qui con­ siste A rattacher la promulgation d’ordonnances â des circonstances historiques? De cet ensemble d’éléments d’origine assez variée, comment s’est dégagée la forme actuelle du Lévitique? Les différents recueils de lois, résultat d’une élaboration lente ct progressive, ont été successive­ ment réunis à l’écrit fondamental du Code Sacerdotal, en subissant certaines modifications ct additions, imposées par la fusion. Les principales étapes de cette formation du Lévitique sont assez communément marquées de la façon suivante: 1. Réunion de la Loi de Sainteté à l’écrit fondamental du Code sacerdotal. 2. Insertion de la Loi des sacrifices entre Ex., xl ct Lev., vni. Le choix de cctte place pour la Loi des sa­ crifices entre la législation, organisant le sanctuaire, ct le récit de la consécration des prêtres se comprend : le service divin exigeant au préalable la consécration de ministres et celle-ci comportant nécessairement l’offrande des sacrifices, les c. i-νπ du Lévitique venaient à point en décrire les rites et les différentes réglementations 3. Insertion de la Loi des Impuretés légales. Lev., xi-xv, placée avant la loi du Jour de l’expiation, dont elle apparaît comme la justifica­ tion : la nécessité d’une telle solennité expiatoire ne résulte-t-elle pas, en effet, de l’expose des nom­ breuses impuretés encourues par le peuple 4. Der­ nière étape, celle de la fusion du Code Sacerdotal avec les autres documents du Pentateuquc ct qui n’amena que de légères modifications au Lévitique déjà cons­ titué. Peut-on dater, au moins approximativement, ces différentes étapes? En dehors de quelques cri­ tiques, Dillmann, Kittel, Baudissin, Strack, Oettli, Sellin.qui maintiennent la rédaction du Code Sacer­ dotal à l’époque préexilicnne, on place généralement la formation du Lévitique après l’exil. Peu après la rédaction de l’écrit fondamental sacerdotal Pg aurait eu lieu sa réunion avec la Loi de sainteté, Ph, au temps d’Esdras et peut-être par Esdras luimême; les autres étapes suivraient, s’échelonnant de l’époque de la promulgation de la loi (en 144) à 400 environ, date de la fusion de P avec les autres docu­ ments du Pentateuquc. Quelques remaniements, retouches rédactionnelles, additions auraient achevé nu siècle suivant, de donner au Lévitique sa forme définitive. Ainsi le Lévitique apparaît comme le livre de la vie religieuse du second Temple, à la fois rituel ct manuel de piété, guide des fidèles ct des prêtres dans leurs rapports avec la divinité; élaboré au cours des siècles, il a recueilli, adapté, groupé tout un ensemble de prescriptions, les unes plus anciennes, les autres plus récentes, mais que la piété juive fait remonter toutes sans distinction à Moïse. '.71 LÉVIT1QUE (LIVRE DU). ORIGINE DU LIVRE Telle est la conclusion des critiques modernes sur l'origine du Lévitiquc, conclusion qui. avec quelques modifications ct précisions, n'est autre que celle de l'hypothèse wclihausicnnc ct qui, dans scs grandes lignes, est à peu près unanimement acceptée en dehors du catholicisme. Ceux-là mêmes qui main­ tiennent l'antériorité du Code Sacerdotal sur le Dctitéromone, le plaçant par conséquent avant 620, re­ connaissent que la grande loi sur le culte ne s'est réellement imposée avec autorité à toute la commu­ nauté Juive qu’à partir de l’époque d’Esdras (Baudissin), ou encore qu’une première rédaction du Code Sacerdotal antérieure à l’exil a été suivie d’une deuxième durant la période exilique ou même postexiliquc, Kil tel, Geschichte des Volkes Israël, Gotha, 1912, t i. p. 332. Ce n'est pas ici le lieu d’exposer ct de discuter les arguments sur lesquels prétendent s’appuyer de telles conclusions; retenons seulement qu'un de ccs principaux arguments est tiré de la législation même du Lévitiquc (en partie également de celle de l’Exode et des Nombres); celle-ci, en effet, comparée aux prescriptions des autres codes du Pentatcuquc, Deutéronome et Code de l’Alliancc. Ex., xx-xxm, apparaît comme le dernier terme d'une lente évolu­ tion législative, dont l’histoire permet de fixer appro­ ximativement l’époque, en constatant que scs diffé­ rentes ordonnances n’étaient ni observées ni connues jusqu'aux temps qui suivirent l'exil de Babylone; que l’on envisage tour à tour les principales institu­ tions du Lévitiquc. sanctuaire, sacerdoce, sacrifice, fêtes, c’est toujours cette même conclusion qui s’im­ pose. Nous verrons plus loin, au sujet de l’origine de quelques-unes de ccs Institutions, cc qu'il y a de fondé dans cette conclusion. 2® Le Lévitique d’après la critique catholique. — A ccs conclusions de la critique indépendante les catholiques appuyés sur la tradition Juive ct chré­ tienne, opposent l’affirmation de l’origine mosaïque du Lévitiquc. Mais cette affirmation, on le conçoit aisément, peut recevoir ct, en fait, reçoit des accep­ tions assez différentes; nombreuses et variées sont les interprétations de la thèse de l’authenticité mosaïque du Lévitiquc. Il n'est pas sans interet de les connaître pour sc rendre compte de la manière dont la tradition, à ce sujet, a été entendue. Il n’y aurait d’après certains défenseurs de la thèse traditionnelle que des détails, interpolations ou modifications, provenant surtout de la négligence des copistes, qui ne sauraient prétendre à l’authenticité; ainsi, pour ne parler que des modernes : Paulin Martin dans son ouvrage demeuré polycopié. Introduction à la critique de ΓAncien Testament; De l’origine du Pentateuque ; Leçons professées à ΓÉcole supérieure de théologie de Parts, 1886-1887, 1887-1888, 1888-1889, 3 vol. in-4·; Vigouroux dans son Manuel Biblique, t. I, Ie· édit, de 1879 ct dans Les Livres saints et la critique nationaliste, Paris, surtout au t. m, lr· édit., commencée en 188-1; Comely dans 1’ Introductio speciatis in historicos V. T. libros, t. it a dc 1'His­ torica et critica introductio in U. T. libros sacros, Paris, 1887; Méchincau, dans un article des Éludes, t. Lxxvn, 1898, p. 289-311, La thèse de l’origine mo­ saïque du Pentateuque, sa place dans l’apologétique, son degré de certitude. Mais, avant même les travaux dc la critique mo­ derne, les grands Interprètes du xvn· siècle, ne sc croyaient pas tenus à tant dc rigueur dans l’interpré­ tation de la thèse dc l’authenticité. « Au gré de Cornelius a Lapide, Moïse tenait une sorte dc journal, que Josué ou un autre écrivain aurait mis en ordre, en y mêlant des Idées dc son cru. Perdra veut que le Pentateuque ait été rédigé longtemps après Moïse, par 472 un compilateur qui n’aurait pas craint d’y ajouter des mots et des phrases destinés à éclairer et à lier le texte. Bon frère, à propos de certains details qui semblent trahir une main plus récente, ne fait pas diffi­ culté d'accorder que ces phrases sont des gloses ajou­ tées après coup au texte primitif.» Prat, dans les Études, t. Lxxvn, 1898, p. 50. Dc même, quelques savants catholiques de nos Jours, prenant en considération certains arguments de la critique indépendante, recon­ naissaient qu'une loi de date relativement récente pou­ vait néanmoins être dite mosaïque, soit parce que l'un ou l’autre de ses éléments remontait en fait à Moïse, soit parce qu'elle n'était que l’application à des circonstances nouvelles de principes jadis énoncés par le grand législateur des Hébreux. « Nous aurons à prouver, dit le P. Lagrange, dans un mémoire lu au Congrès international des catholiques à Fri­ bourg en 1897, qu'il y a une législation mosaïque ct que les lois du Code Sacerdotal en sont une conclu­ sion normale, mais du moins nous pourrons considérer ccs lois comme postérieures â Moïse, non seulement dans leur rédaction, mais encore dans leur thème spécial. · Revue biblique, 1898, p. 21. Cf. von Hûgcl, La méthode historique en son application à l’élude des documents de l’Hexateuque, Paris, 1897, mémoire lu au même congrès. Une loi, fait remarquer dans le même sens le P. Prat, peut recevoir sous forme d’interprétation autorisée, des compléments ou des modifications; ainsi, pour la loi de Moïse, telle con­ sultation prophétique ou sacerdotale aura pu sc glisser dans la lettre du code primitif, non seulement par de courtes gloses, mais encore par un commen­ taire authentique, fixant le sens ct les limites d'une loi obscure ou trop concise. « La liste, par exemple, des animaux impurs et des diverses sortes de contact, capables dc produire une souillure légale, peut avoir été complétée ct mise au courant, selon les principes posés par Moïse, d'accord avec le progrès des sciences zoologiqucs et les leçons de l’expérience journalière. » Prat, La Loi de Moïse, ses progrès, dans les Études, t. lxxvii, 1898, p. 18. · Le Pentateuque, note dc son côté le P. Durand, contient nombre de documents vraiment rédigés par Moïse, et il est en son entier l'expression autorisée dc sa Loi. » L’état présent des études bibliques en France, dans les Études, t. xc, 1902. p. 352. Dans un décret du 27 juin 1906, sur l'origine du Pentateuque, la Commission biblique a donné, au sujet des modifications qu’a pu subir la loi dc Moïse au cours des siècles, la réponse suivante : « L’authen­ ticité ct l'intégrité du Pentateuque étant sauvegardées quant à la substance, peut-on admettre que dans un si long cours des siècles quelques modifications s'y soient produites, comme par exemple des addi­ tions faites après la mort dc Moïse, mais par un auteur inspiré, ou des gloses ct des explications insérées dans le texte; certains mots et des formes dc discours traduits d’un style vieilli en un style plus moderne; enfin des leçons fautives, ducs à la maladresse des copistes, qu'il soit permis dc rechercher et de fixer d'après les règles dc la critique? Bép. : oui, sauf le jugement de l’Église. » Traduction de E. Mangcnot, L’authenticité mosaïque du Pentateuque, Paris, 1907, p. 7. Comparant le résultat de ses travaux antérieurs à ccs récentes décisions de la Commission biblique sur l'origine du Pentateuque, le P. Brucker admet que les trois ou quatre écrits rédigés sous la direc ion dc Moïse ct correspondant aux quatre documents des critiques, ont pu exister longtemps séparément, ct que rien n'empêche de retarder le moment dc leur fusion complète ct définitive jusqu'à l'exil dc Baby­ lone ou jusqu'à l’époque d’Esdras. S’il en est ainsi. '<73 LÉVITIQUE (LIVRE DU). ORIGINE DU LIVRE durant le temps considérable où les documents exis­ tèrent séparément, ils ont probablement subi des modifications, qui, sans altérer leur substance, protégée par l’assistance divine, ont pu s’étendre très loin. Ccs modifications n’ont pas nécessairement le même nombre ct la même importance pour chacun des documents, ct l’on conçoit fort bien que le Code Sacerdotal a dû être beaucoup plus retouché que l’his­ toire jéhovistc.c Le code réglant tout le culte ct tant de détails d’une obligation Journalière pour les Israé­ lites devait être, avant tout, clair ct facile à entendre : rien d’étonnant donc à cc que la langue en ait tou­ jours été maintenue très près dc l’usage vulgaire, ct qu'ainsl, en définitive, on y trouve, avec quelques restes d’antiquité, la teinte dc l’époque des derniers prophètes ct de l’exil en Babylonie... Il faut y ajouter des modifications touchant le fond, non pas dans la substance ou l’essentiel, soit dc la doctrine ct de la législation, soit dc l’histoire, mais dans les acces­ soires. · L*Église d la critique biblique, Ancien Tes· lament, Paris, 1908, p 119. Hypothèse, fait remarquer E. Mangcnot, qui permet dc concilier les exigences légitimes de la critique du Pentateuque avec la doc­ trine traditionnelle de son authenticité mosaïque substantielle, la part de modifications ct d’adaptation reconnues correspondant aux éditions successives des documents. Cf. l’article Genèse de cc Dictionnaire, t. vî, 1911, col 1196. A propos encore des réponses de la Commission biblique sur l’origine du Pentateuque, M. Touzard, écrivait relativement au Code Sacerdotal : « D’une part, rien ne s’oppose à ce qu’un bloc assez considé­ rable des ordonnances qui figurent au Code Sacerdota remontent à Moïse ou même aux temps anté­ rieurs; il s’agit surtout des règlements qui consacrent des pratiques cultuelles d'un usage général dans les milieux sémitiques. Mais, d’autre part, aucune partie des codes du Pentateuque n’est plus apte que le rituel à recevoir de nombreux accroissements au cours des siècles. On pourrait en conséquence, si un examen sérieux suggérait une telle adhésion, souscrire à bon nombre des conclusions des critiques touchant les travaux de coordination, dc révision, d’amplifica­ tion, auxquels les diverses sections du Code sacerdotal auraient été soumises dans la suite des temps, no­ tamment pendant l’exil et à l’époque d’Esdras. » Art. Moïse et Josué du Dictionnaire apologétique, t. in, 1919, col. 751-755. Enfin dans une brochure intitulée : Die Pentateuch/rage, Munstcr-cn-W., 1921, dc la collection Bibllsche Zeit/ragen, Nikcl, · un des maîtres les plus écoutés dc l’exégèse catholique allemande ·, s’expri­ mait ainsi sur l’origine du Pentateuque : « Sur le fond du matériel écrit, historique et législatif, laissé par Moïse, comme aussi sur le fond d’autres sources écrites ct de traditions orales, deux ou plusieurs auteurs ont, après le temps dc Moïse, indépendam­ ment les uns des autres, couché par écrit des repré­ sentations dc l’histoire dc la révélation ù partir des temps les plus anciens. Ces ouvrages historiques post-mosaïques ont été plus tard combinés entre eux. Sur le fond dc ccs nouvelles productions littéraires, aussi bien que dc nouvelles codifications du matériel législatif, cc que Moïse avait laissé par écrit a été complété. Le résultat de cc développement littéraire qu’on doit désigner comme une croissance organique, a été notre Pentateuque actuel. Celui-ci peut donc être désigné, soit pour les récits historiques, soit pour les lois qu’il contient, comme mosaïque, en partie immédiatement, en partie médiatement. · P. 36-37. Cf. fteo. bibl., 1922, p. 150-151. Application de ccttc concep­ tion générale des origines du Pentateuque, était ainsi faite aux divers éléments du Lévitiquc : · D'après 474 sa forme actuelle, aussi bien qu’en partie d’après son contenu, la Loi de Sainteté a dû provenir d’une époque à laquelle Israël était déjà en paisible pos­ session dc Canaan, cf. Lev., xix, 33 sq.; elle re­ présente une codification d’un ancien droit par adap­ tation à des circonstances plus récentes. Une déter­ mination plus précise dc l’époque de sa formation est très difficile. Remarquable est le nombre de ses points de contact avec le livre d’Ézéchicl; il est possible que la rédaction finale de ce code ait eu lieu au temps d’Ézéchicl ou peu après. * Op. cil.9 p. 18. Au sujet des ordonnances relatives aux dîmes, môme adaptation progressive : « Aux dimes des végétaux qui seules au commencement étaient exi­ gées (la dîme de ton blé, de ton vin nouveau ct do ton huile, Dent., xiv, 23) fut finalement ajoutée, à une époque tardive, probablement aux temps qui suivirent l’exil, la dime des animaux. Lev., xxvn, 32, » p. 10. « L’ordre d’immoler les animaux même non destinés aux sacri lices, à l’entrée de la te lle de réunion, Lev., xvn, 1-6, ne pouvait naturellement être exécuté que par un peuple peu nombreux, une communauté groupée autour du sanctuaire, comme ce fut le cas ou durant le séjour au désert ou après l’exil, · p. 41. La modification du précepte mosaïque touchant les bêles mortes ou déchirées, laquelle impose, même à l’étranger qui aurait mangé de leur chair, l’obligation de se purifier, Lev., xvn, 15-16, est vraisemblablement de la même époque postexilicnne, p. 42. Ce qui prouve d’ailleurs que la législa­ tion cultuelle reçut encore des développements au temps d’Esdras. c’est cc qui est dit dans II Esd., x, 31-40, p 42. Pour conclure, l’auteur remarque que si bien des éléments de la Loi ne sont mosaïques que d’une manière médiate et indirecte, Us sont néan­ moins l’application à de nouvelles circonstances de principes promulgués par Moïse ct ainsi ce développe­ ment législatif demeure toujours organique, p 82 Dans son précis d’introduction â 1*Ancien Testament, Nlkel a reproduit le texte dc sa brochure sur la ques­ tion du Pentateuque : Grundriss der Emleitung in das Aile Testament, Munster, 1921. La part d’éléments étrangers à Moïse ou même à son époque, soit à cause de l’origine récente des ins­ titutions qu’ils décrivent, soit à cause de leur rédac­ tion seulement, pourra, on le volt, être plus ou moins grande, selon les différents auteurs, qui tous, néan­ moins, entendent bien maintenir le cadre de l’authen­ ticité mosaïque. Pour cela, ils s’appuient, non seule­ ment, sur les témoignages bibliques ct traditionnels concernant le rôle législatif et littéraire de .Moïse, mais encore, répondant aux principaux arguments des critiques contre l’origine mosaïque des institutions cultuelles d’Israël, ils s'efforcent d’en établir l’anti­ quité, jugeant qu’en certains cas surtout il importe plus dc prouver que Moïse est vraiment l’auteur des lois contenues dans le Pentateuque que de soutenir qu’il est le rédacteur du livre. Cf. Engclkemper, Heiligtum und Op/erstMlen in den Gesetzen des Pen­ tateuch. Paderborn, 1908. Laissant donc de côté les arguments qui établissent directement l’authenti­ cité du Lévitique, longuement développés dans les manuels d’introduction ct les commentaires et on partie déjà exposés dans ce dictionnaire aux articles Exode et Genèse de E. Mangcnot, t. v, col. 1749-1755, t. vî, col. 1195-1199, nous essaierons d’établir l’ori­ gine mosaïque ou tout au moins la haute antiquité des principales législations du Lévitique. N’est-cc pas d’ailleurs sur leur origine relativement très ré­ cente que les critiques prétendent s’appuyer pour dénier à Moïse toute part dans la composition du Lévitiquc? C’est pourquoi, après avoir montré d’une manière générale l’existence d’éléments très anciens 475 LÉVITIQUE (LIVRE DU). ORIGINE DES PRESCRIPTIONS ET INSTITUTIONS 476 dan« le Léviliquc. nous revendiquerons pour quelquesunes de ses plus importantes institutions, dont l’âge est particulièrement objet de discussion, une ori­ gine mosaïque. IV. ORIGINE DES PRINCIPALES PRESCRIPTIONS ET institutions du Lêvitique. — 1° Considérations général·'!. — Que la législation mosaïque, même lévitlque, plonge ses racines dans un passé très lointain, c’est ce que prouvent : 1. La présence dans le Lévitlque de lois et coutumes, propres à Israël, anté­ rieures à Moise. 2. La comparaison avec les législa­ tions de peuples anciens. 3. L'étude des rapports entre la Loi de Sainteté et le livre d'Ézcchiel. L Présence dans le Lévihque de lois antérieures à Moïse. — Dès avant l'époque de Moïse, les Hébreux cantonnés dans la terre de Gcsscn, n’étalent certes pas sans lois ni coutumes intéressant la vie sociale et religieuse; que le législateur d’Israël ait conservé bon nombre de prescriptions législatives qui consti­ tuaient ce code primitif de son peuple, rien là que de très vraisemblable Quel intérêt, en cilet, aurait eu Moïse à ignorer ou à bouleverser cette législation, si rudimentaire qu’on la suppose? Ne courait-il pas le risque de ruiner son autorité et de rebuter son peuple en changeant sans motif scs coutumes bonnes ou IndifTérentes contre des observances inouïes, sans racine dans le passé, lourdes et intolérables par leur nouveauté même? Prat, La Loi de Moïse, ses origines, dans les Études, t. lxxvi, 1898, p. 91-95. Pour d’autres raisons, il apparaît également que tout n’est pas innovation dans la Loi de Moïse; c’est ainsi que le P. de Hummclauer se refuse d’admettre que le Dieu très bon et très grand soit descendu du ciel pour apprendre à Moïse qu'il fallait percer l’oreille de l’esclave qui refuse su liberté après six ans, pour défendre au maître du champ ou de la vigne de ra­ masser ce qui pourrait rester à glaner après la moisson ou la vendange, ou encore pour interdire l'ensemcncemcnt d’un champ avec deux espèces de semences et le port d’un vêtement tissu de deux espèces de fils. Même pour des rites religieux, s’il s’agit de me­ nus détails, en attribuer à Dieu la première institu­ tion est étroit et peu digne de lui. Exodus et Leviticus, Paris, 1897, p. 20. < Voudrait-on, dit de son côté le P. Lagrange, si Moïse n’a pas écrit la Thora, que tout cela soit postérieur à Moïse? Mieux vaudrait cent fols dire que tout cela lui est antérieur de mille ans ou de deux mille ans. Mais tous ces usages en partie communs à tous les sémites nomades ou deminomades, Moïse les a connus et agréés de la part de Dieu. » Iteuue biblique, Γ'<»1, p. 615. 2. Comparaison de la législation du Lêvitique avec celte des peuples anciens. — C'est cc (pie vient con­ firmer la comparaison de la législation mosaïque, du Lêvitique en particulier, avec les législations et les institutions des Égyptiens, des Babyloniens, des Madianitcs, des Philistins, des Cananéens, par les ressemblances et les analogies qu’elles présentent entre elles. Que des emprunts à des religions étran­ gères, si leur existence est bien démontrée, ne répu­ gnent pas au caractère de la loi du Sinaï, c’est cc qu'ont reconnu depuis longtemps les Pères de l’Église, saint Jean Chrysostome en particulier, remarquant, dans sa sixième homélie sur saint Matthieu, qu’il n’était nullement indigne de Dieu d'appeler les mages au moyen d’une étoile, car autrement cc serait con­ damner du même coup toutes les cérémonies des Juifs, sacrifices, purifications, néoménies, arche et temple même : « Tout cela, ajoutait-il, doit son ori­ gine à la grossièreté des Gentils. Dieu, en cfTct, pour allécher ceux qu’il voulait amener à lui, a consenti à être honoré par le culte rendu jadis aux idoles, sc contentant de le perfectionner un peu afin d’élever insensiblement les hommes à des notions plus su­ blimes. » P. G., t. lvii, col 66. Même pensée chez saint Jérôme, qui note la condescendance dont Dieu usa envers les Juifs, tolérant bien des choses pour les arrachcr au culte des faux dieux et leur ôter tout prétexte d’idolâtrie. In Galatas, iv, 8, P. L., t. xxvi, col. 375-376. D’après Eusèbc de Césaréc, cc serait aux coutumes des Égyptiens que Moïse, pour ne pas heur­ ter des habitudes contractées durant la servitude aux bords du Nil. mirait souvent conformé sa propre loi. Demonstr. evangel., 1. L, c. vi, P. G., t. xxn, col. 5556. Dans le même sens Théodoret remarque que l’im­ position aux fils d’Israël d’un code trop contraire à ces mêmes habitudes prises en Égypte aurait été un danger permanent d'infidélité. Griccarum affectionum curatio, serrno νπ, P. G., t. lxxxiii, col. 997. Tostat enfin résume l’antique tradition, dans son commentaire du livre des Bois, lorsqu’il dit que beaucoup de céré­ monies sont communes aux Juifs et aux païens, (t qu'elles ne furent même accordées à ceux-là que parce qu’elles étalent déjà reçues parmi les Gentils. Les Juifs s'y étaient habitués; Dieu les toléra après en avoir efTacé tout cc qui sentait la superstition. In 1 Peg., vin. Maimonide et d'autres illustres docteurs de la Synagogue n'en jugeaient pas différemment. Cf. J. Spencer, De legibus Hebrœorum ritualibus earumque rationibus, I. Ill, diss. i, De ritibus e gentium moribus in legem transactis, édit. PfafT, Tubingue, 1732; Prat, La Loi de Moïse, ses origines, dans Études, t. lxxvi, 1898, p. 97. Qu’en cst-il en fait de ces importations d'origine étrangère dans la législation d'Israël? Que les Pères dont nous avons relevé le témoignage aient exagéré l’influence égyptienne, c’est certain. SI, au point de vue doctrinal, aucun rapport de dépendance ne saurait être établi entre l’une et l'autre religion, il n’en va pas de même toutefois pour le culte; cer­ tains objets en usage dans le culte d'Israël pourraient bien en cfïct être reproduits d'objets semblables du culte égyptien; on cite ordinairement le pectoral du grand prêtre, l'arche du vrai Dieu avec les deux chérubins, nombre d'instruments de musique, etc. Cf. Malion, art. Égypte, dans le Dictionnaire apologétique, t. i, coi. 1317. Bien d'étonnant que le souvenir des splendeurs des temples de Thèbes et de Memphis, de la richesse et de la somptuosité en particulier des ornements de leurs prêtres n’ait contribué par quel­ ques emprunts à l’éclat et à la dignité du culte du vrai Dieu. Le fait même constitue une garantie de l’antiquité de tels éléments rencontrés dans le culte d’Israel. Cf. Lev., vin, 6-9. Anccssi, L1 Égypte et Moïse. Les vêtements du grand prêtre et des lévites, le sacrifice des colombes d'après les peintures et les monuments égyptiens contemporains, Paris, 1875; Vi­ goureux, La Bible et les découvertes modernes, 6· édit., Paris, 1896, t. i et n. On a relevé également quelques termes techniques du Code Sacerdotal, qui provien­ draient des vocables égyptiens. Fr. Homme), Die altisraelitischcn Ueberlic/erungen in inschri/tl. Be· leuchtung, Munich, 1897, p. 292. Mais de telles simi­ litudes de termes techniques peuvent s'expliquer par l'affinité des langues. Nike), Das Aile Testament im Lichte der orienlalischen Eorschung, n, Moscs und sein Werk, dans Biblischc Zeit/ragen, Munster, 1909, p. 7, 29. Si l’influence égyptienne sc réduit en définitive à peu de chose, quelques formes particulières de culte et l’idée d'un certain nombre d’objets liturgiques, 11 n'en serait pas de même de l’influence sémitique en général et babylonienne en particulier. La publica­ tion de textes religieux assyriens et babyloniens, celle tout spécialement du code de Hammourabi a permis de constater leurs nombreux points de contact 477 LÊVITIQUE (LIVRE DU). ORIGINE DES PRESCRIPTIONS]ET INSTITUTIONS 078 avec In Bible; quelques-uns intéressent le livre du Lêvitique. Codification avec additions et modifica­ tions des lois et coutumes qui existaient en Babylonie vers 2050 avant J.-C., le code de Hammourabi pré­ sente de nombreuses analogies avec le code mosaïque; si elles se rencontrent surtout dans cc qu’on appelle le Code de ΓAlliance, Exod.» xx, 23; xxni, 33, il s’en trouve également dans la Loi de Sainteté, Lev., χνπ-xxvj. Qu’il suffise de mentionner les cas d'unions illicites et d’interdictions de mariage pour cause de parenté:· § 157. Si un homme a dormi, après la mort de son père, dans le sein de sa mère, on les brû­ lera tous les deux. § 158. Si c’est avec la femme de son père qui l’a seulement élevé, mais ne serait pas sa mère, il sera seulement chassé de la maison pa­ ternelle. § 151. Si un homme a eu commerce avec sa fille, on le chassera de la cité. § 155. Si un homme a choisi une fiancée pour son fils, et si celui-ci l’a connue, si le père lui-même ensuite est surpris ù coucher dans son sein, on liera cet homme et on le jettera à l’eau. § 156. Dans le cas où le mariage n’aurait pas encore été consommé, il paiera à la fiancée une demi-mine d’argent, lui rendra intégralement tout cc qu’elle a apporté de chez son père et elle épousera qui elle voudra. » V. Schcil, Loi de Hammourabi, Paris, 1901, p. 30, Cf. Lev., xvni, 7, 8, 15; xx, 11-12. Les préceptes relatifs à l’esclavage et à la peine du talion ne sont pas non plus sans analogie. Ainsi la législation sur l’esclavage, beaucoup plus dure en général dans le code babylonien, s'adoucit pourtant dans un cas également prévu par le législateur hébreu: « § 117. Si un homme a contracté une dette, et s’il a donné comme esclaves pour de l’argent femme, fils ou fille, ils serviront durant trois ans dans la maison de leur acheteur et maître; la quatrième, ils seront remis en liberté. » Cf. Lev., xxv, 39-10. La peine du talion, plus dure aussi à Babylone, s’identifie dans les deux législations pour les cas suivants :< §196. Si un homme a crevé l’œil d’un homme libre, on lui crèvera un œil. § 197. S’il a brisé un membre d’un homme libre, on lui brisera un membre. § 200. S’il a fait tomber les dents d’un homme de même condition, on fera tomber les siennes. » Cf. Lev., xxiv, 20 : · fracture pour fracture, œil pour œil, dent pour dent, on lui fera la même blessure qu’il a faite Λ son prochain. > Ces rap­ prochements et d’autres (cf. Condamin, art. Babylone et la Bible, dans d’Alès, Diet, apolog. de la foi catholique, t. i, col. 360-367), ont naturellement soulevé la ques­ tion toujours très controversée de la dépendance de la loi mosaïque. Il semble toutefois que la commune origine sémitique des Babyloniens et des Israélites suffise à expliquer le parallélisme de certains textes législatifs. « Dans le code de Hammourabi, dit le P. Lagrange, et dans le Code de l’Alliance, cc sont les mêmes principes, et lorsque l’application tombe sur les mêmes objets, la rencontre est presque littérale, sans qu’il soit nécessaire de supposer un emprunt littéraire. > Le code de Hammourabi dans Bévue biblique, 1903, p. 51. Quoi qu’il en soit, il résulte de la décou­ verte du code babylonien que le code mosaïque peut revendiquer, non seulement pour un ensemble de lois comme le Livre de l’Alliance, mais encore pour d’autres de ses éléments, ceux du Lêvitique lui-même, une origine qui remonte au temps de Moïse ou à une époque voisine. La publication de textes religieux assyriens et baby­ loniens dont un bon nombre provenaient de la biblio­ thèque d’Assurbanlpal (668-626), mais reproduisaient des documents des siècles antérieurs, a permis d’y constater l’existence d’institutions analogues à celles du Lêvitique. E. Schrader, Die Kcilinschri/ten und das Aile Testament, 3· édit, par Zimmern et H. Winckler, Berlin, 1902; F. Martin, Textes religieux assyrien/ et babyloniens, Paris, 1900 et 1903; P. Dhorrne, Choixde textes religieux assyro-babyloniens, Paris, 1907. Quelques exemples seulement : les qua­ lités requises de celui qui doit accomplir les fonctions du prêtre-devin Zi Babylone, à savoir, une origine sacer­ dotale et légitime, une taille et des proportions nor­ males, l'exemption de défauts aux yeux, aux doigts, aux dents, ne rappellent-elles pas les prescriptions du Lêvitique, xxi, 17-23? P. Dhorrne, op. ctt., p. 143 et 145; cf. P. Haupt, dans Journal of biblical lite­ rature, 1900, ρ. 57-64, un article sur les éléments babyloniens dans le rituel lêvitique. Dans la tablette cultuelle de Sippar sont mentionnées les victimes du sacrifice : de grands taureaux vigoureux, des mou­ tons gras, beaux et forts, les parties offertes à la divi­ nité et celles qui sont réservées aux prêtres. Cf. Dhorrne, op. cil., p. 382-397. « Non seulement, la nature des offrandes est souvent la même de part et d’autre, mais parfois aussi le nombre des victimes et des choses offertes. C'est frappant surtout dans le rite des douze pains de proposition; les textes babylo­ niens nous présentent un usage analogue aux pres­ criptions du Lêvitique (xxiv, 5-9) : douze pains ou gâteaux étaient offerts à Istar... > Condamin, art. Babylone et la Bible, dans d’Alès, Diet. Apolog., t. i, col. 381. Cf. Jeremias, Das Aile Testament im Lichle des Alien Orients, Leipzig, 1906, p. 427-432; 453-455. Plus encore que dans le domaine de la législation civile, la prudence s’impose au sujet de la détermina­ tion d’une influence babylonienne dans le domaine religieux; mais qu’il y ait emprunt ou commune ori­ gine sémitique, peu importe; ici encore, ce qui est à retenir, c’est la haute antiquité de ces rites en Israël; car cc n’est certes pas sous les rois impies Achaz et Manassé qu’ils auraient pu prendre place dans le culte, étant donnée l’opposition vigoureuse des pro­ phètes aux pratiques superstitieuses des Assyriens et des Chaldécns qui tendaient alors en effet à s'intro­ duire en Israël bien moins encore serait-ce durant l’exil ou après. L’hypothèse d’emprunt de diverses institutions aux Madianites. dont le prêtre Jéthro était le beaupère de Moïse, cl aux /\rabcs de la péninsule sinaïtique souligne encore le caractère d’antiquité d’autres parties de la législation lêvitique; de ce nombrp se­ raient les ordonnances relatives â l’impureté contractée soit par celui qui fréquente une femme au temps de son flux, Lev., xv, 19-14, soit par celui qui touche un mort. Lev., xxi, 11. D. IL Müller, Die Arabischen Altentûmer, Vienne, 1899, n. 6, 7. On remarquera tou­ tefois que les inscriptions minêenncs relatant ces usages ne sont pas datées avec certitude; d’après D. IL Müller la durée du royaume des Minéens irait de 700 à 200 av. J.-C. On a cru enfin trouver dans le Lêvitique, trace d'influences cananéennes, surtout dans le rituel des sacrifices qui serait d’origine cananéenne. R. Dussaud, Les origines cananéennes du sacrifice Israélite, Paris, 1921, p. 68. D’une communauté de rite remontant sans doute au plus vieux fonds des reli­ gions sémitiques, on pourra retenir un argument en faveur de l’antiquité des institutions juives, même lévitiques, concernant les sacrifices, sans prétendre toutefois, à l’assimilation de religions dont l’esprit et les croyances demeurent bien différents. 3. La Loi de Sainteté et le livre d’Ézéchiel. — La Loi de Sainteté, si elle est tenue pour un des éléments les plus anciens du Code Sacerdotal ne saurait revendiquer, aux yeux de la plupart des critiques, une origine anté­ rieure â l’exil; les rapports indéniables existant entre les c. xvii-xxvî du Lêvitique et le livre d’Êzéchicl, surtout les c. xl-xlvih, ne reçoivent d’explication vraiment satisfaisante, que si l’on considère le pro- 479 LÉVITIQUE (LIVRE DU). ORIGINE DES PRESCRIPTIONS ET INSTITUTIONS 480 gramme de restauration religieuse, dressé par le pro­ phète exilé, comme la transition nécessaire entre les deux recueils législatifs du Deutéronome et du Code Sacerdotal. Le statut du sacerdoce lévltiquc serait a cc point de vue très significatif. Tandis que le Deu­ téronome ne distingue jamais entre prêtres et lévites, les termes étant pour lui synonymes, ci. Deut., xvn, 12 ct 9; χνιπ, 1 et 3, ct les fonctions identiques, DcuL, xix, 17 et 9; xvn, 18 ct xxxi, 24-27, Ézéchicl distingue expressément ct avec insistance les deux classes, justifiant cette distinction par l’histoire : les lévites sont des prêtres sans doute, mais déchus de leur dignité ct privés de leurs fonctions cn puni­ tion de leur Idolâtrie dans les hauts-lieux, Ez., xuv, 9-11; désormais, ils ne rempliront plus qu'un service inférieur, celui de serviteurs des prêtres et de portiers du temple nouveau; seuls, les prêtres et les lévites, Ills de Sadoc, qui sont demeures fidèles et n’ont pas eu de part dans la prévarication d’Israël, offriront les sacrifices, revêtiront les ornements sacrés, seront véritables prêtres cn un mot. Dans la loi lévilique enfin, la distinction entre prêtres ct lévites est â la base de tous les règlements hiérarchi­ ques ct remonte à la législation du SinaT : seuls les descendants d’Aaron sont prêtres, les autres membres dc la tribu de Lévi sont de simples lévites; au sommet de la hiérarchie sainte le grand prêtre, Ills aîné d’Aaron. Ainsi donc, pour cc qui est du sacer­ doce. le prophète de l’exil apparaît tenir réellement le milieu entre le Deutéronome ct le Code Sacerdotal ct avoir préparé le passage de l’un à l’autre. La com­ paraison des ordonnances relatives aux fêtes, aux différentes espèces de sacrifices aboutit à la même conclusion: La Loi dc Sainteté ne saurait être anté­ rieure A l’exil. Que cette conclusion ne puisse s’imposer cn toute rigueur, c’est ce qui ressort, indépendamment des considérations générales sur l'antiquité dc certaines prescriptions du Lévitlque ct de la Loi de Sainteté particulièrement, des remarques suivantes. a) S’il y a des ressemblances nombreuses et indé­ niables, entre Ézéchlel ct la Loi de Sainteté, il y a éga­ lement, non moins nombreuses et non moins évidentes, des dissemblances surtout dans la législation des fêtes ct des sacrifices; ct de cc fait se trouve sensiblement atténuée la valeur d’une argumentation qui ne lient compte que des seules ressemblances. Ilôpfl, art. Pentateuque et Hexatcuque, dans Did. apolog., t. ni, col. 1901. b) D’autre part le plan de restauration religieuse d’Ézéchlel est-il bien un plan réel, ou bien ne proposet-il pas plutôt une restauration idéale ct irréalisable? Quelle valeur historique donner dès lors à scs rensei­ gnements sur la distinction des prêtres ct des lévites? Mingenot, Authenticité mosaïque du Pentateuque, l’iris, 1907, p. 261. e) Il faut aussi ne pas oublier la différence des points de vue qu’adoptent les législations deutéronomique ct lévltiquc sous peine d'aboutir à des conclusions inexactes. Tandis que la première envisage surtout 1rs manifestations privées ct familiales dc la piété, expression des sentiments religieux de chaque indi­ vidu ou dc chaque famille, venant dans le temple accomplir les divers actes de la religion cl réclamer le ministère des prêtres, la seconde, sans méconnaître les manifestations privées du culte. Lev., xxin, 38. se préoccupe surtout du culte officiel que » le clergé, a charge de rendre à Dieu au nom du peuple tout entier, des absents aussi bien que dc ceux qui sont présents. Le clergé apparaît perpétuellement dans le Code Sacer­ dotal en fonction de représentant du peuple auprès de Jahvé, et c’est pourquoi un service est organisé Indépendamment dc ce que chaque fidèle ou chaque famille peuvent faire d'eux-mêmes. » Touzard, L'âme fuiue au temps des Perses, dans la Hevuc biblique, 1919, p. 79. d) Non seulement les différences sont nombreuses entre les deux livres, mais clics demeurent inexpli­ cables si les lois lévitiques dépendent d’Ézéchlel. De ces différences il s'en trouve quelques-unes dans les conditions dc sainteté requises des prêtres, par exemple au sujet des qualités exigées de l’épouse des prêtres et dc celle du grand prêtre, Ez., xuv; Lev., xxi, 13-15; dc plus importantes existent dans les or­ donnances concernant leurs revenus : ici, ils ne doivent avoir aucune part d'héritage |en Israel, Ez., xuv, 28; Jahvé lui-même sera leur partage, Ez., XLvni, 9-12; leur subsistance toutefois sera assurée par les propres revenus de Jahvé qui leur seront réservés : oblations, victimes offertes pour le délit ou le péché, cc qui a été voué par anathème, prémices des premiers fruits de toutes sortes... Ez., xijv, 29-30; là, au con­ traire sont déterminés avec grande précision les tributs à prélever pour celui qui offre le sacrifice; c’est à lui que reviennent directement les dîmes et non plus au prince qui devait au nom du peuple pour­ voir aux liturgies sacerdotales, Lev , vi, 8; vu, 38. Différences également dans le calendrier des fêtes; rien dans le livre du prophète sur la fête des Trompettes, ni sur celle de la Pentecôte, aucune allusion à la grande fête de l’Expiation; inversement aucune donnée dans la Loi de Sainteté touchant la néoménie... O. Boyd, Ezechiel and the modem dating of the Penta­ teuch, Princeton, 1908. Ces différentes remarques permettent donc d’affir­ mer que non seulement le prophète de l’exil n’est pas le rédacteur de la Loi de Sainteté, mais encore que celle-ci n’est pas dans la dépendance du programme de restauration religieuse proposé par Ezéchlel et n'est pas nécessairement dc date plus récente. Les affinités indéniables entre les deux écrits pourraient trouver leur explication dans l’hypothèse d'un rema­ niement rédactionnel ou mieux d'une codification du Lévitiquc sous l’inffucncc dc l'œuvre d’Ézéchlel. 2° Antiquité du sacerdoce lévitiquc, du rituel des sacrifices, de la fête de l9 Expiation — Aux considé­ rations générales qui précèdent ct qui toutes suggèrent l'antiquité dc maints éléments de la législation lévi­ tiquc, il y a lieu d’ajouter quelques remarques sur l'origine des principales Institutions mentionnées au troisième livre du Pcntatcuquc. Le principal argu­ ment dc la critique, sc refusant à faire remonter à Moïse ou même à une époque antérieure à l’cxll, l’ori­ gine dc ces Institutions, est emprunté au fait que les livres historiques ct prophétiques, dans la description qu’ils font des pratiques cultuelles ou dans les simples allusions qui s'y rencontrent, Ignorent ou contredisent la législation précise ct détaillée du Lévitiquc; or une loi dont l’inffucncc n’est marquée par aucune trace dans la vie religieuse d’un peuple qu’elle a pour mis­ sion dc réglementer est inexistante; n’cst-cc pas le cas dc maintes prescriptions du Lévilique durant les siècles qui vont dc Moïse à la captivité ? Conclusion un peu hôtlvc ct qui suppose une assimilation trop complète entre la société antique primitive du peuple hébreu, où la coutume est souvent plus forte que la loi, ct nos sociétés modernes dont l’organisation sc modèle plus rapidement ct plus complètement sur les prescriptions légales ou du moins, cn porte quelque empreinte. Que si d’autre part, l'absence de blâme pour des pratlquesopposécs aux ordonnances mosaïques apparaît bien singulière dc la part des historiens sa­ crés dans l'hypothèse dc l'existence dc cette législa­ tion mosaïque, qu’il suffise d'observer que ces histo­ riens sont de milieu prophétique, n'ayant sans doute pas la même façon d'envisager les choses que des au- /|SI I.ÉVITIQLE LIVRE DU). ORIGINE DES PRESCRIPTIONSET INSTITUTIONS 082 leurs dc milieu sacerdotal. « Cc n'était point sous l’angle de la loi que se présentait â eux le sujet dc leurs récits; s’ils jugeaient les faits ct les hommes, cc n’était pas elle qui leur fournissait une mesure d'appréciation ; mais ils voyaient ct Jugeaient tout sous l’inspiration de l’esprit prophétique, cjui était la lumière dc leur pensée ct l’inspiration de leur conscience. S’ils nous dépeignent la religion populaire sans stigmatiser ses violations de la loi sacerdotale, s’ils prati juent devant nous leur religion sans respecter toujours celle-ci, nous ne sommes nullement obligés dc conclure que celle-ci n’existait pas; nous pourrons tout aussi bien dire, ou qu’ils l’ignoraient comme tant d’autres fidèles Jahvéistcs étrangers ù l’activité littéraire du haut sa­ cerdoce, ou qu’ils no lui reconnaissaient pas encore cc caractère d’obligation impérieuse qu'elle ne réussit cn fait à sc donner qu’assez tard. » L. Desnoyers, Histoire du peuple hébreu des Juges à la Captioité, t. i, La période des Juges, Paris, 1922, p. 323. 1. Le sacerdoce lévilique. — A l’origine, s’il faut cn croire maints historiens dc la religion d’Israël, non seulement il n’y aurait pas eu de distinction entre différentes catégories de ministres du culte, mais bien plus on ne trouverait même pas trace de l’idée d’une distinction entre prêtres ct laïques. Chacun immo­ lait à sa guise les victimes du sacrifice; les exemples nc manquent pas de sacrifices offerts par des rois cn particulier, ainsi Saûl ù Galgala, I Kcg., xin, 9-12; xv, 15, David devant l’arche et à Orna, II Kcg., Vf, 13. 17, 18; xxiv, 25, Salomon à Gaboon et à Jérusa­ lem, 111 Kcg., ni, 3, 4, 15; vm, 5, 62, 61; ix, 25, ces deux derniers d’ailleurs bénissant le peuple tout comme des prêtres. II Kcg., vi, 18, 20; III Reg., vm, 11. 55. Prétendre que ces personnages n’auraient pas eux-mêmes sacrifié mais simplement ordonné les sa­ crifices n’apparalt pas une réponse satisfaisante, car les textes n’autorisent guère pareille interprétation; le rédacteur des Paralipomèncs le sentait bien qui dans les textes parallèles a remplacé David par les lévites, II Par., xv, 26. Dc ces exemples et d’autres semblables faut-il conclure à la non-existence d’un sacerdoce institué par Moïse ? Nullement; mais il faut reconnaître que le sacerdoce nouvellement ins­ titué ne se substitua pas du jour au lendemain à la coutume antérieure cn vertu dc la quelle certaines fonctions religieuses et particulièrement l’offrande du sacrifice étaient surtout exercées par les chefs dc famille. Ce sacerdoce familial ou patriarcal fut sans doute peu actif durant le séjour au désert. Moïse y veillant ù l’observation du nouveau statut religieux, mais avec la période des Juges la dispersion des tribus et par suite une certaine décentralisation religieuse permirent ù l’antique coutume de se ranimer et c’est ainsi qu’on voit Gédéon, Jephté, Manui... offrir des sacrifices. La législation lévitiquc n’avait-elle pas d’ailleurs fait leur place aux chefs de l’assemblée, dans la célébration du culte nouveau, en leur prescrivant d’imposer les mains sur la tète du taureau offert en sacrifice pour le péché ? Lev., iv, 15. Le Deutéronome, xxi, 3-1. offre un exemple analogue. L’établissement de la royauté n’apporta pas grandes modifications â cc sujet, ct les rois eux-mêmes, les chefs dc toute rassemblée d’Israël, remplirent cer­ taines fonctions religieuses, que, dans la suite, les membres du sacerdoce lévitiquc furent seuls à exercer. Les titres de prêtre ct dc roi n’étaient-ils pas du reste très souvent réunis dans l’antiquité sur la même per­ sonne ? Cf. l’épisode dc Melchisédech, Gcn., xiv, 1820. Cette sorte de sacerdoce royal ne disparut pas avec les premiers temps de la monarchie; au vin· siècle encore, en Juda, Achaz monte à l’autel pour y brûler son holocauste ct son oblation, répandre scs libations ct verser le sang de scs sacrifices paclfl |ue$, l>ICT. DE TIIÉOL. CATIIOL. IV Reg., xvi, 12-13, sans souci des revendications adressées par les prêtres â un de ses prédécesseurs, Ozias, usurpant également les fonctions saintes ct encourant de cc fait un terrible châtiment, II Par., xxvi, 16-21. Si les droits du sacerdoce légal finirent par s’imposer, cc ne fut pas sans difficulté et après une longue période dc luttes ct dc revendica­ tions qui amena la disparition de ces usurpations royales « à mesure que le sacerdoce obtenait, par habileté ou par énergie, la reconnaissance des préro­ gatives qu’il tenait ou qui découlaient des droits fixés dès son institution. Cette délimitation progressive des droits religieux respectifs dc la royauté ct du sacer­ doce s’est toujours effectuée ainsi dans les temps anciens comme dans les temps modernes. Pourquoi s'étonnerait-on qu'elle ait suivi, cn Israel. la voie commune dc l’histoire ? Cc n’est pas d’institutions singuliè es, mais c’est de sa connaissance du vrai Dieu que le peuple élu tira toute sa grandeur. » L. Des­ noyers, La religion sous les trois premiers rois acerdotal, à leur sujet, n'étant que la codification ultérieure et finale d’usages religieux, ignorés dans les temps an­ ciens ? Gautier, Introduction ά Γ Ancien Testament, Lausanne, 1914, t i p. 104. L'idée fondamentale du sacrifice pour le péché ou pour le délit qui est l’idée d’expiation, les termes techniques eux-mvmes qui désignent l’un ou l'autre dc ccs sacrifices ne sont pas inconnus dans l’Israël des rois. Ainsi dans le récit des travaux entrepris pour la réparation du Temple sous le règne de Joas, il est dit que l’argent des sacrifices pour le d lit et des sacrifices pour le péché, ’d âm et lat'at n’était point apporté dans la maison dc Jahvé, mais était pour le prêtre, IV Beg., xn, 16, cc qui veut dire que les coupables au lieu d’amener eux-mêmes les victimes en remettaient le prix entre les mains du prêtre qui assurait l'offrande. Il ne s'agit point là, en cflet. d’une simple amende pécuniaire transformée dans la suite en sacrifice spécial (Wellhausen, Proleyomcna zur Geschichte Israels, 6· édit., Berlin, 1905, p. 72, 73): on ne voit pas à quel titre les prêtres pour­ raient prétendre à cette amende, n'ayant subi aucun dommage. · Cc texte ne prouve pas seulement l’exis­ tence, au temps de Joas, des deux sacrifices lévltiques; il met sous nos yeux une institution florissante, en vogue parmi le peuple et respectée du pouvoir. Malgré d’urgentes nécessités, l’autorité royale défend dc faire servir l’argent des sacrifices expiatoires à d’autres fins même aussi pieuses que la reconstruction du temple : tant l’expiation est un devoir sacré! » A. Médcbielle, L'expiation dans Γ Ancien cl le Nouveau Testament, Home, 1924, t. i, p. 62. C’est la même conclusion qui se dégage du reproche adressé par le prophète Osée aux prêtres (pii sc repaissent du péché du peuple, Os., iv, 8; sans doute il ne s’agit pas des profits que les prêtres auraient tiré des sacrifices pour le péché, bien que le terme employé soit celui-là même qui désigne le sacrifice ou la victime pour le péché: ha'tii t, · mais la manière dont le prophète s’exprime renferme une allusion à la loi qui attribuait aux prêtres les viandes dc la victime pour le péché dans le cas où celle-ci ne devait pas être entièrement consumée Lev., vi, 25 sq.; Ez., xuv, 29. Le prophète veut donner à entendre, en rappelant par son langage figuré la prérogative sacer­ dotale relative à la consommation des viandes sacrées, combien est odieuse la prévarication qu’il dénonce .. Qu'à l’époque d'Oséc le sacrifice pour le péché fût inconnu (Wellhausen et d’autres), c’est une assertion gratuite et inexacte. > A. van Hoonackcr, op. cil., p. 46. La façon enfin dont Ézéchiel prescrit, tantôt dc 486 brûler les restes de la victime pour le péché en dehors du sanctuaire, Ez., xun, 21, tantôt de réserver aux prêtres la consommation des viandes des sacri­ fices pour le péché cl pour Je délit, !·?/., xuv, 29. suppose connues les prescriptions lévitique* a ce sujet. De Miclu'e, vr, 7, où quelques-uns voient une allusion au sacrifier pour Je péché de l'âme, non plus que du Ps. xrxix, 7. on ne saurait tirer argument. Que ccs sacrifices vxpiatenres soient très anciens en Israel, c’est ce qui semble bien résulter de l'existence dc sacrifices analogues chez les anciens peuples dc Canaan· Philistins et Phéniciens. L*n épisode dc l'histoire dc l’arche au temps dc Samuel peut paraître significatif à cc sujet, I Beg.. v, vi. Les Philistins pour détourner la colère de Jahvé qui les frappait durement depuis qu'ils s'étaient emparés dc son arche sainte, la renvoyèrent en son lieu, accompagnée d’un tribut scion la recommandation que leur en avaient faite leurs prêtres et leurs devins. Or le mot hébreu, em­ ployé pour désigner ce tribut.est le même que celui du Lévitique» désignant le sacrifice pour le délit 1 Beg., vi, 3-4; est-ce à dire qu’il faille leur donner le même sens ? non. assurément, mais on a fait justement remarquer que · les trois éléments qui constituent 1* 'a.iâm cananéen : restitution, amende et sacrifice, sc retrouveront dans I’ \ilâm lévitique, en sorte que les institutions les plus caractéristiques du Code Sa­ cerdotal » plongent leurs racines dans les couches les plus profondes des traditions sémitiques et em­ pruntent les noms dc la langue populaire, s A. Médcbielle. op. cit , 20. La découverte d’inscriptions puniques, dc celle en particulier qui est connue sous le nom de « tarif de Marseille », trouvée en 1845, permet d'intéressants rapprochements entre sacrifices levitiques et sacri­ fices phéniciens. Cf. Corpus Inscriptionum semilicarum, l. i, n. 165, Lagrange, Études sur tes religions sémitiques. Pans, 1903, p. 395-401. Des trois sortes de sacrifices pour lesquelles le · tarif de Marseille * indique la rétribution en argent, due au prêtre, il en est une qui répond au sacrifice pro peccato ou pro de­ licto des Hébreux. · A vrai dire, rien n’indique qu’il soit expiatoire, mais il rentre du moins dans la même catégorie, quant à la disposition de la victime. » La­ grange, op. cit., p. 398. Des ressemblances entre sacri­ fices carthaginois et lévitiques on a conclu à leur commune et antique origine; « les uns et les autres, dit B. Dussaud. dérivent d’une source commune, ils sont empruntés au même fond qui ne peut être que le rituel cananéen, autrement dit phénicien Pour les Israélites, l’emprunt doit remonter au temps où, installés et acclimatés en l'erre sainte, ils adoptèrent la langue et l’écriture cananéennes avec le genre dc vie du pays. Le rituel dut être officiellement fixé à Jérusalem lors de la dédicacé du temple par Salomon. · Le sacrifice en Israél..., p. 89. Si l’hypothèse d’un emprunt ne s’im­ pose pas, car dc telles ressemblances s'expliquent suffisamment par l’application de principes généraux identiques, appartenant au fond commun des an­ ciennes traditions sémitiques, il n’en demeure pas moins que l’antiquité du rituel lévitique sc trouve confirmée par sa comparaison avec les rites phéni­ ciens. G’est encore une conclusion du même genre que suggère la decouverte d’ex-voto expiatoires chez les Sabécns et les Minécns : les vœux et les sacrifices dont il y est fait mention, pour effacer les impuretés, équivalant au sacrifice pour le péché. Sans doute ccs inscriptions ne remontent guère, pour les plus an donnes, au delà du itr ou du u· siècle avant J.-C., mais elles apparaissent comme des témoins de tradi­ tions religieuses dont la haute antiquité est générale­ ment admise. D. I L Müller, SUdarablsche AltcrthÛmcr, Vienne, 1899, p. 20 sq; Er. 1 lommel, Die attisraclitische 487 LÉVITIQUE (LIVRE DU). ORIGINE DES PRESCRIPTIONS ET INSTITUTIONS 488 Ueberlielerung, Munich, 1897, p. 322 ; A. Jaussen et K. Savignac, Inscription religieuse minéenne de Hercibeh, dan·» la Revue biblique, 1912, p. 80-85. • De plus en plus, â la lumière des découvertes récentes, l'expiation du péché par un acte pénal voulu de la divinité, et en particulier par le sacri Hcc, appa­ raît comme un legs de la plus haute antiquité, ct l’afllrination de l’école grafllenne, d’après laquelle Ia/m//d7 serait une invention hiérosolymituinc de basse époque, demeure non seulement dépourvue de fondement, mais contraire à toute vraisemblance. · Médebielle, o/>. cil, p. 68 ; cf. B. Dussaud, Le sacrifice en Israël, p 2. 3. Le Jour de Γ Expiation. — Le rite de ce jour, longuement décrit au Lévitique, c. xvi cl xxm, 26-32, ct au livre des Nombres. xxix,7-l 1. apparaît comme le plus important el le plus solennel du cérémonial lévi­ tique, .Actuellement encore dans la liturgie des Juifs h Jour de i'Expiation tient une place prépondérante; dans la Mlschna un traité lui est consacré, intitulé : Yômâ, < le jour » par excellence; le Talmud l'appelle le grand jour, le grand jeûne. Cf. Actes des Ap., xxvir, 9. Peut-il revendiquer l’origine mosaïque que luiattribue le récit du c. xvi du Lévitique ? Non, ré­ pondent la plupart des critiques, ct bien plus, de toutes les institutions du Code Sacerdotal, il serait l’une des plus récentes. Le manque d’unité que révèle l’étude littéraire de Lev., xvi. suggère dès l’abord l’idée que le rituel du Jour de (’Expiation a dû être soumis à des remanie­ ments; on y distingue ordinairement des éléments de trois sources distinctes : 1. les règles à suivre par le grand prêtre pour pénétrer dans le Saint des Saints, xvi, 2-1, 6, 12. 13. 23, 21, 3lt>; 2. une ordonnance pour le jour de ('Expiation, 29-3h ; 3. un rituel enfin pour ce même jour, 5. 7-11, 11-22, 26-28. Tandis que le premier de ces éléments remonterait à la plus ancienne partie du Code Sacerdotal, le deuxième ne serait pas antérieur à Néhémle (cf. II Esdr., viiî, 13) et le troi­ sième consisterait en additions tardives, correspon­ dant aux derniers développements du rituel du Jour de l’Expialion. Cf. Benzinger, Das Geselz ûber den grossen Versôhnungstag, dans Zeitsch. /Clr A. T. IV/ss,, 1899, p. 65 69; Steuernagcl, Einlcitung in dus A. T., p. 163. • Quiconque examine la loi du Lev., xvi, avec un re­ gard tant soit peu critique, disait récemment un auteur catholique, le P. Landersdorfcr O. S. B., ne peut en fait se soustraire ù l’impression que la vrai­ semblance d’une origine progressive par le traite­ ment de diverses sources ou par l’introduction d’ad­ ditions, etc., est beaucoup plus grande que celle d’une conception unique dont pourtant l’absolue possibilité ne doit jamais être niée. · Studien zum bibtischen Versôhnungitag, Munster, 1921, p. 81 (d’après Revue biblique, 1925. p. .395). On peut eneiTet admettre, selon la remarque du même auteur, que la forme extérieure de la liturgie de l’Ancicn Testament était aussi peu immuable que celle du Nouveau Testament cl qu’elle passa comme celle-ci par une sorte d’évolution en s'adaptant aux circons­ tances de chaque époque, l’inspiration des Écritures ne s'opposant pas à ce développement dans le temps. Ibid , p. 66. D’autres critiques, toutefois, pensent (pie ce morcellement du c. xvi ne s'impose pas, ni surtout les conclusions qu’on en tire relativement à l’origine des rites mêmes du Jour de l’Expialion ; car la descrip­ tion m p irticulier de Lev., xvi, 3^-28. offrirait · une unité parfaite. La répétition du t. 6 -au début du t. 11 ·» imposait pour exposer clairement la suite des opé­ rations; cette précaution était si necessaire qu'elle n'a pas toujours sulli (certains ont cru que le taureau était immolé dès le t 6 alors qu’il n’est que pré­ senté). Nous concluons donc que Lev., 3*>-28. décrit, a quelques détails près, que nous ne sommes pas en I état de déterminer, In cérémonie telle qu'elle a dû sc pratiquer très anciennement. » H. Dussaud. Le sa­ crifice en Israël, p. 8E Plus encore que le manque d’unité dans le récit du Lévitique, ce qui s'opposerait û l’origine mosaïque du rite solennel de l’Expialion serait le silence absolu de la Bible au sujet de sa célébration dans les temps préexiliens, et l’absence de toute mention de cette fête dans les codes anciens : Livre de l’Alliance, Deu­ téronome, Loi de Sainteté. É/.éehiel, dans son pro­ gramme de restauration future, prescrit bien un céré­ monial qui, dans son but général, est assez semblable ù celui du Jour de l’Expialion, xi.v, 18-29. mais dont la date ct le mode dilTêrvut. SI la fête de l’Expialion avait été une institution depuis longtemps en vigueur, le prophète, dont on connaît par ailleurs l'attache ment aux usages anciens, l'aurait-il ainsi dédaignée ou diminuée dans quelques-uns île ses rites les plus Im­ portants ? Son omission dans le rite détaillé des fêles qui marquent le renouvellement de l'alliance aux jours d’Esdras, en III, n’est elle pas bi significative, d’autant plus que le 21· jour du 7· mois est un jour solennel de jeûne, d’aveu des fautes, d’expiation en un mot ? Tout s’explique fort bien dans l’hypothèse d'une institution se développant après l’exil sous l'in­ fluence d’ÉzéchicI, des prophètes et des scribes, in­ vitant au jeûne et ù la confession publique des péchés et préparant ainsi un jour national de pénitence dont l’origine sc saurait être recherchée avant 11 L Sans qu’il soit nécessaire d’entrer dans le détail des explications proposées pour rendre compte du silence des historiens sacrés au sujet Puls il rentre chez lui el ne sort plus. Le lendemain le peuple vient cn foule pour savoir la cause de cette action. Le prophète ne répond rien et, nouveau Zacharie, il écrit que Dieu lui a lié la langue pour trois jours. Les trois jours écoulés, il se présente au peuple intrigué cl lui déclare (pic Dieu lui a com­ mande d'établir douze juges sur Israël. Le peuple sc soumet à un ordre venu si manifestement du ciel et Bockelson remplace aussitôt l’ancienne municipalité par douze juges chargés de punir de mort toute vio­ lation des commandements de Dieu. Ce gouvernement ne dura guère que deux mois. Une sédition ayant éclaté, notre prophète, après l’avoir promptement et durement réprimée, comprit la néces­ sité de prendre cn main l’autorité suprême et se décida à ceindre la couronne royale. Il y fut aide par un orfèvre, nommé Duscnlschur, qui vint trouver les juges et leur annonça «pic Dieu avait désigne un Hoi de Sion < comme autrefois il avait établi roi d’Israël Saül et après lui David, bien qu’il ne fût qu’un simple berger. · Peu après, accourt un autre prophète qui oiïrc une épée au nouveau monarque en disant :«Dieu t’établit roi non seulement sur Sion. mais aussi sur toute la terre. · Le peuple, transporté de joie à la vue dc tant de pro­ diges, proclama l’ancien tailleur de vingt-trois ans roi dc Sion ou de la nouvelle Jérusalem, *21 jujn 1534. I nc nouvelle théocratie était fondée; partout rayon­ nait l’espérance dc conquérir l'univers Le souserain désigné par le Ciel s’entoura de toute la pompe qui convenait à une si haute origine. Il ne parut plus cn public que la couronne sur la tête cl entouré dc gardes. Il lit battre monnaie à son effigie. Le musée de Hanovre possède une pièce cn argent représentant le roi de Sion debout, revêtu du manteau royal, tenant de la main droite un rouleau écrit cl dc l'autre un sceptre; il a le cou entouré d’une épaisse chaîne à laquelle est suspendu un globe surmonté ! LEY DEC K EH 500 d'une croix. Au bas, on lit en vieil allemand : «Jcnndc Leyde» roi des anabaptistes. Portrait véritable, » Dc l’autre côté de la médaille sont les armoiries adoptées par le souverain, un globe surmonté par lu croix cl sur lequel se croisent deux glaives, avec celle devise : « la puissance de Dieu est ma force. » En exergue se trouve le millésime m. n. x. x. x. \. Au début de juillet, le prophète annonça qu’à l’exemple des patriarches de l'Ancien Testament tous ses sujets devaient prendre plusieurs femmes. Don­ nant l’exemple, il en prit seize à son compte. La veuve de Malhys obtint le premier rang et reçut le titre dc reine. Inexorable envers l’incrédulité, Jean coupera lui-même la tête d’une de ses femmes pour avoir douté de la divinité de sa mission. Cependant il fallait réaliser les promesses divines. Jean de l.eydo envoya vingt-six npôtres pour établir au loin son empire. Les envoyés parvinrent à provo­ quer des désordres partout où ils pénétrèrent, mais ils furent promptement châtiés cl presque tous exécu­ tés. Le roi de Sion apprit avec douleur le peu dc succès dc son prosélytisme nu dehors. Au dedans, le découragement gagna peu à peu ses troupes. L’enthou­ siasme tomba quand on vit combien peu se réalisaient scs plus belles prophéties. Le siège dc la ville durait toujours. Dans la nuit du 21 au 25 juin 1535. les trou­ pes de l’évêque pénétrèrent par surprise grâce à un anabaptiste transfuge auquel on avait promis sa grâce. Le règne des anabaptistes allait finir à Munster. Celte comédie de deux années, pendant lesquelles on ne sait cc qu’il faut le plus admirer ou l’audace et la superche­ rie des uns ou la crédulité et la servilité des autres, finit d’une façon tragique. Les représailles furent terribles. Jean de Leyde. Knlpperdolling et le chancelier Krcchling enfermés dans des cages dc fer furent longtemps promenés d’un endroit à l’autre et livrés à la curiosité des foules. Quand la curiosité fut enfin lassée, ils furent suppliciés avec des tenailles ardentes cl achevés avec un poignard rougi au feu (23 janvier 1536). Les trois cadavres restèrent exposés dans leurs cages de fer au sommet de la tour Saint-Lambert. Quelques années plus tard, quand François dc Waldeck tombera dans l’apostasie, le peuple de Munster instruit par ces dures leçons restera fidèle à l’orthodoxie. Vicomte de la Buss 1ère, Les Anabaptistes, Paris/1853; M. Boston, Jean Bockelson, ou le roi de Munster, ln-8% Paris. 1821; Histoire des anabaptistes contenant leurs doc· trines, les diverses opinions qui les divisent en plusieurs sectes, les troubles qu'ils ont causés,,., iï Amsterdam chez Jacques Desbordes, 1699, in-12. voir p. 83 la reproduction des pièces de monnaie du roi dc Sion; Pluquet, Dictionnaire des Itéré* \fcs, Besançon, 1817; voir aussi Part. Anaiiaitistes, t. i. col. 1128. B. Hedde. LEYDECKER Molohior, ministre calviniste (1612-1721). - Né à Middelbourg, le 2 mars 1612. il devint pasteur dans la province de Zélande en 1662 cl professeur à Utrecht en 1678; il se prononça très nettement contre les doctrines cartésiennes qu’il esti­ mait dangereuses; d’ailleurs, il sc montra toujours intransigeant parmi les protestants, bien qu’il tra­ vaillât à la réunion des calvinistes et des luthériens, il mourut le 6 Jonv 1er 1721, Scs écrits, qui sont pleins d’érudition cl manquent souvent de critique, sc rapportent à Γ Ecriture sainte, à la théologie et à l’histoire ou à l’apologétique : Far veritatis seu Exercitationes ad nonnullas controversias, qua· hodie in Belgio potissimum moventur, mulla er parte, theologico-philosophicn· ; prirfixu est pnrfatio de statu Belqinr ecrlesiir et suffixa Dissertatio de Provi­ dentia Dei, in-D, Lcyde, 1677. — Vis veritatis seu Disquisitionum ad nonnullas controversias, qtuv hodie 501 LE Y I) EC KE R — LE ZANA in Belgio potissimum monentur, dc aconomiu /aderum Dei libri V; suffixa est out horis oratio inauguratis ut el Joannts Voti epistola de prrr/aUonc quam Petrus Alltnga erotcmatum decadibus pnrmisit, In-12, Ulrccht, 1679. Ces deux écrits sont dirigés cn particulier contre la philosophie cartésienne. — Analysts Scriptura et de ejus interpretatione in concionibus, ac de methodo con­ donandi, in-8°, Utrecht, 1683. — Dc veritate religionis Rcformativ seu Euangelica· libri \ III, quibus doctrina Christiana dc oeconomia SS. Trinitatis in negotio salutis humante explicatur el Reformata tides ex certis principiis in Verbo Dei revelatis congruo nexu demonstratur et detenditur, in-l°, Utrecht, 1688.-- Veritas euangelica triumphans dc erroribus quorumvis steculorum; opus historico-philosophicum quo principia fidei Reformata* demonstrantur, origines eorum ostenduntur et doctrina dc oeconomia SS. Trinitatis in salutis negotio fuse expli­ catur et defenditur, ln-l°, Utrecht, 1688. — Historia Ecclesia: Africanis illustratu, ln-8°, Utrecht el Leipzig, 1690. — Dissertatio historico-theologica de vulgato nuper Cl. Bekkeri volumine et Scriptum auctoritati ac veritate pro Christiana religione apologetica, ln«8°, Utrecht, 1692. (’.elle dissertation, dirigée contre Le monde enchanté de Becker, s'attache à montrer que le prin­ cipe du rationalisme, qui ne veut rien admettre audessus de la raison, est absolument faux cl détruit, par la base, la religion chrétienne. — De historia Jansenisnü libri VI, quibus dc Cornelii Jansenii uita et morte neenon de ipsius el sequacium dogmatibus disse­ ritur, in-8°, Utrecht, 1695. Cet écrit déplut fort aux jansénistes, qui travaillèrent ù le réfuter. Qucsncl luimême répondit, dans l’ouvrage intitulé : La souve­ raineté des rois défendue contre T histoire latine de Mel­ chior Leydecker calviniste, par lui appelée Histoire du Jansénisme, in-12, Paris, 1701 et 1712: déjà, sous le pseudonyme de Germain. Qucsncl avait attaqué la thèse de Leydecker, dans la Défense de l'Église romaine et des Souverains Pontifes contre Leydecker, théologien d’Utrecht, avec un écrit de M. Arnanld et un Recueil de plusieurs autres écrits importants pour l’histoire cl la paix «le l’Église. sur les questions du temps» qui sert dc quatrième tome à la Tradition de ΓEglise romaine sur la grâce, in-12. Liège. 1697. Cet ouvrage dc Qucsncl fut mis à l’index le 11 mars 1701. L’écrit dc Leydecker fut aussi attaque par Jean Vlack, ministre protestant, auquel Leydecker répondit par une Lettre datée de 1696 et par un petit ouvrage qui relevait les erreurs de Vlack. in-8°. Lcyde. 1 «■’·'· — Γη autre écrit de Leydecker lit quelque bruit : c'est le De republica Hebnvontm libri Λ 11 : subjicitur arcluvologin sacra qua historia creationis ei diluvii mosaiea contra Burneti profanam telluris theoriam asseritur, in-fol , Amsterdam, 170 1. Le second tome de cet écrit a pour titre : Dr vario rcipubliciv llcbm-orum statu libri IX, thcologico-politico-historù i, in-fol . Amster­ dam. 1710; on trouve, dans ce volume, des anecdotes singulières, relatives au fudaisme, depuis la captivité dc Babylone jusqu’à Jésus-Christ Leydecker avait, dit-on, composé un troisième tome qui suivait le peuple juif à partir dc la naissance do Jésus-Christ, mais ce travail, s’il a été rédigé, est resté Inédit. L’écrit intitulé : Vrrsio ac noter in Malmonidis librum de regibus Hebnunrum corumque juribus, in-8·, Rotter­ dam, 1699. que Leydecker avait composé quelques années auparavant· a été insère au I. n delà République des Hébreux . Enfin le dernier écrit que l’on peut signaler de Lcvdcckcr est Intitulé Exercitationes selectr historico-thrologiciv, quibus antigua· Christiana* Ecclesiir doctrina ex monumentis Patrum... exponitur, 2 vol. in-4·, Amsterdam, 1712. 502 Morcri, Le grand dictionnaire historique, t vi, 2’ partir, p. 289; Richard et Giraud, Bibliothèque sacrée, t. xv. p. 136; l’cllcr-Pérennés, Biographie universelle, 1812, t. vn, p. 4 17; Encyclopédie des selencr < religieuse*, t. vhî, p. 2Û0, 201; Dclvrnnr, Biographie du royaume des Pays-Bas, ancienne et moderne, 2 vol. in-8*. Liège, 1829, L n, p. 73-74. J. CSUREYHE. LEYTAM François, n< a Castrllo de Vide (Por­ tugal), entra en 1617 au noviciat des jésuites d’Evora, enseigna la philosophie cl la théologie a Evora et mou­ rut à Romc.cn 1715. On a de lui un important ouvrage sur le pouvoir de juridiction cl l’infaillibilité du sou­ verain pontife : Impenetrabilis Pontificia dignitatis clypeus, in-fol., Rome, 1695. Sommervogel. Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, t. iv, col, 1768; Hurter. Nomenclator, 3· édit., t. îv, col. 796. P. Bernard. LEZ AN A (Jean-Baptiste d·), canne chaussé espa­ gnol ( 1586-1659), philosophe, théologien, canoniste, Ûstoricn el auteur ascétique. — 11 naquit à Madrid, le 23 novembre 1586; entra au cousent des carmes chaus­ sés d'Albe rca le 18 octobre 1600 cl prononça scs vœux à Madrid cn décembre 1602. Il étudia la philosophie a Tolède et la théologie aux couvents et aux univer­ sités dc Salamanque cl d’Alcala de Hénarès *ou* la direction des savants Celcdonio de los santos (carme). Jean Marquez (augustin)ct Louis de Montesinos. Puis il donna lui-même des cours sur Aristote el saint Thomas cn divers couvents de son ordre et fut préfet des études dc Tolède. Envoyé à Rome en 1625 pour ’.c chapitre général comme délégué de sa province, il v resta le reste de sa vie. Il fut préfet des études et lec­ teur dc théologie au couvent de Sain le-Marie-Trans­ pontine cl pendant 16 ans 11 occupa la chaire dc méta­ physique à la Sapience romaine. Par sa sagesse et l’excellence de sa doctrine, ainsi que par sa prudence, sa piété, son humilité et son austérité il gagna l’est lire dc tous. En effet, il fut d’une vie religieuse exemplaire, étant très assidu aux olllces du chœur, et fort retire en cellule, où il sc consacrait à l’étude et à la prière. Malgré de nombreuses et accablantes occupations, il jeûnait rigoureusement et s'adonnait à d'autres austé­ rités. H fut le conseiller ou assistant dc cinq ou six généraux de son ordre, et honoré des titres de provin­ cial de Saxe. d’Angleterre et dc Terre Sainte. Ur­ bain VIII le nomma consultcur dc la Congrégation de Γ Index et Innocent X dc la Congrégation des Rites, on le choisit encore pour ex uninatcurdcs bénéfices; enfin, cn 1658. Alexandre VII le nomma, motu proprio, procureur général dc son ordre. Par humilité II refusa la dignité d’évêque. Regretté de tous, il mourut û Rome en odeur de sainteté, le 29 mars 1659. à l’âge de 73 ans. L'autorité dc Jean-Baptiste de Le/ana fut très grande et l’est encore cn philosophie, en théologie et surtout cn droit canon. Quant à scs œuvres histo­ riques. elles auraient pu sans doute vire faites avec plus dc soin, elles n’en supposent pas moins un travail considérable. 1° CEuvrcs théologiques.— 1. Apologclicus liber pro immaculata Deipara \ irginis conceptione, Madrid. 1616, in-1«; œuvre qui a été fort louée par ceux qui ont écrit sur la même matière. — 2, Snmma theotogiir sacra-, où il se propose de traiter avec brièveté et clarté tous les traités théologiques suivant la doctrine dc saint Thomas et des autres docteurs scolastiques,surtout des auteurs carmes. L'œuvre est restée incomplète par suite de la mort de l'auteur. Le 1.1, Rome. 1651. in-fol., dc xxiv-59 l-xi.iv p., correspond à la Irt partie de la Somme dc saint Thomas; le t. n, 1651, in-fol.. dc xxn539-xiii p., correspond à toute la I*-11«*. Le t. in, 1 G.’S. in-fol, de xi.vm· 122-xxxvn p., correspond à une Michaud. Biographie universelle, t. xxiv. p. 126-127: Ihrfrr. Nouvelle biographie générale, t. xxxi, col. ."»7; I partie de la 11>-11·’·; l’auteur y traite des vertus de 503 LEZANA foi, d'espérance, de charité, de prudence, de force, de tempérance et des grâces gratis dater. 2° Œuvres juridiques, — .3. Summa qua-stionum regulanum.où il traite au point de vue canonique des cas de conscience qui peuvent sc présenter aux religieux des deux sexes; 5 tonies in-4·, Home, 16.37-1617. Cet ouvrage eut successivement plusieurs éditions par­ tielles. Le t. v comprend le Mure magnum de plu­ sieurs ordres religieux, dominicains, mineurs, augustins, carmes, servîtes, etc. — 4. Consulta varia theologica, juridica et regularia, Venise, 1656, in-fol. — 5. L'Apanagium. étude Juridique sur l’apanage du prince Philibert de Savoie, Bracciani-Bome, 1651, in-4®. Tous ces ouvrages Juridiques parurent revus et augmentés dans les Opera regularia et moralia, I vol. in-fol., Lyon. 1655-1656 el ihid.. 1«ns. .3° Œuvres ascétiques. — 6. Dr regularium reforma· Hone ou De disciplina monastica. C’est un seul et même ouvrage qui parut sous ces deux titres et traite de la vie religieuse suivant le modèle des saints Pères et anciens moines. Cet ouvrage eut six éditions, trois à Home, 1627, 1611 et 1646, in—1°, une à Cologne. 1629. in-12, et deux à Lyon dans le tome r des Opera regu­ laria et moralia, 1655 et 1688.-- 7. De patronatu seu de singulari SS. Virginis Maria- patronatu et patrocinio in sibi devotos, étude ascélico-historique sur la singulière protection de la vierge Marie à l’égard de l’ordre des carmes. L’auteur s’y est principalement servi du Col­ lectaneum exemplorum et miraculorum de Baudouin Lecrsius (fH83) et du Dr patronatu cl patrocinio B. V. Mariir d'Arnold Bostius (écrit en 1479). L’ou­ vrage parut ù Home, 1618, in-4°, et à Bruxelles, 1651, in-16; Daniel de la V. M en a donné un abrégé dans son Spéculum Carmelitanum, Anvers. 1680.1.i, p. 1.32-170. 4® Œuvres historiques. 8 et 9. Columna immobilis et Turris David ica, Bracciani. 1655 et 1656, in-4°, et à Lyon dans let. iv des Opera rcgul. et mor., 1656 et 1688. Ccs deux ouvrages traitent de l’image miraculeuse de N. I), del Pilar de Sarngossc et de la cathédrale del Pilar. — 10. En espagnol une Vie de S/r Marie Made­ leine de Paz:i, Borne, 1618. In- I°, Saragosse. 1650, fut traduite en plusieurs langues. - 11. Annales sacri prophetici et eliani Ordinis B. Virginis Marin- de Monte Carmeli. Cet ouvrage de grande envergure et qui sup­ pose un travail infatigable, devait comprendre cinq tomes in-fol., quatre seulement furent publiés, le cin­ quième resta inachevé dans les archives du couvent de Lezana à Borne. Il y défend les traditions de son ordre au sujet de sa descendance élianique. Le t. i. Borne. 1615. vm-755-XL p.. comprend la période qui s’étend depuis le prophète Élie jusqu’il Notre Seigneur JésusChrist. Le t. n. ibid., 1650, νιπ-712-χχνιιι p.. s’étend jusqu’à Jean de Jérusalem xt tv (ou t xn?) commence­ ment du v· siècle. Le t. nt. ibid., 165.3, νιπ-539-xux p., jusqu’à saint Berthold (milieu du xn* siècle). Le t. iv. Borne. 1656, xit-lOGl-t.xxt p.. Jusqu’à la naissance de sainte Thérèse (1515). On doit encore à Lezana quelques ouvrages qui sont restés mss. comme le De auxiliis gratin-, en 1653. prêt à être imprimé; et un ouvrage sur les cinq propositions des Jansénistes. Votum circa recent tores propositiones, ι· ’ Cf. P. Benedict Zimmerman, O. C. D . The Catholic Ency­ clopedia, New-York. t. lx, p. 209®: Cosme de Villiers. Bibl. carme!., Orléans. 1752. t. I. col. 772-779. qui rapporte une longue bibliographie ; Daniel de la V. M.. Spéculum carmel.. Anvers. 1680. t. i, p 13.3; t. π. p. 962MM3®, 1000M001®. 1078·; Godcfrol Hcnschrnius. S. J., qui dans la préface à la vie de S. Pierre-Thomas, patriarche de Constantinople, Anvrr». 1659. donne un admirable parallèle entre Lezana et S. Pierre-Thomas; Nicolas Antoine, Bibi. Hispana nova, Madrid. 17X3-1738, t. !. p. 490 sq. P. Anastase de S. Paul LHOTS KY 50ό théologien français (1657-1735), né le 1 1 novembre 1657, à Sainl-L Iphace, diocèse du Mans, termina à Paris les études qu’il avait commencées nu Mans; il fut reçu docteur en théologie en 1689 et enseigna avec succès la théologie à Paris, jusqu’en 1707. A celte date, Lhet minier lut rappelé dans son diocèse par l’évêque du Mans, Monlenatd de Tressan, qui le nomma chanoine théologal, puis archi­ diacre. En 1723, durant la vacance du siege.il admi­ nistra le diocèse et il engagea le chapitre à appeler de la bulle l'nigenitus ; en 1725, il revint à Paris où il mourut le 9 mai 17.35. Tous les écrits de Lherminier se rapportent à la théologie et sont plus ou moins favorables ai x thèses jansénistes. II a composé un Tractatus de attributis Dei, de SS. Trinitate et de angelis, in-12, s. L. 1700.— Son ouvrage capital est Summa theologia· ad usum schola­ rum accommodata, Ί vol., in-8. Paris. 1701-1711. Lc premier volume, parti en 1701, a pour objet Dieu, la Trinité et les anges. Lherminier rejette les preuves de l’existence de Dieu données par saint Thomas (elles ne sont que des sophismes); il n’admet que la dernière tirée de l’ordre du monde (Journal de Trévoux, de mai 1701, p. 28-34). Le second volume parut en 1702; il a pour objet l’incarnation, la grâce, le mérite et la justification (Journaldes savants du 8 mai 1702, p.287290. et du 6 Juillet 1701, p. 333-338). L’écrit de Lher­ minier fut censuré dans une Dénonciation à Nossei­ gneurs les évêques, en 1709 et dans une Suite de la dénonciation, où l’on volt ' en quoi consiste la nouvelle hérésie et quels sont les subterfuges de ses sectateurs > (Journal de Trévoux de Janvier 1709, p. 1509-1521); un mandement de l’évêque de Gap, 1 avril 1711, le signale comme « conforme à la doctrine de Jansénius sur les matières de la grâce et de la liberté ·, et l’évêque veut justifier saint Augustin des doctrines qu’on lui impute faussement (Journal de Trévoux de mai 1711. p. 922,923); le P. Golonia a inscrit le livre de Lhermi­ nier dans son Dictionnaire des livres jansénistes, t. iv. p. 16-19,et le signale comme un jansénisme radouci, un demi-jansénisme, qui n’en est que plus dangereux ». Lherminier reprit ses premières thèses dans une Lettre d’un docteur de Sorbonne à un jeune abbé, en forme de dissertation sur la distinction qu’il faut admettre entre les attributs de Dieu, in-12, Paris. 1701. L’auteur admet la distinction formelle des attributs de Dieu et expose, en les exagérant, les thèses scolistcs (Journal de Trévoux, de Janvier 1705. p. 185).— Enfin, on a de Lherminier un ouvrage posthume intitulé Tra«talus de sacramentis ad usum seminariorum, 3 vol. in-12. Paris, 17.36. publié par son neveu, qui a placé en tête de cct écrit une vie abrégée de Nicolas Lhetminier. LHERMINIER Nicolas, Mfchaud, Biographie universelle, t. xxîv, p. 444; Hœfcr. Nouvelle Biographie générale, t. xxxt, col. 72-71; Du Pin. Bibliothi que des auteurs ecclésiastiques du X VI l· siècle, t. vu. p. 97-99; Hurler. Xommclator, 3· édit., t. tv, col. 1002; Paul Piolln. Histoire de ΓÉglise du Mans, 6 vol.. in-8°. Paris. 18311863. t. vi. p. .314,345. 4 11 ; A. Lcdru. Notices historiques sur la vie et les ouvrages de quelques hommes célébrés de la pro­ vince du Maine, in-12. Lc Mans, 1819, p. 42. 13; Desportes, Bibliographie du Maine, fn-8*, Lc Mans. 1811. p. 385; Hnun*aii. Histoire littéraire du Maine, 8 vol., in-H”, 2’ édit., Paris, 1871, t. vu. p. 239-259. J. Caîuieybr. L HOTS K Y Qeorges (1709-1758). né à Zbirow (Bohême), entra dans la Compagnie de Jésus en 1724. et professa les humanités < t les sciences ecclésiastiques en dhcrs collèges et flnplerncnt à l’UniversIté do Prague; il mourut en 1758 à Tclccz (Moravie) où il était recteur On a de lui : 1» Controversia philosophica de systemate philosophia· mechanica-, id est, mecha­ nismo cosmico et individuali, Prague, 1748. — 2° Doc­ trina theologica de gratia, justificatione, merito, virtu- 505 L1IOTSKY - LIBÉRALISME CATHOLIQUE libus, villis cl peccatis, 2 vol., Prague, 1753 et 1751. 3° Doctrina theologica de virtutibus theologicis, fide, spe et charilalr, Prague, 1755. Sonuncrvogcl, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, t. iv, coi. 1772. É. Amann. LIANCOURT (Jciinno do Sohombert, duchesse do), ΠΙΙο de I lend, maréchal de France et de Françoise del’Espinay, naquit en 1601, s'adonna de bonne heure a l’étude des questions de la grâce, cl, sous l'influence de l’abbé Bourzéis» fut gagnée à Port-Royal ; elle épousa le 24 février 1620, le duc de Liancourt, ne en 1598, et qui avait d’abord mené une vie assez désor­ donnée; le duc resta fort attaché au P. César François d’Haraucourl de Chainbley, jésuite (1598-1610) qui l’avait converti; mais Bourzéis remplaça le Jésuite après sa mort et désormais le duc, comme sa femme, fut favorable au jansénisme ; le château de Liancourt devint le rendez-vous des amis de Port-Koyal cl des solitaires. En septembre-octobre 1619, le duc, devant l’archevêque de Pans, prit la défense de M. Singlln, au sujet d’un sermon, prêché à Port-Royal,le jour de saint Augustin. Un peu plus tard, M. Olicr, curé de SaintSulpicc, mécontent de voir le duc et la duchesse, si illustres par leur naissance et par leurs vertus, favo­ riser les jansénistes, provoqua une conférence chez lui, entre le P. dom Pierre de Saint-Joseph, feuillant, et le P. Desmares, oratorien, au sujet de la grâce; la conférence eut lieu en mai 1652 cl les deux partis s’attribuèrent la victoire. La scène a été racontée par les jansénistes dans une Delation, publiée en 1652. Lc duc et la duchesse restèrent encore liés à Port-Royal; aussi en février 1655, Charles Picoté, sur l’avis de quatre docteurs consultés, refusa l’absolution au duc. Arnauld entreprit alors de justifier la conduite du duc et écrivit la Lettre, d'un docteur de Sorbonne à une per­ sonne de condition, 21 février 1655, et une seconde Lettre, pour la défense du duc, en juin 1655 {CE turcs d'Arnaul L t. xix, p. 311-331 et 335-560; voir ci-dessus, t. vin, col. 502, 503). Pour toute celte affaire des Confé­ rences à Saint-Sulplcc et du refus d’absolution, on peut consulter les Mémoires de G. 1 fermant, édit. Gazier, t. I, p. 610-615. 625-629. t. n, p. 623-627, 673-671. et en sens opposé les Mémoires du jésuite Rapin* t. i. p. 177-183. 536-527. t n, p. 137, 138. 237-210. 213216, 297-307, 509-518; Lettre d'un ecclésiastique à un de ses amis sur ce qui est arrivé dans une paroisse de Paris à un seigneur de la Cour, 21 mars 1655, par M. de Partages, un de ceux qui assistèrent â la conférence du P. Desmares, d’après L Bertrand. Bibliothèque sulpi· ciennc ou Histoire littéraire de la compagnie de Saint· Siilpice, t. î. p. 12; G. Letourneau, Histoire du sémi­ naire d'Angers depuis sa fondation en 1639 jusqu'à son union à Saint-Sulplcc en 1595, 2 vol. in-8% Angers. 1893, t. r, p. 177-1 S3. 192-196. La duchesse de Liancourt mourut le 1 1 juin 1671 et le duc la suivit de près au tombeau : il mourut le 1er août de la même année. Tous deux restèrent égale­ ment chers â Port-Royal. On possède de Mme de Liancourt un Règlement donné par une dame de haute qualité à Mme” (la prin­ cesse de Marclllac). sa petite-fille, pour sa conduite et celle de sa maison: cct écrit fut édité par l’abbé JeanJacques Boileau, ln-12. Paris. 1698 et réédité en 1779. L’éditeur a joint un Règlement que la duchesse avait composé pou relie même et un A vertissement qui raconte In vie de Mme de Liancourt. 506 célébrés dé/enscurs et con/esseurs de la vérité, ln-12. 1761, 1.1, p. 111-144; Brsnlgne, Histoire de l'abbaye de Port-Royal, 6 vol. in-12, Cologne, 1752, L ni, I.XIII.p. 49-55; Du Fossé, Mémoires pour servir d l'histoire de Port-Royal, ln-12, s. I., 1739,1. I, c. xvi, p. 131-137; Fontaine. Mémoires pour servir a l'histoire de Port-Royal, 1 vol., in-12, M. L, 1753, t. iv, p. 231-266; Ixclerc. Vies intéressantes et édifiantes des reli­ gieuses de Part-Royal et de plusieurs personnes qui leur sont attachées, I vol., in-12, Paris, 1756-1752, t. f. p. ill et »q.; Quc*nel, Histoire abrégée de la ole de M. Arnauld (début); Histoire de la vie et des ouvrages de M. Nicole, publiée en 1733; J.· J. Boileau. Vir de Madame de Liancourt, rn tête du Régle­ ment; Relation de la mort dr M. le duc et de Mme la duchesie de Liancourt, publiée dan* un Recueil de pièces; Mémoires de Saint-Simon, édit. BoUlille et Lecestrc, t. ni, p. 215; t. v. p. 22-23; t. xvn, p. 70; l. xxiv. p. 156-153; Mémoires de G. I fermant, rl de Rapin, loc. cil.; Sainte-Beuve, PartRoyal, 4’ édit., 1873, t. r, p 23-23; t. m. p. 29-31; t. v, p. 41-49; Fu/rt, l^es jansénistes du WH sP de‘.leur hssluire et leurdernirrhistorien, in-S-, Pan*, 1876, p. 281-286. j LIBÉRALISME CATHOLIQUE. — I Idée générale. II. Origines. 111. Histoire. L Idée générale. — 1° Sens dîners du mot « libé­ ral. » — Lc mot libéral, qui entra dans la langue poli­ tique par l’Espagne, vers 1811, fut opposé depuis. dans Γordre politique et social, d'une part, aux mots absolutiste et synonymes : féodal, royaliste, ultra (Autriche, Prusse, autres Étals allemands et France d’après 1815), conservateur (Espagne d’après 1815 et Angleterre), aristocratique (Suisse); d’autre part, à radical (France cl Suisse); dans Pordre économique, â prohibitif et protectionniste (Angleterre, ÉtatsUnis); dans l'ordre religieux enfin, en dehors du catho­ licisme, à orthodoxe (protestantisme). Mais dans toutes ces acceptions le terme libéralisme indique la tendance à réduire les droits historiques ou traditionnels d’un pouvoir central, l'autorité d'une collectivité, la rigueur d’une doctrine positive, au pro­ fit de l’individu, de scs droits rationnels, de ses aspira­ tions naturelles, de ses façons personnelles de penser ou d’agir. · Sous sa forme intégrale, a-t-on dit, le libé­ ralisme est la doctrine qui veut réduire â l’extrême l’autorité du pouvoir social, interdire â la société tonte prétention unitaire, toute activité vraiment directrice, laisser les individus penser, dire et faire tout cc que bon leur semble, sauf a souffrir que le pouvoir social réagisse dans le cas où des forces indi­ viduelles intempestives menaceraient de tout rom­ pre. · Yves Simon, La démocratie, 25 février 1921, p. 130. 131. Le libéralisme catholique, ou, suivant une expres­ sion qui prèle à critique, le catholicisme libéral, serait donc, étymologiquement, une tendance du catho­ lique à revendiquer une liberté, complète ou relative clans l’ordre politique ou religieux. Logiquement tou­ tefois, c’cst, â la lettre, «une absurdité»(Correspondant, 1888, t. m. p. 229) d’assimiler, comme on l’a fait par­ fois. le libéralisme catholique au protestantisme libéral, tel qu’il s’oppose au protestantisme orthodoxe et qui est l’absolue libcrt* d’examen. Cf. F Buisson, Sébastien Castellion, 2 vil. in-8\ Paris, 1892, pré­ face; Buisson et Wagner Libre-pensée et protestan­ tisme libéral, in-16, Paris. 1913. Historiquement, c’est aussi une injustice. Le libéralisme catholique n’a jamais voulu être, et n’a jamais été le libéra­ lisme dogmatique qui a pour principe fondamental le souveraineté absolue de la raison individuelle. Il est uniquement politique et social. Il est. autant du moins qu’on le puisse enferme- dans une défini­ tion. la tendance qui poursuit, la tactique qui Michaud, Bibliothèque universelle, t. xxiv. p. 471 ; Hœfcr. cherche et la théorie qui voit, depuis 1830, le progrès Nouvelle biographie générale, t. xxxi. col. 107-108; Morèri. extérieur de l’Églisc. le maintien, ou le rétablissement Le grand dictionnaire historique, t. vih. p. 290-291 ; Rivet de lui Grange, Nécrologe dr Notre-Dame de Port-Royal, in-t·, I et le développement de son action sur les sociétés et Amsterdam. 1723. p. 238-2 13 et 202-295; Nécrologe des plus 1 partant sur les âmes, dans une acceptation actuelle. 507 libéralisme catholique, idée générale aussi complète que le permet l'orthodoxie, des princi­ pes connus sous le nom de libertés modernes, et dont la Révolution française a pénétré les sociétés cl les âmes. 2e Les formules du libéralisme catholique. - Les libéraux catholiques eux-mêmes ont résumé leur doc­ trine en ces trois formules : I. Dieu el liberté, formule de La mcnnals el devise de Γ Avenir. Elle rappelle la desisc que le premier Correspondant avait empruntée à Canning : Liberté civile et religieuse par tout l'univers. Elle dit les deux causes que le libéralisme catholique juge liées dans l’étal pré­ sent «les choses : Dieu ou l’Eglise cl la liberté; l’accepl al ion ct la défense de la liberté, sous Imites scs formes cl pour tous, étant le meilleur moyen d’assurer l'auto­ rité de Dieu sur la société moderne el le respect des droits de l'Église, et celte autorité avec l’exercice de ces droits étant le meilleur garant «pie la liberté restera dans l’ordre. Avant toul, à tonies les époques, le libéralisme catholique a fail p isser la liberté de l'Église, le libre exercice de ses droits ct de son action ; il s’oppose ainsi à ce libéralisme philosophique ou voltairlen, le vieux libéralisme (comme il sera appelé pur opposition au libéralisme du Globe), qui s’affirme, sous la Restau­ ration ct la Monarchie de juillet, hostile à l’Église ct à sa liberté. Il s’oppose aussi à toute théorie, â toul système de gouvernement subordonnant l’Église à l'État ou assurant à l’Étal quelque autorité religieuse, au gallicanisme parlementaire par conséquent. I dévoues Λ la liberté, les libéraux catholiques combattirent l’absolutisme sous toutes ses formes ct au profit de tous. · Toutes 1rs libertés pour tous · sera une de leurs formules, précisant le mot d'ordre de Lamennais. On les verra même, à un morncnl, se rapprocher des galli­ cans mitigés et avec eux s’opposer à des catholiques intransigeants, les zelanti, comme on les appelle dans certains inilieux. qui n'acccjta’cnt point que l’on servit l’Église en sc plaçant sur le terrain de la liberté pour tous. « Le catholique libéral, écrira L. Veuillot, n'est ni libéral, ni catholique. Je veux dire par là qu’il n'a pas plus la notion vraie de la liberté que la notion vraie de l’Église. > L'illusion libérale, 2· édit., in-8°, Paris. 1866, p. 23. 2. L'Église libre dans l'Étal libre, formule vague, comme du reste la précédente, et qui peut s’interpréter de la façon la plus orthodoxe, traduire par exemple la pensée de Léon XIII dans Γ Encyclique Libertas, mais aussi Justifier la plus absolue ct la plus hostile sépa­ ration de l’Église cl de l’Étal. « L'apparente clarté de la formule, dit M. Ch. Benoist, La formule de Cavour L'Église libre dans l'État libre, De vue des Deux Mondes, 15 juillet 1905, p. 313-372, n’est qu’une fausse clarté, p. 311. et en fait cette formule servit à des fins bien différentes. Elle fut la formule favorite de MontaJcmbert qui la donna pour titre aux fameux discours de Malines. Dans une Note explicative parue au Cor­ respondant d’octobre suivant. 1863. p. 117. il écrivait : « Je la revendique (cette formule) pour les catholiques libéraux Elle sert à les distinguer nettement des catho­ liques intolérants qui ne veulent pas à'État libre ct des libéraux inconséquents qui ne veulent pas d'Église libre·. Il entendait libre d’une liberté · fondée sur les libertés publiques · ou sur le droit commun. Il regrette toutefois, dans le même article, de n’avoir pas dit : L'Église libre dans un pays libre, afin d’éviter · jusqu'à l’apparence d’une complicité avec ceux qui prétendent que VÉgJlse doit être dans l’État ct non l’État dans l’Église, il v a seulement deux sociétés qui coexis­ tent dans un même pays. » Ce fut aussi la formule par où Cavour prétendit concilier avec ses ambitions de patriote, les intérêts de l’Église et peut-être quelques scrupules de con­ science, ct calmer aussi les inquiétudes de l’Europe qui 508 le soupçonnait de vouloir faire (le la papauté l’esclave et l’instrument du nouveau royaume «l’Italie. Ce fut le 27 mars 1861. à Turin, devant la Chambre des députés du nouveau rosaume d’Italie, à propos d’une interpellation peut-être provoquée par lui-inêiiic sur la question de Home, que Cavour lit entendre publi­ quement, pour la première fois, la fameuse formule : Libera Chiesa in libero Stato. Sur scs lèvres elle signi­ fiait : ■ Que l’Eglise abandonne volontairement Home à Γ Italie; et l’Italie, renonçant à «toutes lois, tout concordat, tout privilège contraires, assurera a l’Église une indépendance cflcclivé, sans conditions et sans limites. Sa liberté figurera au nombre de ces libertés nécessaires «pie le nouvel Etat est bien résolu à reconnaître Et l’exemple de l'Italie obligera les autres Etals à concéder a l’Église celte même liberté*, or là est son avenir : c'est par la liberté el par la liberté seulement, que l’Église peut maintenant ressaisir la direction morale du monde. « La formule ainsi com­ prise a tout l'air d’un moyen de chantage cl cela fut dit à la Chambre italienne lors de la discussion de la Loi des garanties; néanmoins Cavour fut sincère, cmble-t-il, lorsqu’il affirma sa volonté de donner à Église l’indépendance et sa conviction · que la liberté st hautement favorable au développement du vrai enlirnent religieux. Phis d’une fois, il essaya de sc poser en disciple du libéralisme catholique el, en parti­ culier, de s’affirmer d’accord avec Montalembcrt; mais, chaque fois, Montalembcrt protesta que le libé­ ralisme ne pouvait s’allier à l’injustice et à plus forte raison, le libéralisme catholique servir à justifier la spoliation des Étals de l’Église. Montalembcrt s’indi­ gnait surtout que celte formule L'Église libre dans l'État libre, qu’il considérait comme sienne, pût servir à Cavour et résumer ses vues. Cf Ch. Benoist, loc. cit. Celte formule, légèrement modifiée, a été reprise de nos jours, mais avec des explications qui la rendent 1res précise, par M. G. Goyau L'Église libre dans l'Europe libre. Revue des Deux Mondes, des lrr ct 15 juillet 1919. S'inspirant de la pensée do Manning qui considérait «la dictature spirituelle de l’Étal. de quelque forme qu’elle sc revêtît, comme l’adversaire par excellence du christianisme », il estime la chute des Hoheiizollcm, des Habsbourg et des Romand comme une libération de l’Église dans l’Europe cen­ trale et orientale, sur qui posait leur eésaropapismr. Dans cette Europe nouvelle qui allait s’organiser, pensait-il, selon les principes des nationalités ct de la liberté, sans doute l’Église ne réaliserait pas · son immuable idéal · mais, ajoutnit-il, elle « préférera tou­ jours certains régimes de liberté réciproque des doux puissances, plus ou moins improprement qualifiés de séparation, aux oppressives ingérences d’un César. » 3. L'Église dans le droit commun, c'est-à-dire, n'ayant plus dans l'État une situation à part et en vertu d’un droit propre, mais jouissant, comme toute autre association, des droits nécessaires à son cxls·» tencc, à son développement, à son action, cl cela, en vertu des principes généraux qui fixent l'attitude de l’État à l’égard des collectivités. L’on n beaucoup usé de celte formule en France Ion de la rupture du Concordat ct «le la discussion de la loi de séparation. Les adversaires do l’Église s'en ser­ virent pour amorcer, sous couleur de libéralisme, cette rupture du Concordat, et ses amis, pour combattre les mesures d'exception proposées sous le nom de libé­ ralisme. 3° Opposition que rencontre le libéralisme catholique. — Ainsi le libéralisme catholique veut simplement être une conciliation entre l’Église étemelle et les sociétés modernes, quelle que soit leur organisation particulière. Le libéralisme catholique, ainsi entendu ct formule. 509 LIBERALISME CATHOLIQUE. ORIGINE 510 devait provoquer une triple opposition : 1. opposition catholiques, n’adapterait-elle pas son action aux exi­ des partisans du droit plus ou moins absolu de l'État gences des situations ? Or, c'est un fait évident : les ou du gouvernement, lesquels jugeront exorbitant libertés modernes sont entrées dans les mœurs A ce d’accorder A l’Église l’indépendance meme logique­ point qu'aucun gouvernement ne saurait négliger d’en ment nécessaire à l’exercice de sa mission; 2. oppo­ tenir compte; le monde est aussi moins chrétien, et sition «les libéraux politiques ou sociaux plus ou moins dans les pays catholiques l’Église est en face de libres-penseurs, qui repoussent le libéralisme catho­ pouvoirs étrangers a lu fol, en contact avec des incré­ lique, parce que catholique ; 3. opposition de certains dules, soit qu’ils n’aient Jamais eu la foi. soit qu’ils catholiques qui le repoussent parce que libéral, c’est-àl’aient abandonnée. Le libéralisme catholique répond à dire, acceptant les principes de 1789 et ne se réclamant cette situation nous elle dans l'histoire de l'Église. que du droit commun. Cf. Mgr Parisis, Cas de conscience à propos des libertés Il faut s’arrêter A celle-ci qui créera au libéralisme exercées ou réclamées pur les catholiques, édit, de 1817; catholique scs plus sérieuses difficultés ct expliquera A. Leroy-Beaulieu, Les catholiques libéraux L'Église son histoire. Ne sc réclamer que du droit commun, et le libéralisme de 1830 à nos jours, in-12, Paris, 1885; disent ces opposants, e est sacrifier les droits primor­ Mgr Dupanloup, /.a convention du 15 septembre et diaux de l’Église et de son <11 vin fondateur. Puis cher­ l'encyclique du 8 decembre 18 65, Nouvelles ouvres cher la base des libertés religieuses dans les libertés choisies, 7 in-8®, Paris, 1873-1875, t. iv, etc. politiques c’est renverser l’ordre des choses. D’autre Ils firent valoir aussi que les fameux principes, dits part, il est impossible de concilier les principes de 89 ct de 89. ne sont pour lu plupart que des principes chré­ les principes catholiques ; ·... l’entreprise est de conci­ tiens phis ou moins altérés ct dont la Dévolution a lier le mal et le bien ; elle dépasse donc les forces hu­ trop souvent tiré d'autres conséquences que les consé­ maines. · L. Vculllot.op.ci/ ,p. 139. Si l’Église reconnaît, quences logiques, Une conciliation théorique ne serait par exemple, avec scs grands docteurs, que le peuple donc pas impossible entre ces principes ct la doctrine est la source immédiate du pouvoir, peut-elle avouer révélée. Cf. Les principes de 39 et la doctrine révélée, qu’il en est. et non Dieu, la source première ct qu’alnsi, par un professeur de grand séminaire, in-8·, Paris, ni les gouvernements ne relèvent de Dieu, ni les lois 1861 (mis à l'index; une nouvelle édition, corrigée, n’ont à tenir compte de scs droits ? Dépositaire ct gar­ parut en 1863, avec le nom de l’auteur, l’abbé Godard, dienne de ces droits sacrés. l’Église peut-elle accepter, professeur au grand séminaire de Lan grès; elle reçut comme bases du droit publie, la sécularisation de de Home une approbation); Leroy-Beaulieu, op.cit.; l’État, la souveraineté absolue de la loi qui peut lui Brunet 1ère, Les raisons actuelles de croire, In-IG, Paris. mesurer cl même lui dénier, â ëllc, société parfaite 1907. l’n juriste, M Berthélcmy, émet une opinion de par la volonté de son divin fondateur, ces droits semblable dans son Traité élémentaire de droit admi­ essentiels de sc gouverner, de posséder, d’enseigner, nistrati/, 8*édit., 1916, p. 232* · Aucune incompatibilité d’exercer sans entraves sa mission? Le prétendre, n’existe entre le dogme catholique ct les idées répu­ c’est commet Ire cette grave erreur du naturalisme, blicaines. Le contraire serait plus près de la vérité. * si souvent condamnée. L’Église a conquis, dès son El il ajoute :« L’on a pu constater plus d’un air de origine. In liberté de la conscience, mais ce fut en famille entre l’Évanglle ct la Déclaration des droits de revendiquant hautement les droits de la vérité. Ces l’homme. · D’ailleurs, précisent les libéraux, il faut droits sont exclusifs comme étant de Dieu: ils ne sc bien se garder de confondre parmi les interpretat Ions concilient donc, en aucune manière, avec la liberté ct applications de la vérité révélée, celles qui sont absolue pour l’homme de la pensée, de la parole ct de immuables, étemelles, comme la vérité elle-même du la presse, qui ne distingue pas entre l’erreur et la fond de laquelle elles découlent et celles qu'inspirent vérité ou leur reconnaît les mêmes droits, ni avec les circonstances historiques ou philosophiques; cellesl’égalité de tous les cultes. Vouloir qu’ils sc conci­ ci, 1 Église vivante les abandonne selon le mouvement lient. c’est de V indifférentisme. Cf. dom Guéranger, de In vie. Cf. Éludes, 1911. t.î, p. 433. H. L. Vcnnecrsch. Essai sur le naturalisme contemporain, in-8®. Paris, L'Église et le droit de glaire, ct t ιν,ρ. 857. Imbart de la 1868: Jules Morel. Somme contre le catholicisme libéral, Tour,L'emploi de la force au service de ta vraie religion. Ré­ 2 in-8·, Paris. 1877; Mgr Pic. Œuvres, 9 in-8·, Paris, ponse auxÉtudes ale la Brière, Réplique deSt.de la Brière. 1879, particulièrement la Troisième instruction syno­ Que ces explications soient acceptées, ct toutes diffi­ dale sur les principales erreurs du temps présent, t. v; cultés ne cessent pas. A quelque époque que ce soi·, dom Hesse, Le catholicisme libéral. In-16, Lille-Paris, pour les catholiques libéraux. 11 leur faut, chose par­ s. d (1011). fois difficile, ne jamais oublier ct plus encore ne Les libéraux catholiques n’ont cessé de répondre jamais laisser oublier la thèse, cl ne jamais sembler qu’ils ont une volonté d’orthodoxie égale à celle des donner A Γhypothèse la valeur absolue ct tes droits de plus intransigeants et l’unique souci des intérêts de celle-là. Puis, autres problèmes également délicats * les l’Église;la conciliation qu’ils ont cherchée est non pas dispositions des esprits, les mœurs, les circonstances théorique cl abstraite mais pratique; ce n’est pas une justifient-elles les accommodements proposés et conciliation de droit mais de fait; si leurs adversaires l’abandon plus ou moins complet, par l’Église, de ses les condamnent c’est qu’ils envisagent la thèse: eux. droits, de sa situation cl de son attitude tradition­ ils sc sont toujours placés dans Vhypothèse. Ils partent nelles ? Le moment et la mesure de ces accommode­ d’un principe pratique cl d’un fait qu’ils jugent indé­ ments ct de cet abandon sont-ils bien choisis ? De ces niable. Ce principe est que l’Église ne saurait être questions, comme de la question fondamentale : le entendue dans le milieu concret où elle doit accomplir libéralisme catholique est-il orthodoxe ? Home seule sa divine mission, sans se mettre en harmonie avec lui. fut juge. Mais ainsi s’expliquent les discussions qui Elle-même, avec le sentiment que la religion de Jésusaccueillirent la théorie A ses débuts, la violence des Christ n’est pas seulement religion d'autorité mais de attaques qui poursuivirent scs défenseurs et les vicis­ charité, n’n-t-cllc pas. sans aucune altérai ion de doc­ situdes de son histoire, trine. depuis ses origines changé d’attitude selon les IL Oiuoine. - L’on étudie surtout le libéralisme milieux? Cf. Thèse ct hypothèse, dans Revue du clergé catholique en France, comme un mouvement qu’y français, 1er janvier 1911. p. 110-112. Dans les pas s créa Lamennais el qu'y propagea V Avenir. C*est protestants, où elle est minorité, le programme du Γ \ venir en effet qui. s’adressant aux catholiques de libéralisme catholique n’cst-Π pas le programme de ses Irance.créa le mol « libéraux catholiques, catholiques revendications ? Et pourquoi, dans les nations dites libéraux . N® 116,3 janvier 1831, Mission du peuple Ei 511 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. ORIGINE français, c’est-à-dire, des catholiques de France. Cf. articles del A venir, Louvain, 1831, t. n, p. 313. C’est en France, aussi avec Lamennais ct V Avenir, que le libé­ ralisme catholique apparaît comme une doctrine con­ sistante» voulue pour elle-même, qu’il se maintient ct qu’il a toujours scs chefs les plus représentatifs. Mais avant 1830, sans parler des catholiques des ÉtatsUnis» les catholiques de Belgique et d’Irlande ap­ puyaient déjà leurs revendications religieuses sur les principes du libéralisme et, dans la suite, le mouve­ ment devait s’étendre à d’autres pays. Peut-être même, en tin. les circonstances historiques eussent elles rendu inévitables en France, sans Lamennais, l'éclosion dc cc libéralisme. Ie Les causes profondes. — Elles se ramènent en somme à la formation du droit public nouveau. 1. La ruine de ΓAncien Régime. — · L'ordre établi par l’Église elle-même quand elle civilisa les barbares, dit Étienne Lamy, Les luttes entre l’Église et t’Étct au X/X* siècle, l. Les Causes, Revue des Deux Mondes, 15 août 1897, p. 721-722, reposait sur cette certitude que Dieu a donné aux hommes avec le christianisme les lois conformes â la nature ct Λ la vie des sociétés. Assurer à ces lois la fidélité des peuples paraissait le devoir essentiel des gouvernements. Par ses institu­ tions fondamentales, le régime de la famille, rensei­ gnement, les devoirs des classes les unes envers lis autres, l’État sanctionnait les préceptes chrétiens; par les respects et les privilèges accordés au clergé, aux moines, aux corporations pieuses, il aidait à la durée ct à l’accroissement de l’influence religieuse; par scs contraintes, il préservait contre la discussion, mère du doute, les dogmes et chaque précepte dc l’Église... Jamais la crainte d’attenter par la force à la conscience ne faisait trembler le fer dans la main dc l’État... L'homme ne saurait prétendre à la liberté contre Dieu : le droit n’appartenait pas à l’individu dc choisir l’erreur ct dc la répandre! le droit appar­ tenait à la société dc défendre scs croyances néces­ saires. Où la loi humaine veut obéir à la loi divine, le pouvoir politique tend à devenir le serviteur du pou­ voir religieux. Chef dc l’Église, le pape sc trouvait l’inspirateur, le juge, par suite le maître des rois. » L’édifice était encore debout en 1789, mais des brèches v avaient été faites. Ccs brèches furent d’abord l’œuvre des princes. A mesure que grandit leur puissance et que s’établit la religion dc la royauté, ils s’affranchissent de l’Église. Non seulement ils n’admettent plus qu’elle exerce sur le temporel une autorité même indirecte ct lointaine, mais ils entendent subordonner l’Église à l’État. Parfois même, ils ont l’appui du clergé national. Ainsi se constitue en France le gallicanisme, qui est toute une théorie des rapports dc l’Église et dc l’État ct même dc la constitution dc l’Église, toute une législation, toute une jurisprudence, tout un esprit. Il y a des nuances ; le clergé et la Sorbonne ont leur théorie gallicane; les Parlements appliquent imperturbablement la théorie dc la supré­ matie du pouvoir civil, ct le roi, de qui tout dépend, a sa façon personnelle de concevoir scs devoirs et scs droits à l’égard dc l’Église Dc là des luttes entre les deux puissances, puis des traités de paix, les concor­ dats; en France, le concordat dc 1516. qui subsistera Jusqu’à la Révolution. Cc concordat maintient l’inter­ dépendance des deux puissances ct partage entre c les les avantages de l’autorité; mais le gallicanisme est loin de disparaître; il s’épanouit sous Louis XIV, quand le droit divin des rois est devenu un dogme. Clergé, magistrats, roi, n’ont qu’une pensée : réduire l’autorité dc Rome. On sait aussi à quelle servitude, vers la fin du xvm· siècle, Joseph II a soumis l’Église dans les États héréditaires, comment, à la même époque, « l’Église 512 romaine, en Allemagne, sc heurtait à l’opposition constante dc deux doctrines, dont l’une, le joséphisme, était une doctrine d’État, dont l’autre, le f bronianisme, était une doctrine (l’Église; la première, plai­ dant pour les rois, la seconde pour les évêques, toutes deux contre le pape. » Goynu, L’Allemagne religieuse. Lr catholicisme, 1800-181 s, t. t. p. 5,et comment, à la même époque encore, le roi Très Chrétien, le roi Catholique, le·» Bourbons d’Italie et le roi dc Portugal expulsent les Jésuites et exigent la suppression de l’ordre. Tel est ΓAncien Régime. En même temps, les philosophes séparent de l’Église la pensée ct répandent ccttc croyance (pic la raison naturelle sulllt à l’homme pour conduire sa vie personnelle cl sa vie sociale. 2. Les principes du droit public nouveau. — Survint la Révolution. Héritière de cette philosophie, elle en fit entrer les principes dans le droit publie. De là, les fameux principes de 1789 : Principe de la souveraineté absolue dc la nation, c’est-à-dire, de l’ensemble des citoyens ct de la loi, expression de la volonté générale ». Aucun droit n’existe» dont la volonté nationale ne soit la source dernière ct la loi, la garantie suprême. Plus dc droit divin, ni pour les rois qui seront · les chefs du pouvoir exécutif par la volonté nationale », ni même pour l’Église : elle ne vivra, ne possédera, n’enseignera, n’exercera sa mission que si la loi le lui permet et dans la mesure où elle le lui permettra. Cc peut être pour l’Église un régime de protection, de servitude, d’hos­ tilité ou de liberté. Principe, non précisément de l’athéisme dc l’État (le préambule dc la Déclaration des droits mentionne l’Êtrc suprême), mais de Γindifférence et neutralité de l’État en matière dc religion, et de l'égalité de tous les cultes. La Constituante refusa dc proclamer le catho­ licisme religion d’État, ct d’ajouter à la déclaration trois articles, proposés par le clergé, qui supposaient cc principe. Mais elle proclama tous les hommes « égaux en droits » : aucun citoyen ne pouvait être avantage pour scs opinions religieuses, aucun inquiété. Dès 1789 des décrets commencent à abolir toutes les distinc­ tions traditionnelles ct légales entre catholiques, protestants et juifs. Enfin, si l’État n’accorde son appui à aucun des cultes qui se disputent les conscien­ ces, Il promet aux consciences la liberté du culte qu’elles auront choisi ou d’être incrédules : * Nul ne doit être inquiété pour scs opinions même religieuses », dit l’article 10 dc la Déclaration; la liberté aussi dc publier ccs croyances ou cette Incrédulité ct de les répandre : liberté dc la parole ct de la presse. La con­ clusion logique de ce principe était la liberté pour l’Église dans la séparation d’avec l’État. E l fait, la Révolution ne cessa d être hostile à l’Église. Après l’avoir dépouillée, clic lui imposa d’abord, au nom de la souveraineté nationale et sous la poussée de la tra­ dition. la servitude du gallicanisme radical, par la Constitution civile du clergé, puis cc fut la persécu­ tion; enfin, quand il fallut comprendre (pie le catho­ licisme avait de trop profondes racines en France pour mourir, cc fut une séparation entourée de tant de restrictions et de contraintes (pie rien n’y était liberté. En même temps la Révolution ne cessait d’opposer à l’Église quelque culte nouveau. 3. Attitude de l’Église par rapport à ces principes. — a) Sous la Révolution. — L’Église, bien (pie son atten­ tion fût absorbée par les dispositions précises de la Constitution civile du clergé, cf. Exposition des prin­ cipes sur la Constitution du clergé par les évéques députés, ct par l’obligation du serment constitutionnel, pro­ testa cependant, dès le début, contre les principes nouveaux, si opposés à sa vieille tradition en France et à sa doctrine. Les évêques les combattirent devant (’Assemblée Nationale par leurs discours, devant 513 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. ORIGINE l'opinion par leurs brochures; Pic VI, dès le 9 mars 1790, dansun discours en consistoire secret, dit sa répro­ bation « du décret qui assure à chacun la liberté dc penser comme il lui plaît, même en matière religieuse, de manifester sa pensée au dehors avec impunité ct prononce que tout homme ne peut être lié par d’autres lois que celles qu'il a consenties »; contre la question posée «le savoir, si le culte catholique doit ou ne doit pas être maintenu comme la religion domi­ nante dc l’État »: contre l’admission des non-catho­ liques à toutes charges civiles ou militaires. Une année plus lard, dans le bref Quod aliquantulum du 10 mars 1701, il insiste longuement sur « la liberté absolue » dc conscience, dc pensée, dc parole et dc presse, « droit monstrueux qui paraît à ΓAssemblée résulter de l’égalité ct de la liberté naturelles à tous les hommes ». 11 ne pouvait être question dc prêter le serment constitutionnel qui visait spécialement la Constitu­ tion Civile; mais à partir d'août 1792, le clergé, resté en France, mis dans l’obligation dc prêter serment, sous une forme ou sous une autre, à l'ordre nouveau — la ( onstitutlon civile nettement placée en dehors du débat par les législateurs — ou dc sc déporter, ou dc s’exposer aux pires dangers, en sc condamnant A l’impuissance, sc divise. Les uns prétendent qu’il faut sc résigner provisoirement à ces serments puisqu'ils sont le seul moyen dc s'approcher des Ames dont le salut est le but suprême, que prêter un serment n'est pas nécessairement approuver et que, d’ailleurs, l'objet des serments — du serment dc liberté et d'égalité, par exemple — loin d'être opposé aux droits de Dieu ct de l’Église est susceptible d’une interprétation ortho­ doxe; dc multiples brochures développent ccs idées. Les autres répondent du dehors, s’ils sont émigrés, ct du dedans, que celte interprétation orthodoxe est inacceptable, puisqu’elle n’est point celle où le serment est demandé; qu’aucune nécessité pratique ne peut Justifier le sacrifice des droits de Dieu et que Dieu pourvoit par lui-même au salut des Ames, quand scs ministres font défaut ;ctccux-cicxcommunientceux-lA. Home, qui a condamné les principes à leur origine mais qui en acceptera forcément certaines conséquences dans le Concordat de 1801, ne condamna pas les pre inters, ne les approuva pas non plus; elle remit la solu­ tion A la conscience de chacun. C’est là, comme le prélude ct l’ébauche de la lutte prochaine entre le libéralisme catholique et scs adversaires. On ne saurait rapprocher du libéralisme de Lamen­ nais l’Église constitutionnelle, telle qu’elle s’organise en l’an III, après les décrets et lois qui séparent l’Église de l’Etat. — Sans doute, elle admet, avant les libéraux catholiques, les principes dc 89 comme fonde­ ments de l’organisation sociale moderne, mais son idéal religieux est ^out autre : elle aspire à fonder une Eglise nationale ct. dans la signature du concordai, elle volt le moyen d’échapper A l’autorité du pape, dans la souveraineté dc la nation, le moyen d’échapper A l’autorité du roi, auxiliaire du pape. Cf. Seconde lettre encyclique de plusieurs évéques de France, contenant un règlement, l’an de Jésus-Christ, 1795, an IV dc la République, c. n, s. 1, et Gibson, L'Église libre dans l'Êtat libre. Deux idéals, Paris, 1907. b) Sous Γ Empire, La loi du 18 germinal an X, concordat et articles organiques, autour de laquelle devait d'abord se dérouler la lutte entre catholiques libéraux ct catholiques intransigeants, mit fin A la situation née dc la Dévolution. Mais le concordat du 26 messidor an IX ne rééditait pas le concordat de 151 G. 11 est un compromis entre l’Anclen Régime ct les principes nouveaux. 11 reconnaît officiellement l’Église comme une société parfaite avec son chef, sa hiérar­ chie, son organisation, scs droits propres; il lui rend DICT. DF TIII OL. CATItOL. ses honneurs, son rang; entre elle et l’État, il y a de nouveau solidarité, Je chef dc l’État retrouve « les droits ct prérogatives » du roi très chrétien, en parti­ culier le droit de nommer les évêques, tel que le déterminait le premier concordat. Mais ceci reste dc la Dévolution : · Le catholicisme n’est plus ni religion exclusive, ni religion dominante, ni religion d'ÉtaL » E. La visse, Histoire de France contemporaine, t. m, J* Consulat et l'Empire, par G. Pariset, p. 10L Le principe dc l’égalité des cultes ct dc leur liberté est sous-entendu par le concordat; l’incrédulité reste même un droit. Puis il y a deux articles · qui auraient fait bondir Pithou et Dupuy », \icomte G. d’Avenel, La réforme administrative, ln-12, Paris, 1891, p. 195 : la déposition dc tous les anciens évêques ct «la quasiinvestiture donnée par le pape aux acquéreurs dc biens nationaux ·. Ces deux articles « si importants, qu’ils rendaient à eux seuls l’ensemble dc la transaction nécessaire, bouleversaient toutes les idées admises et tous les précédents ecclésiastiques ». Ibid., p. 195,196. Quant aux 77 articles organiques, « ils se bornaient a reproduire, en somme, la charte dc servitude que le trôr.c avait fait peser sur l'autel..., sans la compensa­ tion dc l’intolérance officielle de l’État en matière religieuse que l’Église payait cher, mais qui rachetait Λ ses yeux bien des choses. » Ibid., p. 191. Cf. G. Pariset, Ibid, Et l’État veille a demeurer le maître servi par l’Église avant tout autre. Il semble à quelques-uns que, dc cc fait, l’Église ressaisit mal les âmes. En 1808, un jeune prêtre se fait l’écho dc ccs craintes dans un livre très court, intitulé : Réflexions sur l'état de Γ Église en France pendant le Λ vin· siècle et sur sa situation actuelle, in-8% Paris. Ce jeune prêtre, Lamennais, après avoir signalé la miséra­ ble condition où les errements dc la nature humaine et les abus dc la liberté dc penser avaient mis le xvm· siè­ cle, « traçait le plan d’une autre Église dc France, qui aurait des conciles, des retraites, des conférences eccle­ siastiques, des séminaires sérieux ct qui serait vivante ct qui serait apôtre ». Goyau, Histoire religieuse de la nation française, p.546. Il n’attaquait directement ni le concordat, ni les articles organiques, mais H en souli­ gnait les insuffisances : l’Église dc France n’avait pas la liberté nécessaire A sa vie. · Toutes les grandes thèses du catholicisme menaisien sc trouvaient annon­ cées. » F. Duinc, La Mennais, sa vie, ses idées, ses ouvra­ ges, d'après les sources imprimées et les documents inédits, in-8°, Paris, 1922. p. 29. Et bientôt s’ouvrait, entre le pape ct l’empereur, le condit qui, de l’affaire d'Ancône, par la question des institutions épiscopales, allait mettre en discussion le concordat tout entier. La chute dc l’Empire dénoua la crise. c) Sous la Restauration, — La Restauration s’étendit A toute l’Europe, puisqu'il y avait eu une Europe napo­ léonienne, très différente de l’ancienne. Mais la Restau­ ration ne fut nulle part un retour complet A l’état dc choses antérieur. L’Église sc retrouve singulièrement appauvrie ct dépendante. Si l’Espagne, le Portugal et les États italiens ont rétabli l’Anclen Régime avec la profession exclusive du catholicisme, dans les États qui dépendent directement de la maison de Habs­ bourg, le joséphisme revit avec le système Metternich. En Allemagne, non seulement les États ecclésiastiques ont disparu, mais les gouvernements suivent l’exemple de Metternich ou dc Napoléon,ct si,en 1817, la Bavière signe avec Rome un concordat « qui garantit A l’Église tous les droits qui lui reviennent d’après le droit divin et le droit canonique », bientôt de véritables articles organiques limitent ccs privilèges ou les annulent, ct la constitution dc 1818 proclamera la liberté des cons­ ciences et des opinions. D'autre part, la Belgique catholique, dans le royaume des Pays-Bas, se voit imposer des principes qui révol· IX. — 17 515 LIBÉRALISME CATII0L1QI E. ORIGINE ont sa conscience, en attendant d’être sacrifiée à la Hollande. La Pologne catholique reste soumise â la Prusse protestante, A la Russie orthodoxe ct A l’Au­ triche. En fin. dans le Royaume-Uni, non seulement les catholiques anglais sont toujours condamnés A des mesures d’exception, mais l’Irlande catholique n’a pas la plus élémentaire liberté religieuse. Quant A la France, dont la situation religieuse va émouvoir le génie de Lamennais jusqu’au libéralisme que l’on verra, le retour des Bourbons y a fait naître de grands espoirs dans les milieux catholiques. Le cierge, qui nc s’est Jamais pleinement rallié au régime impérial ct qui a souffert du conflit entre le pape ct l’empereur, attend une vraie restauration du passé dans les lois et surtout dans les esprits. Or, le régime napoléonien, concordat ct articles organiques, sera maintenu. L’article 6 de la Charte proclamera bien le catholi­ cisme religion (l’État, mais un autre maintiendra le principe, proclamé par la Révolution, de l’égalité et de la liberté des eulteset cet autre précédera. Cctte dispo­ sition sera adoptée pour calmer les appréhensions des deux sénateurs protestants, Roissy d’Anglas et Chabnud-Latour, et bien marquer que, si le catholicisme est religion d’Élat, cela n’a pas de conséquences sur l’éga­ lité et la liberté des autres cultes. Dès 1815, le gouverne­ ment négocia bien avec le pape un nouveau concordat, le concordat de 1817. qui abolissait le concordat de 1801 et, dans « cc qu’ils avaient de contraire A la doc­ trine ct aux lois de l’Église », les articles organiques, qui rétablissaient l’ancienne Église gallicane avec son concordat, celui de 1516, dans scs divisions et même avec son personnel. Mais la tentative échoua, d’une part, en raison des tendances gallicanes marquées par le gouvernement ct, de l’autre, par la crainte de l’oppo sillon libérale. Malgré cela, les deux pouvoirs sont animés l’un envers l’autre de la plus sincère volonté d’entente; une véritable alliance semble conclue entre le trône et l’autel; des mesures particulières de l’État favorisent l’Église; avec l’appui otliciel. la Congréga­ tion ct les Missions de France mènent à travers le pays une ardente propagande religieuse et monarchique, il s’en fallut de beaucoup cependant que tout le pays fût conquis ct une opposition sérieuse se manifestait à la fois contre le trône et contre l’autel. Un mouvement comme la Révolution nc pouvait avoir secoué l’Europe sans y laisser de traces; le contre coup s’en ressentait même jusque dans le NouveauMonde. où son influence rejoint celle de la jeune Répu­ blique des États-Unis. Vainement s’est constituée la Sainte-Alliance; ces principes de la Révolution, que les nations et les Individus ont le droit de disposer d’euxmêmes, subsistent en bien des esprits; des sociétés secrètes, franc-maçonnerie, Tugendbund, carbona­ risme, les défendent ct les propagent et, bientôt, des mouvements populaires en Allemagne, en Italie, en Espagne, attestent leur puissance. Vainement encore la papauté tente de nc pas sc solidariser avec la SainteAlliance, dont elle n’a pas d’ailleurs tellement â sc louer; elle nc peut toutefois faire cause commune avec les sociétés secrètes; alors, ici ou IA, elle a protesté contre le principe de la liberté et de l’égalité des cultes; puis, en certains pays, l’Église asservie apparat! sim­ plement comme une force conservatrice nu service de l’absolutisme : en conséquence. elle sera com­ battue par tous ceux qui combattent pour la liberté. En France, où l'esprit vollairlcn n’a pas disparu, où les principes de 89 ont pénétré la plupart des esprits, où sur certains l’Empire a gardé son prestige, il y a une opposition puissante contre le trône et l’autel. Cctte opposition, dite libérale, va des doctrinaires, monarchistes et vraiment libéraux qui demandent le respect de toutes les libertés annoncées ct promises parla Charte,aux républicainsct partisans de l’Empire 516 par la gauche libérale. Républicains, partisans de l’Empire et gauche libérale sont anticléricaux. A la propagande catholique des Missions ils opposent la propagande de leur presse : ils multiplient les éditions des philosophes du xvin· siècle, et Jamais encore ces écrivains n’ont eu tant de lecteurs, leurs journaux, le Constitutionnel, (fui · mange du prêtre et du noble chaque malin », la Mincrue, le Courrier jrançais, sont lus plus que les autres. < Une propagande sérieuse était faite dans les campagnes A l’aide de brochures anony­ mes, où l’on représentait systématiquement, d’un côté, un émigré bête et poltron, un curé méchant ct hypocrite,un fonctionnairesubaltcrncintrigant ct bas. de l’autre coté, un paysan acquéreur de biens natio­ naux. un philosophe de village et un olllcicr en demisolde. tous intelligents, courageux, modèles d’hon­ neur cl de loyauté. Les brochures n’étalent que de pauvres caricatures, mais le public y voyait le tableau de la situation des campagnes... IL Avenel, Histoire de la Presse française depuis 17 SfJ jusqu’à nos jours, in-8®, Paris, 1900, p. 213. On sait toute la haine qui poursuivit alors le parti-prétre; le clergé se recrute difllcilcment, cela est vrai en 1820, comme en 1816. Lc% plus avancés parmi les libéraux formeront bientôt une Charbonnerie française (pii tentera les complots de 1821 eL 1822. Sur l’esprit public dans les premières années de la Restauration, voir le tableau intitulé L'esprit public en 1830, composé d’après les Rapport* des préfets par S. Charléty, La Restauration, p. 113-115, dans Lavissc, Histoire de France contemporaine, t. IV. Enfin un monde nouveau semble sc préparer. D’abord, en réaction contre le libéralisme antérieur qu’ils trouvent vide cl usé, apparaît un groupe de néo-libéraux; plusieurs sont des professeurs proscrits ou émigrés de l’UnlvcrsIlé; ils ont pour organe le Globe. Ils sont des penseurs : comme les doctrinaires, ils prennent les questions de haut, mais c’cst dans un esprit critique: l’article célèbre, Comment les dogmes finissent, est de l’un d’eux, .louffroy. Partisans de la liberté politique, ils sont hostiles aux ultras ct A la réaction qui suivra 1820;spiritualisles, ils combattent l'esprit voltairien des vieux libéraux, mais ils nc sont pas catholiques:» Ils ne sauraient être dominés, dit Jouffroy, loc. cit., ni parle fanatisme renaissant, ni par l’égoïsme sans croyance qui couvre la société; ils de­ mandent la liberté religieuse, comme les autres, ct même pour les jésuites. » Cf. de Rémusat, La politique, libérale, Paris, 1860; Thureau-Dangin, Le parti libéral sous la Restauration, Paris, 1876. Puis une évolution so­ ciale sc dessine en France comme en Angleterre, sous l’influence de la transformation Industrielle Le mot socialiste apparntt. Owen et Thomson, en Angleterre, Saint-Simon, puisses disciples, en France, font une cri­ tique delà société et donnent les formules d’une société nouvelle : « J’ai reçu la mission, dit Saint-Simon, de faire sortir les pouvoirs politiques des mains du clergé, de la noblesse ct de l’ordre Judiciaire, pour les faire entrer dans celles des industriels. «Eux seuls, sans sc laisser leurrer par l’idée égoïste de liberté et ridée funeste de concurrence, sauront grouper les hommes dans le culte de la fraternité ct du travail par l’exploi­ tation savante du monde. M. G. Wclll, Un précurseur du socialisme. Saint-Simon et son tenure, Paris, 1891. L’influence sociale de l’Église est donc menacée. Une littérature qui sc forme allecte, il est vrai, des ten­ dances religieuses; elle exalte le sentiment religieux: elle en subit l’influence; elle parle avec respect de l’Église, avec admiration de scs cathédrales, avec sympathie de son œuvre; mais cela n’atteint pas le fond des Ames, ct, d’ailleurs, cctte littérature subit l’impulsion générale elle veut affranchir l’art des règles traditionnelles; elle réclame la liberté. Cf. A. Viatic, 517 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. ORIGINE 518 Le catholicisme chez les romantiques, in-16, Puris, 1922. d’Espjignc cl l'avènement de Charles X, sous le gou­ Telles étaient les tendances religieuses ct morales de vernement des ultras, si le programme de la droite la France aux environs de 1820. Lamennais les a fut favorable a l’Église, pour les mêmes raisons, ce saisies aussitôt avec l'intuition de son génie, ct il va programme nc fut pas réalisé. leur chercher une solution, un remède qui, finalement, C’est alor* que Lamennais donne a la royauté le sera le libéralisme catholique, mais il le formulera avec plan d’une politique radicale, tout entière orientée au son penchant naturel pour l’absolu et son impatience triomphe social ct politique de l’Église — il ne se place de toute autorité. qu’à ce point de vue — ct logiquement déduite de son 2e Apparition progressive du libéralisme catholique. ultramontanisme. — 1. La réaction contre le gallicanisme. — Une évolu­ Toute sa pensée se manifeste dans le livre qu’il tion, encore sourde cl comme cachée, se produit «aussi, public alors : De la religion considérée dans ses rapports en diet,dans l’Église de France. Le clergé, en majorité, avec l'ordre politique et social, t. i, mai 1825, t. n, parait toujours attaché à la tradition monarchiste ct février 1826. Bonald, dont il s'inspire souvent, avait gallicane, le haut clergé surtout : il est presque entiè­ écrit : < Il existe une cl une seule constitution de la rement composé de nobles ct d’émigrés; les chefs de la société politique, une ct une seule constitution de la Petite Église ont repris dans ses rangs leur place ct leur société religieuse; la réunion de ces deux constitutions influence; tous ils ont pour idéal le retour à l’état de ct de ces deux sociétés constitue la société civile, l’une choses d’avant 1789. Mais les événements ont leur cl l’autre constitutions résultent de la nature des êtres logique ct les événements poussent l’Église de France qui composent chacune des deux sociétés, aussi nécessaivers [’ultramontanisme, comme disent gallicans cl rement que la pesanteur résulte de la nature des corps. > libéraux. Théorie du pouvoir, t. î, préface. El encore, Principe La involution, en persécutant celle Église cl en la constitutif, c. xix:«... le gouvernement monarchique séparant de l’État, l’a rejetée vers Borne. Pic \ II, royal ct In religion chrétienne catholique sont néces­ imposant aux évêques français leur démission sur la saires, c’cst-à-dire, tels qu'ils nc pourraient être autres demande de Bonaparte, passant outre au refus de qu'ils ne sont, sans choquer la nature des êtres sociaux, plusieurs, signant le concordai au nom du clergé de c’est-à-dire, la nature de Dieu ct celle de l’homme en France, tenant plus lard l’empereur en échec sur la société. » Lamennais, ici, s’éloigne de la pensée de question de l’institution canonique, toute celte atti­ Bonald et pose hardiment : « 11 n'y a pas deux puis­ tude annonçait ct amenait la lin du gallicanisme. On sances nécessaires, mais une seule, l’Église, qui s’in­ nc sentit pas lout d'abord la force de ce mouvement; carne dans le pape. Elle est un pouvoir universel, qui mais bientôt des théoriciens font remarquer combien domine les gouvernements et qui a un droit absolu a cctte logique des choses est conforme à la logique des l’indépendance complète voulue par sa mission, y principes : tel de Maistre, dans Le Pape, 1819, L*Église compris tout d’abord la liberté d’enseigner, ct aussi gallicane, 1821. Lamennais l’a devancé. Dès 1814, il a à la protection des lois. Et parce que. « sans Pape, fait paraître un livre intitulé : Tradition de T Église sur point d’Églisc,... point de religion, poinl de société », Γinstitution canonique des évêques, où il combat tout cc qui porte atteinte à l’autorité du pape est un VEssai historique et critique sur l'institution canonique péril pour l’Église, pour la religion, pour la société. » des évêques, de Tabaraud, ct soutient contre Fébronius Or, en France, ajoute-t-il, le gouvernement est loin de les prérogatives du Saint-Siège ct l’infaillibilité dog­ s’acquitter de son devoir envers l’Église. Cc nc sont matique du pape. point les Bourbons qui gouvernent, en effet, mais bien En 1817, parait VEssai sur l’indifférence, t. ï, dont une démocratie ou un despotisme athée, puisque le le fond est que,seule peut être vraie cl par conséquent Parlement fait souverainement les lois ct que la doit être suivie la religion universelle à laquelle pré­ Charte part des principes de 1789 : neutralité, laïcisme. side une autorité infaillible : donc le catholicisme Les prétendus efforts du gouvernement pour « pro­ romain Enfin, en 1818,11 écrivait,ct avec quelle fougue 1 téger · la religion nc sont que des mensonges habiles des Observations sur la promesse d'enseigner les quatre • pour mettre l’athéisme sous la protection de la reli­ articles de la Déclaration de 16S2 exigée des professeurs gion ». En fait, ce gouvernement a exclu l’Église de la de théologie par le ministre de l’intérieur. En 1820, Il législation : les lois de Γ Église ont cessé d’être les lois applaudit au livre Du pape. Cf. Lettre à de Maistre de l’État, de la famille, de la formation de l’enfance, du 28 mai ct, dans Nouveaux mélanges, l’article, de la vie individuelle comme de la vie sociale. Entre Sur un livre intitulé · Du Pape , par Ai. le comte de l’Église ct l’État, il y n un conflit latent. En outre, Maistre. Il a précédé de Maistre, mais il le dépasse par l’appui donné aux doctrines gallicanes qui affran­ aussi dans l’expression Déjà, en 1815, mais pour le chissent le pouvoir temporel de l'autorité spirituelle et seul Henry Moorman, un jeune anglican qu’il tentait font de l’Église un assemblage d’Égliscs nationales, d’amener au catholicisme, il formulait sur le pontife en même temps qu’ils nient l'infaillibilité suprême du romain des vues bien connues, où sc retrouvent les pape, garantie de l’unité catholique et aussi de l’ordre tendances de sa philosophie plus que les données de la social, le gouvernement crée un vrai péril religieux et théologie . social; il appelle l’athéisme ct l'anarchie. Telle est la En ces mêmes années, il apparaît royaliste militant, première formule de la théocratie menaisicnne. On il écrit au Conservateur, puis au Drapeau blanc, jour­ sent combien sont contingentes pour Lamennais les naux île droite. Or, en face des agressions libérales cl formes de gouvernement : une seule chose lui importe : du péril irréligieux, que font les évêques ct le roi ? que l’Église Indépendante et souveraine conduise le Conformément à la tradition gallicane et ù la foi monar­ monde, y assurant l'ordre et l'unité dans la soumission chique, les évêques font appel à la piété du roi; ils lui des pouvoirs politiques. demandent aide ct protection contre la presse; ils b'ravssinous voulut le réduire au silence. Sous son ins­ insistent pour que l’enseignement soit rendu à l’Église, pirat Ion. il fut condamné par la Cour royale, le 20 avril proposent de rétablir l’ancienne Sorbonne, afin de 1826, contredit par les évêques dans une Déclaration restaurer le prestige du clergé et. finalement, sc con­ de leurs sentiments sur l'indépendance de la puissance tentent de demi-mesures. Louis XVIII est bien dis­ temporelle en matière purement civile, datée du 3 avril, posé ainsi que scs ministres, mais, cela est évident, combattu plus \ iolemment par les Clausel.par les jour­ ils craignent de surexciter l’opposition cl de laisser naux dedrolteet de gauche; mais soutenu par scs amis, oublier à l’Église les privilèges traditionnels de l’État ; pleinement par le Mémorial catholique, avec quelques même après 1824, c’est-à-dire après l'expédition réserves par le Catholique d‘Eckstein, approuvé par 519 •LIBÉRALISME CATHOLIQUE. ORIGINE les libéraux du Globe, par Λ. Comte, par une partie du jeune clergé rebelle aux Antidotes, Lamennais, dans un Mémoire confidentiel, presse Léon XII de prendre parti ouvertement, de condamner le gallica­ nisme et le libéralisme et de dégager hardiment lÉglisc des servitudes passées. CL A. Biaise, Œuvres Inédites de F. Lamennais, Paris, 18G6, t. n : Mémoire adressé à Léon XII sur l’état de l’Église en France (incomplet); Dudon, Fragment inédit d’un mémoire de Lamennais dans Recherches de science religieuse, sep­ tembre-octobre 1910 et Lamennais et le Saint-Siège (1S20-113I), Paris, 1911. Prudemment le pape sc tut. Mais sans attendre une approbation dont le défaut lui pesa, Lamennais continuait son attaque contre le galli­ canisme. En 182Gencorc, il publiait, à l’usage des sémi­ naristes qui auraient des évêques favorables à rensei­ gnement des quatre articles, une brochure de 8 p. in-8°: In qualuor articulos.,, aphorismata; puis il rééditait avec notes les Lettres sur les quatre articles par le car­ dinal Litta, in-12, Paris, voir Litta, irritant de plus en plus libéraux cl gallicans. 2. L’évolution vers le libéralisme. — .Mais les événe­ ments sc développent : Montlosier a dénoncé bruyam­ ment à la France quatre fléaux conjurés: l’ultramon­ tanisme, le parti prêtre, la Congrégation et les jésuites, et demandé l’exécution des lois et des traditions galli­ canes; les libéraux dénoncent eux aussi la Congréga­ tion, les jésuites, le parti prêtre et scs efforts pour restaurer l’Anclcn Régime aggravé de la domination romaine, et ils accusent la droite de pactiser avec ces ennemis de la liberté. Sous la poussée, le pays légal sc détache manifestement du trône et se montre hostile à l'autel. Il élit une majorité d’opposants, que groupe cc même programme : respect Intégral de la Charte et par conséquent respect des libertés qu’elle promet, souveraineté du Parlement et indépendance de l’État a l'égard de l’Église. Le ministère Villèle doit céder la place à un ministère .Martignac. Une bataille religieuse s’engage; cette fois, c'est au sujet de l’enseignement, question souvent débattue depuis la Restauration (voir plus loin), et au sujet desjésuites. Lc21 avril 1828, une ordonnance nouvelle modifiait une ordonnance vieille de quatre ans et réduisait l’in fluence du clergé sur l'enseignement primaire; le 16 juin, deux autres ordonnances excluaient les jésuites et les membres des congrégations non autorisées des écoles secondaires, et réglementaient, comme l'eût fait un Joseph II,la vie des petits séminaires. Dans un Mémoire adressé au roi, les évêques opposèrent un non possumus formel, mais, sur l'injonction de Rome, ils sc turent — sauf un. le cardinal de Clermont-Tonnerre — et se soumirent. Ici Lamennais intervient, comme il est intervenu dans la question gallicane; ces atteintes à l’indépen­ dance de l’Église l’irritent et, en février 1829, il public un livre qui étonne, émeut la France cl l’Europe, et qui. accentuant et dépassant les idées de son livre pré­ cédent, De la religion, le montre presque arrivé au libéralisme catholique qui sera celui de VAvenir. Cc livre est intitulé : Des progrès de la Dévolution et de la guerre contre l’Église, in-8°, Paris. Si on laisse de côté cc qui concerne les ordonnances, voici les idées essentielles de l’ouvrage : Pour une société comme pour les individus, il y a des lois nécessaire*, c’est-à-dire qui découlent de la nature même des choses. Or, de ces lois nécessaires, la pre­ mière est que cette société se laisse conduire par la vérité universelle, éternelle, dont l'expression vivante est l'enseignement de l’Église. Seule, en cilet, l’Église peut enseigner et imposer aux gouvernements la loi étemelle de justice et de vérité qui les garde du despo­ tisme cl assure aux sujets In liberté, et à ces sujets la soumission volontaire qui assure le maintien de l’ordre. Et · tel est le besoin qu'ont les nations d’un pouvoir 520 légitime et de la liberté, qu’il est impossible que, tôt ou lard, après avoir inutilement cherché l’une et l'autre hors du christianisme, elles ne reconnaissent pas qu'en lui est le principe même de l'existence sociale. » Ainsi le gallicanisme, ou, comme il dit, · la doctrine royaliste gallicane », établissant < l’idolûtrie d'une puissance humaine » et l'indépendance de cette puissance à l’égard de l’Église, ne peut conduire qu'au despotisme, et le libéralisme dogmatique, synonyme d’individua­ lisme, dont^Ie principe fondamental est le principe protestant et cartésien de la souveraineté absolue de la raison, ne peut provoquer qu'anarchie et arbitraire. Quelle doit donc être l’attitude de l’Église dans les cir­ constances actuelles ? Elle ne saurait « s'allier avec le pouvoir politique qui travaille à la détruire en Passervissant », inconsciemment peut-être. · Le christia­ nisme ne représente aucune forme de gouvernement. » D’ailleurs « il s’allie à toute forme de police, mais, par ses maximes et son esprit, il est souvent incompatible avec les doctrines d’anarchie et de despotisme. » Il ne saurait davantage · s’allier avec le libéralisme que scs doctrines actuelles rendent l’ennemi le plus ardent de l’Église et du christianisme, en même temps qu'elles renversent la base de la société et consacrent tous les genres de tyrannie et d’esclavage. » Toutefois le libéralisme pourrait être tout autre chose. Par lui-même, il est · éminemment social... Il repousse le joug de l’homme, le pouvoir sans droit et sans règle ; il réclame une garantie contre l’arbitraire...» Il est d’origine chrétienne; « il n'est que l’impuissance où le peuple chrétien est de supporter un gouverne­ ment arbitraire, ou le joug d’un pouvoir purement humain. » L’Église enfin n’a besoin que d'indépen­ dance et de liberté. « La liberté lui est nécessaire avant tout, liberté d’enseignement, de discipline, de culte, et cette liberté, elle n'en jouira jamais, aussi longtemps qu'elle la cherchera dans les transactions avec les puis­ sances temporelles. » En conséquence, « que l’Église évite de lier, ou de paraître lier indissolublement sa cause à celle des gouvernements qui l’oppriment, qu'elle se fortifie elle-même au milieu de la lutte des peuples et des rois, sans y prendre aucune part directe. Les combattants tomberont un Jour â scs pieds. Qu'elle se considère comme indépendante; elle est le seul pouvoir réel qui subsiste aujourd’hui. C'est au Pasteur suprême qu'il appartient de sauver la foi et la société en rompant les liens qui arrêtent l’action de la Providence. » Que les évêques aussi agissent dans le même sens, sc réunissent en synodes, en conciles, cor­ respondent avec Rome. · Nous demandons pour l’Église catholique, avait-il dit dans la préface, la liberté promise par la Charte à toutes les religions, la liberté dont Jouissent les protestants et les juifs. Nous demandons la liberté de conscience, la liberté de la presse, la liberté de l’éducation, et c'est là cc que demandent comme nous les catholiques belges, oppri­ més par un gouvernement persécuteur. » Enfin, pour être digne de sa mission, le clergé doit renouveler scs méthodes et sa vie, et travailler à prendre la direction du mouvement intellectuel. Sur tous ces points, voir, Des progrès de la Dévolution, c. îx. Lamennais a franchi un nouveau pas, le pas décisif, vers le libéra­ lisme : il y touche. Il n’emploie pas encore les formules de V Avenir mais elles se préparent. Il n’écrit pas : rupture du concordat ou séparation de l’Église et de l’Etat, mais il veut que l’Église rompe foui lien avec le pouvoir, même au prix de cc qu’il appelle déjà · le salaire », qu’elle sc sépare du trône, auquel visiblement il ne tient plus. La liberté l'attire. Il distingue, dès maintenant, un faux libéralisme, ennemi de l’Église et de la liberté pour tous, et un vrai, dont l’Église peut accepter, sinon toutes les doctrines, du moins l'appui. Il ne réclame pas encore » toutes les libertés pour tous · 521 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. ORIGINE — uniquement l’indépendance et les libertés néces­ saires à l’Église — mais déJA il invoque la Charte et ses promesses libérales. La prudence seule, du reste, semble l’avoir retenu car les formules de sa corres­ pondance, A cette date, sont déjà celles de V Avenir. Comment le collaborateur de Villèle et de Vitrolles au Conservateur; l'ennemi du Constitutionnel, l’adver­ saire du libéralisme en est-il arrivé A se retourner contre la royauté pour devenir un libéral ? C'est l'ultramontanisme, a-t-on répété, qui l’a conduit au libéralisme; cela est vrai, non qu’il ait fait des doc­ trines libérales la conséquence logique de la doctrine ultramontaine — le côté doctrinal de la question ne le préoccupe pas d’ailleurs — mais par le libéralisme il croit servir l'ultramontanisme. Cc n’était pas en cfiet pour défendre la prérogative royale qu’il avait colla­ boré au Conservateur; il comptait alors sur les Bour­ bons pour réaliser son idéal théocratique. Quand donc il les vil, d’une part, s’obstiner dans leur politique gallicane, d’autre part, mécontenter le pays, les jugeant perdus et la vertu monarchique épuisée, Il conclut qu’en liant sa cause A la leur, l’Église sc con­ damnait elle-même et la société avec elle. L’Église devait donc ostensiblement sc séparer des Bourbons. Et, puisqu’un principe de la légitimité sc substituait dans les esprits le principe de la souveraineté natio­ nale, l’Église, pour garder sur le monde moderne son influence nécessaire, devait s’arranger de cc principe. Dans la pratique, enfin, la souveraineté nationale c’est la souveraineté d’un parti; donc l'inconstance du pou­ voir politique : vu cet état de choses, n’cst-ce pas sagesse pour l’Église de sc proclamer et de sc rendre indépendante de ce pouvoir, autrement dit, de se séparer de l’État ? Puis il subissait l’influence du néo-libéralisme, qui non seulement combattait dans le Globe · les médio­ crités et les vieilles vanités » du libéralisme voltalricn, et réclamait « toutes les libertés pour tous », mais qui entendait sc tenir en dehors des partis, dans la région sereine de la vérité abstraite ; l’influence aussi de publicistes, tels que Benjamin Constant, pour qui, en religion comme en tout, la liberté amènerait les résul­ tats en définitive les meillcurs( les États-Unis ne le prouvent-ils pas ?), tels que Ballanche, pour qui la Révolution est un événement providentiel, ordonné au renouvellement moral de l’humanité. Dans l’Alle­ magne de Metternich elle-même, il entendait Gœrres, Frédéric Schlegel, Mailer, Doellinger A ses débuts, exalter la théocratie du Moyen Age, l’indépendance de l’Église A l’égard de l’État et proclamer leur intention de rendre A l’Église la direction de la pensée cl de la science, pour lui rendre en même temps la direction de la société. Cf. G. Fralnnet, Essai sur la philosophie de P.-S. Ballanche, Paris, 1902; C. Huit, [.a vie et les oeuvres de Ballanche, Lyon, 1902; Goyau, L*Allemagne religieuse. Le catholicisme (1800-1848), 1910,1.1 ci n. Enfin Lamennais voyait les principes de 1879 fer­ menter dans l’Europe occidentale, en Pologne, dans l’empire ottoman et Jusque dans l’Amérique du Sud. Surtout il les voyait au service de l’Église en Irlande, en Belgique, aux États-Unis. Ce n’était pas, en effet, au nom du droit propre A l’Église, mais au nom du droit commun et du principe naturel de liberté que luttaient pour l’émancipation des catholiques irlan­ dais. contre l'Angleterre protestante, O’Connell et V Association catholique. Même spectacle et plus frap­ pant encore en Belgique. « C’est A bon droit que les Pays-Bas autrichiens passaient depuis le commence­ ment du xvm· siècle pour la citadelle de l'ultra­ montanisme. » IL Plrenne, Histoire de Belgique, t. v, Bruxelles, 1921, p. 300. Les Idées de tolérance de Joseph H avaient été la principale cause de l’insurrec­ tion brabançonne de 1780. Après 1815. dans les pre- 522 mitres années du royaume des Pays-Bas, les catho­ liques s'étalent montrés peu favorables aux libertés publiques. Leurs chefs avaient repoussé comme atten­ tatoire aux droits de l’Église la Loi fondamentale du royaume. Les évêques avaient solennellement réclamé le monopole de la liberté religieuse, l'exclusion des dissidents des emplois publics en rapport direct ou indirect avec le culte, la proscription de la liberté de la presse, rentrée du clergé dans les assemblées natio­ nales et provinciales A titre d’ordre reconnu par l’État, une dotation fixe pour l’Église et la direction souve­ raine de l’instruction publique. Dans le domaine reli­ gieux, c’était à peu près le retour pur et simple A l'Ancien Régime. Thonisscn, La constitution belge annotée, 2· édit., Bruxelles-Paris, 1876, Préface, p. vi. Et, en face d’eux, des libéraux, partisans convaincus des libertés modernes, acceptaient avec empressement la Loi fondamentale, · applaudissaient a tous les actes qui tendaient a restreindre l’autorité de la hiérarchie catholique », ou la liberté de l’enseignement, et parti­ culièrement à la création du Collège philosophique de Louvain, « destiné à inoculer aux lévites catholiques les doctrines du Joséphisme», oubliant ainsi que, « d’une part, le monopole de l’enseignement, de l’autre, la for­ mation d’un clergé prêt à subir toutes les exigences du pouvoir, devraient dans un avenir peu éloigné décupler les forces de l’administration hollandaise. » I bid., p. vm. Or, en 1828, ces frères ennemis font cause commune contre l’ennemi commun, le roi des Pays-Bas. Pour le bien de l’Église et pour l’indépendance de la patrie, malgré le Concordat de 1827, où le roi a accepté de réelles concessions — qu’il ne réalise pas, il est vrai — les catholiques belges, évêques compris, ont accepté ce mot d’ordre du plus pur libéralisme : Liberté en tout et pour tous. De l’autre côté de l'Atlantique enfin. l’Église paraissait sc trouver très bien de la liberté commune. Cf. Laboulavc, L'Église et l État en Amé­ rique, dans Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1873. Lamennais fut d’abord peu suivi. Soutenu, mais avec quelque réserve, par le Catholique du baron d’Eckstcin et par le Correspondant, que fait paraître, dès le 10 mars 1829, cette Association pour la défense de la religion catholique, que Lamennais a contribué â fonder mais dont les membres, jeunes hommes dévoués A la royauté, sc défendront, le 3 novembre, d’être · scs disciples aveugles », il voit bientôt son livre Des progrès attaqué violemment et de tous côtés. Sur d’Eckstcin, cf Correspondant, 25 janvier 1862. Nécrologie, par Folssct ; et sur le premier Correspon­ dant. C. Sainte-Foi, Souvenirs de jeunesse, Paris, 1911, p. 158-179. Gallicans et royalistes s’acharnèrent : l’épis­ copat s’émut, et l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, dans sa Lettre pastorale, du 21 février 1829 sur la mort de Leon Nil,parla sévèrement · des beaux talents qui semaient la défiance entre les souverains et les sujets ·. Lamennais lui répondit — dans un geste qui rappelait celui de Rousseau à l’égard de Christophe de Beau­ mont — par une Première lettre à Monseigneur Γarche­ vêque de Paris, mars 1829, 60 p. in-8®, puis par une Seconde .... avril 1829, 71 p. in-8®, où il accentuait sa critique du gallicanisme et sa confiance en la liberté. Cf. Baron Henrion, V/e et travaux apostoliques de Mgr de Quélen, Paris. 1810, nouvelle édition. 1842. et d’Exauvllle, Vie de Mgr de Quélen, 2 in-8°, Paris. 1840, t. i. Le gouvernement le dénonça à Home, mais Rome se tut. Dans sa première encyclique, 24 mal 1829, le nouveau pape, Pie VIII. parla de l'indifférentisme, de la propagande protestante, de < ces sociétés secrètes, qui s’appliquent à désoler l’Église et A perdre l’État ». mais ne dit rien des récentes discussions. Cc silence du pape fut loin de plaire A Lamennais qui rêvait d’une approbation formelle.Sa correspondance traduit même 523 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L'AVENIR une violente irritation; on le voit déjà prêt à oppo­ ser son jugement à celui dc Rome. Ainsi, à cc mo­ ment, le libéralisme catholique mcnnislen est fondé; toutes ses tendances sont dégagées; on peut même prévoir Λ quelles oppositions il sc heurtera ct quelles fautes il commettra. En 1829, le chef des libéraux belges, de Potter, résumait ainsi la situation : · Il y a en France un parti catholique, tout comme dans les Pays-Bas, qui comprend beaucoup de vrais amis dc la patrie ct dc la liberté. Cc parti veut la liberté pour lui-même, ct toute la liberté à laquelle il a droit...; il voudra la même liberté pour tous, dès qu’on lui aura permis dc croire que cette liberté est compatible avec la sienne; il cn sera le plus ardent champion, dès qu’il aura compris qu’elle est une condition essentielle, sine qua non, dc sa propre liberté. » Cité par le Pros­ pectus dc V Avenir, dans Articles dc Γ Avenir, Ί in-8°, Louvain, 1870,1.I, p. n. La révolution dc 1830 accom­ plit l’évolution annoncée; les libéraux catholiques \ont constituer un parti actif. 111. Histoire. — On peut distinguer quatre périodes dans cette histoire : 1° de 1830 à 183-1; 2° dc 1834 à 1852; 3° dc 1852 à 1878; -Ie à partir de 1878. PREMIERE PERIODE OU PERIODE MESAlSlESEE (1830-1831). - Période courte mais violente que caractérise la dictature dc Lamennais ct qui commence avec le journal L’Awnir, 16 octobre 1830, pour se terminer par la condamnation définitive dc Lamen­ nais dans l’encyclique Singulari nos du 25 juin 1834. Le libéralisme catholique y a sa forme la plus com­ plète; il touche à toutes les questions ct. dans toutes, il réclame la liberté pour les individus, pour les nations ct pour les religions. Dans l’ordre religieux, il apparaît donc opposé d’une part au gallicanisme et à tout sys­ tème limitant la liberté de l’Églisc, d’autre part à une situation privilégiée pour l’Église dans l’État. Les années 1830 et 1831 furent pour l’Europe des années dc trouble. Tandis que l’Irlande continuait, sur le terrain legal, la lutte commencée pour la conquête dc sa liberté religieuse ct politique, un mouvement révolutionnaire partait dc France; les peuples se sou­ levaient ou s’agitaient contre les nations ou les gou­ vernements d’Ancicn Régime qui les opprimaient. En trois pays : l’Irlande, la Belgique ct la France, le : libéralisme catholique affirme hautement son pro­ gramme, ct même, en Belgique, le réalise entièrement. 1· Le libéralisme catholique en Irlande et en Belgique. — En Irlande, O’Connell, qui avait pris pour mot d’ordre : Liberté civile et religieuse, réclamait l’éman­ cipation dc son Église et de son peuple au nom de la constitution libre dc son pays ct du droit commun. Il devait lutter sans de très grands succès immédiats, mais il avait indissolublement uni dans l’âme irlan­ daise la religion ct la liberté. En Belgique, les catholiques étaient demeurés fidèles à l’alliance conclue. Le 22 février 1830, ils publiaient un manifeste où ils précisaient leur attitude ct cn don­ naient les motifs : « En face du terrible péril de voir l’instruction dc leurs enfants, et même, par les lois sur la presse, l’instruction de tous les âges livrée au bon plaisir de l’homme, les catholiques ont dû cher­ cher des garanties. Au siècle où nous sommes, Il est impossible d’en trouver d’autres que la liberté... Les libéraux, sans que leur but soit le même (pie le nôtre, demandent les mêmes libertés... Nous marchons donc avec eux. Mais que l’on ne s’imagine pas que rien dans le monde nous engage jamais au plus léger sacri lice de nos principes. Nous serons libres parce que c’est notre volonté, c’est notre droit,... ct beaucoup de nations des deux mondes le seront avec nous. Malheur a celles qui resteront sous le joug dc Γhomme. » Ami dr la religion, t. txn, p. 332. Après l’émeute bruxelloise du 25 août 1830, qu'a­ 524 vaient provoquée les journées parisiennes de Juillet, les catholiques luttèrent unis aux libéraux pour l’indé­ pendance. Or, quand s’ouvrit à Bruxelles, le 10 no­ vembre, le congrès (pii devait donner nu nouvel Étal sa constitution, la majorité était nettement catho­ lique; 140 catholiques contre 60 libéraux, unionistes ou dissidents; mais, « spectacle sans exemple », les 110, bien que majorité, « votèrent unanimement l’article 6 qui proscrit â jamais la distinction des ordres... Ils s'unirent â toutes les nuances du libéralisme pour proclamer la liberté absolue des cultes dissidents ct la liberté illimitée dc la presse. Ils mirent au nombre des garanties constitutionnelles... que nul ne peut être contraint d’observer les jours dc repos prescrits par la loi religieuse. Ils décrétèrent l égalité des catholiques, des protestants et des juifs, devant la loi civile. Ils ne songèrent pas un instant â réclamer une dotation immobilière pour le clergé. Ils votèrent pour la liberté absolue des opinions politiques, philosophiques ct reli­ gieuses; ils érigèrent la proscription dc la censure en précepte constitutionnel... Le prince de Méan, arche­ vêque de Malines, primat de Belgique ct ancien sou­ verain de la province dc Liège, déclara solennellement que le clergé belge, éclairé par les événements, récla­ mait pour unique faveur le droit d’exercer librement les actes inhérents à sa mission religieuse. » Thonissen, loc. cit., p. xi. L'Avenir du 23 décembre 1830 donne, cn effet, une lettre adressée en date du /3 décembre 1830, aux membres du Congrès national dc la Belgique, par S. A. C. le prince de Aléan..., où ce prélat demande uniquement, pour l’Églisc dont il est le chef, « cette pleine ct entière liberté, qui seule peut assurer son repos ct sa prospérité », c’est-à-dire, l’indépendance • dims la nomination ct l’installation de scs ministres, ainsi que dans la correspondance avec le Saint-Siège... la liberté pleine ct entière de l’enseignement », insé­ parable de la liberté religieuse, et la liberté d’associa­ tion. Articles de Γ < Avenir », t. n, p. 9-12. Si l’on en croit Crctincau-Joly, L'Église romaine en /ace de la Révolution, l. n, p. 178, 179, le pape avait émis, au début de l’Union, la crainte que les catho­ liques ne fussent dupes. < Un petit nombre dc libé­ raux », il est vrai, < attaquèrent ouvertement le prin­ cipe dc l'indépendance réciproque de l’Églisc ct de l’État; ils repoussèrent la liberté absolue de l’enseigne­ ment ct des cultes; ils dénièrent aux catholiques le droit dc profiter dc la liberté d’association»; mais ce fut sans effet. « Les libéraux dans leur ensemble sc joignirent â leurs anciens adversaires pour garantir le libre exercice des cultes, pour accorder aux catho­ liques l’usage illimité dc la liberté d’enseignement et d’association, pour placer les traitements et les pen­ sions du clergé au nombre des obligations constitu­ tionnelles de l’État, pour déclarer que le gouvernement n’a le droit d intervenir ni dans la nomination, ni dans l’installation des ministres d’un culte quelconque, ni de défendre ù ccux-c» dc correspondre avec leurs su­ périeurs ct dc publier leurs actes. » Thonissen, ibid. Et quand, cn février 1831, le P. Ventura, dans sa fameuse Lettre à MM. les rédacteurs de Γ « Avenir », publiée tout d’abord dans la Gazette de France du 8, eut blâmé la révolution belge, sa tendance et scs résultats,il (ut facile aux tiois chefs du parti catho­ lique, Henri de Mérode, L.-F. de Robiano de Borsbcck cl le vicomte Vilain XIIII, dc réduire à néant scs affirmations. Ventura écrivait: ■ Le principe dc la révo­ lution dans ce siècle sera et doit cire toujours au pré­ judice de la religion ct au plus grand profit dc l’im­ piété. Voyez la Belgique; voyez avec quelle impudence effrontée on insulte, nu sein du congrès, à la religion, dans l’intérêt dc laquelle on a dit qu’on s’était révolté. Sans doute les Hollandais, avec leur collège philoso­ phique, avec leurs journaux et avec leurs pamphlets. 525 LIBERALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L’AVENIK tendaient .1 décathollciser In Belgique;mais ce que les Hollandais n’essayaient que d’une main tremblante, les libéraux l’abordent tout d’un coup. » Les Belges lui répondirent par ces faits ; « Tout le clergé sans exception connue · et les meilleurs d’entre les catho­ liques. ont vu - le doigt de Dieu dans les événements si extraordinaires où il les appelait visiblement à sauver leur religion, * Ils ont donc «adhéré a la révo­ lution... de tous leurs vœux ct de leur coopération. » Et ils n’ont pus lieu de s’en repentir, car si, au con­ grès, quelques révolutionnaires « dans le sens indiqué pat le P. Ventura, ont prononcé des discours antlcatholiques », le congrès n’en a pas moins voté les articles 11,15, IG, 17. 18 et 20 dc la constitution, où sc trouvent affirmés et placés, sous la sauvegarde dc toutes les libertés, l'indépendance ct les droits dc l'Église. Articles de Γ · Avenir », t. ni, p. 58-61. En Belgique sc réalisait ainsi l’idéal que prêchait VAvenir ; les théories de Lamennais d’abord, puis de \ Avenir, avaient agi. en effet, sur le clergé belge. Ci Thonissen, Études d'histoire contemporaine, t. 1, 2* édit., La Belgique sous le règne de Léopold Ier, p. 2G0 sq. En retour, ce triomphe du libéralisme catholique allait encourager Lamennais ct son école. Le '20 juillet 1831, Lacordairc saluait dans la Belgique une sœur, née du même père ct dc la même mère, c’est-à-dire du Christ et dc la Liberté », ct il proclamait cette mission qu’elle a reçue du Ciel, d ’élever la pre­ mière le Labarum, qui conduira mieux ct plus loin que celui de Constantin les siècles, dont nous sommes, disait-il, les vedettes aventurées ». Enfin il souhaitait qu’elle devint un spectacle qui encourage les catho­ liques «à conquérir leur affranchissement. Articles de Γ · Avenir », l v. p. 313 ct 345. Lamennais et scs disciples ne remarquaient point, sans doute, que si l’attitude des catholiques belges se justifiait par des nécessités politiques et religieuses, les mêmes nécessités ne sc retrouvaient pas cn d’autres pays. 2° Le libéralisme catholique cn France.— A l’origine, la Révolution dc Juillet porte en France cc double caractère : elle parait dirigée contre l’autel presque autant que contre le trône; elle semble aussi devoir s’étendre à toute l’Europe et y entraîner, par le triomphe du libéralisme ct dc la démocratie, la des­ truction du régime Metternich ct de l'Europe delà Sainte-Alliance. En fait, hors de France, si l’on excepte la Belgique, le mouvement fut vite arrêté et. dans la France même, il aboutit dc bonne heure ù une sorte de com­ promis : le trône n’est point renversé, mais à la dynas­ tie de droit divin est substituée une dynastie qui se réclame de la souveraineté nationale; la démocratie n’est pas établie, mais la bourgeoisie sc substitue à la noblesse comme classe dirigeante; enfin, la nouvelle charte maintient la liberté des cultes (article 5), mais le catholicisme n’est plus que l’un d’eux, il perd sa qualité de religion d’État; toutefois, l’article 7 le qua­ lifie, comme le concordat de 1801 : religion dc la majorité des Français. Il n’est nullement question d’abolir le Concordat; une loi même est annoncée qui établira la liberté d’enseignement, réclamée par les catholiques depuis la Restauration. Mais, dans son ensemble, la bourgeoisie portée au pouvoir est voltairicime, hostile ù la puissance sociale de l’Églisc; plus hostiles encore sont les vainqueurs de Juillet, les membres des sociétés secrètes. Cf. Thurcau-Dangin, L*Église et l'État sons la monarchie de Juillet, Paris, 1880 ct Histoire de ta France sous la monarchie dc Jiiiltft.Li Quelle serait l’attitude de l’Églisc de France ? L’épiscopat, lié aux Bourbons par un serment, par quinze années d'alliance et par tout son passé, hési­ 526 tait à trahir cc passé ct à accepter la situation diminuée faite â l’Églisc. Mais Pie VIH reconnut Louis-Philippe ct. encouragé par lui, l’épiscopat ne tarda pas à s’incliner devant le fait accompli et à ordonner les prières pour le roi. Articles de Γ < Avenir », t. r, p. IG ct 123;Baron Hcnrion, Vie de Mgr de Quélen. 2· édit., p, 251 La vie dc l’Églisc dc France sembla donc devoir continuer comme sous la Restauration, avec moins d'appui officiel et plus d’hostilité dans le pays. Ces compromis ne pouvaient suffire a Lamen­ nais. La révolution de 1830 a Justifié ses prévisions, l’heure lui semble venue d'entraîner les catholiques dc France ct, par eux, le pays ct même le inonde vers l’idéal des temps nouveaux,celui que déjà lia esquissé. La même pensée, mais avec un tout autre idéal, hante au même moment les saint-simoniens dont Je Globe va devenir l’organe, cn janvier 1831. Cf. Weill, L'école saint-simonienne, Paris, 1896; Charléty, His­ toire du saint-simonisme, Paris, 1896. 1. Fondation et programme de Γ « Avenir ». — Pour sa croisade, il faut au nouveau prophète des auxi­ liaires ct un journal. Les auxiliaires sont prêts : cc sont les membres de la congrégation dc Saint-Pierre ct surtout les hôtes dc la Chesnaie. Des journaux ou périodiques catholiques existants aucun ne convient : le Mémorial catholique, où Lamennais écrit, n'est pas assez populaire; d’autres, la Gazette de France, la Quotidienne, sont les défenseurs des Bourbons ct du passé; le Correspondant a bien déclaré, le 6 août, que la cause des Bourbons est à jamais perdue et que la religion reste à défendre, mais c’est une revue et d'une allure trop discrète. Dc là sortit V Avenir, journal quotidien auquel devaient collaborer, sous la direction dc Lamennais, dès la première heure : Gerbet, l’his­ torien ecclésiastique, Rohrbachcr, Lacordairc, Hard du Tancrcl, de Coux, d* Eckstein. Waille ct, bientôt après, MontalemberL Le premier numéro parut le 16 octobre 1830. (Dorénavant, les articles de V Avenir seront cités d’après le recueil en 7 vol. qui porte cc titre.) L’Avenir: cc nom seul est un programme. Dans le nouveau journal, il sera question, non du passé, pour le faire revivre; ou du présent, pour le consolider, mais des siècles futurs qu’il faut édifier. La devise : Dieu et la liberté indique déjà ct le Prospectus, œuvre dc Gerbet, expose · sa position entièrement neuve ». Il vient prêcher aux Français, et par eux à l’humanité, cette union de la religion ct de la liberté que réclament à la fois l’opinion ct la raison. · La majorité des Français veut sa religion ct sa liberté. » Ce sont là d’ailleurs « les deux principales forces morales qui existent dans la société Nul ordre stable ne serait possible, si clics étaient considérées comme ennemies. Dc leur union naturelle, nécessaire, dépend donc le salut de l’avenir. » Articles de Γ < Avenir », Prospectus, t ι,ρ.ι. Or. jusqu’ici, « une théologie ser­ vile », le gallicanisme, · présentant la volonté du prince comme la source de tous les droits », conduisit les catholiques · à former, au nom même dc la religion, un parti antipathique à toutes les Idées dc progrès et de religion ». Il cn résulte « des préventions et des haines terribles » contre Je catholicisme chez ceux • qui ne pouvaient supporter un pouvoir arbitraire », et qui avalent < ce besoin dc liberté... propre aux nations chrétiennes ». Ibid. 11 faut que cesse « ce divorce apparent du catholicisme ct de la liberté ». D’autre part, les libéraux ont entendu fonder la liberté sans la religion et même contre elle; libéralisme est devenu synonyme de philosophie. Que les libéraux le comprennent : ils ne pourront fonder la liberté sans lui donner la religion pour base et sans l’appui des popu­ lations catholiques Qu’écoutant le conseil du grand libéral belge, de Potter, ils cessent dc sc défier des 527 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS E7 L’AVENIR catholiques; ceux-ci ne croiront plus avoir besoin du pouvoir « pour échapper à la domination dc la philo­ sophie sous le nom de libéralisme ». Beaucoup de catholiques, en France, aiment la liberté. Que les vrais libéraux s’entendent donc avec eux pour réclamer « la liberté entière, absolue, d’opinion, de doctrine, dc conscience et de culte » et toutes les libertés civiles... sans privilège, sans restriction... D’un autre côté, que les catholiques le comprennent aussi, la religion · n’a besoin que d'une seule chose, la liberté. Mais il faut pour cela que les catholiques entrent, en gens de cœur et dc résolution, dans la liberté : à cette condition ils y seront invincibles». Or, «la liberté doit être pour tous et entière pour chacun... » Ainsi se formera le parti qui mar­ chera â la conquête dc l’avenir, ou plutôt il existe déjà. Le prospectus se terminait parcettc annonce : « M. l’abbé F. dc Lamennais concourra à la rédaction dc Γ Avenir. » 2. Les idées directrices de Γ « Avenir ». — Voici les idées générales qui serviront dc point de départ au programme détaillé qu’élabore V Avenir. a) Comment la révolution de 1830 ouvre l'èrc de Dieu et de la liberté. — Pour son point dc départ, ΓAvenir a cette idée dc progrès que le xvni· siècle a tournée contre le christianisme; mais il la comprend à la manière dc Vico, cl il la pénètre dc l’idée chrétienne qu’exalte le Discours sur l’histoire universelle, de l’idée de Providence. L'humanité est comme l’individu, clic tend à se dégager progressivement des liens de l'enfance, à mesure que l’intelligence, affranchie par le christianisme, croissant et se développant, les peuples atteignent, pour ainsi dire, l'àgc d’homme. Cc progrès, sans doute, n’est pas uniforme partout, quoique partout il existe. « Il y a des aînés dans la grande famille des nations » et la France est incontes­ tablement cette aînée. « C’est donc en elle que nous pouvons le mieux observer la loi de développement à laquelle la Providence a soumis l’humanité et qui règle l'ensemble dc ses destinées. » Or, manifestement, la France est arrivée à l’àge de la liberté; l’ordre social voulu va s’y établir « plus ou moins prochainement » et « pénétrera aussi peu à peu... dans le reste dc l’Europe, et au delà, proportionnellement aux progrès futurs du christianisme dans le monde ». Articles, t. v, p. 162,163; t. n, p.310-316. Mais sl Dieu «a voulu que l'humanité avançât perpétuellement », cette marche en avant n’a rien de régulier et d’uniforme. 11 y a,dans la vie de l’humanité, des périodes dc calme, mais aussi des crises violentes, qui sont les périodes de transfor­ mation. Un ordre social providentiellement « frappe d’une sentence dc réprobation expire après d'in­ croyables douleurs... » L’humanité s’inquiète; rien n’est perdu cependant. < Alors, mais alors seulement, apparaît la pensée régénératrice que l’Éternel a déjà couronnée reine d’un nouvel univers. D’abord clic sc montre vague et incertaine; bientôt une lumière plus vive l’environne,... le découragement fait place à 1’espérance.... Une autre ère social * commence et le monde est sauvé. » T. n, p. 83. Les révolutions · ccs secousses violentes » qui peuvent n’êtrc que « dc san­ glantes folies », peuvent donc être .également les moyens du progrès : ainsi s’explique la crise des cin­ quante dernières années. Le progrès de l’humanité voulait que disparût < le système politique des Bour­ bons, cette tyrannie sans échafauds, cct absolutisme sans volonté, ce misérable compromis entre la puis­ sance matérielle et la justice ». Mais, « de l’œuvre dc destruction », la Providence fait en ce moment sortir • l’œuvre dc régénération ». 1830 a apporté « le mot de l’énigme terrible que nos pères ont vainement cherché à résoudre. Le cri parti de la noble Irlande a été entendu; les échos dc la France et dc la Belgique l’ont répété cl le monde chrétien a répondu : Dieu et la liberté. » Ibid., p. 81. . 528 b) Ce que Γ « Avenir » entend par « 1ère de Dieu ». Catholicisme social et théocratie. Ultramontanisme. Voltaire avait béni le pct it-fils dc Franklin « au nom de Dieu et de la liberté »; ce n’est pas évidemment au même sens que V Avenir emploie la même formule. Scs rédacteurs sc placent surtout au point de vue de l’organisation sociale. Dieu a fixé dc toute éternité et révélé Λ l’humanité la loi de vérité et de justice, du respect de laquelle dépend, en tous temps et en tous lieux, l'ordre social, « l’ordre légitime », qu'il ne faut pas confondre avec - l’ordre légal » toujours variable. Ibid., 1.i, p. 49. Mais, dans le monde chrétien, Dieu est Celui « à qui les nations ont été données en héritage , disait Lamennais, « Celui qui a reçu de son Père toute puissance au ciel et sur la terre »; Celui, écrivait Lacordalrc, « que l’on cessera de haïr, quand on verra combien il fut libéral, ami du progrès, Celui que les nations cherchent sans le savoir, qui sera la liberté et le frein dc la liberté. · T. v, p. 177; 1.1, p. 242. Or, «l’Église, épouse du Christ, Boi universel dc l’ordre spirituel et corporel, partage avec lui la souveraineté du monde; elle est reine de droit et dc fait dans les empires catholiques,... souveraine de droll de tous les peuples qui n’ont pas reconnu ou qui repoussent sa juridiction. » Mais « Dieu, dont l’essence est unité, a constitué son Église par l’unité du Christ et du sou­ verain pontife, qui continue sa mission sur la terre; le pape est le chef, le docteur dc l’Église; il est l’ûme de l’Église, et l’Église est l’ûme de la chrétienté et la chrétienté l’ûme de l’univers ; il s'ensuit que le pape est l’ûme de la société humaine. » T. n, p. 195, 196. Ainsi : a. Il y a un ordre social. — Cct ordre a été fixé par la loi divine dc justice universelle et éternelle. Le respect dc cette loi assure aux sociétés ces deux biens suprêmes : l'ordre et la liberté. Où cette loi donc n’est plus connue ni observée, il n'y a que despotisme et anarchie. Dieu, qui a fait l'homme « être social », a d'abord préposé une autorité à la direction dc toute société. Toute puissance sociale légitime vient donc de Dieu; « c'est dc Dieu que les souverains reçoivent leur autorité; et, en cc sens, ils sont dc droit dmin.Mais Dieu ne leur communique pas sa puissance immédiate­ ment; il n'y a pas dc droit divin des rois, au sens histo­ rique du mot : « Dieu communique la souveraineté immédiatement au peuple et par le moyen du peuple à la personne ou à la communauté gouvernante. » Toute autorité monarchique, aristocratique, démo­ cratique, est dc droit divin, c’est-à-dire, est une auto­ rité légitime « envers laquelle l’obéissance est un devoir moral · quand cette autorité sc conforme à la loi dc justice. T. !,p. 73-80,423-430. En second lieu, selon celte loi dc justice, « la conscience et la pensée ont cc droit inaliénable dc ne rendre compte d’elles-mêmcs à aucun homme et dc ne dépendre que de Dieu. » La puissance politique n’a donc aucune autorité sur elles; « elle ne saurait sans extravagance, et quelquefois sans crime, s'établir juge du vrai et du faux, du bien cl du mal, du juste et de l’injuste..., tout cc qui constitue l’ordre spirituel est dc droit indépendant d’elle. · Selon la loi de justice en tin, et en dehors même de la con­ science et de la pensée, H est, dans les individus cl dans les nations, des droits antérieurs et supérieurs à tout pouvoir politique, et que par conséquent ce pouvoir a le devoir dc respecter. Cct ensemble de droits, dont le respect s’impose au souverain, et qui ont Dieu pour origine, constitue « le droit divin des peuples à la liberté·. T. v, p. 161, 165; t. n, p. 464, 465. b. Il y a un ordre social catholique. La théocratie de Γ « Avenir ·. — Pour les nations catholiques, Il y a un ordre social propre, «perfectionnement de l’ordre social primitif ». Ce système « est tout le catholicisme ». Il faut le remarquer, en effet, ce n'est ni le dogme, ni la 529 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L’AVENIR morale, ni la mystique, ni le surnaturel du christia­ nisme qui intéresse VAvenir; c'est uniquement sa portée sociale et pour ainsi dire humaine. Voici cc système tel que le définit Lamennais, t. v, p, 177 : • Les nations ont été données au Christ en héritage... Son vicaire, dès lors, investi dc la plénitude de scs pouvoirs, a sur la société chrétienne un droit éminent dc royauté, dc telle sorte néanmoins qu'il existe, selon la constante tradition de l’Église, une puissance tem­ porelle distincte de la puissance spirituelle plus élevée que lui a communiquée son divin fondateur et, dans cct ordre, indépendante d’elle. · En des articles précé­ dents ΓΑικη/r avait défini plus longuement cc sys­ tème théocratiquc. S'il affirme* la distinction des deux puissances », il n’accepte pas l’indépendance absolue du pouvoir civil, c Naturellement, la société religieuse et la société civile, l’Église et l’Élat sont inséparables, ils doivent être unis comme 1’ârnc et le corps; voilà l’ordre. » T. i, p. 24. Dès lors, l’indépendance du pou­ voir temporel ne peut signifier : « ou que les choses temporelles n’ont point pour règle fondamentale la loi divine; ou que la puissance ecclésiastique n’est pas l’interprète de la loi divine dans scs rapports avec l’ordre temporel; ou enfin que les rois ne sont pas soumis aux décisions dc la loi ecclésiastique. Interpré­ tant la loi divine dans ses rapports avec l’ordre tem­ porel. » Déclaration du 6 fàricr, t. n, p. 474. En d'autres termes, le pape « n’a pas un pouvoir temporel sur les peuples et les rois ». Les rois ne sont pas « à l’égard du pape, cc que sont les préfets à l’égard du roi dc France »; la distinction des deux puissances n’exis­ terait plus alors; mais « chez les peuples catholiques... l’autorité instituée par Jésus-Christ pour promulguer la loi divine, règle des actes humains, a le droit dc décider les actes dc conscience sociaux, au même titre et au même degré qu’elle a le droit dc décider tous les autres, et cela, non point en vertu d’un pouvoir tem­ porel mais en vertu dc son pouvoir spirituel seul ». Avec Leibniz, VAvenir regarde « comme une sublime utopie » le pouvoir direct qu’il définit : « le droit reçu dc Dieu par les papes d’intervenir directement entre le peuples et les rois dans les grandes questions que les révolutions décident aujourd’hui depuis que le pape ne les décide plus. » Il croit au pouvoir indirect qui est pour le pape · le droit dc résoudre le cas dc conscience que Pic V11 résolut en sacrant Napoléon... » car · il est absurde de refuser au pape et à l’Église le droit de répondre à un cas dc conscience, vu qu’il appartient à tout homme de consulter même un autre homme..., sur le droit, la justice et la prudence. Cf. I janvier 1831, Lu « Gazette de France » dénaturant les opinions de Γ · Avenir ·, I. n, p. 131-13 L En fait, cet idéal social ne s’est pas encore pleine­ ment réalisé. L’Église a dû l’adapter à l’état moral des peuples chrétiens. « De là l’institution du système social qui prit le nom de Saint-Empire romain germa­ nique, système admirable d'unité et qui offrait dans son ensemble la plus belle comme la plus profonde application que le monde eût encore vue des principes du droit à la constitution politique dc la société; mais en même temps système passager et rempli d’incon­ vénients graves. » Il ne pouvait durer qu’aulant que durerait « l’état d’enfance » des peuples, aujourd’hui terminé. Ibid . t v, p 169 179. c. L'indépendance de l'Église et la suprématie du pape. Ultramontanisme. — Étant données sa royauté spiri­ tuelle et sa mission, l’Églisea, de droit divin, une pleine indépendance. El, au nom du droit divin, l’A:enïr réclame pour l’Église : la liberté de la foi ou de la doc­ trine. « La fol catholique s’établit et se propage, non par des moyens individuels, mais par un moyen social, l’enseignement de l’autorité. Cet enseignement est à la croyance catholique cc que la parole est à la pensée; I 530 la liberté morale, ou la liberté de former l’homme moral, contre quoi va · l’usurpation » par les gouvernements dc l’éducation, sl bien que « chaque génération catho­ lique ne peut avoir de mœurs, de vertus, d’habitudes sociales qu’autant que cela plaît au pouvoir et au degré où cela lui plaît »; la liberté en matière de discipline < également attaquée... puisque la plupart des gouver­ nements prononcent à leur gré, sur l’existence des institutions ecclésiastiques, puisque enfin, les commu­ nications avec le Saint-Siège, qui sont la vie du catho licismc, sont presque universellement entravées. » Et en même temps, comme on l’a vu, l’Avenir exalte la suprématie pontificale. La Déclaration du 6 fé­ vrier 1831 salue dans le pape «l’infaillible gardien de lu vérité, le chef de toute l’Eglise, le père, le docteur de tous les chrétiens », celui « qui a reçu de Jésus-Christ le plein pouvoir de paître, régir et gouverner l’Église universelle ». · En conséquence, disaient les rédacteurs, nous repoussons dc toutes nos forces le gallicanisme. · c) Ce que Γ < Avenir » entend par t l’ère de la liberté ». — a. Le libéralisme de Γ·Λ venir». — On trouve dan^ VAvenir les formules les plus larges touchant la liberté. « La liberté doit être pour tous et entière », lit-on à la page v du Prospectus et la même idée, sinon la même formule, sc retrouve souvent. Mais VAvenir n’entend par « cc mot sacré » ni « la démagogie, les fureurs popu­ laires, la souveraineté absolue du peuple, le droit des nations à violer tous les droits soit envers les rois, soit envers les particuliers », ni davantage « le droit pour tout homme dc croire et d’agir comme il lui plaît ». C’est « le droit dc faire tout cc qui n’est pas contraire au droit ». Ibid., t. v. p. 136-110. « La liberté est le règne du droit sur la force, la puissance qui em­ pêche l’homme d’être la proie d’un seul, qui fait qu’un sabre n’est pas la vérité, que l’homme n’est pas Dieu. · T. m, p. 158. Cependant «laliberté n’est rien d’abstrait. Il n’y a pas une liberté, mais des libertés et ces libertés consistent dans la possession de certains droits... > T. n. p. 157. Et voici l’énumération souvent répétée des libertés que réclame PArenfr, pour tous, sans distinction : « Liberté de conscience et d’enseigne­ ment. liberté dc la presse et d'association, libertés civiles et politiques, liberté de travail et d’industrie. · Lamennais invitait tous les Français à s’unir pour se garantir les uns aux autres ccs libertés. « Jurons tous que nul. quel qu’il soit, n’y attentera impunément. » 30 octobre 1830. T. i, p. 151. b. La raison de ce libéralisme. — Il y a une raison de fait que l’Aoenfr ne cessera d’invoquer : la Charte dc 1830. Réclamant toutes les libertés pour tous, VAvenir sc place toujours sur le terrain du droit com­ mun légal, même quand il s’agit des libertés aux­ quelles l’Église possède un droit propre. Dès son pre­ mier numéro, 16 octobre 1830, le journal marque bien celte position. « Catholiques, apprenons à réclamer, à définir nos droits qui sont les droits dc tous les Fran­ çais. » T. i. p. L Et parce que le droit commun était fixe par la Charto, toutes ses revendications, Γ A venir les appuiera sur la Charte : < La Charte de 1830. dirat-il. du moins dans sa partie morale, est, nu pied de 1h lettre, une vérité. Cc mot est merveilleusement juste. La Charte est le miroir brillant et fidèle où vient se réfléchir notre société du xix· siècle, avec ses opinions si varices, si contradictoires, ses croyances diverses, son immense, son inexorable besoin dc tolérance et de liberté. La Charte est vraie parce qu’elle reconnaît en droit ce qui existe dc fait, parce qu’elle dit cc qui est. · T. i, p. 213. — D’ailleurs, le système social inauguré par la Charte est aujourd’hui le seul possible et durable, vu la division des esprits. < Le système social divin fondé sur l’obéissance libre dc la raison à une loi immuable reconnue généralement » est « visiblement impossible » puis­ 531 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L’AVENIR que n'existe plus · la croyance à une même loi universellement reconnue divine, cl à une autorité qui promulgue cl interprète infailliblement cet le loi », D'autre part, · le système brutal fondé sur l’obéissance forcée à un homme dont la raison fait la vérité, ct la volonté la Justice · viole < tout ensemble ct le droit de Dieu ct le droit de l'homme ». Il ne peut · s’éta­ blir ct subsister ·, car il serait · le complet anéantisse­ ment de toute vérité cl de toute justice, de tout devoir et de tout droit réel ». Bcstc donc un troisième système · fondé sur la seule raison humaine », la liberté individuelle « égale pour tous, entière pour tous». Ce système, qui réalise du moins « une des conditions de l’ordre, la liberté, sans laquelle nulle intelligence, nulle conscience, nul devoir, nul droit..., est aujourd'hui le seul possible. · Il est « nécessaire > même, car seul il peut « nous préserver des deux plus grands maux qu'aient à redouter les peuples, le despotisme ct l'anarchie. · T. r, p. 217-223. Mais cela est une ascen­ sion vers l’ordre social idéal où la Providence conduit l’humanité. « Comme, dans la famille, il vient une époque où, par la nécessité même des choses, l’en­ fant qui a crû en intelligence devient naturellement libre de la même liberté que le père, il vient également une époque où, par la même nécessité, les peuples qui ont aussi crû en intelligence deviennent naturel­ lement libres comme les pères de la grande famille. C’est le temps de leur royauté, ct ce temps est venu pour les peuples chrétiens. » r. L'Église et la liberté. — Mais l’Église peut-elle accepter ce programme qui ne lient pas compte de ses droits spéciaux, anterieurs à la volonté de l’homme ct remet tout à la décision libre de l’homme ? L'Avenir n’en doute pas, et ce n’est pas comme une déchéance qu’il lui propose l’alliance avec la liberté. Lamennais disait, au premier article de 1’Avenir. « Les catholiques, instruits par l’expérience, ont reconnu que le pouvoir était pour la religion un mauvais appui, qu’elle a sa force ailleurs, c’est-à-dire en elle-même, et que sa vie est la liberté...; elle périssait si Dieu [ lui-même... n’avait préparé son affranchissement el I le devoir des catholiques est aujourd'hui de coopérer de toute leur puissance a celte œuvre de salut ct de régénération. Car enfin, qu'ont-ils à désirer, sinon la jouissance effective ct pleine de toutes les libertés qu'on ne peut légitimement ravir à aucun homme. » T. i, p. I. Considérations sur Γ époque actuelle. « Cela est nouveau sans doute, mais, continuait-il, tout n’est-il pas nouveau, inouï dans ce qui sc passe depuis quarante ans ? Il y a des époques d’exception où l’on ne doit ni se conduire, ni Juger d’après... les règles ordinaires. · Ibid. La liberté, l’Églisc peut s’en réjouir. La liberté ne blesse en rien la conscience : « Elle laisse à chacun le droit de croire tout ce qui lui parait vrai, et d’agir selon scs croyances; en établissant la plus parfaite tolérance civile, elle n’enferme a aucun degré la tolé­ rance dogmatique... La catholique ne renonce à aucun point de sa doctrine; Il la prêche, la défend, la pro­ page..., reconnaissant le même droit légal au protes­ tant ct au Juif. · T. i, p. 131. Ensuite, la liberté , assure a l’Église le respect de scs droits les plus sacrés que les régimes despotiques n’ont jamais assuré. Il y a bien une objection : · Le catholique doit-il vouloir pour tous la liberté ?... Mais quoi ! la liberté pour tous ! la liberté pour l’erreur ! ·— « Oui. répond ΓAvenir, parce que cette constitution sociale est la seule possible maintenant ; parce que les quatre cons­ titutions antérieures n’ont pu laisser à l’Églisc la 1 liberte qui lui appartient de droit divin... », parce que [ tes états sociaux qu'elles ont créés < ont été démontrés ou injustes, ou faux, ou Incomplets ». « La liberté ' pour tous... oui », parce qu’alors « l’Églisc jouira de 532 la sienne, sans combat..., avec sécurité..., parce qu'il reste à la vérité sa puissance propre. · Ibid., p. 106, 107. L’Églisc, d’ailleurs, serait mal venue a s’opposer a la liberté, puisqu’elle lui a donné naissance ct que, par la liberté seule, l’Église réalisera vraiment sa mission divine. C'est Lamennais, dans les deux articles. De Vavenir de la société ct dans un troisième, postérieur de quelques jours, Ce que sera le catholicisme dans la société nouvelle, n. 257, 30 Juin 1831, t. v, p. 182-190, qui traduit le mieux ces idées souvent reprises par I*Avenir. Loin d’avoir quelque chose a craindre du changement qui s'opère dans le monde, le christianisme en est lui-même, dit-il, le principe moteur. 11 trouva le monde esclave, sa mission poli­ tique était de l'affranchir; en proclamant le règne de l’intelligence, la suprématie de l’esprit sur la chair, de la raison sur la force, du droit sur le fait, il posa l'immuable ct sacré fondement de la liberté... El de siècle en siècle, à mesure qu’il a développé l'intelli­ gence sociale, il a développé proportionnellement la liberté » Il créa d’abord « ce qu'on appelle aujour­ d’hui le peuple, c’est-à-dire qu’il lit passer à l’étal d’homme les innombrables troupeaux d'esclaves »; ainsi naquirent les peuples enfants »; peu à peu, · par une éducation progressive », l’Églisc les amena à l'âge de la liberté. Ils y arrivent aujourd’hui. Enfin, ce changement même était « nécessaire au développement du catholicisme, suspendu · par le protestantisme el par l'asservissement où le tenaient les rois. Maintenant, l’Église verra sc réaliser · ce que l'on appelait scs prétentions les plus hardies, et, comme on les concevait, les plus exorbitantes. » Affranchis du joug de l'homme, conquis par la puis­ sance de la vérité, les peuples librement viendront à clic en « sujets volontaires » el, alors, cc sera : « l'unité progressive du genre humain, sous une même loi, dans une même société que n'altéreront point les diffé­ rences nationales; la royauté temporelle du Christ par l’affranchissement des peuples cl la liberté do pensée el de conscience; la séparation absolue, en cc qui touche leurs juridictions respectives, de l’Église et de l’Élal. de l’ordre spirituel el de l’ordre admi­ nistratif. Ce qu’on peut désirer de plus n'est pas de la terre, Met unum ovile et unus pastor... C’est là ce royaume dont Jésus-Christ nous a lui-même appris à < demander l’avènement... » 3. Le programme libéral de Γ « Avenir ». —Ces idées sont le point de départ d’un plan détaillé, dont il faut maintenant cludicr les grandes lignes, qu'il s'agisse soit des libertés qui Intéressent plus spéciale­ ment la société civile, soit de celles qui ont un rapport plus étroit avec les intérêts religieux. a) Libertés qui intéressent plus spécialement la société civile. - Elles sc ramènent aux libertés politiques civiles ct économiques. a. Liberté politique et décentralisation. Système élec· toral, législatif et administratif. — L'Avenir ne regrette ni l'Ancien Héglmcoù la royauté, d’abord «constituée catholiquement », accomplit, « le schisme gallican », ct, déclarant « n’avoir de compte direct à rendre qu’à Dieu seul , cessa de « reconnaître nu peuple l’ombre même d’un droit ». t. vi, p. 170, 171 ; ni la Keslauralion maladroite qui, vainement, essaya de concilier le principe de la souveraineté absolue d’un seul cl le principe de la souveraineté absolue de tous », cl qui « acheta au prix (le ce que les chrétiens avaient de plus cher, chaque sursis qui lui était accordé ». T. !, p. GG. Le principe de la souveraineté du peuple a donc triomphé. Il n’y a pas lieu de le rejeter, à la condition de l’entendre, non pas au sens de Juricu ct de Kousscau, que le peuple tient de lui-même sa souveraineté cl que toutes scs décisions sont justes par le fait 533 LIBERALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L’AVENIR même qu'elles viennent de lui, mais, comme les plus grands théologiens, que h· peuple, tient Immédiate* ment cette souveraineté de Dieu ct, qu’en l’exerçant, il doit sc conformer à la loi éternelle de la justice cl du droit. Cf n. 60, 15 décembre 1830. Le droit divin des rots eiclut-il la souveraineté des peuples ? Et comme, par un travail de nivellement commencé sous la rno* narchie, achevé par la Révolution... ■ il n'exlstc main­ tenant en France que des individus, il ne peut aujour­ d'hui exister en France qu'un seul gouvernement, la république. · T. f, p. 11. · Une république est un mode de gouvernement ou de société, qui, excluant le pousoir absolu d'un seul, place le droit de législation dans le peuple entier ou dans une partie du peuple, cc qui fait la différence de la république démocratique ct de la république aristocratique. » Une république n’exclut pas un roi, c’est-à-dire un homme qu'on appelle Sire, qu'on loge dans un palais, à qui on donne chaque année une grosse somme d'argent pour signer des ordonnances qu’il ne fait pas... · T. ni, p. 225, 226. Une république, « une démocratie dont le pré­ sident héréditaire a le titre de roi », tel est bien le gouvernement actuel de la France. T. i, p. 81. Mais cette république est-elle organisée comme elle le devrait ? « Dans l’ordre politique..., la Charte suffit · a la condition · de quelques lois organiques ct régle­ mentaires » faites clans l’esprit voulu... L'Aoenir demande donc « qu’on étende le principe d’élection, de manière à ce qu'il pénètre jusque dans le sein des masses, afin de mettre nos Institutions d’accord avec elles-mêmes et d’affermir tout à la fois cl le pouvoir ct l'ordre public... » T. i, p. 381. Déjà, le 17 octobre, on avait pu lire darts VAvenir : Le renversement de la Charte de Louis XVIII par le principe démocratique aujourd’hui tout-puissant en France, amenait, comme conséquences nécessaires, l’abolition de l’hérédité de la pairie, qui ne sc lie à rien... et un large développement du système d’élec­ tion. » Dans l'état présent des choses, « les privilèges d’élection · en faveur de la classe moyenne sont dangereux. D’ailleurs, · de toutes les manières de classer les humains, le cens est, en soi et par sa nature propre, le plus mauvais. » Enfin, « le besoin de l’ordre n’existe nulle part, excepté quelques courts instants de délire, à un aussi haut degré que dans les masses. · T. I, p. 12. Et l’article conclut : < Appelez donc les masses À partager le droit électoral, » comme clics sont appelées dans la garde nationale où clics font si Idcn. Plus tard, l’Aoenfr s’aillrme nettement en faveur du suffrage universel : · la pierre de touche du libé­ ralisme vrai ». Cf. t. ni, ρ. 125-129; t. v, p. 112. Plus importante encore parait à V Avenir la réorga­ nisation administrative de la France — de la commune à l’Étal — dans le sens de la décentralisation; c’est chez, lui < une pensée dominante ·. Il part de ces prin­ cipes : «Chaque liberté n’étant que l’absence de toute action gouvernementale, cl la centralisation n’étant que la tutelle des Intérêts moraux et matériels, il s’ensuit que la liberté et la centralisation s’excluent réciproquement. Tout intérêt circonscrit a le droit de s’administrer lui-même, ct l’Etat ne saurait pas plus légitimement s’immiscer dans les affaires propres do la commune, de lu province, que dans celles du père de famille, » sauf à protéger les intérêts de l’ensemble. Enfin, puisque tout a passé sous le niveau des révo­ lutions , il n’y n plus que celte seule · base d’une constitution politique..., l’unité naturelle de la famille, el l'unité plus étendue qui dérive de la première, celle de la commune ». La commune sera le point de départ. Elle élira scs notables ou administrateurs, y compris son maire ils seront évidemment scs membres les plus honorables au suffrage universel: Ici, pas de • parias ou d‘ · ilotes ». Ces notables constitueraient 534 ou éliraient les administrateurs du département ou plutôt de la province.il n’y aurait ainsi que des hommes · jouissant de toute l'autorité morale », con­ naissant leur contrée ct s'intéressant à ses destinées. Et il faudrait donner une véritable autonomie a ces administrations. Enfin, le pouvoir central se partagera entre le roi < qui fera exécuter les lois sou» la respon­ sabilité de ses ministres », ct l'autorité législative que tonneront une chambre des députés élus pur le* no­ tables municipaux ct, si on le veut, une chambre haute, appelée Sénat, élue par les notables provin­ ciaux. Mais ce pouvoir central aura un rôle limité. D’une part, la pensée, la foi, tout le domaine spirituel doit lui être fermé ; ce domaine ne relève de lui à aucun titre 1 d'un autre, les administrations des communes et des provinces veillant à leurs intérêts, la tâche de l'État sera de régler « les intérêts qui se confondent sous le nom de France ct de veiller à ce que ce glorieux nom ne subisse aucune atteinte de la part de l'étranger ». Et ainsi seront sauvegardés, à l'intérieur, l'ordre et la liberté, à l'extérieur, la grandeur nationale. CA. deux séries d’articles de V Avenir ; L if, p. 60-72, 105-114, 317-319, 479-187; L m, p. 166-168; t. vr, p. 493503; t. vn, p. 111-117. b. Liberté civile. — Pas plus que l’État ne peut supprimer le droit naturel des communes et des pro­ vinces de s’administrer elles-mêmes, pas plus il n’a le droit de diminuer les libertés individuelles. L'Ave­ nir proclame bien haut les droits de la personne, « Tel imbécile s’imagine être libéral parce qu'il jure contre Charles X..., comme s'il ne professait pas, par la doc­ trine des visites domiciliaire*, la violente oppression de scs adversaires. · T. v, p. 431. L'Avenir proteste donc contre les arrestations arbitraires ct les visites domi­ ciliaires qu'opère la police après les événements du 14 février 1831, ct a la fin d’un article intitulé Des arrestations arbitraires, 8 mars, il publie un « Avis sur les arrestations illégales et sur les violations de domi­ cile ». T. ni. p. 216-221. Après avoir rappelé les articles du Code qui garantissent la sûreté des personnes et l’inviolabilité du domicile, il invite les citoyens a défendre leurs droit s, au besoin par la force» ct annonce qu'une association s’est formée pour leur assurer un appui. C’est sur ce terrain qu’il sc place surtout pour défendre les trappistes de la Mclllcrayc expulsés, n. 354. 5 octobre 1831, Nouvelle violation de domicile en haine de la liberté des cultes, t. vi, p, 383-388. Il n’admet ni les lois «l’exception : « c’est sacrifier la justice au bon plaisir », t. i, p. 97-104. ni les procès de tendance, t. vi, p. 110; il applaudit à tous les efforts faits pour réduire la peine au strict nécessaire : < Toute loi penale qui ne rentre point par ses conséquences dan* l'ordre des lois sanitaires est une loi injuste. Refuser le droit d'appliquer la peine de mort à la société d’une manière absolue nous paraît une grave erreur... Mais lorsque le même but peut être atteint par un châtiment moins rigoureux..., il y aurait barbarie, parce qu’il y aurait maladresse, à user d’une sévérité désormais inutile» ibid., p. 138. 139. ct il pousse à développer l’institution du jury. c. Liberté économique. — Préoccupé de < constituer catholiquement ». dans l’ordre et la liberté, la société nouvelle <|ui se formait, VAvcnir rencontra nécessai­ rement la question ouvrière cl sociale qui s’ébauchait alors en France el en Angleterre. En France, la Révo­ lution avait aboli les corporations, interdit aux ou­ vriers de s’unir < pour de prétendus intérêts communs ·. proclamé ■ la liberté du travail · ct l'inviolabilité de la propriété; elle avait ainsi laissé l’ouvrier seul en face du patron. L’Empire avait maintenu celte situa­ tion : les articles 115 ct 416 du ('.ode pénal refusaient aux ouvriers le droit de coalition; l’article lit. il est vral, refusait le même droit aux patrons; mais la 535 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L’AVENIR situation était loin d’être égale entre « les marchands de travail », comme s’exprime Γ Avenir, et les ouvriers. La Restauration n’avait rien modifié. Or, en même temps, naissaient la grande industrie avec scs consé­ quences, le machinisme avec scs premiers chômages. L’on vit alors se constituer une classe nouvelle, la classe des ouvriers que l’on commence à appeler des prolétaires, n'ayant pour vivre que leur salaire, désar­ més en face de patrons qui réduisent ce salaire au mi­ nimum, et condamnés â la misère pendant les crises industrielles tandis que, pour de multiples causes, l’âme de beaucoup se détache des croyances tradi­ tionnelles. A la suite d’Adam Smith, des économistes comme J.-B. Say, qu’on appellera l'école libérale, affirmaient que le libre jeu de la loi de l'offre et de la demande, de la libre concurrence et du libre échange assurerait, â lui seul, la prospérité économique et l’harmonie sociale. Par contre, des philanthropes, plus ou moins idéologues, Owen en Angleterre, Saint-Simon puis Bazard en France, faisaient la critique de l’orga­ nisation économique, parlaient d’une refonte de la société pour le bonheur des ouvriers et appelaient ceux-ci â une organisation coopérative du travail. Le Globe, devenu après le Producteur l’organe des saint-slmoniens, prenait pour devise : < Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l'amélio­ ration des conditions morales, matérielles et intellec­ tuelles de la classe la plus pauvre et la plus nom­ breuse; tous les privilèges de naissance sans exception doivent être abolis. A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant scs oeuvres. » Enfin les ou­ vriers se groupaient et, comme, en France, toute asso­ ciation leur était interdite, ils formaient des sociétés secrètes, toujours menaçantes pour l’ordre social. L'Avenir ne dissimule aucune des misères, aucun des abus, aucun des périls de la situation. 11 Insiste surtout sur le péril social : « Il n'y a plus en présence, depuis la demière révolution, dit-il le 19 octobre 1830, que la bourgeoisie et le peuple, la classe qui achète le travail et la classe qui le vend >; il faut craindre « la ruine des uns ou l’asservissement des autres ». 11 faut redouter les sociétés secrètes d'ouvriers. T. i, p. 35-38. Plus tard, parlant de l'Angleterre, il montre les industriels qui, < à force d’inventer des machines et de diminuer les salaires, ayant réduit les ouvriers à une condition qui sc rapproche de celle de l’es­ clave », sentent < une haine implacable au-dessous d'eux... qui n’attend pour éclater que le moment où elle trouvera leur vigilance en défaut ». T. r, p. 247. Le mal vient du système économique qu’ont préco­ nisé Smith, Say, Sismondi : · Une seule question les occupa, celle de déterminer les lois les plus favorables â la production des richesses matérielles, » écrit de Coux. Ils ne sc demandèrent pas < si la répartition de la fortune publique n’avait pas autant d'importance que son accroissement. Ils ne songèrent qu'à aug­ menter la puissance productrice des nations et subor­ donnèrent dès lors le bonheur des individus, l’aisance du prolétaire à la splendeur des favoris de la for­ tune ». Loin de s'inspirer du. catholicisme, Ils dénon­ cèrent même scs institutions et ses croyances comme des obstacles au développement de la richesse. T. n, p. 180-181; t. v, p. 189. Le remède ? L'Avenir n’apporta pas un système économique tout fait; le temps lui manqua. 11 s’en tient aux données de l’école libérale, mais en les corri­ geant puissamment. Après avoir posé ccs principes : « Personne ne peut intervenir sans injustice dans la fixation du prix des salaires, » « Après la liberté de conscience la plus inviolable est la liberté du travail », il demande pour les ouvriers le droit d'association, parce que, vraiment, entre le capitaliste et l'ouvrier 536 Isolé, il y a trop d’inégalité. La société trouvera là son profit : au lieu d’associations secrètes, on aura des asso­ ciations publiques et l'industrie n'aura rien à craindre : < Du droit accordé aux ouvriers mécontents de sc coaliser naîtra, pour les autres, le droit de sc séparer d'eux.» Des associations des ouvriers, t. i,p. 35-38. L'Ave­ nir demandera aussi pour l’ouvrier le droit de suffrage. Ce droit sera une puissance utile entre scs mains. < Reconnaissez à l’ouvrier le droit de suffrage, et cet guerre sourde qui épuise notre commerce finira d'ellemême. Le prolétaire aura quelque chose à donner au fabricant en échange des bienfaits qu'il en recevra, son vote. Alors la charité aura un motif permanent et, comme ce motif agira d’une manière universelle, ce surcroît de dépense... apaisera toutes les irritations, sans causer de véritable perte au capitaliste. » T. ni, p. 425-429. Surtout ΓAvenir, qui j ade, comme le Globe, delà classe la plus nombreuse et la plus pauvre, entend bien que le catholicisme interviendra, non seulement avec l'esprit de charité mais avec l’esprit de justice et de prudence qu’il avait dans la suppression de l’es­ clavage. Entre « le riche qui fournit la terre et l’argent, et le pauvre qui ne peut mettre que son travail dans le fonds commun », le prêtre interviendra < comme tiers désintéressé », après être intervenu par ses bienfaits. Plus encore : le catholicisme « donnera aux mesures prises l'esprit moral qui assurera l'efficacité des mesures par l’accord des âmes... » loc. cit. b) Libertés qui intéressent plus particulièrement la religion. — a. La liberté de la presse. — < Nous voulons la liberté de la pressé, comme garantie nécessaire de tous nos autres droits et, en particulier, de nos droits religieux, » dit la Déclaration présentée au SaintSiège, ibid., t. n, p. 478. La presse n'est pour ΓAve­ nir < qu'une extension de la parole..., comme un bienfait divin, un moyen puissant, universel, de com­ munication entre les hommes et l’instrument le plus actif qui lui ait été donné pour hâter les progrès de l’intelligence générale ». T. i, p. 386. Il demande donc pour la presse une liberté légale entière, pas de censure légale, pas de restrictions fiscales, pas de sanctions arbitraires du pouvoir. Ibid., p. 97-104, 226-228. • Dans un état de choses où le pouvoir varie continuel­ lement..., tous les partis doivent se réunir pour proté­ ger la complète indépendance de la presse, premier moyen de défense contre tous les genres d’oppression, sa liberté seule est l’intérêt universel. » Prospectus, 1.1, p. i, v. Puis, toutes les libertés sont solidaires, t. m. p. 160-162; mais celle de la presse est la garantie nécessaire des autres et particulièrement de la liberté religieuse. » Nous ne pourrions, dit la Déclaration... au Saint-Siège, loc. cit., lier cette liberté (de la presse) nu gouvernement, politiquement séparé de toute croyance, sans lui donner le pouvoir d’empêcher à son gré toute la religion. » Parce qu'elle est cette garantie, et aussi parce qu'elle est < le principal... et presque unique moyen de propagation des idées », qu'elle seule peut former « l'esprit public des provinces, si nécessaire pour balancer, souvent même pour neutraliser l'in­ fluence funeste de la capitale », et aboutir à une salu­ taire décentralisation, la presse libre « est une néces­ sité des temps, une condition de la régénération sociale, le moyen le plus efficace pour la vérité de sc produire au grand jour ». T. v, p* 1 fi»-152. Sans doute, la liberté de la jircssc, c’est la liberté de l'erreur, et il y a les ravages, les abus, les scandales de la presse ». L'Avenir n'ignore pas l'objection. · Une seule chose fait peur à beaucoup de catholiques dans le régime libéral, écrit l.acordalre, c'est la liberté de la presse. Ils ne peuvent comprendre qu’on laisse à l'erreur le faculté illimitée de se produire. » T. iv, p. 505. Et il répond : les catholiques ne peuvent espérer 537 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L’AVENIR « qu’en rétablissant la censure, on aurait soin d'en exempter leurs écrits... Le privilège de la liberté est impossible aujourd’hui... » Exercée par l'État, la censure serait une servitude pour ΓÉglise et en sol une absurdité; û quel titre un pouvoir serait-il le Juge infail­ lible du vrai et du faux ? La censure d’État, < c'est M. de Montalivet fait Dieu ». C’est chose odieuse éga­ lement : · Elle cache, je ne saison, quelques hommes vendus... qui décident de toute vérité selon la colère ou l’ignorance de chaque Jour..., coupent les pages de (’Évangile, émondent les bulles apostoliques et les mandements épiscopaux..·. » Et comme, aujourd’hui, la censure ne peut être exercée par l’Église, « reste donc la liberté et Dieu soit béni! · Car « loin que l’ordre soit détruit par le libre combat de l’erreur contre la vérité, c’est ce combat même qui est l’ordre primitif et universel. Bien dans les desseins de Dieu n'a été accompli par voie de censure et tout l’a été par voie de répression;... il a préféré au régime de la censure le régime de l’enfer. » Enfin il faut avoir confiance dans la puissance de la vérité. « La vérité persécutée a triom­ phé partout de l’erreur privilégiée et puissante, voilà l’histoire. » Ibid., p. 505-509. Quant aux scandales et aux ravages de la presse : « Un clergé vertueux, disait le Prospectus, ibid , t. t, p. iv et v, n'a rien à craindre de la publicité. Si des scandales contristent la piété, le premier devoir des catholiques est de ne pas laisser à d’autres le soin d’élever, entre les coupables et le sanctuaire profané, la barrière du mépris public » et si l’on a dû gémir < sur les ravages de la presse..., ceux qui les déplorent y ont contribué. Car, à raison même de leurs préjugés contre elle, ils ont négligé de s’em­ parer... de cette arme puissante » ou quand ils l’ont maniée pour défendre la religion « ayant lié sa cause... à celle du pouvoir arbitraire..., ils n’ont pu exercer sur les masses aucune influence. » b. La liberté d'enseignement. — Voir plus loin. L’ensemble de la question sera exposé à propos de la loi de 1850, col. 566. c. La liberté d'association. — <11 nous manque la liberté d’association, puisque vingt Français sont encore impitoyablement privés du droit de sc réunir pour s’occuper d’objets politiques, religieux..., ou autres (art. 29 du Code pénal). » T. v, p. 183. < Tout ce que nous pouvons dire en ce moment, lisait-on déjà le 17 octobre 1830 dans V Avenir, c’est que la législation de l’Empirc, conçue dans un esprit de défiance et dans le but d’obtenir une obéissance passive... doit subir d’importantes et nombreuses modifications. » T. i, p. 14. « La liberté d’association, lui semblait-il, a pour règle ce principe très simple, que tout ce qu'un seul peut faire légitimement, plusieurs le peuvent faire ensemble aussi légitimement. » T. n, p. 326. Toutefois, avait-il déjà précisé, le 17 octobre 1830, loc. cit., (en ce temps où les sociétés secrètes provoquaient si facilement l’émeute, la réflexion s’imposait): «à cause des graves abus qui résulteraient bientôt de cette liberté laissée à elle-même, elle doit être soigneusement réglée par les lois. > Dans ccs limites, clic lui paraissait devoir être complète. · C’est là encore un droit natu­ rel, parce qu’on ne peut rien (pic par l'association,tant l’homme est faible... quand il est seul. » C’est une con­ séquence de l’état social et politique de la France. Dans un pays où il n’y a plus ni classes, ni corporations, < où il n'existe que des individus, point de défense possible contre l’arbitraire sans la liberté d'associa­ tion », et là où vit < un système d’institutions fondé sur l’élection et la discussion », elle suit « comme consé­ quence ». Elle permet en effet à l’opinion < de sc for­ mer et de sc manifester » avec un caractère de puis­ sance tel qu’on ne peut · en aucun cas la mépriser ou la méconnaître. » Ibid., et 1.1, p. 357. L'Avenir, on l’a vu, réclamait pour les ouvriers le 538 droit de coalition, comme l’on dira, et il ne cessa de réclamer le droit de se former librement pour les communautés religieuses, sans quoi, disait-il, « leur existence dépendrait du despotisme administratif et des triomphes successifs des part is. » Déclaration, t. n, p. 477. Leur droit de vivre est incontestable. Qu'on n’ob Jcctc pas · les lois qui abolissent les ordres religieux!» Ou ces lois enlèvent simplement aux ordres religieux « le caractère légal », et cela « ne touche en rien au droit d'habiter en commun », ou < elles interdisent les vœux religieux eux-mêmes »; dans ce cas « elles sont con­ traires à toutes les notions de justice admises jus­ qu’ici » et à la liberté de conscience; elles sont donc nulles de plein droit. Elles sont de plus formellement abolies par la Charte : n’a-t-elle pas, < en proclamant la liberté de conscience et en déclarant l’État étranger, comme tel, à toute religion, interdit à l’État de s'occu­ per des opinions et des attitudes religieuses des citoyens? » L’État n'a pas à s’enquérir de ce qu’ils ont ou n'ont pxs promis à Dieu. T. vi, p. 383-386; tous les articles relatifs a l’expulsion des trappistes de la Mcilleraye. d. La liberté pour l'Église, par la séparation de l’Église et de l'État et la liberté de conscience. — C'est la partie la plus audacieuse et, partant, la plus contestée du programme de l’Avenir, quela façon dont il envisage les rapports de l’Église et de l’État. Pour l'Église, il demande la liberté, c’est-à-dire, une indépendance absolue, complète, dans l'ordre spirituel, le droit de se régir selon ses lois, sans contrôle et sans restriction, mais il ne demande que la liberté, aucun privilège, aucun appui spécial de l’État, le droit commun Quant à l’État, il doit se considérer comme < placé en dehors de toutes les communion' », sans autorité sur aucune d’elles,* mais aussi san. autre obligation à 1’égard de toutes que d’assurer le respect de leur liberté. Cela suppose que l’État, areligieux ou, si l'on veut, athée, professe la liberté des cultes et la liberté de conscience et que l’Église accepte pratiquement ccs deux choses. Cf. 18 octobre 1830, De la séparation de l'Église et de l'État, article de Lamennais, 1.1, p. 23-30. La Révolution» à partir de l’an III, avait entendu, elle aussi, séparer l’Église de l’État, mais scs lois n’avaient accordé à l’Église qu’une liberté restreinte, subordonnée, tracassièrc cl périlleuse. C’est une pleine liberté, sans conditions comme sans restrictions, que V Avenir réclame pour l’Églisc. Comment justifle-t-il cette demande, inattendue malgré quelques mots déjà jetés ? Par les raisons qu il donnait à l’Églisc de se rallier à la liberte. Sans doute « l'Église et l’État sont inséparables : ils doivent être unis comme l’âme et le corps : voilà l’ordre », l’Égliscanimant, inspirant l’État, l’État mettant ses forces au service de l’Église : voilà l’idéal. Mais cet idéal est impossible aujourd'hui. Il suppose l’unité morale. Or la France n'a plus celte unité; loin de là. Si l’État protège l’Églisc, < il suscite contre lui une opposition semblable à celle qui a contribué si puissamment à renverser l’ancien pou­ voir. » S’il s’obstine, » l’opinion montera comme les flots de la mer et balaiera les faibles digues qu’il essaiera de lui opposer. » Ibid., p. 24-26. La séparation est d’ailleurs « voulue par la nouvelle loi fondamen­ tale ». Ibid. Elle est un fait accompli. « 11 n'y a plus de religion d’État; la nouvelle charte a décidément affranchi tous les cultes; la même liberté leur est indis­ tinctement garantie. A quel titre donc le gouverne­ ment viendrait-il se mêler du catholicisme ? · T. i, p. 13. Quant à l’Église, elle n'a pas besoin des gouverne­ ments, elle n’est point « un vaste système d’adminis­ tration qui emprunte des gouvernements sa force, son éclat, sa puissance... Qu’il y a loin de ces idées à celles que la foi nous donne de cette Église catholique, 539 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L’AVENIR colonne et soutien de l'éternelle vérité, patrie com­ mune des intelligences, asile inviolable des élus, dépositaire fidèle de l’avenir de la terre comme des espérances du ciel. » Une telle Église « sc suffit à ellemême ». Elle n’a besoin que de sa liberté. T. !, p. 107, 109. La protection des rois, c’est toujours pour elle la servitude, c’est « la religion administrée comme les douanes et l’octroi, le sacerdoce dégradé, la dis­ cipline ruinée, l’enseignement opprimé, l’Église.., communiquant chaque jour plus difficilement avec son chef, et chaque jour aussi plus durement soumise aux caprices du pouvoir temporel, façonnée par lui Λ tous les usages, recevant tout de lui, scs pasteurs, ses lois, sa doctrine même. » Ibid., p. 27. I D’ailleurs, l'intérêt immédiat du catholicisme est d’être séparé du pouvoir, pleinement indépendant. • Le passé A cet égard nous instruit de l’avenir. » Que l’Église paraisse l’alliée du pouvoir, ou sa protégée, < on verni cc qu’on a vu : le prêtre, avili dans l’opi­ nion..., sera représenté comme l’instrument vénal de l'administration, comme le fauteur du despotisme et l’appui naturel de la tyrannie; on l’accusera de servi­ lité, d’intrigue, d’avarice. · C’est pourquoi Dieu est intervenu, lui offrant la liberté : < Dieu même, prépa­ rant son affranchissement par des voies merveilleuses..., frappe à coups redoubles et brise les portes du cachot où l’Église gémissait depuis des siècles,... tout cc que nous voyons a, dans les desseins d’en-haut, pour but principal, de lui rendre, avec son indépendance, l’ac­ tion qu’elle a perdue et qui sauvera le monde.» Ibid., p. 25. Jamais, depuis son origine, l’Église de France ne s’était encore trouvée dans une position semblable A celle où l’a placée la dernière révolution. Son avenir ne peut demeurer longtemps indécis; il faut qu’elle choisisse entre une ruine entière et une magnifique régénération. Dieu l’a remise, en quelque façon, dans les mains de son conseil ; à çllc de choisir entre ces deux partis : « renaître plus belle el plus forte par la liberté ou expirer dans la honte d’une servitude irré­ médiable. » T. il, p. 147. Que l’Église ait confiance! L’Église des États-Unis est une merveille qui ne s était jamais vue ; » si < l’Eglise n’a rien à démêler avec le pouvoir, elle choisit scs évêques; elle communique directement avec Home, elle fonde des monastères et des écoles,., elle existe selon les lois communes... » en un mot, elle est libre. Ibid., p. 1G3, 161. D’ailleurs, ■ le développement des lumières modernes amènera un jour, non seulement la France mais l’Europe entière... et. par un progrès successif, le reste du genre humain » A l’Église ainsi dégagée de scs liens et renouvelée par la liberté. T. i, p. 25. La certitude que la séparation seule assurera la liberté de l’Église amènera l’auteur de V Essai sur Γindifférence et ses disciples à l’idée de la liberté de conscience et de culte. Le meilleur moyen de garantir la liberté de l’Église leur paraissait être, d’après l’exemple des États-Unis,de faire rentrer celte liberté dans le droit commun. « Nous demandons, dit l’article déjà cité, Des doctrines de l'Auenir, p. 301, la liberté de conscience ou liberté de religion, pleine, universelle, sans restriction ni privilège et par conséquent, en cc qui nous touche, nous catholiques, la totale sépara­ tion.... » Ils n’entendent pas évidemment reconnaître à toutes les croyances une valeur égale de vérité, d’uti­ lité et de salut, ni un droit théorique égal au respect du pouvoir et à la soumission des consciences, mais, se plaçant en face du pouvoir civil, ils proclament la liberté de conscience un droit naturel, sacré, et, vu l’état présent du monde, ils considèrent que l’Église doit renoncer à l’appui des sanctions humaines, A l’appel au bras séculier, et que les pouvoirs civils n’ont plus ni le droit, ni le devoir de lui prêter leur appui matériel. 540 11 s’agit donc de la tolérance civile qu’ih veulent entière. Les idées de l’Avenir sur ce point sont exposées dans un article du 2 juillet 1831, Éclaircissement sur la liberté de conscience, t. v, p. 205-212. · L’Idée d’une loi divine prescrivant des croyances, est radicalement in­ dépendante de toute sanction civile. » Et < la tolérance civile n’est nullement l'indifférence religieuse »; en laissant à un homme la liberté de dire des absurdités, on n’en juge pas moins qu’il < dégrade son intelligence· D’autre part, « si l'intolérance dogmatique et la con­ trainte étaient essentiellement liées, leur union serait une loi aussi inflexible que la profession de la foi. L’Église l’a-t-elle jamais entendu ainsi ? Donc «le titre sur lequel pourrait sc fonder l’intolérance civile, ne saurait être l’obligation de croire, considérée en elle-même, mais bien quelque chose d’extérieur ». Et, pour mieux préciser, (ïerbelcontinue : « Pour pro­ mouvoir la profession de la vraie religion. l’Église possède sur ceux qui sont soumis de droit à sa Juri­ diction un pouvoir < à la fois externe et spirituel », une « force coactive, mais qui n’exerce qu’une contrainte morale ». Elle peut donc imposer des peines spirituelles, comme l'excommunication mais non des peines civiles, cc point est « de doctrine catholique ». — « Un pouvoir civil, une fois séparé de la religion, ne saurait en aucun sens Intervenir dans le domaine des croyances » et, dans un état constitutionnel et divisé de croyances comme la France, où la loi est censément l’œuvre de tous, la loi doit être « égale pour tous ». .Mais « en supposant que, par la liberté même, l’unité de croyances se réta­ blisse chez un peuple », comme < le pouvoir civil, pris à part, ne peut se mêler du spirituel », l’État. sollicité par l’Église, aurait-il le devoir d’accorder son appui matériel? autrement dit, « l’ordre social du .Moyen Age, devrait-il renaître ? Il y a là unfc contradiction : « si la foi renaît par la liberté, » la liberté maintiendra ses droits, ce serait un crime d’y renoncer, puisque cc serait détruire la cause même qui a provoqué le triom­ phe de la religion, le libre exercice des facultés humai­ nes! Si, dans des siècles passés, au Moyen Age, l’Église a fait appel au bras séculier, elle a fait usage d’un pouvoir · qui ne cessera jamais de lui appartenir radi­ calement », mais les circonstances étaient autres el • la puissance spirituelle. Invariable dans son essence, sc déploie à des degrés variables, selon les diverses phases que présente l’état du monde ». Au Moyen Age. les peuples étaient « sous les rapports Intellectuel, moral et politique, dans l’enfance », et il dut y avoir pour eux, sous la direction de l’Église, le régime de la paternité royale qui doit cesser lorsque les peuples arrivent à la majorité, c’est-à-dire à l’àge de sc con­ duire eux-mêmes. Enfin «on se persuade que le régime de contrainte est utile à la cause, de la vérité ·. C’est ici « un ordre dechoscs relatif et variable », et, dans cc monde divisé de croyances, la contrainte serait plus nuisible qu’utile. Le pays où le mouvement d’ascen­ sion du catholicisme a été le plus rapide est précisé­ ment celui où la liberté générale de conscience est affranchie de toute entrave, les États-Unis. Compa­ rer B. P. Vcrmcersch, Imbarl de la Tour, de La Brièrc. dans les ouvrages cités col. 510. e. Les conditions de la séparation. — a) La rupture du concordat et la nomination des évéques. — « La Cliartc étant la première loi cl la liberté de conscience le pre­ mier droit de tous les Français, nous tenons pour abolie et nulle de fait toute loi particulière en contradiction avec la Charte el incompatible avec les droits et les libertés qu’elle proclame; el dès lors, nous croyons qu’il est du devoir du gouvernement de s’entendre avec le pape, cl cela sans aucun retard, pour résilier de concert le concordat, devenu légalement inexécutable, depuis que la religion catholique a cessé d’être la religion d État » Ainsi s'exprimait Lamennais dans 541 LIBEH \LISME CATHOLIQUE . LAMENNAIS ET L'AVENIR I’Arrmr du 7 décembre 18.30, L i, p. 385. La sépara lion supposait évidemment cette rupture. Mais V Avenir voit, dans le concordat de 1801, le principal obstacle â l'affranchissement de l’Église en France et sc déclare hostile à tous les concordats. Dans une lettre du 27 juillet 1859 à b’alloux qui,dans sa Vie de Mme Schivctclune, avait parlé sévèrement de Γ Avenir, Lacord ure dl .ail :· L'Avenir nu fond ne rrnfcrmaltque Γacceptation de certains principes généraux en vigueur dans la société française et qui avaient été consacrés par deux actes solennels : le concordat de 1801 et la Charte de Louis XVI11, Pour nous, 1789 n’était que le préambule; c’était 1801 el 1 Kl I, l’œuvre d’un grand pape et d’un roi Bourbon qui faisaient notre point de dépaïl. Nous regrettions que la charte de 181 I eût été brisée par Charles X. et nous estimions le con­ cordat de 18U1 comme la base des rapports de l’Eglise cl de l’État, sauf la nomination des évêques par le pouvoir civil et certaines servitudes qu'on y avait odieusement rattachées. Le concordai de 1801, comme la charte de 1811, c’était pour nous toute la société moderne. » Correspondant, 10 juin 1911, p. 858. Or, au n. 40 de V Avenir, 3 décembre 1830. Iléponse au Cour­ rier français, on lit · « Nous pensons, nous, que les deux liens qui nous empêchaient d’être en France ce qu’est le clergé aux États-Unis » sont « la charte de 1811 et le concordat. Si le Courrier français tient à savoir notre nom secret, nous le lui disons franchement : Nous sommes anticonconfiitaircs. » T. i, p. 367. Quelques jours plus lard, l’Avenir faisait remarquer que ce n'était pas au même sens que les anticoncordataires de 1801, schismatiques par gallicanisme, t. r, p. 458. Seulement scs rédacteurs se demandaient si ces traités conclus par l’Église avec des États catholiques, avec l’ancienne Europe, pouvaient subsister encore quand des États avaient cessé d’être catholiques et l’Europe d’être elle-même. Si ces traités pouvaient être stables avec des monarchies « où le pouvoir se renouvelait sans changer, le scraicnt-il avec des démocraties tou­ jours mouvantes ? · Puis ils reprochaient aux concordats « leur caractère de sacri lice », car s’ils furent de la part de l’Église«un grand acte de sagesse », ce fut · de cette sagesse qui cède à regret à la tyrannie des temps ». La période des concordats fut pour l’Église « une période de concessions prudentes cl tristes » et aussi d'asservissement universel; ils permettent, en effet, l'oppression de l’Église et < parce que la liberté religieuse est la liberté la plus haute, toutes les autres franchises ne tardent pas à succomber. Contre la liberté de l’Église les concordats fournissent aux gouvernements < la combinaison de deux moyens terri­ bles ». D’une part, « incorporant, sous certains rap­ ports, l’Église à l’État », ils permettent « d’admi­ nistrer le catholicisme comme une portion de l’État même ». De là ces articles organiques, pragmatiques, ordonnances de prospections et d'inspections, qui trans­ forment les concordats en une pleine servitude el qui sont si bien entrés dans les habitudes des gouverne­ ments qu’il est impossible de les en faire sortir. D’au­ tre part, « le droit de nommer les évêques met à la disposition des gouvernements d’effroyables ressources de schisme. - Enfin, « pour prix de ses souffrances cl de sa servitude, l’Église ne recueille que l’antlpathlo du peuple. » Cf. 28 décembre 1830, el 17 janvier 1831. De l'abolition des concordats, l. n, p. 13-17, 235-211, De toutes les servitudes Imposées ù l’Église de France par le concordat el même par les articles orga­ niques, la plus lourde, aux yeux de VAvenir, était cer­ tainement la nomination des évêques par le gouverne­ ment. L'Avenir la dénoncera souvent mais Jamais avec plus de véhémence que le 25 novembre 1830, dans un article de Lacordairc, intitulé Aux êvêques de France, t.î, p. 311-315. Λ propos des nominations épiscopales 542 que venait de faire le ministère Laffitte, successeur depuis le 2 novembre du ministère du 11 août,il s'é­ criait : La nomination de vos collègues dans l'épis­ copat est désormais dénuée de toute garantie législa­ tive cl morale, désormais livrée en proie aux minis­ tères rapides qui vont se succéder et saisir, en passant, l’occasion d'emporter votre hiérarchie avec la leur... Depuis que la religion catholique n'csl plus la religion de la patrie, les ministres de l’Elatsont et doivent être dans une indifférence légale à notre égard. Est-ce leur indifférence qui sera notre garantie ? Ils vont laies; 11% peuvent être protestants, juifs ou athées. Est-coleur conscience qui sera notre garantie ? Ils sont choisis dans les rangs d’une société imbue d’un préjugé opi­ niâtre contre nous... Est-ce leur passé... ? Ils n'ont ouvert la bouche que pour nous menacer, ils n'ont étendu la main que pour abattre nos croix... Voila les hommes de qui vous consentiriez a recevoir vos collè­ gues dans la charge de premiers pasteurs ! L’épiscopat qui sortira d’eux est un épiscopat Jugé... · Et 11 sup­ pliait les évêques d’agir. L’article fut arrêté à la poste mais publié dans le Journal des Flandres. Un procès fut intenté à Lacordairc. Voir dans V Avenir, 29 mars 1831, De la nomination des évêques par le gouvernement; Ibid., I. m, p. 393-396; les articles relatifs a la nomina­ tion de l'abbé Guillon a l’évêché de Beauvais, etc. β) J.a suppression du budget des cultes. — < Quicon­ que est payé dépend de qui le paie ». disait Lamennais dans V Avenir du 18 octobre 1830, t. i. p. 28. · Nulle liberté possible pour l’Église qu’à une condition, la suppression du salaire que l’État accorde annuelle­ ment au clergé. » Si l'on objecte : Il faut que le prêtre vive, Lamennais répond : « Avant tout, il faut que l’Église vive, el sa vie est attachée au sacrifice qui lui rendra la liberté » Et pourquoi s’inquiéter 7 « La Providence ne délaisse point ceux qui se contient en elle. Le zèle créera des ressources immenses. » L’Irlande le prouve bien. — Quatre articles intitulés : De la sup­ pression du budget des cultes, des 27 et 30 octobre, 3 et 5 novembre 1830, ibid., t. i, p. 121-127. 155-158. 179-183, 197-200, examineront la question plus a fond. Le 15 novembre. Lacordairc, répondant à cette question qu’avait posée cl négativement résolue le journal légitimiste La Quotidienne : « Le clergé doit-il renoncer à sa dotation ? le peut-il ? · affirmera, t. i. p. 250-251 : Il le peut, car quoiqu’il soit comptable envers scs successeurs de ce dernier débris de leur patri­ moine. il est une chose plus précieuse encore dont il est comptable envers eux. un dépôt plus ancien dont il est écrit qu’on vendra tout pour l’acheter. » Ceux qui ont fondé le patrimoine de ΓÉglise l’ont fonde pour son bien et non pour la perdre. D'ailleurs Pic VII,quand « Il consacra la spoliation de nos biens en échange d’une modique indemnité.... n’attendit pas la procuration de l’avenir. » 11 le doit : « Catholiques asservis »,pour être libres une force nous manque : ce n’csl ni le nombre, ni les lois, ni la foi. c’est la dignité Nous acceptons d’être « payés par nos ennemis, par ceux qui nous regardent comme des hypocrites ou des imbéciles. Notre dotation nous ôte toute dignité, tout honneur, toute force monde» elle nous fait des cœurs d’escla­ ves. ■ Le 36 novembre 1830, nouvel article sur le Salaire des prêtres pour repondre à celle objection : Le budget du clergé est une indemnité : le clergé n’a donc pas à y renoncer; il lui serait dû même sous le régime de la séparation. L'Avenir ne discute la question ni au point de vue Juridique, ni au point de vue historique. S’appuyant sur les faits et sur un article du Journal de Paris, il montre (pie l’État entend bien faire de ccttc indemnité un salaire et du clergé un corps de fonction­ naires. Enfin, le Correspondant ayant écrit, à propos de celte question : « C’est aux évêques seuls, réunis en assemblée du clergé de France,de décider avec l’appro- 343 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L'AVENIR bfttion du Saint-Siège; jusque-là nul prêtre n’a isolé­ ment le droit de refuser son salaire, nul ministère n’a le droit de refuser de le payer, nul écrivain catholique n’aurait celui de provoquer une telle violation d’enga­ gements sacrés », Γ.4venir du 8 décembre 1830 répond qu’un évêque, le clergé d’un diocèse, un prêtre isolé même ont le droit de renoncer au traitement de l’État. L’n accident, un mot, un élan, un évêque, un simple prêtre, peuvent sauver l’Église de France, et nous nous soucions peu de ces idées systématiques qui ne mènent à rien ct qui lient la pensée dans un embar­ ras inextricable de lois ou de convenances imaginaires.» Sur la suppression du salaire ecclésiastique, t. î, x390,391. I ne chose embarrassa davantage l’Avenir. Ce fut dans la Lettre adressée, en date du 13 décembre, aux Membres du Congrès national de la Belgique, par S. A. C. te prince de Méan,archevêque de Malines «pour les engager â garantir à la religion catholique cette pleine et entière liberté, qui seule peut assurer son repos et sa prospérité », le passage où ce prélat deman­ dait un traitement pour le elergé comme la juste in­ demnité des biens abandonnés par l’Église à l’État, 23 décembre 1830, l. n, p. 11. Le 21 décembre, ΓAvenir disait : « Le seul point sur lequel M. l’archevêque de .Malines ne soit pas d’accord avec nous, est relatif au traitement du clergé. Il expliquait ainsi cette diflércncc d’attitude : La nation belge est foncièrement catholique; peu lui importe de pourvoir à son culte d’une façon ou d’une autre. < C’est toujours la nation qui honore son culte... » La France au contraire est divisée. Les incrédules paient l’impôt du culte comme les croyants, cet impôt est donc odieux; il affaiblit l’Église parce qu’on suppose que sans lui l’Église périrait ». Ensuite, « les catholiques belges ont une position patriotique, ct on ne profitera pas de leur traitement legal pour les asservir. - Us veulent, en plus, des garanties. .Mais en France!— Enfin, « l’Église belge donnerait un plus bel exemple si elle renonçait à ce dernier lien avec l’Étal... ct nous croyons qu’elle n’y perdrait rien. L’or de l’Égypte devint funeste dans le désert aux Hébreux fugitifs. » Sur la lettre de l'archevêque de Malines, ibid., p. I l, 15. /. Le droit commun ou les libertés communes pour le clergé. - La séparation suppose aussi que le clergé acceptera le droit commun ou, comme s’exprime plus souvent l’Aivmr, les libertés communes. Le Courrier français ayant rappelé « à cette portion du clergé que représente VAvenir », qu’être libre, ce n’est point « s’affranchir de la loi commune ct imposer aux autres sa loi particulière »;nous le savons, répond l’Aaenir, le clergé veut entrer dans la loi commune, ne plus être régi par des ordonnances et une législation spéciale, privilégiée. T. i. p. 362. Déjà, le 23 octobre, il avait demandé l’abrogation des articles du Code pénal con­ cernant le clergé el qui le soumettaient à une législa­ tion d’exception. T. i, p. 100-101. Plus tard, à cette question qu’avait posée le Correspondant : l’autorité civile a-t-elle le droit de s’opposer au nfhriage d’un prêtre catholique ? VAmi de (a religion ayant répondu : il en a le droit, VAvenir, protesta: Si la séparation cxlsle, dit-il, « la loi religieuse est séparée de la loi civile, » ct le prêtre, aux yeux de la loi, n’est qu’un citoyen. Du mariage civil des prêtres, ibid., p. 135-139. Enfin, la Chambre des députés ayant agité et résolu il en a le droit celte question : l’épiscopat peut-il être un titre à la pairie ? VAvenir, approuva le député de Grammont · dans la personne duquel la religion ct la liberté avalent fait une alliance qui ne s’était jamais démentie », d’avoir protesté, nu nom de l’une ct de d’autre, contre l’idée d’attacher un privilège politique à l’épiscopat .Comme citoyen, l’évêque peut être appelé â la pairie, s’il peut y être élu ct s’il l’est; comme 544 évêque, il n’a droit à rien dans l’ordre politique. T. vr, p. 453-155. g. La réforme intellectuelle de l'Église. — · Tout sc tient dans l’homme », ct 11 y a < intime connexité entre la religion ou la forme du vrai, la politique ou la forme du juste, ct la littérature ou la forme du beau ». L'Église qui doit assurer l’unité des intelligences doit donc prendre la direction des esprits et de la science, comme inspirer la politique. Or, un préjugé tenace, créé par le despotisme gallican, accepté par les théologiens, « confondant les abus avec l’usage », aussi bien que par les ennemis de la religion, particulièrement au xvm·siècle, a sépare de In religion, la philosophie ct la littérature, comme la liberté, et faij passer le chris­ tianisme pour < un obstacle au mouvement el au pro­ grès de l’humanité». Il faut détruire ce préjugé, « Catho­ liques, il s’agit pour votre religion de vaincre ou de mourir; brisez ce préjugé fatal. Prêtres, reparaissez au milieu des nations qui vous ont méconnus, le scep­ tre intellectuel à la main. » De la liberté en littérature (deux articles), t. n, p. 24-30, 95-100. Mais pour ressaisir la direction des intelligences, l’Église doit adapter son enseignement à leurs exi­ gences. Lamennais avait déjà exposé des vues sembla­ bles, dans son livre, Des progrès de la Dévolution, orga­ nisé selon elles les études à Malcstroil ; il les reprend dans VAvenir. Mais il ne fait pas sienne la phrase déjà citée du Globe, 2 janvier 1831 : « Le dogme chrétien n’est plus en harmonie avec les besoins moraux, intel­ lectuels ct matériels des sociétés modernes. » Il faut se souvenir de deux idées souvent exprimées dans VAvenir: l’humanité évolue comme l’être humain et sous la poussée chrétienne elle vient dépasser, pour ainsi dire, à l’ûgc d’homme. D’autre part l’Église, « en demeurant immuablement la même, » revêt successi­ vement, cela est de son essence, soit dans l’intelli­ gence de l’homme, soit dans la société, des formes diverses à mesure que l’une ct l’autre sc développent sous son influence. Ainsi · le dogme invariable revê­ tait nécessairement une forme nouvelle dans l’intel­ ligence développée de Bossuet, ou était mieux conçu de lui que lorsqu’il bégayait dans le premier Age les éléments de la doctrine chrétienne. · Et, de même que l’Église doit modifier « scs modes de rela­ tion avec la société selon le progrès » de celte société, de même elle doit lui approprier son enseignement. Qu’on l’entende bien : il ne s’agit pas de transformer « le mode selon lequel l’esprit possède l'infini, ou foi, mais le mode selon lequel il possède le fini... concep­ tion, science. » Cf., art. Lamennais, t. vm, col. 2515, 2516. Or, « la science catholique est à créer. » Le Moyen Age ne l’a pas créée; « il négligea l’étude indispensable des phénomènes; » puis · l’École n’admettait que les procédés purement logiques, elle tuait par cela seul toute invention et ne pouvait produire qu'une science verbale, abstraite ct vide. ■ Sa méthode eût-elle été bonne, il sc fût trouvé arrêté par ce fait que les plus puissants esprits eux-mêmes ne peuvent dépasser Içs conceptions de leur siècle; c’est pourquoi ceux du Moyen Age « n'avaient pas pénétré assez avant dans le dogme catholique pour y découvrir et en dégager, en quelque sorte, les lois universelles de la création. » Aujourd’hui que le monde a progressé, « l’esprit hu­ main, fatigué de l'insuffisance et du désordre de la science actuelle, » attend la science catholique. « Des notions certaines de la fol sortira tôt ou tard, peut-être bientôt, une véritable philosophie conforme aux besoins du temps,... qui ramènera les divers ordres de connaissances à l’unité,.,, en unissant de nouveau ct plus étroitement ce qu’unit à jamais la nature des choses, la croyance et la conception, Dieu ct l’univers, ct les esprits rebelles, obligés désormais de vivre 545 LIBÉR ALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L’AVENIR hors de la fol ct hors do la science, reviendront de toutes parts au catholicisme. · T. v, p. 182-190. 4. · L'Avenir ·, l'Europe et le monde.— L'Avenir s’occupait directement de la France, mais son libé­ ralisme mystique aspirait à devenir universel. Une Europe nouvelle, un monde nouveau sc prépa­ rent. « Quelque chose nous dit que nous assistons au jugement dernier des gouvernements qui sc crurent des dieux, écrit Gcrbot; notre Ame porte le poids d’une grande époque. » T. n, p. 13. L’œuvre du Congrès de Vienne ne saurait plus satisfaire < A la civilisation de l'époque ni aux besoins de l’équité », dit d’Eckstein. T. vi, p. 13. L’œuvre des rois de la Sainte-Alliance est impie. Sans doute : ils ont placé leur victoire sous la garde de la religion, en fondant l’alliance qu’ils ont appelée sainte. Mais ils n'y ont point convié « le vicaire visible de Dieu », et ils partagèrent < l’Europe catholique ct protestante sans tenir compte des croyances des peuples ct des souvenirs les plus sacrés». S’ils « mirent en tète de cct acte sanglant le nom de Dieu », c’est » comme Voltaire l’avait mis au frontis­ pice du temple où il participait aux mystères des chré­ tiens ». T. i, p. 393, 391. L'Avenir est particulièrement hostile aux puissances du Nord, gardiennes intéressées de cet ordre de choses. Ce que Dieu veut, c'est restaurer, mais avec des nations, parvenues a l’Agc de l'affranchissement, la chrétienté. L’instrument de Dieu dans cette œuvre c’est la France, · l’Europe étant gouvernée par la France ct le monde par l'Europe. » · Libéraux catho­ liques, catholiques libéraux (de France), continue Rohrbachcr, une vierge de Lorraine a sauvé la France, un ermite de Picardie, Pierre, a sauvé l'Europe, d’au­ tres pécheurs de Galilée ont sauvé le monde. Si nous écoutons la voix de Dieu, il opérera par nous ces trois merveilles à la fois. »T. π, p. 316. Et d'Eckstein attend de la France qu’elle fonde la nouvelle politique euro­ péenne, el qu'elle la fonde « sur la justice ct non sur la complète ». T. vi, p. 13. Mais l’Église surtout est l'émancipatrice prédestinée des nations. » La liberté des peuples a pour condition, pour base nécessaire la liberté de l'Église », dit Lamen­ nais, t. n, p. 155. « Dieu donc brise les fers de son Églirc par la main des peuples, afin que l'Église affranchie rende aux peuples ce qu’elle aura reçu d’eux, » el les constitue dans la liberté, la fraternité et l’unité chrétienne. T. i, p. 117; t. il, p. 155. Dès lors, VAvenir applaudit aux efforts des peuples catholiques opprimés, Irlande, Belgique, Pologne, et même Halle, pour recouvrer la liberté cl l’indépendance, des popu­ lations catholiques en pays protestants, Allemagne. Angleterre, Suède, pour y rendre la liberté ct la vie à l’Église. Au second semestre de 1831. en même temps que la France, les membres du conseil de V Agence partagèrent l’Europe à leur action : de Coux eut la Belgique; Lacordaire. provisoirement remplacé par d’Ault-Dumesnil, la Suisse ct l'Italie; Montalembcrt, remplacé do même par Combalot, la Pologne, la Suède ct l'Allemagne.— Au moment où sc fondait VAvenir l’Irlande cl la Belgique étaient soulevées, celle-ci déjà presque victorieuse; bientôt ce sera la Pologne, 20 no­ vembre. L'Avenir les soutint toutes trois. a) L'Irlande. -- ('.c fut Montalembcrt surtout, l’admirateur passionné de Gratiam et d’O'Connell, qui plaida dans VAvenir la juste cause de l’Irlande. Il revenait de ce pays cl il rêvait d’en écrire l’histoire, lorsque, le 5 novembre 1830, il devint le collaborateur de Lamennais. Cf. Le.canuct, Montalcmbert. t. i, c. v. Sous la forme d’une lettre aux rédacteurs de VAvenir, Intitulée Du catholicisme en Irlande, il montre en trois longs articles le lamentable état de l’Église irlandaise, à laquelle la soi-disant émancipation n’a apporté aucun soulagement ct qui ne peut retrouver un peu de niCT. ΠΕ THI-OL. CATHOL. 546 bonheur que par le désétablissement de l’Église offi­ cielle. Mais quel modèle que · ce peuple de héros, tou­ jours prêt A devenir un peuple de martyr» », que ce clergé national qui, en face du clergé anglican, para­ site enrichi, a pris pour devise : Liberté, pauvreté! T. π, p. 72-81, 135-149,213-251. Puis, les 26 janvier ct 7 février 1831, Il parle de l'état politique passé et présent de l’Irlande ». Ibid., p. 311-317, 487-193. En même temps, VAvenir relève tout ce qui peut rendre odieuse la domination de l'Angleterre sur l'Irlande; ainsi fait de Coux, le 25 juin 1831, De Vêlai des pauvres en Irlande, t. v, p. 125-131. Quand une famine désole la province occidentale, VAvenir ouvre en France ct en Belgique une souscription qui atteint bientôt 70 000 francs. Aussi, réunis à Athone le 21 octobre 1831,les huit évêques de cette province fai­ saient transmettre, par l’archevêque de Dublin, « lean remerciements aux rédacteurs du journal véritable­ ment chrétien, VAvenir... » T. vn, p. 90-93. Ix 15 no­ vembre, avant de sc disperser, scs rédacteurs « abreu­ vés d'autant de regrets que si l'alliance de Dieu avec la Liberté, si catholique en Irlande, cessait de l’être en France, remerciaient à leur tour les évêques irlandais • de leur approbation ». L'Avenir suit également avec attention le mouvement de réformes en Angleterre, dont il attend plus de liberté pour l'Église. Il a des paroles très dures pour le régime fait aux ouvriers ct aux pauvres dans la crise sociale et économique que traversait alors ce pays. T. i, p. 216-249, 281-288. b) La Belgique. — L'Avenir suit pas a pas la Bel­ gique naissante. La cause de la Belgique devient la sienne; il aura pour collaborateurs ordinaires un Belge, Bartels, pour collaborateurs extraordinaires, le chef des libéraux, de Potter, ct les chefs des catholiques, de Mérode, de Bobiano de Borsbcck, Vilain XIIII, de Beaufort. La Belgique lui est chère parce qu'elle réalise son programme presque cntlèrcmenL Non seulement VAvenir l'applaudit de s’être soulevée, mais il la donne pour modèle â la France cl au monde. Il sou­ tient toutes scs revendications contre la diplomatie hésitante, contre la politique française qui manque de confiance en la liberté, contre la presse libérale hostile à l’in fluence catholique en Belgique. Ainsi, en jan­ vier 1831, le Temps, qui cependant « s’intitulait encore Journal du Progrès », publiait un article hostile à l’indépendance de la Belgique. Ce pays.disait-il. n’a vu qu'une chose : les catholiques el leur triomphe; n’a eu qu'un but: chasser les Hollandais, uniquement parce que protestants. Il s’est laissé conduire par scs prêtres; de là · inexpérience, brusquerie, imprudence et présomp­ tion ». Et que va-t-il devenir ? · un royaume fabrique à l’usage du système catholique », une résurrection du Moyen Age, quelque chose comme « serait l’Irlande émancipée cl libre de l’Angleterre ». Le vieux libéra­ lisme français opposé à la liberté de la Belgique, l. n, p. 204-207. L'Avenir se hâte de réfuter cct article, t. u, p. 217-220. Il pousse aussi la Belgique vers les solu­ tions Intransigeantes, par exemple, sur la question territoriale, ct II In presse de s’ériger en république, puis­ qu'elle ne trouve pas do roi ct que son ancienne situation est contraire à son intérêt. T. iv. p. 329-331. c) La Pologne. — Scs sympathies vont plus encore ù la Pologne. Sa révolte est sainte. La Pologne a pour elle la justice : «La force ne peut prescrire eu trente ans contre une nation dix fols séculaire. > Cette nation est catholique; peut-elle rester « la proie d’un barbare schismatique »? T. n, p. 19-21. L'Avenir public « une analyse fidèle, dans laquelle aucun point de quelque importance n’a été omis ·. du « manifeste extrêmement long » du peuple polonais, ibid., p. 283-286, ouvre sur la demande du Comité central formé à Paris en faveur de la Pologne, une souscription, et proteste contre le IX. — 18 547 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L’AVENIR 548 délaissement où l'abandonnent l'Europe et principale­ monde. Ibid., p. 159, 160. Et quelques jours après, ment la France, 29 Janvier 1831, De la souscription pour les insurgés se montrant de plus en plus hostiles au les Polonais, t. n, p. 335-310. Le I février, nouvel article pape, V Avenir s’écriera : » Autant la cause catholique une lettre d'Allemagne — pour démontrer par des des Belges et des Polonais nous Inspire de sympathie, faits que « les siècles passés n’oITrent rien de semblable autant nous ressentons d’horreur pour ccs révolu­ dans les annales de la tyrannie » au despotisme russe. tionnaires des États pontificaux, qui n’ont pas même /bu!p. 131-139. Et quand, après un moment d’arrêt un seul prétexte ù présenter au monde ; dont les salué comme une intervention de la Providence cn plaintes ne sont que des cris dc haine. » T. ni, p. 251. fapeur des Polonais, 15 avril 1831, t. m. p. 481-188, les Toutefois, au 30 avril, il protestera contre l'édit de revers sc multiplient, ΓAvenir a, do nouveau, une longue répression du 1 1, publié à Home par le prosccrétalrc malédiction contre les rois qui ont abandonné la d’État, Bernctti. « C’est avec un sentiment de dou­ Pologne. « Nous ne leur demandons rien, dit-il, mais leur profonde, dira-t-il, que nous l’avons lu. Toutes nous voulons séparer notre cause de la leur et protes­ les règles dc la justice criminelle sont oubliées dans ccl ter. comme Daniel, que nous sommes purs dc cc sang acte... à jamais regrettable. 11 nous apprend combien (fui est versé. Cc sang coule pour la France, pour le sont pesants les services rendus aujourd'hui par le Christ et pour la liberté. Comment nous tairions-nous bras do l'homme ù l'Église catholique. » T. îv, p. 121sur lui a cause du silence des rois ? Les rois et les peu­ 125. D’Eckstein, le 3 mal, dira encore : « Le cardinal ples n’ont plus les mêmes lèvres; que chacun songe à Bcmetti a fait une faute et une grande faute... Je n’ai son honneur... Les rois courent Λ leur perte. Dieu n’en aucune estime pour la conspiration italienne... Mais veut plus... Dieu veut sauver la religion par la liberté. enfin l’Italie a des besoins d’aiTranchissemcnt... Home Les rois ont abandonné la Pologne; c’est une preuve ne doit ni révolutionner, ni encourager la révolution : que leur heure est venue. » 9 juin 1831, Bataille cc serait d’ailleurs un suicide. Mais elle doit recon­ d'Ostrolenka, t. îv, p. 480, 181. Enfin, le 26 juillet, naître les besoins profonds de la liberté et dc l’huma­ était publiée dans 1Ά venir, le 28, affichée dans Paris, une nité, mettre sa politique italienne d’accord avec sa Pétition cn faveur des Polonais, datée du 25, où, au politique catholique et universelle. > 3 mai 1831, Dc nom des catholiques français, le conseil de V Agence Home dans le présent et dans l'avenir, t. iv, p. 169. générale demandait A Messieurs les Pairs et les Dépu­ e) Dans ΓAllemagne, où la Prusse absolutiste et tés d’intervenir < pour conserver à la Pologne son indé­ l'Autriche de Metternich se disputent l’influence, le pendance, ù la France son honneur >. < Les plus saintes contre-coup de Juillet ne fut pas très profond. Autre lois, celles de la justice et dc l'humanité, subissent, au chose d’ailleurs y intéresse V Avenir. C’est « la posi­ milieu du silence des rois, la plus éclatante violation. tion de l’Église et l'état dc la religion ·. L'Église Si vous êtes impuissants à sauver la justice, les pas­ est asservie : fébronianisme, joséphisme, protestan­ sions sc chargeront dc vous prouver que vous Fêtes tisme, tout travaille à lui enlever les libertés néces­ aussi pour sauver l’ordre, et l'anarchie se vengera sur saires. Or l’épiscopat accepte volontiers cet asser­ vous des injures dc la liberté. » T. v, p. 388-390. C’est vissement et semble n’avoir qu’une pensée : s’afiranLamennais lui-même qui annonce le 17 septembre la chir dc Rome. La situation est surtout sensible dans prise de Varsovie : ■ Que chacun, dit-il, garde cc qui est la nouvelle province ecclésiastique du Haut-Rhin, qui à soi; aux vrais enfants de la Pologne une gloire pure venait d’être créée avec Fribourg-cn-Brisgau pour cl immortelle; au czar el à scs alliés la malédiction métropole, et dans le Hheinland prussien. Ici où le roi dc quiconque porte en soi un cœur d’homme; ù nos Frédéric-Guillaume III tente d'assimiler le catholi­ ministres, leur nom; il n’y a rien au-dessous. ■ T. vi, cisme nu protestantisme, il faut que d’humbles prêtres p. 24(1. refusent d’appliquer la législation prussienne dans les d) L’Italie ne pouvait échapper à la crise. Mais ici. mariages mixtes, pour que l’épiscopat rhénan s’occupe les mouvements sont l’œuvre des sociétés secrètes, de la question— et cn quel sens I Des évêques dc la ennemies du catholicisme qu’elles disent l'allie naturel province du Haut-Rhin, quand les gouvernements du despotisme. intéressés ont publié les 39 articles dc Francfort, la A la lin de 1830, vu le principe de non-intervention plupart attentatoires aux droits de l’Église et qui proclamé par la France, vu cn Italie la vacance des renouvellent la pragmatique de 1818 condamnée par trônes dc Piémont, dc Sicile, dc Home surtout, les Pie VII cn 1819, un seul,celui de Fulda, protesta; ceux carbonari du dehors et du dedans crurent pouvoir agir. dc Fribourg, Rottcmbourg et Limbourg, acceptèrent En novembre, les deux fils de l’ex-roi de 1 lollande. silencieusement; celui dc Mayence, Burg, applaudit. Napoléon et Louis Bonaparte, tentaient de soulever < Ce n’est plus une hyperbole de dire, écrit le corres­ Home, aux cris de Italie et Liberté. 11s échouaient ; mais, pondant deV Avenir, que, chez, nous, les véritables chef* au début dc février, les conjurés réussissaient dans des Églises cc sont les Souverains, qui exerçant leur ΓItalie moyenne. Modène, Parme, les {.égalions pro­ pouvoir cn matière dc juridiction par leurs conseils clamaient la déchéance des anciens gouvernements, auliques du culte et de l’instruction, et en matière les villes de Homagnc sc groupant autour de Bologne. d'ordination. par des coadjuteurs suflragants appelés L'Avenir, qui avait appelé à la liberté catholique, évêques. Dans la même province ou parle couram­ avec l'Irlande, ta Belgique et la Pologne, « l’Italie ment d'abolir le célibat ecclésiastique, et cc sont les pensive et souffrante ·, Gerbe!. 28 décembre 1830, fidèles qui obligent l’évêque dc Mayence à protester. L’ A venir conclut de ccs faits ; « La servitude, l’avi­ l'abolition des concordais, t il. p. 19, proclame natu­ rellement à celte nouvelle le bon droit de l’Italie : lissement, la mort : voilà désormais les suites inévi­ L'Italie souffre. Plusieurs États y ont perdu leur tables de l'union dc l’Église et dc l’État. On y volt nationalité... De plus, le régime que les puissances dc encore ce que sont aujourd'hui les concordats, 1815 avalent établi cn Europe, s’est étendu sur l’Ita­ comment les gouvernements tournent contre l’Église lie. Mais il déplore que le mouvement soit sorti « des elle-même la nomination des évêques. En Allemagne souterrains où l’on jure la liberté en menaçant le comme en France, la religion ne peut être sauvée que Christ. * T. n, p. 135-160.Quant aux États romains, par la liberté, et la condition nécessaire... est ht sépa­ des réformes plus appropriées ù leurs temps eussent ration totale. · T. î. p. 289-293, 409-172. Puis, sous l’influence de la Prusse qui lui livrait les pu y être faites. Léon NIL Pie VIH y avalent pensé, mais les peuples n’ont pas seuls perdu la liberté. Nul universités, le protestantisme de toutes nuances avait ne peut nier d’ailleurs la douceur du gouvernement pris une certaine apparence de supériorité intellec­ romain cl Grégoire XVI a compris les besoins du tuelle, humiliante pour les catholiques ·, n 38, 20 no- 549 LIBÉRAI ISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L'AVENIR vcnibrc 1830. Mais heureusement, et Γ A venir signale la chose avec joie, car c'est encore la confirma­ tion de l'une de ses idées, une élite intellectuelle, sem­ blable à celle <|ui le dirige, a ressuscité la science catho­ lique à Vienne, ù Munich surtout, quoique à Munich le roi Louis n'ait pas compris tout le rôle puissant que le catholicisme lui permettait ; par la science, cette élite rendra ù l’Église son influence sur les gouverne­ ments et sur les peuples et la rattachera à Home. A Vienne, c’est Frédéric Schlegel, qui vient dc mourir. 1829, Gunther, cl Pabst son disciple; a Munich c’est Bander, le contradicteur dc Hegel, G terres, Doellin­ ger, Madder, el autour d’eux, ici ou là, Scnglcr, Klec, de Kcrg... T. îv, p. 166-471. Ils admirent Lamennais et partagent les Idées philosophiques et politiques dc l’.loe/ur, cl ils les soutiennent dans le Catholique de Spire. L’un d’eux,Bander, public à Munich une Lettre â .U. le vicomte Ch. de Montatembert sur tes doctrines dc Γ Avenir que le journal fait traduire el public, 11 mai 1831. I. îv, j). 210-249. Cf. Goyau, L*Allemagne reli­ gieuse, J.c catholicisme, 1840-1848, t. n. passim. I) L’Avenir s'occupe également dc V Espagne et du Portugal: «La Péninsule, dit-il. ne peut être régénérée que dans un sens catholique, et c’est du clergé luimêinc, lorsqu’il cessera d’avoir peur du faux libéra­ lisme, que nous attendons ccs réformes qui donneront à l’Espagne et au Portugal les libertés qui lui man­ quent, » t. v, p. 75-81; dc la Hongrie où vivent « des sentiments dc liberté favorisés par un clergé qui jamais n’accueillit les doctrines serviles du gallicanisme », ibid., p. 213-215; de la Suède, t. îv, p. 298-306 ; dc la Hollande, où < quelques jeunes prêtres commencent à comprendre que le catholicisme n’a d’autre avenir que Dieu et ta liberté-.T. μ. p. H 1-118. 5. Le libéralisme catholique international. L'Acte d'Union.— Cc n’est donc pas seulement la France, mais toutes les nations que l'Avenir convie à réaliser son programme : Dieu et la liberté; c'est logique. L’idéal, ainsi résumé, fruit du catholicisme, est universel comme lui. Non seulement chaque nation doit trouver par lui l’unité mais « il constituera les nations elles-mêmes dans une seule et grande société. El ent unum ovile. * Lamennais, Avenir de la société. De là, à conclure que tous les amis dc Dieu cl de la liberté sont solidaires et qu’ils doivent unir leurs efforts pour le résultat commun, il n'y avait qu’un pas. Dès le 18 novembre 1830, un mois après l’apparition dc l'AwTur, le journal hollandais De Ultramontaan, qui allait devenir De Morgen Star, proposait à V Avenir une entente entre les journaux catholiques de tous les pays pour coopérer avec plus d’ensemble au triomphe dc la liberté catholique ». T. i, p. 279. Et c’est bien dans le sentiment dc celte solidarité que V Avenir avait appelé tous les amis de Dieu et de la liberté au secours des peuples opprimés, que scs rédacteurs entraient vn relation avec les catholiques éminents de l’étranger et (pie. dans le second semestre de 1831. IMpenre générale étendait son action à d’autres pays. Enfin, avant de partir pour Home, le comité dc rédaction dc l’Avenir xouhit organiser celle solidarité internationale et fonder la fédération de tous les vrais amis de la liberté, leur donner un programme commun et les orienter vers une action commune Dans le dernier numéro de V Avenir parut donc un manifeste Intitulé Acte d’union, propose à tous ceux qui, malgré le meurtre de la Pologne, le démembrement dc la Helgique et la con­ duite des gouvernements qui se disent libéraux, espèrent encore en la liberté du monde et veulent y travailler. Cc préambule s’adresse d abord aux catholiques « irlan­ dais cl anglais, belges, allemands et français », c'està-dire des pays constitutionnels «où le développement de la liberté dépend du concours actif de tous les cltOVcns , cl les invite à un vaste concert d'efforts 550 pour défendre, avec la liberté religieuse, toutes ccs hautes et nobles franchises qui sont la patrie commune des peuples libres -. A eux ce rôle tout d'abord : « Le catholicisme constitue, déjà une grande fédération morale des peuples, » puis l’Église a besoin des libertés politiques inséparables de la liberté religieuse et la liberté a besoin du catholicisme, étemel principe d'ordre et de vie. Qu'un immense cri de liberté reten­ tisse donc a travers tous ccs pays : la liberté effective vaut mieux que toutes les chartes et, entre les nations, sc formera une fraternité infiniment supérieure à tous les liens de la diplomatie. Dc même qu’il a tente dc rallier en France « tous les honnêtes gens » a son programme. V Avenir invite « tous les partisans dc la liberté égale pour tous ». tout honnête homme, quelles que soient ses opinions religieuses, tous les gens de bien à signer cet acte. 11 est conçu dans des termes tels qu’ils le peuvent. — La Grande Charte du siècle ou l'Arie d*Union, proclamait : a) les libertés de conscience et de culte, de presse, d’en­ seignement et d’association. Le pouvoir constitu­ tionnel a seulement le droit et le devoir dc réprimer les crimes et les délits, qui attenteraient matérielle­ ment a ccs libertés ou à quelque autre droit civil et politique des citoyens. · — à) Le pouvoir constitution­ nel ne peut exercer son action < que dans l'ordre des intérêts matériels », el, dans cet ordre il doit tendre à remettre les affaires aux intéressés; l'État n’ayant ici d’autre fonction que de maintenir l'unitéet l’harmonie. — c) « En application de la loi de justice et de charité, l’on doit tendre incessamment à élever l’intelligence et améliorer la condition matérielle des classes infé­ rieures pour les faire participer de plus en plus aux avantages sociaux. » Les membres dc ΓΙ nion s’enga­ geaient à défendre ccs principes et ccs libertés. · a user dc leurs droits civils et politiques dans ce but, sc promettant réciproquement, a cet egard, aide et secours par tous les moyens légaux. · Cc n’était là que le programme déjà développé par l’Awnir. A la SainteAlliance des rois, VAvenir opposait la Sainte-Alliance des peuples. On a reproché ù ΓAvenir d’avoir fait l’apologie des révolutions et d’avoir « approuvé toutes les révolu­ tions faites, applaudi d'avance à toutes les révolutions à faire >. Lettre de Ventura. Ce reproche s’explique par le rôle providentiel que V Avenir prête aux révo­ lutions. à l’appui qu’il donne aux insurgés d’Irlande, de Belgique et dc Pologne, à ses appels aux catho­ liques dc briser leurs fers, à la souveraineté du peuple (pi’il proclame, à ses déclamations contre les rois, à propos des affaires dc Pologne surtout. D’autre part, l’on ne pouvait guère alors parler dc liberté sans rappeler les souvenirs dc 1793 et les Journaux légiti­ mistes exploitèrent habilement des expressions peu mesurées. L'Avenir admet « l'arnisslbililv du pou­ voir et le droit des peuples à l’insurrection ; « le catholicisme réprouve cn effet le dogme, que d’aucuns proclament, de la résistance passive au despotisme. avait dit le Prospectus dc 1’Avenir, « veut sa religion ct sa liberté. » Sans doute, mais dans le pays une mino­ rité avide dc désordre ne cessait de manifester son hostilité envers l’Église. Sous l'inspiration parfois des fonctionnaires publies, souvent avec leur appui ct presque toujours avec impunité, l’on \ oyait couram­ ment ceci : croix dc mission abattues, églises servant aux exercices de la garde nationale ou ouvertes de force à des cadavres auxquels les prêtres refusaient leurs prières, séminaires envahis, curés violentés dans l’exercice même de leurs fonctions. Un lieutenant général faisait emprisonner un capucin et un trap­ piste parce qu’ils portaient leur costume religieux, un autre menaçait de faire arrêter comme « vagabonds » les prêtres qui. pour n’êtrc pas insultés, ne porteraient pas leur uniforme; un préfet, celui des Vosges, com­ parait dans une circulaire, telle partie du clergé « ù des animaux immondes qui cherchaient ù déraciner l’arbre dont les fruits bienfaisants les ont nourris ». Cf. 1er février 1831, Procès de Γ· Avenir », t. n, p. 404-107; 8 février, Plaidoyer de M. l'abbé Lacordairc, t. n, p. 511-512. Enfin le gouvernement, uniquement sou­ cieux dc limiter la révolution ù un changement dc dynastie, pratiquait tout simplement la politique reli­ gieuse que souhaitait l’opposition libérale sous la Res­ tauration. S'il ne persécutait pas violemment l’Église, il ne pensait pas à l’affranchir, ct ne lui ménageait pas les vexations L’Avenir accepta vaillamment tous ces combats pour les droits de · Dieu ct dc la liberté », attaqués, méconnu·, oubliés Mais persuadé qu’en un tel combat, dans un tel milieu, l’effort isolé est impuissant, il essaya d’organiser · l’action commune ». Lamennais lança l’idée, soutenue par dc Coux. Cf. t. i, p. 151-155, 159-163,217-2’23, 261-270. Lamennais reprend le plan dc l’Association pour la défense dc la religion catho­ lique (1828), mais il l’élargit. A la « confédération » qu’il projette, il donne comme but la défense de l’ordre cl de la liberté, et il appelle non seulement tous les catholiques mais tous < les honnêtes gens », quelles que soient leurs opinions politiques ct même leurs croyances religieuses, leur situation sociale. Cc ne sera pas un parti politique. « L’un préférera la monarchie, l’autre penchera pour la république, mais tous unis dans l'amour de l’ordre, et par conséquent obéissant 00. « au seul gouvernement qui, dans les circonstances pré­ sentes, puisse maintenir peut-être la tranquillité publi­ que, se porteront secours ct assistance pour défendre au besoin leurs droits naturels, leurs libertés commu­ nes », cl les conquérir, s'il le faut. Évidemment, pareille alliance n’est faite que pour · préparer, hâter un meilleur avenir». Les < confédérés » useront dc la liberté dc la presse, proclamée par la charte, du droit électoral, — mais il faut imposer aux candidats des volontés précises, — du droit de pétition; enfin » qu ils aillent se fondre dans cette admirable garde nationale, qui marche au milieu dc nous, disait de Coux, comme la raison vivante et armée du pays . Pour être \raiment puissante, cette * confédération devait être organisée. Lamennais lui donna pour cadre la commune ct le département : Chaque corn munc aura son comité qui correspondra avec un comité central établi au chef-lieu du département. » Dès le 22 novembre,V Avenir annonça la fondation de l’Assodation catholique des Vosges, qui déclare professer · les principes dont ΓAvenir et le Correspondant sont les organes Le 13 décembre, est annoncée une Associa lion patriotique et pofada ire du département de la Moselle, ses statuts ont une tendance égalitaire et sociale très marquée. Ils sc donnent, en effet, entre autres buts : < de hâter les progrès dc la raison publi­ que, d'améliorer la condition morale et physique dc la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » et ils parlent de poursuivre < l’abolition de toutes les dis­ tinctions arbitraires contraires à l’égalité; l’abolition dc toutes les lois conçues dans l’intérêt de certaines classes dc la société, au détriment des classes pauvres ct laborieuses ». Ibid., t. I, p. 415-419. Le 18décembre, V Avenir donnait le prospcctusct les statuts d'une Agence générale pour la défense de lu liberté religieuse., siégeant à Paris, dirigée par un conseil dc sept membres, Lamennais, président. Bailly de Surcy, de Coux, Gerbet, Lacordairc, Montalernbert et Salinis, et qui devait « servir dc lien entre toutes les associations locales , destinées ù lutter < contre toutes les tyrannies qui attaqueraient la liberté religieuse ». Elle entend ne s'occuper directement, en effet,que d’affaires religieuses — cc qui touche au libre exercice du ministère ecclésiastique, aux libertés d’enseigne­ ment et d’association - - tel est son domaine propre. En fait, elle s’occupera aussi de la liberté de la presse. I/Agence devait poursuivre â ses frais < devant les chambres et devant tous les tribunaux les faits con­ traires à ces libertés qui lui seraient dénoncés par scs membres. L’associé donateur fournissait une coti­ sation annuelle de 10 francs. Quelques modifications et compléments furent ajoutés à cette organisation. Un huitième membre, d’Ault du Mesnil, puis un neu­ vième, l’abbé Combalot, entrèrent au conseil directeur, on lui adjoignit aussi un comité consultatif dc sept jurisconsultes; enfin, dans les derniers mois de 1831. trois membres du conseil se partagèrent hi correspon­ dance ct l’action : dans l’ensemble dc Coux eut l’Oucst ct le Centre, Lacordairc, le Nord ct l’Est, Montalernbert, le Midi, ct pareillement la correspon­ dance avec l’étranger, fie (Zoux prit la Belgique, Lacor­ dairc, la Suisse ct ΓItalie, Montalernbert, l’Allemagne et l’Irlande. Cf. 25 septembre 1831, Agence générale. Extrait du rapport sur les opérations du premier semestre, avril-octobre 1831, t. vî, p. 311-318, ct après la disparition du journal, Rapport sur les opérations du second semestre de 1811 (octobre-décembre), daté du l«r février 1832, t. vu, p. 381-393. Le mouvement s’étendit : des associations sc fondèrent à Nantes, Λ Marseille, à Strasbourg, â Cahors. â Albl; des jour­ naux de province soutinrent la programme dc ΓAvenir, le Courrier lorrain, le Correspondant de Strasbourg (en allemand), le Rerruyer, la Gazette du Nivernais, le 553 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L’AVENIR Mémorial agenais, V Union catholique et bretonne, dc Nantes. Aux côtés dc l’Aoenir combat toujours le Correspondant, ou écrivaient dc Carné, dc Cazalès, de Champagne, un membre du conscii de V Agence, Bailly dc Surcy, à qui V Avenir reproche · une sorte d'indécision, une espèce d'éclectisme chrétien ». N· 71, 25 décembre 1830, Variétés, t. n, p. 21. Il devait disparaître, faute d'abonnés, le 31 août 1831. Quelques épisodes donneront une idée plus complète de cette lutte. a) /.rs deux procis catholiques. — Trois molâ après sa formation, le gouvernement dc Juillet, alors que dc multiples vexations officielles ou populaires poursui­ vaient le cal holiclsme, avait fait des nominations épisco­ pales; il avait, entre autres, désigné pour Beauvais un abbé Guillon, professeur dc Sorbonne, aumônier de la reine, connu pour scs opinions gallicanes, Cc fut, on l’a vu, l’occasion dc deux articles dans V Avenir; l’un, du 25 novembre 1830, de Lacordairc. intitulé : Aux éoéques de France; l’autre, du 26, de Lamennais, inti­ tulé : Oppression des catholiques. Tous deux furent saisis à la poste â Paris, leurs auteurs et le gérant Waillc cités devant les tribunaux. Le 28, le Journal ouvrait une souscription pour les deux procis catho­ liques; il fut entendu et en quelques jours vingt mille francs furent souscrits. Lacordairc ct Lamennais, sous des titres différents, « conjuraient les évêques dc pren­ dre en pitié l’Église dc France, menacée dans sa hié­ rarchie ». « Le passage qui est principalement Inculpé, écrivent les rédacteurs de V Avenir, contenait un précis rapide dc nos griefs contre les deux ministères dc la révolution de 1830, ct tendait ù prouver que l’auto­ rité civile ne présentait pas dc garantie suffisante pour s’immiscer dans les nominations épiscopales. · T. i, p. 320. Le procès s’ouvrit le 31 Janvier 1831 devant la cour d assises dc la Seine. Lacordairc sc défendit lui-même; un avocat de la cour royale d’Angers, M. Janvier, défendit Lamennais : les deux prévenus furent acquit­ tes, V Avenir sc félicita de cet acquittement par le jury comme d’une grande victoire ; « L’alliance solennelle dé Bleu ct de la liberté a été consacrée par le verdict du jury. » Ibid , t. m, p. 431. Plus vraisemblablement, comme le disaient le Globe et le Courrier français, les Jurés avaient simplement affirmé leur respect dc la liberté religieuse. Le 1er février, Γ A venir publia en très grande partie le long plaidoyer dc Janvier. Lacordairc avait d’abord refusé de publier le sien : « Ma part obscure me suffit, » avait-il dit ; puis son silence ayant été attribué · ù la crainte dc reproduire devant le public les paroles prononcées devant le Jury », il reconstitua son discours cl le donna dans V Avenir du 8 février, L il, p. 191-512. L'Avenir n’abandonna pas la question des nomina­ tions épiscopales. Guillon justifia cette campagne par son attitude auprès de Grégoire mourant; le clergé dc Beauvais, en majorité, se prononça contre lui et il dut donner ^a démission. Une ordonnance royale du 9 juillet ayant nommé à l’éviché dc Digne l’abbé Bey, grand vicaire capitulaire d’Aix, ΓAvenir partit dc nouveau en guerre. Le gouvernement l’avait nomme, semble-t-il, pour son gallicanisme ct son dévouement au régime. L'Avenir le juge avec sévérité ainsi que d’Humlères nommé ù Avignon. b) L'Agence ct les trappistes de La Meilleraye. — Le gouvernement de Juillet ct ses fonctionnaires ne s’étalent pas montrés faciles pour les ordres religieux d'hommes. L'Avenir avait signalé l'ordre donné par le lieutenant général Dclorl, commandant la 8· division militaire, · d'arrêter de Jour cl de nuit tout individu revêtu du costume de capucin ·. L’ordre avait eu son contre-coup Λ Alx où. le 5 Janvier 1831, un capucin do soixante cl onze ans avail été arrêté au sortir de son 554 couvent comme prévenu dc mendicité et de vagabon­ dage. T. n, p. 169-171 ct 255-258. .Mais, fait plus grave, le 28 septembre, sur une ordonnance de Casimlr-Perier, 600 hommes de troupe venaient procéder à la disper­ sion des religieux, 76 Français et 72 Anglais, vivant à la Trappe de La Meilleraye, depuis quinze an<, c’est-ùdirc depuis leur retour d’exil ; le Constitutionnel applau­ dit et demanda de semblables exécutions; mais aussi­ tôt ΓAgence générale intervint. S'étant fait donner procuration pleine cl entière par l’abbé de La Meilleraye, Saulnier, qui était également le propriétaire, l'Agence adressa d’abord le 20 octobre 1831 une pétition « A Messieurs les députés des départements ». Puis i'A gêner annonça qu’elle engageait à ses frais une triple action judiciaire : · l’une pour la réintégration du propriétaire dc La Meilleraye dans ses biens et droits »; une autre pour requérir « les dommages et intérêts voulus; une troisième au criminel · contre les auteurs dc ces attentats ». La pétition, discutée à la Chambre le 22, n’eut évidemment aucun succès ct le tribunal de Nantes se déclara incompétent, 20 janvier 1832, L'Agence annonça alors que la question serait portée devant le Conseil d’État, mais elle-même allait mou­ rir. T. vî, p. 383-388, 100-120. 2. L' · Avenir · et les légitimistes. — Si les rédacteurs dc l'Ape/iir avaient vu finir les Bourbons, sans sur­ prise ct sans regret, du moins ils ne les poursuivaient d’aucune haine. Ils s’opposèrent au procès des minis­ tres. Ce procès leur semblait être le procès dc la Ins­ tauration; il n’y avait qu’un juge, la société; or la société avait rendu la sentence et porté la sanction dans la révolution. T. r, p. 450-453. Mais les légiti­ mistes gardant une altitude hostile à l'égard dc l’Aoenir cl dc son programme» quand arrivèrent les événe­ ments du 1I février 1831, \ Avenir fit contre les roya­ listes un article d'une injuste sévérité. T. m, p. 66-69. Deux jours après, Lamennais adressait Aux catholiques un manifeste de même sens et de même ton qu’il signait : « Catholiques, disait-il, des insensés viennent de compromettre tout ensemble et la tranquillité du payset votre juste cause. Quel délire égare ccs hommes? C’est le royalisme .., ce royalisme gallican qui adore premièrement le roi et ensuite Dieu, à condition qu’il sera fidèlement soumis au roi, cl qui, naguère, vendait à celui-ci, avec nos libertés religieuses, l'avenir de notre foi. Leur triomphe serait la ruine du catholi­ cisme. Séparez-vous donc à jamais d’eux. · T. m, p. 77, 78; parole imprudentes, dont il devait bientôt recon­ naître l’injustice, t. iv, p. 117, ct que les journaux légitimistes devaient lui faire expier. Mais, en mars, quand le député Baudc eut proposé l’exclusion à per­ pétuité dc la branche aînée des Bourbons ct la vente obligée de ses propriétés privées en France, V Avenir protesta. Celle mesure l'inquiétait parce que « d'ex­ ception et « comme le prélude de menaces plus sinis­ tres encore ». L’article, signé H(arcl) du T(ancrel) ct daté du 18 mars, fut saisi le jour même et un procès fait au Journal qui fut acquitté dc nouveau. T. m, p. 314-319; cf. p. 293-291, 347-348, t. iv, p. 42-43. 3. /.' « Avenir » et le monde ecclésiastique. L'opposi­ tion épiscopale. — L'Avenir trouva des disciples fer­ vents parmi les catholiques | lus préoccupés des inté­ rêts dc l’Église que de ceux du régime, et aussi dans le jeune clergé. On peut s’en rendre compte aux lettres Individuelles ou collectives que reçoit ct que publie l'AtT/urcl dont quelques-unes portent des noms des­ tinés ù être bien connus, comme Sibour, et aussi ’ au succès des souscriptions que lance le journal. D’autre part, la volonté d'orthodoxie dc ses rédacteurs était réelle. J-e Courrier français ayant vu dans le misé­ rable schisme de Chùtcl un premier pas vers l'appli­ cation des doctrines soutenues dans I' « Avenir », Il faut voir avec quelle indignation VAvenir rejette l'as- 555 LIBÉRALISME CATIIOLIQI E. LAMENNAIS ET L'AVENIR sanitation. T i. p. 321, 322. Il nc semble même passe douter qu'il puisse sortir de l'orthodoxie, que l’Église puisse le soupçonner. Il est le chevalier de l’Église, il relève toute atteinte à ses droits, â son honneur; et quand le Globe a parlé de la Décadence du catholicisme, 2 janvier 1831» le 7, V Avenir publie une réponse au Globe : Mouvement d*ascension dit catholicisme qu'il terminait parces mots : « Puisque nous sommes jeunes les uns et les autres, nous donnons rendez-vous au Globe A la cinquantième année du siècle, dont nous sommes les enfants. » T. i, p. 159-187. Il avait certes obtenu des résultats : il avait rendu aux catholiques conscience de leur force sociale et obligé par conséquent leurs adversaires à compter avec eux. Dans l’article qu’ils Intitulent : Suspension de Γ Avenir, ses rédacteurs pourront se louer, par exemple, de ce que « nc laissant jamais sans réplique les attaques ct les calomnies de journaux ministériels, ou prétendus liberaux contre l’épiscopat et la reli­ gion », ils ont obligé ces journaux · â changer de lan­ gage ct A établir un contraste frappant entre celui qu'ils tiennent aujourd'hui et celui qui remplissait leurs feuilles sous la Restauration ·. 15 novembre 1831, t. vu. p. 150. Mais, vainement, ils avaient invité les évêques à prendre la tête de la nouvelle croisade; l'é­ piscopat s’était tu. On l'appelait, en effet, à un geste qui ne pouvait lui plaire : rompre avec l’État, renon­ cer de lui-même à une situation officielle, qui, pour avoir ses Inconvénients, avait néanmoins scs avantages, au salaire du clergé, peut-être aux églises. Voir t. m, p. 193, 214. La plupart des évêques, en effet, avaient aspiré, pendant toute la Révolution, à la restauration du régime concordataire, et si plusieurs, comme l'ar­ chevêque de Quélen, tenaient rigueur à la nouvelle monarchie de scs origines, tous désiraient s’arran­ ger de la situation. Puis cette < dictature · de Lamennais ct de V Avenir, soulevant sans aucun mandat les questions les plus ardues ct les tranchant sans appel, intervenant dans les nominations épisco­ pales. acceptée d’enthousiasme par le clergé, pro­ clamée par le Globe, Ils ne pouvaient l’accepter. Ils n’oubliaient pas non plus que les principes de l’Arenlr avaient été posés par la Révolution et que l’Église gallicane en avait durement pâti. Enfin, sur­ tout après les articles de V Avenir, sur l’affaire du 14 février, après la lettre du P. Ventura, la presse légi­ timiste de Paris ct de province, qui défendait le vieil idéal politique cl religieux de l’Église gallicane, créant partout un état d'esprit hostile à l’Avenir, entraîna l’épiscopat. L'Ami de la religion et du roi en tête, dit Γ Avenir du 15 novembre 1831, t. vu, p. 154, on com­ mença par nous Imputer une haine implacable pour lu dynastie exilée », puis, calomnieusement, « pour se venger d’une différence d’opinion », on attaqua « la vie privée de ceux d’entre nous qui sont prêtres »; enfin, l'on colporta que nous faisions une scission déplorable parmi les catholiques de Prance, que nous semions partout un esprit de révolte et d’incrédulité, que nous soûlions le mariage des prêtres ct que, sur­ tout, nous étions en pleine rebellion contre les évê­ ques de France. On a clé jusqu’à nous imputer des desseins de révolte contre Rome ! Oui, contre Rome! · Cf t. iv, p. 58-56, 116-117. L'épiscopat garda le silence ou à peu près : « Γη seul évêque a manifeste son improbation à l’un d’entre nous et encore n’cst-il entré dans aucune explication. · Il y eut aussi deux mandements dont un. la Lettre pas­ torale de M le cardinal archevêque de Besançon (de Rohan) a son clergé, 16 avril 1831, prit une impor­ tance spéciale parce qu’il était envoyé de Rome. Il était conçu d'ailleurs en termes voilés. I/Avenir, qui n'elait pas nettement désigné, tenta de donner le change. T. vu, p. 1, 188. Mais plusieurs évêques pri­ 556 rent d’éloquentes rigueurs contre les prêtres ou les séminaristes soupçonnés de libéralisme : · Des desti­ tutions les plus étranges ont été prononcées contre des prêtres sans reproches. « l’expulsion contre les pro­ fesseurs des séminaires qui avaient le malheur d’en­ seigner une doctrine qu’ils croient de Rome, le refus des ordres sacrés infligé aux séminaristes suspects dr partager notre doctrine, quelquefois même Vinterdiction ipso facto, prononcée contre nos abonnés ecclé­ siastiques. · ('.cite altitude de l'épiscopat perdit V Avenir. A la lin de 1830, il comptait 2 300 abonnés; trois mois après, le désaveu muet, mais agissant.de l’épiscopat lui en enlevait 800, ct comme il avait com­ mencé avec un simple capital de 26 actions de 3 000 francs, en mai 1831, pour ne pas mourir, il dut faire un appel aux catholiques de France, tandis que ses éditeurs belges faisaient un appel aux catholiques de Belgique. Cf. t. iv, p. 175-191, 213-217; t. vu, p. 1 111 15. 4° £* < Avenir · et Home, La lettre du P. Ventura et le silence de Horne, L'Avenir regarde sans cesse vers Rome. Non seulement scs rédacteurs assurent le pape « de leur soumission sans bornes, de leur amour indéfectible >, mais ils lui préparent un grand rôle. Tenu à l’écart par les rois, il n’a pu remplir en ces der­ niers siècles, sa divine mission, mais dans le monde régénéré par la liberté qui se prépare, il est appelé à faire, «suivant les circonstances du siècle, cc que Gré­ goire Vil faisait, il y a huit cents ans, suivant l’es­ prit de l’époque où vécut cc grand pontife ». T. vi. p. 398. Oui certes, il se prépare quelque chose d’ex­ traordinaire, a déjà dit Lamennais... Bientôt une parole puissante ct calme, prononcée par un vieillard dans la Cité-Reine, au pied de la croix, donnera le signal que le monde attend de la dernière régénéra­ tion. » Car, « opérant derechef l’union intime de la foi et de la science, de la force cl du droit, du pouvoir cl do la liberté, » il pénétrera les peuples « d’un esprit nouveau » et réalisera l’unité chrétienne. T. i, p. 475479. Pic VIII était mort le 30 novembre 1830; c’est à Grégoire XVI que s’adressaient ces appels. Or, avertis par une lettre privée du P. Ventura â La­ mennais, que toutes les idées de V Avenir nc plaisaient pas à Rome, ayant conscience d’avoir peu ménagé cer­ tains « préjugés et certaines « affections ·, dans leur hâte d’exposer leurs idées, t. iv, p. 189, et d’avoir ainsi provoqué d’irréconciliables haines, émus aussi par l'hostilité de l’épiscopat qui leur a fait perdre 800abon­ nés en trois mois, t. v, p. 128, les rédacteurs de l’Awnir, après avoir gagné â Paris les deux procès catho­ liques, tentèrent de gagner à Rome leur procès. Tandis que Lamennais répond à Ventura, Corbet rédige ct tous signent le 6 février, pour l’envoyer au nouveau pape, une Déclaration présentée au SaintSiège par les rédacteurs de Γ « Avenir , n. 113, l. u, p. 157-178. Après avoir protesté « de leur soumission sans réserves , ils font une exposition des doctrines de Γ A venir ainsi divisée : a) doctrines philosophiques : doctrine du sens commun et distinction entre Vordre de foi et l’ordre de conception; - b) doctrines théo­ logiques : ultramontanisme anligalllcan, théories sur le pouvoir temporel, sur les rapports entre la puissance spirituelle ct la puissance temporelle, sur l’union de l’Église et de l’État, sur le droit divin, rinamissibililé du pouvoir et l’ordre légal; c) propositions rejetées par Γ Avenir · sur les mêmes ques­ tions; — d) application de ces doctrines à l'état actuel des choses en France. El. après avoir rappelé que leur libéralisme est celui des catholiques belges ct irlan­ dais. Ils supplient le vicaire de Jésus-Christ, lui renou­ velant la promesse de leur parfaite docilité, de les avertir si, dans ces principes, il y a quelque chose de contraire à la fol ou a la doctrine catholique ». 557 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LAMENNAIS ET L’AVENIR Or, le 7 février, paraissait dans la gallicane Gazette de France. ennemie connue de ΓAvenir, une lettre du P. Tentura aux rédacteurs de ce journal. I/Avenir la publia le 9. Ibid., t. m, p. 6-10. I llramonlaln cl libéral, comme Lamennais, son ami depuis 1824, le religieux n'attaquait pas, dira VAvenir du 8 février, l. m, p. 4, en annonçant l'événement, < le fond des doctrines », mais « nos principes politiques, ou du moins, l'appli­ cation que nous en faisons à l’ordre de choses actuel ». Ventura reproche en effet à VAvenir · la tendance qu'il semble avoir prise depuis un mois » de « prêcher la révolution au nom de la religion ct d’en faire l’expres­ sion d’une pensée catholique -, d'exaller la souverai­ neté du peuple au sens démocratique, dans un article • faux, absurde, ruineux, qui lui paraît renfermer tous les principes subversifs des trônes, de la société, de la religion meme », de s'extasier devant la révolution de Juillet, pendant qu’on est environne des mines qu’elle a accumulées -», cl comme si « par la nouvelle charte la religion devait être affranchie ». La Belgique montre bien cc quo l’on peut attendre de la révolu­ tion : elle n’a fait < que changer de joug ». Et il deman­ dait à V Avenir un désaveu. Celle fois, « la dissidence » entre Ventura ct VAvenir était tombée dans le domaine public: les ennemis du journal se hâtèrent de l’exploiter : On verra comment â Borne on juge la direction politique de cc journal, » dira la Gazette de France, Ί juillet. Irrité de ccttc arme donnée à ses ennemis, Lamennais publia Je 12 février une Réponse à ta lettre du P. Ventura d’un ton assez vif. T. m. p. 30-42. Il y démontrait sans peine que l’article incriminé (de Hohrbachcr) sur la souveraineté du peuple, dont il rapproche un autre article du même auteur, du 30 janvier 1831, Mission du peuple français t. n, p. 310-347, loin de reproduire les erreurs de Juricu ct de Rousseau, les rejetait expressément ct reproduisait l’enseignement des grands théologiens. Il repousse de même, rappelant qu’il a écrit, le 6 jan­ vier, « la révolution la plus juste, même quand elle réussit, traîne après elle de longues et pesantes cala­ mités », l’accusation d’exalter en quelque sorte la révolution pour elle-même et de · s’extasier devant la révolution de Juillet ». Il nc peut s'empêcher toutefois de saluer en elle · le commencement d’une magni­ fique régénération, ct de déclarer que le catholicisme doit attendre beaucoup plus des peuples que des rois ». Le 11 février, Henri de Mérodc, Roblanoel Vilain XI 111 protestaient contre les assertions de Ventura rela­ tives au sort de l’Église dans la Belgique affranchie; le 16, l'Avenir insérait leur protestation, n. 125. Décla­ ration belge contre les assertions du P. Ventura. Cc fut la lin de la controverse, mais l’impression sub­ sista, et fut exploitée, que Home désavouait VAvenir. l’nc approbation officielle du pape pour la Déclaration du 6 février, était de plus en plus nécessaire. Le 8 mars une note de VAvenir annonçait que cette décla­ ration venait d'être expédiée à Home par une vole sûre. · Avant quinze jours elle sera déposée aux pieds du souverain pontife. · Le 9 août, aucune réponse n’était encore parvenue, cl pressé par » d’odieuses manœuvres », VAvenir annonçait ce jour-là : · Noire déclaration a été déposée aux pieds du souverain pontife par un cardinal (Wclld) Pas un avertissement, pas un mot qui pût faire soupçonner mie désapproba­ tion ne nous est parvenu , Lacordaire, après les Paroles d'un croyant, crut même « devoir élever la voix » et publier en mai 1 1 ses Considérations sur le système philosophique de Λ/. de Lamennais, où sa critique devançait l’encyclique Singulari. Un autre menatsien, d’Eckstcin, le contredit dans la France catholique, 1831, mais ne suivit pas davantage Lamennais. Le groupe sc trouva dune désorganisé, dispersé, quelque peu Jiumi lé et suspect. 2® Mûrit catholique. Les liberaux amendés. Montalembert et Lacordaire (1831 is II). — Ces luttes ont rendu vie aux catholiques. Ils ont pris conscience de leur puissance et de leurs devoirs. Ils essaient de conquérir l’opinion par la presse;la leçon de ΓAvenir a servi : sans parler des feuilles provinciales et de moindre importance, il y a toujours les journaux légi­ timistes et gallicans, VAmi de la religion, le Journal des villes et des campagnes, la Gazette de France, la Quotidienne; à côté, d’autres plus religieux se fondent, la Tribune, catholique, l’Univers; de dominer la science, particulièrement l’histoire, et la philosophie avec Migne, Rohrbacher, Montalembert, Ozanam et les Annales de philosophie chrétienne de Bonnetty; de jouer un rôle social par la fondation des sociétés de Saint Vincent de Paul, 1833, par exemple. De plus, le catholicisme « bénéficie dans l’opinion et auprès des pouvoirs publics de toute l’inquiétude qui sui­ vait les agitations républicaines. La crainte des désordres créa le désir d’un rapprochement avec la puissance conservatrice par excellence, l’Église... N’é­ tant plus suspect au même point que sous la Restau­ ration, dégagé, du moins en partie, de son « alliance avec l’ancien régime, le catholicisme apparaît moins dangereux ». Charléty, La monarchie de Juillet, p. 105, 106. Qui va prendre la direction de ce mouvement ? En France, l’Église aspire à la liberté d’association et surtout à la liberté d’enseignement, c’est sur ce point que se décidera la question . Deux anciens disciples de Lamennais aflirmaient encore leur amour «le la liberté. Dans la chaire de Notre-Dame, où il monte en 1835, c’est Lacordaire. Cf. 6e conférence. Des rapports de l’Église avec l'ordre temporel, et 7e, De la puissance coercitive de l'Église. Acceptant comme une nécessité du temps le principe de la liberté des cultes, il souhaite que l’Église obtienne, grâce à ce principe < l’exercice paisible et entier de ses droits spirituels, c’est-â-dirc, du droit de persuader le genre humain ». \ la Chambre des pairs, où il entre en 1835, Montalembert tiendra le même langage. Son premier discours, à propos des lois dites de septembre 1835, fut une profession de foi catho­ lique et aussi de libéralisme. « Ce principe (de liberté absolue), je l’avoue franchement, n’est pas le mien, j’en reconnais de plus anciens, de plus élevés et de plus saints, mais il est évidemment celui de la société dans laquelle nous sommes nés, celui qui, après une longue lutte, règne dans notre pays. » I.ecanuet,op. cil., t. u, p. 11. Fidèle â son passé, il dénonce les attentats de la Prusse contre la liberté de l’Église, cf. Goyau, op. cil., c. vin, L'affranchissementde l’Église prussienne. L’affaire de Cologne, et Lee an uct, op. cit., c. 1î; il défend les principes du libéralisme ù propos de l’Es­ pagne divisée, el du nationalisme ù propos de la Pologne opprimée el de la Belgique lésée. En France, il ne se place qu’au point de vue de l’Église; il veut être catholique et rien de plus. 11 est toujours hostile par conséquent â ce principe légitimiste : · 11 ne peut 566 y avoir d’orthodoxie religieuse sans orthodoxie polilique. Le roi, .Jésus-Christ, l’Église catholique: Dieu est en ces trois termes, · Il entend, lui. toujours séparer la cause de. l’Église de celle du gouverne­ ment établi. Il rêve de nationaliser le clergé et de catholiciscr la nation. Des rapports de l’Église catho­ lique et du gouvernement de Juillet flans la France contemporaine, 15 mai 1838. Il voudrait fonder un grand parti catholique qui réunirait évêques, prêtres et fidèle· de tous les partis politiques dans l’unique pensée d’assurer a l’Église l’indépendance nécessaire et. avant tout, la liberté d’enseignement. C'était un programme beaucoup moins vaste que celui de l’Aœ nir, puisqu’il ne portait que sur les intérêts catho­ liques dans la ligne tracée par les encycliques; mais Montalembert entendait le défendre, comme ΓAvenir avait fait du sien, moins a un point de vue exclusivement catholique qu’à un point de saie général qui pût rallier tous les gens de bien. Pour gagner l'opinion, il voulait un journal exclusi­ vement catholique, qui ne fût inféodé à aucun parti politique, el qui ne fût pas, comme d’autres, · violent et haineux... empêchant ainsi la conciliation cl 1 union des honnêtes gens de tous les partis ». Il attendait de cc journal « qu'il fit entrer dans le domaine de la publicité et des questions importantes les intérêts catholiques aujourd’hui laissés dans 1 ombre ». Or. V Univers religieux qu’as ail fondé l’abbé Migne en 1833 se mouYait; Montalembert s’efforça de le faire revivre. N’oubliant pas, comme l’avait dit encore Lacordaire dans la préface de scs Considérations sur le système philosophique de M. de Lamennais, p 32. qu’il est impossible « de fonder quelque chose dans une Église, indépendamment de l’autorité épiscopale », il s’efforça de réaliser un épiscopat favorable a scs vues. Cf. Lccanuct, op. cit., c. m. 3° La question de. l'enseignement fait des catholiques français un grand parti libéral. Mgr Parists (18421816). —C’est tout spécialement la question de ren­ seignement qui allait fournir aux catholiques un ter­ rain d’entente cl un programme. L La question de l'enseignement. — En créant le monopole universitaire, Napoléon avait fait une chose unique, qui n’existait nulle part ailleurs. En fait. l’Université ne fut jamais seule à donner l’enseigne­ ment, mais sa surveillance, ses exigences fiscales furent vile odieuses cl. à la chute de l Empire, ce fut un toile general contre l’Université. De Rlanccy, Histoire de l'instruction publique et de la liberté de renseigne­ ment en France, 2 in-8®, Paris, 184 L t. il, p. 222. Des brochures violentes attaquèrent l’Université· entre autres celle de Chateaubriand. De Buonaparte el des Bourbons, mars 181 L celle de Lamennais, De l Univer­ sité impériale, septembre 181 L La Charte de 1814 n’inscrivit point la liberté de l’ins­ truction au nombre des libertés publiques, mais des mesures particulières, arrêté du 8 avril 181 L ordon­ nances du 5 octobre 1811 el du 17 février 1815, indi­ quèrent des intentions libérales dans le gouvernement. Les Cent-Jours rétablirent purement et simplement l’Université impériale; la seconde Restauration la garda provisoirement cl la maintint, malgré les atta­ ques des Chambres, de la presse et du clergé. Comme l’Université était attaquée surtout au nom de la reli­ gion, la Restauration imagina de garder lUnivcrsite et le monopole, mais en plaçant l’Université sous la dépendance des évêques, en donnant â l’enseignement un caractère religieux el en introduisant dans le monopole les exceptions qui pouvaient satisfaire le clergé; les Jésuites purent diriger certains collèges et y enseigner. Un évêque, b’rayssinous. sera même nommé grand maître de Γ Université, le 1er juin 1822, avec la toute-puissance que le decret de 1808 recon- 567 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LE LIBÉRALISME MODÉRÉ naissait à cc personnage. Les résultats ne furent pas heureux. CL A. Garnier, Frayas irions, son rôle dans Γ Université ( IS22-J828), Paris-Bodez, 1925. Les catholiques ne cessent dc réclamer l'abolition du mo­ nopole; en revanche, les libéraux, plus pressants À mesure que grandit leur influence, obligent Frayssinous à abandonner la direction dc l’instruction publi­ que (1828), puis des affaires ecclésiastiques ct le mi­ nistère Martignac à rendre les fameuses ordonnances dc 1828, celle du 21 avril concernant les écoles pri­ maires ct les deux du 16 juin concernant renseigne­ ment secondaire. Celles-ci déchaînent une véritable tempête à la Chambre; dans l’épiscopat au nom dc qui l’archevêque de Toulouse, Clermont-Tonnerre, rédige un mémoire dc protestation, sur quoi intervention du pape qui conseille aux évêques dc céderct refus de Clermont-Tonnerre ; dans le pays : agitation des ultras, fondation d’une Association pour la dé/ense des intérêts catholiques, publication par Lamennais du livre Des progrès de la Involution. L’article 69 dc la nou­ velle charte promet enfin « dans le plus bref délai » la liberté dc l’enseignement, mais quand parait V Avenir, 16 octobre 1830, la promesse semblait oubliée. Les 17, 18 et 25 octobre, V Avenir publiait trois articles sur la question. I) y accumulait les arguments en faveur de la liberté dc l’enseignement. C’est un droit que « Dieu, la nature ct la charte » assurent aux catholiques. La liberté ct le progrès dans tous les ordres ont besoin de renseignement; ct par consé­ quent dc la liberté dc l’enseignement. « Vouloir la liberté sociale et le progrès dc l’humanité sar s liberté d’enseignement, c'est vouloir un phénomène sans cause », car le monopole c’est l’esclavage des intelli­ gences, l’immobilité, l’absence dc concurrence. Puis, • presque toute liberté est une liberté d'enseignement, et c’est une énorme contradiction dans les termes ct dans les choses, un pays ou la chaire ct la tribune sont ouvertes, mais où l’école est fermée. » Articles de l Avenir, t. !, p. 33, 31. Enfin, tout spécialement, la liberté d’enseignement est un corollaire de la liberté d’opinions si hautement proclamée par la charte. • Toute la civilisation moderne serait changée, si les lois déterminaient une époque dc la vie, avant laquelle la liberté d opinions n’existerait pas. Dès lors revien­ drait le principe des républiques anciennes, que l’es­ prit dc l’enfant appartient à l’État,... principe exé­ crable pour les chrétiens qui ne peuvent accorder le droit exclusif d’enseignement à une autorité humaine; exécrable pour des libéraux qui ne reconnaissent à aucune autorité le droit de courber les intelligences soi s le joug. La Charte a émancipé l’enfance. » Et qu’on n’objecte pas : · L’enfance est-elle capable d’avoir scs opinions à elle ? » Si l’État ne les lui forme pas, c’est le père qui lui imposera les siennes. Mais il n’y a pas à hésiter : · Aimez-vous l’enfant plus que son père ? La nature vous a-t-elle Imposé les obliga­ tions sacrées qui dépendent dc la transmission du sang et du nom ? SI la Charte interdit au père de tou­ cher ù l’esprit de ses enfants, Dieu lui en fait un devoir, Dieu lui rend ses droits; montrez-nous le même titre. » Ibid., p. 112-116. Le 7 mars, le journal publiera un article d'Ault-Dumesnil Sur la liberté de renseignement, comme droit naturel, droit dc famille et premier élément de la société, où les mêmes idées seront reprises encore ct accentuées. Voilà pour la théorie. Pratiquement, l’Atvnfr ne cessera dc dénoncer les mesures gouvernementales contraires à la liberté dc l’enseignement; il attaquera le projet du ministre Barthe, destiné, disait son auteur, < à consacrer la liberté dc l’enseignement primaire » ct y opposera celui-ci : « Art. 1er. Tout Français est libre d'être maître d’école, à la seule condition d'avoir des élèves. 5GS Art. 2. Les pères de famille sont chargés, chacun en ce qui le concerne, d’aviser à l’exécution dc la pré­ sente loi. ■ N. 98, 22 janvier 1831, Projet de toi sur renseignement primaire, t. n, p. 279, 280; il dénonce enfin toutes lescirconstances où, dans l’Université, sc passe quelque scandale religieux ct moral. D’autre part, 1’Agence générale à peine fondée lançait une péti­ tion pour la liberté d'enseignement que publiait ΓAvenir du 18 janvier 1831, n. 94, ibid., t. n, p. 211, 242 ct qui recueillait 15 000 signatures. Enfin, le 11 avril 1831, V Avenir annonçait : « L'Agence géné­ rale travaillera à la ruine du monopole. Elle a l’hon­ neur de prévenir que, d’après les arrangements qu’elle a pris, elle sera cn mesure d’ouvrir une école, sans autorisation dc l’Université, du 25 au 30 du présent mois. Elle n’y recevra d’abord que des externes, aux­ quels seront enseignés, par des maîtres sans diplôme universitaire, le catéchisme, l'arithmétique ct les élé­ ments des langues grecque ct latine. > N. 187, Ordoniar.ee contre la soi-disant Université, ibid., t. in, p. 1G1. Le 29 avril, le même journal publiait le prospectus dc l’ccole, n. 205, École gratuite, ibid., t. iv, p. 111113. Cc prospectus, daté du 28 avril 1831 et signé de Lamennais, Bailly dc Surcy, de Coux, Gerbet, Lacordaire ct Montalcmbert, autrement dit des membres du conseil de Γ Agence, disait le but des fondateurs: La liberté ne sc donne pas, elle se prend. La France a pris la liberté dc l’enseignement, car c’est elle qui a dicté l’article 69 dc la Charte. Mais l’Université s'op­ pose ù l’exercice dc cette conquête; elle vient encore dc dissoudre des écoles gratuites d’enfants dc chœur : ch bien ! ils veulent la mettre aux prises avec des hommes. L’école est gratuite; c’est plus chrétien ct « renseignement, pour devenir universel, doit ten­ dre à être gratuit ». Elle s’ouvrira le lundi 10 mai. En terminant, les signataires appelaient, comme couronnement de la liberté conquise, la fondation à Paris, « d’après les grands types d’Allemagne, dc la première Université libre et catholique du XtX9 siècle*. L’école s’ouvrit au jour annoncé; le lendemain mardi, la police la fermait « au nom dc la loi ». Les maîtres l’ouvrirent de nouveau le mercredi matin; le soir, nouvelle intervention dc la police; ct les trois maîtres étaient cités pour le 20 devant le tribunal correction­ nel. Le procès, remis nu 3 juin, fournit à Lacordaire l’occasion d’une éloquente déclaration. Les prévenus, disait-il, voulaient être jugés par le jury : < La cause que nous avons ù défendre est la cause dc tous les pères dc famille, la cause des pauvres, la cause des hommes qui gémissent dc n’avoir reçu qu’une incom­ plète éducation. D’où vient que nous ne souhaite­ rions pas que les pères dc famille, les pauvres, le peuple en un mot la jugeât ?» Le tribunal se déclara incom­ pétent. 4 juin 1831, Affaire de l'école libre, ibid., t. iv, p. 431-443. Le procès, après avoir passé devant la cour d’appel, aboutit les 19 cl 20 septembre à la Cour des Pairs où Montalcmbert venait d’entrer, par hérédité. Les trois accusés invoquèrent tous les argu­ ments qu'un catholique libéral peut invoquer en faveur Mais il ajoutait : · Vous l’aurez dans des conditions qui vous empêcheront de faire cc que vous voulez, (l’enseigner une religion qui ne peut être une religion française. » Loe. cil,, p. 312. II y avait pourtant trop de préjugés irréligieux ou galli­ cans dans le gouvernement ou le parlement pour que pleine satisfaction fût donnée vite aux amis de la religion et de la liberté. Surtout l'épiscopat, peutêtre parce que l’idée vient dc V Avenir, hésite ù entrer en lutte; il est satisfait, d'ailleurs, du régime dc scs petits séminaires cl il attend. En 1833, cependant, Guizot, chargé dc l'instruction publique dans le ministère de Broglie, fait voler la loi du 22 juin qui, organisant renseignement primaire, consacre egalement la liberté dont cet enseignement jouit cn fait ou à peu près. Cette loi ne satisfera pas tous les catholiques, cf. Rianccy, op. cil., mais le débat porte principalement sur la liberté de l’enseignement secondaire : cct enseignement est le vrai domaine du monopole. A l’exception des petits séminaires soumis â un régime spécial bien déterminé, l’Université tenait sous une étroite dépendance et soumettait à un tribut les établissements ecclésiastiques qui obtenaient le droit dc vivre. En 183G, Guizot, redevenu ministre dc l’instruction publique, présentait, concernant cct enseignement, un projet liberal qui eût satisfait les catholiques, mais auquel les libéraux de la Chambre, toujours hostiles à l’indépendance dc l’Églisc ct aux congrégations, unirent deux amendements contraires à une pleine liberté. Le gouvernement relira son pro­ jet. En 1838, Salvandy revient cn arrière, ct remet cn vigueur les exigences les plus tyranniques du décret impérial du 15 novembre 1811. Montalcmbert inter­ vient auprès de Villemain qui a remplacé Salvandy. 11 ne demande pas la mort dc l’Université; qu’elle vive pour ceux qui veulent de son enseignement, mais que l’État ne nous refuse pas le droit, disait-il, « dc dérober nos enfants ù un enseignement qui, depuis les degrés les plus élevés jusqu'aux plus infimes, nous est ù bon droit suspect ct plus que suspect ! ■ Lccanuct, op. cil., p. 150. Cousin, qui remplaça quel­ ques mois Villemain, mars-octobre 1810, prépara un projet dont la seule annonce indigna les catholi­ ques militants. La lutte était commencée pour ne plus s’arrêter jusqu’au triomphe définitif. Cc furent des prêtres qui annoncèrent le combat. En mal 1810, paraissait un livre intitulé : Le monopole universitaire dévoilé à la France libérale cl à la France catholique; les doctrines, les institutions de l'Église ct le sacerdoce enfin justifiés devant l'opinion du pays, par une société d’ecclésiastiques sous la présidence de M. l’abbé Rohrbnchcr, ct qu’avait rédigé l’abbé Garot, aumônier du collège royal de Nancy 11 attaquait le monopole au nom du droit dc l'enfant catholique d’être élevé catholiquement, mais aussi au nom dc la Charte, dc la liberté des cultes, de la liberté familiale, dc la liberté en général : le monopole est en contradiction avec nos institutions libérales; du progrès ct dc la so­ ciété menacée, (pic seul renseignement de l’Églisc peut sauver. Quelques mois après, Villemain qui avait repris 570 son poste, déposait un nouveau projet qui sc rappro­ chait dc celui de Guizot cn 1830, mais qui enlevait aux petits séminaires leurs privilèges. C’était une tran­ saction, mais cette transaction sc faisait aux dépens des séminaires : cinquante-six évêques protestèrent. Villemain retira son projet 2. La lutte portée sur le terrain de la liberté et du droit commun, autrement dit du catholicisme libéral. — Les catholiques demandaient la lin du monopole universi­ taire ct la liberté d'enseignement. Mais qu'entend dent-ils par là? la mort dc l’Univer­ sité ct le droit d'enseigner pour ΓÉglise seule en vertu de sa mission divine? ou simplement pour elle cc droit à côté dc l’Université, cl cc droit pour tous, non par un privilège, mais au nom de la Charte et dc là liberté pro­ mise à tous ? Cette solution avait été celle de V Avenir; depuis, les catholiques avaient mêlé les deux, et leurs adversaires les accusaient de ne vouloir la liberté que pour eux-mêmes Mais Montalcmbert était resté fidèle à la solution de Γ Avenir : l’Université parait d’ailleurs trop puissante, trop organisée pour disparaître; il faut transiger avec elle; dans l’état présent des esprits, l'Église ne peut espérer pour elle seule le droit d’en­ seigner; cl mieux vaut pour elle que son droit soit sous la garantie de la liberté commune. Il proclame cela dans sa correspondance, avec Villemain par exemple, Lccanuct, toc. cit., dans scs conversations, cl il rallie à ses idées, avec Lacordaire, dc nou­ veaux venus dans la lutte, le jésuite Ravignan, l’abbé Dupanloup. Il gagne Vcuillot qui, entré a Γ Univers cn 1838, y mène une campagne ardente — des esprits modérés la désapprouvent — pour h liberté d'enseignement, cl qui. cn septembre 1813, public sa fameuse Lettre a Ai. Villemain. Un auxiliaire lui vient encore dans la presse, c’est Je Correspondant, qui renaît avec les anciens liberaux catholiques de la Revue européenne. Enfin, cn octobre 1843, Monta· lembert lance un véritable manifeste, une brochure intitulée : Du devoir des catholiques dans la question de la liberté d'enseignement, avec ces mots de saint Anselme cn épigraphe : Nihil magis diligit Deus in hoc mundo quam libertatem Eceles tx suae. La France est irréligieuse; elle le doit au monopole. Il faut le détruire, non l’Université. Ainsi, du reste, le veut la Charte. La liberté dc l’enseignement serait une réalité, si les évêques ct les pères de famille catholiques l’avaient voulu. Ils ont compte sur le gouvernement, sur les Chambres, calcul illusoire. Qu’ils agissent euxmêmes; qu’ils s’entendent, qu’ils sc groupent et for ment un parti; qu’ils imposent leurs volontés à leurs représentants pendant les élections; qu’après, ils agissent par leurs pétitions : le résultat ne sc fera pas attendre. Montalcmbert ne veut pas recommencer Lamen­ nais. Il lient à conquérir l’épiscopal à sa tactique ct â scs idées. Le temps presse. La lutte devient d’une extrême violence et s’égare sur les personnes. En 1813, ont paru : Le monopole universitaire, destructeur de ta religion et des lois, un énorme volume du jésuite Des­ champs, publié sous le nom de Desgarvts, chanoine de Lyon, qui veut justifier sa définition de l’Univeisilc « celle senlinc dc tous les vices »; le Simple coup d'aeil sur les douleurs ct les espérances de Γ Église aux prises avec les tyrans des consciences ct les vices du X/X· siècle, du curé limousin Védrine; La liberté d en­ seignement est-elle une nécessité religieuse ct sociale? de l’abbé Carie; le Mémoire h consulter, dc l’abbé Comb dot, qui tous demandent, dans un délai plus ou moins proche, la mort dc Γ Université. Les universi­ taires se défendirent cl défendirent leur maison : ainsi Villemain, Cousin. Guizot, Mignel ; quelquesuns lirent une contrc-ofTcnsive où ils visèrent surtout les jésuites : ainsi Michelet et Quinct, dans les cour> 571 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LE LIBÉRALISME MODÉRÉ qu’lis professèrent au Collège de France, en 1813, et qu’ils publieront en commun, l'année suivante, sous cc titre : Des Jésuites. Des journaux font écho : le Courrier français, le National, où écrit Génln qui publiera, en 18-11. une brochure intitulée : I^s jésuites et l Université; le Constitutionnel, qui olire alors cent mille francs à Eugène Sue pour un feuilleton contre les jésuites; le Journal des Débats lui-même, avec Libri. Une véritable réaction antireligieuse sortit dc lù dont les jésuites paieront les frais. 3. L'évêque Parisis. Un parti catholique sur If terrain libéral. — l.cs protestations de l’épiscopat contre le projet Villemain (cf. le recueil intitulé : Protestation de l'épiscopat français contre le projet de loi sur l'ins­ truction secondaire, 1841), prouvaient qu’il avait com­ pris la gravité de la question, que celle-ci dépassait de beaucoup la question restreinte des petits séminaires. L'archevêque de Lyon demandait même « la liberté de renseignement, comme en Belgique ». Lecanuct, op. eit., p. 168, et cc mol sera encore un mot d’ordre pour un temps. Mais on sentait cct épiscopat hésiter, soit crainte de se compromettre et de lutter, de mon­ trer la faiblesse dc ΓEglise de France cl dc n’aboutir qu’à un échec, soit répugnance à recevoir l’impulsion (l’un laïque, fût-il Montalcmbcrt, à renoncer aux droits propres dc l’Église, à revendiquer simplement le droit commun, la liberté pour tous, même pour les héré­ tiques et les athées ! Heureusement pour Montalcmbcrt, l’évêquc de Langres, Mgr Parisis, revenant dc Belgique, ou il s’est entretenu avec l’évêque dc Liège, Van Bommel, qui avait publié, en 1810. un Exposé des vrais principes sur l'instruction publique, s’annonce gagné à la nou­ velle tactique. Coup sur coup, il public des brochures où il parle en citoyen autant qu’en évêque et où, lui dira Veuillol, il va jusqu’à la limite des conquêtes catholiques ». Correspondance, t. i, p. 216 : en 1813, Liberté de l'enseignement, Examen de la question au point de vue constitutionnel rt social; Réponse à quelques objections ou second examen: en mars 1844, après le dépôt d’un nouveau projet Villemain devant la | Chambre des Pairs, Troisième examen; puis, trois Lettres de Mgr l'évêque dc Langres à M. le duc de liroglie et, en août, un Quatrième examen. Vers la même date, le 20 août, il envoyait à Montalcmbcrt une pleine approbation sous ce titre : Lettre de Mgr l'évêque de Langres à M. le comte de Montalcmbcrt sur la part que doivent prendre aujourd'hui les laïques dans les questions relatives ά la liberté de ΓÉglise. Sur l'action de Parisis, voir Ch. Guillcnnmt, Vie de Mgr Parisis, t. n. Montalcmbcrt avait espéré, tout dabord, que Mgr Afire prendrait la tète du mouvement. L’arche­ vêque publia bien des Observations sur les controverses élevées au sujet de la liberté de l'enseignement, 1813, où, a la fuis, il blâmait les violences dc quelques-uns et réclamait pour l’Église le droit d’enseigner; mais, à la lui le. il préféra le moyen plus discret d’un Mémoire qu’il adressa au roi, de concert avec ses sufiraganls. - Oh ! que je fais des vœux, disait Vcuillot à Parisis, l(x cit., pour que l’épiscopat entre dans la voie que vous lui tracez. » La plupart des évêques préférèrent adhérer au Mémoire alambiqué et inofiensif d’AITre, que {'Univers avait publié par surprise le 1 mars, et que le ministre des cultes avait blâmé « comme incon­ venant et opposé au véritable esprit dc la loi du 18 germinal an X ·. Cruice, Vie de Denis-Auguste Afire, c. xxxiv. Malgré cela, Montalcmbcrt se sent couvert II s'occupa alors d'organiser les catholiques militants pour une action commune, plus heureuse­ ment encore qu’aux plus beaux jours de Γ Agence géné­ rale. De son côté, Veuillol, qui a organisé ici ou là un ’ comité catholique rattaché a Γ Uni vers, souhaite «de voir en France un grand nombre de comités de cc 572 i genre et de constituer une agence qui produirait sans cesse cette agitation pacifique dont O’Connell en Irlande a retiré tant de fruits ». Montalcmbcrt orga­ nise donc un comité directeur pour la défense de la liberté religieuse, à qui il donne pour devise : Dieu rt mon droit, et qu’il compose uniquement de laïques, puisque l’épiscopat se dérobe ; en province s’orga­ nisent quatre-vingts comités diocésains. L'Uniutn I est l'organe du comité central; le Correspondant cl divers Journaux provinciaux qui se fondent appuient l’action. .Malgré quelques journaux légitimistes qui reprochent aux catholiques de ne pas combattre la monarchie de Juillet, malgré Borne (pii les accuse de soulever de dangereuses questions, d’attirer des repré­ sailles — ainsi contre les jésuites — et où Lambrus chlni parle de la coda de Lamennais, Lecanuct, op. cit., p. 267, et aussi malgré quelques catholiques qui craignent d’apparaltrc minorité où le catholicisme est la religion de la majorité, les vrais catholiques actifs constituent maintenant un groupe homogène ayant immédiatement un but commun , la conquête de la liberté d’enseignement, une tactique commune, la re­ vendication du droit commun, de la liberté pour tous et d’une, façon plus générale, voulant conquérir « la liberté religieuse sous le drapeau dc la liberté civile ». Cf. Lacordalrc, Correspondance avec Mme Schtvet· chine, lettre du 16 juin 181L Le comité met en branle tous les moyens légaux, pétitions, publica­ tions, etc. Les voltairicns et les gallicans répondent : la réédition par Dupin de son Manuel dc droit ecclé­ siastique français, augmenté d’une Réponse à quelques considérations de M. le comte dc Montalcmbcrt, d'une Défense de la loi du 1S germinal an X attaquée par les ultramontains, 1811, provoque une protestation presque unanime de l'épiscopat groupé autour dc l'archevêque dc Lyon et une condamnation dc VIndex;par ailleurs, l’attaque des voltairicns et des gallicans contre les jésuites se termine par la mission Boss! et l’inter­ vention dc Borne. Le parti catholique, conduit par ses comités, entraîné par une brochure de Monlalemberl, Du devoir des catholiques dans les élections, fait élire 110 partisans dc la liberté d'enseignement, aux élections législatives dc 1846. Sur l’attitude de l'épiscopat dans ccs événements cf. Recueil des actes épiscopaux relatifs au projet de loi sur l'instruction secondaire, publié par le comité pour la défense, de la liberté religieuse, 1 vol., 1845; le quatrième contient les actes épiscopaux qui concernent le Manuel de Dupin. 4° En Prance, les catholiques libéraux conquièrent la liberté de l'enseignement secondaire. En Europe, pro­ grès puis recul du libéralisme (1816-1850). - 1. L'abbe Dupanloup et te libéralisme conciliateur. - Dupanloup, alors vicaire général de Paris cl supérieur du petit séminaire de Salnt-Nicolas-du-Chardonncl, qui s’était mêlé à la controverse autour du second projet Ville­ main en 1811 par deux lettres à M. le due de Broglie, et à la discussion sur lu Compagnie de Jésus par une brochure.Les associations religieuses, 1815, allait deve­ nir avec Lacordairc cl le P. de Bavignan l'un des conseillers intimes de Montalcmbcrt et l’un des chefs du mouvement catholique libéral. 11 publiait, en efiet, peu après la dernière brochure citée, un livre intitulé : De la pacification religieuse, qui faisait grand bruit. Il y soutenait que la paix entre l’Église et la société moderne était nécessaire cl pos­ sible Les institutions libres, il ne dit pas les dogmes. la liberté de conscience, la liberté poli­ tique, la liberté civile, la liberté individuelle, Ia liberte des familles, la liberté de l'éducation, la liberté des opinions, l'égalité devant la loi.... tout cela, écrit-il. nous l'acceptons franchement C. iv. Quant à la liberté de renseignement, il est prêt Λ consentir certaines concessions à la condition que l’État rccon- 573 IJ B EH ALISME C AT H 01J Q UE naisse vraiment à l’Église relie liberté. Cf. Lagrange, Vie de Mgr Dupanloup, t. i, p. 315-326. C’était le point de départ d’une orientation plus hardie; elle ne satisfît pas tous les catholiques et fut le point dc départ d’une future scission. Malgré cette opposition, en mars 1817, Dupanloup revenu dc Home ou il a obtenu l'approbation du nou veau pape, Pie IX, insiste dans une brochure intitulée : Dc Pétai actuel de la question II demandait cette loi d’enseignement qui assurerait la pacification des es­ prits. En l’étal présent des choses, cette loi lui paraissait facile. Un mot imprudent : < Je ne m’occuperai point des opinions extrêmes », où Veuillot cl Parisis sc cru­ rent visés les mécontenta: Veuillot manifesta sa mau­ vaise humeur dans VI nivers, mais tout s'apaisa encore. El quand, le 12 avril, le ministre Salvandy eut déposé un quatrième projet dc loi sur la liberté dc l’enseignement, libéral en paroles mais entouré de restrictions et compliqué d’exigences, Veuillol et Dupanloup sc retrouvèrent unis, pour le rejeter. au Comité de défense religieuse. Jamais Patiente publi­ que n’a été plus complètement trompée, » dira cc comité, Circulaire du 4 mars 1867; Dupanloup, dans une brochure du 25 avril, sous cc titre, Du nouveau projet de loi, sans renoncer à ses idées de conciliation, montre que « le nouveau projet anéantit toutes les libertés, dont on jouissait dans le régime du mono­ pole > et V Univers l'applaudit. La Dévolution dc 1818 emporta le projet Salvandy. Mais plus important fut l’ouvrage intitulé : Cas dc conscience à propos des libertés exercées ou récla­ mées par les catholiques, ou accord de la doctrine catho­ lique avec la forme des gouvernements modernes, par Mgr Parisis, Paris, 1817. Pour répondre à celte objec­ tion des libéraux, que le catholicisme, vu ses doctrines et son passé, ne peut s’arranger de la liberté, et cette autre dc quelques catholiques, que la liberté est une puissance ennemie de toute religion et plusieurs fois condamnée, Parisis sc pose sept cas de conscience entre autres: un catholique peut-il rester orthodoxe et sincèrement 1. demander la liberté des cultes, 2. admettre un gouvernement constitué sans religion, 3. prétendre qu’il peut y avoir culte public sans reli­ gion d’État, L demander la séparation dc l’Église et de l’État, 5. préférer la liberté dc la presse au régime d’une censure préalable exercée par l’État ? A ccs questions l’évêquc répond : 1. Dans l’ordre absolu, un catholique ne peut professer Vindifjércntisme, évidemment; mais dans l'ordre pratique, en certaines circonstances, il peut et même parfois doit réclamer la liberté pour tous les cultes. Lorsqu'il existe des constitutions «pii proclament cette liberté, telle la Charte, rien n’empêche de les invoquer pour assurer à l’Église sa part dc liberté : il est faux qu’il ne soit jamais pennis d'invoquer une loi mauvaise pour obtenir justice. H est non moins faux, d’ailleurs, que la loi civile ne puisse jamais, sans blesser la doctrine catholique, permettre cl même protéger la liberte civile des cultes » Celte doctrine paraît contraire à l’institution divine de l’Église; en réalité, elle est par­ fois commandée par les intérêts de la société civile, auxquels la loi civile doit pourvoir avant tout, et par les vrais intérêts de l’Église. — 2. Il y a, dit l’évèque, une sécularisation de l’État, (pii est une forme d'hostilité à l’égard de l’Église. et une forme dc reli­ gion d'État qui est l’assers issement de l’Église, celle du gallicanisme parlementaire, par exemple, et dc la Constitution civile du clergé, seule forme dc religion d'État possible aujourd’hui, avec la centralisation. I n calhollquc ne saurait \oulolr ni de ceci, ni de cela, II y a une forme idéale de religion d’État : l’État adoptant olllclellcinent les lois de l’Église pour base de sa législation, assurant pour elles-mêmes l'exécu­ LE LIBÉRALISME MODÉRÉ 574 tion de ces lois. Mais qui ne le voit ? une telle concep­ tion est irréalisable aujourd'hui. Il y a enfin une sécu­ larisation, nullement hostile mais imposée par les circonstances: telle encore la Charte. « Parce que nous sommes catholiques sincères, conclut Parisis, nous devons préférer l’état de choses actuel, j— 3. Le culte public, le culte oflicirl dc ('Église, n'est nullement dépendant d'une religion d'État; l’État n’a ni comme but, ni comme fonction de diriger un culte. L L’idée d’une séparation absolue a été formelle­ ment condamnée par le Saint-Siège; cc que Ton peut souhaiter, c’est une situation qui assure l’indépen­ dance complète dc l'Églhc à l’égard de l'Etat, mais ou celui-ci assurerait à celle-là, l'exercice dc sa liberté et où l’Église prêterait à l’État l’appui de son autorité morale. Parisis n’admcl pas que le concordat dc 1801 ail été abrogé par la Charte; il en reconnaît cependant les dangers actuels, surtout en ce qui concerne la nomi­ nation des évêques. -5, La liberté dc la presse a eu au xvin· siècle, et depuis, avec le journalisme, au xix'. des suites lamentables, mais faut-il pour cela la destruction dc cette liberté ? L'Église y perdrait plus qu’elle n’y gagnerait, l'expérience le prouve : c’est contre clic que l’État tournerait son pouvoir; une seule chose arrête l’État dans son étemelle ten­ dance à asservir l’Église : la liberté dc la presse catho­ lique dont la liberté générale est la garantie. — Le sixième cas dc conscience donnait une fois dc plus les raisons de la liberté dc l’enseignement; le septième parlait longuement du journalisme. La solution pra­ tique du problème qu'ont posé les temps modernes, conclut l'auteur. < se résume en ce peu de mots : L'union des droits de l’Église et des libertés poli­ tiques ». Cas dc conscience, p. 329. C’est bien la le libéralisme catholique de Lamennais, mais soigneuse­ ment limité, précisé et surtout nettement placé sur le terrain pratique. Le Correspondant applaudit franchement. 1817, t. iv, p. 839-865, article dc A. de Courson ; Veuillot, le 30 novembre 1817. écrivait à Mgr Parisis : < Le point dc vue constitutionnel est celui qu’il faut prendre. 11 fermera la bouche à la mauvaise foi libérale, ouvrira les yeux aux libéraux de bonne foi et fera entrer les chrétiens dans la roule la plus large et la plus pratique qui soit aujourd'hui offerte aux idées. Dieu a réservé pour nous dans la Charte et dans les lois de puissantes armes dont nous avons tort dc ne point user... Acceptons les lois pour avoir le droit dc nous en servir. » Correspondance, t, i, p. 210-211. Après des hésitations, il approuva finalement cl le livre devint « comme la loi cl le prophète du parti catholique ·. Abbé Jules Morel, Somme, préface gene­ rale, p. xiv Bautain traitera le même sujet, avec le même esprit, dans son carême de I8t8, a NotreDame : Lu religion et la liberté considérées dans leur* rapports, Paris, 1848. 2. L'avènement de Pie IX, Le libéralisme et l'Église en Italie. Ce qui rend alors au catholicisme liberal une telle assurance, c’est l'avènement d’un pape qui passe pour libéral. Pie IX. élu le 16 juin 1816. Parce qu’il a été élu contre le candidat de l'Autriche. Lambruschinl, qu'il a pris quelques mesures de bonté, parce (pi'on veut se persuader qu’il diffère dc son pré­ décesseur et que son élection est le triomphe du catho­ licisme libéral, on attend dc lui, en Italie comme au dehors, la grande parole qu’a demander souvent VAvenir, CA. l’article dc Ch. Lenonnant, Grégoire X VZ r/ Pic IX, dans le Correspondant du 10 septembre 1846. reproduit dans la Revue dc Bruxelles, 1816, t. n. p. 332-355. Déjà Montalcmbcrt avait essaye de gagner Pic IX à la politique libérale par un Mémoire daté du 12 septembre 1816, que Dupanloup porta a Home cl qui sc résumait en la parole dc l’évêquc dc I 0/0 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LE LIBÉRALISME MODÉRÉ Digne, Sibour. un ancien collaborateur de V Avenir : « L’Étal ne peut plus être aujourd'hui que le protec­ teur de la liberté de l’Églisc, · donc l’Églisc doit s’en­ tendre avec les peuples devenus maîtres de leurs des­ tinées, et les reconnaître comme tels. Pie IX avait approuvé, Lccanuct, op. cil., p. 310-317. C’était ensuite le P. Ventura, le plus éloquent mais aussi le plus libéral prédicateur de Borne, que Pie IX char­ geait de prononcer l’éloge funèbre d’O'Connell, mort à Gènes, le 15 mai 1817; le 28 juin. Ventura faisait comme discours une véritable manifestation de libé­ ralisme catholique. » En Italie, deux courants nationaux et libéraux ten­ tèrent d'entraîner Pic IX : la Jeune Italie, société secrète, section de la Jeune Europe, révolutionnaire, ennemie de l’Églisc et radicale, qui veut faire de l’Italie une république unitaire et démocratique. Son chef, Mazzini, écrira le 8 septembre 1817 à Pie IX : < Si j'étais auprès de vous, je prierais Dieu de me donner la puissance de vous convaincre. L'unité italienne sc fera avec vous ou sans vous; · d'autre part le Risor· gimento, qui demande aux souverains de s’entendre pour assurer l’indépendance de l’Italie, de s’unir en une fédération pour lui donner la seul» unité qui lui con­ vienne et d’assurer à leurs peuples des institutions libérales. Les prophètes de ce mouvement sont Gio­ berti. Balbo. d’Azeglio, dans des ouvrages bien connus. Ils étaient catholiques, voulaient le maintien du pou­ voir temporel; mais ils demandaient au pape d’intro­ duire dans scs États les reformes modernes, même la liberté de conscience. Beaucoup de prêtres faisaient partie du Risorgimento, Gioberti lui-même était prêtre et théologien; mais il y avait une différence profonde entre ccs libéraux italiens et les libéraux catholiques français : ceux-ci sc plaçaient surtout au point de vue de l’Églisc. de scs droits et de sa mission, et ceux-là au point de vue politique et national; les Français tou­ jours prêts à sc soumettre à l’autorité pontificale,et les seconds désireux plutôt de la soumettre à leur direction. Gioberti, sentant de l'opposition dans les milieux religieux, s’en prit aux jésuites, les accusant d’hostilité envers Pic IX parce que libéral. Il écrivit contre eux l’énorme pamphlet : Il Gesuita moderno, 5 vol. in-8°, Lausanne, 1817 ; cf. Lenormant, Opere di Vincenzo Gioberti : il Gesuita moderno, dans le Cor­ respondant, 10, 25 août et 10 octobre 1817; finalement il prit position contre les partis catholiques de France, de Belgique et d’Irlande; ci. la Patria de Florence du 20 novembre et le Correspondant du 10 décembre 1817, cl même contre Pic IX, ci. Canin, op. cit., traduction Lacombe, t. xn, p. 272. Ce mouve­ ment libéral allait mettre Pie IX dans une situation difficile. 3. La révolution de 134S : catholicisme el democratic. — L'Europe s’acheminait vers une crise, et ce lut encore la France qui donna le signal. La révolution de février lut avant tout démocratique; elle faillit même devenir démagogique et socialiste. L'Église, contrai­ rement à ce qui avait eu lieu en 1830, traversa cette crise sans eu souffrir et même avec profit. Évidem­ ment. l'attitude des catholiques libéraux était pour beaucoup en cela: ils avaient lutté contre le pouvoir déchu pour la liberté de tous. Tous, d'ailleurs, évêques, chefs de parti .journalistes, sc rallièrent en termes nets. Le 27 février, l’arche­ vêque de Lyon ordonnait a son clergé de reconnaître ostensiblement la République et, le 3 mars, en des termes qui rappelaient l’idéal où V Avenir s’était souvent complu, il disait à ce clergé qui avait juste­ ment aimé VAvenir r Vous formiez souvent le vœu de jouir de cette liberté qui rend nos frères des ÉtatsUnis si heureux. Cette liberté vous l’aurez. » L’Univers du 27 février redisait cette thèse que VAmi de la reli­ 570 gion avait jadis reprochée aux catholiques libéraux : « La théologie gallicane a consacré exclusivement le droit divin des rois. La théologie catholique a pro­ clamé le droit divin des peuples, » et il ajoutait ; • Que la République française mette enfin l’Eglisc en possession de cette liberté que partout les couronnes lui refusent, il n'y aura pas de plus sincères républi­ cains que les catholiques français, a Montaleinbcrt, lui, ne faisait aucune opposition à la République mais sc défiait de la démocratie; il proposait seulement aux catholiques libéraux de se tenir, comme auparavant, sur le seul terrain religieux : « Nos droits, nos devoirs, nos intérêts restent les mêmes. » Lagrange, op. cil., p. 102. En revanche, Lncordalrc, entraîné par Ozanam et l’abbé Maret, s'occupait de fonder un journal catho­ lique, libéral et démocratique, VÈre nouvelle, qui, dès son premier jour, le 15 avril, saluera dans la révolution l’œuvre de la justice divine, « le dernier terme de tous les progrès sociaux ». Après les journées do juin, Dupanloup rachètera VAmi de la religion pour répon­ dre aux excès de VÈre nouvelle qui disparaîtra bientôt, et pour sc maintenir dans la ligne du passé. Le même mouvement démocratique se dessina plus ou moins dans toute l’Europe. Sauf en Italie, il fut plus utile que nuisible à l’Église. Sans parler de la Suisse où, deux années auparavant, s'était affirmé un mou­ vement démocratique, catholique sans compromission, et pleinement ultramontain, qui avait été brisé avec le Sonder bund, en Allemagne, où le mouvement intel­ lectuel catholique qui avait suivi 1815 et l’alTairc de Cologne avaient provoqué une réaction puissante, la Révolution introduisit, ou à peu près, le régime belge de la liberté de l'Église. De la constitution de Franc­ fort. l’article passera dans la constitution prussienne de 1850. L'Autriche entrera bientôt, elle aussi, dans la voie de concessions et abandonnera le joséphisme. En Italie, les choses prirent une moins heureuse tournure. Tandis qu’échouait le mouvement national par les défaite de Charles-Albert, à Home le parti républicain et anlicatholiquc prenait le dessus; Pie IX fuyait à Gacto et la république romaine était proclamée, novembre 1818, février 1819; tandis qu'en Piémont, sous le nom de libéralisme, une politique hostile à l'Église était inaugurée. •L La réaction. En France, l'expédition de Rome cl la liberté d'enseignement. — Comme la Franco avait donné le signal de la révolution, elle donna le signal de la réaction avec l'élection à la présidence de LouisNapoléon et les élections à l’Assemblée législative, 10 décembre 1818-13 mal 1819. Sans renier leurs ten­ dances libérales, les catholiques entrèrent dans le parti de la réaction ou de l’ordre que forma la crainte du socialisme et de la démagogie et ils obtinrent, d’une part, que la France prit rang parmi les nations catho­ liques, qui rétablirent le pouvoir temporel (prise de Home, 30 juin 1819) et le vole de la loi longtemps dési­ rée sur la liberté d’enseignement, loi du 15 mars 1850 ou loi Falloux. A l'Assemblée constituante, le ministre Carnot avait pris l’initiative d'un nouveau projet de loi, dont Jules Simon avait préparé le rapport ; mais la Consti­ tuante sc dispersa avant ’ a pas un pays où l’Église n’ait à invoquer la liberté religieuse el où elle puisse encore invo­ quer le privilège. · Les uns peuvent soutenir que c'est là un malheur; les autres, que c’est là un bonheur et un immense progrès. Ni les uns ni les autres ne peu­ vent nier que ce ne soit un fait. · Ce fait, est-il un malheur ? S’appuyant sur l’autorité de Tertullien, de Maistre, des évêques belges, de plusieurs évêques français, dont Parisis et Salinis, devenus depuis plu­ sieurs années hostiles au libéralisme, il concluait : L’Église peut parfaitement s’accorder avec l’État moderne qui a pour base la liberté de conscience, et un chrétien est libre de trouver l’État moderne préfé­ rable à celui qui l’a précédé. Sc souvenant sans doute de Γ Avenir, il a soin d’ajouter qu’il ne fait pas de ce régime «l'état normal de la société . car, dit-il, « je ne connais pas d’état normal de la société, et il n'y a jamais eu un temps où l’Église ait été pleinement satisfaite. ■ Je suis donc, conclut-il, pour la liberté de conscience dans l'intérêt du catholicisme sans arrière-pensée comme sans hésitation. » Resto une question : · Peut-on demander aujour­ d’hui la liberté pour soi et la refuser à l’erreur, c’està-dire à ceux qui ne pensent pas comme nous ? » Sa ré|>oiue est : · Non. C’est sa réponse à lui. · C'est mon opinion individuelle, dit-il: je m’incline devant tous les textes, devant tous les canons; je n’en conteste 588 ni n’en discute aucun. » Personnellement donc, il condamne la tentative faite par quelques-uns, — il vise 1’Univers» de réhabiliter des hommes ou des choses, l’inquisition espagnole par exemple, que personne parmi les catholiques ne songeait à défendre; puis toutes les violences faites à l’humanité sous prétexte de servir la religion ». 11 n’aime pas davan­ tage le mol de I Inquisition espagnole ; la vérité ou la mort» (pic le mot de la Révolution : la liberté, la /raternité ou la mort. Cela ne se verra plus. Mais il faut craindre de paraître ne demander la liberté que pour soi. Ce serait fournir un prétexte aux représailles des faux libéraux, appeler toutes les oppressions, cl sur­ tout user de déloyauté, que de réclamer la liberté quand on est le plus faible et de la refuser quand on est le plus fort sous prétexte (pie l'erreur n'a pas île droits. Après avoir dit : « L’Église ne demande rien de plus (pie la seule liberté, la liberté de tout le monde, > Universelle mars 1818 el 13 janvier 1855, il ne faut pas redire, dans le sentiment d’une protection illusoire ; « L’Église seule doit être libre. » Univers, 30 mars 1855; ou après avoir répété, comme sous Louis-Philippe cl la République : La liberté comme en Belgique, » dire : La liberté doit être restreinte à mesure que la vérité sc fait connaître. ■ Des droits et non des pri­ vilèges, des droits qui permettent de se passer de l’exer­ cice ou de la protection du pouvoir, voilà ce qu’il faut à l’Église. « L’Église libre dans l’État libre ne signifie nullement : l’Église en guerre avec l’État ou étrangère à l’État; · Église el État doivent cire indépendants l’un de l’autre mais coopérer librement. « Cette alliance, dit Montalembert, existe en Belgique en fait comme en droit. Heureux pays! Sa constitution lui garantit dans sa plénitude la liberté de l’Église, la liberté du bien, la liberté du vrai. Elle y existe avec la liberté du mal, la liberté de l’erreur; elle n'en est point vaincue. » Pour finir, il a ces paroles optimistes : «Concilier les traditions de l’Église avec les aspirations de la société moderne, dans la liberté, c’est une lâche admirable, égale à tout cc que les apôtres des barbares et les missionnaires de l’Europe ont fail de plus grand... La liberté a ses inconvénients, mais les avantages qu’elle promet sont si nombreux et si grands qu’il faut sup­ porter scs inconvénients avec patience..· « Avec la liberté on peut tout souffrir, tout réparer (Paoli). » Cf. la préface de scs Discours, 1.1. Les mêmes idées y sont exprimées. Le lendemain, A. Cochin, parlait sur ce thème : le progrès des sciences et de Γ industrie au point de vue chrétien cl développait cette thèse: «Toutes les scien­ ces prouvent Dieu; tous les progrès servent Dieu. » Au banquet qui termina rassemblée, de Broglie parla de la liberté d’association et termina par ces mots : « Si je l’osais, je dirais à la religion et à la liberté: mais n’ayez donc pas si peur l’une de l’autre; (pic l’une s’in­ cline et que l’autre s’agenouille, et (pic la bénédiction donnée par l'une et reçue par l’autre mette un terme aux troubles qui n’ont régné (pie trop longtemps entre les hommes (pii vous ont consacré leur vie. » Corres­ pondant du 25 septembre 18G3. Les votes du Congrès furent dans le même sens libéral. · On adopta une série de résolutions ayant pour objet l’observation du dimanche, la multiplication des journaux et des associations catholiques, mais avec la seule vertu de la liberte G de Molinari, Les Congrès catholiques, dans Kcuue des Deux-Mondes, 25 septembre 1875. Science cl progrès matériel se concilient donc avec le cal holicisme. Les deux discours de Montalembert parurent dans le Correspondant des 15 août et 25 septembre 1863, puis en une brochure sous ce litre : L'Église libre dans l’État libre. En terminant le second, Montalembert avait dit : Je ne saurais terminer une élude où j'ai 589 LIBÉHALISME CATHOLIQUE. LUTTES D’IDÉES SOUS PIE IX touché, sur tant de points, à des matières religieuses d'une nature si délicate, sans remplir mon devoir de catholique, en soumettant toutes mes expressions comme toutes mes opinions à l'infaillible autorité de l’Église. · Théologiquement, le premier discours était Inoilensif, el le second, avec les précautions qu’il avait prises, pouvait paraître orthodoxe. Mais il pouvait aussi s’interpréter autrement. Broglie, qui I avait lu, l’avait trouvé dangereux : · La lecture,dit-il, me laissa un grand sentiment d'inquiétude. C’était la thèse de la liberté absolue de tous les cultes, par tout pays cl en tout temps. * Mémoires ( 1S51-1&70), ix, Autour du Syllabus, dans Revue des Deux Mondes, 1er nov. 1925, p. 118 142. Montalembert «avait évidem­ ment beaucoup plus songé à contredire scs adversaires de Paris qu'à contenter ceux de. Malines. » Et, en effet, s’il s’était défendu de présenter l’étal social moderne comme l’idéal, il avait parlé de la liberté religieuse avec un tel enthousiasme qu'un autre idéal pouvait difficilement lui être prêté. Le moment était d’ailleurs mal choisi. « C’était de l’huile bouillante, jetée sur un feu qui allait s’éteindre, · continue Broglie, ibid., p 126. Nulle part l’impression ne serait plus mauvaise qu’à Home. C’est au nom des principes modernes que le Piémont avait en partie dépouillé le pape, et Montalembert avait donné comme titre à ses dis­ cours la formule même par où Cavour tentait «le jus­ ti lier scs spoliations. Enfin le nouveau royaume d’Ita­ lie Introduisait alors dans ses lois l’indifférentisme religieux ! Averti, Montalembert essaya de parer au danger. Dès la clôture du Congrès, une note com­ muniquée au Journal de Bruxelles et reproduite dans le Correspondant du 25 septembre, le défendit d’avoir attaqué le pouvoir temporel, quand il avait parlé de cette horrible confusion des deux pouvoirs, qui est l’idéal de toutes les tyrannies ». La papauté, répond-il, doit être indépendante. < Or, le plus haut degré de l’indépendance, c’est la souveraineté » et si, dans le domaine pontifical, les deux pouvoirs sont tonfondus, c’est afin qu'ils puissent être divisés partout ailleurs. Bien ne prouve mieux la nécessité de celle royauté «pie la stérilité des combinaisons inventées pour s’en passer. Quant au marché proposé par Ca­ vour, « troquer le pouvoir temporel du pape contre la liberté universelle de l’Eglise, je réponds : Non. con­ tinue Montalembert, car la liberté la plus sacrée ne saurait s’acheter au prix de l’injustice. » Corrrspo/idanl, 25 septembre 1863, p. 30, n. 2. t n mois après, il publiait une Note explicative sur la formule : L'Église libre dans l'Etat libre, où, revendiquant la pat entité de cette formule, il séparait une fols de plus sa cause de celle de C.avour, rappelant que le 15 avril 1861, par une lettre publique, il avait dénié à ce ministre assez de force et assez de bonne foi » pour réaliser celle formule, puisqu’il ne réalisait en vérité «qu’une Eglise dépouillée dans un Etal spoliateur ·. Bcgrcltanl en outre de n’avoir point dit : L'Église libre dans un pays libre, maintenant néanmoins la formule pri­ mitive, el l’opposant â celles-ci : l’Église esclave dans un pays esclave, ΓÉglise esclave dans un pays libre, il la réclamait pour les catholiques libéraux. « Elle sert, dit-il, à les distinguer dos catholiques intolé­ rants qui no veulent pas l'État libre et des libéraux Inconséquents, qui ne veulent pas VÉglise libre, » Mais il eut beau faire, scs discours n'échappèrent pas Λ la censure de scs adversaires. A Malines même, au milieu de l'enthousiasme général, il y avait vu le silence désapprobateur de Wiseman et du nonce, Lcdochowski ; le Monde laissa entendre que ces dis­ cours avaient été fâcheux; l’évêque de Poitiers. Pie, 1rs dénonça à Borne el sa plainte y rencontra celle d’autres évêque* français, belges, irlandais cl anglais. 590 La Ciuillà fait écho. Le cardinal Pltra, autrefois libé­ ral, s’agite. Montalembert sc défend. Le P) décembre, il écrit au secrétaire d’Élnl, le cardinal Antonelli; des laïques, comme Deschamps, ministre d’Étnt en Bel­ gique, des évêques, surtout Mgr Dupanloup, inter­ viennent en sa faveur. Pie IX hésita, puis finalement il résolut de ne point rendre le blâme public. Ce fut une lettre d’AntoncllI qui porta cc blÂmc a Montalembert dans les premiers jours de mars 1804, Mats, vainement, celui-ci publiait-il dans le Correspondant de mai 1861 un article Intitulé : l.e pape et la Pologne, où il exaltait le souverain pontife qui avait protesté contre les vengeances russes en Pologne, il ne reçut de Borne aucune approbation. Au contraire, un jeune Belge, du Val de Beaulieu, qui avait réfuté les discours de Malines dans une brochure intitulée : L'erreur libre dans l’État libre, recevait un bref de félicitation. Li. Leranuel. op. cil., I. m, p. 380, 381. Au deuxième Congrès de Malines, le* dcmic.rs jours d’août et les premier* de septembre de cette même année 1864. Montalembert ne parut pas. mais Dupan­ loup donna, le 31 août, un long discours sur rensei­ gnement, et le 3 septembre le P. Félix en prononça un autre : Sur les trois phases de la vie de l’Église, où il montrait que l’Église n’a rien Λ craindre, en aucun sens, de la liberté. Le libéralisme catholique s’affirmait, mais la doc­ trine opposée s'affirmait elle aussi, non seulement dans les colonnes du Monde, ou de la Civiltà enttoliea, en passant dans de* Lettres pastorales, mai* dans un acte épiscopal de longue haleine, venant de l’évêque français le plus en vue avec Mgr Dupanloup, Mgr Pie, chef religieux reconnu du catholicisme intransigeant. En juillet 1861. dans scs Entretiens avec le clergé durant les exercices de la retraite, c. v-vn, il signalait des erreurs, doctrinales dans cette phrase de Montaient· bert au congrès de Malines : « Il en sera de cela comme de la dime, de l’immunité ecclésiastique et d’autres grandes institutions très nécessaires cl très légitimes dans leur temps, mais dont la nécessité disparaît avec le temps, et. une fois disparues, personne n’y pense phi*. Il y a cent ans, personne ne concevait une Église sans dîmes el sans immunités. Aujourd’hui, dans les pays où l’Église est le plus libre et le plus féconde, qui donc y pense encore ? » Le langage de l’orateur manquait à coup sûr de précision théologique. L'évê­ que relève longuement les raisons pour lesquelles • l’immunité de l’Église sc rattachant à un droit divin » ne saurait être ni assimilée à la dime, ni sacrifiée de galle de cœur. Et, opposant le concordai autrichien de 1855 à · l'axiome énigmatique de l’Église libre ». il concluait que là, et non ici, *e trouvait la vraie conci­ liation « entre le droit public chrétien et le* néces­ sités du fait social moderne ». Œuvres, t. v, p 335-357. Co n’était là qu'un prélude. Peu après, l’évêque publiait sa Troisième instruction synodale sur les prin­ cipale* erreurs du temps présent, juilh l 1862-août 1863. Il avait hésité à la jeter dan* le domaine public, mais Borne l’y avait encouragé. Il y attaquait le naturalisme sous toutes ses formes et. pour finir, le naturalisme politique, c'est-à-dire le système d’après lequel l'élé­ ment civil et social ne relève que de l’ordre humain cl n’a aucune relation de dépendance envers l’ordre sur­ naturel ·, ou encore. « la sécularisation désormais absolue des lois, de l’éducation, du régime adminis­ tratif, des relations internationales ». qu’il trouve dans le libéralisme catholique. § xxr. Il y a un programme positif de politique chrétienne, un droit chrétien auquel les nations sont tenues de se conformer. Il n’est à aucune époque < ni chimérique, ni intempestif », le concordat autrichien en est la preuve. « el le maintien de I idéal chrétien est à beaucoup d’égards utile el salutaire ». Mieux vaut s’abstenir de prendre part à la 591 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LUTTES D’IDÉES SOI S PIE IX vie publique que d’y participer en acceptant cette sécularisation; rien ne peut devenir plus périlleux aux chrétiens « pour leur honneur comme pour leur salut ». Enfin l’Église condamne lo naturalisme politique ct les chrétiens doivent sc souvenir quo l'Esprit-Saint l’assiste < pour sa conduite journalière ». § xxi-xxvm. Ainsi s’opposaient les deux doctrines. Jbid.,p. 29-210. 5° L'Encyclique « Quanta Cura · et le < Syllabus » (1861).— I. Les actes pontificaux, Cc n’était un secret pour personne que Borne préparait un document com­ plet ct définitif sur les erreurs modernes, où serait compris le libéralisme catholique : cc document, daté du 8 décembre 1861, comprit l’encyclique Quanta cura et le Syllabus. L’encyclique atteignait le libéralisme; elle condamne en effet ct avant tout le naturalisme, qui enseigne que • la perfection des gouvernements ct le progrès civil demandent impérieusement que la société humaine soit constituée ct gouvernée sans tenir plus dc compte dc la religion quo si elle n'existait pas; ou du moins sans faire aucune différence entre la vraie religion ct les fausses », autrement dit, la sécularisation de l’État. la séparation de l’Église et de l’État, l’égalité des cultes devant la loi — · (tue le meilleur régime est celui où l’on ne reconnaît pas au pouvoir le devoir dc réprimer par la sanction des peines les violateurs de la religion catholique, sinon quand la tranquillité publique le demande », autrement dit la liberté dc conscience; car, · dc ccttc idée si absolument fausse », ils déduisent l’erreur « fatale A l’Église catholique et au salut des Arnes », qualifiée de délire par l’encyclique Mirari vos, que « la liberté de conscience et des cultes est un droit propre A chaque homme ct que les citoyens ont droit A la pleine liberté de manifester hautement ct publiquement leurs opinions, par la parole, par la presse ou autrement, sans qu’aucune autorité ecclé­ siastique ou civile puisse le limiter », véritable · liberté de perdition ». Denzinger-Bannwart, Enchiridion, n. 1689-1690. Le Syllabus condamnait, A son § ix, les Erreurs sur le pouvoir temporel du pontife romain ct, A son § x. les Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne : § lxxvh. 4 A notre époque, il n’est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l’unique religion dc l’État, A l’exclusion de tous les autres cultes. Alloc. Nemo oestrum, 26 juillet 1856. § Lxxvm. « Aussi, c’est avec raison que. dans quelques pays catholiques, la loi a pourvu A cc que les étrangers qui s’y rendent y jouissent dc l’exercice public de leurs cultes particuliers. · Alloc. Acerbissi­ mum, 27 septembre 1852. § Lxxix. < Il est faux que la liberté civile de tous les cultes ct le plein pouvoir laissé A tous de manifester ouvertement ct publiquement toutes leurs pensées ct toutes leurs opinions jettent plus facilement les peuples dans la corruption des mœurs et dc l’esprit ct propagent la peste de l’indifférentisme. » Alloc. Nun­ quam fore, 15 décembre 1856. § lxxx. < Le pontife romain peut et doit so réconci­ lier ct transiger avec le progrès, avec le libéralisme ct la civilisation modernes.» Alloc. Jumdudum cernimus, du 16 mars 1861. Denzinger-Bannwart. n. 1777-1780. Le moment donnait encore plus de gravité A l’acte. La Question romaine retenait alors l’attention du monde politiquect religieux. Napoléon III, qui voulait sortir dc l’affaire italienne sans mécontenter ni Γ Ita­ lie ni les catholiques, ct qui voyait toutes scs proposi­ tions transactionnelles impitoyablement repoussées par Pic IX, venait dc signer avec le gouvernement italien la fameuse Convention du /5 septembre qui mécontenta Home cl l’Italie et augmenta le malaise du inonde catholique. D’autre part, en Belgique, en France, catholiques libéraux ct catholiques intransi­ 592 geants étaient en pleine bataille autour des discours de Malines; la lutte avait sa répercussion plus ou moins vive dans toute l’Europe. Enfin, en France, le mouvement irréligieux s’accentuait chez certains jour­ naux amis de l’Emplre sous l’impulsion du prince 'Napoléon, dans la presse républicaine et révolution­ naire sous l’influence du mouvement scientifique dont les représentants sont alors des positivistes ou des athées, ou parce que l’Église est une puissance d’ordre, (pie des journaux catholiques s’étaient pro­ noncés pour l’Emplre autoritaire ct, qu’en dépit des conflits, il paraissait toujours y avoir accord entre 1*Empire cl l’Église. La première interprétation dc l’encyclique ct du Syllabus fut simpliste et la première impression fou­ droyante. On n’y vit, ou on ne voulut y voir que la condamnation sans appel du libéralisme, de ccs libertés que Thiers venait d’appeler, Je 11 janvier, les libertés nécessaires et dans la conquête desquelles on faisait consister le progrès social ct le bonheur des sociétés. Les ennemis dc l’Église poussèrent une clameur triomphante : l’Église sc démasquait enfin ! Elle condamnait la société moderne; la société mo­ derne n’avait plus qu’A · la traiter comme une enne­ mie ». Cette déclaration dc guerre, disait-on encore,est la réponse du pape A la Convention du 15 septembre; ct le gouvernement impérial, afin dc prouver A Home son mécontentement, interdisait aux évêques, le 1" jan­ vier 1865, de publier l’encyclique dans l’Église. Joie entière chez les catholiques intransigeants. Enfin, l'illusion est dissipée ! · Un catholique ne peut plus être ct sc dire libéral. » Le Syllabus est même un bien­ fait social : « Le pape a rendu service aux gouverne­ ments ct aux rois. » Monde des 18 février ct 11 jan­ vier 1865. Le 13 janvier déjà, le même journal citait avec éloges un article où le PensamientO espafwl annonçait qu’il allait prendre pour devise la lxxx* proposition du Syllabus, c'est-à-dire celle en laquelle les ennemis dc l’Église voulaient et veulent encore résumer tout le Syllabus ct son esprit. Par contre, il y cul chez les libéraux un moment de désarroi. < La consternation fut générale, disent les Mémoires du duc de Broglie, loc. cit., p. -130; chacun sc demandait comme on allait pouvoir accom­ moder avec la religion ainsi interprétée, les habitudes ct les nécessités dc la vie commune. Les pères dc famille s’inquiétèrent dc savoir si c’était là la doc­ trine qu’on allait enseigner dans le catéchisme A leurs enfants. Des députés, qui venaient dc faire avec quelque courage profession dc leur foi catholique en appuyant le pouvoir temporel du pape, cherchaient comment ils pourraient concilier leurs convictions avec le serment prêté A une constitution qui glorifiait les principes de 1789. » Le petit groupe du Correspon­ dant fut particulièrement embarrassé. Montalernbert ct Cochin étaient d’avis de disparaître; ils ne pou­ vaient ni se taire, ni adhérer purement ct simplement, car ils auraient paru accepter les interprétations intransigeantes. D’autres, dc Falloux, de Meaux, fai­ saient remarquer que se retirer de l’arène, c’était renouveler le geste dc Lamennais après la condam­ nation de l’Aoenfret que ni l’encyclique, ni le Sylla­ bus n’ajoutaient rien A l’encyclique Mirari vos, A laquelle cependant le libéralisme catholique avait sur­ vécu. Par bonheur, continue de Broglie, loc. cit., p. 131. nous eûmes du temps pour réfléchir. Le Cor­ respondant ne paraissait alors qu'une fols par mois, le 25, et l’Encycliquc avait été publiée le jour de Noel. 25 décembre 1861. Ainsi eut le temps de sc produire, dit de Broglie, < le coup audacieux, dont le miracle nous sauva ». 2. Les explications ultérieures ; Dupanloup et KetI teler. L’acte du 8 décembre n’était pas plus une 593 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LUTTES D’IDÉES SOUS PIE IX réponse aux discours de Malines qu'à la Convention du 15 septembre. 11 dépassait dc multiples côtés la question libérale, puisqu’il signalait toutes les erreurs modernes dans l'ordre politique ct social. L’idée remontait A 1819. Sous l'inspiration dc Joa­ chim Peed, archevêque de Pérouse, le futur Léon XIII, le concile provincial de Spolètc avait, ccttc annéc-lA, demandé à Pie IX qu'un tableau d’ensemble fût dressé des erreurs modernes concernant l’Eglise, l’au­ torité» la propriété. Tandis que se préparait la défi­ nition de l’Immaculée Conception, la Ciidltù cattotica exprimait le vœu que, dans la bulle dc définition, fût insérée la condamnation des erreurs du rationalisme ct du semi-rationalisme. Peu dc temps après, le 20 mars 1852, Ple IX faisait consulter sur la ques­ tion par le cardinal l· ornari des évêques cl des catho­ liques les plus en vue; un projet de Syllabus était joint. Le pape, d’après les réponses reçues, jugea bon de séparer les deux choses; Il consacra la bulle 1 nefla­ bilis A la seule Immaculée Conception ct II chargea la commission qui Pavait préparée de préparer un autre document sur les erreurs modernes. Les travaux dc la commission reçurent une impulsion décisive dc Vins· trudion pastorale sur diverses erreurs du temps présent, en date du 23 juillet 1860, de l’évêque dc Perpignan, Gerbet. En 1862, la commission avait terminé son travail : un catalogue de 61 propositions avec la note théologique que méritait chacune. Pic IX le soumit aux 300 évêques venus A Borne pour la canonisation des martyrs japonais ct s’en inspira dans son allo­ cution aux mêmes évêques, le 9 juin 1862. Pic IX projetait, en outre, une bulle générale de condamna­ tion. Pour des raisons, la plupart inconnues, ce pro­ jet fut modifié ct Pacte pontifical annoncé prit la forme sous laquelle il parut. D’autre part, sur la ques­ tion libérale, le Syllabus n’innovait en rien. Depuis V Allocutio habita in consistorio secreto dic 9 marti i 1790 ct le bref Aliquantulum du 10 mars 1791 dc Pic VI. la papauté n'avait cessé de condamner les principes du libéralisme absolu répandus parla Révolution. Quand, en avril 1811, après l’abdication de Napoléon, le Sénat ébaucha un projet de constitution, Pie VU adressa A Mgr dc Boulogne, évêque de Troyes, un bref, daté du 29 avril, où il déplorait que le projet gardât le silence sur la religion et sur Dieu, proclamât la liberté des cultes cl de la presse. Louis XVIH n’avait pas adopté cc projet, mais la Charte octroyée avait maintenu les articles incriminés. L’évêque n’avait eu le bref pontifical que le 31 mai ; reçu par le roi le I juin, il lui présenta les observations pontificales. Dc Boulogne, Œuvres posthumes, 1.1, p. i.îi, i.m, χαπcm ct de Gulchen, op. cil., t. i, c. iv. Des difficultés semblables avaient été faites aux catholiques dc Bel­ gique â propos de la constitution belge. L’encyclique Mirari vos avait exposé la doctrine avec plus d’am­ pleur cl. depuis 1819, en toute occasion, Pie IX l’avait rappelée. Mais, dans la pratique, Home avait su faire des concessions. Le concordat dc 1801 avait été une tran­ saction; en réponse A Boulogne, Louis XV III avait invoqué la nécessité, cl Pic \ΊΙ n’avait nullement interdit de prêter serment A la Charte de 1811 ct plus tard une transaction interviendra; en 1830, Pie VIII n’avait pas Interdit davantage de prêter serment A la Charte de 1830 plus libérale encore; les évêques dc Belgique ayant répondu que la constitution répon­ dait non à des principes mais A des nécessités prati­ ques, Home s’était tue. Plus d’une fois aussi, Pie IX avait approuvé les transactions proposées par les libéraux : en 1850, il avait accepté la loi Falloux; en 1853, il avait permis de continuer renseignement des classiques païens ct. si le livre dc Godard, cidessus, coi. 581, avait été condamné, une seconde 594 édition, qui maintenait le fond dc sa thèse, avait été acceptée. Le Syllabus ne créait donc pas une situation nouvelle; il précisait seulement; A des condamnations disséminées il superposait une réprobation d’ensemble; l’on en pouvait conclure l’idéal familial, social et poli­ tique de l’Eglise, mais l’altitude pratique de l’Église restait chose acquise ct il n’interdisait pas de penser que, IA où la réalisation dc l’idéal était impossible, il était toujours permis de s'en écarter, pourvu que cc fût dans les limites de l'inévitable. /\u milieu dc la confusion générale, Mgr Dupanloup saisit celle situation; il en profita. Il avait préparé une brochure en faveur dc la souveraineté temporelle du pape ct contre la Convention du 16 septembre; il y ajouta en hâte une interprétation dc l’acte pon­ tifical du 8 décembre. Le 26 janvier, paraissait ccttc brochure intitulée : La Convention du 16 septembre et Γ encyclique du A decembre. L'évêque d’Orléans, qui était assuré dc ne pas être désavoué par le Saint-Siège, Lagrange, op cit., t. n, p. 289. prenait à partie les publi­ cistes anticatholiques, lesquels prétendaient que l'acte pontifical exigeait une application immédiate, empê­ chait désormais les catholiques de se placer sur le ter­ rain des libertés modernes, les obligeait à s’insurger contre elles;il s’efforçait de démontrer que cct acte fixe la thèse ou l’idéal, mais laisse aux fidèles toute liberté dans V hypothèse. c’cst-A-dire leur permet de s adapter A la société politique existante, A la réalité chan­ geante, pour la rapprocher e isuite, s* ils te peuvent, dc l'idéal. Le Syllabus, d’ailleurs, n'admet pas une interpré­ tation sommaire. Pour avoir condamné telles propo­ sitions, le Saint-Siège n’approuve pas nécessairement les propositions contraires, mais les contradictoires et, pour bien connaître celles-ci, il faut sc référer aux documents pontificaux d’où sont extraites les propo­ sitions condamnées; là, seulement, on pourra voir en quel sens elles ont été condamnées. Le pape, dit-on. par exemple, condamne le progrès, la civilisation. Il faut s’entendre : le vrai progrès, la vraie civilisation, le pape n’a pas à se réconcilier avec eux; ils sont les fruits du christianisme. Ce qu’il condamne, c'est un état déplorable, une transformation malsaine des mœurs cl des idées auxquels on donne parfois les noms dc civilisation et dc progrès. Le pape condamne la liberté de la presse; mais, que l'on remonte aux sources, ct l’on verra qu'il condamne seulement la liberté illimitée, sans mesure, sans règle, considérée comme un droit absolu; la liberté dc conscience.mais c’est seulement quand elle implique rindifTérentisme en matière religieuse, la liberté absolue pour l’homme de choisir la religion qui lui plait, l égalité de droit pour l’erreur cl pour la vérité. La brochure de Dupanloup était un écrit rapide plus que profond, mais il entraînait tout esprit qui ne se défendait pas; ct 11 persuadait que l’acte pontifical du 8 décembre ne pouvait s’interpréter autrement. Comme de juste, les journaux anticatholiques, le Siècle, les Débats, de qui l'interprétation absolue faisait bien l’affaire, crièrent à l'habileté. Les catho­ liques intransigeants firent de graves réserves : tel Mgr Pie : Entretien avec le clergé, 10 juillet 1865, Œuvres, t. v, p. 136 : < Parmi les catholiques, quel­ ques-uns se sont mépris sur la portée des explications épiscopales qui tendaient A réfuter les fausses inter­ prétations de l’acte pontifical... Plusieurs se sont appliqués à établir qu’après l’Encyclique il n’y a pas plus de lumière qu'auparavanl.cl que toutes les mêmes opinions peuvent être aussi librement soutenues. Ce résultat serait de nature A perpétuer le mal auquel l’Encyclique a voulu porter remède. L’acte du 8 décembre est dirige contre les adversaires, contre ceux du dehors, c’est vrai, mais il s’adresse encore plus, s’il est possible, à ceux de la maison.. Le natu­ 595 LIBER ALISME CATHOLIQUE. LI TTES D’IDÉES SOUS PIE IX ralisme politique, érigé en dogme des temps modernes, par une école sincèrement croyante, mais qui se met d’accord cn cela avec la société déchristianisée nu sein dc laquelle elle vit, voilà l’erreur capitale que le Saint-Siège a voulu signaler. » Cf. Baunard, op. ci/., t. n, p. 235, 236. D’autres catholiques maintinrent l'interprétation intégrale et immédiate, tel Veuillot dans VIllusion libérale, * I.c catholicisme libéral n’est ni catholique, ni libéral... Sectaire voila son nom. Quelles que soient leurs vertus (des libéraux catho­ liques), rl quelque bon désir qui les anime, Je crois qu’ils nous apportent une hérésie et l'une des plus carrées que l’on ait vues. · P. 23, 24. Mais rien n’empêcha l’ellrt dc la brochure incrimi­ ner dc sc produire et dc durer. « Cette brochure, dit Eugène Veuillot, soulagea les amis, embarrassa les ennemis et contenta les neutres, » Louis V/uillot, I. ni, p. 495. Quelques-uns de ceux que cette brochure enchantait craignaient quelque blâme dc Home : • Supposez, écrit dc Broglie, loc. cil., p. 133, que, dans celte composition rapide, une expression peu correcte au point rtc vue théologique lui eût échappé (a l’auteur), sur une dc ccs matières si ardues et qu'il eût été dénoncé au pape, comme ayant voulu faire, aux dépens dc la foi, sa cour à la popularité libérale. Supposez seulement que le pape fût choqué qu’on eût l’air dc trouver sa pensée mal expliquée, un mot de désaveu venu de Home, et c’en était fait de la situa­ tion dc l’imprudent commentateur. Environné comme nous, et à cause dc nous, d ennemis Jurés à sa perte, il était brisé sans rémission. ■ Peut-être cc mol futil désiré, mais il ne vint pas. Loin de là, 630 évêques approuvèrent l’écrit dc l’évêque d’Orléans, cf. La­ grange, op.ciL, t. i, Extraits, en appendice. Enfin, la brochure traduite cn italien paraissait dans le Journal ofllcieux dc la cour romaine, sans une réserve, sans une rectification et, a la date du 4 février, un bref portait à l’auteur l’approbation du pape. « Vous avez reprousé ces erreurs, lui disait Pic IX, au sens où nous les avons réprouvées nous-mêine. · ■ L'appro­ bation pontificale arriva pleine, entière, presque reconnaissante, » dit de Broglie, ibid., p. 131. D’autres, néanmoins, trouvèrent une réserve significative dans un passage où le pape sc dit « certain que l'évêque saura d’autant mieux Instruire son peuple dc la vraie pensée du souverain pontife qu’il a mieux su réfuter les interprétations erronées ». Cf. Baunard. op. cit., I n. p. 233. D’autres évêques français interprétèrent égale­ ment l’cncyliquc et h· Syllabus dans le sens libéral, ainsi de Ginouilhac. évêque de Grenoble, Darboy, archevêque de Paris, le premier < avec beaucoup de solidité », le second - avec beaucoup dc lumière », dit Emile Ollivier, /.'empire libéral, l. vu. p. 218, mais aucun n’eut la vogue dc Dupanloup. En 1866, arriva aux libéraux catholiques français l’appui d'une bro­ chure dc Kettcler. Sadowa venait de livrer l’Alle­ magne à la Prusse. Examinant cette nouvelle situa­ tion dans sa brochure, Deutschland nach déni Kriege / vitf, Mayence 1866, qui eut cn quatre mois cinq édi­ tion et que l’abbé Bclel traduisit immédiatement cn français, 1867, Kettcler. consacre à la question de l’Eglise les trois derniers chapitres : l'Église cl Γ École, le libéralisme cl ΓEncyclique, la situation de l'Église Vu la situation des diverses communions chrétiennes en Allemagne, il souhaite que s’étende à tous 1rs États dc la Confédération du Nord le régime de liberté absolue que reconnaît à tous les cultes sans distinction la constitution prussienne de 1850. Mais, se demande I cvèque dans le chapitre Le Libéralisme, des cal hollques pcuvcnt-lls accepter la liberté dc conscience et l'égalité drs cultes ainsi formulées sans blesser leurs prin­ cipes religieux et en particulier ceux dc l'Encyclique »? 59G Il n, d’ailleurs, une raison personnelle de poser la ques­ tion. Dans un de.scs écrits antérieurs l'on a trouvé ces mots : · H n’existe aucun principe qui empêche un catholique de penser qu’il est des circonstances où l’État ne peut rien faire de mieux que d'accorder une pleine liberté religieuse. » Or, le Jésuite Schrader a publié à Vienne, au début de 1866, un livre Die En:y klika corn 8 December ΖΛ6Ζ, où il tente < de rédiger les formules affirmatives qui ripostent à chacune des thèses condamnées par le Syllabus », Goyau, op. cit., t. in, p. 323 et, à propos des thèses 77-79, Il prend A parti l’évêque, sans le nommer. · On ne peut plus dire, écrit-il, comme on l'a répété : Il n'exlslc aucun prin­ cipe... » Les Feuilles historico-poliliques de Munich ayant précisé que le religieux visait l’évêque de Mayence et ayant voulu, dit celui-ci, « tempérer le sens de nos paroles », Kettcler se crut obligé de s’expliquer. On ne peut, dit tout d’abord Kettcler, sous peine de multiples « bévues », établir le sens des propositions du Syllabus « par des explications générales, comme si c’était là toute la doctrine du Saint-Siège ». Ccs propositions sont des extraits; pour les comprendre, Il faut étudier le contexte. Cela est si vrai que l’acte pontifical indique les pièces d’où elles sont tirées et que, depuis, ccs pièces ont été publiées intégralement avec cet avertissement officiel qu’elles étalent néces­ saires pour l’intelligence du Syllabus. Puis, à cette lumière, il étudie les propositions du Syllabus < se rap­ portant au libéralisme », et il résume ainsi lui-même le résultat de celte ét ude. « I .c pape condamne absolument, et dans toutes scs conséquences, lo libéralisme irréli­ gieux; par conséquent, Il réprouve toute situation légale qui ravirait à l'Église cette protection géné­ rale et légale qui est fondée sur la nature dc l’Etat; il désapprouve celte opinion, qu’il ne convient plus, pour aucun pays, que la religion catholique soit reconnue comme religion d’Élal, à l’exclusion dc tout autre culte ; il rejette l’exercice public el illimité de tous les cultes religieux ; il flétrit le sentiment scion lequel la liberté illimitée de tout imprimer et propa­ ger est inoffensive pour les mœurs et les sentiments des peuples; il rappelle qu’il existe un faux progrès, un faux libéralisme,une fausse civilisation que les catho­ liques ne sauraient accepter. » Et Kettcler conclut que : a) dans les conditions actuelles de l’Allemagne cl dans les conditions semblables, un catholique peut admettre la liberté du culte public» en faisant les res­ trictions nécessaires », et répéter la phrase Incriminée sans aller contre le Syllabus; — b) la liberté de cons­ cience et l’égalité des cultes, entendues dans le sens dc la constitution prussienne... sont, dans la Confédé­ ration du Nord cl les autres Étals allemands, -comme la meilleure réglementation des affaires ecclésiastiques de ces pays... et même comme une nécessité ». Il pré­ cise à ce sujet : Nous ne devons point demander l’égalité : 1° par indifférentisme...; 2° en ce sens que cet ordre de choses serait le seul idéal dc la position à laquelle l'Église ail droit, l’ordre dc choses seul et parfaitement conforme à la nature de l’Etat». ; 3° dans le sens d’une séparation de l’Église et de l’Etat, dans le sens d’un État irréligieux, athée. · El 11 re­ proche à quelques catholiques français cl belges des erreurs funestes sur cc sujet ». La liberté cl l’égaillé des cultes n'ont pas pour conséquence ce qu’ils ad­ met lent : un État n’ayant aucun souci de la religion de scs sujets, dc leurs sentiments religieux; il doit reconnaître ces sentiments dans toutes scs lois, dans toutes ses institutions, dans tous ses règlements cl surtout dans les écoles qu'il fonde ». Il rappelle enfin que l’on ne saurait accorder une liberté religieuse «pii contredirait la loi monde ou contredirait l’exis­ tence de Dieu ·. Le Correspondant, mai 1867, s’em­ pressa d’étudivi la brochure de Kettcler et publia 597 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LUTTES D’IDÉES SOI S PIE IX même intégralcmcnl le chapitre sur Le libéralisme et l'encyclique. p. 191-218, 218-228. Sur les origines du Syllabus, et Hourat, Le < Syllabus », étude documen­ taire, s. d., t. î, t n, dans la collection Science el religion; sur «es sources, Recueil des allocutions consistoriales, encycliques et autres lettres apostoliques des souverain* ponli/es citées dans l'encyclique et le Syllabus », in-8°, Paris, 1865; sursa portée : K viler, L'encyclique du * décembre 1264 et les principes de 1789, in-12, Paris, 1865; 2· édit., 1866; sur Ket trier, ci. Goyau, L'Allemagne religieuse. Le catholicisme, passim et fragments des oeuvres de Kettcler, in-12, Paris, P.»12 3. Persévérance du libéralisme catholique. -Le libéra· Usine catholique, sc jugeant orthodoxe, continua donc à vivre. Scs chefs et scs journaux, d’accord avec les catholiques intransigeants cl leurs journaux, le Monde el V Univers autorisé à reparaître le 16 avril 1867, continuent A lutter pour l’Eglise dans toutes les ques­ tions qui l’intéressent : question romaine, questions d’enseignement contre les projets Duruy cl pour la liberté de renseignement supérieur; mouvement révolutionnaire qui sc dessine alors menaçant l’Église non moins que Γ Empire. Mais il affirme toujours les mêmes idées (pie défendent dc nouveaux venus, comme le P. bidon, le P. Hyacinthe, Gratry. Au troi­ sième congrès de Malines, 1867, où parurent Dupanloup, le P. Hyacinthe, balloux, celui-ci ne craignit pas dc parler éloquemment de la civilisation moderne et delà liberté, le jeudi 5 septembre, cl le lendemain, après avoir lu une lettre où Montalcmbert félicitait rassemblée d’être · toujours décidée à revendiquer, pour défendre nos vieilles croyances, tout cc qu’il y a de si puissant et de si légitime dims les Institutions libres, dans les progrès modernes », il faisait ensuite un éloge enthousiaste du grand libéral catholique et il disait : < Je m’honore el je m’honorerai toujours d’avoir marché derrière cet athlète infatigable qui, le premier, a réclamé toutes les libertés légitimes et sensées. J’ai appris dc M. de Montaicnibcrt et j’apprendrai ici dc plus cn plus comment on se sert dc ccs Institutions libres, dc ccs armes légales et loyales. » Le P. Hya­ cinthe demandait « la liberté du dimanche, la liberté par le dimanche et le dimanche par la liberté », et Il saluait la démocratie chrétienne qui sc lève. Cf. Cor­ respondant, septembre 1867 : Maxime de La Iloche(cric, Le congrès de Malines, p. 5-29, Ealloux, Discours. p. 29-11; H. P. Hyacinthe, Discours, p. 41-58. Le P. Hyacinthe et Gratry allèrent encore plus loin. Ils prirent une part active, ù côté de libres penseurs, de protestants, au Congrès international pour la paix. convoqué en 1867 par le gouvernement radical de Genève, sous la présidence d’honneur de Garibaldi, pour étudier les moyens de préparer « l’établissement d'une confédération de libres démocraties constituant les États-Unis d’Europe », et de fonder « une associa­ tion durable des amis de la démocratie et de In liberté ». Mais le Correspondant, rendu prudent, était résolu a s’abstenir de toute polémique sur les points con­ troversés el A rentrer dans le rôle d’une revue morale, littéraire et politiqur ». Broglie, loc. cit ,p. 13 L En 1868, en particulier, après la révolution qui chassait d’Es­ pagne Isabelle H, le Correspondant refusera d’insérer un article de Montaicnibcrt, intitulé : Espagne el libellé. Montalcmbert y faisait la critique du despo­ tisme, y dénonçait une fois do plus les dangers que fait courir ù l’Eglise l’alliance avec le despotisme, y répétait que personne n’arrachera plus du monde moderne le principe de la liberté de conscience el que hs catholiques étalent dans la nécessité dc l’accepter; puis, s’il attaquait le gouvernement provisoire espa­ gnol qui, après avoir proclamé la liberté, attaquait 598 dans les jésuites la liberté d'association et même refu­ sait A l’Eglise les libertés nécessaires. Il attaquait les Jésuites dc la Civiltà cattoliea qui, ayant un pressant besoin de liberté, déclarent néanmoins chaque jour • qu’il n’y a pas de liberté moderne qui ne soit cn ellemême une chose déréglée, pernicieuse el mortelle en scs effets; que la liberté, non pas la liberté absolue et illimitée, mais toute liberté cn soi, est une peste, une peste spirituelle ». Lecanuct, op. rit., t. m, p 110-113. D’autre part, Veuillot, dans ['Univers res­ suscité, déclarait dc nouveau ne vouloir servir que la purr doctrine du Christ. Les deux camps des catho­ liques français demeurent formés. En Allemagne il y a une division .semblable, mais avec scs nuances propres. Un groupe intellectuel, conduit par Dœlllnger, réclame, pour la veritable science théo­ logique, celle qui s'appuie non sur la scolastique mais sur la philosophie moderne et l'histoire, celle qui est par conséquent non ù Borne mais cn Alle­ magne », la liberté de ses conclusions et La direction de la pensée catholique. C'était comme une nouvelle Sorbonne qui sc dressait cn face de Borne. A la fin dc septembre 1863, à Munich, cc groupe réunit cn con­ grès les représentants de la science catholique alle­ mande. Dœlllnger y exposa ses idées. Son discours, venant après celui dc Montalcmbert à Malines, inquiéta Borne et, le 21 décembre, dans un bref a l'archevêque dc Munich, Ple IX revendiquait pour la hiérarchie le droit dc conduire la pensée comme l’action. Les commentaires du Syllabus que ne cessèrent dc publier dans les Stimmrn ans Maria Laach des théologiens et des canonistes de la compagnie dc Jésus, cc mol pro­ noncé ù un congrès dc Trêves : · Le Syllabus est le plus grand acte du siècle et peut être de tous les siècles », faisaient crier le groupe dc Dœlllnger A l’esclavage de la pensée. Cf. Goyau, op. cit., t. îv. c. m. C’était une crise intellectuelle sc superposant a la lutte politique et sociale dans l'Église. H était temps, conclut Goyau, que l’Église intervint. Sur la lettre du pape à l'archevêque de Munich, cf. Cardinal Pic, Œuvres, t. v. p. 331-337 6° Le concile du Vatican.-- L Son annonce. Première attitude des libéraux catholiques. — A Malines, Ealloux avait fait applaudir · la grande pensée du concile » et prêté à Pie IX ce langage : « Bien des bouches sont fermées, moi. je vais ouvrir la bouche à l'Église uni­ verselle; bien des intelligences sont en soulTrancc, ch bien ! mol, qu’on dit l’ennemi de la discussion, je m’en vais ouvrir la discussion la plus vaste, la plus universelle, sur les intérêts primordiaux de l’huma­ nité tout entière » Lor. cil., p. 32. Montalcmbert, dans la lettre lue par Ealloux a Mallncs,saluait «avec autant de bonheur que de respect celle inspiration providen­ tielle de Pie IX », ibid., p. 37, cl Dupanloup, la même année, applaudissait auprès du pape ù l’idée du con­ cile. Évidemment, tous attendaient du concile de grands résultats el. si l’on peut ainsi dire, une mise au point de la doctrine relati veinent au inonde moderne, mais il y avait dans leur façon de voir des nuances bien dilïérentcs. Montalcmbert est très catégorique : « La convocation du concile pur Ple IX lui parait comme parut aux contemporains la convocation des Étals generaux par Louis XVI Qui aurait pu croire que Pic IX serait celui-lA même qui appellerait les conciles A renaître après trois siècles d'interruption? Quel prodige et quel mystère ! » C’est bien un retour en arrière qu’il attend. Pie IX a arrêté le grand mou­ vement libéral qui avait produit dc si heureux résul­ tats mais, avec le concile, < il y aura opposition, des voix éloquentes se feront entendre pour exposer les besoins des sociétés modernes, pour défendre et reven­ diquer les libertés nécessaires. » Lecanuct, loc. cit.. 599 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LUTTES D’IDÉES SOUS PIE IX p. -130» 131 Dupanloup, dans la Lettre pastorale qui annonce à son diocèse le futur concile, s’exprime plus sagement : « Dissiper les erreurs contemporaines, jeter sur les grandes questions que tant de ténèbres obscurcissent aujourd’hui le vif éclat de la tradition chrétienne... Qui donc pourrait ne pas applaudir à un tel effort de l’Églisc catholique ? » Lagrange, op. rit. t. ni, p. 78. Mab cette sérénité ne dura pas. Des nuages s’amon­ celèrent de tous côtes et, finalement, les libéraux catholiques feront figure d’opposants. 2. La question de Γ infaillibilité pontificale. Les libé­ raux dans l'opposition. — Le 29 juin 1868, Pie IX con­ voquait officiellement l’épiscopat au concile qui s’ou­ vrirait Λ Rome, le 8 décembre 1869. Invités à favoriser . cette réunion, les princes ne l’étaient pas, contraire­ ment â l’antique usage, à s'y faire représenter. L’on vit en cela une menace d’impérialisme. Lc pape ne se préparait-il pas à faire proclamer par le concile un accroissement de sa puissance spirituelle et une res­ tauration de sa puissance politique, de manière à ramener un ordre de choses périmé et hostile aux institutions modernes ? N’était-il pas dans le sens de la proclamation de Γ Immaculée Conception en 1851, du Syllabus dix ans plus tard ? Ne parlait-on pas de proclamer l'infaillibilité personnelle du pape ? Cela fut dit au Corps législatif français, le 10 juillet 1868, ou plutôt insinué par Émile Ollivicr, en attendant que cela fût dit ouvertement dans les chancelleries par le Bavarois Hohcnlohe. Cf. É. Ollivicr, L'Église et l’État au concile du Vatican, 1.i, p. 100-536; Goyau, loc. cit., t iv, c. vn. Lc 11 juillet, V Univers semble prendre plaisir à confirmer les craintes. En écartant les princes, dit Veuillot, le pape ne fait que sanctionner un fait que l’Églisc n’a pas voulu, celui-ci : « l’État est hors de l’Églisc ; cette rupture lui donne le monde à reconstruire, clic s’y met. » Sur les ruines de l’état de choses actuel, • on entrevoit dans l’avenir une confédération géné­ rale des peuples présidée par le pape; un peuple saint comme il y eut un Saint-Empire; et ccttc démocratie fera cc que les monarchies n’ont pas voulu faire. · Lamennais avait eu déjà la même vision grandiose d’hégémonie pontificale. Mais les libéraux de 1868 n’étalent plus les ultramontains de 1830: Dupanloup, craignant à la fois que les gouvernements fussent irrités et l’opinion inquiète, sc hâta de publier une nouvelle Lettre pastorale sur le concile, où il rassurait les princes et les peuples. Lc concile, comme l’Église l’a toujours fait, s’inspirant des principes de l'Évan­ gile, ne poursuivra que l’erreur et l'injustice, il ne menace rien de cc que les hommes ont le droit d’ai­ mer. L’Église a toutes les ressources voulues dans les profondeurs de son dogme pour ne sc laisser dépas­ ser Jamais par aucun progrès, pour s’adapter à tous les régimes politiques, à toutes les transformations sociales. La brochure fut traduite dans toutes les langues et, le 25 novembre, Pic IX écrivait à l’auteur : « Votre écrit, c’est notre espérance comme notre désir, dissipera les ombrages. » Lagrange, loc. cit., p. 88-91. Les libéraux catholiques, visiblement, cherchaient à sc persuader à eux-mêmes et à faire croire aux autres que leurs doctrines n’avaient rien â craindre du futur concile. Mais, bon gré, mal gré, ils allaient être amenés à une opposition stérile puis vaincue. La question de l'infaillibilité étidt au fond de tous ces débats; clic n’était pas encore posée officiellement, mais elle l’était devant le public. Et les libéraux, prêts à accepter le dogme s’il était proclamé, étaient opposés a celte proclamation. Les uns, comme Dupanloup, y croyaient sincèrement, mais ils jugeaient inoppor­ tune la proclamation officielle du dogme. Voyant le monde catholique â travers le monde politique, Us 600 s’imaginaient que l’Église, en s’affirmant concentrée, pour ainsi dire, en un seul homme, révolterait l’âme moderne ennemie de tout absolutisme. D’autres, comme Montalcmbcrt, tout en sc défendant d’être devenus gallicans, rejoignaient cependant sur ce point le gallicanisme, par attachement aux formes de la liberté. Or, le 6 février, la Civiltà cattolica, qui recevait ses inspirations du Vatican, publiait une longue corrcs pondancc française. Opposant aux catholiques libéraux les catholiques tout court, Il y était dit que ccs catho­ liques, les vrais, attendaient un concile rapidement mené, qui ne laisserait pas à l’opposition le temps de se manifester, qui transformerait en dogmes positifs les négations du Syllabus et qui voterait par accla­ mation rinfalllibllité du pape. Il Univers, le Monde, l'Unilà de Turin se hâtèrent de reproduire cct article et de le commenter avec éloges. Cc fut un beau tapage chez les libéraux et les opposants. Ainsi, les discussions seraient étouffées et un nouveau pro­ gramme devait être substitué au programme officiel, très général, il est vral! et si c’était là le programme des commissions préparatoires, ce programme étant secret, comment la Civiltà le connaissait-elle ? Cf. Lettre du P. Victor de Buck à Mgr Dupanloup, du 9 mars 1869, Archives du séminaire de Saint-Sulpice, citée par F. Mourret. Histoire, l. vm, p. 530 Les 18 et 19 mars, le Français, journal fondé l’année précédente par Mgr Dupanloup, protestait qu’alnsi ne pouvaient se passer les choses. L’Allgemeine Zeitung, au même moment, mettait en cause le pape luimême. Vainement, la Civiltà protesta qu’il s’agissait d’une correspondance privée, qui n’était même pas destinée à la publicité; et cela était vrai; on ne la crut point. Nous n’entrerons pas ici dans le détail des polémi­ ques ainsi déchaînées. Très violentes en Allemagne, elles le furent presque autant en France. Dans l’en­ semble, les catholiques libéraux y apparurent en adver­ saires de la définition. Or, dans les derniers jours de septembre, se produisait la défection du P. Hya­ cinthe, connu pour scs opinions et scs attaches libérales. Bien que l’cx-rcligleux l’expliquât par des motifs plus protestants que libéraux, les journaux et les prélats hostiles en rendirent le libéralisme responsable. Lc Correspondant crut alors devoir sortir du silence prudent où H s’était enfermé. Lc 10 octo­ bre, il publiait un manifeste où il exposait scs vues sur le concile. L’inspirateur en était Dupanloup, bien que de Broglie eût tenu ccttc fois encore la plume. Mémoires, Rev. des Deux-Mondes. 15 nov. 1925, p. 123. Après un magnifique éloge de l’Églisc, l'article abordait la question du concile. Il veut, disait-il, dissiper les inquié­ tudes qui troublent même beaucoup de nobles esprits. 11 s’efforce donc de montrer que le programme du concile n’est et ne peut être le programme des catholiques intransigeants. Deux craintes surtout sc sont manifestées. Elles concernent · les rapports du pape avec l’Églisc et de l’Église avec la société civile ». Mais « aucune mention n’est faite, même par l'allu­ sion la plus indirecte, dans la bulle qui a convoque le concile », de l’une ou l’autre de ces deux questions El leur discussion par le concile parait peu vraisem­ blable. Lc Correspondant n’entend pas dicter des leçons « à ceux de qui l’on attend la lumière », mais il ne peut sc dérober à son > métier » de périodique. On craint donc de voir le concile concentrer toute l’au­ torité de l’Église sur la tête du souverain pontife ». Mais les États généraux de l’Églisc peuvent-ils créer dans son sein une monarchie despotique qui n’a jamais existé · ? Précisons. S’il s’agit de l’autorité dogmatique, s’attend-on que le concile, tranchant la question si vivement débattue entre l’ancienne 601 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LUTTES D'IDÉES SOUS PIE IX Sorbonne et les docteurs ultramontains, et discutée entre Bossuet et Fénelon, définira dogmatiquement l’infaillibilité du chef de l’Églisc \près toutes les réserves catholiques possibles, la revue répond : » Bien ne pourra sortir du concile que do son libre et commun consentement... Or, comment croire qu'une assemblée véritablement œcuménique, sur laquelle ne pèse aucune pression, sera assez abandonnée de l’Esprit-Salnt pour sc dépouiller elle-même sans motif, au profil d'un autre pouvoir.de cequ’ll y aurait d'essentiel, d’exclusif et de divin, dans ses prérogatives? » Autrement ■ l’EspritSaint prendrait plaisir â nous égarer .sur le choix de ses interprètes ». Le Correspondant a confiance dans le concile et dans son chef. L’on a bien parlé, il est vrai, « d’un dogme établi par la voie d'une acclamation improvisée ·. Jamais cela ne s'est vu, et proclamer un dogme c'est condamner, « jeter hors do l'Égllse » ceux qui nient; voit-on des juges condamner par acclama­ tion? Et puis, proclamer n’est pas définir, et c’est une définition avant tout qui serait nécessaire au principe de l’infaillibilité pontificale. · Ne faut-il pas prévoir tous les problèmes historiques que poserait l'affirmation de l’infaillibilité personnelle ? Empêcher de confondre les solutions politiques données par les papes du Moyen Age, par exemple, avec les solutions dogmatiques,sous peine «de réveiller tous les ombrages des souverains, d’effaroucher la susceptibilité indépen­ dante des sociétés laïques, et de faire désigner partout les catholiques comme des serviteurs et des instru­ ments obliges de l'absolutisme théocratique ? » H faut évidemment compter sur le Saint-Esprit; mais « l'as­ sistance promise par l’Esprit-Salnt au concile est sur­ naturelle et non miraculeuse..., c’est un auxiliaire qui vient en aide au bon emploi des facultés humaines et non au mépris de toutes les règles de la prudence ». Cette autorité dogmatique souveraine, le pape l’exerce en fait depuis plusieurs siècles. Elle a entraîné, car c’est la conséquence logique, l’autorité gouverne­ mentale souveraine dans le détail comme pour l’en­ semble réservée au pape, dans une diminution de l’épiscopat. · ('.ette voix du premier pasteur, seule retentissante au milieu du silence de l’Églisc et celle des évéques ne s’élevant que pour lui faire écho, quoi de plus propre & accréditer dans l'esprit des simples la très fausse opinion que dans la papauté seule réside l’Églisc entière ? » Et le Correspondant, visant de toute évidence V Univers, fait ici le procès « de cet ultramontanisme pratique, do fait et d’habitude, cent fois plus minutieux et plus étendu que l’ultramontanisme doctrinal... Qui ne l’entend débiter ses maximes dans les journaux quotidiens ? Il faut les voir ccs docteurs improvisés de la presse, mettant sur le même pied les actes les plus divers et les plus inégaux de l’autorité pontificale, mêlant avec les déci­ sions solennelles des papes les simples avis des congré­ gations romaines, parfois mémo des propos emprun­ tés à des conversations et ù des correspondances pri­ vées, appelant à toute heure l’intervention de Home dans le gouvernement des diocèses, et prêts à dénoncer quiconque, fidèle, évêque ou pasteur, n’est pas amené au même degré de l’excès du mémo zèle, ne négli­ geant rien, en un mot, pour faire parler à leur amour filial le langage d’une superstition idolâtre. Heureu­ sement cette situation cesse par la rentrée de l’éplscopat dans le gouvernement de l’Église, car < du moment où les Conciles auront été une fois possibles, ils seront toujours necessaires . et, il faut l’espérer, · cette asso­ ciation de l’épiscopat ù la papauté deviendra dans le régime futur de l’Églisc, non plus une solennelle exception, mais un usage qui survit Λ la convocation toujours rare des conciles ». Pour cela que la papauté cesse d’être exclusivement italienne ; qu’elle appelle dans ses congrégations des délégués de l’épiscopat 602 universel et non plus seulement des Italicas; ainsi elle redeviendra non seulement européenne, mais universelle et vraiment humaine. Justement, ce concours des évêques et du pape que le concile va réaliser doit rassurer ceux qui crai­ gnent pour les rapports de l’Église avec la société civile·. « De telles questions naîtront-elles dans le concile ?» On ne sait; mais il faut s'y attendre; « quelque distincts que soient les deux ordres poli­ tique et religieux, le nombre est grand des questions mixtes », et aucune société n’échappera aux diffi­ cultés qui naîtront de ce chef entre elle et l’Église. Il n'y a rien de plus aujourd’hui. Il n'y a non plus d'autre solution que la traditionnelle : « tempérer par une mutuelle condescendance l'entière applica­ tion des principes. » Or, l'histoire des derniers événe­ ments le démontre: sur ce terrain, l'épiscopat peut aider singulièrement la papauté. Borne parie; < son langage mal compris et encore plus mal interprété, excite chez les gouvernements comme dans l’opinion publique une vive émotion »; l'épiscopat intervient, il rend â la pensée du pape son sens et sa portée véritables et « tout aussitôt le trouble est apaisé ». Que l'on se ra&sure donc en face du concile. · S’il y a eu dans les actes pontificaux telles expressions, dont le sens mal saisi ait prêté le flanc aux calomnies de la presse incrédule » et inquiété les gouvernements, de telles expressions « seraient écartées ou expliquées ». D'autant plus que « périls, besoins, devoir, tout devient pareil entre les catholiques de tous les pays et la même situation dicte partout à leurs pasteurs... la même clarté dans le langage. » Or, tous ces pasteurs vous diront, d’un commun accord, - que le premier bien réclamé par leur Église, c’est la liberté, mais qu’ils n’ont d’autre moyen d’assurer celte liberté sainte, que de la garantir par la liberté commune de tous leurs concitoyens; en d’autres termes, tous devront déclarer que le règne du privilège a péri pour l’Église, et que le droit commun est la seule défense qu’elle puisse désonnais invoquer. ■ Hegardons l’Oricnt, l’Amérique, les Étals protestants. les trois grands États catholiques en dehors de la France, et la France elle-même où les catholiques se sont divisés en 1852, ù propos du maître absolu qui l’avait conquise. Que conclure? « Que le régime de liberté et du droit commun auquel sont désormais soumises les sociétés comme les Églises, est le plus parfait que l’humanité puisse rêver? Que c’est l'idéal? que le privilège des sociétés passées n’a eu ni sa justice, ni scs bienfaits? que le droit ne fait que naître? » Pas le moins du monde. Nous n’avons jamais dit une syllabe qui autorise Λ nous prêter ccs exagérations ridicules. Nous conclu­ ons tout simplement que ce régime est la loi providen­ tielle de notre temps, et l’épreuve à laquelle il plaît à Dieu de soumettre le monde et l’Eglise ». L’Église sortira triomphante de cette épreuve comme des autres; « en se servant de la liberte, elle la rendra aussi plus mor.de et plus pure. Puis, en cc qui nous louche, continuent les rédacteurs, nous remercions Dieu de nous avoir imposé cette épreuve et non une autre. Elle nous est précieuse et chère entre toutes. · Mais il ne faut pas que l’on puisse nous accuser « de demander la liberté pour acquérir la force, afin d’user un jour de la force acquise pour supprimer la liberté. Nous sommes les fils de Celui qui a dit : Que votre oui soit oui... » Et < vaine ment repéterait-on aux sociétés modernes que la vérité ayant seule des droits en ce monde, les catholiques peuvent les réclamer tous et ne sont tenus d’en respecter aucun. Le papier qui souffre tout peut tolérer des argumentsdecctlcnature, mais nous défions qu’on les porte et surtout qu’on les achève ù une tribune · Cela, les évêques le compren­ 603 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LUTTES D’IDÉES SOUS PIE IX dront : Ton en peut être certain. Beaucoup siègent dans les assemblées politiques ct ils ont une place à y gar­ der. « Nous no leur demandons, à Dieu ne plaise, de trahir aucun des droits de l'étemelle verite. » mais il faut qu’ils pensent aussi aux aspirations et aux besoin des âmes d'aujourd’hui; « la charité aussi a ses lumières, et le patriotisme ses devoirs. Le cœur d’un évêque est celui d’un juge ct d'un père. II saura tout concilier. » Plus modéré dans la forme que les discours de Ma­ lines, ce manifeste en maintenait toutes les idées; il les opposait.cn un véritable programme, au programme de la Civiltù ct de V Univers ct il ne leur ménageait pas les attaques, soulignant longuement, par exemple, l’erreur du ralliement à l’Empire qu’avait prôné ['Univers. L'évéque do Poitiers, le 21 octobre, admo­ nesta aussi le Correspondant, dans une allocution au clergé de son diocèse. D'autres voix épiscopales firent écho â la sienne. Quant â V Univers qui provo­ quait. à cc moment même, < le plébiciste des Ames » en faveur de l’infaillibilité, il fit de l’article une critique vigoureuse, parfois injuste, car elle nc tenait pas tou­ jours compte de nuances très fines. Cf. Univers du 31 octobre. Le Correspondant, qui voulait éviter toute polémique, sc contenta de signaler quelques-unes de ces injustices, n. du 25 novembre, p. 776. et d’attri­ buer à · l’abondance de l’improvisation » le « peu d’indulgence > de Mgr Pie. 3. Dupanloup, chef de l'opposition. - L’évêque d’Or­ léans n’imita pas cette modération. Le 10 novembre, il adressait a son diocèse une Lettre pastorale où il annonçait que lo futur concile apporterait au monde la paix et l’unité dans la vérité mais aussi dans la cha­ rité. Le lendemain, il adressait à son clergé des Obser­ vations sur la controverse soulevée relativement à l'infaillibilité au futur concile; convaincu que l’infaillibilité de fait qui existait était suffisante, que la proclama­ tion du dogme blesserait les gouvernements,les milieux Intellectuels ct les dissidents, il redisait les raisons qui rendaient inopportune, à son sens, cette définition. 11 avait beaucoup hésité avant cctte publication: Falloux l’avait déconseillée. Mais il s’était donné des raisons de passer outre à cc conseil ct â scs propres craintes. — Cc qu’il fallait redouter arriva. Comme la brochure portait ù peu près le même titre qu’une brochure allemande antiinfailUbllisteparueen octobre, anonyme, mais que l’on attribuait justement à Dœlllnger, Observations présentées aux évéques, qu’on savait Dupanloup en relations avec l’auteur, qu’il reve­ nait d’ailleurs d’un voyage en Allemagne, que d’autre part sa brochure venait après les deux livres de Mgr Marct sur le Concile général et la paix religieuse, qu’il venait d’avoir une entrevue avec l’empereur, les infaillibilistcs conclurent que les libéraux catholiques avalent partie liée avec Doellinger, les Allemands antiinfailllbilistcs ct les gallicans, ct que Dupanloup était leur chef â tous. On parla d’une intrigue gallicane, césarienne, libérale, tramée contre te pape, à la tête de laquelle était l’évêque d’Orléans. Le 18 novembre, Vculllot disait dans V Univers : · Cette lettre donne une tête épiscopale ù ccttc prise d’armes. L’opposition a désormais son chef. · La nonce de Munich, Meglia, était plus juste quand il distinguait ainsi le germanisme du libéralisme : « Le germanisme n’est pas, comme le libéralisme de certains catholiques, une simple condescendance pour les idées modernes, ou bien une tentative faite, en s’armant des nouveaux principes, pour soustraire l’Église â la ser­ vitude des gouvernements; c’cst bien plutôt une sym­ pathie avouée pour les méthodes scientifiques des pro­ testants et une tentative dirigée contre l’influence doc­ trinale de Home ct des congrégations romaines. »Cilé pur Goyau, op. cit., t. iv, p. 346. L’assimilation fut ac­ 604 quise néanmoins. Vainement, les libéraux se déclaraient partisans au fond de l’infaillibilité cl prêts âla recon­ naître de tout cœur, une fois proclamée; elle nc pouvait plus être proclamée sans que cela parût contre eux. Ils avaient voulu empêcher que la question fût posée; après cela, elle ne pouvait plus ne pas l’être ct, par conséquent, n’êtrc pas résolue affirmativement. Cc qui augmenta le bruit autour de la brochure d< Dupanloup. ce fut un troisième : Avertissement à M. Louis Vciullot, daté du 21 novembre. Au premier rang de ses contradicteurs, l’évêque avait toujours trouvé Vculllot» ct cctte fois particulièrement, et Vculllot l’avait contredit non seulement en scs articles, mais en provoquant le vœu quasi-unanime des catho liques, simples prêtres ou laïques,en faveur de l'infail­ libilité. L'évêque faisait savoir â Vculllot que l'épis­ copat nc relevait pas d’un journaliste et qu’un laïque n'a pas à trancher des questions dedogme ·. Le Corres­ pondant, loc. cit., p. 776, approuvait : Nul n’a le droit de parler tous les jours au nom de l’Église et de la régen­ ter en prétendant la défendre. » Mais Dupanloup avait dit cela en termes véhéments qui nuisirent ù l’évêque plus qu'au journaliste. 4. Au concile du Vatican, les libéraux catholiques, parti vaincu. II n’y a pas à faire ici l’histoire du concile. Anliinfaillibiliste.s, peu nombreux, anti­ opportunistes plus nombreux, allemands, austro-hon­ grois. français ct. chez ceux-ci libéraux ct gallicans, sc sentirent immédiatemment minorité et opposants; en face d’eux, une majorité compacte était décidée à trancher les questions dans le sens d’un catholicisme intégral, sans s’inquiéter des contingences réelles ou exagérées, dans le sens aussi de la souveraineté pon­ tificale ct, en particulier, â voter cette infaillibilité dont la volonté ou la crainte agitaient le monde. Cette majorité le leur fit comprendre dès le début. Qu’ils le voulussent ou non, les libéraux faisaient ainsi figure de parti. Les vrais chefs français dece parti étaient Dupanloup ct Mgr Darboy qui avait été nommé archevêque de Paris en 1863. En 1861, Mgr de Ségur l avait dénoncé ù Rome comme libéral, ct bientôt, en cfïct, il interprétait l’encyclique Quanta cura dans un sens très modéré : II n’y a rien lit, dira-t-ll, d’excessif ct de formidable, ce n’est que du bon sens et de la sagesse.· Lettre pastorale du 12 février 1865, Œuvres, t.i,p. 121. Mais il était connu surtout pour sa ténacité à main­ tenir les droits qu’il revendiquait pour l’épiscopat cl qu’il reconnaissait ù l’État. Sur l'affaire des réguliers, voir Foulon, Histoire de Mgr Darboy, Paris. 1889, p. 276, ct sur ses rapports avec la cour de Home, voir E. Ambroise, Notes sur Mgr Darboy, 1921. t. H, p. 1625. Cette attitude lui avait attiré de Home une longue lettre de blâme du 26 octobre 1865, où était rappelé Fébronius. Celle lettre, qui devait rester secrète, avait été communiquée en 1868, dans les ministères à Paris par le nonce Chigl et à la presse par une indiscrétion dont personne ù Home nc voulut prendre la responsa­ bilité. Cf. Foulon, loc. cit., p. 383; Guillermaln, Vif de Mgr Darboy, p. 12; Ambroise, loc. cit., t. n, p. 3235, ct t. m, Pourquoi Mgr Darboy ne fut pas cardinal. Mais sa Lettre pastorale sur le prochain concile, 28 octo­ bre 1869, n’avait porté ù ses diocésains qu’une parole de paix et il s’était efïorcé de montrer combien fausses étaient · ces menaces offensant es » colportées «par des hommes plus hardis qu’autorisés > de dogmes nou­ veaux. d’une Église dressée en face de la société civile pour la condamner puis pour l’asservir, d’un concile qui nc serait pas libre ct où la mnorité, fûtelle éloquente, serait traitée comme un pirtl d’oppo­ sition qu’étoufferait bientôt la majoritéa·. Œuvres, t. n, p. 102-120. A Home, en face d’une majorité qui ne laissait 605 I. IBÉH ALISME CATHOLIQUE. LUTTES D’IDÉES SOIS PIE IX ni entamer, ni intimider· les évêques libéraux, français pour la plupart, sentant leur impuissance, s'entendent pour une action commune avec les étrangers qui leur avalent fait écho précédemment à propos de l'infailli­ bilité, si éloignés qu’ils soient d’eux sur d’autres questions. Ce n’est pas ici le lieu d'étudier en détail les ma­ nœuvres diverses auxquelles l'on recourut de part et d’autre; mais il faut signaler un article de Montalembert <]ui, paraissant au plus fort des polémiques, eut pour le catholicisme libéral des suites assez fâcheuses. Irrité par un article, de 1* Univers, 1 I février 1870,où Vculllot tournait en dérision « antidéflnitionnistes et antlopportunistes · et en réponse à cette question : Comment concilie-t-il son ultramontanisme antérieur avec son gallicanisme d’aujourd’hui ? il publie, le 7 mars, dans la Gazette de France, une lettre où il répond : L’ultra­ montanisme de 1870 ne ressemble guère à l’ultra· montanisme de 1817. pas plus que le Pie IX de 1870 nc ressemble au Pie IX de 1817. Et, s’appuyant sur un passage d’uno lettre que lui écrivait, le 10 septembre 1853, Mgr Slbour, il continue : « Qui pouvait prévoir l’enthousiasme de la plupart des docteurs ultramon­ tains pour la renaissance du césarisme, les harangues de Mgr Parisis, les mandements de Mgr de Salinis ct surtout le triomphe permanent de ces théologiens laïcs de l’absolutisme, qui ont commencé de faire litière de toutes nos libertés... devant Napoléon III, pour venir ensuite immoler la justice et la vérité, la raison et l’histoire, en holocauste, ù l'idole qu’ils sc sont érigée au Vatican. » Lccanuet, toc. cit., t. m, p. 167. Plus désastreuse encore pour le bon renom du catholicisme libéral fut l’intervention du comte Daru, ministre des affaires étrangères dans le cabinet formé le 2 janvier par ft. Olli vier. Catholique libéral de l’école du Correspondant, Daru débuta sans doute par quelques paroles de neutralité, mais il était personnellement trop pénétré des idées de son parti, trop au courant des événements conciliaires parles correspondances*venues de Home, trop porté à les interpréter dans le sens de cc même parti, pour ne pas en appuyer les représentants au concile Or, les 10 ct 12 février, le Gazette d'Augsboury et la Gazette de ΓAllemagne du Sud publiaient la première, les vingt ct un canons, la seconde, l’analyse du Schema constitutionis dogmatica? de Ecclesia Christi, proposé le 21 février aux Pères du concile, après que l’oppo­ sition eût fait renvoyer devant les commissions le pro­ jet des constitui ions De fide. De sede episcopali. De vita et honestate clericorum. De paroo catéchisme, où l’Amc moderne et les droits de l’épiscopat ne lui semblaient pas assez ménagés. Le projet De Ecclesia, établissant l’indépendance de l’Église ct ses droits de société parfaite, dépositaire du pouvoir divin d’enseigner, de sanctifier, de gouverner en planant au-dessus de tous les pouvoirs humains, heurtait, avec les vieilles pré­ tentions du gallicanisme parlementaire ct du césarisme, les principes acceptés sans nuances et comme des t hèses absolues par les sociétés modernes. Et, en proclamant (pic le pape a « un plein et suprême pouvoir de juri­ diction sur l’Église universelle, un pouvoir ordinaire cl immédiat sur toutes les Églises ·, en précisant ainsi (pic l’Église se concentrait en son chef, ce projet irrita la crainte d’une annihilation do l’épiscopat et d’un pouvoir pontifical absolu, l ue clameur de réproba­ tion s’éleva dans l'Europe entière, dit É. Ollivier. loc. cit, t. n, p. 101 ; des gouvernements s’inquiétèrent. Dès le 26 janvier, Mgr Darboy avait appelé l’atten­ tion de Napoléon III surcc projet. Après avoir écrit: Il est difficile de soutenir (pie le concile ait les appa­ rences de la liberté, · Indiqué la lutte commencée au­ tour de l’infaillibilité, il ajoute: * On vient de nous , 6ΓΜΪ remettre un projet concernant l’Église en général, le pape en particulier ct les principaux rapports entre les deux autoritéscivilc ct religieuse. A première vue. la tendance parait excessive... · et il conclut. Je me demande si l'intérêt général, l’intérêt de la société religieuse cl civile n’exige pas qu’on nous vienne en aide. * Ibid . p. *’ I Mais, déjà. Daru avait manifesté sa volonté d’agir; l’heure semblait propice. Le 20 février, il fait parvenir a l’ambassadeur do France à Home une note commina­ toire relativement au schéma De Ecclesia, où d reven­ dique le bénéfice de l’article 16 du concordat, en l’espèce, la communication de tous les documents soumis au concile, et le droit pour la France d avoir au concile un ambassadeur chargé de ses intérêts. En même temps, il invitait les puissances chrétiennes a une action commune dans le même sens. Maisconlrcdit par Je chef du ministère, Ollivier, qui jugea toute intervention injustifiée et celle-ci inopportune.cn outre, mal soutenu par l’empereur toujours hésitant ct préoccupé de l’opinion.il ne fut pas suivi par l’Europe. Le 19 mars. Antonelli lui répondait: < La France n’a pas à s'effrayer de cc projet, car cc n’est qu'un projet; il nc dépasse en rien les droits propres de ΓÉglise; il nc menace en rien les droits propres des États et des gouvernements; d ailleurs, scs relations avec Home nc sont-elles pas réglées par un concordai, dont l’ar­ ticle 16 cependant n’a pas le sens qu’on lui prête, mais cela importe peu. » Que faire après cela? Le gouvernement français pouvait menacer de retirer scs troupes (on a injuste­ ment accusé les évêques libéraux, ct en particulier Dupanloup, de lui avoir donné ce conseil); il préféra l’envoi â toutes les puissances d’un mémorandum daté du 6 avril, qui les invitait à une action commune sur le concile pour l’amener a respecter · les droits ct les libertés de la société civile ». La pièce tut remise au pape par l’ambassadeur de France, le 22 avril, avec prière de la transmettre au concile. Toutes les autres puissances appuyaient. Antonelli était inquiet.mais Pie IX se refusa ù la communication demandée : Le concile devait être libre. En fait, il l’était redevenu. Le 19 avril, Daru aux applaudissements de la presse ultramontaine avait donné sa démissslon; Ollivier le remplaçait provisoirement. Ce dernier déclare avoir été sollicité d’agir cl par la majorité ct par la minorité, mais il était résolu à la non-intervention. Aux intransigeants, il refusa de retirer le mémorandum; aux libéraux, de continuer la pression commencée. La France s’arrêtant, les autres puissances se turent. Les opposants n’eurent plus à compter que sur euxmêmes. Cf. Ollivier. L’église et l'Êtat, t. n, p 99-242. ct appendice ni. p. 556-566. A quelque temps de là. alors que les polémiques allaient croissant autour du concile qui continuait l’examen du schéma De romano pontifice. Darboy intervenait à nouveau auprès de Napoléon III. S’ap­ puyant sur la brochure. Ce gui se passe au concile, il lui demandait de rappeler son ambassadeur et de ne laisser â Home, pour le moment, que le premier secrétaire de l’ambassade. « Le rappel serait une sanction des mesures précédemment adoptées, n’en­ gagerait pas le gouvernement dans une lutte ct pour tant serait ici d’un grand elfct. » Mais Ollivier qui. le 26 mai. avait écrit à l’ambassadeur ; Notre respon­ sabilité est pleinement sauvegardée par les avertisse­ ments que nous avons donnés; nous devons laisser le Saint-Siège en présence de la sienne, répondait le 11 juin à l’archevêque . « Voilà près de trente àns que l’unique effort de l’épiscopat français est de se séparer de l’État. pour tout remettre entre les mains de Home... Les lois organiques, anciennes coutumes, tout a été brisé dans notre main... Notre seule arme. 607 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LUTTES D’IDÉES SOUS PIE IX serait la persécution, cc dont Dieu nous garde. · Cf. Olllvicr, (oc. cit., p. 234-240. Un peu plus tard, quelques libéraux prièrent encore Napoléon III «de solliciter du Saint-Père, au nom dc l'humanité ct dc la raison, une prorogat ion du concile, du l*r juillet au 15 octobre ». Olllvicr, toc. cil., p. 328, 329; mais,avant que la réponse fût arrivée,«la fatigue avait vaincu tout le monde ». Tous voulurent cn Unir. L'opposition ne demanda plus qu’une chose : c’est que, dans la définition de l’infaillibilité, fût affirmée la nécessité d’un certain consentement de l'Église. Une députation, dont Mgr Darboy fut l’organe, alla môme supplier Pic IX d’intervenir dans ce sens. Ce fut cn vain. Dans la définition figurèrent les mots ex sese non autem ex consensu Ecclesia;. C’était le 16 juillet. Le 18, un dernier vote devait être émis en séance solennelle; il porterait sur le chapitre De Eccle­ sia tout entier, après quoi il serait promulgué par le pape et l’infaillibilité serait un dogme. Sur le conseil dc Dupanloup, qui Jugeait contraire à l’esprit ecclé­ siastique dc dire Xon placet, et impossible de dire Placet, cinquante-cinq opposants, la presque totalité, quittèrent Home le 17, cn adressant au pape une lettre explicative. Le même jour Dupanloup ct Strossmaycr adressaient encore à Pic IX une autre lettre où ils le suppliaient d’ajourner ù novembre la confirmation ct la promulgation dc la constitution. Les évêques libéraux s’inclinèrent devant la décision du concile. Ils n’avalent jamais contesté d’ailleurs que l’opportunité de la decision, eux qui précédemment, ct Pic IX l’avait fait remarquer au concile le 18 Juillet, abondaient dans le sens ultramontain. La constitu­ tion Pastor trternus ne les atteignait pas à l’égal de l’encyclique Mirari vos; néanmoins, ils apparaissaient comme des vaincus ct, moins que jamais, leur doctrine devait entraîner les masses croyantes, surtout après la défection dc leur allié, Dœllingcr. 7e Du concile du Vatican à la mort de Pie IX, (1870-1878). — < Qu’ils le veuillent ou non, les auteurs du schéma créent, par leur définition, un ordre nou­ veau rempli de périls, » avait dit Mgr Darboy au concile le 20 mulet, le 15 juillet, dans la démarche dc la minorité auprès do Pie IX, pour suggérer entre autres choses, une formule mitigée dc l’infaillibilité pontificale, Kettcler s’écriait : · Bon Pèrol sauvez-nous, sauvez l’Églisc de Dieu. » Mais le monde moderne, distrait peut-être par les événements politiques, comme la guerre franco-allemande, la chute dc l’Empirc ct la Commune cn 1* rance ne jugea pas scs principes plus menacés par la proclamation de l’infaillibilité qu’ils ne l’étaient auparavant. Seuls, certains gouvernements sc crurent, ou feignirent de se croire, en face d’une nou­ velle Eglise et menacés par elle : les conflits commen­ cés entre l’Églisc et l’Autriche ou l’Espagne s’accen­ tuèrent; surtout, l’Allemagne ct la Suisse firent leur < Kulturkampf » ct soutinrent les vieux catholiques. Entre temps, Γ Italie avait fait dc Borne sa capitale. Unis dans le sentiment des misères nationales et dans l’acceptation des décrets conciliaires, les catholiques dc France furent également unanimes à réprouver avec leurs évêques,ces maux de l’Église ct de son chef. L’accord toutefois n’était qu’apparent, ou, si l’on veut, partiel : les libéraux catholiques gardent leurs tendances, et leurs adversaires ultramontains leur défiance. A ceux-ci la leçon de la défiance venait de haut. « H y a dans cc pays (la France), dira Ple IX, (le 28 juin 1871) à un pèlerinage français conduit par l’évêque de Novers, Forcade, un mal plus redoutable que la Révolution, que la Commune,c’est le libéralisme catholique. * Jusqu’à sa mort, il tiendra le même langage. Ce qui irrite les intransigeants, c’est qu’à l’Assemblée nationale dominent les libéraux, et qu'ils Influent sur le pouvoir, cn attendant qu’ils 608 l’occupent avec le ministère de Broglie, le 25 mai 1873. U Univers donc les poursuit. Ils les montre hors dc l’orthodoxie. En 1871, Veulllol a connaissance d’une inscription érigée à la Boche-cn-Brcny pour commé­ morer la réunion tenue là, en octobre 1802, autour . Il faut sc délier des catholiques libé­ raux surtout quand ils sont prêtres.*l’n prêtre cat ho· lique libéral fait, à lui seul, plus de mal que cinq cents laïques. * Dansées conditions, les catholiques qui, unis, eussent pu beaucoup, n’assurèrent à l’Églisc qu’une seule con­ quête, la liberté dc l’enseignement supérieur, par la loi du 12 juillet 1875. Les uns, avec Veuillot, la reven­ diquaient au nom du droit supérieur de l’Église; les autres, avec Dupanjoup, par des considérations géné­ rales et au nom du droit commun, et ce furent ceux-ci qui décidèrent de la victoire. Dans le souvenir des condamnations antérieures et dans la crainte de nouvelles, les libéraux gardaient, autant qu’ils le pouvaient, un silence prudent. Mais profitant de ces divisions, exploitant l’idée que le retour du roi c’était d’un côté la guerre avec Γ Italie ct même avec l’Allemagne qui avait proteste contre certaines campagnes de V Univers, de l’autre la ruine des libertés dc 1789, les prophètes « anticléricaux », comme l’on commençait à dire, de la République française avec Gambetta, du A’/A'· siècle avec Sarcey et About, du Rappel avec Vacqucrle ct Lockroy. de la Lanterne, des Droits dc l’/ionimr, soutenus par la franc-maçonne­ rie, retournent pour ainsi dire la France· ICIIc reprend un visage hostile à l’Église ct leur donne le pouvoir : Nous avons combattu au cri : Le cléricalisme, voilà l’ennemi. Demain, nous dirons : Le cléricalisme, voilà le vaincu, s’écriait au Château-d'Eau, le 9 octo­ bre 1877, celui qui avait mené en chef la lutte, Gam­ betta, et sa prophétie se trouva réalisée. Le vaincu immédiat était le groupe des catholiques libéraux, puisqu'il détenait cc pouvoir ct qu'il le perdait. Mais.cn 1878, Unissait une période dans l’histoire du libéralisme catholique : Pie IX mourait le 8 février, Dupanloup le 11 octobre de la même année; Mgr Pic devait mourir le 18 mai 1880 et Veuillot le 7 avril 1883, qvathi/l\(P. PfillIODE, Λ ΡΑΜΊ R DK 1878. La mort de Pic IX devait inévitablement amener une détente aussi bien dans le domaine de la politique, que dans celui des discussions théoriques. Le sera l'incontes­ table service rendu par Léon XII1 d’avoir clarifié, par l'exposé serein dc la doctrine ecclésiastique, des DÎCT. PR THÉO!.. CATIIOL. 610 discussions où l'esprit d< parti avait apporté bien du trouble. Scs exposés, tout iréniques, mettront au point, d’une manière définitive, renseignement de l'Église cn ces délicates matières, tandis que sa poli­ tique, infiniment souple, constituera pour les catho­ liques la plus claire des < leçons dc choses ». 1· Le pontificat de Léon XIII (1878-1903). — 1. Léon X111. Les espoirs du libéralisme catholique. Les années 1870-1878 avaient été comme des années d’attente. Après l’extraordinaire tension qui avait mar­ que les dernières années du pontificat de Pic IX, les libéraux catholiques attcndaientdonc un pape concilia­ teur. Leur joie fut grande a l’avènement dc Léon X11L Sans doute, le nouvel élu était l'un des promoteurs du Syllabus; au concile du Vatican il avait voté toutes les propositions de la majorité, mais a ce même concile, il s’était tu, et l’opposition l’estimait. Puis, le G février et le 10, trois jours après la mort de Pie IX, il avait publié deux lettres pastorales « sur les harmonie* de l'Église ct de la civilisation ». Les libéraux n'étaient pas assez naïfs, ni assez ignorants, pour penser que Léon XIII modifiât jamais la thèse, mais ils rsron ptaient de lui une attitude pratique qui leur donnât raison ct les relevât des humiliations antérieures. Cf. Conestabile, Lécn XIII et la situation de l'Églis'. dans Correspondant, 25 octobre 1878. 2. Léon XIII et le libéralisme catholique. — Dans ces limites leur attente ne fut pas déçue. < Nous aussi, suivant l’exemple dc nos prédécesseurs, disait Leon XIII, le 22 février 1879, dans une Allocution aux journalistes, Nous ne cessons d'affirmer ct dc reven­ diquer ces droits (dc l'Église) ct Nous ne cesserons jamais dc le faire. » Dc Franci sel:s. Recueil des discours du pape Léon XIII, 1881, p, 82. Cf. l'éloge dc Ple IX dans V Allocution du pape Léon XIII aux cardinaux. le 28 mars 1878, ibid., p. 9. L'cncy clique InscrutabiliïDti consilio,2\ avril 1878,condainnait soucieux des Intérêts de l’Églisc et de la paix sociale. • les cardinaux vert*· >, comme les appela, non sans quelque ironie, la presse catholique intransigeante, groupés autour de Brunetièrc, sollicitaient confiden­ tiellement l’épiscopat français que l’on · subit » la loi de séparation pour « profiter des possibilités d’orga­ nisation > qu’elle laisait à l'Église. Pie X avait condamné le principe de la séparation par l’encyclique Vehementer nos du 11 février 1906 et par l’allocution consistoriale du 21. Il n’en pouvait être autrement. Bestait à trancher la question pra­ tique, c’est-à-dire à examiner la loi dans l’hypothèse. L’Églisc acceptait ailleurs, aux États-Unis, par exem­ ple, la séparation comme un fait nécessaire, mais l’état de la France Justifiait-il cette situation et la loi per­ mettait-elle de l’accepter ? L'épiscopat français, con­ sulté à la fin de mai. écarta l’idée d’une acceptation pure et simple, mais la majorité sc prononça pour une solution de conciliation. Rome ne Jugea pas les choses du même point de vue; l’encyclique Gravissimi officii. du 10 août, interdit la mise en œuvre de la nouvelle loi des cultes. 2. Autour du libéralisme catholique. — Ce ne fut pas le seul déboire du libéralisme catholique sous le ponti­ fical de Pie X. Il se trouva sinon directement frappé, du moins atteint devant l’opinion catholique par la condamnation «lu modernisme et du Sillon û> Condamnation du modernisme. — Le libéralisme catholique n’est pas un protestantisme, on l a dit. Il lendit principalement à affranchir l’Église de l’État pour lui assurer la liberté d’action; il voulut adapter celle action au monde moderne. 11 put se tromper sur les moyens ou dans l'appréciation des choses, mais tel fut son but essentiel. Or, il était dans la logique du mouvement de chercher à moderniser l’enseignement de l’Église, du moins dans sa forme. Lamennais l’avait dit déjà et avait même fait le plan des transformalions utiles à son gré. I) entendait bien ne pas atteindre 623 LIBÉRALISME CATHOLIQUE. LES SI CCESSEl HS DE LÉON XIII le fond. c'est-à-dire, ne pas modifier en elle-même la pensée révélée. Mais la mesure était plus difficile encore à trouver ici que sur le terrain de l’action et le libéralisme catholique pourrait être facilement com­ promis par des nouveautés doctrinales émises sous le couvert de l'esprit moderne. Ce fut justement un allié des libéraux français, dans la question de l'infaillibilité, Dœlllnger, qui donna, ù propos de cette question même, la première formule du modernisme. Il prétendit que l’enseignement de l’Église devait sc subordonner à la science théolo­ gique, c'est-Λ-dire, en fait, & scs spéculations critiques et historiques. En Allemagne, en Italie, en France, en Angleterre, la pensée fut reprise. Des catholiques y revendiqueront l’indépendance absolue de la critique, do la philosophie, de l’exégèse, de l’histoire des reli­ gions et ils prétendront quo l’Église doit conformer scs dogmes aux affirmations successives de la philo­ sophie et de la science purement humaine. Des con­ damnations séparées frappèrent divers tenants de ces idées, puis une condamnation générale interve­ nait en 1907. Le décret Lamentabili, du 3 juillet, et l’encyclique Pascendi, du 7 septembre, signifiaient aux erreurs modernistes un congé définitif. b) Condamnation des démocrates chrétiens, du socia­ lisme chrétien et du Sillon. — La proposition 60· du Syllabus condamnait le principe de la souveraineté absolue du nombre. Léon XIIL qui avait reconnu la démocratie comme une des formes de gouverne­ ment que l’Églisc peut accepter, n’en avait pas moins maintenu la doctrine du Syllabus. Cf. encyclique Diuturnum du 29 juin 1881. Dans l’encyclique Lon­ ginquo Oceani, du 6 janvier 1895, aux évêques d’Amé­ riques, il rappelait que la démocratie, maîtresse du pouvoir, a besoin d’une éducation morale pénétrée de religion. Le 18 octobre 1898, Inquiet des exagérations de deux démocrates chrétiens les abbés Daens ct Muni, l’un Belge, l’autre Italien, il rappelle ù un pèlerinage ouvrier français conduit par L. Ilarmel, que les droits de la démocratie ont leurs limites ct qu’il y a un ordre social indestructible. Le 18 Janvier 1901, dans l'encyclique Graves de communi, il rejetait les conclusions excessives que les démocrates chrétiens d'Italie tiraient de l’encyclique Herum novarum. Cette dernière condamnation. Pio X la renouvela dès le début de son pontificat dans le Motu proprio du 18 décembre 1903 et dans l’encyclique Pieni l'animo, en mémo temps qu’il précisait la tradition de l’Églisc sur la constitution sociale. Les inégalités sociales, disait le Motu proprio sont de droit divin, et les écrivains catholiques doivent sc garder · d’ins­ pirer au peuple de l’aversion pour les classes supé­ rieures cl de parler de justice où il ne s’agit que de charité . Mais les chefs de la démocratie chrétienne ne tin­ rent pas compte des limites fixées. En France, en Italie, ils semblèrent reconnaître à la démocratie des droits sans bornes dans l’Églisc comme dans l’État. Borne alors menaça, frappa. Successivement dispa­ rurent les organes de la démocratie chrétienne : la Quinzaine. Demain, La vie catholique, la Justice sociale 1905-1908. Enfin le Sillon, devenu le plus grand Sillon, s’ouvrant à toutes les confessions, à toutes les bonnes volontés, entendant travailler pour l’humanité plus que pour l’Églisc, avait pris, mai­ gre les croyances personnelles de scs chefs, les apparences de Vindifjércntisme. Puis 11 prétendait travailler à la totale émancipation politique, écono­ mique et Intellectuelle du peuple, de telle façon que fût réalisé le nivellement complet des classes cl que le peuple, formé. Il est vrai, â une pleine conscience de sa responsabilité, fût le maître réel ct toujours immédiat du pouvoir : c’était là, d après le Sillon, l’idéal social 624 que l’Églisc elle-même devait reconnaître au nom de la justice. Pic IX condamna cette conception de la démocratie dans une lettre du *25 août 1910 à l’épi­ scopat français. c) Le libéralisme catholique est atteint par ces con­ damnations. — Certains catholiques libéraux s’étalent aventurés dans le modernisme et tout un groupe s’était orienté vers la démocratie. Avec eux-mêmes ils compromirent tout leur parti. Des adversaires atten­ tifs les poursuivirent sur tous les terrains ct très habilement soutinrent cette thèse que « le lamcnnaisianisme, le libéralisme catholique, le socialisme catholique, l’américanisme » étaient les formes soli­ daires d’une erreur générale, « des épisodes du mouve­ ment intellectuel ct religieux de notre époque », qui attaque en même temps « le dogme. ΓÉcriture, la tradition, la discipline de l’Église », en d’autres termes des manifestations du modernisme au sens large. Mai­ gnicn. Nouveau catholicisme ct nouveau clergé, 1902. passim Avec l’abbé Maignicn, le chanoine Delassus et le P. Fontaine sc signalèrent dans celte pour­ suite du libéralisme sous toutes ses formes. Leur organe fut la Vérité française, fondée en 1893 par des rédacteurs de l’Univers qui le désertaient parce que coupable de ralliement. Ils multiplient les livres, les brochures. Ils ne tiennent aucun compte des nuances; ils sont souvent violents, parfois injustes. C’est l’abbé Maignicn qui dénonce l'américanisme et en provoque la condamnation par son livre, Le Père Hecker est-il un saint ? Puis, il reproche aux libéraux d’accepter la Képublique et les institutions nées de la Déclaration des droits, · l’acte de révolte le plus direct, le plus radical, le plus audacieux par lequel l’homme ait jamais attenté au souverain do­ maine de Dieu sur sa créature ». Les libéraux ont trahi l’Église. « C’est un douloureux spectacle ct une énigme pour le philosophe, le chrétien, le moraliste d’entendre des théologiens dire hautement que l’Église ne demande et ne demandera plus à la société rien que la liberté et le droit commun. Nationalisme, catholicisme, révolution, 1901, p. 65, 203. Cf. du même. Nouveau catholicisme ct Nouveau clergé, 2e édit., 1902, Delassus, L'américanisme, 1899, Le problème de l'heure présente, 1901, ct articles de la Semaine religieuse de Cambrai; le P. Fontaine qui s’attache davantage â rechercher l’influence protestante dans les erreurs modernes, Les infiltrations protestantes, 1901, Plus récemment, de 1905 à 1908, l’abbé Emmanuel Barbier a poursuivi toutes les nuances du libéralisme : Les idées du Sillon ; le Sillon ; Qu'a-t-il répondu ? Les erreurs du Sillon? La décadence du Sillon ; Cas de. conscience; Les catholiques français et la République ; Rome ct Γ Action libérale populaire; Le progrès du libéralisme catholique en Prance sous la pape Léon NUI (livre qui reproche ù Léon XIII le libéralisme do sa poli­ tique ct qui fut condamné par l’Index) ; Les démocrates chrétiens et le modernisme. En 1908, il commença même la publication d’une revue intitulée, La critique du libéralisme. Ces catholiques intransigeants curent pour auxiliaires les royalistes de V Action française. Vainement, les libéraux catholiques sc défendirent, en particulier dans la Quinzaine, (pie dirigeait M. FonSCgrivo : même les modérés de V Action libérale popu­ laire volent l’opinion catholique se détacher d’eux plus que jamais Étroitement enserré entre les décisions pontificales, suspect à la masse des croyants, le libéralisme catho­ lique n’est pas mort De temps ù autre scs formules, avec toutes les réserves voulues par l’orthodoxie évidemment, reparaissent ; ainsi, dans les articles cités de M. Imbart de la Tour, L'emploi de la force au ser­ vice de la vraie religion ou de M. Goyau, L'Église libre dans l'Europe libre Les circonstances amènent la réa- LIBERALISME CATHOLIQUE. CONCLUSION llsntion d’un désir des libéraux catholiques : la rcconnaissance dus associations diocésaines qui s'efforcent de concilier les droits de l’Églisc ct la loi de séparation, encyclique du 18 janvier 192L D’ailleurs ces circon­ stances; ne perinellcni permettent pas j aux catholiques de reven­ diquer lles ________ libertés_de l’Églisc nu nom d'un autre droit que le droit commun Conclusion. — Ainsi, depuis bientôt un siècle, des catholiques ont prétendu concilier, sinon théorique­ ment. du moins dans la pratique, leur·» croyances reli­ gieuses avec les principes dits de 89, principes de liberté dans l’ordre politique, civil, intellectuel ct religieux, principe d’égalité politique, civile ct même sociale. Ils acceptaient donc dans la pratique, la souveraineté du peuple manifestée par la forme parlementaire du gouvernement et finalement par la démocratie; la liberté de la pensée et de la conscience; la liberté el l’égalité de tous les cultes cl donc l’Églisc dans le droit commun ct finalement séparée de l’État. Ils y met­ taient cette condition, c’est que l’Églisc serait vrai­ ment libre, émancipée de l’Élat ct jouissant de toutes les libertés à elle nécessaires : liberté d’action, d’asso­ ciation cl d’enseignement, à côté de la liberté de culte proprement dite. Ce n’était là, à leurs yeux, qu’unc étape vers la recon­ stitution de la chrétienté; ils voyaient tous les peuples affranchis des tyrannies humaines se grouper sous l’hé­ gémonie normale du pape, et ils attendaient du pape qu’il sc fit le protagoniste de la liberté. Cette conception eut toute son ampleur en France. En Belgique, où elle se réalisait dès 1830, elle n’eut qu’une portée nationale. En France, dans la pensée d'un Lamennais, ct d’une manière bien conforme au génie français, elle prit toute de suite un aspect ration­ nel et systématique, une portée universelle el fut une promesse de progrès indéfini. Dans les autres pays où il existera, le même mouvement sc présentera comme un contre-coup du mouvement français. Important par la valeur personnelle de sus adhé­ rents les plus en vue, le libéralisme catholique ne fut jamais populaire en France. Conciliation entre des principes opposés, il n’est pas exempt d’une certaine subtilité qui n’attire pas les masses. D’autre pari, catholique, il cul contre lui ceux qui tenaient aux principes de 89 pour eux-mêmes et qui s’en fai­ saient une arme contre l’Église; libéral, il fut com­ battu d’un côté par les tenants de Γ Ancien Régime et de la tradition monarchique, de l’autre par des catho­ liques qui lui reprochaient de sacrifier les droits de Dieu ct de l’Église. Enfin à trois reprises, en 1832, un 1864 et 1870, de 1905 ù 1910, do solennelles con­ damnations venues de Rome l’atteignirent, ou le frappèrent indirectement. Professé d’abord par Lamennais et par l’Arenir en 1830, le libéralisme catholique, s’affirmant ultra­ montain intransigeant ct libéral enthousiaste, heurta des royalistes gallicans, en particulier les évêques d’Ancicn Régime qui le poursuivaient. Puis, dès 1832. Grégoire XVI condamnait les principes du libéralisme Lamennais ne résista pas à l’épreuve. Scs disciples tinrent bon, grâce à la fameuse distinction de la thèse el de l’hypoChesc Où l’idéal est irréalisable, dirent-Hs. il faut se contenter de la solution transitoire la meil­ leure. Et dans le monde moderne, façonné par la liberté, et où le catholicisme n’est plus, loin de là. la religion de tous, le régime de la liberté est pour l’Église le meilleur régime transitoire. La victoire sembla justifier leur altitude : ils conquirent la liberté d’en­ seignement. Mais, en face d’eux, ils trouvèrent cette fois l’opposition de catholiques intransigeants, persua­ dés qu'aucune nécessité ne peut justifier l’abandon des principes. El parfois, dans l’ardeur de la lutte, les libéraux semblèrent tenir à l'hypothèse, plus qu'à 626 la thèse. Pie IX, que la Révolution avait meurtri ct menaçait, sc vit doncobligéde renouveler,dans l'encyclique Quanta cura et le Syllabus, la condamnation de ces principes, 1804. Les libéraux sc défendirent d’être atteints. Mais, pour éviter que l’Églisc prit figure d'absolutisme, dans un monde qui repoussait tout absolutisme, ils voulurent écarler comme inop­ portune la définition de l'infaillibilité : le concile du Vatican leur donna tort ; cette fois, cc fut un véritable échue. 1870 Léon XIH cependant parut faire sien leur pro­ gramme d’adapter l’Églisc au monde moderne. Mais cc monde se hâtait vers une pleine démocratie ct une refonte sociale. Certains catholiques libéraux se lan­ cèrent dans cette voie, tandis que des intellectuels catholiques, d'esprit moderne, >e proposaient de faire évoluer les dogmes en subordination à l'incessant mouvement de la science Les catholiques intran­ sigeants dénoncèrent les exagérations cl les erreurs où s’aventuraient les libéraux. Cette fois encore, la papauté, représentée par Pic X, intervint pour fixer des limites ù certaines de ces tendances ct pour con­ damner les autres. Le libéralisme catholique d’autre part n’amena nullement le pouvoir politique en France à s’entendre avec l’Églisc et n'empêcha pas la démocratie triom­ phante d’être anticléricale. - Fut-il donc inutile? Loin de là. Il conquit à l’Église ct il donna a la France la li­ berté de renseignement. Puis, il habitua l’Églisc a ne pas sc défier des peuples ct d’une sage liberté, les peuples à ne plus voir dans l’Église l’ennemie de la liberté. Il n’est plus permis de poser en principe, dans les milieux qui repoussent l’idée monarchique, qu’un catholique est nécessairement un partisan del’Ancicn Régime, ni, dans les milieux catholiques, qu’on ne saurait sincèrement aimer la liberté ct être catholique. Est-il condamné ? D'après l'exposé qui précède et les actes pontificaux indiqués, ceci est clair : Ie Rome a condamné dans l absolu et dans l’abs­ trait, comme bases du droit public idéal, les principes que le libéralisme entend accepter transitoirement ct dans des conditions déterminées. Pris abstraitement et dans leur sens absolu, ces principes ne sont pas des hérésies, mais ils constituent de réelles erreurs théoloyiques, puisqu’ils aboutissent à nier des vérités théologiques. Proclamer, par exemple, le peuple son maître absolu, et sa volonté loi suprême, n’cst-ce pas nier le souverain domaine de Dieu sur la société ct la loi éternelle de justice? Vouloir (aire de la séparation de l’Églisc ct de l’État l’idéal social, n'est-ce pas nier les obligations de l’État envers l’Églisc cl sa mission divine? Xe vouloir pour l’Église que le droit commun, n’cst-ce pas sacrifier son droit de religion divine? Enfin proclamer dans les lois, comme idéal encore, la liberté de la pensée, de la conscience ct des cultes, autre­ ment dit, la neutralité morale ct religieuse de l’État, n’cst-ce point de l'IndiiTérenUsme? — On trouvera l’expose positif de la doctrine ecclésiastique sur lois ces points, tant à l’art. État, t. v, col. 897 sq. qu’à l’art. Limznrii, ci-dessous. 2° Mais un catholique ne peut être t axe d’erreur théo­ logique s’il préconise l’adaptation de l’Église à une société organisée d’après ces principes: 1. comme une nécessité transitoire; — 2. dans la mesure où l’exige vraiment la nécessité; - 3. dans des conditions où le dogme ne saurait être atteint el où la thèse ne saurait être oubliée. Voir, comme exemple. i’cncycitquc .Maximum gravi ssinvinique de Pie XI, 18 j mxicr 1921, à l’épiscopal français, autorisant la constitution d’as­ sociations diocésaines ct impliquant une ccrtai v acceptation de la loi de séparation; — 4. enfin, s’il subordonne son jugement au jugement de l’Église, LIBÉRALISME CATIIOLIQI E Mau, quelles qu'aient été les illusions et les exagé­ rai ions des catholiques libéraux, qu'ils aient mal apprécié les contingences ct que. répondant à des adversaires passionnés niais sûrs de leur terrain puis­ qu’ils sc contentaient de déduire les conclusions des principes, ils aient dépassé la juste mesure où tout «levait être mesure et nuances, on peut «lire de tous, dans leur ensemble, ce que le cardinal Gibbons écrivait de Montalcmbert, qui les incarne vraiment ; A l’Église, il a donné le meilleur de ses forces. La statue de saint Pierre qui domine son bureau de travail indique bien quelle idée dirige scs études. Il veut l’Église forte, libre, respectée. Il a pu sc tromper sur le choix des moyens: on ne saurait avoir de doute sur la pureté de ses intentions Lettre au P. Lccanuet, 18 octobre 1902. Correspondant, 10 novembre 1902. p. 115. ()i vhsgîùs d’insiimiii.i Georges Weill, Histoire du catholicisme libéral en France, 18.S-190S, Paris 1909; Histoire de Cidee talque en France au XIX· siècle, Paris. 1925; A Debidour, Histoire des rapports de l'Église et de l'État en France 1788-1MO, Paris. 1898; L'Église cathoiquc ct l'État sous la troisième République, t. I. 1670-1889, 1906; t. n. 1689-1900, 1909; G. H un ot aux, Histoire de la nation française, t v. Histoire religieuse par G. Goyau, Pans, s d (1920); A. Ixroy-Beaulieu, Iss.catholiques libé­ raux. l'Église el le libéralisme de 1830 a nos jours, ln-16, Paris, 1885; F. Mourrel, Vue générale sur le mouvement catholique au cours du .V/.V’ siècle, dans Revue pratique •Γapologétique, t. XXllJ.p. 259-267; La question du libéralisme catholique au XIX· siècle, ibid., p. 515-532. 592-611, 661681; Desdevizes du Dézert, L'Église et CÊlat en 1rance, t, il. Depuis le concordat jusqu'à nos jours (1801J996), Paris, 1908; de Utnrssnn. L'État et les Églises en France Histoire de leurs rapports, ln-12, Paris, 1906; Scignobos, Histoire politique de l'Europe contemporaine, I édit. 2 in-8·', 1921; Mgr Baunard, Un siècle de l'histoire de l'Églite de 1 ranee, 1800-1900, 3· édit., 1902; L'épiscopat fran­ çais depuis le concordai jusqu'à la séparation, ln-l° Paris, 1907 ; Hohrbacher, Histoire universelle de l'Église, suivie des Annale* ecclésiastiques «le Chantrel et de dom Ghamard; Bourgau, L'Église de France cl l'État au Λ’ IX' siècle, 2 in-8°, 1906 Piu.uiï.n». ptaiODE ( 1830-1831). 1® Les journaux, — particulièrement PApenfr, 1830-1832, dont les articles importants ont été réunis en sept in-S" intitulés Articles de l* · ziorntr ·, Lotis ain, 1832, c’est d'après cette édition «pic 1rs articles de l’.ltvnir sont cités dans le corps de l’article; L'Ami de la religion, t. i.xi; Le Mémorial catholique, t xiet xn; le Catholique d'Eckstein. t xm cl xiv ; le premier Correspondant. 1829-1831, que remplace la Revue européenne, 1831-1831 ; le Constitutionnel, 1815-1851 ; le Courrier fran­ çais, 1813-1851; le Xalional, 1830-1851; la Quotidienne. 1811-1817; la Gazette de France, le Temps ou Journal du /¥nçn sir Journal des Débats, le Globe, 1821-1830.1831-1832. 2* lai Correspondancr de luimcnnnis, voir Ici t. vin.col. 2509; L. de Carné, Souvenirs <1.; sur ht troisième Hépubliquc jusqu'en 1878, Hanotnux, Histoire de la 1 rams contemporain^, I vol, in-1 , 1903-1908; Lccanuet· L'Église de France sous la Iroisièim République, l 1, 1870-1878, in-12 Paris, 1910.— Sur l'Allemagne religieuse pendant celte jmSriixle, voir G. Goyau, L'AIFmagne religieuse. Le catholicisme, I vol., Paris, 1909; sur l’Anglelcrre, 3 hurrau-Dangin, /.a rrnaissance tuiholiqtu en Angleterre, 3 in-8 , Paris, 1906; sur ΓItalie. Zeller. Pit IX cl Victor-Emmanuel, Paris, 1897; Van Duerm, Vicissitudes du pouvoir trm/iorrl des papes de 1790 d nos jouri, Lille, 1890; les livres de (Lantu, Histotn des Italiens, trad. Incombe, t. xn. 1862; llèrrllqm * d*Italie, Irnd Digard el Martin, 5 in-8· 1866-1870, et le t is de Vllistoirc de cent uns, 1750-1850, trad Bence, I ln-12, Paris, 1852-1860. Sur la liberté de renseignement, Grimnud, Histoire de la liberté d'enseignement, ln-8 . Paris, 1898; M Michel, La loi l'alloux, 1906; Folllolcy, Montaitmbcrl cl Mgr Parisis, 1901. Sur le concile du Viiticun, principalement le P. Granderath, Grtchichl? dr Vatikanisrhcn Conztls, 3 vol , 18981903, traduit en français, 3 sol Bruxelles, 1908-1913. et G29 LIBÉRALISME CAT II Ol J O I E E. Olllvlcr, L'Î.glhc rl l'Étal au concile du Vatican, 2 in-12, Paris 187V. Quatiim mi pftnioof (1878-1903) 1 Journaux ri revuei trê* nombreux; en particulier l'L'n/ocrf, !n Vérité française (1893). la Crnir (1883), la Libre Pamir (18fl2), \'Autorité (1892), le Corfespandtinl, le* Élude* religieuse·, In Quinzaine, In Revue des /Irux-Afont/rf, surtout depuis 1895, lit /(roue du cltrgé français, les Question» actuelles, la Semaine religieuse de Paris <1 lr* organes dr lu démocratie catholique ou du mouvement *<>chil chrétien cité* plu* limit. 2· Riogruphies. O’Rcfily, Vie dr IJon A/// (trnduct de l'nnglnls), 1887; T’Scrclac*, Mon XIII, son action poli· tique, religieuse et sociale, 2 in-8·, Lille, 1891; G. Goyau. art. LftON XIII,col. 331-359; Mgr Baunard, Vfr du cardinal Larigrrir, Paris, 1895; Tournier, 7x cardinal Lmdgcrle rt son action politique, Pari*. 1913; Mgr Bnudrillnrt, Vie dr Mgr d'Hulsl, 2 vol , 1912-191 I; Pagucllc dr 1 odenny, Vît du cardinal Guibcrl, Paris, 1893; Mgr Ricard, Afgr Freppcl, Pari*. 1892; Bidxson not, Le cardinal Mrignan, Paris, 1899; luicolntn, V/r de S LL lr cardinal Desprez, Pari*, 1897; Bénard, Lr cardinal Mathieu, Paris, 1925; Carlo Pratt, Papes cl cardinaux de lu France moderne, trad. Carrère, Paris, 1920; J. Pion, lx comte tir Mun, λ« ide publique, J‘aris, 1923. 3* Ouvrages plus généraux —■ I lanotnux, op. cil , t iv; Lccanuet, op cil., t. u. Pontifical dr Léon XIII; I' Des· pagnet, La République rt le Vatican, 1870-1906, Paris, 1900; Spuller, L'évolution politique rl sociale dr Γ Église, Paris, 1893; E. Barbier, Histoire du catholicisme libéral rt du catholicisme social en France, 1870-1914; .L Bourgeois, lx catholicisme rl 1rs questions sociales, 1807; Ch. Calippe, L'attitude sociale des catholiques français au XIX9 siècle, 1911-1912, t. n. Les tendances sociales des catholiques libé­ raux; Léon Grégoire (G. Goyau), Le pape, les catholiques rt la question sociale, 2' édit., 1905; G. Goyau. Autour du catho­ licisme social, t vol., Paris 1897-1839 cl L'Église catholique dans la France d'aujourd'hui, 1922; de Mun, Discours, ~ vol., 1888-1901. La conquête du peuple, I· édit. 1007, Ma idr sociale, 5· édit.. 1909; M. Tunnnnn, Le développement du catholicisme social, 2* édit.. 1909; L. Cousin, Vie cl doc­ trines du Sillon, s. <1. (1905); G. AVrill. Histoire du mouve­ ment social en France, 18S2-1924,c, xix. Le mouvement social chrétien; Klein. M mouvement néo-chrétien, 1892 et X'oiivelles tendances, 1892; Mnumus, Ms catholiques ct la liberté politique; l'onsegrive. Regards en arriére, Î9O8 ; Dabry, Les catholiques républicains, 1905; Gnyraud, Ixs démocrates chrétiens; Baudin. Autour de la politique de Léon A'///, nouv. édit,, 1900. Sur lu doctrine ou sur la thèse — Le* recueils des actes pontificaux, de Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII, Pic X et Pie XL Encyclique Quas primas, 11 décembre 1925; Cardinal Billot, Tractatus de Ecclesia Chrisli,2 vol. 1909, 1910, Lu, th habitudine Ecclesiiv ad civilem societatem rt le* théologien* cl canonistes modernes; d’IIulst, Conférences, 1901, el note*; lx droit chrétien ct le droit moderne, déjà signalé; le* . G., I. xxv, col. 731-735. Les instructions de l’eunuque lui prescrivaient de recourir à la violence s’il était nécessaire. Il n’hésita pas; une nuit Libère fut enlevé dc son palais du Latran pour être conduit sous bonne escorte à la cour impé­ riale, et Ammlcn Marcellin indique que la chose n’alla pas sans difficulté: alerté, le peuple romain qui aimait Libère essaya de s’opposer à l’enlèvement. Liberius irgrc populi metu qui ejus amore flagrabat cum magna difficultate noctis medio potuit asportari. L. W, c. vu, n. 9. Devant l’empereur, ù Milan sans doute, le pape allait garder, la même altitude pleine dc dignité. Théodorct a conservé le récit dc la rencontre du pape ct de l’empereur. H. E., II, xvi, G., I. i.xxxn. col. 1033-1010; scs renseignements sont continués par le récit d’Athanase, Hist ar., xxxîx, col. 710. L'alti­ tude de Libère lui fait le plus grand honneur: les idées qu'il exprime sont d’ailleurs les mêmes qu’il a jadis énoncées dans sa lettre â l’on stance. Éclairé sur les manœuvres des ennemis d’Athanase, Il a bien compris que, sous les questions de personne, sc cache tout un problème doctrinal, ct cc problème il le tranchera comme l’ont fait ses prédécesseurs. Désespérant de le fléchir, l’empereur exila Libère, qui fut relégué à Béréc en Thrace. Il semble bien qu’en roule le pape ail rencontré ù \qulléc son ami Fortunatien, lequel, nous l’avons dit, avait subi ù Milan l'entratnement général cl condamné \lhamise. Ccttc entrevue a pu avoir quelque Influence sur les décisions ultérieures du pontife cxiléznous retrouverons d’ailleursFortunatien. Sur le séjour de Libère en Thrace, nous sommes fort mal renseignés. Tout cc que l’on peut dire ascc quelque certitude c'est que, dans les derniers mois de 357, le 635 LIBÈRE. LE PONTIFICAT pape quitta sa résidence de Béréc pour venir s'installer a la cour, à Sirmium. Au dire de Sozomène,il fut mêlé de très près aux négociations menées à cc moment par Basile d’Ancyrc, pour refouler l’audace croissante des annméens. /Z. /;., l\ . xx. P. G , t. ivii, col. 1113 115U. Ces tractations eurent d'abord un plein succès. Excité par l’évêquc d’\ncxrc contre l’extrême gauche arienne. Constance favorisa pendant l'année 358 In reaction homœou.sienne. C’est alors que Libère eut Γautorisation de rentrer à Home. Nous aurons à nous demander dans la seconde partie de l’article jusqu’à quel point Libère se compromit durant ces tractations compliquées, et si l’on peut vraiment parler d'une chute · ou d’une capitulation du pnpc Libère ». Ketcnons pour l’instant que son retour ù Borne est dû a un triomphe momentané de la fraction des anlinicécns l.i plus rapprochée de l’orthodoxie, mitant dire a un premier succès, d’ailleurs éphémère, de l’idée catholique. 3* /.r retour de Libère: xts dernières années /358-366). \msi. après trois ans d'absence Libère revenait à Borne. Il y trouvait une situation bien difficile. Le peuple romain, nous l’avons dit. lui était fort sym­ pathique. La courageuse altitude du pape «levant l’autorité impériale était bien faite pour le rendre populaire Dans les premiers jours qui avaient suivi son départ, le clergé avait fait cause commune avec le peuple. Groupé autour de l’archidiacre Eélix, il avait déchiré que, Libère vivant.il n’accepterait pas d’autre évêque. Cette belle résolution ne devait pas durer. Le gouvernement lit sans doute pression pour amener le remplacement du pape exilé par un pontife, à sa dévotion. Dans des circonstances aussi irrégulières (pie possible, et dont Athanase a conservé le détail, Hint. arian,9 lxxv, P. G., I. xxv, col 783, Eéllx fut élu, ordonné et intronisé au lieu el place de Libère. Mais, %’il rallia autour de lui une bonne partie du clergé, l’antipape ne put gagner lu faveur des masses, el il semble meme que la classe sénatoriale lui ait fait grise mine. Le récit de ces événements d’après la pre­ mière pièce de la Collectio Avellana, sous le tilre : Qmr gesta su ni inter Liberi uni et Pelicem episcopos, dans le Corpus de \ icnne, L xxxv. p. 1-3: indication rapide dans S. Jérôme, Chronique, ad an. 2365 abr., Λ., t. xxvn. col. 501-502. Quand Constance vint triompher à Borne au printemps de 357, l’opposition contre Eélix n’avait pas encore désarmé, ( ne députa­ tion des plus nobles matrones romaines était venue trouver le souverain, lui demandant comme une grâce de ne pas laisser plus longtemps le troupeau du Christ sans pasteur. A la réponse «le l’empereur que Eélix était l'homme chargé de paître les agneaux du Christ, les nobles dames avalent reparti que les vrais fidèles ne voulaient pas reconnaître l’intrus, ('.’est alors que Constance aurait promis le retour de Libère à la con­ dition qu’il gouvernerait l’Église romaine conjointe­ ment avec Eélix. Annoncée en plein hippodrome, celle solution avait suscité les risées du populaire. Récit dans Theodorei.//./;.. ILxiv. P, G., t. i.xxxu. col loin L’empereur néanmoins tenait à son idée, et quand le synode de Sirmium de 358 eut proposé à Cons· tance de renvoyer Libère a Borne, il fut convenu que Eélix et Libère gouverneraient in solidum,et que l’on passer di r« ponge sur h passé, άμφώ τον άποστολιζόν έπ·.τροπεύε·.ν θρόνον zxl κοινή ίεράσΟαι, dit Sozomènc qui semble avoir eu sur tout ceci des renseignements asscxcomplets. //. /: . IV. xv. P. G., t i xvu, col. 1152 Otte combinaison bâtarde, mais qui n’est pas sans exemple dans l'antiquité chrétienne, n’agréa point aux Romains. Libère, suivant le mol de saint Jérôme, for cit., rentra en vainqueur dans la Ville éternelle, Itnmam quasi oietor intravit, Eélix et les plus comprnmfo de ses partisans furent chassés. Il n’est pa** 636 impossible que des .scènes violentes aient vu Heu, dont le souvenir défiguré par la légende s’est con­ servé dans le Liber Ponti /icatis et dans la Vita S, Eusebii presbyteri romani. Voir plus loin, col. 641. Eélix ne se tint pas immédiatement pour battu; peu de temps après,dit la pièce n. 1 de la Collectio Aoellana, il revint en forces, occupa la basilique transit· bérine de Jules, mais fut de nouveau repoussé, a sa grande honte, par la multitude des fidèles et l’aristo­ cratie : a multitudine fidelium et proceribus iterum cum magno dedecore projicitur. Il disparut alors de la circu­ lation; selon le même document il serait mort seule­ ment le 22 novembre 365. Nous aurons à dire plus loin comment la légende a fait de lui un martyr immolé par la férocité de * l'hérétique Libère ·. Les événements que nous venons de rappeler ont dû se dérouler dans les derniers mois de 358 et l’année 359. Si l’on pouvait se 11er aux indications de la première édition du Libe/ Pontificalis (voir édit. Duchesne, t. r, p. 82-83), ce serait le 2 août que Libère serait rentre ô Borne, mais celte date est sujette à caution, et les troubles romains ont pu durer un cer­ tain temps. Ge fut en réalité une bonne fortune pour Libère, car au printemps de 359 des convocations étaient lancées pour le grand concile occidental qui devait se tenir à Bimini en juillet de celte même année, tandis que les Orientaux sc rassembleraient à Séleucie. L’Église de Borne étant déchirée par le schisme ne fut pas convoquée, tout au moins l’on ne sache pas qu'elle ail été représentée à Bimini. Or, si l’on se rappelle que ce concile consacra l’apostasie passagère de ('Occident sous la pression de l’homélsme officiel, on peut se féliciter que Libère n’ait pas eu à se compromettre dans les louches tractations qui ame­ nèrent le triomphe de la formule de Blmim-Scleucie. Cette circonstance permettra au pnpc de jouer, au lendemain de la mort de Constance et de l’avène­ ment de Julien, un rôle de premier plan. D’une part, il condamne par un décret général adressé aux pro­ vinces · les décisions de Bimini, tout en défendant de rebaptiser les ariens. JaiTé. n. 220; d’autre part, il s'associe aux mesures de réconciliation prises par le synode qu’Athanase réunit à Alexandrie en 362. JaiTé, n. 221. L'année suivante, alors que Lucifer de Cagliari el les plus exaltés parmi les nicéens intransi­ geants commencent contre tous ceux qui ont failli ύ Bimini une violente campagne qui bientôt amènera un schisme. Libère, fidèle aux décisions prises à Alexandrie, prescrit aux évêques d’Italie de pardonner largement à tous ceux qui se sont compromis, pourvu qu’ils montrent la sincérité de leur foi catholique. Jaffe. n 223. L'accession au trône impérial de Valentinien, février 361. allait précipiter en Occident la renaissance de l’orthodoxie nicéennc. Mais, sous la poigne de Valens, tout dévoué Λ l’homéisme officiel de BiminiSéleucie. l’Orient connaissait encore de rudes moments. Le parti néo-nicéen s’y organisait néanmoins qui cherchait Λ grouper avec les lldèles défenseurs du consubstantiel les Itonuiousiens repentis. En 366. on vit arriver à Borne une ambassade orientale conduite par les évêques Euslnthe de Sébasle, Silvaln de Tarse, et Théophile de Castabala. Elle venait présenter au pape les décisions prises, l'année précédente, nu concile de Lampsaque, par les évêques qui avalent longtemps gravité dans l’orbite de Basile d’Ancyrc, el qui dési­ raient rentrer en communion avec Borne. Libère ne reçut les délégués qu’après signature d’un docu­ ment qui reconnaissait In formule de Nicée el l’oppor­ tunité du mol · consubstantivi , condamnait Arius d une part el d'autre part l’hérésie du patrlpasslen Marcion, de Photin. de Marcel (<Γ \ncvre). de Paul de Samosale ·. et rejetait tout ce qui s'était fait à 637 LIBEKE. LA « CHUTE h OU LA «■ CAPITULATION 638 lUminl, a Nike de Thrari el an concile de Constanti­ l’authenticité de» documents accusateurs, cl la culpa­ nople de 300. Texte duns Socrates, II. E„ IV. xn, bilité, très relative, du même pape; et c’est un jésuite, /*. G., t. lxvii, col -181*185. Ces précautions prises. le P. Ecdcr.qui nous semble en avoir fourni la démons­ Libère pouvait entrer en communion aver Γépiscopat tration hi plus convaincante. oriental désireux de sc rallier à l’orthodoxie C’est cc Ainsi, le problème que nous avons a résoudre est-il qu'il fil dans une lettre très explicite adressée a tous strictement d'ordre historique; encore faut-il le bien les évêques d'Orient, cl (pii porte en tête les noms des démontrer au théologien, afin de ne pas laisser celuisoixante-quatre prélats qui avaient député ù Home ci s’aventurer en des hypotheses hasardeuses, comme Eustathe et ses deux collègues. Jaffé, n. 228. Cette il est arrivé parfois. lettre, qui rétablissait l'union entre Home, fidèle gar­ Il s’agit de savoir si c’est au prix de concession» dienne de l'orthodoxie nicécnne, et ('Orient revenu a coupables que le pape Libère a obtenu de rentrer à de meilleures dispositions, fut lue au concile de Tyane Home; de savoir au juste quelles furent ces conces­ qui sc tint nu retour des delegués, cl qui, sans la bru­ sions. tale intervention de Valens, aurait pu rétablir, sans 1· Le pape Libère a-t-il /ait des concessions cou­ phis larder, la paix en Orient. Il reste que Libère y pables? t n certain nombre de textes contemporains, avait travaillé de tout son pouvoir. Le pape ne connut émanés, au moins en bonne partie, de personnes favo­ pas d'ailleurs cet échec de sa politique car il mourut rables à Libère, semblent imposer cette conclusion. celte même année 366, le 23 septembre. C’est à celle Les voici dans leur ordre chronologique. date qu’il est mentionne par le Martyrologe hlfrony1. Saint Λ thana se. a) Vers la fin de 357 ou au mien, voir Ad. Sanet., novemb., t. u a, p. 124. Baro- début de 338, l’évêquc d’Alexandrie rédige son Histo­ nius n’a pas voulu l’admet Ire au Martyrologe romain. ria arianorum ad monachos. Après avoir signale tous Il aurait dû laisser la réputation d’un bon et grand les moyens employés pur Constance pour amener pape, défenseur de l’orthodoxie nicécnne. restaura­ l’épiscopat occidental à abandonner le vieux défenseur teur de la paix religieuse en Occident, initiateur des de l’orthodoxie nicécnne, Athanase raconte, avec force mesures salutaires qui, quatorze ans plus tard, amène­ détails.c. xxxv-xx., la courageuse résistance que Libère raient en Orient le triomphe définitif de l’orthodoxie opposa d’abord au .souverain, el l’exil qui en fut la nicécnne. Or, (pie l’on veuille bien lire le Liber Ponti· conséquence. Il ajoute ensuite, c. xu. P. G., t. xxv. fiealis,et l’on y trouvera du pape Libère un portrait col. 711 : Mais Libère, ayant été banni, finalement tout différent. Libère y apparaît transformé en un après un intervalle de deux ans, fléchit, et par peur hérétique abominable qui, dans Home, persécute sau­ de la mort dont on le menaçait, il souscrivit : ό 8έ vagement les catholiques. Singulier grossissement Λιβέριος έςορισΟείςύστερον μετά διετή χρόνον ώκλασε, d’une circonstance obscure de la vie de Libère, sur καί φοβηθείς του απειλούμενου θάνατον ύτέγραύεν. · laquelle nous avons maintenant ù nous expliquer! Mais cela même, continue Athanasc, montre et leurs IL La « chute » ou la capitulation » du pape violences et la haine que Libère avait contre Γhéré­ Libère. — Comme celui du pape Honorius, le nom sie, et les sentiments qu'il nourrissait à l’endroit du pape Libère a été mêle à la plupart des discussions d’Athanase quand il était libre de manifester ses qui ont mis aux prises les théologiens adversaires ou préférences. Car les rétractations que l'on obtient partisans de l'infaillibilité personnelle du souverain par la torture témoignent beaucoup plus des senti­ pontife. Jusqu’au concile du Vatican il a été question ments du bourreau que de ceux de leurs-v ictimes. Bien du malheureux exilé de Béréc. Hâtons-nous de dire qu’Athanase ne dise pas expressément cc que Libère néanmoins que les deux ras sont très loin de se ressem­ souscrivit. Il n’y a pas de doute que ce ne soit la bler. On a dit plus haut. t. vu, col. 96, toute la com­ condamnation de l’évêquc d’Alexandrie. Car c’est du plexité de la question d’Honorius. Celle de Libère est refus opposé à celte exigence de l'empereur qu’il a été d’une belle simplicité. Eût-il démontré d’une manière question dans tout ce qui précède. Dans les chapitres absolument certaine que, pour obtenir la fin d'un exil suivants, au contraire, où il s’agit de la «chute » d’Ostus. pénible, le malheureux pape aurait abandonné la l’auteur marque expressément que, si l’on put amener communion d’Athanase, aurait accepté celle des plus l’évêquc de Cordoue â signer un formulaire très sus­ compromis d’entre les Orientaux, aurait même souscrit pect. il fut impossible de lui faire analhématiser son les formulaires de fol les plus compromettants, qu’on vieil ami Athanasc. sc trouverait en présence d’un acte engageant simple­ ô) Vers 360, et en tout cas avant la mort de ment Libère et non l'mitorilé du chef de l’Eglise. Et Constance. 361. Alhann.se donne une nouvelle édition Libère serait à ranger sans plus dans la série des papes de son Apologie contre les ariens, publiée d’abord en (pii n’ont pas toujours eu pleine conscience de leurs 350. ù laquelle il ajoute un certain nombre de pièces devoirs, cl se sont laissés aller à de coupables défail­ justificatives. <■ \vec nous, dit-il, nous axions un grand lances. Chutes proprement morales, abandons du droit nombre d’évêques, cl cc n étaient pas des évêques de chemin même dans l’ordre intellectuel, ces défail­ bourgades. Plusieurs nous sont restés fidèles, malgré lances personnelles n’ont rien à voir avec l’infaillibilité l’exil, par exemple. Libère, l'évêque de Borne Sens du pape parlant ex cathedra, et il faut vraiment s’être doute il n’a pu supporter jusqu'au bout les souffrances fait de l'infaillibilité pontificale une singulière concep­ du bannissement, pourtant il est encore resté fidèle tion pour découvrir une difficulté contre elle dans à notre communion pendant deux ans. car il connais­ sait le secret de la machination montée contre nous : les aventures de Libère. La clarté du cas explique dès lors comment des εί γάρ καί εις τέλος ούχ ύτέμε-.νεν του έςορίσμου την défenseurs aussi déterminés du privilège pontifical Ολίψιν, όμως διετία*/ Ιμεινεν έν τη μετοικία P G. (pic Baronlus ou Bcllarmin n’alcnl point hésité â t. xxv. col lop. résoudre le problème contre le malheureux Libère, Ces deux témoignages concordants sont d’une telle alors 641 Lors du passage de Constance dans la capitale, la foule les avait ralliés à sa communion, συνόδου τ·.νδς ένταύΟα réclame le retour Il est intéressant de suivre les variations des bollandistcs qui, au début, reconnaissent la culpabilité de Libère et â la fin aboutissent à l’innocenter. Au t. i d’avril. Anvers. 1675, dans la Dissertatio prævia de veteribus catalogis pontificum romanorum, p. xxxi, les auteurs (Henschius et Papcbroch) imaginent Libère démis­ sionnant à son départ pour l’exil, sauvegardant ainsi I.» légitimité de Félix. Dans le Propylée de mai. Anvers, 1685,1c Conatus chronologico-hisloricus de Papcbroch, p. 56·. s'efforce de ménager ù la fols Félix cl Libère. Le même Papcbroch, au 2 mai, dans la Vie de S Athanoie, admet la culpabilité de Libère, la légiti­ mité de Félix, cl reconnaît, quoique avec des restric­ tions Je caractère authentique de la lettre Studens paci. Act Sanet, mal, t. î, Anvers, 1680, Vie d’Athanase, n 223-231,251. Boschius persévère sensiblement dans 657 LIBÈRE. HISTOIRE SOMMAIRE DE LA QUESTION DE LIBÈRE part. Ill, 1. IX, c. xxxjii et xxxiv essaie de tourner le cas de Libère à sa fâcheuse distinction entre l'infaillibilité de l’Église romaine et celle des papes successifs (distinction inter Sedem et sedentem)*, sa critique historique en reste aux données de Baronius. Beaucoup plus nuancé est Noel Alexandre, Hist, eccl., I. iv, Paris, 1699; il donne résolument congé â l’intrus Félix qui n’est pas martyr, et allège ainsi la question de Libère; Il prouve par ailleurs, dissert,, XXXII, p. 368 sq., que 1rs quatre lettres sont authen­ tiques, mais qu'elles ne sauraient prouver,comme l'ont dit Petau, Nicolas le Fèvre cl Blondel, que Libère a souscrit la deuxième formule de Sirmium, Coustant, dans ses Epistolic roman, ponti/., 1721, appendice, p. 31. rejette Studens paci, accepte les trois autres, comme l’avaient déjà indique ses notes dans l’édition de Saint Hilaire, parue en 1693. 2° Travaux récents. — On peut tenir pour étant sans importance un certain nombre de travaux parus au milieu du xix· siècle et qui s’inspirent directement de Stilting. Quelques-uns sont cités dans U. Chevalier, Répertoire, Bio-Bibliographie, art. Libère. Bien que le nom de Libère ait été prononcé dans les polémiques antérieures au concile, par exemple dans les Joutes théologico-historiqucs entre Mgr Dupanloup et Mgr Dechamps, il ne semble pas qu’il ait donné lieu aux mêmes luttes que celui d’Honorius, et qu’on y ait insisté dans les débats proprement conciliaires. Il est devenu tout â fait évident que le cas de Libère soulève un problème exclusivement historique, peutêtre complexe, mais qni est sans aucun retentissement sur les questions proprement théologiques. Il convient donc de diviser ici les auteurs en partisans ou en adversaires de l’innocence de Libère. Parmi ces der­ niers, il faudrait faire une nouvelle distinction entre ceux qui admettent et ceux qui rejettent l’authenticité des lettres libériennes, car les deux questions ne sont pas absolument solidaires. 1. Dé/enscurs de l'innocence de Libère. — Hefele, Histoire des Conciles, peut compter parmi les défen­ seurs de Libère, bien qu’il admette la participation de celui-ci ô la troisième formule de Sirmium. Son texte varie d'ailleurs un pende la première édition, antérieure auconciledu Vatican, à ladeuxièmcqul luiest postérieu­ re: pour la question de l'inauthcnticité des lettres, Hcfcleseralliescnsiblement Ma démonstration de Stil­ ting. Dans sa traduction française de Γ Histoire des Con­ ciles, dom Leclercq critique assez vivement les positions de Hefele, t. i a, p. 908-928» - Jungmann. Disserta­ tiones sclcctir in historiam ecclesiasticam. Batisbonnc, 1881, p. 31-93. — L. de Fois, Storia di Libéria papa c dello scisma dei semiariani, Home, 1891 (parue d’abord dans Studi e documenti di storia e diritto, de 1891 ù 1891).— L. Saltet, La formation de la légende des papes Libère et Félix, dans le Bulletin de litt eccl., 1905. p. 222-236 el Les lettres du pape Libère de 357, ibid., 1907, p. 279-289, est le plus habile des modernes défen­ seurs de IJ hère, sa démonst rat ion vise surtout les let t res prétendues libériennes, qu’il démontre apocryphes principalement par l’analyse littéraire. 1·'. Sasio, S. .L. l.a questione di papa Libéria, Borne. 1907. Xuovi studi stilla questione di papa Libéria. 1909, Punti con­ troversi nelta questione del papa Liberia, 1911. compro­ met sa démonstration par des conjectures chronolo­ giques (pii ne sont pas toutes heureuses. Dom Chap man. The contested letters o/ Pope Liberius, dans Renue bénédictine, janvier, avril, juillet 1910, s’appuie égale­ ment sur la critique littéraire des épîtres de Libère pour en démontrer l’inaut henlicilê, ses remarques très subtiles ne sont pas toujours convaincantes. — P. Batiffol, La paix constantinienne et te catholicisme. Paris. 1911, j>. 162 sq., tient pour démontrées, sans d’ailleurs les discuter, les conclusions de I. Saltet. 658 2. Partisans de la culpabilité de Libère. — Ils sc rencontrent aussi bien parmi les catholiques que parmi les protestants. Parmi ces derniers, il convient de remarquer (L Krûger. art Liberius, dans la Protest. Realencijclopûdie, t. xi, 1902, p. 459 sq. qui, tout en regardant comme plus vraisemblable l'inauthentidté des lettres, croit cependant a une certaine · capitula­ tion » du pape; par contre, J. Barmby, dans Diet, o/ Christian biography, t in. p. 711-721, admet l’authen­ ticité des quatre lettres et dès lors la culpabilité de Libère. L von Dœlllngcr, Papst/abeln des Mittelalters, Munich, 1863, est très modéré dans ses appréciations sur la culpabilité de Libère et fait à grands traits l’his­ toire de la question. — Dans ces dernières années,la critique porte surtout sur les origines des Fragmenta historica et les garanties d’authenticité qu’ils présen­ tent : Max Schiktanz, Die Hilanus-Fragmente (disser­ tation inaugurale), Breslau, 1905, donne une démons­ tration nouvelle de l’origine hilaricnne des Fragments. démonstration qui sera reprise par le P. Feder, lequel a trouvé une partie de son argumentation dans dom A. Wilmart, L’An Constanti vm ubf a primus de S. Hilaire de Poitiers, dans Revue bénédictine, avril et juillet, 1907. Entre temps paraît : J. Tunnel. Le pape Libère, dans Revue catholique des églises, 1906, p. 593 (repris comme c. ix de ΓHistoire du dogme de la papauté, Paris, 1908) et surtout L. Duchesne, Libère et Forlunatien dans les Mélanges d'archéologie et d'his­ toire de l’Ecole française de Borne, 1908, t. xxmh, p. 31 sq. Le P. Feder. S. J., préparant son édition de saint Hilaire, profite de tous ces travaux et publie en 1910 : Studien :u Hilarius von Poitiers, î. Die sagenannten · Fragmenta historica · und der sogenannte « Liber I ad Constantium imperatorem nach three (■eberlie/crung, inhaltlichen Bedeutung und Entstehung, dans les Sil-ungsberichte de ΓAcadémie de Vienne, phil.-hist. Liasse, t. clxii, fasc. 4; c’est à l’heure présente l’étude la plus complète sur la question de Libère. — Le P. d’Alès, art. Libère, du Dictionnaire apologétique, t. n, 1911. semble se rallier à celte démonstration, bien que les conclusions de son article aillent à l’encontre des prémisses posées. Bonne dis­ cussion de tout l'ensemble par J. Zeiller. La question du pape Libère, dans le Rultelin d'ancienne litt. et d'archéologie chrétienne, 1913. p. 20-51 ; ci. du même : Les origines chrétiennes dans tes provinces danubiennes, Paris. 1918, p. 267. 281. 3. L'inscription prétendue libérienne.— Bien qu’elle n’ait pas l’importance que certains ont voulu lui attribuer, la question qui la concerne se rattache au problème général de Libère. Publiée par De Bossi, Inscriptiones Christiana*. t. n, p. 83 et 85 (et dans Duchesne. Le Liber Ponti ficatis, t. L p. 209). cette inscription anonyme est commentée par De Bossi. Elogio anontjmo d'un papa, dans Dull, di arch. crisL, 1883, p. 5-52, qui l’attribue ù Libère. Cette attribu­ tion a été contestée par F. X. Funk. Hislorisches Jahrbuch. t. v, p. 121-136, qui fait valoir les raisors pour lesquelles il vaudrait mieux attribuer l’inscrip­ tion au pape Martin PL opinion reprise dans les Kirchengeschicht. AbhandlungenA.i, Paderborn. 1897, p. 391-120; l'attribution est contestée aussi par Th. Mommsen. t)ie rômischen Rischo/e Liberius und Felix //.dans Deutsche Zeitschri/l /Qr (ieschichtsuussenscha/t, 1896-1897, série H, t. 1, p. 167-179, qui tendrait à donner l’épitaphe plutôt à Félix II. opi­ nion soutenue par Duchesne, dans Xuovo bull, dt arch, crist.. 1897. t. m. p. 131-138. En tout état de cause, dit le P. Feder, on fera bien de ne pas insister sur les mots immaculatus papa de l’inscription. Solaris. - Eliront toutes été signalées dnn* le corps •le l'article, on va les classer ici par ordre chronologique. — 659 LIBÈRE — LIBERTÉ Ix^ lettres dc Libère ont été rassemblées par Cous tant dans Epirio/or roman, pontificum, Paris. 1721. p. 421 sq. et appen­ dice p. 95; reproduites dans P. L., t. vur, col.l 341-1386; elle* sont classées et analysée* dans Jaffé. Regesta pontif. mm., 2· édition, p. 32-36; on remarquera que la 2* edition met le signe dubitatif devant le* 4 lettres dont nous avons discuté l'authenticité. S. Athanase. Hist, arian., 35-41, et A poing, contra arian., P. G., t. xxv,col. 733-741 et col. 409. — S. Hilaire, Collectanea antiarlana parlsina ( Fragmenta historica) cites d’après l'édit. A. l’cder, .S. H itarii Picta· mentis opera, par». IV. dans le Corpus de Vienne, t. lxv. Vienne. 1916, (soir aussi, P. /... t. x, p. 626 sq.); du même Coni. Constantium, 11. dans P, L., ibid., col. 577 sq.; cf. Dc Synodis, seu dc fide orientalium, col. 179 sq. Collectio Aoellana, pièce n.l sous le titre Qu» gesta sunt inter Ube­ rium et Felicem episcopos, dans le Corpus dc Vienne, t. x x x v a ; cette pièce c*t souvent citée comme étant le préface du Libellus precum, requête adressée à Théodosc par deux prêtres lucifériens, Faustin et Marcellin ; c’est sous le nom do ces deux dernier» qu’elle est le plus souvent alléguée dans les auteur» «les χνι· et xvn» siècles, Baronins, Tillemont, les /tria sanctorum; mais la pièce Qua? gesta sunt n’a aucun rapport avec le Libellus precum, comme le montre l’étude détaillée dc ladite Collectio Aoellana. —S. Jérôme, Chronique, ad. an. 2365; De vlr. III., n. 97. P. L., t. xxvu, col. 501. t. xxm, col. 697. Kulln, II. E., I, xxvm, P. L., I. XXI, col. 498. —Sulpice-Scvérc, Historia sacra. II. xxxix, P. L., t. XX, col. 151.— Ammicn Marcellin. Herum gestor., I. XV, c. vn. édit. Ivyssenhardt. Berlin, 1871, p. 51-52. Socrate*. //. E.. 11. xxxii-xxxvn, P. G., t. I.xvn, col. 293321; Sozoméne, 11. E., IV, vni-xv, ibid., col. 1125-1152; Théodoret, H E., 11, xn-xv, P. G., t. t.xxxn. col. 10291013; Philostorge, H. E., IV, m, édit. Bidez dans le Corpus de Berlin, p. 60.— Gesta Liberti, dans P. L.,t. vin. col. 13871395. —Acta Fcllcls, dans Mombritius, Sanctuarium, édit, dc* bénédictin* dc Solesme*. t. i. p. 550; Acta Euscbli pres­ byteri romani, dans Mombritius, et dans Baluze, Miscella­ nea, t. n, Paris, 1769, p. 1 11 ; Liber Pontificalis, é 3° I.e libre arbitre et la prédestination. - Cette ques­ tion sera reprise avec toute son ampleur a Part. Pré­ destination; qu’il suffise dc rappeler ici les points dc doctrine relatifs à celle importante question. L Providence et Prédestination. — Saint Thomas définit la Providence divine : Patio ordinis rerum in finem, in mente divina prieexistens. Sum. theol., Ι·. q. xxii, a. 1. Ce monde n’esl pas un amas incohérent de substances sans relations les unes avec les autres, sans direction vers une fin déterminée;c'est un ensem­ ble où chaque chose a sa place ct concourt, en gravi­ tant vers sa perfection propre, a la perfection du lout. Voir la place de chaque chose, lui assigner scs lins particulières, ordonner toutes les fins particulières, vers une fin générale, disposer, décréter, appliquer les moyens par lesquels toutes les fins sont atteintes, c’est faire acte de providence, c’est gouverner. Que cet acte providentiel soit necessaire à une œuvre de Dieu, quelle qu’elle soit, c’est ce qu’il est impossible dc nier, sans nier l'œuvre ct Dieu lui-même. L’œuvre, en effet, ne subsistera pas sans ordre, l’ordre ne subsistera pas sans qu’il ait été conçu et mis en acte par le créa­ teur même de l’œuvre. Si nous regardons le monde, si nous suivons scs mouvements et écoulons scs voix, nous serons bientôt convaincus que le plan de l'ordre qui sc manifeste en toutes choses préexiste dans une intelligence supérieure, qu’une raison divine trône au sommet des existences ct les dispose harmonieusement, qu’un art éternel règle tout ici-bas, qu’une volonté maltresse administre sagement le vaste ensemble des êtres. Bref, l’existence de la Providence divine est une vérité hors de conteste. Or, la prédestination n'est qu’une partie,qu’un office de la Providence divine. Celle-ci embrasse dans son empire tous les êtres sans exception; la prédestination n’a pour objet que les hommes. Encore ne comprendt-elle que ceux qui doivent arriver au ciel, car il est une autre partie de la Providence pour ceux qui s’écar­ tent volontairement dc leur fin dernière, et c’est la réprobation. On peut le dire, cc sont là deux extrêmes absolument opposés : la prédestination conduit la créature raisonnable à sa fin dernière, à celle qu’elle doit atteindre; la réprobation constate sa défection malheureuse, mais volontaire. Dieu veut la première cl y travaille; voilà pourquoi elle est justement appelée une prescience et une préparation. A raison de la faute dont elle est le châtiment inévitable. Dieu ne saurait vouloir ni opérer la réprobation, il la permet seule­ ment: ct c’est pourquoi on la nomme une prescience et une permission, c’est-à-dire, la permission de la defection finale dc la créature raisonnable. Voir S. Thomas, De verit.. q. vî, a. L 2. Existence de la prédestination. — La predestina­ tion existe, à savoir, ce dessein que Dieu n formé de toute éternité de conduire certaines créatures raison­ nables au sahit éternel. En effet. Dieu procure à un certain nombre dc creatures raisonnables les joies IX - 22 675 LIBERTÉ. PROBLÈMES THÉOLOGIQl ES éternelles du ciel. Or, la raison decc que Dieu accomplit dans Je temps existe éternellement en lui. Donc éter­ nellement existe en Dieu le dessein de conduire un certain nombre de créatures raisonnables à la vie éter­ nelle, et cc dessein de sa divine bonté n’est autre que la prédestination des saints. Cette vérité appartient â la foi catholique et est expressément attestée par de nombreux témoignages de la sainte Écriture, en particulier, par celui de l’apôtre saint Paul, Hom., vm, 29-30 : Quos autem prae­ destinavit, hos et vocavit; et quos vocavit, hos et justifi­ cavit; quos autem justificavit, illos et gloriflcaiut. Λ côté de la prédestination il y a In réprobation, â savoir, la prescience et la permission qui sont en Dieu de la défection d’un certain nombre dans l’œuvre de leur salut éternel. Cum ad divinam providendam, dit saint Thomas, pertineat aliquos permittere a vita ir terna dejicere, ad eam pertinet etiam aliquos consequenter reprobare. Sum. theol., I·, q. xxm, n. 3. En effet, nous devons rencontrer de toute éternité en Dieu la pres­ cience et la volonté permissive de tout ce qu'il permet d’arriver dans le temps. Or, Dieu permet que quelquesuns s'excluent de la vie éternelle par suite de leur permanence finale dans l’étal du péché. Donc, éter­ nellement, nous devons trouver en Dieu la prescience et la permission de cette défection suprême, et c’est la réprobation. Mais ce serait tomber dans une erreur monstrueuse que de supposer en Dieu une réprobation quelconque positive cl antécédente: ce serait faire de Dieu un être cruel qui. par pur caprice, contraindrait quelques-uns à commettre le péché afin de pouvoir ensuite les tourmenter éternellement. 3. Nature de la prédestination. Dans la prédestina­ tion, enseigne saint Thomas, il faut considérer trois choses dont les deux premières sont présupposées â la predestination elle-même, à savoir la prescience de Dieu et sa dllcctlon. c’est-à-dire la volonté qu’il a de sauver celui qui est prédestiné. Vient, en troisième lieu, la prédestination qui n'est autre chose que la direction vers la fin voulue par Dieu à l’être aimé. Quwsl. quodlib'l, quodl. xi. n. 3. Entendue au sens rigoureux du mot. la prédestina­ tion présuppose la science de Dieu et sa volonté salvillquc. Il suit de là que, de la part de Dieu, nous pou­ vons concevoir comme trois actes dans ce mystère dont l'intelligence parfaite nous échappera toujours. Le premier acte est celui de la simple intelligence (qui dans le système molinisle Inclut la science moyenne elle-même). Dans cct acte, tous les mondes possibles sont présents à l’intelligence divine avec leurs merveil­ leuses organisations. leurs splendeurs, leurs harmonies, avec la lin qui correspond à chacun d’entre eux. Suit le second acte, dans lequel la volonté divine se porte sur la tin qu’elle sait devoir obtenir dans un de ces mondes éternellement présents devant elle, et cette fin. elle la veut d’une manière absolue. Cette fin vers laquelle tout devra converger, soit directement, soit indirectement, sera, par exemple, le salut d’un nombre déterminé d'hommes qui. dans d’autres hypothèses, eussent été damnés. <’.cl acte, qui relève de la volonté de Dieu. est. par excellence, un acte d’amour et cons­ titue a proprement parler l’élection. Enfin, conséquem­ ment à cc choix ou à la solution de celle lin. Dieu décrète l’existence de ce monde auquel répond la fin qu'il veut obtenir. El c’est l’acte de la prédestination auquel correspond celui de la réprobation. En effet, parce que dans cc monde dont il a décrété l’existence a raison du but plein de grandeur et de miséricorde qu’il sc propose d’atteindre, il sc trouve que des créa­ tures raisonnables parviendront aux joies étemelles du cirl tandis que d’autres, par leur seule faute, en demeureront exclues, il se résout à favoriser en tout le salut étemel des premières cl à permettre te malheu­ 67G reux sort des secondes. De l'adjonction de cc décret, H résulte qu’il y a en Dieu, pour un certain nombre, prescience et préparation de la vocation, de la justifi­ cation et, conséquemment, de la glorification, — et c’est là la prédestination ; pour d’autres, prescience et permission de la défection finale, — et c’est là h réprobation. De cette doctrine découlent deux corollaires impor­ tants, qu’il suffira de rappeler ici. réservant pour l’art. Prédestination de les appuyer de preuves : a) La prédestination présuppose l’élection gratuite à la gloire. b) Lc décret par lequel Dieu prédestine les élus est nécessairement certain et absolument immuable. Host nécessairement certain, car Dieu ne peut ignorer ce qui arrivera, ni être trompé dans les prévisions de sa sagesse, ni être frustré du but qu’il a déterminé dans sa toute-puissante volonté. Sf non esset injaflibilis praedestinationis effectus, dit le cardinal Billot, /aile· relue divina pnrscientia et frustraretur absoluta Dei voluntas; quorum utrumque est omnino impossibile. De Deo uno et trino, th. xxxm. p. 203. Ce même décret est immuable comme tous les décrets de la volonté divine. Pour que le décret de la prédestination fût changé, il faudrait que Dieu cessât de vouloir cc qu'il aurait une fols décrété. Or il ne le pourrait sans que sa volonté, de favorable qu'elle était, ne devint con­ traire â l’objet de son décret, ou sans que sa science ne découvrit dans cet objet ce qu’elle n’avait pas aperçu de prime abord. Les deux suppositions sont impossibles en Dieu dont les affections ne sont pas changeantes comme les nôtres, et dont la science ne saurait rien acquérir. •I. Prédestination et libre arbitre. —Nécessairement certain et absolument immuable, le décret par lequel Dieu prédestine les élus ne viole en rien Γ intégrité du libre, arbitre. En effet, la nécessité qui affecte le résultat de ce décret est une nécessité qui suit l’in­ faillibilité de la science divine, de ccttc science qui pénètre cl embrasse tous les futurs contingents, non pas comme futurs mais comme présents. Or, nous l’avons établi, une nécessité de cette sorte ne saurait jamais enlever la contingence de l’acte ni en diminuer la liberté, car elle est purement concomitante. Il est donc établi que Dieu a, par un décret porte avant la création du monde, c’est-à-dire de toute éternité, prévu et préparé les moyens par lesquels il conduirait les hommes (nous ne parlons que des créa­ tures humaines en ce moment) et selon lequel euxmêmes arriveraient à l’éternelle félicité, sans que, d’une part, la certitude et l'immutabilité du décret, l'efficacité infaillible des moyens préparés aux futurs élus nuisent en rien à leur liberté qui demeure entière sous l’action de Dieu; cl sans que, d’autre part, les faiblesses humaines, les défaillances toujours possibles, cl, en fait, trop fréquentes de la liberté humaine puissent faire manquer les prévisions de Dieu qui sait tirer le bien du mal et faire concourir au salut des élus tout, même leurs péchés, dit saint Xugustin. Mais le décret de la prédestination est un livre fermé pour nous. De là cette conséquence toute naturelle que nous ne devons pas. pour agir, nous fonder sur celte connaissance qui nous échappe absolument; nous ne devons concevoir à cc sujet ni inquiétudes vaines, ni assurances chimériques, mais user des moyens de salut que Dieu n mis à la disposition de tous, et par lesquels seront infailliblement sauvés tous ceux qui les emploient. Mais, dit-on. de deux choses l’une : ou je suis prédes­ tiné. ou je ne le suis pas. Si je suis prédestiné, quoi que je fasse je serai sauve ; donc je puis en toute sécu­ rité me livrer à toutes les douceurs de la vie. Si je ne suis pas prédestiné, quoi que je fasse je serai damné,. 677 UBERTE. PROBLEMES T II EOLOG I ( > TES je puis donc sans inconvénient lâcher hi bride à toutes mes passions. Par conséquent, je n'ai nul souci à conce­ voir au sujet de mon salut.Comedamus ft bibamus, cras enim moriemur ! - Ce raisonnement ressassé ad nau· seam, n’est spécieux qu’en apparence, il ressemble â celui d’un malade qui dirait a son médecin : « De deux choses l’une : ou celte maladie me conduira au tom­ beau, on elle me laissera en vie. Si elle doit me conduire au tombeau, quoi que sous fassiez, vous ne pourrez jamais m’empêcher d’y arriver. Si elle doit, au con­ traire, me laisser en vie, elle disparaîtra comme clic est venue, sans avoir besoin du secours de la science. Donc, dans les deux cas, vos soins me seraient parfaitement inutiles. · il rappelle encore le discours que tiendrait, devant sa maison en (lamines un philosophe qui dirait : • Ou cet incendie détruira ma maison, ou il ne le fera pas. S’il doit la détruire, quoi que je fasse, Je ne saurais l’en empêcher. S’il ne le doit pas, tous les efforts entre­ pris pour l’éteindre sont, à tout le moins, inutiles. Par conséquent, demeurons en paix et advienne que pourra! » Mais, rétorquer n’est pas répondre : au dilemme où l’objection veut nous prendre, voici ce qu'il faut répondre : Ou je suis prédestiné ou Je ne le suis pas, · dit l’objectant. On le lui concédera, s’il accepte on même temps de dire que le décret qui décide de son salut éternel porte également .sur sa libre coopération comme condition indispensable pour y parvenir. On le niera, s’il entend «lire parla que cc décret ne suppose nullement cette libre coopération. Dieu ayant décrété que. dans un ordre de choses lionne, tel homme serait sauvé, cet homme le sera infailliblement; mais Dieu a également décrété que ce sera par la libre coopération de cet homme, aucun adulte ne devant autrement obtenir le salut. L’élu ne sera pas sauvé, quoi qu'il fasse, il ne le sera i l’on peut ou non établir un parallé­ lisme entre les topiques d’Aristote et les lieux théologlqucs de Cano, ainsi que nous l’avons fuit dans l’ar­ ticle ; La notion du lieu analogique. A. Lang, réserve celte question, op. cit., p .66, ct. finalement, sc plaçant au point de vue pratique, semble bien incliner dans notre sens, en citant avec faveur notre mot : Peu importe, pour parler avec Gnrdcil. que I on nous con­ teste le mot, si l’on nous donne la chose. » Op. cit., p. 72-73, note. Cf. Revue des Sciences philosophiques et théologiqurs. 1908, p. -191. Par contre.cette même dépendance vis-à-vis d’Agri­ cola suggère la dépendance de Cano vls-à-vis de Cicé­ ron, le maître préféré d’Agricola. Il n’en faudrait pas conclure que Cano ne connaissait que par son inter­ médiaire l’orateur romain, qu’il fréquentait au con­ traire, au point de lui devoir le meilleur de son style. Cano a lu à fond les topiques de Cicéron. VOrator. le De oratore, dont les pensées ct souvent les expres­ sions sc fondent avec son propre texte, qu'il le dise ou non. 2® Au point de vue de la matière, si nous entendons par là, non point la documentation, mais les œuvres analogues. Cano. nous l’avons dit. n’a pas de précé­ dents: son unique source, il faut l’en croire, est saint Thomas d’Aquin : Divus Thomas miht et auejor et 715 LIEUX THÉOLOGIQUES. DÉFINITION DES LIEUX magister hujus operis componendi. De locis th., I. XII, c. ni. (lano n’eut peut-être pas eu l’idée dc fondre les lieux dialectiques du De Inventione dialectica d'Agri­ cola avec les principes de la théologie scolastique, s'il n’y avait été engagé par la lecture de l’.Uf secundum célèbre dc l’a. S dc la première question de la Somme théologique. LA, déclare-t-il lui-même, saint Thomas a indiqué la plupart des lieux théologiques, restricte breviterque ut solet : non enim dilatat argumentum, sed quasi punctis, quod proponit, efficit. De locis th., I. X11, c. m. Dans ce maître passage de saint Thomas, en effet, nous rencontrons d’abord le terme : locus, employé pour désigner les sources de l’argumentation théolo­ gique. Saint Thomas vient d’énoncer qu'argumenter A partir de l’autorité est le propre de la théologie, ct il poursuit : Nec hoc derogat dignitati hujus doctrina:, nam, licet locus ab auctoritate quic fundatur super ratione humana sit infirmissimus, locus tamen ab auctoritate qua: fundatur super revelatione divina est e/ficacissimus. Ce n’est pas seulement le mot : lieu, entendu au sens dc lieu théologique, qui sc rencontre dans ce passage, c'est encore l’analogie du lieu théologique ct des lieux topiques de la logique rationnelle, qui est l une des idées génératrices du De locis dc Cano. Cf. I. Le. in, § Quemadmodum Aristoteles; c’est aussi la supériorité en théologie dc l’argument d’autorité sur l'argument dc raison, autre idée mère de Cano, ct la clé dc la classification dc ses lieux théologiques. De locis, I. L c. n ct m in fine. Ccttc classification elle-même est d'ailleurs esquis­ sée, par saint Thomas dans la suite du passage en question. La raison naturelle, sous le nom d'autorité des philosophes, s’y entend qualifier d’argument extrinsèque ct probable. L’autorité divine, au con­ traire, y est considérée comme l’argument propre A la théologie, sous deux dc scs modalités : l’Ecriturc canonique» apte A fournir des arguments nécessitants; les docteurs dc l’Église, argument probable. C'est le partage fondamental des lieux dc Cano. Sans doute, comme celui-ci l’a noté, la question de l'utilisation des lieux théologiques, qui constitue la seconde partie dc son traité De locis theologicis,}. XII ct, demeurés A l'état de projet, I. XIII ct XIV, n’est pas abordée par saint Thomas, pas plus d’ailleurs, estime faussement notre auteur, trompé par Agricola, A. Lang, op. cil., p. 59, que l’usage des lieux dialec­ tiques ne l'a été par Aristote. Cano voit dans ccttc prétérition une attention de la Providence qui lui d laissé A dire quelque chose de nouveau, ut priores ali­ quid posterioribus relinquerent in quo... exercere utiliter non solirm memoriam sed etiam ingenium possent. De locis. 1. XIÎ. c. ni. Mais, toujours au jugement dc Cano, saint Thomas nous a laissé mieux qu’une théorie dc l’invention ou utilisation des lieux théologiques, il a pratiqué cette utilisation avec une maîtrise incompa­ rable. ct que inet encore davantage en évidence l'état primitif de la théologie du Maître des Sentences, et dc scs commentateurs. Ibid., 5 Divum Thomam semper excipio. 1 n modèle d’utilisation des lieux théologiques est A sa manière une méthode, et Cano le professe lorsqu’il recourt aux grands modèles pour montrer la manière dont il faut procéder pour mettre une ques­ tion théologique en relation avec les lieux de solution qui la concernent : Theologos sane,quod ad inventionem pertinet, magis veterum exempla jurabunt, quam per­ cepta, non dico nostra, sed ne cujuscumqtie quidem alte­ rius artificis CL De locis. I XII, c. xi. 2· præccptlo. Il est donc acquis, de l’aveu de Cano lui-même, que saint Thomas a fourni nu fondateur dc la méthode théologique, l'idée mère de son œuvre, les divisions e trnticllcs «les lieux théologiques, enfin, A défaut dc 716 théorie, la pratique exemplaire dc la mét hode d’inven­ tion de ces mêmes lieux, c’cst-A-dirc dc leur utilisa­ tion en regard des questions théologiques. III. Définition des lieux thêologiques. — Mel­ chior Cano, pour définir les lieux théologiques, s'auto­ rise des Topiques d'Aristote : · De même qu'Aristote, dans ses Topiques, a proposé des lieux communs, communes, qui sont comme des sièges ct signalisa­ tions, sedes et notas, d’arguments, d'où l'on peut tirer toutes argumentations, pour toutes discussions, dc même nous proposons certains lieux spéciaux, pecu­ liares, qui sont comme les domiciles de tous les arguments théologiques, où les théologiens trouveront de quoi alimenter toutes leurs argumentations, soit pour prouver, soit pour réfuter. > Cano, De locis thcol., 1. Le.m. Si, cependant, l’on compare, comme Cano nous y invite, sa définition des lieux A la définition du Heu dialectique, telle qu'elle ressort des Topiques d’Aris­ tote ct a été formulée tant dans la Rhétorique que par les commentateurs les plus autorisés, on remarque une sensible divergence. Pour Aristote, les lieux sont des propositions universelles qui, en vertu de leur généralité, et du fait qu'elles ne requièrent pour être acceptées par le dialecticien que le consentement général, peuvent s’adapter aux argumentations dc sciences diverses, ct même d’arts comme la rhétorique. Ccttc intervention de la dialectique dans les sciences ne regarde d’ailleurs pas les sciences faites, sinon ct a titre auxiliaire certaines d’entre clics, comme les sciences physiques et morales : elle sc produit dans les sciences en train dc sc faire, dans leur phase d’inven­ tion où la probabilité a ses entrées. Or, aux lieu ct place de cette notion précise dc logique scientifique, Cano ne nous oilre qu'une description imagée ct quel­ que peu superficielle des lieux dialectiques : sedes, notas, domicilia argumentorum. Il n'est pas difficile dc restituer la définition dc Cano A son véritable auteur. C’est d’abord Agricola, qu’il transcrit; et c'est aussi Cicéron. Cicéron, parlant des lieux communs oratoires dit textuellement : Sic enim appeltatœ ab Aristotele sunt hœ quasi sedes quibus ar­ gumenta promuntur. Itaque licet definire locum esse argumenti sedem. Topicorum, c. n.El ailleurs : Aris­ toteles... locos sic enim appellat, quasi argumentorum notas tradidit, unde omnis, in utramque partem, traheretur oratio. Oralor, c. xiv. Les définitions aristotélicienne ct cicéronicnne,d’ailleurs,ne sc contre­ disent point, mais la première seule relève expressé­ ment dc la logique proprement dite; la seconde, plus large, est davantage adaptée aux commodités dc l’art oratoire. Cf. San Severino, Philosophia Christiana cum antiqua et nova comparata. Logica, part. Il, a. 9, édit, de Naples, 1866, p. 286-307. Cano avait lu certainement les Topiques d’Aristote, auxquels, A plusieurs reprises, il déclare faire des emprunts. C’est donc volontairement qu’il a préféré à leur définition, la définition dc Cicéron. Pour quelle raison? La vogue extraordinaire du De inventione dia­ lectica d'Agricola A son époque, cf. A. Lang, op. cil., p. 61, ne suffirait pas A expliquer l’adhésion d’un esprit aussi indépendant. J’estime que Cano, ayant constaté la différence entre les principes dc la théologie, qui sont des propositions spéciales, ct les principes dc la topique d’ Aristote, qui sont des propositIons générales, aura renoncé A les identifier. Mais, cc qu’un seul prin­ cipe dc la théologie, une vérité particulière de foi, ne pouvait faire. A savoir servir de point dc départ A plu­ sieurs argumentations, un ensemble apparenté de ccs mêmes principes, affecté d’une marque distinctive commune ct unique pour toutes les propositions qu’il contiendrait, pouvait le réaliser. Cette marque distinc­ tive, nota, par le grand nombre de principes qu’elle 717 LIEUX THÉOLOGIQUES. NOMENCLATURE ET CLASSIFICATION 718 groupait ct dont elle signalait le siège, sedes, faisait récupérer au lieu théologique, d’une manière fort matérielle sans doute, la généralité que chaque lieu ou proposition dc la dialectique possédait par solméinc. Justement, Cicéron avait décoré ccs marques distinctives et les sièges d’arguments qu’elles signa­ laient du nom de lieu, ct son enseignement avait fait école, non seulement parmi les rhéteurs comme Quintilicn, mais mémo parmi les logiciens. Cf. San Severino, loc. cil., ct A. Lang, loc. cil. Et c’est ainsi que Cano fut amené à nommer lieux les sièges ou domiciles d’arguments théologiques apparentes, qui s’appellent l'Écriture sainte, les traditions apostoliques, l’auto­ rité de l’Éulise, etc. IV. Nomi nclatuhe et classi i ication des lieux tiiéologiques. — Étant donné le lien tout matériel qui unira les principes des argumentai ions théologiques sous une enseigne commune, sous laquelle ils ont comme élu domicile, tanquam domicilia, c’est l’expres­ sion dc Cano, il ne faut pas s’attendre à trouver, dans la nomenclature des lieux théologiques, la rigueur qui caractérise la classification des lieux topiques d’Aris­ tote. Cano compte dix lieux théologiques sans s’illu­ sionner sur la valeur deco chiffre: Sed de enumerationis figura ni lui morandum est, modo nullus omnino locus vel superfluus numeretur, uel prœtcrmittatur necessa­ rius. De locis theol., 1. I, c. m. CL A. Lang, op. cit., p. 87, note 2. Les dix lieux de Cano sont : 1. l’Écriture sainte, telle qu’elle ressort des livres canoniques; 2. les traditions du Christ et des Apôtres; 3. l’autorité de l’Église catholique; L les conciles, au premier rang les conciles généraux; 5. l’autorité dc l’Église romaine; G. l’auto­ rité des Saints anciens, en l’espèce les Pères dc l’Église; 7. l’autorité des théologiens scolastiques, auxquels sont adjoints les canonistes; 8. la raison naturelle, ct les sciences qui la mettent en œuvre: 9. les philosophes et les juristes, 10. l’histoire, documents et traditions orales. Ibid. · Parmi ccs lieux, les sept premiers font appel A l’autorité : ils constituent une première classe de lieux, les lieux propres A la théologie, laquelle repose avant tout sur l'autorité; les trois autres font appel A la raison, cc sont des lieux théologiques annexes, adscriptitia ac velu! ex alieno cmcndicata. Ibid., et 1. XII, c. m. La première série sc partage, ή son tour, en deux groupes, dc caractères différents : les deux premiers lieux sont A mettre hors cadre, comme contenant toute la révélation, c’cst-ù-dire le donné même dc la théolo­ gie: les cinq suivants n’ont qu’une valeur dc conserva­ tion du dépôt, d’interprétation du donné, de transmis­ sion, De locis thcol., 1. XII, c. ni. Ces cinq lieux propres, mais secondaires, sc parta­ gent A leur tour. Les trois premiers d’entre eux. Église, conciles, nape, se volent qualifiés pour fournir norma­ lement des principes d'argumentation absolument certains : les fieux autres. Pères et scolastiques, iwur fournir normalement des principes probables, cf. saint Thomas, Sum. theol., I·, q. i, n. 8, ad 2“,n; de Schazlcr, Introd. ad S. Theologiam, c. m, a. 2, n. 3, I. mais dont la probabilité atteindra, selon Cano, la valeur d'une certitude absolue, dans le cas où leur unanimité dans une question grave ou dc foi, oblige A considérer la sentence des Pères ou docteurs comme solidaire dc l’infaillibilité de l’Église. Cf. De lacis th.. 1. VH. c. ni; I. VIH, c. iv. Cf. R. Martin, O. P., Principes de la théolo­ gie et Heur théntogiques, Itenue thomiste, 1912. p. 199-501. Nous aboutissons ainsi au tableau suivant : Lieux théologiques : Propre* : fondamentaux : Écriture Sainte; Traditioni apostoliques. déclaratifs : efficace* : Église catholique; Conciles; Magistère du pape. probables : Saints Pères; éologlcns scolastiques et canonistes. Annexes : Balson naturelle; Philosophes et juristes; Histoire ct traditions humaines. A. Lang, op. cit., p. 88, 89, note 3, tout en admettant que la division des lieux indiquée par saint Thomas, loc. cit., en lieux nécessaires ct probables est Justifiée, estime qu'elle n’est pas clairement indiquée dans Cano. Il suffit cependant de lire le c. i du L I De locis pour l’y trouver : Decem reliqui libri erunt qut... doceant quam mm unusquisque locorum contineat, hoc est, unde argumenta certa, unde vero probabilia solum eruantur. 11 eût été plus juste dc dire que Cano, tout en maintenant celte division dc scs lieux en probables ct certain*, en a atténué la rigueur en faisant remarquer que, locus firmus argumentum quandoque prxbet non firmum, ct réciproquement, 1. XII, c. xi, in principio. V. La double tache du théologien. — 1« · De même que l’art du dialecticien consommé n'est parfait que s’il sait trouver, ct s’il sait juger, de même le théologien doit être versé non seulement dans /*Invention, mai* dans le Jugement pour que son art dc disserter en théologie soit achevé au point dc confirmer scs dogmes cl de réfuter les erreurs contraires. · De locis theol., 1. XII, c. xi. Cano s’inspire ici de Cicéron, Topica, c. n, qui lui-même déclare Aristote maître, princeps, en cc qui concerne ccs deux actes fondamen­ taux dc la dialectique. Aristote se trouve ainsi opposé, tant aux dialecticiens stoïciens qui sc préoccupaient uniquement du Jugement. Cicéron, loc. cit., qu’aux académiciens qui cultivaient exclusivement l’inven­ tion, sans sc soucier dc conclure par un jugement ferme en faveur dc l’une des alternatives. Cf. San Severino, Philosophia Christiana cum antiqua et nova comparata, Dialectica. Introductio,éd. Naples,1866, p. 112-111. A dire vrai, si Aristote est le maître dans les deux operations vn question, il en a fait deux disciplines distinctes. La partie judicatrice de sa logique se trouve dans les Analytiques. où l’on apprend â juger avec cer­ titude des conclusions résolvant les questions posées, en les ramenant par un raisonnement correct. Pre­ miers analytiques, ù leurs principes propres, évidents de soi et nécessaires. Seconds analytiques. La partie inven­ trice de la même logique, constitue la Dialectique, et même, & des points dc vue Inférieurs, la Rhétorique cl la Poétique, comme l’a noté saint Thomas, dans la si claire ct si synthétique division dc la Logique d’Aris­ tote qu’il donne dans la première leçon de son commen­ taire des Seconds analytiques. Mais, ajoute saint Tho­ mas, Γ Invention aristotélicienne n’exclut pas le Juge­ ment, tout nu contraire : Nani inventio non semper est cum certitudine. Unde de his qiuc inventa sunt judicium requiritur ad hoc quod certitudo habeatur. Le but do la dialectique pour Aristote n’est pas, en effet, d’agiter les questions en manifestant simplement les preuves qui militent en faveur de chacune des alternatives, mais de déterminer l’assentiment dc l’opinion ou dc la foi, préliminaire de la Science. Pour cela, il faut, outre un argument correct,1a reduct ion’dcs conclusions A des principes véritablement probables, ct donc un jugement qui porte tout A la fois sur la relation des conclusions nux principes dont on les tire et sur la vraie probabilité de ccs mêmes principes. Cf. Topic. Arist.. I. I. c. n, § 5, 1. VIII, c. χπ. § 2, édit. Dldot; San Severino, Op. ci/., c. u, Introductio, édit. Naples, 1866. p. 160-162. 719 LIEUX THÉOLOGIQUES. LA DOUBLE TACHE DU THÉOLOGIEN 720 On perçoit ainsi dans sa plénitude la signification de cc que (Lino, après Cicéron, entend parle parfait dialec­ ticien, modèle du parfait théologien. En théologie il n’y aura pas de discussion pour la discussion, à la manière des Académiciens, mais il n’y aura pas non plus simple détermination de conclusions certaines, sans recherche préalable, inventio, comme chez les Stoïciens. La détermination sans la recherche est possible dans les sciences, car les principes propres .i chaque science sont fixés par l’analyse de son objet. Mais en théologie, comme en dialectique, la preuve des principes sc fait par un motif commun, consentement général pour celle-ci, témoignage divin pour celle-là, et il est nécessaire de s’enquérir du degré d’approba­ tion que donne à chacun des principes cc motif com­ mun, si l’on veut Juger avec rectitude de la certitude des conclusions qu'on en tire et leur attribuer une note théologique précise. 2° Cicéron qui a fourni Λ Cano l’idée du parfait dia­ lecticien, ne semble pas l'nyolr réalisée clairement, pour son compte, dans scs œuvres de méthode ora­ toire. Du moins, i parcourir la Rhétorique à Hércnnius, le De inventione rhetorica, les Oratoria? partitiones, le De oratore el V Orator, ne trouve-t-on rien qui sépare nettement l’invention et le Jugement. Les Topica font peut-être exception, si l’on regarde les c. i-xx, comme décrivant l’invention, et les c xxî-xxvi, le Jugement tel quel de rhéteurs attentifs à la seule forme de l’argumentation. Agricola, au contraire, nous a livré l’idée de la tâche précise qui incombe, scion lui, tant à l’invention qu'au Jugement. Voici sa définition de l’invention. Si qua duo itaque conveniant inter se necne... (c’est la question dialectique), necesse est ut tertium aliquod invenias quod alteri horum consentaneum esse certum sit... Id tertium medium argumentationis dicitur, quoniam proposita vehit extrema duo conjungit: tum quia probabiliter(c’cstii-dire d’une manière qui appelle 1’approbntlon) propo­ sitis jungitur, instrumentumque est faciendo? de illis fidei, vocatur argumentum. Hanc partem excogitandi vel medii vel argumenti, vocant dialectici inventionem. De inventione dialectica, I. I. c. n, édit. Paris, 1529, p. 7. Ce passage est très utile pour l'intelligence de Cano, en cc qu’il détermine le sens de cet argumentum, qui, pour Cano comme pour Agricola, est l’objectif propre de l'invention. C’est bien, comme nous l’avions dit, le moyen terme d’un raisonnement, lequel se diffuse de soi dans les deux propositions qu’il unit, majeure et mineure. Cf. \ Gardcil, La notion du lieu théologique. Revue des Sciences phiL et théot., 190S, p. 495. La méthode d’Agricola, comme dit A Lang.op. cit., p. fil, constitue · une recette pour trouver rapidement un moyen terme ■, et par suite, ajouterai-je, les deux propositions que cc moyen terme relie. Le Jugement, â entendre Agricola, n pour tâche de vérifier le côté formel de l’argumentation par laquelle la conclusion est ramenée â scs principes. C’est le sens du mot jugement dans les Premier* Analytiques d’Aris­ tote 17 ergo aliquid certum sit atque liquidum, id quod in argumentum assumimus, non facie, sed revera, unum esse (c’est-à-dire que le moyen terme est pris dans le même sens dans la majeure et la mineure) adhibita est inventioni hire judicii pars, cui omnis de modis Pgurisgue syllogismorum præceptio, el cautio omnis captiosarum argumentationum quas fallacias diximus. Ibid., \gricola ne signale pas d’autre usage du jugement dialectique que d’assurer la correction formelle de l’argumentation. Cf. De inv. dial., 1. II, c. i Dès la que 1rs arguments sont tirés d’un lieu dia­ lectique classé et que la forme de l’argumentation est correcte, la conclusion possède la certitude suffisante pour obtenir le genre de conviction que visent â pro­ duire les rhéteurs. 3° Il n'en est pas de même pour Cano qui entend que le théologien juge, c'est-à-dire détermine et conclue en connaissance de cause, comme le pariait dialecti­ cien, et cela de manière à confirmer efficacement les dogmes et à réfuter les erreurs contraires. Sa méthode devra donc apprendre non seulement 1. à trouver des arguments, mais 2. à les juger et à juger en consé­ quence les conclusions qu’ils prouvent. 1. Méthode de VInvention théologique. —Cano a pourvu à V Invention des arguments d’abord par l’élaboration des dix lieux theologiques qu’il opère du L 1 au I. XI de son œuvre, ensuite par la détermination des dilfcrents genres de questions théologiques. L XII, c. v, enfin par les préceptes qu’il donne pour trouver dans les lieux théologiques des arguments théologiques appropriés, 1. X11, c. xi. Primum prœceptum cl, par les trois modèles d’argumentation qui terminent son œuvre, ibid. c. xiî-xiv. a) L’élaboration des dix lieux théologiques constitue une sorte d’invention préalable, in actu primo, des arguments théologiques, qui permet au théologien, aux prises avec une question, d’extraire de ces lieux des principes différenciés, tout prêts à amorcer l’argu­ mentation spéciale que requiert chaque question spé­ ciale. C’est le pendant des catalogues de lieux propres des Topiques d’Aristote ou, si l’on veut, du premier livre du De inventione d’Agricola, ci. c. îv. Celle invention, théorique et générale ne dispense donc pas de l’invention pratique, in actu secundo, des arguments appropriés à chaque question, qui est la véritable invention du théologien en exercice, mais elle la prépare en lui fournissant, aux Heu el place de cette masse amorphe que constituent les lieux, des arguments inventoriés, spéciaux, bons pour amorcer une argumentation spéciale, notos et tractatos locos, disait déjà Cicéron, Orator, c. xxxm; locos... paratos, exercitos, et vehit in conspectu et ad manum positos, dit Agricola, op. cil., I. II, c. xix; notos et tractatos locos, paratos et exercitos, dit enfin Cano, De locis, I. XII, c. xi, § Omnium autem. b) l.a détermination des genres des questions théoloqiques n’est pas moins utile à l’invention des argu­ ments. Nous en retrouverons plus loin, section vn, la preuve détaillée. Mais la chose va de soi. Si le théolo­ gien, dit Cano. ne comprend pas la nature de la ques­ tion, il ne verra pas facilement... en quels lieux il trou­ vera ses arguments : si, par exemple, la question est surnaturelle, il faut la projeter dans ces lieux qui s’appuient sur l’autorité divine. De locis, 1. XII, c. xv, pexcept 3·. c) Une fois déterminés, tant les genres des questions théologiques que le détail des arguments contenus dans les lieux, H ne reste plus au théologien qu'à trou­ ver les arguments qui correspondent à telle question posée et sont de nature à la résoudre. C’est Vinvention pratique et effective des arguments théologiques, avec lesquels se construisent la théologie et ses discussions. Pour la mener à bien. Cano lui trace ses règles propres, 1. XIL c. xi, fum Prœceptum, dont 11 éclaire la mise en œuvre par des exemples. Nous ne donnons pour le moment qu’une vue géné­ rale des moments successifs de la méthode d’invention des lieux théologiques afin d'en faire saisir l’enchaîne­ ment et d’indiquer les chapitres où Cano traite le sujet. Nous y reviendrons tout à l’heure, après avoir donné une vue générale de ce que contiennent les lieux théolo­ giques pour la formation du Jugement. 2. Méthode pour former le Jugement théologique. — Cano ne donne aucune place au jugement formel, qui est la principale préoccupation du rhéteur, en fait de jugement dialectique. C’est de la logique générale. Il se propose simplement d’enseigner au théologien sur quels critères il doit se régler pour sc prononcer, avec 721 LIEUX THÉOLOGIQl ES. ÉLABORATION PRÉALABLE un jugement assure, tant sur lu valeur des arguments 1 qu'il emploie pour résoudre telle question posée, que sur la valeur de certitude des conclusions auxquelles mènent ces arguments. a) A l'entendre, le critère de la valeur des arguments sc trouve dans l'élaboration générale des lieux théolo­ giques, I. 1Ι-ΧΙ. dont nous avons déjà, avec Cano, signalé le rôle pour ΓInvention ; et ainsi cet inventaire a une double portée : préparer et faciliter l’invention effective dos arguments aptes à résoudre sur le terrain une question posée, el renseigner le théologien sur la valeur des arguments qu'il emploie à cette lin. Enten­ dons Cano nous le dire: Theologi porro Indicium tune mihi videor instruxisse, cum locorum theologicorum vim et naturam expressi. Nempe e decem partibus in quas loci theologici amplitudinem potestatemque divisi, quirnam earum partium firma argumenta continerent, quæ vero infirma patefeci. De locis, 1. XII, c. xi. Quiconque, en effet, aura parcouru les dix livres consacrés à l'élaborai ion des dix lieux théologiques, s’apercevra que ce n’est pas ici, comme dans la Dia­ lectique d’Aristote, une simple énumération, mais un ensemble de principes et de règles, permettant d’appré­ cier. du point de vue de la révélation, tout argument qui postule son entrée dans l’argumentation théolo­ gique, sa nature cl sa force probante, vim el naturam. Cano, d’ailleurs, nous fait saisir sur le vif les services que rend au jugement du théologien cette critique théologique préliminaire. L’hérétique, dit-il, ne trouve pas moins d'arguments dans les lieux théologiques que le théologien. Scs arguments sont sans doute aléa­ toires, faibles et fallacieux. Encore faut-il, en connais­ sance de cause, pouvoir les discerner des arguments certains, forts, consistants. En outre, dans un même lieu théologique, tous les arguments n’ont pas la meme fermeté. Si un lieu est en soi d’efficacité infé­ rieure. tous les arguments que l’on y rencontre n’ont pas nécessairement cette infériorité. Des saintes Lettres on peut tirer des arguments qui ne sont que probables, du sens mystique, par exemple, ou d’un sens insuffi­ samment défini. Cf. A. Gardcil. La réforme de la théologie catholique. Les procédés exégétiques de saint Thomas, Revue thomiste, 1903, p. 136-1 11. Par contre, l’histoire humaine, si faible, imbecilla, soit-elle, peut fournir des arguments certains. Et donc, conclut Cano. quand bien même nous utiliserons Part et les préceptes par lesquels les arguments sont tirés des lieux théolo­ giques (invent ion), adhuc fudicium deest ut explorentur. Quod si nulla judicii ratin, nullum discrimen accesserit, copia quidem argumentandi facilis et prompta erit, sed nullo in pretio tamen, nisi apud cos qui res numero &slimare solent non pondere. Perfectus autem absolutusque theologus non modo varia e locis argumenta congeret sed dissentientia et consentientia, certaque et incerta secer­ net. Ibid, Et, c’est cette différenciation, ajoute-t-il, que j’ai menée à bien dans les livres précédant celui-ci, le XI P. On voit désormais où se rencontrera le critère par lequel Cano assurera le jugement de son théologien, en ce qui concerne la valeur des arguments qui lui parais­ sent aptes A résoudre une question. b) Pour instruire cc même jugement en ce qui con­ cerne les déterminations ou conclusions qui ressor­ tissent A ces arguments, Cano institue la théorie des Notes théologiques qui peuvent affecter tant les ques­ tions que les conclusions théologiques. Il voit dans ces notes, « tout A la fols des signes très certains pour discerner les questions de foi et des arguments très certains pour que les conclusions de la théologie soient approuvées ·. Et par suite, il estime que. par sa théorie des notes, 1. XII, c. vi-x, jointe A l’élaboration critique des I. Π-XI, il a suffisamment pourvu A la formation du jugement théologique, tant en cc qui regarde la valeur des preuves qu’en cc qui regarde la valeur des conclusions. Cumque etiam ventatu mcathoUcarum notre eredem sint, — et certissima signa ut quaestiones fidei discernantur, — et argumenta qunque certissima ut condusioneidheologia· probentur, non aliud mihi negotiis dandum credidi in dijc di can di* argumentis qux dog­ mata nostra probarent, quam paulo antei. XII, c. vi-x, fuit in notis edendis quir nostras veritates insignirent De locis, 1. XII, c. xi. 4° Le théologien est désormais complètement outillé. Il est muni tant de la Pars inveniendi que de la Pars judicandi, comme dit Agricola, qui font le dialecticien consommé. Il n’a plus qu'à descendre sur le terrain pratique et à mettre en œuvre toutes ses ressources. Cano, nous l’avons dit, le suivra sur cc terrain avec scs règles de méthode. Sequitur ut disseramus, id quod pnrientis est negotii, quibus rebus possimus eum, quem e locis Theologia volumus, adipisci usum argumentandi. Ibid. Cano consacre à ces préceptes toute la fin du c. xi, exposé merveilleux, non plus de la théorie de la méthode, mais de sa tactique visante, où l’on voit s’cntrc-croiscr en acte la part de l’invention et la part du jugement. Qu’on en juge par cet extrait : Cognitis ac tradatis locis, qurvstionem quam versare cupit in locos theologitr conjiciat (Invention). Cum autem illam per omnes deduxerit... judicio adhibito, per­ videndum, utramne qurcstionls partem ducta argumenta probent (Jugement). Conjecta itaque per omnes locos quirstione( Invention), in utramque pariem disputet, sed tamen ad extremum finiat quid rerum d quid contra falsum (Jugement). Loc. th., 1. XII, c. xi. 2B prreceptio. 5e Nous sommes ainsi conduits à diviser le traité des lieux théologiques en quatre sections, dont la pre­ mière, Élaboration préalable, théorique et critique, des lieux théologiques, infra, sect, m, sert tout à la fols A former ΓInvention et le Jugement théologiques ; la seconde, Questions théologiques, infra, sect, vn, a pour but de diriger l’invention ; la troisième, Nota théologiques,infra, sect, vni.sert à former le Jugement: la quatrième, Utilisation des lieux théologiques. infra, sect. ix. donne les préceptes pour trouver dans les lieux IhéologiquesdéJA élabores, des argument s propres à résoudre une question théologique dont le genre est connu, pour juger en connaissance de cause ces argu­ ments, et qualifier la conclusion obtenue par leur intermediaire. VI. ÉuMioiiATiON rnialkbli: m:s urvx tîîî.ologiqvis. — Avec Cano, I. H-XI, nous allons d’abord soumettre chacun des dix lieux théologiques A une élaboration critique, j’entends d’une critique théolo­ gique. destinée à permettre nu théologien de discerner tant la valeur d’espèce de cc lieu, que la valeur, pour l'argumentation do chacune de ses parties, de ses aspects, voire même la valeur de chacun des groupes de propositions qu’il contient. Nous suivons l’ordre de rénumération des lieux théologiques de Cano. 1® Premier lieu thcologique: L'Écriture sainte, 1. IL — Selon Cano, quatre questions Intéressent le jugement du théologien, qui sc propose d’utiliser l'Êcriture sainte comme lieu théologique : l'inerrance de l'Écriture sainte, la canonicité des Livres saints, la valeur des versions et éditions du texte, l’extension de l’inspira­ tion du texte sacré à scs parties, particulas. Sur cha­ cune de ces questions. Cano avance des principes ou règles, qui formulent les exigences de la foi. Le donné révélé de l’Êcriture. élaboré par ces principes, se pré­ sentera désormais comme un donné théologiquement critiqué, apte dans toutes scs parties, A fournir des arguments précis, dont la valeur est d'avance inven­ toriée et fixée, de manière à pouvoir, en connaissance de cause, amorcer une argumentation théologique. On remarquera que. pour résoudre chacune des quatre 723 LIEUX THÉOLOGIQUES. ÉLABORATION PRÉALABLE questions posées* Cano utilise déjà sa propre méthode, Je veux dire celle qui résultera dc son De locis : Hecherche des lieux propres â résoudre la question, mise cn œuvre des lieux dont on peut tirer une conclu­ sion contraire aux exigences de la fol, mise en position de ceux qui concluent cn faveur dc ces exigences, conclusion ct réfutation des objections. 11 cn sera ainsi pour tous les lieux autres que celui dc l’Écriturc. En sorte que son traité De locis est, d’un bout A l’autre, une application anticipée dc la méthode qu’il fonde. I. Inerrance dc ΓÉcriture. — Elle est résolue par ccs principes : Il est hérétique dc soutenir que, de sa puissance ordinaire, ordinata, c'est-à-dire mise en relation avec sa sagesse, Dieu puisse mentir. — C’est une erreur dans la foi dc dire que, selon la même puis­ sance, Dieu puisse tromper par des intermédiaires. — Même de sa puissance absolue, Dieu, ni par soi, ni par un autre, ne,peut mentir. — Ces principes suppo­ sent que Dieu est l’auteur dc l’Écriturc, et que, dès lor*, les écrivains sacrés ne peuvent, par une coopé­ ration personnelle, avoir altéré sa vérité. Le théolo­ gien peut donc recourir au lieu de l’Écriturc comme à l’afllnnation dc la Vérité elle-même. L. Il, c. i-iv. 2. Canonicilc. — Mais qu’entendre par ce mot, l’Écriturc? Il y a des livres dont l'attribution à l’au­ teur inspiré par Dieu a été ignorée ou controversée. Quel sera le critère des Livres saints? Cinq principes fixeront le théologien : Cc critère ne peut être l’Écriturc elle-même. — Cc ne peut être le jugement privé des chrétiens individuels. — C’est l’autorité dc l’Églisc, règle divinement certaine pour recevoir ou rejeter des livres faisant autorité pour la foi. — Celte autorité réside dans le concile général, auquel il appartient de définir quels livres sont canoniques. — Ûem. dans le souverain pontife. C. v-vm. Il résulte dc ccs principes que la Bible du théologien est inventoriée dans le canon des Écritures, catalogue autorisé ct authentiqué par l’Églisc des livres sur lesquels il s’appuiera pour argu­ menter. — Cano, dans deux chapitres, ix ct xi, établit, avec son luxe d’arguments ordinaires, le bien-fondé dc l’autorité des livres dcutérocanonlqucs, jadis con­ troversés. 3. Texte. — Quatre · axiomes · : Le texte de la Vulgate doit être suivi pour tout cc qui regarde la foi el les mœurs. — Toute question de cc genre discu­ tée entre catholiques doit être tranchée d’après la Vul­ gate.— Dans les questions de foi ct de mœurs, il n'y a pas à recourir aux exemplaires originaux, hébreux ou grecs, pour cn obtenir une détermination finale.— Pour les mêmes questions, on ne doit pas corriger le texte de la Vulgate par les exemplaires originaux. C. xn-xrv. On remarquera la clause : in his quœ ad fidem et mores pertinent, qui limite à l’usage théologique la portée des règles données. Cano entend que la Vulgate est une bonne ct sûre version dc l’Écriturc, à laquelle, pour son œuvre propre, de fide et moribus, le théologien peut s’adresser cn toute sécurité. Par ailleurs, Futilité dc l’exégèse, du recours aux originaux et à leur interprétation par les procédés scientifiques, n'est pas oubliée. Dans le chapitre xv du livre If. Cano relevé, cn huit énoncés, les services que peut rendre la connaissance des langues du texte ori­ ginal : Pour les discussions avec les infidèles ou leur Instruction. — Pour entendre certaines locutions dont l'équivalent n’existe pas cn latin. — Pour l’intelligence des expressions équivoques des textes originaux, impossibles à traduire. — Pour l'intelligence des Idio­ tismes. — Pour corriger les fautes des copistes latins. — Pour comprendre certains passages qui ne sont pas clairs dans la Vulgate. — Pour éviter les amphibolo­ gies occasionnées par le latin. — Pour entendre les termes grecs ou hébraïques passés dans la version 724 I latine, c.xv. La recension deces utilités est Illustrée par Cano de copieux exemples; les progrès dc la science scripturaire en ont manifesté d’autres. Cano a laissé la porte ouverte à l’exégèse catholique. Mais la règle théologique qu'il a posée demeure : l’intégrité du texte sacré et son sens génuine pour les questions de fide ct moribus sont foncièrement garantis par le texte de Ia Vulgate en vue de Tusage théologique, quelles que soient les questions scientifiques qui puissent sc poser à d'autres points dc vue, ct qui trouvent, du fait dc cette règle, une limitation. d. Étendue de T inspiration divine, aux détails parti­ culas,du texte. — Cano laisse à la théologie proprement dite la théorie dc l’inspiration scripturaire. Il la delinit d ins les termes généraux dc la foi, expliqués par les conciles ou par les Pères. Les livres saints sont écrits : Spiritu sancio dictante, assistente; leur auteur est : non homo sed Deus. De locis. I. Il, c. n ct c. xvi, xvn. Cf. par opposition à l’assistance dc l’Églisc par le SaintEsprit, De locis, I. V. c. v, 3· q., § At hæc opinatio. La règle unique que Cano propose à l’usage théologique est celle-ci : Toutes ct chacune des parties, particulte, des livres canoniques ont été écrites avec l’assis­ tance dc l’Esprit saint el par conséquent sont garan­ ties pour l’usage théologique. Trois mots dc cc précepte sont ici à expliquer d’après Cano lui-même : a) Ce qu’il entend par particular. C’est tout membre dc l’Écriturc dans lequel peut sc trouver erreur ou vérité, c’est-à-dire toute proposition. Si in sacro quovis libro quadi bet falsitas reperitur totius libri certitudo interit, saint .August in, De consensu Euangelistarum, 1.1 Le. χιι, Cano, De locis, 1. Il, c. xviî. Les mots eux-mêmes sont atteints par l’inspiration dans la mesure où ils sont nécessaires pour le sens dc la proposition. Cf. De locis I. II, c. xi, § In septimo prine, arg. — b) Toutes ct chacune des parties, c'est-à-dire non seulement celles qui contiennent des choses importantes pour le salut, la foi, ct les mœurs, mais aussi celles qui contiennent des assertions de moindre importance. Etiamne in minimis rebus? Etiam. De locis theol., I. V, c. v, 3* q., § Alterum autem discrimen. — c) L'assistance du SaintEsprit dont parle Cano, doit s’interpréter, pour ne pas être confondue avec l’assistance du magistère ecclé­ siastique. qui s’est depuis approprié cc vocable, par les autres expressionsqu’il emploie pour la définir: Spiritu sancto dictante, — Spiritum in sacris auctoribus loquentem, — auctores sacros non sine divina revelatione loquentes, divino lumine infuso loquentes, r. xvi, toutes expressions qui dénotent une influence divine positive, sur l’intelligence cl la volonté dc l'écrivain, s'étendant jusqu’à la rédaction même du texte sacré. Cf. De locls, 1. V, c. v, 3· q. Tels sont les principaux préceptes qui permettront au théologien d'élaborer les propositions dc l’Écriturc cn vue dc l'usage théologique. Ils ne sont pas absolu­ ment complets, ni parfois aussi précis qu'ils le sont devenus depuis. Cependant les successeurs de Cano n'ont pas changé leur teneur générale. En tout cas. dans leur ensemble, ils marquent bien le genre dc critique que doit subir le texte de l'Écriture avant d'entrer dans l'argumentation théologiqùe, critique toute homogène au texte, puisque ses règles ne font qu’expliciter les exigences de la révélation ct de la fol. Cano devait, dans son livre XI IL compléter son exposé du lieu scripturaire, ainsi qu'il l’annonce, Dr locis, 1. l.r.i, et c’est In raison qu'il donne delà brièveté qu’il observe dans le 1. If ; Satis hic fuerit breviter attigisse, I IL c i Sans doute, il réservait pour cc livre XIII les préceptes relatifs aux divers sens de l’Écriturc, dont il a marqué la nécessité, 1. XI, c. et qu’il a d'ailleurs esquissés, I. ΧΠ, c. vi, Praecep­ tiones, t-5 On les complétera avec Dcnzlngcr-Rnnnwart, Enchiridion, édit 10·, n. 1787-88, 1792, 1809, 1.IEI X TIIEOLOGIQUES. ÉLABORATION PRÉALABLE 1941-53,1970-80,1907-2000.2001-2061 passim, 2027- , 30,2071 sq. pam/n. Dans mon opuscule, La nof/on du ! lieu théologlque.section iv, §2, n.2,J’ai tenté de donner une liste, aussi intégrale que possible pour l’époque où elle fut rédigée, des règles de critique théologlque qui concernent In sainte Écriture. 2° Second lieu théologlque: Les traditions apostoliques. — Si nous laissons dc côté les intéressantes discussions avec les protestants sur les traditions apostoliques, De locis, 1. Ill, c. r, n, vn, qui appartiennent ù l’his­ toire, pour nous concentrer sur ce qu’il y a d’éternel dans ce lieu théologique, nous nous trouvons cn face de quatre questions principales. 1. Question d'existence.— Cano l’expédie cn quatre propositions, fortement appuyées dc leurs preuves : L’Églisc est antérieure à l’Écriturc ct, par suite, le lieu théologlque de son autorité déborde l’Écriturc. — Toute la doctrine chrétienne n'est pas exprimée dans les Saintes Lettres. — Beaucoup de dogmes ne sc ren­ contrent ni clairement, ni confusément dans l’Écriturc. — Les apôtres ont livré toute une partie dc leur ensei­ gnement de vive voix. De locis, L III. c. iv. 2. Question dc la certitude des traditions apostoliques. — Quatre préceptes .‘L’exemple des apôtres quionl con­ firmé la foi ct établi les mœurs, â l’aide de traditions orales ou des coutumes de l'Église, autorise le théolo­ gien ù regarder la tradition non écrite comme un moyen dc preuve efficace. — Les plus graves autorités de l’antiquité chrétienne, p. c. saint Irénée, Tcrtullicn, saint Basile, reconnaissent à la tradition et aux insti­ tutions de l'Église, issues des Apôtres, la même auto­ rité qu'à l’Écriturc. — Les Pères de l’Églisc objectent perpétuellement aux hérétiques la tradition ecclésias­ tique non écrite. — Le concile dc Nicée et celui dc Trente, consacrent l’autorité des traditions apostoli­ ques comme égale à celle dc l’Écriturc. 3. Question de la possibilité dc reconnaître les tradi­ tions apostoliques. — Quatre règles : Cc qu'a toujours tenu l’Églisc universelle ct qui, d'ailleurs, n’a pas été institué par les conciles, doit être Justement regardé comme institué parles apôtres. Saint Augustin, Contra donatistas, L IV,c. xxiv. — Si les Pères, dc tout temps, ont tenu d’un commun accord quelque dogme de fol ct réfuté comme hérétique son contraire, encore qu’il ne soit pas contenu dans l’Écriturc, c’est une tradition apostolique. Exemple, la perpétuelle virginité dc la sainte Vierge, le nombre des Évangiles, la descente du Christ aux enfers. — Si quoi que cc soit est approuvé dans l’Églisc par le consentement commun des fidèles, que cependant aucune puissance humaine n’a eu le droit d’introduire, cc point est nécessairement dc tra­ dition apostolique. — SI, d’une seule voix, les hommes d’Églisc,n/n ecclesiastici,attestent que nous avons reçu des apôtres un dogme ou une coutume, H n’y a pas de doute que ce soit là une chose certaine : culte des Images, symbole des apôtres. L Question des différents genres de traditions apos­ toliques. — Certaines traditions étalent manifestement transitoires : baptême au nom dc Jésus, abstinence a suffocato et sanguine; d’autres ont un caractère perpétuel. Celles-ci proviennent soit du Christ luimême, soit des apôtres inspirés par le Saint-Esprit. Elles donnent lieu à trois préceptes : Les traditions reçues du Christ ne peuvent être ni modifiées, ni abolies par l’Églisc. — Les traditions établies par les Apôtres comme pasteurs peuvent être, au contraire, modi fiées ou abolies. — Les vérités de fol enseignées par le Christ ou par le Saint-Esprit aux apôtres', ct non écrites, gardent leur perpétuelle valeur dogma­ tique. On trouvera, dans les auteurs modernes, des règles plus détaillées, ct surtout distribuées de manière ù s’adapter davantage aux exigences des questions 726 théologiques. Celles que l’on \ icnt de lire renferment tout l'essentiel, à part peut-être la règle principale du discernement des traditions apostoliques par le juge­ ment authentique dc l’Églisc. Cf. Bcrthicr, De locis theol., part. I, L I, a. 3. Mais, outre que cette règle est implicite dans les précédentes, ct. les mots uiri eccle­ siastici, Cano, l'a mentionnée explicitement. De locis theol., 1. VI, c. vu, J Adde quod aposlolicarum. Ces pré­ ceptes de Cano suffisent donc à donner l’intelligence du génie propre de ce lieu ct de la manière dont il doit être élaboré cn vue dc l’usage théologique, ce qui est présentement notre unique intention formelle. 3° Troisième lieu théologique : L'autorité de l'Église catholique. — Cano distingue cc Heu des lieux dc l'auto­ rité des conciles ct du pape. Sans doute, dit-il, ccs trois réalités n'en font qu'une : Haec enim est una res pronus propterca quod connexa hac ct colligata sunt quemad­ modum esse oidemus humanum corpus ct caput. De locis, L V, q. v. Mais au point de vue lieu théologique, ct non plus réalité, res, H y a des raisons dc faire cette distinc­ tion, ainsi que pour renverser l'ordre naturel dc leur énumération qui voudrait qu'on les ordonnât ainsi : papes, conciles, Église : nempe Sedis apostolicæ aucto­ ritate sublata, concilia quacumque non solum vactllare sed cadere. Ibid., 1. VI, c. n. Autant cn dira-t-il des conciles vis-à-vis dc l'Église. La raison pour mettre a part et cn tète l’Églisc, c’est que, quand il s’agit dc lieux, il convient dc suivre non l'ordre naturel des causes, mais l'ordre naturel dc l’esprit qui est d’aller du plus manifeste au moins manifeste. Or, l’autorité des conciles est plus connue et plus reçue, notior et acceptior, que l’autorité du pape, ibid; sous-entendons qu'il cn est de même de l’autorité de l'Église vis-à-vis des conciles. La présente séparation sc Justifie donc par des raisons dc logique théologlque. Que faut-il entendre ici par VÉglise? Cano l’établit par des discussions avec des hérétiques divers. Il appert que l’Églisc est d’abord la société des catho­ liques baptisés, justes ou pécheurs unis par la profes­ sion d’une même foi, ct formant ainsi une nouvelle ct spéciale république, ct ensuite les chefs ecclésiastiques cn qui l’autorité dc cette république réside principale­ ment. selon cc que dit Aristote, Ethic., I. IX, c ix : civitatem id maxime esse, quod in ea est principale, « à tel point, estime le Philosophe, que cc que font ct estiment les chefs d’une cité, la cité est censée le faire ct le sentir. > Cano lient que l’autorité dc l’Églisc ainsi définie a une telle efficace qu’elle fournit aux théologiens les plus fermes principes d’argumentation. De locis, I. IV c. iv. 11 l'établit en quatre conclusions qui sont autant dc règles pour le Jugement du théologien : L’Église ne peut avoir dc défaillance dans la foi. — L’Églisc dans sa foi ne peut se tromper. — Non seulement l’Église antique n’a pu sc tromper, mais l’Églisc actuelle ct l’Églisc future, jusqu'à la consommation des siècles, ne peut ou ne pourra errer dans la fol. Non seulement l’Église universelle, c’est-à-dire la collection dc tous les fidèles, possède cet esprit perpétuel dc vérité, mais il appartient aussi aux princes ct pasteurs dc l’Église, cn sorte que, vu l’impossibilité dc recourir à la sentence dc tous les fidèles, le jugement des chefs et pasteurs est l’interprète autorisé du sentiment dc l’Églisc. Ibid. La richesse des preuves ct documents amassés à l’appui dc ccs quatre conclusions, ct en réponse aux objections qu’elles soulèvent, défie toute analyse. Auss i bien la dernière d’entre elles, faisant coïncider prati­ quement ce lieu * comme le corps humain ct sa tète · avec les suivants, nous dispense d’insister. Cf. Cano, De locis, 1. V. c. v, q. 5. 4° Quatrième lieu théologique : Les conciles. — Cano 727 LIEUX TIIÉOLOGIQUES. ÉLABORATION PRÉALABLE sc munit d’abord d’une definition du concile, qui en exclut la multitude ct réserve Λ ceux-là seuls qui ont Juridiction,évéques et prêtres,le droit d'en falrcpartie. De locis, L V, c. π. Il distingue ensuite, d'après le droit ct l’histoire,différents genres de conciles: conciles géné­ raux, conciles provinciaux, synodes diocésains. L’his­ toire vient ajouter d’autres divisions à ccttc première nomenclature. Certains conciles ont été convoques par l’autorité du pontife romain, d’autres non; ou encore confirmés ou non par la même autorité. Certains con­ ciles ainsi convoqués n’ont pas été confirmés par elle. D’autres qui n'avaient pas été convoqués ont été ensuite confirmés par le pape. Pour permettre au théologien de sc guider â travers ce dédale ct d’utiliser les décisions des conciles, Cano édicte les règles suivantes : Le concile général qui n'est ni convoqué ni confirmé par le pontife romain peut errer en matière de foi. — Le concile général simple­ ment rassemblé par l’ordre du pontife romain peut errer dans la foi.— Le concile général, simplement con­ firmé par le pontife romain, fait fol en ce qui concerne les dogmes catholiques. — Le concile provincial non confirmé par le souverain pontife peut errer dans la fol. — Confirmé par le pape, au contraire, il ne peut errer dans la foi. Des conciles provinciaux, encore que l'autorité du pape leur fasse défaut, on peut tirer un argument probable. Les simples synodes diocésains, si leurs décrets concernant la foi sont confirmés par le Pontife romain, fournissent un argument certain en faveur de la vérité. Par lui-même, le synode diocésain, dans les jugements en matière d’hérésie, fait foi d’une manière non certaine mais probable.— Le mot probable est pris ici au sens ancien qui emporte la probabiliorlté. Cf. A. Gardeil, La certitude probable, introduction, p. 6. Toutes ces règles sont illustrées par des exemples historiques, qui, en les concrétisant, déterminent dans le détail la valeur, ou l’absence de valeur dogmatique, de tels et tels conciles, toujours en vue de l’usage théologique, l’unique but. Mais les principes que l’on vient de lire n’épuisent pas le sujet. Certaines questions plus délicates, et cepen­ dant de la plus haute Importance, sc posent, qui met­ tent aux prises, pour l’usage des lieux, le; théologiens eux-mêmes, nodi quibus interdum homines etiam docti illigari solent. Et Cano, avec une érudition, une sou­ plesse et un discernement admirables de dirimor, en son c. v, ces questions litigieuses : — Q. 1. Cano tient, contre Cajetan ct Torquemada, que le concile, présidé par les légats du pape, possède une autorité décisive, sans attendre la confirmation du pape, car il est concile vraiment général, ct nc peut pas plus errer dans la foi que l’Église universelle; car II possède tout cc qu’il faut pour être le sujet normal de l’inspiration du Saint-Esprit ct pouvoir dire : Visum est Spiritui sanrto et nobis. — Q. 2. Si les Pères des Conciles sont des conseillers ou de véritables juges ? Cano établit la seconde partie de l’alternative.— Q. 3. Distinc­ tion entre l’inspiration de l’Écriture sainte qui pro­ cède immédiatement de l’Esprit saint, ct s’étend jus­ qu'à tous les détails, in minimis rebus, et l’assistance des Conciles qui sanctionne le résultat de délibérations conduites humano modo, et n’est donnée que pour les choses nécessaires au salut. Incidemment, est résolue la manière dont les conclusions théologiques appar­ tiennent à ccs choses nécessaires, question reprise plus loin, l Ad postremum. — Q. 4. SI l’Esprit saint n’as­ siste pas les Conciles in minimis, comment discerner les décrets certains au point de vue de la fol? Cano répond : ο) Il y a en effet des Décrétales qui nc sont pas décrets de foi. ct en particulier cctte partie de la Clémentine :De Summa Trinitate,où l’opinion touchant l'infusion de l'habitus de la grAce et des vertus est choisie comme plus probable par le concile de Vienne, 728 • cf. Dcnzingcr-Bannwarl, Enchiridion, n. 483.— b) Le grand signe de la certitude c'est lorsque les conciles s’adressent ù l’Église universelle. - c) 11 est d’autres notes : la note d'hérésie Infligée ïi l’opinion contraire, l’anathème fulminé, l'excommunication ipso pire, prononcée, l’obligation faite aux fidèles de tenir pour dogme telle sentence, etc. — d) Tout cc qui intervient dans les conciles, comme explication, réponse â des objections, obiter dictum, comme les mots, corporalium et incorporalium dans le chapitre Eirmiter,elc., n'est pas de foi, quoiqu'il soit Inconsidéré et téméraire de le nier. — Q. 5. Si dans les questions de moribus les conciles peuvent errer? Cano englobe dans sa réponse la justifi­ cation de l’incrrance, en matière de mœurs, de l’Église entière, conciles ct papes. Ecclesùc vero auctoritatem nunc appello (μι.v synodorum etiam generalium ac summi pontificis est. Trois conclusions, qui sont autant de pré­ ceptes pour le discernement des lieux, régissant les mœurs ; n) L’Église ne peut errer dans la doctrine des mœurs nécessaires au salut. — b) L’Église, édic­ tant pour tout le peuple des lois en matière grave cl qui ont beaucoup d’importance pour la formation des mœurs chrétiennes, ne peut rien commander de con­ traire à l’Évangile ou A la raison naturelle. Développe­ ments à l’appui très intéressants, restreignant la portée de cctte règle. — c^Pourcequ! regarde les mœurs, non de toute l’Église, mais d’hommes privés ou d’Égliscs particulières, l’Église peut errer, par ignorance, non seulement dans le jugement qu'elle porte sur les faits accomplis, mais dans les lois ct préceptes privés. Cette conclusion se fonde sur la sentence d'innocent III, De sent, excom., c. 88, judicium Ecclcsim nonnunquam opinionem sequitur...propter quodeontigit interdum ut qui ligatus est apud Deum, apud Ecclesiam sit solutus, et qui liber est apud Deum, ecclesiastica sit sentential nnodatus. Avec Cano restreignons aussitôt la partie de ccttc conclusion. Il nc s'agit pas de révoquer en doute l’au­ torité de ccs décrets, mais de leur donner la note qui leur convient. L'erreur possible est un cas d’espèce, relativement rare, ct ne peut être supposée sans des présomptions graves. Elle est possible, voilà tout cc que l’on peut dire, ct c’est assez pour caractériser le genre d'autorité de l’Église en ccs matières particu­ lières. Ibid. Cano excepte de ccttc possibilité d’erreur les décrets de canonisation des Saints, déclarant avec saint Tho­ mas que l’on doit croire à une Providence spéciale qui empêche l’Église de se tromper sur les témoignages par lesquels, ccs décrets sont conditionnés. Néanmoins, il nc regarde pas l’opinion de ceux qui nient la sainteté de tel saint canonisé, comme hérétique, mais comme téméraire, imprudente, irréligieuse. Cf. saint Thomas, Quodlibet. ix, a. 16. — Il est moins strict en ce qui concerne les décrets d’approbation des ordres reli­ gieux, surtout modernes. Il faut dire qu'un certain nombre des motifs qu’il donne à l'appui de cette réserve sont empruntés à l’Église romaine elle-même ct que,comme l’avance Sorry,dans son Prologus galea· tus aux lieux thêologiqucs de Cano, le refus d'infailli­ bilité ne porte pas sur cc qui regarde la substance même des ordres religieux, c’est-à-dire la perfection chrétienne ct scs moyens essentiels, où tous les théolo­ giens admettent Ecclesiam falli nesciam, mais sur les circonstances do leur institution, la trop grande multi­ tude des congrégations religieuses, leur nécessité, ct certains détails. Voici le prologue de Sorry, c. xr, cf., c. x. De vellicato nomine : S J. 5e Cinquième lieu théoloqique : L'autorité de Γ Église romaine. — Pour Cano, l'infaillibilité du pape en ma­ tière de fol ct de mœurs ne fait pas de doute, mais n'etant pas encore définie, même par le concile de Florence, et étant contestée par dos hommes doctes ct pieux à l’époque où il écr volt propter viros quosdam 729 LIEUX TIIÉOLOGIQUES. ÉLABORATION PRÉALABLE ct ductos et pios, il n'osc prévenir le jugement de l’Église, qu’il regarde d'ailleurs comme assuré : Nolu­ mus hic nos Ecclesia sententiam prirvenire, sed si ad generale concilium rejeratur, luvrescos nota errori Uti inuretur. De locis, L VI, c. vu. Il insistera donc uniquement sur l'existence du privilège pontifical, voie dans laquelle il avait été pré­ cédé par Cajetan, dont il résumé les opuscules célè­ bres : De auctoritate pu pit et concilii; De Ecclesiæ remanie primatu. Il néglige de rédiger en formules les règles habituelles qui rendront ce lieu utilisable, mais il se trouve que ce qu'il est amené à dire pour sa thèse, ajouté à cc qu’il avait dit sur les conciles,fournit, si l’on en rassemble, comme nous le ferons, les éléments épars, une équivalence intégrale de la définition vatlcane. 1. Le /ait de l'infaillibilité pontificale. — La démons­ tration de Cano comporte trois assertions principales: a) L’apôtre Pierre, institué par le Christ pasteur de l’Église universelle, prop. 1. lorsqu'il enseignait l’Église etconürmait les fidèles dans la foi, nc pouvait errer, pr.2. — è)Lc successeur de Pierre, de droit divin, lui succède dans les mômes pouvoirs et autorité, prop. 3, Cano, De locis, 1. VI, c. ni. — c) Le pontife romain succède, de droit divin, à Pierre dans la fermeté de sa foi et dans son pouvoir de dirimor les controverses religieuses, prop. 4, ibid., c. iv. Les deux premières propositions sont établies par les témoignages de l’Écriture, de la tradition, des Pères. La troisième, surtout par des arguments tirés des néces­ sités sociales de l’Église,faisant lumière sur les inten­ tions du Christ, appuyées par des exemples tirés de l’Ancicn Testament. La quatrième, ibid., c. iv, d'abord par les affirmations des papes eux-mêmes, sans nul cercle vicieux, ainsi que l’explique Cano, ibid., c. v, car leur témoignage est ici Invoqué comme étant le témoignage des chefs de l’Église, qu’ils soient infailli­ bles ou non, —- hommes de toute race et nationalité, graves, de doctrine intègre, saints; ct de plus il est confirmé par le témoignage des Pères les plus anciens. Une seconde preuve ù l'appui, est tirée des conciles; ibid,, c. vi. Enfin Cano fait jouer l'argument rationnel, en l’espèce l'argument de prescription: Il faut de toute nécessité un successeur à Pierre dans son magistère infaillible, cf. 3’ proposition. Or, on n'en peut désigner d’autre : nimirum aut hic est. aut nullus est. Ibid., c. vu. L’usage perpétuel de l’Église, legum Christi interpres nullus sanior, manifeste que, dans les controverses les plus graves concernant la fol, c’cst au pontife romain qu’en dernier ressort on s’est toujours adressé. — Toutes ccs propositions sont établies avec une grande vigueur de raisonnement dans l’interprétation des textes, cl avec un luxe de témoignages patristlques ou de faits historiques qui, sauf sur certains points où la science historique trouvera Λ reprendre ou à s’exercer, nc laissent rien dans l’ensemble à désirer. 2. Les préceptes par lesquels Cano prépare le lieu théologique de l'autorité pontificale pour l'usage théolo-, gique.— Pour les mettre en évidence, nous ne pouvons mieux faire (pie d'encadrer cc qu’il en dit dans la règle maîtresse que nous livre la définition valicane. Cf. Dcnzingcr-Bannwarl, n. 1839. a} Le pontife romain, lorsqu'il parle ex cathedra. s'acquittant de sa /onction de pasteur ct de docteur de tous chrétiens... L'équivalence de cc membre de la définition vatlcane est donnée chez Cano par les propositions: Petrum apostolum pastorem Ecetestæ universalis Institutum a Christo, De locis, I. Vf. c. in, prop. 1·, avec son corol­ laire : Si pastor omnium fidelium Petrus est a Deo contitulus, doctor ergo et magister Ecclesiiv supremus effectus est. Ibid., prop. 2», in fine., conjoints avec la prop. 3 ; Petro defuncto, divino fure esse qui illi succedat in eadem 730 auctoritate et potestate. On pourra faire étal d’autres passages, comme : Petro dicta in Euangelio a Christo sunt, non ut horniru privato, sed ut Ecctesiæ prrjccto. — Sin vero quidquam illi convenit ut principi et Ecclesia: pastori, hoc citra controversiam putemus ad succedentes in Ecclesia pontificatu esse referendum, idque in genuino sensu Ulterie. De locis, 1. V I, c. vni, resp. ad 10®®. b) En vertu de son autorité apostolique, définit une doctrine concernant la foi ou les moeurs, comme, devant t ire tenue par toute l’Église... En vertu de son autorité apostolique...Celte clause est représentée chez Cano par les nombreux textes de papes ct de conciles, cités par lui, L VI, c. iv et v cl qui défèrent les causes graves, principalement en matière de foi, à l’autorité apostolique du siège romain, héritière du prince des apôtres, cf., c. vn, passim... — Définit une doctrine de fide vel moribus ab Ecclesia universali tenendam. — Pour l'intelligence de cette expression, de nombreux textes sc présentent : a. A propos du mol d'inno­ cent III : Licet quidam prodecessores nostri sensisse aliter videantur, Cano remarque : sensisse, ait, non defi­ nisse. Sed ne innocentius quidem definit quicquam sed explicat opinionem suam dicens : Non credimus, etc.. De locis, L VI, c. vnr, resp. ad. 2«®. — De même à propos du mot : Judico, d'Alexandre III: Verbum judico frequenter... usurpatur ut idem sil quoti sentio, seu opinor. Ibid., ad 3®®. — Cano enseigne â distin guer entre l’intention et la conclusion d'un décret pontifical ct ses motifs : /n conclusione pontifices summi errare nequeunt, si fidei quirstionem ex apostolico tribunali decernunt. Si vero pontificum rationes necessaria: non sunt... nihil est immorandum. Non enim pro causis nos a pontificibus redditis, tanquam pro aris et focis depugnamus. Alexander igitur non definit... etc., Ibid , adorn L — Causas enim pontifives quandoque ad/crunt, non quæ cogant, sed quæ suadeant. Ibid., ad 5wn. — c. II distingue entre ce que les pontifes disent obiter et in transcursu, de suo, ct cc qu'ils disent : sententiam ferendo, qua fideles obligatos esse retint ad credendum. Ibid , ad 7°“. — d. Enfin, pour nc pas prolonger ccs citations outre mesure, Cano distingue deux erreurs possibles : alterum personalem, alterum judicialem, s’il y a par exemple des erreurs dans les commentaires des decretales qu’édita Innocent IV, hominis nimirum est. non pontificis. At si idem Innocentius in judicio de fidei quæstione definiret quippiam quod re vera falsum esset... esset proinde judicialis.}. VI.c. vm. in principio; cf. I. V, c. v, J Illud item damus ; J Nonne igitur, dixerit quis. c) Possède par l'assistance divine qui lui a été promise dans le bienheureux Pierre. — Cette assistance est par­ faitement définie par Cano, par opposition ù l’inspira­ tion de l’Écriture sainte. De locis. 1. V, c. v. q. 3. d) Cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que son Église /At munie pour définir la doctrine de fide vel moribus. — Cctte clause résulte chez Cano des passages mêmes dans lesquels il a établi que Pierre, en tant que pasteur de tous les fidèles, nc pouvait sc trom­ per ct que le pontife romain lui succédait dans ce privilège de droit divin. e) El, par conséquent, les décisions de ce genre du pontifc romain sont de soi irréformables. et non par le consente­ ment de ΓÉglise. — Formel chez Cano, Nunquam enim admissa est appellatio in causis fidei, a Sede romana; sed lurreticos ab ea Indicates Ecclesia semper hirreticos etiam judicavit... Quo uno argumento ostendit Gelasius Sedem aposlolicam de tota Ecclesia judicare, ipsam vero ad nullius pertinere judicium... Ita fiet ut hufus tribunalis de fide.indicium certum omnino habeatur. De locis, 1. VI, c. vî, $ Pnrlrrea Ecclesia' consuetudo. 6® Sixième lieu théologique : L'autorité des Saints.— C'est le vocable par lequel saint Thomas cl l’antiquité scolastique désignent les saints Pères. Leur nutorile d 731 LIEUX THÉOLOGIQUES. ÉLABORATION PRÉALABLE est réglée par les préceptes suivants : 1. Les Pères, quel que soit leur nombre, n'ont d’autre autorité, en philosophie et sciences rationnelles, que celle de la valeur de leurs arguments. — 2. Un ou deux Pères, en matière de fol ou d’exposition de la Sainte Écriture, peuvent fournir un argument probable mais non cer­ tain. Il faut d'ailleurs distinguer parmi les docteurs, entre ceux qui ne se sont jamais écartés de l’enseigne­ ment de l’Église, les Cypricn, les Ambroise, les Augus­ tin, etc., cl d'autres moins sûrs, et d'ailleurs non cano­ nisés, les Origène, les Eiisèbe, les Bulin.— 3. L’au­ torité d'un certain nombre de Pères, contredite par d’autres, ne sufllt pas Λ fournir un argument certain en théologie. — L L’autorité, même unanime, des Pères, en matière libre au point de vue de la foi, ne peut fournir au théologien un argument certain, encore qu'il ait sa probabilité. — 5. Dans l’exposition de la i sainte Écriture, la commune intelligence de tous les Père» anciens, fournit un argument très certain : leur sens est le sens du Saint-Esprit. — 6. Tous les Pères, quand ils sont unanimes, ne peuvent errer dans les dogmes de foi. De locin, L VH, c. ni. 7° Septième lieu théologique : L’autorité des docteurs scolastiques et des canonistes.— 1. Cano n'entend pas défendre la scolastique «misérable ·, quit·, detracta Scrip­ tune sacrae auctoritate, syllogismis contortis de rebus dioinis philosophatur. De locis, L VHI, c. i. Pour lui, le docteur scolastique est celui qui ; de Deo rebusque dioinis, apte, prudenter, docte e Litteris institutisque sacris ratiocinctur. ibid. Il assigne trois fins à cette véritable théologie : colligere ex principiis fidei a Deo revelatis conclusiones; fidem nostram adversus haereticos defendere; Christi Ecclesiaque doctrinam ex disciplinis humanis illustrare aut confirmare. 11 ramène l’estima­ tion de leur autorité, en vue de l’utilité théologique, à ccs trois préceptes : a) Lc témoignage de nombreux théologiens scolas­ tiques, contredit par d’autres vraiment doctes, ne vaut que cc que valent les raisons alléguées et le poids de leur autorité.— b) De la pensée commune de tous les auteurs scolastiques en matière importante, il est témé­ raire de s'écarter. — c) Contredire la pensée concor­ dante de tous les théologiens de l’École, en matière de foi et de mœurs, est, sinon hérétique, du moins proche de l’hérésie. 2. En cc qui concerne les canonistes, a) Cano ne leur reconnaît aucune autorité dans les matières de fol et de mœurs, sur lesquelles tout au contraire ils doivent sc renseigner auprès du théologien.— b) De même, en ce qui concerne les mœurs évangéliques et la morale naturelle, l'autorité des jurisconsultes ne peut servir aux théologiens : c’est au contraire A ceux-ci que les canonistes empruntent la connaissance du Droit sur­ naturel ou naturel. — r) I.c terrain sur lequel les cano­ nistes font autorité est celui des mçeurs de l’Églisc et des institutions religieuses qui dépendent des lois ecclésiastiques, qui définissant en particulier les peines canoniques qu'encourent ceux qui les violent. La concordance de tous les juristes sur ccs points est d’un grand poids pour les arguments théologiques qui doi­ vent avoir recours à ccs lois positives. Ibid., c iv. 8* Huitième et neuvième lieux théologiques : L'auto­ rité en théologie de la raison naturelle et des philosophes. — Cano a marqué le lien qui unit étroitement ccs deux lieux théologiques. Ils représentent la raison humaine en sol d'abord, puis dans le concret des doc­ trines existantes. De locis, I. IX. c. ix. in fine. 1 Le livre IX est un des plus suggest ifs au point de vue méthode théolnqique. Il introduit un juste milieu entre deux erreurs; la raison humaine, lieu théologique pré­ pondérant; la raison humaine, lieu théologique nonexistant De la première erreur 11 est résulté qu’au temps des hérésies « germaniques » où l'on avait besoin 732 » de théologiens supérieurement armés, eo nulla prorsus haberent, nisi arundines longas, arma videlicet levia puerorum. De tels théologiens enlèvent toute vigueur et tout poids ù la théologie; ils aboutissent à cc que la théologie, ύ laquelle on a soustrait son argument prin­ cipal, l’autorité, non seulement est méprisée, mais n’est plusdela théologie.De locis,\. IX,c. i.— De la seconde erreur découle la théorie de la · sainte rusticité » de la foi, Cano, arguant de cc que la grâce ne détruit pas la nature, et de ce que la nature humaine est rationnelle, maintient la nécessité indispensable du raisonnement en théologie, même ès choses divines, c. iv. .Mais c’est ù une condition : ratione non domina sed administra, syllogismo non présidente sed subserviente, c. vi. Au chapitre v, il énumère quatre préceptes régissant l'usage du lieu de la raison naturelle : a) pour instruire les philosophes. — b) Pour réfuter les sophistes. — c) Pour persuader avec plus d’efficacité grâce a des arguments plus nombreux cl plus variés. — d) Pour éviter les amphibologies grammaticales des textes. Quod si grammatica semel admittatur, quidni dialectica, quidni philosophia? .Mais l’usage de la raison naturelle a ses dangers. Deux règles pour y parer : ne incognita pro cognitis, incerta pro certis habeamus, c. vu ; natura· argumentationes interdum infirmas, firmas nonnumquam esse, c. vin. Pour compléter ces préceptes, et les adap­ ter aux progrès des diverses sciences, on trouvera un apparatus, tout ù fait au point dans J. Bcrthicr,De locis theol., part. H, I. IL c. i, a. 1; c. n, a. 1-2., soit dit sans préjudice d’autres auteurs 2. Lc livre X contient, en ce qui regarde l’autorité des philosophes, les préceptes suivants: Le consente­ ment général des philosophes fait foi pour les dogmes philosophiques: Cano montre, par des exemples, que ce consentement n’est pas une chimère, à condition qu’il s’agisse vraiment de philosophes,eorum qui magna doctrina cxcelientique ingenio valuerunt, c. iv. — Le témoignage isolé d'un grand philosophe a une auto­ rité probable en théologie, au prorata de sa science philosophique, sed nulli theologus ita sese adjudicare debet ut ab eo ne latum quidem unguem putet disceden­ dum, ce qui est dit spécialement pour Aristote, dont Cano recense six passages erronés. L’opinion de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin en matière philosophique doit être prise en grande considération, principalement, magis, la seconde, sed ita tamen ul adhibeatur moderatio quredam. De locis, L X, c. v. Ccs règles, surtout la dernière, ont reçu d’importantes confirmations dans de récents documents pontificaux. 9® Dixième Heu théologique : L’autorité de Γhistoire humaine. — Excellent pour établir la nécessité de ccttc science comme lieu théologique, le livre XI de Cano n’est pas très utilisable au point de vue de scs précep­ tes. Cela tient à une conception juridique du témoi­ gnage historique, spécialement ù des idées sur les auctores probati, que la science historique ne saurait actuellement admettre sans les plus grandes réserves. On substituera A ccs préceptes la mise au point qu’en donnent les auteurs contemporains, spécialement, et sans préjudice d’autres auteurs, J. Berthlcr. De locis, theol., part. II, 1. II. c. ni, a. 1-2, dont l’ouvrage s’har­ monise davantage avec les idées et le plan de Cano. Voici quelques-unes de ccs règles : L’histoire fournit A la théologie un argument tantôt certain, tantôt pro­ bable. Cf. Cano, De locis, L XI. c. iv. — Toujours utile, elle est parfois absolument nécessaire au théologien. Cf. Cano. 1. XI. c. tî. En soi, les documents écrits sont un signe certain, faisant humainement autorité : ce n’est que per accidens qu’ils sont Incertains...A cc point de vue l’épigraphic est parfois de la plus haute auto­ rité. — Les monuments archéologiques présentent des arguments certains ou probables, selon leur état et leur nature — L’histoire des dogmes et même des 733 LIEUX THÉOLOGIQL’ES. LES NOTES THÉOLOGIQUES vérités non révélées fournit de sérieux points d'appui aux théologiens. — Également, l’histoire des erreurs. — Les règles certaines de la critique historique sont de la plus grande utilité au théologien pour utiliser le lieu de l’histoire humaine. — Gf. It. M. Schultes, Intro­ ductio in historiam dogmatum, Faris, s. d. (19x3). Celle sèche énumération, — comme du reste, la brièveté que nous avons dû observer dans la nomen* elature des préceptes concernant les dix lieux théolo­ giques, en les détachant des preuves et des discussions qui leur donnent chez. Cano tant de saveur théologique — doivent être complétées par la lecture des auteurs eux-mêmes. Cc que nous avons dit est uniquement pour faire comprendre le genre de travail qui s'opère dans cette élaboration préalable des lieux théologiques et les moyens par lesquels le théologien s’assure d’un donné tout prêt a être utilisé théologiquement. VU. Lies qui suons Tin ©logiques. — Pour déter­ miner la nature et les genres des Questions théologiques, il est indispensable de partir d’une notion exacte de la théologie elle-même. C'est pourquoi Cano consacre trois chapitres à cet objet, I. XII, c. ii-iv. Il n’y a pas lieu de nous y arrêter, quelque tentante que soit l'entreprise, puisque celle question doit être traitée pour elle-même au mol Théologie. 1° Nature des questions théologiques.— Cano intitule son c. v : Quic sint qiucstiones seu conclusiones theo­ logia·? Dans la théologie scolastique, la seule qui exis­ tât alors, questions et conclusions se correspondent. Leur contenu matériel est identique : seule, la forme dillèrc : forme Interrogative pour la question, nfllrmativc pour la conclusion. Il n’y a donc en théologie, pour faire question, que ce qui est matière à conclusion, et la conclusion théologique est proprement quit ex theologiiu principiis, ut effecta a suis causis, orietur, 1. XII, c. v. L’objet propre et premier d’une question théologique n'est donc pas de se demander si les prin­ cipes de la théologie sont révélés, mais si la conclu­ sion que l'on lire de ccs principes participe au bénéfice de la révélation, si elle est à quelque litre, médialement ou virtuellement, révélée, appendix fidei. Cf. Cano, 1. XII, c. v. § Maneat igitur et § Fidei porro quæslio. A. Lang, Die loci theologici des M. Cano, p. 66. note L me reproche d’avoir dit que la question de la révélation des principes de la théologie est une ques­ tion théologique. Il faut s’entendre. L’objet propre de la théologie n’est pas le révélé formellement, mais le revelabile, d’accord! Cf. A. Gardeil, Le Donné révélé et la théologie, part. Il, sect, n, p. 221 Cependant, comme le note Cano, les principes étant souvent contestés, cette contestation donne lieu â l’admission de questions de principes, parmi les questions théologiques, De locis, 1. XII, c. xn. Saint Thomas l’avait dit le premier, Sum. theol., 1*. q. i. a. 8, s’appuyant sur la nature de sagesse de la théologie. Que l’on ait trouvé commode de députer A l’examen des questions de principes la théologie positive, et que même Cano soit A l’origine de cette Innovation, et.. Jacquln, Melchior Cano et la Théologie moderne, Revue des Sciences phil. et théoL, 1920, p. 121-1 H, j’y consens, à condition que la théologie positive sera conçue non comme une discipline autonome, mais comme une partie potentielle, une fonction de l’uniquo Sapientia, cl qu’elle soit gouvernée par les mêmes principes et préceptes que la théologie spéculative, coux-là même que Cano expose dans scs Lieux théologiques. Cf. Gar­ deil, Le Donné révélé, p. 218-223: A. Lemonnycr, Comment s'organise la théologie catholique. Reçue du clergé français, l*r oct. 1903: M.-IL Schwalm, 7 es deux théologies. Revue des sciences philosophiques et théolo­ giques, 1908, p. 696 sq. 2° Les Genres des questions théotogiques.— Nous ne faisons que mentionner la division des questions spécu­ 734 latives pratiques, L Xll.c. v, § Queestiones ergo, qui se traitent par des arguments identiques : cognitionis actionisquc quirstiones eodem fere modo, exque etsdem locis tructandie et solvendæ mint. De locis. L Xll.c. v. Cf. Garrigou-Lagrange, Du caractère métaphysique de la théologie morale de sa tnt Thomas, Revue thomiste, juillet 1925, p. 341, ; Les seuls genres de questions theologiques qui nous intéressent sont ceux qui sont propres û orienter l'in­ vention des lieux spéciaux. Il y en a trois : 1. Les questions surnaturelles et les questions natu­ relles.—J’entends par surnaturelle,Cano, une ques­ tion qui sc définit uniquement par des principes sur­ naturels, c'est-à-dire révélés, par exemple : Si tous nous rcssucllcrons? — par naturelle, une question que la raison naturelle est apte à résoudre, par exemple : Si Dieu est partout? Entre les deux, H est des questions nuxfrs.qui doivent faire appel à foi et raison, par exem­ ple, si le Christ a deux intellects? De locis. L XII, c. v, § Et quoniam omnta. 2. Les questions surnaturelles de foi, pour lesquelles le théologien doit exposer sa vie, tn capitis discrimen veniendum, et les questions surnaturelles secondaires, quœ possunt ignorari sine fidei factura. J bid., { Est enim alta divisio. 3. Les questions de principes et les questions de conséquences. — Les dernières seules devraient être posées en théologie, puisqu'elle est science, et n'a pas à discuter les principes dont elle part qui sont les principes de foi. Mais, en fait, il n’y a pas de principes en théologie dont les théologiens n'aient fait une question, soit à cause des adversaires qui s’y atta­ quaient, soit en raison de certaines obscurités qui allectent ces principes, et veulent être éclaircies par des explications. Jbid.,c. v, § Contingit enim aliquando. 3e Cano a traik' de l’utilisation des genres des ques­ tions theologiques pour orienter la recherche des lieux dans le chapitre ultérieur, où il parle de leur invention pratique sur le terrain de l’argumentation, L XII, c. vi. Cf. c. xi, cl supra col. 720. Nous retrouve­ rons ce*sujet infra sect. ix. Mais, par contre, il n’a pas voulu terminer cc chapitre consacré aux questions théologiques sans donner aux théologiens une série d’admirables préceptes et de conseils, où sa merveil­ leuse expérience rivalise avec la beauté de sa' langue. Celle propédeutique morale ne se laisse pas analyser C’est un esprit qu’elle infuse plutôt qu’une méthode qu’elle édicte, l’esprit de Voffice même du théologien, officium theologi. Cf. c. vi, § Nu lia theologica', jusque : Dixerit quispiam. VIII. Les notes théologiques. — 11 ne saurait être question de traiter ici à fond des notes théologi­ ques. 11 nous suffira de les définir, de recenser les prin­ cipales, de montrer brièvement par quel procédé Cano les obtient, et d’indiquer le rôle qu’elles jouent dans la formation du Jugement théologique. 1· Définition des Noies. — Les Notes sont des termes ou expressions par lesquelles sont quali Tu es certaines propositions au point de vue de leur accord ou désac­ cord avec la foi catholique. Elles alTcctent tantôt les questions théologiques. tantôt les conclusions, tantôt les propositions qui servent de majeures ou de mineu­ res dans le raisonnement théologique. Elles sont il deux sortes, selon qu’elles signalent l’accord ou désaccord : dans le premier cas, elles sont dites notes des vérités catholiques: dans le second cas. notes des erreurs opposées. Dans les deux cas. elles offrent un ensemble gradué dequalifleations.qui permet au théo­ logien d’apprécier la juste valeur pour la théologie des propositions dont il sc sert ou auxquelles il aboutit, Cano s'occupe des notes positives. L XII, c. vi, cl des notes négatives dans les c. vn, vm et x. 2· Recension des Notes. — Les notes positives, c. vî, 735 LIEUX THÉOLOGIQUES. LES NOTES TI1ÉOLOGIQUES sc divisent, scion Cano, en deux groupes. Il y a d’abord celles qui conviennent aux vérités formellement révé­ lées, sive primaria sive secundaria. Ce sont les vérités de fol catholique. Elles se subdivisent, selon qu elles proviennent de l'Écriture ou des Traditions aposto­ liques. Viennent ensuite celles qui qualifient les véri­ tés déduites des premières, nécessairement,c'est-à-dire de telle sorte (pie la concession de celles-ci entraîne la concession des premières, que la négation des conclu­ sions, au contraire, entraîne la négation des vérités révé­ lées. Lescanchislons se subdivisent à leur tour, selon que leur mineure est de foi ou de raison. Elles sont de foi mais non absolument, non simpliciter. Sur ce point, il y aura intérêt à commenter Cano par les idées récem­ ment mises au clair par Je P. Marin-Sola dans son ouvrage, //évolution homogène du dogme catholique, Fribourg,(1921, où Ton verra que les seules conclu­ sions qui Vraiment relèvent de la foi, sont les conclusions à connexion d'ordre métaphysique. Encore n’en relèvent-elles que inédiatement à litre de vérités définissables, non définies, avant la sentence de l'Église. Cf. Marin-Sola, op. cit., c. vu, sect, v, La vraie pensée de Melchior Cano sur la défini b il ité de la conclusion théologique, édit, française, t.ir,p. i l 1-169.— Les notes négatives sont la note d’hérésie, c. vu et vm et les notes erronea, sapiens turres im, piarum aurium oftensiva, temeraria, scandalosa, c. x. Cano abrège ainsi le catalogue des notes donné par Torquemada, Summa cedes., 1. IV, part. Il, c. ix, qu’il cite et trouve trop compliqué, ibid., c.’vi. Nous laissons aux spécialistes l'appréciation des notes de Cano : ce que nous cher­ chons à exposer, c’est sa méthode. 3° Par quel procédé Cano obtient-il ses notes? — Pas autrement qu’en recourant aux jugements critiques qu’il a formulés sur les lieux théologiques, dans l'éla­ boration qu'il en fait du livre 11 au livre XI, cf. supra, sect. vi. El c’est ici que l’on voit comment les juge­ ments généraux, contenus dans cette partie de son œuvre, engendrent des Jugements sur les propositions utilisées dans l'argumentation, jugements qui, for­ mulé* par les notes, se répercuteront à leur tbur sur le jugement final des conclusions théologiques et les quali fieront théologiquement. Ne pouvant entrer dans le détail, nouschoisirons deux exemples. — 1. Il s’agit de qualifier comme vérité de fol catholique un texte obscur de l'Écriture, car de rebus perspicuis nihil præctpt oportet, c. vi. Voici la règle P de Cano : Consentiens eadem sanctorum om­ nium conspiransque scripturarum Inlelligentia, ipsis­ sima est fidei catholica veritas. C’est ici. comme le constate aussitôt Cano, un résumé de sa conclusion 5, du I. VH, c. v, cf. supra, col. 723. — 2. Dans la règle 1. Cano poussait jusqu’à la conclusion théologique ellemême, l'influence de sa critique générale des lieux: Cum Scripturae sensus /uertt obscurus, tunc Ecclesia· inlelligentia eadem est germana Scripturm inlelligentia, ex qua habebitur, erepet licet haereticus, et catholica: veritatis insigne certum,eladprobandas theologiæconclu­ siones certi huius, quem exquirimus, argumenti delectus, ibid , c. vi.l* praeceptio. Au fond, pour Cano, les règles de la qualification ne sont autre chose qu'une adapta­ tion et parfois une transcription des résultats critiques de l’invention générale des dix lieux théologiques. 4· Cano n'a pas cru devoir descendre des préceptes à la pratique et nous montrer le théologien en acte de qualifier scs conclusions et ses arguments à l'aide des règles contenues tant dans son inventaire général des Lieux, 1 II-XÎ. que dans sa théorie des Notes.: Non aliud mihi neqotii dandum credidi in dijudicandis argu­ mentis qur dogmata nostra probarent quam datum paulo ante /uti, c. vt-vm et x. in iis notis edendis, quae nostras veritates insignirent Pars ergo illa Indicandi nec post ea gutc diximus, admonitione ac praccptls indiget, nec 736 propria ad locorum tractatum pertinet quem hic liber noster sua inscriptione pollicetur, 1. XII, c. xi. II estime que la qualification in actu exercito des propo­ sitions. n'est plus œuvre de méthode, mais de pratique, et qu’avec les préceptes qu'il a donnés, c’est au théo­ logien de se tirer d'ail aire. Il le fera, d’abord en met­ tant en bonne forme logique scs arguments, prenant garde, comme le conseille le P. .Marin-Sola, op. cit., c. n, sect. v. île n’employer que des arguments a connexion mélaphyslco-inclusive, s'il veut aboutir ù la science théologique et non, â des conclusions de système. Après cela, embrassant d’un dernier regard toute son argumentation, avec tous scs éléments quali­ fiés par leurs notes, il ne lui restera plus qu'à définir en connaissance de cause la vérité théologique de sa conclusion, c’est-à-dire à la déterminer avec sa quali­ fication propre : Ad extremum, finial quid verum, el quid, contra, /alsum. Doceat vero primum quid fides Christi de ea questione teneat quibusque idoneis ac certis testimoniis id quod tenet evincat ; deinde quid aut priescribat aut doceat ratio, 1. XII, c. xi. 3* prœceptio. C'est celle détermination autorisée des conclusions que l’on trouve chez les grands théologiens, à l’issue de longues disputationes, exprimée en ces termes : Dico, Dico resolutorie, Determinando dico, respondeo dicendum. C’est le point culminant, l’acte suprême du labeur théologique, je dirais : son acte pur, par comparaison avec les jugements qui Je préparent et le fondent, et qui demeurent en puissance prégnante de ce sublime moment, où. en pleine connaissance de cause, le théo­ logien conclut, et qualifie ses conclusions. C’est la gloire de Cano d’avoir dressé la méthode pour arriver avec sécurité et une facilité relative à prononcer des jugements de celte sorte. Si Cano n’a pas composé de Praxis ad usum theolo­ gorum, pour guider l’exercice personnel du jugement théologique interne, il a cependant esquissé une mé­ thode pour les jugements théologiques du for externe, à l'usage des juges de la foi dans le c. ix de son I. XII : Ile guiir tres ad quas fidei externa judicia dirigenda sunt, C'est un recueil de consciis pratiques aux inquisiteur?, qui se ressent de l’époque, et qui ne saurait avoir qu'un intérêt rétrospectif pour la plupart des théologiens. Mais sa présence manifeste la pleine conscience qu’avait Cano de tout ce nous venons de dire, à savoir que la qualification théologique des conclusions est l’abou­ tissant suprême et la fin dernière du labeur théolo­ gique comme tel, en même temps que la pierre de louche du théologien consommé, perfectus et absolutus theologus,qui,à l'imitation du parfait dialecticien, doit être instruit tum ad inveniendum tum ad judican­ dum. I. XII, c. xi, début. IX. L'utilisation des LIEUX théologiqufs. — Si Cano. pour les raisons que l’on vient de lire, s'est refusé à faire descendre jusque sur le terrain pratique rutilisat ion de scs lieux théologiques en ce qui concerne la formation du jugement, il ne pouvait faire de même pour l’invention des arguments. C'< ûl été rompre avec les usages de ses maîtres en dialectique, Cicéron et Agricola, voire même, quoi qu’il en ait dit, avec Aris­ tote. et c'eût été aller contre son but de formation du parfait dialecticien de la théologie, La partie de son douzième livre: De locorum usu, qui concerne vraiment l’usage des lieux théologiques, sera donc consacrée uni­ quement à l'invention. Dans ce but. Cano établit d'abord les préceptes que dirigent In théologien dans l’exercice de l’invention des arguments sur le terrain même de l'argumentation, en présence d'une question posée et débattue. Il donne ensuite trois exemples de l’application de ces préceptes, c. xii-xiv, sur lesquels nous n’insisterons pas, vu qu’ils appartiennent expressément à la théologie proprement dite. 737 UE LX TH ÊOLOGIQLES. LT ILIS ATI OX 1α Premier précepte : Pont'der so lieux théologiques el i les règles qui les régissent.— 1. All moment d’ubordcr une question, le théologien doit avoir présents ά l'esprit tous les préceptes recensés dans l'inventaire critique préalable des lieux théologiques, 1. II-XI, Nec enim memoria tenuisse sut est, sed paratos et expeditos habere oportet... qua· res,sive a nobis accipientur,seu ab alio qui ad hire scribenda paratior post /ne algue instructior venerit, non mullum refert. — 2. Mais ce n’est pas assez de savoir les régies, qui commandent l’usage des lieux ; il faut aussi connaître à fond la matière qu'ils renfer­ ment et à laquelle ccs règles s’appliquent, locos ipsos lustrasse ac comprehendisse omnes. Et Cano de s’em­ porter avec éloquence, dans un passage imité de Cicéron, Orator, c. 31, contre ceux qui voudraient argumenter et ne posséderaient pas leur sainte Écri lure, les traditions apostoliques, la doctrine de l’Église, des conciles, des souverains pontifes, des Pères, des théologiens, la philosophie, les sciences, l’histoire. Il s’objecte : Mais il est impossible de savoir toutes ces choses. (Cf. le mot du P. Lacordairc dans son panégyrique de saint Thomas à Saint-Scmin de Toulouse : le théologien est un homme impossible.) Il répond : je ne le blâme pas de ne pas savoir toutes ccs choses : ce que je lui reproche, c’est, s’il ne s'est pas essayé à les savoir, si non sccalus, d’usurper le nom de théologien. El il poursuit ce thème avec sa verve élo­ quente, pour terminer, après un magnifique éloge de saint Thomas : Quanto D. Thomas copiosior et nervo­ sior est..., par ce sarcasme à l’adresse des mauvais théologiens : Vinum quoque aqua mixtum clarius est quidem, sed dilutius tamen : Merum ad bibendum diffi­ cilius, plus omnino habet virium! Réfléchissons sur les deux parties de ce premier précepte. Cano, assurément, ne vent pas dire que le théologien doit aborder sa tâche en ayant devant les yeux, d’un côté, les préceptes qui règlent l’usage des lieux et, de l’autre, la connaissance à l’état brut de leur matière. Il est clair que ce qu’il attend de lui c’cst un Donné théologique déjà élaboré ù l’aide des pré­ ceptes, en d’autres termes un donné non pas brut, mais critique, j’entends de cette critique théologique, dont les dix livres II-XI donnent les règles. Le carac­ tère théologique de cette critique n’exclura pas d'ail­ leurs son caractère scientifique puisque, aussi bien, la philosophie, les sciences, particulièrement les sciences historiques sont des lieux théologiques, et qu'en acceptant la magistrature de la foi, elles n’ont pas dépouillé les évidences rationnelles qui les constituent comme sciences, mais les ont mises au service d’une connaissance plus certaine et plus haute On veut dire simplement que, dans cette critique objective et sin­ cère, Je dernier mot appartient à la foi. car pour Cano, critique et théologique ne s'excluent pas. mais sc complètent : Divina et humana ratio, quod saepissime dixi, dissimiles non sunt : nec alio hire, alio ducit illa; quin eodem spectant ambre et in eumdem finem referun­ tur. Nos grands anciens, ajoute-t-il, exécraient ceux qui séparent deux choses faites naturellement pour s'unir: cl. s’ils ne les avalent pas associées dans leurs discussions, ils ne se seraient pas crus théologiens. De locis, J. XIT, c. xt, 31 prirerptio. Cf. Gardeil. Le Donné révélé et la théologie, p. 212-223. 2° Second précepte : Lecture raisonnée des modèles. — Ace premier préccptc.qul est fondamental.omnium ejusmodi pr/eceptorum caput, Cano ajoute un précepte auxiliaire, qui va au même but. c'est-â-dlre A la prépa­ ration générale cl préalable de l’invention, c’cst d’avoir lu les grands maîtres de la science théologique. et cela avec la préoccupation de restituer leurs argu­ mentations doctrinales aux lieux dont elles sont tirées : If inc enim cl thesaurum tibi comparabis er aliorum inventis, et cum intellexeris cujus loci usus illis defuerit, PICT. DE TIIÊOL. CATHOL. 738 ipse per te, eu quie omissa sunt... inquires. C’est ainsi dit-il.que saint '1 bornas a complété, a laidcdu heu de lu raison naturelle, les argumentations purement sur­ naturelles de saint Augustin contre les pélagfcns. Mais ce n’est là qu’on premier cl tout négatif bénéfice à retirer de l’étude raisonnée des théologiens; en voici futilité positivo : Agnoscere apud veteres theologos argu­ mentationum loees plurimum prodest, tum tn irdelltgendis eorum virtutibus (ressources) tum in discernenda varia eorum argumentandi ratione, tum quod copia quaedam paratur hac diligentia et usu, ut non solum quæ illi invenerint, ea habeamus in promptu, sed ut, quoties e locis theologicis quierimus, similibus in rebus similes nobis argumentationes occurrant... Theologos sane, quod ad inventionem attinet, magis veterum exempla juvabunt, quam praecepta, non dico nostra, sed ne rufuscumque qui­ dem alterius artificis. L. XII, c. xi, J Argumentationes. 3° Troisième précepte : Ilattacher la question que Con désire résoudre ii scs lieux théologiques propres, littéra­ lement, l'y projeter, quaestionem m locos conjicere. Ce précepte comprend cinq opérations successives. 1. Il faut d'abord sc rendre compte du genre de la question à traiter : Ubt theologus disserendi materia fuerit oblata, quastionem accurate debet expendere, statucreque (n primis cujus generis illa sit... Nisi enim theologus naturam quastionis comprehenderit, nec facile intelliget, qualia sint ei investiganda argumenta, nec ex quibus petenda locis. De locis, I.X11. c. xi, 3B praeceptio, § Erit autem turc formula. Celte appréciation sc fait cn comparant la question posée, aux différents membres des divisions des questions théologiques et de leurs notes,ci. plus hau t,scct. vn : Neceodcm modo disserendum est de iis qua quaerimus ut exponamus (principes de fol mis cn cause) ac de aliis qure quaeruntur ut demonstre­ mus (questions de conséquences). Longeque diversa instituitur disputatio de naturali ac supernaturaU questione, aliique loci theologici sunt huic atque illic accommodandi. Dc locis, c. v, § Primum ergo officium. 2. La principale préoccupation du théologien dans cette qualification de la question sera de démêler, malgré la complication où d'ordinaire elle gît, quam­ quam omnes inter se colligati atque implicati sunt, ce qui est la chose difficile entre toutes, si elle est dc foi ou non. c. xi, ibid.; An pricier fidem ilia sit an potius ad fidem pertineat. Pour les premières.il faut combattre à toutes voiles et faire donner sa cavalerie, relis equisgue; pour les autres, les théologiens sans doute peuvent sc battre, cl même parfois le doivent, sed cruenta pugna illis omnino interdicta est.c.v·.§ Sed cum unius eu jusque . Pour les questions libres, cuius in scientia nihil periculi habet, error nihil habet criminis, il faut observer la plus grande modération. Ibidem. Ce n’est pas qu’il faille les « exterminer » cl les expulser dc l’Écolc. Elles sont utiles tant pour exercer les esprits que pour la théologie elle-même. Mais le sujet propre des discus­ sions théologiques ce sont les questions surnaturelles. A celles-ci. il faut aller avec une conscience avertie dc leur sérieux : Omnis theologus dc rc supernaturaU dispu­ taturus nomen theologia*secum ipse reputet, titulum suum theologi frequenter legat et quaerat a se, non semel, sed s.Tpitis. I.XII.c. v, § Sed cum, ct ? Sed regula. 3 Le genre de la question étant bien déterminé,c’cst enfin le moment de In faire circuler ù travers tous les lieux capables dc lui fournir des arguments dc solution. per nmnes locos ducal eam. illos praesertim qui erunt qua^tionimaoisapti et congruentes Sic’cst uncouestlon surnaturelle, il faut · projeter · de préférence la ques­ tion dans les lieux » I^ing et pour des motif* analogues, opere infra citalo, p 251, Λ l’édition dc Serry, Bassano, 1746, dont j’utilise la réimprrvdnn dc Madrid, 1776, intitulée Mclchioris Cani epfaopi Canaritnt ii Opera, in hac primum editione clarius divisa» I/estent id de la Bibliographie n été indiqué, soit au fur et a mesure de Part Idc, soit A la section x. Mais c’est pour moi un devoir dc signaler, en finissant, l’érudite et sans doute exhaustive bibliographie de la question des Lieux Ihfologigut*, que Ton trouvera, tant au bas des pages, que dans V Index, p. 246-251, dons l’ouvrage du Dr lumg dont je n’ai pu utiliser dans cct article que les 90 premières bonnes page*, et qui parait au moment que je corrige ccs épreuve», décembre 1925 : Dic Loci theologici des Melchior Cano, Munich, 1925« Λ. Gardeiu LIGAM EN (Empêchement de).— LNotion. II. Constat de la rupture du lien. I. Notion. — On désigne sous ce nom le lien matri­ monial qui unit les époux entre eux, et, par voie de conséquence, l’obstacle légal ou empêchement qui rend impossible tout mariage nouveau dc l’un des conjoints du vivant de l’autre. C’est ainsi que l’empêchement est communément défini par les auteurs. Le Code dc droit canonique en donne la définition suivante : Invalide matrimonium attentai qui vinculo tenetur prioris matrimonii quanquam non consummati, salvo privilegio fidei. Can. 1069, § 1. Le lien conjugal est brisé par la mort dc l’un des époux; mais il n’y a pas que la mort qui le rompe. Une dispense du souverain pontife pour une raison grave, et la profession religieuse solennelle d’un des conjoints ont aussi pour effet dc dissoudre le matri­ monium ratum et non consummatum. Mais il est néces­ saire qu’une dc ces causes intervienne pour permettre aux époux devenus libres, A celui qui survit, à celui qui reste dans le monde, ou même aux deux, de convo­ ler A d’autres noces. Tant que subsiste entre les con­ joints le lien du mariage, toute tentative de leur part d’une nouvelle union conjugale est déclarée nulle dc plein droit. Le code a pourtant mis hors dc cause le cas du privilège paulinicn, salvo privilegio fidei. On sait la concession que l'apôtre a faite, en faveur dc la /oi, aux époux unis dans l’infidélité. Si, apres la conversion dc l’un d’eux, l’autre refuse dc cohabiter avec lui, ou, comme on Interprète aussi, s'il ne consent à la coha­ bitation qu’en lui Imposant des actes contraires à la religion chrétienne ou aux devoirs essentiels du mariage, la partie fidèle est en droit dc reprendre sa liberté et rien n’empêche qu'elle songe à former un nouvel engagement. Toutefois, le lien du premier mariage contracté dans l’infidélité n’est rompu qu’au moment où la partie fidèle a convolé en fait et régu­ lièrement A dc secondes noces. Code, can. 1120-1126. Voir Divorce, t. îv, col. 1173-1171. Hormis ces excep­ tions, un des conjoints ne peut, durant la survivance dc l’autre, sc remarier valldcmcnt. Le juge séculier ou même le chef religieux de la secte A laquelle il appar­ tient auront beau annuler son premier mariage, l’union qui suivra ne sera jamais qu’un concubinage pur et simple. La situation serait la même, encore que les époux n’auraient fait qu’échanger leur mutuel consen­ tement et n’auraient consommé le mariage d’aucune 748 façon, prions matrimonii quanquam non consummati. L’empêchement dc ligamen est dc droit divin, naturel et positif et n’admet point dc dispense. 11 sc fonde sur le dogme dc l'unité et de l'indissolubilité du mariage. Nul n’est admis, en regard de la loi divine, il donner pouvoir sur son corps à plusieurs en même temps, et le droit dont on a disposé en faveur d’un seul, on ne peut le transmettre à un autre quo si le premier engagement a été légitimement rompu. IL Constat de ea rupture du lien. — Le canon 1069, en son paragraphe 2, exige que, avant dc con­ tracter une nouvelle union, l’époux libre de tout lien établisse par des voies régulières et d’une manière certaine, que la première ou était nulle en droit, ou a été régulièrement brisée : Quamvis prius matrimonium sit irritum aut solutum qualibet ex causa, non ideo licet aliud contrahere antequam de prioris nulhtatc aut solu­ tione legitime et certo constiterit. La certitude ici requise est une certitude morale, mais en aucun cas elle ne sc confond avec une simple probabilité, si grande qu’on la suppose. Si le lien matrimonial a été rompu ou déclaré inexistant par une sentence Judiciaire ecclé­ siastique, il va dc soi que la production dc cette sen­ tence est requise pour la constatation de Vetat libre. S’il s’agit dc la mort d’un des conjoints, plusieurs cas sont à distinguer. Si la mort est survenue dans la localité même ou dans une localité assez proche dc l'endroit où le survivant sc remarie, le fait est public, notoire, trop connu pour qu’on doive en faire la preuve. Mais le décès du conjoint n'est pas dans tous les cas également avéré. Une instruction du Saint-Ofllcc, dc l’année 1868,donne la marche A suivre lorsqu’on est en présence seulement dc conjectures. Tout d’abord l'absence, même très prolongée, d’un des époux n’est pas regardée par les canons comme une preuve suffi­ sante dc la mort de celui-ci. Que d’exemples, à la suite dc la dernière guerre, dc disparus qu'on n'estimait plus en vie et dont le retour imprévu au foyer après un long temps a surpris tout le monde, a troublé même la paix d’une seconde union ! Il est nécessaire que la mort du conjoint soit attestée par un acte authentique du curé du lieu, où il est dit être décédé, ou meme dc l'évêque, si ce fut dans un diocèse éloigné. Un acte dc l’autorité civile ne suffit pas généralement, surtout sl cct acte a été dressé après une guerre ou quelque catas­ trophe. A défaut du document officiel exigé, une preuve recevable encore sera l’affirmation d’au moins deux témoins immédiats. Parfois même un seul, mais d’une valeur incontestable, suffira, surtout si d’autres indices par ailleurs s’ajoutent à son témoignage et le corro­ borent. Quand le décès en question n’est certifié par aucun témoignage de première source, on verra si la preuve ne peut être faite au moyen dc témoins indi­ rects ou résulter d’un faisceau de présomptions. Le bruit dc celte mort recueilli, auprès dc la portion la plus considérable et la plus saine d'une population, par deux personnes dignes dc fol, et qui ont prêté ser­ ment, si d’autre part des conjectures dans le même sens ne font point défaut, ne peut-il être considéré comme une preuve véritable? Quant aux présomptions et cir­ constances diverses qui aideront le juge ecclésiastique A sc former une conviction et A prononcer le constat de mort, ce sont : l’estime générale dont jouissait le conjoint, sa religion et sa conscience, l’amour qu’il avait pour sa femme, les raisons majeures qu’on lui suppose dc se tenir éloigné et dans le silence, les lettres qu’il a écrites A plusieurs reprises depuis sa disparition, les biens immeubles qu’il possède et qui l’attachent au pays, les recherches entreprises auprès de scs chefs, s'il est soldat, des sociétaires, s'il est dans le commerceou par l.i voir des journaux, etc. Il appartient A l’Or· dlnalrc dc peser attentivement tout cct ensemble, et, après avoir pris conseil dc théologiens et d’hommes 749 LIGAMEN LIGARIDÈS PAISIOS experts, d'émettre au sujet du décès en cause une sentence dc constat. C’est, en cflet, devant le tribunal de l'évêque que le doute devra être soigneusement examiné, dhcuté; car il s’agit dans l’espèce d'une alluire de for externe. Et si, malgré tout, la question ne peut être tirée au clair, elle sera déférée au Saint-Siège à qui il appartiendra finalement de se prononcer. Quant nu mariage nouveau contracté par un des époux, sans qu’il ait été vraiment certain de la mort de l’autre, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est illicite. Mais est-il, en outre, invalide? Plusieurs cas sont ù envisager. Il est nul de plein droit si,dans la suite,il est démontré qu’au moment où il fut contracté, le premier conjoint vivait encore. Sa mort survenue plus tard ne sufïlt pas à elle seule à le valider. 11 est nécessaire donc que les époux, sitôt que la nouvelle leur en parvient, échangent un nouveau et mutuel consentement à leur union. Là où Γ em pèche ment de clandestinité ne s’y oppose pas, le fait pour cc faux ménage, après la nouvelle reçue dc la mort du premier conjoint, de continuer à mener la vie conjugale, est un consente­ ment tacite; ilsuiUl.ùla rigueur.à revalider le mariage. Le second mariage est valide, sl, au moment où ii fut consenti, le premier conjoint était mort, soit que les époux aient agi de bonne foi, dans l’ignorance où ils étaient qu’une entière certitude de son décès fût nécessaire, soit que. procédant À leur union avec une conscience douteuse, ils eussent cependant voulu la conclure de tout leur pouvoir. Nul absolument est le nouveau mariage que des epoux, bien persuades l’un ou l’autre ou tous deux qu’ils ne pouvaient régulièrement s’unir, ont néanmoins contracté au mépris de la loi de Dieu, sans reculer devant un état de concubinage,alors même que,dans la suite, ce ne serait un secret pour personne qu’au moment dc leur tentative d’union le premier conjoint était déjà mort. Car le consentement mutuel qu’ils ont échangé n’avait point pour objet un véritable contrat de mariage. Saint Thomas. Sum. theol., 111·, Sup.. q. i xm. a. 1; S. Alphonse dc Liguorï, Theologia moralis, 1. VI, η. 901903. 901; Cl. Marc, Institutiones alphonsian.v morales. Borne, 1885, t. n. n. 2014; Gury-Bnllcrinl. Compendium theolcghr moralis. Home, 1887. t. π. η. 833-834; Lchinkiihl. Theologia moralis. Eribourg-cn-Brlsgau, 1890. t. n, n. 740; Noldin, Sum. theol. moralis, Inspruck. 1911. t. m, de Sacramentis, n. 582-583; Sebastinni, Summarium theologia* moralit. Turin. 19IS. n. ."»56. Λ. TltOUVKNlX. LIGARIDÈS PAISIOS. archevêque grec dc Gaza, nu xvn· siècle, fut un des esprits les plus cultivés de sa nation. Malheureusement, son caractère et sa con­ duite ne furent pas à la hauteur dc son Intelligence. L’importance du personnage est surtout dans le rôle capital qu’il joua dans les événements religieux de la Russie. — L Vie. — IL Ouvrages. L Vie. — Panlaléon ou Pantéléimon Ligaridès naquit à Chlo. en 1G09 ou 1610. de Jean Ligaridès et dc Orlctta Cnlaronis, tous deux du rite grec catholique, rt fut baptisé dans ce même rite. A l’ùgc de treize ans, Il fut envoyé par son père au Collège grec dc Home où il entra le 19 juin 1G23 et fut admis définitivement le 7 juillet dans la classe de grammaire, où il passa une année; il lit ensuite scs humanités et sa rhétorique cl, enfin, trois ans de philosophie et quatre de théologie. Il soutint brillamment scs thèses de philosophie et dc théologie, le 27 septembre 1636.dans l’église dc SalntAthanase, en présence dc nombreux cardinaux. Il reçut les ordres dans cct te même église des mains de Raphaël Korsak, métropolitain ruthène dc la Petite-Russie, dans le courant du mois de décembre 1G39, ù savoir, le 21 : les quatre ordres mineurs, le 27 : le sous-dia­ conat cl le diaconat, et le 31 : la prêtrise. En 1637, il 750 édita l’ouvrage d’Arcudlus (mort en 1634) De Purga­ torloxigne adversus Barlaam. En 1641, la Propagande l'envoya dans le Levant pour y travailler ù la réunion des Églises. Elle lui assignait un traitement dc 50 écus par an. On fondait dc magnifiques espoirs sur la science et le zèle du nouveau missionnaire. Voir Legrand, Bibliothèque hellénique du XVIb tiède, t. rv, p. 13. La réalité, malgré quelques Illusions du début, fut loin dc répondre à l’attente. Ligaridès devait sc rendre à Chio pour y propager la fol et l’obédience romaine. On le trouve installé à Constantinople en juin 1643. Il y obtient du patriarche œcuménique Parthénlos Pr la permission de prêcher, de célébrer et dc confesser et, pour cc fait principalement, il volt son traitement annuel, à partir de 1644 ou 1645, monter à 60 écus pour trois ans. Ces questions d’argent ne sont point un pur accident dans la vie dc notre per­ sonnage. En 1647. le patriarche Joannice II lui créant des dlllicultés, il demanda à Borne et obtint d’étendre sa mission à la Valachlc dont le prince, avalt-ll appris, montrait dc bonnes dispositions. Celui-ci le nomma son prédicateur, son confesseur et son théologien. D’après Démétrius Procoplus, toc. cit., Ligaridès fut aussi did ascale de l’école de Jassi fondée par Basile le Loup. Ces rapports d’intimité avec les orthodoxes ne l'empêchaient pas dc rester en relations avec la Pro­ pagande et d’en recevoir les subsides. En Roumanie, il prêta son concours, dc concert avec son compatriote Ignace Pétritzis, à la version roumaine du Nomocanon, exécutée par Je moine Daniel et publiée en 1652. C’est dans cc même pays qu’il fit la connais­ sance dc Païsios, patriarche de Jérusalem, qui y rési­ dait plus souvent qu’en Palestine. Ce prélat l'emmena avec lui dans la Ville Sainte en 1651 et lui conféra la tonsure monacale, le 16 novembre dans l'église de la Résurrection, en changeant son premier nom dc Pan­ téléimon en celui dc Païsios. Le célèbre voyageur russe Arsène Souchanov fut le père spirituel du nouveau moine. C’est sans doute durant son séjour dans la Ville Sainte que Ligaridès écrivit une Histoire des patriarches de Jerusalem. Voir ci-dessous. Ligaridès allait bientôt adhérer nu schisme d’une manière plus décisive encore. Le 14 septembre 1652, il reçut du patriarche de Jérusalem. Païsios, In consécration épi­ scopale avec le titre dc métropolitain dc Gaza, au grand scandale des catholiques et des frères mineurs qui assistèrent au rite dans l'église de la Résurrection. A la suite dc la récitation du symbole dc Nicée, ils l’en­ tendirent prononcer son acte d’adhésion formelle aux quatre patriarches orientaux. Voirie texte dc cette pro­ fession dc foi dans Δέλτιον τής Ιστορικής xxi έΟνολογικής έταιρίας τής Έλλά3ος, t. \ι. 1902, ρ. 49-50. Aus­ sitôt après la cérémonie, il courut chez les franciscains pour les assurer dc son attachement à l’Église romaine. Comme bien on pense, cette solennelle apostasie fut rapportée à Rome. Quand il lui en fut demandé compte, il protesta qu’il n’avait point fait la profession de foi schismatique et s’étonna qu’on trouvât ù reprendre dans sa conduite. De Chio. où il passa peu après saconsécrallon, il écrivait ù Allallus et témoignait que le patriarche de Jérusalem est bon et catholique et se montrait surpris qu’on lui demandât dc faire profes­ sion contre des catholiques. Legrand, op. cit. p 56. L'année 1655, il ne craignait pas dc s’adresser ù la Propagande avec son titre d'archevêque de Gaza et de réclamer son traitement en retard, il renouvelait la même demande en 1G58. en sc faisant donner par l’ar­ chevêque de Sofia une attestation qu’il était bon catholique, malgré sa consécration par un patriarche schismatique. La Propagande jugea bon de le rappe­ ler à Rome pour Juger sa conduite. Naturellement, il n’eut garde de sc présenter. Après son ordination épi­ scopale, il repartit pour la Roumanie, sans probable- 751 LIGARIDÈS PAÏSIOS. VIE ment visiter son archidiocèscdc Gaza. ct en passant par Alep ct Chlo» son pays natal. C'est en Valachlc qu’en 1656 le trouve Macaire» patriarche d’Antioche, reve­ nant de Moscovie. Travels of Macarius, t. i, p. 342. Durant ce séjour en Roumanie ou le précédent, il com­ posa des écrits pour convertir les protestants. En 1657, sur la recommandation de Souchanov, il reçoit du patriarche de Moscou. Nicon, l’invitation de sc rendre auprès de lui. Le patriarche fondait de grands espoirs sur les lumières de Ligaridis ct sur son appui dans l’œuvre qu’il avait entreprise de corriger les livres liturgiques slaves. Ligarldès ne répondit pas à cette invitation. Il n’alla en Russie que quatre ans plus tard, quand la situation de Nicon était très embar­ rassée, ct ce ne fut que pour l’embarrasser davantage. Il n'avait probablement d'autre but en s’y rendant, d’après une de scs lettres, que d’y recueillir de l’ar­ gent avec plus d’abondance ct de facilité. Il y fut reçu par le tsar Alexis comme un arbitre ct un prophète, mais c’était un arbitre qui tranchait toujours en faveur du pouvoir, un prophète dont la voix était tou­ jours agréable aux grands. Il avait dans l’arsenal de scs connaissances ct la fertilité de son esprit de quoi rendre tous les services pour lesquels on l’aurait gras­ sement rétribué. 11 profita en outre de sa faveur auprès du tsar pour lui soutirer, par des moyens sou­ vent malhonnêtes, le plus d’argent qu’il put. Il faut lire dans Kapterev, Caractère des relations de la Russie note rOrient orthodoxe au XVI· ct au XVII· siècles (en russe), Moscou, 1885, p. LSI sq , passage traduit dans Legrand, op cil., p. 25-36, le récit de ses multiples escroqueries. Il joignait ù cela le commerce très rémunérateur des zibelines. A son arrivée en Russie, Ligarldès fut aussitôt sol­ licité par Nicon qui espérait trouver en lui un appui contre le concile qui l’avait condamné en 1660. Le métropolite de Gaza répondit que Nicon n’avait pas le droit de blâmer ce concile, encore moins le tsar qui exerçait une légitime surveillance sur l’Église et à qui il devait d’ailleurs d’être devenu métropolite, puis patriarche. Nicon, sc voyant sans aucun appui en Orient, en appela alors au jugement du pape de Rome, en sc fondant sur les canons du concile de Sardique. Un conseil sc réunit au palais pour délibérer sur cct appel. Ligarldès, convoqué, prouva, à grands renforts de témoignages des historiens grecs, que les Russes avaient reçu le christianisme de Byzance ct avaient toujours été sous sa juridiction, d’où il concluait que l’appel à Rome ne pouvait être légitime. Des lors, Ligaridès devint l’oracle des boyards. L’un d’eux, Streschncv. parent du tsar, lui adressa par écrit trente questions concernant Nicon. Le métropolite grec y répondit. Questions ct réponses furent répandues dans le public Elles visaient dans l’ensemble à légitimer la tenue du concile malgré le patriarche, au nom de l’égalité des évêques, ct â déclarer le tsar libre de con­ voquer le concile, à l’imitation de Constantin ct des autres empereurs grecs, libre aussi d’accorder des pri­ vilèges, comme de les retirer, à qui il veut d’entre les évêques. Il fallait cependant sortir de l’imbroglio où l’on sc trouvait depuis plusieurs années. Ligarldès proposa ct persuada au tsar de convoquer un concile où prendraient part les quatre patriarches orientaux. Par ordre du souverain, il rédigea lui-même les lettres d'invitation ù Nectaire de Jérusalem ct ù Denys de Constantinople. Ces deux patriarches décidèrent de ne pas aller en Russie ct sc contentèrent de signer ct de faire signer aux deux autres patriarches un tomos qui déclarait d’une manière générale qu’un patriarche pou­ vait être jugé par un concile régulièrement assemblé. Nicon finit par signer son abdication en 1665, mais en même temps, instruit par un certain Agathangèle, grec, il informait le tsar des antécédents ct de la 752 situation nnlicanoniquc de Ligarldès. Celui, en ciTct. que l’on regardait comme l’arbitre des questions reli­ gieuses de Russie, avait reçu une éducation toute latine, el de plus sc trouvait dans une situation tout à fait irrégulière vls-à-v Is de son propre patriarche, ct agissait en Russie au nom de l'Église grecque sans en avoir reçu aucun mandat. De fait, Ligarldès, peu après sa consécration épiscopale, avait été inlcrdit’par son propre consécralcur pour des lettres écrites de Chlo où celui-ci se trouvait quelque peu maltraité, puis pnr le successeur de Païsios, Nectaire, pour avoir négligé de lui faire son obédience à son élévation nu patriarcat. En Moldavie, notre personnage s’était fait fabriquer de fausses lettres par un certain Léontls ct c’est avec elles qu’il s'étalt fait recevoir ù Moscou. Accusé par Nicon, Ligarldès nia effrontément. Il offrit même de sc soumettre ù un tribunal d'évêques russes pour être jugé, bien que, disait-il, Il relevât du patriarcat de Jérusalem. Le tribunal sc tint. Le témoin Agathangèle fut produit ct soutint énergiquement son accusation. Malgré cela, le rusé Païsios réussit à convaincre les évêques russes de son innocence. Sur ces entrefaites, on apprend que deux patriarches orien­ taux, Macaire d’Antioche et Païsios d'Alexandrie, sont en route pour Moscou. Ligarldès rèva-l-11 alors de présider le concile qui allait bientôt s'ouvrir? On le croirait, car, dans une lettre du 15 décembre 1665, il informe Alexis qu’il vient de recevoir par l'intermé­ diaire d’Étienne, envoyé de Denys de Constantinople, une lettre de ce patriarche qui l’établit son représen­ tant en Russie. En même temps, il demande au tsar son congé, sans doute parce qu’il sait que le souverain ne peut sc passer de lui. Ce dernier, voulant en avoir le cœur net, dépêche à Constantinople même un homme de confiance. Le résultat de l’enquête est que la pièce dont sc prévaut Ligaridès n'est qu’un faux fabriqué par Étienne. Que fait notre prélat ? Il accuse tout simplement Étienne de l'avoir trompé. Soit naïveté, soit besoin de scs services, le tsar Alexis garda auprès de lui l'étrange métropolite. Les patriar­ ches d’Alexandrie et d'Antioche arrivèrent à Moscou, le 13 octobre 1666. Le jugement de Nicon commença le 7 novembre ct comprit en tout huit sessions. Liga­ rldès dressa l'acte d'accusation et fut l'Amc de toute l’assemblée. Le patriarche moscovite fut condamné ct déposé le 12 décembre (8e session), tandis que l’or­ thodoxie de l’ancien élève des jésuites était lavée de tout soupçon. Ligaridès avait eu aussi la pensée de faire approuver par le concile un écrit composé ù la demande du sieur de Ll icnthal pour exposer la croyance des Grecs et des Moscovites touchant l’eu­ charistie. Mais cct opuscule un peu long n'ayant été achevé que le 2 novembre, le temps manqua pour le traduire du latin en grec, ct du grec en slave. La situa­ tion de l’archevêque de Gaza était alors solidement établie. · Sans l’ignorance de la langue du païs, écri­ vait de lui M. de Pomponne le 10 septembre 1666, il aurait esté clcu patriarche en la place de ccluy qui a esté déposé. » Legrand, op cil,, t. n, p. 250. Le 28 mars 1668, le roi de Pologne, Casimir s'adressa ù lui dans une lettre pour l'inviter â travailler ù la réunion de l’Église russe Λ l'Église catholique. Le 20 juin 1668, sur l’instance du nonce apostolique de Pologne, le P. Scicrccki lui écrit pareillement pour l’engager â confirmer les deux patriarches d'Orient, ainsi que le tsar lui-même, dans leurs sentiments favorables au sujet de cette réunion Theiner, Monuments histo­ riques de la Russie, p. 53 ct 60. Mais le temps appro­ chait où le prestige de Ligaridès allait décliner ct luimême sc trouver dans l’impossible de prêter le con­ cours qu'on lui demandait. Le 20 Juillet 1668, arrivait soudain a Moscou une lettre de Nectaire de Jérusalem, dans laquelle ce patriarche informait le tsar que son 753 LIGARIDÈS PAÏSIOS. OUVRAGES prédécesseur Païsios avait excommunié Ligaridès» que lui-même Pavait excommunié aussi ct que le soi-disant archevêque de Gaza s'était présenté au tsar avec de fausses patentes fabriquées en Valachlc : · L'homme qui les lui a écrites est actuellement près de nous... il s'appelle Léontis. » Nectaire ajoutait que l'argent reçu du tsar pour le diocèse de Gaza était allé aux neveux de Ligaridès, qui habitent Chlo, son pays natal. De plus, ce personnage était latin avec les latins, ortho­ doxe avec les orthodoxes ct recevait du pape 200 écus par an. Kapterev, Le patriarche Nicon et le tsar Alexis Mikhallovitch, p. 501-505 (je corrige ici d’après la lettre de Ligarldès au P. Sclcreckl, la version de Kap­ terev, selon laquelle c'est le pape qui serait dit rece­ voir 200 écus de Ligaridès). Le 25 septembre 1G68, Par· chcvêquc de Gaza répondit au nonce en sc plaignant des bruits répandus contre lui par le patriarche Nec­ taire qui s’efforce de couper tout le fil de son espé­ rance d’arriver un jour au patriarcat. Au sujet des deux cents écus qu’il était accusé de recevoir, il s’exprimait ainsi mélancoliquement : qui· bus si veraciter /ruerem, haud graviter /errem, sed his omnibus carco, titulumque habeo sine vitulo. Thclncr, op. cit., p. 61. Quant nu tsar, il aurait dù, après les révélations faites par Nectaire, traiter l’imposteur comme il le méritait. Mais c'eût été discréditer toute son œuvre contre Nicon, car Ligaridès y avait joué le principal rôle. Il sc laissa donc dire par l’astucieux archevêque que les accusations de Nectaire étaient inspirées par des ennemis personnels qui lui gar­ daient rancune de sa participation il l’affaire de Nicon ct s'efforçaient de troubler son Intimité avec le tsar. 11 plaida même auprès du patriarche de Jérusalem la cause de son protégé ct lui demanda de le rétablir dans son ancienne dignité. Après deux ou trois démarches, la dernière accompagnée d'un cadeau de onze cents roubles en fourrures pour le SaintSépulcre, avec promesse d' · un don plus considé­ rable encore, lorsque nos désirs concernant l'arche­ vêque de Gaza seront satisfaits % Dosilhée, qui avait succédé Λ Nectaire, accorda dans une lettre au tsar, arrivée le 4 janvier 1670. l’absolution demandée ainsi que le rétablissement de Ligarldès dans son ancienne dignité. Mais, en même temps, il envoyait A ce dernier, dans une lettre privée, une bordée d'injures. Ce n'était pas de bon augure pour l’avenir. De fait, au mois d'avril de l’année suivante, Ligaridès était de nouveau interdit par son patriarche. Voir le texte de cette condamnation dans Legrand, op cit., t. iv, p. 58. 59. Le tsar ne voulut pas abaisser une seconde fols sa dignité ct pria Doucas, prince de Valachlc, d’intercéder en faveur de son favori. Ce fut en vain. Païsios demanda alors, le 4 mai.au tsar, l'autorisation d’aller en Pales­ tine, dans l'intention d’obtenir son absolution. Il le pria en outre de lui donner des leones ct un vêtement patriarcal dont il se proposait de faire cadeau dans ce même but. La permission de partir ne fut accordée que le 13 février 1673. Païsios sc mit en route mais, arrivé A Kiev, n’alla pas plus loin, sans doute A cause de mau­ vaises nouvelles qui lui vinrent d’Orient. Il veut retourner A Moscou, mais le tsar, qui a cessé d’avoir confiance en lui, ordonne de ne pas le laisser sortir de Kiev. En août 1675, un oukase enjoint dele ramener dans la capitale. Une audience même lui est refusée. Ligarldès expiait scs années de faveur. A la mort d’Alexis Mikhallovitch, les choses n'allèrent pas mieux car un fort mouvement d’antipathie sc manifesta contre les Grecs en général dans les premières années du successeur Théodore. Ligarldès rendit pourtant A ce dernier un service appréciable en obtenant pour lui du pape en 1676 le titre de tsar qui avait été refusé A Alexis. Cette même année, Il prie le souverain de le laisser partir pour son diocèse, mais Païsios 754 n’alla pas plus loin que Kiev, où 11 mourut en 1678. Dans les dernières années de sa vie, il écrivit en latin deux ouvrages contre les catholiques, l’un sur la pro­ cession du Saint-Esprit, l’autre sur la primauté du pape. Le séjour de Ligaridès en Russie eut quelque bons résultats que nous signalons d’après un docu­ ment de la Propagande de 1674 : « Il y corrigea beau­ coup d’abus ct particulièrement celui de rebaptiser ceux qui s’unissaient A l’Église moscovite, et réduisit à peu de choses les différences d'avec les catholiques, parce que, sur la procession du Saint-Esprit, ils sc rap­ prochent beaucoup d’eux: et bien qu'ils ne confessent pas le purgatoire comme font les catholiques, ils accordent cependant qu’il y a un troisième Heu de purification entre celte vie et le paradis; par suite, à cause de ces opinions très reçues par le peuple, il fut accusé auprès du Grand-Duc d’être catholique, bien qu’il sc montrât schismatique, ct A présent, il est dis­ gracié. · Legrand, op, cit., t. iv, p. 61. Ligaridès, séparé de l’Église romaine, garda toujours l’empreinte de sa première éducation ct, consulté comme un oracle par l’Église russe, dut se servir pour leur répondre de la science acquise au centre même de la catholicité. IL Ouvrages. — 1· Il édita, en 1637, à l’imprimerie de la Propagande, en latin ct en grec l’ousragc de Pierre Arcudius.De purgatorio igne adversus Burlaam, avec une dédicace a Urbain VIII, où il appelle celui-ci, les écrivains grecs sc plaisent Ale relever, επίγειον θεόν. En outre, deux pièces de vers en l'honneur de ce même pape ct de plus un éloge d'Arcudius en vers. Le tout comprend 8 pages non chiffrées au début, 411 pages chiffrées ct 3 pages non chiffrées de corrigenda. — 2° ’ Ερμηνεία της Ιερός λειτουργίας (inédite), donnée au Collège grec de Rome en 1841. Zaviras, Νέα Ελλάς, p. 513, à la suite de Dosilhée, op. cit., p. 1180, dit que cct écrit soutenait les nouveautés de l'Église romaine. Signalé par Sathas. en 1872. sous le n® 30 : de la biblio­ thèque du Métoque du Saint-Sépulcre, A Constan­ tinople ce document n’est plus mentionné dans le catalogue de Papadopoulos-Kéramcus (1894). Il existe heureusement au mon stère de Vatopédi, avec deux autres traités liturgiques du même auteur, S. Eustratiadès, Άγεορειτική βιβλιοθήκη, t- A', n® 132. 2t.p. SL- 3e Quatre avertissements ou exhor­ tations aux luthérocalvinistcs de Valachlc. Encore inédits, ils sc trouvent à la bibliothèque du Métoque susdit, au n° 20, anciennement 22S. — 4® Χρησμό· λόγιον Κωνσταντινουπόλεως νέας ’Ρώμης παρωχη­ μένου. ένεστδς καί μέλλον, etc., ou Recueil d'oracles sur le passé, le présent et l’avenir de Constantinople la nouvelle Home, ouvrage écrit en 1656 ct dédié au tsar Alexis Mikhallovitch. Cct ouvrage. Inédit, en grec, sc trouve dans le Hierosolymitanus 160, voir Pupadopoulos-Kéramcus. Ίεροσολυμιτική βιβλιοθήκη, t. 1, p. 255, ct dans le Codex 21 (anciennement '·/) du Métoque du Saint-Sépulcre A Constantinople, ibidem, t. iv, p. 36. Nicolas Spathar le traduisit en slave en y ajoutant des développements de son cru. Legrand, op. cit., t. i, p. 72, 73 ct 92. 94. — 5® Histoire de l’ile de Chio, mentionnée par AHatius, De Ecclesia* occi­ dentalis atque orientalis perpetua consensione, col. 1657. — G® Les (30) chapitres ou réponses de l'archevêque de Gaza aux questions qui lui ont été proposées. Cct écrit qui sc trouve dans le Hierosolymitanus 2ot, voir Papa· dopoulos-Kcramtus. op. cil., 1.1, p. 283-286, a été publié, ainsi que la lettre dédlcntolrc A Slreschncv qui l’accompagne par Chrysoslome Papadopoulos dans son ouvrage Οι πατριάρχαι Ιεροσολύμων ώς πνευμα­ τικοί χειραγωγοί της ’Ρωσσίαςχατα τον ΙΖ* αΙώνα ρ. 102-124. Ces chapitres embrassent des objets assez variés depuis le premier qui blâme Nicon, déjà arche­ vêque, d’avoir reçu l’imposition des mains à son élé- 755 LIGARIDÈS PAISIOS. OUVRAGES vallon au patriarcat, jusqu’au dernier qui juge injus­ tifiée l’excommunication jetée contre Streschnev qui avait appris Λ son chien à imiter le geste dc bénédic­ tion du patriarche. L’ensemble vise à justifier la condamnation dc Nicon par le concile réuni malgré lui et l'ingén ncc du tsar dans les affaires dc l’Église. — 7· Histoire de la condamnation du patriarche Nicon. Le texte original grec dc cct ouvrage est contenu dans les mss. 169 du Saint-Synode dc Moscou ct J7J del'Académie Roumaine, catalogue de C. Litzlca, 1909, p. 196, sous le titre : Βιβλίον συνοδικόν περιέχον τα κατά Νίκωνος πατριάρχου Μοσχοβίας. Cct écrit a été traduit en anglais cl publié dans le t. ni dc l'ouvrage dc William Palmer, The Patriarch and (he Tsar, p. 15311. Ligaridès, en 1668, dédia son travail au tsar qui ne voulut pas l'accepter, à cause sans doute des accu­ sations dont l’auteur était alors l’objet de la part du patriarche dc Jérusalem. — 8° Προβλήματα διάφορα του Οεοστέπτου ήμώνβασιλέως κυρίου κυρού ’Αλεξίου Μιχαηλοβίτζη. C’est une série dc 61 questions reli­ gieuses dc l’empereur suivies des réponses de Palsios. Sc trouve dans lo manuscrit 623 de F Académie Roumaine. Litzlca, p. 323. — 9® Quatorze instructions sur les fêles dc la sainte Vierge ct dc Notre Seigneur, que signale Démétracopoulos. ΠροσΟηκαι, p. 51, sans en Indiquer le ms. Peut-être sont-elles contenues dans le codex 295 dc la bibliothèque du Metoque du SaintSépulcre â Constantinople où sc trouvent 66 instruc­ tions, ών al πλείους αύτόγραφοι Πα’.σίου του Λιγαρείδου. Papadopoulos-Kérameus, op. cit., t. iv, p. 268. A signaler également douze instructions religieuses (peutêtre les memes que celles des ΠροσΟηκαι) sur divers sujets liturgiques, dont onze sont conservées dans le ms. 1327 dc la bibliothèque dc l’Université d'Athènes ; voir l’énumération dc ccs pièces par Dyobounlotès qui en a publié la préface ct deux fragments dans Νέα Σιών, 1922, t. xvn, p 37 1-388. Le catalogue dc Snkkclion, 1892, p. 240, ne mentionne que la pre­ mière dc ces instructions sous le litre : Παΐσίου τού Χίου διδαχή είς τόν Εύαγγελισμόν της Θεοτόκου. Dans ce document, Ligaridès enseigne que la sainte Vierge n’a été délivrée du péché originel qu'à l’âge de douze ou quatorze ans, quand l'archange lui annonça que le Saint-Esprit surviendrait en elle — 10® His­ toire des patriarches de Jérusalem, composée probable­ ment durant son séjour à Jérusalem en 1651-1652. Dosilhéc qui s'en est servi, comme il le dit luimême, nous apprend que cct ouvrage était écrit en vue dc défendre la primauté romaine. La chose est fort douteuse, car Ligaridès à ccttc époque avait en somme déjà quitté l’Église catholique Cc qui paraît plus vraisemblable, c'est qu’il exposa les faits d'une manière assez objective ct utilisa les connaissances qu’il avait acquises dans scs longues années d'études à Rome : cela suffit pour expliquer le jugement dc Doslthéc. Celui-ci nous dit aussi que l'Hlstolre dc Palsios (ut condamnée par Méthode III dc Constanti­ nople (1168-1671). Περί των èv Ίεροσολύμοις πάτ­ ριά ρχευσάντων, p. 1180. Le ms. utilisé par Dosilhéc, ct qui semble perdu sans retour, comprenait 83 cahiers. On ne trouve signalé nulle part d’exemplaire de cct ouvrage. — 11® Παίσίου Λιγαρείδου ομολογία της πίστεως κατά την αύτου χειροτονίαν είς την Γαζαίων Εκκλησίαν, publiée par 2c rient is dons le Δέλτΐαν της Ιστορικής καί εθνολογικής έταιρίας τής Ελλάδος, I. ιν, 1902, ρ. 49-50. — 12® Écrit du métro­ politain de Gaza, sur la créance des Grecs et des Mosco­ vites touchant Γeucharistie. Cct ouvrage, paru dans La Perpétuité de la fol dc T Église catholique touchant l'eucharistie, édition Migne, t. î, col. 1199-1223, fut composé en 1666 à la demande du sieur dc Llllcnthal, résident de Suède à Moscou. Celui-ci, ibid., col. 1197, avait posé à l'archevêque grec deux questions : la pre­ 756 mière : utrum luce (SS eucharistia) contineat realitcr post verba consecrationis corpus cl sanguinem Jesu Christi, per mutationem substantia: panis ac vini in substantiam corporis et sanguinis Dominici, an vero virtual iter tantum, symbolice ac repræsentgtive; la seconde : num post transsubstanlialionem debeatur el cultus Dei supremus, qui λατρεία dicitur. Palsios négli­ gea totalement ccttc dernière question ct ne traita que la première. Sa réponse fut catégorique : · Nous n'admettons aucunement l’impanation, ouïe ct prêchée seulement dans notre siècle de fer, nous n’embrassons point non plus la figure symbolique ct la représenta­ tion typique, mais tant Grecs que Latins nous confes­ sons unanimement la transsubstantiation réelle... C’est une·transsubstantiation très véritable, μεταποίήσις, puisque toute la substance du pain est changée en le corps du Seigneur, ct toute la substance du vin est transformée dans le sang du Christ, ita ut neque ato mon quidem ullum sive panis sive vini remaneat ibi amplius essentialiter. · Ce n’est pas seulement un chan­ gement comme celui dc l'eau en vin qui eut Heu à Cana, où la matière de l'eau demeura :ast in sacramento eucha­ ristico orthodoxa nostra Ecclesip tend... totum panem In altari totumque vinum commutari essentialiter, mate­ rialiter, necnon et formaliter in Christi corpus et ejus sanguinem; neque manet amplius panis materia, de qua factum est corpus dominicum... neque vinum de quo creetur et formetur sanguis, sed lota illa materia panis d vini quic fuerat antea ferme annihilatur, transit et mutatur in substantiam carnis et sanguinis Christi Domini realitcr. Dans la suite, Fauteur expose les preuves scripturaires ct liturgiques du dogme ct réfute plusieurs objections des protestants. Il expose aussi certaines précisions sur l'eucharistie, par exemple, que le saint sacrifice a une valeur propitiatoire, mais non expiatoire, que la consécration des deux espèces est requise pour qu'il y ait véritable sacrifice. Quant aux divergences avec les Latins, il n'en indique qu’une, celle qui concerne la matière du sacrement. Il men­ tionne à cc sujet l'opinion dc certains pour qui la différence d’azyme ct dc fermenté n'est qu'accldcntelle. 11 n’est fait aucune allusion à la question des paroles ct du moment de la consécration. —13° De pri­ matu papte ct 14°Dc processione Spiritussanctiex Pâtre. Ces deux ouvrages contre l’Église catholique ont été écrits en latin à Kiev. Chrysanthe affirme les avoir vus chez le métropolite dc ccttc ville Barlaam Ghiasinskl. Περί των έν Ίεροσολύμοις πατριαρχευσάντων de Doslthéc, col. 1181. — 15® Lettres diverses. Sathas signale deux lettres à Néophyte d'Andrinoplc, dans sa Bibliotheca Medii /Evi, I. in, p. 517-518. P. Zcrlcntis en a publié une adressée à Jean Caryophyllls dans les Εφημερίδες dc Caryophyllls, Athènes, 1891, p. 17,18. Jean Sakkéiion en a publié une autre adressée à Cosmos le protosyncclle, dans le Παρνασσός, t. x, p. 482, 483. Augustin Thclner a publié une lettre latine dc Liga­ ridès au P. Sclcrccki, dans scs Monuments historiques relatifs aux règnes d9Alexis Michaïloivitch, Féodor 111 d Pierre le Grand, Rome, 1859, p. 61. Au cours dc sa notice sur Ligaridès, Legrand a publié dc lu) quatre lettres grecques ct une italienne, op cil., 1.1, p. 12-15 et 54-56. Dc plus, trois lettres dc Ligaridès ont été publiées dans F*Ελληνικός φιλολογικός σύλλογος, t. χνπ,ρ. 82-85, ct quatre autres dans Dclicanlx, Πατρι­ αρχικά ·γ·4φαφα, t. ιιι,ρ. 73-93 ct 183-188.On trouvera la référence de lettres manuscrites dans Νέος Έλλη­ να μνημών, 1907, t iv, p. 207 ct 1911, t. vm, p.36l — Mentionnons aussi 16® un Ίαμβεΐον τού Αιγαρείδους dans le ms /II dc la bibliothèque du Métoque du Saint-Sépulcre, Papadopoulos-Kérameus, Ίεροσολυμιτνκή βιβλιοθήκη, t. iv, p. 416. et un éloge en vers lambiqucs de l’ouvrage d’André Stavrinos, De transsubstantlatione, contre Corydaléc, paru en tête dc 757 LIGARIDÈS PAISIOS — LIKHOUDÈS (LES FRÈRES) cct ouvrage (1640). Le Νέος *Ελληνομνήμων, 1908, t. v, p. 458, 459, signale en outre plusieurs épigrammes de Ligaridès dans le ms. Barbcrinl n. 27P. Voir également Lnmpros, Catalogue o/ the Greek manus­ cripts on mount Athos, n. 2320 et 3770, et S. Eustratladvs, toco citato, n° 432, 16.— A mentionner egale­ ment 17° un prologue au Nomocanon dc Mathieu Blastarès, Larnpros, op cit n° 1739, ct Eustratiadvs. op. cit , n® 557. En bn, dans les relations qu’ll cut avec Nicolas Ilclnsius, Ligaridès lui remit « une liste de plusieurs sonnons dc Photius, demeurés jusqu’alors Inconnus des savants. Parmi ccs sermons, il s'en trouvait deux dc particulièrement remar­ quables, · que Photius avait prêchés à l'occasion dc l’incursion des Russes contre Constantinople ·. Le­ grand, op. cit., 1.1, p. 23. Le n® 2f»6 dc la Bibliothèque nationale de Paris, supplément grec, ù la page 454 porte cc titre : Photii, CP. patriarchæ, epistolœ et homi­ lite, ex notitia Paisii Ligaridis. Oinont, Inventaire des manuscrits grecs de la Bibliothèque nationale, t. ni, p. 243. A.-P. VrétoSj Νςοίλ/ηνικη φιλολογία, Athènes, 1854, t.î, p. 213-214 ; C. Snthas, N «où ληνική φίλο) ο γί 3, Athènes, 1868, р. 314-316; Λ. Dénié trncopoulos, Ορθόδοξος ‘ I.η ας, 1872, ρ. 101-162; du même, ΠροσΟήχαι και διορθώσεις et; την ιλ/ηνιχήν©ιλολογ·.αν Κ. Σαϋα, Leipzig. 1871, p.51 ;G. I. Znvtrns, Ν ία Ελλάς, Athènes, 1872, p. 512-514 ; S. LBoutyra, Λεξιχον ιστορίας xsî γχογραφίας,Constantinople, 1881, t. iv, p. 330, 331; Legrand, Bibliographie hellénique du XVIP siècle, Paris, 1896, t. iv, p. 8-61 (la seule notice en français dont nous ayons connaissance); William Palmer, The Patriarch and the tsar, t. in. History of the condamnation of the patriarch Nicon, Londres, 1873, contient d'abondants renseignements sur Ligaridès, p. xvh-lxiv ct 1-14 ainsi que dans les divers suppléments ft cette œuvre dc notre auteur; N. Kaptercv, Caractère des relations dc la Russie avec Γ Orient orthodoxe (en russe) Moscou, 1885; Relations du patriarche de Jérusalem Dosilhéc avec le gouvernement russe (en russe), Moscou. 1891, с. 1 et π, p. 1-86; Le patriarche Nicon et le tsar Alexis Michaïlovitch, 2 vol. (en russe), 1912. t. n, c. î-x, p. 256-547; Lavrosky, Détails sur la biographie de Palsios Ligaridès, métropolite de Gaza, dans le Journal de ΓAcadémie de SaintPétersbourg, 1889, p. 709 sq; Travels of Macarius, ouvrage écrit en arabe par Paul d'Alcp ct traduit en anglais par F.-C. Bel four, Londres, 1836. t. n. p. 312-314; Chrysostome A. Papadopoulos, ( )l πατρ·.αρ/αι τών ’ Ιεροσολύμων ώς πν<υματιχοί χειραγωγοί τής ’ Ρωσσίαςχατά τον ιζ* αιώνα.articles publiés dans Ια Ν:α Σιών en 1906 et 1907, ct réunis en une brochure parue A Jérusalem en 1907 sous le môme titre. Il y est traité dc Ligaridès dc la p. 88 ft la p. 175; Sakkélion, ΙΙαΓσί&υ μετροπολίτου Γαζης έηιστολή, dans le Παρνασσός d'Athènes, 1886, t. x, p. 477-483; Macairc, His­ toire de l'église russe (en russe) 1»· éd. 1883, 2· éd. 1910 : le t. x» traite au long toute l'affaire Nicon. V. Gnu.MEL. (LES frères), théologiens gréco-russes des χνπ·-χνπι· siècles : Joanmce (16331717); Sophrone (1652-Juin 1730). — L Vie. IL Ouvrages. L Vie. — Joannicc (Jean, dans le monde) ct Sophronc (Spyridon, flans le monde) Likhoudès descen­ daient d'une ancienne famille aristocratique dc Byzance, qui est signalée par les chroniqueurs, dès le milieu du xi· siècle, et qui sc réfugia, après la prise dc Constantinople par les Turcs, dans File dc Céphalonle. C'est là que naquirent nos deux théologiens, là qu’ils reçurent leur première éducation, avant d’aller étu­ dier en Italie, d’abord ù Venise, puls ft Padouc, où ils restèrent neuf ans, ct obtinrent le diplôme du docto­ rat. Ils étalent dc retour au pays natal en 1670. Jean sc maria, mais, devenu veuf peu après, il embrassa la vie monastique sous le nom dc Joannicc. Spvridon l’avait précédé au couvent, et avait pris le nom dc Sophrone. Ils ne tardèrent pas ft être ordonnés prêtres, ct s’occupèrent d’enseignement ct dc prédication jus­ qu'en 1683. A ccttc date, ils sc trouvaient A Constan­ LIKHOUDÈS 758 tinople, ct Doslthéc, patriarche dc Jérusalem, ft qui le patriarche dc Moscou, Joachim, avait demandé des professeurs grecs pour l’Académie naissante de Mos­ cou, leur proposa d'aller porter en Russie le flambeau dc la science hellénique. Ils acceptèrent avec joie cette mission honorable, sans sc douter des tribulations qui les attendaient. A partir dc cc moment, en effet, leur vie fut des plus agitées, fis mirent, tout d’abord, près dc deux ans pour arriver A destination. Partis de Cons­ tantinople le 3 Juillet 1683, Ils ne furent A Moscou que le 6 mars 1685. Les historiens russes racontent que les Jésuites dc Pologne firent tout le possible pour les empêcher dc pénétrer en Russie. Pendant ccs deux années dc voyage, ils soutinrent avec les Jésuites ct d’autres force discussions sur les points controversés entre les deux Eglises. *La plus célèbre dc pes joutes eut lieu le 5 août 1684, en présence dc Jean Sobieski. D’après les historiens hétérodoxes, ce furent naturelle­ ment nos deux Grecs qui curent le dessus. Les débuts de Γ Académie moscovite ouverte par les Likhoudès furent des plus humbles. On s'occupa tout d’abord dc former des typographes. Les leçons pro­ prement dites ne commencèrent qu'à l’automne de 1687. Les manuels donnés aux élèves avaient été com­ posés ou traduits par les deux professeurs grecs. A ccttc époque, la controverse entre théologiens dc Kiev ct théologiens moscovites sur le moment de la trans­ substantiation battait son plein. CL article Epîclèse, t. v, col. 261-263. Les frères Likhoudès prirent au débat une part très active, ct soutinrent l’opinion de Nicolas Cabasilas ct dc Marc d’Êphèse contre Medvlcdcv, qui enseignait la doctrine catholique. Nous parlerons plus loin des ouvrages qu’ils composèrent à ccttc occasion. En 1688, Joannicc fut envoyé en mission diploma­ tique auprès du gouvernement de Venise. Il s’agis­ sait dc négocier une alliance avec la Sérénissimc République contre les Turcs. Arrivé à Venise le 22 avril 1689, Joannicc y resta Jusqu’en 1691. Il était accompagné d’un de scs élèves, le diacre Pierre Artémic\, qui sc convertit au catholicisme, ct fit, plus tard, un rapport peu favorable sur nos deux Grecs. Entre temps, Sophrone continuait à enseigner à Moscou ct s’occupait de polémique antilaline. S’ils curent quel­ ques protecteurs dc marque dans l’entourage du tsar, les Likhoudès ne tardèrent pas à voir sc lever contre eux des ennemis puissants. Le plus redoutable de tous fut celui-là même qui les avait envoyés en Moscovie, à savoir Dosilhéc dc Jérusalem, furieux dc rencontrer trop peu dc reconnaissance en ses anciens protégés. Scs dénonciations, unies aux agissements de certains Moscovites, qui trouvaient ccs Grecs insolents et cupides, Unirent par rendre intenable la position des deux professeurs à {'Académie. En 1694, à la suite d’un esclandre du fils de Joannicc, Nicolas, ils s’en­ fuirent subrepticement dc Moscou. On les rattrapa à Smolensk, ct on les ramena à la capitale. Comme leur orthodoxie avait été suspectée, Ils ne furent plus pro­ fesseurs, mais simples employés à l'imprimerie. Cepen­ dant, en 1697, un oukase les nomma professeurs de langue italienne. C’est pendant cette période qu’ils composèrent plusieurs discours et panégyriques. En 1698, ils furent compromis dans le procès canonique intenté nu diacre Pierre Artémicv. On ne les toléra plus à l’imprimerie, et ils furent internés au monastère de Novospassky. Ils y restèrent jusqu’en 1704, occupant leurs loisirs à écrire des livres dc polémique contre les luthériens ct les calvinistes ct à aider leur élève, Féodor Polycarpov, à rédiger son lexique trilingue (slavo-gréco-latin). En 1701, ils sont accusés de ren­ seigner par lettres 1e sultan dc Constantinople sur les affaires do Russie, cl un oukase les exile au monastère d’ipatiev, ft Kostroma. Ils y terminent une grammaire 759 LIKHOUDÈS LES FRÈRES; grecque développée, ct y compilent un arsenal polé­ mique contre les protestants. En 1706, un nouvel oukase les relègue dans un monastère de Novgorod, sous la surveillance du métropolite Job. Celui-ci a le bon esprit d’utiliser leur competence, et leur confle une école, qui devient prospère, Le tsar lui-même leur demande des traductions d’ouvrages latins sur les sciences et l’art militaire. Dès 1707, Sophronc est rap­ pelé à Moscou pour s’occuper de l’imprimerie impé­ riale. Joannicc reste à Novgorod jusqu’en 1716, époque où il rejoint son frère, ct l’aide à corriger la traduction slavonne de la Bible. En cette même année, les deux frères unissent leur protestation à celle des théologiens moscovites contre l’élévation à l’épiscopat de Theophane Prokopovitch, imbu de doctrines protes­ tantes. L’année suivante, Joannicc mourut, ct So­ phronc fut appelé de nouveau à professer à l’Académic slavo-latine. Il occupa cc poste jusqu’en 1722. En 1723, il fut nommé archimandrite du monastère Solotchina.dans le diocèse de Biazan. Mais les moines reçu­ rent fort mal ce vieillard impotent, ct firent si bien qu’ils lui rendirent la vie impossible. Il s’enfuit ù Mos­ cou, en 1729, ct on l’envoya mourir au monastère de Novospassky (1730). IL Ocvkaoes. — Les Likhoudès furent avant tout des polémistes. Ils bataillèrent ù la fois contre le catho­ licisme, contre le protestantisme et contre le Baskol russe. Contre le catholicisme, ils composèrent deux ou­ vrages principaux. Le premier a trait à la contro­ verse sur l’épiclèsc, ct porte, en grec, le titre suivant : *Λκος άντιταττόμενον τοϊς Ιοβόλοις δήγμασι του δφεος πρύς κοινήν ωφέλειαν καί θεραπείαν των μή ορΟοφρονούντων εν τη έκτελέσει του μυστηρίου τής Εύχαριστίας. C’est un dialogue entre le maître ct le disciple. Des 21 demandes ct réponses qui le cons­ tituent, les trois premières regardent les sacrements en général ct leur cflicacité, les cinq suivantes, l’eucha­ ristie, les IX-XI, les paroles du Seigneur, les XIIXVII, l’étude de la tradition sur la forme de l’eucha­ ristie. Les quatre dernières questions se rapportent au baptême. D’abord écrit en grec entre les années 16851687, l’ouvrage fut traduit en slave. Il est resté Inédit. Le second écrit antilatin, dû spécialement ù la plume de Sophronc, date de 1690. Il est intitulé : Dialogues entre un professeur grec et un jésuite, ou encore : Glaive spirituel (slave). C’est une série de vingt ct un dia­ logues sur les divergences entre l’Église gréco-russe ct l’Églisc catholique. Le tout a été imprimé dans la Bévue de l’Académic ecclésiastique de Kazan, le JTavolavny Sobecièdnik (années 1866-1867). Contre les protestants, luthériens ct calvinistes, les Likhoudès ont laissé : 1° un ouvrage intitulé : L'hérésie luthérienne (entre 1698 ct 1704), où sont signalées dixneuf divergences dogmatiques ou rituelles entre l’or­ thodoxie russe ct le luthéranisme. D. Tsviétaev a inséré cet écrit dans scs Monuments relati/s à l’his· foire du protestantisme en Russie, Moscou, 1888. — 2° Un Discours sur la prédestination, prononcé pendant le carême de 1701. — 3° Une longue compilation de 486 feuilles, contre les luthériens et les calvinistes, visant spécialement le Catéchisme de Joachim Kamcrarla, les Mémoires de Joachim Perker ct la Métaphy­ sique de Jean Makkobius. Composée pendant le séjour au monastère d’Ipatiev, cette compilation n’a pas eu ct ne méritait guère les honneurs de l’imprimerie. 4· Uno Lettre à Pierre le Grand sur les hérésies de Luther ct de Calvin, publiée dans le Strannik, en 1861. Au seul Sophronc appartient un écrit contre le Baskol russe, qui porte le titre bizarre de : Collyre contre la terrible maladie de l'ophtalmie capiloniquc, 1717. Ouvrage resté manuscrit. Signalons encore, comme ayant quelque rapport LIMBES 7G0 avec la théologie, le farrago littéraire de Joannicc, composé à Novgorod, en 1708, sous le litre: Discours solennel sur la Sagesse de Dieu. 11 y est question à la fois du mystère de l'incarnat ion *ct de l’église SainteSophie de Constantinople. Nous ne parlerons ni des œuvres oratoires, ni des œuvres didactiques des Likhoudès. Elles ne présen­ tent rien de remarquable, et n’intéressent pas, d’ail­ leurs, la théologie. Nos deux Grecs rendirent aux Russes plus d’un service pour la correction des livres liturgiques, la traduction slavonne de la Bible, l’édi­ tion slave de la Confession orthodoxe de Pierre Moghila, publiée ù Moscou, en 1696. Leur influence dans le domaine religieux fut incontestable, mais elle ne fut pas heureuse. Elle contribua à entretenir parmi le clergé russe l’esprit polémique byzantin. Alors que les théologiens de Kiev arrivaient à diminuer le nombre des divergences dogmatiques entre l’Église catholique ct l’Églisc orientale par leur enseignement sur la forme de l'eucharistie, sur le purgatoire et sur l’immaculée conception, les Likhoudès survinrent fort mal à pro­ pos pour remettre les Moscovites sur les vieux sen­ tiers de la polémique anlilatlnc de Byzance. L'ouvrage capital sur la vie ct l'activité théologique des frères Likhoudès est la monographie du russe Michel Smentsovsky : Les frères Likhoudès, Saint Pétersbourg. 1899. L’au­ teur a donné un bon résumé de son travail dnns le Diction· nuire biographique russe publié par la Société impériale d'histoire, art. Likhoudès, Saint-Pétersbourg, 1911, t. xn, p. 199-510. Voir aussi les articles du Dictionnaire enegclopèdiqut de Brokhaus-Ephron, Saint-Pétersbourg, 1897, t. xvn, p. 857-858, ct de la Grande Encyclopédie, t. xn, p. 251-255. On trouvera dans la monographie de Smon!· sovsky un index complet des travaux rinses ct grec* sur nos deux théologiens jusqu’à 1889. Parmi les sources grec­ ques, il faut signaler l’article de Irascaris dans le t. n delà revue ’ E>/.y,v.zô; φίΛολογιζός Σύλλογος, 1864« p. 21-11; la notice de C. Sat has dnns sa N ιοελληνιζή φιλολογία, Athènes, 1868, p. 358-371 ; le travail de Chr. Λ. Papadopoulos, dam In revue Νέα Σιών, 1907, t.v,p. 4-16,sous le titre: ( Ιιζατριάρ7 αι Ίιροσο/ύμων ώς πνιυματιζοί-/«ραγωγοίτής ’ Ρωσσίχ;. χαζά τον ιζ' αιώνα. Ln part que les frères Likhoudès prirent à In controverse sur l’épiclêse entre théologiens da Kl*v ct théologiens moscovites est racontée dnns l'ouvrage de G. Mirkovitch : Sur le moment de la transsubstantiation tfrs saints dons, Vllna, 1886. Leur polémique contre les protes­ tants est étudiée par I/viekow dnns lu Bévue Pravoslavnole Obotrénle, 1872, t. i, p. 731-770. Leur doctrine ct leur influence littéraires Λ {'Académie naissante de Moscou ont été examinées pnr Smiclovsky et Obraztov dnns In liante du Ministère de. Γ Instruction publique de Pétersbourg. 1815, t. XT.v. p. 31-96; 1867, t. cxxxv, p. 735-753. Certains opus­ cules des Likhoudès et quelques documents les concernant ont été pubics par Srnrntz.ossky dans un supplément ù son étude sous le titre : Matériaux cccléstastica-hûtoriquei ; Com­ pléments à la dissertation sur les frères Likhoudès, SaintPétersbourg, 1899. M. JüOIB. LIMBES. — Cc mot désigne le séjour des Ames qui, n'ayant pas mérité l’enfer proprement dit, ou bien ne pouvaient, avant la rédemption, entrer dans le ciel, limbus patrum, ou bien en sont exclus éternellement par le fait du seul péché originel, non effacé, limbus puerorum. I. Le mot. — Le mot de limbes vient du mot limbus qui signifie en latin · bordure d’un vêtement, zone ». Cc mot ne sc lit ni dans l'Écriture, ni dans les anciens Pères : pour désigner, d’une façon générale, le séjour des Ames, qui ne sont point au ciel, on employait le mot inferi ou infernus. Voir dans cc sens le symbole romain : descendit ad inferos. Plus spécialement, pour désigner le séjour où les Ames des justes jouissaient du repos en attendant le bonheur du ciel, les contem­ porains de Notre-Scigneur ct les anciens Pères em­ ployaient l’expression métaphorique de sein d*Abra­ ham Sur le sein d’Abraham désignant les limbes des 761 LIMBES. EXISTENCE DES LIMBES patriarches, voir art. Λιιπλιιαμ (Sein d’), t. i,coL 111. Il est difficile (le préciser ù quelle époque le mot de limbes fut employé par les théologiens pour désigner un séjour particulier des Aines, On ne le trouve pas en cc sens dans Pierre Lombard, mais ses commenta­ teurs s’en sont servis. Ainsi, par exemple, Guillaume d’Au'ergne, vers 1230, dit : De villis el peccatis, édit. d’Orléans et Paris. 1674, 1.i, p. 278. que les petits enfants ne sont pas digne» du limbus inferni où rési­ daient autrefois les patriarches. Albert le Grand /n 1 Vum Sent, r isl. XL1V-XLV, édit, de Paris, t. xxx, p. 603, mentionne le limbus sanctorum Patrum ct le limbus puerorum; ailleurs, In 1 Vwn Sent., dist. 1, a. 20, t. xxix, p. 3G, il explique pourquoi le sein d’Abraham s’appelle limbus Patrum. Limbus, c’est la bordure d’un vêlement; le sein d’Abraham sera ainsi désigné parce que ce lieu était en bordure de l’enfer. Limbus est ora vestimenti, sicut locus ille in ora fuit inferni. II. Existence des limfes. — Si ΓEcriture et la tradi­ tion ancienne ne fournissent que peu de lumière sur cc point, par contre la théologie a été amenée à cer­ taines précisions, qu’il convient de relever. 1® Écriture sainte. — 1. L9 Écriture parle du séjour des patriarches, Luc., xvn, 22,23, voir art. Adraham, mais elle ne fait aucune allusion au sort des enfants morts sans baptême ni ù leur séjour. Elle affirme seulement que tous ceux qui ne sont pas renés de l’eau ct de l’Esprit tont exclus du royaume de Dieu ct de sa vie éternelle. Joa.,ui,4. En faut-il conclure qu’ils sont condamnés au feu étemel d( /enfer? Saint Augustin, dnns la controverse pélagicnnc, croyait pouvoir tirer cette conclusion des textes évangéliques relatifs au jugement . Ces textes, en effet, semblent exclure dans la vie future tout lieu mitoyen entre le royaume des deux ct les supplices de l’enfer. Mais, il n’est pas difficile de montrer qu’il s'agit dans ces textes des adultes qui ont pu accepter ou refuser le message évangélique. Le juge­ ment sc fondera sur la qualité des œuvres que l’on a faites; c’est dire qu’il n’est point ici question de ceux qui n’ont pu agir moralement, opter entre le bien ct le mal. La question du sort des enfants morts sans bap­ tême reste en dehors de la perspective évangélique. Voir Card. Billot dans les Études, t. ex un, p. 18-20. Si l’on veut trouver un principe de solution pour cette question dans l'Écriture, c’est Λ l’affirmation si sou­ vent répétée de l'éternelle justice divine qu'il faut le demander. 2° La Tradition éclaire la portée de cc principe. — Les Pères grecs, qui ont traité de la question des enfants morts sans baptême, favorisent l'idée d'un état ù part pour leurs Ames, sans toutefois parler du séjour de ces Ames Athénagorc laisse entendre que les enfants qui n’ont fait aucun mal ni aucun bien ne seront pas juges. Legal., P. t. xi, col. 1001. Saint Grégoire de Nazianze, ayant à traiter du sort de ceux qui n’ont pu recevoir le baptême, distingue parmi eux trois catégories : ceux qui ont refusé le baptême sont punis pour ce refus et pour leurs autres crimes, ceux qui ne l’ont point reçu, non pas tant par malice que par légèreté, ont à subir une peine, mais moindre, ceux qui ne l’ont pas reçu soit ù raison de leur enfance, soit ù raison d’un accident, ή διά υηπίοτητα τυχόν, ή τίνα τελέως ακούσιον περιπέτειαν, ne sont, pense-t-il. par disposition du juste juge ni dans la gloire ni dans les supplices non plus, ήγούμαι... τούς δε μήτε δοξασΟήσεσΟαι μήτε κολασΟήσεσΟχι παρά του δικαίου κριτού. Celui qui ne mérite pas le supplice n’est pas par le fait digne d’honneur, de même que celui qui est indigne de l’honneur ne mérite pas par le fait même la peine. Oral., xi.. In sanctum baptisma, n. 23, P. G., t. xxxvi, col. 389. C’est dire que la justice 762 divine postule pour une certaine catégorie d’âmes un état intermédiaire entre le ciel ct l'enfer. De même Grégoire de Nysse, dans son traité De infantibus qui pnrmature moriuntur, écrit que les urnes de ces enfants n’ont point de maladie dès le principe, qu'elles n’ont pas besoin de la santé qui vient de la purification μή δεόμενου της έκ τού καταρΟξυαι ύγιείας. et qu'elles commenceront A jouir dans la mesure de leur pouvoir, de la connaissance ct de la partici­ pation de Dieu, vie naturelle de l’Ame, jusqu'à cc que, par l’usage progressif de leur liberté, elles deviennent capables de connaître Dieu davantage ct d’en être participantes dans une plus large mesure. D'après 'fixeront, Histoire des dogmes, t. n, p. 142, P. G., t. xi.vî, col. 177-1 HO. L’opinion que Grégoire de Nyssc émet ici est loin d’être nette en cc qui concerne la distinction du naturel ct du surnaturel; on n'y volt point affirmée la priva­ tion des biens surnaturels du fait de la faute origi­ nelle. Retenons tout au moins ccci : qu’il ne met point en enfer les petits enfants, privés de baptême, que pour lui, ils ne sont pas diminués dans leur nature ct qu'ils sont appelés à s’épanouir dans une conralssance de Dieu en rapport avec cette nature. — Une doctrine semblable sc retrouve chez d’autres Pères grecs au v· ct vj· siècles ct même au xn® siècle. Voir art. Bap­ tême (Sort des enfants morts sans), t. n, col. 367. La question des limbes ne semble pas avoir préoc­ cupé les premiers Pères latins. —Tcrtullicn fait allu­ sion au sein d’Abraham que l'on appellera plus tard limbes des Peres : De idololatria, e. xin, P. L., t. i, col. 680. Il le place comme l’enfer dans les régions infé­ rieures : Sic et Lazarus apud inferos in sinu Abrahx refrigerium consecutus. L’Ambroslastcr déclare qu'on va dans la géhenne, non pas à cause du péché d'Adam, mais à cause des fautes personnelles commises ù l’occasion de cc péché. Jn Horn., v, 12 : Est et alia mors quæ secunda dicitur in gehenna, quam non peccato Adæ patimur sed ejus occasione propriis peccatis acquiritur. P. L., t. xvn, coi. 92 D. On établissait donc une différence très nette entre les peines ducs aux péchés personnels, cl celles qui étaient la conséquence du péché originel. Saint Augustin n’est-il pas d’accerd, avant la contro­ verse pélagienne, avec les Pères grecs et l’Ambrosiaster pour admettre au nom de la justice un étal inter­ médiaire entre le ciel ct l’enfer? Non enim metuendum est ne vita esse potuerit media qusedam inter recte factum algue peccatum et sententia judicis media esse non possit inter premium atque supplicium. Il s’agit là, d’après le contexte des enfants morts sans baptême. De libero arbitrio (antérieur à l’épiscopat), 1. III, c. xxm, n. 66, P. /. , t. xxxn, col. 1301. En face des pélagiens qui distinguaient arbitraire­ ment entre le royaume des deux et la vie éternelle, cl assignaient aux enfants morts sans baptême la vie éternelle, saint Augustin fut amené à changer d’opi­ nion. Ayant été amené ù concevoir le péché originel comme une corruption positive, il dut admettre pour les enfants morts sans baptême une peine positive, ct rejeta dès lors l’idée d’un état ou d’un lieu intermé­ diaire entre le ciel et l’enfer. En conséquence, il con­ damna les enfants morts sans baptême au feu étemel de l'enfer. Voir textes cités art. Baptême, col. 368. Il a toujours senti cependant qu’au nom de la justice il fallait faire une distinction entre le sort des adultes damnés el celui des enfants; aussi a-t-il toujours con­ fessé son incertitude sur l’intensité de la peine de ces derniers ct l'a déclarée mitissima. Voir art. Baptême, C01. 368. Le concile de Carthage de 418, approuvé par le pape Zoslmc semble avoir fait écho à ces pensées sévères de saint Augustin, en condamnant ceux qui accordent 763 LIMBES. EXISTENCE DES LIMBES aux enfants morts sans baptême un Heu de salut ct dc repos meme cn dehors du royaume des cieux. Can. 3. Item placuit ut si Quiconque prétend quoies qui» dicit. Ideo dixisse Domi­ paroles du Seigneur : · Il num ; In domo Patris mei g a beaucoup de demeures mansiones multer sunt, et in- dans la maison de mon Pire, telllgatur, quia in regno ctr- doivent s’entendre cn cc sens loruni erit aliquis medius nut qu’il existe dans le royaume ullus alicubi locus, ubi beati des deux ou ailleurs un lieu vivant parvuli, qui sine bap­ intermédiaire oii les enfants tismo ex hac vitn migrarunt, qui ont quitté cette vie sans sine quo in regnum calorum, le baptême vivraient heu­ quod est vita œtcma, intrare reux. alors que sans le bap­ non possunt, A. S. Nam cum tême ils ne peuvent entrer Dominus dicat : Nisi quis dans le royaume des cieux, renatus fuerit ex aqua et Spi- qui est (proprement) la vie ritu Sancto, non intrabit in éternelle, qu’il soit anathème. regnum ccrlorum, quis ca­ Car le Seigneur a dit : Qui­ tholicus dubitet participem conque ne renaît de l’eau et de foro diaboli cum, qui cohæres ΓEsprit n’entrera point dans esse non meruit Christi? Qui le royaume des cieux. Dès lors enim dextra caret, sinistram quel catholique hésiterait Λ procul dubio partem Incur­ proclamer camarade du dé­ ret. Denzinger-B., Enchirid., mon, celui qui n'a point n. 102 bis, en note. mérité d’être cohéritier du Christ. Celui qui ne sera pas ù lu droite dc celui-ci, sera inévitablement ù sa gauche. On ne peut douter dc l'authenticité dc cc texte. Voir Hcfele, Histoire des conciles, trad. Leclercq, t. n a, p. 191, n, 1. Saint Augustin n'afflrme-t-il pas que les nouveaux hérétiques pélagiens ont été avec raison condamnés par les conciles catholiques ct le Saint-Siège sur cc point : Novellos haereticos pelagianos justissime conciliorum catholicorum el Sedis apostolicœ damnavit auctoritas, eo quod ausi fuerint non baptizatis parvulis dare quietis ct salutis locum, etiam pricier regnum calo­ rum. De anima et ejus orig., 1. 11, c. xn, n. 17, P. L., t. xuv, coi. 505. Quelle est la portée doctrinale précise dc cette condamnation? D’après le texte même du canon et d’après le commentaire qu’en fait saint Au­ gustin dans le texte cité, le concile vise l’existence d’un lieu intermédiaire tel que le révent les pélagiens. L’afllrmation pélaglcnnc impliquait équivalcmmcnt la néga­ tion dc la coulpc, tout au moins celle de la peine duc au péché originel chez les enfants. Quod ausi non laissent, nisi negarent cos habere peccatum originale, quod opus esset absolvi per baptismi sacramentum. Iste autem (Vinccntius Victor) sicut catholicus dicit parvulos ori­ ginali obstrictos esse peccato, ct tamen eos ab hujusmodi vinculo sine lavacro absolvit, et post mortem tn paradisum misericors mittit; post resurrectionem vero etiam in regnum calorum miscricordior introducit. S. Augustin, ibid. Elle impliquait l’entrée temporaire pour les enfants dans le paradis du bon larron, cn attendant le royaume des cieux ct la résurrection. Non solum non eunt in d smnationem parvuli, etsi nullum cos Chris­ tiana! fidei lavacrum a vinculo originalis pcccali absol­ vat, verum etiam jelicitate paradisi post mortem inierim per/ruuntur, post resurrectionem vero etiam regni calo­ rum felicitatem po^idebunt. Hac iste contra catholicam /undatissimam fidem numquid dicere auderit. Ibid., col. 5O6.Nc pas exclure du ciel les enfants morts sans baptême, nflirmer que le baptême n’est pas néces­ saire pour arriver au royaume des deux, voilà ce qui va contre la fol, cc que saint Augustin ct le concile condamnent quand Ils rejettent l’alflnnatlon pélaglcnnc sur un lieu intermédiaire entre l’enfer ct le ciel. Le concile approuvé par le pape Zoslmc établit, il est vrai une association entre le démon ct les enfants morts sans baptême : quis catholicus dubitet partici­ pem fore diaboli eum qui coheres esse non meruit Christi * Qui enim dextra caret, sinistram procul dubio pallem incurret. Il les place à gauche. En cela, il est um> doute l'écho de saint Augustin, ct, selon la 764 vraisemblance historique, ‘c représente l’état des enfants morts sans baptême sous le même aspect que le docteur d’Hippone. Mais il ne parle ni dc tourments, ni dc flammes, ni dc douleurs. A tout prendre, ce texte peut sc concilier avec l’afllrmatlon dc l’existence des limbes. Celui qui croit à cette existence reconnaît que l’enfant est exclu de l’héritage du Christ, par le fait qu’il n’est point à droite parmi les élus du Christ, et qu’il reste à gauche d’une certaine façon sous l’em­ pire du démon. Plus consciente dc la distinction profonde qui existe entre la nature du péché originel et celle des péchés personnels, la tradition postérieure distinguera mieux entre les sorts differents faits à ceux qui sont exclus du royaume des cieux cn conséquence du péché dc nature, ct ceux qui cn sont chassés pour leurs péchés person­ nels. Conformément à l’idée commune dont témoignent saint Augustin et le concile dc Carthage, elle continuera à affirmer que les enfants ne sont exempts ni de coulpc ni dc peine, elle les exclura pour l’éternité du ciel; cn cc sens privatif, elle les associera au malheur des damnés; cc faisant, elle ne rééditera jamais, comme on l’en accuse, la fable pélaglcnnc. Mais au nom de la justice, elle assignera aux enfants cn dehors du royaume des cieux un sort spécial en rapport avec les conséquences du péché originel. L'opinion de saint Augustin n'est d’ailleurs qu’une conséquence logique d’une conception confuse de la nature dc cc péché. Cette opinion lera sentir son influence dans l'Église latine aussi longtemps que la réflexion théologlque n'arrivera point à une notion plus nette dc la nature du péché originel. Elle régnera pendant sept siècles. Cependant, même pendant cette période, il faut citer chez des augustlnicns l’afllrmatlon de certains principes d'où, logiquement, on devait déduire un jour l'existence d’un état ct d'un lieu inter­ médiaire entre le ciel ct l’enfer, pour ceux qui meurent avec le seul péché originel. Saint Grégoire le Grand affirme clairement comme saint Augustin la condamnation des enfants au feu éternel dc l’enfer : Perpetua quippe tormenta percipiunt et qui nihil ex propria voluntate peccaverunt. Moralium, l.IX, c. xxi, P. L., t. lxxv, coi. 877. En dehors de l'enfer des damnés, il ne connaît que V infernus supe­ rior pour les justes dc l’ancienne Loi : Nec tamen ita justorum animas infernum dicimus descendisse, ut in locis poenalibus tenerentur. Sed esse superiora injerna loca, esse alia inferiora credenda sunt ut ct in superio­ ribus justi requiescerent, el in inferioribus injusti crucia­ rentur. Moralium, 1. XII, c. ix, coi. 993. En cela, il est simplement l’écho dc Ia tradition augustinienne. Mais voici le principe dc justice qui implique l’afllrmatlon des limbes comme sanction du seul péché originel : le péché originel n’a pas les mêmes conséquences que le péché actuel. Saint Grégoire applique cc principe aux justes dc l’Ancicnne Loi. Ils étaient retenus dans Vinfernus superior cn raison de la faute originelle, mais n’y souffraient pas dc supplices parce qu’ils n’avaient pas dc fautes personnelles. Sancti adhuc ab in/erni locis liberari non poterant, quia necdum venerat qui illuc sine culpa descenderet, ut cos qui ibi tenebantur ex culpa liberaret. Et quia in ipsis quoque inferni locis justorum anima sine tormento tenebantur, ut et pro oiuginau culpa adhuc illuc descenderent, et tamen ex propius actibus supplicium non haberent, quasi in tenebris lectulum stravisse est in inferno sibi requiem praeparasse, Moralium, 1. XIII, c. xuv, coi. 1038. Les enfants ne sont-ils pas dans le même cas que les patriarches ? ils ont le péché originel sans faute actuelle. 11 est logique d’en conclure qu’il y aura pour eux le même Heu intermédiaire que pour les Justes. Saint Grégoire pose le principe, mais ne tire pas la conséquence. 765 LIMBES. EXISTENCE DES LIMBES 3· Les théologiens sc chargeraient par la suite dc tirer les conséquences que renfermaient les principes posés. Saint Anselme,en plaçant l’essence du péché originel dans la privation dc la justice primitive, posait dés l'abord un principe fécond d’où l’on devait logique­ ment déduire un jour la conception purement privative des conséquences dc la faute originelle. Le grand théologien ne semble point pourtant avoir tiré lui-même la conclusion dc scs principes. Sur le problème du sort des enfants morts sans baptême, il reste augustinicn ct ne connaît point les limbes. In hoc tamen similis et personalis et originalis peccati dam­ natio quia nullus admittitur ad regnum Dei, nisi per mortem Christi,., quamvis non omnes pariter in inferno torqueri mercantur. Nam post diem judicii nullus erit angelus aut homo nisi aut in regno Dei, aut in inferno. De concept, virg., c. xxm, P. L., t. ci.vm, coi. 457. La logique de la conception ansclmicnnc du péché originel ct sans doute la lecture des ouvrages du grand archevêque, amenèrent Abélard ù déduire les consé­ quences qui dérivent naturellement des principes posés : « La peine des enfants, morts sans baptême, dit-il, nous est présentée par saint Augustin dans {'Enchi­ ridion comme très douce. J'estime que cette peine ne consiste pas cn autre chose, qu’en cc qu’ils souflrcnt les ténèbres; c'est-à-dire cn ce qu’ils sont privés dc la vision dc la majesté divine, sans aucun espoir dc récupérer cette vision. C’est, si je ne me trompe, cc tourment dc la conscience que le bienheureux Augus­ tin a désigné sous le nom dc feu perpétuel. » Expositio in Ep. ad Romanos, n, 5, P. L.. t. CLXxvni, col. 870. Abélard fausse la pensée dc saint Augustin cn inter­ prétant au sens métaphorique cc que le docteur d’Hipponc avait entendu au sens littéral, mais il reste qu’il conduit à scs conséquences légitimes la notion ansclnflenne du péché originel plus conforme aux exigences dc la justice divine, cn continuité d’aillcurs avec la tradition des pères grecs. Par l'école d’Abélard, la doctrine dérivée dc saint Anselme sc répandit peu à peu. Pierre Lombard s’en fait l’écho dans les sentences, 1. II, dist. XXX111, n. 5. • Les petits enfants ne souffriront d’autre peine, cn fait dc feu matériel ou dc ver dc la conscience, que d’être privés pour toujours dc la vision de Dieu. » Dans une phrase d’une lettre écrite à l’archevêque d’Arles, Epist., xx, 5, qui a été insérée au Corpus Juris, Decretales Greg. IX, 1. Ill, tit. xui, c. 3, Innocent III déclare que le péché actuel est puni par les tourments dc l’enfer ct que la peine dc la faute originelle c’est la privation dc la vision dc Dieu. Poena originalis peccati est carentia visionis Dei. La distinction des peines du péché originel et du péché actuel, entrevue déjà par Grégoire le ( rand, postulée par la conception dc saint Anselme, proposée par Abélard, si nettement afllrméc par l’autorité d’innocent III Impliquait la distinction des états ct, p. riant, des lieux des Âmes coupables seul péché originel, ou de péchés actuels. — Guillaume d’Auvergne, dans la première moitié du xiii· siècle tira celte conséquence : Collocati sunt., in loco qui nec sit parmr actualis, nee gloria·. De Universo, 1 * II% t i, p. 684. Le même dans le texte cité plus haut, déclare que les petits enfants ne sont pas dignes des limbes des patriar­ ches. Albert le Grand, lui aussi, enseignera l’existence du limbus puerorum, voir col. 7l»l Saint Thomas, cn conformité avec la conception privative du péché originel, < t en partant du principe dc justice nettement perçu que la peine du péché doit être exactement proportionnée à sa nature, a affirmé pour les enfants morts sans baptême l’cxistcncc d’un état ct d’un lieu spécial dans lequel ccs enfants vivront sans doute privés dc la vie éternelle, séparés de Dieu 7G6 quant à l’union qui procure la gloire, mais unis à loi par la participation aux biens naturels. In 1 lisent., dist. XXXIII, q. xx, a. 2, ct dist. XLV, q. î, a. 2; De malo, v, 2. L’opinion dc saint Thomas devint celle des générations suivantes ct Lcssius. cn l’exposant, pouvait sc donner à bon droit comme l'interprète de ses contemporains et le continuateur des scolastiques, De perfectionibus mer (busqué dioinis, 1. XIII, c. xxn, n° 115. p. 433, édit. Roh 1861. On objecte â cette doctrine la profession dc fol qui fut proposée par le pape Clément IV cn 1267 à la signa­ ture dc Michel Paléologuc, acceptée ensuite par celui-ci au II· concile œcuménique dc Lyon ct textuellement reproduite au concile dc Florence cn 1439 : lllomm animas qui in mortali peccato vcl cum solo originali decedunt, mox in infernum descender© pccnls tamen dlsparibus puniendas. Denzingcr-B.» Enchiridion, η. 464. Les âmes de ceux qui meurent en état de péché mortel ou avec le seul pêché originel descendent sans re­ tard en enfer, pour y être punies de peines qui seront d'ailleurs inégales. Cctlc profession dc foi, d’après Petau, De Deo, L IX, c. xî, Opera, t. n, p. 117, ferait dc l’enfer des damnés avec scs flammes le séjour commun aussi bien dc ceux qui meurent cn état dc péché mortel, que dc ceux qui meurent cn état dc péché originel. Dc cette profession dc fol, Petau conclut : 1forum autem parue sunt com­ bustio ignis, ut Augustinus... Ut igitur quamvis eorum qui in Icthali culpa pereunt dissimile sit in eadem con­ crematione supplicium, una est tamen cruciantium pana flammarum, ita parvuli inarquaU quidem flammarum cruciatu torquentur, sed torquentur tamen. Nam disparitas panorum earum naturam et qualitatem non tollit. On le voit, Petau, impressionné par la tradition augustinicnnc, commente à la lumière du docteur d’Hippone le concile dc Florence ct conclut qu’il n'y a aux yeux du concile qu’une différence dc degrés entre la peine des damnés ct celle des enfants privés du baptême. L’exégèse que fait Petau des textes augustiniens est juste, mais n'a-t-il pas tort d interpréter à leur lumière un document du xin· siècle. Pour saisir la pensée dc Clément IV ct des conciles dc Lyon ct dc Florence, il faut éclairer ccttc pensée à la lumière dc celle de l’époque. Le pape sc représentait sans doute le sort des enfants morts sans baptême comme on se le repré­ sentait dc son temps. En 1267, la théorie de saint Thomas était à peine connue à Rome;mais, quoi qu’il cn soit, la croyance générale depuis longtemps ne pinçait plus les enfants dans les flammes; la croyance commune était celle dc Pierre Lombard, d’Innocent 111, d’Alexandre dc Halès qui, cn distinguant nettement la peine du péché originel et celle du péché actuel, excluait les enfants dc la vision béati tique, mais les regardait comme exempts du feu de l’enfer. C’est la croyance sans doute enregistrée dans le formulaire dc 1267. Conformément à celte pensée, le pape et le concile dc Lyon, à plus forte raison le concile de Florence, par les mots disparibus panis, indiquent une différence d'espèce, non dc degrés, entre les peines, subies par les enfants ct les adultes coupables. En employant l'expression in infernum descend* le concile laisse sans réponse précise la question delà localisation de ceux qui meurent avec le seul péché originel. Il n'affirme nullement la communauté complète de leur séjour avec les damnés. Le mot in/ernus a pour lui la signification large qu’il a pour les théologiens dc l’époque : celle d’un lieu opposé au ciel qui sc trouve dans une situation inférieure ù nous ct où descendent tous ceux qui sont exclus soit temporairement (limbes des patriarches) soit éternellement du ciel. D’aillcurs, les préoccupations du pape ct du concile ne vol t pas à la question des limbes : les documents 767 LIMBES. NATURE DES LIMBES cités veulent surtout insister sur le caractère immédiat (mox) de In sanction après la mort. Ne leur demandons pas ce qu’ils ne veulent point nous dire : ils ne nous disent rien sur l'existence cl la localisation .des limbes uDsic; ils sont seulement par leur expression disparibus pœnis l’écho de la doctrine traditionnelle qui distingue entre la peine duc au péché originel, et celle due au péché actuel Bellarmin, en s’appuyant sur la tradition augustinlcnnc t celle des premiers scolastiques, cnit devoir attribuer aux enfants morts sans baptême une cer­ taine souffrance; il les place dans le séjour ténébreux des limbes. A l’abri des flammes sans doute, mais voués à une peine sentie, du fait de la privation de la vision béatiflque. De amissione gratia:, 1. VI, c. n, Opera, Paris, Vivès, 1873, t. v, p. 158 : Locus eorum est career inferni, locus horridus ac tenebricosus in quo qui degent sine dubio beati esse non poterunt: et c. vi, p. *170 : Dicimus igitur parvulos sine baptismo decedentes dolo­ rem animi habituros quod intelligent se beatitudine privatos, a consortio piorum fratrum et parentum alienos in carcere inferni detrusos et in tenebris perpetuis vitam acturos. Voir aussi c. iv-v. Solution intermédiaire qui ne peut se réclamer de saint Augustin, qui sans doute fait écho à la pensée des premiers scolastiques, mais qui s’oppose à celle de saint Thomas et par le fait à la conception purement privative de la nature et des conséquences du péché originel! La solution de Bellarmin t ut bien rallier quelques augusliniens comme Estius et Bossuet. Le grand évê­ que controversistc n’arriva point ù faire prévaloir sa manière de voir auprès d’innocent XII. Le livre du cardinal Sfondrate : Nodus praedestinationis solutus, Cologne 1698, favorable à la solution thomiste, ne fut point condamné à Home, malgré les pressantes instances de Bossuet. De même les Vindiieæ aygustinianœ du cardinal Noris ne trouvèrent que peu d’écho parmi les théolo­ giens. Voir c. m, § 5, dans P. L., t. xlvii, col. 630. — Ricci, évêque s hismatique de Pistole, en traitant dans son fameux synode de fable pélagienne la croyance aux limbes donna occasion à Pie VI d’exprimer nettement la pensée de l’Église sur le sort de ceux qui meurent avec le seul péché originel. Le pape déclare « fausse, téméraire, injurieuse aux écoles catholiques la proposi­ tion selon laquelle doit être rejeté comme une fable pélagienne l’endroit des enfers, appelé vulgairement limbes des enfants, dans lequel les âmes de ceux qui meurent avec le seul péché originel sont punies de la peine du dam sans la peine du feu, comme si écarter de ces Ames la peine du feu, c’était remettre en hon­ neur la fable pélagienne d’après laquelle il y aurait un lieu et un état intermédiaire exempts de faute et de peine entre le royaume des deux cl la damnation étemelle. · Denzinger-B., n. 1526. De ce texte, il faut conclure que l’existence des limbes des enfants, tels que les fidèles le> conçoivent c’est-à-dire d’un étal exempt de la peine du feu, mais laissant les âmes sou­ mises û la faute originelle et à la peine du dam, n’est point une fable pélagienne, mais une croyance ortho­ doxe. Aussi, dans le schéma de la Constitution dogma­ tique sur la doctrine catholique, qui devait être soumise au concile du Vatican, est-il dit que ceux qui meurent avec le seul péché originel seront privés pour toujours de la vision béatiflque, tandis que ceux qui meurent avec un péché actuel grave souffriront en outre les tourments de l’enfer : Omnis igitur qui in actuali peccato mortali funguntur, a regno Dei exclusi cruciatus gehenme in qua nulla est redemptio in æternum sustinebunt; etiam qui cum solo originali peccato mortem obeant, beala Dei visione carebant. Acta et decreta Corie bit Vaticani dans la ColleJio Lacensis, t. vu, p. 565, voir Baptême, coi. 372# 768 C'était vouloir consacrer le principe dogmatique d’où découle logiquement l’existence des limbes. Ainsi l’Église, en analysant de plus en plus, par le travail de réflexion de ses Pères et de ses théologiens, l’idée de justice divine, a de mieux en mieux distingué entre la nature et les conséquences du péché originel et celles du péché actuel. L’exigence d’un état intermédiaire entre la béatitude éternelle, et l’enfer au sens strict, comme postulat de la justice divine avait été reconnue explicitement par quelques Pères grecs, entrevue par saint Augustin avant la controverse pélagienne. Cette exigence a pu être méconnue pendant un certain temps sous l’influence d’une conception confuse ol trop pessimiste de la nature et des conséquences du péché originel; cc fut un progrès des théologiens scolastiques d’avoir su remettre en évidence par leurs analyses ces exigences de l’idée traditionnelle de Justice divine. Innocent III, en consacrant par son autorité le résultat des analyses théologiques, a posé le principe doctrinal solide d’où découle logiquement la croyance catholique à l’existence des limbes. 111. Nature des limbes. — L’idée de limbes éveille en nous la pensée d'un état et d’un lieu intermédiaire entre le ciel et l’enfer. En quoi consiste cet état? de cc lieu quels sont les habitants? 1° État des âmes qui sont aux limbes.— Les docu­ ments du magistère ecclésiastique nous obligent à reconnaître à cet état un caractère pénal. Inno­ cent III parle de pœna originalis peccati: te. concile de Lyon emploie l’expression : pœnis dispari bus punien­ das, et Pic VI, pœna damni puniuntur. La peine du péché originel consiste essentiellement dans la priva­ tion de la vision béatiflque. En quoi consiste psycho­ logiquement cette privation de la vision béatiflque, les documents cités ne nous le disent point. Les théologiens ont proposé deux solutions à celle question : l’une, au premier abord, plus conforme, semble-t-il, à la lettre du concile de Florence, c’est celle des anciens scolastiques reprise par Bellarmin, qui admet dans l’Amc des enfant** morts sans baptême une certaine souffrance, une certaine tristesse; rautrc.cellc de saint Thomas et de l’ensemble des théologiens con­ temporains, plus conforme à l’ensemble de renseigne­ ment ordinaire sur le caractère purement privatif du péché originel : ede admet que ceux qui meurent avec le seul péché originel joui ont corps et âmes d’un réel bonheur. Voir art. Baptême, col. 373-376. On peut faire à la t hèse l homlstc une objection : «Com­ ment concevoir une peine qui ne serait pas afflictive? N’est-ce point joindre deux notions de tous points contradictoires? » Le cardinal Billot, en se faisant l'heureux interprète de saint Thomas, y répond dans les Études, t. cLxni, 5 avril 1920, p. 30 sq. « S’il est essentiel à la peine ainsi entendue qu'elle soit une réelle privation, contraire a l'inclination naturelle de la volonté du sujet puni, il n’est pas nécessaire qu’elle soit toujours connue de lui et par là même sentie. Mais c'est assez que ce soit le retranchement d’un bien qui lui causerait du regret, s’il savait qu’on la lui retran­ che. » Voir loc. cit., p. 31 et saint Thomas, De malo, q. i, a. I. La stricte justice même demande que la peine du péché originel ne soit pas sentie. 11 n’est pas conve­ nable, en effet, que pour une faille dérivée de la volonté de nature, et non de la conscience personncllc.il y ait un retentissement pénal senti dans la conscience propre de chaque individu. Quiacum in pueris non est peccatum actuale quod est proprie peccatum personale, non debetur eis utdelrimentumaliquidpatiantur in naturalibus bonis. De malo, q. v, a. 3. Il y a, cep ndant, d’une façon objective, privation et peine grave. Le péché originel prive ceux qui en sont souillés de biens qui dépassent les exigences de leur nature : il a comme peine de 769 LIMBES. NATURE DES LIMBES laisser la nature A s· s propres ressources. Même restant dans l’inconscient, la privation de la vision béatiflque est une peine grave. Saint Thomas l’explique ainsi : « Premièrement du côté du bien qu’elle retranche, et de cette manière, la privation de la vision de Dieu est de toutes la plus grave. Secondement, du côté de celui qui est privé, et de cette façon elle sera d’autant plus grande que le bien dont elle prive est plus propre et plus surnaturel Λ celui qui en est privé. C’est ainsi que nous disions qu’un homme est plus gravement puni par la privation de son patrimoine qui lui est dû, que si on l’empêchait de parvenir à la royauté, qui ne l’est pas. Et c’est sous ce dernier rapport que la privation de la vision de Dieu (quand elle est seule, comme dans les enfants, et non accompagnée d'alllictions, comme dans les adultes damnés) est de toutes les peines la plus légère, la vision de l’essence étant un bien entiè­ rement surnaturel. » De malo, q. v, a. 1, ad. 3um. La perte de la béatitude est une peine objective­ ment immense quoique non sentie. « C’est pourquoi, en parlant du sort réservé aux enfants morts sans baptême, nous ne prononçons pas le mot de béatitude. Non pas que leur condition, prise intrinsèquement et considérée en soi. diffère le moins du monde de la béa­ titude qui eût été l’apanage de l’état de pure nature, puisque, dit saint Thomas, s’ils sont séparés de Dieu quant A l’admission de lagloirc, ils ne le sont pas quant à la participation des biens naturels. Mais, c’est que, dans l’ordre présent, nous sommes élevés à la fin surna­ turelle... et que, d’autre part, la béatitude est par défi­ nition un état de perfection... omnium bonorum aggre­ gatione perfectus. Or, les enfants morts sans baptême sont en état de coulpe, ils sont frappés de déchéance, ils ont manqué la fin à laquelle les destinait l’ordre actuel de la Providence. Le mot de béatitude a donc une portée qui ne trouve pas en eux son application, et c’est la raison pour laquelle nous nous contentons de dire... qu’ils possèdent sans douleur les biens qu’ils ont par nature, sed hoc quod p^r naturam habent, absque dolore possident. · Card. Billot, Zoe. cil., p. 32. Telle est la doctrine thomiste très cohérente sur l’état des Ames qui sont aux limbes. Elle reste une opinion théologique, celle du maître de l’École : elle possède aussi une valeur intrinsèque qui lui vient de la connexion logique avec renseignement traditionnel sur le caractère purement privatif du péché originel ; en fait, elle est reçue com­ munément par l’ensemble des théologiens. 2° L’étal de ceux qui meurent avec le seul péché originel est-il éternel? — L’exclusion du ciel pour ces Ames est-elle définitive? La tradition est unanime pour l’affirmer; le nier serait aller contre la doctrine tou­ jours reçue de la nécessité du baptême saltem in voto comme moyen de salut, contre les décisions d’inno­ cent III et du concile de Florence qui excluent l’idée d’une peine temporaire pour ceux qui vont aux lim­ bes. Aussi faut-il écarter l’opinion de Minges : Com­ pendium theologia dogmatica specialis, Ratisbonne, 1922, t. n, p. 111-14 L D’après ce théologien, il serait peut-être possible que les enfants morts sans baptême arrivent un jour A la béatitude éternelle, si des hommes justes offraient ici-bas leurs mérites et ceux du Christ pour eux. Forsitan possibile sit eos salvos fieri si homi­ nes justi viatores pro eis merita et pretiosum sanguinem Jesu Christi Deo offerunt. 11 s’agit donc Ici de la justi­ fication possible de ceux qui sont aux limbes. Forsitan per principia catholica etiam Heel adscribere eis etiam beatitudincm calcstent si alii justi pro eis dicto modo interpellant, loc.cil., p. 143. La raison, c’est qu’il faut ouvrir les portes du ciel aussi largement que le dogme catholique le permet. L’auteur en appelle A la tendance de l’Église A sc faire une idée de plus en plus miséri­ cordieuse du sort des enfants morts sans baptême pour espérer encore de nouveaux adoucissements. Forsitan PICT. DE TIlèOL. CATHOL. 770 etiam parvulis in limbo detentis aperial caelum, a quo theologi usque adhuc eos passim excludunt. Ibid. Reconnaître l’évolution de l’enseignement ecclésias­ tique dans le sens de la distinction mieux comprise entre la peine du péché originel el celle du péché actuel, cc n’est pas nier la continuité de cet enseignement (n eadem sententia, in eodem sensu. Or. ce qui fait cette continuité, c’est l’idée d’exclusion définitive du ciel par le fait du péché originel, affirmer, comme le veut le Dr Mmges, la possibilité d’une admission A la béati­ tude céleste des âmes qui sont aux limbes, c’est briser cette continuité; c'est méconnaître l’homogénéité de l’évolution de la doctrine catholique sur ce point; c’est émettre une opinion qui ressemble fort à l’opi­ nion que saint Augustin a condamnée dans le De anima et ejus origine. Voir les passages cités plus haut. 3° Lieu. Les documents du magistère ordinaire sont encore moins riches de renseignements sur le lieu des limbes que sur Yétat des Ames qui s’y trouvent. Les conciles de Florence et de Lyon se contentent de dire que les âmes qui meurent avec le péché originel ou le péché mortel descendent in infernum. Le pape Pic VI. dans la bulle Auctorem fidei, est un peu plus explicite; il repousse comme Injurieuse aux écoles catholiques la doctrine qui rejette comme une fable pélagienne locum illum inferorum quem limbi puerorum nomine fideles passim designant. Denz.-Bannw.,n. 1526. Dans la perspective de la théologie scolastique, ce lieu des limbes fait partie de Yinfernus : au-dessus de nous le ciel des élus, au-dessous, dans les profondeurs de la terre, l’enfer au sens de régions inférieures. Les Pères et les théologiens n’ont pris conscience de la distinction des lieux au sein de l’enfer qu’après avoir pris conscience de la distinction des états des âmes qui y habitent. L’antiquité distinguait deux zones dans l’enfer : la zone inférieure, celle des damnés, et la zone supérieure, celle qui avait été le séjour des justes jusqu’A la venue du Christ. Dès que les scolas­ tiques distinguèrent nettement la différence des états entre les enfants morts sans baptême et les damnés, ils essayèrent de sc représenter les séjours differents attribués A ces âmes. C’est ainsi qu’Albcrt le Grand place le limbus puerorum au-dessus du limbus patrum, mais dans une région supérieure A l’enfer des damnés. Opéra, édition citée, t. xxx. col. 503. Saint Thomas, en partant du principe de la propor­ tionnalité du Heu A la peine et à la faute des Ames qui l’habitent, établit la probabilité d’un lieu distinct pour le séjour de ceux qui meurent avec le seul péché origi­ nel. Sicut actuali peccato debetur pana temporalis in purgatorio, ita et originali peccato debebatur pana tem­ poralis in limbo patrum, el sterna in limbo puerorum. Si ergo infernus et purgatorium non sunt idem, videtur quod nec limbus puerorum et limbus patrum sunt idem. In I Vum Sent.. Dist. XLV, q. !, a. 2 En quoi consiste la distinction entre le limbus pa­ trum el le limbus puerorum? Ces deux réceptacles diffèrent selon la qualité de la récompense et de la peine qu’on y reçoit. Limbus patrum el limbus puero­ rum absque dubio differunt secundum qualitatem pramii et pana : pueris enim non adest spes beata vita qua pa­ tribus in limbo aderat in quibus etiam lumen fidei et gratta refulgebat. Quant A la situation du lieu, elle est probablement la même : sed quantum ad situm loci, probabiliter creditur utrorumque idem locus fuisse, nisi quod requies beatorum adhuc erat tn superiori loco quam limbus puerorum sicut de limbo el inferno dictum est. Ibid., a. 2, soL 2. — Ainsi, le limbus puerorum est un Heu contigu d’une part A l'enfer des damnés qui est en dessous, et au limbus patrum qui se trouve au-dessus de lui. Avec beaucoup de prudence, saint Thomas ne donne cette géographie de l’au-delà que comme pro­ bable; en fait, il ne faut jamais oublier que de cette IX. — 25 771 [LIMBES — LINDANl S géographie nous n'avons ni révélation ni connaissance expérimentale; les théologiens sur cc point ne peuvent apporter que des déductions fondées, d’une part, sur l’idée mystérieuse de la localisation des âmes séparées et. d’autre part, sur le principe de proportionnalité qu'on suppose exister entre la peine et le lieu. Aussi l’ensemble des théologiens contemporains sont-ils de plus en plus réservés sur cette question. 4® Habitants des limbes. — Cc sont tous ceux, quels qu'ils soient, qui meurent avec le seul péché originel. Cela ressort des documents du magistère cités plus haut qui mettent toujours dans une catégorie A part ceux qui meurent avec le seul péché originel. Quels sont-ils? Cc sont tout d'abord, selon l’enseignement traditionnel, les enfants morts sans baptême, cc sont aussi, selon l’avis commun des théologiens, les amentes ou insen­ sati, non baptisés, ccs pauvres créatures humaines en qui, d'une façon anormale, soit par hérédité, soit par maladie, la raison a été complètement et perpétuelle­ ment obscurcie, et qui, au point de vue intellectuel et moral, sont assimilables aux enfants. Faut-il y joindre les adultes demeurés infidèles matériellement plutôt que formellement, adultes quant Λ l’âge, quant au développement physique et même quant â un suffisant discernement des choses tempo­ relles et humaines, mais non quant A la raison supé­ rieure et au dictamen de la conscience? - Le cardinal Billot le pense et le démontre, voir Études, 20 août, 5 cl 20 décembre 1920,5 mai et 20 novembre 1921, 5 septembre 1922. S’il existe, pense-t-il, des adultes d’âge, ne le devenant jamais de raison et de conscience, des hommes vivant dans l’ignorance invincible de Dieu, mis par conséquent dans l’incapacité absolue d’opter entre le bien et le mal, sans qu’il y ait de leur faute, simplement à raison des circonstances qui les ont empêchés d’arriver à l'éveil moral et religieux sulllsant pour être adultes au sens complet du mot, ces adultes matériels, qui seront restés au spirituel en un état de perpétuelle enfance, seront incapables de péchés personnels, mourront avec le seul péché originel, par conséquent, devront, en stricte justice, partager le sort des êtres humains qui n’ont mérité ni le ciel, ni l’enfer. Mais y a-t-il eu, y a-t-il en fait dans notre humanité une catégorie d'êtres de ce genre qui, excusés de tout péché personnel, ne sont point passibles des peines de l’enfer et vont aux limbes? Là est toute la question et il semble que les principes de la théologie doivent la faire trancher par la négative. Tout en faisant la part plus large que ne la fait le docte cardinal aux possibilités psychologiques de l’individu pour réagir sur son milieu et arriver avec l’aide de la grâce A la connaissance de Dieu, on reconnaîtra pourtant, avec le P. l iarent, art. Infidèles, t. vu, col. 1928. que < le système des limbes par assimilation des adultes païens aux enfants est vrai en ceci que, chez beaucoup de païens, l'éveil moral ou éveil de la raison supérieure est fort retardé par les circonstances extérieures, en sorte qu’un bon nombre meurent A divers Ages sans y être arrivés. » Avec cc dernier auteur on appliquera, si on le juge bon. ce principe surtout aux populations très inférieures so.t de la préhistoire, soit même de l’époque actuelle. En vertu du principe traditionnel, fondé surledogmc de l’universalisation du salut : Facienti quod in se esi Drus non denegat gratiam, il faut rejeter l’opinion des théologiens qui faisaient descendre aux limbes des enfants les infidèles vertueux. Les limbes ne sont pas le ciel naturel où sont récompensés les œuvres natu­ rellement bonnes des infidèles. Dieu ne manque A aucune âme capable de vie morale et lui rend possible l’option entre le ciel et l’enfer. Voir art. Infidèles, col 1894. ‘ En dehors des ouvrages signalés Λ l’art. Baptême (Sorldti enfants morts sans), voir Cardinal Billot, Études, 20 octo­ bre 1919, 20 janvier, 5 avril, 20 août, 5-20 décembre 1920, 5 mal et 20 novembre 1921, 5 septembre 1922; 1P Stockuni, Dos 1m derohnedir Tau/esterbenden Kinder, Fribourg-cn-B, 192.3; Tunnel, Histoire du dogme, du péché originel, Mâcon. 1901, parue d’abord dans la Heuue d'histoire et de littérature religieuses, 1900 ù 1904. A. Gavdel. El N (Saint), successeur immédiat de saint Pierre sur le siège de Home. — Une tradition très ancienne, puisqu’elle se trouve déjà dans saint Irénée, Cont. lurres., Ill, m, P.G., t. vn, col. 849, place Lin en tête de la liste des papes, désigné qu'il a été par les apôtres Pierre et Paul : Θεμελιώσαντες ουν καί οίκοίομήσαντες οί μακαρίοι απόστολοι την Εκκλησίαν, Λίνφ την της έπισκοπης λειτουργίαν ενεχείρισαν. Eusèbe qui cite ce passage d’Irénée, H. E., V, vi, note aussi « qu’après le martyre de Paul et de Pierre Lin. le premier, obtint la charge épiscopale de l'Églhc des Romains >. //. 111, n» P. G., t. xx, col. 216 'foules les listes épiscopales romaines, à commencer par le catalogue libérien, s’accordent sur cc même point, sauf d'insignifiantes exceptions ; le chiffre de douze ans d’épiscopat qu'elles accordent aussi à peu près toutes A Lin peut également être ancien et remonter aux calculs de Jules Africain. Quant aux dates consulaires fournies par le catalogue libérien et qui passeront dans les rédactions successives du Liber Pontificalis, elles méritent plus difficilement créance. Lin aurait siégé du consulat de Saturninus et Scipion (56) jusqu'à celui de Capiton et de Rufut (67). Ces dates ont pu être imaginées au moment où, sous l’influence des Clémentines, on a voulu con­ sidérer saint Clément comme le premier successeur de Pierre. Pour concilier celte donnée avec la vieille tradition qui mettait Lin en tête de la liste épisco­ pale romaine, on eut l’idée de faire de Lin et de Clet deux coadjuteurs ordonnés par saint Pierre pour faire de son vivant les fonctions ecclésiastiques, tandis que l'apôtre se réservait la prédication. Voir Liber Pontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 118, et cf. Bu fin, Præfat, ad Hecognitiones, P. G., 1.1» col. 1207. C'est en ce sens qu’il faut interpréter ccs mots de la notice de Lin : Hic ex pnveepto beati Petri constituit ut mulier in ecclesia velato capite introiret Ltb. Pont., p. 121. < Lin, dit Duchesne, agit comme vicaire de saint Pierre, et du vivant de l’apôtre. » Irénée, et Eusèbe à sa suite, assimilent Lin au Λίνος dont saint Paul envoie les salutations A Timothée, 11 Tim., iv, 21; est-ce conjecture, est-ce tradition ? On ne sait d’ailleurs absolument rien sur l'épiscopat de Lin. Fut-il martyr ? ni Irénée, ni Eusèbe ne le disent, cl il est vraisemblable que la première édition du Liber Pontificalis ne le disait pas davantage; c’est plus lard que s’est introduite la mention martyrio coronatur. La Depositio martyrum qui se trouve dan* le Chronographe de 3<51 ne le signale pas, ni non plus le Martyrologe hiéronymien. — Le nom de Lin se lit en tête d’un des remaniements latin des Actes de Paul et des Actes de Pierre. Il n’y a aucun fond A fnirc sur cette attribution. Liber Pontificalis, édit. Duchesne, p. i.x rl LXI, 2, 3, 14-tl, 52-53, 121. Sur hi chronologie des premiers papes J.-B. Lightfoot, The apostolic Fathers, P· partie, 5. Clément. Londres, 1890. t. i, p. 201-315; Harnack, Die Chronologie, t. I, Leipzig, 1897, p. 70-202. — Sur le Pseudo-I.inus, voir L. Vouaux, Les Actes de Paul, Paris, 1913, p. 22.23 et Lu Actes de Pierre, Paris, 1922, p. 134-1 10; cf. aussi l’art.Lfnuj du Dictionary <>/ Christian biography, t. ni. p. 726-720. É. Amann. LINDANUS (\ \n deh Linden), Quiilaume- Dnmase, controversis te catholique, évêque de Rurrmonde» puis de Gand (1525-1588). 773 LINDANUS I. Vie. — Né A Dordrecht d’une famille riche, Il étudia les humanités à Louvain, puis, désireux de sc perfectionner dans la connaissance de l’hébreu et du grec, il vint â Paris, où il fut au Collège royal (Collège de France), l’élève de .Mercier cl de Turnèbe De retour A Louvain, il reprit les études de théologie, fut promu licencié en 1552, après avoir reçu la prê­ trise. Nommé professeur à l'Université de Dillingen tout récemment créée, il y enseigna l’Écriture sainte, mais, au bout de trois ans, il rentra à Louvain, où 11 prit le bonnet de docteur en 1556 L’évêque d'Ulrccht ne tarda pas A l’appeler auprès de lui et le nomma vicaire général à Lceuwarden, tandis que le roi d’Es­ pagne, Philippe il, l’appelait au conseil ecclésiastique des Pays-Bas cl lui confiait les fonctions d’inquisiteur de la fol. Peu de temps après, le souverain le désignait pour le siège épiscopal de Ruremonde qu’il venait de fonder, et Van der Linden était sacré à Bruxelles en avril 1562. Très activement mêlé au mouvement de la contre-réforme dans les Pays-Bas, le nouvel évêque fut aussitôt en butte, de la part des protestants, aux plus rudes persécutions, et ne put guère résider dans sa ville épiscopale. On le trouve à Rome en 1578, où il sc lie d’amitié avec Baronins; la même année, il est en Espagne; à Rome une seconde fois en 1581 et pour un assez long séjour. Finalement, en 1588, il fut nommé à l’évêché de Gand, laissé vacant depuis 1575 par la mort de Corneille Jansénius. Il n’y lit qu’une courte apparition, et mourut au bout de trois mois, 3 novembre 1588. II. Œuvres. — Van der Linden est l’un des écri­ vains ecclesiastiques les plus féconds et l’un des plus habiles controversistes du xvr siècle. L'énumération de scs œuvres dans la Biographie nationale de Belgique ne comprend pas moins de soixante numéros. Si l’on veut mettre un peu d'ordre'dans cette abondante litté­ rature, on pourra distinguer 1rs catégories suivantes : 1° Travaux scripturaires. — L Questions d'intro­ duction. — a) De optimo genere interpretandi Scripturas libri III, sive undenam solida Scripturarum sacrarum veritas sensusque germanus ac verus nunc temporis sit petendus, an ex hcbraica quam dicunt veritate, num font ibus gnveis hauriendus, an vulgata potius editione latina quivrcndus, uti in concilio Tridentino dudum definiebatur, Cologne, 1558; justification du décret de Trente sur la Vulgate, mais où l’élève de Mercier et de Turnèbe sc révèle par de très Unes remarques sur les imperfections du texte latin. — b) Cur necessaria sit sacrorum Bibliorum castigatio, ad Gregorium XI11; inédit, revient sur l’idée que la correction de la Vulgate s’impose. — c) Hebraica: qutrsliones ; même sujet. — d) De Victoria Christi contra Judiros et judaisantes Bibliorum interpretes. — 2 Commentaires. — Ils sont fort nombreux, ct-combinent d’une manière heureuse la critique textuelle et l’explication mystique : a) Paraphrasis et castigationes in psalmum CXVIli cum isagoge et oratione parasccvastica in cumdem. — b) Psalterium vetus a sexcentis mendis repurgatum et de Grieco atque Hebraeo fonte illustratum, Anvers, 1567, 1568. -— c) Paraphrasis in psalmos triginta priores, Anvers, 1573, dédié A Philippe IL - d) Paraphrasis in psalmos ad laudes antelucanas decantari solitos, Anvers, 1573. — e) Paraphrasis in septem psalmos pirnitenI tales. Cologne, 1610. — /) Paraphrasis in psalmum LXVii, Exsuhgat Deus. — g) Paraphrasis in Cantico Canticorum cum annotationibus variarum lec­ tionum et trium linguarum. - h) Mysticus Aquilo sive declaratio vaticinii Jercmiir propheta- : ab aqui­ lone pandetur omne malum (Jerem., i, 11), Cologne 1580; cet écrit touche davantage à la polémique, et réfute les fausses interprétations de l’Écriture sur lesquelles s’appuyaient les novateurs. 2° Controverse. — C’est en cc genre surtout que s’est exercé Llndanus, et il l’a fait en général avec un grand souci d’exactitude et avec une modération relative qui, A celte époque, a bien son prix. On peut ranger ses écrits de controverse sous les rubriques suivantes. 1. Les fondements de la foi. a) Panopha euangelica sive de verbo evangclico libri V, Cologne, 1560, souvent réédité; c’est l’œuvre capitale de Llndanus, dont Ir sous-titre décrit exactement l’objet: «où l’on montre par les écrits des prophètes et des apôtres le véritable caractère de la parole évangélique, ou l’on explique les Pères, où l’on traite de la parole de Dieu écrite et non écrite, des traditions vraiment apostoliques, qu’il faut recevoir bien que non écrites avec la même foi, où ce verbe de Dieu non écrit, mais transmis, est défendu contre les traits empoisonnés des ennemis de Γ Église de Jésus-Christ. »Ce livre suscita de nombreuses répliques de la part des protestants, spécialement de Marlin Chemnitz. Vander Linden avait d’abord songé à intercaler dans sa Panoplie des réponses de détail aux critiques ainsi faites. Puis, sc ravisant, il publia séparément sa réponse sous le titre : — b) Stromatum libri 111 pro variis sacros, concilii Tridentmi decretis ac potissimum de suscipiendis una cum divina Scriptura etiam apostolicis traditionibus, Cologne, 1575 — c) Dia­ triba anahjtica de vera Jesu Christi apud Romanos Ecclesia contra Witlenbergenses, Cologne, 1572, elle est partiellement reproduite dans Rocaberti, Biblio­ theca maxima pontificia, I. xx, p. 463*477. 2. Discussions des formulaires protestants.—Van dor Linden suivit de très près l’évolution qui sc manifesta de bonne heure au sein du protestantisme, cl qui amena des contaminations entre les différents formulaires de fol; il est, si l'on peut dire, un des premiers historiens des « variations · : u) Apologeticum ad Germanos pro religionis catholica: pace atque solida Ecclesiarum in vero Christi Jesu evangelio concordia, Anvers, 1568, appel à l’union entre chrétiens, où l’auteur s’cfïorce de montrer qu’il serait possible de trouver un terrain d'accord entre catholiques et protestants; la seconde partie aurait dû être une pressante exhortation aux évêques d’\llcmagne à prendre en main la cause de la réforme de l’Église, cc qui serait le vrai moyen de ramener la nation A l’unité de foi. Mais, remarquant deux ans plus tard les in tiltrations calvinistes dans les nouvelles formules dogmatiques qui se succèdent durant les années suivantes, il remanie son apologétique cl lui donne sa forme définitive : Apologelicon libn III ad Germanos pro concordia cum catholica Ecclesia contra novam protestantium confessionem Augustanam ex lutherana calvini:antem. Anvers, 1570, t. n. 1578. b) D'inspiration analogue est la Réfutation de ta Con­ fession d*Anvers, en flamand, 1566 et Γ Apologie de ce même ouvrage, aussi en flamand, 1566 — c) Mais l'ou­ vrage capital en ce genre de Llndanus est la Concordia discors, sive quart monta catholicae Christi Jesu Ecclesia: ad illustrissimos S. Romani imperii principes, et alios ad unum omnes, nomine semi-chrisliantr confessionis sun: Augustano: temere gloriantes, qua liquido ipsis demonstrat simulatam ac vere personatam ipsorum Concordiam anno 1580 initam, non solum viros facere antichristianos, sed et minime solidis immo asystatis adeoque pugnantibus niti fundamentis; inserta est cen­ surae doctissimi viri Jervmiic patriarcha: Constantinopolitani de Confessione Augustana epitome, qui illam gravissimnim plus minus XXXI11 errorum catholica: fidei concorditer condemnat. Cologne, 1583. Le livre a été composé après l'apparition de la Formule de Concorde publiée par les luthériens en 1580, et où l’on s’ctlorçalt de concilier les tendances diverses des écoles évangéliques. Van der Linden n’a pas de peine à montrer cc que vaut cc replâtrage. Quant à la condamnation portée contre la Confession d’Augsbourg par le patriarche de Constantinople, Jérémie II, ·· 0» ·· 7/0 LIND A NUS — LINGES SACRÉS voir t. vni, col. 886 sq., l'évêque de Ruremonde en a bien saisi l’importance. Signalons enfin le catalogue qu’il donne à la fin de son livre des divers remanie­ ments et apologies de la susdite confession. Encore déclarc-l-ll que son dénombrement est incomplet, la bibliothèque, où il en avait rassemblé la collection, ayant été pillée par Guillaume de Nassau. — d) Dans le même genre rentrent enfin des travaux d’ordre plutôt historique : Tabula· grassandum passim /ια·rcscon anascevastica: atque analytic#·, Anvers, 1558, 1562, Cologne, 1578; Acta colloquiorum religionis per Germaniam concilianda· causa habitorum potissimum anno IMO, Augusta, J5to, Ratisbomc, 1567, Wormatin-, inédit; Discours en forme de dialogue ou histoire tragique en laquelle est vraiment dépeinte et décrite la source, origine, cause et progrès des troubles, mus par / uther, Calvin ct leurs conjurés et partisans contre ΓEglise catholique, Paris, 1566, et aussi en flamand. Bruges. 1567. 3. Controverses sur des points de détail. — a) Res­ ponsio pro vero ac vipo Christi corpore in sancta eucha­ ristia adversus J. Campani blasphcmias, Cologne, 1575. — b) De apostolico virginitatis voto atque euangelico sacerdotum calibatu libri V, Cologne, 1577, 1580. — c) Contra carnivoras, 1580, justification des préceptes ecclésiastiques relatifs â l'abstinence. — d) Mtssa apostolica, seu Liturgie S. Petri apostoli cum annota­ tionibus et apologia pro eadem, Anvers, 1588, Paris, 1525; ce traité est reproduit dans la Bibliotheca Pa­ trum, t. n, p. 11 sq. — e) Pro decreto concilii Tridentini de purgatorio, contra J Vum tomum Examinis Chcmnitii in idem Concilium Tridcntinum, inédit. — /) Epistola apologetica pro concilio Trident ino, qua res­ pondetur prafationibus Chemnitii, in suos Exami­ nis /1/um et i Vum tomos, inédit. — g) Romanum pon­ tificem vere ac merito appellari universalem episcopum Ecclesia- Christi, inédit. — h) Christomachia caluinistica qua nunc Satanas Christianos conatur semi-Turcas tacere, Cologne, 1584. — i) Decuriæ locorum ab horreiicis nostri sarculi in Patribus qui edendis aut perver­ tendis depravaterum, inédit. —/) Un dernier ouvrage est d’inspiration plus sereine ct plus strictement his­ torique : Tabula- naufragii Ntarn i ubi aurea ss, cano­ num et actorum Niacnorum fragmenta ex variis vete­ rum Patrum scriptis repræsentantur, inédit. 3° Œuvres pastorales. — Sans parler des sermons publiés soit en flamand, soit en latin, parmi lesquels une Oratio synodica habita in synodo Rura-nwndensi, de officio pastorum, d’un catéchisme édité lui aussi dans l’une et l’autre langue, d’opuscules de piété destinés, soit aux étudiants de Dillingen, soit aux fidèles, soit aux clercs, de tracts de propagande, généralement en flamand, il faut signaler : 1. Des traités de spiritualité : De sapientia Christi ad Sophiam Lindanam, sanctimo­ nialem Jesu. Christi sponsam, Anvers, 1567; Specu­ lum sacerdotale, sive meditationes quibus sc sacerdotes quotidiano prieparent sacrificio, Cologne, 1575. — 2. Des dialogues sur les questions religieuses qui sont peutêtre la partie la plus curieuse de l’œuvre de Van der Linden, les uns plutôt combatifs, les autres consacrés â l’exposition tranquille de tel point de la vie religieuse : Dubitantius, dialogus de origine sectarum hujus sarculi, Cologne, 1571 ; Ruewardus, dialogus de animi tran­ quillitate, quo sectarii omnes ex suismrt principiis ad catholicam revocantur Ecclesiam, Cologne, 1567; tra­ duction allemande à Cologne 1563; plusieurs éditions latines postérieures; Eusebius sive de fugienda impicnitentia et de ingredienda serio angusta vitor evangel icar via, ad clericos EcclcsÎæ catholica; Theophilus sive de officio pii viri, contra Cassandrum. — 3. Enfin il faut signaler un recueil de lettres qui semble être resté inédit : Epistolarum libri très, politicarum, theologica­ rum et miscellanearum. 776 Lindanus a aussi édité les œuvres do Ruard Tapper (voir cc mol). Une biographie presque contemporaine do Lindnnus a été rédigée par le chartreux Arnold Havens dans le Commen­ tarius de erectione novorum in Belgio episcopatuum, Cologne, 1609. — Notice·* littéraires dans : Aubert Le Mire (Mineas), Elogia Belgica sive illustrium Belgii scriptorum vihr, Anvers, 1609, p. 11.12; A. Possevin, Apparatus sacer, Cologne, 1608 t. î, p. 705,706; Vnlérc André, Bibliotheca Belgica, Louvain, 1643, p. 323-327; EUIcs du Pin, Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, 2· édit., Amsterdam, 1710, t. xvî, p. 137, 138, où Ton trouvera une analyse complète de la Panoplia; Poppens, Bibliotheca Belgica, Bruxelles, 1739. 1.1, p. 410-413; Hurter, Nomenclator, 8· édit., t. m,col. 187189; E. Varcnbcrghc, nrt. Lindanus dans Biographie natio­ nale de Belgique, t. xn, Bruxelles, 1892, col. 212-216. É. Amann. LIN EK Mathias, jésuite, né A Prague en 1722, consacra près de quarante ans de sa vie A l’élude ct à renseignement de la philosophie et de la théologie. Il mourut A Prague en 1784 avec la réputation d’un remarquable professeur ct d’un théologien de science profonde et sûre. 11 a laissé de nombreux travaux qui intéressent surtout renseignement : Commentationes theologica- de legibus, Prague, 1761; De Verbi divini incarnatione, Prague, 1765; De sacramentis, Prague, 1766; De Parnitentia, ibid., 1767; De Deo uno cl trino, ibid., 1768; De prarcipuis operibus divinis, ibid., 1769; De gratia, ibid., 1770. Sommervogcl, Bibliothèque de la Cic de. Jésus, l, iv, col. 1843 sq; Hurtcr, Nomenclator, 3· édit., t. v a, col. 264. P. Bernard. LINGEN Borchard, jésuite hollandais, né à Zwolle en 1661, enseigna longtemps la philosophie ct la théologie à Trêves et A Cologne, où il mourut en 1713. Son Cursus philosophicus, Cologne, 1705, qui cul plusieurs éditions, essentiellement scolastique, traite également toutes les questions philosophiques agitées au xvni· siècle. Sommervogcl, Bibliothèque de la Cte de Jésus, t. iv, col. 1845; Hurtcr, Nomenclator, l.iv,col. 642. P. Bernaud. LINGES SACRÉS. — On entend par linges sacrés proprement dits, le corporal, la pale ct le purifi­ catoire. Ce sont les linges dont on fait usage nu saint sacrifice ct qui ont avec les saintes espèces un contact plus immédiat. L Origine.— H. Discipline actuelle. I. Origine. — Selon toute vraisemblance,le premier corporal fut la nappe qui couvrait la table où JésusChrist célébra la Cène. Les plus anciens autels où le sacrifice eucharistique fut ensuite offert portaient aussi un linge étendu sur lequel les dons divins étalent déposés : quoique durant la période primitive toute description détaillée, toute mention formelle nous manquent, on nc peut guère en douter. Le Liber pon­ tificalis, dans la notice qu’il lui consacre, attribue au pape Sylvestre (f 335) un décret d’après lequel le sacrifice de l’autel devra être offert non sur la soie ou la pourpre, mais sur le lin, en souvenir du blanc linceul qui servit A ensevelir le corps de Nolrc-Sclgneur Jésus-Christ. Si clic nc donne pas de renseigne­ ments sur le temps de Sylvestre, celte notice témoigne au moins de l’usage du temps où elle fut rédigée. Une lettre de saint Isidore de Péhise au comte Doro­ thée mentionne également le corporal, qu’il rapproche du suaire du Christ. Epist., i, 123, P. G., t. lxxviiî, col. 93. L'exposilio brevis de l’ancienne liturgie galli­ cane de Saint-Germain de Paris signale, en outre, que le corporal où l’oblation était déposée était de pur lin comme les linges qui enveloppèrent le corps du Seigneur au milieu des aromates. P. L., t. ï.xxiî, col. 93. Un texte intéressant est celui de saint Optat de Milèvc, vers 375 : Quis fidelium nescii in peragendis mysteriis ipsa ligna linteamine cooperiri Ί De schismate donat.. TÏÎ LINGES SACRÉS — LII’SE VI, i, t. xi, col. 10G7 B. Il nc semble pas que le corporal sc distingue alors de la nappe ct qu’il ait déjà les dimensions très réduites qu’on lui volt de nos jours. Voir dom Leclercq, Dictionnaire d’archéologie chrétienne cl de liturgie, t. xn, col. 2986, 2987. Le corporal, bien que désigné parfois nommément, n'est pas distingué davantage des linges de l’autel, linteamina altaris, dans les divers Ordines romains de la fin du vin· ou du commencement du xx* siècle. Nous lisons dans un Ordo du ms. de Saint-Amand : expanditur corporale super altare a diaconibus. D'après le sacramcntairc gélaslcn, c'est durant les cérémonies de In dédicace des églises, pratiquée selon le rite romain ou le rite gallican, que l'évêque bénissait, en même temps que les vases sacrés ct par une prière spéciale, les linges de l’autel. Nous lisons, dans le sacramcntairc d’Angoulême : Post hire benedicit lenteamina vel vasa templi : de même dans le sacramcntairc de Drogon, évêque de Metz : Inde benedictio lin­ teaminum ct aliorum indumentorum neenon et vasorum sacro ministerio usui apta (sic). Voir Duchesne, Ori­ gines du culte chrétien, 1889, p. 392 et 398; AppenI dico. 1% 2°, 3°. IL Discipline actuelle. — Depuis un temps • immémorial, les linges sacrés sont l'objet d’une régle­ mentation liturgique minutieuse. Elle sc rapporte à la matière dont on les confectionne, ά la bénédiction spéciale qu’ils requièrent, aux cas où il sont d’un usage obligatoire, au respect qu’on leur doit ct à l'état de propreté dans lequel on est tenu de les maintenir. 1° Matière. — Le corporal, tel que le prescrit la rubrique, Pit. serv., x, η. 1, et destiné ù recevoir le corps de Notre-Seigneur ou les vases sacrés qui le ren­ ferment, doit être de lin (ni le chanvre ni le coton nc sont autorisés), complètement blanc, ct non tissu de sole ou d'or au milieu. La prescription s'explique par la raison mystique du blanc linceul qui enveloppait le corps du Sauveur. Le corporal est ourlé tout autour. On tolère pourtant une dentelle qui lui sert de bordure. 11 est de forme carrée ct mesure à peu près 50 centi­ mètres de côté. On peut y mettre une petite croix ïi deux doigts du bord sur le devant. D'ordinaire ct pour plus de commodité, les corporaux sont empesés de façon à être bien consistants — La pale, qui était primitivement une réduction du corporal, ou même une portion du corporal que l’on ramenait sur le calice, sert à couvrir le calice qui contient le Précieux Sang. Elle doit être de toile de lin. Elle représente un simple carré de toile double, empesée ct consistante, ct mesure habituellement de 15 ù 20 centimètres de côté. On obtient encore plus de consistance ct de tenue en Introduisant entre les deux pièces dont la pale sc com­ pose, un mince carton. Quoiqu'une grande simplicité soit préférable, on a pris l’habitude chez nous de cou­ vrir la partie supérieure de la pale de fines broderies d’or ou de soie. La Congrégation des Bites tolère ces ornements pourvu qu’ils n’aient rien de funèbre. — Le purificatoire est ainsi nommé parce qu’il sert À essuyer le calice où le prêtre a communié sous l’espèce du vin, après les deux ablutions prescrites. 11 sc fait de toile plus forte que le corporal, ou de lin ou de chanvre lin, ex para et candida tela, dit le rituel romain. Il mesure ù peu près 50 centimètres de long; on sc borne à l'ourler et ù marquer nu milieu une petite croix rouge ou bleue. 2° Bénédiction, — Une bénédiction est prescrite pour le corporal et la pale; elle est réservée ù l’évêque ou au prêtre que l’évêque a délégué. La bénédiction du purificatoire n'est pas de précepte; il est mieux pourtant de le bénir, en même temps que la nappe d'autel ou séparément, mais en usant des mêmes orai­ sons que pour la nappe et en substituant au terme altare le mot calix. 7Ή 3* Nécessité. —Pour la célébration de la messe, un corporal et une pale régulièrement bénits et un puri­ ficatoire sont exigés. Les théologiens observent com­ munément qu’un prêtre commettrait une faute mor­ telle s’il célébrait sans un corporal régulièrement bénit; ils n'exceptent que le cas d'urgente ct grave nécessité. Le péché serait moins grave, et il faudrait pour en excu­ ser une raison moins considérable, .si la pale ou le puri­ ficatoire manquaient; car ni l’une ni l’autre n’ont avec les saintes espèces un contact immédiat· Comme le corporal est destiné à recevoir le corps de Notre-Seigneur ou les vases sacrés qui le renferment, on ne peut sc dispenser de mettre dans le tabernacle un corporal pour supporter Je ciboire contenant les saintes espèces, ni de placer un corporal sous l’ostensoir exposé à l’adoration des fidèles. Et cctte règle est préceptive ct non pas seulement directive et ad libitum. S. C. Rit., 27 février 1817. f® Respect et état de propreté et de conservation. — Tel est le respect dù aux linges sacrés qui ont servi au saint sacrifice, que personne, en dehors des clercs et des personnes qui en ont la charge, n'est autorisé à les toucher, si au préalable ils n’ont été passés a l’eau. Codex, can. 1306, J 1. Le Code défend egalement de confier à des laïques, même religieux, pour qu’ils les lavent, les corporaux, les pales ct les purificatoires qui ont été employés à la célébration de la messe, s’ils n’ont été purifiés d'abord pas un clerc dans les ordres majeurs; l’eau de celte première lotion devra être jetée dans la piscine ou, à son défaut, dans le feu. Ibid., 1306, §. 2. — 11 est nécessaire de veiller à ce que les linges sacrés soient conservés propreset en bon état. On nc pourrait excuser d’une faute grave un prêtre assez négligent pour employer au saint sacrifice un corporal et une pale malpropres, tels qu'on aurait honte de s’en servir ù une table commune. La nécessité seule, comme serait le devoir de célébrer un jour d'o­ bligation, autoriserait un prêtre, surtout un prêtre de passage, à en user. Cc qui est vrai de linges sacrés malpropres, l’est aussi de linges sacres usagés, troués. Si un corporal, en particulier, l’était au point de ne pouvoir plus recevoir la sainte hostie ct le calice, ou au point de laisser échapper les parcelles consacrées, il perdrait sa bénédiction. On consultera utilement les manuels de théologie au chapitre des rites à observer dans la célébration de la messe, ainsi que les manuels de liturgie. A. Thouvenin. LIPSE Juste, humaniste ct publiciste flamand (1547-1606), — L Vie. — Ce personnage qui occupe une place fort considérable dans l’histoire de l’huma­ nisme n’a touché qu’accldcntellcment à des questions d’ordre théologique. On nc trouvera donc ici ni une étude détaillée de sa vie, ni une liste complète de ses ouvrages, ni une appréciation de son rôle littéraire et de son influence, mais seulement ce qui est indispen­ sable pour comprendre la querelle théologico-poliliquc à laquelle il fut mêlé. Né à Ovcrysschc, près de Bruxelles, le IS octobre 1547, d’une famille catholique, il a fait scs humanités chez les jésuites de Cologne, ct a même manifesté l’in­ tention d’entrer dans la Compagnie. Rentré en Bel­ gique, il sc livre avec ardeur à l’étude de la philologie latine, obtient par un écrit qu’il compose à dix-neuf ans la protection du cardinal de Granvelle qu’il accom­ pagne à Rome de 1567 à 1570. Louvain, où il retourne, nc lui ayant pas offert les avantages qu’il espérait, il sc rend à Vienne, où la fortune ne lui sourit pas mieux, puis ù Jéna où il entre en 1572 comme pro­ fesseur de lettres latines ù l’Unlverslté. Cet établisse­ ment étant strictement confessionnel, Llpse n’a pu y pénétrer qu’en donnant des gages au luthéranisme. Il a sans doute professé extérieurement le proies- 779 LIPSE tanthmc. Est-il allé plus loin ? a-t-il attaqué ouver­ tement le catholicisme ? Cela est au moins douteux, et l’authenticité des discours publiés sous son nom par des ennemis ne parait pas absolument prouvée, léna, d’ailleurs, ne retint pas longtemps Juste Lipse. En 1575, après s'être marié à Cologne, il rentre cn Brabant; en 1576, il enseigne l’histoire A Louvain: mais en janvier 1578, après les succès du duc d'Albe, il juge plus prudent, étant donnés les soupçons que laissait son séjour A léna, de passer ù Leyde, où le 8 avril 1578 il est nomme professeur dc littérature latine. En cc pays, dans cette université calviniste, il s’accommode de la religion reformée. Mais peut-être sembla-t-il un peu tiède aux ministres qui avaient dans les Provinccs-ünlcs, une assez considérable influence. Le bruit qui se fit autour de son livre intitulé: Politi­ corum libri .vx, paru en 1583, où il touchait, c’était la première fois, à la question religieuse, n'était pas fait pour lui rendre agréable le séjour de la I iollandc. Peutêtre aussi son esprit était-il trouble par des scrupules d’ordre religieux. En 1591. simulant un voyage d’é­ tudes, il sc rend A Mayence et sc réconcilie, dans le collège des jésuites de cette ville, avec l’Église catho­ lique. Il n'y a pas, ce semble, A mettre cn doute la sincérité dc sa conversion. Celte démarche lui permit d’ailleurs dc rentrer à Louvain où il est nommé, cn septembre 1592, professeur d’histoire. Mais il va sans dire que certains membres dc cette université profon­ dément catholique suspectaient plus ou moins la sincé­ rité du nouveau converti. Cette circonstance l’amena à donner du Politicorum et du Dc una religione une nouvelle édition Dc même, quand parut ù Zurich en 1600 un de scs principaux discours d’léna, le Dc duplici concordia, reste jusqu’alors inédit, et que Melchior Goldast cul la malice dc publier, Lipse sc trouva-t-il quelque temps dans l’embarras. Scs ouvrages sur deux pèlerinages de ht sainte Vierge situés dans les environs de Louvain, celui de Halle (Hainaut) et celui de Montaigu (Brabant), s’ils n’ont pas été direc­ tement inspirés par le désir dc couper court A toute polémique sur la sincérité de son catholicisme, témoi­ gnent au moins des sentiments dc piété très profonds que nourissait l’auteur ù l'endroit de la Mère dc Dieu. Us sont dc 1604 et dc 1605; Juste Lipse, mourait le 21 mars de l'année suivante, assisté dans sa dernière agonie par le Jésuite Lessius. 11. CEivnrs. — L'œuvre considérable dc I.ipsc (elle comporte I vol. in-f°) est principalement d’ordre philologique. Outre plusieurs éditions critiques d’au­ teurs latins, il a donné de nombreux et volumineux traités sur les institutions tant publiques que privées des Romains (Il n'a pas louché à la philologie grecque dont il savait mal la langue). A cc genre de travaux sc rattache un traité qui, cn son temps, cul quelque intérêt pour les ecclésiastiques : De cruce libri tres ad sacram pro/anamque historiam utiles, qui parut en 1593, Œuvres computes, edit. d’Anvers. 1637, t. in, p. 637, élude de détail sur le supplice dc la croix dans l’antiquité. — Très versé dans l’étude de Sénèque, Lipse avait composé, dès 1583, un De constantia libri duo, qui alloquium præeipue continent in publicis malts. Œuvres, t. îv, p. 365-120, où il adaptait au langage chrétien les principes du philosophe romain. La raison nous enseigne que les calamités publiques envoyées par la Providence doivent être subies avec constance, comme nécessaires et inéluctables, per­ sonne ne pouvant s’échapper au Patum, c’est-à-dire au décret de Dieu, ci. I. I. c. xiv-xv. χνπ-χχπ ; mais comme Dieu agit avec le concours des volontés hu­ maines. nous devons nous opposer de toutes nos forces aux malheurs de la patrie. Beaucoup plus tard et presque à la veille de sa mort. Juste Lipse composera 780 I Manuductionis ad stoicum philosophiam libri Iit, Λ. Annao Senear aliisque scriptoribus illustrandis, I publiés en 1604, Œuvres, l. îv, p. 121-621 comme préface à une édition de Sénèque qui parut en 1605. Cet ouvrage considérable n certainement beaucoup contribué au regain de faveur dont jouira au début du xvn* siècle la philosophie antique. Mais ccs études de pure érudition ne louchent que très indirectement au domaine théologique. Au contraire, un traité de politique achevé cn 1589 aborde directement le problème dc la tolérance reli­ gieuse qui avait, à cc moment tant dc raisons de sc poser, Politicorum sive civilis doctrinœ libri sex qui ad principatum maxime spectant, Anvers, 1589, Francfort, 1591. (11 est important de noter les éditions car, à partir de 1593, l’auteur a modifié quelques proposi­ tions importantes. Je suis ici l’édition de 1591). — C'est une sorte de manuel du prince où chaque point de doctrine est appuyé par des citations d'autcurs anciens surtout de philosophes et d’historiens latins, mais au besoin dc Pères de l’Église. Il n’y a pas A insister sur les trois premiers livres, qui traitent des vertus nécessaires aux chefs d’Étal, des diverses formes de gouvernement, du choix des conseillers el des administrateurs, ni sur les deux derniers particuliè­ rement consacrés A la question militaire. C'est au début du I. IV qu’est posé, à propos dc la prudence nécessaire au prince, le problème de la tolérance reli­ gieuse. Fidèle à l’idéal de son époque, idéal que poursui­ vaient également catholiques et protestants, l'auteur commence par poser le principe que le premier devoir du souverain est de promouvoir le bien de la religion; non qu’il faille attribuer au prince un droit absolu sur les choses saintes, mais plutôt un devoir de surveillance, non principi Uberum in sacra Jus, absit, sed inspectio quadam ; idque tuendi magis quam cognoscendi causa, c. ir, p. 94. Et la religion que le prince doit protéger, c'est la religion tradition­ nelle, au dire même de Cicéron : tenenda ex ritu veteri, p. 96. L’autorité devra tout faire pour main­ tenir l’unité religieuse f Ergo firmiter hire nostra sen­ tentia est : unam religionem in uno regno servari, c. in. Mais si l'unité est troublée, faudra-t-il en toute cir­ constance punir les dissidents, et tous les dissidents? Cc n’est point ici, fait remarquer Lipse, question de pure curiosité, dans l'état présent de l’Europe, où les troubles religieux ont semé partout la désolation, où des milliers d’hommes ont péri per speciem pie­ tatis. Sans sc dissimuler la gravité du problème qu’il aborde, Lipse prétend essayer une solution. 11 distin­ guera ceux qui pèchent contre la religion en public, et ceux qui le font cn particulier; en public, qui et ipsi male de Deo receptisque sacris sentiunt et alios ad sentiendum per turbas impellunt ; en particulier, qui pariter male sentiunt sed sibi. Pour les premiers, pour les fauteurs de trouble, pas dc pitié, et pour prendre une expression familière aux médecins il ne faut reculer ni devant le fer, ni devant le feu, cle­ mentiis non hic locus, et, comme dit Cicéron, ure, seca ut membrorum potius aliquid quam totum corpus intereat, p. 31. Mais peut-être le désordre est-il devenu tel qu'on ne puisse en punir les auteurs sans l’aug­ menter ? Alors il faut prendre conseil des circons­ tances, tempora paulisper inspicere, et sans doute user de tolérance afin dc ne pas irriter le mal par des remèdes inconsidérés. Quant aux dissidents tranquilles, il ne semble pas qu'il faille les punir. Iliene talis etiam puniendus ? Non videtur. Peut-être non plus ne faut-il pas trop les rechercher: Fortasse nec nimis inquirendus. Les procédés d’inquisition ne servent qu'à engendrer l’hypocrisie. Et il y a à l’égard dc ccs pauvres gens une voie plus sûre: 781 LIPSE Docendi tic ducendi, Parcourez par la pensée les contrées de l’Europe; vous verrez que ccs jugements rigoureux que l’on a exercés ont plutôt ravagé que corrigé les cités, p. 90. On vomira bien ne pas oublier qu'au moment où il écrit ccs pages, Lipse est professeur à l’université calviniste de Leyde; mais il parle dans l’abstrait, sans se préoccuper dc catholicisme, ni de protestan­ tisme, et il semble bien qu'il faille toujours mettre a l'arrière-plan de son argumentation le fameux axiome. Cujus regio, ejus religio, qui a semblé inspirer long­ temps sa conduite pratique. Les principes qu’il expose sont valables cn terres catholiques comme cn terres protestantes. Pourtant ces paroles, qui, dans l'ensemble sont sages, ne seraient du goût ni de tous les catholiques, ni dc tous les protestants. Parmi ccs derniers, plusieurs qui avalent souflcrl pour leurs croyances, s’étalent faits les apôtres de la tolérance absolue. C’était le cas d’un certain Dirck Coornhert, qui riposta aux propo­ sitions de Lipse par un opuscule flamand, où, sous (orme de dialogue, il plaidait la cause de la liberté dc conscience la plus grande : Procès vant Ketterdoden endc divan g der conscientien, Gouda, 1590. Comment, disait-il, les protestants pourraient-ils réclamer dans les États entièrement protestants des dispositions pénales pour le maintien dc l’unité religieuse, et con­ sidérer d’autre part comme martyrs les victimes du duc d’Xlbe ? Sans doute Lipse ajoute qu’il faut main­ tenir l’unité religieuse quand la religion est bonne; mais il lui faudrait préciser quelle est la bonne reli­ gion. Celte mise en demeure ne laissait pas de mettre Lipse dans un grand embarras. Dès ce moment, sans doute. Il songeait à rentrer dans le catholicisme; pour­ tant, s’il se déclarait ouvertement pour celui-ci, sa position ù Leyde devenait intenable. 11 se lira d'affaire vn publiant un livre qui restait, comme le premier, dans le domaine de la théorie: Adversus Dialogistam liber de una religione, in quo tria capita libri IV Poli· Ileorum explicantur, Francfort, 1591. (Je citerai d'après cette édition ; il y a quelques différences notables dans l’édition des œuvres complètes). Reprenant mot par mot les attaques de son adversaire, Lipse ne fait guère vn somme que rééditer, mais avec plus d’ampleur, les pensées développées dans la Politique ; et celle fols les arguments ne sont pas empruntés aux seuls au­ teurs anciens; les lois des empereurs chrétiens, la législation conciliaire, les citations palristiques vien­ nent tour à tour appuyer le thèse de l’auteur. Qu’on ne prenne pas ù la rigueur, dit-il, des termes comme ceux que j’ai employés. Urc, seca, ai-je écrit, mais qui connaît la phraséologie médicale ne manquera pas de voir ici une image, non un conseil à appliquer ù la lettre. Quant à la question précise : ■ Quelle est la religion que doit maintenir le prince ? » Lipse s’en lirait prudemment : Il ne peut s’agir, à coup sûr, que dc la religion chrétienne : Xulla religio alia nisi unius Dei tenenda est, qua- est turc? Christiana. Unde petimus ? e libris sacris. El tenenda ex ritu veteri. Loc. cit., p. -16. Et que le dialogiste ne sc hâte pas de triompher dc ces derniers mots, comme si l’auteur dc la Politique avait voulu pur là incriminer les modifi­ cations religieuses apportées par la Réforme. Solen­ nellement. Lipse s’adresse aux États généraux dc Hollande ù qui le livre est dédié et les adjure de bien comprendre cc qu’il a dit : Detinere antiqua, oui sans doute, mais avec cette restriction : si proba. Et il ajoute : « Je ne condamne donc point tout changement, il peut y avoir des abus â corriger. Qui le fera ? Ce ne seront point les particuliers, ni même le prince, sinon de l'avis de ceux que leur vie et leur doctrine rend aptes à le faire. C’est à quoi serviraient bien 782 les conciles : concilia huic rei utiliter reperta et 'cre­ brius quam nunc otlm usurpata; quorum proprietor munus, videre si quid in doctrina aut disciplina Ecclesiir tabui et revocare ae reducere ad veteres suos pu rosque jontes. Les Étals dc Hollande lurent Ici l’approbation de la Réforme et des divers synodes protestants. A cc moment, au contraire, Lipse pensait déjà aux décrets dc Trente. Sa défense contre Coornhert est en somme plus habile que loyale. Ajoutons que le professeur dc Leyde ne négligea pas des moyens plus efficaces pour sc débarasser d’une opposition gênante, et ne craignit pas dc faire appel au bras séculier pour arrêter la diffusion de la réplique de son adversaire. La conversion dc Lipse au catholicisme devait l’amener à modifier quelque peu ses deux ouvrages. Si Coornhert avait attaqué la doctrine dc l’auteur comme dure cl cruelle, certains milieux catholiques, au contraire, ne la jugeaient pas assez rigoureuse. Lipse apprit au début de 1593 que la Politique avait été mise ù l’index; le catalogue n’était pas encore imprimé (il ne fut promulgué que le 17 mai 1593); Lipse écrivit aussitôt ù ses amis de Rome, en parti­ culier ù Baronins et à Bellarmin, pour conjurer le dan­ ger, offrant de modifier, suivant les indications que l’on voudrait bien lui donner les passages fautifs. Sùr l’avis dc Bellarmin il retoucha donc le c. m du livre IV dc la Politique (L’édition approuvée en 1593 ne parut qu’en 159G). Les allusions plus ou moins claires aux procédés inquisitoriaux disparurent; sans abandonner complètement sa modération première à l’endroit des dissidents tranquilles, Lipse n'osait pas s’inscrire cn faux contre le droit du prince à les châtier, et rappelait un mot dc saint Prosper sur les avantages que peut avoir la crainte. 11 concluait : Sed quid tempora, quid etiam pietas poscat, princeps uideto, idgue de piorum sententia. Tu, o benigne et miserator Deus (nam voto et suspirio locum hunc claudo) divisa hxc junge et effice, ut multitudinis credentium sit cor unum et anima una. Voir le texte dans Œuvres, t. iv, p. 18. En même temps, Lipse retouchait le De una reli­ gione, qui fut approuvé par Henri dc Cuyck, chan­ celier de l’Académic, le 21 août 1593, avec cette re­ marque : ■ Tout ce que l'auteur a écrit de la religion unique doit s’entendre, d’après son propre aveu et d’après la suite même dc la discussion, de l’Église orthodoxe catholique cl romaine. » Afin dc catholiciscr cc livre rédigé par le professeur dc l’I’nivcrsité calvi­ niste dc Leyde, il convenait de modifier quelque peu les affirmations relatives ù la vraie el bonne religion. Ainsi fut fait; on lut dorénavant dans la discussion avec Coomhcrdt ce qui suit : Xulla religio alia nisi unius Dei tenenda est. Quit turc est ? Christiana. I nde petimus ? E libris sacris, idgue pro Ecclesia* atholicte sensu, ce que confirmait un texte de Lac tun ce. d’ail­ leurs fort bien choisi. El cette petite addition per­ mettait de donner au développement suivant : Et tenenda ex ritu veteri un sens pleinement catholique, bien que l’apostrophe aux Étals généraux n’en ait pas disparu. On n'indiquera ici que les ouvrages Indispensables pour une première orientation. Les biographies anciennes de Lipse, toutes faites du point de vue strictement catholique, sont rassemblées en tète du t. i des Œuvres : Juiti Ltpsi V. C., opera omnia postremum ab ipso aucta et recensita, édit. d'Anver*. 1637. I. vol. In-f·. —Monographie complète avec une assez copieuse bibliographie par L. Rœrsch, dans Biographie nationale dc Belgique, t. xn. Bruxelles, 1892. col. 239-289. qui vise à une impartialité de bon nlol; voir aussi C. I talm.dnns Allegrmeinc Deutsche Biographie, t. xvm, Leipzig. 1883, p. 7-11-7 15. — Du même : Ucber die Aechtheil der dem Justus Lipsins uigeschriebenen Beden, dans 1rs SiUungsberlchle dc Γ Académie dc Munich, 1882, fuse. 2. 783 LIPSE — LITINOS p. 1-38 oil est étudiée In question de l’nuthenticitô des Jutli Lipi H orationes VJlIJenæ potissimum ha b t ta·, publiées •prés la mort de Llpsc, Darmstadt, 1606. Cette question n quelque Intérêt pour la sincérité de IJp*e; en particulier, il est Important de savoir si le n· de ces discours est authen­ tique; Llpse y déclame avec véhémence contre l’Eglise catholique, et ajoute que c’est au contact des vices romains que, par réaction, Il est arrivé Λ la pure lumière de l’Evangile qu’il n vu briller Λ lénn : in (lia sentina vitiorum et colluvie omnium scelerum primam lucem Euangelii, Deo bene ju­ vante hausi, et aspectu tot pugillorum didici quid esset vera virtus. Loe, cit., p. 30. C. Hnlm semble se prononcer pour l'authenticité de tous ces discours. 11 y η 1Λ un petit pro­ blème qui ne nous paraît pas résolu. — Mgr RAss, Die Convertit™ sett der Jle/ormation, t. m. l'ribourg-en-B., 1866, p. 159 sq. ne semble pas avoir senti toute la complexité du cas de Juste Lipse : on dira In même chose de l’art, du Kirchen les?Ikon, t. vn, col. 2085 sq. É. Αμλνν. LISCUTIN Alexandre, jésuite autrichien, né â Judenburg (Styrie) en 1635, célèbre par le zèle qu’il déploya pendant le siège de Vienne par les Turcs. IJ mourut A Lcobcn en 1708, après une vie consacrée A l'apostolat cl à la publication de traités spirituels. Il reste de lui un intéressant ouvrage d’apologétique : Messius digito demonstratus, Klagenfurt, 1707, qui atteste une profonde connaissance de la littérature rabbinique. Sommcrvogcl, Bibliothèque de la Cie de Jésus, t. iv, col 1861; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. iv. col. 712. P. Bernard, L ISLE (Joseph do), bénédictin de la congréga­ tion de Saint-Vanne (1690 2-1766). — Né A Bralnvillc (Haute-Marne), il suivit d’abord la carrière des armes, puis entra dans la congrégation de Saint-Vanne; ayant fait profession A .Moycnmoulier. en 1711, il enseigna dans cc monastère puis dans celui de SaintMaurice en Valais; il mourut à Saint-Mihicl le 21 jan­ vier 1760. — Dom de l’Islc est surtout historien; le théologien retiendra de son œuvre : 1. Traité dogma­ tique et historique touchant l'obligation de /aire Γaumône, où on résout les difficultés qui se rencontrent sur cette matière, in 8°, NeufchAteau, 1736. — 2. Histoire du Jeûne, in-12, Paris, 1741. Dom Calmet, Bibliothèque lorraine, Nancy, 1751, col. 588, 589; Hœfer, Nouvelle biographie générale, t. xm, col. 177, au mot Delisle; Michaud, Biographie universelle, t. x. p. 336, nu mot Delisle, É. Amann, LISSOIR Remade, théologien et publiciste fran­ çais (1730-1806). — Né A Bouillon (Luxembourg belge), qui appartenait alors à la France, le 12 février 1730, Remade Lissoir, que l’on avait d’abord destiné au barreau, entra A l'Agc de dix-huit ans chez les pré­ montrés de l’abbaye de la Valdicu, au diocèse de Reims, où il lit profession en 1719; il fut successive­ ment maître des novices, prieur, enfin abbé (12 février 1766), il fut même nommé visiteur de l’ordre. C’est en celte qualité qu’il fut chargé, en 1782, de reviser les livres liturgiques des prémontrés, qu’il fit paraître à Nancy, 1786-1787; il avait composé lui-même le nous cl office de la fête de saint Norbert et de la trans­ lation de scs reliques. A la veille de la Révolution, Lissoir se jeta dans la politique, fut envoyé en 1787 aux assemblées provinciales de Metz et de Sedan; en 1790, il est élu membre du directoire du département des Ardennes, et l'année suivante député suppléant â la Législative. 11 prêta le serment A la Constitution civile du clergé el fut élu à la cure de Charlcville, dont U se démit le 10 octobre 1793. Emprisonné pen­ dant la Terreur, il fut rendu à la liberté après le 9 ther­ midor, vint dans la capitule où il collabora au Journal de Paris. Représentant du presbytère «les Ardennes aux deux conciles constitutionnels de 1797 et de 1801, il s’y fit'rrmarqucr par son zèle pour les « libertés de 784 l’Eglise gallicane », mais, après la signature du Con­ cordat, il rentra dans l’Eglise romaine et accepta le poste modeste d'aumônier adjoint A l’Hôtel des Invalides; c’est là qu’il mourut le 12 mai 1806. Lissoir était profondément imbu des principes fébroniens : il s'efforça de répandre ceux-ci dans une adaptation française de l’œuvre considérable de Jean de Hontheim ; c'est ainsi qu'il fit paraître A Bouillon en 1766 : De Tétât de l’Église et de la puissance légi­ time du pontife romain, 2 vol. in-12, anonyme. Le titre esl la traduction exacte de celui de Fébronius : De statu Ecclesiie et legitima potestate romani pontificis; il y aurait intérêt A comparer le travail français avec le Justinus Fébronius abbreviates et emendatus i. e. De statu Ecclesiie tractatus.., ab auctore ipso in hoc compen­ dium redactus que Hontheim fit paraître en 1777 à Cologne et Francfort. L’ouvrage de Lissoir fut censuré par la Sorbonne, comme celui de Hontheim avait été réprouvé par l’Assemblée du clergé de 1775. — Les biographies signalent divers articles de Lissoir dans les journaux et revues de l'époque. — Le bénédictin Théodore Lissoir, auteur d’une Table géographique du Martyrologe romain, Paris, 1777, est le frère de celui-ci. Quérard, La Prance lillérairc, t. v, 1833, p. 324; Hœfer. Nouvelle biographie générale, t. xxxi, col. 353; Biographie nationale de Belgique, t. xn, Bruxelles, 1892, p. 294 , 205; Hurler, Nomenclator, 3· édit., t. v a, col. 792. Voir aussi l'art. Fébronius de ce dictionnaire, t. v, col. 1215 et la bibliographie qui y est donnée. E. Αμλνν. LITINOS Jonn, appelé aussi Agapios, mais à tort, par certains auteurs, né â Zantc (Grèce) vers 1750, élève d'Antoine Katéphoros avec Eugène Boulgarls, Joasaph Cormélios, Nicéphore Théotokis, etc., devint prêtre et recteur de l'église Notre-Dame Hodéghélria à Zantc. Scs connaissances linguistiques le firent nom­ mer professeur de grec et d’hébreu A l’académie de Padouc, puis par le Sénat de Venise, censeur officiel des livres grecs, « charge qui n'avait jamais été confiée par les Latins A un Grec », remarquent les biographes. 11 mourut à Venise vers 1805-1806. On a de lui un certain nombre d’ouvrages, dont le premier seul porte le nom de l'auteur A son frontispice, les autres, quoique anonymes, lui sont attribués par de sûrs témoignages contemporains. 1. ’Ασφαλής όδηγία της κατά Χριστόν ηθικής ζωής, πόνημα Ίωάννου Λιτίνου (=» Guide de la oie morale selon le Christ, oeuvre de Jean Lit inos), Pa­ douc, 1774, in-80, 406 pages, qu'un biographe, Anas­ tase d’Ampélakla, appelle μία Χριστιανική θεολογία, • une théologie chrétienne ». — 2. Σύνταγμα γραφι­ κής θεολογίας bj ω έμπείουται δι’ Ισχυρών έλέγχων ή αλήθεια τής χριστιανικής θρησκείας, φιλοπο’/ηΟέ*; παρά («e Âlanuel de théologie scripturaire où est confirmée par de forts arguments la vérité de la foi chrétienne, composé par ···), Venise 1795. Nico­ las Logadès, Παράλληλον φιλοσοφίας καί χριστια­ νισμού, Constantinople, 1830, p. 78, en note, cite et recommande cet ouvrage comme de Jean Lit inos, mais sous cc titre : Σύνταγμα Οεολογικής παιδείας του μακαρίτου Ίωάννου Λιτίνου ( Manuel d'ensei­ gnement théologique par feu Jean Lit inos), Venise, 1795. - 3. Έγχειρίδιον μεταφυσικο-διαλεκτικδν ή έπιτομή άκριβεστάτη του δείγματος (et non pas δόγμα­ τος comme portent par erreur L· Catalogue de Vrétos, Athènes, 1857, t. n, p. 100, n. 261, et après lui la Bibliographie ionienne de Legrand-Pcrnot, n. 533, t. i, p. 165) του κυρίου Αωκκίου περιβοήτου φιλοσόφου περί τής ανθρώπινης δ.ανοίας μεταφρασΟεΐσα έκ της ά^λικής διαλέκτου, Venise, 1796, in-8°, xvi-316 pages. Que col ouvrage soit de Jean • Lit inos, on en a le témoignage dans ’Επιστολή άπολο- 785 LITINOS — LITTA γητ·.κή ένδς μαρκίωνος Φραγκίσκου ’Αλβεργάτου Καπακέλλου, Venise, 1802, ρ. Ill; ci. Α.-Ρ. Vrélos, Νεοελληνική φιλολογία, Athènes, 1857, t. π, ρ. 100, n. 264. Ce Manuel métaphysico-diateetique est un résumé « très exact » de V Essai sur Γ entendement humain du célèbre philosophe anglais Locke. — 4. Λόγοι δεκαεπτά παιδείας, φυσικής θρησκείας καί χριστιανικής υψηλής θεολογίας άνάμεστοι ( Dix-sept discours d1enseignements, sur la religion naturelle et la haute théologie chrétienne), Venise, 1796. L’attribution à Litinos est affirmée par l’éditeur hil-même, Nicolas Glykys, dans son catalogue de librairie de 1805, p. 11. · 5. Ή βίβλος των Ιερών ύμνων κοινώς λεγοαένων ψαλμών νεωστί μεταφρασΟείσα έκ τής έόραίδος είς την τών νεωτέρων Ελλήνων διάλεκτον. Είς αύτην προσετέΟησαν αί ύποΟέσεις έκαστου ψαλμοΰ, έτι δέ καί όλίγαι τινές σημειώσεις ( Le Livre des hymnes saintes communément appelées Psaumes, nouvellement traduit de Γhébreu dans le dialecte des Grecs modernes. On y a ajouté les sujets de chaque psaume, cl aussi quelques annotations), Venise, 1804. Andronic Démétracopoulos dit tenir du savant Jean Beloudès l’assurance que ce recueil est de Jean Litinos 786 1801. Conseiller très écoulé de Pie VII, il partagea Λ partir de 1808 les épreuves de son maître. Lors de la dispersion du Sacré-Collège, il fut d’abord conduit à Milan, puis transporté â Paris, comme tous les car­ dinaux de curie valides. Lors du mariage de Napoléon avec Marie-Louise (1810), il fut des ■ cardinaux noirs » qui, pour avoir refusé de paraître à la cérémonie, furent privés de leurs insignes et de leur dotation. Relégué à Saint-Quentin, il y resta jusqu’à l’issue de la cam­ pagne de Russie, fin 1812; amené à Fontainebleau· il encouragea Pic VII dans sa résistance aux volontés de Napoléon, auxquelles le pape avait un instant cédé en signant le concordat de Fontainebleau. Au printemps de 1814 il rentrait à Rome, qu’il dut encore quitter avec le pape au moment de l’équipée de Murat. En 1814, il avait été nommé par Pic VII cardinal-évéque de Sabine, et préfet de la Propagande; en 1818,11 était promu à la dignité de cardlnal-vicaire. C’est en parcourant son diocèse de Sabine qu’il fut pris d’un accès de (lèvre qui, en quelques jours, le conduisit au tombeau, l Lettre vu, p. 17-18. Cela ne seul pas dire que Litta fasse bon marché de la théorie du pouvoir indirect, car les trois lettres sui­ vantes sont consacrées A en montrer le bien-fondé. — On pourrait multiplier les citations qui montreraient chez ce théologien, qui était aussi un homme d’État, une très grande largeur d’idées. Ce qui précède fera comprendre l'heureuse influence qu’a pu exercer en faveur des doctrines romaines l’opuscule du cardinal. Quérard, La France littéraire, t. v, 1833, p. 325; FcllcrPérennés, Biographie universelle, t. vn. 1834, p. 186; Hœfer, Nouvelle biographie générale, t. xxxi, 1862, p. 367; Kirchcnlaikon, 2· édit., t. vin, 1893, col. 13-19, insiste surtout sur Faction religieuse de Litta,nonce apostolique en Russie; Hurter, Nomenclator, 3* édit., t. v a, col. 636, 636. É. Amann. LITURGIE. — L Préliminaires. IL Originalité dc la liturgie chrétienne (col. 790). III. Le point de vue apologétique (col. 791). IV. Histoire, division des liturgies, évolution, classification (col. 791). V. Les livres liturgiques, leur autorité (col. 799). VI. Le cadre liturgique (col. 818). VIL Gestes et attitudes, élé­ ments, formules, actes et rites (col. 821). VIII. Le magistère dc l’Église sur la liturgie (col. 837). IX. Les hérétiques et les altérations de la liturgie (col. 810). L Phéuminaihes. — L’article Liturgie, dans un dictionnaire comme celui-ci, ne peut donner ni une histoire générale dc la liturgie, ni une synthèse détaillée de cette science. Il doit sc borner à montrer la place de la liturgie dans la théologie générale, et à fournir au théologien les indications qui lui sont nécessaires pour parler avec compétence dc la liturgie; lui permettre, au moyen dc références, d’approfondir telle ou telle question, enfin dc donner à l’argument liturgique toute sa portée théologique. 1° Définitions. — La Liturgie, dans son acception actuelle qui n’est pas fort ancienne, peut sc définir le culte public et officiel que Γ Église chrétienne rend à Dieu. D’après cette définition,sont exclues du domaine dc la liturgie proprement dite toutes les prières pri­ vées, quelle que soit leur popularité, toutes les dévo­ tions qui n’ont pas l’approbation officielle, ou qui n’ont pas une place dans le culte public. Ccs documents, du reste souvent curieux, peuvent servir à écrire l'histoire si intéressante dc la dévotion privée, mais ils sont hors de notre domaine. Il faut ajouter que des prières dc dévotion privée peuvent prendre un caractère officiel, comme cc fut le cas pour les prières de l’oflertoire et dc hi communion û la messe. Le mol hébreu aboda, traduit dans les Septante par λειτουργία, signifie le service du temple (de λεϊτος = λέως. λαός, peuple, et έργω, arch. =* faire). Il est employé sous ses diverses formes dans le Nouveau Tes­ tament λειτουργεϊν, λειτουργός, λειτουργία, avec le sens dc service divin, service du temple, dévotion au service dc Dieu. Le Christ est appelé των αγίων λειτουργός, Hebr., vin, 2, 6, le grand prêtre céleste. Cf. aussi Luc., t, 23; Hebr., ix, 21 ; Phil., it, 17 ; Bom., xs. 16, etc. Depuis le xvi· siècle, le mot est employé couram­ ment au sens actuel; Pamélius intitule son ouvrage Liturgia latinorum, Xluratori écrit sa Liturgia romana, 788 .Mabillon sa dissertation De liturgia gallicana, etc· Chez les orientaux. le mot désigne la messe, qui est le service divin par excellence. Notre définition s'accorde à peu près avec celle de Bergicr : le culte rendu publiquement ù la divinité. Diet, de théol. au mot Liturgie, et avec celle dc Zaccaria, Omnis Dei cultus Ecctesiæ auctoritate constitutus. Onomasticon, t. i, p. 111. Dom Guéranger la définit d'une façon plus détaillée : l’ensemble des symboles, des chants et des actes au moyen desquels l'Église exprime et manifeste sa religion envers Dieu, Insti­ tutions liturgiques, 1.1, p. 1, ci. aussi pour la définition de la liturgie, Thalhofer-Eisenhofer, Handbuch der katholischen Liturgik, Fribourg-cn-B., 1912, t. i, p. I sq. 2° Signification générale. — La liturgie dc l’Eglise comprend des gestes, des paroles, des attitudes, des actes et des rites qui tous ont une portée théologique. 11 est certain par exemple que les génuflexions et les prostrations sont un signe dc l’adoration que l’on rend à Dieu, un et trine, ou au sacrement de l'eucharistie, ou même, dans une certaine mesure, h la croix. Une génuflexion devant les saints, ou même devant la sainte Vierge, serait considérée comme un acte d’idolâtric. La génuflexion au saint chrême le jour du jeudi saint, la génuflexion au prélat dans l'office pon­ tifical, et telles autres exceptions que l’on pourrait citer, s'expliquent par les circonstances spéciales et n'appartiennent pas du reste à l’usage dc la liturgie ancienne. L’emploi dc l’encens, d’ordinaire, a la même signification; le signe de la croix est un acte dc foi en la sainte Trinité, en la divinité du Fils.cn la vérité de la rédemption. Les lustrations d’eau bénite, l’usage des cierges, dc l’eau, du sel, des cendres, des rameaux cl, en général, de toutes les substances matérielles, ont leur symbolisme et expriment une croyance déter­ minée. La dédicace des églises, le service pour les morts, le sacre des rois, la consécration des vierges, sont des rites qui ont aussi un sens dogmatique. Mais évidemment, dans l’Église chrétienne, cc sont surtout les paroles employées avec ccs gestes et ces rites qui doivent attirer l’attention des théologiens. La liturgie s’exprime par les prières les plus variées, acclamations, doxologies, exorcismes, exhortations, lectures, chants, litanies, supplications, qui ont été recueillies dans les livres, lesquels forment une biblio­ thèque des plus riches. Le théologien y trouvera des arguments nombreux pour étayer les dogmes chrétiens, étudier la pratique et la discipline dc l’Églisc aux diffé­ rents siècles, découvrir la méthode ascétique et mys­ tique que révèle l’application de la liturgie. 3° La liturgie lieu théologique. — C’cst pourquoi la liturgie a été considérée de tout temps comme un fieu théologique et, si l’on peut s’étonner d’une chose, c’est que l’on n’en ait pas mieux saisi l’importance, car il faut bien dire que la place qui lui est faite dans la plupart des traités des lieux théologiques est des plus modeste. Si nous ne pouvons ici traiter la question avec toute l’étendue qu'elle demanderait, puisque l’espace nous est strictement limité, nous essaierons cependant dc donner les indications essentielles qui mettront sur la voie de plus longs développements. Les lieux théologiques sc réduisent en dernière ana­ lyse h l’Écriture et à la Tradition. La liturgie est une des manières dont s’exprime cctle tradition, nous dirons la manière principale. On a quelque fols taxé d'exagération l’opinion bien connue de Bossuet : Le principal instrument dc la tradition de l’Églisc est renfermé dans ses prières. Bossuet, Instruction sur les états d'oraison, traité I, L VI, η. 1. Lire aussi scs Expli­ cations dc quelques difficultés sur les prières de la messe, sa controverse avec Jurieu sur la communion sous les deux espèces, etc. Mais cctle phrase nous parait rigou- 789 reusement exacte. La liturgie doit venir tout de suite après l’Écriture, cl avant les Pères, car son témoignage, qu’on le considère au point dc vue de l'antiquité, de l’universalité, de la dignité, remporte sur tous les autres. Cc témoignage n’aura évidemment pas tou­ jours le même poids. Toutes les liturgies n’ont pas la même valeur. Il faut distinguer entre cc que l’on pour­ rait appeler la liturgie universelle ou liturgie essentielle (les pratiques et les formules qui sc retrouvent sub­ stantiellement dans toutes les liturgies) et les liturgies locales qui comportent des différences accidentelles. La liturgie romaine et les liturgies approuvées par Home ont aussi une valeur toute spéciale, et dc même les liturgies qui, durant dc longs siècles, ont été celles d’églises orthodoxes, Nous reviendrons plus en détail sur ccs questions dans les § IV, V, VIII. Les Principia theologia· liturgica: de Gerbert, Soint-BInise, 1759, font partie d’une théologie générale. Principia theolo­ gia: excgetica-, Principia theologia- mystica·. Principia theo­ logia· canonica·, etc., qui est tombée dans un oubli mérité car elle est d’un caractère superficiel et ne contient aucune vue originale. Ses Principia theologia· liturgiar ne font pas exception. Ce n’est pas une théologie liturgique, mais plutôt un simple manuel dc liturgie. Ln section hi plus développée est celle sur le culte des saints, des Images et des reliques, dirigée contre 1rs protestants. Ce livre est composé d’une série de propositions appuyée* sur des textes anciens (Pères ou conciles). C’est la partie intéressante et utile dc cette œuvre. Grég. Kœhler n composé un ouvrage, Principia theologia· liturgica· ex selectissimis auctoribus, in-12, Mayence, 1788, dont le titre est décevant aussi, car c’cst comme celui dc Gerbert une sorte de manuel dc liturgie d’un caractère assez sommaire cl où la théologie liturgique ne tient que bien peu dc place. La dissertation de Ant. Zuccaria, Dc usu librorum liturgicorum in rebus theologicis, édité dans sa llibliolheca ritualis. Borne, 1776-1781, cl réédité dans Migne, Theologia· cursus completus, Paris, 1838, t. v, p. 207310. répond beaucoup mieux h son titre et, sans être un livre définitif sur le sujet, contient d’utiles renseignements. Avant eux et d’une façon plus détaillée, un théologien complètement oublié aujourd'hui, François ('.arrière, avait publié son ouvrage : Fidei catholica· digestum singula ejus dogmata et ritus Ecclesia· juxta S.S, Patrum et conciliorum doctrinam exacte declarans, Lyon, 1657, 2 vol., In-fol., où hi question liturgique dans scs rapports avec le dogme est savamment traitée. Le Lu. qui est une sorte dc commentaire de la profession de fol de Pic IV. défend contre le* protes­ tants le* pratique* chrétiennes comme le signe île la croix, l’eau bénite, les rogations, le* jeûnes, les fêtes, le* h* nines, les heures canoniales, les cérémonie*, les sacrements et les sacramcntaux, le culte des saints et celui des images» le* Indulgences. Son livre est devenu rare, mais il mérite d’être étudié. J.-B. Gener n’est guère moins oublié que Carrière, et c’cst dommage, car il puise largement dan* la liturgie pour ses démonstrations. Dans sa Theologia dogmattco-scholastica.,. tuera· antiquitatis monumentis illustrata, 6 vol. in-fol.. Home, 1767, il expose d’abord chacun des dogmes ù la manière «tes théologien* scolastiques, puis il illustre sa thèse par des argument* tirés r re lapidaria, c rc liturgica, c re nummaria, c re sigillari, etc. Son ouvrage témoigne d’un grand travail; il devrait être mi* Λ profit aujourd’hui par tou* ceux qui s'intéressent Λ la liturgie cl par les théologien* qui croient que l’on pourrait faire un usage plu* fréquent de In liturgie pour In démonstration du dogme chrétien. Il faut dire, d’une façon générale, que les théologien* du xvn siècle et du xvnr ont mieux compris l’importance son autorité est encore supérieure ù celle du léonlcn. Du reste, nous dirons tout à l’heure que le sacramenlaire grégorien ct, par suite, le missel romain actuel sont des compilations liturgiques dont presque tous les matériaux sont tirés du géiasicn. Cependant, il faut sc rappeler que, quoi que l’on pense de son origine, le sacramentaire géiasicn et tous les mss. que nous avons, ont reçu des additions gallicanes. Ceci est sen­ sible, surtout dans l’office des morts, ct c'est sans doute la raison pour laquelle, tandis que la doctrine de la rétribution immédiate des âmes est proclamée dans plusieurs passages, quelques expressions semblent favoriser l'opinion de la rétribution tardive qui est une erreur des liturgies gallicanes. Voir notamment dans l’édition de Tommasi, p. 216, 217, 218, 225, 228. Mais, d'ordinaire, la doctrine théologique est très pure ct très élevée. Citons cette secrète de la vigile de la Nativité : ut sicut homo genitus idem prirfulsit el Deus, sic nobis hart terrena substantia conferat quod divinum est... Thomasii opera, t. vi, p. 4. On ne peut qu'admirer aussi sa doctrine sur la Tri­ nité, sur l’incarnation, sur le Saint-Esprit, sur la circuminccssion (loc.ciL, p. 91), sur la Providence, sur les sacrements (notamment le baptême, l’ordre et la pénitence), sur la justification, l'adoption divine, sur la grâce, la vocation des gentils, l’universalité du salut (on a pu employer plusieurs de ces textes contre le jansénisme), sur les privilèges de Marie, le culte des anges ct leur rôle sur la terre, sur les fins dernières et le purgatoire, sur l’intercession des saints et la com­ munion des saints, sur l’Églisc, .sur la primauté du pape. Les doctrines sur l’eucharistie et la transsubs tantiatlon sont si clairement enseignées dans cor- 805 LITURGIE. LES LIVRES LITURGIQUES, LEUR DEGRÉ D’AUTORITÉ laines oraisons que les protestants, en particulier Uasnage, Pfaff cl Buddéc, pour se débarrasser de cc témoin gênant, en reculèrent la composition jusqu'au x· siècle. Le géiasicn est dom un document de première importance pour les théologiens. 11 est même â cc point de vue plus riche que le sacramentaire grégorien qui n’est parfois qu'un résumé du géiasicn et qui a laisse se perdre bien des formules d'un haut intérêt dog­ matique. Sur le sacramentaire géiasicn, voir Delisle, tfénioïre itir e Cornes ou Liber comicus contient les leçons de la Mc&sc avec des rubriques intéressantes. Il a été publié pur dom Germain Morin, dans Anecdota Maredsolanu. I. i. 812 Le Uber ordinum, publié par dom Férolin sur un ms. de Silos de 1052 dans nos Monumenta liturglca, 1901, t. v, peut être considéré à la fois comme un pon­ tifical. un rituel cl un missel. Le Liber mozarabicus, publié aussi par dom Férolin dans nos Monumenta hturgica, 1912, t. vi, est en réalité le sacrament aire mozarabe, le Liber sacramen­ torum de Tolède. Ces deux documents sont de la plus haute importance et nous fournissent pour l’étude de cette liturgie les matériaux les plus riches et les plus abondants. Le Libellus orationum, publié par Bianchini dans son édition des œuvres de Tommasl dont le premier volume, en deux tomes, a seul paru, Home. 1711, in-fol., contient une série d’oraisons pour l’office des fêles el des fériés de l’année (pii sont d’une doctrine très riche el complètent la synthèse théologique qui se présente ù nous dans le Liber ordinum et le Liber mozarabicus. La plupart de ces oraisons sont adressées au Fils. Nous n’en donnerons qu’un seul exemple, oratio in die apparitionis Domini (Épiphanie) : Λ Πω, initium d finis. Deus et homo, infinitus d priefinitus·, in quo d principium Deitatis, et ultimum sentitur humanitas : excedens omnia, vivificans eunda, et con­ tinens universa ; miserere nobis, qui dignatus es nasci pro nobis, dum in te permanes d nobis appares : dum in tc subsistis et nobis subvenis ; dum nunquam a Patre potentialilcr decs, d ad salvandos miseros clementialiter ades : dum caelestia reples, et terrena non deseris, perfice in nobis, quæsumus, benefitium piissimi redemptoris, dum conservas gloriam inestimabilis Conditoris : ut pietate, qua redemtor ads istis, indultor quoque crimi­ num sentiaris. Loc. cit., p. 17. La discussion au sujet de l’orthodoxie de la liturgie mozarabe est encore à l’ordre du jour. Au vin· siècle, les adoptianistes, cl â leur tôle Élipand de Tolède prétendirent appuyer leur erreur sur des textes de cette liturgie. Dans sa lettre à Albinus (Alcuin), de 793, Élipand cite plusieurs passages où il retrouve les termes adoptio, adoptivus. P. L.. t. xcvt, col. 870-880; cf. aussi Monumenta Germania· historica. Epistola·. t. îv, p. 301-308. Alcuin et les évêques francs s’effor­ cèrent de démontrer que ces textes étaient mal compris. Mais il faut noter soigneusement le témoi­ gnage que ces évêques, et en particulier Alcuin, rendent par deux fois, à cc propos, à la liturgie romaine. Les Pères du concile de Francfort, en 79-1, disent aux Espagnols : Et si ilde/onsus vester in ora­ tionibus suis Christum adoptivum nominavit, noster vero Gregorius, Pontifex roman# Sedis, d clarissimus toto orbe doctor, in suis orationibus semper eum unigr nilum nominare non dubitavit. Labbe, l. vir, p. 1031. Et Alcuin : .Vos enim romana plus auctoritate quam hispana, ventate adsertionis d fidei nostnv fulciri desideramus... Homanu igitur Ecclesia qmt a catholicis et recte credentibus sequenda esse probatur, se per verum Pilium Det d in missarum solemniis, d in aderis quoque, omnibus scriptis suis, vel in epistolis fateri solet, etc. Contra Eelicem Ergelitanum, I. \ II, P. L., t. n, coi. 226, 227. Voir sur cette question les art, Aooptianismi , 1.1. col. 103 sq.; Élipand de Tolùdk, t. iv, col. 2333 el l'étude de M. P. X uillcrmel, Elipand de Tolède, étude de théologie historique, 1911. L’éditeur du Liber ordinum el du Liber mozarabicus, qui nous a rendu un si grand service en nous permettant de juger cette, liturgie sur des textes authentiques, se prononce énergiquement en faveur de son orthodoxie. « Les théologiens y (dans les textes édités) cher­ cheront dit-il, l’expression outhcntlquc et officielle des croyances de l'antique Église d’Espagne. En dépll du témoignage intéressé de quelques hérétiques et de plus d'un catholique trompé par leurs affirma­ tions ou m quête d'arguments pour expliquer la 813 LIT! RGIE. LES LIVRES LITURGIQUES, LEUR DEGRÉ D’AUTORITÉ 81'. suppression du vieux rite national, Us > trouveront péché originel, sur l’universalité du salut, sur la grâce, une doctrine parfaitement saine, pure de toute erreur sur la rédemption par la croix offrent souvent les et exprimant avec une admirable précision, parfois mêmes développements. Nous retrouvons ici une dans un merveilleux langage, les mystères les plus grande variété de doxologles, dirigées évidemment élevés de la foi orthodoxe. · Liber ordinum, p. xxm. contre des ariens (on notera dans le Liber ordinum Dans son Liber mozarabicus sacramentorum, p. xxix, l’appendice VI dans lequel le diligent éditeur a réuni dom Eérotin revient sur cette question : * La les doxologles diverses qui sont d’un grand intérêt liturgie antique de Tolède est-elle pure de toute théologique). La prière est fréquemment adressée au hérésie ? Pour quiconque a étudié dans leur ensemble I lls. Le fameux texte sur lequel s'appuyait surtout les textes de cette liturgie et s’est familiarisé avec Élipand, cl quos fecisti advbtionh participes, sc trouve l’enseignement doctrinal qu'ils renferment, pour tout cité dans le Liber ordinum, p 122 II faut ajouter que lecteur qui a eu la loyauté d’aborder cc sujet sans l'on y trouve de nombreux textes qui s’expriment avec idées préconçues, la réponse est facile. Il s’agit toute la précision désirable, sur la filiation divine, seulement de ne pas isoler un mot de son con­ notamment. Liber ordinum, p. 317, 367.391, 414, etc. texte, d’éclairer par la comparaison les passages Il y a aussi quelques textes sur le purgatoire et plu­ obscurs, de sc rappeler que ces prières liturgiques ne sieurs autres sur 1rs morts qui donnent à penser que. sortent pas du cerveau d’un saint Thomas d'Aquin, chez les mozarabes comme chez les gallicans, on s’ima­ encore moins d’un théologien du xx· siècle : en un mot, ginait que les fidèles après leur mort allaient dans un de traiter les documents mozarabes comme une œuvre lieu qui semble 1rs limbes, où ils attendaient dans la littéraire, quelle qu’elle soit, a droit d’ètre traitée paix et la joie le moment de la résurrection qui les Introduirait définitivement dans le ciel. Liber ordinum, 11 étudie ensuite les textes invoqués par Élipand et montre que le mot adoptio doit être pris dans le sens de p. 134, 138, 278, 396, 101, 408, 421, 122. etc. Il y a adsumptio si commun dans les documents mozarabes. cependant d’autres textes qui peuvent s interpréter de la rétribution immédiate, ibid.., p. 300, 396, Adoptivus homo, adoptata caro, répondent à assumptus homo, assumpta caro, Loc. cit., p. xxxi, xxxn. 398, etc. Cette apparente contradiction, sur ce point Cette démonstration n’a pas convaincu tout le comme sur d'autres, s'expliquera facilement, m I on sc rappelle que la plupart des livres liturgiques sont des inonde, en particulier Edmond Bishop, dans les Liturgica historica; dom Guérangcr admet aussi l’erreur compilations où l'éditeur n’a guère fait que choisir dans diverses collections, les pièces qui lui convenaient. adoptianisle dans cette liturgie, Institut, liturg., loc. La descente du Christ aux enfers est enseignée ici uL.t.i, p. 202 sq. et 268. avec la même fréquence et le même détail que dans En 918, après que la dispute sur l’adoptianisme sc les livres gallicans, p. 78, 122, 196, 202, 271,395, etc. fut apaisée, un concile romain qui eut à examiner le Les oraisons post nomina dont quelques-unes sont missel mozarabe, sc prononça pour sa parfaite ortho­ aussi longues que les inlationcs, développent parfois ce doxie. Baronlus, Annales, an. 918; Morales, Chron. thème : le fidèle, qui présente son offrande à l’offertoire, hispan., I. XV, c. xi.vn, ci. Liber ordinum, p. ix, xix. Plus tard, au xi* siècle,lorsque Alexandre 11 et Gré­ demande à Dieu qu’en récompense il Inscrive au livre de vie, quand ce serait sur scs dernières pages, les goire VU voulurent abolir la liturgie mozarabe pour la remplacer par la liturgie romaine, la question d’ortho­ noms que nous inscrivons ici-bas au livre des dip­ doxie se posa à nouveau. On raconta que deux che­ tyques. ibid., p. 308, 309, ci. 331, 332. Certaines éplclèscs semblent aussi attribuer au Saint-Esprit lu valiers, l’épée au vent, furent chargés de soutenir l’un transformation des éléments, cf. Liber ordinum, p. 265 le rit mozarabe, l’autre celui de Borne. La victoire se et 430 cl la note de l’éditeur, p. xxn sur les post pridie prononça en faveur de cc dernier. Mais on recourut à un autre jugement; dans l’épreuve du feu à laquelle et les épiclèscs. furent soumis les deux rlts opposés, le livre de l’ofllce On trouvera une bibliographie assez complète de U gallican (romain) fut consumé, tandis que l’ofllce de liturgie mozarabe dan* dom Lerot In, Liber ordinum, p. s. Tolède s’élança du bûcher, Intact, exempt de toute et dans l’article dr 11 Jenner, Mozaruble Kite (auquel dom trace de brûlure. Il est inutile de dire que ces récits Eérotln n collaboré), dan* Catholic lïncvcloficdia. t. sont sujets à caution. Quoi qu’il en soit du reste, après p. 611-623. Il y faut ajouter le* travaux dr Bhhop et de Mercati, cf. Liturgica historien. Le* travaux les plus consi­ le concile de Jacca en Aragon, en 1063, et après celui dérable* et les plu* utile* pour la question thêologiquc sont de Barcelone en 1068, et l'intervention d’Alexandre 11 et de Grégoire VIL le rit mozarabe fut aboli en Es­ ceux de Piniu*. dans le* .Icta mnctoruni, juillet, t. vi, réim­ primé dan* Bianchlnl, Ihonuuii opera omnia, Home. 17 11, pagne. Le cardinal Ximénès, comme nous l’avons dit, avec d’autre* travaux *ur la liturgie mozarabe; ceux de au commencement du xvr siècle, restaura dans l'église Llorvr, EspafUi sagnidu, Madrid, 1817; ceux dr Lesley, de Tolède, avec l’approbation de Jules 11, la liturgie dans P. L., t. lxxxv-i xxxst. Cf. aussi dom de Bruyne. mozarabe. Les deux bulles du pape de 1508. louent Dr l'origine de quelques texte* liturgiques mozarabes, dans la Prime bénédictine, oct. 1912, p. 121 *q. l’ofllce mozarabe comme très ancien, rempli de dévo­ tion, cl ne font aucune réserve, sur son orthodoxie -I. Liturgie ambrosienne. — Au nuit Amiiiiomen Pour dire toute notre pensée, il nous semble que le (Bileh l. i» col. 951 sq., le sujet a été traité; nous nous (lender mot n'a pas encore été dit et qu’il y aurait contenterons d’v renvoyer. avantage à voir tout cette question reprise par un 1° Le* livres de la liturgie romaine actuelle. Les théologien doublé d’un critique, aujourd’hui surtout livres oillciels de la liturgie romaine actuelle sont le (pic les éditions de dom Eérolin et les recherches missel, le bréviaire, le pontifical, le rituel, le cérémo­ d’Ed. Bishop, de Mercati et de dom de Bruyne ont nial des évêques et le martyrologe. mis à jour de nouveaux documents. Ces livres, à l’époque du concile de Trente, étaient Nous nous contenterons ici d’appeler l’attention sur dans un assez triste état par suite de la négligence des quelques points de doctrine. Dans l’ensemble, nous copistes et des imprimeurs ou par diverses autres constatons que celle liturgie se rapproche de la liturgie causes. L’attention avait été ramenée vers la liturgie gallicane, non seulement par le style, l'ampleur et la prolixité des développements, la ferveur du ton, sur­ par les attaques des protestants. Les évêques pen­ tout dans les inlationcs (préfaces) qui ont parfois plu­ sèrent que, dans cet ensemble de réformes encouragées sieurs colonnes, le mauvais goût, mais aussi par l’expo­ par le concile, un de leurs premiers devoirs était une révision de ces livres. Ils en confièrent naturellement sition des mêmes thèses théologiques. le soin au Saint-Siège qui avait du reste, déjà, cornLa doctrine sur la Trinité, sur l'incarnation, sur le 815 LITURGIE. LES LIVRES LITURGIQUES, LEUR DEGRÉ D’AUTORITÉ mcncé cctte correction, Decretuni de indict librorum ct catcchismo, breviario ct missali, sess. xxv. Le bréviaire et le misse! furent les premiers corrigés sous saint Pic V, bulle Quod a nobis, 1570; Grégoire XIII, qui avait réformé le calendrier en 1582, publia aussi l’édi­ tion du nouxeau martyrologe, 1584; Clément VIII, le pontifical en 1596, et. en 1600, le cérémonial des évéques, et une nouvelle édition du bréviaire et du missel; Paul V donna le lilucl en 1611, et corrigea la liturgie monastique. En 1631, Urbain VIII revoyait le missel. Os livres engagent donc la responsabilité de cette Église de Home qui ne saurait errer en matière de fol, et ils doivent donc être mis par les théologiens au pre­ mier rang des documents sur lesquels ils peuvent appuyer leurs thèses. Mais ici des distinctions s'imposent et on nc saurait dire a priori que tout témoignage tiré de ces livres est revêtu du caractère d’infaillibilité. Le Saint-Siège lui-même a reconnu, même après les revisions dont ces livres furent l’objet sous les papes que nous avons cités, que certaines parties exigeaient encore des cor­ rections. C’est dire que toutes n’ont pas la même valeur Ainsi, pour le missel, toutes les aflirmalions dog­ matiques, notamment en ce qui concerne l’eucharistie, nous paraissent au-dessus de toute discussion. U’aulres conclusions ne s’imposent pas avec la même clarté. Le fait est que, dans ht fête de sainte Marie-Madeleine, l’évangile, celui de la femme pécheresse, ne parait pas. même aux yeux des théologiens les plus orthodoxes dirimor la question; les deux fêtes de la Chaire de saint Pierre, l’une à Borne, l’autre ù Antioche, ont laissé place aussi à la controverse sur le sens et l’ori­ gine de ccs fêtes. Cf. notre article Chaire de saint Pierre dans le Diet. d’archéoL·, l. ni, col. 76-90. L’application à la sainte Vierge des textes de la Sagesse n’est donnée que dans un sens accommodatice ; la preuve en est qu’ils sont ailleurs appliqués au Christ. Il faut, en un mol. appliquer ici les mêmes règles que pour les autres documents pontificaux où l’on dis­ tingue de l’afllrmation dogmatique en termes exprès, les considérations historiques ou mystiques qui les précèdent ou les accompagnent. Cf. L. Choupin, Valeur des décisions doctrinales et disciplinaires du Saint-Siège, Paris, 1907, notamment p. 11 ; et J.-V. Bainvcl. De magisterio vivo et traditione. Taris, 1905, notamment, p. 114, 115, 128 ct 129 qui s’appli­ quent aux questions discutées ici. Pour le bréviaire, on ne saurait non plus tirer argu­ ment. comme on l’a fait parfois à tort, dans la contro­ verse sur l’apostolicité des églises des Gaules, de la teneur de certaines légendes. H est un fait indéniable, c'est que plusieurs de ces légendes sur l’initiative même des papes, notamment de I enolt XIV et de Léon XIII ont été supprimées ou corrigées. La réforme, si radicale du bréviaire cl du psautier romain par Pie X. prouve que quelques-unes des traditions liturgiques les plus anciennes ne sont pas considérées par le Saint-Siège comme sacro-saintes. Dom Morin a publié une liste des fausses attributions de textes dans le bréviaire, liste qui a été reproduite souvent, cf D. Morin, Études, textes et découvertes, 1913, p. 187, 501. Voir D. d< ! Corro, Dissertatio theotogico-critica de argu­ menti ci breviario romano (n rebus historicis petiti calore, Seville. 1739; E. de Sousa, Dissertatio de gravissima aucto­ ritate romani breviarii in re historica, in append. II il son Ihrr De expeditione hhpanica S. Jacobi, t. il, Lisbonne, 1727, in-fo|. Ιλ* P. de Siuedt, bollandhte. a donné une dis­ sertation De legendis sanctarum in breviario romano, dans son Introductio generalis ad Historiam ecclesiasticam, Gand. 1876, p. 156-192. Il y démontre que. st l’insertion d’un saint au martyrologe ou au bréviaire est un signe du culte rendu a ce *.iint. la teneur de la légende n’est pourtant pas Indls< utable.rt il cite b l’appui Baronins,Popebroch. Benoit XIV, 816 qui relèvent des erreurs dans le bréviaire. Il donne en appendice un exemple des corrections apportées a ccs legendus par les pape*. Cf. aussi Bainvcl, loc, cit., p. Ill sq, ct Bâumcr-Biron, Histoire du bréviaire romain, t. ή p. 452460. 11 y aurait à faire sur le martyrologe tbs mêmes ré­ flexions que sur le bréviaire, et les récents travaux des bollandisles et de dom Quentin ouvrent la voie â des corrections ct modifications nouvelles. Pour le rituel et le pontifical, ainsi que pour le céré­ monial des évêques, certaines corrections sont égale­ ment à prévoir, comme on le voit, par les réponses et intcqirétations données parfois par la S. Congrégation des rites. La question de l’obligation des rubriques concerne la théologie morale, elle est traitée dans tous les manuels. Voir en particulier Menghlni, Elementa furis liturgici seu prolegomena in sacrum titurgiani, 2* édit., Rome, 1907. Quoi qu’il en soit de ccs remarques qui étaient néces­ saires, elles nc diminuent en rien l’importance ct la valeur de la liturgie romaine qui reste pour le théolo­ gien un arsenal où il trouvera les textes les plus riches et les plus précis pour démontrer les dogmes chrétiens. On ne peut donc regretter que la liturgie romaine ail remplacé en Occident toutes les autres, sauf les rares exceptions que nous avons dites. Quelque admiration que l’on professe pour les beautés des liturgies moza­ rabe ou gallicane, celtiques ou orientales, on ne sau­ rait dissimuler les graves lacunes qu’elles présentaient et les erreurs auxquelles elles étaient exposées et dans lesquelles elles sont parfois tombées. • Chaque église, dit Mgr Duchesne, avait son livre de canons, son usage liturgique; nulle part de règle, mais Γanarchie la plus complète, un désordre qui eût été irrémédiable, si les souverains carolingiens n’eussent fait appel à la tradition ct à l'autorité de l’Église romaine. Les origines du culte chrétien, p. 97-98. Mgr Batiffol, qui arrive aux mêmes conclusions, célèbre d’autre part les qualités de cctte liturgie romaine « où vivait l’âme de Rome! ·Rome, en effet, y avait mis (il s’agit du cursus), le meilleur de sa littérature ct de son histoire : son psautier, sa Bible, scs Pères ct scs martyrs. Elle y avait mis la marque de sa piété directe et simple, etc. Histoire du bréviaire romain, 3· éd , P 172 C’cst la thèse même défendue par dom Gucranger. par Dulac ct par d’autres et qui devait amener tôt ou tard le triomphe de la liturgie romaine. L’anarchie liturgique qui règne chez les anglicans, dans toutes les branches du protestantisme ct chez les sectes orien­ tales, apporterait un nouvel argument en faveur de cc fait. 5« Les liturgies orientales. Des collections comme celles de Benaudot, d’Asséinani, de Denzingcr, de Brightman. qui contiennent les liturgies de saint Jacques, de saint Marc, de saint Pierre, de saint Jean, des Douze apôlres, du pape saint Xyste, de saint Clé­ ment de Borne, de saint Dcnys d’Athènes, de Maruthas, de Dioscore, de Phlloxènc cl de tant d’autres, sont de nature, au premier aspect. à jeter la confusion et peutêtre le découragement dans l’esprit des profanes. Mali celte impression sc dissipe à une étude plus appro­ fondie ct une classification les ramène â quelques types. 11 faut remarquer aussi que liturgie a souvent ici, comme chez les orientaux, le sens d’anaphore ou prière de la messe. La racine de toutes ces liturgies est une liturgie, de Jérusalem qui fut en usage aux deux premiers siècles, mais qui n'est représentée par aucun monument, car la liturgie hiérosolymitalne, que nous trouvons dans les catéchèses de saint Cyrille de Jéru­ salem, n’est déjà plus la liturgie primitive, mais une liturgie issue de celle d’Antiochc. 817 LITURGIE. LE CADRE LITURGIQUE De lu liturgie primitive de Jerusalem sortent la liturgie d’Antiochc. qui sc constitue entre 250 ct 100. et celle d’Alexandrie, qui sc constitue au m· siècle. De la famille d’Antioche sc forment les liturgies syriaques et les liturgies byzantines; de celle d’Alexandrie sor­ tent les liturgies égyptiennes et la liturgie éthiopienne. On ne manquera pas cependant de remarquer des ana­ logies surprenantes entre la liturgie d’Alexandrie ct celle de Dome, analogies déjà relevées par quelques érudits, mais qui mériteraient d’être étudiées de plus près. Voici donc le schéma (pie nous proposons. 818 Ccs liturgies offrent le plus grand intérêt au théolo­ gien. On peut voir, par les quelques travaux que nous avons cités de Kenaudot, d’Assémani, d’AUatlus. de Pitra, de Tondini, etc. le parti que l’on peut tirer de celte étude. Plusieurs de ccs liturgies représentent un stage chronologique antérieur aux liturgies occiden­ tales, ct, grâce à leur caractère de stabilité, leur témoi­ gnage pour la théologie historique a une plus grande valeur. Mais l’élude détaillée des liturgies orientales est, ά elle-même, un sujet qui demande â cire traité â part. VI. Le cadre liturgique. — La liturgie» comme toutes les institutions humaines, subit l'influence de LITURGIE PRIMITIVE DE JÉRUSALEM (Hypothétique» FAMILLE D’ALEXANDRIE 3 FAMILLE D’ANTIOCHE1 LIT. SYRIAQUES LIT. 1IY7ANTTNKS Syro~ Maronite, Byzantine, Syriaque, proprement proprement vu· siècle. chaldcrnnes. dite, fixée dite, fixée en langue n. persane. entre le iv* et syriaque. v· ou VF siècle. vers In fin du iv siècle,Innle vi· siècle en syriaque. en langue sy­ b. mala bare, gue grecque’. riaque. siècle 7 en syriaque. 1 Représentée par Cyrille de Jérusa­ lem, pnr les Constitutions apostoliques, par les ouvrages de S. Jean Chrysostomc.de là provient la liturgie grecque de S. Jacques et autres liturgies syriaques. ÉgyptoArménienne, grecque. fixée sers ln iv· slccle. fin du IV· langue armé- type semble fixé sous Cynicnne. rille d* Alexan­ drie (f 11 IL (Liturgie de S. Marc), • Ccttc famille est représentée par VAnaphore do Séraplon, par le frag­ ment Borgia ct par celui de Bnlizrh. lui liturgie grecque de S. Marc appartient aussi à cet te famille. Après le concile de Chalcédoine, la liturgie de cette église se dlvhe en deux branches, Tune orthodoxe qui sera plus tard absorbée par celle de Constantinople, ct l’autre hérétique (tnonophysite) qui remplace la langue grecque par le copte. Sur ccs liturgies, voir E. Itenaudot, Liturgiarum oricntalium cidlrclio, 2 vol., Paris, 1716, Fr.m» fort, 1847» F.-E. Brightman, Liturgies Eastern and lVr.«frrn, t. i. Eastern liturgies. Oxford. 1896, seul paru: F.-C. Conybcarc and A.-J. Maclean, Rituale Armenorum and the East Syrian Epiphany rites, 1 vol. in-8ft. Oxford, 1905; Λ.-Β. Mercer, The cthiopic liturgy, Milwaukee, 1915; H. Denzingcr, Hilus orientalium, captorum, syrorum, armenorum in administrari· dis sacramentis, 2 vol., Wurzbourg, 1863-1864; Prince Maximilien de Saxe, Pra-lcctionrs de liturgiis orientalibus, 2 vol., I'ribourg-rn-B., 1908-1913; C. Callevacrt, Ldurgicainstitutiones, t.i, p. 18 sq.; Bruges. 1919; dom F.-J. Moreau Us liturgies eucharistiques, Bruxelles, 1921, in-8·, il s’agit surtout des liturgies grecques; dom de Master, Grecques, fLiturgies), dans Diet, d'archéol,, t. vi, col. 1591-1662. A. Fortescue, The lesser eastern Churches, Londres, 1913, I vol. in-8°; Thr uniate eastern Churches, the byzantine rits in Italy, Sicily, Syria and Egypt, édit. J.-I). Smith, Londres, 1923, in-8®; The orthodox earstern Church, Londres. 1907; Haymond Junin, Us Eglises orientates et les rites orientaux, Paris, s. d. (1922) ; une bibliographic plus com­ plète des différents rits orientaux dans Janin, Moreau. Fortescue ; J.-G. Pitzipios, L'Eglise orientale. Koine. 1855; Tondini. La primauté dr S, Pierre prouvée par les titres que lui donna l'Églisr russe dans la liturgie, Paris, 1867; Car­ dinal Pitra, Hymnographic de ΓEglise grecque. Home, 1867; Allntlus (Leo), Dr Ecclcsiir occidentalis et orientalis perpetua consensione, Cologne, 1618, et autres ouvrages pour prouver l’unité entre 1rs rits orientaux ct le rit romain, cf. Allatius, dans Diet, d'archéol., 1.1. col. 122(1-1226; J. Bousquet,L'unité de l'Églisr ct le schisme grec, Paris, 1913; Aurel. Palmier! Theologia dogmatica orthodoxa (Ecclesia gra*co-ni»sica) ad lumen catholica· doctrina- examinata rl discussa, 2 voL, 1911. LIT. î.gypth.nnea Copie, Ut, Ethio­ iv* siècle, pienne langue copte. ou liturgies de Abyssine, S.Cyrtlled'A., v siècle au de S. Grégoire plus tôt. de Nazianze, languréthlode S. Basile pirnne. • lui liturgie byzantine originaire­ ment en grec est actuellement célébrée en grec, syriaque, arabe, davon. géor­ gien. roumain, allemand, russe, turc, serbe. A ces langues correspondent des usages nationaux qui différent entre eux. Ainsi en Russie* il y a des usages liturgiques très differents. église patriarcale, vieux croyant», église vi­ vante, église des Iras ailleurs, etc. I espace et celle du temps, ou, si l'on veut, pour mieux comprendre la portée de la liturgie, il faut la placer dans son cadre géographique et chronologique. 1° La connaissance du cadre géographique est néces­ saire pour se rendre compte des divisions et des classilications liturgiques. La liturgie suit la marche de l’Église; elle se diversifie suivant les contrées; il y a, nous l'avons vu, une liturgie de Jérusalem, d’Antiochc. d’Alexandrie, de Borne, de Constantinople. On pour­ rait dire qu’il y a une liturgie des capitales, ou plutôt des métropoles cl des patriarcats. Ce groupement des liturgies est très important dans l’histoire liturgique parce que c’est dans ccs centres et, la plupart du temps, sous des influences locales que se constitua la liturgie Les Églises voisines et de moindre importance for­ mèrent leurs usages ct leurs institutions sur le modèle de ccs grandes Églises. Au point de vue théologique qui nous occupe en ce moment, ces groupements n’ont pas la même portée. Cependant il est bon de remarquer que celte question implique celle de juridiction. Il n’est pas facile de prouver, comme on a prétendu le faire, que chaque évêque se soit jamais reconnu un droit souverain sur la liturgie dans son Église. La liberté n’étalt pas sans limites. Saint Paul se réserve déjà le règlement de ccs questions* Les plus anciens documente, comme la Didachl·, les Didascalics cl les Constitutions canoniques, contien­ nent aussi des règlements sur le culte; on vit bien, des le n· siècle, dans la question de la Pâque, l'importance 819 LITURGIE. LE CADRE LITI RGIQIJE qu’attachaient les papes ù établir Γ uniformité dans certaines questions qui touchaient à la liturgie. 11 est certain, cn tout cas, qu’ù mesure que sc fondèrent les circonscriptions ecclésiastiques, l'Église qui formait la tète dc ccs groupements imposa ses usages, et les Églises «le moindre importance durent s’y conformer. C’est ainsi que sc formèrent les principales familles liturgiques dans les Églises que nous avons’nommées, Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Borne, Constanti­ nople, Milan. Pour l’Occidcnl cette question a une importance capitale, au point dc vue qui nous occupe, el pendant des siècles, Home revendiqua le droit dc régler la question liturgique dans le patriarcat d’Occident; la liturgie ambrosicnne et la liturgie mozarabe ne durent qu’à une tolérance de sc maintenir. En Occident plus encore qu’en Orient, les nationa­ lités exercèrent leur action sur la formation des litur­ gies. Il fallut des siècles pour ramener les Golhs ariens à l'unité liturgique; les liturgies gallicanes, les liturgies celtiques, la liturgie mozarabe, les liturgies des maro­ nites, des coptes, des arméniens doivent leur existence à des influences nationales. 2e Les divisions du temps n’exercèrent pas sur la for­ mation de la liturgie une influence moindre que les divisions géographiques. La journée, la semaine, l’année civiles, furent le cadre nature) dans lequel s’inséra la liturgie. Les divisions liturgiques du Jour répondent à peu près aux divisions civiles dc la journée romaine. L’heure dc la réunion fut d’abord l’heure des vigiles dc la nuit. Puis on eut les heures de prime, tierce, sexte, none et vêpres. Dans la semaine, le dimanche eut, dès l’origine, une place à part et sacrée, voir art. Dimanchi, t. îv, col. 1308; le mercredi, le vendredi et même le samedi furent aussi des jours liturgiquement privilégiés. Le mois lunaire fut observé pour les calculs de la Pâque, Quant au mois solaire, il fut à peu près ignoré par la liturgie ancienne. Les Grecs cependant en tien­ nent compte dans leurs calendriers; leurs saints sont catalogués d’après les mois de l’année, comme l’indique le nom de leurs ménées (μήν). Il en fut ainsi pour quelques autres liturgies orientales. Voir Nillcs, kalendarium utriusque Eccleslæ, Inspruck, 1897. Le léonicn suit cet exemple. Les Quatre-temps répondent aussi Λ la division par mois. Mais ce n’csl que dans les temps tout modernes que la division par mois tend à prendre une importance de premier ordre dans la liturgie. Nous avons déjà le mois du Sacré-Cœur, le mois dc Marie, le mois du Rosaire, celui de saint Jo­ seph. etc. Quoi que l’on pense dc l’opportunité dc ces développements, il faut reconnaître qu’ils n’ont pas de caractère traditionnel. Pour l’année, la liturgie emprunta tout simplement le cadre dc l’année civile, comme elle avait emprunté celui de la semaine. Mais rajustement comporta toujours quelques différences. Le commencement dc l’année liturgique varia quelque peu, mais ne concorda jamais avec le début de I année civile. Aujourd’hui encore, dans l’Église romaine, l’année liturgique com­ mence avec le premier dimanche de l’Avent. La fête dc Pâques fut la première fête et la fixation de cette date donna lieu aux débats les plus vifs dès le π» siècle. Elle a été le noyau autour duquel se sont peu à peu groupées la plupart des autres fêtes. D’un autre côté se formait un autre groupe qui semble, à première vue, indépendant, bien que le 25 décembre doive probablement être mis en relation avec le 25 mars qui fut d’abord la date dc Pâques. De même que la fête de I âques avait entraîné comme satellites d’autres fêtes et des époques dc préparation, Noël eut son Avent, et des fêtes dépendant d’elle, comme l’Épi­ phanie, la Purification, etc. Les deux fêtes dc Noël, celle du 25 décembre et celle du 6 janvier, au lieu 820 . d’entrer en lutte, comme les deux dates de Pâques, sc combinèrent et devinrent deux fêles distinctes. I Quelques autres dates prirent aussi de bonne heure I une grande importance dans l’année liturgique, pai exemple le 25 mars, le 25 décembre, le 2 février, le 25 avril, le 1er août, etc. Mais ces questions, qui ont une grande importance pour Γhistoire de la formation du calendrier ecclésiastique, sont a peu près sans inté­ rêt pour le sujet que nous traitons. La question de la coïncidence des dates de fêtes des saints avec certaines dates païennes, est renvoyée ailleurs. Voir notre I article Féto dans le .007. d'archéol., l. v.'col. 1103-1152. Pendant que le propre du temps* se constituait autour des fêtes de Pâques et de Noël, le propre des saints s’organisait de son côté. On honora les martyrs sur le lieu de leur tombeau, puis les confesseurs et les vierges. Quelques dates, comme celles de saint Pierre et saint Paul au 29 juin, celle de saint Jean-Baptiste au 21, etc., remontent à une haute antiquité. Les fêles des saints, d’abord assez rares au calendrier liturgique, finirent par se multiplier à un tel point qu’elles annu­ lèrent à peu près l’importance du propre du temps, et dc nos jours une réaction se dessine pour supprimer quelques-unes dc ces fêtes. On peut distinguer aujourd’hui dans la série de ccs fêtes : les fêtes de Notre-Seigneur, celles de la sainte Vierge, celles des martyrs, des confesseurs, des doc­ teurs, des vierges, des saintes femmes; les fêtes locales; les fêtes de? saisons; les fêtes qui remplacent des anni­ versaires pafens. Ce n’csl pas le lieu de traiter longuement cette ques­ tion. Nous nous contenterons de dire que les fêtes de Notre-Seigncur célèbrent les principaux mystères dc sa vie et l’année liturgique devient ainsi un commen­ taire mystique el détaillé du symbole : incarnatus est, cruci fixus, passus, seputtus, resurrexit, ascendit in cados. La plupart des mystères dc la vie de Noire-Seigneur ont aujourd’hui leur fête sur le cycle. Après la nati­ vité, la passion, la résurrection et l’ascension, qui ont été les premières célébrées comme fêtes, nous avons eu la présentation au temple, le Précieux Sang, la trans­ figuration, la circoncision, les fêles de la croix, celles du Saint-Sacrement, du Sacré-Cœur, sans parler dc celles qui sont des fêtes votives, comme la fuite en Égypte, la sainte couronne, la sainte lance, le saint suaire, etc. La plupart dc ces fêles ont une portée dogmatique el les formules employées, oraisons, préfaces, lectures précisent cet enseignement. Nous n’aurions ici que l’embarras du choix. 11 est clair, par exemple, que dans la fête dc l’Ascension ces mots de la préface, qui (Christus) post resurrectionem suam omnibus discipulis suis manifestus apparuit, ft ipsis cernentibus est ele­ vatus in ccrlum, ut nos divinitatis suæ tribueret esse participes, et ceux du Communicantes, cl diem sacra­ tissimum celebrantes, quo Dominus noster, unigenitus filius tuus, unitam sibi fragilitatis noslræ substantiam in gloritr Ime dextera collocavit, nous donnent la pensée el la doctrine de l'Église sur l'union de la nature divine et de la nature humaine cn la personne du Fils, et dc notre élévation à l’ordre surnature) Dans la fêle du Saint-Sacrement, nous avons tout un traité sur l’eu­ charistie; la fêle du Sacré-Cœur contient aussi un enseignement très circonstancié sur le mystère de la rédemption. La fêle de la Trinité, qui ne fut reçue qu'assez tard dans l’Église, sc présente comme une thèse sur ce mystère L’importance et le nombre des fêtes de la sainte Vierge dans Γannée liturgique est une preuve solide et ancienne du culte d’hyperdulic qui fut rendu à Marie dans toutes les Églises Quelques-unes, comme celles de l’immaculée conception ont fourni à la définition dog­ matique leur base la plus solide, voir la bulle Ineffa­ bilis lue a l’olhcc et l’art. ïmmaculî.i Conception, 821 LITI RGIE. ATTITUDES ET GESTES LITI RGIQEES t. vn, coi. 979 sq. La fêle de l’Assomption, son anti­ quité el son universalité, est devenue aussi un argument de premier ordre aux mains des théologiens. La fête de la Toussaint et celle des morts nous donnent un enseignement populaire sur la communion des saints, sur l’Église militante, souffrante et triomphante. Nous ne pouvons sur ce sujet que renvoyer à V Année liturgique de dom (iuéranger et aux ouvrages simi­ laires dont le but est précisément d’exposer aux fidèles la doctrine dc l'Église au moyen dc la liturgie. Les fêtes des martyrs et des confesseurs, antérieures au v· siècle, sont aussi un témoignage de sa croyance à l'intercession des saints el au culte dc chiite, dont les limites sont scrupuleusement tracées par renseigne­ ment chrétien. Sur ce point aussi II y a accord parfait entre la pratique de la liturgie et l’enseignement dc l’Église. Il faut insister aussi sur l’enseignement que nous donne l’année liturgique au point dc vue mystique et ascétique. La classification qui correspond aux époques liturgiques : ΓAvent, la Septuagesime et le Carême représentant la vie purgative, Noël et Pâques, la vie illuminative, le temps après la Pentecôte, la vie uniti vc, est peut-être un peu artificielle; il n’en est pas moins vrai que l'intention de l'Église est de conduire l'àme chrétienne au moyen de l’année litur­ gique par les étapes de la vie spirituelle et dc l’élever ainsi jusqu’aux plus hauts sommets dc la contempla­ tion. Toutes ccs questions ont été traitées avec beau­ coup d’originalité et de profondeur dans la thèse dc dom Fcstugière à laquelle nous renvoyons, La liturgie catholique, essai de synthèse, Maredsous, 1913. VH. Attitudes et gestes liturgiques. signes, formules, actes et rites. — Les différents rites dont se compose la liturgie chrétienne peuvent sc classer sous l’un ou l’autre des titres que nous venons d'énu­ mérer. D’ordinaire, plusieurs de ccs éléments sont réu­ nis pour former un rite. Ainsi, dans le baptême et dans la plupart des sacrements et des sacramentaux, on trouve un signe sensible, c’est-à-dire une substance matérielle, l’eau, l’huile, le vin, le sel, les cendres, avec une parole ou formule pour déterminer le sens du symbole, un geste ou un acte, bénédiction, signe dc la croix, imposition des mains. C’est le mot de saint Augustin, accedit verbum ad elementum et fil sacramen· turn. Nous nous en tiendrons à celle classification pour la commodité de l'exposition. 1° Attitudes et gestes liturgiques. — Pendant la prière, le fidèle est debout, à genoux ou prosterné. La pre­ mière attitude, qui était la plus ordinaire dans l’anti­ quité chrétienne indiquait le respect, l'attention, h) supplication. La génuflexion et la prostration sont prescrites quand la prière devient plus humble, plus suppliante; c’est aussi un signe d’adoration qui ne saurait s’employer en principe que dans la prière au Père ou à l’une des personnes de la Trinité. Parfois, surtout dans l’antiquité, on étendait les mains en forme de croix, pour rappeler l’attitude du Christ sur la croix, ou on les élevait vers le ciel, comme les orantes, ce qui est un autre signe dc supplication. L’attitude pendant la lecture de l’évangile avait aussi son importance. D’après l’usage romain, le diacre se tournait vers le midi, dans l’usage gallican.il sc tournait vers le Nord, d’où les discussions dont on trouve des traces dans le Micrologue, c. ix. L’habitude de prier les mains jointes qui est si répandue aujourd'hui parait moins ancienne. On a sc, qui étalent un des éléments essentiels des synaxes. mais en fait, au moins dans la liturgie ancienne, Ils Nous avons dit comment l’Église Intervint par la étaient rattachés nu rite dc l'eucharistie, comme le fixation d’un canon pour déterminer quels livres baptême et la confirmation <|tii s’incorporaient dans devaient être lus, quels autres supprimés. VuirLedurw, le sacrifice dc la messe, ainsi que nous pouvons le col. 833. constater à la vigile de Pâques et de la Pentecôte. Il La même préoccupation d'orthodoxie et d’unité faudrait raisonner de même pour l'ordre et le mariage, dicta d’autres mesures. C’cst cc que prouvent les textes les funérailles, pour la consécration des vierges, la suivants. benediction des abbés, le sacre des rois et autres sacraNon oportrt ab idiotis pvdrom composito» cl vulgares in mentaux qui comportent la célébration dc la messe. Ecclesiis diri, nrque libros qui sunt extra canoncm levere, Pour avoir la notion complète de l’eucharistie dans la nbi solo* canonicos novi rt vrtrn* Testamenti Cone. luiod., liturgie, il faut donc Vétudlcr d’abord en clle-numc, a. 313-381, can. 59, Manti, Conefl., t. n. coi. 590. O décret visait Barde-Mine, Paul de Samosate, Apollinaire qui em­ I uis dans scs relations avec les autres sacrements et les ploy nient dr ccs chant». sacramentaux, puis dans les ceremonies du jeudi saint, du vendredi et du samedi saints, et encore dans la fêle Un synode d Hippone, a. 393, can. 21. porte cc du Saint-Sacrrment, les saints et les adorations, etc. La liturgie, si je ne me trompe, nous fait aussi péné­ décret. trer plus avant dans la notion du sacrement dc péni­ 1 t nemo in precibus, vel Patrem pro Filio, vrl I ilium tence. Le rite de la pénitence dans le rituel actuel est pro Patre nominet. Et quum ad altare axsblitur temper des plus simples; mais si on étudie la pénitence dans ad Patrem dirigatur oratio. Et quascuniquc *ibi prrrr» ali­ scs origines, dans la liturgie des pénitents, au mercredi quis describit, non cfa utatur, nisi prius ra* cum instruc­ tioribus fratribus contulerit. Cf. Collectio canonum Ecdrsùr des cendres et, pendant le carême, dans le rite de la Dispanr, Madrid. 1808, col. 963. réconciliation des hérétiques cl les divers pénilenticls, elle prend une tout autre significationi Et un autre, celui dc Milcvc en 402: Pour l'cxtrèmc-onction, on trouverait de nombreuses Placuit etiam et Illud, ut preces *ti orutinnes, scu miss* données dans les rituels qui contiennent tant dc quæ probat tr fuerint in mneilio. seu traditiones [at pnrprières et de rites divers pour les malades. Nous f a 11 ones] sive commendation»-* wu manus impositiones ab en dirons autant pour le mariage qui, il faut l’avouer, omnibus celebrentur : nec aliqua ex bh omnino dicantur in dans la liturgie romaine actuelle est réduit ù un rite ecclesia nisi qua.· a pnulentioribu» 1 racla ta rt comprobata assez pauvre, mais qui. dans les liturgies anciennes, in synodo fuerint, ne forte aliquid contra fidem vel j»cr ignorantiam vel per studium sit compositum. ColL canon. reçut dc riches développements. Enfin, pour l’ordre, il suffira de rappeler que la con­ Eeriest* Jlispan.i Madrid. 1868, col. 183. troverse récente sur les ordinations anglicanes n porté Lc can. 103 du Codex canonum Ecclesiae a/ricanæ presque entièrement sur l’argument liturgique, et dc s’exprime en des tonnes analogues : citer les traités comme ceux du cardinal Van Rossum, Plncuit ctlmn hoc ut procès qmr probatæ fumnl in de l’abbé Sallet, ou dc l’abbé Many, pour voir le parti que certains théologiens ont su tinr dc l’élude des concilio rive pnrfalionc*. rive com menda Uonc>. *cu manu* impositiones, nb omnibus celebrentur, nec alir omnino rites anciens. Il faudrait ajouter à leurs noms ceux contra fidem proderantur; sed quacumque n prudentioridu P. dc La Taille et dc Mgr Batifïol, pour l’eucharistie, bu* fuerint collcct.v dicantur. Mans i. Concilior., t. in, ceux du P. Galticr, cl du P. d'Alès, pour la pénitence coi. 807. Le P. Juenin, au xvm· siècle, avait déjà donné l’exem­ ple dans son commentaire historique et dogmatique Même recommandation dans le can. 23 du II· con­ sur les sacrements. Dc sacramentis, editio novissima cile dc Carthage, 397. (tertia). Venise, 1761, et en français. Théorie et pratique Une autre preuve que la liberté d’improvisation qui des sacrements, Paris, 1736. avait régné à l’origine était limitée, c’cst le soin avec VIII Le MAGisii he ni l’Éguse sur la itunc.tr. lequel sc transmettent certaines formules. L’auteur du — Les textes que nous citerons dans cc paragraphe Dc sacramentis longtemps attribue Λ saint Ambroise et (textes du Nouveau Testament, des Pires et des écrlqui, en tout cas, est dc son temps et dc sa province, vains ecclésiastiques, des conciles et des papes) prou­ rapporte tout au long les prières du canon, ne varietur. vent que l’Églisc s’est toujours reconnu le droit Vis scire, dit-il, quia verbis cætestlbus consecratur ? d’exercer son magistère sur la liturgie, quelle qu’ait été Accipe quæ sunt verba, dicit sacerdos : Fac nobis, in­ d’ailleurs la liberté laissée, surtout ù l’origine, à l ins· quit, hanc oblationem, adserij tam, ratam, rationabilem, plrntlon des prophètes ou des spirituels, cl ù tous ceux cl le reste. qui célébraient les m\ stères. On peut remarquer à cctle occasion qu’il ne reste Lc texte dc saint Paul est classique 11 règle dans un pas de trace d’un canon dc la messe ni dans la liturgie chapitre bien connu, I Cor., xiv. l’ordre à suivre dans gallicane, ni dans la liturgie anibrosicnnc, ni dans les les réunions chrétiennes, alors même que les charismes liturgies celtiques. On peut dire évidemment, surtout étaient répandus dans la plupart des fidèles : Omnia pour les liturgies gallicanes, que nous ne les avons qu’à honeste et secundum ordinem fifmt. C’cst ccquc Paul répé­ l’état fragmentaire, mais il est curieux dc voir que, tera dans d’autres épltres. Il sc reconnaît le droit d’éta­ même dans les livres dc ccs liturgies, on trouve le blir des règles pour le service divin, même avec les canon romain. N’cst-ce pas une preuve que, pour ccttc prophètes inspirés. partie, la plus importante dc toute la liturgie, une La Didachè de son côté, établit des règles pour le formule s’clalt imposée qui était considérée comme service divin. Nous avons de nombreux textes qui obligatoire ? du reste c’est ce que vont nous montrer prouvent durant des siècles la liberté de ccttc impro­ d’autres textes. visation dans l’Église. Voir Improvisation dans notre La lettre du pape Vigile à Profuturus, évêque dc Diction. d'archM. Braga en 538, témoigne dès ce moment du zèle des 839 LITI RGIE. LES HÉRÉTIQUES ET LES ALTÉRATIONS DE LA LITURGIE papes pour .établir l’unité au moins dans les formules cssenl idles : Ordinem quoque precum in celebritate missarum multo no» tempore, nulla festivitate ligni fleamus habere diver­ sum ; sed semper eodem tenore oblata Deo munera conse­ crare. Quoties vero paschalis aut ascensionis Domini, vel pentecostes, et cpipbaniæ, sanctonimquc Del fuerit agenda festivitas, singula capitula diebus apta subjungimus, qui­ bus commemorationem sancta: solemnitath aut rorum facimus, quorum nntalitia celebramus; cetera vero online consueto prosequimur. Quapropter et ipsius canonicæ pre­ cis textum (le canon) direximus subter adjectum, quem Deo propitio ex a posto! lea traditione suscepimus. Et ut caritas tua cognoscat, quibus locis aliqua festivitatibus apta connrctimus, paschalis dici preces simul adjecimus. Collrctio canonum Ecclesia* Hispanic ex probatissimis ac pervetustis codicibus nunc primum in lucem edita, Madrid, 1808; Epistola- decretales ac rescripta romanorum ponti ficum, Madrid, 1821. p.155. Il faut y joindre les can. 4 ct 5 du Ι·Γ concile de Braga, en 563, toc. cit., p. 603. Les textes de saint Augustin, du De vocatione gen­ tium,celui surtout de saint Célcstin,quc nous avons cités plus haut, complètent cette démonstration. Voir col. 823. La lettre d’innocent Itr à Decentius d’Eugubium, n’est pas moins décisive. Il faudrait la citer tout entière; nous en donnerons au moins les passages prin­ cipaux car ils montrent bien quelles étaient â cette époque les intentions des papes : Si instituta ecclesiastica, ut sunt a bea th apostolis tra­ dita, integra vellent sers are Domini sacerdotes, nulla diversitas, nulla varietas in Ipsis ordinibus ct consecratio­ nibus haberetur. Sed dum unusquisque non quod traditum est, sed quod sibi visum fuerit, hoc æstimat esse tenendum, inde diversa in diversis locis vel ecclesiis nui teneri, aut celebrari videntur; ac Iit scandalum populis, etc. Quis enim nesciat aut non advertat. Id quod a principe apostolorum Petro Romanae Ecclcsfo traditum est, ac nunc usque custo­ ditur, ab omnibus debere servari; nec superduci aut Intro­ duci aliquid, quod auctoritatem non habeat, aut aliunde accipere videatur exemplum ? pm-scrliin cum sit manifes­ tum. in omnem Italiam, Gnllias, Hispanius, Africam atque Siciliam, ct Insulas Interjacentes, nullum Instituisse Eccle­ sias, nisi eos quos venerabilis apostolus Petrus aut ejus successores constituerunt sacerdotes. Il faut done epic toutes ces églises gardent les règles cl les usages de l’église fondatrice. En conséquence, le pape engage l’évêque d’Eugubium à sc conformer pour ia liturgie à l'église de Rome. I) entre dans le détail. L’évêque donne la paix avant les mystères, (ce qui est la coutume gallicane ct orientale); elle doit être donnée apris, comme dans la liturgie romaine. Mêmes obser­ vations pour la lecture des diptyques, pour la confir­ mation, de consignandis infantibus, pour le Jeûne du samedi; pour le fermentum, etc. P. L., t. xx, col. 551 sq. Cette lettre qui demanderait de longs commentaires, n’est apportée ici qu'en confirmation de ce fait, que l’Église, et en particulier l’Église romaine, sc recon­ naît le droit d’exercer son magistère sur les choses de la liturgie. Ce magistère est, on peut le dire, une nécessité, sans cela la liturgie serait vite menacée d’anarchie, chacun corrigeant, abrégeant ou modifiant selon son caprice. On l’a vu en Gaule, au viu· cl au ix· siècles, el il fallut l'intervention de Pépin ct de Charlemagne pour réta­ blir l’ordre ct 1 unité; on l’a vu au xiv· ct au xv· siècles pour la liturgie romaine, où le concile de Trente ct les papes curent à corriger cl ù réformer les livres romains ; on l’a vu plus encore dans la France du xvm· cl du xi.v siècles; ct enfin, on peut le constater, aujourd'hui même, chez les anglicans cl dans les pays protestants où aucune autorité ne peut s’imposer pour régler les divergences liturgiques. Nous avons constaté pour la liturgie mozarabe et 840 pour la liturgie gallicane l’intervention des papes au xi· siècle. Nous ne pousserons pas plus loin cette his­ toire. Les papes ct les conciles continuèrent à Interve­ nir pour régler certaines questions. On en verra le détail dans Schoulza, op. cit., voir ci-dessus col. 790. La liturgie romaine une fois établie en Gaule ct dans les autres pays, on peut dire que le Saint-Siège, à partir du xi· siècle surtout, laissa aux Églises la plus grande liberté. Les papes semblent avoir pris pour règle la réponse de saint Grégoire Ier à saint Augustin de Cantorbéry qui s’étonne de constater des différences entre les usages romains et ceux des Églises des Gaules : Novit fraternitas tua, dit le pape, Romanic Eccleslæ consuetudinem, in qua se meminit nutritam. Sed mihi pla­ cet, sive In Romana, sive in Galllarum, seu In qualibet Ecclesia, aliquid invenisti quod plus omnipotenti Deo possit placere, sollicite eligas, et In Angi orum Ecclesia, qur adhuc ad fidem nova est, institutione præclpua, quæ de multis ecclesiis colligere potuisti, infundas. Non enim pro locis ros, sed pro bonis rebus loca amanda sunt. Ex slagulis ergo quibusque ecclesiis quæ pin, quæ religiosa, quæ recto sunt, « lige; et hæc quasi in fasciculum collecta, apud Anglorum mentes in consuetudinem depono. Epist., xr. 56. dans IMdc, Hist, cedes.,1. I,c. xxvn, P. L., t. xcv, c >1. 52, L’authenticité de cette lettre a été quelquefois con­ testée, mais sur des arguments trop fragiles. Cf. Mommsen, Neues Archia., t. xvn, p. 393-395; Grlsar, Civiltu cattolica, 1892, t. n. p. 46; B. Hartmann, yfonum, Germ, llistor., Epistolæ S. Gregorii, t. n, p. 331. Aussi les églises ct les monastères du xi· au xvi· siè­ cle usèrent-ils de cette liberté, et parfois en abusèrent, ct créèrent, tout autour de la liturgie romaine, un ensemble de coutumes, de cérémonies, de fêtes et d’usages qui rendent si intéressante l’élude de ces liturgies locales du ix· au xvi» siècle. Durant In controverse sur l’autorité des liturgies néo­ gallicanes toutes ces questions du droit des évêques sur la liturgie et du magistère de l'Église de Rome furent discutées el traitées ù fond,surtout par dom Guéranger. IX. Les hérétiques et les altérations de la liturgie. »— On peut donner une autre preuve de l’importance dogmatique de la liturgie, c’est que la plupart des hérétiques commencèrent par l’altérer pour la rendre conforme à leurs erreurs cl que l’Église fut obligée de condamner ces efforts. Ce paragraphe est donc un complément du précédent en ce qu’il montre le magistère de l’Église s’exerçant contre ces entreprises. C’est ce que Bona résume en ces termes : Sectario­ rum hoc proprium fuit ut, cum a fide deficerent, libros quoque rituales ael suis erroribus inficerent, aet privata auctoritate immutarent. Quid ausi sint in hoc genere gnos/tei, adamitœ, pepullant ct alia hujusmodi monstra turpe rst enarrare. Her. Hl., I, vu, 2. Nous avons déjà cité quelques exemples de ces altérations mais c’est l’histoire de toutes les hérésies qu’il faudrait reprendre pour signaler au passage les points de la liturgie qu’elles ont altérés. Cela sortirait évidemment de notre cadre, mais nous nous contenterons de signaler les cas les plus typiques qui pourront servir d’exemples ou qui donneront l’idée d’une généralisation plus complète. Nous laissons de côté les gnostiques qui, dans toutes les questions de dogme, se donnèrent de telles libertés qu’on s’étonnerait qu’ils n’en eussent pas agi de même avec la liturgie. Leur culte, comme leur discipline cl leur théologie, présente les fantaisies les plus auda­ cieuses. Voir Origines liturgiques, loc. cit., p. 56 sq. Eusèbe cite un auteur du n· siècle qui, pour réfuter l’erreur d’Artémon que le Christ est un homme, mais non pas Dieu, en appelle aux cantiques par lesquels les chrétiens louaient le Christ comme Dieu. Eusèbe, H. E., V, xxvm, P. G., t. xx, col. 512. 841 LITURGIE. LES HÉRÉTIQUES ET LES XLTÉRATIONS DE LX LITURGIE Paul de Snmosatc au ni· siècle, qui niait aussi la divinité ct quelques autres prières la plupart du temps sans aucune base traditionnelle. On trouvera les renseignements les plus essentiels à l’art. Kirchcnagende, de la Protestantische Rcalencijclopôdie, t. x, p. 344-354, voir aussi à la table, t. xxn, p. 235. En Angleterre, l’histoire de la réforme liturgique présente des caractères particuliers. Henri VIII main­ tint par acte du parlement les prières ct cérémonies catholiques. Il se contenta de retrancher du pontifical le serment au souverain pontife que tous les évêques prêtent à leur sacre. Édouard VI, son fils ct son suc­ cesseur. introduisit une réforme beaucoup plus radi­ cale, cl donna aux anglicans un ordinal ct un livre de prières communes, Rook o/ common Prayer; Élisabeth. Jacques 1« ct leurs successeurs y ont apporté quelques changements. On sait l’importance qu’ont eue ces variations sur les ordinations anglicanes qui ont perdu par là leur validité. Bossuet. Histoire des reflations. I. VU, n. 81; Bcrgier Dictionnaire de Jhcologie, nu mut Anglicans; Lr Brun. Liturgie des Luthériens, Liturgie ^Angleterre, rtc., dan* Explication dr la A/rsjr, Paris, 1726. t. iv; Abbé Bertrand de Ln 'l our, Entreprîtes des hérétiques sur la liturgie (il vise surtout les jniuènhto ct les liturgie* nêo-galllcnnrs) dans Mémoires hlurgiqut t, s. 1. n. d.. (ver» 1772), réimprimés dans h s (1 livres complètes, par Mlgnr. 1855. 7 volumes. Cf. !.. Bertrand. Ribliolhcquc sulptciennr, t. ni. p. 172-184: Dom Guéranger, Institutions liturgiques. De la Réforme prolestante du AV/· siècle, t. i.p. 388 xq.; M. Du Lac. Liturgie romaine et liturgies françaises, Paris, 1810, p. 179 sq.: Ed. Binhop rt F.-A. Gasquet, Edivard VJ and the Rook v/ conuiwn Prager, 1890. Ln question des Ordinations anglicanes sera traitée à part 843 LITURGIE. LES HÉRÉTIQUES ET LES ALTÉRATIONS DE LA LITURGIE Mais c’est en France aux xvn·, xvm·, ct xix· siècles que la question liturgique a soulevé les plus vives con­ troverses ct que le droit liturgique a trouvé occasion dc s'affirmer avec le plus dc vigueur Nous ne pouvons que résumer ici en quelques lignes cette dispute. On a vu par l'histoire, dont nous avons donné le sommaire, que les vieilles liturgies gallicanes avaient disparu au temps dc Charlemagne ct avaient été remplacées par une liturgie romaine adaptée par Alcuin pour nos régions. Cette liturgie avait régné sans conteste jusqu’au xvn· siècle, tout en admettant de nombreux usages particuliers. Entre les autres, la liturgie dc Lyon était célèbre pour garder avec plus dc fidélité d’anciennes traditions. Sous l'influence du gallicanisme ct du jansénisme, quelques évêques au xvn· siècle s’arrogèrent le droit de réformer la liturgie dc leur diocèse. C’est surtout au xvm· siècle que leur exemple fut suivi dans un grand nombre dc diocèses ct que les tendances jansé­ nistes s’accusèrent dans la liturgie. Les noms de Mésenguy, Coinard, Coffin, Santcuil même ont laissé de mau­ vais souvenirs. La Révolution mil un terme à ccs discussions. Mais après le concordat, les divers diocèses reprirent leurs liturgies, ct quelques-uns, continuant l’œuvre com­ mencée au xvme siècle, composèrent de nouveaux missels ct dc nouveaux bréviaires. La confusion avait atteint une limite qu’on imaginerait difficilement aujourd’hui. Non seulement de diocèse à diocèse, mais souvent encore dans le même diocèse, par suite des circonscriptions nouvelles établies parle concordai, les prêtres avaient des missels cl des bréviaires diffé­ rents! C’est dans ccs conditions que dom Guéranger commença la lutte contre ccs abus. Scs divers travaux, ct en particulier scs Institutions liturgiques, ont pour but dc démontrer que les liturgies néo-gallicanes heur­ tent de front les plus anciennes traditions liturgiques, que plusieurs contiennent les erreurs gallicanes ct jan­ sénistes, ct qu’en fin un évêque n’a pas le droit dc réformer la liturgie dc son diocèse, depuis le concile dc Trente, sans l’approbation de Rome. L’attention, d’abord distraite, fut attirée sur la question liturgique. Des polémiques s’engagèrent dans lesquelles prirent part quelques-uns des évêques les plus connus, Mgr d’Astros, Mgr Fayot, Mgr Gousset, Mgr Parisis. L’histoire dc lu controverse liturgique est l’une des pages les plus instructives dc l’histoire de l’Église dc France au xix· siècle. Le résultat fut que, peu à peu, tous les diocèses dc France revinrent à la liturgie romaine que la plupart avaient abandonnée. Malheu­ reusement cette réforme sc fit trop souvent sans discernement, ct les diocèses, en même temps qu’ils rejetaient les liturgies sans autorité, par lesquelles on avait remplacé la liturgie romaine, ne s'avisèrent pas dc conserver des usages locaux, consacrés par des siècles de possession ct qu’ils auraient pu garder légi­ timement. Un certain nombre de textes ct d’usages furent postérieurement autorisés par Rome, mais l’interruption qui suivit le retour à l'uniformité romaine fut fatale à beaucoup, qui ne retrouvèrent jamais leur ancienne popularité. Dom Guéranger, Institutions liturgiques, 2» édit., Paris, I vol. 1880-1885. Lev autres ouvrages et articles de dom Guéranger, ayant trait û la controverse ont été édités dans ccttc 2· édit. Voir ici Guéranger (dam), t. vî, col. 18911898, ct nus»! dans Diet.d'archéologie, t. vi, col. 1875-1879; Abbé J.-Fr. Bergier, Études liturgiques, II» partie, I· élude. Histoire de la controverse rl de la réforme liturgiques en France au XIX· siècle, in-8·. dc 323-lxxxvih p. (lui pre­ mière partie sur le Droit liturgique, Besançon, 1860, sc nq>porte aussi aux liturgies néo-gallicanes.) Abbé B. de La Tour. Entreprises des hérétiques sur la liturgie, cité ci-dessus. I! est un autre aspect qui n’est pas moins intéres­ 844 sant dans l’histoire des hérésies, c’est l’intlucncc que l’erreur a exercée sur la liturgie par choc en retour. La plus souvent, l’Église oppose dans sa liturgie une formule nouvelle à l’hérésie — le symbole de NlcécConstantinople est composé pour répondre aux erreurs sur la divinité du Fils et sur le Saint-Esprit; la doxologic affirme la foi dc l’Église en la Trinité; les oraisons des messes du gélasicn et du grégorien, au temps de la Pentecôte semblent écrites selon les décrets des conciles du v· siècle pour répondre aux pélagiens et aux scml-pélagicns. Que d'autres allusions on trouverait dans la liturgie contre les hérésies dc tous les temps! Enfin, une autre remarque non moins importante, c’est que certaines liturgies des hérétiques, par là même que ceux-ci ont abandonné l’Église, doivent être étudiées avec soin, parce qu'elles n’ont accueilli aucune des modifications ou réformes qui ont été introduilespostérieurement et qu’elles ont gardé intacte la liturgie qu'elles avaient quand elles sc sont séparées de l’Église. Ceci s'applique principalement aux nestorlens dont la liturgie porte des caractères si antiques. La question déjà réconciliation des hérétiques est une question intéressante ct très discutée en liturgie, mais que nous n’avons pas à traiter ici. Les formules de la réconciliation des hérétiques, notamment dans le Liber ordinum contiennent une confession dc foi, comme le baptême, ct des articles sur l’unité dc l’Église. Voir notre article Hérétiques dans Dictionn. d'archéol., t. vî, col. 2551-2558. Bibliographie gî.nîlrale. — Nous ne donnerons pas Ici la liste des auteur* que nous avons cités dans le cours dc cet article,nous non* contenterons de signaler, par ordre alpha­ bétique, quelques ouvrages d’ensemble. Arnauld, La perpétuité de la foi sur l*eucharistie, 1669-1672, rééditée souvent. Les ouvrages de Renaudot, d’Allatiu*, d’Avscmnni, etc. sont cités ci-dessus, col. 817. dos. Braun, Liturgisches llandlexiknn, Rathbonne, 1922; Bonn (cardinal), Herum liturgicaruin libri duo, Turin. 1717, édit. Salu; François Carrière, Fidel catholica digestum sin­ gula ejus dogmata et ritus Ecclesia, etc., Lyon. 1657, in-fol.; Denzingcr, Hilus orientalium omnium in administrandis septem sacramentis, Wurzbourg, 1863; Gerbert, Principia theologiae lilurgica quoad divinum officium. Dei cultum et sancturum, Saint-Blaise, 1759 ; [Grancolas], Les anciennes liturgies ou la manière dont on a dit la sainte messe dans chaque siècle, par ···. un vol. in-8®. Paris, 170*1; du même. Commentaire historique sur le bréviaire romain, Paris, 1727, 2 vol., édité aussi ensuite en latin; dom Guéranger, Ins­ titutions liturgiques, du droit en liturgie, etc.; voir ici t. vî. col. 189 1-1898; Muratori. Dr rebus liturgicis dissertatio, dans Llturgia romana velus, Venise, 1718, t. i; Pfafflus. De lilurgiis disquisitio, Tublngue, 1721 ; Jos. Prill, Liturgik, Einc Eln/ùhrung indax Verslandntx des kirehl. Gottrsdienstes, Bonn, 1921 ; Thalhofcr-Eiscnhofcr, llandbuch der kathollschen Liturgik, 2 vol., in-8·, Frlbourg-cn-B., 1912; Fr. Anl. Zaccarin, Hildlothrca ritualis, Rome, 1776; le t. i, contient le traité De jure titurgicn ; la dissertation Dc usu librorum Itlurgicorum in reluis theologicis; De libris ad sacros utrlusque Ecclesia· orientalis cl occidentalis ritus perli­ nentibus ; Dr llturgia lurrcticurum; le t. jf, contient Γοπvrage dc dean Mnldonat, De raremoniis tractatus,ct celui de Z necuria sur 1rs livres et 1rs auteur* liturgiques. Ix» même Zaccarin a aussi publié un Thesaurus thcolog. dissertatio· mini, Venise, 1762, qui contient, avec la dissertation déjà citée Di mu, etc., une autre dissertation De veterum Chris­ tianorum inscriptionum usu. Ccs dissertations sont rééditées dans Migne, Theologiae cursus completus, t. v, p. 207 sq. 1λ plupart des points qui n’ont pu être que résumés dan* notre article sont traités plu* en détail dans les article* sui­ vant* ; Abjuration, Absolution, Adoration, Alleluia, Aquarii ns, Arcane, Aiimi.su (Liturgie), Assumam, Assomption, Ai tel, Azvmis, Baptême, Bénédictions, Canon de la Messe, Carémi . Catéchèse, Catûchuménat. Cérémonies, Chrémi {Saint), Communion, Confir­ mation, Croix. Culte, Dimanche, Eau bénite. ÉlévaΠΟΝ. rtlis, ÉriCLESE, El CHAR!SΠK, EXORCISMES. Ex- 845 LITURGIE riif.Mi ONcnoN. I ii.ioQi e. Gftoneil· (/lit grèco-peorgitn), Guaii, Iconoclasm» et Imagi-% (cu//r Jrs>, Immaculée CONCEPTION, IMPOSITION l»l s Μ \|Ns, Jl.ÔNRA. 1·’. Cabrol. LIZET ou LISET Pierre, magistrat,puis ecclé­ siastique français (1-185-1554). — Né à Clermont, en Auvergne, inscrit au barreau 83, fort répandu sous sa forme latine : Instructio sacerdotum et con/essariorum, Pont-à-Mousson, 1603; Cologne, 1603. Sofiunervogrl, bibliothèque de la compagnie de Jésus, t iv, col. 1879-188*). P. Bernard. LO B B ET de LA NTH IN Jacques, jésuite belge, né à Liège en 1592, enseigna la philosophie et la théologie morale a Douai ct mourut à Liège en 1672 Scs traités dc morale ct d’ascétisme ont été réunis en six volumes : Opera omnia, Liège, 1667, in-fol. Ils ont surtout pour objet la pratique de la vie. Sommrn'«gel. bibliothèque de la compagnie de Jésat, t. iv, col. 1887-1890; Hurler, Nomenclator, 3· edit.. I. iv, COL132. P. ^Bernard. LO B ER DOS ou LO VER DOS Agaplo·, prêtre ct moine grec, né en 1710, dans l'Ile de Ccphalonie. Après être allé terminer scs études à TUniversité dc Padouc, il retourna quelque temps dans son pays, y embrassa la vie monastique, fut ordonné prêtre ct remplit avec éclat le ministère de la prédication. Des alTaires de famille l'amenèrent à quitter de nouveau Ccphalonie. Il sc relira A Venise, ou la communauté grecque le choisit pour prédicateur en 1763. En 1765, le gouvernement vénitien le nomma réviseur des livres grecs édiles par l’imprimerie Demelriou Theodosiou. En 1766, il fut élu directeur du collège Phlanginianos, ct professeur dc grec ct de latin. Il mourut le 22 jan\ier 1793. Outre des éditions des Aféhées dont Lovcrdos s’occupa à Venise en 1774, A -P. Vrétos. Νεοελληνική φιλολογία, Athènes, 1854, LI, p. 17, n. 42; E. Legrand et IL Pcmot, Bibliographie ionienne, Paris, 1910,1.1, p. 136, n. 435, deux volumes méritent d’être spéciale­ ment signales ici, pour leur importance dans la con­ troverse entre orthodoxes ct catholiques, bien qu’ils ne soient qu’une traduction ou adaptation, faite sur la version italienne, d’un ouvrage français : 1® Διδασκαλία περί του ιερού θρόνου της ’Ρώμης κατά την γνώμην των Φρχνοζέζον. μετχφρασΟείσα πρώτον μέν έκ της γαλλικής είς την Ιταλικήν» νυν δέ έκ της ιταλικής είς την ήμετέρχν απλήν διάλεκτον παρά A. Α, τύποις δέ έκδοΟεισχ καί έπιμελώς διορΟωΟεισα. Έν Πετρουπόλει της ’Ρουσ.ας. έτει τψ σωτηρίω ’αψξε', καί πωλείται έν Βενετία παρά Δημητρίω Θεοδοσίου. Venise. 1765, in-8®, dc six feuillets, 270 pages. D’après A.-P. Vrétos, op. cit., t. i, p. 84, n. 233, cet ouvrage n’a pas été Imprime à Petrograd, mais à Venise; la mention dc la capitale russe aurait été à mise à dessein par l’imprimeur en vue d’éviter des poursuites * de la part dc l’Église calholiquc ». — 2e Διδασκαλία της ’Εκκλησίας των Γάλλων, ήτοι Φραντζέζων, μεταρφασΟείσχ πρώτον μέν έκ του γαλλικού εις τό Ιταλικόν, νύν δέ έχ τού ιταλικού είς τό γρχικικδν Ιδίωμα παρά A A Τύποις έκδοΟεΐσα, καί μετ’έπιμελείας διορΟωΟεισχ παρά τού έν Ιερομονάχοις κυρίου κύρ. ’Αγαπίου Λοβέρδου, Ιεροκήρυκος καί διδασκάλου έν τω Φλχγγινιανφ μουσειφ. Venise, 1766, in-8% dc deux feuillets non chiOrés et 320 pages. Au bas de la première page dc chaque cahier, on ht, en signature. Τόμ δευτ. Il est probable que la Διδασκαλία περί τού Ιερού θρόνου τής’Ρώμης doit êlrc considérée comme formant le 1.1. Les deux volumes contiennent un exposé des doctrines galli­ canes sur le siège romain, sur la constitution dc l’Église, sur le pape, sur les évêques cl sur les libertés de l’Église gallicane. On conçoit que le théologien oriental ail mis dc la complaisance à répandre parmi scs compatriotes les idées professées par le gallica­ nisme louchant la distinction entre le siège romain ct l’homme qui l’occupe, l'infaillibilité de l’un ct la failli- 847 LOBERDOS — LOCHON bflilé dc Vautre» la supériorité du concile sur le pape, etc. A remarquer que Loverdos emploie, pour traduire infaillibilité, infaillible, les, termes άυαμαρτησία, άναμ^ρτητος, v. g., t. n, p. 33 sq. dont la significa­ tion immédiate est impeccability impeccable, ct qui, dc cc fait, ont toujours occasionné ct occasionnent encore dans les esprits des dissidents les confusions les plus regrettables. Toujours est-il. ct c'est peut-être là la véritable importance doctrinale dc l’ouvrage dc Loverdos, que dans la situation créée par le schisme entre l’Oricnt ct l’Occidcnt certaines affirmations gallicanes sur « le siège romain centre de l’unité », cn dépit des atténuations ct des discussions historiques bien connues, offriraient Λ maints théologiens orien­ taux matière ù utiles réfexfons. Voir, par exemple, t. n, p. 118-125, où l’on peut lire cn propres termes des propositions dc cc genre : « Le Saint-Siège est la chaire de l’apôtre Pierre ct le centre d·· l’unité auquel nous devons obéir sans résistance (είς την οποίαν πρέπει χωρίς αντί στάσιν νά πεισΟώμεν), reconnais­ sant la primauté d’un tel siège. 11 nous faut vivre dans la communion dc l’Église dc Rome, laquelle est toujours à Rome, même si elle venait à être trans­ portée < n un autre c. droit Dc telle sort c que le SaintSiège est principalement l’évêché do Pierre, qui est tenu pour le premier évêché, ct l’Églisc le regarde comme le centre de l’unité... Le Saint-Siège est le rentre ct le lien dc l’unité .. » Bien que ccs assertions s! nettes soient aussitôt affaiblies par la prétendue opposition entre Je Saint-Siège ct la cour romaine », Il serait à souhaiter que celte formule · Je Saint-Siège centred lien dc l’unité» soit acceptée par les dissi­ dents. A cc titre au moins, les deux volumes de Lover­ dos méritent d’être connus ct étudiés. A signaler aussi quelques pages très fermes, p. 110 sq., sur · l’hérésie des protestants ». Loverdos a laissé beaucoup dc discours. Un seul a été imprimé : c’est l’oraison funèbre dc Grégoire Phalsca, métropolite dc Philadelphie, prononcée ù l’église Saint-Georges dc Venise, le 9 juillet 1768, ct imprimée cette même année à Venise. A.-P. Vrétos, op. cil., 1.1, p. 87, n. 244; E. Legrand et H. Pernot, op. cit., t. i, p. 125, n. 399. On trouvera le texte de celte oraison funèbre dans la revue Νέα Σιών dc Jérusalem, t. xi, 1911, p. 777-782, où l’archimandrite Ézéchicl Bélanidiotès l’a publiée d’après une copie faite par lui sur l’original dc l’auteur, sans mentionner que cc discours eût été déjà imprimé.— Signalons enfin, pour mémoire, une édition dc IJlistoirc byzantine dc Jean Slanos cn six volumes in-4°, faite par Loverdos à Venise, cn 1767, sous cc titre : Βίβλος χρονική περιέχουσα την ιστορίαν της Βυζαντίδος μεταφρασίείσα έκ του ελληνικού εις το κοινόν ήμέτερον Ιδίωμα παρά Ίωάννου Στάνου, του ές Ίωαννίνων* νυν δέ πρώτον τύποις έκδοΟεΐσα και έπιμελώς διορΟωΟεϊσα παρά τοΰ έν ίερεΰσι κυρίου κυρίου ’Αγαπίου Λοβέρδου... Voir Ια description de chacun des six volumes dans E. Legrand ct IL Pernot, op. cit., t.i, p. 122, n. 392. Pour d’autres travaux d’histoire politique contempo­ raine et de lexicographie, voir Zavllos-Krèmos, Νέα ΤΟ)ας Athènes, 1872, p. 137; Sathas, Νεοελληνική φιλο)ογία Athènes, 1868, p. 579:A. Mauirtikl, Βιογραφίαι τών I«οόίων ανδρων τής νήαου Κιφα/ληνία;, Venise, 1813, ρ. 313319. S. Salaville. LO CH ΟΝ Étienne naquit h Chartres vers 1650; il fut docteur en théologie le 2 mars 1674, ct devint curé dc Bethonvillicrs, près dc Nogent-le-Rotrou; on le trouve à cc poste cn 1685 ct 1702; ù celle date, il donna sa démission ct vint à Paris où il mourut cn février 1718. Tous les écrits dc Lochon ont quelque rapport avec la théologie ct abordent les questions alors discutées. 848 Le premier cn dale est Le vrai dévot cn toutes sortis d'états, selon l’Écriturc sainte ct les Pères de l'Église, ln-12, Paris, 1679 ct 1710; cct ouvrage est dédié*ù Mme de Guise. — Les illusions du faux zèle, où l'on fait voirque le zèle et plusardcnt cl le plus éclatant qui parait dans les œuvres dc piété n’est souvent que l’effet dc l’amour-propre qui conduit les personnes dévotes par des voies opposées aux maximes du christianisme, avec des exemples tirés dc l’Écriturc et des Pères, ln-12, Paris, 1696, ouvrage écrit cn forme de dialogue et assez vivant. — Abrégé de la discipline de l'Église tiré d’un grand nombre de canons, choisis ct dressés pour l’instruction des ecclésiastiques, avec des réflexions sur l'état présent du elergé, 2 vol., in-8° dont la première partie parut cn 1702 cl la seconde cn 1705. L'auteur cite et commente la bulle d’innocent XII contre le népotisme. Cf. Journal des savants du 24 Juillet 1702, p. 502 et du 15 juin 1705, p. 358, 359; Journal de Tréroux d’avril 1702, p. 22-29 ct dc sept. 1705, p. 15951602. — L’écrit le plus célèbre dc Lochon est le Traité du secret de la confession, pour servir d’instruction aux confesseurs ct pour rassurer les pénitents» in-12, Paris, 1708, avec un supplément paru en 1710. Le secret relatif ù la confession est absolu et il s’appuie sur les lois naturelles, divines ct humaines; cc secret s’étend aux laïques qui pourraient avoir entendu la confession cl à ceux auxquels le prêtre l’aurait révé­ lée, à ceux qui auraient servi d’interprète ou qui auraient trouvé une confession écrite.Un confesseur, interrogé par un juge, doit assurer, même par serment, qu’il ignore cc qu’il a entendu cn confession. Celui qui apprend par confession qu’on le vole, qu'on le calom­ nie, qu’on a résolu sa mort, doit même sacrifier sa vie, s'il devait violcrjc secret dc la confession, cn prenant des moyens pour éviter qu’on le vole ou qu'on attente à sa vie. On ne peut pas donner des avis généraux en s’appuyant sur des connaissances acquises en confes­ sion. Cf. Journal de Trévoux, d’août 1708, p. 13521357; E. du Pin, Bibliothèque des'autcurs ecclésiastiques du X VIII9 siècle, t. n, p. 437-490. Dans le Supplément en forme d'addition au Traité du secret de la confession, in-12, Paris,*) 1710, Lochon montre la nécessité ct l’usage dc la confession, Journal de Trévoux, dc déc. 1711, p. 2099-2103. — La mort du pécheur dons Vimpé­ nitence, sur des exemples tirées dc l’Écriturc, avec des réflexions, des'confessions courtes, des retours à Dieu ct des prières pour éviter une mauvaise mort, in-12, Paris, 1709; c’est un recueil d’exemples qui montrent les funestes effets des passions, Journal de Trévoux, d’oct. 1709, p. 1719-1720. — Les entretiens d'un homme dc cour et d'un solitaire sur la conduite des grands, his­ toire morale où non seulement les grands, mais tous les pères dc famille connaîtront, d’une manière nou­ velle et familière, l’obligation de leurs principaux devoirs, ln-12, Paris, 1712. Lochon suppose qu’un comte dc ♦*· a été converti par les conversations qu’il a eues avec le célèbre réformateur de la Trappe, l’abbé dc Rancé. — On a aussi attribué ù Lochon, V Esprit d'Yves de Chartres, in-12, Paris, 1701, mais cct écrit est très probablement l’œuvre de Varillas. Quêrnrd, La France littéraire, t. v, p. 332; Morérl. Le grand dictionnaire historique, t. vi, 2* partie, p. 350,351; Chaudon ct Dclnndlnc, Dtetionnain universel, t. x, p. 180; Richard ctTilrnud, Bibliothèque sacrée, t. xv, p. 239,210; EeUer-Pércnnês, Biographie universelle, t. vu, p. 197; Du Fin, Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques du XVIII* siècle, t. h, p. 137-490; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. iv, col. 963,1901 ; dom IJron, Bibliothèque chartraîne. In-1 , Paris. 1719. p. 281,321 ; Lucien Mrrlct, Biblio­ thèque chartrairu antérieure au N/X siècle, Orléans, 1882, p. 271, 272; Teret, La 1-acuité de théologie de Parts et 1rs docteurs les plus célèbres; Époque moderne, t. vu, 1910,0.323323. J. Οληπευπε. 849 LOCKE. PRINCIPALES PUBLICATIONS LOCKE John, philosophe anglais, 1632-1701. I. Vie. IL Principales publications (col. 819). III. Système de philosophie religieuse : domaine du natu­ rel (col. 851). IV. Système de philosophie religieuse : domaine du surnaturel (col. 858). I. Vie. — Fils d'un avocat qui exerçait les fonc­ tions de clerc de la Justice dc paix, John Locke, né ù Wrington, près dc Bristol, cn 1032, fut élevé dans la religion puritaine cl destiné tout d'abord h l’état ecclé­ siastique. Λ l’âge de quatorze ans, il entra A la célèbre école de Westminster. Les événements politiques qui bouleversèrent le pays A celte époque, la guerre civile ainsi que l’exécution de Charles I*r donnèrent au jeune étudiant l’horreur dc ccs luttes continuelles ct durent favoriser en lui cct esprit de tolérance qui devint dans la suite la caractéristique dc toutes scs entreprises. En 1652, il alla taire ses études philosophiques ct théologiques A Chrisl-Church, collège d’Oxford, où il fut rebuté par un enseignement trop formaliste, qui, par réaction, ht naître en lui celte passion pour les idées claires ct cc sens dc la réalité (pii sera le trait dominant de sa doctrine. Reçu bachelier ès arts cn 1655, maître ès arts cn 1658, il prit un engagement comme senior student ct devint successivement lecteur dc grec, dc rhétorique ct censeur dc philosophie morale. Son libéralisme naissant fut développe par scs rap­ ports avec les théologiens de Cambridge. A l’âge dc vingt-sept ans, il lut Descartes. Cette philosophie fut pour lui une véritable révélation, moins par son côte doctrinal que par l'indépendance qu’elle revendiquait pour la raison. Elle lui donna le goût de la pensée per­ sonnelle qui s’affranchit de toute idée préconçue. Malgré l’intérêt que Locke portait aux problèmes religieux, il sc sentait dc moins cn moins la vocation ecclésiastique. Sous la direction d’un des savants les plus renommés dc l’époque, Robert Boyle, il s’initia aux sciences expérimentales ct, cn particulier, A la médecine. En 1G6C, lord Ashley l’attacha à sa maison comme médecin particulier ct conseiller intime. Cet engagement fut décisif; car lord Ashley, devenu peu après comte de Shaftesbury, était appelé à jouer un rôle politique considérable auquel Locke fut désor­ mais associé. A partir dc cc moment, on le trouve éga­ lement occupé dc questions religieuses et morales, scientifiques et politiques. Sa correspondance A cet égard présente un très grand intérêt. Voir Olllon, Noies sur lu correspondance de John Locke, Paris, 1908. En 1675, des raisons dc santé l’amenèrent ù s’ins­ taller cn France, où il séjourna jusqu’en 1679. C'était l’époque où paraissaient les ouvrages de Malcbranche. Locke eut pour le philosophe français une aiïeclion toute particulière. De même il s’intéressa aux œuvres de Nicole, dc Gassendi et des maîtres dc Port-Royal. De retour en Angleterre, il eut ù souflrir dc la dlsgrAcc politique qui atteignit lord Shaftesbury. Après la mort dc celui-ci, Locke se réfugia en Hollande, où il lit la connaissance de Limborch et Le Clerc, membres de la petite Eglise libre des Remontrants Leur sympathie pour les écoles d’Oxford ct de Cambridge, avec les­ quelles ils cherchaient A entrer cn communauté reli­ gieuse, explique le bon accueil qu’ils firent nu philo­ sophe anglais. C’est grâce ù eux que Locke sc décida A ses premières publications. La Révolution dc 1689, qui amena Guillaume d’Orunge sur le trône d’Angle­ terre, permit A Locke de retourner dans son pays natal. A partir dc 1700, il vécut presque absolument retiré du monde à Dates où il mourut en 1701. IL Principales publications. — De très bonne heure, Locke avait pris l'habitude dc noter cl parfois de rédiger ses réflexions. C’est ainsi que nous trouvons dans ses Common-Place Looks toute une série dc petits écrits qui nous permettent dc juger dc ses sen­ timents cn matière dc religion. Error, Sacerdos, 850 Scriptura sacra, Ecclesia, Traditio, Unitaria, Trinity, sont les titres des plus intéressantes parmi ccs études qui sont comme une ébauche dc son système religieux. On les complétera par le petit traité Infallibilis Scriptune interpres non necessarius, 1661, ainsi que par des esquisses ultérieures : Religio, Deus, Resurrectio, Enthusiasm — Virtue and vice, voir Common-Place Rook, ainsi que Thus / think ct Of Ethics In general, voir Miscellaneous Papers, nous font connaître scs idées morales A cette époque; un Essay concerning tole­ ration, 1667, voir Shaftesbury Papers, ainsi que in Defence of Non-Conformity, nous révèlent en lui un défenseur ardent dc la paix ct dc la liberté religieuses Cc n’est qu’en 1689, pendant son séjour en I lollandc. qu’il ht paraître son premier écrit, sa célèbre Epistola de tolerantia, adressée à Limborch. L’année suivante, après son retour en Angleterre, il publia, dans le but dc justifier les événements politiques, Tivo treatises of government, dont l’un est une réfutation de l’abso­ lutisme qui assimile le pouvoir politique au pouvoir paternel, tandis que l’autre traite de l’origine, dc l’étendue ct du but du gouvernement civil. La même année vit la publication intégrale de son ouvrage principal. An essay concerning human Under­ standing, · Essai sur l’entendement humain · Voyant les hommes sc diviser dans le domaine de la connais­ sance, division qui allait jusqu’à menacer la religion ct la morale dans leurs bases, Locke entreprend « d’examiner les diflerentes facultés dc connaître qui sc rencontrent dans l’homme, en tant qu’elles s'exer­ cent sur les divers objets qui sc présentent A son esprit ». Et il s’attache à faire voir « par quels moyens notre entendement vient A sc former les idées qu’il a des choses » ct à marquer · les bornes dc la certitude des connaissances ct les fondements des opinions qu’on volt régner parmi les hommes ». Avant-propos. — Chose étrange! La consolidation des bases de la religion ct dc la morale lui était apparue comme une des raisons les plus décisives pour justifier son entreprise ct c’est d’avoir porté atteinte A la religion qu’on lui reprocha avec le plus d’amertume. Slillingflcct, évêque dc Worcester, redoutait que celte ncu» ivaij of reasoning n’imposât à la pensée des limites trop étroites de façon A mettre cn danger les articles dc foi concernant la Trinité, l’incarnation, la résurrection des corps, l’immatérialité dc l’âme. Locke sc défendit dans A letter to the R, Rev. Edward, lord bishop of Worcester, concerning some passages, etc. (1697), en protestant de sa fidélité à l’égard tic la révélation divine. Il y eut deux répliques de l'évêque ct deux du philosophe : 1697, 1699. Cette polémique nous fait assister nu conflit qui devait Inévitablement sc produire entre deux conceptions dc la révélation dont l’une récla­ mait pour critère de sa divinité un examen rationnel que l’autre repoussait. \ J Essai sur l'entendement humain fut suivi de près par une deuxième (1690) et troisième ( 1692) Lettre sur la tolérance, ainsi que du célèbre traité de Γéducation. Some thoughts concerning education. 1693. dont Rous­ seau s’est inspiré. Locke y fait la critique d’une ins­ truction trop exclusivement littéraire ct formaliste qu’il voudrait voir remplacée par l’étude des langues, des sciences, dc l'histoire et de la philosophie cn vue dc former des membres utiles de la société. A celte même époque se placent aussi les Adver­ saria theologica (vers 1691), qu’on peut considerer comme donnant une orientation sommaire sur cer­ taines opinions théologiques du philosophe anglais. Lorsque Guillaume III projeta la réunion de toutes les sectes protestantes en Angleterre, Locke entreprit dc leur fournir une base de ralliement dans son traité The Reasonableness of Christianity as delivered in the Scriptures (1695). Il y reprend le système conciliant 851 LOCKE. SYSTÈME DE PHILOS. BELIGiEUSE : DOMAINE DU X \T( BEL ébauché dans sa jeunesse, voir The fundamental cons­ titutions for the government of Carolina (1669), et l’article Error, système d’après lequel In foi en la messianité de Jésus-Christ ainsi que la repentance rt la résolution de vivre saintement suffiraient pour assu­ rer à tout homme son salut. Cc nouvel écrit exerça une grande influence sur la pensée de Voltaire, qui s'est déclaré lui-même un grand admirateur de Locke, « le seul métaphysicien raisonnable ». A ces grands ouvrages, qui contiennent l’essentiel du système de philosophie religieuse de Locke, il faut ajouter deux publications posthumes : un examen critique de la doctrine de Malebranchc, An examination of P. Male· branche'$ opinion of seeing all things in God (1693), ainsi que les Remarks upon some Mr Norris's books (1693), où Locke dévoile le défaut fondamental de la doctrine de la vision en Dieu. Un autre petit traité, Of the conduct of the Understanding (1697), est un com­ plément de VEssai sur l'entendement humain. — A Discourse of miracles (1703), où il analyse la notion du miracle en tant qu’il peut servir de témoignage à l’ori­ gine divine de la Révélation, oITre un intérêt plus par­ ticulier pour le théologien. Ajoutons encore, pour compléter cet aperçu des œuvres religieuses de Locke, A paraphrase and Notes on the Epistles of St Paul (1703) ainsi qu'une Fourth Letter concerning tole­ ration, qui est restée fraghientairc. De sa correspondance, il faut surtout consulter scs Lettres à Molyneux, dans lesquelles 11 reprend l’expli­ cation de certains passages de VEssai sur l'entendement humain, celles à Llmborch avec lequel il s’entretient des problèmes concernant la tolérance, ainsi que celles à Richard King où des questions religieuses sc trouvent discutées. On peut dire que les écrits de Locke, tout en étant dictés par les circonstances, trahissent une doctrine qui, pour donner quelquefois l’impression du décousu, ne possède pas moins l’unité d’un système. C’est ce qui ressort déjà de scs propres déclarations. Dans son Essai, il parle de son système comme d’un * bâtiment uniforme et dont toutes les parties sont jointes en­ semble ». Et il ajoute : < Si l’on montre en le minant que c’est un château bâti en l’air, je ferai du moins en sorte qu’il soit tout d’une pièce et qu’il ne puisse être enlevé que tout à la fois. » Essai, 1. I, c. m, § 25. De ce système il nous reste à dégager les principaux traite· ΠΙ. Système de philosophie religieuse : domainf. du naturel. — 1° Caractéristique générale. — D’après la classification assez artificielle qui distribue les philosophes du xvn· siècle en rationalistes et empi­ ristes, Locke est communément rangé parmi ces der­ niers. Cependant, la complexité de la pensée philoso­ phique à cette époque ne saurait s’accommoder d’un cadre aussi étroit et, pour le cas particulier de Locke, les discussions qui s’élèvent entre scs interprètes en fournissent la meilleure preuve. Déroulés par le prétendu empirisme absolu qu’on lui impute, les uns n’ont pas manqué de se voir bientôt en face de tels « abîmes de paralogismes et d’innom­ brables inconséquences », qu'ils ont cru devoir renoncer à tenter plus longtemps « de saisir une pensée qui nous fuit et sc fuit éternellement elle-même ». Cousin, La philosophie de Locke, Paris, 1876, p. 259, p. 1U8. Voir aussi Lyon, L'idéalisme en Angleterre, 1888; Manly, Contradictions in Locke's theory of knowledge, Leipzig, 1885, D’autres, frappés par le rationalisme incontestable qui traverse tout le système de Locke, mais considérant cc rationalisme comme un élément d’emprunt, sc sont mis a la recherche de l'influence que notre philosophe aurait subie. D’où longues dis­ cussion* sur les rapports de Locke avec Descartes, soir de Frics, Die Substanzenlchre Lockes mil Bezie- 852 hung auf die cartesianische Philosophie krilisch enlmickclt und untcrsucht, Brême, 1879; Sommer, Lockes Verhültnis :u Descartes, Berlin, 1887; Geil, Ucber die Abhangigkeit Lockes von Descartes, Strasbourg, cl l’appréciation de ces derniers par Benno Erdmann, dans Archiv /Cir Gcschichte der Philosophie, t. n. p. 99 sq., — ou avec l’école platonicienne des théo­ logiens de Cambridge, voir Herlling, J. Locke und die Schulc von Cambridge, Fribourg, 1892. Mais ces rapprochements, si suggestifs soient-ils, n’ont guère contribué ù faire ressortir la cohérence intime du sys­ tème du philosophe anglais. Du reste, celui-ci déclare ouvertement qu'il doit bien ù Descartes sa première délivrance du jargon inintelligible de l’Écolc, mais qu’il ne voudrait pas que scs erreurs ou imperfections fussent imputées a cc maître, puisque ce n’est pas de lui, mais seulement de scs propres pensées, qu’il a tire son Essai sur l'entendement. Voir Lettre à l'évéque de Worcester. Œuvres, t. i, p. 3(9, Londres, 1759. Récemment,on a attiré l’attention sur l'influence considérable que la philosophie scolastique a dû exer­ cer sur la pensée de Locke. Voir \V. Kuppers, John Locke und die Scholastik, Berlin, 1895 el Édouard Krakowski, Les sources médiévales de la philosophie de Locke, Paris, 1915. 11 parait plus exact de voir dans le système de Locke une synthèse de rationalisme chrétien et d’empirisme, analogue à des synthèses franciscaines de même type et de même inspiration au Moyen Age, qui est due à la survivance de l’augustinisme et au prestige des méthodes (l’expérience qui allait gran­ dissant depuis que les complètes scientifiques dévoi­ laient, l’un après l’autre, les secrets de la nature. Les rayons lumineux par où Dieu sc manifeste aux hommes semblaient de plus en plus venir des choses d’expérience, alors epic la conception traditionnelle en philosophie et en théologie, qui ne s’alimentait pas aux données scientifiques, croyait à une illumination directe du Ciel. Cc sont les représentants de cette der­ nière que Locke a en vue en parlant des · partisans des idées innées », selon lesquels Dieu ou la · nature » aurait gravé dans l’esprit humain des vérités toutes faites, qui lui seraient < communiquées d’une manière aussi nécessaire et aussi réelle qu'aucune des facultés inhérentes qui se rencontrent dans tous les hommes ». Essai, 1. I, c. i. p. 2. trad, franç. par Coste que nous citons ordinairement. Et c’est encore la même atti­ tude qu’il rencontre parmi les théologiens sous la forme de « l'enthousiasme », qui consistait ù se vanter de révélations particulières en refusant de les sou­ mettre à une vérification rationnelle. Voir Essai, 1. IV, c. XIX. Aux yeux de Locke, c’était méconnaître le véritable rôle de la raison et en déprécier la valeur, cc qui ne pouvait manquer d’entraîner des conséquences fu­ nestes. Non seulement cotte théorie rendait la pensée confuse et le langage indécis et favorisait ces discus­ sions interminables qui divisaient les esprits, mais encore elle menaçait la religion et la morale en leur base, en les soustrayant ù tout contrôle rationnel, cl déchaînait un mysticisme qui ne pouvait que multi­ plier les sectes déjà trop nombreuses. C'est â ce double danger que Locke voulut faire face par sa propre théorie de la connaissance au moyen de laquelle il se proposa de rendre justice tout à la fois à la raison en lui restituant son véritable rôle cl à l’expé­ rience, dont les complètes scientifiques ne cessaient de proclamer l’importance. Comme pour tout rationalisme chrétien, c’est bien Dieu qui est, chez Locke, la source de toute connais­ sance naturelle. Seulement, au Heu d’infuser à l’homme des vérités toutes faites, il lui a donné avec la raison la faculté de les chercher et de les trouver. La raison 853 L(K.Kl . SYSTÈME DE PHILOS. RELIGIEUSE : DOMAINE DU NATUREL est donc bien un don de Dieu, the candie of Lord, ou encore une « étincelle divine · qui est en l’homme et qui le rend en quelque sorte participant de la nature divine. Voir Reasoriabl., c. xtv. La connaissance par la raison est, selon Locke, une natural revelation, < par où le Père des lumières communique aux hommes cette portion de vérité qu'il a mise à la portée de leur·» facul­ tés naturelles ». Essai, I. IV. c xtx, $ 4. Et, comme telle, elle est capable de nous donner, dans certains cas, la plus grande certitude, que Locke n’hésite pas ù com­ parer à celle des anges et des bienheureux, < s’il est permis, ajoute-t-il, de hasarder des conjectures sur des choses Inconnues ». Essai, i. IV, c. xvn, § 14. Mais, au lieu de lui venir directement du ciel, les rayons lumineux viennent à l’homme par le détour de l’expérience. C’est pourquoi l’esprit reste une » cham­ bre obscure ·. tant qu’il n’a pas été éclaire par l'expérience; mais lia porte et fenêtres sur le dehors, par où la lumière peut entrer et provoquer le déclen­ chement des énergies actives de la raison. Locke reconnaît que sa théorie trace à la connais­ sance humaine des limites plus étroites que l’ancienne conception de l’illumination. Mais il estime que, si les hommes sont loin d’avoir une connaissance universelle et parfaite de tout ce qui existe. Ils n’ont pas lieu de s’en plaindre; car Dieu leur a accorde la lumière « avec beaucoup plus de profusion qu’aux autres habitants de cc bas monde », et celle qu’ils ont « suffit pour démêler cc quKl est absolument nécessaire de savoir, puisque, à la faveur de cette lumière, ils peuvent parvenir à la connaissance de Gelui qui les a faits et des devoirs sur lesquels ils sont obligés de régler leur vie ». Essai, Avant-propos. Guidé par ces principes, Locke aborde l’examen de l’entendement humain avec l’intention de donner une base solide à la connaissance dans ses divers domaines et de contribuer par là à la réalisation d’une entente commune parmi les hommes. Il résulte de son analyse que toute connaissance q pour éléments indispensables les » idées simples», qui ne sont autres que les données primitives cl immédiates de l’expérience. C’est par elles trois sortes de connaissances, qui comportent des degrés différents d’évidence et de certitude, il n’y a que probabilité, fol, opinion, mais pas de connaissance proprement dite. 2° Hases philosophiques de la religion. — 1. La spiri­ tualité de l'âme. — On a beaucoup discuté sur la doc­ trine de Lodke sur cc point.Ceux qui ont formulé contre lui le reproche de matérialisme n’ont pas suffisamment tenu compte de la façon dont le problème sc posait pour lui. Cc n’est pas tant la spiritualité de l’âme qu’il contestait que la certitude de la connaissance que nous en avons. C’est ainsi que, selon lui. nous aurions de l’existence de notre propre âme une connaissance intuitive, qui est accompagnée de la certitude de sa nature spirituelle. « Chaque acte de sensation, à le considérer exactement, nous fait également envisager les choses corporelles cl spirituelles. Car dans le temps que, croyant ou enten­ dant, je connais qu’il y a quelque être corporel hors de moi qui est l'objet de celte sensation, je sais d'une manière encore plus certaine qu'il y a au,dedans de moi quelque être spirituel qui voit et qui entend. Je ne saurais.... éviter d’être convaincu en moi-même que ce n'est point là l’action d’une matière purement insen slble et que cela ne pourrait jamais se faire sans un être pensant el immatériel. » Essai, I. Il, c, xxm. § 15. Mais celte certitude n'appartient qu’a la connais­ sance que nous avons de nous-mêmes et non pas à celle que nous avons de l’âme des autres; connaissance qui ne saurait être ni intuitive, ni démonstrative. Il e*t vrai que chaque homm? a sujet d’être persuadé par les paroi ts cl les actions des autres hommes qu’il y a en eux une âme, un être pensant aussi bien que dans soi-même . Essai, I. IV, c. ni. § 21. Mils il reste que nous ne saurions résoudre celle question de fait, savoir · si un être purement matériel pense ou non ». parce qu’il nous est impossible de découvrir par la contemplation de nos idées, sans révélation, si Dieu n’a point donné à quelques amas de matière, disposés comme il le trouve à propos, la puissance d’apercevoir et de penser, ou s’il n’a pas uni et joint à la matière ainsi disposée une substance immatérielle c. x, § 1. Elle dépasse en certitude la connaissance de l’existence des choses hors de nous. Ibid., § 6. Car celle-ci est une · connaissance sensitive », alors que celle-là est une « connaissance démonstrative ». Comme telle, elle exige que l’esprit s’applique à tirer l’existence de Dieu < de quelque partie incontestable* de nos connaissances par une déduction régulière ». Ibid., § 1. Voir aussi I. 1, c. ni, § 16. ■ Pour point de départ, on pourra prendre ou bien «la réflexion sur nous-mêmes ct sur la connaissance indu­ bitable que nous avons de notre propre existence », ibid., § 1 ; § 7, ou bien « la considération de cc monde cl des causes de tout ce qu’il contient ·. Essai, I. I, c. ni, 511;l. IV, c. x, §7. Au fond, tous les arguments en faveur de l’existence de Dieu ont leur valeur, sans même en excepter l’argu­ ment ontologique. Locke regrette seulement qu’on attache une si grande importance ù cc dernier, alors que l’idée de Dieu, qui en forme Je point de départ, est loin de sc rencontrer chez tous les hommes ct avec le même contenu. Voir Essai, 1. I, c. in, § 13. Locke se rallie â renseignement classique de saint Paul, Pont, i, 20. Par ces considérations et surtout parla connaissance • que nous avons de nous-mêmes el de cc que nous trouvons infailliblement dans notre propre nature », nous pouvons conclure ù la nature spirituelle de l’F.trc premier ct tout-puissant. « Car il est aussi impossible de concevoir que la simple matière non pensante pro­ duise jamais un tire intelligent qui pense, qu’il est impossible de concevoir que le néant pût de lui-même produire la matière. » Essai, 1. IV, c. x, §10. Et en considérant bien celle idée d’un Etre très puissant et très intelligent, « il sera aisé d’en déduire tous les autres attributs que nous devons reconnaître dans cet Être éternel. · Essai, L IV, c. x, § G. Il en résulte que notre idée de Dieu ne diffère que par le caractère d’infinité de celle que nous avons des esprits. « Autant que je puisse concevoir la chose, fait observer Locke, il me semble que. dans nos idées, nous ne mettons aucune différence entre Dieu et les esprits par aucun nombre d’idées simples que nous ayons de l’un ct non des autres, excepté celle de l’infinité. Comme toutes les idées particulières d’existence, de connaissance, de volonté, de puissance, de mouvement procèdent des opérations de notre esprit, nous les attri­ buons toutes à toutes sortes d'esprits avec la seule différence de degré jusqu’au plus haut que nous puis­ sions imaginer cl même jusqu’à l’infinité, lorsque nous voulons nous former, en tant qu’il est en notre pou­ voir, une idée du Premier Être, qui cependant est tou­ jours Infiniment plus éloigné par l'excellence réelle de sa nature, du plus élevé et du plus parfait de tous les êtres créés que le plus excellent homme ou plutôt que l’ange et le séraphin le plus pur est éloigné de la partie lapins contemptible cl qui, par conséquent, doit être infiniment au-dessus de ce que notre entendement borné peut concevoir de lui. » Essai, 1. JH. c. vr, § 12. 3° Application pratique : la morale. — Pour Locke, comme peur la scolastique, la connaissance n’est pas un Jeu de l’esprit qui sc contente d’élaborer un système théorique; die est avant tout un guide dans la vie pra­ tique. C’est pourquoi la théorie de la connaissance s’achève en une moi ale. Les Idées morales méritent d’être étudiées avec un soin toul particulier, · puisqu'il n’y a aucune partie de nos connaissances sur quoi nous devions être plus soigneux de foi mer des idées déterminées el d'éviter la confusion ct l’obscurité, autant qu’il est en notre pouvoir. · Essai. 1. II, c. xxvin, § 4. Ce qui importe ici en premier lieu, c’est de savoir quelles actions ‘ont moralement bonnes ct lesquelles 857 LOCKE. SYSTÈME DE PHILOS. RELIGIEUSE : DOMAINE DU SURNATURELS^ mauvaises. Pour rétablir, ou no saurait, bleu moins partie, est une autre règle à laquelle les hommes rap •encore que dans 1e domaine de la spéculation, s’en portent leurs actions pour juger si elles sont criminelles rapporter ù des principes graves naturellement dans ou non. Personne ne méprise celte loi; car les peines ct notre Ame dès le debut et qui serviraient de règles a les récompenses qui lui donnent du poids sont toujours notre conduite. Et cela pour la simple raison que nous prêles ct proportionnées à la puissance d’où cette loi ne disposons pas de pareils principes Innés. Bien plus, émane, c’est-à-dire, a la force même de la société qui des principes pratiques nous n’avons pas même la est engagée A défendre la vie, la liberté et les biens de connaissance intuitive que nous avons des principes ceux qui vivent conformément à ces lois et qui a le spéculatifs; nous sommes obligés de nous contenter ici pouvoir d’ôter a ceux qui les violent la vie, la liberté d’une certitude démonstrative. Voir Estai, 1. I, c. u, ou les biens; ce qui est le châtiment des odenses com­ § 1 ; § 1. Tout ce qu’on peut dire, c’est que · la nature mises contre celle loi. · Ibid., § 9. a mis dans tous les hommes, l'envie d'être heureux La loi d'opinion ou de réputation consiste dans ct une sorte d’aversion pour la misère ». Ibid., f 3; l’approbation ou le mépris, l’estime ou le blâme « qui voir aussi O/ Ethics in'general, n. 1. Mais ces tendance*, se forme par un secret et ladite consentement parmi qui ont de fait une inllucnce continuelle sur toutes nos les différentes sociétés et assemblées d’hommes, par où actions, sont « des inclinations de notre Ame vers le diiTérentes actions sont estimées ou méprisées parmi bien », ct non pas des principes de connaissance. Ibid., eux selon le jugement, les maximes ct les coutumes de § 3. Nos connaissances pratiques, elles aussi, sc ter­ chaque lieu. Car, quoique les hommes réunis en sociétés minent · à ces idées simples que nous recevons par politiques aient résigné entre les mains du publie la sensation ou par réflexion et qui en font le dernier fon­ disposition de toutes leurs forces, en sorte qu’ils ne dement ». Essa/, I. 11, c. xxvni, §11. peuvent pas les employer contre aucun de leurs conci­ Ce qui imprime à nos actions un caractère moral, toyens au delà de cc qui est permis par la loi du pays, c’est le rapport qu’elles ont avec une règle, appuyée ils retiennent pourtant toujours la puissance de penser bien ou mal, d’approuver ou de désapprouver les sur la volonté d’un législateur ou la coutume du pays. En observant cc rapport ct en jugeant si l'action lui actions de ceux avec qui ils vivent et entretiennent est conforme ou non, nous obtenons la notion du bien quelque liaison, ct c’est par cette approbation, ct ce désaveu qu’tls établissent parmi eux cc qu’ils veulent ct du mal moral. < Le bien ct le mal, considéré moralement, n’est appeler vertu et vice. » Ibid., § 10. Pour l’ordinaire, les hommes sc tiennent bien « à la autre chose que la conformité ou l’opposition qui se règle invariable du juste el de l’injuste qui a été établie trouve entre nos actions volontaires ct une certaine par la loi de Dieu; car rien dans cc monde n’assure ct loi ·, Ibid. § 5, à laquelle nous rapportons nos actions volontaires» comme à une pierre de touche par où nous n’avance le bien général du genre humain d’une manière aussi directe ct aussi visible que l’obéissance puissions les examiner, juger de leur bonté ct leur aux lois que Dieu a imposées A l’homme et rien, au con­ donner, en conséquence de cet examen, un certain traire, n’y cause tant de maux et tant de désordre* que nom qui est comme la marque du prix que nous leur la négligence de ces mêmes lois. C’est pourquoi, à assignons », ibid., §11: conformité ct opposition qui moins que les hommes n’eussent renonce tout à fait a nous attirent du bien ct du mal par la volonté ct la la raison, au sens commun et ù leurs propres intérêts puissance du législateur; ct cc bien cl ce mal qui n’est auxquels ils s’attachent si constamment, ils ne pou­ autre chose que le plaisir ou la douleur qui par la déter­ vaient pas, en général, se méprendre jusqu’à C3 point mination du législateur accompagnent l’observation que de faire tomber leur estime ct leur mépris sur ce ou la violation de la loi, c’est cc que nous appelons qui ne le mérite pas réellement » Essai, 1 II, c. xxvoi, récompense et punition. · Ibid., § 5. Locke distingue trois sortes de ces règles ou lois 5 U C’est ainsi que Locke demande à la raison d'établir morales, auxquelles les hommes rapportent générale­ par ses seuls moyens les éléments de la religion ct de ment leurs actions et par où ils jugent si elles sont la morale naturelles. bonnes ou mauvaises; et ces trois sortes de lois sont IV. Système de philosophie religieuse : dosoutenues par trois diiTércntcs espèces de récompense muse dü surnaturel. — Ie Thiorie de la relation. ou de peine qui leur donnent de l’autorité. Ibid., § 6 — La préoccupation de soustraire la connaissance Cc sont la loi divine, la loi civile et la loi d’opinion ou naturelle à toute illumination divine n’empêche pas de réputation. Lorsque les hommes rapportent leurs Locke de reconnaître la révélation au sens proprement actions A la première de ces lois, ils jugent par là si cc dit de connaissance surnaturelle qui vient directement sont des péchés ou des devoirs; en les rapportant à la de Dieu. Mais il s’applique A soumettre cette connais­ seconde, ils jugent si elles sont criminelles ou Inno­ sance au contrôle de la raison. centes, ct A la troisième, si cc sont des vertus ou des Car il faut tout d’abord avoir une assurance bien vices. Ibid.. § 7. fondée du fait de la révélation. Pour la < révélation La loi divine est celle « que Dieu a prescrite aux originale », c’est-à-dire < la première impression qui est hommes pour régler leurs actions, soit qu’elle leur ait faite immédiatement par le doigt de Dieu sur l’esprit été notifiée par la lumière de la nature ou par voie de d’un homme », il n’y a pas de difficulté : elle est accom­ révélation ». Dieu a évidemment le droit de donner pagnée. comme on le volt dans l’Écrilure pour les une telle règle aux hommes puisque nous sommes scs prophètes, d’attestations telles que son origine divine créatures. · D’ailleurs sa bonté ct sa sagesse le portent est mise hors de doute. Elle ne saurait cependant sur­ â diriger nos actions vers cc qu’il y a de meilleur; et il passer la certitude de notre connaissance naturelle est puissant pour nous y engager par des récompenses telle que celle de notre propre raison. D’où il suit qu’on ct des punitions d’un poids ct d’une durée infinie dans ne saurait jamais avoir aucun motif d’écarter la raison une autre vie. · « C’est la seule pierre de touche par où sous prétexte de communication surnaturelle. l’on peut Juger de la rectitude morale, cl c’est en com­ Λ plus forte raison en est-il ainsi dans le cas d’une parant leurs actions A cotte loi que les hommes jugent révélation médiate, ce que Locke appelle traditional du plus grand bien ou du plus grand mal moral qu’elles radiation. Ici, lu raison doit tout d’abord Intervenir renferment, c’csl-A-dire si, en qualité de devoirs ou de pour s’assurer de l’origine divine de la révélation. Les péchés, elles peuvent leur procurer du bonheur ou du miracles, il est vrai, peuvent servir de lettre de créance malheur de la part du Tout-Puissant. · Ibid. § 8, aux envoyés de Dieu. Mai* le vrai miracle, A son tour, a < En second lieu, la loi civile, qui est établie par la besoin d’une marque d’authenticité. Il la possède dans société pour diriger les actions de ceux qui en font 859 LOCKE. SYSTÈME DE PHILOS. RELIGIEl SE : DOMAINE DI SI ΚΝΛΊΤ BEL 860 la force avec laquelle il triomphe dc scs contrefaçons. Les ça* où il est besoin dc miracles pour confirmer la révélation sont du reste très rares. Voir Discourut o/ Miracles, Œuvres, t. ni, p. 132 sq. Cette vérification ne peut jamais atteindre la certitude que produisent en nous les perceptions dc l'intelligence et des sens. En outre, la révélation ne peut sc faire que par le moyen dc nos connaissances antérieures. Voir Essai, I. IV, c xvm, J 3. Elle ne peut nous enrichir d’idées nouvelles; elle doit sc conformer ù celles qu'elle ren­ contre cl par conséquent en subir les limites. Enfin ccs idées sc revêtent de mots et ceux-ci obscurcissent bien souvent les vérités les plus Importantes; c’est pourquoi la théologie a multiplie les commentaires et les controverses sur la parole divine, qui n'ont servi qu’à cn rendre le sens plus douteux. Essai, L III. c. x, ξ 12. A la raison revient la lâche de préciser les mots cn vue d'en faire disparaître toute ambiguïté. C’est ainsi que la raison devient la norme suprême même de notre connaissance surnaturelle. « Celui qui proscrit la raison pour faire place ù la révélation éteint ccs deux flambeaux tout à la fois et fait la même chose que s’il voulait persuader ù un homme de s'arra­ cher les yeux pour mieux recevoir, par le moyen d'un télescope, la lumière éloignée d’une étoile qu’il ne peut voir par le secours des yeux. » Essai, 1. IV, c. xix, § 4. Locke applique ccs principes à l'interprétation même de ΓEcriture. Quoique tout son contenu soit infaillible ment véritable, le lecteur peut sc tromper dans la manière dont il l’explique. C'est seulement dans les matières où la raison n'est capable que dc conjectures que la révélation règne cn maîtresse. En conséquence, la révélation n’empêche pas que la religion naturelle ne soit le régime normal de l'hu­ manité et nous devons exalter la bonté de Dieu dc cc qu’il < a accordé au genre humain une assez grande mesure de raison pour que ceux qui n’ont jamais entendu parler dc sa parole écrite ne puissent point douter dc l’existence d’un Dieu ni de l’obéissance qui lui est duc, s ils appliquent leur esprit à ri tic re­ cherche. » Essai, 1. Ill, c; ix, § 23. La révélation, quand elle s’y ajoute, reste essentiellement soumise à la raison·. H en révolte qu'étant donné que « les préceptes de la religion naturelle sont clairs et tout à fait propor­ tionnés ù l’intelligence du genre humain, qu’ils ont rarement été mis cn question et que, d'ailleurs, les autres vérités révélées qui nous sont Instillées par des livres el par le moyen des langues sont sujettes aux obscurités et aux difficultés qui sont ordinaires et comme naturellement attachées aux mots, ce serait... une chose bienséante aux hommes dc s'appliquer avec plus dc soin cl d’exactitude ù l'observation des lois naturelles et d’être moins Impérieux et moins décisifs à imposer aux autres le sens qu'ils donnent aux vérités que la révélation nous propose. » Essai, I. III, c. ix. f 23. En réclamant ainsi, dans l'intérêt même de la révé­ lation de la biblloth. de l’université de Louvain, avant l’incendie de celle-ci par les Alle­ mands,en 1914), Godefroid de Loe aurait accepté, le 17 janvier i l 12. une chaire de théologie à l’université de Louvain; il est certain qu’au commencement de 1143 II en occupait une effectivement, car le chapitre provincial de Tirlemont, présidé par le général Jean Facl ct célébré le dimanche de Lœtare 1413, permit aux carmes ^d’acquérir les grades jusqu’à celui de doc­ teur inclusivement sous la conduite de Godefroid de Loc, professeur à la dite faculté de théologie. Déjà, au cours de cctte même année de 1413.1e carme bruxel­ lois Jean de Bruync y était lecteur des Sentences pour le baccalauréat formé ct y acquit le grade de licencié. Les étudiants carmes affluèrent à Louvain ct, comme ils n’avalent;pas encore de demeure propre. Godefroid de Loc acheta une maison en 1451 ct l’aménagea pour y installer.son collège; cc qui fut approuvé ct confirmé par le général, le bienheureux Jean Sorcth. en 1155, ct continué par la bulle de Pic H, Injunctum Nobis, du 13 février 1461, bulle qui stipulait que le dit collège pourrait être incorporé à l’université et à la faculté de théologie; ccttc incorporation fut exécutée en 1 169 par le légat apostolique avec le plein assentiment de l’autorité (académique. Cctte même bulle accordait à Godefroid de Loc la régence à vie du dit collège avec le droit de nommer son successeur. 11 gouverna donc le collège jusqu’au jour de sa mort, le 23 février 1470; son corps fut transporté à son couvent de .Malines et enseveli devant le maître-autel de l’église. Sw œuvres, formant trois volumes ln-fol., furent d'abord conservées au collège des carmes de Louvain ct ensuite au couvent de Malines; notamment : 1° des Commentaires sur les fpitres de S. Paul, composts à Cologne en 1130, c’était le cours donné à l’université de celte ville en cette même année; 2· des Quodlibeta theologica, composés vers 1 113 et sq., qui n’étaient autres que scs leçons données a l’université de Louvain durant ccs mêmes années; 3’ îles Determinat tones theo­ logiae; I» des sermons et quelques autres écrits, entre autres la supplique qu’il adressa à Pic II en faveur do son collège et qui obtint satisfaction par la bulle Injunctum Nobis du 13 février 1161. Jean Oudcwatcr (Paléonydore), Fasciculus tripartitus, <1 -un Daniel de la V. M., Speculum carmclitanum, Anvers, 1630, 1.1, p. 268 a, n. 1107; Valèrc André. Fasti acadcmlcl studii generalis Lovaniensls, Louvain. 1650, c. ix, § 2, p. 83; c. xiv. § 2*J, p. 331; Nicolas Vernulam*, Academia l^wmltntis, édit. LanjenJonck, Louvain. 1667. I. U, c. î, p. 12; I. III, c. vin, p. 133, 134; J.-B. de Lozano, tnno/ei, — 28 867 LOE — LOGADÈS 868 Home, KM5-1656, t. tv. p. 886, 887; Pierre \V lois. Platon en a traité en douze livres que Cicéron a ramenés ô trois.Bien qu’Aristotc n’ait pas composéun ouvrage spécial sur les lois, il en a parlé beaucoup dans scs écrits, de même Sénèque, Plutarque ct tant d'autres. Cependant, sauf quelques aperçus très beaux sur la loi éternelle ct la loi naturelle, leurs œuvres exposent plutôt des principes dc jurispru­ dence ct ne traitent pas de la loi entendue comme elle sera definie plus loin, ils ne parlent que des lois humaines en tant quo susceptibles dc maintenir la république ct la cité dans la justice ct la paix ; ils ne s’occupent que dc l’honnêteté naturelle des actes, des vertus naturelles pratiquées pour atteindre une fin naturelle. La morale évangélique donne à l’homme une autre fin qu’il doit atteindre en pratiquant des lois impo­ sées directement ou indirectement par Dieu. Sur les données révélées, les écrivains ecclésiastiques ont tra­ vaillé ; les Pères de 1 Église, saint Augustin en parti­ culier, ont exposé des vues très justes ct très pro­ fondes, mais sans le souci de composer un traité coor­ donné. Parmi les scolastiques, Alexandre de Halés (f 1245) peut être considéré comme le premier initiateur du Traité des lois, saint Thomas l'a développé; son prin­ cipal commentateur Cajetan (t 1531), l'a longuement expliqué. On doit citer aussi Grégoire de Valencia, le t m de la théologie de Salamanque, dont le traité De bonitate cl malitia actuum humanorum, 1. VL a été composé par Dominique dc Sainte-Thérèse. L'œuvre de Suarez (t 1617) est très importante, non seulement à cause dc son ampleur, mais aussi dc la précision avec laquelle les questions sont étudiées. On ne peut ensuite se dispenser dc citer Billuart (t 1757) ct surtout saint Alphonse de Liguori (t 1787) qui, dans sa Theologia moralis, donne des principes Importants relatifs à la loi éternelle, à son mode d’obligation, etc... Il sert de base à toutes les théologies modernes. Les divisions seront les suivantes : I. Notion ct espèces dc loi. — II. La loi éternelle (col. 876). — III. La loi naturelle (coi. 878). — IV. La loi divine posi­ tive (col. 887). — V. La loi ecclésiastique (col. 889). VI. La loi civile (col. 899). I. Notion et espèces de lois. — 1° Notion géné­ rale. — Quelle que soit l’origine du mot loi : legere, comme le veut Varron, parce que la loi existait selon lui quand on l’avait lue au peuple pour la lui faire connaître; legare, donner mandat, selon Mommsen ; eli­ gere, legere, cueillir, choisir, comme le dit Cicéron, parce qu'elle choisit cc qui est mieux; ligare, selon saint Thomas parce qu'elle lie, qu'elle oblige à agir, tout le monde sc représente la loi comme une règle qui dirige le mouvement dc l’activité d'un être, qui lie par conséquent son action pour la conformer à un ordre déterminé. Dieu, en réglant dc toute éternité que le inonde serait créé, en le créant dans le temps, ou mieux avec le temps, pour sa manifestation cl sa glorification extérieure, a nécessairement voulu que l'ordre y régnât, ordre matériel pour les êtres non doués d'in/dfigence, ordre moral pour ceux ù qui il a donné la liberté avec la raison. Il veut les conduire tous par des moyens conformes à leur nature; lois physiques dc la gravita­ tion, etc., pour les êtres matériels, lois d’ordre biolo­ gique pour les plantes qui ont la vie sans le mouve­ ment, lois d’ordre physiologique pour les animaux qui Jouissent dc la vie et du mouvement. Ces êtres accom­ plissent leurs lois nécessairement et fatalement, faciunt verbum efus, par le seul Jeu de leurs puissances ct fonctions matérielles Mais, à côté ct au-dessus dc ccs êtres, Dieu a créé deux séries d’êtres raisonnables — les anges ct les 873 LOIS. NOTION ET ESPÈCES DE I.OIS hommes — qui ne subissent pus seulement l’ordre duns lequel lis sont engagés, mais qui sont capables dc coopérer à cct ordre pour le développer et le consom­ mer par la libre obéissance, le libre choix dc leur intel­ ligence et de leur volonté. La première définition est celle 3. La preuve par le témoignage est plus complexe, parce que la plupart des peuples ont manqué à quelque point grave de la loi naturelle : sacrifices humains, etc. Mais si l’on interroge avec sincérité l’histoire de l’humanité, on est forcé de reconnaître que, malgré les erreurs et les superstitions qui ont obscurci la conscience humaine,le plus grand nombre d’entre les principaux devoirs religieux, moraux et sociaux ont été reconnus par les peuples et dans les pays les plus différents. C'est une preuve suffisante pour admettre qu'une loi divine naturelle a été déposée dans le cœur de tous les hommes. En tout cas, les témoignages écrits sont en faveur de l’existence de cette loi. Nous ne citons que pour mé­ moire quelques-uns des Pères de l’Église, leur témoi­ gnage sc confond avec celui de la révélation. Tcrtullien sc réfère en effet au texte de saint Paul quand il dit : Qua rts igitur legem ? habes communem istam in publico mundi, in naturalibus tabulis ad quas et Apos­ tolus solet provocare.De corona, P. L., t. n, coi. 83. Saint Ambroise la décrit avec complaisance : Ea igi­ tur lex non scribitur, sed innascitur; nec aliqua perci­ pitur lectione, sed profluo quodam natura' /ente in sin­ gulis exprimitur. Episl., lxxdi, n. 3, P. L., t. xvi, coi. 1251. Ce qu’en ont écrit les païens nous intéresse plus ici, est même plus concluant pour nous. L'Antigone de Sophocle traduit la pensée de l’an­ tiquité quand, amenée devant Créon dont elle a bravé les ordres en donnant la sépulture ù son frère Poly­ nice, elle lui dit : · Je n’ai pas cru que tes édits, émanés d’un mortel, eussent la puissance d’annuler les lob non écrites, mais immuables des dieux. Ces lob, cc n’est pas hier qu’elles ont été promulguées, elles sont en vigueur de tout temps et nul ne sait quand elles furent données. · Antigone, v. 446-460» Voir aussi Œdipe-rot, v. 863-871.· De ces loi s, l'Olympe I seul est le père,ce n’est pas l’homme qui les a faites.. » Platon, si porte cependant .i donner trop de droits A l’État, fit parler ainsi Socrate devant ses juges : • Si vouz disiez : Socrate, nous te renvoyons absolu, mais c’est à condition que lu cesseras de philoso­ pher,,.. je vous répondrais sans balancer ; Athéniens, je vous honore el je vous aime, mais j’obéirai aux dieux plutôt qu’à vous. » Apologie de Socrate. On retrouve la même pensée exposée ça et là dans la République et le Gorgias, Dans le texte cite plus haut, Cicéron fail dépendre la loi naturelle de la loi éter­ nelle : liane video, dit-il, sapientissimnrum fuisse sen­ tentiam, legem neque hominis ingentis excogitatam nec scitum aliquod esse populorum sc dadernum quiddam. De legibus, 1. II, c. iv. Il la décrit avec complaisance dans le Pro Milone, iv, 10. Est enim hœc non scripta, sed nata lex, quam non didicimus, accepimus, legimus, verum ex natura ipsa arripuimus, hausimus, expres­ simus ; ad quam non docti, sed facti, non instituti, sed imbuti sumus. Voir aussi XI· Pliilippique, xu, et un fragment cité par Lnctance : Instil, divin., I. VI, c. vin, P. I.., t. vi, col. 660, 661 : Est quidem vera lex, naturæ congruens, diffusa in omnes, constans, sempi­ terna... Huic legi nec obrogari fas est, neque derogari ex hac aliquid lied, neque tota abrogari potest. Nec vero aut per Senatum, aut per populum solvi hac lege pos­ sumus. Neque est qua’rendus explanator, aut interpres ejus alius. Neque erit alia lex Romir, alia Athenis, aha nunc, alia posthac : sed et omnes gentes, et omni tempore, una lex et sempiterna et immutabilis conti­ nebit. 3° Objet. — La loi naturelle a pour objet tout ce qui est bon en soi, praccptum quia bonurn, dans nos devoirs envers Dieu, envers le prochain, envers nousmêmes. Ces devoirs trouvent leur expression : 1. Dans des principes tout à /ait universels, comme celui-ci : il faut faire le bien et éviter le mal, que saint Thomas dit être le premier de tous. Ιλ-Π®, q. xciv, n. 2. En effet, comine la notion de l'être est la première de toutes, qu’elle est incluse dans toutes les autres, la notion de bien est la première dans l'ordre pratique, elle est incluse dans toutes les autres notions d’ordre pratique. Cc principe comprend tous les biens natu­ rellement connus comme biens humains, il a l’avan­ tage : a) de n’être réductible à aucun autre; b) d’être tout à fait universel, puisqu’il est l’expression com­ mune de tous les préceptes; c) très simple et par conséquent intelligible à tous; d) raison implicite des autres qui sont variés quant à la matière et qunnt|A la forme. On l'exprime quelquefois autrement: Il faut aimer le souverain bien; il faut vivre conformément à la droite raison; ne fais pas ù autrui cc quetuno veux pas qui le soit fait à toi-même. Mais ces for­ mules, vraies et universelles aussi, exigent déjà pour être comprises un peu plus de réflexion. D'autres sont intéressantes et méritent d'être citées : Vivez confor­ mément ù la nature humaine considérée dans toutes scs relations essentielles; — celle-ci qu'on peut rap­ porter ù saint Augustin : « Aimez Dieu comme une fln et tout le reste pour lui. » Sermo de disciplina Christiana, 3, 5, 6, P. L., t. xl, col. 670. Cette autre, plus explicite encore : Faites resplendir dans vos actions libres l'image d'un Dieu absolument saint im­ primée en vous sous la forme d'une nature raison­ nable. Carl /Eger, Moralphitosophie, 1873, p. 63 sq. Ou bicir celle cl : Gardez l’ordre conforme i\ votre nature raisonnable comme étant divinement suint. Meyer, Institutiones juris naturalis, t. i, n. 281. Plus ou moins parfaites et complètes en elles-mêmes, plus scientifiques aussi, elles ne sont pas assez simples pour être facilement comprises. Les formules : Obser­ ver l'ordre, agir selon la raison, agir selon la vertu, sont suffisantes et ont le même sens. 881 LOIS. LA LOI NATCH ELLE 2. Dant des préceptes généraux qui en découlent Immédiatement par un raisonnement incile a faire, comme celui-ci : Ilonorcz voire père cl votre mère. Le Décalogue, sauf In fixation au Jour du sabbat du repos liturgique, en est l’expression claire cl solennelle donnée par Dieu lui-même, 3. Dans des préceptes plus particuliers, conclu­ sions des autres qu’on ne peut déduire que par une patiente élude cl par des raisonnements qu il esl difficile de faire sans sc tromper, par exemple; on ne doit pas, dans une société bien réglée, se faire justice Λ sol-mêmc. Que permet le droit de légitime défense ? I.05 conclusions dernières sont bien contenues dans les principes de la loi naturelle, mais ceux qui n’ont pas suffisamment étudié ne peuvent le voir sans crainte d’erreur; il faut le plus souvent que des lois positives les rendent plus claires et plus certaines. •1° Caractère immuable. — En thèse générale, les principes de la loi naturelle sont immuables et sans dispense : t 1. Immuables. — La nature humaine étant restée la mémo dans son fonds depuis Adam avec ses facultés de sensibilité, d’intelligence, de volonté, ne variant que superficiellement selon le degré de civilisation, le climat, etc..., est cl sera toujours régie par les mêmes principes. La différence, qui parait d’abord très grande, est en réalité plus apparente que réelle, les mêmes lois la régissent, cc qui n’empêche pas quelques changements eux aussi apparents : a) d’abord des lois positives ont été ajoutées, la possibilité n’est donc pas en question; b) il y a eu des changements plus profonds, non pas que la loi naturelle puisse cesser d’exister, être abrogée en tout ou en partie, mais dans cc sens que tel acte obligatoire cesse pour une raison particulière d'être la matière et l'objet de la loi. Saint Thomas, Ι·-ΙΙ®, q. χαν, a. 4, donne l’exemple du dépôt qu’on doit rendre à moins que celui qui l’a confié ne veuille s’en servir contre sa patrie. Il y a plus, et les théologiens distinguent les principes premiers absolument immuables parce que sans eux l’ordre moral est Impossible : le blasphème, le meurtre d’un innocent, le faux témoignage sont et seront toujours défendus; les principes secondaires, très utiles aussi» considérés même comme nécessaires, en cc sens que l’ordre moral ne peut subsister, est du moins très compromis, si leur violation est générale; si clic n’est que transitoire et assez rare, l’ordre peut continuer de durer, avec une certaine difficulté toute­ fois. Dieu lui-même, ad duritiam cordis il est vrai, toléra pour un temps le divorce, tout ά fait aboli par la loi évangélique. 2. Sans dispense. — La question est si complexe que des théologiens de valeur, comme Gerson, voir ce mot, t. vi, col. 1312, Pierre d’Ailly, voir le mot Anxv, t. i, col. G51, ont admis que Dieu pouvait dispenser de tous les préceptes de la loi naturelle; cela était conforme au nominalisme d’Ockam; Duns Scot admet que les commandements de la seconde table, au lieu d’être imposés par la loi naturelle, ont seulement une très grande conformité avec scs invariables et néces­ saires principes. Valcnsln, Traité de droit naturel, p. 176. Il n’est, ici, possible de dire que cc qui peut servir à une meil­ leure compréhension de la loi. 1. Les traditionalistes, diminuant la valeur de la raison humaine, affirment que, dans l'état actuel de l'homme déchu, les préceptes de la loi naturelle ne peuvent être connus que par la lumière surnaturelle de la fol ou par la tradition. C'est une erreur ; il est essentiel à une loi que l’on dit naturelle de pouvoir être connue sans qu'il soit besoin de recourir à une révélation. La tradition peut bien confirmer la loi, elle n’est pas le moyen de la connaître. 2. Les rationalistes qui, non seulement croient en la raison humaine, mais en exagèrent la valeur, au détriment de la puissance de Dieu sur l’homme, font de la loi naturelle quelque chose de purement humain. L'homme ne dépend plus de Dieu : on sépare alors le droit de la moralité, on paraît encore admettre une loi naturelle, mais à titre seulement de loi humaine autonome, la morale ne dépend plus de la théodicée. Les principales formes sont le subjectivisme et l’in­ dividualisme de Kant et de Fichte, le panthéisme objcctlviste de Schelling ct de Hegel : la raison humaine a toutes les prérogatives de la raison divine, indépendance, être absolu, jugements nécessaires, etc. —L'école de Savignys’cn tient au simple positivisme Juridique en subordonnant les principes aux faits, ce qui doit être à cc qui est, l’idée Λ la vie. — D’autres écoles rationalistes s’attachent à considérer la néces­ sité des substances, des vérités métaphysiques pures Jusqu’à leur attribuer une sorte de subsistance indé­ pendante (raison impersonnelle de Cousin), ct, de la sorte, volent en elles une loi, règle suprême, arbitre de la moralité, antérieurement à tout vouloir divin Cette conception est à la base, non seulement de nom­ breux systèmes rationalistes, mais encore altère la 885 • LOIS LA LOI NATURELLE pureté de la doctrine ou du moins en obscurcit l’ex­ pose chez certains auteurs catholiques. Pour eux, en dernière analyse, l'obligation morale proviendrait de l'essence des choses conçue indépendamment de la pensée divine. Telle semble être la pensée de Ger­ dii; quoiqu'il ne l’exprime nulle part, elle paraît se dégager de scs développements abondants. Cf. Discours philosophiques sur l'homme, dans Migne, Démons!, éo., t. xi. col. 1366, 1371. « D’une part, il semble ériger en principe supreme l’ordre Idéal des actions humaines; d’autre part, il attribue aux maximes de la droite raison, fondées sur les considérations de cct ordre, le caractère d'un principe d’obligation absolue : ainsi, la loi naturelle contenue dans ces maximes a la force d’obliger ceux mûmes qui auraient le malheur de ne pas connaître l'auteur de leur existence. » De La 1 Jarre, La Morale, p. 77. Une autre formule : l’obli­ gation morale, qui provient de la convenance ou discon­ venance de nos actions humaines avec notre nature raisonnable, peut paraître équivoque. Le point capital en cette question difficile est « de ne reconnaître en aucune façon une obligation formelle antérieure à la loi éternelle in signo priori. » De La Barre, ibid. Voir aussi SchilTlni, Philosophia moralis, η. 57, n, ct η. 67. A l’extrême opposé, · les écoles contingentis tes, mé­ connaissant le caractère nécessaire des vérités pre­ mières ct essentielles, attribuent à la libre volonté divine une souveraine disposition, une pleine indé­ pendance relativement à la constitution de l’ordre moral ct de ses lois ». Ibid. 3. Les évolutionnistes écartent plus ou moins de Dieu la notion de la loi. Selon eux, on a commencé par pratiquer cc que nous appelons loi par nécessité, par utilité. Peu à peu, il s’est formé dans les cons­ ciences, une liaison entre les actes reconnus sociale­ ment utiles ct ceux reconnus comme socialement nuisibles. Ces associations d’idées se sont comme soudées ensemble par une longue habitude d’où résulta une sorte de contrainte. Ainsi l'on s’est cru obligé, lié par une loi, cette idée s’est transmise par l’hérédité, ct la loi véritable a pris naissance. Peu à peu, les rapports mutuels aidant, l’idée d’altruisme remplace l'égoïsme instinctif, l’autorité sociale cesse d’être obligée de s’imposer avec contrainte, elle s’adoucit, s'efface, laisse plus de liberté ct l’on accom­ plit tout à fait librement cc que l’on accomplissait par contrainte. Par la suite, on oublie l’origine tout empirique des idées ct des sentiments qui, d’un com­ mun accord, guident la conduite. Chacun les trouve inscrits clans son cœur ct les croit nécessaires, absolus, sacrés; on sc ligure qu’ils expriment les conditions de la vie non dans un état transitoire, mais suivant l’ordre étemel du monde. On invente au-dessus de l’humanité un auteur ct gardien de la monde, un légis­ lateur, un juge qui récompense ct punit, etc. On Unit par appeler cela autonomie de la raison. L L’évolutionnisme n’est pas loin, s’il ne se con­ fond pas avec eux, du matérialisme, du positivisme avec leur multitude de formes : matérialisme de Hobbes, Bentham; positivisme, plus ou moins agnos­ tique, d’Auguste Comte, Spencer, etc., utilitarisme de Stuart Mill, etc. Il n’y a déjà plus, dans le système qui précède, de loi au sens vrai de ce mot, puisqu’il n’y a nul moyen d’en imposer l'obligation; du moins on essaie encore de s’appuyer sur la raison humaine, la tradition... Encore quelques négations, ct natura­ listes, agnostiques, relativistes ne distingueront plus entre les lois de la nature qui régissent les êtres Infé­ rieurs ct la loi morale qui s’impose à la volonté humaine. La morale n’est plus qu'une histoire nnturelie, une description purement a posteriori de cc qui se fait, elle est devenue · une science des mœurs ». Onjléfinlt toute espèce de loi « un rapport constant 886 entre des quantités variables », cc qui est vrai pour les êtres matériels; mais si on l’applique à l’homme, cela permet à l'esprit de passer du concept de loi impérative au concept de loi énonciative sans distinc­ tion et de jouer avec les équivoques. C’est ce que font souvent, cl plus ou moins consciemment, les auteurs très nombreux qui ont écrit la-dessus depuis quelques années. < Pressés entre la logique de leur système ct les répugnances du sens moral, les positivistes for­ mulent lour a tour les maximes les plus corruptrices d’un épicuréisme raffiné ct les sentences les plus pompeuses d’un stoïcisme âpre ct hautain. » Guthlin, Les doctrines positivistes en Prance, c. xn : Les doc­ trines positivistes et tes lois morales, p. 237; voir aussi Valcnsln, op. cit., p. 180. C est, comme le disait Bninctlère en 1891, la faillite de la morale ou de la loi, ou bien, selon l’expression de Faguct, la morale, et par conséquent la loi dans son vrai sens, donne sa démis­ sion. Il est Impossible de donner ici une analyse même très abrégée des nombreux ouvrages où cette doctrine sc trouve exprimée; les plus importants seront signa­ lés à la bibliographie. On ne peut qu’en donner une idée très succincte, par conséquent très incomplète. Elle revêt deux formes principales : a) Une, qu’on peut appeler timide, s’appellera assez bien Morale de la solidarité, Marion, De la solidarité morale, Paris. 1880; Léon Bourgeois, Solidarité, Paris, 1896. Du fait de la solidarité, de ce que nous dépendons les uns des autres comme les pierres d’un édifice, on conclut au devoir qu'impose cette solidarité sans s’apercevoir que l’on réintroduit la vraie notion de loi. — b) Dans l’autre forme plus extrême, on s'efforce de ne plus voir dans toute loi inorale qu’un fait comme dans les lois physiques; la morale devient une science comme les autres, on hésite pour la désigner entre les mots science des mœurs, science morale, art moral pratique. Pour M. Durkheim, l’explication des faits moraux ou sociaux doit être exclusivement sociologique, il n’y a pas à tenir compte de la causalité efficiente du fac­ teur individuel, non plus que de l lnlluencc des causes finales. Le fait moral est un fait sut generis comme la société est une réalité à part. L’individu est subordonné à la société dont M. Durkheim fait une fin en sol : cela est moral qui est pratiqué par la société : • Des actions ct des réactions qui s’échangent entre les individus se dégage une vue mentale entièrement nouvelle qui transporte nos consciences dans un monde dont nous n’aurions aucune idée si nous vivions isolés. » Pour M. Lévy Brühl également, la morale ne sc fait pas, elle est une réalité, une chose que l’on peut constater, décrire, modifier peut-être, mais qui ne saurait donner lieu ni à une théorie philosophique, ni à un système d'ordre pratique. On nomme moraux les hommes qui vivent conformément aux mœurs, et Immoraux ceux qui ne s’y conforment pas; le moral, c'est ce qui sc dit ct ce qui sc fait, l’immoral, ce qui ne se dit ct ne sc fait pas. La science morale ne peut être normative, elle constate ce qui se fait et ne peut com­ mander cc qui doit se faire. Tout au plus peut-on tirer de la science des mœurs, une sorte d'art moral ration­ nel qui permettrait de modifier la réalité morale donnée, comme le médecin peut modifier par sa con­ naissance de la physiologie l’état des organes. L’hu­ manité marche sur une route réglée par des lois, la science se borne à jeter une lueur sur la route pour éclairer, non pour diriger. M. Bayet sc met docilement à l’école de Durkheim ct de Lévy-Bruhl ct tire les conséquences de la doc­ trine dont H est pour ainsi dire l’enfant terrible. Le bien est aujourd’hui cc que les consciences jugent être bon : il sera demain cc qu’elles voudront et les juge­ ments de demain pourront être la contradiction des LOIS. LA LOI DIVINE POSITIVE jugements d aujourd’hui. Dc même que l'on décoi vrc des êtres nouveaux, qu’on invente dc nouveai x pro­ duits dans Γ industrie, de nouveaux procédés dc médecine, la société découvre des nouveautés mo­ rales qu’il s’agit dc faire accepter. Il faudra alors se livrer à un travail, analogue à celui dc la réclame qui fera entrer dans I’usugc un nouveau sel. Le divorce était interdit, il est devenu licite; l’homicide est défendu aujourd'hui, peut-être sera-t-il permis demain. Le juge, en face d’un criminel, ou réputé tel, n’a qu'à sc prononcer sur des faits ou sur cc fait : quelle est la viabilité dc cette idée dc bien ? C’est, on le voit, la porte ouverte, d'une part à toutes les libertés, d’autre part à toutes les tyrannies. M. Belot raisonne à peu près dc la meme façon, il écarte résolument du principe dc la morale toute auto­ rité ct tout préjugé, ct cela pour concilier l'autonomie dc la conscience moderne avec la rigueur des exi­ gences scientifiques. L'autorité, la tradition, l’habi­ tude, l’impulsion instinctive ne sauraient être par elles-mêmes des principes dc moralité. La morale n'est morale que si elle est fondée sur la vérité, une loi ne peut commander à la conscience que si elle exprime la vraie nature des choses. Est moral cc qui sert à une fin bonne, est immoral cc qui produit une fin mauvaise, ce que la conscience collective seule est capable de savoir. La moralité donc est un ensemble dc règles imposées par chaque collectivité à scs mem­ bres cn vue du bien présumé dc la collectivité. Le moral est donc identique au social et c’est le social seul qui justifie ct conditionne le moral. C'est une affaire d’éducation ct d’habitude que dc rendre effi­ cace une régulation morale quelconque ct non une affaire dc doctrine. On peut encore citer Le Dantcc (t 1917) qui, dans une vingtaine dc volumes, développe un système d’évolution universelle soumise à la seule loi de l’as­ similation chimique; Sellier, pour qui la morale · est l’ensemble des règles d'action qui paraissent à la majorité d'une société donnée les plus conformes aux sentiments et aux idées que cette société a des hommes entre eux ». Murale et société, Paris, Alcan, 1912, p. 95. En face de ccs négations fondamentales, des auteurs catholiques, qui savent concilier leurs croyan­ ces avec les exigences de leur raison, disent qu’en toute loi spéculative ou pratique s'exprime la condi­ tion vraie ct bonne d’un progrès dc l’être qui a â la subir ou à y consentir : · La loi est donc à la fois la traduction tâtonnante d’un ordre virtuel, la prospec­ tion d’un idéal transcendant, la réalisation progres­ sive d'une perfection immanente. Ainsi comprise, elle est à la fois raison, volonté impérative, amour. Si onéreux que puisse paraître le commandement, il est pour le bien de qui doit se soumettre : et l’hétéronomic la plus dure, la plus réelle, doit préparer le triomphe dc l’autonomie véritable. > Maurice Blondel, Bulletin de la Société française de philosophie. Voca­ bulaire, p. 182, Colin, 1910. Voir Albert Valentin, Trade du droit naturel, p. 177. IV. La lo! divine positive. — 1° Notion. — Cc que nous avons dit de la certitude des premiers prin­ cipes de la loi naturelle n’a pas rendu inutile une loi positive donnée aussi par Dieu : « Pour que les hommes, dit saint Augustin, ne pussent prétendre que la loi était incomplète, Dieu a écrit sur les tables de la loi ce que les hommes ne lisaient pas dans leurs coeurs. Assurément ces préceptes y étaient écrits, mais ils ne voulaient pas les y lire. Dieu les mit sous leurs yeux, pour qu'ils fussent contraints dc les voir dans leur conscience; et la voix dc Dieu s'approchant en quelque sorte d’eux extérieurement, les hommes furent comme refoulés dans leur intérieur. » in Ps. LVU, 1, P. L., t. xxxvi, col. 675. 8S8 Il faut entendre par loi divine positive celle que Dieu de sa libre volonté a donnée aux hommes par une pro­ mulgation extérieure. Dans l’état actuel dc l’homme, cette promulgation a été faite par une révélation sur­ naturelle dont on prouve l'existence dans l’apologé­ tique. Voir ce mot, t. i, col. 1511; nous n'avons à parler lei epic des vérités révélées qui doivent servir à la direction dc la vie. Cc terme positif s’oppose, si l’on veut, au mot natu­ rel, mais non dans cc sens qu’il n’y aurait pas dc préceptes négatifs dans les lois positives ct que le droit naturel serait seulement négatif ou qu’il consisterait en quelque chose de vague, d’indécis, dc conjectural, qu’il a fallu confirmer par les précisions du droit poî Itif. 2° Nécessité. — 1. Étant donné que l’homme devait être élevé à un état surnaturel, les lumières dc sa raison, ct par conséquent dc la loi naturelle, étaient insuffisantes pour le diriger; il fallait que Dieu luimême lui traçât une ligne dc conduite par des pré­ ceptes positifs. 2. Même dans l'ordre simplement naturel, une loi positive était encore nécessaire ou du moins très utile pour suppléer à l'insuffisance des autres lois : a) En morale, où il faut toujours s’opposer aux passions humaines, aucun doute ne doit exister sur les obliga­ tions principales. Or, sitôt que l’on s’éloigne des pre­ miers principes, qu’on arrive aux choses contin­ gentes, les jugments humains sont différents, une loi faite par Dieu est seule capable dc s’imposer. — b) Les actes intérieurs mêmes doivent être soumis à la loi pour que l’homme soit réglé dans tous ses actes comme il doit l'être. Or la loi humaine est impuissante, elle ne peut juger que des actes extérieurs que seule par conséquent, elle peut commander. — c) Bien ne doit échapper à l’ordre voulu de Dieu; or la loi humaine ne peut punir ou empêcher tout cc qui est mal; en voulant faire disparaître tout le mal, elle arrêterait le bien, le bien public ne pourrait se pro­ duire, etc. Saint Thomas résume bien ces pensées quand il dit cn commentant le ps. xvm : Lex Domini immaculata, id est nullam peccati turpitudinem permittens; converters animas quia non solum exteriores actus, sed etiam inte­ riores dirigit; testimonium Domini fidele, propter certi­ tudinem veritatis ct rectitudinis; sapientiam prostans parvulis, inquantum ordinat hominem ad supematuralem finem et divinum. IMI», q. xa, a. 4. 3° Existence. — Dieu a précisé cn trois circonstances ces préceptes du droit naturel : 1. La loi primitive qui d’abord, dans le paradis ter­ restre, détermine les conditions du travail et du repos : ut operaretur..., requievit die septimo; l’égalité dc l’homme ct dc la femme, hoc nunc os ex ossibus meis; les obligations de la famille, ere*cite cl multipli­ camini. Ccs obligations sont renouvelées à No4 après le déluge, Dieu ajoute la défense de manger les viandes étouffées: « Vous ne mangerez pas la chair avec le sang, » Gcn., ix; il prescrit la circoncision à Abraham, etc. 2. La loi mosaïque, donnée aux Hébreux sur le mont SinaT pour promulguer le Décalogue, promulguer les préceptes moraux, liturgiques, judiciaires qu'Israel devait observer au désert, dans la terre promise, jus­ qu'à la venue du Messie. Elle pose comme fondement de tous les autres le précepte de l’amour de Dieu ct du prochain : Diliges Dominum..., Deut., \ί, 5; Diliges amicum sicut teipsum. Levit., xix, 18; elle défend les péchés intérieurs : .Von concupisces domum proximi tui, etc., Ex., xx, 17; exige une sainteté inté­ rieure : Sancti estote, quia ego sanctus sum, Levit., xi, Ί1. Les promesses et les menaces qui servaient de sanction étaient le plus souvent d'ordre temporel. 889 LOIS. LA LOI ECCLÉS1ASTIQI E Les prescriptions cérémonielles ct juridiques ont cessé d’être obligatoires ù la Pentecôte. Voir Abrogation de la loi mosaïque, t. ï, col. 129 sq., ct Dictionnaire de la Bible, Loi mosaïque. 3. La loi évangélique. — Les préceptes moraux de la loi mosaïque ne pouvaient être abrogés, puisqu’ils sont dans la loi naturelle; Notrc-Scigncur, en les pro­ mulguant de nouveau, surtout dans le Sermon sur la montagne, les précise, insiste sur les péchés dc pensée, sur l'amour fraternel : in hoc cognoscent omnes..., man­ datum novum, ajoute les conseils évangéliques. Don­ née, non par le ministère des anges, mais par JésusChrist lui-même, elle est tout à fait spirituelle : elle doit être gravée non in tabulis lapideis sed in tabulis cordis, Il Cor., in, 3; ses prescriptions doivent être accomplies in spiritu et veritate, Jon., iv, 21, à l'exemple de Jésus-Christ qui capit /acere el docere, Act., i, 1; Exemplum dedi vobis, Joa., xin, 15. Les sanctions sont avant tout d’ordre spirituel : Nolite timere cos qui occidunt corpus. Vie vobis divitibus. Beati pauperes. Merces vestra copiosa est in coelis, Ne justitiam vestram faciatis coram hominibus. On doit obéir à Dieu non comme à un maître, mais comme à un père, Jésus doit être aussi comme un frère, primo­ genitus in multis fratribus, Hom., vm, 29, etc. Voir le mot Décalogue et Diet, de la Bible, Loi évangé­ lique. Cette loi s’impose à tous les chrétiens et doit durer jusqu’à la fin des temps; l’Église est instituée pour cn faire l’application; l'interprétation libre telle que la rêve le protestantisme est condamnée à l’avance. V. La loi ecclésiastique. — D’après la définition donnée de la loi, celui qui a la charge de la commu­ nauté a le pouvoir de faire des lois. Cc pouvoir, Dieu l’a exercé par la loi éternelle pour tous les êtres soit matériels, soit raisonnables; par la loi naturelle, il l’a exercé pour l’humanité entière; une fols pour toutes, il a donné lui-même une loi positive qui ne sera pas renouvelée. Mais la loi naturelle n’est pas toujours suffisamment comprise, la loi évangélique ne s’impose qu’aux chrétiens, il faut des lois humaines, cn cc sens qu’elles sont édictées par des hommes : Necesse est, dit saint Thomas, quod ratio humana procedat ad aliqua particulariter disponenda el istic particulares disposi Hones adinventio secundum rationem humanam dicun­ tur leges humante. l*-llæ, q. xov, a. 3. La loi naturelle procède de la loi éternelle, la loi divine positive est une précision de la loi naturelle, les lois humaines sont une application aux circonstances dc temps ct de lieu, avec les sanctions nécessaires, de la loi naturelle ct de la loi divine positive : In tantum habsl de ratione legis, in quantum a lege naturx derivatur. Ibid., q. xcv, a. 2. Or Dieu a fondé lui-même deux sortes dc sociétés : une société spirituelle qui est l’Église, des sociétés temporelles dont les représentants font des lois en son nom. 1° Nécessité d’une loi ecclésiastique. — En raison de son universalité dans le temps ct dans l’espace, dc la généralité de scs prescriptions, de la difference trop peu sensible entre les préceptes et les conseils, dc l’absence de sanction autre que la sanction éternelle, la loi divine devait être complétée par des lois hu­ maines qui détermineraient le mode, le temps, le lieu, etc., indiqueraient les sanctions. Notrc-Scigneur a donné ce pouvoir à son Église. Sur ce pou­ voir législatif dc l’Église, voir t. iv, Col. 2137 sq., 2200 sq. 2a Auteur de la toi ecclésiastique, —z Le Codex juris canonici n précisé et confirmé de sa haute autorité le pouvoir du pape, des évêques, etc., cn matière dc loi : 1. Le pape peut faire des lois pour l’Église uni­ verselle el pour les Églises particulières : Bomanus pon­ tifex, beati Petri in primatu successor, habet non solum 890 primatum honoris, sed supremam et plenam potesta­ tem jurisdictionis in universam Ecclesiam tum in rebus quæ ad fidem et mares, tum in Bs quæ ad disciplinam et regimen Ecclesiæ per totum orbem diffusae pertinent. Here potestas est vere episcopalis, ordinaria el imme­ diata Ium in omnes et singulas Ecclesias tum in omnes et slngul s pastor > et fideles, a quavis humana aucto­ ritate independent. Can. 213, § 1 ct 2. Voir Gouverne­ ment ecclésiastique, t. vi, col. 1532 sq. — 2. Le Con­ cile œcuménique convoqué par le pape qui indique l’ordre des questions a traiter, etc., suprema potiet in universam Ecclesiam potestate, can. 228, f 1, mais les décrets qu’il porte < n’ont force obligatoire qu’après avoir été approuvés par le souverain pontife ct pro­ mulgués par son ordre » : vim definitivam obligandi non habent, nisi a romano pontifice fuerint confirmata et ejus jussu promulgata. Can. 227. — 3. Le légat a les pouvoirs qui lui sont donnés par le pape. Can. 266. — 4. Les patriarches, primats, métropolitains n’ont, cn tant que tels, qu’un droit de préséance: Patriarcha aut primatis titulus præter praerogativam honoris el jus precedent iiv, nullam s'cum fert specialem jurisdic­ tionem, nisi jure particulari d aliquibus aliud constet. Can. 271. — 5. Les conciles pléniers ct provinciaux peuvent porter des décicts qui obligent la province, mais « le président doit transmettre actes ct décrets au Saint-Siège, et ccs actes ne peuvent être promul­ gués avant d’avoir été examinés cl reconnus par la Sacrée Congrégation du Concile >. Lan. 291 — 6. Les vicaires ct préfets apostoliques t jouissent dans leur territoire des mêmes droits ct pouvoirs qui appar­ tiennent aux évêques résidentiels dans leurs propres diocèses, sauf réserves établies par le Saint-Siège ». C tn. 291. — 7. L’administrateur apostolique . nommé d'une manière permanente jouit des mêmes droits ct honneurs qu’un évêque résidentiel, ct est tenu aux mêmes obligations ». Can. 315. — 8. L’abbé ou le prélat qu’on appelle nullius qui a juridiction sur le clergé ct le peuple d’un endroit < a les mêmes pouvoirs ordinaires ct les mêmes obligations» avec les mêmes sanctions, qui reviennent aux évêques résidentiels dans leur diocèse ». Can. 323. — 9. Les évêques jouissent dans leur diocèse d’un pouvoir ordinaire soumis à l’autorité du souverain pontife : Jus ipsis ct officium est gubernandi diæccsim tum in spiritualibus, tum in temporalibus cum potestate legislation, judi­ ciaria, coactiva ad normam sacrorum canonum exer­ cenda. Can. 335. Le coadjuteur peut avoir les mêmes droits que l’évêque auquel il est donné. Can. 351. Dans le synode, « le seul législateur est l’évêque, les autres membres n’ont que voix consultative: seul l’évêque signe les constitutions synodales et, si elles sont promulguées cn synode, ccs constitutions com­ mencent d’obliger par le fait même, à moins que le contraire n’ait été spécifié». Can. 362. Les supérieurs généraux d’ordres religieux peuvent porter des décrets soit seuls, soit en assemblée générale. On doit plutôt regarder ces décrets comme des préceptes. 3° Objet de la loi ecclésiastique. — Ce que dit saint Isidore dc la loi en général convient plus encore à la loi ecclésiastique : Lex erit omne quod ratione consti­ terit dumtaxat, quod religioni congruat, quod disciplinu conveniat, quod saluti proficiat. Etymol., L V, c. in, P. L., t. lxxxii, coi. 199. 1. — Tout ce qui peut procurer le bien spirituel des fidèles est l’objet naturel dc scs prescriptions : Quidquid est in rebus humanis quoquo modo sacrum, quidquid ad salutem animarum cidlunipe Del pertinet sive tale illud sit natura sua, sive rursus tale intclligatur propter causam ad quam refertur, id est omne in j>otestalc arbitrioque Ecclesiæ. Léon XIH, Immortale Dei, l,r novembre 1885. Ce bien, l’Église le procure par des préceptes moraux qui précisent les obligations du S91 LUIS. LA LOI ECCLÉSIASTIQUE décaloguc, comme l’obligation d'assister Λ la messe k dimanche, ou bien prévoient les moyens propres à développer la pénitence par le jeûne et l'abstinence (voir ces mots), ou bien en formulent les sanctions; par des préceptes liturgiques : sanctification de cer­ tains jours de fêle, communion, confession au moins une fois l’an; par des préceptes d’ordre Juridique. Les six commandements de l’Église, voir Comman­ dements de l’Éqlîse, l. m, col. 388, constituent le code canonique du fidèle; le Codex juris canonici con­ tient une foule de prescriptions minutieuses pour les clercs, les religieux et religieuses, pour tous les ordres qui composent la société chrétienne. Se trouvent ainsi réunis et approuvés par l'autorité suprême cc qu'on appelle le Jus antiquum, lois portées avant le décret de Graticn (1140-1150); le Jus novum qui allait depuis Je décret de Graticn Jusqu'au -concile de Trente (1545-1513); le Jus novissimum depuis le concile jusqu'à nos jours. Voir dans la préface du Codex l'énumération des différentes collections aux­ quelles il fallait recourir avant sa publication. 2. — Une condition admise par tous, c’est que les lois de l’Église ne doivent prescrire rien de trop difllcilc; puisqu'elles doivent chercher le bien des fidèles, elles doivent être proportionnées â la nature humaine. Dieu lui-même, souverain maître de tous, impossi­ bilia non jubet, dit saint Augustin. De natura et gratia, 43, P. L., t. xuv, col. 271. Le concile de Trente sess. vn, c. 11, fait sienne celte déclaration du grand docteur. Mais l’Église, en acceptant différents états dans son sein, comptant sur la puissance de la grâce quœ operatur in nobis et velle et perficere, Phil., n, 13, peut : exiger davantage de ceux qui veulent faire profession d’une forme de vie supérieure : elle demande le vœu de chasteté à scs ministres, les trois vœux de pauvreté, de chasteté, d’obéissance aux religieux et religieuses; obliger à des actes héroïques quand le bien de la société le demande : interdire le divorce, bien que de graves intérêts temporels le conseillent, prescrire de soigner les malades, de leur donner les sacrements malgré le danger de contagion, etc. C'est aux supérieurs seuls, et non aux sujets de la loi, qu'il appartient de juger de la trop grande difficulté des lois, autrement c’en serait fait de toute obligation. 3. — Une question plus complexe est celle de savoir si la loi ecclésiastique peut commander des actes internes. On pose cette question à l’occasion de la loi ecclésiastique seulement; car à peu près tout le monde est d'avis que la loi civile ne peut commander que des actes extérieurs, parce que son rôle est d’as­ surer la paix, la tranquillité extérieures. il ne s'agit pas du for interne au sacrement de péni­ tence, où le confesseur juge de l’intérieur et peut com­ mander des actes purement internes pour lesquels, bien entendu, il n'y a pas de sanction extérieure, mais du for externe, c’est-ù-dire de la puissance législative de l’Église· telle qu'elle s’exerce par le pape, les évê­ ques et autres. a) Tout le monde admet que l’Église peut comman­ der des actes internes nécessairement unis à l’acte externe. Ces actes internes peuvent ou bien être liés par accident seulement à l'acte externe : l’Église peut les commander, elle peut commander d’avoir l’inten­ tion d'expier scs péchés en demandant de faire une aumône. Ou bien l’acte Interne est nécessairement lié à l'acte externe, soit comme cause : la volonté de réciter l’office jointe au fait de la récitation; soit comme condition : la contrition unie à la confession sacramentelle, la volonté de faire un contrat, etc. A plus forte raison l’Église peut-elle dans ce cas exiger l’acte interne, car, sans cette intention, l'acte extérieur ne serait même pas un acte humain : celui qui peut com­ mander une chose a évidemment le droit de com­ 892 mander ce sans quoi l’acte ne peut exister dans son Intégrité; autrement, il n'aurait qu'une puissance chi­ mérique. Contre les exagérations de certains casuistes, Alexandre VII a revendiqué cc droit de l’Église en condamnant celte proposition : Qui jacit confessio­ nem voluntarie nullam satisfacit pncccpto Ecclesiit; de meme, Innocent Ni en réprouvant celle-ci : Pnreepto communionis annua: satisfit per sacrilegam Domini manducationem. Denzingcr-Bonnwart, η. 1114 et 1205. Le ('ode traduit ceci en un texte positif : Prœcepto communionis non satisfit per sacrilegam communio­ nem. Can. 861. b) Pour les actes purement internes, la question’est controversée : a. Les uns, à la suite de saint Thomas, I* IIæ, q. xci, a. 4, de Suarez, Dr legibus, îv, 12-13, avec Billuart. Diss. IL a. 1, Benoit XIV, De syn. diac., 1. IX, c. îv, η. 4, qui le disent catégoriquement, avec S. Alphonse de Liguori, De leg., n. 264, qui dit l'opinion plus probable, pensent que l’Église ne peut commander des actes purement internes, c’est-à-dire qui n’ont pas de connexion avec des actes extérieurs; ils disent : De his potest homo legem /acere, de quibus potest judicare; judicium autem hominis esse non potest de interioribus actibus qui latent, sed solum de exte­ rioribus motibus qui apparent el tamen ad perfectio­ nem virtutis requiritur, quod in utrisque actibus homo rectus existât; et ideo lex humana non potest cohibere et ordinare sufficienter interiores actus. 1·-11», q. xci, a. 4. Le pouvoir judiciaire et coercitif de l’Église ne pouvant atteindre les actes purement internes, elle ne peut les commander. lis ajoutent que le pouvoir au for interne a pour fin la sanctification intérieure; le pouvoir au for externe a pour fin l’ordre extérieur de l’Église et n’atteint qu'indircctemcnt les actes internes par les actes externes. b. D’autres, tels Sylvius, Comm, in Sum. theol., I*-IIæ, q. χαν, a. 4; Ballerini-Palmicri, Opus theol., De leg., η. 308; Noldin, De principiis, η. 138, i.ehmkuhl, n. 131; Didiol, n. 636 sq., Bouqulfion surtout, Theol. mor. fundam., n. 114. admettent que l’Église peut commander des actes purement internes. Voici les arguments qu’ils allèguent, avec les réponses qu’on leur fait. La loi divine peut commander des actes purement internes. On répond que Dieu, pou­ vant juger des actes intérieurs, peut les commander, l’Église ne le peut pas. — L’Église peut mettre comme condition â l’obtention d’une faveur spirituelle un acte purement interne, comme la méditation sur la Passion pour gagner une indulgence. On peut répon­ dre qu’elle ajoute habituellement un acte extérieur. — En condamnant les propositions citées plus haut, elle entend bien juger des dispositions purement inté­ rieures. Sans doute, mais l’acte visé n’est pas pure­ ment interne. — Comme les sociétés civiles n’ont d'autre fin que le bien commun, elles n'ont pas à commander d'actes internes, mais l’Église doit veiller au bien individuel auquel importe l’accomplissement d'actes internes. On répond qu'il lui suffit d'actes externes accomplis avec les dispositions voulues. — Dans le décret Lamentabili, n. 7, Denzinger, n. 2007, l’Église déclare que l’assentiment extérieur ne suffit pas et elle exige internum assensum. Oui, mais comme elle ne peut voir si l’assentiment est intérieur, elle fait prononcer une profession de fol extérieure. c. On résout quelquefois cette controverse par une distinction que n'admettent pus, il est vrai, tous les théologiens. Voir Didiol, op. cit., n. 636 : a) L'Église peut être considérée comme une société spirituelle sans doute, ayant charge de conduire les fidèles à une fin surnaturelle, mais vivant dans le temps comme les autres sociétés, soumise par conséquent comme elles à toutes les contingences, aux nécessités S93 LOIS. LA LOI ECCLÉSIASTIQUE temporelles de tonies sortes; elle est, par conséquent, obligée de sanctionner Γexecution de ses loh BOUS peine de les voir méprisées et Inutiles. Les sanctions qu'elle Impose, les mesures que doit prendre V organe du pouvoir social ecclésiastique ne peuvent être qu'ex­ térieure*, elle ne peut punir ou récompenser que des actes extérieurs, et, en cela, elle ressemble assez aux sociétés civiles qui ne peuvent faire davantage. Elle peut exiger que l'acte extérieur soit accompagne de l’acte interne qui le rend humain, bon, utile pour la lin dernière qu'elle doit faire atteindre, cc dont les autres sociétés n’ont pas beaucoup à sc préoccuper. Mais cet acte interne, mémo lié nécessairement à l'acte externe, échappe ù sa juridiction et le mot de saint Thomas reste vrai : De his potest homo legem facere, de quibus potest judicare. — β) Mais avant tout, Γ Eglise continue auprès des âmes l'œuvre de son Fondateur et Maître, leur distribuant scs grâces, déclarant ses volontés de miséricorde pour le salut de tous et de chacun en particulier. En raison de cela et comme instrument de la volonté divine, elle peut non seule­ ment exiger des actes internes ou unis nécessairement à l’acte externe, comme la volonté de contracter en prononçant la formule du contrat, etc., ou unis acci­ dentellement â l’acte externe comme la volonté de racheter scs péchés en faisant l’aumône; mais encore elle peut demander et elle demande des actes purement internes comme les actes de foi, d’espérance, de cha­ rité, voir Alexandre VII (Propositions condamnées par), t. i, col. 731, prop. 1, et aussi les propositions 5, 6, 7, 16, 17 condamnées par Innocent XL Den­ zinger, n 1155 sq. ; elle ordonne au prêtre d’appli­ quer la messe pro populo, elle prescrit l’oraison men­ tale, etc. Mais alors, ce n’est plus à l’Eglise législa­ trice qu’on obéit, mais â Dieu même. Si un roi donnait à un gouverneur de province le droit de faire des règlements en sc réservant d’en surveiller lui-même, d’en sanctionner l’exécution, le gouverneur ne serait pas vraiment législateur, cc n’est pas à lui qu’on obéi­ rait en accomplisant la loi, mais au roi : In his quæ pertinent ad interiorem motum voluntatis homo non tenetur homini obedire, sed solum Deo. b-II», q. αν, η. 5. 4. — Pour les actes déjà accomplis, la loi ne peut les atteindre en eux-mêmes; puisqu’elle en est la règle, il faut qu’elle les précède : Leges respiciunt futura, non praterita, nisi nominal ini in cis de proderitis caveatur. Code. can. 10. La lol peut cependant avoir un effet rétroactif : en imposant une peine pour un acte défendu déjà, mais non encore sanctionné; en invalidant un acte qui pouvait être valide, mais auquel manquait une condition : un contrat fait sous l'empire de la crainte. SI l’acte accompli est irrévo­ cable de droit naturel ou divin, une loi postérieure n’y peut rien : c'est le cas du mariage rutum et consum­ matum entre chrétiens. Pour les cas d’impuissance physique ou morale, pour les irrégularités, voir ces mots. 5. — La loi peut atteindre aussi les actes indifférents; ils ne sont en eux-mêmes ni bons ni mauvais et peu­ vent devenir bons s’ils sont commandés, mauvais s’ils sont défendus par elle : mala quia prohibita. Car cc qui est de soi indifférent peut, en raison des circons­ tances et de sa relation avec la fin, devenir bon ou mauvais, et même ce qui est bon peut empêcher un autre bien plus grand ou plus nécessaire et cesser d'être commandé. Voir Suarez, De legibus, L XIII, c. xii, n. 17-19. 1° Promulgation de la loi ecclésiastique. — Pour cc qui est des lois générales, le Code prévoit ce qui suit : « Les lois portées par le Saint-Siège sont promulguées par le fait de leur insertion dans les Acta apostoliciv Sedis, ù moins qu'en des cas particuliers un autre 894 mode de promulgation n’ait été prescrit; elles ne sortent leur effet que trois mois pleins après le jour de leur Insertion aux Acta, a moins que, parla nature même de leur objet, elles ne lient immédiatement, ou que la loi ne prévoie elle-même d’une façon expresse un délai plus long ou plus court. » C n. 9, Sur les divers modes de promulgation, voir ce mol. 5* Acceptation de la loi ecclésiastique. Voir Accepta­ tion nts lois, t. I, col. 295 sq. G® Sujet de la loi ecclésiastique. — 1. Le principe général est celui-ci. « Les lois purement ecclésiastiques n’obligent pas ceux qui n'ont pas reçu le baptême, ni les baptisés qui n'ont pas l'usage suffisant de la rai­ son, ni ceux qui, bien qu'ayant l'usage de la raison, n’ont pas encore sept ans accomplis, à moins d'une disposition expresse du droit en sens contraire. » Code, can. 11. La formule du concile de Trente : Si quis dixerit baptizatos liberos esse a b omnibus sanctae Ecelesiit præceptis..., a. s., Sess. vu, can. 8, semble viser les hérétiques et les schismatiques bap­ tisés réellement et volontairement sépares; et, en effet, Ils ne peuvent être exemptés d’obéir a des lois contre lesquelles ils sc sont révoltés et l’on trouve dans le Corpus juris de nombreuses lois portées contre eux. Voir Decretales Greg. IX, 1. V, Ut. vn et ιχ. On a rappelé à plusieurs reprises que les héréti­ ques sont soumis aux lois sur les empêchements du mariage, ainsi Benoit XIV dans la constitution Sin­ gulari et plus récemment le Saint-OfDcc, 20 mars 1860. Ple X, dans le décret .Ve temere, n déclan qu il n'avait pas l'intention d'obliger les hérétiques à con­ tracter mariage coram parocho. On admet générale­ ment que les lois qui ont pour but la sanctification personnelle, comme le jeûne, l'abstinence, Γ assistance à la messe, etc., ne les obligent pas. Ceux qui sont nés dans l’hérésie et y demeurent de bonne foi sont soumis en principe aux lois de l’Église, mais, comme en général ils les ignorent. Ils ne peuvent y être tenus effectivement. 2. Pour ce qui est du territoire. — Le Code déclare, can. 13, $ 1 : < Les lois générales obligent en tout lieu tous ceux pour qui elles ont été portées. — § 2. Aux lois portées pour un territoire particulier, ceux-là sont soumis pour qui elles ont été portées, qui y ont domicile ou quasi-domicile et qui. en même temps, y résident de fait. · Voir Domiglk, t. tv, col. 1651. Le cas des voyageurs ou des étrangers, peregrini, est ainsi regie, can. 14, $ 1 : « a) Ils ne sont point astreints aux lois particulières de leur territoire, tant qu’ils en sont absents, à moins que la transgre» sion de ces lois ne soit préjudiciable dans leur terri­ toire, ou que les lois soient personnelles. — 6) Ils ne sont point soumis non plus aux lois du territoire où ils passent, celles-là exceptées qui sont faites pour le bien publie ou qui déterminent la solennité de cer­ tains actes. — c) Mais ils sont astreints aux lois géné­ rales, même quand celles-ci ne sont pas en vigueur dans leur territoire, mais non si elles n’obligent pas dans le territoire où ils sont de passage. » Voir Étran­ gers, t. v, col. 984 sq. Quant à ceux qui n’ont pas de domicile fixe, vagi, ■ ils sont astreints aux lois tant générales que particu­ lières en vigueur dans l’endroit où ils se trouvent. > Idib., § 2. Le Code tranche ainsi la controverse qui existait sur les lois particulières auxquels il les sou­ met; c’est juste, les vagi n’ayant aucun point d’at­ tache, ne dépendant de l’évêque d’aucun diocèse, seraient exemptés de toutes les lois autres que les lois universelles, sauf toutefois de celles qui les visent personnellement. Ceux qui sont exempts de la juridiction épiscopale ne sont pas tenus aux lois particulières du diocèse où ils habitent, praderquam in casibus a jure expressis. 895 LOIS. LA LOI ECCLÉSIASTIQUE Can. 615, Toutefois, en raison du bien commun, ils peuvent s’y trouver obligés, pour éviter Je scandale, ou bien s’ils ont accepte une charge pastorale; niais alors, c’est connue pasteurs, non connue réguliers, qu’ils doivent s’y soumettre. 3. Cas particuliers. — Ceux qui n’ont pas l’usage de la raison peuvent être atteints de quelque façon par certaines lois : celles, par exemple, qui rendent un acte invalide. Mais ils ne sont pas soumis ù toutes le jour où ils en jouissent : les impubères, c’cst-ft-dirc les garçons qui n’ont pas quatorze ans, les lilies qui n'ont pas douze ans. ne sont pas soumis aux lois penales. Can. 2230. Voir Impcuèhes, t. vn, col. 1 126. Le législateur n'est pas lié, au moins directement, par les lois purement ecclésiastiques, car nul ne peut sc commander à lui-même ct exercer juridiction sur lui-même. Mais indirectement et par voie de consé­ quence, le législateur peut être obligé de mettre en pratique scs propres lois, pour donner l’exemple en vue du bien commun, pour éviter le scandale. Il ne peut être soumis ù scs propres lois pénales. Ainsi pensent saint Thomas, I· II», q. xevi, a. 5, ad 3um, ct saint Alphonse, Thcol. mor., t. î, n. 151. Les lois faites en assemblée réunie, comme un con­ cile provincial, obligent ceux qui les ont rédigées parce que chacun d'eux pris isolément n’avait pas le droit de les porter. Elles obligent par conséquent tous les évêques, même le métropolitain. Can. 272. Le sou­ verain pontife n’est pas soumis aux lois du concile œcuménique. Le fidèle, ù moins de preuves contraires, doit pré­ sumer qu'il est atteint par la loi. Voir Code, eau. 18251828. 7® Accomplissement de la loi. — La loi doit être accomplie de la manière prévue explicitement ou implicitement par le législateur : a) Elle doit être accomplie — par un acte humain, par conséquent avec advcrtancc ct liberté; — par un acte juste, honnête, c’est-à-dire non vicié sous le rapport nu nom duquel il est prescrit. On ne satisfait pas au précepte par une confession sacrilège, ni par une messe où l’on va pour y trouver l’objet de sa passion. Il n'est pas nécessaire qu'on soit en état de grâce ù moins que la nature de l’acte ne l’exige. — Au temps fixé, quam primum inoraliter. Si la loi fixe la limite au delà de laquelle on ne peut remettre, elle oblige toujours même quand le temps fixé est écoulé : communion pascale; quand la loi détermine l’époque, le jour, l'époque une fois passée elle n'oblige plus : abstinence du vendredi, du samedi des Quatre-temps. — b) La loi qui interdii un acte n'exige que la soumission à la loi sans l’intention explicite. Si l’on s'est abstenu de viande le vendredi parce qu’on n’en avait pas, on n'a pas manque ù la loi de l’abstinence. — c) Lorsque la loi prescrit un acte positif, si la loi est ce qu'on appelle réelle, elle est accomplie dès que l’acte est fait de quelque façon que cc soit : un tribut à payer; — si la loi est personnelle, il faut que l’acte posé soit humain. Celui qui assiste ù la messe par dévotion, sans savoir qu’il y a obliga­ tion, satisfait au précepte, mais non celui qu’on por­ terait â l’église sans qu’il le sache. — Si on ne peut tout accomplir, on n'est tenu à rien si l’acte est indivi­ sible comme un jeûne, mais bien à une partie de cc qui est divisible comme la recitation de l’olllcc : si on ne peut réciter tout i'ofllcc, on doit, si on le peut, en réciter une partie. On peut satisfaire par le même acte à plu­ sieurs préceptes, si les divers préceptes ordonnent la même chose : la communion reçue en viatique au temps pascal compte pour les pûques; mais non s’ils prescrivent des actes répétés : une aumône exigée ù la fois pour un jubilé ct promise par vœu. On peut satis­ faire ù plusieurs obligations en même temps si elles ne s'excluent pas : par ex. réciter l’olllce pendant 896 la messe, ù moins que le législateur ne l’ait défendu. 7° Gravite de son obligation. — En donnant à son Eglise le pouvoir de faire des lois, Noire-Seigneur a eu l’intention d’obliger les fidèles à obéir en cons­ cience : « Qui vous écoule m’écoule, qui vous méprise me méprise. « Luc., x, 16. C'est bien une faute, en cons­ cience, de mépriser Noire-Seigneur, denepos scsoumet­ tre à sa parole, c’en est une par conséquent de ne pas se soumettre à la loi ecclésiastique. Saint Paul, en recom­ mandant aux premiers chrétiens l'obéissance aux pouvoirs civils, «lit que c’est une obligation de cons­ cience : Subditi estote, non solum propter iram, sed propter conscientiam, Rom., xnr, 5, à plus forte raison quand il s’agit de l’obéissance aux chefs spiri­ tuels : Obedite prœpositis vestris, ct subjacete eis; Ipsi enim pervigilant quasi rationem pro animabas vestris reddituri, llebr., xiii, 17. Voir Église, t. iv, coi. 2115. Malgré des textes aussi formels, non seulement des hérétiques, comme les vaudois, les wicléllles, Luther, Calvin, ont nié que les lois humaines obligeaient en conscience, mais même des catholiques comme Ger­ son : < L’omission des heures canoniques, dit-il, la transgression des jeûnes ecclésiastiques el, en géné­ ral, des statuts, décrets ct canons n'est jamais péché mortel, â moins qu’elle ne soit opposée a un précepte de la loi divine; par conséquent, c’est en proportion de la violation du droit divin, ct pas davantage, qu’une trangression peut être mortellement coupable. » Vie spirituelle de l'âme, 1. IV, corol. *1. Dans les choses que prescrit la loi naturelle, la gra­ vité de l’obligation dépend de la gravité de la matière; il en est un peu de même dans les lois ecclésiastiques, avec cette diiTércnce toutefois que la volonté du législateur, puisqu'il s’agit de choses qui ne sont pas mauvaises en elles mêmes, ni obligatoires en ellesmêmes, bona quia præcepta, peut rendre l’obligation plus ou moins grave selon que l'auteur de la loi le juge utile au bien public. On dit : 1. qu’il ne peut pas imposer sub gravi une chose de sol légère; il serait en effet contraire à la raison qu’une chose peu impor­ tante sous tous les rapports soit commandée ou défendue sous peine de péché mortel : les consciences s’y perdraient, on multiplierait le nombre des fautes, el la loi serait plus nuisible qu’utile. On peut recon­ naître que la matière est grave quand la chose est d’importance en elle-même, comme cc qui intéresse directement le culte divin, les rubriques principales de la messe, l’observance des fêtes, etc., ou impor­ tante ù cause de la lin que l’Église en attend, comme l’assistance à la messe le dimanche, l’abstinence à certains Jours, la récitation de l’olllcc. Certaines pres­ criptions, comme la récitation du bréviaire à cer­ taines heures, des matines avant la messe, des petites heures dans la matinée, etc., n’empêchant pas d’at­ teindre la fin voulue par le législateur, ont moins de gravité. — S’il y avait mépris de la loi et, par consé­ quent» de l’autorité légitime, la trangression, légère en elle-même, pourrait, de cc fait, devenir grave. Mais 2. le législateur peut n'imposer que sub levi une chose importante en elle-même; puisque de sa libre volonté il fait la loi. il peut rendre l’obligation moins grave à son gré : le jeûne est de soi matière grave, on peut en demander un pour une raison spé­ ciale sans obliger su b gravi, il en serait de même pour un jour d’abstinence supplémentaire. Pour connaître l’intention du législateur, on doit s’en référer : a) à ses paroles. S’il dit : pnecipimus, stricte, sub indignatione Dei, in virtute sanctæ obrdientiie, l'obligation doit être considérée comme grave. Mandamus est un ordre moins sévère, etc. b) Aux peines imposées ; la menace d’excommuni­ cation, d interdit, de suspense, etc., montre qu’il veut obliger gravement; — c) à l’interprétation des LOIS. LA LOI ECCLÉSIASTIQUE 897 docteurs, des fidèles qui ont lu conscience droite, timorée. H va sans dire que, si la loi est obligatoire, les moyens pour s’y soumettre obligent aussi. Par consé­ quent, on doit faire en sorte de la connaître; on doit se procurer ce qui est nécessaire pour la pratiquer : un bréviaire si on est tenu à l’office; ne pas poser volontairement un obstacle à l'accomplissement de la loi : aller à la chasse un jour de jeûne si cela doit rendre le jeûne impossible. La loi ecclésiastique peut sanctionner son obliga* lion pnr des peines. Voir ce mot, le (.ode, les mots Censures, Excommunication, Suspenses, etc. 8° Interprétation de la lot ecclésiastique. — Il est impossible que le législateur prévoie tous les détails d'application d’une loi; les circonstances changent, les habitudes ne sont plus les mêmes, etc. On est obligé d’interpréter la loi. l.c Code prévoit cette inter­ prétation : « L’interprétation authentique de la loi est faite par le législateur, son successeur ou celui qui a reçu d’eux commission d’interpréter. » Can. 17, f 1. 1. L’interprétation est authentique quand elle est faite par le législateur lui-même ou son successeur, die a force de loi : Interpretatio authentica, per modum tegis exhibita eanutem vim habet ac lex ipsa; el si verba legis in se certa declaret tantum, promulgatione non indiget ct valet retrorsum; si legem coarctel vel extendat aut dubiam explicet, non retrotrahitur el debet promul­ gari. Ibid., § 2. On prévoit le cas d’une interprétation simplement déclarative, qui explique la loi, declaret tantum : elle n'a pas besoin d’être promulguée et vaut pour le passé. Cela se comprend, car elle n’est autre que la loi clic-même plus clairement exprimée. Ainsi on a déclaré que le terme filius désigne aussi le fils adoptif, que legitimus peut s’entendre du legitimatus. — Si Γinterprétation ajoute A l’obligation de la loi, coarctet; si elle l’étend à d’autres cas, extendat; si elle l'applique ù des cas douteux, dubiam explicet, la déclaration est appelée supplétive : elle ne peut avoir d'effet rétroactif ct doit être promulguée de nouveau. Ainsi Pie X a étendu, appliqué aux personnes privées l’excommunication qui atteint cogentes clericos ad tri­ bunal sacculare, déclarant que tel était le sens de la bulle Apostoliccr sedis. Le souverain pontife peut interpréter la loi ou par lui-même, ou par des congrégations nommées ù cet effet : ainsi Pie IV a établi la S. Congrégation du Con­ cile pour expliquer les décrets du concile de Trente; saint Pie V a établi la S. Congrégation des Bites pour les questions relatives au culte. Le Code, c n. 243257, détermine les droits des diverses congrégations (pii peuvent rendre leurs décrets en forme solennelle, en forme commune, ou répondre aux questions particu­ lières comme fait souvent la S. Congrégation des Bites. 2. L’interprétation est judiciaire quand elle est faite par les juges ecclésiastiques qui appliquent la loi A tel ens particulier : ainsi le Tribunal de la Sacrée Pénitencerie dont la juridiction s’exerce au for Interne, la Sacra romana Rota, qui est surtout un tribunal d’appel, etc. Leurs sentences obligent ceux qui leur ont soumis la cause, à moins qu’ils ne puissent encore porter le débat devant un autre tribunal. Can. 18. Les décisions n’ont qu’une valeur doctrinale poi.r les autres que les intéressés, elles forment la jurispru­ dence de l’Églisc qui a plus d’autorité que l'inter­ prétation faite par un simple docteur. L’interpré­ tation usuelle est connexe â cellc-ΐά, c’est celle qui se fait par la coutume, optima legum interpres, (.ode, can. 29. Voir Coutume, t. ni, col. 1988. 3. L'interprétation est doctrinale quand elle est faite par les docteurs, canonistes, moralistes... Elle n’a d’autre autorité que celle de la science du docteur qui la donne. Le Code pose quelques règles : Leges cedeDir.T. PE THF.OL. CATIIOL. 898 siaxtlco intelligendrr sun! secundum propriam verbo­ rum significationem in textu et contextu consideratam; qitæ si dubia et obscura manserit, ad locos Codicis parallelos, si qui sint, ad legis finem ac circumstantias ct ad mentem legislatoris est recurrendum. Can. 18. On peut ajouter : a) Les mots généraux doivent être prit dans le sens général : si l’on dit omnes, c’est tout le monde, nullus, aucun, homires désigne habi­ tuellement les femmes aussi bien que les hommes, omnes baptlzatos désigne tous les baptisés, les héré­ tiques aussi bien que les fidèles. Ubl lex non distin­ guit, nec nos distinguere debemus.— b) La loi *est contenue dans son dispositif, non dans les raisons apportées pour la légitimer; ainsi quand Je IV· con­ cile de Latran (1215) restreignit au quatrième degré l'empêchement de consanguinité pour le mariage, can. 50, on ajouta cette raison qui manque de fonde­ ment : parce qu’il y a quatre humeurs dans le corps, humeurs composées des quatre éléments. Decretales, Greg. IX, L IV, Ut. xiv, c. 9, Non debit. C’est ce qu’exprime l'adage : Raho le gis non est lex. Mais il faut ajouter : Ubi eadem ratio, ibi eadem currit legis dispositio. La loi prévoit que la clôture peut être violée en cas d’incendie, on peut la violer aussi en cas d’inondation : Ratio legis est anima tegis. — c) Le Code prévoit que : Leges quie panam statuunt, aut liberum jurium exercitium coardant, a· t exceptionem a lege conii nent, stridar subsunt interpretationi. Can. 19. Cette regie, qui est fort précise, indique dans quel sens il faut prendre certains adages doht on est quel­ quefois tenté d’abuser : Odta restringi d favores con­ venit ampliari: il faut qu’il y ait vraiment doute sur la peine imposée pour qu’on juge en être exempté. Si l’interdit est porté contre le peuple, il n'atteint pas le clergé; si un privilège est accordé A une nation, populus, le clergé peut en profiter. In obscuris mini­ mum esi sequendum. Quand le texte est vraiment obscur, que le contexte, le sujet traité, la coutume ne peuvent pas renseigner sur la volonté du législa­ teur, on peut adopter le sens qui favorise le plus la liberté. Si on restreint les droits des religieux sans parler des religieuses, la loi n’atteint pas celles-ci. Et la raison, c’est que le supérieur qui veut obliger doit parler clairement. 4. L’interprétation qui est une restriction apportée à la loi dans un cas particulier où elle serait Imprati­ cable dans sa teneur générale s'appelle épikie. Voir cc mot, t. v, col. 358. 9a Cas dans lesquels la loi cesse d'obliger. — Il peut arriver que la loi cesse d’obliger tout en continuant d’exister; il peut aussi arriver qu’elle disparaisse en tout ou en partie : L L'obligation de la loi cesse : a) quand on ne peut pas l’observer, voir Impuissance physique et mo­ rale, t. vu, col. 11 11 ; — b) quand on en est dispensé, soir Dispenses, t. iv, col. 1428 sq.; le Code, can. 8086, et Privilège. 2. La loi cesse d'exister : o) par l’abrogation, voir ce mot, t. I, col. 126; — b) par la dérogation, voir ce mot, t. n, col. 532; — c) par la coutume, voir ce mot, t. ni, col. 1988; — Encycl. Immortale cn fait, à la place des gouvernements antérieurs qui, Dei, du lrf novembre 1885. L'Église peut donc faire en fait, ne sont plus. » des lois pour le bien spirituel (les fidèles, la société c) Tant que le souverain reste usurpateur, qu’il n’a temporelle peut en faire directement pour son bien pas cc que Léon XIII appelle des droits acquis, il temporel, indirectement pour son bien spirituel, car n'a de pouvoir qu’en raison dc la nécessité et ce pou­ l'ordre et le bien-être matériels favorisent la vertu. voir peut lui être enlevé par des moyens légitimes; ccs Dans toutes les lois, c’est toujours Dieu qui com­ moyens peuvent être légitimes sans être constitu­ mande : Non est enim potestas nisi a Deo, Bom., χιιι,Ι, tionnels, tant que le pouvoir n’est pas agréé par le Dans la loi éternelle, il commande sans promulga­ peuple. tion; dans la loi naturelle, la promulgation est faite d) Un moment arrive où la nation, dans son en­ sans forme visible; dans la loi divine positive, la pro­ semble, accepte le nouveau pouvoir; alors il n’csl plus mulgation est faite par les paroles mêmes dc Dieu; pennis dc changer la forme du gouvernement qu’en dans la loi ecclésiastique, la constitution est donnée usant dc moyens constitutionnels. par Dieu même, l’Église applique la législation aux 2° Promulgation de la loi civile. — Pour êlrc faite circonstances de temps, de lieu; dans la loi civile publici juris et devenir obligatoire, la loi civile doit enfin. Dieu laisse la société libre de choisir, la constitu­ être officiellement promulguée. Le mode le plus tion, lu forme de gouvernement, voir État, l. v, habituel est l’insertion au Journal officiel. En France, col. 887 sq., libre de faire des lois sur tout ce qui lind’après un décret du 5 novembre 1870 encore en téresse pourvu qu’elles ne soient pas en opposition vigueur ; · Une loi nouvelle est exécutoire dans avec celles qu’il a données ou que l’Église a faites chaque arrondissement un jour franc après que le numéro du Journal officiel qui la contient est parvenu sur son ordre : · Dieu seul est le vrai et souverain Maître des choses; toutes, quelles qu’elles soient, doi­ au chef-lieu dc cet arrondissement. » Voir le mot Pro­ vent nécessairement lui être soumises cl lui obéir, dc mulgation. Kégulièrement, la loi, pour être exécutoire, ne doit telle sorte que, quiconque a le droit dc commander ne lient ce droit que de Dieu, chef suprême dc tous... pas êlc soumise à l’acceptation du peuple, sauf le cas, prévu par certaines constitutions, d'un referendum, etc. De même que, dans l’ordre des choses visibles, Dieu 3° Objet de la lai civile. - La société existe surtout a créé les causes secondes, en qui se reflètent en quel­ pour le bien temporel des peuples; scs lois doivent que façon la nature el l’action divines, et qui concourent donc procurer le bien commun : Quad est ad flnem, à mener au but où tend cet univers; ainsi a-t-il oportet quod sit proportionatum fini. l’-Hæ, q. at, a. L voulu que, dans la société civile, il y eût une autorité Le bien commun véritable ne peut être réalisé s'il dont les dépositaires fussent comme une image de est en opposition avec le bien spirituel; par consé­ la puissance que Dieu a sur le genre humain, cn même quent. la loi civile ne peut êlrc rédigée indépendam­ temps que dc sa Providence. > Léon XIII, ibid. ment dc la loi ecclésiastique qui procure le bien spi­ 1° Auteur de la loi civile. — La faculté de porter rituel, ni traiter seule les questions mixtes : Prit des lois en cc qui concerne les affaires temporelles Ici, dit saint Isidore, honesta, justa, possibilis, secun­ réside dans les supérieurs légitimes qui dlllèrcnt selon dum naturam, secundum consuetudinem patrite, loco, la constitution : · Késcrve faite des droits acquis, il (emporique conveniens, necessaria, utilis, manifesta n’est pas interdit aux peuples dc se donner telle quoque, ne aliquid per obscuritatem in captionem conti­ forme politique qui s’adaptera mieux ou à leur génie propre, ou à leurs traditions et à leurs coutumes. » | neat, nullo privato commodo, sed pro communi utilitate 901 LOIS. LA LOI CIVILE civium scriptu. Elgin.. I V. c. xxi, P. L., t. i.xxxn, col. 203. J 1. Son objet propre est le bien temporel commun; elle doit donc tendre à procurer : a) la fortune, favo­ riser par conséquent l'agriculture, l'industrie, le com­ merce, les différents arts; — b) le bien du corps, donc tout ce qui pt ut augmenter le nombre des citoyens, leur conservation, leur santé, etc., l'intéresse ; - c) le bien d l'intelligence cn surveillant l'éducatIon, créant de hautes écoles, etc.; - d) le bien moral en aidant à la pratique des vertus, empêchant et punissant le vice; e) les biens proprement sociaux par une bonne Constitution mise loyalement cn pratique, cn surveil­ lant et punissant les ennemis du dedans et du dehors. On pourrait augmenter cette liste sur laquelle tout le monde est d'accord. Mais le bien commun csl en définitive en vue du bien de chacun. Et dès lors, jusqu'à quel point l’État peut-il travailler au bien commun sans léser celui des particuliers ? Bien des opinions ont été soutenues. Les individualistes, qu'on appelle quelquefois libéraux, pensant que le bien public sc confond avec les biens individuels, disent que l’État doit chercher le bien général de la société sans se préoccuper dc procurer le bien des indi­ vidus : la pari de l’État serait donc très restreinte; les socialistes demandent tout à l'État et lui donnent pour mission de s’occuper des intérêts particuliers dc tous : Étal maître dc pension, État père de famille. L’exposé des systèmes el la discussion dc ces questions appartient à la sociologie. 11 sullit dc dire ici que la loi doit chercher le bien commun sans nuire au bien des particuliers qu’il ne lui appartient pas dc procurer directement. On peut cn pratique accepter ces for­ mules : a. L'État doit protéger les droits, c’est là sa fonction naturelle et primaire, qu'il ne doit céder à aucun autre. Droits des individus ou des groupes (fa­ milles; associations, communes, provinces); droit à l'existence, à la propriété, à la réputation, à la reli­ gion; droits naturels ou acquis. Il doit donc assurer l'exercice des droits naturels, empêcher la violence cl la ruse; défendre les faibles par les moyens que l’expérience montre le plus ellicaccs; il doit protéger contre les dangers qui les menacent les mineurs, les travail­ leurs dc nuit, les femmes qui vont à l’atelier; il doit procurer le repos hebdomadaire, interdire la porno­ graphie, etc. Il doit déterminer ccs droits par des lois, c’est-à-dire en fixer l’exercice dans des cas particu­ liers. par des règlements sur la transmission de la propriété, par vente, donation, succession, etc. Il doit résoudre les conflits par Iq répression des crimes, sans quoi la loi serait lettre morte. Cc pouvoir csl absolu, souverain, indépendant. b L'Ütal doit aider les intérêts dans l’ordre écono­ mique, soit en écartant les obstacles (impôts injuste­ ment répartis), soit en favorisant, en stimulant l’acti­ vité privée par les moyens jugés convenables; par des voies de communication, des conventions com­ merciales avec les autres nations; cn aidant les com­ pagnies d’assurance, les coopératives, etc., mais régu­ lièrement il ne doit pas les gérer lui-même. C’est une erreur de penser qu'on n’a rien à demander à l'État, mais il ne faut pas Iui permetire de tout faire. Dans l’ordre moral. l'État doit faire en sorte, dit saint Thomas, que les choses nécessaires à une exis­ tence convenable soient en quantité suffisante, pro­ mouvoir le bien, ut sil dc promotione sollicitus, corri­ ger cc qui est défectueux, perfectionner cc qui est bien. Dr regimine principum, i, 15. Ainsi le grand docteur pose le principe souvent rappelé par les papes : · Parmi les principaux devoirs du chef dc l’État se trouve celui dc protéger el de défendre la religion car il importe à la prospérité sociale que les 902 citoyens puissent librement cl facilement tendre à leur fin dernière. » Léon XIII, Encycl. immortale Del, • De cette nécessité d’assurer le bien commun dérive, comme de sa source propre et immédiate, la nécessité d’un pouvoir civil qui, s'orientant vers le but suprême, y dirige sagement cl constamment les volontés mul­ tiples. » Léon XIH, Lettre aux cardinaux français, 3 mal 1892. Pic X condamne rempublicam cujusvis religiosi cullux expertem, Encycl. Vehementer nos, 11 février 1906. L'État a donc cn cela des devoirs négatifs réprimer les actes contraires à la morale, à la religion; des devoirs positifs: établir, développer, fortifier ce qui peut favoriser la moralité publique; il ne doit pas cn cela s'occuper des individus. Cc devoir d’aider les Intérêts est seulement candi· tionnel, parce que Γinfluence excitatrice dc l’État n'est demandée que s’il s'agit dc biens nécessaires ou du moins très utiles à la société et si 1 État tient compte, cn l’exerçant, dc droits antérieurs innés ou acquis; supplétif, parce que l État ne doit intervenir que pour aider l’initiative privée absente ou insuffi­ sante. Il doit la compléter sans la restreindre et l’em­ pêcher. La formule adoptée est assez juste pour marquer cc qu’il convient de faire et cc qu’il faut éviter. On ne peut prétendre résoudre avec clic théoriquement, el moins encore pratiquement, toutes les difficultés qui peuvent surgir. Voir Antoine, S. J., Cours d’économie sociale, 2· édit., p. 38 sq. Voir aussi le mot État et l'encyclique de Léon XIII, Herum novarum. 2. Dans les choses purement temporelles, lÉtal peut légiférer indépendamment de l’Église, mais non con­ trairement aux lois de Dieu. Non seulement il doit respecter la loi naturelle, mais il doit la sanctionner par des prescriptions positives : forcer les enfants à s’occuper de leurs parents; la déterminer par des règlements qui en assurent l’exercice : lois sur la validité des ventes, donations; y ajouter des préci­ sions : ordonnances sur la pèche, la chasse, etc. 3. Dans tes choses mixtes, l'État ne peut feindre d’ignorer l’Église. Voir 1 art. Église, t. iv, col. 2210 sq. Pour chacun des deux pouvoirs il y a donc comme une sphère circonscrite, dans laquelle chacun exerce son action jure proprio. Toutefois, leur autorité s’exerçant sur les mêmes sujets, il peut arriver qu'une seule et même chose, bien qu’à un titre différent, mais pour­ tant une seule et même chose ressortisse à la juridic­ tion et au Jugement dc l'une et l'autre puissance... 11 est donc nécessaire qu’il y ait entre les deux puis­ sances un système dc rapports bien ordonné, non sans analogie avec celui qui, dans l’homme, constitue l’union de l’âme cl du corps... Des temps arrivent parfois où prévaut un autre mode d assurer la con­ corde cl dc garantir la paix el la liberté : c’est quand les chefs d'Etat et les souverains pontifes sc sont mis d’accord par un traité sur quelque point particulier... Celte constitution de la société politique n’a rien qui puisse paraître peu digne ou malséant à la dignité des princes. Loin de rien ôler aux droits de la majesté, elle les rend au contraire plus stables et plus augustes. » Encycl. Immortale Dei. L L’État n’a pas mission pour s’occuper des choses purement spirituelles. Il ne peut que favoriser l’Église dans son action pour le bien. 5. Pour l'exposé des erreurs sur la loi civile, voir le mol État, t. v. col. 887. 1° Obligation dc la loi civile, — Sur celte question particulièrement délicate, il y a lieu d’établir d’abord le principe général qui déclare que les lois civiles obligent en conscience; après quoi on étudiera les cas particuliers, cl spécialement celui des lois pénales. 1. Principe général. - SI la loi civile ne fait qu’ap­ pliquer la loi naturelle ou la loi divine, si elle est 903 LOIS. LA LOI CIVILE dderminatira funs, II n’y a aucune difficulté, elle oblige en conscience au même titre, elle est en réalité divine. Si elle est pure positiva, malgré toutes les négations ct toutes les pratiques contraires, on doit affirmer qu’une loi civile, pourvu qu’elle soit juste, oblige vraiment en conscience per se sub gravi quand elle commande ou défend ; a) L9Écriture sainte le dit en termes formels. Les textes dc saint Paul déjà cités ont en vue les princes temporels dont il dit : Qui resistit potestati, Dei ordi­ nationi resistit, qui autem resistunt, ipsi sibi damna­ tionem incurrunt, subditi estote non solum propter iram, sed propter conscientiam. Rom., xiu, 2-5. On ne peut rien dire de plus clair : l'obligation existe en cons­ cience, elle est grave puisqu'on peut en y manquant attirer sur soi la condamnation. Le prince est ministre dc Dieu pour notre bien : Dei minister est tibi in bonum. Ibid., v, 4. Il faut conclure avec saint Pierre : • Soyez donc soumis à toute institution humaine à cause du Seigneur, soit au roi comme souverain, soit aux gouverneurs comme délégués par lui pour faire Justice des malfaiteurs ct approuver les gens dc bien. > I Pc! . i?. 13. b) La doctrine des Pères et des théologiens est cons­ tante sur cc sujet : saint Augustin, après avoir dit que ceux qui, ù l’exemple des trois Hébreux jetés dans la fournaise, désobéissent aux ordres injustes des empereurs auront une grande récompense, ajoute : Quicumque legibus imperatorum, quæ pro Dei veritate feruntur, obtemperare non vult, aequi/il grande suppli­ cium. Epist., clxxxv ad Boni/acium, 8, P. L., t. xxxin, coi. 795. Et cela, parce que les princes qui portent des lois justes servent Dieu en favorisant le bien, en empêchant le mal. Saint Bernard, pour recommander l'obéissance aux moines : Sive enim Deus, sive homo vicarius Dei man­ datum quodaimque tradiderit pari profecto obsequen­ dum est cura, pari reverentia deferendum, ubi tamen Deo contraria non pnecipit homo. De præcepto et dis­ pensatione, c. ix, P. L., t. clxxxh, coi. 871. Saint Thomas, qui dit des lois injustes : hujusmodi magis sunt violentia quam leges, dit dc celles qui sont justes : Siquidem justa sunt, habent vim obli­ gandi in foro conscientia. h-Il·1’, q. xevi, a. 4. Et Suarez affirme, en alléguant le témoignage de l’École, que « le gouvernement, s’il n’est armé du pouvoir de con train tre, est inefficace et facilement exposé à la révolte. D'ailleurs le pouvoir dc con­ traindre sans le pouvoir d’obliger en conscience est moralement impossible, car la contrainte, pour être juste, suppose une faute; tout au moins est-il très insuffisant. Dans un grand nombre dc cas, en effet, il ne suffirait pas â sauvegarder la liberté. » De legibus, I. II!, c. xxi, n. 8. L’Église a fait sien cet enseignement ct l’a rappelé en diverses circonstances : < Ceux qui administrent la chose publique doivent pouvoir exiger l'obéissance dans des conditions telles que le refus de soumission soit pour les sujets un péché. Or il n’est pas un homme qui ait en soi ou de soi ce qu’il faut pour enchaîner par un lien de conscience le libre vouloir de scs sem­ blables. Dieu seul, en tant que créateur et législateur universel, possède une telle puissance; ceux qui l’exercent ont besoin de la recevoir dc lui ct dc l'exercer en son nom... Dès lors, les sujets devront obéir aux princes comme â Dieu même, moins par la crainte du châtiment que par le respect dc la majesté, non dans un sentiment dc servilité, mais sous l'inspi­ ration de la conscience. » Léon XIII, cncycl. Diutur­ num, 29 Inin 1881. Le meme pape fait remarquer, ibid., que, pendant les persécutions, · l’erreur religieuse empêchait les empereurs païens dc s’élever Jusqu’à l’idéal du pou­ 904 voir que nous avons retracé. Tant que les rênes du gouvernement furent entre leurs mains, l’Église a dû sc borner à insinuer dans l’esprit des populations une doctrine qui pût devenir la règle dc leur vie le jour où elles adopteraient les institutions chré­ tiennes. Aussi les pasteurs des âmes, renouvelant les exemples dc l’apôtrc saint Paul, s’attachaient-ils avec le plus grand soin à prêcher < la soumission aux princes et aux puissances », Tit , m, 1; la prière offerte à Dieu pour tous les hommes, mais nommé­ ment · pour les rois ct les personnes constituées en dignité, selon qu’il est agréable à Dieu notre Sauveur». I Tim., π, 1-3. Les premiers chrétiens nous ont donné ii cet égard d’admirables leçons : tourmentés avec autant dc cruauté que d’injustice par les empe­ reurs païens, ils n’ont jamais failli au devoir dc l’obéissance ct du respect, à cc point qu'une lutte semblait engagée entre la barbarie des uns et la sou­ mission des autres. » c) Cette conduite et cct enseignement sont confir­ més par d’excellentes raisons : a. La loi civile en effet comme la loi ecclésiastique, dérive de la loi éternelle d’où elle tire sa force et sa vigueur : Per me reges regnant. I >rov., vin, 15. Comme elle, elle a pour mission de nous faire tendre ù Dieu, elle doit comme elle avoir le droit d’obliger en conscience. b. La loi naturelle ct la loi divine ne peuvent pas déterminer tout cc qui est utile ou nécessaire, il faut qu’une autre loi les applique aux circonstances de temps, de lieux, de personnes. La loi civile s’assimile en quelque sorte, promulgue, rend plus pratiques ccs lois; elle détermine les conditions dans lesquelles la propriété peut être transférée avec sécurité, ce qu’on doit faire pour éviter les accidents, etc. 11 faut que celui qui légifère ait le pouvoir d’obliger en conscience c. La loi naturelle et la droite raison nous ordon­ nent d’obéir aux lois portées pour le bien commun, nous sommes donc tenus d’y obéir en conscience. Les ordres d’un père â ses enfants, d’un maître à scs serviteurs obligent en conscience en raison du bien commun, dc même ceux d’un prince ù ses sujets. d. Le nier serait la ruine de la société : · L'autorité est cc qui relie la terre au ciel..., elle est l'âme des sociétés ct des familles, le secret de la vie de tous ct de chacun. Y toucher méchamment, se lever Λ l'en­ contre, la contester, ct surtout la vouloir détruire, c’est la grande impiété. » Gay, De l'obéissance, vers la fin de la Ire partie. L’obligation est per se sub gravi, ce qui veut dire que le péché est grave si : a. la matière est grave, ce qui dépend dc la chose demandée, dc la fin pour laquelle elle est demandée...; b. si l’intention du légis­ lateur est d’obliger gravement. On peut en juger par l’insistance dans les paroles, la sanction; par le sentiment commun; par l’interprétation des hommes prudents. Ce serait une erreur dc croire que la loi n’oblige pas en conscience parce que le législateur ne croit pas en Dieu, ne croit pas à la conscience morale, car 11 est certain (sauf les cas des lois purement pénales) qu’il veut imposer ses lois par les meilleurs moyens qu’il connaît, donc, implicitement du moins, il veut obli­ ger en conscience; qu’il l’admette ou ne l’admette pas, il est toujours investi du pouvoir par Dieu qui com­ mande par ses lois Justes : · Si l'autorité de ceux qui gouvernent est une dérivation du pouvoir de Dieu même, aussitôt et par là même elle acquiert une dignité plus qu’humaine : ce n’est pas sans doute ccttc grandeur faite d’absurdité cl d’impiété que rêvaient les empereurs païens quand ils revendiquaient les hon­ neurs divins; mais une grandeur vraie, solide, ct com­ muniquée À l’homme â litre dc don cl de libéralité céleste. » Encycl. Diuturnum. 905 LOIS. LA LOI CIVILE Peu importe aussi que le législateur ne puisse pas juger ct punir nu for de la conscience. Toutes les auto­ rités humaines en sont Pi : elles commandent l'acte qui oblige en conscience. Dieu, qui leur a donné ce pouvoir, sc reserve celui dc juger ct de punir au for dc la conscience. Les parents peuvent certainement obliger en conscience, Ils ne peuvent, comme la loi civile, punir que l’acte extérieur. Celui qui fait un vœu s’oblige certainement en conscience, il n’a plus le pouvoir de sc délier lui-même. Sur cette question, spécialement en cc qui concerne l'impôt, voir Vcrmeersch, Questiones de justitia, 1901, p. 91-132; la question générale dc l'impôt sera traitée au mot Τηιηυτ. Pour l'obligation relative au service militaire, voir Noldin, De prœceptis, n. 320; Lchmkuhl, Theol. mor., t. i, n. 1175. 2. Cas particuliers, — a) Lois qui rendent un acte invalide. — On peut dire qu’en général les lois qui commandent ou défendent un acte obligent en cons­ cience avant la sentence du juge, même en matière de justice. Et la raison en est qu’elles sont determinative piris proprietatis, elles déterminent cc qui est laissé indécis par le droit naturel : ainsi la loi détermine que les objets trouvés continuent d’appartenir à celui qui les a perdus, que cc qui a été abandonné par le pro­ priétaire appartient au premier occupant; elle déclare quels sont les droits d’un auteur sur son livre, etc. On peut ajouter que l’État est chargé dc la haute administration des biens : quand il traite ces ques­ tions d’une manière équitable, il est sur son terrain, scs règlements doivent être observés en conscience avant meme qu’aucun jugement ne soit rendu. Il arrive que la loi civile (comme la loi ecclésias­ tique) déclare certains actes invalides. Son droit va-t-il jusqu’il obliger la conscience à reconnaître la nullité dc ccs actes, même avant la sentence du juge ? On peut répondre : a. Que la loi naturelle elle-même rend certains actes invalides : quand le droit qu’on veut acquérir par cct acte ou plutôt l’usage de cc droit contient quelque chose qui est et sera perpétuellement malhon­ nête, comme un mariage entre la mère et le Ills, peut-être aussi — ce qui cependant n’est pas aussi clair — quand cet acte, s’il était valide, léserait inévi­ tablement ct d’une façon irréparable le droit d’autrui. b. La loi positive, même civile, peut déclarer inva­ lides des actes, valides devant le droit naturel, comme les contrats faits par des mineurs, faits avec une cer­ taine crainte, ou manquant des formes légales. La société civile a le droit dc régler dans son for cc qui est nécessaire pour procurer le bien public, elle peut donc restreindre les droits privés ct la liberté dc cha­ cun et elle éir nu diable. S· Que sl le pape est réprouvé ct méchant et par consé­ la doctrine de garder des partisans plus ou moins quent membre du diable, il n’n sur les fidèles du Christ avérés. Des seigneurs, tels que les lords Mont aigu ct aucun pouvoir *1 ce n’est celui qu’il tient dc César. Salisbury, prirent des lollards comme chapelains pri­ 9· Que depuis Urbain VI on ne doit reconnaître aucun vés cl les protégèrent contre les poursuites; de même pape, mais que In chrétienté doit vivre A la façon des Grecs, firent Sir Thomas Latimer dc Bravbrooke et Sir d’après scs lois propres. Richard Stury. Des commerçants et des bourgeois les 10° Qu’il est contraire ù la sainte Écriture que 1rs clercs possèdent des biens temporels. entretenaient de leurs deniers. Des tracts ct des pam­ Quatorze articles furent condamnés comme erronés phlets continuèrent à circuler en dépit des édits qui cl contraires au sens de l’Église. prohibaient tous ces écrits. 1· Qu’aucun prélat ne doit excommunier un homme qu’il 6. .Voure/Z A cette importante déclaration je n'opposerai qu'une remarque qui, d'ailleurs, n’en affaiblit nulle­ ment la portée. Quand on dit que la doctrine de la Justi­ fication par la foi est fondamentale dans la Réforme, on dit vrai si l'on sc place nu point de vue historique, 923 LOLLARDS. LES LOLLARDS EN A N ( I 1 ·. Tl. R R E pour la Reforme luthérienne, mais si Ton se place au point de vue absolu des idées, il faut reconnaître que cette doctrine de la justification par la foi esl adven­ tice cl secondaire, si bien qu’elle est rejetée ou passée sous silence par la majorité des protestants modernes qui sc croient neanmoins fidèles à l'esprit de la Réforme. Wiclef aurait donc pu ne pas enseigner cette doc­ trine et être néanmoins un précurseur delà Réforme. Autant qu’il est possible d’arriver sur cc point à une certitude, l'étude du règne de IIcnri Vil et de celui de Henri VIII jusqu'à sa rupture avec Rome nous amène à conclure que le peuple anglais, pris dans son ensem­ ble, n’avait pas encore appris à douter des doctrines reçues dans l’Église. C’est aux sectateurs allemands et Λ la poignée de leurs disciples anglais que l’on doit attribuer l’introduction des germes des discordes religieuses. Très peu de temps après que la révolte religieuse sc fut établie en Allemagne, quelques signes de sérieu­ ses tentatives pour miner la fol traditionnelle de l’Église d’Anghderre ne tardèrent pas à se manifester dans cc pays. Roger Edgeworth, Sermons, Londres, 1557, préface, dit : « Lorsque j’étais Jeune étudiant en théologie, les hérésies de Luther s’élevèrent et clics furent répandues ici dans ce royaume, et en moins de temps qu’on ne peut l’imaginer, tout le troupeau chrétien en fut si malade — la jeunesse d’abord, puis les plus anciens, les enfants faisant la leçon à leur père — que Sa Majesté le Roi et tous les clercs du royaume avaient grand’peine à arrêter cc fléau. Ils n’y purent réussir si complètement que depuis, quand ces hérétiques curent pour appui des hommes et des femmes de grand pouvoir, une flamme n'éclatât de plus belle, comme du feu dans la paille même. » En 1532, Thomas Morus, alors chancelier, attribuait la rapide difluslon de ce qu’il regardait, ainsi que la plupart de ses compatriotes, comme une hérésie, à l’inondation de littérature répandue sur le pays par le moyen de la presse. En 152G, l'évêque Tunstall condamne plusieurs livres : ce sont quelques ouvrages de Luther, trois ou quatre de Tyndale, deux de Zwingle et la Supplication o/ Beggers ainsi que le Dgalogue beliven the Father and the Son. En 1530, le roi défendit de lire ou de conserver quatre-vingt cinq ouvrages de Wiclef, Luther, Œcolopande, Zwingle, Pomcranus. Buccr et Wcssclîus. Dans sa proclamation, 1 Icnri VIII parle de la détermi­ nation prise autrefois par la nation anglaise de garder loyalement la foi catholique et de défendre le pays contre les · misérables sectes d’hérétiques et lollards. qui, en pervertissant la sainte Écriture, introduisent des opinions erronées, sèment la sédition parmi les chrétiens, comme il est arrivé récemment dans quel­ ques parties de l’Allemagne, où, par les entreprises séditieuses de Martin Luther et autres hérétiques, furent tués un nombre Infini de chrétiens. > Par com­ mandement du roi, la Convocation de Canterbury dressa une liste des livres prohibés. Dans le premier catalogue contenant trente-cinq volumes, il n’est fait mention d’aucun livre de Wiclef; cc sont tous des livres de Luther et de scs disciples. Tous ces faits semblent prouver que le lollardisme avait cessé d’exister quand paru· la Réforme. Les protestants sc prétendent au moins les continua­ teurs de Wiclef au sujet de la traduction de la Bible en langue vulgaire; il ne sera donc pas sans intérêt de citer à ce propos le témoignage de Thomas Morus : « Il n’existe aucune loi qui prohibe toute version anglaise de la Bible, cela est certain. Il y a, il est vrai, une Constitution qui traite de cette matière, mais non pas dans cc sens. Car il faut que vous sachiez que 924 lorsque le grand hérésiarque Wiclef prit sur lui de faire une traduction de la Bible ù sa façon, il y avait longtemps que la Bible entière avait été traduite en anglais par des hommes vertueux et instruits, cl qu'ainsl elle était lue avec profil et respect, avec dévo­ tion el sagesse, par le bon el pieux public. Dans sa traduction, Wiclef corrompit à dessein le texte sacré, en y introduisant perfidement des paroles propres a établir aux yeux du lecteur les hérésies qu'il s’en allait semant partout. Ce n’était pas seulement dans Je texte même de sa traduction qu’il glissait ses erreurs : c’était aussi dans certaines préfaces et gloses qu'il y ajouta; il y donnait ù ses raisonnements un tour de probabilité et de vraisemblance bien fait pour séduire les laïques et les gens peu instruits; en un mol, il s’y prit si bien qu’il corrompit en ce lemps-là beaucoup de fidèles du royaume. On vit alors quel mal faisaient au public les traductions, préfaces et gloses de Wiclef et de ceux qui l’aidèrent ù grossir sa secte; pour ce motif donc, el aussi à cause des dangers qui se pré­ sentent dès qu’on essaie de faire passer le texte de l’Écriture d’une langue dans une autre, pour ces motifs, un concile tenu à Oxford défendit sous des peines graves à qui que ce fût de traduire désormais l’Écriture en anglais ou toute autre langue de sa propre autorité en un livre, petit livre ou tract, de lire ouvertement ou secrètement ces sortes de livres faits récemment au temps du dit John Wiclef, ou depuis, ou qui seraient faits dans la suite, jusqu’à ce que la dite traduction ail été approuvée, par l’évêque diocésain, ou s’il était necessaire par le concile provincial. Telle esl la loi au sujet de laquelle un si grand nombre de gens ont tant parlé, tandis que si peu s'inquiètent de savoir s’ils disaient ou non la vérité. Car j’espère que vous ne voyez dans une telle loi rien de déraisonnable, puis­ qu’elle ne défend pas de lire les bonnes traductions qui étaient déjà faites autrefois avant l’époque de Wiclef et que. si elle condamne celle de cc novateur, c’est parce qu’elle est mauvaise et non parce qu'elle est nouvelle. De même elle ne défend pas de faire de nou­ velles traductions, mais elle prend soin que celles qui seraient mal faites ne puissent être lues avant d’avoir été tout au long examinées et corrigées; hors le cas assurément où il s’agirait de factums dans le genre de ceux de Wiclef et de Tyndale où l’esprit mauvais du traducteur s’est exercé de telle façon qu’on perdrait vraiment son temps à s’essayer de les corriger. » Dialogue, English Works, éd. 1557, p. 233, 231. C’est donc à tort que George Macaulay Trevelyan déclare : · Nous avons preuve positive (pic les évêques dénoncèrent la propagation de la Bible anglaise parmi les classes et les personnes disposées à l’hérésie, en brûlèrent les exemplaires et persécutèrent cruellement les lollards pour l’avoir lue. · England in the age o/ Wijclit/e, p. 131. Concluons qu’il n’y a pas de filiation immédiate entre les lollards et les tenants de la Réforme, car les premiers avaient disparu quand apparurent les seconds. Mais il y a des analogies indéniables entre les doctrines des uns et celles des autres, notamment sur les points suivants : subordination du pouvoir spirituel nu pou­ voir civil, lutte contre les possessions ecclésiastiques, nécessité d’une traduction populaire de la Bible el lec­ ture de celle-ci en dehors de tout contrôle de la hiérar­ chie. Ces points de ressemblance, nous les reconnais­ sons loyalement; mais les protestants, qui veulent sc donner des ancêtres, sont tentés de les exagérer, et voilà pourquoi les anglicans appellent Wiclef l’étoile du matin de la Réforme ·, oubliant que l’étoile avait cessé de luire bien avant (pie la Réforme eût commencé. I Sot net s. — Elles seront Indiquées Λ Part. Wiai.r; on dgnalera simplement Ici : Le* textes publiés dnn> Wilkin·*, Condita Mugrur Brilanntfr, t m, Londres, 1737. 925 LOLLARDS — I,ΟΝΟΙ ERI E doni plu«l< urt noni reproduits dun· Mansi* Conril., t. Xxvi: Henri Knighton, Chronlcon, il/iiu let Herum brilannicaruin medii irul scriptores (Roll* Serice), t. xrji, en deux vuluincs; Thomas Wahinghain, Historia angllcana, Ibid., t. xxviii en deux volumes; 'i honnie Netter de Walden, Fasciculi itianlorum M. J· Wtclefieiun tritico, 6dlt. Shirley, ibid., t. v; Reginald Prcock, The Heprrsw of exter much blaming of the Clergy, édit. Bubington, Ibid , t. xix, en deux volumes, 11. Tn \ vaux. — (Ant. Varlllns), Histoire du Wirleftanisme, Lyon, 1682, in-12, LouIk Maimbourg, HUt.du WltUfianlsme, lui Haye, 1683, in-12; I*. M. Grossi, Narratio historica de ortu tic progrès v u lurresium J. Wide fl, 1707, hi-fol.; V. Wiittivr. John Wgclgff, sa ide, %γλ auvres, ια doctrine, Paris, 1886; J. Richard Green, History of the English people, Lon­ dres, 1877, 1.1, ρ. 457 sq.; WAV. Capes, The English Church in the fourteenth and fifteenth centuries ( 1272-14S6), Londres, 1900, in-16, (c’csl 1c l.m de A Ihstorg of the English Church, publiée par W. It. W. Stvpliccns et W. Hunt), voir surtout, c, ix, p. 178-196; S. Gardiner, Manuel d'histoire d'Angle· terre, Paris, 1905; James Gnlrdner, Lollardy and the Beformotion in England, 4 vol., in-8 , Londres, 1908-1913, R. Hl.DDE. 1. LOMBARD Joan, controversistc, né a Fri­ 920 bourg (Suisse) on 1648, entré nu noviciat des Jésuites de Lyon, en 1669, prêcha à la cour Lavent de 1696 et le carême de 1703, s'adonna tout entier aux travaux du ministère et spécialement de la controverse. Son Abrégé des controverses de la Beligion, Nancy, 1723, plusieurs fois réimprimé· a été inséré dans les Démons­ trations évangéliques de Migne, Paris, 1813, t. xiv, col. 1070-1178. Le P. Lombard, était membre de ΓAcadémie de Lyon. Il mourut à Vienne en 1727. cum et conciliorum omnium quo a S. Pelro ad h^ec usque nostra tempora celebrata sunt. Jn quo annuatim pontificum vito* eorumque constitutiones,,.. hrrreticorum quoque... damnationes confulationesque, schismata, persecutiones.denique qiuecnmque insignia in ipsa Dei Ecclesia hucusque acciderunt, breviter sed clare enarrantur, in fol , Lyon, 1623; Summa conciliorum omnium qux a S. Petro usque ad Gregarium X V papam celebrata sunt, ln-fol., Anvers, 1623. Après la mort de l'auteur, l’ouvrage reparut avec un appendix omnium conciliorum Galli/e, desumptum ex tribus tomis Conci­ liorum H. P. SyrmondÎ. ., Parts, 1639, 1645. La somme de Longo est une des sources dont sc servit Louis Bail pour sa Summa conciliorum, Paris, 1659. L’auteur en lit un extrait Intitulé De conciliis generalibus approba­ tis ac reprobatis breve compendium, rui etiam ac Visit bulla’ In c Description... de la France, Avis au lecteur. Et de même Schüpflin, en présentant au public les Annales Arsacidarum de celui qu’il appelle le Vairon de notre époque, fait remarquer : Incomparabilis hujus viri varia' lucubrationes, insigni doctrina et eruditione referta jam pridem per orbem lite ratum volitant sed omnes fere manuscripts. Nous en sommes restés, pour ce qui concerne la publication des œuvres de Longuerue, presque au même point que Schopllin. Mais nous pouvons dresser un catalogue plus exact des œuvres tant éditées que manuscrites laissées par cct auteur. 11 est publié en tête des Longueruana, et doit être complété par un certain nombre de numéros. L’œuvre de l’abbé de Longueruc ne touchant qu'indirectement à la théologie, nous ne signalerons ici que les travaux qui ont quelque rapport avec cette disci­ pline. Parmi ceux qui sont imprimés, signalons : 1. Dissertatio in Tatianum, publiée dans l’édition de Taticn donnée par Guillaume Worth, Oxford, 1700. — 2. Remarques sur ta vie du cardinal Wolsey, contraires à ceux qui ont écrit contre sa réputation, insérées dans les Mémoires de littérature et d'histoire, du P. Desmolcts, Paris, 1729, l. vm, partie 2, p. 2G5 sq. — 3. Annales Arsacidarum, publiées par les soins de Schopllin, pro­ fesseur à Strasbourg, Strasbourg, 1732. — I. Chrono­ logie des gouverneurs de Syrie pour les Romains, des pontijes des Juifs, et des procureurs de Judée, publiée à la fin du t. n des Longueruana. — 5. Dissertation sur le passage de Josèphe en faveur de Jésus-Christ, (Anliq. jud., L XVIII, c. iv), imprimée dans la Bibliothèque ancienne et moderne, de Jean Lc Clerc, t. vu b, p. 237288; Longueruc est d’avis que le fameux passage est interpolée! accuseEusèbe d’avoir falsifié le témoignage de l'historien juif : cette courte dissertation est un vrai chef-d’œuvre d’esprit critique. — 6. Dissertationes de variis epochis et anni forma veterum orientalium; de vita sancit Justini, Leipzig, 1711. — 7. Traité des Annates, 928 où l’on examine aussi si les secrétaires des évêques... peuvent sans simonie exiger pour leurs expéditions au delà de ce que les lois canoniques leur permettent de recevoir pour leur travail, Amsterdam, 1718; l’ouvrage anonyme est de l’abbé Béraud, aidé de l’abbé de Lon­ gueruc, selon une note manuscrite de l’exemplaire de la Bibliothèque Nationale, E. IDS.— 8. Opuscules de M. Louis du Four de Longueruc, abbé de Sept-Fon­ taines, 2 VOL, Vverdon, 17X1. Quant aux œuvres inédites de l’abbé de Longueruc elles remplissaient six vol. in-folio dont il n’est plus possible de retrouver la trace. Nous signalons pourtant ici quelques-uns des titres les plus intéressants pour la théologie, afin de donner une connaissance plus complète de l'auteur: 1. Dans le 1er et le 2· volume se trouvaient Soixante-cinq lettres écrites au P, Pagi touchant la critique des Annales de Baronius, de l’an 1686 jusqu'à la mort du P. Pagi arrivée au mois de juin 1690; on relève à cc propos au Longueruana, t. n, p. 11, les remarques suivantes. Après avoir rapporté le commerce qu’il cul avec le savant cordelier durant qu’il séjourna à Paris, Longueruc ajoute : « Quand il fut parti, notre commerce continua; je lui envoyais continuellement des morceaux, comme par exemple tout cc qui avait rapport aux Arabes et aux autres peuples qui lui étaient inconnus. En transcrivant et abrégeant, il a fait quelques fautes qu'il aurait évitées s’il avait continué à demeurer Ici. Jamais je ne vis un si bon homme, si docile, si dévoué à l’étude, si amateur de la vérité... Il ne faisait qu’étudier. 11 y avait encore un homme qui ne faisait que cela, c'était Tillemont qui aurait été bien plus loin et se serait épargné bien des fautes si, à l’étude, il avait joint le secours de la conversation cl des hommes. » Longueruc signale qu’il a donné des renseignements à Pagi, sur les Cagots ou Capots, sur l'histoire du célibat ecclésiastique, sur la définition des provinces suburbicaircs, etc. Ibid., t. n, p. 28, 73, 86. Une copie de cette correspondance se trouve à la Bibliothèque Nationale, Noua. acq. franç. mss. 21 786, 2! 787.—2. Aut.in.se trouvait toute une série de dissertations et de remarques roulant autour du De mortibus persecutorum récemment découvert et que Longueruc refusait énergiquement d’attribuer à Laclance. Ces remarques et dissertations épluchaient tous les points de la chronologie du De mortibus. Voici d’après Longueruana, l. n, p. 37, les idées essentielles de notre abbé sur cc point si controversé : « Le livre De mortibus n’est point de Lactance. Aussi le ms. sur lequel on a imprimé ce livre ne le lui donne-t-il pas : il est d’un homme outré et peu instruit. Il vous dit que depuis Domlticn jusqu’à Décius exclusivement l’empire n’avait eu que de bons princes qui n’avalent pas persécuté l’Église. Il Ignorait donc que Trajan, M. Aurèle et Sévère l’avalent persécutée. Il avance que Dioclétien fut forcé à quitter l’empire malgré lui; Constantin dit tout le contraire Ad sanctorum catum. Il fait une triste description de l’état de misère et de mépris où, selon lui, était Dioclétien dans sa solitude, et Euménius parlant à Constantin en fait une descrip­ tion tout opposée. 11 y a bien d’autres preuves de faus­ seté, sans compter qu’aucun auteur n’a attribué cet ouvrage à Lactance dont le style était bien au-dessus de celui de cct écrivain. > — Au meme volume, se lisait une Dissertation sur les trois témoinsdu ciel (I Joa.)dam laquelle il est prouvé que cc passage n'est point de saint Jean; une série de dissertations sur l’ancienne littéra­ ture chrétienne : Vita sancti Justini martyris; Disser­ tatio in Tatianum (voir cl-dcssus); Diss, in Alhenugoram; Diss, de origine hareseon Valentini, Cerdonis et Marcianis; De tempore quo nata est Montant lucres is; De hareticorum rebaplisatione. (Je ne sais s’il faut rapporter à ce dernier traité ce qui est dit Longueruana t. u, p. 31. · Jusqu'à Urbain II on reconfirmait cl on 930 LONGUERUE — LOOS 929 réordonnait ceux qui avaient été confirmés et ordonnés par les hérétiques, schismatiques et simomaques. il y en a un beau trait dans Béade au sujet de l’évêque Sadéal. J’en ai fait aussi un traité où les exemples ne manquent pas. ·)- Le t. iv contenait ù peu près exclu­ sivement des dissertations ou des éditions relatives au Moyen Age. Autant en dira-t-on du t. v, où l'on relè­ vera seulement dans lu seconde partie des paraphrases sur les cantiques de Débora, d’Habacuc, de Moïse (Bout., xxxm), de David (I Rcg.,xxm) des Remarques sur Marcel pape, où l'on /ait voir qu'il est le même que Marcellin; des disert allons De prohibitione sanguinis et suffocati apud veteres christianos, et De fermento si ce eucharistia. — Le t. vi, consacré surtout â des questions relatives ù l’histoire de France, contenait aussi une Dissertation sur le canon des saintes Écritures, où l’auteur faisait voir « combien il était difficile d'accor­ der la définition du concile de Trente avec la tradi­ tion », des Annales des Macchabées; un De excidio Stleucidarum in Syria,— Enfin l’abbé, de Longueruc avait constitué un Recueil des lettres des papes Innocent VI, Urbain V, Grégoire XI, et autres papes qui ont tenu le Saint-Siège à Avignon, avec des remarques. La source principale pour connaître l’abbé de Longueruc est le Longueruana ou recueil de pensées, de discours et de conversations de feu M. Louis du Four de Longueruc, Berlin, 1751, 2 petits volumes, in-12; le recueil, extrêmement inté­ ressant, a été fait par un des amis de l’abbé, qui consignait nu jour le jour ce qu’il lui avait entendu dire. C’est a ce recueil et ù la Vie de l’abbé de languente qui sc trouve en tête du Catalogue de sa bibliothèque publié par Burr ois, Paris, 1735, que les auteurs de biographies ont emprunté le plus clair de leurs renseignements : Moréri, Le grand diction­ naire, édit, de 1759, t. vi, p. 383-385, qui analyse au complet les six in-fol. mis. de Longueruc; Feller, Biographie univer­ selle, nouvelle édit., Paris, 1834, t. vu, p. 515; Hœfcr, Nou­ velle biographie générale, t. xxxi, Paris, 1862, col. 380-583; V Encyclopédie des sciences religieuses, t. vni, Paris, 1880, p. 366, 367. — Voir aussi Lc Long, Bibliothèque historique de la France, table, ù Four (du). É, Amann. LONG UE VAL Jacques, jésuite français, né en 1G80 à Bacquencourt ou ù Fouquescourl (Somme), admis nu noviciat en 1699, enseigna la théologie positive et l’Écriture sainte. Il publia un Traité du schisme, Bruxelles, 1718, qui fit grand bruit.souleva les colères des jansénistes et s'attira les foudres du Parlement. L’auteur qualifiait de schisme l’attitude des théologiens et des évêques qui refusaient d'accepter la constitution Unigenitus de Clément XL Le P. Longucval est surtout connu par son Histoire de ΓÉglise gallicane, 8 vol., in- l°, Paris, 1730. 11 mourut à Paris en 1735, laissanl’ce grand ouvrage inachevé. SommcrvogclJ Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, Liv, col. 1934-1937; llurtcr, Nomenclator, 3· édit., t. IV, col. 1212. P. Bernard. LONGUEVILLE (Anno-Qonovlôve do BOURBON-CONDÉ, Duohoooo do), naquit le 29 août 1619, nu château de Vincennes, où son père était empri­ sonné et elle eut comme frères le grand Condé et le prince de Conti. En 1612, elle épousa le duc de Longueville; alors elle fut assidue ù l’IIôtcl de Bainbouillet; elle se lança dans la politique, sc mit à la tête de la Fronde contre Mazarin et elle dut changersouvvnl de residence pour échapper Λ la prison. Puis, surtout après la mort de son mari, en 1663, elle se jeta dans le jansénisme et sc lia étroitement ù Port-Royal où elle lit construire un logis afin de s’y retirer; elle se partagea désormais entre Port-Koyal et les carmélites du faubourg SaintJacques. Elle travailla ù la paix de Clément IX (16681669); les Solitaires de Port-Koyal sc donnaient ren­ dez-vous chez elle. Arnauld resta caché chez la duchesse de Longueville durant un assez long temps. La DICT. I>E TllfiOU CATIIOU duchesse mourut chez les Carmélites le 15 avril 1679, et son cœur fut porté à Port-Royal. La duchesse de Longueville a servi le jansénisme, surtout par scs bons offices, mais cependant elle a laissé un écrit ou elle exprime scs sentiments d’une manière très agréable et qui se trouve imprimé dans le Nécrotoge de Port-Royal. Michaud. Biographie universelle, t. xxv, p. 82-86; Hœfcr, Nouvelle biographie générale, t. XXXI, col. 587-597; Feller, Biographie universelle, t. vn, p. 516, 517; Chaudon et Delandlne, Dictionnaire universel, t. x, p. 215, 216; le* Mémoires du temps, en particulier, ceux de Montpender, Retz, lui Rochefoucauld et Mme de Mottevilk; le* Mémoires sar la guerre civile de Lcnct et le* Mémoires sur la minorité de ls>uis XIV, de Ιλ Châtre; les Lettres de M·· de Sévigné et de Godemi; Villefore, M vie de la duehrsse de Longueville, 2 VoL, ln-12. f. 1 , 1738 (Journal des Savants de nov. 1738, p. 692-698) et La véritable vie d'Anne de Geneviève de Bour­ bon, duchesse de I^ngueville, par 1 auteur «ta .Inrrdofei sur la Constitution Unigenitus (Villefore). 2 voL, ln-8\ Amster­ dam, 1739; I^montey, Notice sur la vie de Mme de Longue­ ville, dans la 3· livraison de la Galerie fronçai te; Nérrologe des plus célèbres défenseurs et confesseurs de la vérité, t. i. p. 178-1 S<); Cousin. Madame de Longueville; nouvelle étude >ur les femmes illustres et la société du XV/l siècle, in-v Paris, 1853, 1855, 1859; du même. Madame de Longueville pendant la Fronde, ln-8*. Paris, 1859; ÊUacin Jourdain, La duchesse de Longueville et Dieppe, dans les Récits dirppois, in-16* Dieppe. 1861. J. Cahheyre. LOOS Cornelii·,' nom flamand a été traduit Callidius, théologien des Pays-Bas (1546-1595). — Né a Gouda (Hollande méridionale), il fit scs études d’humanités et de philosophie â Louvain, y commença la théologie, après 1564, mais la continua a Mayence où il prit le bonnet de docteur. Rentré dans sa ville natale, il en fut chassé par les troubles religieux de l’époque; Loos reprit donc le chemin de Mayence où il séjourna quelque temps, sans que l’on puisse dire à quel titre; on le trouve ensuite a Trêves, où l’on volt que de graves difficultés lui furent suscitées en 1592 à cause de ses opinions trop libérales sur la sorcel­ lerie et la magic. Emprisonné par ordre du nonce apostolique, Ottavio Frangipani, il dut faire le 15 mars une solennelle rétractation de cc qu il avait dit cl écrit sur cc chapitre. Contraint de chercher sa vie ailleurs, il sc retira à Bruxelles où il exerça les fonctions de vicaire dans la paroisse Notre-Dame de la Chapelle. Accusé d’être retombé dans son ancien délit, il (ut arrêté comme relaps, parvint néanmoins à retrouver sa liberté; il mourut à temps pour éviter un troisième procès, 3 février 1595. A une époque où les procès de sorcellerie, s’étaient multipliés à un point incroyable, où les exécutions sc succédaient d’une manière c(Trayante, Corneille Loos s'était fait sur la question une opinion raisonnée et était arrive ù la conviction qu’il n’y avait rien, ou â peu près rien, de fondé dans les griefs, pour lesquels une foule de malheureux étaient exécutés tant par les protestants que par les catholiques. Il le dit autour de lui, et il voulut l’écrire; un livre qu’il composa sous le titre De fera et falsa magia fut envoyé clandestinement à un libraire de Cologne et imprimé; mais la publica­ tion en fut aussitôt arrêtée. La rétractation suivante imposée à l’auteur donnera l’idée de cc qu’avait sou­ tenu Corneille Loos, car le livre a si bien disparu que l’on n’en connaît point d’exemplaire. Cette pièce est imprimée par Del Rio, au 1 V, des Disquisitiones nutyiciv, appendice, edit, de 1606, t. ni, p. 315 sq. : • Mol, Corneille 1 .oosCallidius.né à Gouda, en 1 lollande, pour l’instant arrêté et détenu au monastère impérial do Saint-Maximien près Trêves, par ordre du Kme et llhne nonce apostolique, Octavius, évêque de Tricara, à cause de quelques traités De vera et falsa magia écrits par moi témérairement et présomptueusement ù IX. — 30 931 LOOS 932 12. Les esprits, les formes séparées de la matière l’insu ct sans la permission des supérieurs locaux, peuvent être vus par l’homme. communiqués par mol, et envoyés à l'impression à 13. Il est téméraire d'affirmer que, tout ce que peu­ Cologne; étant pour lors informé que dans les livres vent les démons, les sorciers le peuvent aussi par l’aide susdits, dans certaines de mes lettres adressées au dc ceux-ci. clergé cl à la cour souveraine (senatus) dc Trêves, ct 1 1. L’idée qu’un démon supérieur peut chasser un dans d'autres missives adressées pour empêcher le inférieur est erronée et fait injure au Christ, Luc., xï, cours dc la justice contre les sorciers el les sorcières 18 sq. (magos et veneficas), sont contenus dc nombreux arti­ 15. Les papes dans leurs bulles ne disent pas que les cles qui sont non seulement erronés et scandaleux, sorciers et les faiseurs de maléfices perpètrent les mais même suspects d’hérésie, ct frisant le crime dc lèsc-majeslé, cn tant qu’ils sont séditieux, ct témé­ crimes sus-indiqués. 16. Les papes qui ont donné pouvoir dc rechercher raires, contraires à renseignement commun des doc­ les sorciers, l’ont fait pour ne pas être eux-mêmes, s’ils teurs cn théologie, aux décisions et bulles des souve­ l’avaient refusé, accusés de magie, comme certains de rains pontifes, â la pratique et aux lois ct décrets des leurs prédécesseurs cn ont été cn fait accusés (allusion, magistrats et des juges, tant de cet archidiocèse dc je pense, ù Sylvestre II). Trêves que des autres provinces ct principautés: pour Toutes et chacunes deces affirmations avec d’innom­ cette raison je rétracte, condamne el rejette ccs mêmes brables calomnies, mensonges, fausses accusations articles, dans l’ordre où ils sont rapportés ci-dessous, contre les magistrats tant séculiers qu'ecclésiastiques, cl veux qu’ils soient tenus pour n'avoir été dits ni répandus avec pétulance, sans respect et faussement affirmés par moi. ct dont pullulent mes écrits sur la magie, je les con­ 1. En premier lieu je rétracte, condamne, rejette et damne et relire expressément cl sciemment, deman­ réprouve, ce que j’ai affirme avec pcrtinaclté, dc vive dant humblement pardon à Dieu el ù mes supérieurs voix ct par écrit, près de beaucoup dc personnes, et que ct promettant avec sincérité que dorénavant je n’en­ j’ai voulu faire considérer comme le chef el l’essentiel seignerai plus rien de tel, ne divulguerai, défcndnd, de mon argumentation à savoir : qu’il faut regarder comme Imaginaire ct tenir pour une vaine superstition | affirmerai verbalement, ou par écrit, par moi ou par ct pour commérages cc qu’on a écrit sur le compte du d’autres, à quelque endroit que je me puisse trouver. Si je contreviens, je me soumets d’ores et déjà ù toutes transfert corporel des sorciers ct sorcières (magorum et sagarum). Car mon opinion subodore tout à fait la les peines dc droit contre les hérétiques relaps, les réfractaires, séditieux, coupables de lèse-majesté, dépravation hérétique, ct, pour autant qu’elle peut convaincus publiquement d’être sycophantcs, ct donner lieu ù des séditions, elle sent le crime dc lèsccontre les parjures. Je me soumets également à la majeslé. 2. Car (ct je le rejette cn second lieu) j’ai, par lettres correction arbitraire tant dc l’archevêque dc Trêves que de tous autres magistrats, au pouvoir desquels je secrètes envoyées à divers, divulgué avec pertinacilé pourrais me trouver, ct qui auraient acquis certitude à l’encontre dc la magistrature et sans raisons solides dc ma rechute et de la violation dc ma parole, afin que les courses (nocturnes) des sorciers étaient fausses qu’ils me punissent selon mon mérite, dans mon el imaginaires; j’ai affirmé dc plus que c’est la rigueur honneur, ma renommée, mes biens cl mon corps. » de la torture qui a contraint des malheureuses à avouer des crimes qu’elles n’avaient jamais commis, Les propositions avancées par Corneille Loos, bien qu’il les ait rétractées, témoignent d’un sens critique à confesser qu’elles avaient répandu le sang innocent, ct que, dans la nouvelle alchimie, on lire du sang peu ordinaire à cette époque quand il s’agissait de humain de l’or cl de l’argent. diableries. On relèvera aussi chez cc théologien curieux 3. El c'est pourquoi, soit dans des entretiens privés, le souci d’écrire en un latin élégant ct dc débarrasser la langue dc l’École des vocables barbares dont elle soit dans des lettres adressées à l’une et l’autre magis­ s’était peu à peu encombrée. Dc ce souci les Scopn tratures, j'ai répandu l'opinion que les supérieurs ct les juges étaient des tyrans. latimr ad purgandam linguam a Barbarie, Mayence. I. Et conséquemment, étant donné que le Bine et 1582, sont un Intéressant témoignage. llhnc archevêque el prince-électeur dc Trêves, non Loos est d'ailleurs surtout un controvcrsistc cl la seulement laisse punir des supplices convenables dans majeure partie dc son œuvre est dirigée contre les pro­ testants : 1. Dc tumultuosa Belgarum rebelliore sedanda son diocèse sorciers ct sorcières, mais a réglé lui-même la procédure ct les frais judiciaires des procès cn ques­ sive spiritus vertiginis utrimque Germaniœ in Reli­ tion. par une incroyable témérité j'ai tacitement gionis dissidio (unde cuncta· calamitates) vera origo, progressus, ac. indubitatus curandi modus, cum rejec­ accusé dc tyrannie le dit électeur de Trêves. tione inefpraciuni ad hoc remediorum, Mayence, 1579, 5. Je rétracte cn outre et condamne ces miennes conclusions : Il n’existe point de sorciers qui renient 1582; composé sur les conseils de Huart Tapper cl de Lin dan US, voir ci-dessus, col. 772, cc livre attaque aussi Dieu, rendent un culte au démon, déchaînent les bien les hérétiques que les conciliateurs. - - 2. D’Inspi­ orages par l’action du diable, et perpètrent des ration analogue est V Apologia in orationem Philippi dr forfaits semblables; mais tout cela sont des rêveries Marrin... \Vormatiano conventu habitam mense malo (somnia). 6. El encore: magie n’est pus maléfice, magus n'est 1578, Luxembourg, 1579; l'auteur s’y élève avec véhémence contre les reproches que le dit Philippe de pas mate pais el il faut entendre le passage d'Ex., χχιι. Malepcos non patieris vivere, de ceux qui luent par Marnix avait faits, lors dc la diète de W orms cn 1578. un poison naturel naturellement appliqué. â l'administration du duc d'Albc dans les Pays-Bas. — 7. Il n’existe point ct ne peut exister de paclc entre 3. Annotationes in Ferum super Joannem, édition le démon cl l’homme. expurgée du commentaire île Jean Férus (ou Féri) 8. Les démons ne prennent point de corps. sur saint Jean; cf. Dictionnaire de lu Bible, t. iî, col. 2210. I. Urbis et orbis defensio ct vindicatio 3. La vie d'Hllarion, écrite par saint Jérôme n’csl pas authentique (c’est-à-dire véridique). adversus Christianum Franckenium caderosque secta­ rios άρτοζατρείαν (adoration du pain) impie afferentes, 1U. il n'y a point commerce charnel cnlre le démon Mayence, 1581, est dirigé contre le protestant Francl l’homme. 11 Ni les démons, ni les sorciers, ne peuvent déchaî­ ckrii, qui, d’abord Jésuite à Home, en 1568. était passé au luthéranisme, puis au cals inlsme, pour finir dans ner les orages, la pluie, la grêle; tout ce qu'on raconte h socionismc. — 5. Duellum fidet et rationis ; Si m a cc sujet n’est que rêverie. 933 LOOS eucharistia* sacramento acre nil corpus Domini '! adversus paradoxa sex Christiani Franckenil, Mayence, 1581. —6. Thuribulumaureum sanctarum precationum, Mayence, 1581. livre de prières, tiré en partie de ΓHortulus precationum de Pierre Bachcrius, O. P.; on rapprochera V Apparatus mm\ic dominica, recueil de prières cl de méditations. Bologne, 1581, cl Y Officium SS, Sacramenti cum precibus atiisque exercitiis, Colo­ gne. 1581.— 7. Institutionum sacra· theologia libri IV, seu epitome Mele hior is Cani de locis theologicis, Mayence, s.d.; comme le litre Undique c'est un abrégé du traite classique de Melchior Cano, voir col. 739, — 8. Important pour la connaissance des sympathies de Corneille Loos est le petit volume intitulé : Illustrium Germania* scriptorum catalogus, quo doctrina simul el pietate illustrium ulla ct operte celebrantur, quorum po­ tissimum ope Ulle rarum studia Germania· ab anno M. D. usque LXXXJ sunt restituta et sacra fidei dogmata a profanis sectariorum novitatibus et resuscitatis veteribus olim damnai is lurrescon erroribus vindicata, Mayence, 1581. abrégé dc la vie de 83 écrivains allemands et Hamands avec un catalogue, souvent peu exact, dc leurs ouvrages; on y lira avec intérêt, feuillet M 3b sq un éloge bien senti de Baius et dc ses méthodes. A. PosscvÎn. Apparatus sacer, Cologne, 1608, t. f, p. 383; Valèrc André, Bibliotheca bel gtea, Louvain, 1613, p. 257. 258; Foppcns, Biblinth. bclgj, Bruxelles, 1739, t. 1, p. 212; Pûquot. .Mémoires pour servir a l’histoire littéraire des... Pays-Bas, t. xiv, Louvain. 1768, p. 128-118; P. Bayle, Itiponsc aux questions d*un provincial, c. m, dans Œuvres diverses, La Haye, t. ni. 1737, p. 507. É. A MANN. LO PAT IN SKY Thêophllncto, archevêque russe orthodoxe, né vers la fin du xvn· siècle, mort cn Wolhynie, le 17 mai 1711. Après avoir terminé scs études à ΓAcadémie ecclésiastique dc Kiev, il fré­ quenta les universités d’Occidvnt, où il apprit le latin, le grec ct prit contact avec saint Thomas d’Aquin. Dc retour cn Russie, il fut nommé successivement recteur de ΓAcadémie ecclésiastique dc Moscou, où il enseigna selon l'esprit de saint Thomas, puis, cn 1725. arche­ vêque de Tver el vice-président du Saint-Synode. L’était le temps où Pierre le Grand réformait l’Églisc orthodoxe. L’instrument dont il sc servit pour son action fut Theophane Procopovilsch, ancien profes­ seur de théologie dogmatique dc Γ Académie de Kiev. Par suite de la haine qu’il portail ad catholicisme, Procopovilsch pencha ouvertement du côte du prolesI autisme. Lopatinsky, avec un petit nombre d’autres évêques, essaya bien dc s’opposer à cct envahisse­ ment de l’hérésie. Mais l’opposition fut bien vite com­ primée sous le règne dc l’impératrice Anna, surtout sous la tyrannie du ministre Bircw. \vcc lui les protes­ tants furent maîtres absolus de l’empire ct bientôt commença la persécution. Lopatinsky, en fut la pre­ mière victime. Ses ouvrages Apocrisis ou Réponse à la réplique dc Fr, Buddei, ct Du joug aimable du Seigneur, contre l’écrit Du joug insupportable, composé par Procopovitsch, lui valurent un emprisonnement de cinq ans à Viborg. En outre il perdit la vice-pré ûdencc et son archevêché (173S). La chute de Bircw le rendit Λ la liberte (1710). Lopatinsky devint célèbre par la tra­ duction des Septante en slave, qu il III de concert avec Sophrony l.itchouda cl le moine Théologuc sous la direction de Zavvorschi, métropolite de Riazan (17351739). Parmi ses écrits polémiques. le plus remar­ quable est Le mensonge raskolnik démasque, ouvrage posthume, édite en 1715 par ordre du Saint-Synode. Pokrow'kij, T. iMpattnsky, dans Draivoslamarjc Obu:rr/ii/r, m-12. 1872; F.-L. Moros/.kln, Huskaja Stanna, 1886; Daniel et Gngnrin, Études de théologie, dc philosophie et d'hmtoirc, Paris, 1857-1859, t. i; Nlclkn, Encyclopédie géné­ rale Illustrée (cn polonni*). Varsovie, 1910. t. xî.v. J. S/xuno. I.ORENS 93'. LOPEZ Louis, théologien dominicain .né à Madrid, professeur pendant dc longues années dans la pro­ vince d’Espagne, mort ver» l’an 1595. On a dc lui deux ouvrages de droit el morale pratique, dont le premier jouit en son temps d'un certain succès. Echard sc fait l’écho de la réputation dc moraliste large que certains lui faisaient. Itvdruclorium conscientise duabus conten­ tum partibus, ubi ad instructionem conscienti* pene innumera continentur tradunlurqur materia·, quæ ex egregiis quibuslibet doctohbus tam antiquis quam moder­ nis vetuli ex flort bus pro mellificio conficiendo sunt reso­ lutiones casuum selecta·, Salamanque, 1585, 1592-1591 ; Lyon, 1588, 1592; Brescia. 1591, 1596, 1603;version italienne, Venise, 1590; Tractatus de contractibus et negotiationibus, sive Inslructorium negotiantturn, Sala­ manque, 1592; Lyon. 1593; Brescia, 1596. Quét If-Echard, Scriplore* ordinis Prordicalorum, t. n, Paris, 1721. qui met au point Ir» information* maladroite* des biographe* antérieur*. M.-D. Chenu. LORCA (Pierre de), théologien espagnol de l’ordre dc Cltcaux (1561-1612). — Né dans la petite ville de Belmonte del Teio (au sud dc Cucnca). qui fut aussi la patrie dc Vasquez ct de Luis dc Léon, Pierre fut envoyé . ù l’âge de quatorze ans, à fUnivcrsité d’Alcala, où il prit pension au collège des cisterciens. Attiré dans*cet ordre, il fait son noviciat au monastère dc Vallebona (Vallis bona) ct. après sa profession, commence a Sala­ manque les éludes dc théologie, il les continue À Alcala, où bientôt il enseigne la philosophie au collège des cis­ terciens; instruites de scs qualités de professeur, les autorités académiques le demandèrent â son ordre, il cul finalement la première chaire de théologie. Sala­ manque chercha vainement à Γattirer: il resta toujours Hdèle Λ Γ Université d Alcala, où il remplissait les fonctions de recteur du college des cisterciens. Son ordre lui confia de plus la charge de supérieur général dc la congrégation d’Espagne. Très en faveur auprès du roi Philippe III, il mourut cn sc rendant à la cour pour y régler diverses affaires, le 26 décembre 1612. Il reste dc lui des Commentaria in omnes partes Sum­ ma- S. Thonw, Il a fait paraître lui-même les 1.1 et n : in Alcala, 1609; les trois tomes suivants ont été publiés par son confrère Dcnys Cuclius, qui a donne : t. in. Dc fide, spe et charitate, ad Jl^li· libri 111, Madrid. 1611 ; t. iv. De notis Ecclesiae, Madrid, 1611; t. v. In lll^m partem, Dc incarnatione, Alcala. 1616. Dcnys sc proposait aussi de publier les parties relatives aux sacrements cl un commentaire sur la I·. Nous ne saurions dire si tout cela a vu le jour. Ch. de Visch, Bibliotheca scriptorum sacri ordinis cistercicnsix, Cologne, 1656; Antonio. Bibliotheca hispana nowr, Madrid. 1788, l ii, p. 209; Horter. Nomenclator, 3- édit, t. in. col. 393. Ê. A MANX. LORENS ou LAURENT d’ORLÉANS, dominicain du xm· siècle, de qui Echard le premier fit connaître l'identité et les œuvres. Grâce à la perspica­ cité du P. Mandonnct. on peut désormais établir une biographie suffisante de ce frère prêcheur. Dès avant 1270, il était prieur du couvent dc Paris; Philippe III le Hardi le choisit bientôt comme confesseur et direc­ teur; le testament dc Pierre d’Alençon, frère du roi. qui le comptait parmi les exécuteurs testamentaires, le désigne encore cn 1282 comme confesseur du roi. D’après l’épitaphe composée par Era Remigio Girolami, O. P . Laurent avait clé ensuite inquisiteurct lec­ teur A fours. Il mourut entre 1296 ct 1300. L’est sur la demande dc son royal pénitent que Lau­ rent composa cn 1277 sa fameuse Somme-le-Hoi, ouvrage ainsi dénommé, à cause de son instigateur, cl dont les qualités, dit Gaston Paris. · auraient dù lui valoir, dc nos Jours memes, parmi les productions du 935 LORENS — LORICHIl’S 936 Moyen Age, une réputation supérieure à celle qu'il a i etc., ou courte exposition des notes ou propriétés de la véritable Église, en allemand, Fribourg, 1579, in-8·. obtenue jusqu’ici. » La littérature française au Moyen 7 ’ Disputatio de horis canonicis, Fribourg. 1579. in-8·. Age, Paris, 1890, p. 229. Cette Somme des Vices et des 8’ Disputatio de aliquot et triginta panis ac damnis con­ Vertus est un exposé en français de la doctrine morale cubinatus clericorum, deque causis et remediis ejusdem, chrétienne. Son succès et sa diffusion furent, dès le Fribourg, 1579 (ou 1590), in-4®. 9* Evangelium, hoc vivant de l’auteur, cl pendant plusieurs siècles, vrai­ ment extraordinaires; manuscrits, éditions, traduc­ est de vi, natura et scopo Evan gel ii adversus temerarium, st u lianique jactantiam eorum qui sc hodie nominant tions en toutes langues et dialectes, en témoignent; Euangelicos, Ingolstadt, 1590, in-8®.— 10® Traduction la qualité théologique cl littéraire de l'œuvre les allemande de deux lettres de saint Jérôme pour la explique. Inspiratrice de nombreux Miroirs, elle est elle-même bâtie selon le procédé septénaire, cadre clas­ direction d’une mère chrétienne el l’éducation d’une pieuse jeune fille, Cologne, 1581, in-8®. — 11® Trad sique au xnr siècle, dans lequel on disposoail la mal 1ère allcm. des sermons de saint Bernard ù sa sœur, Cologne morale d’après les sept demandes du Pater, les sept 1581, in-8®, — 12° Instruction en allemand sur l’in­ vertus, les sept péchés capitaux, les sept dons du tercession des saints el les pieux pèlerinages, Cologne, Saint-Esprit, les sept béatitudes, etc. Cf. Diet, théol. 1582, in-8®. - - 13° Confession des articles de la foi calh., t. n, col. 1900. catholique tirée des œuvres de saint Augustin, en Quêlif-Echnrd, Scriplores ordinis paedicatorum, Paris allemand, Cologne, 1582, ίη-8®. — Il® Traité allemand, 1719.1.1, p. 386-388, dont la notice est reprise par V Histoire intitulé : Religion-Friede, etc., Cologne, 1583, in-8·; littéraire de la France, t. xix, p. 397-105. Le P. Mandonnet a Fribourg, 1610, in-4®. — 15® Disputatio de optimo su reconnaître, et amis en valeur, l’épitaphe de Laurent, publiée, nu milieu d’nutrcs écrits de Bemigio Girolnmi, genere orationum, Fribourg, 1583, in-4®. — 16® De par G. Salvndorl, dans Sertiti rari di jilologia, dédiés à ecclesiastico calibatu, Fribourg, 1584, in-8®. — 17® E. Monnei, Borne, 1901, p. 155-508 : Laurent d*Orléans Traité allemand, sur les notes de l Église Munich, 1585. auteur de la Somnir-lc-Roi, dans Hernie des langues romanes, in-8®. - - 18® Trad, alieni, du traité du mépris du monde, 1913, t. i.vr, p. 20-23. Sur la Somme, outre les manuels d’hlspar Dldacus Stella, Cologne, 1586, in-8®. — 19® Le toirc littéraire, voir G. Bertonl, Hiccrche sulla Sommc-lcmiroir des veuves, en allemand, Munich (el Fribourg), Foi di frère Laurent, dans Archio fur das Studium der 1586, in-16®. — 20® Disputatio de imaginibus (ou De neueren Sprachen, 190-1, p. 31-1-365. M.-D. Chenu. usu imaginum in Ecclesia Dei), Cologne, 1587, in-4·.— LORICH IUS, en allemand LURKAEUS ou 21® Cura corporis humani pia atque salubris pro clericis LORICH Joaee, célèbre théologien, naquit vers aliis piis omnibus ex .S’. Scriptura, cjusque interpreti­ 1510, à Trarbach, au diocèse de Trêves, et suivit bus, etc., Ingolstadt ( et Munich), 1587, in-8®; réim­ d'abord la doctrine de Luther. Entré ensuite dans pression avec ce nouveau titre : Loci communes quibus l’Église catholique, il enseigna avec éclat et pendant religiosi utriusque sexus cl omnes H qui Christo nomina longtemps la théologie ù l’université de Fribourg-cndederunt ad vitam bene agendam commode el maximo Brisgau, et y exerça â plusieurs reprises la charge de cum /ructu uti possunt, Munich, 1589, in-8®. — 22® Tra­ recteur et de doyen. Scs grandes donations au < ollège duction allemande de la Lettre de J.-C. à l'dme fidèle de la Paix, à Fribourg, lui méritèrent le litre de fonda­ de Lansperge, chartreux, Munich, 1588, in-16. — teur. Il fut aussi bienfaiteur insigne de la chartreuse 23® Speculi vitic humanm Synopsis ex tractatu Roderick de Saint-Jean-Baptiste, située près de la même ville, Zamoren. episcopi.,., Munich, 1590, in-16. — 24® Dispu, où son frère dom Simon Lorich, ancien supérieur de tatio de avremoniis ecclesiasticis, Ingolstadt, 1590, plusieurs chartreuses, était décédé en 1587. Arrivé â in-4®. — Speculum imperfectionis in vita et moribus la vieillesse, le savant professeur sc retira dans cc Christianis, Ingolstadt, 1590, in-1°. — 26* Oratio brevis couvent et y prit l’habit de chartreux. 11 fil son testa­ el perspicua de absurdilahbus qum sequuntur ex duplici ment le IG mars 1611, probablement peu de jours errore circa existentiam Christi in SS, eucharistia' avant sa profession monastique, et décéda en 1613. Il Sacramento, Ingolstadt, 1590, in-4®. — 27® Jossc Loripublia un grand nombre d’ouvrages concernant la chins traduisit de l’allemand en latin le Combat spiri­ théologie cl l'ascétisme,et en a dressé le catalogue dans tuel de Scupoii, qu’il attribua faussement à Jean Casson avant-dernier livre intitulé : Thesaurus novus taniza, bénédictin espagnol, comme dit Nicolas Anto­ utriusque Iheologiie theoretics et practice.’, Fribourgnio : Pugna spiritualis auctore lo. Castaniza, Fribourg, en-B., 1609, 2 tomes ln-fol., afin, dit-il, de compléter 1591, in-16; dans son catalogue, il a marqué le litre de la liste que le P. Posse vin en avait imprimé dans son la 2· édition, ôù il ne donne aucun nom d’auteur : Apparatus sacer. Cependant son catalogue est loin Pugna spiritualis seu tractatus vere aureus de perfec­ d’être complet, et d’après la notice de I lenri Schreiber, tione vitic Christiana auctoris incerti... Adjecta est publiée en 1830 et différentes recherches particulières appendix de jaculatoriis oratiunculis, Fribourg, 1599, in-12; enfin ayant constaté que le texte allemand, on peut encore y faire des additions et des corrections. 1® Επινίκιον theologici studii, 1570, in-4®. - 2° Cate­ qu’il avait traduit et publié, en latin, renfermait nula pnecipuorum articulorum fidet ac religionis Chris­ plusieurs fautes, il refit sa version, qui a eu depuis un grand nombre de réimpressions. Il est ù remarquer que tian^, Cologne, 1576, in-8®. L'auteur y ajouta une très courte étude de la doctrine de la justification.—3° Dis­ la traduction de Lorfehius ne renferme que 33 chapitres putatio de adoratione (jusque speciebus, Fribourg, 1576, du Combat spirituel, parce que le texte allemand était in-4®, Ejusdem disputationis apologia contra X. Hcre- conforme ù la première édition italienne publiée par le brandum Tubingen., Fribourg, 1576, in-4®; Defensio comte de Porzia à 1 insu de Scupoii, et que celle ejusdem Apotogite adversus hijperaspisten et spon­ traduction a été plusieurs fols retouchée par d’autres éditeurs, qui visaient plus ù l’élégance des phrases qu’à giam disputationis, de precatione prtvdicli Hercbrandi, l édiflcalion des lecteurs. — 28° Un traité des supers­ Ingolstadt, 1577, ln-8®.--- P» Tract, de vera et falsa liber­ titions populaires, en ail., Fribourg, 1591 (ou 1593), tate credendi ex sacris Scripturis, etc., Ingolstadt, 1577, in-8·. —5° Tract, de traditionibus ecclesiasticis et volun­ in-8®. - 29® Traduction allemande d’un traité sur l’amour de Dieu, suivi d’un Miroir des malades, etc., tario Dei cultu m genere contra duo paradoxa lucretieoFribourg, 1593 et 1601, in-16. —30® Christlichcr Laienrum nostri temporis : Nihil esse credendum quod non sit spit gel, etc., ou Miroir des chrétiens laïcs, Fribourg, expresse scriptum in Bibli is; et nihil esse observandum 1593, in-l®. Même ouvrage sous le litre : Porta des quod non sit in iisdem Bibhis expresse præceptum '' Himmels und Eingang zum civigen Leben, Fribourg, Additus est indiculus de notis seu proprietatibus Eccle­ 1605, în-l®. - 31° Disputatio de una Religione, Frisiae, etc., Ingolstadt, 1579, in-4®. — 6» Kuner Begrifj 937 LOBICHIUS — LOBBY bourg, 1694, hi-1°. 32° Disputatio de actuum humanarum natura, Fribourg, 1594, in-1®. -—33· Disputatio de Scriptura· suem· essentia, versmnibus, interpretatione et αιιΙΙντιΡιΡ , Fribourg, 1595, m 1°.—34· Peregrinatio seu vita li, Maria· Virginis ejusque Filii Jesu Christi, Vll orationibus comprehensa, ab incerto author? olim scripta, nunc revisa, etc., Fribourg, 1597, in-12, Lou­ vain, 1648, in-16° — 35® Disputatio de eo, quod Deus non sil auctor mali, contra calvinistas, Fribourg, 1597, In-4·. 36“ Disp. de eo, an solo* clericos deceat esse (celibates cl collinentes, Fribourg, 1598 in-'.·. — 37® Disput, de theologia ut scientiu, Fribourg, 1599, in-4® — 38· Libellus precationum piarum ex Officio 11. V. Μ., aliis libris ecclesiasticis, Fribourg, 1599, in-16. — 39® Trad, alieni, de l'ouvrage de saint Bernard de la manière de bien vivre, en 73 sermons, Constance, 1599, in-8®, — 10® Thesaurus condonatorum germanicorum de pra-cipuis articulis Christiana fidei ac reli­ gionis, etc., Fribourg, 1601, in-1·. — 11® Disputatio de officio confessorii, Fribourg, 1601, in-4®. — \2° Dispu­ tatio adversus XI1 pnccipuos errores... calvinistarum... in doctrina de privdestinatione et justificatione, Fri­ bourg, 1601, in-4·.---- 13® Disput. de correctione fraterna, Fribourg, 1603, in-4®. - - 44® Disput. de causa farcini, exemplis atque remediis, Fribourg, 1603, in-4®. — 45® Traité du saint sacri lice de la messe, en allemand, Fribourg, 1603, in-8®. — 46® Disput. de gratia Dei ejusque effectibus, Fribourg, 1604, in-4·. — 17® Fortalitium chrislianie fidei ac religionis adversus horum temporum h/creses praecipuas, etc.. Rotwill, 1606, in-1® : réimprimé avec le titre de : Flagellum contra horum temporum hivrcsrs novum, etc., Fribourg, 1608, in-4®. — 48° Thesaurus novus utriusque theologia· theoretic/? et practice? ex Script. Sacra, SS. conciliis. Jure cano­ nico... instar Lcxici theolog. alphabetice digestus, Fri­ bourg, 1609, 2 vol., in-fol., 27 feuillets et 1698 pages; Fribourg, 1621, in-fol., — 49· Triumphus 11. Marise Virginis... in quo ejus laudes, vita, gloriosa privile­ gia, etc., Fribourg, 1610, in-12. Gratulatio M.Joachimi Rosalechii a Novo Trrptodo Pome­ rania·... ad Rcv. et Magnificum D. lodocum Lorichium, SS. Theologiae Doctorem, ejusdemque in inclyta tl archiducali Universitate... professorem, cum ibidem, post feliciter completum rccloratus sui tempus, propter virtutes et magna in omne studium merita, rector de navo electus et confirmatus esset, BAlo 1583, in-8®; Dupin, Table universelle des auteurs ecclésiastiques; Possevin. dans Apparatus sacer; Morozzo, Theatrum chronol. S, O. Car lus, p. 139; Osmont. Dictionn. topographique, historique et critique, 1.i, p. 116; P. Contint Dissertai, histor.de Pugna spirituali·. De Hure, Bibliographie instructive, tome Théologie, p. 333; Hurler, Nomenclator. 3’ édit., I. in, col. 4 16; IL Schreiber. Die Stiffer des Hauses ztim Frlcden,... Jod. Lorichius.,., Fribourg-cn-B.. 1830, S. Aurons. LORRAINE (François Armand de), fils de Louis, comte d’Armngnnc, grand écuyer, naquit à Paris, le 13 février 1665, et fut appelé, d'abord, le chevalier puis Labbe de Lorraine et pourvu des abbayes des Chatelicrs en 1676, de Sainl-Fnron de Meaux en 1686, de Koyaumont en 1689. Il était docteur de Sorbonne depuis 1688 et il fut toujours écarté de l'épiscopat par Louis XIV, qui le connaissait bien; mais il fut nommé évêque de Bayeux par le Régent, le 7 mai 1718; il ne fut préconisé (pie le 18 septembre 1719 el il fut sacré le 5 novembre par Nouilles. Il lit prendre possession de son diocèse par un janséniste notoire et jeta linlcrdil contre les jésuites. Par ses ordonnances assez mala­ droites, il sema la division dans son clergé, comme l'avouent les Nouvelles ecclésiastiques du 22 juillet 1728, p. 161, 162, et du 22 décembre 1728, p. 258, 259. Il mourut ù Paris le 9 juin 1728 et il fut enterré dans son abbas e de Koyaumont. Il faut citer les mandements de François de Lor­ raine qui, tous, sont favorables au Jansénisme : Man- 938 dement de M. de Bayeux contenant le jugement qu'il porte sur différentes propositions qui lui ont été dénon­ cées par le P. de Gennes, jésuite, et autre Mandement portant confirmation et approbation de la censure de ta Faculté de théologie de Caen du 11 décembre 1720 contre dix-sept propositions, tirées tant des cahiers que de* thèses publiques des jésuites du collège de Caen. Ce dou­ ble mandement est doté du 25 janvier 1722, et il fut condamné par un décret de Borne du 14 juillet 1723, comme « contenant quelques opinions et doctrines téméraires, suspectes, injurieuses au Siège apostolique et favorisant des erreurs condamnées. > Voir Colonia. Dictionnaire des livres jansénistes ou favorisant te jansénisme, I vol. in-12, Anvers, 1752, t. in, p. 112115, et Nouvelles ecclésiastiques du 7 octobre 1742, p. 158. L’évêque de Bayeux, écrivit, avec les évêques d'Auxerre et de Rodez, en août 1721, au pape Be­ noit XIII, pour sc plaindre de cc décret qui rendait inutiles leurs efforts pour maintenir la paix dans leurs diocèses et défendre la vérité. Nouvelles ecclésiastiques du 19 juillet 1735, p. 115. — Ordonnance el Instruc­ tion pastorale de M. de Bayeux, du 17 juillet 1724, pour condamner deux libelles, intitulés, l’un: Instruction, en forme de catéchisme, au sujet de la constitution Unigenitus, et l’autre : Instruction théologique pour servir de réponse Λ Γ Entretien familier au sujet de la bulle. Dans cet écrit, l’évêquc de Bayeux prend ouver­ tement la défense de l'appel. — Enfin, il faut citer l’Instruction pastorale, du 15 janvier 1727,dans laquelle M. de Bayeux prend la défense des douze articles cl déclare que le concile général est l'unique moyen de guérir les maux dont souffre l’Église. La Faculté de Caen opposa à l’évêquc une Remontrance qui fut pré­ sentée au prélat le 28 juin 1727 et le Parlement de Rouen supprima Γ Instruction pastorale par un arrêt du 8 juillet 1727. Colonia, op. cit., t. u, p. 281, 282. Il faut dire, d’ailleurs, que. d'après les Nouvelles ecclé­ siastiques du 21 juillet 1747, p. 119, tous ces mande­ ments sont l'œuvre de Nicolas Petitpied. L’évêquc de Bayeux fut un des douze évêques qui signèrent la lettre au roi contre le concile d* Embrun et il écrivit à l’évêquc de Scnez, Soancn. qui avait été condamne par ce concile, une lettre de félicita· lions et d’encouragement. Nouiellcs ecclésiastiques du 16 Juillet 1728, p. 103, 104; Mémoires de Saint-Simon, édit. BoMillc et Lecc'trr. t. v, p. 275, et xv, p. 332, 333; Jean. Les évêques et les archcvêquci de France depuis 16S2 jusqu*d 1S01, in-8·, Paris, 1891, i U8. J. Cabrevre. LORRY Paul Charte·, né â Paris, le 18 décem­ bre 1719, de François Lorry’, professeur de droit, fit scs études juridiques et devint, lui aussi, professeur de droit. Il mourut ù Paris, le 6 novembre 1766. Les écrits de Paul Charles Lurry ont pour objet le droit el sont plus ou moins favorables au gallicanisme cl au jansénisme. On peut citer : Essai sur les principes de la procédure criminelle, in-12. s. L, 1752. — Essai de dissertation ou Notes sur le mariage en sa qualité de contrat el de sacrement, à l’effet de prouver que, dans le mariage des fidèles» on ne peut séparer le contrat du sacrement, in-12, Paris, 1760. — Mémoire sur les moyens de rendre les études de droit plus utiles, ln-8·,Paris, 1761 et 1768. Voir Journal de Trévoux, octobre 176 L p. 940-913 cl décembre 1768, p. 389-399. Il parut une réponse à l’écrit de Lorry sous le titre : Réponse de T Université d'Orléans au Mémoire sur les moyens, in-4®, Orléans, 1765. Journal de Trévoux, de mars 1765, p.688690. — Preui^s sur la pleine souveraineté du roi sur la province de Bretagne, in-8®, Paris, 1765. — Enfin Lorry a édité quelques écrits, en particulier, l’ouvrage de son père: Justiniani imperatoris Institutionum juris civilis expositio methodica Fruncisci Lorry, in-4®, Paris, 1757; 939 LORRY — LOUAGE 2 vol. in-12, Paris, 1777 ct 1809. Mémoires sur les matières domaniales ou Traité du domaine, ouvrage posthume de Le Fèvre de La Planche, avec une pré­ face et des notes de l'éditeur, 3 vol., in P, Paris, 176*1. Michaud, Biographie universelle, t. xxv, p. 131. 132; Hœfcr, Nouvelle biographie générale, t. xxxi, col. 688; Quérnrd, Im France littéraire, t. v, p. 360, 361 ; I cllrr, Biographte universelle, édit. Pèrcnnés, 1842. t. vn, p. 523; Eloge de Lorrg, dans hi Galerie française, 2 vol. in-fol., Paris, 1772. J. Carrbyre. LORTE Y ESCARTIN Jérôme, de Madrid mort à Saragossc en 1721, frère mineur de l’observance de la province d’Aragon, dont il fut déflnitcur, se lit un nom comme orateur, ct sa science théologique lui mérita d’être qualificateur de 1’ Inquisition et examina­ teur synodal du diocèse de Sara gosse. On connaît de lui : Mappa subtilis, seu Speculum senticum, in-4°, Saragossc, 1693; Mappula scot tea ct augustiniana. Subtilis ct Mariani docloris conclusiones ex Scripto Oxoniensi decerptas complectens, I). Augustini... aureis sententiis coharcscens, ibid., 1694; Arithmetica sera· phica innumerabilium catholicorum doctorum elogiis omnibus referta, ibid., 1G95. On lui attribue aussi des œuvres oratoires, sur lesquelles on ne donne aucun détail. .Iran de Saint-Antoine, Bibliotheca universa franeiseana, Madrid, 1732; Hurter, Ncmenclator, 3* édit., t. iv, col.l101. P. Édouard d’Alençon. LOSERTH Philippe (1712-1776), né à Fulnek (Moravie),entra dans la Compagnie de Jésus en 1729, professa la philosophie,puis pendant treize ans la théo­ logie, et mourut à Fulnek. Outre deux dissertations sur des sujets de psychologie (De potentia auditiva, de potentia olfacliva et tactiva), il a laissé une dissertation De in/allibilitate papte ct potestate ejusdem concedendi indulgentias, Olmûtz, 1715. Somnicrvogcl, Blblloth. de la Compagnie de Jésus, t. v, col. 23. 940 LOUAGE.— L Notion el division du louage en général.— IL Louage des choses. III. Louage des biens ecclésiastiques.- IV. Louage des animaux. L Notion et division du louage in gi'ni’hai.. 1° Le louage en général est un contrat consensuel, synallagmatique et commutatif, par lequel une des parties (le propriétaire ou le bailleur) s’oblige à donner il l’autre (preneur, locataire, fermier) pendant un certain temps et moyennant un certain prix la jouissance d’une chose ou de son travail (Code civil, art. 1700 sq. > , 2° Il y a deux sortes de contrats de louage, celui des choses et celui d’ouvrage, selon que l’objet dont Lune des parties s’oblige à faire jouir l’autre est sa chose ou son industrie (art. 1708). Quoique le Code civil règle dans le titre VIII de son troisième livre les deux espè­ ces de louage, nous nous bornerons à traiter ici le louage des choses, renvoyant à l’article Travail le louage d’industrie dans scs diverses formes (contrats de travail, de service et d’entreprise). Ce partage se recommande d’autant plus que ces conventions pré­ sentent de nos jours un intérêt particulier, et que les prescriptions anciennes du Code s’y rapportant ont été notablement réformées el complétées par des lois postérieures. 3° Le louage des choses au sens large se subdivise en trois espèces particulières : t. Le bail à loyer, qui concerne le louage des maisons ct des meubles, et dans lequel le preneur est spécialement désigne sous le nom de locataire. — 2. Le bail à ferme, qui a pour objet le louage des héritages ruraux; le preneur y est désigné sous le nom de fermier ou de colon partiaire. — 3. Le bail à cheptel, qui concerne le louage des animaux dont le produit sc partage entre le propriétaire et celui à qui on les confie ct qu’on nomme cheptelier (art. 1711). — Les baux ù loyer et les baux à ferme étant en grande partie soumis aux mêmes règles, nous les traiterons, à l’instar du Code civil, sous le litre commun:Louage des choses ; par contre, nous devrons consacrer un titre É. A MANN. spécial au louage des biens ecclésiastiques, vu que le LO SS A DA (Louis de), jésuite espagnol, né à Quidroit canonique soumet celte espèce de location ù des rago de Asturias en 1681, enseigna la philosophie, la prescriptions particulières. théologie et {’Écriture sainte à Salamanque, où il mou­ 4° Dans notre exposition, nous nous tiendrons aux rut en 1718. Son Cursus Philosophici Collegii Salman· prescriptions du Code civil français, qui. en cette ticensis,3 vol. 4°, Salamanque. 1721-1735, est encore matière, est, ù peu d exceptions près, la reproduction, utilement consulté de nos jours (édit, de Barcelone, la précision ct la sanction du droit naturel. Aussi, scs I vol., in-8®, 1883), et assure au P. Lossada une place prescriptions obligent-elles en principe la conscience honorable days l'histoire de la philosophie scolastique. des contractants même ante sententiam judicis. Si, dan» Sommervogcl, Bibliothèque dt la Compagnie de Jésus, t.iv, un cas particulier de violation, il n’y avait que culpa­ col. 27-30; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. jv, col. 1027. bilité juridique, l’obligation de conscience de réparer P. Bernard. le dommage n’incomberait strictement ù l’auteur LOTH Louie Bertrand,dominicain français, origi­ qu’a près la condamnation judiciaire. Pour ce qui con­ naire de Saint-Omer, où, après sa profession en 1628, cerne la force obligatoire des conventions particulières, il enseigna la théologie. 11 occupa dans la suite une apposées aux di fié rent s baux, on s’en tiendra aux prin­ chaire â ΓUniversité de Douai, au titre de régent du cipes généraux de la justice et aux règles données dans collège des prêcheurs. Sort commentaire de la Somme le Traité des contrats (ci. art. Contrat). Théologique de saint Thomas ct un cours de philoso­ 5° La législation exceptionnelle et temporaire actuel­ phie sont restés inédits; ne sont imprimées que ses lement en vigueur en France concernant le louage cl Hesolutiones theologico· illustrium difficultatum con­ devenue nécessaire par suite des effets de la guerre de tingentium in Belgio, in viginti quatuor tractatus per 1914 sur les baux, ne peut rentrer dans le cadre de questiones et articulos divisu·. Douai, 1653. Il sc fit en notre exposé. On en trouvera le detail dans les Traites outre l’éditeur de plusieurs ouvrages importants de ses de droit civil. Cf. Planiol. Traité élémentaire du droit confrères : le He.sponsionum Uber VH, de D. Alvarez, civil, t. m, n. 1706. sur la prédestination ct la grâce efficace, Douai, 1635; IL Le louage des choses. — Le louage des choses la Summula de Jean de Saint-Thomas, Douai, 1G35; est un contrat par lequel Tune des parties s'oblige à I Expositio in Genesim de Guillaume Pépin, Douai, faire jouir l’autre d’une chose pendant un certain 1634, etc. Loth mourut en 1652, prieur du couvent de temps, et moyennant un certain prix que celle-ci Saint-Omer. s’oblige à lui payer (art. 1709). Le louage des choses Guillaume Séguirr. O. P., le successeur de Loth Λ l’Cniprésente une grande analogie avec le contrat de vente. vmité de Douai, donne des Informations directe» dans sa Dans l’un ct l’autre contrat nous rencontrons les mêmes Laurea Belgica patrum ordinis prrrdieaturum, 1.1« Tournai, 1659, p. 153; Quétif-Echnrd. Scriptores ordinis prie dicato­ éléments essentiels : consentement, chose ct prix. Il y a toutefois aussi des différences entre ces doux rum, L n, Pari», 1721, p. 371. contrats analogues, dont la principale consiste en cc M. D. Chenu. 901 LOUAGE. LE LOUAGE DES CHOSES que la vente engendre une obligation de donner, tandis i que le louage engendre seulement une obligation de faire. Alors que le vendeur s'oblige à rendre l’acheteur proprietaire, le bailleur s'oblige seulement ù faire jouir le preneur de la chose. Le louage des choses a égale­ ment beaucoup de rapports avec l’usufruit. 11 existe cependant entre eux de nombreuses différences dans les causes, dans la durée ct dans les cfïcts. — 1. Dans les causes : l'usufruit peut être constitué par contrat et par testament, le louage est toujours un contrat; de plus, l’usufruit peut être constitué à titre onéreux ou ù titre gratuit, le louage est essentiellement un contrat à titre onéreux. — 2. Quant ù la durée : l'usu­ fruit s’éteint par la mort de l'usufruitier, le droit des locataires est transmissible ù leurs héritiers. — 3. Dans les e//ets ; la constitution du droit d'usufruit transfère à rusufniitier un droit réel sur la chose (le jus utendi et Iruendi), le propriétaire ayant délivré cette chose à rusufniitier en vue de l’en laisser Jouir, ne répond pas de l’avenir. Le bail, au contraire, a pour objet d’obliger le bailleur à faire Jouir le locataire de la chose; le bailleur n'est pas quitte de scs obligations, en faisant la délivrance de cette chose, car son obliga­ tion est successive ct sc répétant chaque jour ct pour toute la durée du bail. — On peut louer toutes sortes de biens meubles ct immeubles (art. 1713), toutefois les choses qui sc consomment par l’usage ne peuvent, de par leur nature, être l’objet d’un contrat de louage. Le louage des meubles peut avoir pour objets des che­ vaux, des voitures, des bicyclettes, des bateaux de plaisance, des habits, des armoires, des tableaux, etc. Le louage des meubles, malgré sa grande fréquence, ne soulève guère de dlfllcultés. Aussi le Code civil ne lui consacre que l’art. 1757, d’après lequel le bail des meubles pour garnir une maison entière, un corps de logis entier, une boutique ou tous autres appartements, est censé fait pour la durée ordinaire des baux de mai­ sons, corps de logis, boutiques ou autres apparte­ ments selon l'usage des lieux. Quant au reste, on appli­ quera au louage des meubles les règles du louage des choses en général ct surtout celles établies en vue du bail Λ lover. Voir Valérv, Le louage des meubles, Paris, 1895. 1° Jlègles communes aux baux des maisons et des biens ruraux. — On peut louer ou par écrit ou verba­ lement (art. 171 I). Si le bail fait sans écrit n’a encore reçu aucune exécution et que l’une des parties le nie, la preuve ne peut être reçue par témoin, quelque modique qu’en soit le prix, et quoiqu’on allègue qu’il y a eu des arrhes données. Le serment peut seulement être déféré A celui qui nie le bail (art. 1715). Lorsqu'il y aura contestation sur le prix du bail dont l’exécu­ tion a commencé,ct qu’il n’existera point de quittance, le propriétaire en sera cru sur son serment, si le loca­ taire ne préfère demander l'estimation par experts; auquel cas les frais de l’expertise restent À sa charge, si l’estimation excède le prix qu’il a déclaré (art. 1716). 1. Obligations du bailleur. a) Le bailleur est obligé, par la nature du contrai, sans qu’il ait besoin d’au­ cune. stipulation particulière : de délivrer au preneur la chose louée; d’entretenir celte chose en étal de ser­ vir A l’usage pour lequel elle a été louée; d’en faire jouir paisiblement le preneur pendant la durée du bail (art. 1719).- b) Le bailleur est tenu de délivrer la chose en bon état de réparation de toute espèce, de manière A cc qu’elle puisse dans toutes scs parties être employée A l’usage auquel elle est destinée. Le bail­ leur doit encore y faire pendant la durée du bail toutes les réparations qui peuvent devenir nécessaires, autres que les locatives, mais il ne peut changer la forme de la chose louée, sans le consentement du locataire (art. 1720, 1723). - r) Le bailleur doit garantie au pre­ neur pour tous les vices ou défauts de ht chose louée 902 qui en empêchent l'usage, quand même le bailleur ne les aurait pas connus lors du bail. S’il résulte de ces vices ou défauts quelque perle pour le preneur, le bailleur est tenu de l’indemniser (art. 1721). — d) Si. pendant la durée du bail, la chose louée est détruite en totalité par cas fortuit, le bail est résilié de plein droit; si elle n’est détruite qu’en partie, le preneur peut, suivant les circonstances, demander ou une diminution du prix, ou la résiliation même du bail. Dans l’un et l’autre cas, il n’y a Heu A aucun dédom­ magement (art. 1722). — e) Si, durant le bail, la chose louée a besoin de réparations urgentes et qui ne puis­ sent être diflérées jusqu'à sa fin, le preneur doit les souffrir, quelque incommodité qu’elles lui causent, et quoiqu'il soit privé, pendant qu elles sc font, d’une partie de la chose louée. Mais si ces réparations durent plus de quarante jours, le prix du bail sera diminué à proportion du temps ct de la partie de la chose louée dont il aura été privé. Si les réparations sont de telle nature qu’elles rendent inhabitable ce qui est néces­ saire au logement du preneur ct de sa famille, celui-ci pourra faire résilier le bail (art. 1724). — f) Le bail­ leur n’est pas tenu de garantir le preneur du trouble que des tiers apportent par vole de fait à sa jouissance, sans prétendre d'ailleurs aucun droit sur la chose louée; sauf au preneur à les poursuivre en son nom personnel. Si, au contraire, le locataire ou le fermier ont été troublés dans leur jouissance par suite d'une action concernant la propriété du fonds, ils ont droit à une diminution proportionnée sur le prix du bail à loyer ou à ferme, pourvu que le trouble ct l’empê­ chement nient été dénoncés au propriétaire (art. 1725, 1726). Si le preneur est cité en justice par des tiers prétendant avoir quelque droit sur la chose louée, il doit appeler le bailleur en garantie, et doit être mis hors de cause, s’il l’exige (art. 1727). 2. Obligations du preneur. — a) Le preneur est tenu de payer le prix du bail aux termes convenus (art.1728, 2°). — b) Il doit user de la chose en bon père de /amitié ct suivant la destination qui lui a été donnée par le bail, ou suivant celle présumée d’après les circons­ tances. A défaut de convention (art. 1728, Ie). — c) Si le preneur emploie la chose louée à un autre usage que celui auquel elle a été destinée, ou dont il puisse résul­ ter un dommage pour le bailleur, celui-ci peut, suivant les circonstances, faire résilier le bail (art. 1729). — d) Le preneur est tenu des dégradations et des pertes qui arrivent par sa faute ou par le fait des personnes de sa maison ou de scs sous-locataires (art. 1732.1735).— t) S’il a été fait un cUit des lieux entre le bailleur cl le preneur, celui-ci doit rendre la chose telle qu'il l'a reçue, suivant ccl état, excepté cc qui a péri ou a clé dégradé par vétusté ou force majeure S’il n’a pas été fait d’état des lieux, le preneur est présumé les avoir reçus en bon état de réparations locatives, ct doit les rendre tels, sauf la preuve contraire (art. 1730, 1731). — I) Le locataire répond de l’incendie, à moins qu'il ne prouve que l’incendie est arrivée par eus fortuit ou force majeure, ou par \ice de construction, ou enfin que le feu a été communiqué par une maison voisine (art. 1733). Dans le for de la conscience, le locataire n'est tenu A rien au moins ante sententiam fudicis, si la maison a péri sans aucune faute de sa part, ct même probablement aussi, s’il n’est coupable que d’une faute Juridique. S’il y a plusieurs locataires, tous sont res­ ponsables de l’incendie proportionnellement A la valeur locative de la partie de l’immeuble qu’ils occu­ pent, à moins qu’ils ne prouvent que l’incendie a com­ mencé dans l’habitation de l’un d’eux, auquel cas celul-cl seul est tenu: A moins que quelques-uns ne prouvent que l’incendie n’a pu commencer chez eux, auquel cas ceux-là n’en sont pas tenus (art. 1734). — g) Le preneur a le droit de sous-louer, et même de 943 LOUAGE. LE LOUAGE DES CHOSES céder son bail à un autre, si celte faculté ne hn a pas été interdite; mais il reste garant des faits du souslocataire ou du cessionnaire (art. 1717. 1735). 3. Cessation et r/solution du louage, — Le bail cesse ou est résolu : a) par l’expiration du tonne fixé, si le bail a été fait par écrit. Si, ù l'expiration d’un bail écrit, le preneur reste et est laissé cn possession, 11 s'opère un nouveau bail dont l’effet est réglé par les prescriptions relatives aux locations faites sans écrit (art. 1737, 1738);— b) par le congé donné par l’une des parties à l'autre, si le bail a été fait sans écrit, à condition toutefois d'observer les délais fixés par l'usage des lieux (art. 1736);— c) par le mutuel consentement du bailleur et du preneur, sauf le droit dc tiers; — d) par la perte de la chose louée, et par le défaut respec­ tif du bailleur et du preneur de remplir leurs engage­ ments (art. 1711). Le contrat de louage n’est pas résolu par la mort du bailleur, ni par celle du preneur (art. 1712). Si le bailleur vend la chose louée, l’acquéreur ne peut expul­ ser le fermier ou le locataire qui a son bail authentique, ou dont la date est certaine, A moins que le vendeur ne se soit réservé cc droit par le contrat de bail (art. 17-13). Pour cc qui concerne les indemnités en cas d'expulsion du fermier ou du locataire voir les arti­ cles 1711-1751. 2° Règles particulières aux baux à loyer. — 1. Obli­ gations du bailleur, — a) Le bailleur ne peut résoudre la location, encore qu’il déclare vouloir occuper par luimême la maison louée, s’il n'y a eu de convention con­ traire (art. 1761); — b) S'il a été convenu dans le contrat dc louage, que le bailleur pourrait venir occu­ per la maison, 11 est tenu dc signifier d’avance un congé aux époques déterminées par l’usage des lieux (art. 1762).— c) Le bailleur csl tenu des réparations, même dc celles qui sont locatives, quand elles sont occasionnées par vétusté ou force majeure (art. 1755). — d) Sont à la charge du bailleur, s’il n’y a dc clause contraire, le curage des puits et celui des fosses d’ai­ sance (art. 1756). 2. Obligations du locataire. — a) Le locataire est tenu dc garnir la maison dc meubles suffisants pour répondre du loyer, ù moins qu’il ne donne des sûretés équivalentes (art. 1752). Le sous-locataire n’est tenu envers le propriétaire que Jusqu'à concurrence du prix dc sa sous-location dont il peut être débiteur au moment dc la saisie; il n’est pas libéré envers le bail­ leur par des payements anticipés faits au locataire principal, ù moins que ccs payements n'aient été faits conformément à la convention ou à l'usage local (art. 1753). — b) Le locataire est chargé des répara­ tions locatives ou de menu entretien, s’il n’y a clause contraire. Ces réparations sont celles qui sont dési­ gnées comme telles par l’usage des lieux et entre autres les réparations à faire : a. aux Atres, contre-cœurs, chambranles et tablettes des cheminées ; —- b. au recré­ pissage du bas des murailles des appartements et aux autres lieux d'habitation, à la hauteur d'un mètre; — c aux pavés et carreaux des chambres, lorsqu’il y cn a seulement dc cassés; — d. aux vitres, à moins qu’elles ne soient cassées par la grêle, ou autres acci­ dents extraordinaires et dc force majeure, dont le locataire ne peut être tenu; — c. aux portes, croisées, planches dc cloison ou dc fermeture dc boutiques, gonds, targettes et serrures (art. 1751). 3. Duree du bail à loyer. — a) Le bail des meubles pour garnir une maison entière, un corps dc logis entier, une boutique, ou tous autres appartements, est censé fait pour la durée ordinaire des baux dc mai­ sons, corps dc logis,boutiques ou autres appartements, selon l’usage des lieux (art. 1757). — b) Le bail d’un appartement meublé est censé fait à l’année, quand il a été fait à tant par an ; — au mois, quand II a été fait 944 à tant par mois; — au jour, s'il a été fait A tant par jour. Si rien ne constate que le bail soit fait à tant par an, par mois ou par jour, la location est censée faite sui­ vant l'usage des lieux (art. 1758). — c) SI le locataire d’une maison ou d'un appartement continue sa jouis­ sance après l'expiration du bail par écrit, sans opposi­ tion dc la part du bailleur, Il sera censé les occuper aux mêmes conditions, pour le terme fixé par l’usage des lieux, et ne pourra plus en sortir ni en être expulse qu’après un congé donné suivant le délai fixé par l'usage des lieux (art. 1759). — d) En cas de résiliation par la faute du locataire, celui-ci est tenu dc payer le prix du bail pendant le temps nécessaire à la reloca­ tion, sans préjudice des dommages et intérêts qui ont pu résulter de l’abus (art. 1760). 3° Règles particulières aux baux à ferme. — Les baux à ferme sont ceux qui concernent les biens ruraux. 11 y a deux espèces de baux A ferme : 1. le colonat ou métayage (dc meta, milieu), qui consiste dans une sorte dc société établie entre le bailleur et le colon, qui se partagent les fruits provenant du fonds; 2. le bail à ferme proprement dit, dans lequel le fermier acquiert exclusivement les fruits du fonds, moyennant un prix en argent payable au bailleur. 1. Obligations du bailleur. — a) Le bailleur est tenu dc délivrer la contenance portée dans le contrat; en cas de différence, il y a lieu A augmentation ou dimi­ nution de prix (art. 1765). — b) Si le bail est fait pour plusieurs années et que, pendant la durée du bail, la totalité ou la moitié d’une récolte au moins soit enlevée par des cas fortuits, le bailleur doit au fermier sur sa sa demande une remise du prix dc sa location, A moins qu’il ne soit indemnisé par les récoltes précédentes. S’il n’est pas indemnisé, l'estimation (le la remise ne peut avoir lieu qu’à la fin du bail, auquel temps 11 sc fait une compensation dc toutes les années de jouis­ sance (art. 1769). — c) Si le bail n'est que d'une année, et que la perte soit dc la totalité des fruits, ou au moins dc la moitié, le bailleur doit au preneur décharge d'une partie proportionnelle du prix dc location (art. 1770). — d) Le bailleur ne doit pas dc remise au preneur, lorsque la perte des fruits arrive après qu’ils sont séparés de la terre, A moins que le bail ne donne au propriétaire une quotité dc la récolte cn nature; auquel cas le propriétaire doit supporter sa part dc la perle, pourvu que que le preneur ne fût pas en demeure de lui délivrer sa portion dc récolte. Le fermier ne peut également demander une remise, lorsque la cause du dommage était existante el connue A l’époque où le bail a été passé (art. 1771). — e) Le bailleur peut se décharger sur le preneur des cas fortuits par une stipu­ lation expresse, mais cette stipulation ne s’entend que des cas fortuits ordinaires tels que la grêle, feu du ciel, gelée el coulure. Elle ne s’entend pas des cas fortuits extraordinaires, tels que les ravages de la guerre, ou une Inondation, auxquels le pays n’est pas ordinaire­ ment sujet, A moins que le preneur n’ait été chargé dc tous les cas fortuits prévus et imprévus (art. 1772, 1773). 2. Obligations du fermier. —a) Le preneur doit cn général exécuter les clauses du bail; il doit cn parti­ culier cultiver le fonds cn bon père de famille: il doit le garnir des bestiaux et des ustensiles nécessaires ù son exploitation; il ne doit pas employer la chose louée A un autre usage que celui auquel elle a été destinée (art. 1766). — b) Tout preneur de bien rural est tenu d’engranger dans les lieux à cc destinés d'après le bail (art. 1767). — c) Si le preneur cultive sous la con­ dition d’un partage dc fruits avec le bailleur, il ne peut ni sous-louer, ni céder, à moins que la faculté ne lui ait été expressément accordée par le bail (art. 1763). — d) Si le fermier n’exécute pas les clauses du bail et qu’il en résulte un dommage pour le bailleur, celui-ci 945 louage. le loi age des biens ecclésiastîqi es peut, suivant les circonstances, faire résilier le bail, et, cn cc cas, le preneur est tenu des dommages et intérêts résultant de l’inexécution du bail (art. 1764, 1766). — e) Le preneur d’un bien rural est tenu, sous peine dc tous dépens, dommages et intérêts, d’avertir le propriétaire des usurpations qui peuvent être com­ mises sur les fonds (art. 1768). 3. Cessation et résolution des baux ù /ernie. — a) Le bail des héritages ruraux, quoique fait sans écrit, cesse ) Le bail, sans écrit, d'un fonds rural, est censé fait pour le temps qui est néces­ saire, a lin que le preneur recueille tous les fruits dc l’héritage affermé. Ainsi le bail h ferme d’un pré, d'une vigne et de tout autre fonds, dont les fruits se recueil­ lent en entier dans le cours de l’année, est censé fait pour un an. Le bail des terres labourables, lorsqu'elles se divisent par soles ou saisons, est censé fait pour autant d'années qu’il y a dc soles (ainsi le bail d’un bois partagé en douze coupes, dont une a Heu chaque année, est censé fait pour douze ans) (art. 1774). — Si, à l’expiration des baux ruraux écrits, le preneur reste et est laissé en possession, il s'opère un nouveau bail dont reflet est réglé par l’art. 1774 ( art. 1776), Pour cc qui regarde les obligations du fermier sortant et du fermier rentrant, on s’en tiendra ùcc qui a été convenu entre le bailleur et le preneur, et, à défaut de toute convention, à l’usage des lieux (CL art. 1777, 1778). Au bail à ferme se rattache le bail emphytéotique qui, sans être explicitement réglé dans le Code civil, est toujours resté usité cn pratique et a trouxé sa réglementation complète par la loi du 25 juin 1902. Le bail emphytéotique (de έμφύτευσις, qui signifie l'action dc semer ou de planter) est un contrat de défri­ chement et d'amélioration. Il permet au propriétaire de terrains incultes dont l’exploitation exige dc longs travaux, d’en tirer parti, sans faire d’avances dc fonds. Le preneur par le bail emphytéotique s'engage cn effet à faire les frais, les travaux d’amélioration néces­ saires, notamment dc défricher, planter, construire. Le plus souvent il s’oblige en outre à payer une rede­ vance modique appelée canon. — Comme contrevaleur il acquiert le droit de jouir pendant toute la durée du bail, qui est ordinairement fort longue. Cc droit dc jouissance, qui est dc sa nature un droit réel susceptible d’hypothèque, s’appelle emphytéose. — A la fin du bail, le propriétaire reprend son ter­ rain considérablement augmenté. — Λ raison dc sa nature, le bail emphytéotique est nécessairement un bail à long terme : il doit être consenti pour plus de dix-huit années, mais ne peut dépasser quatre-vingtdix-neuf ans; il ne peut non plus se prolonger par tacite reconduction, l’ait pour dix-huit ans ou moins, le bail ne produit que les effets d’un bail ordinaire. Fait pour plus dc quatre-vingt-dix-neuf ans le bail emphytéo­ tique ne serait pas nul, mais sa durée serait réduite à ce terme. Cf. Baudry-Lacantineric, Précis du droit civil, Paris, 1921, t. n, n. 1180-1186; Planiol, Traité élém. de droit civil, Paris, 1925,1.i, n. 2989-2995. III. Le loua g i des biens ecclésiastiques. — Le louage des biens ecclésiastiques, c'est-à-dire des biens temporels — meubles et immeubles — appartenant ù l’Église universelle, au Saint-Siège ou ù une autre per­ sonne morale de l’Église (can. 1 197, § 1), demande un exposé supplémentaire, en tant que leur location, tout en restant au point de vue droit civil sujette aux règles communes, est soumise encore aux prescrip­ tions spéciales du droit canonique. Ces prescriptions sont consignées, quant à leur subs­ tance, dans les canons 1479, 1532. 1540 et 1541 du nouveau Code de droit canonique. D’après le cnn. 1540, les biens immeubles ecclésiastiques ne peuvent être 946 loués à leurs propres administrateurs, ni aux parents ou alliés dc ccs derniers au premier ou au second degré de consanguinité ou d’afllnlté, sans une permission spéciale de l’Ordinairc. — La location d’un bien-fonds ecclésiastique doit sc faire régulièrement aux enchères publiques ou au moins après avertissement donné au public, excepté toutefois le cas où les circonstances ne le permettent pas. C’est au plus offrant que, tout mûre­ ment pesé, on donnera la préférence. Dans le bail devront toujours figurer des clauses qui garantissent les limites de la propriété, la bonne culture, le paie­ ment du loyer et l'observance des conditions du con­ trat. Can. 1531, § 2; 1541, fl. — Dans le louage d’un bien bénéficiai, il n’csl pas permis dc stipuler une anticipation dc loyer dépassant six mois, sans une permission spéciale dc l’Ordinairc. Celui-ci, dans les cas extraordinaires, veillera, par des mesures opportu­ nes, qu'un tel louage ne tourne pas au préjudice soit du Heu pie, soit du successeur dans le bénéfice. Can. 1541. § 1, can. 1479. — Pour le louage des biens ecclésiasti­ ques, le droit canonique exige régulièrement l’autorisa­ tion soit du Saint-Siège, soit de l’Ordinaire. L'autorisa­ tion du Saint-Siège est requise si le loyer dépasst 30 000 francs et que la location soit faite pour plus de neuf ans. — Si la location ne dépasse pas neuf ans. l’au­ torisation dc l’Ordinairc Suffit, mais elle est toujours nécessaire, dès que le loyer est supérieur à 1 000 francs. — Pour donner cette autorisation, l’Ordinairc doit obtenir le consentement du Chapitre et du Conseil diocésain d’administration el des intéressés dans deux cas : a) si la location ne dépasse pas neuf ans, mais que le loyer soit supérieur à 30 000 francs; — b) si le loyer dépasse neuf ans. mais que le loyer soit inférieur à 30 000 francs. 11 suffit que l’Ordinairc demande l’avis du Conseil d'administration et obtienne le consentement des intéressés pour autoriser a) une location dont le loyer est inférieur à 30 000 francs et dont la durée ne dépasse pas neuf ans; — b) une location dont le loyer est infé­ rieur ù 1 000 francs, mais dont la durée dépasse neuf ans. Si le loyer n’est pas supérieur à 1 000 francs et que le louage ne dure que neuf ans, les administrateurs peu­ vent procéder à la location sans autorisation; il suffit d’en avoir averti l’Ordinairc. Can. 1541, § 2; 1532. J2, 3. Le droit canonique prévoit également des prescrip­ tions spéciales pour le bail emphytéotique. Le can. 1542. § 1, statue que le preneur ou emphyléole ne peut sc libérer du canon ou de la redevance, sans la permission du légitime supérieur ecclésiastique, tel que le can.1432 le désigne pour l'aliénation des biens ecclésiastiques. Que s’il obtient celte autorisation de se libérer, il devra toujours payer ù l’Église un capital dont les intérêts répondent au moins au canon. — On exigera dc l’cmphytéole les garanties nécessaires pour le paie­ ment du loyer et l’accomplissement des conditions. Dans le bail emphythéolique. on stipulera qu’en cas de conflit les parties auront recours à l’arbitrage du for ecclésiastique, et on déclarera expressément que toute amélioration profilera exclusivement au fonds (can 17.12. §2). IV. Le louage des animaux ou le bail a cheptel. — Le bail ù cheptel est un contrat par lequel l’une des parties donne ά l’autre un fonds de bétail pour le gar­ der, le nourrir cl le soigner sous les conditions conve­ nues entre elles (art. 1800). Le mol cheptel vient du mot celtique chalet ou catcl, qui sigqifie bétail; d’autres auteurs dérivent le terme cheptel du mot latin capi­ tale; parce que le cheptel sc compose de têtes d’ani­ maux. 11 y a plusieurs sortes de cheptel : 1. Le cheptel simple, par lequel le bailleur donne au preneur des 947 LOUAGE. LE LOUAGE DES ANIMAI X bestiaux â garder, nourrir ct soigner, à condition que le preneur profitera dc la moitié du croit, ct qu’il supportera aussi la moitié dc la perte (art. 1801-1817). Le croit dans le bail à cheptel comprend deux choses : l’augmentation du nombre des têtes, qui se fait par le moyen de la génération, et l’augmentation de la valeur que les têtes prennent par suite du temps. C’est ainsi, par exemple, qu’un troupeau dc jeunes bœufs vaut plus après un an, quoique le nombre n’en soit pas augmenté. Le preneur doit partager celle double augmentation; mais il profite seul des laitages, du fumier et du travail (art. 1811). — 2. Le cheptel à moitié, qui est une société dans laquelle chacun des contractants fournit la moitié des bestiaux qui demeurent communs pour le profit ou pour la perle. Le preneur profile seul, comme dans le cheptel simple, des laitages, du fumier et du travail des bêles. Le bailleur n’a droit qu’à la moitié des laines cl du croît (art. 1818-1820). — 3. Le cheptel donné au fermier (aussi appelé cheptel de /er) est celui par lequel le proprietaire d’une métairie la donne à ferme, à la charge qu’à l’expiration du bail, le fermier laissera des bestiaux d’une valeur égale nu prix d’esti­ mation dc ceux qu’il a reçus. Cc bail est aussi appelé cheptel à fer, parce que le fonds du cheptel reste tou­ jours le meme ct est pour ainsi dire enchaîné à la mé­ tairie. — L'estimation du cheptel donné au fermier ne lui en transfère pas la propriété, mais néanmoins le met à ses risques; par contre, tous les profits appartien­ nent au fermier pendant la durée du bail, s'il n'y a pas convention contraire (art. 1821-1828). — 4. Le cheptel donné au colon partiaire est celui où le bailleur, parta­ geant avec le colon les produits de la métairie, ne le charge pas des risques du cheptel attaché à la métairie. Si le cheptel périt en entier sans la faute du colon, la perte est pour le bailleur (art. 1827-1830). — 5. Au bail à cheptel on assimile le contrat improprement appelé cheptel. L'art. 1831 du Code civil règle cc cheptel en ccs termes : < Lorsqu’une ou plusieurs vaches sont données pour les loger ct les nourrir, le bailleur en conserve la propriété; il a seulement le profit des veaux qui en naissent. >— Cc contrat est surtout usité dans les pays de pâturage, notamment dans le Jura ct dans les Alpes, où les petits fermiers qui n’ont pas assez dc fourrage confient les vaches durant trois mois à des entrepreneurs. Les susdites espèces dc cheptels sont licites, à con­ dition que l’égalité naturelle soit observée. Or, il y a égalité toutes les fois que la probabilité du gain pour le preneur est équivalente aux charges qui lui sont imposées. Pour juger dc cet équilibre, il faut comparer les conditions posées par chaque partie dc la conven­ tion avec les principes du droit naturel et du droll civil, de manière à cc que le bailleur reçoive une partie correspondante à son capital, et le preneur une partie proportionnée à son travail et à son Industrie (Gury). L Théologie μοηλι.ι . — Outre les manuels de théologie momie:S. Alphonse, Theol. /nor·· I. IV, tr. v. n. 857-868; IJullcrinl-Pahnirri, Opus theol. mor., Prati, 1890, tr. vin, n. 836-883; De Lugo, De justitia et jure, t. n, De contract fibus, disp, xxix, sect. 1-2; 4-5; L. Lessius, De justitia et jure, I. Il, c. xxiv ; J. Carrière, De contracti bus, 3 vol., Paris, 1817, t. π, n. 766-800; n. 812-821; G. WaHcInert, De justitia, 2 vol., Bruges, 1898, t. il, n. 667-677 ; 11. Marres, Dc justitia, 2 vol., Hurcinontlc, 1888.1.1, n. 331-350; J.-P. Gury, Grand traité des contrats,3 vol., Paris, 1877, t.in, n. 136-158.—Th. Gousset, Ij> Code civil commenté dans ses rapports avec la théologie morale, Paris, 1816, art. 1708-1831; Allègrc1 eurent, l^e Code commenté ά Γ usage du cltrgé, Paris, 1902, t. n. art. 1708-1831. IL Dnoir avn.. — Aubry cl Hau, Cours de droit civil, Paris, 1907, t. V, § 361-371; F. Laurent, Principes de droit civil français, Paris, 1877, t. xxv, η. 1-183; t. xxvi, n. 86125; M. Planiol, Traité élémentaire du droit civil, Paris, 1925, t. n. n. 1663-1822; G. Baudry-Lncantlncrte, Précis du droit civil, Pari», 1921, t. il, n. 1104-1216; Guillounrd. LOUAIL. 948 Traité de louage, Paris, 1891,2 vol.; G. Bnudry-l.nrnnthirric ct Wahl, Du contrat de louage, Paris. 1907, 2 vol. I. Fa h un K n. LOUAIL Joan-Baptiste, naquit, d’après Moréri cl Picot, à Mayenne, ct, d’après Liron, à Evron; il lit ses études do théologie à la Sorbonne; cependant, il ne fut jamais docteur, parce que, dit le Nécrologe, il ne voulut point signer le Formulaire· Avec l’abbé de Louvois, il fit un voyage en Italie en octobre 1700 ct rentra à Paris en septembre 1701. L’abbé dc Louvois étant devenu vicaire général de Helms, chargea Louail de le remplaçer dans cctle fonction et Louailsc fit alors le protecteur de tous ceux qui refusaient de signer le Formulaire. A la mort de Louvois, Nouilles voulut, ainsi que Golbert dc Croissy, évêque dc Mont­ pellier, s'attacher Louail, mais celui-ci préféra garder sa liberté : il sc retira sur la Montagne Sainte-Gene­ viève, où H mourut le 3 mars 172 4. Tous les écrits dc Louail se rattachent à la question janséniste ct plusieurs d’entre eux sont restés célèbres parmi les jansénistes : Histoire abrégée du jansénisme ct Remarques sur TOrdonnance de M. l'archevêque. de Paris, in-80, Cologne, 1698. Cet écrit que Louail com­ posa, en collaboration avec Mlle dc Joncoux, a été attribué à tort, ce semble, par Goujet à l’abbé Fouillou. — Réflexions sur le décret du pape du 12 février 1703; dans cct ouvrage qui ne fut pas imprimé, il s’agit dc la décision du pape sur le fameux Cas de conscience. Voir Nouvelles ecclésiastiques du 23 novem­ bre 1733, p. 190. — Histoire du cas de conscience signé par quarante docteurs de Sorbonne, 8 vol., in-12, Nancy, 1705-1711. Cc recueil dc pièces fut édité par Louail et Mlle de Joncoux; les documents, choisis et groupés dc manière à légitimer la conduite des Jansénistes, y sont accompagnés de préambules ct de réflexions criti­ ques, tout imprégnés de jansénisme. — Lettres d'un théologien à un évêque sur cette question : s'il est permis d'approuver les jésuites pour prêcher et confesser, in-12, Amsterdam, 1717. Ces lettres, au nombre dc trois, avaient déjà paru, avant d’être réunies, ct sont très violentes contre les jésuites. — D’après Goujet, Ribliothéque des auteurs ecclésiastiques du XVIIP siè­ cle, préface du t. ni, Louail aurait, en collaboration avec Blondel, composé Vidée de la religion chrétienne où l’on explique successivement tout cc qui est néces­ saire pour être sauvé; c’est un opuscule anonyme, publié à Paris en 1723, puis en 1735 ct en 1740, que le Dictionnaire de Moréri place parmi les œuvres de Paccori ct que le catalogue dc la Bibliothèque natio­ nale attribue à l’abbé Mare-Antoine Hersan. Le Jour­ nal de Trévoux de mars 1736. p. 574, le regarde comme l’œuvre commune dc Louail et de Blondel. — C’est Louail qui rédigea la première partie dc l’ouvrage, si célèbre parmi les jansénistes, qui a pour litre : His­ toire du livre des Réflexions morales dont il existe deux éditions, l une in-4®. ct l’autre in-12. La première partie, composte par Louail, porte la date du l,r dé­ cembre 1719 et les trois autres parties, composées par l’abbé Cadry, sont datées des 7 mal 1729 et 27 mai 1733. Le Dictionnaire des livres jansénistes juge très sévère­ ment celte prétendue histoire : · Les talents de l’au­ teur sont une imbécile crédulité, une envie effrénée dc calomnier, un goût décidé pour le fanatisme, un esprit gauche, un cœur ulcéré, un style décousu et peu propre à soutenir son lecteur dans une si longue suite d’er­ reurs ct de mensonges.» T. n, p. 222. — On croit que Louail collabora aux Mémoires sur les affaires de Chine. — Quérard, ct, à sa suite, de nombreux bio­ graphes, ont attribué à Louail les Réflexions sur le livre du Témoignage de la vérité dans T Église, composé par le P. Labordr, 1714 ; mais cela est peu probable, si on Ht avec attention les propres paroles de Louail, Histoire du livre des Réflexions morales, c. xu, p. 113- 9ί9 118 dc l'édit., in 1°, cl L Π, p. 211-251 de l'édit., in-12, ct aussi les Nouvelles ecclésiastiques, du 9 juillet 1736, P 111, 115. Michaud, biographie universelle, t. xxv, p, 144; Hafer, Nouvelle biographie générale, t. xxxi,col. 736-738; Quérard, La France littéraire. t. v, p, 361; Moréri, L* grand Mellon* notre historique, t. vi, 2· partie, p. 144; Feller, biographie universelle, édit. Pércnnês, 1812, t. vu, p. 328; Appellants célèbres, dc luibclle, in-12. s. I., 1755, p. 221-225; Nécrologe des plus célèbres défenseurs el confesseurs de la vérité, in-12, t. vi, p. 82, 83; Desportc*, bibliographie du .Maine, in-8·, le Mans, 1811, p. 390, 391 ; llnurénu, Histoire littéraire du Maine, 2* édit . 1870, t. > rn, p. 1-11. J. CaKHEYRE. LOUANGE. Témoignage d’estime que l'on donne à quelqu’un pour son mérite, ses talents, scs vertus. 1° S’adressant autrui, la louange peut être, selon les circonstances, bonne ou mauvaise. Si clic est exa­ gérée ou déraisonnable, clic est proprement la flatterie. Voir t. vî, col. 19. La louange, au contraire, comme le fait remarquer saint Thomas, peut avoir pour objet dc consoler le prochain, dc telle sorte qu’il ne défaille pas dans les tribulations, de lui donner dc nouvelles forces pour progresser dans le bien. Et dès lors, si toutes les circonstances sont sauvegardées, la louange sc rapportera â la vertu d’amitié». 1MI*, q. cxv, a. 1, ad 1«». 2° Pour ce qui est dc sc louer soi-même, il faut essentiellement prendre garde de ne pas faire tourner ccttc louange personnelle à la vainc gloire. Voir t. vî, col. 1429-1431. Mais on peut sc louer soi-même inno­ cemment lorsqu’on ne le fait ni par faiblesse, ni par vanité, ni par ambition, mais pour acquérir cette gloire humaine dont la légitimité est prouvée, ibid., col. 1126. Les louanges que l’on sc donne personnel­ lement peuvent même avoir pour objet l’utilité du prochain. 11 est bon qu’en certaines circonstances celui-ci soit informé dc notre vertu pour son salut ct son édification. Voir l’abondante liste d’auteurs signalée Λ Part. Gloire, col. 1431. É. Amann. 1. LOUIS DE BOUVIGNES, frère mineur capucin, originaire dc l’ancienne petite ville de Bouvignes à mi-chemin entre Namur et Dînant, appartenait A une famille Bouille, qui donna trois fils â la religion, le P. Louis et ses deux frères, les PP. Angelin et David, capucins comme lui. Prédicateur ct missionnaire zélé, il rayonna Jusqu’en Lorraine ct remplit diverses fonctions dans sa province wallonne qu’il gouverna trois fois comme provincial. Il mourut à Namur, le 26 janvier 1701. Le P. Louis publia les ouvrages sui­ vants : Miroir de l’ame chrétienne, lequel sans flater fait noir à tout fidèle les obligations qui lui sont impo­ sées par les commande mails dc Dieu, ct cela par des prédications populaires, qui nous marquent la résolu­ tion des cas de conscience plus ordinaires. Le tout bien fondé et cmbclly dc quantité de belles histoires, doid une partie n'a pas encore esté donnée au publique, 3 In-8·, Namur. 1673; Miroir de la vanité des femmes mondaines, in-12. ibid., 1675; 3· édition, arec Γor­ donnance de A'. S. P. le pape Innocent XI. ibid., 1696; comme le précédent, ce livre est enrichi dc belles his­ toires, qui le font rechercher des collectionneurs; Miroir de farne religieuse lequel fail· noir une méthode aisée pour s*acquitter avec mérite des exercices journa­ liers qui se pratiquent dans les cloîtres et les monastères reforme:... Avec des avis de consolation pour les per­ sonnes affligées de peines d’esprit, in-8·, ibid., 1690; seconde édition : augmenté de diverses matières pro­ fitables et singulièrement des avis aux prédicateurs et aux confesseurs, avec des méditations dévotes tant sur la 950 Passion que pour Its exercices des dix jours et autres, ibid., 1691 ; quatrième édition, augmentée de la moitié par des instructions salutaires pour les personnes de toute sorte de condition, avec douze discours moraux du purgatoire en forme de méditations..., ibid., 1696; Le catéchisme des adultes, ou abrégé des devoirs du chré­ tien.,., contenant une morale conforme aux maximes dc Γ Évangile et a la doctrine des Pères dc l’Église, arec un bon nombre d’histoires rapportées par des auteurs d’un crédit irréprochable, in-84, ibid., 1700. Le bio­ graphe des capucins attribue encore au P. Louis : Volumen ingens concionum, tam de tempore quam de aliis materiis, en trois volumes, qu’il dit imprimé à Namur, 1676. Un confrère du P de Boavlgnes, le P. Chérubin de Grave, a extrait du Miroir de. l’âme religieuse et publié en hollandais Medilattên ov*r litden van onxen Zaligmaker Jésus Christus, in-32. ilelmond, 1920. Bernant de Bologne, bibliotheca scriptorum nrd. fr. min. capuccinoram. Venise, 1717; Doyen, bibliographie* namuroise, Namur, 1887, t. 1; bulletin da bibliophile belge Bruxelles, 1832, t ix; biographie nationale publiée par VAcadémie rogale de Belgique, article Bouille. Bruxelles, 1868, t. n, p. 799. P. Édouard d’Alençon. 2. LOUIS DE CASPE (Caspensis) dit aussi de Saragosse, frère mineur capucin de la province d’Aragon, dont il (ut supérieur, avait d’abord ensei­ gné la philosophie et la théologie. Π mourut au couvent dc sa ville natale, en 1617. à l’âge de soixante et un ans, après quarante-cinq ans de vie religieuse. Le P. Louis avait encore été élu déflnitcur général dc son ordre au chapitre de 1637. Son nom est resté connu par son volumineux ouvrage : Cursus theologicus prxcipuas materias qux in scholis tradi et legi solent secun­ dum ordinem D. Thomrr amplectens. 2 In-foL, Lyon, 1641, 1613; 2· édition, a mendis qux in priori irrep­ serant expurgata, ibid.9 1666. On lui attribue aussi un Cursus integer philosophicus, suivant le même ordre, 2 in-fol., mais il ne parait pas avoir été publié, ct une Apologia in defensionem annalium Zacharix Boverii, que Bernard de Bologne dit imprimée â Saragosse. 1645. Les archives dc sa province conservent un manuscrit des Memorabilia provincia· Aragoniir. Bernard de Bologne, bibliotheca scriptorum ord. nun. nipucc inorum. Venise, 1717; Hurler. Xomtnclah r, 3 édit., t. m. col. 923. P. Édouard d'Alençon 3. LOUIS DE LA CONCEPTION, théo­ logien portugais (1599-1681). — Né à A\is, dans la pro­ vince de Transtagana. en 1599. il prononça ses vieux dans l’ordre des Irinil aires. à l’âge dc dix-sept ans. et fréquenta ensuite les cours dc Γ université de Cohnbre. Il professa la théologie dans plusieurs maisons de son ordre, et mourut a Alcalâ dc Henarès en odeur dc sainteté (1681). On a dc lui: 1· Examen veritatis theologia: months per singulares casus atque qunstiones, pars prima, Madrid. 1655; ce volume contient une dissertation intitulée : Prxambula pro immaculata et absque originalis labe peccati beatissimx Dei Genitricis conceptione tam sine quxstione quæstio oratioque pnvdictu· manifestativa veritatis, quam discalceati filii ordinis SS, Trinitatis redemptionis captivorum in cordibus suis, patrum etiam in filios successione, retinent; 2° Examen veri­ tatis theologin*. moralis, pars secunda continens 1res tractatus; duos de opinione probabili; tertium de cir­ cumstantiis peccatorum, Madrid. 1666; 3° Pars tertia; de potestate regularium, Alcalà de Henarès. 1666; 1° Practice de conjuror en que se contie.nen exorcismos y conjuras, Alcalà, 1673; Madrid. 1723. Antonio, bibliotheca hispana noua, Madrid. 1788. I. 11, p. 30; Alexandre dc la Mère de Dieu, Cronica de las dtsculzos 951 LOUIS DE LA CONCEPTION — LOUIS DE FLANDRE 952 dt la Santtssima Trlnitad, Alcalft, 1706, t. Il, p. 475; Mel­ I losophie cl. la théologie; on veut aussi qu’il ail pro­ chior du Saint-Esprit, Diamante trinitario, Madrid. 1713, fessé à l’université de Dôle. Il suivait attentivement p. 479; Michel de Saint-Joseph, Bibltographia critica sacra les controverses qui divisaient alors les théologiens ct prophana, Madrid, 1741, t. in, p. 232; Barbosa Machado, au sujet de la coopération divine aux operations de la Bibliotheca lusitana, Lisbonne, 1752. t. ni, p. 193-195. créature. D’après la thèse qu’ils défendaient, il les Antonin de l'Assomption, Dtedonario de cscritorcs tritti­ partageait en deux groupes, les prédéterminantes lorios de Espafta g Portugal, Home, 1898, t. i, p. 193-195; et les assertores scient ié meditr. Pour lui, leurs divi­ A. PALMIERI. sions n’avaient d’autre source que l’opinion erronée, 4. LOUIS DE LA CROIX, frère mineur (1566 1633), originaire de Bragancc en Portugal entra chez les mineurs déchaussés de la province espagnole dite de Saint-Gabriel. 11 fit de fortes études Λ Alcalà, et scs heureuses dispositions le firent choisir pour accom­ pagner Λ Borne, en qualité de secrétaire, le procureur générai de sa congrégation. De là il fut envoyé dans la province méridionale de Saint-Nicolas, d’où il passa dans celle de Naples pour la gouverner; il était en même temps supérieur du grand monastère des clarisses. Sa charge expirée, il revenait à Borne ct était nommé préfet du collège des pénitenciers de Saint-Jean de Latran, où Grégoire XV le prenait pour lui confier les fonctions de vicaire général des réformés (7 décembre 1622). Cette charge ayant ôté abolie en 1624, par Urbain VIII, le P. Louis repre­ nait son ministère au Latran, en attendant d’être renvoyé à Naples comme provincial. Il devait retour­ ner en Espagne pour y mourir; le chapitre général de 1633 avait été convoqué à Tolède ct c’cst en s’y ren­ dant qu’il s’endormit pieusement dans le Seigneur au couvent de Saragossc, le 9 mal de ladite année, à l’âge de soixante-sept ans. Le P. Louis laissait, achevé pour l'impression ct déjà approuvé par les censeurs, un ouvrage consacré aux privilèges accordés aux pays soumis à la couronne d’Espagne, Disputa­ tiones morales in 1res bullas apostolicas Cruciata, Defunctorum ct Compositionis, in quibus potiores doc­ trinal moralis difficultates,,, resolvuntur. adjecta appen­ dice de opinionum electione, in-1®, Lyon, 163 L Wad­ ding, qui avait pris soin de le publier, se proposait d’éditer un autre volume de Disputationes in bullam Cœn.e domini, mais il n’a pas vu le jour, non plus que le Tractatus de piis legatis relictis fratribus minori­ bus, où étalent exposées les conditions sous lesquelles il est permis aux franciscains de recevoir des héri­ tages. La bibliothèque Barbcrinc conserve un Trac­ tatus de Jubilæo manuscrit. On signale encore du P. Louis des Dubia moralia, qu’il avait dû trancher comme pénitencier. Wiulding-Sbaraglla, Scriptores ordinis minorum. Borne 1806; Jean de Saint-Antoine, Bibliotheca uniotrsa francis· can a, Madrid, 1732; Nicolas Antoine, Bibliotheca hispana noua, t. n. Madrid, 1788. P. Édouard d’Alençon. 5. LOUIS DE DOLE, frère mineur capucin (f 1636), appartenait à la famille Bereur, une des meilleures de l’antique capitale de la Franche-Comté. Entré en religion à seize ans, il occupa toutes les dignités de sa province, jusqu’à celle de provincial, qu’il remplit de 1635 à 1635. Prédicateur, il connut le succès, ct c’était à la suite d’un carême qu’il prêcha à Jusscy, en 1622, que les habitants fondaient le couvent des capucins. Comme la plupart de ses confrères, le P. Louis fut un ardent patriote ct un sujet fidèle de la couronne d’Espagne; aussi le vit-on prendre une part active à la défense de Dole, assiégée par le prince de Coudé. Cc siège mémorable, mais inutile, dura quatre-vingts Jours, pendant lesquels, au dire d’un chroniqueur, < il ne quittoit quelquefois la courvéc que pour accourir au secours des âmes. · II nc survécut que peu de semaines à la délivrance de la ville, et mourut le 29 août 1636. Jeune encore, le P. Louis avait été appelé à sup­ pléer le lecteur de philosophie ct. il le dit lui-même, sept ans de sa vie furent consacrés à enseigner la phi· pensait-il, des uns comme des autres sur la nature du concours divin, ct, reprenant une doctrine jadis sou­ tenue par Durand de Saint-Pourçain et quelquesuns de scs contemporains, H refusait d’admettre la nécessité de la coopération immédiate de Dieu dans l’ordre naturel. L’enseignement du lecteur des capu­ cins n’avalt pas été sans donner lieu à des contro­ verses; pour le défendre, il publia, après trois ans d’hésitation, sa Disputatio quadripartita de modo conjunctionis concursuum Dei cl creatunr ad actus libe­ ros ordinis naturalis, pnrscrtim autem ad pravos, ad­ versus prédéterminantium et assertorum scientia media· modernorum opiniones, in-1°, Lyon, 1631. Cet ouvrage avait été longuement et soigneusement examiné tant par des théologiens de l’ordre que par des étrangers et plusieurs de ces censeurs sc déclaraient convertis par çetle lecture, à la thèse de l’auteur qu’ils avalent jadis combattue. Denis de Gênes rapporte que le P. Louis et son livre furent hautement loués par un grand nombre, fere omnes, de docteurs des universités d’Espagne ct de Bourgogne; les contradicteurs nc furent pas moins nombreux ct, aujourd'hui, personne nc soutient plus l’opinion qu’il voulait appuyer sui un canon du concile de Trente, Sess. vi, can. 6. Jean de Launoy consacrait à cctte question son premier opuscule imprimé, Syllabus rationum quibus causa Durandi de modo conjunctionis concursuum Dei ct crcalurœ defenditur et inojjiciosa quorumdam censura repellitur, Paris, 1636; il y résume les arguments de Louis de Dole et renvoie à son ouvrage. Denis de Gènes, Bibliotheca scriptorum ord. fr. min. capuccinorum, Gênes, 1680; Michaud, Biographie univer­ selle; Morey, Les capucins en Franche-Comté, Paris, 1882; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. ni, col. 611. P. Édouard d’Alençon. 6. LOUIS DE FLANDRE, (t vers 1750).ainsi nommé en raison de son pays d’origine, était ne à Ostende. Jeune encore, il passa en Espagne où il entra chez les frères mineurs capucins de la province de Va­ lence. Il y remplit les fonctions de lecteur en théologie ct les charges de définlteur et de provincial. Il était en outre qualificateur de l’inquisition espagnole près des tribunaux de Valence, Murcie et Majorque. Écri­ vain fécond, le P. Louis publia en langue vulgaire des discours, des vies de saints, des traités de théologie ct de piété, comme El catecismo en pratica, con su theologia y una suma de ta doctrina Christiana, in-4®, Orihuela, 1727; ce volume porte la mention de lomo primera, nous n’avons pas rencontré le second. Le seul ouvrage latin que nous connaissions de lui a pour titre Varii dialogi et catecheses de intima, reali et mutua conjunctione digne communicantis cum anima Christi Domini, citam destructis specie bus eucharis­ ticis, in-4°, Valence, 1735; il y défend, contre un adver­ saire anonyme, la thèse, que soutenait alors le car­ dinal Cienfuegos, sur l’union qui s’opère entre le Christ et le communiant. Voir Cienfuegos, t. n, col. 2511. Le P. Louis séjourna assez longuement dans Pile de Majorque, où il se prit d’admiration pour le bienheureux Haymond Lulle. Le premier témoignage de la vénération qu’il lui voua sc trouve dans une Oration parenetica y panegirica que dixo en 30 de junto de 17 a honra del marlirio del B. Baymundo Lulllo, in-l°, Palma, 1738. Pour faciliter l’étude des ouvrages du Docteur illuminé, le P. Louis publia suc- 953 LOUIS DE FLANDRE - ccssivcmcnt, Tratadû Lolsy, op. cit., p. 173. 2® L'origine du troisième évangile d'après les conclu­ sions de la critique sur la composition des Actes des Apôtres. — Ce sont surtout les positions adoptées pâr les critiques relativement aux Actes des Apôtres qui déterminent leurs conclusions au sujet du troisième évangile. On sait que l’École do Tubinguc avait vu dans les Actes un écrit tendancieux, où l’histoire était délibé­ rément arrangée dans un esprit dc conciliation, en vue de masquer les dissensions qui, d'après Baur, auraient divisé cn deux partis opposés (pétrinicn et paulinicn) l’Église chrétienne à ses débuts. L'auteur d'un tel livre ne pouvait être un disciple de saint Paul, et on devait même reculer la composition de son œuvre presque jusqu’au milieu du ir siècle. Cette date, imposée par le système historique de l’École de Tubinguc el par l’idée que les écrits attri­ bués à saint Luc dépendaient dc Marcion, a été jugée beaucoup trop tardive par les critiques meme les moins conservateurs, quand la théorie de Baur sur les origines chrétiennes eut été abandonnée; c'est vers la fin du irr siècle, ou le commencement du n·, qu'on plaça la rédaction des Actes. Mais beaucoup de critiques conti­ nuèrent à cn rejeter l’authenticité, en s’appuyant sur l’un des principaux arguments de Baur ; l’idée que l’auteur (les Actes donne du caractère dc saint Paul, de son apostolat, de scs rapports avec les autres apô­ tres et dc sa théologie est trop différente de cc que révèlent les épltres pauliniennes. pour qu'on puisse attribuer cc livre à un disciple de l'Apôtrc. Les recher­ ches critiques sc portèrent en même temps sur un autre problème, celui des sources des Actes. Elles aboutirent à des conclusions de détail très différentes, mais l'accord se Ht presque unanimement sur un point: les Actes ne sont pas l’œuvre d’un disciple dc saint Paul: mais, comme le rédacteur de cc livre a utilisé, entre autres sources, une sorte de journal de voyage écrit par saint Luc. et qu’il a reproduit cc document en lui laissant la forme personnelle, on a attribue à saint Luc l’ensemble dc l’ouvrage, et naturellement aussi le troisième évangile, dont l’auteur est le même que celui des Actes. Plusieurs critiques (Spilta, Jungst) ont même cru retrouver parmi les sources des Actes la suite dc certains documents déjà utilisés dans le troi­ sième évangile. Une réaction en faveur des idées traditionnelles sur l’origine du troisième évangile et des Actes fut mar­ quée par la publication des travaux de A. Harnack. Un premier mémoire, Lukas der Arzl, dcr Ver/asser des dritten Eoangeliums und der Apostclgcschichte, Leipzig. 1906, établissait d’abord, par une étude appro­ fondie du vocabulaire et du style, que le journal dc voyage, le reste des Actes et le troisième évangile ont un meme auteur, puis montrait que les difficultés» d’ordre littéraire ou historique, soulevées par la cri­ tique contre l’attribution à un disciple dc saint Paul des deux ouvrages dont saint Luc serait l’auteur d’après la tradition ecclésiastique, ne sont pas déci­ sives, et que même certains indices tendent à faire reconnaître dans le rédacteur du troisième évangile et des Actes un médecin, tel qu’était saint Luc. Dans ses travaux ultérieurs : Die Apostclgcschichte, Leipzig, 1908, et .Xrur Untcrsuchungcn zur Apostclgcschichte und zur Ab/assungszcil dcr synoptischcn Evangelien, Leipzig, 1911, Harnack fortifiait par de nouveaux arguments sa thèse de l’unité des Actes, puis, accen­ tuant encore le retour aux vues traditionnelles, il 977 LUC (SKINT;. 1. \ COMPOSITION DI plaçait la rédaction dos Actes à la fin des deux années de captivité passées par saint Paul à Home, cc qui reporte la composition du troisième évangile n une date encore plus ancienne, vers l’an GO. 11 faut remar­ quer, d'ailleurs, que ce retour de Harnack aux conclu­ sions traditionnelles sur l’origine des deux écrits de saint Luc n’entralne pas pour lui la reconnaissance dc la valeur historique complète des Actes et du troi­ sième évangile : les matériaux utilisés par Luc étaient, dit-il, cn partie légendaires, et Luc, crédule dc nature, était incapable de distinguer la légende de l'histoire. L’autorité de Harnack ne réussit pas û rallier à la thèse traditionnelle sur l’origine du troisième évangile et des Actes la majorité des critiques. Ceux-ci conti­ nuèrent à porter leur cfïorl sur la recherche des sources et la détermination des tendances, dc l’esprit qui se révèlent dans ces livres. Parmi les essais dc solution les plus récents des pro­ blèmes que soulève la composition des Actes des Apô­ tres, il faut signaler une théorie nouvelle qui, formulée par le philologue Norden à la suite dc scs études sur le discours dc saint Paul à Γ .Aréopage et sur le prologue des Actes, .4 gnos tos Theos, Leipzig, 1913, a été adoptée et développée par A. Loisy, et a servi dc point dc départ ù son commentaire dc ce livre, Les Ades des Apôtres, Paris, 1920. Celte théorie a pour base la distinction entre l’auteur primitif qui avait dédié son livre â Théophile et n’était autre que saint Luc, et un rédac­ teur qui plus tard aurait remanié, mutilé et, M. Loisy ne craint pas de le dire, sciemment falsifié l’œuvre originale dans un but apologétique, cn vue «rétablir la thèse de l’identité fondamentale du christianisme et du judaïsme cl «le concilier ù la religion nouvelle la sympathie des autorités romaines. Le même rédac­ teur aurait fait subir à l’évangile primitif de saint Luc un traitement analogue, et le travail dc la critique doit être de retrouver, dans le texte actuel du troisième évangile aussi bien que des Actes, sous les surcharges et cl les altérations, les lambeaux de l'ouvrage original, ouvrage qui serait d’autant plus précieux que, d’après Loisy, saint Luc avait tracé de la vie de Jésus et des débuts «lu christianisme un tableau aussi exact qu’on peut l’attendre d’un écrivain incapable sans doute de faire abstraction dc sa foi chrétienne, mais du moins consciencieux et véridique. Sur la reconstitution pos­ sible de l’évangile primitif dc saint Luc, cn parlant de l’hypothèse d’un remaniement ultérieur, cf. A. Loisy, Les écrits de saint Luc, dans Revue d'hist. et HtL rclig. 1913, p. 361 sq, et Les livres du Nouveau Testament, Paris, 1923, p. 391 sq., 11 est presque inutile dc souligner quo cette reconstitution repose sur des bases fortement subjectives, et que le critique enlève ù saint Luc tout ce qui, d’après sa conception particulière dc l’origine et de l’évolution du christianisme, ne pouvait sc trouver dans une histoire authentique, et vraiment primitive, de Jésus. ///. LA COMPOSITION JIV TROISIÈME ÉVANGILE APRÈS LES DONNÉES INTRINSÈQtES. — 1· H faut d’abord examiner les objections que certains critiques rirent du contenu des écrits de saint Luc contre l’opi­ nion traditionnelle relative à leur origine. L Les difficultés qu'on soulève contre l’attribution à saint Luc sont tirées du livre des Actes plutôt «pie du troisième évangile, de l’impossibilité prétendue d’attri­ buer Λ un disciple de saint Paul un portrait dc l’Apôtre «pd ne s’accorde pas avec sa physionomie, telle qu’elle ressort des épltres authentiques, et une histoire des débuts du christianisme qui serait en contradiction sur plusieurs points importants avec ce «pie nous en savons par les lettres dc saint Paul. Ce n'est pas Ici le lieu du répondre ù ccs difficultés qui relèvent dc la critique des Actes. Cf. sur ce point l’article Actes des Apôtres, les études de Harnack citées plus haut, les TROISIÈME ÉVANGILE 978 travaux de Jacquier. Hist. des livres du A*. T., t. m, et Valeur historique des Actes des Apôtres, dans Revue biblique, 1915. p. 131-182. enfin, parmi les études les plus récentes, la contribution de C. W. Emmet, dans The beginnings of Christianity, Londres. 1922, part, f, vol. n, p. 265 sq. et le Commentaire dc Jac­ quier sur les A»t«s, Parts, 1926. En cc qui concerne le troisième évangile, les adver­ saires de l'authenticité allèguent qu'il n’a pas une note paulinicnne assez accentuée pour pouvoir être l’œuvre d'un disciple de l'Apôtrc. — Il est vrai que certaines thèses caractéristiques dc la théologie paulinicnne sont absentes du troisième évangile, mais cela n'a rien de surprenant. Tout d’abord saint Luc, cn historien fidèle, a dû ne pas vouloir mettre dans la bouche de Jésus l'expression théologique cl les développements que, par le travail dc sa pensée personnelle, sous l’ac­ tion de Γ Esprit-Saint, saint Paul a donnés à l'enseigne­ ment du Sauveur : on comprend très bien, par exemple, que l’évangéliste, tout en signalant à diverses reprises le rôle et la nécessité dc la foi. v, 20; vn, 50. vnr, 18; xvn. 19; xvm, 42, n’ait pas formulé, sous sa tonne spécifiquement paulinicnne la théorie de la Justifica­ tion par la foi. D’autre part, saint Luc devait s’ins­ pirer des besoins des lecteurs pour lesquels il écrivait, besoins qui n’étaient pas les mêmes que ceux des chrétiens à qui saint Paul avait adressé scs épltres : ainsi, les rapports du christianisme avec la Loi juive n'intéressaient guère les fidèles venus de la gentilile pour qui fut écrit le troisième évangile, on ne saurait donc s’étonner que saint Luc n'ait rien dit des idées dc saint Paul sur cc problème, et même n’ait pas insisté, comme l’a fait saint Matthieu, sur les déclarations dc Jésus à cc sujet. Le seul fait qu’on pourrait alléguer contre l’attri­ bution à saint Luc du troisième évangile, cc serait une opposition réelle,si elle existait, entre la doctrine qui se dégage de cet évangile et celle dc saint Paul. Or, non seulement celle opposition n’apparalt nulle­ ment. mais une thèse tout à fait paulinicnne, comme celle dc l’universalité du salut,offert à tous les croyants, quelle que soit son origine, est» comme on le verra plus loin, col 997, une des idées fondamentales que l’auteur du troisième évangile a voulu mettre spécia­ lement cn lumière, et l’idée bien paulinicnne aussi, de la rédemption accomplie par la mort du Christ est formulée tout au moins «tans les paroles dc l’institution dc l'eucharistie, que saint Luc rapporte exactement dans les mêmes tenues que saint Paul. De plus, le vocabulaire même «lu troisième évangile trahit une certaine influence dc la langue théologique de saint Paul : on y retrouve certaines expressions caractéris­ tiques qui ne figurent pas dans les deux autres synop­ tiques. Sur cc dernier point, voir plus loin, col. 995. 2. Quant à la date du troisième évangile, on rencon­ tre, si on la reporte avant 70, de réelles difficultés. n) Il n’y a pas Heu de s’arrêter beaucoup à celle qu’on tire du prologue même do l’évangile, d’après lequel, dit-on. il v aurait eu. avant l’œuvre dc saint Luc. un développement déjà considérable dc la littérature évangélique. Dans cc prologue, en effet, l’évangéliste sc met dans le même groupe que ceux dont il signale les essais, non témoins oculaires des faits, mais audi­ teurs cl disciples des témoins oculaires, el la façon même dont il indique l’objet de ccs récits, ■ les faits accomplis parmi nous ». i. 1. ne permet pas de suppo­ ser qu’il s’agisse de chrétiens de la seconde ou dc la troisième génération. b) L’objection qu’on tire des termes dans lesquels le troisième évangile énonce la prophétie du Sauveur sur la ruine dc Jérusalem, xix, 43, 11 ; xxi, 20, 24, est plus sérieuse. Quand on compare, en effet, le texte de saint Luc avec les passages parallèles des deux autres 979 LUC (SAINT). LA COMPOSITION DU TROISIÈME ÉVANGILE synoptiques, Mntth., xxiv, 15-22, ct Marc.,xm, 11-19, on remarque que les expressions y sont beaucoup plus précises, évoquant nettement le siège de Jérusalem, la ruine de la ville ct la dispersion des habitants, juste­ ment comme il arriva en 70. Cela ne suppose-t-il pas que fauteur du troisième évangile a écrit après les événements ? — Pour un croyant, la difficulté n’est pas dans la précision même de la prophétie, car la science surnaturelle que nous reconnaissons à Jésus lui permettait d’annoncer l’avenir en termes clairs aussi bien que de l’envelopper d’un symbolisme obscur. Elle est dans le fait que cette précision ne sc trouve que dans le texte du troisième évangile. Cc n’est point là évidemment une preuve décisive que cet évangile ait été écrit après la ruine de Jérusalem, mais on conçoit aisément que, si on n’a pas par ailleurs de sérieuses raisons d’en placer la composition avant 70, on soit incliné à adopter une date plus tardive. C’est cc qu’ont fait des critiques conservateurs (Zahn, Sanday, Plummer) ct même des auteurs catholiques, comme Schanz, ct le P. Lagrange jusqu'à son commen­ taire sur saint Luc. Comme il a été dit plus haut, dans cc dernier ouvrage le P. Lagrange, frappé, comme Harnack, des raisons qui militent en faveur de la com­ position des Actes des Apôtres du vivant de saint Paul, et estimant ces raisons plus puissantes que celles qu'on allègue pour reporter après 70 la rédaction du troisième évangile, déclare avoir modifié son premier sentiment, ct attribue à cet évangile la date de 60 environ. c) Quant à l'argument qu'ont tiré certains critiques des rapports prétendus du troisième évangile ct des Actes avec les écrits de l’historien juif Josèphc pour en reporter la composition à la fin du χ·Γ siècle, il n’y a pas lieu de l'examiner ici en détail, car c’est surtout à l’occasion de quelques passages des Actes que la question d’un emprunt à Josèphc peut sc poser. Cf. Krenkel, Josephus und Lukas, Leipzig, 1891, ct encore Burkitt, The Gospel History and its trans­ mission, 1907. Il suffit de dire que les critiques indé­ pendants les plus sérieux n'ont pas été convaincus par les arguments que l'on fait valoir en faveur de la dépendance de saint Luc, ct que, en cc qui concerne l'évangile surtout, les divergences apparaissent plus nettement que les ressemblances. Cf. Engrange, op. cit. ρ. χαι sq. 2® I.'étude intrinsèque du troisième évangile ne fournit pas, à l'appui de la tradition qui lui donne saint Luc pour auteur, des arguments positifs capa­ bles d’entraîner la conviction. On peut noter cepen­ dant certains caractères, relever certains indices qui sont en parfaite harmonie avec les données tradition­ nelles, puisqu’ils inclinent du moins à penser, s'ils n'en fournissent pas à proprement parler la preuve, que l’auteur du troisième évangile était un grec d'origine, esprit cultivé, ct même, plus précisément, un médecin ct un disciple de saint Paul. 1. Le vocabulaire ct le style du troisième évangile révèlent un écrivain dont le grec était la langue d’ori­ gine. Un sémite n'aurait pas écrit la période, d'une forme toute classique, par laquelle s’ouvre l’évangile. Il est vrai que, dans le corps de l’ouvrage, sc rencon­ trent nombre de sémitismes. Cela peut tenir aux sources sémitiques dont l’auteur s’est servi, en parti­ culier dans les discours, à la forme araméenne origi­ nale qui s’était conservée dans la catéchèse apostoli­ que, mais peut-être aussi, en plusieurs endroits, à cc que, très familier avec la Bible grecque des Septante, II en a imité le style ct lui a délibérément emprunté certaines expressions ct tournures. Lagrange, op. cit., p. xcv-cx. 2. Le grec du troisième évangile est, d'autre part, un grec beaucoup plus correct ct plus clair que celui 980 des deux autres synoptiques, un grec vraiment litté­ raire, avec une tendance à l'atticisme, bien que l’au­ teur n’ait rien d’un puriste. Langue ct style révèlent un écrivain de culture classique. Sa manière de com­ poser rappelle aussi celle des historiens grecs, de Polybe en particulier: dans le choix des matériaux qu’il emploie, ct dans leur mise en œuvre se révèle un souci d’art, de mesure el d’harmonie qui suppose une culture littéraire assez raffinée, ct qui s'accorde bien avec la profession médicale qui était celle de saint Luc. 3. On est allé plus loin, et on a cherché à établir que certaines particularités d’idées ct de vocabulaire, dans le troisième évangile ct les Actes, trahissent la main d’un médecin. La thèse, poussée à fond dans l’ouvrage de I lobart, The medical language of St. Luke, Dublin, 1882, a été reprise ct fortifiée en particulier par Harnack, Lukas der Arzi, Anhang i, p. 122-137. Par contre, d'autres critiques, et récemment encore M. Cadbury, The style and literary method of Luke, Cambridge, É.-U., 1920, ont contesté la valeur pro­ bante de cette démonstration. — Il est sûr que les 100 mots relevés par I lobart dans les écrits des méde­ cins grecs, ct qui sont en même temps particuliers à saint Luc ou, du moins, plus fréquemment employés par lui que par les autres écrivains du Nouveau Testa­ ment, ne sont pas tous caractéristiques, ct Cadbury a pu constater dans les écrits de Lucien une proportion au moins égale de termes employés aussi par les méde­ cins grecs. Il reste néanmoins que la proportion des termes médicaux plutôt techniques est assez frappante dans le troisième évangile ct les Actes, ct que, de plus, ainsi que Harnack surtout l'a mis en lumière, les traits médicaux sont spécialement accentués dans certains récits dont l’auteur a été témoin oculaire. Si ces observations ne constituent pas une preuve véritable que l’auteur du troisième évangile était un médecin, on est au moins en droit d’y trouver un confirmatur a l'appui de l'attribution traditionnelle de cet évangile au médecin Luc. 4. C'est à un confirmatur du même genre qu’aboutit la comparaison entre les écrits attribués à saint Luc ct les épîtres de saint Paul. Au point de vue doctrinal, on a déjà fait remarquer que le paulinisme n'en est pas assez accentué pour qu'on en puisse tirer une preuve positive en faveur de leur attribution à un disciple de saint Paul. La comparaison du vocabulaire est plus Instructive, elle révèle que, de tous les évangiles, c'est le troisième dont le vocabulaire ressemble le plus au vocabulaire de saint Paul, ct que, par exemple, 175 mots ne sc trouvent que dans Luc et Paul, dont plusieurs sont des termes assez caractéristiques, comme πιστός, πιστεύειν, χάρις. L'objection contre la portée de ces remarques que M. Cadbury tire d une comparaison entre les écrits de saint Luc ct le second livre des Macchabées, où l’on trouve aussi une forte proportion de termes communs qui nè figurent pas ailleurs dans la Bible grecque, n’est pas décisive, car ces termes ne sont pas caractéristiques, ct leur emploi commun s'explique suffisamment par le fait que l’auteur de II Macch. écrit comme saint Luc un grec choisi. Tandis qu’entre la langue de saint Luc ct celle de saint Paul, il y a, le P. Lagrange n'hésite pas à le dire,un véritable air de famille,qui s'explique au mieux, si l'auteur du troisième évangile ct des Actes a été un compagnon d’apostolat de saint Paul. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir les rappro­ chement s relevés par le commentateur, op. cit., p. et, entre certains passages de l'évangile ct les épîtres paulinlenncs, surtout Luc., vni, 12 et I Cor., r, 21 ; Luc., x, 8 ct I Cor., x, 27; Luc., xi, 41 ctTit.i, 15; Luc., xn, 42 ct I Cor., iv, 2, etc. 3° L’étude des sources du troisième évangile ct de la façon dont l’auteur les a utilisées est une ques- 981 LUC (SAINT). LE TROISIÈME ÉVANGILE ET LA CRITIQUE TEXTUELLE don de critique littéraire qu’il n’y a pas lieu de traiter ici en détail. On ne peut cependant la passer sous silence, car, de la nature des documents dont disposait saint Luc ct de la méthode qu’il a suivie dans leur utilisation dépend en grande partie la valeur qu'on est en droit d’attribuer, d’un point de vue purement scientifique, et en faisant abstraction de l’inspiration, aux renseignements d’ordre historique ou doctrinal tpic fournit le troisième évangile. Le prologue même de l'évangile suffit ù établir que saint Luc a connu ct sans doute utilisé des écrits relatifs â la vie de Jésus. La comparaison détaillée du troisième évangile avec le second, telle par exemple que l’a conduite le P. Lagrange dans son commentaire (les résultats de cette enquête sont résumés dans l’in­ troduction, op. c//., p. xux-lxix), établit que saint Luc a connu l’évangile de saint Marc, qu'il lui a emprunté les grandes lignes de son œuvre, ct souvent l’expression elle-même. Pour les discours, où la parenté est plus grande entre le premier et le troisième évangile, il ne semble pas possible d’expliquer cette parenté en supposant que saint Luc avait entre les mains notre premier évangile actuel, ct il est malaisé de trouver une solution entière­ ment satisfaisante du problème de la relation entre Matthieu ct Luc. La théorie un peu simpliste des deux sources,telle qu'elle a été acceptée pendant un certain temps par la majorité des critiques, apparaît de plus en plus insufllsantc, indépendamment même de son désaccord avec la tradition ecclésiastique sur l’ordre de composition des synoptiques. Le P. Lagrange, pour sa part, incline à croire que saint Luc aurait eu entre les mains tout au moins (tes extraits en grec du pre­ mier évangile, comprenant les discours dans leur ordre actuel. On ne saurait dire non plus avec certitude si saint Luc a puisé dans une ou plusieurs sources écrites ou s’il tient simplement de traditions orales les récits ct discours qui lui sont propres. Il faut certainement faire une large part dans scs informations ù la tradition orale, car le prologue même de l’évangile indique qu’il prit soin de consulter les premiers témoins des faits que l’auteur devait raconter. Parmi ces témoins dont il a pu obtenir des renseigne­ ments particuliers,il faut mentionner, après saint Paul, d’abord les apôtres avec qui saint Luc fut en relations, ct, parmi eux, spécialement saint Jean (on a remarqué que cet apôtre est plus souvent mentionné dans le troisième évangile, ct que l’évangile de saint Jean est en rapport plus étroit avec celui de saint Luc qu’avec les deux autres synoptiques, cf. Ciadder, Unsere Evan· qclicn, Fribourg, 1918, p. 179-188), mais aussi sans doute les femmes de l’entourage de Jésus Λ qui saint Luc a fait une plus grande place que les autres évan­ gélistes, par exemple Jeanne, femme de Chuza, pro­ cureur d’IIérodc, vin, 2, et surtout Marie, mère de Jésus, qui doit être tenue pour la source principale. I ont au moins indirecte, du récit de l’enfance du Sauveur par quiconque admet la pleine historicité de cc récit. Quoi qu'il en soit du détail des sources utilisées par saint Luc, la comparaison avec le second évangile per­ met de sc rendre compte do sa méthode historique ct de la façon dont il s’est servi des documents à sa dispo­ sition. S’il prend Marc pour guide, nulle part il ne le suit servilement, mais il s’en inspire avec indépen­ dance, modifiant le style,choisissant les traits, émon­ dant les détails, tout en gardant ressentie!, avec un souci d’art (pii donne à son œuvre une physionomie propre, et en fait un évangile vraiment grec. Mais cette liberté avec laquelle saint Luc traite scs sources ct dispose les matériaux de son récit n’empêche pas qu’il en reproduise fidèlement le fond, et les fasse entrer dans ion œuvre sans alterations substantielles. Cf. Lagrange, op.cit., p. xLvm-xcn. 982 /r. le troisième Evasoile et la critique TEXTUELLE.— Plus qu'aucun des évangiles, le troi­ sième pose un certain nombre de problèmes de cri­ tique textuelle que le théologien ne p :ut ignorer. 1® Remarques générale*. — Il convient de signaler tout au moins l’hypothèse formulée par Blass à la suite de l’étude des témoins de cc qu’on nomme le fcxfe occidental des /\ctcs des Apôtres et du troisième évangile. Cette forme du texte représentée principalement, on le sait, par le codex Γ) et d'anciennes versions latines ct syriaques, présente une proportion anormale de leçons remarquablement divergentes, dans les Actes des Apôtres surtout, ct un peu aussi dans le troisième évangile, ce qui a conduit Blass a supposer que saint Luc aurait donné deux éditions successives de ses ouvrages. Il aurait écrit l’évangile ù Antioche, puis en aurait publié à Home une édition révisée;les Actes, par contre, auraient été écrits d'abord à Rome, et une seconde édition plus correcte, plus châtiée aurait été publiée ensuite à Antioche. Le texte occidental représenterait dans l’unct l'autre cas l'édition romaine, c'est-a-dirc pour les Actes la forme primitive, ct pour l'évangile la forme revisée. — L'hypothèse de Blass a rencontré quelque faveur en ce qui concerne les Actes, certaines variantes du texte occidental de ce livre étant particulièrement caractéristiques. Mais, pour l’évangile,on s'accorde généralement à la rejeter, ct à n'attribuer aucune réalité â la prétendue recen­ sion romaine reconstituée par Blass .Evangelium secun· dum Lucam, secundum formam quae videtur romanam, Leipzig, 1897. On a très bien montré que, s'il fallait admettre une double, édition pour le troisième évangile, il y aurait à peu près autant de motifs pour faire la même supposition en cc qui concerne les deux autres synoptiques. Cf. Revue biblique, 1899, p. 168 sq. 2° Authenticité de Luc., XX lî, 13, 4L — Ces versets propres au troisième évangile, qui rapportent la sueur de sang ct l'intervention de l ange consolateur dans l’agonie de Jésus à Gcthsémani. sont considérés par certains critiques comme d’une authenticité au moins douteuse. Pour les catholiques, la question d'ins­ piration ct d’authenticité au sens juridique est tran­ chée par le décret du concile de Trente sur l'authenti­ cité de la Vulgate, car si ces versets n’ont pas été expressément désignés comme une des parties du texte biblique déclarées authentiques, il n’est pas douteux que, dans l’intention du concile, ils ne fussent visés. Quant à la question d’ordre littéraire de savoir si ces versets appartenaient au texte original de saint Luc, elle reste libre, mais doit, semble-t-il. être tranchée dans le sens de l’alllnnatlve. Il est vrai que ces deux versets manquent dans quelques-uns des mss. grecs les plus importants, Alexandrinus ct le Vaticanus en particulier, ainsi que dans un manuscrit latin, dans la version syriaque-sinaïtiquc.ct quelques autres témoins moins notables; tandis que, dans quelques autres, ils sont indiqués comme douteux, ct que certains Pères, tels saint Hilaire ct saint Jérôme, signalent des hésitations de la tradition ù leur sujet. Mais, d’autre part, on trouve des allusions à la sueur de sang chez les Pères grecs dès le n· siècle, en particulier dans saint Justin et saint In née, ce qui obligerait tout au moins à attribuer une date très ancienne à l’insertion de ces versets dans le texte du troisième évangile. Il paraît plus facile d’en expliquer la suppression à une époque comme le iv· siècle, où certains hérétiques ont pu faire état de cc passage, contre la divinité du Christ, que d'en expliquer l’insertion : on a même, pour ap­ puyer l’hypothèse de la suppression intentionnelle, une indication positive de saint Épiphanc. Pour plus de détails, cf. article Agonie du Christ, t.i, col. 615-619, ct Diction, de la Hible, article Luc, t. iv, col 386-391. 983 LI’C (SAINT). CARACTÉRISTIQUES DU TROISIÈME ÉVANGILE 984 beth ct l’enfant qu elle a miraculeusement conçu qui doivent être le centre du tableau, mais Marie, la mère du Messie, dont le silence dès lors ne serait guère expli­ cable. Sur toute cette question, cf. Rev. biblique, 1897, 15. Et il leur dit : J’nl grandement désiré dc manger celle p. 282-288; 1898, p. 74-77; 1901, p. 631; Lepin, L? Pâque avec vous avant de souffrir. 16. Car Je vous dis que Magnificat doit-il être attribué à Marie ou a Elisabeth ? je ne la mangerai plus Jusqu’A cc qu’elle soit accomplie dans dans L*Université catholique, 1902; Ladeuze, Dc l'ori­ le royaume do Dieu. 17. Et. ayant pris une coupe et rendu gine du Magnificat, dans Revue d'hist. eccl., 1903, grâces. Il dit : Prenez cela ct partagez entre vous. Car je v dus dis que désormais Je ne boirai plus du fruit dc la vigne. p. 623-614. Jusqu'au moment où le régne de Dieu sera venu. 11). Et. IL Caractéristiques doctiunales du troisième ayant pris du pain d rendu grâces, il le rompit et le leur évangile. — L Préliminaires. — IL Christologie. — donna, disant : Ceci est mon corps, donné pour vous; 111. Sotdriologte· faites ceci cn mémoire dc mol. 20. Et la coupe, de la même /. ΓΛ’ΖΛ/J//SMJILS. — lo Hat ct idée centrale du manière après le repas, disant : « Cette coupe est la nouvelle troisième évangile. — 1. Destinataires de Γévangile. — alliance dans mon sang, répandu pour vous. » XXI 1,15-20 11 n’est pas douteux que saint Luc ait écrit pour des La mention de deux coupes, alors que dans les chrétiens convertis du paganisme cl non pour des deux autres synoptiques il n’y en a qu’une, est sans Juifs d’origine. Cela ressort, entre autres preuves, de doute la cause des divergences avec lesquelles cc pas­ l’insistance avec laquelle il montre le salut accessible sage sc présente dans la tradition manuscrite. Un A toutes les nations, dc l’omission dans le troisième certain nombre dc mss. latins, ainsi que le codex I), évangile de cc qui était spécifiquement palestinien ou ont supprimé les versets 19 b et 20. Les versions juif, comme aussi de certains traits ou dc certaines syriaques : Syr. curctoniennc, Syr. sinaïlique, Pesparoles de Jésus qui auraient pu étonner des chrétiens chlllo présentent aussi des textes différents, avec venus de la gentilité. Luc omet, par exemple,la défense suppressions ct transpositions. Wcstcott-Hort estime aux apôtres d’aller dans les chemins des nations, que 19 b, 20 ne faisaient pas partie du texte origi­ Matth., x, 5; la parole A la Chananévnne : < Je n’ai clé nal, mais surtout pour des raisons exégéliques, qui ne envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ·, découlent pas des principes de la critique textuelle. Matth., xv, 24; l’opinion sur Jésus de scs parents, Il n’y a pas lieu d’insister ici sur cc problème qui a été Marc., m, 21, ct des gens de Nazareth, Marc., vi, 3, etc. traité avec toute l’ampleur désirable dans Particle 11 prend soin ordinairement de substituer aux mots Eucharistie pans la Ste Écriture, t. v, col. 1063hébreux leur équivalent grec, par exemple διδάσκαλε 1077. ou έπιστάτα au lieu dc ραβοεί, Le nombre est rela­ 4° //attribution du Magnificat. — Le texte actuelle­ tivement petit des citations de ('Ancien Testament, ment reçu du troisième évangile place le Magnificat toutes empruntées aux Septante, une importance dans la bouche dc la Vierge Marie. Le cantique est moindre est attribuée à la réalisation dans la vie de introduit, Luc., i, IG, par les mots : · Et Marie dit ». Jésus des prophéties de 1'Ancien Testament. Cette leçon est attestée par tous les mss. grecs ct toutes L' « excellent Théophile », auquel l’évangile, comme les versions, sauf trois mss. latins de la Vulgate antéhiéaussi les Actes des Apôtres, est dédié, ct en qui 11 faut ronyinicnnc qui ont : « Et Élisabeth dit »; elle est donc voir non une simple personnification du chrétien idéal, critiquemcnt certaine. Cependant le fait que le Magni­ car l'épithète honorifique accolée a son nom ne con­ ficat est attribue à Élisabeth par saint Nicétas, évêque viendrait guère dans cc cas, mais un personnage réel, dc Bémésiana cn Dacic, vers 400, qu’il devait l’être devait donc être un chrétien ou tout au moins un aussi dans certains mss grecs auxquels Origène fait catéchumène (opinion de Zahn, qui pense (pic Théo­ allusion, bien que lui-même sc prononce pour la leçon phile aurait été baptisé entre la rédaction de l’évangile ordinaire, ont été allégués par A. Loisy d’abord, ct celle des Actes), converti du paganisme, occupant Rev. d'hisl. et litt. rclig., 1897, p. 424 sq., ct Évangiles un rang social élevé. C’est peut-être A l'instigation synoptiques, t. i, p. 302-306, puis par A. Harnack, dc cc Théophile que saint Luc a entrepris la composi­ Sitzungsberichteder kun. prcussisch. Akademie der Wiss. tion dc son évangile, mais derrière lui il visait, bien xu Berlin, 1900, ct d’autres critiques, pour contester entendu, d’autres lecteurs, venus également dc la l’attribution du cantique A Marie dans le texte original gentilité plutôt (pie Juifs d’origine. dc saint Luc. 2. But didactique de Γévangile. — Saint Luc a pré­ D’après ccs critiques, la leçon primitive aurait été cisé le but dc son ouvrage dans le prologue dc l'évan­ probablement : « Et elle dit », sans indication du sujet gile, ï, 1-4 : « Comme plusieurs ont entrepris de compo­ du verbe. La diversité des leçons viendrait dc ce Luc. xix, 10. Cc salut a été mérité par la mort du Christ, qui cn était la condition nécessaire, selon les Écritures, Luc., xxiv, 26, 15-18, ct la résurrection du Sauveur est le gage de l'efficacité dc sa mort rédemp­ trice : le salut, le pardon des péchés, proposé ù tous par la prédication apostolique, sera acquis à ceux qui s’y prépareront par la pénitence. La même idée dominera d’ailleurs le livre des Actes, qui. suite du troisième évangile, n’est au fond que l’histoire dc la marche progressive et victorieuse du message du salut, dc Jérusalem par la Judée ct la Samarle jusqu’aux extré­ mités du monde, selon le programme même tracé par le Christ ressuscite. Luc., xxiv, lx. 1? 2° Plan ct méthode historique de saint Lue. — Le plan général du troisième évangile était déterminé par les faits eux-mêmes dont il devait donner le récit, ct par la façon dont ils étaient groupés déjà dans la catéchèse orale, qui est â la base de l’œuvre de saint Luc, aussi bien \ 32, la présence d’un élément divin dans l’enfant conçu par la vertu de l’Esprit-Saint. Sur ce point, et pour la réfutation de l'opinion des critiques qui veulent que le t. 35 attribue à l’Esprit-Saint une action pour ainsi dire génératrice, en vertu dc laquelle Jésus serait fils de Dieu au sens physique du mot, cf. Lagrange, La conception surnaturelle de Christ d'après saint Luc, dans Revue biblique, 191 I, p. 190 sq. c) Si ccs différents passages ne sont pas absolument explicites sur le sens propre ct transcendant de la filiation divine de Jésus, il est une parole du Sauveur, qui figure seulement dans le troisième évangile, x,22, cl dans le premier, Matth., xi, 27, où cette filiation implique nettement une relation unique en son genre, d'ordre métaphysique, entre le (Jirisl et Dieu : «Tout m’a été transmis par mon Père, et personne ne sait qui est le Fils, si ce n’est le Père, ct qui est le Père, si ce n'est le Elis, et celui à (pii le Fils voudrait le révéler. » Bien que cc texte vise directement la connaissance et non pas la nature, il fait entrevoir dans la personne dc Jésus des profondeurs inaccessibles au regard humain, par lesquelles le Christ plonge dans la divinité, puisque seul le Père peut en pénétrer le mystère. « Dans la simplicité transparente de cette sentence, c'est l’éter­ nité entière qui se révèle cl le mystère de la vie divine, où le Père cl le Fils, insondables à toute créature, sc pénètrent totalement l’un l’autre. » Lebrelon, Origines du dogme de la Trinité, P édit., p. 292. La plupart des exégètes reconnaissent la portée métaphysique de celte sentence, qui, pour le fond et pour la forme, s’apparente nettement au quatrième évangile. Aussi les critiques, qui ne veulent admettre dans les synoptiques aucune affirmation dc la divinité dc Jésus-Christ, sont-ils amenés ù en rejeter l’authen­ ticité. Harnack, s’appuyant sur certaines variantes du texte dans les mss ct la tradition patristique, essaie d’établir (pic le texte primitif authentique ne parlait as dc la connaissance du Fils par le Père, ce qui lui permet dc dire que Jésus sc· donnait comme Fils de Dieu simplement parce qu’il était celui qui connaissait le mieux le Père et qui avait le privilège dc le révéler. On trouvera la réfutation dc cette fantaisie critique dans Lebrcton, op. cit., note D, p. 515 sq. A. Loisy considère tout cc morceau comme un « cantique de sagesse chrétienne », œuvre d’un prophète chrétien, qui aurait été introduit par un rédacteur postérieur dans l’évangile primitif dc saint Luc. Simple supposi­ tion, qui ne s’appuie sur aucune preuve sérieuse, car le 992 caractère rythmique de ce passage, assez peu marqué d’ailleurs, n’est pas un argument suffisant contre l'au­ thenticité, alors surtout (pie celte parole du Christ sc trouve, en termes à peu près identiques, dans saint Matthieu ct dans saint Luc. et qu’il faut dire par consé­ quent, en sc plaçant dans l’hypothèse des critiques sur la formation des évangiles, qu’elle devait figurer déjà dans la source commune du premier et du troisième évangile, dans ces Login qui seraient un des plus anciens documents sur l'enseignement de Jésus, Cf. L. de Grand maison, dans Études, 1903, t. ι,ρ. 163-170;Lcpln( Jésus Messie et Fils de Dieu d'après les évangiles synop­ tiques, p. 325-332. 3° La conception virginale. — L'attestation de la conception virginale par saint Luc est renfermée dans les )'? 31 ct 35 du ch. i du troisième évangile : • Marie dit à l'ange : Comment en scrn-t-fl ainsi, puisque Je ne connais pas d'homme ? Et l'ange, répondant, lui dit: L’Esprit-Saint viendra sur toi. ct la vertu du Trè*-Hnut tr couvrira de son ombre; et pour cela l'enfant qui naîtra Miint sera appelé Elis de Dieu. · 1. Objections contre l'authenticité de Luc., /. 34-35, — Les critiques qui refusent d’admettre l’origine mira­ culeuse de Jésus tiennent ccs deux versets pour une interpolation. Selon Harnack, ils auraient été ajoutés après la rédaction définitive de l’évangile. La plupart des critiques supposent plutôt qu’ils ont dû être intro­ duits par le rédacteur du troisième évangile dans la source araméenne qui, pensent-ils, lui a fourni les récits dc l’enfance du Christ, source dc caractère judéochrétien, même ebionile, où Jésus devait être consi­ déré comme le fils de Marie et dc Joseph. A cette manière de voir, qui fut autrefois la sienne, cf. Évangiles synoptiques, t. ï, p. 292-291, A. Loisy a substitué une hypothèse différente : l’évangile écrit par saint Luc ne contenait aucun récit sur l’enfance de Jésus, dont, comme saint Marc, il commençait l’histoire au baptême. I n des rédacteurs qui ont remanié l’œuvre dc saint Luc y a joint les deux premiers chapitres, soit qu’il en ait emprunté le contenu â une source plus ancienne, soit qu'il en ail été lui-mème l’auteur, mais, dans leur première forme, ces chapitres ne contenaient pas la conception virginale, non plus que les cantiques, ceux-ci. ainsi que les v>\ i, 34 35 ayant fait l’objet d’une interpolation ultérieure. A l’appui de ccs hypo­ thèses, on fait valoir d’abord (pie les ÿ y. 31-35 vien­ nent en surcharge dans le texte actuel dc l’évangile ct prêtent à Marie un langage inexplicable; on affirme en second lieu que l'idée de la conception virginale n’est pas seulement étrangère à l’ensemble des récits concer­ nant l’enfance de Jésus, mais qu'elle est inconciliable avec plusieurs détails de ccs récits. 2. Examen dr ces difficultés. - a) Les ff. 31-35 sont bien en quelque manière parallèles ù 31-32, mais ils marquent une progression dans la révélation faite Λ Marie par l’ange : celui-ci fait d'abord connaître A la Vierge la dignité messianique et la destinée glorieuse dc l'enfant qu’elle va concevoir, puis, en réponse ù la question de Marie objectant sa virginité, il répond en lui révélant que Ια conception même de l’enfant sera miraculeuse. D’autre part, il n’est pas exact dc dire que la liaison est meilleure entre le f. 33 et le ÿ. 36, après la suppression de 31-35. Si. en effet, on enlève la conception virginale, la grossesse miraculeuse d'Élisa­ beth doit être donnée ù Marie par l’ange comme signe que son enfant sera le Messie. Mais c’est un signe qui est sans rapports avec la chose signifiée. Si nu con­ traire, on admet l'authenticité des ÿt. 31-35, et l’inter­ prétation traditionnvlje de la question de Marie, comme expression dc la volonté dc celle-ci dc rester vierge, on comprend très bien que l’ange réponde par une allusion à ce qui vient d'arriver à Élisabeth : si 993 LUC (SAINT). SOTÉIUOLOGIE Dieu n pu faire concevoir un fils Λ une femme stérile dans su vieillesse, il ne lui est pas Impossible dc faire naître un fils d’une vierge en dehors des lois normales de la génération. Quant à la difficulté d'entendre la question do Marie: < Comment cela se fera-t-il, puisque Je ne connais pas d’homme ? » clic n'existe que si on se refuse à y voir l’expression de la volonté de Marie dc garder sa virgi­ nité. A. Loisy lui-même reconnaît que telle a dû être la pensée do l'auteur des versets 3 1-35, p. 290-291. b) Comme preuve que, dans leur forme primitive, les récits do l'enfance dc Jésus du troisième évangile ignoraient la conception virginale, on fait valoir la généalogie, m, 23-38, qui sc termine à Joseph, non à Marie, ct qui suppose, dit-on, que le rédacteur qui a inséré cette généalogie tenait Jésus pour veritable lils de Joseph, descendant dc David par Joseph. On allègue ensuite l’attitude dc Marie et dc Joseph dans l’épisode dc Jésus retrouvé nu Temple ct la remarque faite par l’évangéliste qu’ilsne comprirent pasla réponse dc l’enfant a leur observation : s'ils ne comprirent pas l’allusion que Jésus faisait à sa vocation messianique, c’est donc qu'ils ne savaient pas encore que celui-ci devait être le Christ. En ce qui concerne la généalogie, l’évangéliste ou le rédacteur qui, dans l’hypothèse des critiques, l’a incorporée à l’évangile, n’y a pas vu dc contradiction avec la conception virginale à laquelle il croyait. « Les évangélistes, dit Loisy, lui-même, n’ont pas songé à mettre Marie à la place dc Joseph, parce que la sub­ stitution ne remédiait Λ rien au point de vue polémique, le droit de la royauté messianique ne pouvant être transmis par)une femme, et que l’idée d’une filiation légale ct interprétative leur a paru suffisante pour l’accomplissement des prophéties, en tant que cct accomplissement importait À l’cdillcation de l’Église.» Pourquoi l'auteur dc la généalogie n’aurait-il pas été dans le mémo sentiment ? Quant à la non-intelligence et à l’étonnement dc Joseph et de Marie, lorsque, retrouvant Jésus au Temple, celui-ci leur dit qu'il doit être auprès dc son Père, s'il fallait leur attribuer la portée que leur prê­ tent les critiques, cc ne serait pas seulement la concep­ tion virginale, i, 34-35, mais l’annonce même par l’ange de la destinée messianique dc Jésus, i. 32-33, qu’il faudrait supprimer des récits do l’enfance. Que reste­ rait-il alors de la source judéo-chrétienne de saint Luc? Il est vraiment plus simple d’expliquer la remarque de l’évangéliste, par l’intention de souligner ainsi la profondeur d'un mystère que Marie elle-même ne comprenait pas complètement, mais dont saint Luc laisse néanmoins entendre qu’elle ne l’ignorait pas. quand il (lit dc la mère do Jésus : < elle conservait toutes ces choses en son cœur », observation dont la portée est si nette que Loisy est obligé de dire que, par là, Luc corrige et contredit à moitié la réflexion qui précède. - Sur toutes ccs objections concernant la réalité historique de la conception virginale, ct sur los difficultés auxquelles se heurtent nécessairement les essais d’explication naturaliste de l’origine de ce dogme cl dc la formation des récits où il est incorpore, cf. Lagrange, Le récit de Γenfance de Jésus dans saint Luc, dans Revue biblique, 1895, p. 160 185, cl La con­ ception surnaturelle du Christ d*après saint Luc, Ibid., 1914, p. 60-71 cl 188-208; Mangcnot, Les évangiles synoptiques, 1911, p. 89-110; Durand. L'en/anec de Jésus-Christ, 1908; V. Hose, Études sur les Évangiles, 190G, p 39 sq. 4e Le Christ et l* Esprit-Saint. — On a pu appeler les .Actes des Apôtres l’évangile du Saint-Esprit, tant ce livre vise à mettre en lumière l’action de l’EspritSaint dans la diffusion du christianisme cl la vie de l’Église· PICT. DK T1IÎ.OL. C ATHOL. 994 SI, comme nous le croyona, saint Luc est l’auteur du troisième évangile ct des Actes, on doit s'attendre à trouver le rôle du Saint-Esprit dans la vie de Jésus plus marqué dans cct évangile que dans les deux autres synoptiques. De fait, plusieurs textes dc saint Luc, où mention est faite de ΓEsprit-Saint, n'ont pas de parallèles dans saint Matthieu < l dans saint Marc ; i, 15, 35, 41, 67; u, 25, 2b, 27;iv, 11, 18; x, 21; xi. 13. En ccs divers passages, comme dans ceux qui sont communs aux trois synoptiques, c'est l'action du Saint-Esprit, comme force divine, qui se révèle, plus que sa personnalité distincte, bien que, dans la scène du baptême de Jésus tout au moins, Luc., m, 21, 22; Marc., I, 9-11; Matth., in, 13-17, on puisse apercevoir la Trinité se manifestant. Saint Luc montre le Saint-Esprit, comme esprit prophétique, inspirant des paroles ou des actes, qui n'ont donc pas leur source dans l'intelligence ou la conscience humaine seules. Zacharie, Élisabeth, Slméon sont remplis de l’Esprit-Saint, qui les fait parler ct agir, i, 41, 67; n, 25, 26, 27. Jean-Baptiste, qui sera le plus grand des prophètes, reçoit l’Esprit-Saint dès le sein dc sa mère, i, 15. C’est cc même Esprit que Jésus promet à ceux qui prient le Père du Ciel, xi, 13; ct plus spécialement à scs apôtres après la Bésurrcctlon, xxiv, 49 : bien que l’Esprit-Saint ne soit pas explicitement nommé en cc dernier passage, il n’est pas douteux que cc qui a été promis par le Père et que Jésus enverra, c’est l’Esprit-Saint (comparer AcL, i, 4 ct n. 33; rapprocher aussi la force d'en-haut dont les apôtres seront revêtus avec la force du Très-Haut, de i, 35). Mais c’est surtout en Jésus lui-même que sc révèle l’action de l’Esprit-Saint, qui le pousse au désert, iv, 1 ; le conduit en Galilée, iv, 14 ; qui le fait tressaillirde joie, x.21, résidant constamment en lui, comme l’avait annoncé le prophète ïsafe, lx . i, 1,2 cité Luc., iv, 18. Cette présence ct cette action dc l’Esprit-Saint sont mani­ festées visiblement dans la scène du baptême de Jésus, mais elles remontent à la conception même du Sauveur duc à l’action directe de l’Esprit-Saint. Ici. le parallé­ lisme établi systématiquement par saint Luc entre la naissance de Jean-Baptiste et celle de Jésus est révé­ lateur : tandis que lo Précurseur sera simplement rempli dc l’Esprit-Saint dès le sein dc sa mère, l’EspritSaint, la puissance du Très-Haut, i. 35, viendra sur Marie, et le résultat de son action sera un être saint, I lls dc Dieu. ///. s >rfn/OLOCiE, — 1· Le Christ Sauveur. — 1. Les termes de Sauveur (σωτηρ), salut (αωτηρίΛ) dont sc sc t saint Luc pour déllnir la mission du Christ parmi les hommes ne sont pas employés par les deux autres synoptiques. C’est d’abord, n, 11, l’ange de Bethléem qui annonce aux bergers la naissance du Sauveur, de celui dont Israel attendait le salut, d’après l’expression si fre­ quente dans l’Anclen Testament, où elle désigne avant tout la délivrance ct l’avenir glorieux dc la nation juive, ct qui apparaît précisément avec Insistance dans le cantique dc Zacharie Jésus lui-même déclare à Zachée qu’il apporte le salut dans sa maison, car le Elis dc l’homme est venu chercher ct sauver ce qui était perdu, xix. 9-10. · La propinsion deshommesdu temps à saluer les rois comme sauveurs, surtout les Césars, donne à cette épithète une saveur spéciale dans Luc. · Lagrange, op. cil., p. cxxxvn; cf. aussi p. xuu-xuv. 2. Comment le Christ opérera-t-il ce salut ? — Scs souffrances et sa mort en sont indiquées comme la condition nécessaire par saint Luc, aussi bien que par suint Marc. C’est par une nécessite providentielle» en vertu d’un décret divin, déjà révélé dans les Écri­ tures (la prophétie du sers iteur de Jahvé dans Isaïe), tiques pensent les amener à faire Ω des dogmes capi­ il n’est pas impossible, cn effet, que ce diacre anonyme taux de l’Église. — Le 1. III est spécialement dingé ne soit autre que le diacre Luc. — Quoi qu’il cn soit contre les moyens de p-oçagandc employé> par les d’ailleurs, celui-ci fut élevé cn 1239 au siège épiscopal novateur Les nombreuses anecdotes qu il contient de Tuy, cn Galice. Sur cette date, voir Eubel, Hterar- ct dont plusieurs laissent l’impression d’avoir été chia catholica Medii Ævi, 1.1, p. 529. On n’a pas d’au­ vécues par l'auteur lui-même.Jettent un jour intéres­ tres renseignements sur l'épiscopat de Luc, qui a dû sant sur les procédés mis cn œuvre par les néo-manimourir apres 1219; cn tout cas il était rcmplacé'en chéens pour sc concilier la faveur populaire et exciter 1251. L’information de Fabricius qui le fait siéger de les foules contre le cierge catholique. — A ces divers 1239 à 1288 est donc fantaisiste. litres, bien qu elle ne témoigne ni d’une science théolo­ Luc a laissé : 1° Un Chronicon mundi des origines giquc très approfondie, ni d’un esprit critique bien jusqu’en 1236 (1274 de l’ère espagnole), qui n’est raffiné, l’œuvre de Luc est représentative d’un pays cl autre chose qu’un remaniement ct une continuation d une époque cl mériterait d’être étudiée d’un peu de la Chronique commencée par Isidore de Séville ct près. poursuivie par Ildcfonsc et Julien de Tolède; le Textes. —Le Chronicon a été publié par A. Schott. S. J., livre IV représente l’œuvre personnelle de Luc. nu t. iv de V Hispania illustrata, Francfort, 1608. p. 1-119.— 2° Deux compositions hagiographiques relatives ù’ Les deux ouvrage* hagiographiques parurent d’abord dan* saint Isidore de Séville, une Vila sancti Isidori ct une les Acta sanctarum* avril, t. i, Anvers, 1673. p. 330-364 On les trouvera dans P. L., t. lxxxii. col. 19-36 (Vita) et Historia translationis corporis sancti Isidori. Celle-ci t. lxxxi. col. 945-968 ( 7 ra/utafta). L'Adrmus atatgenso rapporte la translation qui lut faite au xi· siècle des n été publié pour la première fois par J. Mariana. S. J.. reliques du saint ; conservées ù Séville, qui était encore Munich et Ingolstadt, 1612; il est passe dans les diverse* sous le Joug musulman, elles furent obtenues par le roi éditions de lu Bibliotheca Patrum. Nous as uns utilisé celle dr Ferdinand 1*·. roi de Castille et de Léon, pour l’une Lyon, t. xx\. p. iss 231. Nothin uvn ivAini s. — Ellies du Pin. N’çiwttr biblio­ des églises de la vl.le de Leon, qui porta désonnais le thèque des auteurs eccUsiasllqucsA. X. -tuteurs du XIIB siècle, nom de Saint-Isidore. Diacre et chanoine de cette р. 63 cl 520: N. Antonio. Pt I I:· ■>■< 3° Le patriarche dc Constantinople (1620-1638). — A la mort de Timothée 11, Cyrille Lucar échangea son siège d'Alexandrie pour celui dc la Nouvelle Home (I novembre 1620). Son élévation causa un grand émoi; on connaissait scs tendances protestantes. Soutenu par les ambassadeurs anglais ct hollandais, mal vu des représentants français, autrichien ct véni­ tien. c’est une véritable bataille diplomatique qui va sc livrer autour dc sa personne. Le 30 avril 1623, l’am­ bassadeur français, comte de Césy. écrit ô Sa Majesté très chrétienne, Louis XI IL qu’il a moyennécn telle sorte la niyne du patriarche grec de Constantinople qu’il est maintenant hors du siège par comandcmenl du premier visir. Celuy qui occupe sa place m’est désia venu remercier. C’est un vieux bonhomme qui cstolt nrehevesque d'Amasyc au pays du Pont. » Le vieux bonhomme cn question se nommait Gré­ goire; comme il n’avait qu’un œil» scs ennemis l’appe­ laient le Borgne d’Amaséc; son patriarcat ne dura que du 30 avril au 25 juin 1623; les métropolites ct les évêques, ne pouvant supporter sur le trône patriarcal un candidat élevé par le grand vizir en dehors des voles électives, désignèrent pour le remplacer, le métropolite d’Andrlnople qui prit le nom d’Anthlmc IL Entre temps, Lucar avait été embarqué les fers aux pieds .sur une frégate à destination de Rhodes, où, toco déclarait l'ambassadeur de Césy, · il aura tout le loisir dc commenter sur les Institutions dc Calvin ». A peine installé, Anthlme avait envoyé deux métro­ polites à Rhodes pour amener le prélat déchu à renoncer a la dignité patriarcale et a se retirer au mont Athos comme simple caloycr. Peine perdue : avant son départ, le rusé Lucar avait fabriqué de toutes pièces des obligations sur le patriarcat, afin d'en nndre la possession impossible a d’autres qu’a lui-même. Sur les instances de l’ambassadeur de Hol­ lande, il revint dans la capitale; son adversaire, Anthlme, ayant abdiqué faute de pouvoir fournir les hommes nécessaires, il remonta sur le trône le 2 oc­ tobre 1623. C'était son troisième patriarcat qui commençait. Il devait durer jusqu’en mal 1630 II fut illustré par la propagande calviniste à laquelle le patriarche lui-même sc livra. En 1627, Cyrille tenta de faire paraître par les soins d’un prêtre de Céphalonie, Nlcodèmc Metaxas, la fameuse Confession, œuvre capitale dc sa vie, mais la destruction de l’imprimerie dc Métaxas lui fit, pour le moment, abandonner ce projet. Il put le reprendre deux ans plus tard grâce au dévouement ct a l'amitié dc Cornélius Van Ilaga; le représentant hollandais livra, cn cflet, le document à la publicité, cn mars 1629. La Confession fit sensa­ tion. Une profession dc fol calviniste, signée d’un patriarche œcuménique, n’était pas chose ordinaire. Cyrille, racontant dans une lettre au professeur gene­ vois Jean Diodatl sa première réception chez le comte dc Marchcville, ambassadeur dc Louis XII» a Cons­ tantinople, souligne la manière pressante dont le diplomate français lui avait demandé si pareille con­ fession était vraiment son œuvre; Marchcville avait même pris la précaution de prendre un témoin de cette scène, le P. Archange dc Fosse, supérieur des Capucins ct frère du gouverneur de Montpellier. Ainsi, en 1629, la campagne en faveur dc la Réforme battait son plein. Mais, ccltc même année, arrivait dans la capitale ottomane Rodolphe Schmid, agent de l’empereur auprès dc la Porto. C'était l'homme qu’il fallait pour tenir en échec la diplomatie calvi­ niste. En mal 1630, l’intrusion d'Isaac, métropolitain dc de Chalcédoinc. priva Cyrille Lucar du siège patriarcal pendant quelques Jours seulement; un synode relégua Isaac à Césaréc le 18 Juin. Cc n'était là qu'une simple escarmouche. La lutte sérieuse s’engage seulement au moment où entre en lice le protégé de Schmid. Cyrille, métropolitain dc Bcrrhéc, ennemi personnel dc Lucar ct ancien élève des jésuites ù leur collège dc Galata. Tandis qu’on délibère, au Synode, sur les mesures à prendre pour éteindre rénorme dette du patriarcat, Cyrille de Bcrrhéc négocie sous main l’achat du trône œcuménique. Il l’obtient, mais pour huit jours seule­ ment, ct son premier règne dure du 4 au 11 octo­ bre 1633; on l’exile àTénédos Sa chute entraîne pour la Grande Église dc nouvelles dettes qui s’élèvent à 50 000 piastres; c’est à coups d’argent qu’on va main­ tenant sc disputer la dignité suprême. Le 5 mars 1634, Athanase Patcllaros. métropolitain de Thcssalonlque l’enlève avec 60 000 piastres, disent les uns, avec 70 000 disent les autres, mais il n'en jouit qu'un mois, il n juste le temps d’obtenir l’exil de Lucar; le 28 mars, cc dernier sc trouvait à Ténédos. Il en revint, aussi­ tôt Athanase déposé et, moyennant un versement de 10 000 piastres entre 1rs mains du grand vizir, il essaya une sixième fols de se maintenir cn place. Cette sixième restauration eut lieu cn avril 1634. C’est ù peine sl elle dura un an. En mars 1635, le candidat dc Rodolphe Schmid avançait encore 60 000 piastres et reprenait la dignité suprême. C’était son deuxième patriarcat. Cyrille de Bcrrhéc s’empressa de bannir 1007 LUCAR ŒUVRES 1008 son concurrent, le plus loin possible de Constanti­ vril 1634 ά mars 1635* 7. do mars 1637 nu 20 juin 1638. Lc concile de JérusalcmJ’dc 1672 était donc mal nople; avec l’afdc do Schmid, il le fit déporter Λ Rhodes. De manières hautaines, maladroit envers les parti­ Informé lorsque, dans son cinquième décret, il consta­ sans de Lucar» imprudent dans ses démarches, le nou­ tait que Cyrille était remonté trois fols sur le siège de Constantinople. Il l’était beaucoup mieux lorsqu'il veau patriarche s’arrangea pour s’aliéner tous les refusait d'en faire un saint et un martyr et qu’il le esprits; en juin 1636, après une lutte de quelques semaines contre le Synode, il dut abandonner la partie jugeait « atteint de la maladie do Lucifer, suivant l'expression de Basile le Grand, c’cst-à-dlrç du désir et céder la place Λ Néophyte d’Héraclée, < nourrisson Immodéré de la préhiturc ». du vénérable vieillard » Lucar, comme l’écrivait An­ IL CEuvnr.s. - 1° La Confession. — De toutes les toine Léger. Cyrille de Berrhée fut exilé à Rhodes par œuvres de Cyrille, c’est la plus célèbre. Elle parut le même bateau qui devait en ramener Lucar. pour la première fois en latin, en 1629. sous le titre Néophyte III d’Héraclée n’était pas un homme suivant : Confessio fidei Reverendissimi Domini Cyrilli dangereux; au rapport de Schmid, il gouverne ■ avec J’aide de l’ambassadeur de Hollande et du vieil héré­ Patriarch# Constantinopolitani nomine et consensu tique Cyrille qui ne le quitte pas un instant ». Son Patriarcharum Alexandrini et Hierosolymitani, alio· inexpérience des affaires et son peu d’aptitude au gou­ rumque Ecclesiarum Orientalium Antistitum scripta, vernement patriarcal le déterminent bientôt Λ démis­ Constantinopoli, A tense Martio Anni MDCXXIX, sionner. La place étant vide, c’est Lueur qui l’occupe ln-8° de 8 pages (n® 23 99S de la Mazarine), Lc mot aussitôt et le mois de mars 1637 voit l’inauguration Constantinopoli indique le lieu où la Confession a été de son septième patriarcat. La joie est grande dans écrite, non celui où elle a été imprimée; mais une dei les milieux calvinistes. Un événement vint la trou­ éditions latines a été presque certainement imprimée bler, le retour de Cyrille de Berrhée dans la capitale. ù Genève. A la page 8 de l’édition que nous citons ici on lit l’importante déclaration suivante : Descripta En vain Cyrille sc cache au fond de Stamboul, près des Sept-Tours; on le surveille de près; on le redoute sur­ fuit hæc copia ex autographo quod propria Reveren­ tout; on essaie de gagner son silence en lui offrant dissimi Domini Cyrilli manu, quam oplime cognosio, une nouvelle métropole Λ gros revenus. A ccs avances scriptum penes me manet, et per me facta collatione, intéressées, il répond qu’il ne se désistera point tant cam cum hoc ipso de verbo ad verbum convenire attestor. que Lucar « n’aura pas rétracté publiquement, du Cornelius Haga, Confedeeratarum Belgic. Provinciarum haut de la chaire patriarcale, scs opinions calvinistes pro tempore apud Portam Ottomanici imperatoris et scs traités imprimés, et qu’il ne sera pas revenu à Orator. Voir les traductions françaises et anglaise dans la vraie foi orthodoxe ». Sur les conseils de Schmid, E. Legrand, Bibliographie hcllén. du ΧΙΊΙ· s., t. i. il écrit au pape et à l’empereur pour leur demander p. 270 sq. Pour répondre aux attaques dont son des secours; il obtient 4 000 thalers. Il monte ensuite œuvre était l’objet. Lucar la traduisit en grec au mois un complot contre Lucar et l’accuse auprès du Grand de janvier 1631, en la faisant suivre d’un appendice de quatre questions et réponses. Il la fit imprimer à Seigneur d’abuser de son autorité et de son influence pour exciter les Grecs ù la révolte; il prétend même Genève, en 1633, en lui adjoignant le texte latin que les Cosaques sc sont emparés de la ville d’Azov primitif. L'exemplaire de la Nationale (D 10) porte à l’instigation du traître. Cyrille Lucar est perdu dans le titre suivant : Κυρίλλου Πατριάρχου Κωνσταντι­ l'esprit du sultan; il se voit déposé et emprisonné le νουπόλεως όμολογία της χριστιανικής πίστεως, Cyrilli Patriarch# Constantinopolitani Confessio Christiana· 20 juin 1638. Cyrille de Berrhée remonte pour la fidei, Geneva·., Excudebat Johannes de Tournes, Anno troisième fois sur le trône patriarcal. Mais il lui faut MDCXXX/JI. La bibliothèque publique de Genève sc débarrasser de son rival d’une manière définitive. L’exil de 1636 n'a send de rien; c’est la mort qui s’im­ possède l'original grec écrit de la main même de pose. L'attentat est combiné entre Cyrille, un pacha, Lucar. Signalons également l'édition gréco-latine de du nom de Bayram et un pope grec appelé Lamerno. la Confession accompagnée des censures synodales portées par Cyrille de Berrhée et par Parthénins; Une barque vient prendre Lucar le 27 juin; elle vogue à destination de San Stéfano où un navire, déclare-t-on celle que nous avons entre les mains est intitulée : Cyrilli Lucaris Patriarchæ Constantinopolitani con­ au prisonnier, doit le transporter dans une lie de l’Arfessio christianæ fidei, cui adjuncta est gemina ejus­ chipcl. Mais, en route, les soldats turcs passent au cou du condamné le cordon fatal; ils l'étranglent et lan­ dem confessionis tensura synodalis una a Cyrillo Berrharensi, altera a Parthenio Patriarchis itidem cent son cadavre à la mer; les restes sont rejetés par Constantinopolitanis promulgata. Omnia Gnvee et La­ les îlots; des amis les ensevelissent en secret; trois ans tine, MDCXLV; pas d’indication de lieu, mais, à plus tard, sous le patriarcat de Parthéuios II, on les en juger par les particularités externes, le livre a dû transporte à l’église patriarcale, puis on les dépose dans paraître en Hollande. La plupart des grecs qui ont le sanctuaire de la Panagia à Halki, une des lies des écrit et écrivent sur Lucar, mis en présence de celte Princes. Tels sont les faits qui marquent la fin de Lucar. Ils démolissent une légende calomnieuse lancée Confession fort grave, on le verra plus loin, n’ont voulu y voir qu’une pièce forgée par les calvinistes. Ils en par les grecs, colportée par les huguenots de tous pays, et suivant laquelle il faudrait imputer aux jésuites ont nié l'authenticité avec la plus triste désinvolture, et sans apporter le moindre argument ù l’appui de la mort tragique du patriarche. En 1639, quand le leur thèse. — 2° En 1909, dans la Νέα Σιών, janvierSynode déposa Cyrille de Berrhée, scs membres décla­ février, p. 17-35, l’archimandrite Chrysostomc Papa­ raient condamner un Intrus « qui avait infligé une dopoulos de Jérusalem, a publié une Apologie de mort pénible et Ignominieuse, tout le monde le savait, Cyrille, qu’il avait découverte en 1901 dans un docu­ au vieux patriarche Cyrille qui, pendant plus de ment resté jusqu’alors inédit et appartenant ù la quarante ans, avait administré les sièges d’Alexan­ drie et de Constantinople ». Pour ces signataires, Bibliothèque de Genève. Ce document serait une copie authentique de ΓApologie adressée par Lucar en 1631 l’auteur de la mort de Lucar» c’était donc bien Cyrille à la paroisse de la Vierge, Λ Léontopol (Petitede Berrhée. Russie). Lc patriarche s’y proclame orthodoxe. Voir Ainsi Lucar était monté sept (ois sur le trône dans la Revue internationale de théologie, 1906, t. xiv, patriarcal : 1. en janvier-février 1612; 2. du 4 novem­ p. 327-330, la traduction française de cette pièce. — bre 1620 ù la seconde moitié d’avril 1623; 3. du 2 oc­ tobre 1623 à mai 1630; 4. de mai 1630 au 4 octo­ I 3° Écrit contre les juifs, imprimé à Constantinople, en 1627, par les soins de Nicodèmc Mélaxas. Voir E. Lcbre 1633; 5. du 11 octobre 1633 à mars 1631; 6. d’a­ 1009 LUCAR. DOCTRINE grand, Hiblioth. hellén., du XVII· t. i, p, 234. — 4® Dialogue contre les jésuites de Gatata, publié dans les Άνάλεκτα Ιεροσολ. σταχυολογίας de Papadopoulos* Kérameus, Petrograd, 1891, t. î, p. 220-230. — 5° Les nombreuses lettres de Lucar sont éditées en partie dans .L Aymon, Monumms authentiques de la Kelt· gion des Grecs et de la fausseté de plusieurs Confes­ sions de /oi des Chrétiens orientaux, La Haye, 1708; dans J.-M. Nealc, Historu o/ the Holy Eastern Church, Londres. 1817, t. n: dans E. Legrand, Bibliogr. hellén. du A Ut· s., l. iv, p. 161 et p. 175 sq. —6® On doit à Cyrille Lucar la première édition du Nouveau Testament en grec moderne avec lu texte original: elle parut d'abord à Genève en 1638: une seconde édition fut publiée à Londres en 1703. Cette version en grec vulgaire avait été entreprise à Constantinople, par Maxime de Gallipoli, avec l'assentiment du pa­ triarche Cyrille et à l’instigation de Cornélius Haga et d'Antoine Léger. Cyrille examina lui-même plu­ sieurs parties de la traduction. Mélétios Syrlgos prê­ chant dans l’église patriarcale, n’eut pas de peine à montrer aux fidèles que le traducteur, les imprimeurs et les lecteurs de cct ouvrage, comme aussi ceux qui le propageaient, étaient éloignés de l’orthodoxie et demeuraient passibles de censures. — 7° On cite encore de Lucar : une Histoire des persécutions d'É­ gypte contre les fils de ΓÉglise orientale, en grec ancien; quatre recueils d'Homélies en grec vulgaire, dans les­ quels le concile de Jérusalem de 1672 a pris certains passages; quatre Traités théologiques sur la pénitence, l’incarnation, les sacrements, la vertu et le vice; une πληροφορία des commentaires du patriarche Mélétios sur le ménologe alexandrin; une traduction italienne du décret d’expulsion des Jésuites; une Histoire des jésuites en Turquie, en grec. Voir A. Pichler, Geschichte des Protestantismus in der orientalischen Kirche in 17 Jahrhundert oderder Patriarch Cyrillus Lucaris und seine Zeit, Munich, 1862, p. 208, note. — 8® Les catalogues de manuscrits mentionnent plusieurs opuscules. Voir entre autres Lampros, Catalogue,.., on mount Athos II, 6267, 2791, 1128 et Papadopoulos-Kérnmeus, Ίεροσολυμ. ΒώλιοΟ., t. n, p. 166-167, 512-515, 618. 11 faut rappeler, à la gloire de Lucar, que l’Europe lui est redevable de la communication du Codex Alexandrinus. Comme en fait fol un graflitc arabe au bas de la première page de la Genèse, le manuscrit appartenait, dès 1098. au trésor patriarcal d'Alexan­ drie. Cyrille en fit don au roi d’Angleterre, Charles I«r, par l’intermédiaire de l’ambassadeur anglais à Cons­ tantinople. sir Thomas Rowc, en 1628. Une note de la main du patriarche est inscrite à la garde du manus­ crit : elle rappelle une tradition alexandrine concer­ nant le manuscrit et d’après laquelle celui-ci aurait été copié par une noble égyptienne du nom de Théda, « il y a mille trois cents ans, » c’est-à-dire peu apres le concile de Nicéc; ce nom aurait été placé à la lin du manuscrit, mais lors de l’invasion de l'Égypte par les Musulmans, on l’aurait lacéré et le souvenir seul en serait resté. Celte note ne saurait naturelle­ ment garantir à elle seule les données auxquelles elle se rapporte. III. Doctbine. — La doctrine de Lucar sc trouve exposée dans sa Confession. Lui-même l’a déclare en termes formels dans sa lettre de 1632 au professeur géncvols Diodatl, relative à l’entrevue dont nous avons parlé plus haut avec le comte de Marcheville. \ l'ambassadeur qui lui montre la Confession eu lui demandant s’il en est l’auteur, il répond, les yeux fixés sur le document, que c'est bien là sa Confession et profession ,io riconosciutola, risposi ester mia Con­ fessione e professione. Lc diplomate insiste de la part du pape, pour savoir si Cyrille a l’intention de persé­ vérer dans cette doctrine; le patriarche accentue 1010 alors les termes de sa déclaration : « Je lui répondis d'une manière intrépide que c'était ma Con/esston et que je l’avais écrite moi-même, parce que telle est ma croyance, tels sont mes sentiments, telle est la foi que je professe, et que si quelqu’un y trouvait des erreurs et voulait me les montrer, je lui répondrais chrétiennement et avec bonne conscience, io alVhora con Intrepidità risposi ester mia e che l'ho scritta in perché cost (engo, credo, confesso, cl st qualcheduno in que.Ua trona errore e che mostrare. me lo voles* e, gli responderet christianamcnte e con buona conscientia. · Cf. E. Legrand. Hibl. hcllén., t. iv.p. 403 sq. Il fait la même réponse à plusieurs ecclésiastiques réguliers et séculiers. A Constantinople un grand nombre d'exem­ plaire » de sa Confession sont en circulation; ses amis lui demandent d’en garantir l'authenticité en signant, cc qu’il ne manque pas de faire. E. Legrand, loco cit, La Confession est partagée en dix-huit chapitres, et chaque chapitre est suivi d’une série de passages scripturaires a l’appui de la thèse : 1 ° Procession du Saint-Esprit. — Pour Lucar, le SaintEsprit procède du Père par le Fils, έκ του Πάτρας 3:' ΤΙού προερχόμενο*/, c. i. Lc concile de lassi de 1642 a vu dans ccttc formule de Cyrille le Filioque d»s Latins, et l’a rejetée comme contraire à la croyance de l’Églisc orientale. Mais qu'entendait Cyrille par ce oi’ Ylou? C’est cc qu’il est difficile de déterminer, après avoir lu la longue lettre qu’il adressa de Valachic en 1613 au pasteur hollandais Jean Wtenbogaert < L’Églisc grecque, écrit-il, nie que le Saint-Espnt pro­ cède du Fils essentiellement, intérieurement et selon son être, ipsa enim Spiritum Sanctum a Filio essen­ tialiter et interne et quoad esse procedere negat, parce qu’elle craint qu’en disant qu’il procède également du Père et du Fils, cela ne serve à prouver qu'il y a deux principes dans la Divinité qui donnent l’existence au Saint-Esprit, et elle croit que cc serait une impiété de s’exprimer de la sorte, considérant d’aillcurs que l'Églisc Romaine qui aime les nouveautés, innova­ tionum amatricem, est la première qui ait inventé cc dogme et que ses controverslstcs s'efforcent inutile­ ment de soutenir que c'est une exposition qui n’ajoute rien de nouveau à l’ancien symbole de la Foi chré­ tienne. » Donc pas de procession interne, mais « autre chose est de procéder substantiellement, et autre chose est d’être donne et envoyé dans le temps. Or ccttc mission, si quelqu’un l’appelle une procession externe, cc n’est pas une erreur qu’il commet, et nous ne nions pas qu'elle se rapporte au Fils, sel aliud est procedere hypostatice, aliud dari et mitti tempora­ liter, quam missionem si processionem externam quis appellaverit non errabit, quamque et ad Filium referri non negamus. Cf. E. Legrand, op cit., p. 296 sq. 2® L'Écriture sainte. — Elle est inspirée de Dieu. Οεοδίδακτος Son autorité est supérieure à celle de Γ Église, τήν τής Ιεράς γραφής μαρτυρίαν πολλώ μάλλον άνωτέραν είναι τής ήν κέκτηται ή εκκλησία. Pour­ quoi ? C'est que la parole du Saint-Esprit cl la parole de la langue humaine sont deux choses diffé­ rentes : celle-ci peut errer par ignorance, tromper et être trompée; celle-là, qui est l’Écriture sainte, ne peut ni errer ni être trompée, car elle est infaillible et cer­ taine. On le voit. Lucar est déjà lancé dans le calvi­ nisme. 3® I.a prédestination. — L’auteur de la Confession professe qu’ « avant le commencement du inonde, le Dieu très bon a prédestiné, προορίσαι. scs élus à la gloire, et cela sans aucun egard à leurs œuvres; qu’il n’y a à ccttc élection aucune autre cause impulsive que le bon plaisir cl la miséricorde de Dieu, et que, de meme, avant la constitution du siècle, il a réprouvé ceux qu’il a réprouvés, et que la cause de celte répro­ bation réside dans la volonté même de Dieu, si l’on 1011 LI CAR. DOCTRIM·: considère le droit absolu divin, dans sa justice, si Ton considère le droit légal. Dieu est en effet miséri­ cordieux et juste ». C. in. (° Jésus-Christ Médiateur, Chef de l'Église. Culte des saints. — · Jésus-Christ intercède pour nous auprès du Père; il fait seul l’office dc vrai et légitime Pontife et Médiateur; en conséquence, il est seul à prendre soin des siens cl a être Chef dc l’Églisc qu’il orne et féconde de bénédictions diverses. » C. vin. Lorsqu’il professe que Jésus-Christ est le seul Médiateur, Lucar entend-il exclure l'intercession des saints ? Il semble que oui, au sentiment des membres du Synode de 1638; ceux-ci l’anathématiscnt mémo pour celte erreur « obscurément cl perfidement » insinuée. En tout cas, en 1618, dans une lettre adressée à MarcAntoine dc Dominis, il rejetait formellement cette intercession et il avouait un état d’âme étrange : < Comment les invocations des saints offusquent la gloire du Christ, c’est cc que je ne comprenais pas auparavant; bien plutôt je les défendais obstinément contre le docte Marcus Fuxius dc Transylvanie. Mais cet homme, dans sa réponse, a si bien réfuté mes argu­ ments que je n’ai plus eu besoin, à partirdc ce moment, d’aucune autre élude pour reconnaître mon erreur, cl je prends Dieu à témoin qu'en récitant les ofliccs publics, c'est avec la plus grande douleur que j’entends invoquer les saints en tant d’occasions et que je vois Jésus-Christ mis de côté. Je m’aperçois bien qu’une pareille manière dc faire exerce une très fâcheuse influence sur les âmes. > Cf. Ncale, op. cit., t. n, p. 391. On remarquera aussi que Lucar a tenu ù mettre en évidence la souveraineté du Christ sur son Église; ù scs yeux, les chefs d’Égliscs particulières ne sont rien auprès de Celui qui est la tête du corps. Au sujet de la question dc la primauté romaine; son opinion n'a rien dc surprenant : « Nous en avons fini, écrit-il, avec le pontife romain, désormais le Christ sera le chef de son Église. » Lettre dc 1618 à Marc-Antoine dc Dominis. Cf. Ncale, loc. cit. 5° La notion d'Église. — L’Églisc catholique pour Cyrille Lucar, c’cst l’universalité de ceux qui sont fidèles dans le Christ, qu'ils soient morts ou vivants. L’organisation dc ccttc Église ù peine effleurée pré­ cédemment sc précise au chap. x. « Comme d’aucune façon un homme mortel ne peut être le chef de l’Église, c’cst Noire-Seigneur Jésus-Christ lui-même et lui seul qui est cc chef, et c’cst lui qui lient en main le pouvoir dc la gouverner. Cependant, ici-bas, il y a des Églises particulières qui sont visibles; chacune a quelqu’un qui est le premier en ordre; mais cclui-la ne doit pas être appelé à proprement parler le chef dc cette Église particulière, on ne l'appelle ainsi que d'une façon impropre, car c’est dans celte Église le membre principal. * La hiérarchie n’est donc que nominale. La lettre de 1613 adressée à \\ tenbogaert révèle en Cyrille un partisan d’une administration aristocratique : · L’aristocratie des évêques, c’est cc que nous préférons. Nous avons des preuves certaines que c’était là l'ordre établi par Dieu dans l’Églisc des Israélites; Moïse était bien le chef de cctle Église, mais elle était cependant gouvernée par une aristo­ cratie. 11 me semble que c’cst là le gouvernement qui convient aux Églises; si actuellement nous ne ic sui­ vons pas exactement, la cause en est la tyrannie des infidèles. » Cf. E. Legrand, Bibl. hell., t. iv, p. 302. L’Églisc est enseignée et sancti liée par le SaintEsprit; il peut lui arriver d'errer; dc ccttc erreur peu­ vent seules nous délivrer la lumière et la doctrine dc l'Esprit-Saint, non la lumière et la doctrine d’un homme mortel; cependant cela est possible aussi par I entremise dc ceux qui remplissent fidèlement leur ministère dans l'Église, των πιστώς διακονούντων C xn. Ainsi, pas d’infaillibilité papale possible; aucun 1012 , mortel ne peut être gratifié d’un pareil privilège. En outre, si 1 infaillibilité est accordée à l'ensemble de* ministres, encore faut-il que ceux-ci soient fidèle». Cyrille a ajouté le mol πιστώς dans l'édition de 1633. L’indignité des ministres invaliderait donc leur ml! nistère. Sous la plume patriarcale les hérésies s’accu­ mulent à plaisir. G® La justification. — « L'homme est justifié par la foi et non par les œuvres; quand nous disons In fol, nous voulons entendre le corrélatif de la foi, c’est-àdire la justice du Christ, τά της πίστεως νοοΰμεν άναφορικόν, οπερ έστιν ή δικαιοσύνη του Χρίστου, c. χπι, que la foi saisit et nous applique pour le salut. L'application de la justice du Christ, à ceux qui te repentent, tel est le seul principe, qui justifie et saui* (e fidèle, it δέ του Χριστού δικαιοσύνη τοΐς μετανοουσι προσα/Οεϊσα και προσωκειωΟεϊσα μόνη δίκαιοί καί σςόζει τδν πιστόν. Ibid. Ce n’est pas à dire que ici bonnes œuvres soient négligeables; clics sont au con­ traire des moyens nécessaires, μέσα άναγκαϊα, non, II est vrai, pour nous sauver car elles ne peuvent être présentées au tribunal du Christ comme suffi­ sant d'elles-mêmes à nous valoir le salut ex condigno, mais pour manifester notre foi cl affermir notre voca­ tion. » Ibid. Les thèses calvinistes de la justification par l’imputation dc la justice du Christ sc retrouvent ici dans toute leur gravité. 7° Le libre arbitre. — Sur cc point, Lucar ne se montre pas moins audacieux. Il professe < que le libre arbitre est mort dans les non-régénérés, ceux-ci étant absolument incapables dc faire le bien, et que tout ce qu'ils /ont est péché. Dans les régénérés, il revient à la vie par un effet de la grâce du Saint-Esprit, et il opère, mais non sans le secours dc la grâce. Ainsi, pour que l’homme fasse le bien, il faut que la grâce pré­ vienne le libre arbitre, lequel sans la grâce est blessé, tel cet homme tombé aux mains des voleurs et qui des­ cendait dc Jérusalem, en sorte que dc lui-même le libre arbitre ne peut et ne fait rien. » C. xiv. 8° Les sacrements. — Il y a dans l’Églisc des sacre­ ments et cc sont ceux que le Seigneur a Institués dans l’Évangilc. Leur nombre est de deux; il n'y en a pas davantage car Celui qui les a institués n’en a pas transmis d’autres, κάκεϊνα δύο είναι, τοσοΛτα γάρ ήμϊν παρεδόΟη, καί ό νομοΟέτησας ού πλείω παρέδωκεν. C. xv.Ccs deux sacrements sont le baptême et l’eucharistie. 9° L’eucharistie. — Dans l'eucharistie, écrit Cyrille, « nous croyons et confessons la présence vraie et réelle dc N.-S. J.-C., την αληθή καί βεδαίαν παρουσίαν τού κυρίου ημών Ί. X. όμολογούμεν και πιστεύομεν. C. xvn. Mois il s'agit dc la présence que nous procure la foi. et non dc celle qui a été imaginée sous le nom dc transsubstamiation, μετουσίωσις. Nous croyons en effet que les fidèles mangent Je corps du Christ, non pas en le broyant matériellement avec les dents, mais en le recevant avec les facultés de leur âme, car le corps du Christ n'est pas cc qui, dans le sacre­ ment, est perçu par nos yeux ou mangé, ma s bien ce que la Fol saisit spirituellement et nous donne, τδγάρ σώμα τού κυρίου ούκ ίστιν δπερ έν τω μυστηρίφ τοϊς οφΟαλμοΐς όρϊταί τε καί λαμβάνεται, άλλ’οπερ πνευματικώς ή πίστις λαβούσα ήμϊν παριστάνει τε καί χαρίζεται Ibid II en résulte, à n vérité, que si nous croyons, nous participons au corps et au sang du Christ, tandis que nous n’en relirons aucun béné­ fice si nous ne croyons pas. » Ibid. Déjà, en 1619, Lucar avait formulé les mêmes hérésies en écrivant ccs lignes à son ami David Leleu dc Wilhelm : • Notre opinion est celle qui admet la figure dans cc mystère et un mode de parier sacramentel, tout de même que nous croyons à une manducation spirituelle, en sorte que celui qui s’approche avec fol dc la table 1013 LI CAR. LA RÉACTION ANTIC YR ILLIENNE du Seigneur ne reçoit pas seulement Je sacrement visible du corps et du sang, mais participe spirituel foment rt intérieurement au vrai corps et nu sang de N.-S. J.-C. » Cf. Legrand, Bibl hellén.,1. iv. p. 319 sq. Il ajoutait qu’il sc disait heureux, lui un des chefs dc l’orthodoxie, de partager sur ce point les sentiments du conseiller des princes d’Orangc. lü° Eschatologie. — Pour Cyrille Lucar, « l'ûme, dés qu'elle a quitté le corps, est transportée soit auprès du Christ, soit en enfer, parce (pie chacun est Jugé tel qu'il sc trouve au moment de sa mort: il n'y a plus lieu a repentir apres cette vie. Pour ceux qui sont justifiés dès Ici-bas, aucune condamnation n’est à craindre dans la vie future; à ceux, au contraire, qui meurent sans la Justification sont réservées les peines éternelles. Conclusion, il faut rejeter la fable du purgatoire, τον περί καθαρτηρίου μύθον C. xvm. 11° Les images des saints. — Lucar distingue l’art (pii représente les saints cl le culte rendu â ccs der­ niers; il approuve le premier et condamne le second. • Nous ne réprouvons pas, dit-il, les peintures faites par un art noble et illustre, car nous permettons à ceux qui le veulent, de conserver les images dc JésusChrist et des saints; mais nous détestons, comme étant condamnés par le Saint-Esprit l'adoration et le culte qu'on leur rend. » Confess., ιν· guest. Cette Confession est incomplète; elle laisse dc nom­ breux points dogmatiques dans l'ombre, son auteur n’ayant voulu donner qu'un résumé dc doctrine; mais telle qu’elle est, elle montre à l’évidence que Lucar était d’accord avec les réformés. Comme eux, il don­ nait la première place à l’Écriture, comme eux il repoussait la suprématie papule, la transsubstantia­ tion, le purgatoire et bien d’autres doctrines romaines. Çà et là, si on le voit encore osciller entre la doctrine traditionnelle dc son Église et la croyance protes­ tante, ce n’est souvent que sur des points secondaires. Son protégé cl and, .Métrophanc Critopoulos a laissé aussi une Confession de foi de l'Église orientale catho­ lique cl apostolique, 'Ομολογία τής ανατολικής έκκλησίαςτής καθολικής καίάποστολικής(imprimée à 1 lehnstædt, en 1661, par les soins de .L 1 Ionicius), dans le dessein d'exposer la foi dc l’Église orientale, sans en rien retrancher ou ajouter; cette œuvre reste fidèle, en général,dans scs données essentielles. aux dogmes de l’orthodoxie grecque. On n’en saurait dire autant de la Confession de Lucar; pour qu’elle pût prétendre â cette fidélité, il faudrait la refondre entièrement, mais elle ne serait plus alors l’œuvre de Lucar, l’œuvre dc l’homme qui écrivait en 1631. quatre ans avant sa mort, à son ami, Antoine Loger, ces lignes déci­ sives, vrai testament doctrinal : « Je desire que. si je meurs, vous puissiez témoigner que je meurs catho­ lique orthodoxe, dans la foi de Notre-Scigneur JésusChrist, dans la doctrine évangélique telle qu'elle est renfermée dans la Confession belge, ma Confession, et toutes celles des Églises évangéliques, qui sont toutes semblables. J’ai en abomination les erreurs des pa­ pistes et les superstitions des grecs; j'approuve et j’embrasse la doctrine du très-excellent docteur Jean Calvin et de tous ceux qui sont d’accord avec lui. » Cf. J.-IL Hollinger, Analecta historica, Zurich, 1652, p. 560. Nous citons d’après P. Trlvier, Cyrille Lucar, sa vie et son influence, Paris, 1X77, p. 78. Le mot d’An­ toine Arnauld mérite d’élre rappelé ici : Cyrille Lucar fut · un disciple de Calvin travesti en patriarche ». La Perpétuité dc la Foi de l’Eglise catholique touchant Γ Eucharistie, Paris, 1669, t. iv, p. 618. On ne saurait porter un jugement parfaitement éclairé sur la doctrine de Lueur si I on passait sous silence certains autres textes de ses écrits. Pour sauver son orthodoxie défaillante, ses défenseurs ont invoqué V Apologie qu’il adressa en 1631 â la paroisse dc la 1014 Vierge à Léon topo)· · Sachez, écrivait Cyrille· qu’étant, dès le début, imbu du lait de piété cl élevé dans des dogmes orthodoxes, nous gardons toujours fermement les dogmes orthodoxes, dc 1 Église orientale, notre mère... Mais les ennemis qui ferment les yeux a la lumière dc la vérité, dans leur désir de nous frapper de blâme, nous accusent de calvinisme et d’hérésie, faisant ainsi preuve de mauvaises dispo­ sitions en même temps que de méchanceté et d’igno­ rance; car, méditant de nous venger pour d’autres raisons, ils tâchent dc nous rendre coupables ailleurs; Ils ont beau sc tourmenter; Ils heurtent contre Dieu et contre la vérité. » Cf. Νέα Σιών, 1905, t. n p., 33 sq.; Hevue internationale de théologie, 1906, t. xiv, p. 327 sq. En comparant cc texte avec celui que nous avons cité il y a un instant, et qui est de la même année 1631, on conviendra que Cyrille Lucar est un fourbe et un hypocrite. Mais il y a de celte duplicité doctri­ nale un témoignage plus éclatant encore En 1601, au lendemain des réunions dc Brzcsc, Cyrille gravement compromis avec la justice polonaise, adressa a Γar­ chevêque latin dc Léopol, Démclrius Sulikowski, une humble apologie dc sa conduite; il était accusé de complicité avec les protestants dans l’attaque des catholiques; pour échapper au danger qui le menace, voici cc qu’il ose écrire : « Je sais très bien, et les patriarches de qui je tiens mes pouvoirs savent comme moi. que non seulement les actions et les dogmes dc ccs hérétiques ont causé les désordres et la ruine dc l’Église catholique en Orient comme en Occident, mais qu’ils ont amené une déplorable corruption de mœurs parmi les chrétiens. Ils sont si éloignés dc nous qu'une réunion a toujours été impossible. Au contraire, si des divisions semblent exister entre l’Églisc d’Orient et celle d'Occidcnt, elles ne doivent être atribuées qu’aux illusions dc quelques ignorants. En Grèce comme à Home, tous ceux qui ont de la science, professent des doctrines absolument semblables ou au moins très rapprochées. Loin de détester la chaire de saint Pierre, nous l’entourons de respect et de la véné­ ration qui lui est duc et nous lui reconnaissons la pri­ mauté et le titre de mère. » Lettre publiée par le jésuite Pierre Skarga dans ses Miscellanea de Synodo Brestensi, et eu partie dans Hurmusati, Documente priaitore la istoria Homànilor, suppl. i, t. i, p. 210. Ainsi le Cyrille Lucar, en qui on a voulu voir, à tou1, prix, un fidèle et fervent orthodoxe, a su aussi, quand besoin en était, se faire passer pour un papiste. Ses variations de doctrine et de conduite sont un fait qu’aucun apologiste ne saurait atténuer. Un écrivain protestant n’a pu s’empêcher de constater · que la loyauté la plus élémentaire lui fait defaut ·. P. Trivlcr. Cyrille Lucar, sa vie et son influence, Paris, 1877, p. “(L IV. La héaction anticyiuluense. — Les pre­ miers essais d’union des églises protestantes avec l'Église orientale avaient eu heu en 1551, sous le patriarche Joasaph 11; d’autres avaient été tentés plus lard auprès du patriarche Jérémie par Martin ('rusius et Jacques Andreæ, professeurs à ΓUniver­ sité de 1 ubingue; tous ccs essais furent sans succès. La propagande calviniste menée par Cyrille Lucar ne devait pas aboutir davantage; elle ne représenta qu’un mouvement Isolé; l’Églisc orientale sut résister et c’cst là une de ses gloires. Du vivant dc Lucar, trois auteurs croisèrent la plume contre sa Confession : un certain Van Tllcn écrivit trois lettres pour réfuter les idées du patriarche. Le titre de cette réfutation est ainsi conçu : Lettres a un tinuj touchant la nouvelle Confession de Cyrille soi-disant Patriarche de Constan­ tinople. MDCXXIX; pour l’explication du · soidisant Patriarche », voir Legrand, Bibl. hell, du X VI1.1, p. 268. L’évêque de Périgueux, François 1015 Ll. CAR. LA RÉACTION A N’TICYR ILL1E N NE de la Bêraudièrc, rédigea la Confession dc Foy de Cy­ rille Patriarche de Constantinople censurée par le B, P. cn Dieu Mess ire François dc la Béraud ilret etc. Péri· gueux, 1629. Enfin .Jean-Mathieu Caryophyllis, arche­ vêque d Iconium, crélois d’origine, mais devenu catholique, publia une Censura Confessionis fidei seu potius perfidia: calviniante, quer nomine Cyrilli Pa­ triarcha' Constontinopolitani edita circumfertur, Rome, 1631, avec une dédicace au pape Urbain VIH, ci. E. Legrand, Bibi, hell, du X VIF S., t i, p. 288, el pour les éditions cn grec vulgaire et en grec ancien, p. 304, 305. Les synodes des diverses Églises orientales ne tardèrent pas non plus à exprimer leur réprobation. 1° Le synode dc Constantinople de 163 S, — A la mort de Cyrille, son concurrent, l’ancien métropolite dc Ecrrhéc. devenu enfin seul maître dc l’heure, témoigna la plus grande sympathie aux catholiques. 11 signa mime, cn présence de Rodolphe Schmid et du P. Angelo Petricca de Sonnino, vicaire patriarcal latin, une profession de foi catholique que la Propa­ gande avait rédigée. L'acte est du 15 décembre 1638. Il se devait donc dc lutter contre les influences calvij isles. Deux mois auparavant, le 24 septembre, un synode présidé par lui et composé de trois patriarches, dc vingt et un métropolites et évêques et de vingttrois autres ecclésiastiques avait condamné la mé­ moire et les doctrines dc Lucar. Voici comment était conçu le premier des anathèmes : ■ A Cyrille, sur­ nomme Lucar, qui, dans la suscription de scs chapitres impies a calomnieusement affirmé que l’Église orien­ tale du Christ dans son ensemble professe les mêmes doctrines que Calvin, χαλβινοφρονουσαν, anathème. » Dans un autre passage, Lucar était appelé le nouvel et le pire iconom: que, τω ζσκστω νέω είκονομάχω. Parmi les patriarches qui signèrent la condamnation, sc trouvait Métrophane Crilopoulos, devenu titulaire du siège d’Alexandrie; ainsi le disciple préféré était contraint d'analhcmaliscr le maître. 2° L 'a livre de Pierre Mollila et le synode de Iassi de 16 42, — Cependant. Cyrille dc Berrhéc, aux prises avec dc nouveaux compétiteurs, ne tarda pas à des­ cendre de son trône. Sur les instances du métropolite de Larissa, bien vu du sultan Mourad, le métropolite d'Andrinople, Parthénlos Ier fut salué patriarche, cl le Benhéen, charge des excommunications d’usage, prit le chemin de l’exil; il fut étranglé cn route; trois cordes sc rompirent avant dc lui donner la mort. Le nouvel élu du l3. p 238 sq.; Dr. Zoto». articles dausl'l/nion chretienn·. 1868. mars, p 136-111. avril, p. 18 >-192; D«*métracopoulos. Ειδικό* ημιρολόρον, 1870; du même. Uaoσιηχχι xx‘. Διορ9ώσ<ι;. Lvipoig. 1871 et 1·.·2 ·τΐις σρχλαΐτωϊ. l’rieslc. 1872; M Gedéon. Κύριλλο; \*>νκχρ·.ζ, Constantinople, 1876; P. frivicr. Un patriarchr dr Constan· (inopfeau XVlt siecle^Ctjrille Lueur, < i oie cl ion influence, Paris. 1877; Ph. Meyer. LuJtarb. article dans la Hralcncychpadic (3· édit. 1902. t- \n; Chry*- A. Papadopoulos. Άπυλογιχ ΚνρΟίλον ' \o>/.x .. .·;, dan» la revue N .x Σιώ/, 1905, l. n. p 17-35; E. Micliaud. Vafrt sur ΓUnion des ÊfflUes, dans la lb »ur tnlcrnalionalc de tbMo^ie, 1906, t. xiv, p. 13 *<| ; ibld., p 327 sq.; D. S. Balano». ’Ομολοτΐχ K. > · » \ ;· vthène». 1906; «lu même ll Aouxisuo; < >·ιολογ;χ (réponse A Vêlanldlotls), Athènes. 1907; E. Vêlnnldiotis. *O πίτα. Κύριλλος ό \ού<χ3ΐς» Athêûc». 1906. cf Ph. Meyer. üffznnL Z.eilsciir., 1907. p. 617, etc. Parmi le» autour» catholiques, il faut signaler Léon Allâtiu». De Ecrieua· œcld nlalfi «itque orientalis perpetua contentione, Cologna, 1648; A Pichler, Gcschlchte des PridrsbtnUtmtis in der orlenlnl. Kirche im 1T Jafirhundert oder dcr Patriarch Cyrillus Lukarls und seine Zetl, Munich, 1019 IJ CAR — LUC ID LS 1862; dom (iuèpin, nbbè de Silo*, Un apôtre de Γ Union des Eglises au XV/P siècle, saint Josaphal, Pari*, 1897-1898; V. Srmnoz, Les dernières années du patriarche Cyrille Lucar, dam lr^ Echos d'Orienl, 1903, t. vi, p. 97-107. C. E.meiieau. LUCCHESINI Jonn-Bnptlito, savant théolo­ gien et littérateur estimable de la Compagnie de Jésus ( 1638-1716). — Né à Lucqucs, lient rc dans la Compagnie à Home en 1652. Après le cycle ordinaire des études et du professoral, il fut à Home préfet des études du Collège des Grecs, et enseigna la théologie et l’Écriturc sainte. Il fut membre de la Congrégation des Rites et de la commission d’examen des candidats â l'épiscopat. Il mourut ù Rome en 1716. — Polygraphe fécond, le P. Lucchesini s’est d’abord dis­ tingué dans le littérature : poèmes latins de circons­ tances, tragédies, panégyriques, forment une grande partie de son œuvre. Sa nomination au Collège des Grecs donna à son activité une autre direction; il étudia d’assez près l’antiquité chrétienne pour y retrouver, â l’usage de scs élèves destinés à rentrer en Orient, les preuves de la monarchie pontificale. Les titres de scs ouvrages en font connaître abondam­ ment le contenu : 1° Demonstrata impiorum insania, sive nova copia et series centum evidentium signorum veru: fidei oculis subjicentium veritatem Ecclesiæ romanæ sacnique monarchia: pontificis maximi, argumentis plus quam mille debellantium schismaticos el hæreticos, et aliis plus quam ducentis evertentium directe ac singillatim atheos, theistas, judnos, mahornetanos, ethnicos manifesta: dementia redargutos, Home, 1688; réim­ primée dans le t. i des Œuvres complètes, Rome, 1711. — 2° Sacra monarchia S. Leonis Magni pont. max. pas­ sim ct ubique fulgens in polemica historia Concilii Chalcedonensis, ex qua in lucem profertur tota vis, quæ latebat in actis et authenticis literis ad eamdem syno­ dum pertinentibus; et mendacissime pronuntiata Petri Suavis Polani (pseudonyme de Fra Paolo Sarpi) de aristocratica forma regiminis antiques Ecclesiæ per­ petua novarum ratiocinationum serie penitus ever­ tuntur, Rome, 1693; Œuvres complètes, t. π. — 3° De notorietate in antiqua Ecclesia prœstantiœ pontificis maximi supra generalia concilia ct infallibilitatis in declaranda fide etiam ante synodorum vel Ecclesia: con­ sensum, extraits de l’ouvrage précédent, Rome, 1691, Œuvres, t. n. — 4° De fansenianorum turres i eorumque effugiis a Sacr. Tridcntino concilio in antecessum dam­ natis, neque solum proscriptis famosis quinque proposi­ tionibus etiam diruto universo theologico Jansenii syste­ mate cnchiridium, Rome, 1705; cette première partie de VEnchiridium fut complétée en 1711 par deux autres : Polemica historia jansenismi contexta ex bullis ct bre­ vibus pontificiis, literis Cleri gallicani, Sorbona: decretis aliisque authenticis actis... in quo statuitur judicandum esse infallibili actu fidei divina·, quod in Jansenii libro sensus el doctrina haretica contineatur. Ostenditur vanam esse oblationem silentii ct frustra tentari alias quascumque elusiones a Jansenii asseclis. Enfin une quatrième partie, parue après la publication de la bulle Unigenitus, peut-être en 1715, étudiait les pro­ positions condamnées dans Quesnel : De propositio­ nibus centum et una nuper damnatis a SS. P. N. Cle­ mente XI, P. M.; libri tres, in quorum primo plurinuc ilhr qua* innovant famosas quinque Jansenii hicrescs evertuntur auctoritate S. Augustini, in secundo eadem demonstrantur pugnantes apertissime cum evangdio, in tertio reliqua prorsus omnes ostenduntur cxccratione dignissima. e P. Lucchesini avait aussi essayé, en une vingtaine I. de conférences données â l'église du Gcsû, une réfu­ tation de Machiavel ct un exposé de la vraie poli­ tique chrétienne. On lui doit encore un petit guide de Rome en italien, destiné â faire ressortir les mar­ 1020 ques divines de ΓEglise romaine, Homa è Guida at Cielo, Rome. 1697· L’abbé Théodore l’angalo avait entrepris une édi­ tion des œuvres complètes du P. Lucchesini, il n'en est paru que trois volumes in-fol., Rome, 1714, 1715,1710 Michnud, Hiographic universelle; Soiiinicrvogel, Β/Ν/γΛΛ. de ta Cie de Jésus, t V, col. 151-159; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. iv, col. 693-695. É. Αμλνν, LUCIDUS est le nom d’un prêtre gaulois de la seconde moitié du v· siècle, lequel fut accusé d’er­ reurs prédeslinaticnnes ct contraint de sc rétracter sur les injonctions de l’épiscopat provençal, ct spécia­ lement de l’évêque Fauste de Riez. I. Histoire de la question. — Le personnage luimême n’est pas autrement connu; l’affaire où il fut impliqué ne nous est transmise que dans un dossier constitué par Fauste. Comme les textes qui y sont rela­ tifs ont vu le jour au moment des premières querelles jansénistes, comme la question a des rapports étroits avec les problèmes théoriques que posait VAugintinus, il ne faut pas .s’étonner qu’elle n'ait pas été traitée dès l’abord avec toute l'objectivité désirable. Le P. Sinnond d’un côté, dans son Historia PradcstinuHana, 1648, a fait de Lucidus le représentant le plus autorisé d’une véritable socle qui aurait répandu au v· siècle des erreurs graves relatives à la prédestina­ tion, ct dont aurait eu raison la vigilance de l’épis­ copat provençal animé par Fauste de Riez. A l’autre extrémité, le président Gilbert Mauguin, janséniste déclaré, s’est fait fort, dans ses Vindiciœ prœdestinationis, parues en 1650, de démontrer que non seu­ lement l'hérésie en question n'a jamais existé, mais que « l'affaire Lucidus » a été inventée de toutes pièces par Fauste de Riez, pélagien larvé, qui n'a pas craint de forger les décisions d'un soi-disant concile, afin de mettre sous l’autorité de celui-ci les erreurs dont pul­ lule son traité De gratia. L’honnête Tillemont s'effare un peu de la désinvolture du magistrat janséniste : • Il est peut-être difficile de dire, écrit-il, si Lucide était effectivement tombé dans l’erreur en poussant trop loin les vérités de la grâce, ou si l’on ne lui faisait pas un procès tendancieux, car on ne l’a presque accusé que des mêmes choses qu’on avait reprochées à Prosper. Néanmoins, puisque sa doctrine a été rejetée par des conciles, et qu’il l’a abandonnée lui-même, le plus court est de l'abandonner aussi ct d'avouer qu’il a été dans les erreurs des prétendus prédestinatiens, étant aisé que quelques particuliers y soient tombés, quoiqu’on ne trouve point qu’ils aient jamais forme de secte. » Mémoires, t. xvi, p. 422. Plus libre de toute attache d’école, Ellies du Pin expose l’attitude â l'endroit de Lucidus du P. Sinnond ct d'autre part de « quelques habiles théologiens qui soutiennent que cette hérésie est une chimère ct une calomnie. Ce n'est pas â nous, conlinuc-t-il, de juger entre des per­ sonnes aussi éclairées que le P. Sinnond ct scs adver­ saires ». Mais celte réserve apparente n’empêche pas le spirituel critique de montrer son vrai sentiment. 11 est tel que nous pouvons aujourd’hui, à distance du fracas de ces luttes, nous y rallier dans l’ensemble. Voir Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, l. iv, p. 242 Sq, IL L'affaire de Lucidus. — L'exposé de l’afialre de Lucidus peut tenir en quatre phrases. L'évêque de Riez, Fauste, découvre chez un prêtre nomme Lucidus, probablement de son diocèse, des idées rela­ tives à la grâce et à la prédestination qu’il juge enta­ chées d’erreur. Après avoir essayé de ramener Lucidus dans cc qu'il croit le droit chemin par des conversa­ tions particulières, il lui signifie par écrit les points de doctrine que le prêtre devra reconnaître, les erreurs qu'il devra condamner, faute de quoi un concile 1021 IJ CIDI.JS de la région procédera contre lui. Fauste, Epis!., j. Lucidus ayant mis quelque délai à signer le papier envoyé par Fauste, Γaction conciliaire est déclenchée, sans doute à Arles en 473 (date préférable à celle de 175). Le prêtre reconnaît son erreur ct adresse aux prélats de rassemblée une lettre ou il adhère aux condamna­ tions portées ct aux enseignements positifs donnés. Epis!., n. Fausto prend occasion de ces débats pour écrire son traité De gratia, qu’il présente comme l’exposé des discussions menées sur le sujet tant au premier concile tenu ù Arles, que dans une autre assemblée tenue ù Lyon. Voir De gratia, Prologue. II y a une autre présentation possible de la suite des faits : Sur son refus de souscrire la première sommation de Fauste, Lucidus est cité devant le con­ cile d’Arles, où il accepte de signer le document en question; c’est cc qui explique que, dans plusieurs mss.» le formulaire imposé par Fauste porte les signa­ tures d’une douzaine d’évêques, ù la suite desquelles vient celle de Lucidus. Puis, de nouvelles discussions s’étant élevées, une assemblée plus considérable esl réunie à Lyon, elle compte une trentaine d’évêques : c’est ù ce concile que Lucidus adresse sa lettre de rétractation. Cc sont enfin les débats d’Arles ct de Lyon qui donnent occasion ù Fauste de rédiger le De gratia. Comme celui-ci peut dater de 171, il faut que les deux conciles aient eu lieu en 473; c’est ce que confirmerait, d’ailleurs, l’étude des noms d’évêques qui y prirent part. Toute celte affaire nous est exclusivement connue par ces trois pièces. Mais cc n’est pas une raison pour révoquer en doute l’existence des deux assemblées signalées par Fauste, ni des décisions doctrinales qui y furent prises. Les objections du président Mauguln sont, de toute évidence, inspirées par l’esprit de parti et il n'y a absolument rien que de vraisemblable dans l’altitude que Fauste prêle soit â Lucidus, soit ù l’épiscopat provençal. En réalité cette affaire, assez mince en soi, n’est qu’une des manifestations de la lutte qui sc prolon­ gera dans le midi de la Gaule, entre les conceptions augustinicnncs et cc que l’on est convenu d’appeler le scmi-pélagianlsmc, qu’il vaudrait mieux nommer l’antinugustinisme. — Une première phase de la bataille s’était déroulée entre 425 et 140, nous n’avons pas à la retracer ici. Une autre bataille reprendra au début du vi· siècle qui aboutira au II· concile d’Orange. Entre ces deux épisodes considérables, l’affaire de Lucidus apparaît comme une escarmouche qui sc situe vers 470-175. Dans son ensemble, l’épiscopal provençal est acquis aux doctrines de Marseille et de Lérins. Il rejette non point les thèses doctrinales d’Augustin sur le péché originel et la grâce, mais le système général du docteur d’ilippone relatif au gouvernement divin, ù la prédestination, ù la grâce efficace par elle-même, ù la volonté salvi tique, etc. Celle quasi-unanimité dans le rejet de l’augustinisme intégral n’excluait pas l'exis­ tence de quelques Isolés demeures fidèles à la pensée du maître. En ces délicates matières il est bien diffi­ cile de trouver la note Juste; dans la chaleur de la discussion il n’est pas impossible qu’il ail échappé à tel auguslinien des propos qui furent jugés énormes par les adversaires. De 1Λ à les accuser d’hérésie, à leur imposer des rétractations. Il n’y avait qu’un pas. La mésaventure arrivée à Lucidus apparaît donc tout à fait naturelle; peut-être n’a-t-elle pas été Isolée. Mais il faudrait sc garder de transformer en un redou­ table. sectaire cc pauvre prêtre, si vivement pris ù parti par son évêque. III Li s ni VX DOCTiUNiis i v rnisi xcE. — t® Les thèses condamnées. — Au fait, que reprochait-on à Lucidus? Nous en pouvons juger par les anathèmes 1022 que Fauste lui demande de prononcer. Ils sont au nombre de six : Le l*r esl pour la forme : anathème au pélagia­ nisme. — Le 2* est d’une interprétation plus labo­ rieuse : < Anathème a celui qui prétend que le chré­ tien baptisé ct orthodoxe, qui retombe ensuite en diverses fautes, sc perd Λ cause d'Adam ct du péché originel. » La pensée de Fauste est assez claire : « c’est par sa propre faute, veut-il dire, que le chrétien devenu pécheur sc perd. » A quelle doctrine de Luci­ dus l’évêque de Riez opposait-il cet aphorisme ? A cette assertion, sans doute, que la cause dernière de la perte des damnés, quelles qu’aient été les circons­ tances de leur vie, c’est le péché originel. C’est une doctrine nettement auguslinienne. — Le 3· anathème vise ceux qui prétendraient que c'est par la prescience de Dieu que l'homme est condamné à la mort (éter­ nelle). On remarquera que Lucidus (à la suite de Prosper d’Aquitaine sans doute) évitait d'employer le mot de prédestination à l'égard des damnés, expres­ sion qu'Augustin avait admise assez fréquemment. Mais celte précaution même ne le met pas à l'abn des soupçons de son évêque. — Le 4· anathème esl contre qui prétendrait que celui qui se damne n'a pas reçu les moyens de salut : anathema illi qui dixerit illum qui periit non accepisse ut salous esse posset. L’n ms. ajoute : id esl de baptizato vel de illius xlalis pagano qui credere potuit et noluit. — Le 5· vise celui qui prétendrait qu’un vase d’ignominie ne peut deve­ nir un vase d’honneur. On reconnaît ici la fameuse doctrine augustlnlcnne de la massa damnata dont Dieu tire un ccrtrdn nombre de vases destinés à des emplois relevés (les élus), tandis qu’il abandonne tout le reste ù la perdition. —Enfin, le dernier anathème est dirigé contre qui prétendrait que le Christ n’est pas mort pour tous les hommes, ct qu’il ne veut pas les sauver tous. On sait que, sur ce point de la volonté salvi fique universelle, Augustin avait usé de toutes les ressources de son subtil génie pour exténuer la force du texte si clair de I Tim.. m, 4. En résumé, les anathèmes imposés par Fauste au prêtre Lucidus visent des doctrines authentiquement augustinicnncs. Mettons, si l’on veut, que les propo­ sitions condamnées, isolées de leurs contextes, sépa­ rées des atténuations que saint Augustin savait appor­ ter à sa pensée, surtout quand il prêchait ù son peuple, prennent un caractère plus dur que dans l’original. 11 n’en reste pas moins que cc qui a excité les soup­ çons de Fauste, c’est tout simplement la pure doctrine d’Augustin. C’est la même impression qui se dégage de l’étude des anathèmes imposés par le concile au prêtre Luci­ dus. Ils sont au nombre de neuf, qui recouvrent par­ tiellement ceux qu’avait dictés l’évêque de Riez; 3 du concile =■ 0 de Fauste; 4 « 3; 5 = 2; 6 =» 3. Il y a aussi d’autres doctrines visées : An. 2: Jccondamne quiconque dit qu’après la chute du premier homme le libre arbitre a été complètement détruit. — An. 7 : Je condamne ceux qui prétendent que, depuis Adam Jusqu’au Christ, nul parmi les gentils n’a été sauvé pour le Jour de l’avènement du Christ, par la pre­ mière' grâce de Dieu, c’est-à-dire par la loi de nature, parce que le libre arbitre a été complètement perdu dans notre premier père. · — Les anathèmes S el 9 rela­ tifs à des doctrines eschàtologiques détonnent un peu dans le contexte : 8. Anathème à qui prétend que les patriarches cl les prophètes ou tout au moins les plus grands saints ont été reçus en paradis avant l’époque de la redemption; 9. Anathème a qui nie l'existence du feu ct de l’enfer : qui dicit ignes ct in/erna non esse. Lucidus avait-il tenu des propos risqués sur Γ eschatologie? Ces propos s’appuyaient-ils sur des as­ sertions mal comprises de saint Augustin ? 11 est 1023 LUCIDUS — LUCIEN D’ANTIOCHE, (SAINT) \ IE DE LUCIEN impossible de le dire. — Enfin le η. 1 est une condam­ nation générale de la thèse que les adversaires de l’augustinisme prêtaient volontiers aux partisans du Docteur de la grâce : « Je condamne quiconque dit que le travail de l’obéissance humaine ne doit pas sc joindre Λ la grâce divine : qui dicit laborem humante obedientiæ divinic graliæ non esse jungendum. » Ainsi, dans l'ensemble, les formules condamnées par le concile sont les mêmes que celles proscrites par Fauste. Il y a toutefois une nuance dans l’expres­ sion : Pris tel quel, et prout sonant, les anathèmes rédigés par Fauste reproduisent littéralement des propositions augustinicnncs. Il nous semble au con­ traire que les thèses condamnées par le concile accen­ tuent la note pessimiste : Ex. : anath. 4 : pncscientia Dei hominem violenter compellit ad mortem ct Dei pereunt voluntate qui pereunt; an. 6 : alii deputantur ad mortem, ahi ad uitam prœdestinantur. Ceci n’est plus de l'augustinisme. 2° Les propositions affirmées. — L’ensemble de la doctrine reprochée ù Lucidus < t rejetée par les évêques provençaux est des plus faciles à identifier; de meme il est aisé idc reconnaître les traits principaux de l’antiauguslinisme dans les affirmations positives que l’on impose au condamné. Voici d’abord les thèses que Fauste impose â la signature de Lucidus : · Illuminés par le Christ nous affirmons en toute vérité et confiance : que celui qui périt par sa faute aurait pu sc sauver par la grâce, s’il n’avait pas refusé ù la grâce sa laborieuse coopé­ ration : que celui qui, par la grâce, mais en lui prêtant son concours, est arrive heureusement au terme aurait pu tomber par paresse ct périr par sa faute. Nous donc qui, sous la conduite du Christ, essayons de garder le juste milieu, nous affirmons, apres la grâce sans laquelle nous ne sommes rien, le travail indis­ pensable du bon serviteur qui remplit son devoir, laborem officiosæ servitutis. > C’est ù peu près dans les memes termes que Luci­ dus présentera au concile sa profession de foi posi­ tive : « J’affirme la grâce de Dieu, mais j’y ajoute constamment les peines et les efforts de l’homme; je déclare que la liberté du vouloir humain n'a pas été éteinte, mais seulement atténuée ct affaiblie; (pie celui qui est sauvé, a couru le risque de ne l’être pas, que celui qui s’est damné a pu être sauvé. Le Christ, notre Dieu et notre Sauveur, suivant les richesses de sa bonté, a offert pour tous le prix de sa mort, ct, s’il ne veut pas que personne périsse, lui qui est le sau­ veur de tous les hommes, mais surtout des fidèles, il est prodigue envers tous ceux qui l’invoquent. » Suit le rappel des textes scripturaires auxquels Lucidus avait demande autrefois les preuves d’une volonté salvifiquc restreinte; mais ces textes de sens restric­ tifs sont contre-balancés par l'abondance des textes scripturaires que l’on peut leur opposer et par la doc­ trine des anciens. Le prêtre gaulois conclut par l’affir­ mation qu’avant la venue du Christ certains ont pu être sauvés soit par la loi de Moïse, soit par la loi de nature, inscrite par Dieu dans le cœur de tous, mais que nul n’a été ainsi dégagé de l’emprise de la faute originelle que par la vertu du sang précieux du rédemp­ teur. Suit enfin la profession de foi aux flammes étemelles, réservées aux crimes capitaux. Il resterait, pour épuiser la question de Lucidus, à étudier le rapport entre les résolutions conciliaires ct l'écrit de Fauste qui est censé en être dérivé. Jus­ qu'à quel point l'évêque de Riez est-il l'interprète fidèle de la pensée de scs collègues réunis ù Aries, puis à Lyon ? Tel est le problème qui s’est posé depuis la première apparition des documents relatifs à celte affaire. La solution, si tant est qu’elle soit possible, sera donnée à l’art. Semi-pélaotanisme. ( 1024 Texti s. — Les lettre*» en question de Fauste ont été publiées d'abord par Hnronlm, Annales, an. 490, n. 11 iq., édit, de Lucqucs, t. vin, p. 515 sq.; pub par Slrrnond, dam son Historia pra'destlnaliana, c. vu; reproduite dnns P. L, t. lui, col. 071 sq. On les lira do préférence aujourd'hui dnns l’édit. dc< Œuvres do Fauste, par Λ Engelbrecht,dam le Corpus de Vienne, t. xxi, Vienne, 1891. Avec beaucoup de raison, Engelbrecht u remis la lettre soi-disant adressée par Fmisto A Monee d'Arles, voir P. L.. I. i.vm, col. 835, à sa place normal·*, comme dédicace du Dr gratta· Tiiavavx. — .1. Slrrnond, Historia pra destinatluna, quibus initiis exorta et per quos potissimum profligata prxdestinatorum h/rrests nlim fuerit et oppressa, Paris, 1648, reproduite dnns les Couvres complètes, Venise, 1728, t. iv. coi. 267-292; Gilbert Mnuguin, Vlndfcia priedcstlnaltonh fl graliæ, t. It, p. 413-690 : Accurata Historia· pnrdesttnatlanit J. Sirmondi confutatio, voir spécialement p. 516-577; Tillemont. Mémoires, t. xvi, p. 322 sq., p. 777-778; Elllcsdu Pin. Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, t. iv, p. 212 sq.; Histoire littéraire de la France, 1.11, p. 451-166; Hefcle, Histoire des conciles, trad. Leclercq, t. n b, p. 908-912; Xfalnory, Saint Césairc d*Arles, Paris, 1891, p. 118 sq.; J. Tunnel, La controverse scmi-pélagicnnc, dans ftcvur tolæ. De uir. Ht., Tl, P. L., t. xxin, col. 685 C. Il est d’ailleurs le seul auteur ancien qui nous fasse con­ naître l’activité littéraire de Lucien. 1° Des lettres, un seul fragment très bref, relatif au inartvrc de saint Anthime de Nicomédic, nous a été conservé par le Chronicon Paschale, 2, ad ann. 303, P. G., t. xen, col. 689 B. 2· Nous ignorons ce que saint Jérôme veut désigner sous le nom de libelli de fide. On pourrait voir là soit une allusion au discours apologétique que Bu fin prête A Lucien, lorsqu'il comparait devant ses Juges; soit une mention d’un symbole de fol attribué au martyr dès le temps du concile de Sélcucie et même, plus probablement, dès 311, par le Concile de la Dédicace à Antioche. 1. Le discours rapporté par Bufln, H. E., IX, n, 3, édit. Mommsen, p. 813 sq., ct intitulé par lui oratio de fide, est une brève apologie du christianisme : on y retrouve les arguments classiques en faveur de l’unité de Dieu ct contre les idoles, puis la preuve de la divinité de Noire-Seigneur. La première partie s’inspire surtout des apologistes, en particulier, de Tcrtullicn et de Minucius Félix; la seconde, dans la­ quelle l'orateur fait valoir surtout les rochers fendus du Golgotha ct l’obscurité produite au moment de la Passion, est peut-être plus originale, mais suffit a révéler le caractère tardif de cette composition. Au reste, Hulin lui-même ne parait pas très assuré de son authenticité, car il rapporte cette pièce avec la vague formule d’introduction : dicitur. 2. L’historien Sozomène nous apprend que les évê­ ques, réunis en 311 ù Antioche ù l’occasion de la dédi­ cace de l’église d’or, avaient trouvé un symbole de Lucien qu’ils adoptèrent, el qui fut dès lors considéré comme la profession de foi authentique de leur con­ cile. H. E., ni, 5. P. G., t. lxvh, col. 1044 B. Des quatre symboles qui nous sont parvenus sous le nom du concile de la Dédicace, c’est le second qui est visé par le texte de Sozomène; el, à partir de 359, ce sym­ bole Jouit, dans le parti homœousicn, d'une grande faveur; acclamé en 359 au concile de Scleucic, So­ crate. H. E., u. 39, P. G., t. i.xvii, col. 336 B, H est repris à Lampsaque en 364, Sozomènc, H. E., vt, 7, P. G., t. Lxvii, col. 1312 B; puls dans un synode de Carie, en 367, Sozomène, si, 12, col. 1322. Dans le IX. — 33 1027 LUCIEN D’ANTIOCHE SAINT). DOCTRINE DE LUCIEN troisième des dialogues pseudo-athanasiens sur In sainte Trinité, une partie de la discussion entre l’or­ thodoxe et le macédonien roule encore sur la signifi­ cation des phases caractéristiques du même sym­ bole. /*. G., t. xxvni, col. 1201 sq. L’authenticité luclanique de la seconde formule d’Antioche, dont le texte a été conservé par saint Athanasc, De synod., 23. P. G., t xxvi, col. 721 13, Hahn, Bibliothek der Symbole, 3· édit., Breslau. 1897, § 154, p. 185, n’est pas au-dessus de tout conteste. Philo­ storge accuse en effet Astérius d’avoir modifié rensei­ gnement de Lucien en disant que le Fils est l'image exacte de l’ovslc, de la volonté, de la puissance, de la gloire du Père, H. E., n, 15, édit. Bidez, p. 25. P. G., t. i.xv, col. 477 B; ct ces expressions figurent en bonne place dans le symbole. Le troisième dialogue du pseu­ do-Athanase parle également d’interpolations dans la formule cn qqestion, P. G., t xxvm, col. 1201 B. Cependant, il est au moins probable que cc symbole exprime bien la doctrine dc Lucien, ct que son attribu­ tion au docteur antlochicn, n’est pas simplement le résultat d’une erreur. 3e Outre les écrits mentionnés par saint Jérôme, il faut citer l’explication d’un passage de Job, n, 9 sq.; cette explication, attribuée à Lucien, a été conservée par un commentaire d’origine arienne, dont le texte grec figure dans le cod. Partsin. græc. 454, et dont on trouve la traduction latine P. G., t. xvn, col. 371 sq. Cf. J. Zcillcr, Les origines chrétiennes dans les pro­ vinces danubiennes, Paris, 1918, p. 504; K. Dragnet, Cn commentaire grec arien sur Job, dans la Hevue d’histoire ecclésiastique, t. xx. 1924, p. 38-65. L’ex­ plication attribuée ù Lucien semble provenir d’une tradition orale, plutôt que d’un ouvrage écrit. 1° Il est enfin nécessaire de rappeler que Lucien est l’auteur d’une recension des livres saints de l’Anclen Testament. Cette recension n’était pas une tra­ duction nouvelle comme semblent l’insinuer le Pseu­ do-Athanase et le synaxairc dc Constantinople, mais une simple revision dc l’ancienne version des Sep­ tante. Les caractéristiques nous en sont bien connues : accumulation des variantes, explication des passages difficiles par l’introduction de courtes gloses; sub­ stitution des noms propres aux pronoms; remplace­ ment des formes peu usitées par des formes familières; suppression des barbarismes réels ou prétendus du texte primitif; orthographe plus correcte, efforts vers une plus grande pureté de style. Bien dc tout cela, el c’est ce qui nous intéresse ici, ne révèle dc préoccu­ pations doctrinales. La recension de Lucien est abso­ lument neutre au point de vue théologique. Cette neutralité même devait assurer son succès, car, dès le temps de Saint Jérôme, le texte luclanique était répandu de Constantinople à Antioche, Pnc/at. in Parai., P. L., t. xxvm, col. 1324. C’est principalement dansjes écrits des Pères antiochicns, saint Jean Chrysostonie, Théodore de Mopsuestc, Théodoret que nous trouvons des citations empruntées à cette recension; mais, dès le vr siècle, on l’utilisait aussi en Palestine où avaient pu l’introduire les higoumènes et les moines venus de Cappadoce. Nous savons aussi que Lucien exerça son activité sur le texte du Nouveau Testament. Mais nous con­ naissons mal la nature de son travail. Saint Jérôme, qui est notre meilleur témoin, sc contente d’écrire : Pnrtermitto eos codices quos a Luciano et Hesychio nuncupatos paucorum hominum asserit perversa con­ tentio quibus utique nec in toto veteri instrumento post septuaginta interpretes emendare quid licuit, nec in novo pro/uit emendasse cum multarum gentium linguis scriptura antea translata doceat falsa esse qua addita sunt. Pra/at. ad Damas, in Evang., P. L·., t. xxix, coi. 527. Il semblerait, à lire cc texte, que saint Jérôme 1028 i accuse Lucien d’avoir introduit dans le Nouveau Tes­ tament des interpolations tendancieuses qui cn ont compromis la pureté. Sans doute le jugement de saint Jérôme ne fut-il pas sans influence sur la condam­ nation portée par le Decretum gelasianum, contre les Euangelia qmc falsavit Lucianus, apocrypha. Les cri­ tiques contemporains ont essayé de caractériser d’une manière plus précise la tâche accomplie par Lucien Λ l’égard du Nouveau Testament. Ils ne sont pas arrivés jusqu’ici ù des conclusions très satisfai­ santes. Cf. E. Jacquier, Le Nouveau Testament dans I l'Église chrétienne, t. n, Paris, 1913, p. 159 KJ.; 497 sq., 504 sq. III. Doctrine de Lucien. La doctrine de Lucien nous est très mal connue. Le plus habituellement, les historiens des dogmes s’appuient sur le témoignage d’Alexandre d’Alexandrie pour faire de Lucien un dis­ ciple de Paul dc Samosatc. Ils déclarent alors que son enseignement prenait pour point de départ le monarchlanisme le plus absolu, et que, selon lui, le Christ n’était autre chose qu’un homme divinisé. Cf. A. Har­ nack, Lchrbuch der Dogmengeschichle, t. n, I· édit., 1909, p. 188-190; J. Hefele, Histoire des Conciles, trad. Leclercq, t. i a, p. 317 sq.; J. Tlxeront, Histoire des dogmes, t. n, Paris, 1909, p. 21 sq. Cette représentation est peu vraisemblable. Elle se heurte principalement au fait que Lucien nous est connu pour avoir été le maître d'Arius et des princi­ paux ariens de la première heure. Philostorge, Η.Ε.,η, 3 ct 14, édit. Bidez, p. I I et 25; P. G., t. lxv.coI. 468 Λ et 476-477. La théologie d'Arius est tout à l’opposé dc celle dc Paul de Samosatc, ct se rattache ù l’ensei­ gnement d’Origènc dont le Samosatécn prenait le contrc-pied. En s’appuyant de préférence sur le symbole de 311 qui est pour nous le document le mieux garanti, on peut dire, semble-t-il, que Lucien insistait surtout sur la distinction des trois personnes divines. A ses yeux, le Père est véritablement Père, le Fils est véritable­ ment Fils, le Saint-Esprit est véritablement SaintEsprit. Hahn, § 154, p. 185. Tel est aussi l’enseigne­ ment des lucianlstcs, Astérius cité par Marcel d’Ancyre, dans Eusèbe, Contra Marcel., I. iv, 25. édit. Klostermann, p. 18; P. G., t. xxiv.col. 753 A;el Eusèbe de Césarce lui-mème, dans la lettre écrite â ses diocé­ sains après le concile dc Nicéc, dans Théodore!, H. E , I. xii, 5,édit. Parmentier, p. 49; P. G., t. i.xxxn. col. 941 A. Chacune des personnes dc la sainte Trinité a ainsi son individualité nettement caractérisée. Le symbole ne contient aucune allusion ù Γόμοούσιος, Cc terme, employé naguère par Paul de Samosatc el repoussé par le concile d'Antioche, ne devait pas être condamné moins énergiquement par Lucien. On sait du moins qu’Arius ct scs partisans rejetaient cc ternie comme une expression manichéenne. Arius, Epist., ή πίστις ημών, dans Athanase, De synod., 16. P. fi., t. xxv, col. 708. Dans la Trinité, continue Lucicn.il y a trois (choses), par 1’hypostase, une seule par la volonté cl l'intelligence : είναι τη μέν ύττοστάσει τρία τη δέ συμφωνία £v, Hahn, Ibid. Cette formule rappelle renseignement d’Origènc, Contra Cris., vm, 12, édit. Kœtschau, t. n, p. 229-230; P. G., t. xi, col. 1533; el l’on trouve chez Astérius des expressions analogues, dans Eusèbe, Contra Marcellum, I. iv. 55. édit. Klostermann, p. 29; P. G., t. xxiv, col. 772 A. Quel rôle Lucien assigne-t-il donc au Fils ? Le sym­ bole emploie, pour le caractériser, la formule άτρεπτον TC καί άναλλοίωτον της θεότητας ούσίας τεκαι βουλής καί δυνάμεως καί δόξης τού πατρος άτζαράλλακτον ει­ κόνα. Hahn, ibid. Mais Philostorge nous assure que celte expression serait dc l’invention d’Astérius qui aurait ici trahi la pensée authentique de son maître. //. E., u, 15, édit Bidez., p. 25; P. G., t. lxv, col. 477 B. f 1029 LUCIEN D’ANTIOCHE 'SAINT;. L’ÉCOLE LVCIANIQtE Nous ne pouvons pus vérifier l'affirmation dc Philo­ storge. Elle est du moins rendue assez probable par le fait qu Astérius employait avec prédilection ladite formule, Eusèbe, Centra Marcel., J, iv, 33. édit. Klostermann, p. 25; P. G., t. xxiv, col. 764 BC; cf. Acacc dans Épiphane, Jheres., lxxii, 6. P. G., t. xi.n, col. 389 B. Plus volontiers, nous attribuerons a Lucien la série des tonnes scripturaires que le symbole accumule comme A plaisir, cn parlant du Fils : « Nous croyons cn un seul Seigneur Jésus-Christ... par qui tout a été fait, Verbe vivant, Sagesse vivante» lumière véritable, chemin, vérité,résurrection,pasteur, porte..., premlcr-né de toute créature, étant au commencement près dc Dieu, Dieu Verbe selon ce qui est dit dans l’Évangile : Et le Verbe était Dieu, par lui tout a été fait; et : en lui tout subsiste; venu d’en haut aux derniers Jours, né d'une Vierge selon les Écritures et fait homme, médiateur de Dieu ct des hommes, apôtre de notre fol, chef dc la vie. · Hahn., ibid. Cette accumulation est fort curieuse. Elle présente en même temps l'avantage de dispenser son auteur dc toute précision. Les précisions auraient pu être dangereuses, si nous nous souvenons que, pour les disciples dc Lucien, le Fils a eu un commencement et qu’il y a eu un temps où il n'était pas. Lucien lui-même ensei­ gnait sans doute la même chose; cn quoi d’aillcurs il sc bornait à reprendre les formules dc saint Denys d’Alexandrie. Sur la christologie lucianiquc nous n’avons d’autres indications que celles que fournit saint Épiphane : « Lucien et tous les lucianlstcs nient que le Fils dc Dieu ait pris une Ame; ils disent qu’il a eu seulement une chair, sans doute afin d'attribuer au Dieu Verbe les passions humaines, la faim, la soif, la fatigue, les gémissements, le chagrin, l’inquiétude. * An evralus, xxxm, 4. édit. 1 loll, p. 12; P. G., t. χι.ιπ, col. 77 A. La mention des lucianlstcs dans cc passage est faite pour inspirer quelque inquiétude. L'auteur du Contra Apollinarium, n, 3, P. G., t. xxvr. col. 1136 C, ct Théodoret, Ihrret. /abut. con/., v, 11, P. G., I. Lxxxm, col. 489 A, attribuent à Arius la théorie dont parle Épiphane ù propos dc Lucien, cl nous savons que cette doctrine fut cn effet soutenue par Eudoxc dc Constantinople, Hahn, op. cit., § 191, p. 261; cf. J. Tlxeront, Histoire des dogmes, t. n, p. 27. Il est donc prudent dc refuser à Lucien lui-même la pater­ nité d’une formule qui tendrait Λ le compromettre non seulement avec Arius, mais avec Apollinaire. Somme toute, pour autant qu'elle nous est acces­ sible, la doctrine de Lucien semble sc rattacher A la tradition origénlslc. Comme Origènc, le docteur antiochicn est avant tout un blblistc; c’est à la Bible qu'il demande de préférence scs expressions ou scs formules : à plusieurs reprises le symbole insktc sur l’autorité des Écritures, comme on peut s’y attendre dc la part d’un homme qui a revu le texte des deux Testaments ct qui a consacré A cette tftchc le meilleur dc scs forces. Sans doute est-ce aussi A la Bible qu’il doit son attachement nu monothéisme le plus rigoureux. Il croit A la Trinité avec toute l’Église; mais il parait bien que, comme Origènc et comme saint Denys d’Alexandrie, il n'attribue au Fils qu’une divinité secondaire et moindre. Seul le Père inengendré mérite proprement le nom de Dieu; le Fils ct ΓEsprit-S. int ne sont Dieu que par rapport A lui. IV. L'écoij lvqaniquf.. — L’importance histo­ rique de Lucien tient surtout A son école. Nous ne savons rien de sa manière d enseigner, ni du thème dc son enseignement, ni des relations que pouvait avoir son école avec les autorités ecclésiastiques d’An­ tioche. Tout cc que l’on pourrait dire sur l’organisa­ tion de l’école antlochicnnc A la fin du m· siècle serait de la fantaisie. Du moins connaissons-nous par 1030 des témoignages certains les noms des principaux dis­ ciples dc Lucien et sommes-nous assurés de l’influence que le maître avait exercée sur eux. Philostorge, H. E , n, 14, édit. Bidez. p. 25; P. G., t. lxv, col. 477 A, nous a conservé la liste imposante dc ceux qui avaient entendu Lucien : Eusèbe de Nlcomédie, Maris de Chal­ cédoine, Théognis dc Nicée, Léonce, qui desint plus tard évêque d’Antioche, Antonius de Tarse cn Cili­ cie, Ménophante, Noominius, Eudoxe, Alexandre, Astérius de Cappadoce. Encore cette liste n’est-elle pas complète, car il y manque des hommes comme Athanasc d'Anazarbc, cf. Philostorge, H. E., in, 15, édit. Bidez, p. 46; P. G., t. i.xiv, col. 505 B, Théodore d'Héraclée.cf. Théodoret, H.E., V, vu, 1, édit. Parmentier, p. 286; P. G.. t. Lxxxn, col. 1208 C; Glycérine, cf. Vita Constant., édit Bidez, p. 198, L 3; et même des femmes comme Eustoiium, Dorothée, Sévéra et Pé­ lagie, Vita Luciani, édit. Bidez, p. 192. 11 y manque aussi Arius qui, dans sa lettre a Eusèbe de Nicornédlc, Je traite de colluclaniste, συλζουκιανιστής» dan’» Théodoret, H. E., I, v, 4, édit. Parmentier, p. 27,1 6; P G., t. Lxxxn, col. 912 C. Sur ce titre, ci. E. Schwartz, Zur Gcschichte des Athanasius, dans le.s Xachrlchten der K. Gesell. der Wissensch. zu Gottingen, hist, philol. KL, 1905, p. 290 n. 5. On ne saurait récuser le témoignage de Philostorge, lorsqu’il attribue à Lucien tant d’illustre-s disciples. Aucun des docteurs orthodoxes du ιν· siècle ne cherche à défendre le maître antiochicn. ni à interdire aux ariens de revendiquer son patronage. D’aillcurs, il est à remarquer que les colluclanistes sont aux premières places au moment où s’ouvrent les controverses ariennes. Un grand nombre d entre eux sont évêques : Eusèbe à Nlcomédie, Maris à Chalcédoine. Antoine à Tarse, Ménophante A Éphèse, Athanase à Anazarbe. Ils ne le seraient pas devenus si l'enseignement qu’ils usaient reçu dc Lucien avait été considéré comme hérétique. Mais, comme il a été dit. cct ensei­ gnement sc rattachait ù la tradition ongeniste. Il pouvait encore être accepté avant les définitions du concile de Nicée. Des disciples de Lucien, deux sont accusés par Phi­ lostorge d’avoir modifié sur des points importants ren­ seignement dc leur maître. Théognls dc Nicée décla­ rait, contrairement à la pensée de Lucien, que le Père peut être appelé Père même avant d’engendrer le Fils, car. disait-il, il y a déjà alors cn lui la puissance d’engendrer. Philostorge, H. E., n. 15. édit. Bidez. p. 25; /< G., t. lxv, col. 20. Quant à Astérius, il disait, comme on l'a déjà remarqué, que le Fils est l’image exacte dc l’ousie, de la volonté, dc la puis­ sance ct dc la gloire du Père, cc qui paraissait inad­ missible A l’historien anoméen. Ibid. Tous les autres sont représentés comme des fidèles; et l'on sait qu’ils conservaient entre eux des relations très étroites. Cf. A. Harnack, Lehrbuch der Dogmengeschichle. t il, 4· édit., p. 187 sq. P Batiffol. Etudes d'hagiographie arienne : lu passion de saint Lucien d*Antioche, dans le Compte-rendu du congres scientifique international dex catholique », Paris, 1891, section n, p 181-186; V Ihirnnck, Allchrislltche Lileralur, Leipzig. 1893. t. 1, p 326-531; t n b, 1901. p. 138-146; O. Bnrdrnhcwcr, Altkirchliche Literatur, lr* édit , Fribourg. 1903, t. n, p. 236 sq.; E. Bunnniuti, Luciano marttre. la sua doltrina r ta sua scucla, dan* la Rudsla starico-cntica delle scirnze trofogichc. 1908, p. 830-836. 909-923; 1909, p. 104-118; J. Bidez, Philoslargius Kirchengeschtditc mil dem Leben der Lucian non Antiochien und dm l'ragmcntcn dues arianischen llisloriographcn, Leipzig. 1913, p. xci %q.» CXLVll sq.; IL Dclchayc, 1** légendes hagiographiques, 2' édit., Bruxelles, 1906, p. 219 sq. Sur le symbole dc Lucien, F. Knttcnbusch, Da* Apostohsche Symbol. Leipzig, t. i. 1891, p. 252 *q , 255 %q., 266; t. H, 1900. p. 202 *q. Cet auteur essaie dc prouver que le sjTnbolc dc Lucien est la !♦ formule d’Antioche ct non la 1031 LUCIEN D’ANTIOCHE (SAINT — LUCIFER DE CAGLIARI. VIE 1032 seconde; mi démonstration d’une cause désespérée ne par­ I primis sex sacuUs tradi solitus, in très partes divisus; vient pas A s’imposer; G. Bardy, Le symbole de Lucien d’Artseule la première partie a été imprimée, ln-4®, Sa­ Hoche et 1rs formules du synode in Encaniis, 3/J, dans Belem, 1715. Le premier ouvrage de notre auteur, sur cherches de Science Beligieuse, 1912, t. m, p. 139 iq., 230 sq. ; lequel nous manque toute donnée positive et dont F. Loofs, Dos Glaubcnsbekcnntniss des Marlyrcrs Lucian, nous n’avons que le titre latinisé, était une Manudans les Silzungsbrrichte der K. Akad. der Wisscnsch, :u ductio et instructio ad disciplinant et delicias hortenses, Berlin, 1915, p. 576-603. in-12, Constant »·. 1670. Sur la recension luclanlquc des Septante, IL B. Swete, Le P. Lucien remplit diverses charges dans sa An introduction to the Old Testament in Greek, 3· édit., province religieuse, qu’il gouverna pendant trois Cambridge, 1900, p. 80 sq. ans, 1693-1696, mais l’ùge et les infirmités le firent Sur la défense de Lucien devant scs juges, M. J. Routh· Hcliquia· sacra·, t. iiî, 2* édit., Oxford, 1816, p. 3-17, qui renoncer aux honneurs. Il avait été aussi envoyé en défend l'authenticité de cette apologie. qualité de commissaire général dans la province wal­ Sur la doctrine de Lucien : J. fixeront, Histoire des dog­ lonne, en 1700. Plusieurs fols il fit le voyage de Rome, mes, t. n, p. 20-22, 27; Λ. Harnack, Lehrbuch der Dogmcnprofitant de sorvpassago dans les grandes villes pour geschichte, 4· édit., Tublnguc, 1909, t. n, p. 187-190; visiter les bibliothèques. La mort seule mit un terme E. Schwartz, Zur Gcschichte des Athanasius, dans 1rs .\achù son activité littéraire; elle vint le trouver au cou­ richten non der K. GcscIL der Wissensch. zu Gottingen, vent de Bregenz, le I mars 1716, après soixantePhilol. hist. Kl., 1911, p. 509, note I; G. Bardy. Pau/ de quatre ans de vie religieuse. Samosate, Louvain cl Paris, 1923, p. 400-111; F. Loofs, Paulus non Sarnosata, Leipzig. 1921, p. 183-186. Bernard de Bologne, Bibliotheca scriptorum ord. min. G. Bardy. capuccinorum, Venise, 1717; Romuald de Stockach, His­ LUCIEN MONTIFONTA N US, frère mineur toria prou. Anterioris Austria· fr. min. capucinorum, Kcinpcapucin, de la famille Marcnt, ne à Schruns dans le ten. 1747; Literarischc Bcilage zur A ugs burger Poslzeitunq 1909, n.15. Monlafunertal, d’où son surnom, avait pris l’habit religieux, en 1G52, dans la province de Suisse. Seize ans plus tard, sur la demande de l’empereur, on sépa­ rait les couvents situés dans les États héréditaires pour former la nouvelle province d’Autriche anté­ rieure; par son origine, le P. Lucien appartenait ù cc nouveau groupement, dont il devait devenir un des membres les plus illustres. 11 se distingua par son zèle comme missionnaire et conlrovcrsistc, mais il serait peut-être tombé dans l’oubli si, dès sa jeunesse reli­ gieuse, il n’avait, pouvons-nous dire, vécu la plume à la main. Quelques-uns seulement de ses nombreux travaux ont été publiés. Un des ouvriers les plus actifs de la cause de béatification de son illustre confrère, saint Fidèle de Sigmaringen, le protomartyr de la Congrégation de la Propagande, il écrivit sa vie, qui parut simultanément en latin et en allemand : Pro­ batica sacra cisarulana, quam V. P. Fidelis a Sigmaringa capucini meritis et cruore pro fide effuso stagnan­ tem, nec annuis tantum sed quotidianis pene gratiarum signorumque motibus miraculosis hucusque exundan­ tem, calamo fideli aperit et offert F. Lucianus...; lleiliger Vor-Arlenbergische Wunder- und GnadenQuell, oder Leben und Marier des gottseligen Capuci­ ners P. Fidelis von Sigmaringen, in-12. Constance. 1674. 11 publia ensuite la vie des deux capucins anglais, Archange Forbes et Archange Leslie : ErzEnglische denkiudrdigste Lebensgeschichle ziveycr PP. Capuciner, toelche bride und ztvar billich Archangel!..., in-8®, ibid., 1677; Bregenz. 1711. On connaît mieux les Sacrarum moralium concionum dominicale, nec non quadragestmale..., sanctorale, nec non quadra gesimale historicum, 2 in-4®, Kempten, 1688. auxquels il ajou­ tait un second Dominicale nec non quadragestmale, Constance, 1690, et un autre Sanctorale nec non quadragesimale historicum, ibid., 1691, 1709; Geistliches Ktnder-Spiel, dus ist d26 nette Predigtcn Qber den kleinen Catechismum H. P. Pétri Cantsii societatis Jesu, 2 in-4°, Constance, 1707-1709; 4 in-foL, Augsbourg, 1730; un confrère de l’auteur, le P. Anastase de Villingcn, en a extrait un volume de sermons latins. Lac parvulorum, in-4®, Augsbourg, 1717, el plus récemment un curé de Buffalo, le Dr. A. I letter, a extrait de la seconde partie les quinze discours sur l’oraison dominicale, Dus Hcilige Vaterunser von P, Luzian Montifontanus, in-8®, Buffalo, 1908. Le P. Lu­ cien publia encore Ecclesia inter ecclypses indeficiens, i. e. incrementa et décrémenta verte per orbem religionis a condito mundo usque ad Christum, 3 in-1°, Cons­ tance, 1709-1714 ; Ecclcsiir pune prinuvvtv catechismus christlano-catholicus Christi fidelibus totius mundi P. Édouard d’Alençon. LUCIFER DE CAGLIARI, évêque de celte ville de Sardaigne, considéré comme l’auteur du schisme dit luciférien, mort vers 370.— L Vie. IL Écrits. HL Le schisme luciférien. I. Vie. — On ne possède aucune donnée sur les antécédents de Lucifer; tout cc qu’ont brodé à ce sujet certains auteurs sardes se révèle comme Inven­ tion pure; il n’y a pas lieu de s’y arrêter. Cet évêque de Calaris ou Caralis (Cagliari) apparaît pour la pre­ mière fols dans l’histoire en 354. Après l’échec des négociations menées ù Arles entre les représentants du pape Libère et l’entourage de l’empereur Constance, Lucifer est député ù nouveau par le pontife pour obtenir la réunion à Aquilée d’un concile vraiment libre qui ferait l’union entre les Orientaux, ennemis d’Athanase, et Home qui continue Λ soutenir le pa­ triarche d’Alexandrie. Voir art. Libère, col. 633. La mission de Lucifer aboutit en effet à la convocation du concile de Milan, 355; mais cette assemblée, éner­ giquement travaillée par l’empereur, eut un résultat tout opposé Λ celui qu'attendait le pape. L’ensemble de l’épiscopat occidental abandonna la cause d’Atha­ nase. Lucifer et les deux représentants immédiats du pape, le prêtre Pancrace et le diacre Hilaire, firent une belle résistance, secondés par Eusèbc, l’évêque de Verccll, qu’ils avaient appelé ù leur secours, Lucifer, Epist., i, édit. Hartel, p. 319. Lucifer fut arrêté, con­ duit au palais, traduit devant le tribunal de l’empereur. Bien ne put ébranler sa constance. Il fut condamné à l’exil, et. d’après certains détails relevés dans ses écrits, cet exil dut être aggravé, ù certains moments au moins, de la peine de prison. Le Libellus precum, dont nous parlerons plus loin à propos du schisme luciférien, parle de quatre endroits où Lucifer fut successivement relégué. Nous ne pou­ vons en identifier que trois : Germanicic, au nord d’Alcp, où le confesseur de la foi eut fort ù se plaindre de l’évêquc anoméen Eudoxc; Elouthéropolls, en Palestine, où il aurait souffert de véritables brimades de la part de l’évêquc Eulychès; la Thébaîdc enfin où le fît peut-être expédier la violence des pamphlets qu’il adressait à l’empereur. Celui-ci meurt en no­ vembre 361. el .Julien l’Apostat révoque les arrêts de bannissement portés par Constance. C’est ainsi qu’Athanaso rentre à Alexandrie le 21 février 362; au même moment, sans doute, Lucifer quittait la Thébalde, et. retrouvant son vieux compagnon de luttes, Eusèbc de Vcrceil, exilé dans les mêmes parages, se mettait en devoir de parcourir avec lui l'Orient 1033 LI CIFEK DE CAGLIARI. ÉCRITS pour travailler ù y «uôrir les maux de l’Église. Le plus sûr moyen eût été de se rendre A la convocation d’Athanase qui rassemblait pour lors A Alexandrie un certain nombre de nicécns fidèles, pour étudier avec eux les décisions à prendre, tant au point de vue des formules doctrinales,qu'au point de vue des personnes. Touché par la convocation d’Athanase, Eusèbc, supplia son compagnon de venir lui aussi à Alexandrie. Rufin marque expressément que Lucifer refusa de s’y rendre en personne, se contentant d'y envoyer deux diacres; pour lui, il se rendit en droiture à Antioche, où sa présence ne tarda pas à compliquer une situa­ tion déjà fort embrouillée. Hulin, //. Λλ, I, xxvni, P. L., t. xxî, col. 198; les historiens grecs, qui dépen­ dent tous de Bu fin, ne sont pas aussi précis, Théodorct III, h, P. G., t. lxxxiii, col. 1089; Socrate, III, vi, Sozomène. V, xn, P. G., t. Lxvn, col. 388 et 1219. Cc fut un grand malheur. On dira A l’art. Mélèce quelle était au juste la position réciproque des divers partis religieux A Antioche. Lucifer n’hésita pas â se Joindre aux catholiques les plus intransigeants, les custathicns, délaissant la communion des orthodoxes qui sc réclamaient de Mélèce, exilé pour la foi. Après des pourparlers qui n’aboutirent A rien, Lucifer, brus­ quant les choses, accorda au parti custathien La satis­ faction qu’il demandait cl consacra comme évêque son chef, Paulin. Ainsi, du fait de Lucifer, il y aurait désormais A Antioche deux évêques catholiques rivaux : Paulin, le nouvel ordonné, et Mélèce qui rentrait d’exil. Or c’était tout le contraire de ce que décidait juste au même moment le synode réuni à Alexandrie. Athanasc y avait fait tous ses efforts pour amener dans la capitale de l’Oricnt, la réunion des deux partis catholiques. Le Tome aux Antiochiens pressait les anciens fidèles d'Eustathe, les adhérents de Paulin, de s’unir aux catholiques qui se réclamaient de Mélèce. Voir P. G’., I. xxn, col. 797. Porteur de cette pièce importante, Eusèbe de Vcrccil ne tardait pas à aborder a Antioche. Il y trouva la situation irrémédiablement compromise par la précipitation de Lucifer. L’évêque de Vcrccil connaissait trop bien le caractère de son ancien compagnon pour essayer de le faire revenir sur son erreur; il ne dit rien, mais son attitude donnait A entendre qu’il réprouvait le geste de l’évêquc de Cagliari : pudore et indignatione compulsus, abscessit neutri·parti communionem suam relaxans, dit Rufin, ibid,, xxx, coi. 501, que Socrate et Sozomène, loc. cit., n’ont pas bien compris. Lucifer fut extrêmement blessé de l’attitude d* Eusèbc; comme ses diacres avaient signé A Alexandrie le Tome aux Antiochiens, il n’osa pas s’élever ouvertement contre les décisions conciliaires, mais il n’en persista pas moins dans son idée de ne reconnaître (pie Paulin. Sc sépara-t-il, dès cc moment, de la communion de ceux qui suivaient le concile d’Alexandrie ? Nous n’avons aucune prouve qu’il ail fait alors acte positif de schisme; cc qu’il y a de certain, c’est qu’il prit A l’endroit des évêques qui se montraient favorables A la miséricorde une attitude de bouderie qui aboutira finalement A le séparer de l’Église catholique. Il rentra en Sardaigne et, en roule, se montra très violent, A Naples, contre l’évêquc Zosimc; ensuite on perd complètement sa trace. Jé­ rôme, dans sa Chronique, le fait mourir en 370 : Lucifer Caralitanus moritur, qui cum Gregorio episcopo Hispania· et Philone Libyæ nunquam se artatur miscuit nravitati. P, L., t. xxvn,col. 505-506. Il ne semble pas que Lucifer sc soit Jamais récon­ cilié avec l’Église catholique dont il avait fini par se séparer. Cette altitudo plus ou moins schismatique n’a pas empêché l’évêquc de Cagliari de jouir en Sar­ daigne d’une certaine popularité. Que sa ville épisco­ pale l’ail honoré comme saint, cola n’a pas de quoi surprendre : que diverses églises de l’Ilc lui aient été 1034 dédiées, cela ne serait pas extraordinaire, encore qu’il y ait pu avoir confusion entre l’évêquc du iv* siècle el un évêque postérieur, ou même un saint Luxorc, une autre illustration de la Sardaigne. En 1623, on prétendit avoir découvert a Cagliari le tombeau même de Lucifer, en des circonstances bien faites pour éveil­ ler les soupçons. Voir tout le détail dans les Acta sand., mai, t. v, Anvers, 1685, p. 210· sq. Sur quoi l’évêquc de Cagliari, A. Machlni, adressa au pape Urbain VIH une Defensio sanctitatis beati Luciferi, 1639. Mais il y eut des contradicteurs. Voir la liste dans la préface des ColetL P. L., t. xm, col. 759. Le pape Urbain VIII, sollicité de sc prononcer en faveur de la sainteté de Lucifer, sc refusa A porter un jugement. Le 13 juin 1641, il portait un décret qui sera renouvelé par Innocent X, le 16 octobre 1617 : Ne in posterum, donec a Sancta Sede fuerit aliter ordinatum audeant super Luciferi sanctitate, cultu ac veneratione publice tractare, dispu­ tare aut altercari illamque neque scripto, neque typis impugnare aut defendere. 11. Écîuts. — Saint Jérome qui a connu d’assez près les lucifériens, est assez mal renseigné sur les écrits de l’évêquc de Cagliari. Contra Constantium imperatorem, dit-il, scripsit librum tique legendum misit. De Dir. ill., 95, P. L., t. xxni, col. 735. En réalité, Lucifer a com­ posé, durant son exil, toute une série de pamphlets à l'adresse de l’empereur Constance. Ils sont conservés dans un unique ms. du ιχ·-χ· siècle, lequel, a l’esti­ mation de L. Saltet, doit reproduire un archétype d’origine luciférienne, où un partisan de la secte a réuni un certain nombre de pièces qui lui semblaient intéressantes. Voici les traités dans l’ordre où les donne le ms. : 1. De Athanasio liber I et II. — 2. De regibus apostaticis. — 3. De non conveniendo cum tusreticis. 1. De non parcendo in Deum delinquentibus. — 5. Moriendum esse pro Dei Filio. — Ces cinq traites sont suivis de quelques lettres : La lr· d’un ofllcier de la cour nommé Florentius A Lucifer, lui demandant si le livre, contenant un ou plusieurs des écrits ci-dessus, qui avait été adressé A Constance, est bien de lui. La 2· est une réponse de Lucifer au dit ofllcier, prenant l’entière responsabilité du codex incriminé. La 3* est une lettre d’Athanase A Lucifer lui demandant l’envol des ouvrages en question. La 4· est encore d’Athanase qui remercie Lucifer de la communication qui lui a etc faite. Celte lettre se relie A la précédente par une courte notice : H is acceptis litteris beatus Lucifer misit libros quos ad Constantium scripserat, quos cum legisset Athanasius, hanc infra epistulam misit. La 5· lettre est celle du pape Libère A l ’empereur Constance, lui recom­ mandant Lucifer lors de sa mission à Arles. Jafïé, n 212, /*. L., I. vm, col. 1351. Enfin, la dernière pièce est une lettre d’Athanase aux solitaires, les mettant en garde contre les communications avec les ariens, édit. Hartcl, p. 332. Description du ms. dans A. Reif· fcrschcld, Biblioth. patrum latin, italien., Vienne, 1865, p. 383. Les divers éditeurs, depuis du fillet jusqu’à Harlel, n’ont point respecté cet ordre, et ont disposé les diverses pièces suivant la chronologie plus ou moins conjecturale qu’ils en avaient établie. Il semble indi­ qué de revenir A l’ordre du ms. Nous étudierons suc­ cessivement le contenu de ces écrits, quitte à en établir postérieurement la chronologie el le caractère. 1° Contenu des écrits. — 1. Les pamphlets. — a) De Athanasio liber primus et liber secundus. — C’est ce que les anciens éditeurs appellent : Pro sancto Athanasio ad Constantium imperatorem. Le titre que nous maintenons est celui du double explicit. Le ms. donne un titre qui indique davantage le thème du livre : Quia absentem nemo debet judicare et damnarc. Cc sujet se précise encore dans les premiers mots de l’introduction. S’adressant directement au souverain, 1035 LUCIFER DE CAGLIARI. ÉCRITS Lucifer hri dit ; · \'ous voulez nous forcer de condam­ ner» bien qu’absent, notre frère dans le sacerdoce, le religieux Athanase. Cela la loi divine nous lo défend. » C’est l'idée que va développer tout le livre, ù l’aide d’exemples tirés de l’Ancicn ct du Nouveau Testa­ ment : dans tout jugement il faut audition de l’accusé, comparution des témoins. Mais, très vite, un autre thème se développe parallèlement au premier ; la condamnation, au nom de l’Écriture, de la puissance séculière qui s’immisce Indûment dans les choses de Dieu, les terribles châtiments qui menacent les auteurs de ccs attentats sacrilèges. Le tout sc termine par un vibrant appel à la conscience de l’empereur; qu’il se convertisse, alors qu’il en est encore temps, qu’il con­ fesse l’unique divinité du Père, du Elis cl de Γ EspritSaint. unam habere deitatem Patrem ac Filium et Spiritum Sanctum, il pourra encore trouver place au ciel; que s’il méprise ccs avertissements salutaires. Il sera éternellement tourmenté avec le diable ot ses satellites. h) De regibus apostaticis. — Constance nc s’émou­ vait guère des menaces que lui faisait Lucifer. La prospérité de son règne, le succès de sa politique nc lui étalent-ils pas un gage qu’il avait Dieu avec lui et que le Ciel approuvait dès lors ses entreprises religieuses ? Nisi catholica esset fides Arii, hoc est mea9 disait-il, nisi placitum esset Deo quod illam persequar fidem (nicirnami. nunquam profecto adhuc in imperio florerem. Parcourons l’Écriture, réplique Lucifer, et nous ver­ rons que si l'Éternel laisse prospérer les rois qui se sont détournés de lui. c'est pour faire éclater sur eux, au jour prévu par lui, les terribles effets de sa colère. Développement facile, où les textes scripturaires tien­ nent la plus grande place. Comme le traité précédent, celui-ci sc termine aussi par un appel au repentir : Ileverterc ad Deum, ingemisce pro criminibus tuis. c) De non conveniendo cum hærelicis. — C'est une justification de l’attitude prise par Lucifer à l’endroit des hérétiques, attitude qu’il finira par adopter ù l’égard des catholiques jugés par lui trop tiède*. Or on fait grief à l’évêque de ccttc raideur; « lui ct scs pareils sont des ennemis de la paix, des ennemis de l’unité, des adversaires de la charité fraternelle· * Mais l’Écriture leur donne raison, qui montre, entre tant d’autres leçons, combien fut fatale au pieux roi Josaphat son alliance avec l'impie Achab, qui pres­ crit aux justes de se retirer du milieu des méchants aux saints d’éviter la société des hérétiques. d) De non parcendo in Deum delinquentibus. — L’empereur s’est plaint de la violence des attaques dirigées contre lui par les catholiques exaltés : diets nos insolentes exstitisse circa te quem honorari decuerit. Mais le souverain n'a que cc qu'il mérite : pas de pardon pour les apostats! » Et Lucifer d’aligner les exemples terribles de châtiments dont est plein tout l’Ancirn Testament. Aussi bien la persécution que Constance a menée contre les catholiques n'est-elle pas comparable à celle que dirigea contre les Juifs fidèles l’impiété d’Antfochus ? c) Moriendum esse pro Dei Filio. — Lucifer avait-il espéré que scs constantes provocations ù l’adresse de l'empereur lui vaudraient un jour quelque sentence plus rigoureuse et peut-être la palme du martyre san­ glant ? C’est bien possible. Mais Constance s’était juré de nc pas donner aux exaltés cctte âpre satisfaction. Le traité intitulé : · Mourons pour le Eils de Dieu, · constitue en réalité une nouvelle provocation plus véhémente que toutes les autres. Voir» par exemple, le début du c. iv, Martel, p. 291 : cupio te cognoscere cum omnibus praestigiis ac fraudibus, cumque vastissima srviliir tua· crudelitate jacere (e subter pedes Dei servorum, omnem gloriam tiue vante dominationis duci a nobis atque haberi pro nihilo, n Unique te aliud esse... 1036 quam inanem aurulam Tous les archers de l'année impériale dirigeraient-ils sur nous leurs flèches en même temps, qu’ils nc nous feraient pas reculer d'une semelle. Et reprenant les textes jadis amassés par Cyprien pour exhorter les fidèles au martyre, Lucifer les aligne pour soutenir dans la persécution, qu’il désirerait sanglante, son propre courage et celui de scs pareils. Et le pamphlet se clôt par la comparaison du sort qui, désormais, attend l'empereur, en enfer avec les réprouvés, ct de la gloire qui, au ciel, est réservée aux confesseurs de la foi. La vue des supplices de leur ennemi ne sera-t-elle pas un des éléments de leur bonheur ? 2. Les lettres. Il n'y a pas lieu de suspecter l’au­ thenticité de la lettre de Elorentius à Lucifer ct de la réponse que lui a faite cc dernier. Les pamphlets visent si directement Constance que l’on s’étonnerait qu’un exalté de la trempe de Lucifer n’ait pas trouvé le moyen de les faire parvenirà leur adresse. Par contre, les deux lettres d’Athanasc à l’évêque de Cagliari, lui demandant l’envoi de ccs livres ct le remerciant dudit envoi, ont paru suspectes ù L. Saltet, qui pense en avoir démontré l’inauthenticité. Un faussaire appar­ tenant à la secte luciférienne les aurait mises en circu­ lation, pour donner à Lucifer l’appui de l'autorité d’Athanasc. Semblablement les auteurs du Libellus precum, voir ci-dessous, déclarent que l’évêque d’Alexandrie a fait traduire en grec les écrits de Luci­ fer. Il n’est pas impossible, étant donnée la diffusion du schisme luciférien dans les pays d’Orient, que l'on ail fait circuler de bonne heure une traduction grecque des ouvrages capitaux de notre auteur. Mais il est invraisemblable qu’Athanasc ait été pour quelque chose dans cette traduction. Quant à la dernière pièce du recueil luciférien, la lettre d’Athanasc aux solitaires, L. Saltet amontré que, authentique en son fond, elle avait été interpolée; les deux passages latins qui man­ quent au texte grec, ont été ajoutés par le même luci­ férien qui a forgé de toutes pièces les deux lettres d’Athanasc. — Ajoutons enfin qu’il y a trace d'une lettre adressée par Lucifer â saint Hilaire de Poitiers après la publication du De synodis. C'est celte lettre qui a motivé deux des réponses d’Hilaire dans les Apologetica ad reprehensores libri de Synodis responsa. Voir P. L., t. x, col. 545 et 517. 2° Chronologie. — Tout le monde est d’accord pour attribuer l'ensemble des pamphlets â la période de l'exil, soit entre 355 ct 361. Dès que l’on veut préciser davantage, on sc heurte à bien des difficultés, c’est ce qui explique les notables divergences que l’on remar­ que entre les critiques. Au xvm· siècle, les Coleti avaient propose la chro­ nologie suivante : 1. De non conveniendo, écrit peu après le concile de Milan, ct sans doute «A Germanide, vers 356. — 2. De regibus apostaticis, composé â Eleuthéropolis, certainement après février 356 (intru­ sion de Georges de Cappadoce Λ Alexandrie) mais avant la fin de 358. -3. De Athanasio,h l’époque de la guerre entre Constance ct le roi de Perse, Sapor, fin do 359 ou début de 360. - C'est cet ensemble de pamphlets qui aurait été envoyé Λ l’empereur et aurait motivé la lettre de Florentius. 4· De non parcendo serait postérieur au concile de Constantinople de 360. - 5. Moriendum aurait suivi de près le traité précé­ dent. L'auteur de la plus récente monographie sur Luci­ fer, G. Krûgcr, accepte la suite des traités, telle que l’ont établie les Coletl, mais il se montre beaucoup plus réservé pour l’attribution de dates précises ct de lieux de composition. Les deux pamphlets Dr regibus ct De non conveniendo seraient les plus anciens. Le De Athanasio vient ensuite qui se daterait mieux de 358. De non parcendo contient plusieurs allusions aux 1037 LUCII ER DE CAGLIARI. LE SCHISME LUCIFÉRIEN ouvrages precedents, ct sc situerait après Juin 359. I Moriendum serait le dernier cl aurait été composé après h· triomphe est celui qui convient le mieux aux ouvrages de Luci­ fer. Mais cc sont des pamphlets qui s'adressent, non point au grand public, mais a l’intéressé lui-même. H n’est pas impossible qu’au début Lucifer n'ait songe sérieusement à convertir Constance. S’il le malmène, c'est pour l’inviter ά un retour sur lui-même, ct il se fait difllcilcmcnt a l'idée qu’un chrétien, pénétré: de la valeur hors de conteste des enseignements scriptu­ raires. pourra demeurer insensible aux terribles leçons qui sont proposées à ses réflexions. Mais peu a peu cette première confiance disparaît, et les derniers traités se ferment sur de véritables cris de rage à l’endroit du souverain persécuteur. De tous ccs pamphlets, la contexture est la même. Un thème bien choisi, un titre qui sonne comme un cri de guerre: < Pas d’accord avec les hérétiques! »< Pas de pardon pour les ennemis de Dieu! » * Mourons pour le Fils de Dieu ! Mais hélas! c’est tout. Une fois le leit­ motiv énoncé, et cela sc fait généralement dans les trois premières lignes, le reste de l’ouvrage n’est plus qu’un entassement de textes scripturaires, dont le rapport avec l’idée maîtresse n’est pas toujours évi­ dent et qui sc suivent avec une fastidieuse monotonie. On a parlé, non sans quelque Justesse, de « variations sur le thème >. Malheureusement.celui qui exécute ces variations n’est qu’un pauvre débutant! La composi­ tion est sans art. le style sans grâce. Et non pas seule­ ment, comme le croit Lucifer, parce que son parler est la langue populaire. L’on voit des écrivains tirer de la langue drue et savoureuse du peuple les plus remar­ quables effets; mais c’est qu’ils ont des idées cl Lucifer n’a guère que des ébauches et des intentions d’idées, (pii n’arrivent jamais â s’exprimer pleinement. Même au point de vue strictement théologique, il est d’une lamentable pauvreté, â tel point que son dernier biographe a pu sc demander, non sans quelque apparence de raison, si Lucifer avait saisi l’exacte portée des controverses auxquelles il s’est mêlé, la signification même des termes dont chaque partie se faisait alors un cri de ralliement. Il est, lui. pour le nicénlsme le plus strict, dont il rappelle la formule. De non parcendo, Hartcl. p. 216. Il alllnne sans se lasser l’unu deitas Patris ac EUH. Mais quel sens exact met-il sous celte expression ? Tous les adversaires du Symbole de Xicér, à quelque nuance de l'opposition qu’ils appartiennent, il les considère comme voulant ravaler le Eils au rang des créatures, sans sc préoccu­ per des différences fondamentales qui séparent anoinéens, homéens ct homœousiens. Quiconque a rejetv le symbole de Nicée, quiconque a souscrit quelqu’une des formules de substitution écloses entre 310 cl 360 est un hérétique déchiré. Il est facile de comprendre comment cctte ignorance sera, au lendemain du con­ cile de 362, le principe de l’intransigeance schisma­ tique de Lucifer. Or il se trouve que cet intégriste, soûlant exprimer la divinité du I ils, emploiera Justement, cl sans y soir malice, le terme qui est le mot do ralliement des homœousiens. Expliquant dans le De .Π/ι.,ι.33, l lartel, p. 125, P. L., t. xui. col. «61, I’ anéantissement » du Fils de Dieu, dont parle saint Paul, Phil., il, 6, il 1038 écrit : Sed ullque intelllgimus qutd sil semetipsum exinanivit, hoc est, cum sit similis atque trqualis Patri Filins, tamen quod cl hominem se propter nostram salu­ tem prri voluerit. — Similis atque tequalis est bien en somme l’équivalent de Γβμοιος κατά πάντα de Basile d’Ancyre, autant dire de Vhomoiousios; il va de soi. d’ailleurs, que le terme n’exclut en rien, dans la pensée de l’auteur, Vhomoousios nlcéen. Aussi Lucifer fut-il assez étonné quand il vit dans le De synodis de saint 1 lilairc, que cc dernier distinguait unepta inlelligentia du terme similis substantia, par opposition sans doute a un sens qui devait être impie, ct qu’il n'acceptait qu’à contre-cœur le terme homaeousios. Voir De synod., n. 77 ct 87, P. L., t. x, col. 530 et 539. Peut-être Lucifer pensa-t-ll que l’évêque de Poitiers avait voulu le cri­ tiquer. 11 s'ouvrit â lui dans une lettre que nous n’avons plus, mais aux objections de laquelle Hilaire dut répondre dans les notes qu’il ajouta â son De synodis. Voir Apologetica ad reprehensores, n. m et vi, ibid., col. 515 cl 547. Hilaire fait observer à Lucifer, avec beaucoup de bonne grâce, qu’il n’attaque point la for­ mule similis atque ecqualis dans le sens où l’a énoncée son correspondant, mais il lui fait remarquer ce que l’expression, en d’autres bouches, pouvait avoir de dangereux. Lucifer nc l'aurait-il donc pas remarqué, pas plus qu’il n’a remarqué le sens ambigu que pou­ vait avoir» sur certaines lèvres, l’expression catholique homoousios ? — Les Coleli ont relevé, avec soin, les quelques passages où Lucifer a revendiqué la pleine divinité du Saint-Esprit, préludant ainsi à la campagne qu’allait mener Alhanasc contre ceux que l’on est convenu d'appeler les macédoniens. Voir P. L., I. xm, col 718» 71’’ Les blblistes, et en tète dom Sabbaticr.ont beaucoup pardonné à Lucifer, à cause des incontestables services qu’il rend pour la restitution de la vieille version latine de la Bible. Citant sans désemparer la sainte Écriture, l’évêque de Cagliari permet de réunir une riche mois­ son de références, qu’il y a intérêt a rapprocher des autres textes préhiéronymiens. Le fait encore qu’il a, pour corser ses démonstrations, parcouru l’Écriture dans tous les sens, autorise à l’interroger sur le canon biblique qu’il acceptait. Les résultats de cette enquête ne présentent nen d’extraordinaire si ce n’est que Lucifer, a Γinverse des occidentaux scs contempo­ rains, admet dans son canon rÉpttre aux Hébreux ct n’y fait pas figurer l'Apocalypse. Celte manière de faire, tout à fait conforme aux habitudes orientales de l’époque, nc laisse pas néanmoins de surprendre chez un homme qui, très certainement, avait emporté avec lui en Orient un exemplaire de sa Bible latine. Ainsi l’œuvre écrite de Lucifer, mérite de retenir ù des points de vue divers l’attention des théologiens. Mais elle est précieuse surtout en ce qu’elle explique au mieux l’étal d’esprit d’où va sortir cc que l’on est convenu d’appeler le schisme luciférien, dont il reste maintenant à parler. III. Le schisme lvgifi bien. — Peu de temps après la mort de Lucifer, on entend parler d’une secte qui porte son nom. Quelles preuves avons-nous de son existence ? quelle Idée peut-on se faire de ses doctrines particulières et de son aire de dispersion ? 1° Existence de la secte. — 1. Dans son Altercatio Lucifer tant et Orthodoxi, saint Jérôme fait discuter avec un catholique un interlocuteur qu’il qualifie de Luci/cri sectator. Ce dernier n'hésite pas a qualifier l’Église d’un nom fort injurieux: le catholique relève l’expression et la discussion s’engage. Voir P. L., t. xxm. col. 155 sq. On n’est fixé, malheureusement, ni sur le lieu, ni sur la date de composition de cc dia­ logue. S’il a été composé ù Antioche en 379,ou à Borne en 382. les conclusions seront très différentes que l’on peut en tirer sur l’existence de la secte luciférienne. 1039 LUCIFER DE CAGLIARI. LE SCHISME Ll C1FÉRIEN Sur la date, voir F. Cavallcra, Saint Jérôme, sa vie ct son oeuvre, t. n, p. 18, qui pencherait pour Antioche, 379, sans que les raisons apportées suffisent à nous convaincre. 2. Beaucoup plus explicite ct plus exactement datée est la requête connue sous le nom dc Libellus precum, qui forme le n. 2 de la Collectio Avellana. Voir Faustin, t. v, col. 2105-2107. Bédigée par deux prêtres luci­ fériens d’origine romaine. Faustin ct Marcellin, cette requête est adressée aux empereurs Valentinien (II), Théodose ct Arcadius, et donc en 383 ou 381, pour obtenir au parti la protection impériale contre les vexations dont l'accableraient les catholiques. Elle expose assez longuement les raisons qui ont amené un certain nombre d’orthodoxes intransigeants â se séparer du gros de l’Église, proteste contre l’appellatlon de Lucifériens que l’on veut donner aux membres dc la secte, car les requérants prétendent bien ne pas former une secte, mais représenter le catholicisme le plus authentique· ct s’efforce de mettre en lumière les témoignages divins qui tendent à accréditer le groupe­ ment. Ceci amène les auteurs â faire un véritable tour d'horizon, et Λ signaler l’existence des diverses com­ munautés lucifériennes. Cette pièce intéressante est suivie d’un reserit adressé par Théodose au priefeetus Urbis de Rome, Cynégius, accordant la protection Impériale « h ceux qui sont en communion avec Grégoire d’Elvirc et l’évêque orienta 1 léraclidas · contre ceux qui pourraient les attaquer; car l’empe­ reur tient tout ce monde pour catholique. Par ailleurs, on a considéré longtemps comme faisant partie du Libellus precum, dont elle formerait la préface, la pièce η. 1 de la même Collectio Avellana qui raconte la lutte entre Félix et Libère. Voir ci-dessus col. 638. Cette hypothèse, déjà combattue par Tillemont, Mémoires, I vu, p. 766 b, n’est plus soutenable depuis la publi­ cation intégrale par O. Günthcr de la Collectio Avella­ na, dans le Corpus de Vienne, t. xxxv. Voir aussi le texte du Libellus precum, dans P, L„ t. xin, col. 83107; la prétendue préface, col. 81-83. 3. Bien que, sitôt après 381, la secte ne donne plus guère signe dc vie, elle ne laisse pas d’être mentionnée par les hércsiologues postérieurs. Saint Augustin ne l’a pas connue directement mais en rend compte d’après un ouvrage anonyme qui lui est tombé sous la main : < Les lucifériens, dit il. tirent leur origine dc Luci­ fer de Cagliari, ct sont nommés d’après lui. Ni Épiphane, ni Philastre ne les placent parmi les hérétiques, sans doute parce qu’ils croient qu’ils sont seulement fau­ teurs de schisme, mais non d'hérésie. Pourtant, dans un traité anonyme, j’ai lu que les lucifériens doivent être classés parmi les hérétiques. Les lucifériens, dit cc texte, bien qu’ils tiennent en tout la vérité catho­ lique, tombent pourtant dans une erreur tout à fait stupide. Selon eux, l’âme est engendrée par transfu­ sion, elle est dc chair, dc la substance même de la chair. L’auteur anonyme croit-il qu’il faille les placer parmi les hérétiques â cause dc celte opinion sur l’âme (si tant est qu’ils la soutiennent) ou les tient-il pour héré­ tiques quelle que soit leur opinion sur ce point, â cause de leur obstination dans le schisme, c’est une autre question, dont cc n’est pas le lieu, semble-t-il, de traiter ici. » Htrres,, 81. IL L., t. xt.ii, col. 45. Même accusation dims Gennade. De eccles. dogm., II, P. L., t. i vin, col. 984. La même indication d’une erreur sur l'origine dc l'âme parait dans le traité pseudo-hiéronymien appelé Indiculus de turresibus, sur les origines duquel on est fort mal renseigné. Luciferiani cum teneant in omnibus catholicam veritatem in hunc errorem stultissimum per­ labantur, at animam dicant ex transfusione generari, eamdemque dicunt et de carne et de carnis esse subs­ tantia, n. 25. Dims (Ehler, Corpus hærescologicum, 1040 Berlin, 1856. t. i, p. 291 Quant â savoir si ccttc notice de pseudo-Jérôme est la source où a puisé Augustin, ou si au contraire elle dérive dc la notice de l'évêque d’Hipponc, c’est une question difficile à résoudre I Voir G. Krügcr, 'Lucifer, p. 63-66 ct les notes. Le Pnvdestinatus, n. 81, n’accuse pas Lucifer d'héré­ sie, mais seulement de schisme. Cct évêque était catholique en tout, mais en rendant les peuples luci­ fériens, luci/erianos faciendo populos, et en se sépa­ rant de l’Église, il a supprimé dc sa fol la charité. P. L , t. nu, col. 61 ί-ι·15. Isidore de Séville est bien renseigné, sans doute par VAltercatio de Jérôme, sur les origines du schisme : < Les lucifériens tirent leur origine de Lucifer, un évêque de Sardaigne. II s’éleva contre les évêques catholiques qui, durant la persécution dc Constance, avaient consenti â la perfidie arienne, ct, s’étant ensuite corrigés, étaient revenus à l’Église catholique, condamnant ce qu’ils avaient cru ou fait semblant de croire. L’Église catholique les reçut dims son sein maternel, comme Pierre, après qu’il eut pleuré son reniement. Cette charité maternelle fut mal prise par ccs orgueilleux, qui, ne voulant pas recevoir ccs repen­ tis, sc séparèrent de la communion dc l’Église, et ainsi méritèrent dc tomber avec leur chef Lucifer, cct astre de lumière qui précédait l’aurore. » Elgin., I. VIII, c. v, De ha res, christ., n. 55. P. L., I. i.xxxn, col. 303 Dc cette notice Isldorienne dérive celle d’Honorius Augustodunensis, Hures,, 71, P. L., t. cLXxn. col. 238 D. 2° Doctrines de la secte, — Si l’on néglige l’opinion très particulière relative ù l’origine dc l'âme, opinion dont il n'est pas sûr qu’elle ait été partagée par les lucifériens, on est surtout renseigné sur les doctrines de la secte par le dialogue dc saint Jérôme, et le Libellus precum, celui-ci prenant plutôt les choses au point dc vue historique, celui-là insistant davantage sur les positions dogmatiques. Au concile d'Alexandrie dc 36?, avons-nous dit, diverses questions se posaient, les unes relatives au dogme, les autres concernant les personnes. La plus importante parmi ccs dernières était celle de l'atti­ tude â prendre â l'endroit des évêques qui, soit â Bimini, soit à Sélcucie, avalent souscrit des professions de foi suspectes. Ces évêques étalent légion. Parmi eux beaucoup n’avaient signé que par lassitude ou par crainte, sans trop voir peut-être la portée dc la démarche à quoi les obligeait l’arbitraire impérial. Maintenant que, depuis l’édit de Julien ΓApostat, la liberté de conscience paraissait retrouvée, quelle serait à l’égard des prévaricateurs l’attitude des évêques restés fidèles, les uns demeurés, on ne sait trop comment, dans leurs diocèses, les autres exilés pour leur foi ct qui allaient rentrer? Et. pour ces der­ niers, une double alternative se présentait. Ou bien ils n’avaient pas été remplacés. Comment traiteraient-ils leurs voisins qui n'avaient dû qu’à leur lâcheté dc demeurer sur leurs sièges ? Ou bien, ils avalent été remplacés, quelle attitude prendraient-ils à l’endroit dc ceux qu’on leur avait substitués ? II ne semble pas que ce deuxième cas fut fréquent, du moins en Occi­ dent, et nous ne voyons pas que le concile d’Alexandrie s’en soit autrement préoccupé. Le premier cas était la règle la plus générale, ct le concile l’avait réglé avec la plus grande largeur d’esprit : · On nous a rapporté, disait la lettre synodale rédigée par Athanase, que nombre de ceux qui, en ccs derniers temps, se sont séparés de nous, veulent à présent faire la paix avec nous, que beaucoup se séparent dc la secte des ariens et recherchent notre communion.,.. Nous sommes heu­ reux de ccs nouvelles ct nous désirons de tout cœur que ceux qui sont encore loin de nous ct semblent encore marcher avec les ariens, s’échappent au plus 10·', 1 LUCIFER DE CAGLIARI. LE SCHISME LUCIFÉRIEN tôt dc ccttc folie, afin qu’on puisse bientôt chanter partout : Il n'y a qu'un seul Seigneur ct qu’une seule fol. » Mansi, Concil., t. ni, col, 315. Il semblait donc que l’on ne mettrait pas d’autres conditions à l’admission des repentis que la reconnaissance pure ct simple dc la formule nicé.enne. Saint Jérôme ajoute pourtant que l'on aurait excepté les auteurs mômes de l'hérésie : Constitutum est, ut exceptis auctoribus luvreseos, quos error excusare non poterat, pirnitentes Ecclesiir socia­ rentur : non quod episcopi possint esse, qui hnreticl fuerant, sed quod constaret eos qui reciperenturhir.reticos non fuisse. Dial. coni. Lucifer, 21, P. L., t. xxin, coi. 183. Mais ces fauteurs d’hérésie étaient peu nom­ breux; avec les évêques signataires des formules sus­ pectes, les confesseurs de la foi pourraient entrer en communion ù condition que les repentis acceptassent sans ambages le symbole de Nicéc, augmenté d’une déclaration relative à la divinité du Saint-Esprit. Les quelques occidentaux, qui allaient ainsi regagner leurs villes épiscopales, constitueraient des centres d’ortho­ doxie, auxquels sc rallieraient dc proche en proche les évêques voisins: ainsi, en peu dc temps,serait détruite J’œuvre funeste de Bimini. Le pape Libère, nous l’avons avait-il écrit jadis, s’adressant à Constance; il généralisait maintenant la formule. Au dire du Libellus precum, Lucifer l’applique encore à son retour d'Orient, quand il arrive à Naples ct y trouve un certain Zosime, plus ou moins compromis avec les ariens : Dune Lucifer confessor suscipere noluit, non ignorans quit gesserat. Lib. prec., 16, P. L., t. xm, col. 95. Bientôt, au dire du même écrit, il reçoit dims son Ile la visite de Grégoire d’Elvirc qui, malgré son Intransigeance, avait pu échapper ù l’exil. Ibid., 25, col. 100. C’est dans ces conversations sans doute que l’on se mit pleinement d’accord sur le principe : On n’admettrait pas ά la communion les évêques qui avaient prévarlqué, même s’ils acceptaient mainte­ nant la fol de Nlcée. L’hérésie, Λ laquelle ils avalent prêté les mains, leur avait fait perdre leur caractère épiscopal. Au cas où ils voudraient entrer dans la communion de l’Église, qu’on entendait représenter, ils seraient traités comme laïques, sans espoir dc jamais être promus aux ordres. Ainsi peu ù peu se précisait la doctrine de la secte : La chute dans l’hérésie fait perdre le pouvoir d'ordre, car l’hérésie ne diffère pas essentiellement de l’apos­ tasie. Or (le conflit donatiste venait de le montrer), plusieurs considéraient encore que la chute dims l'idolûtric rendait le failli inapte ù exercer les fonctions sacerdotales. A pousser les choses à la rigueur, et Jérôme dans VAltercatio ne s’en prive pas, il aurait fallu aller plus loin et considérer encore comme inva­ lides les baptêmes administrés par les évêques cou­ pables, et donc réitérer le sacrement aux laïques bap­ tisés par ces évêques et désireux de revenir à l’obé­ 10^.2 dience catholique. Les lucifériens, dans leur ensemble, sc refusèrent a aller Jusque-là. Inconséquents avec leurs principes, Ils admirent que le baptême même conféré par les hérétiques était valide, ct c'est de cette pratique qu’argumente Jérôme pour dénoncer leur inconséquence. En même temps, il accuse le diacre romain Hilaire, lequel avait toujours conservé le cuisant souvenir des souffrances endurées au concile dc Milan, d’avoir poussé jusqu'au bout le principe des lucifériens ct d’avoir administré le baptême à ceux qui l’avaient reçu des mains d’évêques prévaricateurs. On comprend dès lors, sans que l'on ait de détails positifs, comment la secte s’est formée. En Sardaigne, Lucifer a pu grouper autour dc lui plusieurs évêques intransigeants; Grégoire d’Elvirc en a fait autant en Espagne. Dans la mesure de leurs moyens, ils ont sans doute essayé dc donner des évêques dc leur bord à de petites communautés dc fidèles demeurées réfrac­ taires aux prélats d’abord prévaricateurs puis repentis. Ainsi on a vu sc créer dans des villes où il y avait des évêques en communion régulière avec l’Église catho­ lique, des chapelles schismatiques où se perpétuait l’esprit de Lucifer cl de Gregoire. Nous avons à nous demander si ccs communautés furent nombreuses. 3e Aire de dispersion du schisme luciférien. — La Sardaigne, où s’exerçait plus directement I influence de Lucifer, a dû compter un nombre assez considérable dc ccs chapelles dissidentes. On le voit dans ce passage de l'oraison funèbre que saint Ambroise consacre ù son frère Satyrus. Jeté par un naufrage sur la côte de Sardaigne, le jeune homme, qui a promis, s’il sortait sain et sauf.de sc faire baptiser, s’adresse a l’évêque dc la ville la plus voisine, mais il a grand soin dc s’informer si cc prélat est en communion avec les évêques catholiques « C’est qu’en effet, dit Ambroise, cette Église aurait pu être dans le schisme de cc pays. · De excessu Satyri, 1, 17, P. L.,l. xvi, col. 1362, 1363. En Espagne, Grégoire d’Elvirc, cf. t. vî, col. 1838, était l’âme du mouvement; après la disparition de Lucifer, il tut considéré comme la grande autorité du schisme; il vivait encore en 392 quand Jérôme rédi­ geait le De viris. Parmi ses adhérents espagnols, le Libellus precum cite un prêtre Vincent, qui aurait souffert de rudes persécutions, on ne nous dit pas en quelle ville, des évêques catholiques Luclosuscl llygln Lib., 20, col. 97. Le même écrit connaît à Trêves un prêtre Bonose, qui aurait été mis en prison a cause dc scs opinions lucifériennes. Ibid., 21, col. 98. A Borne, la secte avait essayé egalement de s im­ planter, ct le Libellas cite le nom d’un évêque lucifé­ rien Aurèle, lequel aurait souffert persécution sous Damase, ainsi qu'un prêtre nommé Macalre dont le martyre est longuement rapporté. Ibid., n. 21-24. Les auteurs du Libellas se donnent eux-mêmes comme deux prêtres romains au service de 1 évêque luciférien Éphésius, successeur d’Aurèle. A l’époque où l’on regardait la pièce η. 1 de la Collectio Avellana, comme la préface du Libellas, on a conclu de la note qui rejoint ces deux pièces, col. S3 G, que ces deux prêtres avaient d’abord été des partisans du schisme d'Ursinus cl étaient passés ensuite à la chapelle luciférienne. On avait imaginé dès lors des hypothèses assez compliquées sur les rapports entre les deux schismes; il n’est plus nécessaire de les discuter : la note en question est l’œuvre du scribe qui a rassemblé les quarante pre­ mières pièces de la collection, ù une date assez éloignée des faits pour qu'il n’y ait pas lieu de tenir compte de son témoignage. Voir l’édition O. Gûnther, du Corpus de Vienne, p. lmii-lx, 1 et 5 cl l’npparat critique· Quoi qu’il en soit, l’évêque luciférien Èphcslus fut déféré par le pape Damase ù la juridiction séculière, laquelle, au dire du Libellus, aurait refusé d’instru­ menter contre lui, le juge ayant déclare que les consll- 1043 LUCIFER UE CAGLIARI talions impériales visaient seulement les hérétiques et que les lucifériens ne pouvaient être considérés comme tels. C’est sans doute après l’issue favorable dc ce procès qu’ÉphésIus, accompagné des deux prêtres Faustin cl Marcellin, se transporta cn Orient, afin de resserrer les liens entre les schismatiques latins ct certaines communautés grecques de mêmes ten­ dances. A Oxyrhynquc il sc rencontra avec un certain I îéraclidas qui avait été ordonné évêque par des prélat s catholiques, à l’époque de l’intrusion à Alexandrie dc Georges dc Cappadoce, et qui sc trouvait pour lors en lutte ouverte avec l'évêque Théodore, revenu à résipiscence. Lib., n. 26 sq., col. 101-103. La commu­ nauté d'Héraclidas n’était donc pas, à proprement parler, une chapelle luciférienne, mais elle s’inspirait des mêmes principes qu’avait propagés l'évêque de Cagliari. — Alors qu’Éphésius se trouvait auprès d’Jféraclidas, il fut sollicité de sc rendre à Éleuthéropolis. un des lieux d’exil de Lucifer, par une vierge chrétienne, nommé Hermione. Ce lui fut une occasion dc nouer des rapports avec le monastère auquel prési­ dait cette femme ct aussi avec un petit groupe de dissidents qui ne voulaient pas se rallier à la grande Église. Éphésius leur laissa scs deux prêtres Faustin et Marcellin, dont l’action ne tarda pas à leur attirer des représailles de la part de l’évêque catholique, Turbo. Ibid., n. 29-31, col. 103, 101. Les violences dont les deux prêtres lucifériens furent alors victimes les déterminèrent à s’adresser à Théo­ dose pour obtenir de l’autorité impériale aide et pro­ tection. Nous avons dit que leur requête fut favora­ blement accueillie, et comment le gouvernement reconnut le droit à l’existence des groupements luci­ fériens en communion avec Grégoire d’Elvire pour (Occident et Héraclidas d’Oxyrhinque pour l’Oricnt. Or, c’est de ce moment où la reconnaissance légale leur est acquise que nous perdons toute trace directe des communautés lucifériennes. Nous avons vu, ci-dessus, que les héréslologues postérieurs n’en parlent plus que par oui-dire. Ainsi, du temps dc saint Augustin, elles avaient probablement disparu. L Soikces. — Les sources principales, llu fin. Socrate·», Sozomêne, Théodoret d’une part, Γ Altercatio de saint Jérôme et le Libellus precum d’autre part, ont été Indi­ quées au cours de l’article. Les œuvres de Lucifer ont été publiées pour lu première fois par du Tillet, évêque de Meaux cn 1568. Elles sont passes dr lù dans la Maxima Hibliolh. vel. Patrum de Lyon, t iv, p. 181-253, édition pour laquelle on eut l’idée funeste dr ramener ù la lettre dc la Vulgate Idéronymlcnnc les citations scripturaires Coteller s’était préoccupé de remé­ dier ù cc défaut, il ne put aboutir. Gallandi profita jusqu’à un certain point «le scs travaux dans lu Hibliolh. uct. Patrum, t. vj, 1770, p. 155-160» Enfin les deux frères Colet i. publiè­ rent a Venise, en 1778. une édition plus correcte; c’est celle qui est passée dans P. L., t. xin, col. 691-1UI2. G. I lartel a donné une édition critique dans le Corpus de Vienne, I. XIV. 1886. II Th as ai x. — Baronlus, Annales, an. 362. n. 213-225; an 371, n 121-127; an. 388. n. 98; A. Machlnl, Defensio sanctitatis Ileati f^iicifrri, Cagliari, 1639-1610; Papebroch, Acta sanctorum, mal, t. v, Anvers, 1685, p. 197 *-225· sou­ tient avec Apreté la sainteté de Lucifer; Tillrmont, Λ/ênwim, t. mi, p. 51 1-529, 763-766; les Coleti, préfaces de leur édition, dans P. L., t. xiu, col. 695-760; G. Kroger, Lucifer Hischof von Calaris urui das Schisma der Luctfe· riuiur, Leipzig, 1886, voir aussi du même l’art Lucifer, dans Protest. Htatrncgclopadtc.— Plus récemment, L. Saltet est revenu à plusieurs reprises sur la question des fraudes littéraires dont se serait rendu coupable le parti luciférien : 1 La formation dr la légende des papes Libère rt Félix, dans le Hullet. de littéral, ecclés., 1905, p. 222-2.36; 2. Fraudes littéraires des schismatiques lucifériens, ibid , 1906, p. 300326, ou il cherche Λ montrer que les lucifériens ont fabri­ qué : a) les deux lettres d’Athanase à Lucifer; b) un traité Dc Trinitate, mb sous le nom d’Athnnnse ct dont lu recen­ sion la meilleure est encore Inédite; c’est une recension - UCIFÉRIENS 1044 beaucoup moins bonne qui forme les huit premiers livres d’un Dr Trinitate «pii figure sous le nom dc Vigile dc '1 'hapse dans P. !... t i.xii, col. 287-331; ce traité rst en relations étroites avec le Dc fldc de Grégoire d’Elvire; 3. Les lettres du pape Libère de M7, ibid . 1907, p. 279-283. achève h démonstration esquissée plus haut que les lettres de Libère sont un faux luciférien. Voir ici I.iiiLhe, col. 651. É. Amann. LUCIFÉRIENS. Ce nom, qui a désigné dans l’antiquité chrétienne les partisans de Lucifer, évêque de Cagliari, a clé donné au Moyen Age à différents sectaires qui passaient, à tort ou .4 raison, pour rendre un culte au prince des dénions. On sait que le nom de Lucifer, durant les premiers siècles de l’Église, a été appliqué au Christ, le véritable porte-lumière. Cf. dans ΓExsultet du samedi saint : Flammas ejus (du cierge pascal) lucifer matutinus inveniat, ille inquam Lucifer qui nescit occasum. Depuis le haut Moyen Age, par suite dc l’application au prince des démons du passage d’Lsafe sur la chute aux enfers du roi de Babylone, Ls., xiv, 12, on a interprété de Satan i‘apostrophe célèbre : Quomodo cecidisti de corio Lucifer qui mane oriebaris ? Le mot dc Lucifer est finalement devenu le nom propre de celui que l’Écriture sainte appelait Satan. On donnera dès lors le nom de lucifériens aux sectaires que l’on soupçon­ nait d’adorer le démon ou tout au moins de lui rendre hommage. Le nom même dc lucifériens se retrouve d’ailleurs assez rarement dans les textes; la mention d’un culte rendu au démon est, par contre, extrême­ ment fréquente. Mais l’on n’entend pas traiter ici de toutes les formes dc satanisme, lesquelles vont en se multipliant à la fin du Moyen Age cl au début des temps modernes. C’est sous la rubrique Sorcellerie qu’il conviendra de les étudier. On envisagera sim­ plement ici un certain nombre de manifestations hété­ rodoxes, qui ont au moins ceci de commun, qu elles professent sur la nature, les prérogatives, le sort ultime du démon, des idées toutes différentes de celles qu’en­ seigne la doctrine catholique. Le fait que l’on citera les unes après les autres ccs diverses apparitions héré­ tiques ne préjuge pas dc leur filiation. Dans l’état fragmentaire de nos connaissances sur les hérésies du haut Moyen Age, il semble prématurédc vouloir établir entre les différentes sectes des liens dc parenté qui risquent fort de ne représenter rien d’autre que les constructions plus ou moins logiques des chercheurs. On étudiera successivement : L Les doctrines luci­ fériennes cn Orient. IL Les doctrines et pratiques lucifériennes cn Occident au xi· siècle (col. 1015). 11L L’opinion publique ct le luciférianisme au χιι· siècle (col. 1U16). IV. Les lucifériens allemands au début du xin· siècle (col. 1O-I8>. V. Les lucifériens au xiv· siècle (col. 11)52). L Doctiunes lucifériennes en Orient. — Si l'on fait abstraction des hérésies filles du gnosticisme d’une part, et du manichéisme ancien d’autre part, pour sc cantonner dans l’élude des sectes médiévales, on peut dire que la mention la plus claire de doctrines lucifé­ riennes est celle qui se rencontre dans la Panoplie dogmatique d’Euthymlus Zlgabénus (fin du xi· siècle). Cet auteur, renseigné par l’empereur Alexis ltf Comnène, qui avait fait sur le sujet une enquête per­ sonnelle, attribue aux bogomiles de Bulgarie, qui sont en réalité des néo-manichéens, les doctrines suivantes : < Ils disent que le démon est le fils même de Dieu le Père, cl l’appellent Satanaél; il est plus ancien ct plus puissant que le Fils-Verbe, étant son aîné. Tous deux sont frères. Satanaél était, on peut dire, l’ndnilnistraleur dc la puissance paternelle. Mais il fomente contre le Père une révolte; finalement il est chassé du ciel. Il n’en conserve pas moins sa puissance créatrice; c’est lui qui a créé la terre et tout ce qu’elle porte, façonné le corps d’ Adam, auquel il a fait donner par le Dieu Père 1045 IJ ( Il ÉHI1.N>. LES IJ’CII ÉRIENS AUX XIe ET XIR SIECLES un souille de vie. Père de (lain et dc sa lignée, il est aussi inspirateur de Moïse; c’est lui avec ses suppôts qui habite les temples, y compris celui de Jérusalem et les églises chrétiennes. Le Christ lui-inémc aurait prescrit, dans Γ Évangile, de lui rendre hommage, pour éviter sa colère, car sa puissance reste grande, cl le Christ ne saurait lui résister. · Voir les textes dans Panoptia dogmatica, lit. xxvn, n (>, 7, H, 10, 11, 20, P. G., t. < XXX. col. 1293-1316. Il y a dans cct exposé dogmatique tout le principe des enseignements et des rites que nous verrons attri­ buer aux lucifériens occidentaux. Au point de départ une doctrine dualiste qui concilie tellement quellcmcnt les principes du manichéisme et les enseignements de la théologie catholique. Le démon est cn somme un dieu tombé, mais ayant gardé une grande partie de sa puissance première. Puissant, il est donc redoutable, et il Importe de se concilier scs faveurs. — C'est cc qu’exprime tout à fait en raccourci Nlcétas Acominatos (fin du xn· siècle), dans son Thésaurus : Sataniani, quia Satanam fortem existimantes eum venerabantur ne mala in eis, ut dicebant, operaretur. H. Doctrines et pratiques lucifériennes en Occident au ni· siècle. -— Au moment où Eulhvinius les cataloguait dans sa Panoptia, les bogomlles étaient déjà dc vieux hérétiques, qui s’étaient infil­ trés des régions slaves vers {’Occident, Dc la Dalmatic, les sectes néo- manichéen nés, plus ou moins appa­ rentées et désignées par des noms divers, avaient gagné l'Italie du Nord, puis le midi de la France. En 1022, le péril se révèle à Orléans. Or on notera que parmi les accusations portées contre les chanoines dc Sainte-Croix suspects d’hérésie, et qui finalement furent brûlés, figure l’adoration du diable : · Decepti a quodam rustico qui se dicebat /acere virtutes et pulverem er mortuis pueris secum /erebat, de quo si quern posset communicare mox manichivum /aciebat, adorabant diabolum qui primo eis in .Ethiopis deinde angeli lucis figuratione apparebat et eis mullum cotidie argentum deferebat. Ils en étaient dès lors venus à rejeter com­ plètement le Christ et à commettre en secret des abo­ minations innommables. » Chronique. d'Adhémar de Chabannes, P. i.., t. cxli, col. 71, 72; cf. Baoul Glaber, Historiae., I. III. c. vin, P. L., t. cxlii, coi. 659 sq. Γη chroniqueur anonyme détaille complaisamment toutes les diableries qui se passaient, disait-on, dans les assemblées des sectaires. Il est bon dc les donner en détail, une fols pour toutes, car ccs racontars sc répé­ teront indéfiniment par la suite : « Ils se rassemblaient, écrit-il. certaines nuits dans une maison désignée, tenant chacun une lumière à la main, cl sous forme de litanie chantaient les noms du démon, jusqu’à ce que, tout à coup, Ils voyaient soudain le diable descendre panni eux sous forme d’une bête (cujustibet bestiola·, plus tard on précisera : un crapaud, ou un chat). Aussitôt on éteignait toutes les lumières et on sc livrait A une débauche sans nom (quamprimum quisque poterat mulierem qua· ad manum sibi veniebat ad abu­ tendum arripiebat, sine peccati respectu et utrum mater aut soror aut monacha haberetur, pro sanctitate et reli­ gione efus concubitus ab illis aestimabatur, plus lard on ajoutera des unions contre nature). L’enfant né dc cc commerce impur était apporté le huitième Jour après sa naissance, on allumait un grand feu cl on l’y faisait passer à la manière des anciens païens. Les cendres du pauvre petit étaient recueillies ct gardées avec la même vénération que les chrétiens gardent le corps du Christ. Elles contenaient, en effet, une vertu diabolique si forte que quiconque en avait goûté, ne fût-ce qu’une minime partie, ne pouvait plus sortir dc l’hérésie cl rentrer dans la vole dc la vérité. » Gesta synodi Aurclianensis, dans I) \chery, Spicile­ gium veterum aliquot scriptorum. Paris, 1723, t. i. 1046 p. 605, reproduit dans Mansi. Concit., t. xix, coi. 378. Guibcrt dc Nogcnt, sani mentionner l'invocation du diable, signale de semblables pratiques, obscènes et cruelles, chez des hérétiques du Soissonnals sensible­ ment contemporains. De vita sua, L III, c. vm, P. L., t. CLvi, col. 951. — On notera que le synode rassemblé à Orléans n’a pas retenu d’une manière explicite ccs griefs, où la fantaisie populaire doit avoir une très large part. Ce qu’il faut retenir, c’est au moins ceci que, dès son apparition en Occident, le lucifériantsme, sc trouve mêlé au catharisme des néo- manichéen s, et l’adoration du diable apparaît, dès l'abord, comme l’une des caractéristiques de l'hérésie. C'est cc qu’exprime nettement H aoui l’Ardcnt, dans un sermon pour le VIH· dimanche après la Trinité, de date incertaine, mais antérieur, semble-t-il, à la fin du xi· siècle. Signalant comme étant dc faux pro­ phètes · les hérétiques manichéens qui ont contaminé l'Agcnais, il marque parmi leurs habitudes le refus du serment, la condamnation des aliments camés, du mariage, le rejet de ΓAncien Testament ct d'une partie du Nouveau, puis il ajoute : El quod gravius est, duos pradicant rerum auctores, Deum invisi bilium, diabolum visibilium auctorem credentes, unde et occulte adorant diabolum, quem sui corporis credunt aucto­ rem. > P. L., t. clv, coi. 2011. Nous ne chercherons pas ici à savoir jusqu’à quel point est exacte I accusation portée contre la secte néo-manlcheenne que I on va bientôt qualifier d’albi­ geoise. 11 se peut que le culte explicite rendu au diable n’ait pas été commun à tous les sectaires qui pullulent cn celte lin du xi· siècle dans tout le midi dc la France. Mais on sait combien l'opinion publique, quand il s’agit surtout de gens qui se cachent, est prompte A généra­ liser cl même à inventer. Les accusations portées contre les cathares du xi· siècle ressemblent, à s’y méprendre, à celles qui circulaient au n« siècle dans tout Γ Empire romain sur le compte des chrétiens (promiscuité sexuelle, meurtre rituel, adoration d une divinité obscène ou grotesque). III. L'opinion publique et le luciférianisme au xn· siècle. — A force dc sc répéter, les imputa­ tions de satanisme dirigées contre les néo-manichéens Unirent par être considérées ,au moins dans les milieux populaires ou demi-savants, comme absolument véri­ diques. Dans son Chronicon Anglicanum, Haoul dc Coggeshall, après avoir raconté comment fut découvert à Keims, du temps de Louis VU, un nid d’hérétiques qu'il appelle des publicabis (publicani), et narre la façon dont une vieille sorcière qui était le docteur de la secte s’échappa par la voie des airs, ajoute quelques renseignements sur la secte. Les doctrines générales sont celles des cathares, sur quoi il n’est pas neces­ saire d’insister. On remarquera seulement le trait final : Aiunt alii qui de secretis eorum investigaverunt (co sont les dires des gens bien informés), quod isti non credunt Dominum res humanas curare... sed apostatam angelum quem et Luzabel nominant universa creatur# corporali praesidere et ad nutum efus cuncta terrena disponi. Corpus a diabolo formari, animam vero a Deo creari et corporibus infundi, unde fit ut semper quirdam pertinax pugna inter corpus et animam geratur. Dicunt etiam nonnulli quod in subterraneis suis quaedam nefanda sacrificia Lucifero suo temporibus agant constitutis, ct quasdam sacrilegas turpitudines ibidem operantur. An. 1200, dans Bouquet, Recueil des historiens des Gaules, t. xvin, p. 93. Dans son fameux Commentaire sur ΓApocalypse, Joachim de I lorc. appliquant aux hérétiques de son temps qu’il appelle patarins ce qui est dit de l’ouver­ ture du puits de Labimc, Apoc., ix, 1-12, donne som­ mairement les caractéristiques de leur doctrine, en 1047 LUCIFÉRIENS. LES LUCIFÉRIENS AU DÉBUT DU X11Ιθ SIÈCLE particulier la création des êtres corporels par le diable et il ajoute : Pour bien montrer ce qu'ils sont, les fils des ténèbres, nocturno, ut fertur, tempore et hoc diebus statutis, conveniunt per provincias in synagogis suis, quatenus congregati in unum, et mutuos sibi aspectus exhibentes, faciunt tandem opera patris sui. » Exposit. in Apocalypsim, édit, de Venise, 1527, p. 130 b. Les orgies des sabbats tenus par les hérétiques sont devenues un lieu commun, Λ tel point qu’un docteur comme Alain de Lille propose du nom de cathare Γin­ vraisemblable étymologie qu’on va lire. Après avoir rapporté la condamnation que font du mariage les néo­ manichéens, condamnation qui ne les empêche pas de se livrer aux pires excès de la chair, il ajoute : « On raconte que, dans leurs conciliabules, se passent les choses les plus dégoûtantes. JH dicuntur cathari, a catha, quod est fluxus; vel cathari, quasi casti, quia se castos et justos faciunt. Vel cathari dicuntur a cato quia, ut dicitur, osculant posteriora catti, in cujus specie, ut dicunt, apparet cis Lucifer. » Contra hœrel., 1. I,c. lxiii, P. L., t. ccx, coi. 366. Ccttc sottise sera longtemps répétée. Cf. Doellinger, Retirage, t. η, p. 293. Ces diableries sont signalées comme étant plus spé­ cialement l’apanage d’une secte assez restreinte par un fragment publié par Gretzer à la suite de divers trai­ tés contre les vaudois. Lc texte n’est pas daté, mais on ne se trompera guère en l’attribuant au début du xnr siècle : L’auteur du fragment, après avoir carac­ térisé d’une manière assez précise les vaudois, ajoute : Quidam sunt hæretici alterius secta· pessimæ qui tenent quosdam diabolicos articulos, quorum pauca subscribam. Primo adorant Luciferum et credunt eum esse Dei fra­ trem injuriose de cado detrusum et se cum ipso regna­ turos; pueros eorum eis immolant; ipsum pro divitiis rogant; prius aquam baptismalem abluunt, chrisma salis fricatione abluunt; ad loca subterranea, qua communiter der Busskellcr, quo nescio inventore, dicun­ tur conveniunt; promiscuas concupiscentias et abomi­ nabiles luxurias exercent, E. Virginem post Christi partum dicunt non mansisse castam, sed plurcs filios habuisse; corpus Christi et omnia alia sacramenta non credunt; pollice oculos tempore elevationis obstruunt. Hive et similia innumera, dimissis aliis, asserunt et confirmant. Dans J. Gretzer, Opera omnia, Ratisbonne, 1738, t. xn b, p. 96. Quelques écrivains pourtant sont un peu moins crédules et mettent quelques restrictions dans leurs dires. L’auteur anonyme d’un Traita sur Vhérésie des pauvres de Lyon a bien entendu raconter que l’on prête aussi ù cette secte (en réalité ce sont (les vau­ dois) les dites abominations, mais il écrit sagement : Noctibus maxime hujusmodi conventicula frequentant quando alii dormiunt ut libenter ministeria iniquitatis operentur. Quod autem, ut dicitur, osculentur uliqui catos et ranas et videant diabolum, vel exstinctis lucernis pariter fornicentur, non puto istius esse sedit, quia cathari dicuntur hoc facere, nec aliqua eorum veraciter intellexi quibus fidem adhiberem. Dans Martène et Durand, Thesaurus novus anecdotorum, t. v, coi. 1872. En résumé, dans le cours du xn· et au début du xni· siècle, l'opinion publique, sans faire de distinction entre les diverses sectes, attribue à tous les hérétiques occultes des pratiques de satanisme nettement carac­ térisées. Quand Mathieu Paris veut dire que Milan est un repaire d'hérétiques, il écrit : Erat enim civitas ilia omnium haereticorum, Paterlnorum, LuaFERANonu.M, Publicanorum, Albigcnsium, usurariorum perfugium. Chronique ad an. 1236, dans Monum. Germ, hist.. Script., t. xxviii, p. 131. Ceux néanmoins qui sc donnent la peine d’y regarder d’un peu près, font la différence entre les vaudois d’une part et les néo­ manichéens de l’autre. Ils reproduisent assez exacte­ ment les doctrines de ces derniers sur le dualisme fon­ 1048 damental Et le chroniqueur d’ajouter : H.tc de. articulis errorum dixisse sufficiat, non quod omnes dixerimus sed quod pneripuos tantum notave­ rimus. Dans Mon. Germ, hist., Script., t. xxiv, p. 101 ; cf. une recension analogue dans Harxheim, loc. cit., p. 539. Une autre remarque s’impose : Ceux qui ont pro­ testé contre les procédés inquisitoriaux de Conrad ne doutent pas dc la réalité des griefs faits aux hérétiques. Comme tous les contemporains, ils sont persuadés qu’il se passe dans les conventicules des choses épou­ vantables. Cc qu’ils reprochent à l’inquisiteur, c’est d’avoir englobé, par sa manière de faire, les innocents avec les coupables, dc bons catholiques avec les héré­ tiques chargés des plus noirs forfaits. Lu chronique d'Albéric, qui juge si sévèrement Conrad et parle d’une vision qui donnerait & croire que Conrad a été damné, termine son récit par la narration dc diableries auxquelles elle croit certainement. Les pratiques luci­ fériennes. dit-elle, ont été importées dans la région rhénane par un maître venu dc Toulouse; et après avoir décrit tout au long une scène de sorcellerie, elle ajoute : /Vr istos ergo aceremt et dilatata est infidelitas ilia de cultu Luci/eri. Mon. Germ, hist., Script., t. x.xiii, p 932 Exclusivement informé par les rapports de Conrad, Grégoire IX ne sc lassait pas d’exciter le zèle des évêques rhénans, et pouvait s’imaginer à distance qu’un terrible danger menaçait la chrétienté. Voir en particulier la lettre du 13 mars 1233, Monum. Germ, hist., Epistohe sirculi A’///, t. i, p. 113. Mais les évêques rhénans sc montraient bien tièdes au gré de Conrad et du pape. Aussi la bulle du 13 juin 1233, celle-là même que nous avons citée plus haut, prenait des mesures beaucoup plus énergiques. Elle sc termi­ nait par un véhément appel au zèle des prélats et des inquisiteurs. Sans doute on leur recommandait dc tout faire pour amener les sectaires à résipiscence; mais, prévoyant que les moyens dc douceur seraient inefficaces, le pape préconisait l’emploi dc mesures énergiques. Cc n’était pas seulement la puissance publique qu’il fallait armer contre eux; tous les fidèles du Christ devaient sc lever pour les combattre, prendre la croix et marcher à l’extermination des hérétiques. Ainsi la Rhénanie était menacée d'une croisade, comme celle qui avait semé les ruines dans le Langue­ doc. I leurcuscmcnt, au moment ou cette bulle arrivait en Allemagne, Conrad avait cessé d’être dangereux. Pour avoir voulu, sur la foi de dénonciations inté­ ressées. s’en prendre à dc puissants seigneurs, il avait senti immédiatement de la résistance dans l’épiscopat allemand. Le 25 Juillet 1233. un concile, réuni à Mayence par l’archevêque Siegfried, discutait le cas du comte dc Sayn auquel Conrad s’était attaqué. Toute l’assemblée paraissait animée du commun désir dr mettre un terme aux procédés arbitraires de Conrad. Le 31 juillet, l’inquisiteur, qui avait vainement essayé dc soulever le peuple dc Maycncc contre les nobles hérétiques, fut assassiné près dc Marbourg. La lettre écrite au pape a cc sujet par les évêques du concile est XiV’ SIÈCLE 1052 un acte d’accusation en règle contre les procédés dc l’inquisiteur. Pourtant l’évêque d’Ililde.sheiin prêcha la croisade conformément aux Instructions du pape, et la Thuringe connut les horreurs de la guerre religieuse. Mais ce prélat ne fut pas suivi et fut blâmé par la ciiètc dc Francfort qui sc réunit le 2 février 123-1. Voir Harxheim, loc. cil., p. 512-551. Finalement le pape, mieux instruit, prescrivit une procédure plus régulière. Voir, pour un récit complet des événements, Kaltncr, Konrad von Marburg, p. 138-165. Les documents sont cités dans C. Schmidt, Histoire et doctrine dc lu secte des cathares ou albigeois, Paris, 1819, t. i, p. 375-379 Quand on compare sans parti pris les documents que nous venons de citer â ceux que nous avons alignes pour les périodes précédentes, on ne peut échapper à la conclusion que les hérétiques de la région rhénane, dénoncés si énergiquement par Grégoire IX à la solli­ citation de Conrad, ne diffèrent pas des hérétiques néo­ manichéens signalés, durant les χι· et xn* siècles, en France et en Italie. On aura remarqué au passage qu'Albéric de Trois-Fontaines mêle un maître toulou­ sain à l’introduction du satanisme en Rhénanie, C’est pourquoi nous ne saurions admettre la théorie qui a etc vulgarisée par I L-C. Lca dans son Histoire de l'inqui­ sition, voir 1.1, p. 106 dc l’édition anglaise. Cet auteur voit dans les lucifériens une secte spéciale, dérivée des Frères du libre esprit, par la branche des Orlibenscs; il rattache tout ce mouvement à celui du panthéisme populaire, qui découle du panthéisme mystique d’Amaury dc Bène et do David de Dînant. C’est cher­ cher bien loin l'explication d’une doctrine particulière sur Lucifer dont nous avons vu qu’elle se rattache directement au dualisme manichéen. Et puis, avant de spéculer sur la signiilcation que les sectaires atta­ chaient au culte rendu à Satan, il faudrait être bien sûr de l’existence de ce culte cl de la nature des pratiques qu’on leur a reprochées. La lettre des évêques d’Alle­ magne à Grégoire IX est bien faite pour jeter le soup­ çon sur tous ces renseignements. 11 nous semble donc prudent de ne pas voir dans les lucifériens autre chose que des cathares; mettons si l'on veut qu’ils ont déve­ loppé davantage certaines doctrines sur le rôle et les destinées du principe du mal. Mais nous nous en tien­ drons à ces vagues affirmations. C’est volontairement que nous laissons dc côté la question des Stedinger, qu'on a voulu, sur la foi de Haynaldi, confondre avec les lucifériens; H.-Λ. Schu­ macher a bien démontré que leur cas est tout à fait différent : Die Stedinger, Beitrag zur Geschichtc dtr Wescr-Marschen. Brème, 1865. V. Les luqféiuexs au xiv· siècle. — Depuis qu'elle a paru, au milieu du xi· siècle, l’accusation dc satanisme a été lancée contre une foule dc gens qui n’en pouvaient mais. Quand, au début du xiv· siècle, fut instruit le procès des Templiers, on vit reparaître au dossier les mêmes racontars sur le culte rendu a Satan, les baisers obscènes, les apparitions diaboliques que nous avons déjà enregistrées. Béguins, fraticclln. lollards, flagellants, connaîtront, à un moment ou à l'autre, ces mêmes imputations; elles n’ont pas été épargnées à la mémoire de Boniface VIII, quand Philippe le Bel sc mit en tête de faire instruire son procès. Il n’y a pas à s'y arrêter; il suffira dc retenir que, dans la première moitié du xiv· siècle, plusieurs nids de lucifériens proprement dits furent signalés en Allemagne. A K rems, en Autriche, dans le diocèse de Passau, des hérétiques sont découverts et brûlés en 1315. D’après les Annales \ouestenses (Neuss en Hhénanic), voici quelles étaient leurs erreurs : La messe n’était que vanité. Lucifer et ses démons avalent été injuste­ ment chassés du ciel, et ils retrouveraient un jour la béatitude finale, tandis que Michel et ses anges, ainsi 1053 LICII'ÉHIENS. LES LUCIFÉRIENS AU XIV® SIÈCLE 1054 que les hommes etrangers à la secte, seraient éternel­ remettre en liberté quatorze prévenus, qui avaient été lement damnés, aussi, quand Ils sc saluaient entre eux, reconnus coupables et devaient être livrés au bras sécu­ ils disaient : Salutet te infartam passus Lucifer. Ils lier. Voir le texte dans F. Palacky, Ueber die lieziehunniaient la virginité perpétuelle dc Marie. Ils préten­ gen und dus Verhâltniss der Waidenier zu den ehemadaient avoir douze apôtres, <|ui, chaque année parcou­ ligen Secten in Hôhmen, Prague, 1869, p. 11, 12. Com­ raient tout l'empire,deux d’entre eux,les plus anciens, parer le récit que fait Duhravius d’une persécution entraient chaque année au paradis, recevaient d’He­ dirigée par le roi de Bohême contre des dolcinistes, noch et d'ÉHo le pouvoir des clefs, qu’ils communi­ dont quatorze furent brûlés en 1315. Ce pourraient être quaient ensuite aux dignitaires de la secte. Us reje­ les mêmes que les quatorze prévenus signalés la même taient le baptême; pour cc qui est de la pénitence, ils année par le réquisitoire du chanoine. Dubravius, sc confessaient aux laïques, expliquant leurs péchés Historia tiohemiie, Prague, 1552, p. 128 b. in specie, et comptant par là obtenir la rémission plciEn 1336, on signale également à Angermünde (Bran­ nière a pcena et a culpa. Ils rejetaient la présence réelle debourg) un nid dc lucifériens, luciferianorum nomme dans l’eucharistie; le mariage était pour eux /aratum infâmes, parmi lesquels l’inquisition ht quelques vic­ meretricium; l'extrême-onction, ils s’en moquaient : times. Citations dans U. Hahn, Geschichte der Kelzer « plus y a d’huile dans la salade, disaient-ils quand on im Mittelalter, l. n, Stuttgart, 1817, p. 521, η. I. leur en parlait, meilleure elle est. » La consécration des C’est encore au même moment que la Chronique dc églises, des cimetières, la bénédiction des rameaux, du Jean de Winterthur place la découverte en Autriche sel, de l’eau et autres choses qui se pratiquent chez les de lucifériens dont elle rapporte abondamment les chrétiens, ce n'était rien pour eux. Dieu, disaient-ils, rites. La description a plusieurs traits communs avec encore, ne sait, ni ne punit le mal qui se fait sous la celle qu’en fait Grégoire IX d’après Conrad dc Marterre; aussi dans leurs réunions, en des cavernes sou­ bourg. H s’agit toujours de réunions dans des cavernes, terraines, se livraient-ils aux pires excès, père avec mais Lucifer apparaît sous la forme d’un roi portant fille, frère avec sœur, Ills avec mère. L’Église romaine un diadème étincelant, un sceptre, des vêtements ils la méprisaient, ne respectaient ni scs jeûnes,ni scs splendides, entouré d’une nombreuses armée; il se fêtes, travaillant le jour de Pâques et mangeant dc la proclame roi du ciel; après une sorte de communion, viande même le vendredi saint. Le parjure n'était pas les lumières sont éteintes, et la débauche commence, un péché; cl ils niaient les mérites et l'intercession des frequenter vir in virum, famina m feminam turpitu­ saints. Ils professaient encore bien d’autres impiétés, dinem exercet. Le bon moine, qui raconte gravement . Jaffé, n. 8570. Jaflé, Regesta pontif. rom., 2*édit., t. il. p. 7-13; Watte· rich, Ponti/. romanorum vitee, t. n, p. 278, 281 ou l’on trou­ vera les textes des principales chroniques relatives nu ponti­ ficat; Duchesne, Le Liber pontif., t. il, p. 385, 4 19; texte des lettres et diplômes dans P. L., t. clxxix. col. 819-938; Baronius, .ΙηηαΜι,αη. 114 l.n. 1-an. 1113, η. 1 ; Gregorovlus, Gesch. der Stadl Rom tm M, A., 5· edit., 1906. t. iv. p. 460165; Langea» Gesch. der romischen Kirche, t. n , Bonn. 1893. p. 370-375; Hefele, Histoire des conciles, trad. Leclercq, t. v a, p. 796-797. É. Αμλνν. LUCIUS III, pape du l*r septembre 1181 au 24 novembre 1185. — Vainqueur de Frédéric Barberousse, mais incapable d’imposer son autorité aux Bomains, Alexandre 111 était mort à Civita Castellana, le 30 août 1181. Le surlendemain, les cardinaux réunis â Vellclri élisent pour le remplacer suivant les formes prescrites au recent concile du Latran (1179) Hubald Allucingoli de Lucques, qui sera couronne le dimanche suivant, 6 septembre, sous le nom de Lucius III. C’était une des personnalités les plus mar­ quantes du sacré collège; évêque d’Ostie et Velle tri» c’était lui qui. le 20 septembre 1159, avait, à Nhnfa, couronné Alexandre III, et par lù reconnu la validité de son élection, c’était lui qui avait le plus contribué â la reconnaissance du pontife conteste. Ce n’élail pas, pour autant, un ennemi irréconciliable de Frédéric Bnrberous.se; il avait été mêle de près aux négociations qui avaient abouti au traité de Venise (1·* août 1177), et à plusieurs reprises il avait incliné Alexandre Ill ù des solutions pacifiques. Mais au moment où il arrive sur le trône de saint Pierre, Hubald est un vieil­ lard. Beçu jadis dans l’ordre de Cttcaux par saint Ber­ nard lui-même, Jaflé, n. 14 683, il ne devait plus être IX. — 34 1059 LUCIUS IU un jeune homme quand, cn INI, il a été crée par Innocent II cardinal-prêtre du titre des Salnts-Jeanet-Paul; il est cardlnol-évêquc d’Ostie depuis 1159. A l’époque où nous sommes maintenant arrivés, il est à coup sûr fort avancé cn âge vir grandavus, dit Guil­ laume de Tyr, qui ajoute, avec un peu de malice, et modice litteratus. Or la situation aurait demandé un homme d’énergie. Le premier devoir du nouveau pape était de rétablir dans Home l’autorité pontificale décidément incapable de venir à bout de l’indépendance communale. Lucius put, au prix de quelques concessions sans doute, s’ins­ taller au Latran à partir du 2 novembre; ce ne fut pas pour longtemps. Dis le 13 mars de l'année suivante il est à Vellet ri, et il ne remettra plus le pied dans la Ville étemelle, administrée désormais par 25 sénateurs. Nous n'avons pas de renseignements sur les rapports entre le pape et ses sujets pour l’année 1182. Mais nous savons qu’en 1183 la lutte ouverte éclate de nouveau a propos de Tivoli (Tusculum). Les habitants de cette ville que les Romains avaient ruinée en 1125, s'étalent mis a rebâtir leur forteresse avec l’autorisa­ tion du pape. Le 28 juin 1183, les Romains sc lancèrent de nouveau à l’assaut de la place. Lucius fit alors appel a l’archevêque de Mayence, Christian, chancelier de Frédéric Barberoussc, ct préposé par lui à la garde de la Toscane. Celul-cl accourut, infiigea une sanglante défaite aux troupes romaines, qu’il poursuivit jusque sous les murs de Rome, brûlant ct dévastant tous les faubourgs. Mais le chancelier fut atteint de la fièvre ct ne tarda pas Λ mourir, le bruit courut même qu’il avait été traîtreusement empoisonné. Lucius fit part de la mort de cct évêque, qui jadis avait si longtemps com­ battu l'Église romaine ct maintenant mourait à son service, dans une lettre adressée à tous les prélats d’Allemagne. Jaffé, η. N 909. La mort de Christian accroissait encore les perplexités du pape; il sc retira à Anagni, mieux défendue contre les entreprises des Romains. Ceux-ci, en effet, continuaient de razzier les domaines pontificaux; en avril 1181, ils attaquaient de nouveau Tivoli; pénétrant plus avant dans le Latium, ils dévastaient plusieurs autres villes ct multipliaient â l’endroit du pape leurs provocations. Lucius implorait partout du secours. Il s’adressait d’une manière très pressante au roi d’Angleterre Henri II, devenu, depuis 1173, le vassal du SaintSiège. Cc qu’il demandait surtout, c’était le droit pour ses envoyés de faire en Angleterre une collecte. Mais les prélats anglais voyaient de mauvais œil cette requête. Ils conseillèrent au roi d’accorder au pape un subside, mais de refuser à scs envoyés, crainte de créer un précédent, le droit de quêter dans le ro vau inc. Toutefois la protection sur laquelle Lucius devait surtout compter, c'était celle de Frédéric Barberoussc, réconcilié avec l’Église romaine depuis le traité de Venise Dès le début de son pontificat, le pape avait répondu a l’abbé de Sicgberg, Gérard, venu pour trai­ ter de la translation d’Ann on de Cologne, qu’il ne tar­ derait pas â sc mettre en rapports directs avec Fré­ déric pour régler avec lui toutes les questions encore litigieuses. Voir Jaffé, p. 133. En mai 1182, l’archevê­ que de Salzbourg. Conrad de Wittclsbach, se présentait encore a Vellet ri pour continuer les conversations sans que nous puissions dire à quoi clics aboutirent. Voir II. Prutz. Kaiser Friedrich /, Danzig, 1874, t. in, p. 138, 139. Les difficultés que Lucius rencontrait dans ses États le contraignirent finalement à rechercher lui-même une entrevue avec Barberoussc. La ren­ contre eut Heu à Vérone où le pape arriva le 22 juil­ let 1184, et les négociations se prolongèrent pendant près de trois mois. Bien que Baronlus le conteste, la réunion où les questions ecclésiastiques furent traitées 1060 eut tous les caractères d’un concile. Voir Maml, Concil., t. xxji, col. 487 sq. La première alfaire qui tenait à cœur à Frédéric, était la réconciliation des prélats qui, lors des luttes religieuses antérieures, avalent été ordonnés et insti­ tués par les antipapes successifs. Le concile du Latran de 1179 avait déclaré nulles ccs ordinations. Cap. n, Munsi, ibid., col. 218. Frédéric insistait vivement pour que le pape donnât dispense aux intéressés. Lucius y avait d’abord consenti et demandé, dit Arnold de Lubeck, ut omnes petitiones suas scriberent, ut secun­ dum casum singulorum dispensaretur circa ipsos. Texte dans Watterich, t. n, p. 659. Mais, dit le même chro­ niqueur : altera die dominus papa mutat animum d propositum, et comme dit un autre auteur : cum postera die manus illis essent imponenda singulis, immutatum erat concilium. Voir Mansi, loc. cit. Les cardinaux avaient fait valoir que la sentence portée contre les prélats incriminés â Venise (sentence que le concile du Latran n'avait fait que renouveler) ne pouvait être modifiée que par un concile général. Le pape promit donc à l’empereur de réunir incessamment â Lyon un concile général qui s’occuperait de la question. Une autre affaire ecclésiastique fut agitée à Vérone, celle de la succession â l’archevêché de Trêves, que se disputaient deux ecclésiastiques élus simultanément ; l’archiprêtrc Folinar que favorisait le pape, le prévôt du chapitre Rodolphe, déjà investi par l’empereur. Sur ce point non plus on n’arriva à une solution. D’autres questions, d'ordre plus politique, préoccu­ paient le souverain. Il aurait voulu conserver l’héri­ tage de la comtesse Mathilde, décédée en 1115 en aban­ donnant scs biens à l’Église romaine. Lothairc de Supplimbourg, dont Innocent II avait eu besoin, était parvenu à s’en faire attribuer la jouissance viagère Le traité de Venise avait contraint Barberoussc à rendre à l’Église cc magnifique héritage, salvo omni fure imperii; mais l’empereur essayait diverses com­ binaisons qui lui permissent de le conserver. On dis­ cuta très âprement sur le texte même du testament, sans arriver à une transaction. On ne réussit pas mieux pour une affaire que Frédéric considérait comme plus importante encore. L'empereur aurait désiré que le pape couronnât son fils, le futur Henri VI, rendant, par cc geste, l’empire héréditaire dans sa famille; Lucius s’y refusa, le Saint-Siège entendant conserver son droit de désigner le titulaire de la couronne impé­ riale. On se sépara donc sans rien conclure, et le con­ cile de Vérone ne parvint à liquider aucune des ques­ tions pendantes entre la papauté ct l’empire. Sur un point cependant, la réunion de Vérone eut un résultat positif. De concert avec Frédéric, Lucius III y promulgua la célèbre constitution Ad abolendam. destinée à combattre les progrès de plus cn plus mena­ çants des hérésies néo-manlchécnnes ct des erreurs apparentées. Déjà le can. 27 du III" concile du La­ tran avait dénoncé, ccs hérétiques ct pris contre eux de graves mesures. Voir t. vm, col. 2648. La décré­ tale Ad abolendam précisait d’une manière tout â fait nette les catégories de dissidents qui étalent visées, et organisait méthodiquement leur recherche ct leur répression. On en avait aux cathares, aux patarins, aux humi­ liés ou pauvres de Lyon, aux passagiens, joséphistes, amaldlstcs (c'est-à-dire partisans d’Arnauld de Brescia). Tous ces hérétiques qualifiés étalent anathématlsés. Le même sentence frappait tous ceux qui s’aviseraient de prêcher sans mission régulière, tous ceux qui sur l'eucharistie, le baptême, la pénitence, le mariage ou les autres sacrements ecclésiastiques, ne craindraient pas de penser ou d’enseigner autrement, que n‘enseigne la sainte Église romaine, tous ceux enfin qui auraient été Jugés hérétiques soit par le Saint-Siège 9 1061 IJ CH s III — LUCQI ES. \ H, 1062 soit par les évêques diocésains. Tous ceux qui rece­ nius, Annal., an. 118(1, n. 5 IL Guillaume avait été vraient ou défendraient les hérétiques susnommés ou finalement excommunié par Alexandre, et l’interdit leur fourniraient secours ou faveurs, étaient atteints Jeté sur son royaume. A la prière des évêques écossais, de la même manière. Lucius III leva ces sentences, sans peut-être avoir Les peines étaient édictées par le paragraphe sui­ obtenu du roi toutes les satisfactions désirables; il vant : les clercs ct religieux convaincus d'hérésie envoya même A Guillaume la · rose d’or » en gage de seraient privés de toutes les prérogatives de l’ordre scs dispositions pacifiques. Jaffé, n. It 613. Lucius ecclesiastique ct livrés au bras séculier pour être punis régla également un certain nombre de questions rela­ du chAtiment convenable, animadversione debita tives A la juridiction ecclésiastique cn Angleterre, puniendi, A moins de conversion immédiate et sponta­ pour cc qui concerne le siège de Cantorbéry. Jaffé, née. suivie d’abjuration publique ct d’une satisfac­ n. 11 651 sq., en Sicile, Jaffé, n. 14 831 sq., cn Terre tion congrue. ï)c même pour les laïques, ils seront, sauf sainte, etc. Moine par scs origines, il se plut A combler abjuration en temps utile, remis au jugement du pou­ de privilèges les divers ordres monastiques, Citcaux voir séculier, pour recevoir la punition proportionnée tout d’abord, mais aussi les fondations nouvelles : A leur faute, sarcularis judicis arbitrio relinquantur, hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, Jaffé, debitam recepturi pro qualitate facinoris ultionem. Les n. 15 308 ct outres lettres très nombreuses; prémon­ suspects eux-mêmes, s’ils ne parviennent pas à éta­ trés, n. 15 000; chartreux, n. 15 134, 15 141, 15 344. 1) blir leur innocence, seront soumis aux mêmes peines. canonisa Brunon de Segnl, Jaffé, p. 457. ct fit com­ Quant A ceux qui, après abjuration ou purgation, mencer une information sur la vie et les vertus d'un seraient trouvés relaps, ils seront, sans autre forme de cistercien. Pierre, archevêque de Tarentalsc. Jaffé, procès, abandonnés au juge séculier. Les biens des n. 14 952. On doit aussi A Lucius une décision défavo­ condamnés seront attribués aux églises dont ils relè­ rable aux ordalies qui a passé dans les Décrétales, vent. Jaffé, n. 15 169, Decretal. Greg. IX, I. V, tit. χχχιν, Le mode de répression était ensuite précisé. Tous c. 8. les évêques devaient s’y employer, d’abord en promul­ Lucius mourut A Vérone, un an après la tenue du guant fréquemment l'excommunication susdite. S’ils concile, le 25 novembre 1185, sans avoir résolu aucune sc montraient négligents A le faire, ils seraient suspens des questions litigieuses que lui avait léguées Alexan­ pendant trois ans de leur dignité épiscopale. Ils dre III. II allait mettre son successeur Urbain III dans devraient organiser l’inquisition (la recherche) des le plus grand embarras. coupables, cn constituant un tribunal spécial devant Jaffé, Regesta ponti/. rom., 2' édit., t. Il, p. 131-492; lequel serment traduits les accusés et les suspects. Wattcrich, Ponti/, rom. pitar, t. il, p. 650-662, ou Ton trou­ Le refus par ceux-ci de prêter le serment demandé vent les principales chroniques; Duchesne. Le Liber ponti/., serait considéré comme une marque assurée d’hérésie. t. n, p. 450; Mansi. Concil., t. xxn, col. 173-496; texte des Les autorités civiles, de quelque nom qu’on les dési­ lettres ct diplômes duns P. L., t. cci. col. 1067-1380; Barogne, devront se mettre A la disposition du tribunal ntas. Annales, an 1181, n. 15-an. 1185. n. 11 ; Grrgorovius. Geseh. der Stadt Hom lm M. A., 5· édit., 1906, t. iv, p. 574épiscopal, ct faire exécuter, de tout leur possible, ces ordonnances qui sont A la fois ecclésiastiques ct Impé­ 578; Langcn. Gesch. der rômischen Kirche, t. iv, Bonn. 1893, p. 557-561; Ilcfelc. Histoire des conciles, trad. Leclercq, riales. Faute de s’y prêter, ces autorités seront privées t. v b, p. 1114-1120. Voir aussi les histoires de Frédéric de leurs droits, excommuniées, leurs terres mises en Barberoussc, pnr exemple, H. Prutz, Kaiser Iriedrtch 1, interdit. Les cités qui résisteraient A ccttc décrétale 3 vol., Danzig. 1871. ct celles d’Alexandre III, spécialement seront mises au ban des autres cités ct privées de leurs H. Reuter, Gesch. Alexanders III and der Kirche seiner sièges épiscopaux. Tous ceux qui par ailleurs favori­ Zeit, 3 vol., Leipzig. 1860. É. Amann. sent l’hérésie sont privés de leurs droits civils : ab advocatione ct testimonio cl aliis publicis ofllciis repel­ LUCQUES (Barthélemy de) (12367-12367). Tel paraît être le véritable nom du chroniqueur et lendi. Les exemptions ordinaires de la Juridiction théologien communément appelé Ptoléméc de Luc. épiscopale sont supprimées pour tout ce qui concerne ques, transformation savante mais fautive de I italien la matière d’hérésie, les évêques agissant sur cc point Tolomco, qui n'est lui-même qu’une abréviation fami­ comme délégués du siège apostolique. Texte dans lière de Bartolomeo. Ces diverses formes sont attestées Mansi, Concil., t. xxn. col. 171, il est passé dans les par les sources anciennes et ont amené certains biblio­ Décrétales, I. V, lit. vn, c. ix, voir édit. Friedberg, graphes A distinguer deux auteurs. Mais l idcntité du col. 780-782. On a expliqué A l’art. Inquisition, personnage est depuis longtemps rétablie et l’érudi­ t. vn, col. 2016. comment ce texte est le point de départ tion moderne lui restitue généralement son nom popu­ de toute la Jurisprudence Inquisitoriale. laire de Toloméo ou Tholoméo, traduit parfois en Lucius III prit très au sérieux celte affaire de la répression de l’hérésie, Nous le voyons Intervenir Tolomé ou même Tholoméc, qui équivaut A Barthé­ lemy, L Vie. IL Œuvres. III. Doctrines polilicoauprès de l'évêque de Castello (suffragant de Grado), théologiques. pour faire disperser des rassemblements d'hérétiques I. Vie. — Il appartenait A la noble famille des Finqui s’étalent formés dans la région de Venise. Jaffé, n. 15 167. Un peu plus tard, il presse les autorités spi­ doni ct naquit A Lucques, probablement cn 1236. rituelles do Rimini de faire respecter par les magis­ De bonne heure sans doute, mais A une date qu’il trats civils les prescriptions de la décrétale, Ad abo­ est impossible de préciser, il entra dans l’ordre domi­ lendam. J a Hé. n. 15 161. nicain : une ancienne chronique mentionne sa pré­ Les difficultés politiques où s’est constamment sence au couvent de Saint-Romain dans sa \ ille natale. débattu Lucius III ne lui ont guère permis d’inter­ Entre 1261 ct 1269, il fut l’clèw de saint Thomas venir grandement dans les affaires de la chrétienté. d’Aquin, en attendant de devenir son confesseur ct Assailli par les demandes de secours que lui adressait son ami. Il l'accompagnait dans son voyage A Rome, puis A Naples (1272-1274). où il fut témoin de plu­ le roi de Jérusalem, vivement pressé par les infidèles, il ne put qu’exprimer au concile de Vérone scs plaintes sieurs de ses miracles. Sa mémoire resta toujours auprès sur le malheureux sort de la Terre sainte ct ses désirs de lui en grande vénération de hn venir en aide. Voir Mansi, Concil., t. xxn, On le retrouve ensuite comme prieur de Saint-Ro­ col. 189. Signalons pourtant le reglement des questions main A Lucques cn 1288, Γ'95 ct 1297, puis de Santasoulevées en Écosse par l'attitude du roi Guillaume 1er Maria Novella près Florence en 1301-1302. Entre dans les dernières années d’Alexandre III. Voir Barotemps il prit part comme définitcur aux chapitres pro- 10G3 IJ CQUES. ŒUVRES vinciaux d’Orvicto (1300) ct de Spolètc (1303), ainsi qu’au chapitre général de Bologne (1302). Sa carrière conventuelle semble avoir été honorable, mais n'est pas autrement connue. A partir de 1309, il est installé à demeure près la cour pontificale d’Avignon, attaché comme chapelain, d’abord à la maison du cardinal d’Albano, Léonard Patrasso, puis à celle du cardinal de Bayonne, Guil­ laume de Godin. Aucun témoignage contemporain n’atteste qu’il ait été, comme on l’a dit, bibliothé­ caire ou même confesseur des papes Clément V et Jean XXII Toujours est-il que, par les hautes rela­ tions qu’il lui valut ct par les documents qu’il lui per­ mit de consulter, ce séjour en Avignon a grandement favorisé l’activité scientifique de Toloméo. En 1318, Jean XXII le nommait évêque de Torccllo, dans le ressort patriarcal de Grado. Il n'y fut pas heureux. Un conflit de Juridiction à propos d’une élection d’abbesse, auquel s’ajouta bientôt le grief d’avoir dilapide les biens de la mense épiscopale, le mit aux prises avec son patriarche, ct lui valut une suspense, qui se changea bientôt en excommunication (1321). Après une assez longue résistance, le vieillard finit par sc soumettre et put terminer en paix scs der­ niers Jours. Sa mort eut lieu vraisemblablement en 1326, ou, tout au plus, au commencement de 1327. II. Œuvres. — Toloméo fut un écrivain fécond et varié, surtout si l’on ajoute aux ouvrages ancienne­ ment connus ceux que beaucoup d’historiens croient aujourd’hui pouvoir lui attribuer. 1° Œuvres historiques. — Les plus nombreuses ct les plus connues de scs œuvres appartiennent à l’histoire ecclésiastique. 1. Ccsont tout d’abord des Annales breves, qui résu­ ment sous une forme très succincte les principaux événements de 1061 ù 1303. L’auteur y mêle à l’his­ toire des papes ct des empereurs bien des épisodes d'in­ térêt local, d’après les Gesta Florentinorum et Lucensium qu’il donne comme une de scs principales sources. Il s’étend davantage sur les faits de son temps, où il peut faire état de souvenirs personnels. Éditées d’abord à Lyon en 1619, puis de nouveau en 1677 dans la Biblio­ theca Patrum, t. xxv, les Annales ont été insérées par L. Muratori dans la collection des Rerum Halicarum scriptores, t. xi, p. 1215-1306, ct enfin, avec un texte plus critique, par C. Minuloli dans les Documenti di storia italianu, Florence, 1876, t. vi, p. 1-113. Voir B. Schmeidler, Studien zu Tholonvrus von Lucca, dans Xeues Archiv der Gesellschaft far ûltere deutsche Gcschichtskunde, 1908, t. xxxin, p. 285-313. 2. Beaucoup plus impirt inte et plus étendue est I Historia ecclesiastica nova, en 24 livres, depuis la naissance du Christ jusqu’en 1291. Elle est prolongée par des biographies consacrées à Boniface VIII, Benoit XI ct Clément V, dont Toloméo est aujour­ d’hui reconnu l’auteur. Des continuateurs anonymes y ajoutèrent plus tard la vie des autres papes d’Avi­ gnon. Ce qui est un indice du renom qui s'attachait dès lors a son ouvrage. Texte dans Muratori, op. cit., p. 754-1242. La vie de Clément V est aussi dans Baluze, Vilar Paparum Avenionensium, col. 23-56. Voir I). Ko· nlg, Ploienurus von Lucca und die Flores chronicorum des Bernardus Guidants, Würzbourg, 1*875, et pour les dernières parties, G. Mollat, Étude critique sur les Vitre paparum Avenionensium d'Étienne Baluze, Paris, ΓΊ7. p. 1-21. 3. Cette grande histoire ecclésiastique devait être complétée, dans les intentions de l’auteur, par un Catalogus imperatorum, où seraient exposés les gestes des empereurs ct sans doute aussi celles des rois de France. Il ne semble pas avoir été composé. 4. Elle avait été préparée par une Historia tripartita, à laquelle Toloméo renvoie ses lecteurs, et qui succédait ÎOW elle-même à un projet tVHistoria quadripartita. Cet ouvrage n’a pas survécu ct l’on a fait de vains eflorh pour en restituer le plan. Minutoli, op. cit., p. 23. 2° Œuvres doctrinales. - - Un lot, moins considérable peut-être, mais non moins p é leux, d'ouvrages divers classe proprement Toloméo dans la catégorie des théo­ logiens· • 1. On connaissait de lui un Exaemeron s eu de opere sex dierum tractatus, resté longtemps introuvable. Il a été édité pour la première fois par P. T. Mascttl, Bibliotheca thomistica, 1.1, Sienne, 1880. 2. Mais son principal titre de gloire était Jusqu’ici sa continuation du De regimine principum, laissé ina­ chevé par saint Thomas d’Aquin. Sur la fol de plusieurs manuscrits ct de la critique interne, déjà l’érudition ancienne avait rétabli san> conteste que l’œuvre originale du Docteur angélique s’arrête au c. iv du 1. IL Voir Quélif-Echard, l. i, p. 336-337, 543, ‘et B. de Rubeis, dont les célèbres Dissertations sur les œuvres de saint Thomas sont repro­ duites dans l’édition de Parme, t. xvi, Dissert iv De opusc. De regimine principum, p. 500 505. Expose très étendu et très minutieux de cc chapitre d’hbtoire littéraire ct des positions diverses prises par la critique â son endroit par Ezio Flori, Il trallato à la translation de l’Empire, pourquoi il peut encore étendre sur lui son contrôle el pourrait, au besoin, le supprimer. Ainsi l’exige la plenitudo potestatis qu’il possède comme vicaire du Christ cl qui fait de lui le principe de toute autorité: omnis influentia regiminis ab ipso dependet. Cc n’est donc pas seulement ratione delicti mais ad bonum totius fidei, c’est-à-dire de la manière la plus normale, que ce pouvoir discrétion­ naire peut s’exercer. Ibid., 17-19, p. 385-387. 2· Application au cas de la juridiction impériale. — C’est au nom des mêmes principes que la Determinatio compendiosa tranche la controverse alors soulevée sur l’origine exacte de la juridiction impériale. 11 ne saurait, en effet, être question, comme le voulaient les théolo­ giens ct canonistes impériaux, de la rattacher directe­ ment à Dieu: l'empereur la reçoit par l'intermédiaire de l’Église. Pour prouver sa thèse, l’auteur établit d’après l'Ancicn ct le Nouveau Testament, puis d’après l’his­ toire profane, l’absolue prééminence du pouvoir spiri­ tuel. Il Insiste sur la royauté du Christ, que celui-ci a transmise à son vicaire, pour aboutir à cette conclu­ sion : SZ ergo tota jurisdictio concessa est vicario Christi, apparet quod imperiale dominium dependet a papa. 6. p. 17. En conséquence, l’Empire n’est qu’un instru­ ment aux mains du pape, utitur imperatoris ofllcio ut instrumento. Ί, p. 18. Ce qui explique les multiples interventions pontificales, que l'auteur sc plaît à rap­ peler d’après l'histoire ct le droit, en insistant sur les actes utriusque Innocenta, savoir Innocent III et Innocent IV. Ibid., 30, p.61. D’après la même théorie, la donation de Constantin est interprétée comme une cessio, qui remet le pape en possession de son dû. 26. p. 51. Pour traduire cette dépendance constitution­ nelle de 1 Empire, l'autcur demande que le nouvel élu ne puisse en prendre possession qu’après avoir été, non seulement confirmé, mais couronné et sacré des mains du pape. 1067 LICQI ES — LLIDOLPHE DE SAXE Bien que l'autour ait surtout en vue le cas er, Dr illustribus Alemannis, prirsrrtim Magdeburets, Leipzig, 1710, ln-4*; Trithrmhis; Arnoldus Bostlus, Dc Viris illustr. S. Carias. Ord., Cologne. 1609, c. xi. p. 1921 ; Theodorus Petrejus, Bibliotheca carlusiana, p. 233, 234; 1070 dont Ix Coutculx, Annata Ord. Cari., t. v. dom Le Valeur, Ephrmrridrs Ord. Cari., t. i, p. i;.>; Altamura, Biblίοth. dominlcana; Quètif et Êchaid, Scriptores Ord Pnrd. S. Autour. LUDOVIC COLINI, naquit le 31 mars 1830 a Castclplanio, bourg du diocèse de Icsi Le 18 août 1845, il revêtit l'habit franciscain dans l’église dc la Portioncule à Assise D’abord lecteur jubilaire de la province séraphique, il devint ensuite le théologien privé de Mgr Bernardino Trionfelti, O. M., lors de l’élection dc ce dernier au siège de Tcrracina et Sezze, cn 1862. En cette qualité, il assista au concile œcumé­ nique du Vatican ou sa science théologique et son éloquence furent remarquées. Il mourut le 19 décem­ bre 1874, au couvent de l’Ara Cœli de Rome, où le Rme P. Bernardin de Portugruaro. ministre général dc l’ordre des frères mineurs, l’avait appelé. Dans l’histoire du mouvement thcologique en Italie, le P. Ludovic de Castclplanio occupe une place remar­ quable. Il écrivit d’abord un opuscule *ur le Syllabus : Exposizione del S illabo. Vellet ri, 1865. Lors de la convocation du concile du Vatican, il publia un second ouvrage, Il concilio ecumenico Vaticano al cospetto dell’ odierna societa, Naples. 1869 L’épiscopat et la presse catholique firent un excellent accueil à cette étude; la Civiltà cattolica, Rome. 1869, sér. VU, t. vm, p. 349, déclara même que « le chapitre sur le catholicisme libéral était un écrit de maître ». En 1870, le P. Ludovic réédita cc livre à Turin, cf. Civiltà cattoheu, Rome, 1870, sér. VU, t. xi, p. 181-189, el publia les pages consacrées à l’examen du catholicisme libéral séparément sous le titre suivant : H concilio ecumenico Vaticano ed i eattolici liberali, Turin, 1870 A cette occasion, la Civiltà cattolica, Rome, 1869. sér. VU, t.ix, p. 607, écrivait : · Nous ne connaissons point de livres qui en si peu de pages aient tant et si bien parlé du catholicisme libéral. Nous voudrions qu’il fût lu tout entier des catholiques liberaux d Italie et qu'on le traduisit cn français, cn allemand cl cn anglais. Nous y observons la doctrine du théologien, le raisonnement du philosophe, la grâce et l’élégance du littérateur, le zèle et la charité du religieux. » Vers le même temps, le P. Ludovic édita un opuscule remarquable. De controversia infallibilitatis, Naples. 1870. A la suite dc saint Bonaventure surtout, il y exposait avec concision et sûreté la doctrine dc l’Eglise sur I infaillibilité pontificale. Cf. Ciciltà catto­ lica, Rome, 1870, sér.VII, t. x, p. 724-729. Cc fut après ccs écrits que, sur les désirs du Rme P. Bernardin de Portogruaro,le P. Ludovic commença la redaction de son grand ouvrage. Maria nel consigho dell' Eterno, ovrero la Vergme predestinata alla missione medesima con Gesù Cristo, I vol., Naples, 1872, 1873; 2' édit., Naples, 1901 Le premier volume achevé, l’œuvre fail­ lit être interrompue; pendant deux ans. en eiTel. l’au­ teur fut aux prises avec In mort, mais sauvé par une intervention singulière dc la sainte Vierge, il put réali­ ser son vaste plan. Ccl écrit, par sa solidité dogmatique, sa forte unité dc conception, scs vues admirables sur le rôle de la sainte Vierge dans l’œuvre dc la Rédemp­ tion el dans l'Église, le lyrisme mystique qui l’inspire, csl un des plus beaux ouvrages de théologie mariale qui ait jamais clé écrit. Avec Duns Scot et l’École franciscaine contemporaine, cf. P. Marie Bonaventure, O. M., L*Eucharistie et te mystère du Christ, Paris. 1897, le P. Ludovic soutient que le Christ et la Vierge ont été prédestinés avant toute créature, indépendam­ ment du péché d’Adam. Cet ouvrage a toujours joui d une grande estime cn Italie. Cf. Civiltà cattolicaFlorence, 1873, sér. VIH. t. x, p 704-708. Le dernier ouvrage du P. Ludovic est consacre ù S. Bonaven­ ture, Seraphicus doctor Bonaventura in arcumenicis catholicic cedes hr conciliis cum Patribus dogmata défi- 1071 LUDOVIC COUM nient, Borne. 1874. Après avoir exposé brièvement fin fluence de la doctrine bonavcnturicnnc dans les divers conciles œcuméniques, l’auteur établit longue­ ment l'harmonieux accord de la théologie du Docteur séraphique avec les constitutions dogmatiques du concile du Vatican. Archives du couvent dc Sainte-Maric-dcs-Angcs, Assise; Constantino da Valcamonlea, Ο. Μ., L'ordine serafico nd concilio Vaticano, Venise, 1.872, p. 32. 43; Basilio da Greccio. O. M., Oradone juntbre Idta ndla chtesa del collegio di S. Antonio, il 12 ottobre 1889, cdcbrandosl il generale cap b talo, Qunracchi, 1890, p. 8. 9. . E. Longpré, LU ES K EN jean, jésuite allemand, né à Pader­ born, en 1615, enseigna d'abord la philosophie, puis sc livra aux travaux du ministère et excella dans la controverse. Sur la maxime mise en cours par les pro­ testants : Cujus est regio, illius est religio, il a laissé un solide ouvrage : Verum ven Euangelii ministerium, Hildesheim, s. d., Cologne (1707). 11 mourut ù Pader­ born en 1708. Sommcrvogcl, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, t. iv, col. 171; Hurter, Nomenclator, 3· édit., t. iv, col. 711 P. Bernard. LUGO (François de), jésuite espagnol, frère du cardinal Jean dc Lugo, né à Madrid cn 1580, admis au noviciat dc Salamanque cn 1600, fut longtemps pro­ fesseur dc philosophie et dc théologie cn Espagne et au Mexique, puis théologien du général de la Compa­ gnie de Jésus à Home. 11 mourut ù Valladolid en 1652. Théologien dc grand mérite, il a publié d'intéressants ouvrages, parmi lesquels il faut signaler : De principiis moralibus actuum humanorum, Elvirc, 1612; Theologia scolastica de Deo, de Trinitate, de Angelis, Lyon, 1647, in-fol.; De septem Ecclesiie sacramentis, in-4°, Venise, 1652. Sommervogel, Bibliothèque de la Compagnie dc Jésus, t. iv, col. 175 sq.; Hurler, Nomenclator, 3· édit., t. ni, col. 911. P. Bernard. LUGO (Joan do), l'un des maîtres dc la théologie scolastique moderne, né â Madrid, le 25 novembre 1583, entré dans la Compagnie dc Jésus cn 1603. Après avoir enseigné pendant dix ans la philosophie ct la théologie à Valladolid, l’éclat de son talent le lit appeler ù Borne où pendant vingt ans il occupa la chaire de théologie au Collège romain, avec une si grande célébrité que des copies dc son cours étaient demandées au loin comme une rare faveur par de savants théologiens. Le pape Urbain VIII, qui aimait à consulter les ouvrages du P. Jean dc Lugo, le tenait en si haute estime que, sans avoir laissé cn rien pressentir scs intentions, il le nomma cardinal le 14 décembre 1613. Il fallut un ordre formel pour l’obliger à accepter une dignité si contraire aux tendances les plus profondes et les plus chères dc son humilité. Bien ne fut changé à son genre dc vie; même simplicité, même aiTabilité. De scs mo­ destes revenus, il ne retenait pour lui que le strict nécessaire; tout le reste était pour les pauvres, ù qui chaque jour il distribuait des vivres, dc l’argent, des remèdes, entre autres du quinquina dont les propriétés médicales venaient d’être découvertes ct que le peuple appela longtemps < poudre dc Lugo ». Son plus vif regret fut de renoncer alors à renseignement de la théologie. 11 continua toutefois la publication de ses ouvrages qui s’étendent à toutes les questions dc la morale ct dc la dogmatique, dans l'ordre classique des matières. La première édition complète des œuvres du cardinal de Lugo : Opera omnia, Lyon, 1652, 7 vol., in-fol., est assez défectueuse. Une nouvelle édition, très correcte ct très soignée, parut ù Venise, cn 1718, reproduite en 1751, 7 vol., in-fol. Cette édition comprend : 1.1 ct n, Disputationes de jure et justitia, œuvre remarquable LILLE 1072 entre toutes; t. m, Disputationes scholastica! et morales de virtute fidei divinor; t. tv, Disputationes scholastic^ de incarnatione; t. v. Disputationes scholastica· d morales de sacramentis in genere; de venerabili cacharistiie sacramento ct de sacrosancto missic sacrificio; t. vi, Disputationes scholastica! et morales de virtute et sacramento pœnitentiaj; item de sujjragtis ct indulgen­ tiis; t.vn, Hrsponsa moralia. L'édition de Paris, 1868, suit, pour les mêmes matières, un ordre différent. -■ Il fallut un ordre exprès des supérieurs pour détermi­ ner cc savant homme ù publier scs premiers traités d cc furent les instances du cardinal Pallavicinl, son plus brillant et son plus cher disciple, qui seules le décidèrent à livrer Λ l’impression scs Desponsa moralia. Plusieurs ouvrages inédits sur Pâme, la philosophie, la logique, la Trinité, la vision intuitive, sont dispersés aujourd’hui dans les bibliothèques dc Madrid, dc Salamanque, de Carlsruhe, dc Malines, etc. Toutes ces œuvres n’ont rien d’une compilation qui ressasse, dans un ordre nouveau, des choses déjà dites : clics portent la marque très personnelle d’un génie indépendant et original, mais prudent ct profond. Los opinions des divers auteurs sont sommairement rela­ tées : Lugo s’attache surtout ά dégager le fond de sa pensée, à présenter le fruit dc ses propres méditations, Un autre caractère de son enseignement vivant et pratique est l’étroite union de la théologie morale ct dc la théologie dogmatique, celle-ci servant dc base à celle-là. Pour l’une comme pour l’autre, la même sim­ plicité géniale dans la méthode qui va droit aux prin­ cipes d'où sortiront ensuite, comme d'clles-mêmcs, les applications. Il est intéressant dc lire à cc sujet les dernières lignes dc la préface de son De justitia d jure. La lumineuse pénétration dc sa pensée n’est pas toujours exempte d'un excès de finesse ct dc subtilité. Esprit hardi dans sa prudence,comme tous les esprits équilibrés et puissants, il n’a pas craint dc s’engager, cn terrain libre, dans des voies nouvelles. Il a son sys­ tème â lui sur l'objet formel de la foi, sur l’union hypostatique, sur le mystère eucharistique, ct ccs théo­ ries, toujours étudiées ct discutées, ont résisté au temps. Le fond même dc sa doctrine n’en est pas moins d'une solidité ù toute épreuve : parmi les théologiens du xvi· ct du xvue siècle, Lugo tient une place hors de pair, à côté, sinon au-dessus de Suarez.. ■ Après saint Thomas, a écrit saint Alphonse de Liguori, il n’y a rien d’exagéré a le mettre au premier rang parmi tous les autres théologiens, tant les raisons personnelles ct neuves qu’il apporte ù la solution des questions vont i la racine de la difficulté et ne se laissent point aisément réfuter. » Theol. moralis, I. Ill, η. 552. Ce grand théo­ logien mourut à Borne, le 20 août 1660, à l’âge dc soixante-dix-sept ans; il demanda la faveur d’être enseveli aux pieds de saint Ignace. Sommcrvogcl, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, t. iv, col. 175-181 ; I lurtcr, Nomenclator, 3*édit., t.ni,col.911915; Andrade, Varones illustres, t. v. p. 221-241. P. Bernard. LULLE Raymond (Lo bienheureux), fécond écri­ vain surnommé le Docteur illuminé (1235 7-1316). I Vie. II Écrits (col. 1088).— III Doctrines (col. 1112'. IV’ Le souvenir de Haymond Lullo (col. 1134). L Vie. — La vie de Ray moud Lulle est connue princi­ palement par la Vida coitanta dont le texte catalan conservé nu British Museum, ms. add 1ϋ 432, P 25, a été édité par M. Salvador Bové dans le Boldin de la Ileal academia dc buenas Letrus de Barcelona, Barcelone, 1915, t. xv, pk89-101 ct reproduit dans le Boletide la Societal Atqucologica Luliana tB.A.L.), Pal ma, 1915, t. xv, p. 349-357. Le texte latin, légè­ rement divergent, ct dont une édition critique fait défaut, m trouve dans les Acta Sanctorum, juin. t. v, Amers, 1709, p. 600-668, sous le titre suivant : Vita ab anongmo coirvo scripta, ipso Beato adhuc superstite; il sc trouve aussi dans 1073 LULLE. VIE 107'. <· Val. lal 10 .'75, f 27, le ni», fat. 15 450 de la BiblloF. M., B. Raimondo Lullo, dans Bibltoteea Bio-Bibliografica thôquc nationale fie Paris ct h cod. lat. 10 661, t· I dc 1a della Terra Santa e dell'Oriente franceseano, Quarncchi. Bibliothèque d'Étiit de Munich. Yves Salzlnger rélmpri1906, t. i, p. 361-392; Kelcher, op. cit.; J. H. I*robsl. nu» cette Vie au premier volume de sa grande édition lulCaractère et origine des Idées du B. Raymond /jill*, Toulouse, llcnne, Raymundi Lulli opera, K vol. Mayence· 1721-1712 1912. Le document s’arrête à l’année Kill, cinq an» environ Haymond Lulle naquit ù Palma (Baléares), selon les avant la mort de Rnj inond Lulle. Su haute ancienneté, solidement établie pur le P. CuHurcr, S. J., dans une lettre uns en 1232, le 25 janvier, selon les autres en 1235. Ce uti P. Sollier, Acta Sand , p. 610-613, a été généralement dernier sentiment parait plus fondé. Sollier, Acta SancL, acceptée de* critiquée. Récemment toutefois, le P. Michel p. 64 I ;S. Zwemer, Raymundus Lullus, der ente MohamBihl, O. l·. M . a cru devoir affirmer « qu'il n’est pas permis medancrmissionar, Wiesbaden, s. d., (traduit de l’édi­ de conclure que la Vie écrite par l'anonyme soit une vie tion anglaise, Londres, 1902), p. 14. 11 est sûr, en effet, contemporaine du B Lulle ». Lr B. Raymond Lulle, Etudes que Haymond Lulle s’est converti à l'âge de trente ans bibliographiques, dans Études fransciscalnei, 1906, t. xv, accomplis, Liber Contemplationis, L JL c. lxx. Obres p. 313; innis ses doutes ont été définitivement résolus par le P. Keichrr, O. F. M., Raymundut Lullus und seine originalsdel illuminât rnestre Ramon Lull, 11 vol., Palma, Stellung sur arubischen Philosophie dam Beilrtigc sur Gtsch. 1906-1917, t. ni. p. 65, ct qu'à la veille du concile •1erPhil, des A4 .-A , t. vu,fasc.4-3, Munster, 1909,p.8-12. Ix dc Sienne, ocl. 1311, il travaillait depuis quarantetexte latin de la vie sc trouve, cn effet,dans le ms. lat. JJ 460 cinq ans à la réalisation de ses projets, ainsi qu’il dc la Bibliothèque nationale de Paris, légué Λ la Sorbonne le déclare lui-même dans son opuscule. Disputatio en 1330, par le célèbre disciple de Haymond Lulle, Thomas clerici et Raymundi phantastici. Golubovich, op. le Myéslcr, chanoine d’Arras. Le récit remonte très proba­ cit., p. 388. Ccs données ne seraient pas aussi rigoublement ù 1311. .L RublO y Balngucr. Ramon Lull, dans sement exactes, si l’on acceptait la première date. l'Encidopcdia universal, Barcelone, 1924, t. XUX, p. 551. Plusieurs écrivains, J. Bublô, Custurcr, croient que le Le nom primitif de sa famille n'était pas Lull, mais texte latin représente le document primitif; d’autres au Amat; le nom de Lulle est un sobriquet qui apparaît contraire, parmi lesquels le P. Ant. Pasqual, O. C., dans son pour la première fois dans l’acte dc mariage de monumental ouvrage, Vindiciæ Lull larve, I vol-, Avignon, Pierre Amat, nov. 1131, ct s’est conservé dans la 1778, t. i, p. I, le considèrent comme une version de l'ori­ branche dc famille d’où est né l’illustre majorquain. ginal catalan. Ce dernier sentiment nous parait plus vrai­ J. Mirct y Sans, Boletin de la real Academia de semblable. Le récit de la Vida est corroboré par les minia­ buenas tétras de Barcelona, 1916, t. xvr, p. 305tures du ms. S. Pierre, 92, xiv* siècle, dc la Bibliothèque de Karlsruhe, signalé d'abord par XV. Branbnch, Des 307. Son père, Hamon Lulle, appartenait à la noblesse Raimundus Lullus Le ben und Werke, (n Bildtrn des XJV catalane, ainsi que sa mère, Isabelle d’Enll, ct Jahrhunderls, Kandruhc, 1893, puis étudié récemment avait à Barcelone dans la paroisse dc Santa Maria pur .1. llubio. El Breviculum i les miniatures de la vida del Mar des propriétés considérables. J, Mirct y d'En Ramon Lull de la bibliotcca dc Karlsruhe dans Buttlcli Sans, Ibid., I. v, p. 525-535. Il avait suivi le roi de la bibliotcca de Catalunya, Barcelone, 1916, t. lu, p. 73-88. d’Aragon ct du Languedoc, Jaime ltr le Conqué­ Des douze miniatures, sept Illustrent des épisodes dc la vie rant, dans son expédition à Majorque; après que de Haymond Lulle, tels qu’ils sont racontés dans la Vida. la ville, appelée plus lard Palma, eut été enlevée Presqu’à l’égal dc la Vir. les écrits de Haymond Lulle renferment de nombreux éléments biographiques. Leurs d'assaut, le 31 déc. 1229, il avait reçu cn partage explicit, surtout depuis 1285, permettent de retracer en dc nombreux domaines aux en\ irons de Pnlma. partie son itinéraire; malheureusement les dates diffé­ de Pollcnsa ct dc Manacor. C’est la que Raymond rentes qu’ils portent dans les mss. laissent souvent planer Lulle naquit. de graves incertitudes. Les œuvres purement littéraires cl Ainsi qu'il résulte des premiers chapitres du Blanmystiques, les poésies du célèbre Majorqunln contiennent querna ct du Doctrina puéril, son père. < beau ct aussi un grand nombre dc données qui illustrent particu­ noble dc cœur, si entendu dans les lettre* et les lièrement la physionomie morale de Bayinond Lulle, car Blanquerna ct l’Aml, les deux grands personnages qui appa­ sciences qu’il comprenait suffisamment la sainte Écri­ raissent dans ccs écrits, ne sont que de* personnifications dc ture ·, sa mère, « la sainte, patiente ct humble dame Haymond Lulle lui-même. A. Bubiô y Lluch, En Ramon d'Aloma », lui donnèrent une éducation monde cl Lull. Sumari d'unes liions en cls Es ludis Universltarls Cala· physique très soignée. Lulle toutefois ne répondit pas lans, extrait des Esludis L nluersitaris Catalans, Barcelone, entièrement à ccs soins, s'il faut accepter l’humble aveu 1911. M. Llorenc Ri ber n spécialement utilisé celle der­ qu’il cn fait dans son Liber Contemplationis, appelé nière sorte de renseignements dans son ouvrage récent. justement par Pasqual, son livre des confessions : Vida i actes del Reverent mes trc i benairnturat màrltr Ramon Lull, Palma, 1916 Obrcs, t. iv. p. 4L Vers l’âge dc 1 1 ans. après avoir Les sources postérieures ne méritent qu'une mention étudié les arts libéraux, il entra comme page â la rapide, car elles ne sont que des paraphrases parfois enjo­ cour du roi .laime I,f ct suivit le monarque dans ses livées dc la Vie primitive. lui plus ancienne est ΓEpistola voyages en Aragon et cn Catalogne. Les lettres ct la in vilain Raimundi Lulli, eremita·, dc Charles dc Bouvcllcs, poésie des troubadours étaient cn honneur au palais, écrite ù Amiens en 1511 ct dont une réédition sc trouve dans mais le souverain lui-même donnait l’exemple d’une 1rs Acta Sand., p. 068-673 Après elle, il faut également men­ vie désordonnée. R. Lulle fut bientôt séduit par les tionner Γ Encomium dlvi Jlaymundi Lulli, doctoris illumi­ plaisirs où sc laissait entraîner la jeunesse noble. nati et martyris d’un Majorqunln, Nicolas de Pax, publié d’abord ù Alcala en 1519. Jbid., p. 674-678. Comme il le déclare dans son poème le Descornort, A l’aide dc ccs documents ont été composées plusieurs R. d’AIôs, Ramon Hull, Poesies, Barcelone, 1925. biographies de valeur très inégale. Cf. Custurcr, Disertaρ. 74, « il oublia Pieu el suivit les voles de la chair ·. cione.x historicas del H Raymundo Lulio, cnn un apendi: de En 1256, il devint sénéchal dc l’infant Juimc 1er su vida, Mallorca, 1700. J. Bublô, Ramon Lull, p. 551. Les que son père. Jaimc l,r le Conquérant, avait proclamé meilleures sont ducs ù J. B Sollier, S. J.. .Ida Sand , roi de Majorque, Vida, éd. du B. A. L., p. 349. La p. 044-649 ct ù Pnsqual, Vindicia· Lulliamr, t i, p. 1-439. même année, le 16 juin, Lulle est sûrement ù Barce­ Ccs dernières ont Inspiré directement toute la littérature contemporaine On peut voir la liste complète dc ccs divers lone. Son père étant mort, il cède à son frère. Arnaud travaux dans les études modernes qui doivent être consul­ Lulle, des biens et des droits qu’il avait dans la paroisse tées dc préférence dans le* questions biographiques ct lltlédc Santa Maria del Mar. L’acte officiel, portant le sigle t aires relu lives à Raymond Lulle : Menendez y Pelayo, autographe de Raymond Lulle, a été retrouve et public llistôria dc los hétérodoxes espahales, Madrid, 1880, t. I, par Mirct y Sans, Xoves biogrufiques d'en R. Lull, p. 513-539. Hauréau-LIttré, Raymond Lulle, dans ΓHistoire Boletin de la Real Academia de Barcelona, t. xv, littéraire dc la l eaner, t. xxi.x, Paris, 1885, p. 1-386(la Vie p. 103. A a même date, il épousa Dona Blanca seulement, p. 1-67, est d’Hatiréau; elle est écrite dans un esprit de dénigrement swicmatiquo); P. Golubovich, O. l’icany, qui, le 23 sept. 1257, le constituait procu- 1075 LULLE. VIE râleur de ses biens â Barcelone. G. Rosscllô, O bras rimadas de K. Lull, Palma 1859. p 33. Il en eut deux enfants, Dominique ct Madeleine qui épousa Pierre de Scntincnal. Malgré cetlc union ct scs hautes fonctions à la cour, H. Lulle négligeant son devoir, Lib. cont., c. exiv, Obres, t. iv, p. 75, sc laissait toujours aller aux entraînements d'une vie mondaine. · Rien, dit-il lui-même. Liber Cont., I. IL c. xxxvn, Opéra, éd. Mayence, t. îx, p. 79; Obres, t n, p. 185, nc put m'induire à être un homme de bien, ni les secours des anges, ‘ni les Écritures des prophètes, ni les exhortations des religieux; au contraire, malgrc l’aide des anges et les prédi­ cations des religieux, je fus le pire des hommes et le plus grand pécheur de toute la ville et des environs. ■ Comme les troubadours d’alors, il courtisait les dames ct leur dédiait des poésies d’amour. Liber Cont., 1. III, c. αν, Opera, t. îx, p. 231. Les biographes postérieurs, Charles de nouvelles, op. ci/.. p. 669, Nicolas de Pax, op. cit., p. 675, racontent même qu’il aurait poursuivi une génoise, Léonora (selon d’autres, Ambrosia) de Castello Jusque dans l’église cathédrale de Sainte-Eulalie, y pénétrant même à cheval, cl que la dame n'aurait pu l’éloigner qu’en lui découvrant son sein dévoré par un cancer. Ce récit est encore aujourd’hui accepté par plusieurs historiens, Menéndez, y Pelayo. Historia, L i. p. 511, M. André, Le B. Raymond Lutte, Paris, 1900, p. 19-23. Mais la critique moderne le rejette à Juste litre comme une légende dont le point do départ est une anecdote analogue racontée par Raymond Lulle dans son ouvrage, Félix de les maravallcs del mon, éd. Rosscllô, Palma, 1903, t. n, p. 120-121. M. Obrador, préface du Félix, éd. cil., p. xl; Probst, op. cil, p. 1,21 ; A. Salcedo Ruiz, La hleratura espanola. Madrid, 19L5, L i, p. 301; M. Bihl, art. cit., p. 329; R. d'Alôs, Poesies, p. 158. Malgré ces écarls, la grâce attendait Raymond Lulle. Γη soir, étant au lit, mais tout occupé à composer une chanson d’amour, le Christ en croix lui apparut soudain. Vida, p. 349. Lulle toutefois, bien que terrifié, ne tint pas compte de l’apparition qui se répéta quatre fois encore dans les memes circonstances. Vida p. 350. La cinquième fois, il comprit que le Crucifié l'invitait <à se donner tota­ lement à sa servitude». L’épisode du crucifix de Saint-Damien, appelant François d’Assise, se renou­ velait dans l’histoire spirituelle du xm· siècle. R. Lulle garda en tralLs de feu le souvenir de ccs hautes manifestations. < Il plut à Jésus-Christ, chante-t-il dans le Descornort, R. d’Alôs, Poesies, p. 74, dans sa très grande pillé de se présenter à moi cinq fois crucifié. > CL Liber Cont.,}. ÏI.c.i.v, Opéra, t. ix, p. 122. Le fait dut avoir Heu aux environs de juillet 1265. Ainsi décide à suivre le Christ, R. Lulle se mit à élaborer les projets à la réalisation desquels il devait consacrer sa vie. Déjà tout brûlant d'une grande ardeur d’amour pour la croix, il crut qu’il ne pouvait faire acte plus agréable que d’amener les infidèles ct les Incrédules à la vérité de la sainte fol catholique cl, pour cc motif, d’exposer sa personne au péril de la mort ·. Pour atteindre cet idéal, il sc proposa trois choses : rechercher le martyre pour l’amour du Christ, rédiger des écrits où la foi serait exposée aux infidèles, particulièrement aux Arabes, faire construire des collèges où les mission­ naires apprendraient les langues des infidèles, surtout l’arabe et le tartare, ct s’entraîneraient aux souf­ frances de la vie apostolique et du martyre. Vida, p. 350. Ces résolutions s’harmonisaient bien avec les préoccupations d’alors. A cctte époque, en effet» Jalmc ltr le Conquérant faisait de grands efforts pour convertir les Juifs de Valence cl assis­ 1076 tait lui-même à Barcelone, en 1263 et 1265, à des controverses publiques entre Fra Pau Cristia, O. P. et les rabbins Mosch ben Najinan ct Rabi ben Astnich. Trois mois durant, R. Lulle médita ces projets, tout en retenant scs fonctions de sénéchal; ainsi qu’il est possible de le saisir par les confidences a peine voilées du Liber Cont., 1, V, c. ccci.vm, Opéra, t. îx. p. 550-554, il s'appliquait à discipliner les puissances de son être cl à les enflammer dans des dialogues prolongés avec Dieu. Sur cc, écrit la Vida p. 350, « vint la fête de ce glorieux séraphin messlrc saint François ct le dit Révérend Maître ayant entendu le sermon d’un évêque qui racontait com­ ment le glorieux monseigneur saint François, après avoir laissé toutes les choses de cc monde, s’était donné entièrement au service de la croix, fut touché jusqu’aux entrailles ct décida de vendre scs pro­ priétés et de suivre son exemple ». R. Lulle exécuta aussitôt, en partie du moins, ce pieux dessein; le Jour même, il reçut des mains de l’évêque l’habit d’ermite, existente domina pro qua cantilenam /acere volebat, ajoutent les annotations du ms. de Karls­ ruhe. J. Rubiô, El breviculum, p. 84. Une fois de plus s’affirmait la parenté spirituelle de François d’Assise ct de R. Lullo. M. André, op. cit., p. 32, 35; P. André de Palma, O. M. C., El beat IL Lull, martre dei Terc Ordre Francisco, dans Estudios Franciscanos, Barcelone, 1922, t. xxvm, p. 114-119. Cet acte généreux accompli, Lulle partit ensuite en pèlerin pour Notre-Dame de Montserrat (d’au­ cuns. avec M. Rîbcr, disent Notre-Dame de Rocamadour), Saint-Jacques de Composlelle ct les autres terres sanctifiées de l’Espagne. Après ce pèlerinage (d’après les annotations do la Vie illustrée du ms. de Karlsruhe, il aurait eu lieu avant la fêle de saint François ct la conversion totale de Lulle, cf. J. Rubiô, El breviculum, p. 83), l’ermite résolut de sc rendre à Paris pour étudier la grammaire et les sciences, mais ses amis et surtout saint Raymond de Penaforl, O. P., l’en dissuadèrent. Vida, p. 350. Suivant cc conseil, il commença chez lui l’élude du latin dont il possédait déjà les éléments, Vida, p. 350, ct plus encore de l’arabe. En effet, bien que la langue maure fût parlée par la plus grande partie de la population majorqualne, R. Lulle l’ignorait complètement. Au jugement d'Asin y Palacios, de Ribera ct de Probst, op. cit., p. 23, le fait est inadmissible, mais à notre avis les invraisemblances ct les considérations générales qu’ils invoquent, nc prouvent rien à l’encontre des documents. La Vida, p. 350, la Vie illustrée du ms. de Karlsruhe, J. Rubiô, El breviculum, p. 83. les prières de R. Lulle qui dans son premier écrit demande â Dieu l’in­ telligence de l’arabe. Liber Cont., 1. III, c. ccv. Op., t. îx, p. 268, tout nous assure qu’à l’époque de sa conversion « il ne savait pas la langue maure ». Pour l’acquérir, il se mil à l’école d’un esclave sarra­ sin qui faillit l’assassiner. Vida, p. 351. Quelles furent alors ses études philosophiques cl théologiques, rien nc nous l'apprend ct cc silence de la Vie est énigmatique. J. Rubiô, IL Lull, p. 552. Cc qu’il est possible d’assurer, c’cst qu’il lut alors un ouvrage, jusqu’ici non identifié, le Liber petitionum et quæstionum, mais qui paraît être, d’après les indications de Lulle cl l'examen du contenu, le Lib quiest. veteris et novi Testamenti, P L , t. xxxv, col. 2214, attribué alors à Saint Augustin; il reconnaît y avoir puisé les • vraies preuves, les significations profondes ct les rai­ sons manifestes»qu’il devait développer plus tard dans scs livres apologétiques. Liber Cont., I. il, c. lxxvii, n. 3, Op., t. îx, p. 168, Obres, t. in, p. 28. Il a aussi pris contact avec saint Anselme cl Richard de Saint-Victor dont il se réclame dans un de ses premiers ouvrages. 1077 LULLE. VIE k Liber mirandarum demonstrationum, I. L c. xiv, Op., t. n, p. 7, et avi e Aristote dont il cite et résume les principaux écrits, Doctrina puéril, c. lxxv, p. 197199. Des analogies frappantes permettent encore de croire qu’il a étudié le De divisione philosophât de Gundlsalvl. La dialectique du Liber de Gentili et tribus sapientibus, Op., t. n, ses exposés célèbres de la théologie musulmane, Golubovich, op, cit., p. 376, supposent aussi une longue ct pénétrante initiation aux grands courants de la pensée isla­ mique. Ces divers travaux de préparation scientifique durèrent neuf ans. Après cctte période, Lulle sc retira au mont Banda, situe près de sa demeure, pour sc livrer plus complètement à la contempla­ tion. Vida, p. 351. « Le huitième jour de sa retraite (1271), il lui vint une certaine illumination divine qui lui montra, en un seul moment, la méthode qu’il devait adopter dans scs livres contre les infi­ dèles. » Sur la nature de « cctte grande illustration -, Vida, p. 351,dont K. Lulle parle maintes fois, Pasqual, op. cit., t. i, p. 68, ct qui lui a valu le titre de Doctor illuminatus, les documents contemporains nc don­ nent pas d’explications, mais il est probable, comme l’entend Pasqual, op. cit., t. î, p. 61-72, t. iv, p. 286306, que celte lumière, achevant le long travail de préparation de B. Lulle, lui découvrit avec am­ pleur cc qui devait être le principe de son système, â savoir l’idée de la primauté absolue des attributs divins ou dignités ct de leurs relations entre eux cl le monde dont ils sont l'exemplaire infini : Videtur ipsi datum lumen ut divinas per/ectioncs agnosceret quoad aliquas proprietates et habitudines quas habent ad invicem secundum omnes modos quibus ad invicem possint comparari... Eodem lumine, cognovit totum esse creaturœ nihil aliud esse quam imitationem Dei. — Après cette faveur, Lulle descendit du mont Banda ct se rendit au couvent cistercien de Santa Maria de la Royal; il y composa sur le champ son Ars magna, puis, l’œuvre achevée, il retourna à Banda ct sur l’endroit oil il avait reçu la grande illumi­ nation » fit construire un ermitage où il demeura quatre mois, Vida, p. 351., se livrant à la contem­ plation. Pasqual, op. cit., 1.i, p. 95-113. Se remettant ensuite au travail, B. Lulle rédigea, entre 1271 ct 1276, plusieurs ouvrages considérables. 11 était tellement absorbé qu’il devint nécessaire de donner à son épouse. Dona Blanca Picany, un curateur, Pierre Galccran, pour administrer les biens qui lui restaient. L’acte fut fait le 13 mars 1275. A. Rubiô y Lluch, Documents per Γ historia de ta cultura catalana mig-cval, Barcelone, 1908, t. t. p. 3-1. Il est sûr que Lulle, attaché alors ù son épouse et ù son fils, Liber Cont., 1. II. c. xa. ct I. Ill, c. cxxxvnr. Op., t. îx, p. 200, 317, ne demeura pas insensible dans la situation pénible où l’appel divin le mettait L’activité scientifique du converti fut bientôt connue, du roi de Majorque. Jalmc Ier. qui tenait souvent sa cour à Montpellier. Le souverain manda B. Lulle et fil examiner ses ouvrages, particulière­ ment son Liber contemplationis, par un frère mineur, maître en théologie. Vida, p. 351. peut-être Ber­ trand Béranger, lecteur au studium de celle ville. Wadding. Annates Ord. Min., an. 1287. n. Il: Pas­ qual, op. cit., I. 1, p. 113; Lorenc Biber. Hamon J.all en Montpelier // en la Sorbona dans La Hevista Quinccnal, Barcelone, 1917. t. i. p. 310-339. L’exa­ men fut favorable. Durant cc séjour Λ Montpel­ lier, Lulle composa l’Ars demonstrativa et le lut publiquement. Ce fait suggère l’idée qu’il reçut à la suite de col examen, le grade de maître que tous les documents lui donnent. S. Bové, H. J.luit y la llengua llatina, dans Boletin de la Heal Academia 1078 de Barcelona, l. xv, p. 70-72. A cette occasion, il obtint du roi la fondation d’un collège de langues ù Miramar où, sous sa direction, treize frères mineurs sc préparaient, surtout par l’étude de l’arabe. A l’évangélisation des Infidèles. Vida, p. 352; André de Palma, El B. Hamon Lull, p. 120-129. Le collège de la Sainte-Trinité de Miramar, dont Lulle se pro­ clama toujours le fondateur, Blanquerna. c. lxvi, Obres, t. îx, p. 230, surtout dans le Cant de Hamon. B. d’Alôs, Poesies, p. 30. fut approuvé par une bulle de Jean XXI, donnée à Viterbe» le 17 octobre 1276. A. Rubiô, Documents, t. i, p. 4-5; Mgr Maura, évêque d’Orihuela, Lo Beat H. Luit, /undador del primer colegi de llenguas orientales, dans Hivista Lulliana, Barcelone 1902. t. n, p. 260-266. Après cc premier voyage en France, Lulle retourna À Majorque. Ce qu’il fit ensuite n’est pas facile â déterminer, car pour toute la période 1276-1286. la Vie ne fournil aucun renseignement. A la suite de Pasqual, op. cit., t. î, p. 128-142. la plupart des historiens modernes, M. André, op. cit., p. 86-102, J. Avinyo, El terciari Francesca. B. Hamon Lull, éd. du B, A. L.. Palma, 1906-1907. I. xi. 371-383, J. Borras, Espiritu del B. Hamon Lull, dans B. A. L.. Palma, 1909, t. xn, p. 339-341, S. Galmcs, dans la préface du Blanquerna, Obres, t. ix, p. xvî. ap­ puyés sur divers passages du Blanquerna cl du Félix de les maravelles, croient que vers cctte époque, de 1277 à 1282, B. Lulle a fait le tour du monde alors connu, visitant successivement Borne. l’Alle­ magne. où il aurait été accueilli avec bienveillance par Rodolphe Ier de Habsbourg. l’Europe septen­ trionale, rOricnl jusqu’aux Indes. l’Egypte, le Magreb. d’où selon quelques auteurs, Avinyo. op cit., p. 382. il sc serait embarqué pour l’Angleterre. D’autres écrivains, au contraire, passent sous silence celte grande odyssée. Solfier. Acta Sancl., p 645, Bihl, art. cit., p. 331; ils sont d’asis que. durant cette période, B. Lulle demeura généralement à Miramar â la direction de son collège de langues orientales. Kclchcr, op. cit., p. 24, A. Rubiô. Lliçms. p. 7, J. Bubiô, Hamon Lull, p. 553. Il est dilficile de résoudre le problème, car le Blanquerna, auquel l'opinion affirmative fait appel, est un roman où ù côté de données sûrement biographiques se mêlent les plans ct les rêves de B. Lulle, l’exposé de scs idées sociales, la description du monde connu d’après les renseignements mis en circulation par les voya­ geurs cl les croisés, ct cela avec le poudroiement d’une imagination orientale. Néanmoins deux faits semblent bien s’imposer. D’abord la présence de Lulle à Rome en 1278, ù l’époque où Nicolas III dépêchait au grand khan des Tartarrs une ambas­ sade de cinq frères mineurs sous la conduite de Gérard de Prato. Blanquerna, c. lxxx. Obres, t. îx. p. 302. En effet les longs récits du Blanquerna où Raymond le troubadour, op. cit., c. lxxix, p. 290292, interroge la cour romaine sur les dix problèmes apologétiques ct sociaux que le Majorqualn ne cessa d’agiter cl sur lesquels il demanda plus tard l'avis de l’I’nlversité de Paris, Avinyo. op. cit., р. 372-371. les passages où le héros du roman défend devant les cardinaux le système d’argumentations du Liber mirandarum demonstrationum, Blanquerna, с. lxxviiî, p. 281, ne s’entendent guère si l’on n’y voit point l’exposé dramatisé des tractations du • procureur des infidèles ». op. cit., c. xc. p. 352, pour obtenir du Saint-Siège un mandat En second lieu, il parait suffisamment établi que vers celle époque Lulle se rendit en Terre sainte et visita une partie du monde musulman. rilgyt>le entre autres. Le Liber de fine écrit ù Montpellier en 1305. cf. A. Got Iron. Hamon Lulls Kreuzzugsideen, Berlin. 1079 LULLE. VIE 1912, p. 76-77, atteste en effet clairement que Lulle s'agenouilla au Saint-Sépulcre : Ego pluries coram altari læatl Pétri fui Home, ipsum sidi valde ornatum, illuminatum, dominum papam hic pluries cum cardinalibus celebrantem et cum alti* et multis vocibus laudantes, benedicentes nostrum dominum .Jhcsum Christum. Sed aliud altare est, quod est exemplar et domi­ nus omnium aliorum et quando vidi, in ipso duc lam­ pade sole erani, una tamen fracta est. Civitas depopulata est eo quod ibi quasi quinquaginta (?) homines non moran­ tur, sed hic multi serpentes in cavernulis commorantur. El illa civitas est excellentissima super omnes alias civi­ tates, el hoc intelllgo quoad Deum. Sed quoad nos quid est, et dedecus quale est in quo est, a quo venit et quan­ tum est, videatis! Et nonne sumus Christiani? Or, le récit du voyage soudainement interrompu de R. Lulle a Chypre en 1301, exclut positivement le fait d'un pèlerinage à Jérusalem à celte époque, cc que les historiens admettent communément. Comme il n’est pas possible de lui assigner une autre date entre les années 1282 et 1305 où l’itinérairc de Lulle est sufllsammcnt connu, il reste que cc voyage appartient à la première période des pérégrinations lulllstes. Cette conclusion est confirmée par le texte d’un ouvrage écrit à Paris en 1287, le Felix de les maravelles, t. », p. 126, où Lulle se reconnaît sous les traits de cc pèlerin qui prie au Saint-Sépulcre, dis­ pute avec les sarrasins dans les mosquées, cl à son retour d Orient < va chez les prélats et les princes de la chrétienté » pour les exciter à la grande œuvre de l’évangélisation des infidèles, — cc que le Majorquain tentait précisément alors d’obtenir de Phi­ lippe le Bel et de l’L’nivcrsilé de Paris. — De plus, Lulle, dès sa conversion, brûlait de sc rendre en Terre sainte, Lib. Cont., 1. III, c. cxxxi, Op., t. ix, р. 301. Sicut homo famelicus festinat quando comedit et facit magnas buccllo' ratione nuignæ famis quam sentit, ita servus tuus adeo magnum sentit desiderium moriendi ad dandum laudem de te, quod nocte el dic festinet et conetur, quantum potest, dare perfectionem huic libro Contem­ plationis, ut postquam Ipsum perfecerit, eat nd effunden­ dum suum sanguinem et suns lacrymal pro amore tui in Sancta Terra in qua tu effudisti tuum pretiosum san­ guinem, etc. L’on ne conçoit pas qu'avec de tels sentiments Lulle ait attendu près de vingt-cinq ans avant de réaliser son projet, alors que dans ce laps de temps il faisait deux ou trois fois le tour de l’Europe Occiden­ tale pour la soulever en faveur des Lieux Saints et sc rendait même à Tunis. L’historicité de cc voyage est donc acquise. Il est probable qu’il visita alors Rhodes qu’il assure avoir vu, Lib. de fine, éd. cit, p. 68, Damiette, et aussi le Magreb, B/anquerna, c. lxxxvhi, Obres, t. tx, p. 313 et 315. Après cc voyage et jusque vers le milieu de 1287, R. Lulle parcourt l’Europe. En 1282, il est à Perpi­ gnan où il compose un poème, Lo peccat de n'Adam. De IA, il passe à Montpellier où il assiste en 1283 au chapitre général des frères prêcheurs et entre­ prend la rédaction de son roman, le Blanquerna, с. xc, Obres, t. ix, p. 352. En 1285, il se trouve à Bologne et l’année suivante à Paris, scmblc-t-il, lors de la célébration des chapitres généraux domi­ nicains. Dans son poème, le Descornorl, Lulle assure en effet « qu’il a été avec les prêcheurs ù trois cha­ pitres généraux et avec les mineurs à trois autres chapitres ». H. d’Alôs, Poesies, p. 81, ICO. En 1287, il est à Miramar, mais ce ne fut pas pour longtemps. La même année, R. Lulle partit pour Rome où 11 arriva peu après la mort d’Honorius IV (3 avril 1287), et non pas de Marlin IV, comme l’assurent 1080 Pasqual, Rosscllo cl Avlnyo. Kelchcr, op. c//., p. 21. Son intention était d’exciter le pape à fonder des séminaires de langues étrangères Λ l’instar de Mira­ mar. Honorius IV aurait peut-être exaucé sa demande, puisque, le 23 janvier 1286, il avait enjoint au chan­ celier de (’Université de Paris de pourvoir au sou­ tien de ceux qui y étudiaient l’arabe et les autres langues orientales. C. Jourdain, Un collège oriental à Paris au tfll· siècle, dans Excursions historiques el phi­ losophiques à travers le Moyen Age, Paris, 1888, p. 219229, Déniflc-Chatelain, Chart. Univ. Pons., Paris, 1889, 1.1, p. 638. Cc décret motiva peut être le voyage de Lulle. Arrivé malheureusement ù Rome après la mort du pape, le Majorquain ne put rien obtenir et prit la route de Paris. La Vida, p. 352, nous apprend que pen­ dant son séjour dans la capitale, il lut son grand Art de par la permission de Bertaut de Salnt-Dcnys, chancelier de l’Unlvcrsité; or cc dernier n’exerça point cette fonction avant le mois de décembre 1288, comme Déni Ile l’a établi d’après le bullairc de Nicolas IV. Chart., t. », p. 23. Lulle ne séjourna pas longtemps ù Paris; son enseignement trouva peu d’échos et il repartit pour Montpellier, Vida, p. 352. Avant son départ et non pas entre 1298 cl 1300, comme le croient Marlène, Déni Ile, Golubo­ vich, R. Lulle adressa au roi de France Philippe le Bel et ù ri’niverslté de Paris deux lettres deman­ dant l’érection ù Paris d’un collège de langues grecque, arabe et tartare. Martène, Thés. nov. anecdot., Paris, 1717, t. î, p. 1315-1317. Dans une autre lettre, il priait un ami qu'il ne nomme pas, mais qui parait bien être un ministre général d’Ordrc, d’intervenir auprès du roi dans le même sens. Martène, op. cit., p. 1317. Cc qui date sûrement ces documents, comme l’a observé M. Ribcr, c’est que le Felix de les Muravelles, t. », p. 210, écrit ù cette époque, raconte en termes non voilés la démarche de Lulle < Mon fils, dit Permite, un homme, qui avait travaillé longtemps pour le bien de l’Église romaine, vint à Paris et demanda au roi de France cl à l’Univcrslté de Paris de fonder des monastères où s’ensei­ gneraient les langues des infidèles et d’y faire tra­ duire en ces idiomes VArl démonstratif... Toutes cas choses et plusieurs autres le dit homme les deman­ de au roi et à l’Univcrsllé de Paris; il voulut aussi que tout fût soumis à l'approbation et à la confir­ mation du pape et qu’ainsl l’œuvre fût stable cl permanente, r Ces pétitions n’eurent aucun résultat. De retour à Montpellier, Lulle composa VArl de trouver la vérité, où il simplifiait son système cl rédui­ sait à 1 les 16 figures de son grand Art, Vida, p. 352; son demi-échec ù Paris lui inspirait cette condes­ cendance « à la fragilité humaine ». A la même époque, il rédigea son délicieux Libre de Santa Maria et plusieurs autres écrits. Après ces tra­ vaux, Lulle partit pour l’Italie. Le 26 oct. 1290, Raymond Gaufrcdi, ministre général de l’Ordrc franciscain lui donnait une lettre de recommanda­ tion, enjoignant aux supérieurs des provinces de Rome et d’Apulic de le recevoir avec bonté. A Rubiô, Documents, t. i, p. 9. 11 ordonnait même de mettre un couvent à la disposition de Lulle si des religieux voulaient étudier son Art. Au cours de son voyage, Lulle s’arrêta ù Gênes où il traduisit en arabe VArt de trouver la vérité qu’il avait composé ù Montpellier, puis il sc rendit ù la cour de Nicolas IV. Selon la tradition, Golubovich, op. cit., p. 367, il présenta au pape le Livre du passage que l’on connaît par le Descornorl, R. d’Alôs, Poesies, p. 86, 161, et où il exposait ses plans de croisade. De nouveau, Il sollicita l'érection de collèges orien­ taux, mais il n’obtint rien et retourna alors ù Gênes (1292). Vida, p. 352. 1081 LULLE. VIE K. Lulle était fatigué de parcourir l'Europe «ani résultat pratique. Il résolut alors d’aller lui-même en Barbarie afin de disputer avec les Sarrasins sur les articles de la foi, conformément aux prin­ cipes de son Art. Cc fut en cc moment que survint une grande crise morale et physique. La Vida, p. 332-3, la raconte longuement dans des termes excessifs. D'après elle, R. Lulle, enrayé devant le péril de mort qu’il allait aflrontcr, mais bientôt confus de sa faute et du retard qu’il avait mis a s'embarquer, serait tombé dans le désespoir complet cl ensuite dans une mystérieuse maladie. Se refu­ sant d’entrer dans l’ordre de saint Dominique qu’une étoile lui indiquait, s’il voulait faire son salut, mais où son Art et le fruit qu’il en espérait étaient infailliblement perdus, il aurait poussé l’attachement ù scs écrits au point de recevoir le viatique dans ces sentiments de désespoir et de résistance ù Dieu, ab aquesla field deuocio. Cc récit, souvent rappelé, M. André, op. cit, p. 130-133, a paru suspect à Pasqual, op. cit., t. i, p. 189-197 el à plusieurs lullisles, Avlnyo, op. cit., p. 409-112. En fait, il est préférable de s’en remettre aux paroles de B. Lulle lui-même qui, dans son Arbor scientùr, Lyon 1636, p. 103, après avoir rappelé sa conver­ sion, dit simplement : Accidit quod ille homo diu et de gravi infirmitate infir­ mus fuit et, ut ipsum Deus in hac vita puniret, permisit quod dæinon ipsum poneret in desperantia misericordiae Dei recolendo sua magna jKceata et justitiam Dei plus quam suam misericordiam. Idcirco magnum amorem per­ debat quem habere solebat; et quia quotidie mori cre­ debat propter magnam infirmitatem quam habebat, poenas Inferni in imaginatione tenebat in quibus stare æviternalltcr credebat et suam damnationem certius afUrmabat quam homo qui panem tenet in manu credentium habet quod illum panem comedere debeat. Verumtamen nliqualem spem in Domina nostra habebat propter unum librum quem propter ejus amorem prius faciebat (le Libre de Santa Maria), in quo quidem libro ip^am valde com­ mendabat el Inudabat, etc. Les forces revenues cl la crise morale vaincue, H. Lulle partit pour l’Afrique. Arrivé à Tunis. Lulle sc mit ù discuter avec les Maures les plus savants de la ville. Mais l’un de scs auditeurs le dénonça bientôt au calife qui était alors Abou-Hafs. Le grand conseil fut convoqué et Lulle condamné à mort. L’intervention d’un chef maure influent lui sauva néanmoins la vie et Abou-Hafs sc con­ tenta de bannir < le procureur des infidèles · du royaume de Tunis. Tiré dosa prison et roué de coups, Lulle fut conduit ù bord d'un navire génois Au risque de sa vie il s’en échappa, guettant l’occa­ sion de rentrer secrètement à Tunis, mais les circon­ stances ne le lui permirent pas, et il fut forcé de sc rembarquer. Peu après, il débarquait ù Naples où. le 13 janvier 1293, il achevait sa Tabula generalis. Le séjour de R. Lulle Λ Naples sc prolongea et fut un des plus féconds. Il y enseigna publiquement Jusqu’il l’élection de Céleslin V. Vida, p. 35 L Peu avant son abdication, le pape s’étant rendu à Naples (13 nov.-10 déc. 1291), Lulle lui présenta sa célèbre pétition Pro conversione infidelium dont le texte a été réédité par Golubovich, op. cit., p. 373-375, (ioltron. op. cil., p. 15-19, et où l’apôtre errant préconisait outre l'érection de séminaires de langues orientales, l’alliance des chrétiens et des Tartaros contre les musulmans Après l’élection de Boniface \ III, II partit pour Home où le souverain pontife était couronné le 25 janvier 1295; il soulïrit beau­ coup en suivant la cour pontificale, mais avec joie. Vida, p. 354. Toujours infatigable, il adressa au Saint-Siège une nouvelle pétition, Golubovich, op,. cit. p. 37L pressant Bonifaçe VIII de fonder 1082 des collèges orientaux en Europe et en Tartarie, de reprendre les croisades et la question de la réu­ nion de l’Église grecque. Celte fois, il put prendre la parole devant le Sacré-Collège, Gottron, op. cit., p. 19. Entre temps, du 29 sept. 1295 au ltr avril 1296, il écrivit entre autres sa vaste encyclopédie, V Arbre de Sciencia, puis son ouvrage De articulis fidet qu’il présenta au pape le 23 juin 1296, à Anagnt sans doute, où Boniface VIII se trouvait depuis le 2 juin. Mais ces travaux pour la « sainte entre­ prise · n’intéressèrent point le pape; c’est alors que l’insuccès et le découragement lui inspirèrent son plus beau poème, le Descornorl. On ne sait rien de plus sur ce séjour à Home, si ce n’est que Lulle y rencontra Bernard Délicieux. M. de Dmitrewski* Fr. Bernard Délicieux, dans V Archivum franciscanum historicum. Quaracchi, 1925, t. xvni, p. 7. S’éloignant une fois de plus de la cour papale. Lulle sc rendit à Gênes. D’après la Vida, p. 354, il y séjourna assez longtemps (1296-1297) pour composer plusieurs ouvrages, puis après avoir rendu visite au roi de Majorque, à Montpellier semble-til, Golubovich, op. cit., p. 398. il partit pour Paris. Celle fois, il allait se trouver aux prises avec le grand adversaire de la pensée catholique au xui· siècle,l’avcrrolsmc arabe (décembre 1297-juillet 1299). Les véhémentes dénonciations de saint Bonaven­ ture dans ses Collaliones tn Hexaemeron, Opera omnia, Quaracchi, 1891, t. v, p. 329-454, les condam­ nations de 1277 portées par l'évêque de Paris, Étienne Tempter, n’avaient pas arrêté la crue montante. Tout en lisant le grand Art et en poursuivant scs plans de croisade, B. Lulle sc jeta dans la mêlée, Keichcr, op. cil., Menéndez y Pelayo, Historia. t. i, p. 502-508. L’ouvrage capital de cette campagne fut la Declaratio Raymundi per modum dialogi (1298), qui est un commentaire développé des propositions censurées par Étienne Templer. Keichcr, op. cit., p. 95-221. Comme la science n’est pas le seul moyen de gagner des victoires intellectuelles, R. Lulle voulut aussi tenter la voie d’amour, per manera d'amor, et composa ΓArbre de filosofia d'amor (ocl. 1298). M. André, op. cit., p. 159-168. De Paris, il envoya en déc. 1298 une lettre de consolation à Venise, vaincue par les Génois sous la conduite de Lamba Doria â Curzola en Dalmatic, el s'entre­ mettant entre les deux républiques, il priait un de scs amis influents de Gênes, Perceval Spinola. d in­ tervenir pour négocier bientôt la paix. Golubovich, op. cit.,390-391; Paris, Bibi, nat., lat. /5 2/5,1· 206. Probablement aussi ù celle époque, il offrit à Pierre Gradenigo, doge de Venise (1289-1311), une copie de plusieurs de scs ouvrages, précédée d’une lettre autographe encore conservée. M. Obrador. R. Lull en Venecia, dans IL A. L., 1900, p. 301; Valenlinelll, Bibliotheca mss. S. Marci, Venise. 1871. t. îv, p. 137-140. Naturellement. B. Lulle reprit encore scs négociations avec Philippe le Bel au sujet des croisades et de l’évangélisation du monde oriental. Vida, p. 351, mais sans résultat apparent. De là le fameux Cant de Ramon, B. d’Alôs, Poesies, p. 3031, où une fois encore l’héroïque majorquain chan­ tait ses douleurs avec un lyrisme éblouissant. Ces tristesses de Borne cl de Paris n’étaient pas des signes de découragement. Précisément à celle date, el bien que Lulle eût déjà 60 ans, commence la période la plus tourmentée de sa carrière. Opus­ cules, poésies, voyages d'Europe, d’Asie, d’Afrique, lout sc succède avec une frénésie increvable. Lais­ sant Paris et les disciples qu’il s’était attachés, entre autres Thomas Le Myésicr. chanoine d’Arras, J. Bubiô, R. Lull, p. 553, Lulle partit pour l’Espagne, en passant par Borne, le 17 octobre, comme l’at- 1083 LULLE. VIE teste I explicit des mss. du Liber Proverbiorum. It. d’Alôs, Los catalogos Lulianos, Barcelone, 1918, p. 70· A son arrivée, il obtint du rci, le 30 oct. 1299, la permission de prêcher dans les synagogues ct les mosquées du royaume, electis per eum quinque vel sex probis hominibus et sibi adhibitis. A. Rubiô, Documents, t. j. p. 13. Ce fut sans doute pour remer­ cier le roi Jaime II qu’il écrivit pour lui le Dictât de Ramon (Barcelone, déc. 1299) ct pour la reine. Dona Blanca, le joyau ascétique qu’est le Libre de Gracions. Muni de ces pouvoirs, Lulle se livra totalement à cc ministère. Vida, p. 351. De juillet à décembre 1300, il est sûrement â Majorque où sa plume multiplie les tracts apologétiques. Il entre­ prend même la rédaction d’une somme philoso­ phique en catalan dite Començaments de Philosophia. Sur ce la nouvelle parvint de la victoire remportée sur les musulmans par le khan des Tartarcs, Casan, à la bataille dc Ncdjamâa cl Moroudy (23 déc. 1299). Ces succès avaient soulevé en Occident un tel enthou­ siasme que, le 7 avril 1300, Boniface VIH annonçait à la chrétienté la délivrance prochaine du SaintSépulcre ct que Jaime II lui-même, le 18 mai 1300, écrivait au chef des Tartarcs pour solliciter son alliance ct lui députait à ccttc lin P. Solivcra de Barcelone. Got Iron, op. cit., p. 21, note 4. R. Lulle n'y tint plus et, dans les premiers mois dc 1301, partit pour Chypre où les Catalans avaient de riches comptoirs. Arrivé en Orient, il trouva que les nou­ velles étaient inexactes : la contrc-offensivc musul­ mane, en effet. avait déjà refoulé les Tartarcs. Sans perdre dc temps à d’inutiles regrets, il se mit à disputer sur la foi avec les sarrasins, les Jacobites, les ncsloricns et les grecs. Il aurait voulu qu’Ucnri II. roi dc Chypre, les convoquât d’autorité à des contro­ verses publiques, offrant de se présenter ensuite devant les sultans d’Égypte ct de Babylone pour leur prêcher la foi. Le roi sc désintéressa de ccs demandes. Vida, p. 351 ; Lulle n’en continua pas moins son action apologétique. En sept. 1301, il achève au couvent de Saint-Jean Chrysostome, près dc BufTavento, sa Rhetorica nova; en décembre, il est à Famagouste; dc là, en janvier 1302, il sc rend à Ajas, port de l’Arménie inférieure. Dans cc voyage il contracta une sérieuse maladie, Vida, p. 355, à laquelle il fait allusion dans son Liber de fine, éd. Gottron, p. 80. Pour comble d’infortune, ses deux serviteurs, sous prétexte de le droguer, tentèrent dc l’empoisonner afin d’enlever son bagage, mais Lulle s’en aperçut à temps ct sc retira à Famagouste, chez les templiers, où il fut bien reçu, grâce aux ordres dc Jacques dc Molay. Une fois remis, il partit pour Gênes, rédigeant en haute mer son livre. Les mille proverbes. Depuis cette date jusqu’en 1306, l’itinéraire du bienheureux est diflicile à fixer. Il n’est pas sùr, en effet, qu’il se soit rendu à Majorque immé­ diatement, car le Liber de Trinitate et Incarnatione, qui aurait été écrit en ccttc ville en septembre 1302, d’après plusieurs auteurs. Golubovich, op. cit., p, 380, est date plus probablement de 1312. Ce qui est certain, c’est qu’en mai 1303, Lulle est à Gênes, ou il traduit en catalan sa Nova Logica. Contrairement à son compatriote, Arnaud dc Villeneuve. il reste indifférent aux démêlés de Boniface VIII ct de Philippe le Bel ct poursuit nerveu­ sement ses projets. Gottron, op. cil., p. 22. Après cc séjour a Gênes, Lulle sc serait rendu à Paris et. d’après la Vida, p. 355, y aurait lu son Art et compilé divers ouvrages: il y serait même demeuré jusqu’au moment de sa rencontre avec Clément V (sept. 1305). Le fait a paru douteux à Sollier, vu qu’a 1084 ccttc date il n’y a aucune trace d’action lullicnnc à Paris. Acta SancL, p. 617. En réalité, il y a erreur manifeste. Les explicit dc plusieurs ouvrages, en effet, attestent tous que Lulle séjourna alors dans le midi de la France. Dès le mois d’octobre 1303, il sc trouve à Montpellier, comme le prouve ['explicit du Liber de disputatione fidet ct intellectus. Il y demeure habituellement, sauf en février 1301, où Vexplicit dc deux écrits signale sa présence à Gênes. C’est là qu’en avril 1305 il achève son célèbre Liber de /inc ou De expugnatione Terrœ Sanctie, le plus impor­ tant des traités analogues écrits à celte époque par Jacques dc Molay, Foulques dc Villard, Pierre Dubois ct Mario Sanudo. Gottron, op. cit., p. 21-37. Le 24 juin 1305, le roi Jaime II lui concède une pension par un acte denné à Barcelone. A. Rubiô, Documents, t. i, p. 39. Gomme des mss. du De erro­ ribus Judivorum sont datés de Barcelone 1305 ct que d’autre part l’acte royal porte une clause spé­ ciale, ordonnant dc doubler les subsides, quamdtu vos sequti fueritis curiam nostram, il parait certain que Lulle se rendit alors à Barcelone ct accom­ pagna ensuite le roi en France lors du couronne­ ment de Clément V, bien que la Vida, p. 355 le dise alors à Paris. Le 17 oct. 1305. il assiste à Mont­ pellier à l’entrevue du pape ct de Jaime II, comme il le dit dans son ouvrage. Disputatio Raymundi et llamar sarraceni, Op., éd. Mayence, t. iv, p. 47. Plus tard, en nov. 1305, Lulle est à Lyon où eut lieu le couronnement de Clément V; il v commence son Ars generalis et ultima. De nouveau, il tente d’intéresser la cour pontificale à scs projets, mais « le saint-père ct les cardinaux n’y prêtèrent guère attention ». Vida, p. 355. Déçu une fois de plus, R. Lulle partit d’un trait pour Majorque, ct de là passa en Afrique, à Bougie, où régnait alors Abou Zakaria. A peine débarqué, au printemps de 1306, il sc mit à crier sur les places publiques que la loi dc Mahomet était fausse : il voulait le martyre, « les vêtements vermeils dc FAmi ». Saisi et traîné devant le conseil de la ville, Lulle annonça avec héroïsme la foi chrétienne. Des discussions apologétiques s’engagèrent; entre temps, on le jeta en prison, la chaîne au cou. Il y souffrit beaucoup au début, mais l’intervention des Génois ct des Catalans de résidence à Bougie améliora son sort. Vida, p. 356. Il commença même à écrire en arabe sa Disputatio Raymundi et llamar sarra­ ceni, qui contient l’écho de ses controverses reli­ gieuses. Après six mois de prison, Abou Zakaria, alors à Constantine, donna ordre dc l’expulser dc l’Afrique. Dc force, Lulle dut s’embarquer sur un navire qui faisait voile pour Gênes. Comme finale de l'odyssée, le vaisseau fil naufrage près de Pise (nov. 1306). Lulle put se sauver, mais sa biblio­ thèque. le livre qu’il venait de rédiger en arabe, tout son avoir fut perdu sans retour. Arrivé à Pise, Lulle reprit la plume ct recomposa en latin son ouvrage perdu. Son séjour dans ccttc ville se prolongea, car cc fut au couvent des domi­ nicains dc l’endroit qu’il acheva au mois d’avril 1308 son Ars generalis et ultima. Keicher, op. cit., p. I L Tout en multipliant scs tracts dc propagande, il sut intéresser la commune dc Pise à scs projets ct le conseil écrivit en faveur dc la croisade à Clé­ ment V. Porteur de ccs lettres, le Majorqualn partit pour Gênes, où il obtint des lettres analogues et des promesses dc subside. Vida, p. 356. Plusieurs auteurs. Keicher, op. cit., p. 29. Gottron, op. cit., p. 39, croient qu’il s’agit bien dc lui dans la lettre quo Perceval Spinola envoya vers la même époque à Jaime II sur les affaires dc la croisade. Finke, Acta aragonensia, Berlin. 1908, t. îi, p. 878. D’après 1085 LULLE. VIE cc document, Lulle sc serait rendu à Marseille pour rencontrer Arnaud dc Villeneuve ct sc concerter avec lui avant de sc présenter ù Clément V. Mais comme le texte de la lettre porte, per dominum fratrem Ramondum Lugin ct que, — outre le fait que Lulle ne fut jamais religieux les noms dînè­ rent. ccttc identification me paraît tout ù fait impro­ bable. En octobre 1308, Lulle est dc nouveau à Montpellier, ainsi qu’on peut le déduire du Liber de uoi'is fallaciis. Au début de 1300, il écrit à Jaime 11 d’Aragon cl lui envoie le Non libre de Proverbis en lui recommandant de le faire lire aux infants. Il lui expose en même temps sa pénurie extrême. A. Rubiô, Documents, t. i, p. IL La lettre auto­ graphe — M. Bamon d’Alôs en doute cependant — est encore conservée. M. Obrador, L’n altra llelra autogra/a de R. Lull dans JL A. L., 1905, p. 98, 99. En réponse, le 22 mai 1309, le roi priait Pierre, évêque dc Torlosa, dc lui donner les revenus d’un canonical. Finke, op. cit., t. i. p. 880. Dc Montpellier Lulle sc rendit à Avignon atin de promouvoir l'affaire dc la croisade. L’entrevue avec Clément V n’eut pas lieu avant le 21 mars 1309, date où le pape errant dans le midi dc la France sc trouvait dans ccttc ville. Il est sûr que le procureur des infidèles offrit à Clément V le Liber de acquisitione Terra Sanclœ qu’il venait d’achever (mars 1309). ct où pour la première fois il proposait la conquête dc Constantinople ct l’extinction du schisme grec • par la force de l’épée du vénérable seigneur Charles », sans doute Charles de Valois. Paris, Bibl. nat., lut. 15 /50. (° 545 r. Tout fut inutile ct R. Lulle partit pour Paris. Vida, p. 356. Malgré son âge avancé et sés échecs, son activité restait inépuisable. Il reprit sa campagne contre l’avcrroïsme ct, do novembre 1309 à septembre 1311, multiplia les écrits dc combat, Keicher, op. cit,, p. 29-31. 52-61. Auprès de Philippe le Bel, il continua ses plaidoyers en faveur dc la Terre sainte : cette insistance lui inspira le plus bel écrit tombe île sa plume en cette matière, le Liber de natali parvuli pueri Jesu que, peu après Noël 1310, il pré­ senta au roi dc France. Gottron, op. cit,, p. 41-43. En même temps il dirigeait l’école qui s’était groupée autour dc lui A celte date, en effet, son disciple, Thomas Le Myésicr. résume la doctrine de 155 ou­ vrages lui listes dans ses trois opuscules : le Breviculum conservé dans le ms. Saint Pierre, parg. 52 de Karlsruhe, le Primum clectorium qui sc trouve à Paris, Bibl. nat.. lut. 15 150 et YElectorium medium, non encore retrouvé. J. Rubiô, El Breviculum; R. d’Alôs. Addicio a lu nota sobre cl Breviculum de Karlsruhe, dans Bullet, de la bibliotcca dc Cala· lunya, Barcelone. 1916, t. m. p. 89 C’est finalement au terme de cc séjour que Lulle obtint, d’après la tradition, trois documents au sujet desquels on s’est longuement disputé : une déclaration dc l’oiliclalité de Paris du 10 février 1310, attestant que quarante maîtres ct bacheliers, après avoir entendu les leçons dc Lulle sur VArt bref, déposent sous ser­ ment que celte méthode logique ne contient rien d’opposé à la fol, DenlHe-Chatelain, Chart, Univ. Paris., t. n, p. 1 10, une lettre dc recommandation de Philippe le Bel. donnée à Vernon le 2 août 1310, Denifle-Chatelain· ibid., p. lit, une lettre du chan­ celier de ri’nivcrsilé, François Garoccioli, du 9 sep­ tembre 1311, qui, sur la prière du roi. atteste que certains écrits de Lulle sont orthodoxes, DenifleChatelain, ibid., p. 148. L’authenticité de ces docu­ ments a été généralement acceptée, Sollicr, Acta Sanct., p. 655; récemment toutefois, L. Dcllslc et G. Paris ont émis des doutes â leur sujet; dc même aussi Déni île. A mon avis, S. Bové a donné en faveur 1086 dc l’authenticité plusieurs raisons excellentes,K. Lull y la Uengua latina, p. 72-82, surtout si on les com­ plète par les remarques du P. Keicher, op. cit.. p. 29-31. La Vida, p. 356, en effet, fait allusion au premier document : « Non seulement des étudiants, racontc-t-clle. vinrent entendre le maître, mais encore une grande multitude dc docteurs qui afllrmèrent que la dite science et doctrine était corro­ borée par des raisons philosophiques ct aussi par des règles ct des principes empruntés a la théologie. » Dc plus. Pierre IV le Cérémonieux, roi d’Aragon, mentionne explicitement, ut per legitima' documenta novimus, le premier cL le troisième document dans deux actes du 10 oct. 1369. par lesquels il donne à Béranger de Fluvia la permission dc lire VArt dans son royaume. A. Rubiô, Documents, t. i, p. 23223L La portée doctrinale plutôt restreinte dc cts trois pièces témoigne aussi dans le même sens. Philippe le Bel sc borne à recommander la personne de R. Lulle; l’approbation des maîtres a pour objet unique l'.Art bref, l’un des plus minces opuscules de l’œuvre lulliennc; la déclaration du chancelier ne s’étend guère au delà, inspectis quibusdam ope­ ribus; Caroccioli loue avant tout le zèle ct les bonnes intentions de celui que le roi lui présente, scribentis zelum fervidum et intentionis rectitudinem pro fidei christianæ promotione notantes. Avec S. Bové, 11 est légitime de croire que si ccs pièces étaient dc date postérieure, peu éloignée des premiers éclats de la campagne d'Eymcric, voir col. 1135, les disciples dc R. Lulle auraient mis à couvert des écrits plus impor­ tants de leur maître, ceux entre autres que l’inqui­ siteur dominicain dénonçait, ct auraient mis en circulation des déclarations ofliciellcs plus saillantes. Pour ccs raisons ccs premiers témoignages en faveur du ■ procureur des infidèles » gardent toute leur valeur historique. Le séjour de Lulle à Paris n’avait donc pas été infructueux, quoique scs nombreux écrits antiavcrroïslcs, dédiés à Philippe le Bel ct a IT’nivcrsité de Paris, n’eussent pu obtenir la proscription offi­ cielle des erreurs arabisantes. L’annonce du concile dc Vienne (oct. 1311-mal 1312) raviva encore plus scs espérances. Une dernière fois, il quitta Paris. Chemin faisant. « lui qui avait déjà composé plus de 123 ouvrages en l’honneur de la Sainte Trinité », Vida, p. 357, écrivit son poème I.o Consiti cl ensuite sa Disputatio clerici ct Raymundi phantastici. Dans cc dernier écrit, il résumait sa vie en termes éner­ giques. Homo fui In matrimonio copulatun, prolem habui, compctcnter dives, Luclvtu ct mundanus. Omnia, ul Def hono­ rem et bonum publicum possem procuraro et sanctam fldem exaltare,libenter dimisi. Arabicum didici, pluries ad praedi­ candum Sarmcrnls exivi: propter Qdcm captus fuf, Incnrceratus, verberatus; quadraginta quinque anni», ul Ecclesiiv rectores ad bonum publicum et christtano» principes movere possem, Inbonnt. Nunc senex sum. nunc pauper sum; in eodem proposito sum, in eodem usque ad mor­ tem mansurus, si Dominus ipse dabit Golubovich, op. cit p. 388. Arrivé à Vienne, il présenta sa Petitio Raymundi in concilio generali. Il y demandait, entre autres, la défense d’enseigner l’averruisine dans les univer­ sités, la reprise de la croisade, la fusion de tous les ordres militaires et l’érection dc collèges de langues orientales. Cette fois scs démarches ne furent pas tout à fait vaincs, car partiellement au moins sous son inspiration. Golubovich, op. cit., 371, R. d’Alôs, Poesies, p. 167, le concile décréta l’érection de plusieurs chaires tic langues arabe, grecque, hébraïque et chaldécnnc à Paris. Oxford. Bologne et Salamanque. DeniHe-Chatelain, Chart. 1087 LULLE. ECRITS Univ. Paris., t. n, p. 151. Après le concile, Lullc se rendit à Montpellier où il composa son opuscule De locutione angelorum (mai 1312), ct dc là partit pour Majorque. Le « procureur des infidèles > n’était pas retourné dans sa patrie pour y prendre un légitime repos. Loin dc là. Dc juillet 1312 à avril 1313, il trouva en clïct le moyen dc rédiger divers opuscules, un manuel dc prédication, une compilation de 150 ser­ mons ct trois écrits apologétiques. Le plus important de ccs ouvrages a pour titre, De participatione Chris­ tianorum et Sarracenorum. Cette fois, R. Lulle sc tournait vers le roi dc Sicile, Frédéric II, avec qui d’ailleurs il était en relation depuis 1296, pulsqu’à ccttc date d’après le ms. Hisp. 52 de Munich il lui faisait parvenir par l’entremise de Perceval Spinola trois dc scs ouvrages. R. d'Alôs, Los cata­ logos, p. 68. Il le priait de s’entendre avec le roi de Tunis pour convoquer une grande conférence religieuse entre Arabes ct chrétiens. Respectueu­ sement il lui dédiait son livre ct le suppliait, ainsi que Sanchc Ier, roi dc Majorque, cl l’évêque de Mallorca, G. de Villanova, de l’appuyer efficacement. Après tant dc pérégrinations, R. Lulle sentait ses forces le trahir. Cf. Lib. de participatione, Paris, Bibl. Nat., lal. 15 450, f° ÔÎ3 v. Dc fait, quelque temps après, le 26 avril 1313, il dictait son testa­ ment. Soucieux de son héritage littéraire, il ordon­ nait à scs heritiers de faire transcrire les livres latins ct catalans qu’il avait composés depuis le concile de Vienne ct d’en faire parvenir une copie à la char­ treuse de Vau vert, près de Paris, ct à Perccval Spinola à Gênes; il léguait en outre un collret de livres, alors chez son gendre, Pierre dc Sentmanat, au couvent cistercien de Santa Maria dc la Rêvai. Dc Bofarull y Sans, El testamento de Hamon Lull y la Escuela luliana en Barcelona, dans Memorias de la Beal Academia de Barcelona, 1896, t. v, p. 437478; M. André, op. cit., p. 206-208, Kcichcr, op. cit., p. 43- il. Ces dispositions achevées, Lulle presque octo­ génaire reprit encore la mer et sc rendit à Messine près du roi dc Sicile, Frédéric IL II y séjourna un an, mai 1313-mai 1314, ct tout en sc concertant avec le roi sur les moyens dc convoquer la confé­ rence projetée avec les musulmans dc Tunis, J. Ru­ biô, B. Lull, p. 554, sut trouver le temps dc composer 35 opuscules ou tracts théologiques. R. d'Alôs, El manoscritto oltoboniano lut. 105. Contribution à la bibliografla luliana, dans Escuela es p a nota de argueologia e historia en Borna, Madrid, 1914, l n, p. 97127. Après cc séjour il semble bien qu’il revint à Majorque. D’après un document extrait des archives royales ct inséré dans le procès de canonisation dc 1615, c’cst bien dc ccttc ville que R. Lullc partit le 1 I août 1314 pour la Barbarie. Sollier, Ac/π Sanct., p. 649,673. Il fut accompagne au port par les jurés «le la ville, la foule de scs amis et deux franciscains, fra Amador ct fra Antoni Ferrer. Un mois après il notifiait son arrivée à Jaime II. Le I novembre 1314, cc dernier le recommandait au roi dc Tunis, A Rubiô, Documents, t. i, p. 63, ct priait son interprète, Jean Gil, d'intervenir en sa faveur. A. Rubiô Documents, t. i, p. 62. Le 5 novembre, il écrivait à R. Lulle lui-même pour lui faire part de ccs démarches officielles. Ainsi appuyé, l'héroïque missionnaire sc rendit à Tunis, où il achevait en juillet 1315 son Ars consilii. Dc là, il écrivit encore a Jaime IL Sur scs instances, le roi demanda au gardien des franciscains de Llcyda (5 août 1315) d’envoyer à Tunis sans retard ira Simon de Puig Cerda, ancien élève dc Lullc, afin dc traduire en latin le texte catalan dc l’.Ars consilii. A. Rubiô, 1088 I Documents, t. i, p. 65. Le 29 oct. 1315, Jaime II insistait encore auprès du provincial d’Aragon, ira Romeu Ortie, pour obtenir les lettres obédicntidies à cet cflct, A. Rubiô, Documents, t i, p. 66-67, ayant appris que depuis son arrivée à Tunis Lullc avait rédigé quinze opuscules dc controverse. On ignore le résultat de ccs démarches. Ce qui est sûr c’cst qu’en décembre 1315, Lulle achève à Tunis les deux derniers traités qui nous soient parvenus dc lui. R. d’Alôs, El manoscritto, p. 112. Dc là, il dut sc rendre à Bougie. Cc fut là que selon les tra­ ditions de l’Églisc de Majorque, consignées au procès dc canonisation, il trouva une lin glorieuse, cc que les historiens admettent communément, sauf Gaston Paris ct J. Rubiô, B. Luit, p. 551, qui ont émis des doutes à ce sujet ct Probst, op. cit., p. 7, qui préfère attendre dc nouveaux documents. D'après ccs souvenirs liturgiques et l’iconographie ancienne, Pasqual, op. cit., t. i, p. 323-338, Avinyo, op. cil., p. 490-192, Lulle fut saisi par la populace ct blessé grièvement à coups dc pierre, ce que l’examen medical des restes, fait le 5 déc. 1611. en vue du procès de canonisation, a permis de constater. A. Buades, Reconcilement de les despulles des B. Ramon Lull, 1611, dans B. A. L., Palma 1919, p. 295-7. Laissé dans cet état sur la place publique, il fut recueilli par des Génois qui faisaient voile pour l’Europe, mais il mourut en vue des côtes de Majorque. Son corps, accueilli avec respect, fut déposé dans l’église des franciscains. La tradition a fixé la date dc sa mort au 29 juin 1315. mais d’après les lettres de Jaime H et l’cxplicit des ouvrages lullistcs écrits à Tunis en décembre 1315, il est évident, malgré les suppositions d’AvInyo, Unu fccha luliana, dans B. A. L., Palma, 1910, p. 19-21, que ccttc donnée est inexacte, J. Rubiô, R. Lull, p. 551. R. d’Alôs, dans le Criterion, Barcelone 1925, t. I, p. 252. Le fait dut avoir lieu l’année suivante. Ainsi s’ache­ vait la carrière dc cet apôtre de l’Afrique, si tour­ mentée ct si pathétique que peu de romans peu­ vent oiïrir à l’esprit plus d’épisodes ct plus de péri­ péties ». Menéndez y Pelayo, Historia, t. i. p. 513. IL Éciuts. — Le B. Lullc est avec le franciscain Gilles de Zamorra le grand polygraphe espagnol du Moyen Age. · La multitude dc scs écrits, dit M. Menén­ dez y Pelayo, La ciencia cspaiïola, Madrid, 1889, t. in, p. 20, ne prouve par elle-même ni mérite ni démérite, toutefois elle est un des traits les plus caractéristiques dc la physionomie de Lullc, si espa­ gnole en tout, ct si ressemblante à celle des fils pri­ vilégiés dc sa race, Tostat, Suarez, Lope de Vega. En Espagne la force s’est toujours manifestée par l’a­ bondance: au lieu de sc concentrer dans une œuvre maîtresse, elle sc répand à l'infini... R. Lullc improvi­ sait scs systèmes comme Lopc de Vega scs drames, · Cette fécondité, plus encore le fait de nombreuses traductions considérées souvent comme des œuvres différentes, les confusions Innombrables occasionnées soit par des titres légèrement divergents qui recou­ vrent des œuvres identiques, Kcicher, op. cit., p. 37. R. d’Alôs, Los catalogos, p. 47, soit par des fautes dc lecture, soit par la non-ident ideation de nombreux extraits ou fragments, l’attribution à R. Lulle d’écrits rédigés par scs disciples ou fabriqués par des alchi­ mistes du milieu du xiv· siècle, la connaissance encore imparfaite des manuscrits lullicns conservés en grand nombre dans les bibliothèques d'Europe, excluent pour dc nombreuses années encore la possibilité dc dresser un catalogue complet des écrits du publiciste majorqualn. Certes les efforts tentés en ccs dernières années par Littré, le P. Kcichcr, M. M. Obrador y Bennassar, A. Rubiô y Lluch, J. Rubiô y Balaguer, Ramon d’Alôs, permettent de résoudre sûrement 1089 IJ I.LE. (El VUES ENCYCLOPÉDIQUES plusieurs problèmes de bibliographie lulllstc, néan­ moins il faut attendre 1rs résultats de la vaste enquête entreprise, surtout depuis 191 I, par Vhislitut d'Estudis Catalans, J. Bubiô et B. d'Alôs, Memoria sobre la celebracio del Vh Centenari de la mort de II. Lull, dans Anuan de ΓInstitut d'Estudls Catalans MCMXHI· XIV, Barcelone, t. v, p. xxx-xxxv, et les travaux de la Cominio Editant de Palma dirigés actuellement par MM. Alcover et Galmès, avant de tenter avec succès un tableau définitif dc l’activité littéraire de Baymond Lullc. Malgré ccs Incertitudes, le chiffre des écrits lulllstes que In légende a élevé parfois jusqu'à trois mille, B. d'Alôs, Los catalogos, p. 9, peut être fixé appro· xlinatlvcmcnt, grâce à des documents du début du xiv* siècle. La Vida, p. 356, assure en effet que, dès avant le concile dc Vienne, Lullc avait déjà composé 123 ouvrages nu moins. Deux catalogues contempo­ rains, le premier, écrit en août 1311, le second proba­ blement en 131 1. l’un et l’autre provenant sûrement de Thomas le Myésier, précisent davantage. Paris, Bibl. mit., lal. 1» ISO, fu. 88; Littré, op. cit., p. 71-74; d’Alôs, Los catalogos, p. 11-17. Dans le premier, 121 écrits sont énumérés, dans le second, 30 autres. (7 es! d’après eux que Thomas le Myésier rédigea son Breviculum. J. Bubiô, El Breviculum, p. 75-77. Ces données précieuses sont néanmoins incomplètes; des écrits catalans sont omis: dc même les opuscules dc la der­ nière période de. la vie de Lullc à Messine ct à Tunis. La liste complète des ouvrages lulllstes n’est donc pas encore fixée, pas plus que la chronologie défi­ nitive. Les catalogues de 1311 el dc 131 I ont, en effet, négligé de la déterminer ct. qui plus est, ne contien­ nent à ce sujet aucune indication. Dc plus, les essais tentes depuis le xv· siècle ont peu dc valeur: seules les listes diverses dressées par Pasqual, V indicia?. t i, p. 369-383, Vida del B. R. Lulio, éd. du B. A. L.. Palma, 1890-1981, t. n, p. 331, s’appuient sur un eflort critique el une documentation manuscrite con­ sidérable. B. d’Alôs, Los catalogos, p. 43-45. Ce qui rend difficile une fixation définitive, c'est le fait que de nombreux écrits dc Lulle de 1271 à 1285 ne portent aucune indication chronologique ni topographique Après celte date, IL d’Alôs, Poesies, p. 149, il n’en est plus ainsi généralement, mais en maintes occasions les données ne s'harmonisent point. Vu le caractère provisoire de la chronologie lulllstc, il est donc préférable dc grouper les écrits du bienheu­ reux d’après leur contenu, tout en ayant soin dc les sérier dans la mesure du possible. Telle est la méthode suivie par l’érudit catalan. A. Bubiô y Lluch. En Ramon Lull. Su mari d’unes lliçons en els Estudis ('ni· versitaris Catalans. Barcelone 1911. Quelques brèves annotations en indiqueront la matière, s’il y a lieu dc le faire. Dc* analyse* plu* détaillée* sc trouvent dan* le* ouvra­ ge* *ulvant* : A. Bubiô, Lliçons (quand on citera seulement A. Bubiô, on renvoie à cet ouvrage); Golubovich, op. cil , p. 373-392; Kdchc.’, op. cil., p. 36-61. ct surtout Littré, op. cit , p. 7 1-386 De môme des indication* plus complètes *ur les ni** se rencontrent dans dc* publication* récente* de grande valeur : M. Obrador, R Lull en Venecia. ResetUi dr hs codlcrs e impresos lulUanos exlstcnleten lu bibl. Venetlana dc San Marcus, dans R. A. L., I9OO. p. 300; Vlalge d'im^esliyacia a les bibllotcques de Munich ij Mild, dans Ληικιζί dr l'institut d'Estudls Catalans, 1908, p. 588-613; .L Musso Torrent*. Bildiogrttflu dels unties portes catalans. dnn* Anuan 1913-1911. t. f. p 49-55, 208-225, t. n, p 738710; .L Bubiô, L n’ont pas d'autre but que d’en déclarer les principes ct de les appliquer â des matières diver­ ses pour l’exaltation de l’intelligence ». Parce qu'elles éclairent bien l’unité de la pensée lullicnne, citons scs paroles. Distinctio hta in duns partes sil divisa. Prima cerduc. A. Hubiô. p 25; Littré, n 177. 22° Disputatio fidei rt intellectus (Montpellier, octo­ bre 1303), éd. Mayence. I. iv. L’ouvrage que H. Lulle sc propose de faire examiner par les l’niversités dc Paris. Toulouse. Naples. Montpellier, expose sa concep­ tion des rapports de la raison ct dc la foi. Rappelant les Russes cl les Valaquvs. il sc plaint une fois dc plus que l’on n’ait pas institue des séminaires de langues orientales. Golubovich, op. c/L/p.331. Excellents mss. ft Innichcn, Vlll, IL S, P34, VIII. B. IL P 158. \ 111. C. 3, P 185. ct à Home, Val. lat.. 9349, p 121. Littré, n. 26. 23° Lib. ad probandum aliquos articulos fidei per syllogisticas rationes (Gênes, février 1304). Mss. ft Paris. lat. 6441 c, P. 48. 15 385, P 72, ft Munich, lut. 10 497, 10 594, Home. Vat. lut. 9344, P 138 ct ft Innichcn. VIII. C. 8, P 87. L’écrit est probablement le même que le Lib. dc sex syllogismis, mentionne dans le tes­ tament de Lullc. H. d’Alôs, Los catalogos, p. 52; Littré, n 218. 21° Lib. de investigatione i^estigiorum productionis personarum divinarum (Montpellier, avril 1304). Mss. ft Home Ottob. lut. 1093 et ft Munich, lat. 10 510 et I659L Littré, n. 2 -. 25· .1rs magna pnrdicationis (Montpellier, décembre 1304). Mss. ft Paris, lat. 15 385, ft Munich, ta/. 10 521 cl ft Innichcn. Vlll. IL 16, p 61-231. La compilation a 100 sermons. J. Hubiô. Los codices, p. 329, cl non pas 58. comme le dit Littré, n. 246. 1099 LILLE. ŒUVRES THÉOLOGIOl ES 26* Lib. dr Trinitate rt unitate permansive in essentia Dei (Montpellier· avril 1305?). Littré, n. 208, date cet ouvrage d’avril 1310; le ms. If HO, p 39 du collège Saint-Isidore à Home, si sa lecture difficile ne m’induit pas cn erreur, indique bien l’année 1305. Ms. à Pans. lut. 3446 a. P 122. Maz. 2155 ct A Munich, lut. 10 597. Littré, n. 208. 27® L/A. de demonstratione per aquipurantiam (Montpellier, mars 1305), éd. Mayence. t. iv. Exposé de la démonstration lulliennc par légalité et la compé­ nétration des attributs divins. Parmi les nombreux mss. où cette œuvre est conservée, signalons seulement VOttob. Lut. 1095, f®. 131. le ms. 1 ]J10, p 17 du collège Saint-Isidore, le cod. V///. Z/. 14 d'Innlchcn. Le ms. tat. /0507 de Munich porte cette note intéressante : Iste Uber mittitur Januam domino Pers eval Spi nota ex parte ma g. B. Luili. IL D’Alôs, Los catalogos, p. 68; Littré, n. 30. 28® Lib. de praedestinatione rt libero arbitrio (Mont­ pellier. avril 1305). Mss. a Paris, lat. 15450. P 142, Venise, Saint-Marc, 194. a. 240. I. 268. P 276 ct lunichcn, VIH. C. 3, p 17 cl VHI. C. 11, P 1 1 1. Home Bibl, Cnsanat., cod. 144. Littré, n. 22L 29* Disputatio Itaymundi christiani et Hamac sacraceni(Plsc, 1308),éd. Mayence, t. iv. Cct ouvrage, rédigé d'abord cn arabe â Bougie, puis en latin après le naufrage de Plsc, 1306, contient le récit des controver­ ses de Lulle avec un docteur sarrasin et, par suite, n'est pas sans intérêt pour l’histoire comparée des religions ύ cette époque. I.a discussion porte surtout sur la Trinité et l’incarnation. Golubovich, p. 383-385. Lulle présenta ce travail à Boniface VIII. mais sans résultat apparent. Littré, n. 26. 30· Le Lib. clericorum (Pise, mai 1308), est un caté­ chisme élémentaire â l’usage des clercs peu instruits. L'édition critique de Palma. Obrcs, l. i, p. 295, cn donne le texte latin ainsi qu une adaptation française. Littré, n. 78. 31° Le là b. de centum signis Dei (Pise, mai 1308), divisé cn 20 parties, énumère une suite de cent sym­ boles qui nous révèlent l’être intime de Dieu. Mss. il Paris. Bibl. naL, lat 14 713, 15 096, P 130. Bibl. Mazarine, 2155 et A Munich, lat. 10.567 ct /0 584. Littré, n.ixu 32° L'.ln Del ou Ars divina (Montpellier, fin mai 1308) est un ouvrage très considérable en trente dis­ tinctions. Mss. à Paris, Bibl. naL, lut. 14 713, 15 0ift, P. 151. Bibl. Maz., 2153. Arsenal. 725; et ù Munich. lui. 10515, /0367. H. d’Alôs. Los· catalogos, p. 72. Llttrv. n. 1X1. 33° L'opuscule De ipqùalitate actuum potentiarum anima* in bcatiludine (Montpellier, 1308 d’après Avinyo), cité dans I’.trs mlstiva (1309) est conserv'd dans I'OffoA. lat. 1095, P. 123, 34· Le Lib. de majori agentia Dei (Montpellier, mars 1309) . inconnu ù Pasqual. Salz.inger et Littré, est dans VOttob. lat. 892. R. d’Alôs, Los catalogos, p. 73. 35 Le Lib dr convenientia fidei ct intellectus (Mont­ pellier. mars 1309), éd. Mayence, t. iv, expose les vues de H. Lulle sur les rapports de la raison et fur 1 impossibilité du système nverroîste des deux vérités. Cet ouvrage est daté de 1301 dans le ms. lat. /o ‘,1/ de Munich, et de 1308, ancien style, dans les autres mss Munich, lat. 10 497, 10 594, 10 538, Home. Val. lat. 9344. P 118. Innlchen, VHI. B. 13, P 21. .1. Itublô, Los codices, p. 323. D’autres copies se trouvent dans VOttob. lat. 1095, P. 127 ct à Saint-Isidore, ms I z/o. f 21. Littré, n. 29. 36. Le Lib. de propriis el communibus actibus divi­ narum rationum (Montpellier, avril 1309) traite par­ ticulièrement de la Trinité et de la procession des Personnes divines. Mss. A Paris, lat. !6 H 6. p 100, 15 450, f 550 et à Munich, lat. 10 565, 10 68 3. Littré, n. 207. 1100 37° La Supplicatio sucra* theologia? professoribus ac baccalariis studii Parisiens is (Paris. 1310). éd. Mayence, t. iv, expose quarante arguments en faveur do la Trinité ct de l’incarnation et prie les maîtres parisiens de les approuver. Golubovich, p. 386; Littré, n. 28. 38° Lib. de ente infinito (Paris, février 1310). Mis. à Munich, lat. 10567 ct ù Paris, lat. Il 713, I6III. P. 196. Littré n. 199. 39°. Lib. de pnedestinatione et pricscientia (Paris, avril 1310). Mss. à Paris, Bibl, naL, lat. 15 450, p 425, U 713, 15 097. 16 1 U, 2416 a. 16 615 et Bibl. Maz., 1390 et 2155. Littré, n. 225. 40° Lib. corrctativorum innatorum (Paris, février 1311), éd. Palma, 1744. Cet essai‘sur les attributs divins ct leur rapport mutuel est aussi ù Innlchen. VII/. B. 9, p 137. Littré, n. 63. Il® Le Lib. dr divina unitate et pluralitate (Paris, mars 1311). dédié à Philippe le Bel.se trouve à Mu­ nich, lat. 10 554, 10 588 et à Innlchen, VIII. B. 11. P. 109 et VHI. C. 3, p. 73. Littré, n. 183. 42° Lib. facilis scientia: (Paris, juin 1311). éd. Mayence, t. iv. Ms. à Innichen, VIII. C. 8, p. 161. Littré, n. 31. 43® Quiist. super librum facilis scientia (Paris, juin 1311). éd. Mayence, t. iv, Littré, n. 32. 44® Le tract De ostensione per quam fides catholica est probabilis algue demonstrabilis, conservé ù Munich, lat. 10 517, fut vraisemblablement rédigé ά Paris entre 1309-13IL Littré, n. 216. 45® De ente simpliciter absoluto (Vienne, mars 1312). Mss. ù Innlchen. VIH. B. H, P 151 et VHI. C. 3, P. 192, ù Munich, lat. 10 592 et au Collège SaintIsidore, cod. If 119, p 1-18. Littré, n. 201. 46° De locutione angelorum (Montpellier, mai 1312). Ms. à Munich, lui 10 195, P 223. Littré, n. 241. 47”. Lib. differential· corrélâtivorum divinarum digni latum (Majorque, juillet 1312). Cct ouvrage de contro­ verse. dédié à Frédéric 11, roi de Sicile, est ù Paris, lat. 17 829, p. 268, ù Munich, lat. 10 425, P 210, 10 591 et ù Home. Val. lat. 9344, p 116, Ottob. lat. 1095, P. 129. Littré, n. 209. 48® Le De secretis sacratissinuc Trinitatis cl Incar­ nationis (Majorque, septembre 1312), écrit d’abord cn arabe, fut traduit ensuite en catalan par H. Lulle. D'après Littré, n. 205, ct Bofarull, il aurait été rédigé en 1302, mais VOttob. lat. 409 le date de 1310 ct le ms. lat. 10 596 de Munich de 1312. Au sentiment de L. De­ lisle el de IL d’Alds, Los catalogos, p. 50, cette der­ nière date est très probablement la véritable. 49° Le Lib. de novo modo demonstrandi,éd, Mayence, t. IV. fut offert à Frédéric II, roi de Sicile. Plus pro­ bablement il fut composé ù Majorque, en septembre 1312, bien que d’autres indications le placent à Mont­ pellier. octobre, 1312. H, d’Alôs. Los catalogos, p. 80. Ms. à Home. Ottob. lat. 109. Littré, n. 33. 50° L'Art de confessio. Sous cc titre divers écrits de valeur inégale sont attribués ù Lulle ct une grande confusion règne dans les anciens catalogues. Il parait maintenant acquis que Haymond écrivit â Majorque, cn 1312, un traité sur cc sujet, dit le Liber qui continet confessionem, conservé actuellement dans les mss. 1 ///et / 10S, p. 45 du collège Saint-Isidore. Littré, n. 245, doute à tort de son authenticité. H. d’Alôs. Los catalogos, p. 79. Par contre, le Liber de confessione signalé par Littré, n. 244, est douteux ct même sûre­ ment apocryphe selon M. d’Alôs ct M. Obrador qui n donné l’édition de sa version catalane dans les Obrcs. t r, p. xxv, 389-4H». 51” L’Ars mujor prædicationis (Majoripie, janvier 1313) est une compilation de 182 sermons. B. d’Alôs, Los catalogos, p. 52, 79, 80, a réussi à en reconstituer toutes les parties. Elle comprend : 1. le Lib. de vitiis ct virtutibus dont le texte latin est û Munich, lat. 10 495, . 1101 Ll ΕΕΕ. (El VUES T1IÉOLOGIQEES I·) 587 et le texte catalan ft la même ville, lat. 10 197; 2. le Ile septem sacramentis Ecclesia· dont des copies existent ft Paris, lat, /5 /40. (° 495 et à Munich, bit, 10 495, 10 564, JO 576. Littré, n. 231; 3. puis les recueils suivants : Sermones de decem pnreeptis, De septem donis Spiritus Sancti, Expositio super Paler noster. Expositio super Ave Maria, De operibus mise· ncordiiv sermones, tous contenus dans le ms. lat. 10 495 de Munich. 52° Le Lib. per quem poterit cognosci qua· lex sit magis bona (Majorque, février 1313) est un manuel d’apologéllquc populaire, fait pour les marchands ct les navigateurs qui se rendent chez les Sarrasins d'A­ frique. Mss. à Paris, lut. 16 450, 16 il G, à Munich, bd. 10 495, 10 579, 10 594, 10 655 cl à Borne, Val. lut. 9344. P 108. et à Saint-Isidore, cod. 1 108, p 78. I.itliô. n. 21'.». 53° Are brevis pnvdicutionis (Majorque, février 1313). Le texte catalan de l’opuscule est à Munich, lat. 10497, (° 1 10. II en existe deux traductions latines dif­ ferentes. l’une ft Munich, fui. 10 495 ct J0 591 sous le titre d’Are prœdicabitis,l’autre ft Innlchen VHI. C. 13, P 52 et VIH. D. 4, P 150. J. Itublô, Los codices, p. 335, 338. Autre ms. à Cortone, Bibl. communale. 214, i 77. 54° Lib, de virtute veniali atque vitali el de pecca­ tis venialibus et mortalibus (Majorque, avril 1313). Mss. à Munich, lat, JO 495 ct 10 589. M. Bofandl voit à tort deux opuscules dans cct ouvrage. K. d’Alôs, /.os catalogos, p. 51. Littré, n. 250. 55° Lib. de compendiosa contemplatione (en mer vers Messine, mai 1313). Mss. dans VOttob. lat. 405, f® 1-5 précieux codex en partie autographe découvert par IL d’Alôs.— VOttob. lat. 1405 et ft Innlchen VHI. B. II. H. d’Alôs, El manoscritto ottoboniano lat, 405, p. 103. 56° Lib de consolatione cremitani. Le texte catalan de l’opuscule date d’août 1313.se trouve dans le cod. //. L Inf. de l’Amliroslcnnc cl les mss. add. 16 432, P. 18 el 16 131, p 121. du British Museum. P. Bamlls y Giol en a fait une édition peu critique d’après un ms. tardif dans le Bolctin de la Heal Academia de Barcelone, 1911, t. vi. p. 181-195. X/Ottob. lat. 405, f° 80, porte en marge : Isle liber est translatus in arabo. La version latine, datée de mal 131 L a été éditée par K. d’Alôs. El manoscritto, p. 111-127. A. Hubiô, p. 30. Littré, n. 260. 57® De definitionibus Dei (Messine, septembre 1313). Copies dans VOttob. lat. 405, (° 7. VOttob. lat. 1405 ct à Innichen. 1 HL IL 13, (°. 121. 58® Lib. de accidente et substantia per modum novum (Messine, octobre 1313), éd. Valence 1510. Mss. ft Borne, Ottob. lat. 405, P 11, el ft Saint-Isidore, cod. Z///0, P 31, et I 71, f® 46, Λ Innichen, VHI. C. JJ, D 152. Paris, tut. 16 450, f® 503. D’après VOttob. lat. 405, il a etc écrit d’abord cn arabe. H. d’Alôs. El ma· noscritto, p. 103. Littré, n. 66. 59® Divers tracts écrits à Messine. 1313-1311. L De ente absoluto (octobre 1313). Mss. : Ottob. lat. 105. P 15. 127Sct 1403, ft Paris. Bibl. nat.. lat. 3446a. P 17 I, Bibl. Mazar, 2155, ft Innichen. VIH. B. / >, i® 108. Littré, n. 202 —- 2. De actu majori (octobre 1313). Wss.: Ottob. lat-, V9.5,P18ct 1405. Paris. Bibl. nat., lat. 15 150, f® 33. Bibl. Mazar.. 2155; Munich, lat., 10 564. 10 579, Littré, n. 238. - 3. De divinis dignitatibus infinitis et benedictis (octobre 1313). Mss. ; Ottob. lat. 405. t° 22 el 1405. L Lib. propter bene inleltigere. dili­ gere ct possificare (octobre 1313). Mss. : Ottob. lat. 405, P 26. et 1406; Innichen. VHI. B. 13, P 1-1 (recension différente) et P 102-108. .L Rublô, Los codices, p. 321, 325. 5. De scientia perfecta (novembre 1313). Mss. : Ottob lat 405. P39ct //05; Munich. Μ. 10517. Littré, n. 159. 6. De infinita et ordinata potestate (novembre 1102 1313). Mss. : Ottob. lat. 405,'t 13, 704, ! 403; Innichen, VHI. B. 13, P 112. Littré, n. 188. - 7. Lib. de minori loco ad maforem (même mois). Mss. : Ottob [lat 406. f® 57, 1403; Paris, lat. 13 450, P. 350; Munich, lat. 10 517, 19 56 4, 10 582. Littré, n. 156. — 8. De infinito esse (nov. 1313). Mss. : Ottob. lat., 405. P 61 ct Munich, lat. 10 517. Littré, n. 201. —9. De trinitate trinitissima (novembre 1313). Mss. : Ottob. lat!405, p 65 et Munich. lat. 10 517. Littré, n. 210. — 10. De sanctitate Dei (novembre 1313). Mss. : Ottob. lat. 405, P 69-72 et 1105; Munich, lat. 10 5179 P 4L Littré, n. 187.— IL De divina unitate (novembre 1313). Mss. : Ottob. lat. 105. P 73 el 1405; inconnu jusqu'à IL d’Alôs, Ijos catalogos, p. 81. — 12. De inventione Dei. Mss. : Ottob. lat. 105. p 77 et Ottob. lat. 1105. Littré, n. 186. —13. De divina natura (décembre 1313). Mss. : Ottob. lat. 195. p 95 et Munich, lat. 10 317. Littré, n. 190.- 14. De essentia et esse Del. Mss. : Ottob. lut. 405, P 99-105, 654, 1405; Munich, lat. 10 517. Littré, n. 189. — 15. De concordantia et conlrarictate. Essai pour établir l'accord du dogme de la Trinité ct de l'incarnat ion. Mss. : Ottob. lat. 405, P 110 ct 1405; Paris, lat. 13 450; Munich, lat. 10 517, 10 564. 10 576. Littré, n. 221. — 16. De Deo majore et minore (janvier 1314). Ms. à Munich, lat. 10 517, p 651. Littré, n. 192. — 17. De potestate pura. Mss. : Ottob. Ial!4o5. Pli 1-127 et 1405, Munich, lat. 10 517. Littré, n? 198. — 18. De intclligere Dci. Mss. : Ottob. lut. 405, P 128-132. Munich, lat. 10 517. Littré, n. 191. — 19. De voluntate Dei infinita el ordinata (Janvier 1314, ct non pas 1312). Mss. : Ottob. lut. 405, P 133; Paris, lat. 15 450. P 552; Munich, lut., 10 365. 10 4«0. 10 584 et lü 715. Littré, n. 193 — 20. De justitia Dei. Mss. Ottob. tat. 405, P 155. Littré, n. 19 t. — 21° De fine et maforitatc (février 1311). Mss. : Ottob. lat. 405, P 161 ; Paris, lat. 15 450, p 517; Munich. lat. 10 564. /0 317. Littré, n. 213. — 22. De vita divina. Mss. : Ottob. lat. 405, P 165; Munich, lut. 10 517. P 21. Littré, n. 178. - 23. Lib. de perfecto esse (mars 1314). Ottob. lat. 405. P 168 ct Munich, lat 10 517, Littré, n. 203. 24. De objecto finito et infinito. Frag­ ment dans VOttob. lat. 405. P 175-181 ; texte complet dans le lat. 10 517, f® 30. de Munich. Littré, n. 154. — 25. De divina memoria. Mss. : Ottob. tat. 105. p 182 ct Munich, hit. 10 317. p 22. Littré, n. 195. — 26. Lib. de multiplicatione quic fit in essentia Dci per divinam Trinitatem (avril 1314). Mss. : Ottob. lat. 405. p 186 ct Munich, lat. 10 517. — 27. De perscitate Dci. Ottob. lat., 405, P 190-193. - 28. De civitate mundi (mai 1311). Ottob. lat. 405. p 191-211 ct ms. //7/ de Saint-Isidore. Grâce a ces mss. on peut établir que le Lib. de consitio divinarum dignitatum, dont la perte était regrettée par Wadding ct Pasqual. n’est qu’une partie de cet ouvrage. L’écrit, le dernier rédigé par Lulle en Europe s'achève par ces mélancolique paroles : Voluit Justitia quod Ruyniundus fret ad curüun et ctiiun ad principes christlanos ct quod pne&entnrct librum istum et de consilio pnrlibato haberent notitiam ct de jus­ titia Dei timorem. Sed llaymundus excusavit sc ct dixit quod phiries fuit ud curiam et nd plure·* principes fuit locutus quod lidcs rs**et exaltata |ht universum mundum, ct fecit libros in quibus ostenditur modus per quem tutus mundus posset esse in bono statu; sed nihil potuit impe­ trare cum Ijnis; rl plurirs fuit derisus ct percussus rt phan­ tasticus vocatus, ct sic Haymundus excusavit se et dixit quod iret apud Sarrnccno* rt videret sl posset ipsos Snrraccnns ad fidem sanctam catholicam reduerrr 60° Lib. de Deo et mundo (Tunis, décembre 1315). Unique copie a Munich, lut. 10 317. p 74. 61® Le Liber de majori fine intellectus, amoris rt honoris (Tunis décembre 1315), dédié ft l'alcade de Tunis, n’est connu aussi que par le mémo ms.. P 72-74. A cette liste 11 faut joindre les opuscules suivants, mentionnés par le P. Golubovich, op. cit., p. 398, mais 1103 LULLE. ŒUVRES MYSTIQUES ! 10'. une date très récente, diffère de la traduction ancienne qui n’ont pa; encore été étudiés : 1. De fide catholica conservée à Paris, lat. 16 116, f® 81, à Innlchcn, VIII. contra Sarracenos, Munich, lat. 10497, f® 53; 2. Quæstio quæ claruit palam Sarracenis in Bugia, Mu­ B. 12, f® 1-33 ct à Cortonc, B. Coin., 211, f® 1-77. A. Rubi'i, p. 27. Littré, n. 12. nich, lat. 10575, f® 13; 3. De lege Sarracenorum et 7° Libre de Sancta Maria (Montpellier. 1290), éd. Mahometi, Munich, lat. 1056!, p 79. Peut-être cepen­ Paris 1199, texte catalan, dans Obres, l. x. p. 3-228. dant s’agll-il de simples extraits. R. d’Alôs, Los cata­ logos, p. 65, signale aussi uu Lib. de Deo ct suis quali­ L’ouvrage est divisé en 30 chapitres. Trois personna­ ges, Lausor, Orado, Intendo, louent dans leurs dia­ tatibus infinitis, conservé dans VOtlnb. lat. 816. F. ECRITS MYSTIQUES. — 1» LUbre de orations y de logues entrecoupés d’oraisons les vertus de la Vierge contemplations de l'enteniment en Deu. (Majorque, ct surtout son pou voir d’intercession. On croit entendre avant 1277, d’après Avinyo). Opuscule conservé à parler saint Bernard dans la langue fleurie des trou­ Munich, ms. H isp. 136 et ù l’Ambrosiennc, ms. H. 8. badour’» méridionaux. S. Galmès, Préface dans Obres, t. x, p. ix; A. Bubiô, p. 27; Littré, n. 81. In/., i 70423. Littré, η. 1 17 2® L'ami et l'aimé Ce traité inclus dans le Blanqucrna, 8® Flores intdligentiæ et amoris (Naples, 1291). éd. Obres, t. ix, p. 379-133, est un bréviaire mystique. Mayence, t. vi. Ce traité mystique, par son mélange Il se compose de 365 métaphores morales où inter­ de syllogismes, de métaphores et d’allégories est un viennent tout à tour l’homme ct Dieu. R. Lulle déclare des plus caractéristiques de la manière de Lulle. Il que ce livre a été « trouvé en Barbarie », Obres, t. ix, fut offert à Célcstin V. On y signale l’influence du p. 378. c’est-à-dire qu’il l’a composé à la manière des Roman de la Rose. Le texte catalan inédit est à Munich, cantiques d’amour rédigé. par de dévots musulmans. ms. Hisp 60, f® 79-92. A. Bubiô, p. 26; Littré, n. il. Probst, op. cil., p. 217-250. La date de sa composition 9® Lib. de decem modis contemplandi Deum ou Con­ est incertaine. L’opinion la plus commune la reporte templatio Raymundi (Paris. 1297?). Écrit à la fols apo­ aux années 1283-1285. S. G aimés, Obres, t. ix, p. xvlogétique ct mystique soumis par B. Lulle à l’exa­ xvi. croit cependant l’opuscule rédigé ù Majorque men des docteurs de Paris. Mss. Λ Innlchcn, V/// entre 1276-1278. Malgré les hésitations de G. EtchcB. 13. f® 16, à Munich, lat. 10 565 ct 10 590 et ά Paris, goycn. Versets choisis du Livre de l'ami et de l'aimé, lat. 15 450. Littré, n. 213. dans Mélanges d'archéologie et d'histoire de l'École 10· Lib. quomodo contemplatio transeat in raptum française de Rome, Paris, 1920. t. xxxvni, p. 197, (Paris, 1297?). L’opuscule est d’après Pasqual, t. i, cc sentiment me parait plus probable. L’opuscule a p. 233, le complément du précédent; le seul ms. connu eu un grand nombre d’éditions ct de traductions. est à Innichen Vlll. B. 13, f® 23. J. Bubio, Los codices, Signalons seulement M. André, L'Ami et l'Aimé, p. 322. Paris. 1921. Il a été aussi commenté par une mystique 11° Arbor philosophie amoris (Paris, octobre 1298), célèbre, la Vén. Anne du S.-Sacrement. P. André de éd. Mayence, l. vi. Texte catalan éd. par Rossellô, Palma dans Estudios Franciscanos, B ircclone, 1920. Obras, Palmi, 1901. p. 3-179. Cet écrit développe t. XXIV, p. 215, 216; A. Bubiô, p. 19; Etchcgoyen, ΓΑγλ amativa. B. Lulle le dédia à Philippe le Bel el Versets, p. 197-211. ù la reine Jeanne de Navarre « afin qu’ils le multi­ 3· Lib. de prima et secunda intentione (Montpellier. plient en France en l’honneur de Notre-Dame la 1283?), éd. Mayence, t. iv; éd. catalane p tr Bossell’>, Vierge qui est la souveraine Dame d’amour ». L’au­ Obras, Palma, 1901, p. 309-388. Ouvrage fondamental teur. dit M. André, op. cit, p. 166. tel qu’il apparaît de l’éthique ct de l’ascHc lulllennc. Avec S. Galmès. en cc livre et dans les cantiques de VAmi cl de l'Aimé, Obres, t. x, p. ix. on peut voir dans cc beau traité < un est la fleur suprême de la littérature calalane-proeffort pour relever la moralité «les foules et promouvoir vcnçale. * A. Bubi ». p. 26; Littré, n. 10. I a dévotion dans toutes les classes de la société ». Nom 12® Lib. de tredecim orationibus (Barcelone 1300), breux mss. catalans ù Palma, Munich, Halle et Rome. éd. Bossellô, Obras. I. i. p. 183-267. avec préface de A. Bubiô, p. 21. Deux recensions latines différentes M. Costa y Llobcra. p. xiii-xviiî. Recueil de prières existent, l’une À Innlchcn, VIII. H. 8, f®. 76 et VIII. dédiées ù la reine Doua Bl mca. A. Bubiô. p. 27. C. 3, f® 179. l’autre à Munich, lat. 10 619, 10 655. J. 17. POESIES. — t B. Lulle, dit B. d’Alôs, est le pa­ Rubi), Los codices, p. 315; Littré, n. 16. triarche de la poésie catalane. 11 l’est non seulement 1° L'Art de contemplatio (Montpellier. 1283), inclus par le sent iment qui l’inspire, par scs effusions lyrique·», ct édité dans le Blanqucrna, Obres, t. ix, p. 133-190, son originalité, mais aussi en raison de la langue dans a été réédité par Probst, La mystique de Ramon Lull et laquelle il écrit. · La forme ct les mètres de scs poésies, l'Art de contemplatio, dans Beitrâge zur Gesch. der Phil, inspirés par la versi tient ion des troubadours, sont des Milielalters, t. xm, fasc. 2-3, Munster 1911. L’ou­ des plus variés. B. Otto, Bcrmerkunqcn fiber R. Luit vrage. divisé en douze chapitres, esl un traité didac­ dans /.eitschrift fiir romanischc Philologie, t. xn. tique sur l’art el la méthode de contempler. De ce chef p. 511-523. Ces poèmes ont été édités par Bossellô, il occupe une place très honorable dans l’histoire de la Obras rimadas de R. Lull, Palma, 1859, mais avec une spiritualité chrétienne. J. de Guiberl. S. .L, dans critique Insufllsanté. Des pages choisies ont été récem­ Revue d'ascétique et de mystique, Toulouse, 1921, p. 310. ment publiées avec soln par B. d’Alôs, R. Lull, Poesies, 5® Arsamitiva boni (Montpellier, 1290),éd. Mayence, Barcelone, 1925. t. vi. L’original catalan de cet ouvrage sc trouve ù 1® Logica en rims. La Logique d’Algazcl étant très Paris, Bibl. nat. ms. Hisp. SI et à Munich, ms. Hisp. populaire dans les écoles du Moyen Age. B. Lull en 65 et tut. 10 538, (° 188. Il contient une philosophie fit un résumé d’abord en arabe, puis en latin ct enfin mystique de l’amour du bien et de Dieu, élaborée en vers catalans. Ce poème de 1612 vers a été proba­ selon les règles du grand Art ct une méthode totale­ blement fait à Montpellier en 1276. Le texte latin est ment syllogistique. Le bienheureux sc proposait de à Munich, lat. 10 538, f®. 103. Quant à la versification traduire cet écrit en arabe. A. Bubiô, p. 26; Littré, catalane elle a été éditée critlquement par J. Bubiô, n. 39 el 219 La logica del Gazzali posada en rims per en R. Lull, 6® Arbor philosophi λ deside ralæ (Montpellier, 1290), dans Anuari de l'institut d'Estudis Catalans, Barce­ éd Mayence, t. vi. Cc livre entend donner une méthode lone, 1913-191 I. t. v, p. 310-351. rapide de sc souvenir constamment de Dieu ct de 2® Plant de Xostra Dona, Santa Maria. B. d’Alôs, Poesies, p. 53-75, 153-155, Bossellô, Obras rimadas, l’aimer Lulle le dédie â son Ills. Le texte catalan est a Paris, Bibl. nat., ms. Hisp. 81 et â Munich, ms. Hisp. p. 131. Poésie de 32 strophes monorimes dans le 60, (· 1-31 Le texte latin de l’éd. de Mayence, fait ù genre du mètre épique français. La tradition en place 1105 LULLE. ŒUVRES k Λ N TIA V E R R OÏST E S la rédaction à Majorque vers 1275; néanmoins il vaut mieux la reporter, - ainsi que les II ores, aux envi­ rons de 1283-1285, car Lulle se désigne comme l'auteur de cette poésie, alors que dans ses premiers écrits ct i Jusque vers 1285, il sc refuse absolument â inscrire son nom dans ses œuvres. A. Rubiô, p. 16; Littré, n. 92. ; 3® Bores dr Nostra Dona Santa Maria, éd. Bossellô, Obras rimadas, p. 150-172. Poème divisé en sept parties d'après les heures canoniales ct destiné à être chanté sur l’air des hymnes d'église. B. d'Alôs, Poesies, p. 10. A. Bubiô, p. 16; Littré, n. 91. 1° Lo peccat dr N*Adam (Perpignan, 1282), éd. I Bossellô, Obras rimadas, p. 179-181. Poésie théolo­ gique de 200 vers; Lulle y explique à la demande du roi Jalmc Pf de Majorque comment Dieu ne peut être tenu responsable de la chute d’Adam et de scs suites. Mss. catalans au British Mus-um, add. 16 132, f® 16 et à l’Ambrosienne, //. 8, In/., f® 73. A. Bubiô, p. 16; Littré, n. 95. 5° Regulir. introducloriæ in practicam arlis demons· tratime (Montpellier, 1283?), éd. Mayence, t. iv, p. 1-6. Ms. catalan ù la Bibl. du séminaire de Mayence, A. Got Iron, L'âlicio Maguntina, p. 81. Poésie de cinq strophes monorimes de vingt alexandrins destinée à populariser l'.lrs demonstrativa. A. Bubiô, p. 16, Littré n. 20. 6° A vos Dona Verge (Montpellier, 1283). Hymne inséré dans le Blanqucrna. R. d'Alôs. Poesies, p. 25-26. 7° Sényer, ver Deus, rei glorias. Autre hymne inséré dans le Blanqucrna ct composé après la fondation du collège de Miramar. R. d’Alôs, Poesies, p. 27-29. 8° Bis cent noms de Dcu (Rome, 1285), éd. Bossellô, Obras rimadas, p. 265. extraits dans B. d'Alôs, Poesies, p. 31-15. Poésie en tercels monorimes, divisée en cent chapitres et comprenant 3000 vers. B. Lull désire que les chrétiens la chantent Λ l’instar des psaumes. comme les Sarrasins chantent l'Alcoran dans leurs mosquées >. De fait, dans le ms. 2/. /. 27 de la Bibl. Univ. de Barcelone, le poème est distribué comme un livre d'heures canoniales. A. Bubiô. p. 17; B d'Alôs Poesies, p. 1 17-150; Littré, n. 96. 9° Le Descorno t (Rome, 1295), éd. R. d’Alôs. Poesies, p. 73-112. Poème élégiaque de 69 strophes mono­ rimes de 12 alexandrins; c’est l’œuvre maîtresse de la poésie catalane. A. Rubiô, p. 17; Littré, n. 97. 10° Lo cant de Ramon (Paris, 1299), éd. B d’Alôs, Poesies, p. 30-33. Poème de 14 strophes monorimes. de six oclosvllabes. < C’est la poésie la plus sentimen­ tale et la plus émouvante du Docteur Illuminé. ·• \. Bubiô, p. 17; Littré, n. 98; éd. Bossellô, Obras rimadas, p. 361-382. 11° Lo dictai de Ramon (Barcelone, décembre 1299),. Poésie d’allure théologique, divisée en six parties. B. Lulle y expose les principaux articles de la foi. Il prie aussi le roi Jaime II de convoquer les Juifs cl les Sarrasins Λ des conférences publiques Λ Barce­ lone. La traduction latine de ce poème, connue sous le titre de Compendiosus tractatus Raymundi de arti­ culis fidei est à Munich, lat. 10 304, f® 14 ct au collège Saint-Isidore, cod. 1'119. f® 32 52. Une · exposition · rarissime de cel ouvrage se trouve, dans le ms. Ripoll. 129 des archives de la couronne d’Aragon et λ SaintIsidore. cod. 1)95, f® 1-20. R. d'Alôs, Los catalogos, p. 53; A. Rubio, p. 17: Littré, n. 99. 12® Medicina de pecai (Majorque, juillet 1300), éd. Bossellô. Obras rimadas, p. 431-591. fragments dans B. d’Alôs, Poesies, p. 42-52. Ce poème moral de 6000 vers, destiné à être appris par cœur, traite sucessivoment de la confession, de la contrition, de la satis­ faction, de la tentation et de l’oraison. Dans la qua­ trième partie est comprise une poésie de 360 vers sur la Trinité, parfois copiée ô part. Munich, ms. Itisp. 69, 110G f® 1-6. De mémo la V® partie De oracio est souvent cata­ loguée comme une œuvre distincte. B. d’Alôs, Poesies, p. 153: A Bubiô. p. 17. 13® Apllcatlo de l’Art general (Majorque. 1301), éd. Bossellô. Obras rimadas, p. 386-122. Poème de 1200 octosyllabes, essentiellement technique, destiné A populariser le grand Art. A. Rubiô, p. 17; Littré, n. 100. 11® Lo conciti (Vienne, 1311), éd. Rossellô, Obras rimadas, p. 6 L Extraits dans R. d’Alôs, Poesies,p. 113111. Poésie de 1200 vers, écrite peu avant le concile de Vienne. S’adressant au pape, aux rois, h tous les Odèles. R. Lulle les adjure de songer au salut des infidèles et d’organiser laconquêtc de Jérusalem. A. Rubiô,p. 18. 15® Les Proverbis d'enscmjament (sans date) sont un recueil de 171 distiques octosyllabiques, de carac­ tère moral. Ils ent été publiés par Morel-Fatio dans Romania, Paris, 1882, t. xî. p. 188-202. A. Rubiô, p. 16; Littré, n. 93. 11 faut Joindre à cette pièce d'au­ tres Proverbis, également rimés, découverts par M. Obrador, Viatge, p. 606, 607, à l’Ambrosienne, ms. O. 67. Sup., f® 83. 17/. firmrà AXT/AVEIUIOIXTXS. — 1· Declaratio Raymundi per modum dialogi édita ou Lib. contra errores Boetii et Sigerii (Paris, 22 février 1298), éd. Kelcher,p. 91-221. Commentaire sur les 219 proposi­ tions condamnées en 1277 par É. Templcr. Littré n. 235. 2. L’.lrs nustiva theologi, ct l’ange et l’âme « le degré comparatif >, cf. Dc divina existenlia ct agentia, Munich, lut. 10 537, f° 11, Kei­ cher, op. cit., j). 79, il est nécessaire que l’être suprême ou · le degré superlatif · existe et réunisse en lui. dims une identité parfaite, toutes les perfections possibles. Ars mistiua, Munich, lat. 10 530, P 8 r, cf. Keicher. op. cit., p. 76. IL Lulle reprend invariablement la même démonstration. Compendium artis dcmonslrativir. t. m. p. Ko : Concludendum est de Deo id per quod creatura c*t mngh isniill* ipii Deo et per quod similitudines dignitatum sunt in creatura majores. Hat io autem hujus est ista : quia remota inde omni imperfectione ct addita omnimoda per­ fectione est id in Deo quod est in creatura ct jn*r quod creatura principaliter est nobilior : aliter non esset in «sc Id quod recta ratione melius, sed quod peju* posset ab omnibus considerari, quod est impossibile. Cf. Arbor sctentiir, p. 201-206. Ces dignités sont de véritables perfections. Lib. de XI V articulis fidei catholicic, d. 1, p. 3, t. n. p. 39-13, mais elles ne sont pas réellement distinctes en Dieu. Declaratio, p. 98 : Item quod quællbet illarum dignitatum sive rationum sit in uno et eodem numero cum alia, sicut bonitas et magnitudo <|ii:e Insimul convertuntur, et hoc necessario ut in ipsis non cadat accidens, etc. Lc principe doit être accepté de tous, cum Dent sit purus actus. Declaratio, p. 168. Lulle insiste beaucoup sur celte identité, qui établit une distinction absolue entre Dieu cl le créé. 1.'Art. p. 68-72, Lib. de XIV arti­ culis, d. L p. 3, t. n, p. 43-50, Arbor Scientiir. p. 206208, etc. Aussi est-il inconcevable que les polémiques d’antan aient ici incriminé sa pensée. Dans toute son œuvre, le bienheureux contemple les perfections dc Dieu, comme Platon les idées. Lib. Cont., 1. IV. c. ccxxxiv, n. 3. 18-23. t. x. p. 27-29; c. ccxxxv, n. 21-3D, p. 32-3 t; Lib. de X i\ art., d. I, t. il. p. 3-50; Arbor scienibr. p. 202-201, 310-312. etc. Elles y figu­ rent comme les « grands témoins > des dogmes dont les dépositions remportent sur le témoignage des sens. Lib. Cont., 1. IV, c. cclih, n. 18, t. x, p. 97. 1117 l.l I.LE. DOCTRINES I* Il I LOSOP II IQ ( ES Sciimi* intellectual™, Domine, affirmant hostlnm ™%e curnrm et vinum este sanguinem, et Miam aninnutioncOi probant per testes intellectuales qui sunt tua· benedicta· qualitates, <|me sunt testes veriores sensualibus» Tout comme chez Richard de Saint-Victor, la bonté, l’amour, la gloire cl la béatitude sont les témoins du dogme trinitalrc, testes super Trinitatis assertione. De Trin.9 I. 111, c. xi-xn, P. l. exevi, col. 922-921; comparer chez Lulle, Declaratio, p. 102, Arbor scientia*. p. 210. Les dignités sont le refuge de l’apologiste contre ceux qui nient les sacrements. Lib. de acquisitione Terræ sanctu, f® 516 v; de même contre les musulmans, les jacobites, ibid., f° 517 r, les nestoriens, Lib. de quinque sapientibus, l. π, p. 1821. Le sont elles que la théologie étudie. Declaratio, p. 193, (pie la mystique contemple, L’Art, p. 19; la connaissance elle-même sc distingue selon qu’elles interviennent ou non dans le raisonnement : L’Aimé opère en l’homme de deux manières, l’une naturelle ct l’autre artificielle. La naturelle est quand il fait que l’homme voit avec scs yeux, entend avec scs oreilles, comprend avec son entendement ct ainsi de suite pour les autres puissances naturelles. L’autre est quand il fait que l’homme voit, entend ct comprend grâce au pouvoir divin, à la vertu, à la science, a la volonté cl aux autres divines dignités, > L’Ami, p. 1 19. Cf. Probst, op. cit., p. 261, Keicher. op. cit., p. 75. 3. Grand Art et logique. — Il v a plus encore. C’est en fonction, en effet, dc la théorie des dignités divines et dc l’analogie universelle que K. Lulle élabore le système du grand Art, cl un mode nouveau d’argu­ mentation. Le grand Art est une massive construction qui a pour but d’enseigner la manière dc trouver les princi­ pes premiers et de ramener ainsi â l’unité tout l’ordre des connaissances. Inlrod. artis demonstratimv, prol., l. m. p. 1-3. Cf. M. André, op. cit., p. 62-6 L H faut y distinguer le mécanisme extérieur ct la méthode ellemême. Le mécanisme est fait de figures et dc cercles concentriques destinés à faire saisir par l'image 1i parfaite correspondance cl harmonie des trois ordres qui embrassent l’universalité des êtres: Dieu J homme le inonde. Au centre de ccs cercles sc trouve Dieu, désigné par la première lettre de l’alphabet ; autour de ccttc · idée impériale », rayonnent seize principes dans les écrits postérieurs à 1289, neuf seulement représentés aussi par des lettres ct signi liant les attri­ buts divins. Ces principes servent â former quatre figures principales et peuvent se combiner de cent vingt manières, selon des procédés compliqués puisque chaque < mixtion » paraît bien impliquer trois syllo­ gismes. Probst, op. cit., p. 40-16. Cette sorte d’algèbre logique remplit de ses diagrammes plusieurs écrits de B. Lulle cl en rend la lecture extrêmement pénible. Malgré son développement extraordinaire, ccttc gra­ phique mathématique n’est pourtant pas l’élément essentiel du grand Art, mais seulement sa representa­ tion symbolique ct populaire. Probst, op. cit., p. 12. B. Lulle a pris soin de dire lui-même, cc que l’on a presque toujours oublié, qu’il n’avait pas d’autre but que de faciliter la mémoire. Compendium arlis demonstrativa*, prol., I. m. p. 2. Plusieurs savants croient que Lulle emprunta celte vaste imagerie aux Arabes. A l’encontre de cette hypothèse, il faut obser­ ver (pie l’idée de concevoir Dieu comme un centre autour duquel rayonnent les êtres est classique dans la théologie et la mystique du xni· siècle, grâce surtout a l’influence du pseudo-Trlsméglstc et aux descrip­ tions dionysiennes des chœurs angéliques. Dc plus, B. Lulle, poète de race, fait usage constant des sym­ boles les plus variés, Probst, op. cil., p. 46-51, si bien (pic Menéndez y Pelayo l’a appelé le poète de la métaphysique ». 111.8 Dépouillé de ce symbolisme, le grand Art est une méthode unitaire ct déductive destinée a fonder la science universelle. Probst, op. cit., p. 56-78; Keicher, op. cit., p,71-79; Pasqual, Vindiciæ, Dtssert.de methodo, t. I, p. 2-16, etc. Il ne s’identifie absolument ni avec la logique pure, ni avec la métaphysique, sur­ tout parce que la logique considère seulement l’être dc raison cl la métaphysique l’être réel, alors que VArt considère l’être indifféremment selon l’un cl l'autre mode ·. Introd. artis demonstrative, prol., t. ni, p. 1,2, L'intelligence, en effet, dit IL Lulle, demande ct requiert Impérieusement une science générale, applicable a toutes les connaissances, avec des princi­ pes très généraux dans lesquels est Impliqué h· prin­ cipe des sciences particulières comme le particulier est contenu dans l'universel ». An magna, prol., 1.1, p. 1-3. Les principes de cette méthode sc divisent en absolus ct relatifs. Les premiers s’identifient avec les seize dignités divines, bonté, grandeur, etc. Les seconds s’appellent : concordance, difference, contrariété, principe, moyen, fin, majorité, égalité et minorité; Ils servent à marquer les relations des êtres. Keicher. op. cit., p. 72. Puisque les principes absolus s’identi­ fient avec les dignités divines ct que ces dernières ne sont connues que par les vestiges qu'elles ont laissés dans l’être créé, il est clair que le point dc départ du grand Art est le donné sensible, Comp. artis dem., t. in, p. 71-79 : Debet urtista ascendere de cf/ectu ad summam causam. L’artiste s’élève progressivement. Keicher, op. cit., p. 72-7 L Probst, op. rd..p. 225. 226; au terme dc l’ascension il considère Dieu et ses per­ fections. (’clic contemplation n'est pas une vision en Dieu; Lulle rejette, en effet, l’ontologisme. Declaratio, p. 137. el maintient que, même dans - le degré le plus élevé de la fruition contemplative ». Dieu n’est connu que médiatement, per similitudinem. Declaratio, p 138, cf. Probst, op. cit.. p. 281. Ccs dignités divines une fois connues, l’intelligence descend vers le contingent. C’est par ces idées impériales que la science s’élabore. Duodecim principia, prol., éd. Strasbourg. 1651 : Intellectus causal scientiam cum duodecim imperatrici­ bus quæ sunt h.rc: divina bonitas. magnitudo, etc. Elles sont, en effet, une irradiation de Dieu dans l’esprit el lui communiquent une force qu’il n’avait pas jus­ qu’alors. Comp. artis dem., t. in, p. 71 : Quidquid virtutis habet Intellectu* ascendendo habet similiter descendendo, sed non c converso : quia descenden­ tia (principia) imprimunt in sc in intellectu contemplativo prlnuc causa* lumen ct virtutem dc quibu* in descensu illuminantur potentia· animæ dc inferioribus Judicanto. Principes de l’être, elles sont aussi la loi dc la pensée, puisque dès lors, · l’etlvt est connu dans la cause ». Keicher. op. cit., p. 75. Lib. de forma Dei, Munich. lat. 10 SS s, f° 119 b : Intellectus agens facit veriorem scientiam propter formas divinas quam propter sensum ct imaginationem. Cette déduction, descensus intellectus, ne s’applique pas d'ailleurs â la science de l’individuel mais à la métaphysique générale. Introd. artis dem., c. xxxvni. t. m. p. 31, Probst, op. cil., p. 60. Elle ne se fait pas non plus au hasard mais selon des règles pratiques, des jugements et des axiomes » subtils et nombreux, mais qui, en dernière analyse, comme l’a observé partiellement S. Bové. ne sont que les trois principes suivants ; a) tenir pour vrai tout cc qui affirme le maximum d’harmonie cl de symbolisme entre Dieu et l’être créé, Declaratio, p. 99; b) attribuer â Dieu ce qui est le plus parfait, Comp. artis dem., t. m. p. 80, ce qui est la grande proposition» célébrée par Richard dc Saint-Victor, De Trin., I. I. c. xx. col 900; c) appliquer à l’activité dc Dieu ad extra l’axiome dc saint Augustin, Dc libero arbitrio, I. III, c. v, P. L., t. xxxu.col 1277: 1119 LULLE. ANTIAVERHOÏSME Quidquid hbi vera ration? melius occurrerit, scias fecisse Deum, etc. Par suite, la méthode du grand Art n'est pas autre chose essentiellement que la methode analytico-synlhétiquc des scolastiques, mais, contraire­ ment à l’opinion de S. Bové, dans le style pur et authentique des augusliniens du xm· siècle. Si celte analyse est exacte, il est facile de prévoir que B. Lulle était amené logiquement à proposer un mode nouveau d'argumentation. Certes, il connaît bien la logique aristotélicienne, ainsi qu'il résulte de l’Ars generalis el ultima, où il expose renseignement de l'école sur les catégories, les sophismes et le syllo­ gisme. Néanmoins, selon lui, entre la démonstration propter quid et la démonstration quia, il y a lieu d’ad­ mettre la démonstration par l’équiparence ou équi­ valence des actes des dignités divines ». Lib. de demons­ tratione per œquiparantiam, prol., t. îv, p. 1, 2. Ce dernier procédé a scs préférences; » il est si particulier à R. Lulle qu’il constitue la note caractéristique de sa dialectique et même de lout son système. » Mgr Maura. El optimismo del B. B. Lulio, Barcelone. 1901, p. 22. Le principe qui l’inspire est des plus sim­ ples. Les dignités divines s'identifient réellement en Dieu; par suite, comme elles sont actives, toutes concourent également ù l’activité immanente et ù l’action ad extra de Dieu. Declaratio, p. 218. Dès lors, veut-on prouver la création de l’univers dans le temps, il suffit de considérer que, dans la thèse de l'éternité du monde, la puissance de Dieu s’étendrait plus loin, plus posset, que sa bonté el son infinité, l’une et l’autre communicables seulement d’une manière finie, ce qui est impossible vu l’égalité parfaite qui régit l’activité de toutes les dignités. Declaratio, p. 161. Cf. Keichcr, op. cil,, p 83-83. Lulle et la plupart des historiens ont insisté sur l’originalité de cette démonstration, mais le bienheureux a souvent nuancé et limité ses déclarations; seuls, dit-il, les · philosophes antiques > ne l’ont pas connue. Declaratio, p. 218. De fuit, si l’on remonte la pensée chrétienne, il est possible de retracer scs origines. Au sujet des attributs divins, Richard de Saint-Victor écrit, en effet. D? Trin., 1. I. c. xvm, col. 899 : Quantum ad perfectionis culmen si aliquid per intelligentiam attingere quod per efficaciam apprehendere non posset, jam se procul dubio magnifi­ centius per sapientiam quam per potentiam extenderet essetque una cademque substantia et seipsa major et seipsa minor, etc. Le principe fondamental de R, Lulle. ne pouvait être formule plus explicitement. Declara­ tio, p. 161. Ce qui est non moins frappant, c’est que le célèbre Victoria établit d'abord la pluralité en Dieu. De Trin., I. III. c. n-vm. col. 916-920, puis la Trinité c. xt-xm, col. 922-924, par le témoignage concordant et mutuel, mutua attestatione, invicem sibi concurrunt, des attributs qui jouent dans la synthèse lullienne le grand rôle, la bonté, la beatitude, la gloire. Par suite, il n’y a plus de doute possible : comme R. Lulle con­ naissait Richard, il ne lui a fallu qu’un peu de réflexion pour faire Jaillir du De Trinitate, toute sa · nouvelle logique ». 2® Antiaverrohme. — La critique de l’averrofsme latin est un des principaux objectifs de l’activité doctrinale de R. Lulle. S. Bové, La filos ofia nacional de Catalunya, Barcelone, 1902, p. 94. De bonne heure, il se tourna contre les philosophes qui niaient la résurrection des corps, Lib. Cont., L I. c. xvij. I. ix. p. 31, mais ce ne fut que plus lard, en 1298. qu’il entre­ prit de dégager la scolastique parisienne des étreintes du péripatétisme arabe et de justifier les censures portées par Étienne Tempicr en 1277. Il critique sur­ tout les erreurs de Siger de Brabant et de Boêce de Dacie, mais, grâce à sa connaissance de l’arabe, il n’ignore pas l’avcrrofemc musulman proprement dit; dans la question de l'éternité du monde. Il semble 1120 même avoir traduit directement de l'arabe les argu­ ments d’Algazel et de Maimonide. J. Tusquch, Posicio, p. 96-99, Declaratio, p. 163. Dans celte lutte, le point d'appui d Lib. Cont., L V, c. cccbvni, t. x. cela dans le but d’honorer votre vertu infinie ù qui il p. 554. C’était une rude entreprise. Aux frontières de la convient d’opérer éternellement et infiniment; mais, chrétienté s’agitaient les Arabes, les Juifs, les horde* comme ils ignorent la Trinité et sa vie étemelle (obra tartarcs, et les nations schismatiques de l’Orient. Tout eternal), ils attribuent à Dieu comme œuvre étemelle l’effort apologétique et missionnaire du xm· siècle et infinie le monde et les choses dont le monde est s’était brisé contre cc bloc compact, non moins que les composé. » Cf. Declaratio, p. 165, 170. Contre cette armées de la croisade et l’héroïque aventure de Fran­ assertion, R. Lulle multiplie les raisons. Le passage du çois d’Assise à Damiette. Seul, R. Lulle entreprit de non-être ù l’é/re implique un commencement, Declaratio nouveau cette œuvre immense : ramener les dissidents p. 166. L’expérience, cc que déjà avait allégué Richard orientaux à l’unité de l’Église, réfuter le naturalisme de Saint-Victor, De Trin., 1. I, c. vn-vm, col. 894, fataliste des Tartarcs, établir la divinité de Jésus Christ établit le caractère fini et limité des êtres créés, Arbor contre les négations des Juifs, ruiner la théologie du scienliæ, p. 217 : Mundus est creatus ratione experientiae Coran et la philosophie averroïste. 11 y déploya une quam habemus de principiis, mediis el finibus particu­ telle ardeur que Solfier, Acta SS, p. 732, a pu écrire : laribus, etc. La « disposition » ordonnée de la volonté Nullam prope sectam intactam reliquit quam non acer­ divine exclut également la création ab aterno. Decla­ rime aggressus fuerit : paganos, gentiles, Tartaros, ratio, p. 168, 169, —ce qu’Alexandre de Halés ensei­ Judaos, Saracenos, schismaticos, gracos, nestorianos, gne aussi, Summa theol., éd. Quaracchi, 1924, t.i, n. 64, iccobitas, Averroem ejusque sequaces, hareticos denique p. 98. De plus, Dieu opère ad extra avec toutes scs et lucrcscs omnes ita verbis et scriptis insectatus est ut dignités et dans la plus parfaite égalité, Declaratio, prircipuis fidei catholica' athletis non immerito compa­ p. 166 : Modus productionis de non esse in esse est totus rari possit. On ne peut énumérer les ouvrages qu’il a suspensus et sustentatus in divinis rationibus et in rédigés dans cc dessein; sous une forme ou sous une identitate numeri ipsarum; dans l’hypothèse de l’éter­ autre, scs écrits théologiques et antia\trroïstes ne sont nité du monde, l’harmonie des attributs est brisée. qu’un effort pour faire accepter des infidèles le dogme Declaratio, p. 164. Surtout, la créature ne peut suppor­ révélé, surtout la Trinité, l’incarnation el la présence ter le poids de l’éternité, étant finie dans son être et réelle. sa puissance, Ibid., p. 170 : Quia mundus non potest Or,c’est justement cette grande initiative de R. Lulle plus recipere per n-ternitalem quamper bonitatem, magni­ qui a été l’objet des plus vives critiques. 1 a Vida tudinem, etc. R. Lulle insiste particulièrement sur cette atteste suffisamment que le bienheureux ne reçut pas incapacité radicale. J. Tusqucts, Posicio, p. 101-104. de son vivant l’approbation unanime des docteurs de Il met en relief que la thèse de l’éternité du monde PUnlversité de Paris; à mon avis, la Supplicatio Ratjdiminue le privilège de Dieu, quoniam prient singula­ mundi venerabilibus et subtilibus theologia: professori­ ritatem sun- ivlcmitatis, quœ privatio est mala, Arbor bus ac baccalaurcis studii Parisirnsis, est une auto­ scientia·, p. 216, et met presque sur le même pled hi défense à peine voilée. Depuis Eymeric, O. P., surtout, génération du Verbe et la production du monde, ita il est d’usage classique d'accuser le bienheureux de quod in aternitate sunt date productiones aquales, vide­ rationalisme. En face du système averroïste qui. sépa­ licet divina productio et productio mundi, Ibid^ p. 217. rant la théologie et la philosophie, aboutissait à la Selon J. Tusqucts, Postcio, p. 101-104, toute celle théorie des deux vérités, en face des infidèles que l’ar­ argumentation est erronée, < anthropomorphlstc ·, gument d’autorité fondé sur l’Écrilure ou l’Église ne parce qu’elle repose sur · une ignorance absolue de pouvait gagner au Christ, mais le raisonnement seul, l'analogie » et sur une « grave erreur philosophique ·, à R. Lulle serait tombé dans l’erreur opposée, la rationa­ savoir « la considération du temps comme une per­ lisation du donné révélé. Récemment encore, le fection transcend* nlalc ·. Sans entrer dans les détails, P. S. Lozano, O. P., répétait ces lourdes accusations qu’il suffise de faire observer que le système entier de au congrès apologétique de V|ch (1910). S. Bové, Al Lulle, métaphysique cl idéologie, est élaboré en foncmargen de un discurso, Urge, 1912. Selon M. De Wulf, DICT. DK τιιί ou catiîol. IX. — 36 1123 LULLE. APOLOGÉTIQUE Hist. de lu philosophie médiévale, Louvain, 1925, t. n, p. ! t4, < B. Lulle dénature le système scolastique des rapports dc la théologie et dc la philosophie; dc plus, il confond celle-ci avec l’apologétique. » Bien plus, celuilà mémo qui a le plus puissamment contribué à la renaissance hilliennc, Menéndez y Pelayo, Historia, t. r, p. 520, tout cn protestant contre ces accusations séculaires, ne peut s’empêcher de critiquer la méthode de R, Lulle. « Sa tentative, dit-il, était risquée, à deux pas de l’erreur, et d'une erreur très grave; cn des mains moins pieuses (pic celles de Lulle, elle aurait Uni par rationaliser la théologie, c’est-à-dire la détruire... .Je le répète, ajoute-t-il, l’erreur de Lulle est dans sa méthode, il ne veut pas donner une explication ration­ nelle des dogmes; ce qu’il a fait, ce fut de convertir cn preuve positive la preuve négative que l’on en peut donner. » M. André, op. cil., p. 176, A. Rublô, Lliçons, p. 14; G. Goyau, Figurines franciscaines, Paris, 1921, р. 11-17, sont du même avis à quelques nuances près. Malgré l’autorité de cette quasi*tradition, l’on peut établir qu’une exposition objective de la pensée dc H. Lulle, tenant compte du principe fondamental dc son apologétique, de sa méthode augustinienne, de scs déclarations aussi nombreuses qu’explicites, du sens que déjà ses disciples autorisés et les annotateurs du ms. de Karlsruhe lui donnaient dès la première moitié du xtv·siècle, non moins que du caractère popu­ laire de l’apologétique hilliennc, ruine sans appel ces accusations. Seules d’inutiles rivalités peuvent pro­ longer le débat, sans profit aucun, car l’Eglise est non moins honorée par la doctrine que par le martyre de scs apôtres. L’apologétique de R. Lulle est saine : elle n’est que la traduction toute simple et imagée dc l’effort dialectique et rationnel de saint Anselme, des victorins, et dc tous les augustiniens du xiu· siècle, surtout saint Bonaventure et Roger Bacon. M. Baum­ gartner. Grundriss der Geschichte der Philosophie. Berlin, 1915, p. 535, et M. Probst, op. cit., p. 272-274 l’ont déjà reconnu. Après Pasqual, V indicia·, 1.i. p. 7391, t. n, p. 673-728, etc., et Mgr Maure y Gclabcrl, El oplimismo del B. R. Lullo, Barcelone. 1901. p. 11-52, il est aisé d’en faire la preuve. R. Lulle, en effet, indique nettement le sillage doc­ trinal où il sc meut. Il désigne d’abord saint Anselme et Richard de Saint-Victor, Lib. mirand. demonstr., L I. с. xiv, t. n, p, 4 : Hem, Anselmus et Ri chardus a S. Victore et multi alii Sancti significant in suis sermo­ nibus quod intellectus habeat possibilitatem intelligendi articulos (fidei}. Cf. Lib. de disp. fidei et intellectus, prol. η. I. 1 16, t. iv,p. L Dans son Lib.de convenientia fidei et intellectus in objecto, part. I, n. 1-4· Liv, p. 1-2. Lulleast non moins explicite et cette fois en appelle à saint Au­ gustin et à saint Thomas d’Aquin. Voici ses paroles : Aliqui dicunt quod non sit bonum quod fides possit pro­ bari .. t ndc ad hoc respondemus sic : Iterum B. Augustinus fecit librum ad probandam divinam Trinitatem, supposito mento fbtel, contra (piam fidem Ipse non fuit, quia erat sanctus. Iterum Thomas dc Aquino fecit unum librum con­ tra gentil· ' qui requirunt rationes quia nolunt dimittere credere pro credere, sed credere pro intelligrre; Ipse autem in faciendo librum et rationes contra gentiles non intendebat destruere lldcm. quin fuit vir sapiens et catholicus. Iterum doctor· ♦ Sarra Scripturae conantur,quantum possunt,dedu­ cere rationes ad probandum divinam Trinitatem et Incar­ nationem, etc., habentes sanam mentem et intentionem ad exaltandam sanctam lldcm El ideoegoqui sutu verus catho­ licus, non Intendo probare articulos contra fidem sed me­ diante fide, cum sine ipsa non possem probare : nam arti­ culi sunt per superius et meus Intellectus est per inferius cl fldrs est habitus cum quo Intellectus ascendit supm vires *uas Non autem dico quod probem articulos fidei per rausas, quia Deus non habet causas supra se,sed per talem modum quod Intellectus non potest rationabiliter negare ilh» rationrs et possuut iolvi names objectiones contra ipsam facter et Infideles non possunt destruere tales ratio­ 1124 nes vel positiones; talis est istn probatio, sive dicatur de­ monstratio, sive persuasio, vel quocumque alio modo possit dici, hoc non curo, quia propter nostrum a i Urinare sel negare nihil mutatur in re. (’.ette longue déclaration où R. Lulle, ù la suite de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin précise m clairement le sens et les limites de son apologétique, jette sur toute sa pensée une lumière décisive et ren­ verse la plupart des accusations portées contre lui el cela « sans réplique », comme le fait observer Mgr Mau­ ra, El optimisme, p. 46. A la lumière de ces textes, l’école lulliste ne s’est pas méprise sur la direction doctrinale dc son chef cn matière apologétique. Préci­ sément, au milieu du xiv· siècle, un lulliste anonyme traitant la question suivante : Utrum fidei catholicie veritates sunt per viam rationis, inquirenda·, Innichcn, VI11, B. 13, f° 13-15, s’appuie sur saint Augustin, saint Bernard,saint Anselme, Richard de Saint-Victor et saint Bonaventure. J. Rubiô, Los codices, p. 322. L'analyse de la doctrine de R. Lulle établit aussi la rectitude dc sa pensée. Π insiste, cn effet,sur la faiblesse et les limites de la raison, Lib. ConL, I. III, c. clxvhi. t. ix, p. 389-392, et suppose toujours la fol surnaturelle au seuil de son enquête, Disputatio fidei et intellectus, p. I, n. 2, t. îv, p. 2, 3 : Eliam Jsaias dicit ; nisi credi­ deritis non intritiget is, et sic patet quod tu, Fides, sis dispositio et prœparatio. Chez lui, la transcendance du donné révélé est absolue : Fides est adeo res excellens et nobilis quod transcendat terminos in quibus est ratio terminata cl conctusa, quia de talibus rebus (racial fide* quod ratio et intellectus hominis non possent ipsas intel Ugere. Lib. Cont., c. ci.iv, Keicher» op. cil., p. 65. Affir­ mer le contraire, c’est pécher gravement, Lib. de perseitate, cod. Ottob. lut. 105, f® 191 r° : Adhuc dico quod si volo totam divinam Trinitatem intelligere et comprehendere pecco mortaliter, quia finitum non potest comprehendere infinitum. Néanmoins, le fidèle peut dans certaines limites saisir le contenu révélé et cn rendre raison; il le doit même en présence des infidèles que le seul exposé de la foi chrétienne rebute infailli­ blement, comme R. Lulle aime ù le redire souvent d’a­ près sa longue expérience. Lib. de convenientia fidet et intellectus, p. 111, η. 1 2, t. iv, p. 4 : Lib. de recuperatione TerræSancire, Paris, Bibl. nat., lut. 15 450, f°517 r. Kcichcr, op. cit , p. 63. Gette connaissance est toutefois rela­ ti vc, part idle et relève dc la grâce du Saint Esprit, Lib. de disput. fidei et intellectus, p. I, n. 3, t.iv, p. 3: Secun dum rnodum intclligcndi, ratione infusionis grutier, divinæ Trinitatis et sure maxima· intelligibUitatis possum particulariter, secundum me aliquid attingere de suo lumine veritatis, quia non est aliquis qui possit eam contra hoc ligare... sicut digitus positus in uno parte igniti ferri sentit in parte calidi tutem ejus sed non to­ tam caliditatem, etc. A l’objection qui refuse à l’intclllgence même cette connaissance Imparfaite, R. Lulle répond quelques lignes plus loin : Tua ratio valet secun­ dum altitudinem divlnœ Trinitatis et meum modum (intelligendi) cum est infirmus et humanus, sed non raid secundum instrumentum divinum, scilicet lumen gratia et hoc jam superius dictum est, el nescis quod sit seril ­ ium quod Spiritus Sanctus ubi vult spirat. (’.’est la même doctrine que R. Lulle nous livre sous d'autres termes lorsqu'il applique cn apologétique sa métaphysique des < passages transcendants». Selon su méthode, en effet, l'intelligence se dépasse lorsqu’elle critique les données dc l’iinaglnation et dc l’cxpérlcncc sensible et ne juge pas selon les apparences. Declaratio Ragmundl, édit. Keicher, p. 99. Elle s'élève encore audessus d'elle-mêmo quand sous l’action de la foi el delà grâce elle admet l'existence de vérités qu’elle ne com­ prend pas. Declaratio Rai/mundi, p. 100 : Est et alius modus punctorum transcendentium, videlicet cum intellec­ tus, mediante gratia Dei, supra se ipsum transcendit et 1125 LULLE. THÉOLOGIE in se ipso veritatem prima; causæ et ejus operationem attingit, quam tamen in sc ipso, videlicet in sua natura, attingere non potest. — Alors seulement la raison entend les mystères dc la foi dc quelque manière. Declaratio Raymundi. p. 11U : Adhucdico tibi quod (ides est necessa­ ria ad intetiigendum veritates Dei quoniam in principio, in quo intellectus ipsas investigat, supponit per fidem quod ipsas attingere possit et invenire, non sicut com­ prehendens sed sicut apprehendens, etc. Cette appréhen­ sion est essentiellement négative, comme R. Lulle l’ex­ plique clairement. Disput. fidei et intellectus, part. I. n.4, t. iv, p. 3 b : Per le (fldcs) et per lumen (gratlie), habeo quod possum aliquid extensive apprehendere de Trinitate et hoc est in tantum quoad me in quantum habeam suffi­ cientiam ad confundendum omnes errores contra ipsam. Cf. Maura, El optimismo, p. 51. Rien donc de plus clair. Aussi n'est-il pas surprenant que les miniatures du ms.de Karlsruhe, représentant sous l’image d’une tour au delà dc laquelle plane la Trinité le double ordre des connaissances naturelles et surnaturelles compromis par les erreurs des philosophes, concré­ tisent toute la méthode lulllenne dans la ligure d’un homme enlevé vers la Trinité par une corde tendue d’en haut, symbolisant la grâce ainsi que les vertus théologales et morales. J. Rublô, El breviculum, p. 85-87. Il est vrai, R. Lulle a parlé très fréquemment « dc raisons nécessaires », de < preuves manifestes > etc.» sans s’expliquer à chaque occasion, cc qui précisément a occasionné les graves accusations portées contre son apologétique. Mais il faut voir le sens qu’il y a mis. Déjà Keicher, op. cit., p. 65 et J. Rublô, JL Lull, p. 555, sont d’accord pour assurer que · le but de R. Lulle n’est pas de rendre évidente à la raison les dogmes de la foi, mais bien d’en donner des preuves de caractère négatif telles (pie les contradicteurs ne puissent raisonnablement les rejeter. » De fait, la doc­ trine du bienheureux n’est pas autre. Il ne tient pas, en effet, à la formule, Lib. de convenientia fidei et intellectus, part. I, n. 3, t. iv, p. I ; aussi appelle-t-il sou­ vent ces raisons nécessaires des arguments probables, Lib. de reçu per. Terni· Sanctæ, f° 547 v, ou des preuves dc très haute convenance, Lib. mirandarum demonstra­ tionum, 1 IV, c. xxiv, n. 3; c. xxvm, n. 2, t. n, p. 207, 213, etc. 11 déclare ensuite que son argumentation veut toujours respecter la fol, Supplicatio profess, ac baccalaur. Paris., prol. n. 4, t. îv, p. 2 : Intendo (aliter probare quod habitus ftdci mancat integer et ilLrsus qui datas est a primo creante, sicut in aliis libris de hoc alias latius tractavimus, etc.: il ajoute qu’il est impossible dc rendre manifeste à la raison le contenu des dogmes, Lib. quinque sapientium, t. n, p. 4 : Xec tu credas quod de fide Christianorum possit dari demonstratio propter quid nec demonstratio palpabilis sicut de rebus sensua­ libus. Dès lors son apologétique se limite à faire voir dans le christianisme un caractère rationnel tel que d’une part l’in fidèle bien disposé et admettant déjà l’existence dc Dieu cl dc scs principaux attributs ne puisse raisonnablement le rejeter, ni accepter une asser­ tion contraire au dogme comme nécessairement vraie, et d’autre part que le fidèle puisse résoudre avec satis­ faction les objections soulevées contre les dogmes cl donner en faveur de sa foi des raisons telles que les sophismes de l’erreur sont impuissants à les détruire. Outre les textes déjà cités, Lib. de conv. ftdci el intelL, part. I. n.3, t. rv,p. I; lAb.de disput, ftd. et intelL. t. IV, p. 3 b, plusieurs autres fixent sûrement la pensée de R. Lulle cn ce sens. Vu la gravité du débat, citons en quelques-uns: Serin. contra errores Avcrrois, Munich hit 10 5S3. f° SI r : Raymundus supplicat... quantum potest, excellentissimo domino Philippo.,, quod errores A verrais a civitate Parisiens! cxlirpcntur, quos errores promitto improbare et solvere, tali modo quid intellectus 1126 humanus meas rationes non poterit rationabiliter negare. — Lib. de unitate et pluralitate divina, Munich, lat, 10 583, f° 64 : Rationes ita apparentes el evidentes quod intellectus benevolus et /undatus non possit ipsas negare rationabiliter. — Lib, de quirstione valde alta, Munich, lut. 10 588, i°22 v·. Probavimus divinam Trinitatem tali modo quod intellectus humanus non potest rationabiliter intelligerc oppositum esse verum, etc. Keicher, op. cit., p. 65. En tout cela, il sc peu? parfois que la termino­ logie de l’apologiste populaire n’ait pas toute la rigueur scolastique, mais cn déftnitivc l’histoire et la théologie ne peuvent y voir ni rationalisme, ni théosophisme gnostique, ni exagération des forces de la raison : il n’y a rien autre chose, cn cfïct, que l'apologétique tra­ ditionnelle dc tous les augustiniens du Moyen Age, de saint Anselme à Roger Bacon. Par suite, R. Lulle prend dans l’histoire dc l’apologétique une place autre que celle qu'on lui attribuait jusqu’ici. Le cardinal Gonza­ lez, O. P., Historia dc la filosofla, 2· édit., Madrid, 1886. t. n,p. 349,350, a déjà reconnu notablement son mérite en louant « la profondeur et la force logique de scs raisonnements pour établir et prouver l’existence des trois personnes cn Dieu, leur divinité, leur égalité, ainsi que les autres vérités relatives à cc mystère », et en affirmant que son traité Dc articulis fidei est un des plus originaux qui aient été écrits du point de vue scolastique ». De fait, il sc pourrait bien que l’histoire future ratifie pleinement le jugement du P. Sollier, S. J., cl range R. Lulle « parmi les princi­ paux athlètes dc la foi catholique ». 4° Théologie. — L’idée principale dc la théodicée •hilliennc. Lib. eunt.. 1. L C ι-αι. t. ix, p. 3-22 L Lib. de Λ’/V articulis, d. I, t. n, p. 3-50, Arbor scientiae. p. 197-215, est l’idée de bonté. Par là, R. Lulle sc rat­ tache à la spéculation antérieure dc Richard dc SaintVictor cl d’Alexandre dc Halés, Summa theol., t. 1. p. xxxv-xxxîx. Dans l’énumération des dignités, elle ligure toujours la première. Arbor scientiae, p. 59; aussi Lulle nppeDc-t-Π Dieu ordinairement le souve­ rain bien. L'Art,p. 62. La bonté est le premier principe. fontalitas, des processions divines L’Art, p. 74-77; Arbor sciential, p. 344. Qu’il y ait production en Dieu, Lulle le déduit du fait que les dignités divines ne peuvent être Inactives, le bien tendant à sc répandre. Arbor sciential, p. 210. 11 insiste constamment sur cc point de vue. Declaratio, p. 102; Felix dc les mararelies, t. î. p. 29-32. Les raisons qu’il invoque pour prouver le nombre trine des Personnes divines n’ont rien d’original non plus. Arbor scientia, p. 212-215; elles sc retrouvent cn substance chez Richard de Saint-Victor et Alexandre de Halt s. Summa theol.. t. i, n. 319, p. 468. En raison dc l’erreur averroTste, Lulle défend sou­ vent la liberté de Dieu Declaratio, p. 125-126, 1 15. Cf. Mgr Maura, El optimismo, p. 2-8. Il ne souscrit aucunement à un optimisme exagéré, ainsi que plu­ sieurs écrivains lanirment, Maura, El optimismo. p. 817, Probst, op. cit., 120-121; il le combat au contraire directement, Qiuest. per artem demonstrativam solu­ biles, q. xxxi. t. iv, p. 53 : Deus potuit plus creare quam creavit respectu hujus quod creavit el similiter respectu sui, sed hoc noluit, quod nolle est suum posse. Ci. Lib. de quinque sapientibus, p. IV. d. H. t. Il, I». 48. Rien ne s’impose au vouloir de Dieu, Declaratio, p. 166, 167, pas même l’incarnation du Verbe, Disputatio ftdci et intellectus, part. Ill, n. 2 sq., t. iv, p. 13, cf. Maura, ibid., p. 17-40; néanmoins, il convenait hautement, quoad bene esse, (pic le Verbe sc fit chair. Disputatio Raymundi et Hamac sarraceni, p. H. c. i. t. îv, p. 13; De noiH>modo demonstrandi, 1. I H, t. iv, p. 7. (L’est celte haute considération que l’apologétique de R. Lulle et scs célèbres « raisons necessaires » ont pour but d’éta­ blir; il ne faut pas l’oublier si l’on veut interpréter 1127 L U L I. E. THÉO L O GIE objectivement son cfTort, comme l’observe justement Mgr Maura. Ibid., p. 21-23. En christologie, B. Lulle défend surtout le fait de l'incarnation, la divinité de Jésus-Christ et la dualité dc scs natures. Le Lib. mirand. demonstrationum, 1. I, t, n, p. 165-211, y consacre cinquante chapitres. Cf. Lib. de XIV articulis, IV, t. n, p. 151-190, Arbor scienti.r, arb. apost., p. 229-239, arb. christ., p. 297337, etc. L'incarnation se déduit, comme tous les autres articles de foi, des dignités divines, autrement elles n'auraient pas trouvé ad extra le terme de leur repos. Arbor scientia, p. 229. De cc chef, l’incarna­ tion est la grande révélation des attributs divins. Lib. Cont., 1. V. c. ecu, n. 28, t. x, p. 92, L'Art, p. 7781. Cc que B. Lulle affirme avec insistance, Pasqual, Vindicia, t. n, p. 235, 236, c'est que le Christ est la raison de l'univers ct la première intention dc Dieu dans scs œuvres ad extra. « La nature de Jésus-Christ, dit-il, dans le Libre de Sancta Maria, Obres, t. x, p. 63, est plus haute cl plus noble que toutes les autres créa­ tures, car elle est la fin, le complément ct le commence­ ment dc toutes les créatures, puisque tout ce que Dieu a créé, il l’a fait pour sc vêtir dc cette nature humaine qui est née dc Notre Dame. » Cf. ibid., c. vm, p. 72, c. xm, p. 100; Felix dc les maraveIIes, 1.1, p. 53, 56. Il ne veut pas que la réparation du péché soit le motif premier de l’incarnation ; par suite, dans ses Quastiones per artem demonstrativam solubiles, q. xxix, t. iv, p. 50, il expose longuement la thèse suivante : In incarna­ tione Dei principalior fuit divina ostensio el dilectio quam nostra redemptio. Dans le môme sens, il écrit ailleurs, Lib. de prima et secunda intentione, c. xv, n. 2, t. vi, p. 5 : Majus bonum quod possit creari est bonum creatum conjunctum Deo in unitate personæ; ideo, fili, bonitas Dei concordat cum majori Intentione cum qua potest concordarc In creando, uniendo se Ipsum creaturæ ea intentione ut tam fortiter ametur ct cognoscatur sicut Illa creatura potest habere virtutem ad cognoscendum ct amandum Deum. Conformément ù ccs idées, B. Lulle parle bien de la royauté de Jésus-Christ. Lib. Cont., 1. II, c. lxviii, t. IX, p. 148-151. Sans être absolument explicite, il parait bien étendre aux anges l'influence surnaturelle du Christ. L'Art, p. 86 : « Heine, dit-il cn s’adressant à la Vierge, si grande est la splendeur du soleil qu’il donne la lumière à la lune, aux étoiles et à l’air; or, comme la miséricorde ct l’humilité sont plus grandes en ton Fils que le resplendissement du soleil, il nous vient, A nous ct aux anges, une plus grande influence dc bénédiction du fruit dc les entrailles epic ne l’est la splendeur du soleil ct des autres créatures. » Dans toute celle question, B. Lulle est donc tout près dc Duns Scot. Maura, ibid., p. 29-11. Le reste dc la doc­ trine christologique dc Lulle ne fait que refléter ren­ seignement catholique. Il n’est pas sans intérêt de noter au passage qu’il pressent la dévotion nu Sacré Cœur. Lib. Cont., 1. Il, c. lx,n. 20, t. ix, p. 132; Lib. de Homme, d. III, n. 31, t. vj, p. 53, etc. S'il exalte le nom de Jésus, Lib. Cont., 1. IV, c. ccl, n. 28, Obres l. vi, p. 226,1. V. c. cclxxxvhi, t. îx, p. 219, s’il blâme les chrétiens « parce qu’ils ne mettent pas le nom dc son aimé, Jésus-Christ, au commencement dc leurs lettres ct qu’ils ne lui font pas le même honneur que les Sarrasins font a Mahomet », i’.A/ni, n. 151, p. 48, il ’ n’y a pas lieu d’y voir avec M. Bibera et les arabisants espagnols une Influence arabe. Peu d’années avant Lulle, en cITct, Humbert de Bomans, O. P., et Gilbert de Tournai, O. F. M., avaient écrit leurs traités De nomine Jesu ct Grégoire X, au concile de Lyon (127 i), avait excité la chrétienté à la même dévotion. E. Longpré, Gilb. de Tornaco tract. De Pace, Quaracchi, 1925. p. 32-36. Beaucoup plus riche est la doctrine mariale de 1128 B. Lulle; aussi est-il étonnant que l’histoire de la théo­ logie et dc la piété l’ignore complètement. Cf. Lib. Cont., I. V, c. cclxxxv-cclxxxvii, t. x, p. 208-220; Arbor scientia, arb. maternalis, p. 287-296; L’Art,p. 8488 ct surtout le Libre de Santa Maria, dans le t. x, des Obres. Tout comme le Christ, ce sont les dignités divi­ nes qui l’ont décrétée, Arbor scientia, arb. exempt., p. 103, et cela non pas simplement à l’occasion du péché, ibid., p. 139. En raison de son élection â la maternité divine, la Trinité y a Imprimé la similitude dc ses dignités au point « que le monde dit Λ Dieu qu’il cn était saturé ». Ibid., p. 403. La beauté spirituelle cl corporelle de la Vierge l’emporte sur celle dc toutes les créatures réunies. Lib. Cont., I. V, c. cclxxxv, n. 25, p. 211. B. Lulle célèbre cette plénitude de grâce dans la langue des grands mystiques. Ibid., n. 10, p. 209. Les trente chapitres du Libre de Sancta Maria ne sont qu'un hymne aux vertus de Marie, Λ sa bonté, p. 15-21, à sa grâce sans égale, p. 81-83, A sa pureté, p. 87-92. à sa beauté, p. 107-113. Mais où le bienheureux excelle, c’est lorsqu’il chante la maternité spirituelle dc la Vierge dont la seigneurie s’étend en tous lieux, p. 133138. Toute piété pour les hommes, p. 181-188, la Vierge est l’espoir des justes et des pécheurs, p. 155-157 cl la miséricorde inépuisable, p. 99-102. Dans celte ferveur ù exalter la pureté dc la Vierge. B. Lulle a même l’intuition de l’immaculée Concep­ tion, cc qui explique pourquoi l’iconographie le repré­ sente très souvent entre saint Anselme et Duns Scot ou à genoux devant l’immaculée. P. André de Palma, O. M. C., dans Estudios Franciscanos, Barcelone, 1919, t. xxii, p. 362-368, 146-451. Néanmoins, dans l’expose de sa doctrine, il faut procéder avec plus de critique que la plupart des lulllstcs, Pasqual, Avlnyo, Probsl, op. cit., p. 126-128, S. Bové, etc., qui tous s’appuient dans une mesure plus ou moins grande sur des écrits qui n’appartiennent pas A Lulle d’après les dernières recherches : le Lib. dc conceptu virginali (1394) ct le Libre de Benedicta lu, dont l’authenticité est rejetée par les éditeurs de Palma, cf. P. Ivars, O. F. M., dans V Archivo Ibero·Americano, Madrid, 1926, t. xxv, p. 130-132. Ces textes écartés, il reste que Lulle exalte magnifiquement la pureté dc la Vierge et affirme, au moins A trois reprises, la conception sans tâche mais l’explique défectueusement à la suite des théologiens du xii· siècle. Cf. art. Immaculée conception, t. vu, col. 1062-106 i. Par suite, il est gravement inexact de conclure avec Pasqual, VIndicite, t. i, p. 434, ct MM. S. Bové et J. Avinyo, tous appuyés sur le Lib. de conceptu virginali, que Duns Scot a emprunté A Lulle presque toute son argumentation. Au xvn· siècle, le P. Samaniego, O. F. M., a déjà critiqué ccs déclarations excessives dans un ouvrage signalé récemment par le P. Ivars, ibid., p. 130, Primacia del Doctor Subtil y V. P. Frai/ Juan. I). Escoto en la declaracion y de/ensa escolastica de cl mistrrio dc la Jnmaculada Concep­ cion, etc., Saragosse, 1668. En fait, Il n’y a aucun rap­ port doctrinal entre les deux maîtres. Le mérite vrai de Lulle est d’avoir conservé la tradition qui remonte à Eadmer et A Alex. Ncckam et de l’avoir affirmée A Paris cn 1298. Théologien dc la Vierge, B. Lulle a aussi sur le sacrifice dc la messe plusieurs pages qui mériteraient d’être étudiées. Lib. Cont., I. II, c. xci, t. ix, p. 198200, L IV, c. cm ni, n. 10, t. x, p. 97-99; Lib. mir. demonstrationum, I. IV, c. xx, t. n, p. 201-203; in libr. sententiarum, I. IV, q. ccxxv-ccxxx, t. iv, p. 106110; In psalm. Quicumque, η. 1-8, t. iv, p. 25-27; Doctrina puéril, c. 25, Obres, t. i, p. 62,63; Arbor scientiir, arb. apost., p. 192-195: L'Art, p. 94-96, etc. Vu le peu de développement de la théologie de la messe au xm· siècle, le fait mérite d’être signalé. 5° Mystique. B. Lulle occupe une place très linpor- 1129 LULLE. MYSTIQUE tante dans i'IifstOjre de la spiritualité médiévale non . seulement cn raison de ses nombreux ouvrages mysti­ ques. dc la richesse doctrinale dc leur contenu, du I • lyrisme des divines effusions du cantique de l'ami ct de l’aimé », Menéndez y Pelayo, Orhjenes, t. I, p. 80, mais aussi parce que la massive construction du Llibre de Contemplatio est exactement ordonnée, comme la synthèse bonaventuricnne si brillamment étudiée par M. E. Gilson, à la paix dc la contemplation mystique. Lib. Cont., I. V, c. ccxv-ccclxvt, t. x, p. 337-600. Sauf peut être M. Asin y Palacios, El (ultimo exagerado dans La cultura cspuiïola. 1906, p. 535, qui voit chez H. Lulle un mystique plus ou moins inspiré par la spiritualité arabe, les critiques les plus autorisés recon­ naissent en lui avec Probst, op. cit., p 112, « le précur­ seur franciscain des Jean de la Croix ct des sainte Thérèse, fruits originaux aussi dc la terre ibérique ». A. Salcedo Ruiz, La (iteratura rspafïola, p. 301; Menéndezy Pelayo, La cienda cspaHola, t.ni, p.31-33, l'affirme tout spécialement avec son autorité de grand critique littéraire : · R. Lulle, dit-il, est mystique dc toutes les puissances dc son Ame, il l’est a la manière de saint Bonaventure ct des premiers disciples de saint François dont la poésie ardente, pleine dc candeur ct du sentiment dc la nature, s’imprime fortement dans l’âme... Il ouvre la série dc nos grands mystiques ct cède la palme seulement ù deux ou trois des plus grands du xvie siècle qui l’emportent sur lui par la perfection de la forme artistique, Heur ct fruit de la Renaissance, mais non point par l’originalité ct la vivacité des conceptions ni par l’effusion enflammée ct impétueuse des sentiments affectifs. » Sa doctrine a d’autant plus d’autorité que R. Lulle a connu des expériences mystiques si hautes qu’il ne peut les expri­ mer. L’Art dc contemplation, édit. Probst, p 104; L’ami ct l'aimé, n. 69, trad. M. André, p. 24, et que L'Aride contemplation est le résumé dc scs méditations, L'Art, p. 59. R. Lulle s’élève vers la paix dc l’union mystique par le procédé même qui inspire V Itinéraire dc saint Bona­ venture et consiste d’une part dans la contemplation dc tout l’ordre des choses, — Dieu, l’homme et le monde, — que relie le symbolisme universel, el d’autre part dans l’application méthodique des puissances dc l’âme ct l’exercice des sens spirituels Chez lui. presque tout devient matière â méditer. L'Ami, n. 356, p. 109, ainsi qu'il ressort du Llibre de Contemplatio. L'Art de contemplation ramène cette diversité ù douze sujets principaux : « Vertus divines, essence, unité, Trinité, Incarnation, Pater noster. Ave Maria, commande­ ments, Miserere mti, sacrements, vertus et vices. » L'Art, p. 59. Au premier degré. la méditation se porte sur le monde : · Parson Imagination. l'Aini peignait les traits de son Aimé et leur donnait une forme dans les choses spirituelles et avec sa volonté 11 les adorait dans toutes les créatures. » L'Ami, n. 332. p. 102. Cc degré franchi, la contemplation sc fixe principalement sur Dieu ct scs attributs. « Quelques âmes, dit le P. Faber, Itethléem ou le mystère de la sainte Enfance. Paris, 1862, t. π, p. 9-12,pnr une sorte de prédilection hardie vivent parmi les attributs de Dieu, et ces attributs divins, séjour de leur dévotion, sont pour eux ce que sont pour d’autres le calvaire. Bethléem ou le Tabernacle. » R. Lulle fut dc cc nombre. « L'art de ce livre, écrit-il, est de contempler d’abord les vertus divines les unes dans les autres et puis dans les autres parties du livre, l’âme du contemplateur ayant pour objet les vertus divines cn sa mémoire, son entendement, sa volonté, ct de savoir faire concorder cn son Ame les vertus divi­ nes et les autres parties du livre pour la louange cl l’honneur des divines vertus, lesquelles sont les sui­ vantes : bonté, grandeur, éternité, puissance, sagesse, amour, vertu, vérité, gloire, perfection, Justice, géné­ 1130 rosité, miséricorde, humilité, majesté, patience. Ces vertus pourront être contemplées de diverses manières. Car une manière est dc contempler une vertu avec l’autre, ou une avec deux ou trois ou davantage. Une autre manière est lorsque l’on contemple le· vertus dans l’essence, ou dans l’unité, ou dans la Trinité ou dans l’incarnation e! ainsi des autres parties dc ce livre; autre manière encore, lorsque avec les vertus on con­ temple l'essence ou l'unité, ou la Trinité ou l’incarna­ tion; autre manière, dans les paroles du Pater noster, ou de l'4w Maria. L'Art, p. 59, trad.de LdeGulbcrt; La mtihode, p. 371. En définitive, ce sont toujours les dignités divines que le contemplatif adore, surtout dans la méditation dc l’incarnation, L'Art,p. 77-81, et dc l’eucharistie, L'Art, p. 93-98 ; de ce chef, la mystique de R. Lulle est ramenée à une puissante unité. L’ascension vers cet objet transcendant s'opère dans l’application méthodique et ordonnée des puis­ sances dc l’âme, surtout la mémoire, l’entendement et la volonté. Aucun mystique du xnie siècle n'a plus insisté sur ce procédé que R Lulle : tout l'Arf de con­ templation ne fait que le décrire; grâce au caractère pittoresque et oriental de la forme lullicnnc qui fall mouvoir les facultés ct les abstractions comme des personnages réels, personne non plus ne l’a dépeint plus vivement : · La volonté dc l'Ami voulut monter bien haut pour pouvoir aimer beaucoup son Aimé et elle ordonna A l’entendement de monter dc tout son pou­ voir: l’entendement donna le même ordre ù la mémoire et tous trois montèrent contempler l'Aimé cn ses ver­ ius. » L'Ami, n. 220. p, 104. « Ami, où as tu trouvé ton Aimé? — Page, j'ai trouvé mon Aimé dans ma mé­ moire, mon entendement ct mon amour. » L'Ami, p. 148. L’imagination apporte aussi parfois son con­ cours, L'Ami, n. 314, p. 96, Lib. Cont., lib. II. c. xui. n. 23, t. tx. p. 90. Plus encore agissent les sens spiri­ tuels qui sont enracinés dans la puissance cognitive. L’âme, cn effet, est douée de cinq sens intérieurs qui sont la pensée réfléchie, la perception, la conscience, la subtilité ct la teneur, Lib. Cont., L IL c. xun. n. 1-3, t. îx, p. 91 : Sicut tu Domine noluisti ordinare quod actio, quam sensitiva habet, eat per quinque sensus corporales, ita voluisti ordinare quod actio, quam potentia ratiocinativa habet, eat per quinque sensus spirituales; unde secundum istam ordinationem sequitur. Domine, quod in potentia ratiocinativa sint coqitatio, perceptio, conscientia, subtilitas et animositas, qmr sunt sensus spirituales, etc. Par eux l’esprit saisit les choses pure­ ment Intellectuelles, Lib. Cont., 1. Il, c. lvi, n. 10, t. ix, p. 123; le péché les émousse, ibid., L L c. v. n. 11, p. 11, de même la suspension des actes de la mémoire, dc l'intelligence ct dc la volonté. Ibid., I. III, c. ccv, n. 22-24. p. 514 II en est autrement lorsque les facul­ tés de l’âme s’appliquent â Dieu. Ibid.. L 111, c. ccv, n 16-17, p. 514 : Quando anima est lia plena tui in sua memoria ct intellectu ct voluntate, sicut vas in fundo maris est plenum aqua, tunc complet omnes suos quinque sensus intellectuales de te, quia cognitio non cogitat nisi in te et perceptio non percipit nisi te et conscientia non curat nisi de te et subtilitas non sc subii liat nisi in te el animositas non habet fervorem nisi in te, etc. L'exercice des sens spirituels est donc au point culminant dc la montée mystique : c'est bien ce que R. Lulle expose dans une large synthèse, toute lyrique, qui est un incomparable document de mysticisme franciscain. Lib. Cont., 1. III. c. cxlix-ccxxv, t. îx, p. 342-578. Sur cc jeu des puissances spirituelles brille toujours « la lumière dc In foi, irradiée de la bénédiction de Dieu », L’Art, p. 76. · la divine lumière qui éclaire ct enflamme l’esprit ·. L'Art, p. 81; là vient s’insérer la science infuse comme le fruit des sept dons et de la « divine splendeur du Saint-Esprit ». Doctrina puéril, c. xxxiv, p. 82; Declaratio Raymundi, c. xxxm, p. 136. f (31 LULLE. OIUGÎNE DE SES IDÉES Si la contemplation sc porte ainsi sur le triple ordre du monde divin, humain el matériel ct s’exerce surtout par l’application des trois facultés de l’ùme, il est logique que H. Lulle reconnaisse trois · figures » ou (ormes «l’oraison : l’oraison sensible, l’oraison intel­ lectuelle ct · l’oraison qui multiplie les bonnes œu­ vres » ct peut être dite habituelle. La première sc définit ainsi : Prima oratio est sensualis quam /ac it homo loquendo et nominando ct orando luas virtutes rt tuas honoraliones, petendo a te gratiam et indulgentiam. Lib. Cont.. 1. V, c. cccxv, n. 4, t. x, p. 338. Elle com prend les prières vocales, l’humble demande du pardon ct se traduit aussi dans les rites liturgiques. Ibid.. n. 5-7, t x. p. 338. La deuxième forme d’oraison, tout intellectuelle,est d’abord celle «où rAmc.sc souvient de Dieu dévotement, l’entend, l'aime, en jouit ct le con­ temple dans scs vertus »; elle s’exerce aussi lorsqu’au souvenir des dignités divines dc vifs désirs dc péni­ tence s’enflamment dans le cœur ct que l’âme appli que scs sens spirituels Λ la saisie de Dieu. Ibid. n. 7-9, I. x, p. 338,339. L’homme contemple enfin selon la troisième manière lorsqu’il fait des bonnes œuvres ct agit vertueusement ». Ibid.. n. 10-13, p. 339. I.’oraison parfaite unit ces trois modes, parti­ culièrement les deux premiers. Ibid., n. 16, p. 339. Celte méthode d’oraison définie, B. Lullc l’applique à la méditation de l’unité de I )lcu, Ibid., c. ccxvi, p. 311315 ct des autres dignités divines pour en faire saisir le mécanisme jusque dans le détail, (’.et exposé, extraordinairement développé ct où maints chapitres sont dc vrais poèmes mystiques, L V, c. ccxv-cclxvi, p. 337 600, n'a pas d’égal dans la littérature du Moyen Age. Selon H. Lulle, la méditation doit toujours être accompagnée des larmes dc la dévotion sensible. L'Ami. n 106, p. 31 ct n. 172-175, p. 51, 55. JésusChrist, le modèle de l’oraison, en a donné l’exemple. Lib. Cont.. L II, c. xen, n. 20, t. ix, p. 201. · Les sou­ pirs et les pleurs sont messagers entre l’Aimé ct l’Ami pour qu’il y ait entre eux consolation, compagnie, amitié ct bienveillance. » L'Ami, n. 101, p. 31. C’est une des conditions d’amour (pie K. Lulle décrit dans un chapitre de son Arbor philosophie desiderata· et dont la traduction française sc lit chez M. André. L'Ami, p. 172-178. Sans elles, la méditation serait • chose peu convenable ». L'Art, p. 87. Aussi B. Lulle demande-t-il A Dieu, dans une gracieuse image, de les faire tomber constamment de ses yeux. Lib. Cont.. I. H, c. tvn, t. ix, p. 125 : Sicut per motum molic gra­ num atteritur et decurrit in minutam /urinam. Itu quoties ante meos oculos sit signum crucis, deberent mei oculi decurrere in minutas lacnjmas ; ct sicut molendinum. Domine, conterit frumentum eundo in cir ttlo. precor te. ut /acias ire meum mentem et meam memoriam circa tuam nobilitatem et tuam passionem ut mei oculi emit­ tunt ploratus ct meum os suspiria. Néanmoins, toute celle dévotion sensible ct cette ardeur affective doi­ vent se traduire par l’action, · les grandes peines cl périls » encourus pour l’Aimé, L'Ami, n. 171, p. 51, ct surtout la recherche du martvre. L'Ami, n. 262, P 80 et n 323. p. La contemplation dont B. Lulle a enseigné si par­ faitement l'art est donc essentiellement pratique puisqu’elle tend a former, Λ l’intérieur des cloîtres surtout, des apôtres · embrasés d’amour uu point d'aller enseigner la sainte Fol Humaine aux infidèles » ct ù faire le sacrifice dc leur vie par la voie du mar tyre ». J. Borras, Espiritu del II. K. Lull, dans IL A. I... 1909, 278-280. Elle est aussi fortement intellectua­ liste; jamais, en effet, comme l’a observé Menéndez y Pelayo, B Lullc n’amoindrit l’exercice et les droit* de 11 raison « L'ami, dit-il, était en oraison et il priait la science de lui montrer la gloire de son Aimé afin 1132 qu'il pût aimer plus fermement, » L'Ami, p. 110* Selon lui, l’intelligence s’élève môme plus rapidement vers Dieu que le vouloir : « L*\ml demanda â l'enten­ dement ct ù la volonté lequel des deux était le plus près de son Aimé, Tous deux coururent et l’entende ment parvint près de l’Aimé plus tôt que la volonté.» L'Ami, n. 19, p. 10. Néanmoins, l’idée d’amour l'ins­ pire plus profondément, car < l’amour est la corded In chaîne par lesquelles l’homme est traîné jusqu'à la gloire du Paradis». Lib. Cont., \ 11, c. i.vii, t. ix, p. 125. Le mystique est condamné ù une mort d’arnotir. L'Ami, p. 198-201. B. Lulle le proclame en des terme* que l’on croirait tombés des levies dc saint François : • On demanda à l’Ami quel était son maître; il répon­ dit : l’amour. — De quoi es-tu fait? Il’amour.- Qui t’a engendré? L'amour. Où naquis-tu? Dans l’amour. Qui t’a nourri? - L’amour. - Dc quoi vis tu? D’amour. Quel est ton nom? Amour. D’où vlcus-tu? - · De l’amour. Où vas-tu? — A l’amour, etc. L'Ami, n. 97, p. 32. L’âme ne peut arriver à Dieu sans passer par la dllecliun. L'Ami. n. 258 261, p. 79. (/est dans l’amour que se consomme l’union mystique : ■ L'amour illumina le nuage qui était entre l’Ami et l'Aimé et le fit ainsi lumineux cl resplendissant comme la lune dans la null, l’aurore dans le malin, le soleil dans le jour ct l'entendement dans la volonté. Et dans cc nuage resplendissant, l’Ami ct l’Aimé se parlaient. » L'Ami, n. 123, p. 39. A n’en pas douter, ccs déclarations sont d’un grand mystique. Le jour où enfin B. Lulle sera connu ct où l'immense synthèse du Lltbrc de contemptacio aura été étudiée, la théologie mystique et la critique littéraire n’hésiteront pas ù le mettre Λ côté du prince de la théologie contemplative, saint Bonaventure : B. Lulle a pleinement droit à ce rang d’honneur. La théologie spirituelle de H. Lullc n’a été étudiée Jus­ qu'Ici que très incomplètement : G. Ol/.rt, Lu mhtica lui· linrut, dans Hluista Lulliana. Barcelone, 1903, t. in, p. 123129; J. Brrnhart, Die philosaphische Algstlk des AÎUkfalfrr·, Munich, 1922, p. 157-162; W. Peers, The art o/ Con­ templation. Londres, 1921; P. Pourrai, La spiritualité chré­ tienne. 2* édit., Paris, 1925, t. m, p. 121-127; J. de Gllibftrt, S. J., Im méthode des trois puissances et Γ · art dc contempla­ tion · dc IL Lullc dans llcouc d'ascétlgue ct dc musthpic. Tou­ louse, 1925, t, vi. p. 366-378. Seul M. Probst lui n consacre des études plus développées. Caractère ct origines, p. 91-112; VArl. p. 1-56, mais oh plusieurs assertions, inspirées par In psychologie de Bout roux et de .James, ne peuvent être acceptées. J 6° Origines de la pensée lullistc. - De l’exposé qui précède, il résulte quo hi thèse de l’origine arabe du système lulllstc, soutenue par Asin y Palacios et Hi­ bera, et si ùpreinent debattue en Espagne A notre époque, n’est pas suffisamment fondée. PrObst,o/>. cil., p. 210-258, J. Bubiô, La logica del Gaziall. p. 311-313, S. Bove, El slstcma cienti/tco lulliano, Barcelone, 1908, p.422;.S’o/;n· ftlosofia lulliana. Cartes alDrJ. IKbe.ru,etc dans IKvista lulliana. t. n, p. 183-195, t. ni, p. 318 338. Certes, il est probable qu’en astronomie, en chimie ct en médecine, B. Lulle a emprunté des éléments aux Arabes : ils étaient les maîtres d’alors. De même, il connaît la Logique d'Algazel qu’il traduit en vers cata­ lans; il possède aussi une connaissance exacte dc In pensée musulmane. (îolubovlch, op. ciL. p, 376; J Tus<|uets, Poslcio, p. 96-99. S’il recommande aux chrétiens en quête d’arguments contre le Coran les écrits d'Ibn Tophai) ct d’AI Klndi, Lib. dr fine, éd. Gottron, p. 88, c’est sans doute qu'il les avait lus. Dc plus, il a Imité dans son Lib. de gentili un ouvrage arabe analogue; de même B. Lulle reconnaît avoir pris aux Arabes les termes propres » du grand Art dans un texte Important du Compendium artis demons­ trati u· t. in p. 160 ; 1133 Ι,ΓΙ.Ι.Ε. I,I. SOI VENIH Ι>1·. ΗΛΥΜΟΝΊι LI LLE Vcnimu· nd pcroptutum florin, supplicante· puro corde •tudentibu» In hoc oprrr, nt *1 forte dr el· mini» bene dtae/e videamur, non attendunt circa IneptltudlDr.m verborum non potentium fortes»!» nd plenum lp»a qua* Intrndlmu· denotare; nec el· displicent varietas loquendi, ted addiscant hunc Ipsum modum loquendi nrnblcuin, nt Infidelium oppo· Mtlonllm· ob»l»trrr noscant : drclliuure namque termino* figuram in. dlcmdo tub coiidltlonlbu· bonitati· bonlfkallvum. honlOcabllo, bonifient utn, < t »lc dr inngnlludine, rt sub conditionnai· Ignl·, Ignltivuin, Ignlbilr < < ale dr qulbu* cuinquo ulii» proprii· tcrinlni* huju* Artis non «t multum npud Latino* icrnio conmirtu·... Sod attendant diligenter ... nd quem finem tendat Nuinquld nd cognitionem cl dllrctlonmi lllhi* auminl entla rt. via rationi», ad Iptam propagationem I Idol catholica· ? etc. Cet emprunt a précisément donné uu style dc Lullc dans scs écrits logiques et apologétiques ccttc allure tourmentée que scs adversaires lui ont fortement reprochée cl lui u valu plus d’une dérision Jusqu ù llauréau. Mais que ccs imitations de forme d le commerce de la littérature arabe aient influencé sérieusement la pensée de Lullc en philosophie, en théologie ct en mystique, les raisons invoquées Jusqu'Ici ne rétablissent point; M. Probs!. op. rit , p. 210-258, l’a solidement prouvé. Peut-être « sl-ll mémo possible de compléter su démonstration Ainsi lien d’etomunt que, sans recourir à Mohy cd Din, Lullc assimile Dieu et la lumière. Probst, op. cit., p. 211 ; c’est une des thèses caractéristiques de l'augus­ tinisme depuis Hubert Grosse!été. Cf. Alex dc HahS, Summa thcol.,1.1, p. xxxm De plus.cn attribuant aux noms de Dieu une vertu supérieure, Loi cent noms de Dru, pro!., éd. H. d'Alôs, Poesies, p, 36, il n’est pas sûr, comme le dit Probst, op. ci/., p. 251, que < Lullc conserve la tradition des Ont noms efficaces dc Dieu qui est encore vivace en Afrique de nos jours ·. 1 loger Bacon, en effet, enseigne substantiellement la meme doctrine ct pour tout autre motif que celui d'imiter les \rabcs, Opus majus, éd. Bridges, Londres, 1900, t.m, p. 123 121 : Nam videmus quod verba sacramento· mm habent infinitam virtutem, etc. Par suite, la syn­ thèse doctrinale de Lullc est de style mozarabe dans quelques-unes de ses parties - il n’aurait pu atteindre les Arabes autrement mais la pensée est essentiel­ lement augustinlcnno. Immédiatement, ou pur l'in­ termédiaire de l’école franciscaine, le bienheureux a reçu scs grandes idées, philosophiques rt t Idéologiques, non moins que sa méthode, de saint Augustin, dc saint Anselme ct de l’école dc Saint Victor. Cf. Probst, / Art. p 28. S'il fallait serrer 79-691. relatant surtout les nombreux miracle* attribués û scs suffrage ; les rois d Espagne. Phi­ lippe 111 ct Philippe IX appuyèrent foitcment I ini­ tiative, mais ce fut sans résultat apparent. J Pou y Marti, O. F M., Sobre la doctrina qculto det II. R. Luho, dans Archivo Ibero-Americano. Madrid. 1921. t x*f. p. 1-23. De même les nouvelle* tentatives de Galindo, évêque dc Lcrida <1717). n'aboutirent pus, vu surtout rindlffércncc de Charles III d’iùpagnc. qui le 13 avril 1702 mandait Λ Clément XIII que ία ddcblon de l'af­ faire ne rintércAsalt aucunement. Ce* demarches, longtemps Interrompues, ont clé reprises û notre époque sou» lu direction dt Mgr ( ampins dc l’aima et du cardlanl Vlvè* y Tuto. Bien qu’un jugement défi­ nitif n'ait pa* élé encore rendu, le culte public de H. Lullc est neanmoins autorisé dims le diocèse de Majorque et l’ordre franciscain. Dès le pontifical de Léon X. le* Frères mineurs dc Palmnc n faisaient l’office, Sollicr, Acta SS, p. 635. I ri bref dc (binent XIII (19 février 1763). concédant un office propre pour le diocèse, confirma l'état de* chose». D’autre* brefs dr Clément XIII (18 juin 1763) et de Pie VI (10 Jull- 1135 LULLE. LE SOUVENIR DE RAYMOND LULLE let 1775) le maintinrent dans les mêmes limites. Sous Pic IX, le 11 septembre 1817, le culte et un office nouveau furent de môme confirmés; le 10 juin 1858, sur les instances du R. P. Bernardin de Montefranco, le privilège était étendu Λ l’ordre franciscain où la fête sc célèbre encore le 3 juillet. S Bové, Historia del culte sagrat y publich que*s dona al B. Hamon Lull, dans Rivista Lulliana, 1901, t. r, p. 32-38. 2° L'école lulliste. Ses luttes. — Si la grandeur morale de R. Lulle a été ainsi généralement reconnue, même par l’Église. il n’en a pas été de même de la valeur de ses doctrines. .Autour d’elles s’est élevé un long ct douloureux débat, qu’on ne peut rappeler ici que briè­ vement; la plume d’ailleurs se refuse à transcrire les atroclssima stigmata dont parle Sol lier, Acta SS., p. 716, ct qui lui ont été infligés pendant des siècles. Sollicr. Acta SS, p. 713-728; Menéndez, y Pelayo, Historia. 1.r, p. 526-539; J. Avinyo, Historia del Lulisme, Vilanova, 1925, sur cc livre cf. R. d’Alôs, dans le Criterion, B ircclone, 1925, t. î, p. 250-258, et P.-A. Ivars, O. F. M., dans Archivo Ibero-Americano, Ma­ drid, 1926, t. xxv, p. 129-135. La crise commença en France et en Espagne dans la seconde moitié du xiv· siècle. Au témoignage de Gerson, De examinatione doctrinarum, p. 2, édit. d’Anvers, 1706, t. n, p. 13, la faculté de théologie de rUnlvcrsité de Paris censura certaines propositions ct la terminologie du grand Art. En Espagne, In lutte commença avec Eymérich. O. P. f 1399, Quétif-Echard, Scriptores ordinis pradicalorum, Paris, 1721, t. 1, p. 71 1-717; E. Grahit, El inqtusidor Fray .V. Eymérich, Géronc, 1879. Elle fut extraordinaire­ ment violente et longue. F. Gaz.ulla, Historia de la falsa buta a nombre del papa Gregorio XI, dans B. A. L., 1909, p. 261-273, 289, 305, 371, 1910, p. 1, 22, 58, 68, 106; Avinyo. op. ci(.,c. 1-10; A. Ivars, O. F. M., Los Jurados de Valencia y cl inquisidor Fray .V. Eyme· rich, dans Archivo Ibero-Americano. Madrid, 1916, t. vi, p. 68-159 ct t. xv. p. 212-219. Des causes politiques la firent éclater. Pierre IV d’Aragon était mécontent d'Eymerich dont le caractère était turbulent ct violent, A. Ivars, dans ΓArchivo, 1916, t. xxv. p. 131; il s’en plaignit au maître général des Frères prêcheurs, Gazulia, Historia, 1909, p. 371 D’autre part, le roi autorisait Bérenguer de Fluvia à lire le grand Art dans son royaume, le 10 octobre 1369. A. Rubiô, Documents, t. i, p. 222-221. En 1371, les rapports sc tendirent entre le roi ct l’inquisiteur; ce dernier ayant voulu procéder contre le chancelier royal, François Borna, Pierre IV le lui Interdit le 9 octobre 1371, A. Rubiô, Documents, t. r, p. 231; mais l’inquisiteur passa outre, cc qui mécontenta extrêmement le roi, ainsi qu’il ressort d’une lettre de Pierre IV adressée â Eymérich, le 25 octobre. Avinyo, Cafalceh, p. 399. A ccs plaintes, Eymérich répondit en soulevant la question lulliste. Jusqu’alors la doctrine de R. Lulle · était restée pleinement étrangère au conflit », A. Ivars. Los Jurados, p. 70; personne non plus ne l’avait censurée, pas même le carme Guy de Terrena, évêque de Mallorca (1321-1332) dans son Catalogue des hérétiques; au contraire, au témoignage même d’Eymerich, R. Lulle était vénéré en Catalogne comme un bienheureux ct scs écrits très répandus. Λ. Ivars dans Y Archivo, 1926, t. xxv, p. 131, 132. Chapelain de Grégoire XI, savant et énergique, Eymerich pouvait tout obtenir. Dès le 5 juin 1372, Gré­ goire XI, par la bulle Nuper dilecto donnée Λ Pont-deSorgues, dilecto filio Nicolao Eymérich nobis referente, ordonna à l’archevêque de Tarragonc, Pierre Clasquerin, d’examiner les écrits de R. Lulle de concert avec Eymérich ct une commission de docteurs et de les brûler s’il v trouvait des erreurs. A. Rubiô. Documents t. i, p. 211. Lc 29 septembre 1371, un reserit de Gré­ 1136 goire XI, Ad audientiam, mandait Λ l’officialitédc Bar­ celone de faire parvenir sans retard a Avignon un livre catalan de R. Lulle, dont le titre n'est pas indi­ qué. A. Rubiô, Documents, 1.i, p. 259, Quels furent les résultats de ces actes pontificaux, rien ne l’établit positivement. Toujours est-il que Pierre IV, roi d’Aragon, fort mécontent, bannit, le II mars 1375, Eymcric et Pierre Bcguvny, O. P., de tous ses domaines. A. Rubiô, Documents, t. i, p. 261, Un an ne s’était pas écoulé que parut, le 25 janvier 1376, la soi-disant bulle de Grégoire XI, Conservationi puri­ tatis, condamnant vingt ouvrages de R. Lulle, taxant d'hérétiques 200 propositions qui en étaient extraites ct ordonnant de soumettre les autres ouvrages à un sévère examen. Ivars, Los Jurados, p. 107-109, Solfier, Acta SS., p. 719, 720. Texte dans Duplessis d'Argentré Collectio judiciorum, 1.1, p. 218. C'est cette pièce qui est au fond de l'éternelle ques­ tion lullienne ». Son authenticité, généralement admise par les historiens ct les théologiens de l’ordre de SaintDominique et aussi par E. Grahit, op. cil., p. 51-55, et J. Rubiô. R. Lull., p. 556, mais niée par les lulliste* ct par les PP. Custtirer et Sollicr, S. J., qui firent œuvre de critique indépendante, n’a jamais été démontrée. Son caractère apocryphe est solidement établi. 1. En cfict, un an après, le 7 janvier 1377, Pierre IV d’Aragon, qui est intéressé au débat au premier chef, l’ignore encore. Dans une lettre à Grégoire XI. A. Ru­ biô, Documents, 1.r, p. 268, il ne parle que d'un reserit ordonnant de remettre aux évêques de son royaume les ouvrages de R. Lulle; il supplie ensuite le pape de faire l’examen d’un livre catalan du bienheureux a Barcelone pour la raison obvie que les théologiens du pays connaissent mieux la langue que les clercs d’Avi­ gnon. Il s’agit évidemment Ici de l'ouvrage visé parla deuxième bulle de Grégoire XI (sept. 1371) et que les débats subséquents nous font connaître, â savoir le Lib. de philosophia amoris. Sous la plume du roi, il n’y a aucune trace d’un document pontifical condamnant vingt ouvrages et deux cents propositions de R. Lulle et dont l’éclat n'aurait échappé Λ personne, encore moins à la cour royale ct ft la famille des Lulle, qui apparaît souvent au cours de cette douloureuse his­ toire. Il est aussi impossible d’expliquer que Pierre I\ demande que l’on examine à Barcelone le Lib de phi­ losophia amoris, si déjà par une sentence pontificale, antérieure d’une année, il est le premier des ouvrages proscrits, comme le dit Eymérich. Sollicr, Acta SS.. p. 718, n. 70. 2. En second Heu les critiques ont fréquemment signalé l’étrangeté du paragraphe, Nos autem cupientes, de la soi-disant bulle. A. Hlcquey ( Derrnicius Thadei), Nitela franciscanm religionis, Lyon, 1627, p. 182; Gazulla, Historia, 1909. p. 305; A. Ivars, Los Jurados p. 73. Condamner en effet vingt ouvrages ct deux cents propositions sans désigner ni le litre des livres ni aucune des erreurs censurées est absolument contre le style fie la curie romaine; l’histoire des condamna­ tions portées au xiv· siècle contre maints auteurs, Jean de Pouilly, Eckart, Jean de Jandun, Dcnys Foullechat, etc., établit que le Saint-Siège ne procédait pas ainsi. 3. De plus, la bulle en question ne se trouve point dans les registres de Grégoire XL Sur les Instances d'Antoine Riern, lulliste de Valence poursuivi comme hérétique par Eymérich, le cardinal Léonard de GilTon fut chargé d'enquêter À ce sujet par Clément Vil; or, après un examen officiel fait par les notaires ct les reghtrâleurs de la Chambre apostolique, un acte nota­ rié du 10 Juillet 1395, déclarait que la pièce ne se trou­ vait pas dans les registres de Grégoire XL Ilicqucv, Nitela, p. 178 181; Solfier, Acta SS., p. 721-723; A. Ivars, f.os Jurados, p. 97,98. Il est vrai qu’aujour- 1137 LULLE. LE SOUVENIR DE RAYMOND LULLE d’hui deux registres de 1376 manquent, mais 11 n'en était pas ainsi à la date de l'enquête, comme l'atteste l'acte officiel. I licqucy, Nitela, p. 480; Sollicr, Acta SS., p.723, n. 89. 4. Lc témoignage d'Eymerich allégué en sens con­ traire manque de garanties suffisantes. Dans la fer­ veur de in lutte, Il a manqué de mesure. H s’est atta­ qué spécialement au Lib. de philosophia amaris; or, le 19 mal 1386, à Barcelone, une commission de huit théologiens, pris chez les dominicains ct les francis­ cains, ct à la tête de laquelle se trouvait Bernard Annengol, O. P., provincial d’Aragon, n déclaré que trois propositions dénoncées particulièrement par Eymérich comme hérétiques ne sc rencontraient point dans cet ouvrage. Sollicr, Acta .SS., p. 720, 721; X. Ivars, Los Jurados, p. 75, 76. Il a également con­ damné comme hérétique le recteur de l’église de Cilla, Pedro Caplana, mais son Jugement fut cassé. Gazulia, Historia, 1909, p. 275. De même, il a dépeint comme < des hérétiques ct des impudents pharisiens » tous les tenants de l’immaculée Conception, contra quos non­ nullos processi... ct punivi. Strozzl, Controversia della Concezione della IL V. Maria, Palermo, 1703, p. 303305. Puisque, sans rappeler encore ses charges contre le lulliste Antoine Biera, B. d’Alôs, SB documents per la historia de les doctrines luliancs, Barcelone. 1919, p. 8, il est avéré qu'Eymerich a mis si libéralement au compte de scs adversaires, hérésies, procès, condamna­ tions, son témoignage est de nulle valeur. 5. L’autorité du Saint-Siège enfin s’est déclarée contre l’authenticité du document. Comme les luttes continuaient toujours, Martin V chargea le cardinal Aleman de porter sur l'affaire une sentence défini­ tive. Ce dernier, légat en Aragon, désigna à cette fin Bernard, évêque de Cittù diCastclloqui, après enquête, déclara, le 21 mars 1119, la soi-disant bulle apocryphe et sans valeur. A. Ivars, Los Jurados, p. 99, 100; Sol­ fier, Acta SS., p. 185-190. Cette sentence définitive exonère complètement B. Lulle. Après cette crise, la paix sc maintint pendant près d’un siècle. Sous Sixte IV, la lutte éclata de nouveau. Le premier titulaire du Studium lulliste de Palma fut dénoncé à Borne parles dominicains, mais Pierre Dagul obtint gain de cause devant Sixte IV d’abord ct Inno­ cent VIII ensuite. Vaincu sur ce point, l’inquisiteur de Majorque, Guillaume de Casellcs, O. P., se dédom­ magea en éditant à Barcelone le Directorium inquisi­ torum d'Eymerich, avec la soi-disant bulle de Gré­ goire XI ct un catalogue de cent erreurs ou hérésies lulllennes. Sollicr, Acta SS., p. 726, 727. Malgré les protestations des lullistes, le tout passa dans ΓIndex de Paul IV. Sur ce, les disciples de B. Lulle tentèrent un suprême effort au concile de Trente; le mémoire présenté par J. Vllcta, chanoine de Barcelone, et J. Arce de Herrera obtint pleine justice ct, le l*r sep­ tembre 1563, le concile décréta que le nom ct 1rs écrits de B. Lulle ne (levaient aucunement figurer à l'index, B. d’Alôs. S/s documents, p. 21-21. décision qui fut observée dans la rédaction de l’index de saint Pic V. Sollicr, Ae/aSS.,p. 727; B. d’Alôs, Sis documents, p. 11. Mais le malheur voulut que, peu après, Mgr Pefift réé­ ditât purement ct simplement à Borne en 1578 le Di­ rectorium d’Eymerich, d'où nouvelles protestations des lulllstcs ct intervention de Philippe 11, roi d’Espagne, qui aboutirent, le 3 et le 16 Juillet 1591, à deux décrets de la Congrégation de l’index qui confirmaient la déci­ sion du concile de Trente ct ordonnaient de rayer définitivement de l’index les ouvrages de B. Lulle. .1. Pou y Marti, Sobre la aoctrina, p. 6-8. Lc dernier mol restait donc, nu point de vue cano­ nique, aux disciples de B. Lulle. Mais nu milieu de ccs débats et des attaques qui suivirent bientôt, au début du xvn* siècle, le bienheureux souffrit tellement des 1138 accusations portées contre lui par plusieurs historiens ct surtout par Bzovius, O. P., Sollicr, Acta SS., p. 691. que l’histoire ne lui a pas encore rendu justice. L'attri­ bution de soixante ct quelques écrits d’alchimie acheva de le discréditer en lui valant l'admiration d’un Giordano Bruno et d'autres auteurs non moins suspects. .1. Kubiô, Los codices, p. 305. Lc xvm· siècle sc montra aussi sévère contre lui et « l'Espagne entière donna raison au P. Fcljoo, O. S. B. », l’un des plus violents adversaires du lullisme. Menéndez y Pelayo, Historia, 1.1, p. 513, t. ni, p. 71-84. Si l’on veut savoir Jusqu'où la passion est allée au xix· siècle, on n'a qu’à lire B. Haurcau, Histoire de la philosophie scolas­ tique, 2· partie, Paris, 1880, t. n, p. 292-298; De la philosophie scolastique, Paris, 1850, t n, p. 235-238. Il est vrai, des amis dévoués n'ont pas manqué non plus à B. Lulle. Ils lui ont décerné le titre de docteur illuminé ct archangélique. S. Bové, Le doctor arcanqelich, dans IHoista Lulliana. L n, p. 75-90. Les rois de la dynastie catalane et castillane, Pierre IV, Jean Ier, Martin Ff, Alphonse le Magnanime, firent propager sa doctrine ct identifièrent sa cause avec celle de la natio­ nalité catalane. Solfier, Acta SS., p. 728-730; P.Blanco, O. S. A., Estudtos de bibliografia lulliana, Madrid. 1916, p. 78-118; B. d’Alôs, Sis documents, p. 1-8. Au xv· siècle, le mouvement lulliste est puissant en Alle­ magne. Les bibliothèques des cathédrales ct des abbayes de Katisbonne, Augsbourg. Tegernsee et Brandebourg s’enrichissent de nombreux manuscrits lullistes; le cardinal Nicolas de Cues (t 1 164) subit largement l in fluence du bienheureux J. Bubiô, Los codices, p. 304-309. Avec l’avènement des rois catho­ liques en Espagne, la doctrine lulliste, jusqu’alors enseignée surtout à Majorque et à Barcelonc.se répand dans le péninsule ibérique, particulièrement à Valence et à Lérida. Lc fait est dû en grande partie à la protec­ tion de Xlmenès qui appella le lulliste Nicolas de Pax à l'Université d'Alcala. K. d’Alôs, Los catalogos, p. 5567. Après lui « le chanoine de Barcelone. Louis Jean Vllcta, le champion de l’orthodoxie lullicnnc au concile de Trente, ct les autres grandes figures espagnoles du xvi· siècle sont les propagandistes ct les vigoureux défenseurs de l’œuvre philosophique ct théologique de B. Lulle ». B. d’Alôs, Sis documents, p. 6. Au xvn* siè­ cle, l’école lulliste est Λ son apogée. Le 17 avril 1673, en effet, Clément X, à la prière des jurés de Majorque (1663), érige le Studium général de la ville, fondé en 1483 par Ferdinand le Catholique, en université ct confirme l’érection des chaires de philosophie et de théologie lullistes. Leurs titulaires devaient avoir la préséance sur les professeurs thomistes ct scotlstes; l’t’niversité était mise sous le patronage de B. Lulle, dont elle célébrait la fête avec éclat le 25 janvier. Sollicr, Acta SS., p. 730; Avinyo, Historia, c. 30; S. Bos. La universitad literaria del rcino de Mallorca, dans IL A. L., 1924, p. 113-116, 129-134. 150-162. Chez les Frères mineurs, le ministre général, Jean Merinéro prescrivait (7 mars 1642) l’enseignement de B Lulle dans la province franciscaine de Majorque; plus tard, le chapitre général de Borne, 1688, étendit cette décision à tous les Studia généraux d'Espagne. Sollicr. Acta SS., p. 731 ; Holzapfel, Manuale historic? ord. fratrum minorum. Frlbourg-cn-B., 1909. p. 731. Au xvm· siècle, un centre d'études se forme â Mayence autour d’Ivcs Snlzlnger. A. Gottron. IJcdicio maguntina, p. 96-103. C’est à cette époque qu’écrivent les meilleurs apologistes de B. Lulle, Cusiurcr (1700), Sollicr (1708) ct Pasqual (1788). L'F ni versi té de Majorque a aussi quelques titulaires dont les noms sont passés avec gloire à l’histoire, tel Junipère Serra, O. F. M., l’apôtre de la Californie, ct l’évêque de Vich, Mgr Strauch, tombé victime des révolutionnaires en 1823. P. Saura, O. F. M„ Fray IL Strauch y Vidal, 1139 LULLE. LE SOUVENIR DE RAYMOND LULLE O. F. M., obispo dt Vich, dans Archivo Ibero-Ameri­ cano, Madrid, 1923, t. xx, p. 321-335. Neanmoins, avec toute la scolastique, le lullismc tombe devant le philosophismc. 3° La Hennissante lullisle.— L'idée régionalfstc, sl puissante à la fin du xix· siècle en Europe, devait ramener les esprits à H. Lullc et provoquer une renais­ sance. Trois noms sont attaches â ce mouvement : G. Bosscllô, M. Menéndez y Pelayo, M. Obrador. J. Alcover, El lulismo cn Mallorca desde mediades del siglo Λ'/Λ, dans Ii. A L., 1915, p. 313-319. L’œuvre fut aidée aussi lors des fêtes du 6· centenaire du collège dc Miramar (1877) ct depuis par la muni li­ cence de Louis Salvador, archiduc d’Autriche t 1915. P. Bonct, El archiduquc de Austria, L. Salvador, dans R. A. L., 1916, p. 103-119. Évêques ct prêtres brillent au premier rang, avec Mgr Maura, d’Orihuela, Mgr Mirallcs y Sbcrl, dc Lérida, ct MM. Gclabcrt, Costa y Llobcra et J. Avinyo. Salvador Bové,chanoine d’t rgel, s’est employé surtout A proposer B. Lulle comme le philosophe national dc la Catalogne. En même temps, les membres dc la Comisio cdilora de Palma ct dc V Institut d’Estudis Catalans, reprenant l’idée de Wad­ ding, ont assumé la tâche d’éditer critiqucment les œuvres de IL Lulleet d’en fixer le catalogue, entreprise qui a obtenu jusqu’ici d’excellents résultats. Récem­ ment, le 6· centenaire dc la mort du bienheureux a donne lieu (1915) à d’imposantes manifestations, A. Alcovcr, Cron ica del VI ccntenari de la mort del IL R. Lull, dans B. A. L., 1915, p. 378-388, et plus encore A un nombre considérable dc publications d'un réel mérite scientifique. B. d’Alôs, dans VAnuari de FlnstUal d'Estudls Catalans, 1915-1920, t. m, p. 880882, ct A. dc Palma, O. M. C., El lulismo en Cataluiïa, dans Estudios frunciscanos, Barcelone, 1919, t, xxm, p 20-25. (L’est avec des sentiments dc haute sympathie qu’il convient de saluer cc mouvement d'études critiques, doctrinales ct littéraires qui rendra ά B. Lulle la place honorable qui lui est due dans l’histoire de l'apologétique, dc la controverse, dc la poésie et dc la mystique. Qu’il y ait, en cfTct, dans son œuvre doctri­ nale une part d’éléments caducs, des pièces emprun­ tées, des expressions plus ou moins heureuses, c’est la loi dc tout système, surtout s'il vise à l’action populaire ct non a la théorie. Qu’aujourd’hui surtout les construc­ tions graphiques et syllogistiques du grand Art, sinon les principes métaphysiques qui les soutiennent, soient périmées ct ne supportent plus guère la lecture, personne, semble-t-il, ne le contestera, une fois recon­ nue l'intention généreuse d’atteindre ainsi les Arabes qui inspira sans conteste cct effort. Mais ces défi­ ciences admises, il n’en demeure pas moins que la personnalité scientifique ct religieuse de B. Lullc sc détache dans un relief saisissant. L'augustinisme mé­ diéval était une construction métaphysique ct mys­ tique, élaborée dans les universités ct les cloîtres. B. Lullc, influencé probablement par B. Bacon, l’organisa cn système apologétique. C'est ΙΛ, non ail­ leurs, qu’est sa principale signification doctrinale. Avec cct instrument dc conquête apostolique ct la connaissance de l’arabe ct des théologies orientales, le bienheureux, sans condamner l'effort des armées chré­ tiennes, reprit essentiellement l'idée de la croisade pacifique · par la prédication ct le seul sang des bien­ heureux martyrs », Disputatio Raymundi ct Hanuir sarraceni, t. iv, n. 12. inaugurée par François d*Assise à Damiette. Pendant plus dc quarante ans, il se posa devant la conscience chrétienne comme le procura­ teur des Infidèles que tourmentait · l’appétit ion du Verbe Incarné». Involontairement,comme l'observait R Speer, Some great leaders in (he world movement, (The Cole Lectures, 1911), extraits dans Quaderns 1140 d’Estudis, Barcelone, 191 G, t. π, p. 201-211, son cfïort pour faire pénétrer le Christ dans le monde dc l’Islam, ses voyages perpétuels, sa prison à Bougie, sa dernière odyssée Λ Tunis â l’âge dc quai re-vingt s ans, rappellent, dans une notable mesure, les deux grands conquérants spirituels de l’Eglise : saint Paul en face du monde gréco-romain et saint François-Xavier aux portes de la Chine. Ajoutez â cela que su poésie religieuse cl sa métaphysique contemplative disputent la palme à saint Bonaventure et sont à l’aurore de l'invasion mystique qui s'achève en Espagne avec sainte Thérèse, que le Llibre de Sancta Maria n’est pas indigne dc saint Bernard, que le Llibre de Contemplacio est un des trois ou quatre monuments de la littérature catho­ lique au xiii· siècle, voilà bien assez dc litres, entre plusieurs autres, pour que la paix se fasse autour de son nom dans un travail fécond, ct que l’histoire, longtemps injuste ct mal informée, reconnaisse dans le bienheureux B. Lullc l’une des belles figures de l’épopée missionnaire, doctrinale ct mystique que firent éclore l’augustinisme médiéval ct l’influence dc François > Jurados, p, 106. J. KOchling, Prodromus christiano-discrelus et manuductl· vus ad ovile Christi unum. Mas cncc, 1725,2*édit., Mannheim, 1738; P. Wolf, Theologia demonstrativa universa, plena, perfecta B. R Lulli, Cologne, 1751; S. Krcuzcr, Cursus thcologiiv schulasticu· per principia lulhana, Maycncc, 17511752; A. Alcover, Tra talus dr ineffabili divina· incarnatio· nis mysterio, B. R. Lullio praluccnlr, ms. Λ l’évêché de Vlch ainsi que les quatre ouvrages suivants: M. PellIsser.O F.M., Tractatus de divina Verbi incarnatione juxta mentem B. R. Lullii elaboratus. Mgr B. St much y Vidal, O. F. Μ , t 1823, Tractatus dt S. Scriptura juxta tutissimam illum, doct. R. Lullii mentem; Dc rapite visibilis militantis Eccltsiu scilicet summo pontijiee romano juxta mentem B. R. Lulli (179Ι-17 ·7>, /rmerab!e Padre ΛΖ /·*, liatp mundo lumblrr... Iralado historico U Paneglrlco dlttldldo m fret partes, Sa rugotte, 1M7, in-1% entre mitre* ehoso*, Il y I lud( t doctrinales j du point do vue Juri clique, par O. < d< rhe, Johannei Allhutlut and dit l nhtdrlrhnifj drr nuturrrchtlhhrn Shiiiblhrorirn, 2· édit.» Breslau, 1002| «lu point «h· vue lhéo|ogl<|Ur, par llcrm, Meyer, Lu· po/4 i/nn Ilelunburo, I rlh«»urg en B,, 1910, dans In codec lion «lu Dr. IL Grailtrt, Stodlrn und Darilrlhmfjm au· dtm Geblctedrr (ir»rhlclite, t VII, fate, 1,2. Pour petition dan» l'histoire «le In controverse, S, Hh/hr, />/<· lUrratlechen Wldertuchcr drr P(ip*lr 1iir /rit LtnludiJ» dr» Ihllrrh, l.r|p tig, IK7 I, p, 75-95, et tMO I92j I r. SemlutO, 5hi/o e China nt(jli ecrilll pnlillrl dalla Par drllu lolhi per lr /ni·· ititare, Florence, 1882, p. 70-75. J. Riviànx, 1. LUPUS OhrStlan, Voir WoLF 2. LUPUS Jncquoa, théologien (lu xv· siècle. Portugais il’origino, prieur de l’Ordro d« Gr.mdmont, Lupus avait d’abord été précepteur du roi de Portugal Manuel !" (11054 521), Il vint A Paris vera 1488, et Ton relève von ««ntiée au collège do Navarre, cn qualité d'/iospcs en I (05; Il fut reçu docteur cn théologie en 1197, et mourut l’année suivante. Il n publié : 1·Dr republlca gubernanda prr regem, Parle, 1197, traite en rr lotium blbliovrftiriiltum, n 10 330, >0 340, IO 311 (xiplnger Supplenimt, n. 3(190r 3091. E. Amanx. LU8OINIU8 (14874535) voir Nac.iihüall LUS8 A N ( Louis J neque· d'A udit>«rt d· Μα··ΙΙIIaux d·), né a ihiix-»ur Hhônr dio< · < de Vivien, le 28 avril 1703, embruma d’abord la «arriire d«s annet et fut capitaine de cavalerie ; puis II entra au téndmdro Saint Sulpl(< le 29 août 17!9 rt fut reçu doctior de Sorbonne,Je G octobre 1730. en novembre dr la même année, il «ut l'abbaye d'Andnt, dlorrs· de Bouhignr t il était entn dans la Compagnie d· Saint Sulpici· cn 1727 et il fut directeur au séminaire dr Paris, puis au séminaire d'Angers ; mais, dès 17.33,11 quitta la Compagnie «t devint vicaire général de Saint-Omer, le 24 janvier 1731, L< H septembre 1743, Il était nommé évêque d«j Périgurux, n la place de Madieco de Pré mraux,spil d« valt « trr transfère u Bordeaux; malt et dcrnkr préféra rester à Périgurux, aussi Luman fui nommé directement A Bordeaux, en novembre 1743; sacré le 22 avril 17it.il r»'« ntra dans sa mII« épiscopale que le 28 novembre 1745. En 1718, il reçut l'abbaye do L'roldmont, diocèse de Beauvais. Il mourut a Bor­ deaux, lr I > novembre 1759. Les Mandement» de Luison ont été Imprimés dans un Recueil df Ordonnance*, Mandement» rl l.rilrr^ peudorate* dre arche vfqiite d« Rordeaux, dr IWJ a J S JO, In K·, Bordeaux, 1818, p. 279 301 ( «· Recueil flit édite pur ordre du cardinal Donnel Les mandements de i.uisan ne présentent rien de bien saillant, car I arche vêquo resta presque étranger aux polémiques du tempt, !.<· mandrmenU se rapport* nt aux événements heureux ou imdlu ureux du royaume, ou bien ils i« com­ mandent des Jubilés, 12 janvier 17t, p. 121; Louis Bertrand» llibtloUdiiue eulpleimne «h» Jlb· tolrr hUtruirr dr la Ctanpagnlr dr Sainl-Sulpltr, 3 val.» In 8·, 1900, t. III, p. 150 168. J. ( snni s nn. LUTHTR Martin (1483 4 549), moine augustin, auteur dr In Reformation religieuse cn Allemagne On étudiera en deux ni tides distincts, d’abord sa vie, puis sa théologie (col, 1183). I Vit DF MARTIN LUTHtn I Ipci lod< ( llh«> llque, 14834 517. - IL Des thèses sur les indulgences A la condiimnntlon de Luther par l'Eglise ct pur l'Empiro, 1517· 1521 (col. 1151) 111 Delà dicte de Worms i i i .ii f · «i kugsbourg» 1521 1530(ool 1161)·* IV, Da i la diète d'Augtbourg à In mort, 1530*1548(col. 1179). Pour la bibliographie, 1rs lecteur» sont priés de sc reporter A la fin «le Γarticle sur la théologie do Luther. Il» y trouveront not »mmenl J’uxpllcalioii des slgi. » cl abréviations «pi ils vont rencontrer· Pour les renvois A l'édition «le Weimar (W.), lo 1147 LUTHER. LA PÉRIODE CATHOLIQUE chiffre MO qui, parfois suit celui de la page, indique la ligne où se trouve le passage cité. I. La péiuode catholique (1483-1517). — On étudiera successivement les circonstances extérieures de la vie de Luther ct sa formation intérieure. /. la VIH HXT&IUEVRB. — 1« Enfance cl première Jeunesse. — Martin Luther naquit à Eislebcn, petite ville de Saxe, le 10 novembre 1483; mais, six mois après sa naissance, scs parents allèrent, non loin de là, sc fixer à Mansfeld. Son père, Hans Luther travaillait dans les mines de cuivre des environs de Mœhra. Sa mère, Marguerite Ziegler, était des environs d’Eiscnnch; clic appartenait à une vieille famille du pays. Le vrai nom de la famille était Luder. Mais ce mot était, ct est encore quelque peu aujourd’hui, une sanglante injure, quelque chose comme mauvais garnement. Vers 1502, Luther changea cc nom en celui sous lequel il sera connu désormais. K. K., 1.1, p. 12, 754. Plus tard, il attribuera cette modification à la malveillance de ses adversaires. T. R., t. iv, n. 4378 (1539). C’était confondre sa situation de 1512 avec celle de 1539. Les gens de ces contrées étaient énergiques, durs même, entêtés ct âpres sur leurs droits. Sur ces divers points, Hans Luther ct sa femme elle-même semblent l’avoir encore emporté sur leurs compatriotes. L'en­ fance de Luther fut triste ct austère. Mais les anciens historiens ont sans doute exagéré la pénurie de la famille. Tout petit, l’enfant fut conduit à l’école de Mansfcld. Puis, à quatorze ans (1497), il va étudier loin de chez lui, à Magdcbourg probablement dans l’école attachée à la cathédrale. Pour sa vie religieuse, il allait chez les frères de la vie commune. L’année suivante, il est à Eisenach. Là, selon un usage fré­ quent, il chante devant les maisons, en demandant • du pain pour l’amour de Dieu . Une dame de la ville, Ursula Cotta, est charmée par le chant ct les ma­ nières de l’adolescent ; elle le prend chez elle. Au bout de deux ou trois ans, n’ayant plus rien à appren­ dre à Eisenach, il partait pour l’Université d’Erfurt, la plus florissante d’Allemagne à cette époque; il s’y faisait inscrire pour le semestre d’été de 1501, sous le nom de Martin Ludhcr, de Mansfeld. 11 devait y suivre les cours de droil. Mais, selon l'usage, il appar­ tint d'abord à la faculté des arts. 11 y suivit un long cours de philosophie, mélange de métaphysique, de logique, d’astronomie ct de sciences naturelles, le tout exposé dans le latin de l’école. Cet enseignement était à In base des études de droit et de médecine, aussi bien que de celles de théologie. En apparence, plus qu’en réalité, il était tout dominé par le respect d’Aristote. Sur le terrain du dogme, a-t-on dit, Erfurt aurait été alors travaillée par des désirs de nouveautés; des propos quelque peu mystérieux s'y seraient tenus en faveur de l’autorité méconnue de l’Écriture sainte. Mais ces propos ne paraissent pas avoir dépassé ce qu’autorise une stricte orthodoxie catholique; en com­ paraison de ceux qu'aillcurs on sc permettait alors contre le clergé ct la papauté elle-même, ils devaient être assez anodins. Jean de Wcscl, dont on a souvent parlé à cc sujet, ne s’engagea dans cette vole qu’après son départ d’Erfurt, dans sa période de prédication à Worms ct à Mayence. Ce serait plutôt en philoso­ phie qu’à Erfurt on trouverait alors des hardiesses, ou plus exactement une décadence; un peu comme par­ tout, on y avait abandonné le vigoureux réalisme du xm· siècle pour un nominalisme sans consistance. A Erfurt, Luther sc lança passionnément dans le vaste champ qui s'ouvrait devant lui. Il sc livra par­ ticulièrement à l’étude de la philosophie. Il fréquenta fort peu les humanistes; ses écrits, certaines de scs 1148 paroles nous montrent que chez lui les préoccupa­ tions de la Renaissance restèrent toujours à Γarrièreplan. Les succès vinrent vile couronner l'intelligence ct le travail de l’étudiant. Le 29 septembre 1502, il est reçu bachelier ès arts libéraux, ou mieux en philosophie, le deuxième sur cinquante-sept; à l’Épiphanie de 1505, maître en la même faculté, le deuxième aussi, sur dix-sepl. En même temps, des paroles d’adiniralion viennent lui ouvrir de vastes horizons. Un jour qu’il était malade, le père d’un de scs mais lui dit : < .Mon cher bachelier, ne vous tourmentez pas; vous serez un jour un grand homme.* Enders, t. vm, p. 160 (1530); T R., 1.1, n. 223 (1532). Plus tard, son supérieur Staupitz lui tiendra des propos du même genre. Enders, t. Mil, p. 160 (1530). Ce n'était là sans doute que paroles ami­ cales ct réconfortantes, m ils chez Luther, un écho intérieur prit soin de les renforcer; c’étaient des oracles prophétiques, dira-t-il en les rappelant de lon­ gues années après. Voir aussi T. R., 1.1, η. 1 17 (1532); t. m, n. 3593 (1537); t. v, n. 6059, 6435. Au semestre d’été de 1505, il commence, suivant l’usage, à enseigner les arts libéraux; mais, dans sa pensée ct plus encore dans celle de son père, ccttc carrière peu lucrative ne devait être que transitoire; aussi, dans le même semestre, commença-t-il l’élude du droit. 2° L'entrée au couvent. — Tout à coup, le 17 juil­ let 1505, il entre chez les augustius d’Erfurt. Pour­ quoi cette décision subite? Quinze jours auparavant, le 2 juillet, il revenait d’un voyage dans sa famille. Arrivé à Stottcrnhcipi, près d’Erfurt, il est assailli par un orage. Un éclair l’aveugle; la foudre éclate auprès de lui. « Sainte Anne, s’écrie-t-il, venez à mon secours, ct je me ferai moine. » T. R., t. iv, n. 4707 (1539). Nouveau Paul, il avait été terrassé, enlevé à ses amis, ct pousse dans un cloître. Enders, t. il, p. 208 (1519). La ressemblance avec Paul se serait accrue d’une vision, « vision terrible », d’où il avait conclu qu’il devait sc faire moine. Récit de Justus Jonas, publie dans Theologische Sludicn und Kriliken, 1897, p. 578. Luther fit un postulat de quelques semaines, puis un noviciat d’un an; vers la lin de 1506, il prononçait scs vœux. Quelques mois après, il était ordonné prêtre, peut-être le samedi saint 3 avril 1507; le 2 mai suivant il disait sa première messe. Après sa profession, ou peut-être seulement après sa première messe, il commença scs études théo­ logiques. De 1501 â 1505, étudiant laïque, il avait suivi un cours de philosophie; c’est vraisemblable­ ment la raison pour laquelle dans son ordre il fut aussitôt admis â étudier la théologie. Λ l’étude des sciences sacrées, élude calme, reposée, sous la con­ duite de professeurs, il ne put consacrer (pic dix-huit mois, deux ans au plus; subitement, à l'automne de 1508, on renvoyait comme professeur à l’Université de Wittenberg. De celte précipitation ne pouvait sor­ tir une solide formation, ni religieuse, ni théologique. A vingt-sept ans, voilà donc Luther à peu près son maître, du moins pour la direction Intellectuelle de sa vie, ct son maître, dans une jeune université ; clic avait été fondée en 1502, cl c’était l’année même de l’arrivée de Luther qu'elle avait reçu scs statuts W. Friedensburg, Geschichte der Université Willem ber a, 1917, p. 25. 3° Le professorat Wittenberg contribue beau­ coup à faire comprendre Luther. Là, sa nature ardente, indomptée, excitable et oulrancièrc fut dans son véritable élément. Là, il put sc livrer impunément à son penchant pour les affirmations globales; autour de lui il ne trouva guère de contrepoids. L’ordre des ermites de saint Augustin avait peu de traditions, ct surtout peu de traditions théologiques. Datant de la II-ill LUTHER. L\ PÉRIODE CATHOLIQUE veille, l’univerrilé de Wittenberg en avilit beaucoup moins encore; la ville n’était qu'une misérable bour­ gade, de deux 0 trois mille habitants nu plus. Bans cc milieu,sa facilité de parole aidant, ainsi que scs .allures tranchantes, ct ce je ne sais quoi d’hypnotiseur qui sc dégageait de lui, Luther fut bientôt en vue. Tout dut plier devant lui; les principaux professeurs durent sc soumettre ou se démettre. Bientôt, scs prédications, plus encore sans doute que ses cours â l'université, achevèrent de le rendre le grand roi de la petite Wit­ tenberg. Dès lors, il pourra suivre ses impulsions, ct les prendre pour des directions venues de Dieu. Enfin, la position de Wittenberg aidera beaucoup à la propagation de sa reforme. La ville est au centre de l'empire. Là, ΓAllemagne viendra â la fois lui demander des directions ct influer sur lui. De Witten­ berg, Lut lier rayonnera sur l’Allemagne. Subitement, à la Πη du mois d'octobre 1509, il est rappelé à Erfurt. Un an après, à l’automne de 1510, il part pour Home. Les augustius étaient partagés entre observants ct conventuels. L’ordre était alors assez relâché; peu après, au V· concile du Latran, on songera à le suppri­ mer. Pour réagir contre cette décadence, certains con­ sents, notamment en Italie et en Allemagne, s’étalent groupés en congrégation*. C’étaient les observants. Les autres s’appelèrent conventuels. La différence entre observants et conventuels allemands consistait moins dans la divergence des règlements que dans la ma­ nière dont ils étaient observés. Chez les observants, les statuts étaient même plus doux, notamment pour les jeûnes, mais les dispenses plus rares. A.-V. Müller, Luthers Werdegany bis zum Turmerlebnis, 1920, p. 2527. Entre observants et conventuels, il n’y avait guère de pénétration. Jean Staupitz était alors vicaire général, c’est-àdire supérieur de la congrégation d’Allemagne. Or, vers 1510, il songea à prendre aussi sous sa direction les conventuels allemands. Sept couvents d’observants, dont celui d’Erfurt, se déclarèrent contre ce projet. Luther se mit du côté des observants; de là, son voyage à Home; il le fit comme l’homme du cou­ vent d’Erfurt. Le voyage dura cinq mois, le séjour a Home à peu près quatre semaines. A l’aller, il dut passer par Innsbruck et le col de Septimer ou peutêtre celui du Brenner; au retour, par le midi de la France . Le but officiel du voyage ne fut pas atteint. Mais quelles Impressions ce voyage laissa-t-il dans l’âme de Luther? Les splendeurs artistiques de Home el de l’Italie le laissèrent complètement indifférent. Neiges «les Alpes, déchirures grandioses des montagnes de la Suisse ne lui parlèrent pas davantage. Les désordres de Home firent-ils sur lui une vive impression ? Peutêtre; pourtant, on ne saurait l'affirmer sans de fortes réserves. Il est plus probable qu’il s’y initia à un cer­ tain augustinisme très pessimiste, qui semble avoir été alors assez répandu chez les augustius d'Italie; il y aurait peut-être pris des éléments lointains de sa théo­ rie de la justification par la foi. Voir ci-après, Théo loyte de Luther, If· partie, col. 1198 sq. De retour en Allemagne, Luther sc separe des obser­ vants, el se rapproche de Staupitz. Dès lors, il ne cessera d’invectiver cl d’agir contre observants ct observances. De là, en partie, scs attaques contre les œuvres elles-mêmes, quelles qu'elles fussent, et sa theo­ rie de la justification parla fol. Delà, pour une pari notable aussi, la victoire des conventuels; sans s unir administrativement à eux, les observants sc mirent à les imiter, Finalement, vers 1521, augustins de toutes nuances passeront en foule à la Héfonnc. Dans l’été de 1511, Luther retourna à Wittenberg. Il y resta jusqu’à sa mort, comme professeur d’Écri- 1150 lurc sainte. Au mois de mai 1512, il fut nommé souspricur du couvent. Le octobre de la même année, il subit brillamment à l’université les épreuves du doc­ toral en théologie. En 1515, il fut nommé vicaire d un district, c'est-à-dire inspecteur de onze couvents de sa congrégation. De la seconde moitié de 1513 au mois d’avril 1515 ou même jusqu'en 1516, H professa ses Dictées ou Leçons sur le Psautier; du mois d’avril 1515 au mois d'octobre 1516, il commenta VÉpttre aux Romains. Les Dictées ont déjà des notes très précises de sa théo­ rie de la justification; le Commentaire sur t'R pitre aux Romains contient la théorie presque en entier. Des 1515, Luther était pleinement hérétique. IL LA VIK IXTÈtUKCIUL — C'est ici la partie capitale de la vie de Luther, et celte partie sera toujours sujette à contradiction. Tout en étant plus nombreux que naguère, les documents contemporains de sa jeunesse ct de sa vie monastique sont assez rares. Plus lard, Luther abondera en confidence* sur cette période de sa vie; mais la plupart de ces confidences sont fort tardives, postérieures à 1539; par-dessus tout, elles se contredisent entre elles, el clics contredisent fortement les documents contem porains des faits. Pour la plupart des protestants, ii est entendu que la vie de l’étudiant fut sans oubli. Pour la vie du jeune moine, ils la présentent sous des cou­ leurs effrayantes. Autour du jeune maître, c est dans le couvent une atmosphère de sourde jalousie. On lui impose des offices bas et humiliants : balayages dans le monastère, nettoyage des cabinets, mendicité dans les rues d’Erfurt, le sac sur le dos. Mais, en compa­ raison de la désolation intérieure, les ennuis exté­ rieurs ne sont rien. Sa pieté était parfaite, ses mor­ tifications effrayantes. Pourtant son âme ne connais­ sait pas la paix. Il ne voyait devant lui qu’un Dieu jaloux, irrité, capricieux; 11 ne savait comment le satisfaire. K. K., l 1, p. 55-63. 1° Avant Centrée en religion. — Quelle fut la vie religieuse et morale de Luther avant son entree dans le cloître? Vraisemblablement, celle de l'ensemble des jeunes gens cl étudiants, avec quelque chose d’au-dessus de la moyenne, au point de vue religieux, moral cl «yurtout intellectuel. Ses parents relevèrent en bons catholiques, avec une austérité particulière, venant de leur nature et d’une certaine gène dans leur situation. Quelle fut sa vie morale pendant ses années d uni­ versité? Quand il parlera des péchés de sa jeunesse, il entendra surtout les œuvres d’ascétisme catholique, par lesquelles il s’était tué dans le cloître. Un jour pourtant, à côté de ces œuvres, il s’échappera i placer d'autres péchés encore : « Oui, j’ai été un grand, un triste, un honteux pécheur; j’ai mené ct perdu une jeunesse coupable; toutefois, il reste encore que me* péchés les plus monstrueux ont été de prétendre êlrr un saint moine, et pendant plus de quinze ans d’avoir par tant de messes si abominablement irrité, frappé ct martyrisé mon cher Maître. » W., t. xxvi, p. 598, 32 (1526). De ces fautes de jeunesse, on a cru récem­ ment avoir découvert une attestation encore plus pre­ cise, une lettre du 23 février 1503. < Jusqu’à présent, y dit l’étudiant qui l’a écrite, la crapule ct l'ivro­ gnerie m’ont empêché de rien écrire ou lire de conve­ nable. · Zcntralblatt f€lr Bibliotheksivcsen, 1916. p. 85. De celte lettre, nous n’avons qu’une copie, et celle copie ne porte pas de signature. Celui qui l’a publiée n’a pas hésité à l’attribuer à Luther, el à la lui attri­ buer dans une revue de teinte fortement protestante, la Zeitschri/t fur Kirchengeschichte, 1916, p. 507-509. Mais, depuis lors, on a déclare qu'un Luther crapu­ leux et ivrogne « répondait mieux au Luther du 1151 LUTHER. LA PÉRIODE CATHOLIQUE jésuite Grisnr qu’à celui de l’histoire ». G. Kawcrau, dnns Theot. Literature itun g. 1916, p. 411; W. Kôhler, dans Zeitschrift filr Kirchengeschichte, 1917-1918, p. 19. La lettre serait d’un Ludwig Han, étudiant à Erfurt, Mais c’était un ami de Luther; ct · qui se ressemble s'assemble ». Hixtorlsche Zcitschri/t, 1918, p. 247-282; Chrtstliclic WelL 31 oct. 1918. Un jour, dans un moment d’exaltation, Luther sc dirige vers le cloître. 11 est malheureux qu’il lui ait alors manqué un conseiller sage ct écouté : natures mélancoliques ct fougueuses, des hommes comme Luther ct Lamennais ont besoin d’être consolés et dirigés; ils ne sauraient guère consoler ct diriger les autres. Si, restés dans le monde, de tels hommes font des faux-pas, ccs écarts ont moins de retentissement < t i réduisent moins de ruines, 2° .Au courent, — Mais pendant cette vie monas­ tique, quelle fut donc enfin vraisemblablement son existence, son genre de vie dans le couvent, et sa vie intérieure, la vie de son Ame ? Des documents authen­ tiques, un premier point ressort avec évidence : il faut laisser de côté ces énormes balayages du monas­ tère, celte mendicité dans les rues dont on parle depuis des siècles. Le gros de ccs occupations était attribué aux simples frères lais, ct Luther ne fut jamais parmi eux. O. Scheel, t. n, 1917, p. 9-22. Scs effrayantes mortifications semblent tout aussi légendaires. Les constitutions de sa congrégation sont connues; Staupitz les avaient révisées en 1501, ct la même année il les avait fait imprimer. Or, de divers côtés, on a montré que ccs constitutions n'avaient rien de particulièrement rigoureux. Scrall-cc qu’avec sa nature ardente et inquiète, Luther s'en serait imposé de particulières ? Mais pendant les vingt ct un mois qui ont précédé sa prêtrise, la vie très encadrée du jeune moine rendait ccs exagérations particulière­ ment difficiles. 11 avait alors notamment un « précep­ teur » ou maître des novices, que toute sa vie il aimera ù se rappeler comme un vieillard bon ct vénérable. Les années suivantes, cet encadrement continuera en partie, jusqu’à ce que, en 1515, il soit nommé vicaire d’un district. Mais, dès 1511, quelques mois après son retour de Home, il s’était tourné ûprement contre les observants. Dès lors, cc fut de moins en moins vers les mortifications corporelles qu’il porta scs préoccupa­ tions. Enfin, divers témoignages de Luther lui-même pendant sa vie monastique sont loin de ressembler aux prétendues confidences de ses dernières années. Plus tard, la peinture affreuse de ses mortifications d’autrefois partira du besoin de Jeter la haine et le mépris sur l’état monastique, les mortifications en général ci l’ascétisme catholique. Peu à peu, toutefois, les souffrances apparurent, souffrances intérieures plutôt qu'extérieures. Luther souffrit de sa nature mélancolique et tourmentée. Il souffrit aussi du vice initial qui l’avait conduit au couvent : cc n’était pas l’amour de Dieu ni le goût de lu vie monastique qui l’avaient poussé à sc faire moine, c’était une inquiétude, une impulsion, la crainte du Jugement de Dieu, l’angoisse à l’endroit de sa prédesti­ nation. La tristesse, l’abattement étaient toujours aux portes de son âme, menaçant de le submerger. Enders, t. vin, p. 159 (1530). Dans le cloître, la pensée de sa prédestination, bien loin de le quitter, devint de plus en plus angoissante, le poursuivant sans cesse, sans le contrepoids d'un filial abandon à Dieu. Un jour, à Erfurt, il est au chœur; on lit l’évangile du possédé, Marc., ix, 16-28. 11 tombe à terre et sc roule en criant : < Cc n'est pas mol, ce n'est pas moi ! » « 11 beuglait comme un bœuf, » dira plus tard son adversaire Jean Cochlæus. Dans cette scène étrange, scs confrères ct Cochlæus virent les signes soit d’une possession démoniaque, soit de l’épilepsie. On pour­ 1152 rait aussi y voir le sans-gêne du parvenu sans beau­ coup d’éducation. En tous cas, ce fait ct autres sem­ blables n'avaient assurément rien de divin. < Tu es fou, lui disait son confesseur; cc n’est pas Dieu qui est en colère contre toi, c'est loi qui es en colère contre lui.» T.R., t. n, n. 122(153D; W., I. xl b, p. 412, 23 (1532). Et Staupilz : < Pourquoi le torturer ainsi avec ta prédestination ? Tourne ton regard vers les plaies de Jésus-Christ et le sang qu'il a répandu pour toi. » W., t. xi.jir, p. 461, 11 (vers 1541). Ccs épreuves sont loin d’être propres à Luther. Pourquoi donc les a-t-il trouvées si accablantes ? Il était orgueilleux, d’un orgueil d’autant plu* dangereux que chez lui le bon sens et le jugement étaient loin d’aller de pair avec l’imagination cl la sensibilité. Qu'on lise ses premiers sermons, de 1514 à 1517; on y sent un homme orgueilleux et inquiet, plus encore, un paradoxal, qui lient à parler contre l’opinion courante. \V„ t. i·», p. 20, 43, 53, etc. Plus tard, il ne cessera de s'élever contre les œuvres, de dire qu'on ne devait pas s’appuyer orgueilleusement sur elles, qu'elles ne suffisaient pas à nous sanctifier. C’est fort exact. Mais contre qui luttait-il donc ainsi ? Contre sa propre tendance dans les premières années de sa vie monastique. Sa théologie n est-elle pas faite tout entière de scs expériences propres. C’est cc que les luthériens ne cessent de nous dire (par ex. Strohl, 1924, p. 44, 79, 96, etc.), tout en s'indignant que L’on fasse de cc principe des applications gênantes. Au milieu de scs tristesses ct de scs abattements, on ne le voit ni s'humilier devant Dieu, ni recourir à lui par une prière filiale et confiante. Au contraire, il dut sc regarder comme une exception, comme un pro­ dige, avec une mission à remplir. Scs convulsions ellesmêmes l'ancrèrent sans doute dans celte pensée; comme autrefois Mahomet, il dut les prendre pour les effets d’une influence divine. Était-il très mécontent qu’elles se produisissent en pleine chapelle? Tant qu’il fut à Erfurt, il resta du moins un moine régulier. Mais celte régularité dura cinq ans au plus (1505-1510). Vint le voyage de Borne, puis le retour à Wittenberg. Alors, ces exercices de jour ct de nuit, ccs sons de cloche, toutes ces répétitions durent vile en arriver à le fatiguer, à lui être à charge. Écrits el conduite, tout, dans le Luther d’alors, nous dit qu’en effet il était loin d’attacher une grande importance aux rites ct usages de son ordre. Dès la fin de 1513, nous le trouvons agressif contre les justitiards, contre ceux qui, à son dire, s’appuyaient sur leur propre jus­ tice, au lieu de monter vers Dieu par le cœur. Il tem­ pête contre les observants de son ordre; c’étaient des pharisiens, des hypocrites. W., t. m, p. 60, 61,155. Le 1·Γ mai 1515, le chapitre général de son ordre se tint à Gotha. Il y fit un sermon qui nous a été conservé. Contre les observants il en arrive à une vio­ lence inimaginable, qui nous paraît toucher au comi­ que. Lorsque les mots latins lui semblent insuffi­ sants, il y adjoint des mots ct des expressions alle­ mandes, procédé dont il aimera toujours à user. On y apprend que les observants sont < des serpents veni­ meux, des traîtres, des lâches, des assassins, des voleurs, des chenapans, des tyrans, des diables en chair ct en os ». Puis il nous les peint tout occupés A la détraction, à découvrir partout l’ordure. < Voyez, disent-ils, comme un tel s'est tout cm.... I » Qu’on leur réponde : < Eh bien ! mange I » W., t. n, p. 52, ci mieux, t. iv, p. 675-683. D'accusations précises, cc sermon ne renferme pas l’ombre. Pourtant, il acheva de faire triompher les conventuels, ct Luther avec eux : c'est dans cc chapitre qu’il fut élu vicaire, au­ trement dit, provincial d’un district de onze couvents. Le 26 octobre 1516, il écrivait à Jean Lang une lettre qui éclaire et résume toute sa vie d'alors : 1153 LUTHER. LES TlîliSES SUR LES INDULGENCES J’aurais presque besoin de deux secrétaires ; tout le jour durant, je ne suis guère occupé qu’à écrire des lettres; j’en viens à inc demander si je ne dis pas constamment les memes choses. Puis, je suis prédica­ teur à la chapelle du couvent ct lecteur au réfectoire; tous les jours on m’appelle à la paroisse pour y prê­ cher; je suis régent des études, vicaire du district, c’cst-ù-dire onze fois prieur; questeur des poissons a Lcilzkau, mandataire ù Torgau pour l’église parois­ siale de I Icrzbcrg; lecteur sur saint Paul; je revois mes Dictées sur les Psaumes. J ai rarement le temps (te réciter mes heures et de (tire, ma messe. A tout cela, s’ajoutent les sollicitations de la chair, du monde ct du démon. > Enders, t. 1, p. 66, 67. Pour son bréviaire, il serait exagéré de dire qu'à cette époque et les années suivantes il l’omettait tou­ jours ! Plus tard, il fera volontiers des confidences à ce sujet. En 1531, il disait à table : < En 1520, par un coup de sa puissance, notre Seigneur Dieu m’a arraché à mes heures canoniques. J’écrivais déjà beaucoup, ct je les gardais ù dire pendant toute une semaine. PuK, Je m’en acquittais le samedi, si bien que de tout le jour je ne pouvais ni boire ni manger. .l’étais si énervé que je ne pouvais dormir; le docteur Esch dut me donner un soporifique; je m’en ressens encore dans la tête. · T. B.» t. n, n. 12.53. En 1512, il notait la gra­ dation descendante de la récitation de son bréviaire; cc fut le bréviaire de quatorze jours qu’il garda à réciter d’un coup, puis celui de quatre semaines, puis celui de trois mois. Cette fois c’était trop; il négligea d'entasser la lecture de ces quatre-vingt-dix jours. Et ce fut fini. T. B., t. v. n. 5128. (’.es récits nous font descendre jusqu’en 1520. Cc sera alors aussi que Lucas Cranach gravera les traits de Luther pour la première fois, des traits émaciés et anguleux. Voir Hans Preuss, Lutherbildmsse. 1918, n. 3. ■ Voyez, a-t-on souvent répété, voyez combien ce visage porte l’empreinte des mortifications que Luther a relatées en gémissant ! · Eh bien, non I cc n’est pas des années monastiques de 1505 à 1510 que ccs traits portent l’empreinte, c’est des travaux de 1520, c’est plus encore peut-être des angoisses religieuses de celte époque, angoisses qui l’année suivante arracheront au reclus de la Wnrtbourg des cris si poignants. Bien ne laisse soupçonner que jusque vers 1515 Luther ail particulièrement souffert au couvent. Mais en 1515, il en arrivait à délaisser à peu près complètement les rites de son ordre, cl il sc séparait de la doctrine même de I Église. En 1520, l’Église achèvera de le rejeter et, en 1521, il sera condamne par l’Empire. Or, les dernières années de sa vie, un besoin de dénigre­ ment aidant, la periode de 1515 à 1521 et même à 1521 put fort bien se présenter à lui comme de l’épo­ que de sa vie monastique. En 1521» c’est on moine migustin qu’il comparut à Worms devant l’empereur el les Étals. A son ordre, il avait même été plus atta­ ché qu il n’osait sans doute sc l’avouer à lui-même; ce ne sera que le 9 octobre 1521 qu’il en quittera définitivement l’habit. T. B., t. iv, n. 1111, 5031 ; t. v, n. 6130; K. I<„ I. I, p. 561, 562. Complexion physique et morale le portant à.l’in­ quiétude, négligence ù se commander à lui-même, délaissement de la prière, orgueil, activité trop humaine el tourmentée, toutes ccs dispositions fâcheuses se renforcèrent de causes intellectuelles, je veux dire d’une philosophie et d’une théologie défec­ tueuses. Nominaliste, il fut porte à croire à un Dieu capricieux; pour contenter cc Dieu, il ne sut plus comment agir. Augustinien excessif, il prit les mou­ vements involontaires de la concupiscence pour des péchés; d'où il estima que toute notre activité était corrompue. Vaguement platonicien, il crut que pour faire le bien, il suffisait de le connaître, que la foi PICT. DE THÉOL. CATIIOL. 1154 produisait infailliblement les œuvres. Nominalisme, augustinisme, vague platonisme contribuèrent à le jeter hors de son ordre ct de l’Église. IL Des thLsi.s sur les indulgences a la con­ damnation par l’Église et par l’Empire. <15171521), — Le 31 octobre 1517, Luther affichait 95 thèses sur les Indulgences à la porte principale de la chapelle du château de Wittenberg. En affichant ccs thèses, il était lui-même fort loin d’en saisir la portée. Bien moins encore avait-il entrevu jusqu’où ce premier acte allait l’entraîner. Mais les thèses deviennent bientôt fameuses; elles se répandent avec la rapidité de la foudre; partout à peu près ce fut l’applaudissement pour le moine hardi qui osait dire la vérité », L’Allemagne, puis une grande partie de l’Europe sc lèvent, haletantes, pour marcher après lui; succès absolument imprévu et ines­ péré, succès prodigieux, qu’on ne pourrait guère com­ parer qu’à celui de l’Islam, dans les dix années qui suivirent la mort de Mahomet. Tout a coup, Luther devint l’apôtre d’un nouveau règne de l’Evangile. Alors, cc furent pour lui des années vertigineuses ; la faveur dont il sc sentait entouré, les attaques de scs ennemis, une nature fougueuse cl emportée, tout l’amena rapidement aux dernières conséquences de sa théorie sur la justification el de son acte d’indépen­ dance à l’égard de Borne. De tempête en tempête, le tourbillon où il s’est engagé finira par le jeter, au milieu de la nuit, dans la solitude de la Warlbourg (I mai 1521). /. Z,£N PREMIÈRES Li TTE* (31 oct. 1517-20 ort. 1518). — Les écrits succèdent aux écrits. En 1518, c’est en allemand un sermon acerbe, sur Vin· diligence et la Grâce, en latin des solutions sur la valear des indulgences, ou il accentue ses 95 thèses» des Astérisques, pour répondre aux Obélisques de Jean Eck, une franchise au sujet du sermon Sur Γ Indul­ gence et la Grâce papules, pour repondre â une atta­ que de Tctzcl, un sermon Sur la pâleur de Γexcom­ munication, une Réponse au Dialogue de Sylvestre Priérias sur le pouvoir du pape. Cependant» que faisait Léon X ? De très bonne heure, quoi qu’on en ait dit, il s'occupa de 1 agitation provoquée par Luther; en tout il était très informé. Dès le commencement de décembre 1517, I arche­ vêque de Mayence faisait parvenir à Borne des rensei­ gnements Λ ce sujet; le 3 février suivant, le pape chargeait de l allaire Gabriel de la Volta, rcpri sen­ tant du général des augustius : il fallait. lui écrivaitil, s'opposer promptement à cc qui pouvait devenir un grand Incendie. Mais dans toute cette affaire, Léon N se montre â nous gêné, complexe, et finalement inférieur à sa lâche. Il fut un prêtre digne, semble-t-il» supérieur sur ce point à ses deux prédécesseurs immédiats, Alexandre VI et Jules II. Toutefois» les recherches récentes ne l’ont pas grandi; pour 1 intelligence. elles nous le montrent inférieur à Jules II. el pour ses préoccupations, anime d’un esprit peu chrétien : il aimait la politique, la chusse, la comédie, les arts cl les boulions. Médicis. il comprend plutôt le gouverne­ ment de l’Église comme un tissu de négociations diplo­ matiques el de tractations commerciales. Puis, il était peu énergique; c'était un lettré délicat et sans enthou­ siasme. Aussi ne paratt-il pas avoir même songé ù une réforme qui eût sauvé l’Église, en l’ébranlant un ins­ tant. Comme pape» Léon X n’ose donc pas. peut-être même ne peut-il pas accomplir une reforme catho­ lique. Pourtant, il sent assez que les abus ont fait irruption dans l’Église. Sans doute, à I endroit de ces abus, il ne peut prendre lui-même l'altitude d’un humaniste frondeur;mais celte attitude ilia comprend assez chez les autres. S’il conférait seul ù seul avec IX. — 37 LUTHER. REVOLTE Luther, si du moins cc barbare consentait ù être moins violent el grossier, peut-être s’entendrait il avec lui. Dans toute l'a (Taire dc L ut hcr, nous retrouvons cct aspect complexe de Léon X. Par une bulle que du reste il n’aura pas composée lui-même, il finira par condamner sévèrement Luther. Mais, cn même temps, il continuera d’entretenir les plus cordiales relations avec un précurseur de Luther, Érasme. qui avait écrit pis que Luther contre la cour de Borne. Gabriel dc la Volta transmit à Staupltz la lettre de Léon X. Mais on ne volt pas le compte qu’en tinrent SLaupitz ct sa congrégation. A la fin du mois d'avril 1518 se tint à Heidelberg le chapitre général dc cette congrégation. Dc Home, on avait reçu l’ordre dc demander à Luther une rétracta­ tion. P. KalkofT. Forschungen :u Luthers romischen Prozess. 1965, p. -H, -15; Entscheidungsjuhre, 1917, p. 37, 38. En réalité, ce fut en triomphateur qu’il y parut. Staupitz, son protecteur, fut réélu comme vicaire général: à la place dc Luther comme vicaire dc district on élut Jean Lang, son ami intime. Pour Luther lui-même, on le chargea le 26 avril de diriger une dispute théologique restée célèbre dans sa vie, ct où 11 développa ses idées sur la justification, ci-après, cul. 1138 ; seuls protestèrent Arnold! d’I singen et quelques autres pères, surtout parmi les plus Agés. Sur les indulgences on garda un silence absolu, évidem­ ment ù dessein. Ainsi dans la nouvelle théologie dc Wittenberg, non plus que dans l’attitude dc Luther au sujet des Indulgences, la congrégation presque entière ne trouvait rien â blâmer ! Ce chapitre fut vérita­ blement la banqueroute des augustins de Staupitz. Mais de nouvelles plaintes étaient portées ù Home; le 7 août 1518, Luther recevait l’ordre d’y comparaître dans les soixante jours. Puis; avant l’expiration du délai, on écrivait de Home au cardinal Cajetan, alors à la diète d’Augsbourg, de le citer devant lui pour une rétractation. Le 7 octobre, Luther arriva â Augsbourg, avec une recommandation dc Frédéric de Saxe ct un sauf-conduit de l’empereur Maximilien. Dans son voyage, il avait constaté que l’Allemagne était déjà pleine dc son nom. A Augsbourg, écrit-il à Mélanchthon, < tous désirent voir l’Érostrate qui a allumé un si grand incendie ». Enders, t. ι, p. 211. Du 12 au 1 I octobre a lieu la fameuse comparution d’Augsbourg. Luther a devant lui un grand théologien, un esprit ouvert, ct qui ne répugne même pas aux hardiesses de pensée, un homme austère, l’une des plus belles ligures catholiques de l’époque. Mais avant même la comparution, comme scs let très le montrent, sa décision était prise. Il refuse donc de se rétracter. Le 2(1 octo­ bre dans la nuit, il quitte Augsbourg en secret, retourne â Wittenberg, et lance un appel au concile général. H. LA Z&VüLTE QVVEKTElpü oct. 1518-15 juin 1520) Dès lors, i) entre à toutes voiles dans la voie de la révolte. Dans cette lutte, une haine ct un enthou­ siasme vont le soutenir, ct contribuer puissamment à son triomphe : la haine de l’Église ou mieux la haine du pape, ct l’idée d’une mission reçue de Dieu. Pour nous soutenir, la haine est d’ordinaire plus puissante que l’amour. Ce qui. avant tout, a soutenu Luther, c’est une grande haine, la haine du pape. Désormais, il y aura quatre objets à exciter particuliè­ rement sa colère : le pape, les ordres religieux, la messe, la théologie scolastique. De ces quatre objets, c’est sans contredit la papauté qui lui était le plus odieuse; Luther dans sa lutte contre la papauté, c’est une quintessence de Luther. Le 11 décembre 1518, il envoie à Wenzel Link, augustin alors â Nuremberg, les actes dc sa comparu­ tion devant Cajétan; il lui annonce d’autres écrits prochains, ct II lui dit : · Tu y verras si Je ne suis pas dans le vrai cn estimant d’après saint Paul que le OUVERTE 1156 véritable Antéchrist règne dans la curie romaine; Je crois être en mesure dc prouver qu'aujourd’hui il est pire que le Turc. » Enders, t. n, p. 316. Par cc mot d’Antéchrist, voulait-il désigner spécialement Léon X, le pape régnant ? Non, mais plutôt le pouvoir ponti­ fical lui-même, ou mieux encore l’ensemble du gou­ vernement dc l’Églisc romaine. En tout cas, le mot lui a tant plu, que désormais il le répétera à satiété, ct de plus cn plus en l’appliquant directement à l’an* lorité papale elle-même. D'ailleurs, pourquoi aurait-il besoin de l’Églisc cl du pape ? De très bonne heure, l'idée d'une mission reçue de Dieu se fixe dans son esprit. La genèse dc cette idée est fort curieuse et assez complexe : tempérament â impulsions, jeunesse, orgueil, paroles d’admiration ct d'encouragement, situation hors pair à Wittenberg et dans son ordre, race portée à l’illuminisme, décadence intellectuelle et morale dans l’Église, fermentation générale à l’époque, influence des mystiques, toutes ces causes vinrent y contribuer à la fois. Luther se sent appelé à de grandes choses. Par Christophe Colomb, le monde latin vient de décou­ vrir l’Amérique; par Luther, l’Allemagne elle aussi va découvrir un nouveau monde. En professeur ct cn homme d’étude, la grande entreprise à laquelle il s’attachera, cc sera la réforme dc la théologie, ou. pour parler plus exactement, la réforme dc la doctrine même dc l’Église. Il trouva « la théologie de Wittenberg », expression d’intention dénigrante, inventée par des adversaires, mais dont lui-même il se servait avec fierté. Cette théologie nou­ velle, c’était la théologie dc la corruption radicale de l’homme déchu et de la Justification par la foi sans les œuvres. 11 cn avait trouvé les germes dans la lecture d'anciens théologiens, puis vraisemblablement dans des conversations lors de son voyage en Italie (15101511); sa nature avait fait le reste. Dans ses Dictées sur te Psautier (1513-1515), et surtout dans son Co/nmentaire sur l’fipltre aux Domains (1515-1516), il avait exposé la nouvelle doctrine. Des thèses retentissantes, en 1516 et 1517 à Wittenberg, cn 1518 à Heidelberg, l’avaient hautement affirmée ct fait connaître au dehors. Contre cette doctrine s’élèvent tout d’abord des réclamations dc théologiens. Mais puisque Luther s’attaquait à la doctrine même dc l’Églisc, à notre responsabilité, condition des sanctions dc Dieu à notre égard, il était impossible que les protestations demeurassent dans l’ordre privé. Aussi, dans la bulle Exsurge, du 15 juin 1520, qui le condamna définitive­ ment, plus dc la moitié des propositions ont trait à la théorie de la justification. L’Église va donc condamner Luther. Cc lui sera une nouvelle preuve dc sa mission. H a lu les mystiques: il s'est enivré de Taulcr, de la Théologie germanique. Ccs mystiques lui ont parlé avec onction dc la théo­ logie de la croix, c’csl-à-dire des épreuves que Dieu envole à ceux qu’il veut purifier : tribulations du dedans et du dehors, nuit de l’àmc, enfer mystique. Si Dieu lui envoie les mêmes épreuves, c’est qu’il veut le rendre digne dc la mission qu’il lui a confiée. Au milieu de 1518, dans ses Solutions sur la valeur des indulgences, il parle « dc la crainte et de l’eflrol, vrais supplices du purgatoire cl dc l’enfer ». · Qu’ils sont nombreux, ajoutc-t-Π, ceux qui aujourd’hui encore sont abreuvés de ccs souffrances ! Jean Taulcr, dans scs sermons allemands, qu’enseigne-1-11 autre chose que le support de ces peines ?... Moi-même je connais un homme qui affirmait les avoir souvent éprouvées; clics étaient dc courte duree» mais si intenses ct si infernales que la langue ni la plume ne les saurait exprimer. · W., t. i, p. 555-557. « Je connais un homme > : dc l'avis commun, notamment parmi les 1157 LUTHER. LA BULLE EXSIRGE protestant h. cct homme, c’est Luther; il empruntait ainsi l’expression de saint Paul parlant dc son raviss­ aient nu troisième ciel. Comme Paul, Il avait été terrassé; comme Paul, aujourd'hui il était assailli · par les combats du dehors, les craintes du dedans ». Mais de Paul H savait aussi que « tous ceux qui veulent vivre avec pieté dans le Christ .Jésus auront à souffrir persécution ». Aussi, en 1520, il écrira ù la lin dc son manifeste A la noblesse allemande : « Je sais que si ma cause est juste, elle doit être condamnée sur la terre, et justifiée seulement au ciel par le Christ.... Aussi, ma plus grande inquiétude et ma principale crainte, ce serait qu'elle pût rester sans condamnation. J’y verrais un signe certain qu'elle ne plairait pas à Dieu. Papes, évêques, curés, moines, théologiens, que tous s’avancent donc à l’envi contre elle; cc sont des gens tout désignés pour persécuter la vérité, suivant leur antique habitude. · W., t. vi, p. 169,6. Ce n’est qu’en sc rappelant la hantise d’un appel divin, d’une mission à remplir, que l’on peut com­ prendre Luther, dans les années décisives qui vont dc 1518 a 1522. La plupart des causes dc la Bétonne sont lointaines et profondes. Il y eut le nominalisme dissolvant, très répandu au xv* siècle, il y eut l’orgueil rêveur dc l’Allemand, tendant au panthéisme, il y eut la cor­ ruption du Moyen Age expirant et dc la Renaissance païenne, qui amena la théorie d’une justification par la foi sans les œuvres; il y eut la puissance du clergé avec sa décadence morale, qui amena la révolte contre l’Églisc; il y eut la haine de l'Allemagne contre ΓIta­ lie el le monde latin; puis, cause prochaine ct immé­ diate, il y eut la prédication d’indulgences ù gagner au moyen d'aumônes ct d’aumônes qui devaient être portées au dehors. .Mais, pour allumer tous ccs bran­ dons cl produire l’incendie, il y eut Luther. H y eut le respect du Germain pour le professeur, opposé au mépris pratique du Latin catholique pour tout ce qui est préoccupation Intellectuelle ct désintéressée. Il y eut en tin la physionomie même dc Luther : il y eut Luther tribun et écrivain populaire; Luther, l’homme dc l’Allemagne; Luther, se donnant comme l’envoyé de Dieu, el. quelques années durant, parvenant sans doute à sc le faire croire Λ lui-même. J. Paquicr, Les causes de la Reforme protestante, dans Lumen, févrieraoût 1921. Retourné ù Wittenberg (31 octobre 1518), Luther est pris dans le tourbillon d’une vie dc plus en plus fiévreuse. Le 20 février 1519, Il écrivait Λ Staupitz : Dieu m’entraîne, me pousse, plutôt qu’il ne me con­ duit. Je ne suis pas maître de inol; je veux le calme, cl le tumulte m’entraîne. » Enders, l. i, p. 130. Le mois de décembre 1518 et le mois dc janvier 1519 furent occupés en partie par des négociations avec Charles de Miltitz, gentilhomme d’une ancienne mai­ son de Saxe et caméricr du pape. Miltitz vint trouver Lui hcr avec des airs mystérieux, laissant croire Λ une haute mission de Léon X. En réalité, c’était un homme n courtes vues, que Luther berna par dc vagues ct pompeuses déclarations sur l’autorité du pape. Jusqu’à la lin de 1520, Miltitz reparaîtra çà ct là dans la vie de Luther, ct ses tentatives seront dc moins en moins heureuses. A la lin de juin 1519, Luther part pour Leipzig avec Carlstadt; ils allaient y soutenir contre Jean Eck une dispute théologlque sur la liberté humaine et sur l’Église; ce fut Luther qui parla dc l’Églisc. Dc l’avis I général, Eck s’y distingua pur sa science cl sa preci­ sion, à quoi Lut her ne sut opposer que des tendances, avec des mots relentissants.eL’annéc précédente, Il cn avait appelé à un concile général; le 5 juillet, il décla­ rait que les conciles pouvaient errer dans la toi, qu’en elîcl plusieurs l'avaient fait, par exemple celui de I 1158 Constance dans son action contre Jean Ifass. Que lu peste remporte ! » s’écriait le duc Georges de Saxe, ardent catholique. El Luther retourna à Wittenberg, fort mécontent d’une lutte où «l’on avait si mal dis­ cuté ». Enders, t. n, p. 85, Alors vint la grande année, l’année 1520. Luther y fournit un labeur littéraire extraordinaire. Quatre écrits s’y font particulièrement remarquer : De la papauté romaine, cn mai; et les trois que l'on a appe­ lés les grands écrits réformateurs : A la noblesse chré­ tienne de la nation allemande, cn août ; De la captivité de Babylone, cn octobre; Dr la liberté du chrétien, en novembre. Mépris de l’Églisc, haine du pape, redres­ sement dc l'Allemagne cn face dc ΓItalie, mission à remplir, voila cc qui souille au travers dc toutes les pages dc ces écrits. Ils portèrent Luther au sommet dc la popularité. L'Ame allemande fut saisie par cc mé­ lange étrange de cris dc haine et d'effusions de piété, d’une piété intime et facile, jetant par-dessus bord tant de prescriptions dc la veille. L'une des grandes causes de cct enthousiasme, c’était l'ignorance où l’on était de la personne de Luther. Ccs lettres, ces écrits d’avant 1517, que nous connaissons aujourd’hui, tout cela était manuscrit ct devait le demeurer longtemps encore. Luther sc leva comme un météore. Dc sa per­ sonne. dc son passé, dc scs tendances, on ignorait â peu près tout. En sorte que lui ct son entreprise, cha­ cun pouvait se les modeler et les voir d’après ses propres aspirations. ///. LUS cosuAMSATioss— 1·» La bulle Exsurge. — Cependant, les vrais théologiens méditaient; ils s’cfirayaicnt. Rome les consultait. Le 20 octobre 1518, Luther était parti précipitamment d’Augsbourg. Ca­ jetan retournait à Rome. Après la dispute dc Leipzig, Jean Eck s’y rendait lui aussi. Les universités de Paris et de Cologne, ct surtout celle dc Louvain étudiaient les doctrines du réformateur ct en mon­ traient le danger. A Rome, on instruisit le procès de Luther. Les pièces cn semblent perdues. Toutefois, ces dernières années, on est parvenu à cn reconstituer les phases. Trop longtemps, le proces traîna en longueur. Léon X était préoccupé de l’élection à LEmpire, elec­ tion qui Unit par tomber sur Charles-Quint. Puis les princes ecclesiastiques allemands se dérobaient. Enfin, le 9 janvier 1520, sc tint un premier consistoire au sujet de Luther. Dès lors, le procès fut assez active­ ment conduit. Le 1er juin, la condamnation fut déci­ dée; le 15 parut la bulle Exsurge; quarante et une propositions de Luther y étaient condamnées; plus de la moitié avaient trait â la théorie de la justification par la foi sans les œuvres, les autres à l’autorité de l’Église. Texte des propositions dans Denzinger-B., n. 711 sq. A la fin de septembre, Luther acquit la connais­ sance précise de celte bulle. U commença par essayer de gagner du temps. C'est en cc sens qu’il écrivit à Léon X son pamphlet : Sur les nouvelles bulles et men­ songes de Jean Eck. Au commencement de novembre, dans un nouveau pamphlet Contre l'exécrable bulle de Γ Antéchrist, il devient plus agressif. Enfin, il sc décide à couper les ponts. Le 10 décembre, devant la porte de Γ Elster, il brûle la bulle cn public. Tandis qu'elle brûlait, il dit solennellement : · Puisque lu as troublé le saint du Seigneur, que le feu étemel te trouble à jamais », ou peut-être plutôt : Puisque tu as troublé la vérité de Dieu, que le Seigneur le trouble dans ce feu. » H. Bœhmer, Luther und der 10 December 1520, 1921, p. 16. Les écrivains protestants trouvent évi­ dent que par ce « saint du Seigneur » ou « cette vérité de Dieu », c’est Jésus-Christ ou sa doctrine qu’il a voulu désigner; c’est une calomnie des « Romains » d’avoir supposé que c’était dc lui qu’il voulait parler. 1159 LUTHEB. LA CONDAMNATION K. K., t. I» p. 375. En vérité, les doux solutions nc sont-elles pas à peu près identiques ? Si c’est JésusChrist que la bulle a troublé, c’est du moins parce qu’elle attaquait Luther, l’envoyé de Jésus-Christ, le porte-parole de < la vérité de Dieu ». 2e La diMe de Worms (27 janvîcr-26 mai 1521). Luther était condamné â Home. En d’autres temps, cette condamnation eût peut-être été aussitôt enre­ gistrée par l’Empire. Aujourd'hui, on nc pouvait songer à cette docilité. 1 lalctanlc, enthousiaste, l'Alle­ magne marchait â li suite de Luther. Les tendances, les mécontentements de naguère s’y étaient changés en un courant formidable contre les croyances et plus encore contre l’autorité et le gouvernement de l’Église romaine. On ne sc lassait pas de répéter que la Curie donnait tout ά prix d’argent, qu’elle se vendait au plus offrant. qu elle violait les concordats, asservirait l’Allemagne, la pressurait et la méprisait tout â la fois. Sur cc point, ennemis comme amis des nouveautés, un Georges de Saxe aussi bien que son parent l’électeur Frédéric avaient une égale violence de langage: < Les neuf dixièmes de ΓAllemagne crient : Vive Luther! écrivait le nonce Aléandre, et tout en nc suivant pas Luther, le reste fait chorus, pour crier : < Mort à Home ! » Th. Bricger, Aleander und Luther J 52 J, 1884, p. 18; J. Paquier. Jérôme Aléandre, 1900, p. 18 L Partout, c’était une recrudescence de la haine séculaire de Γ Allemagne contre le sacerdoce. Sans doute, plu­ sieurs savaient s'élever à des idées plus hautes; ils comprenaient que l'unité de l’Église est la condition même de son existence, ct ils restaient catholiques quoique antiromains. Mais chez le plus grand nombre, la passion entraînait aux extrêmes; pour eux Luther était le héros populaire, le champion de l’Allemagne contre la tvrannie italienne. Le 23 octobre 1520, Charles avait été couronné à Aix-la-Chapelle; le 27 janvier suivant, après d’assez longs retards, une diète s’ouvrait à Worms. C’est l’une des plus célèbres de l’Allemagne; la première d’un grand règne, elle devait en outre entendre Luther et le condamner. La diète de Worms a été le point de départ officiel du protestantisme. Les délibérations furent très longues et difficiles. Le 13 février 1521, le nonce Aléandre parla devant la diète. Le jugement sur Luther était rendu, dit-il; le pape l’avait déclare hérétique obstiné. Dès lors, c’était le devoir de l’Empire d’agir contre lui. Sous le cou­ vert de l'Evangile, les hérétiques de Bohème avaient porté partout le désordre et l’oppression; si l’on n’y mettait ordre, Luther aurait bientôt fait de tout bou­ leverser en Allemagne. Finalement, il fut décidé que · l’on ne condamnerait pas un Allemand sans l’entendre ». Toutefois.ee n’était pas un nouveau procès que l’on allait instruire; si l’on mandait Luther â Worms, c’était simplement pour savoir de lui s’il était bien l’auteur des ouvrages qui circulaient sous son nom, ct pour obtenir de lui une rétractation. Le G mars, Charles-Qulnt signa un saufconduit : Luther pourrait venir à Worms et s’en retourner à Wittenberg; il ne serait pas inquiété. Le 2 avril, Luther quitte Wittenberg. Son voyage fut un long triomphe. Le 16 avril au soir, il arrivait à Worms; il y était reçu par de nombreux amis et admirateurs. Le lendemain, il était introduit devant la diète. Jean d’Ecken, l'official de l’archevêque de Trêves, lui posait deux questions ; · Méconnaissait-il pour siens les ouvrages publiés sous son nom ? — Consentait-il à les rétracter, ou voulait-Il persévérer dans les doctrines, qu’ils contenaient ? Par émotion ou par habileté, Luther répondit d’une voix basse et a peine intelligible; il reconnaissait la paternité de ses œuvres, mais pour les doctrines mises en cause, il demandait un délai d’un jour pour préparer sa réponse A WORMS 1160 Le lendemain, 18 avril, encouragé par des amis, Il retrouva toute son assurance. Aux questions de l’ofllclal, il répondit par un discours habile où il sc posait en champion de l’Allemagne opprimée par Borne ; · Il avait écrit que, par leurs doctrines et leurs exemples, la papauté el les papistes avaient amené sur le monde chrétien un débordement de maux corporels cl spiri­ tuels. S'il rétractait ces accusations, il ne ferait que donner une nouvelle force â la tvrannie : on aurait grand soin de crier partout que c’était sur l’ordre de l’empereur ct de tout l’Empire romain qu’il avait fait cette rétractation. Dans ses œuvres, il pouvait y avoir des passages répréhensibles : il était homme ct sujet à l’erreur. Il serait donc heureux qu’on voulût bien le convaincre par les Écritures de l’un el de l’autre Testament. ■ La veille, Jean d’Eckcn l’avait supplié d'avoir en vue l’unité de l’Église, la paix et la tranquillité de la chrétienté. Après le discours de Luther, il développa plus longuement encore ces considérations. Mais à ccs exhortations, Luther dormait celle réponse hnale,fon­ dement de l’individualisme protestant : · Pour me convaincre, papes ni conciles ne sauraient suffire. Je nc veux l’être (pie par le témoignage de l’Écriture ou d’évidentes démonstrations. Jusquc-ΐά, Je nc puis ni nc veux rien rétracter; car il n’est ni sûr ni loyal d’agir contre sa conscience. Que Dieu me soit en aide. Amen. » Aux questions posées, Luther avait fort clairement répondu; il n’avait donc qu’à repartir. Toutefois, trou­ blés par la crainte d’une révolution, ou même d’une incursion année dans la ville de Worms, les États obtinrent de Charles que Luther pût rester encore quelques jours, et que l’on essayât de le convaincre. Le 21 ct le 25 avril, on tentait ce suprême moyen de conciliation. Mais Luther nc voulut rien écouler. Le 26, il partait de Worms entre 9 ct 10 heures du matin. Fidèle à sa parole, l’empereur lui donnait vingt ct un jours pour son retour; dans les endroits où il pas­ serait, il devait s’abstenir de prêcher. L’attitude de Luther à Worms a-t-elle été celle d’un héros, d’un chevalier sans peur, méprisant un danger fort réel et fort clairement perçu ? Des admirateurs l’ont prétendu; il ne semble pas que l’histoire impar­ tiale puisse donner celle réponse. A Worms, la situa­ tion de Luther n'était pas critique, et il était loin de l’ignorer : « Qu’est-ce que Luther pourrait redouter ? disait Bernard Adelmann; au ciel ct sur la terre, il a chez qui sc réfugier. » F. X. Thurnhofcr, Bernhard Adelmann von Adelmanns/elden, 1900, p. 58 En 1521, Thomas Münzer lui dira : · SI à Worms tu as pu tenir tête à l’Empire, c’est ù la noblesse allemande (pie tu le dois. Tu lui avais graissé le museau et mis du miel sous le nez. Elle sc disait qu’avec tes prédications tu allais recom­ mencer les histoires de Bohême, lui donner couvents et biens d’églises. Si â Worms, lu avais fléchi, elle l aurait écharpé, c’est cc que chacun sait. · JansscnPaslor, t. iî, 1915, p. 211. Douze ans après. Lut lier di­ sait lui-même â table : ■ Ils avalent plus à craindre de mol que moi d’eux.» T. K., t. iiî, n. 3357 b., p 285, 28. Luther parti, sa condamnation était inévitable. Mais auparavant les États tinrent à renouveler cl à préciser la liste des yrle/s de l’Allemagne contre Borne. De là les fameux Centum Gravamina, qui, l’an­ née suivante, ù la diète de Nuremberg, devaient être présentés officiellement au nonce Chlcrcgato. Ici, les meilleurs catholiques, un Georges de Saxe,par exem­ ple, rivalisaient de zèle avec les partisans de Luther En même temps, les États reconnaissaient de nou­ veau à l’empereur tout pouvoir pour procéder contre l’hérésiarque. On mit donc la dernière main â l'édit qui le condamnait. Dans sa forme définitive, cet édit 1161 LUTHER. LA WARTBOURG est du « mai; mais des tiraillements en liront encore retarder la publication; pub, 1rs vingt ct un jours accordés à Luther pour son retour n'étalent pas encore écoulés. Enfin, le 26 mai, il fui rendu public. Le ton en était très ferme et la teneur très explicite : les écrits , et dans le haut château il est à l’abri du pape et de l’empereur. Tout son être est en ébullition. Quels sentiments vont déborder de son cœur ? Va-t-il commenter la parole du Psalmlste : « Les deux racontent la gloire de Dieu »? Comme François d’Assise, cst-cc un hymne au soleil qu'il va faire entendre, un hymne au Dieu libérateur ? Pensera-t-il à la parole profonde qu’aimaient tant à commenter scs mystiques préférés : c Mon silence, ô mon Dieu, sera ta louange · ? Non; dans le mystère de la forêt ce n’est pas Dieu qu’il trouve; ce rappro­ chement, que je sache, ne sc rencontre pas une seule fols sous sa plume. Cc qu’il y trouve, c’cst un autre 1163 IJTIIEK. LE MARIAGE l Heu, c’est In puissance du diable cl ses méfaits, ('.c qui pour lui sortira de ces profondeurs, cc ne sera pas un hymne d’adoration, de reconnaissance et d’amour s’élevant vers le Très-1 faut, cc sera un cri d’horreur et de désespérance à la vue de l’empire de Satan sur la na­ ture et sur l’homme. Dix ans après, il dira mémo qu’alors le diable y était devenu son professeur de théolo­ gie, qu’il l’avait convaincu de l’abomination de la messe. On connaît l’histoire de la tache d’encre sur le mur de sa chambre. Une nuit, il travaillait ù la traduc­ tion de la Bible. Longtemps, une difficulté l’avait arrêté. Enfin, le passage est traduit; il prend son sablier pour sécher la page. Au lieu de sable, c’est de l’encre qui vient. En même temps, il entend un rire sardonique; là, tout contre le mur, le diable sc montre, grimaçant, ricanant, horrible à voir. Furieux, Luther prend son encrier, et le lance ù la tète de Satan... Sur le mur, la tache est demeurée, une tache étrange, mi­ raculeuse, que rien n’a jamais pu enlever. J. S. Sem1er, Selbidbiographie, t. I, 1781, p. 1 12. Cc n’est là qu’une légende, assez tardive, et à laquelle aujour­ d’hui personne ne croit plus. Quand je suis allé à la Wartbourg (9 juin 1913. 10 juillet 1921), le gardien lui-même s’est borné ù dire discrètement : « Ici, la tache d’encre. · L’origine de cette légende est sans doute assez vulgaire; on a attribué à de l’encre une tache de la paroi. Mais comme beaucoup de légendes et de mots historiques, elle possède une quintessence de vérité; elle est un résumé pittoresque de l’histoire. L’histoire, en effet, nous parle des luttes tragiques qu'à la Wartbourg Luther eut à soutenir contre le diable. Un jour, il trouve un grand chien noir couché sur son lit. Il n’y en avait pas de pareil au château. 11 va droit à lui, le saisit et le jette par la fenêtre. L’animal, on le voit, était assez doux et inoflcnsif ! < 11 n’est jamais revenu, ajoutait Luther, et personne ne l’a jamais revu. » M. Batzeberger, Ihindschri/lUchr Ge&chtchte fiber Luther, éd. Xeudecker, 1850, p. 54; K. K . t. i. p. 110. En 1516, à Eisleben, il disait à scs amis ; · En 1521, quand j’étais dans ma Pathmos, je vivais isolé du monde, dans une petite chambre. Personne ne pou­ vait venir me voir, excepté deux pages qui. deux fois par jour, m’apportaient à boire cl à manger. Ils m'avaient acheté un suc de noisettes; je les avais ren­ fermées dans un bahut, et j’en mangeais de temps en temps. Mais un soir que je venais d’éteindre ma lumière et de me coucher, voilà mes noisettes d’en­ trer en danse; on me les secouait, me les jetait contre les soliveaux, avec un train d'enfer autour de mon lit. Je n’ai pas fait une question, pas dit un mol. Comme je commençais à m’endormir, voilà tout à coup un tintamarre dans l’escalier, comme si on y faisait dégringoler des files de tonneaux. Je savais pourtant assez que tout était fermé avec des chaînes et des verrous, et que personne ne pouvait monter. Cependant les tonneaux continuaient à rouler. Je me suis levé, et je suis allé sur l’escalier pour voir cc qui se passait. Tout était fermé. Alors je dis : · C’est toi ! Eh bien, vas-y donc. » El je me suis recommandé au Seigneur Jésus. * T. B., t. vi, n. 6816. Désormais, la pensée du diable hantera Luther toute sa vie; pour lui et pour les siens, il sera cons­ tamment en proie à la frayeur en songeant â la puis­ sance et à la malice de l’esprit mauvais. 2· Retour à Wittenberg (6 mars 1522). Cependant, il apprit qu’à Wittenberg s’amoncelaient de formida­ bles orages. Carlstadt y parlait contre la confession et la messe privée. C’était à peu près des principes mêmes de Luther qu’il parlait; mais il allait plus vile que lui, du moins en actes : comme la plupart des grands parleurs, Luther avait plutôt des énergies ver­ bales. Point plus dangereux encore : Carlstadt courait i 164 risque de supplanter le Béformateur. En même temps, un prêtre révolutionnaire, Thomas Münzer. agitait lu ville de Zwickau. En maint endroit, les têtes s'échauf­ faient; Luther allait perdre la direction du mouve­ ment. Le 1er mars 1522, il quitte la Wartbourg; cinq jours après il arrive à Wittenberg. Le 5 mars, il écrit à Frédéric une lettre où il apparaît comme l’indomp­ table soldat de Dieu; le 7 et le 12. deux autres, où il sc donne presque comme le mandataire de (’Empire! Barge, t. i, p. 438. Toute sa vie, il donnera ainsi le spectacle déconcertant d’un sens étonnamment pra­ tique s’alliant à des allures mystiques, en apparence toutes dégagées des préoccupations dici-bas. En descendant de la Wartbourg. Luther alla loger dans son couvent. Déjà, il était presque vide. Bientôt, les derniers augustius vont le quitter, et Frédéric donnera à Luther le couvent confisqué. A la voix du Béformateur, les confrères de la veille ont fait la révolu­ tion et ont jeté le froc aux orties; maintenant. Ils iront où ils pourront, se marieront, et pour la plupart vivront misérablement. Pour le Béformateur lui-même, pour le chef d’orchestre, il en sera autrement, il restera dans le couvent; il s’y mariera; pour loger femme et enfants, la spacieuse demeure n’en sera que mieux désignée. Luther donc n’avait pas tort d’exalter la puissanccdu verbe; pour lui-même, sa parole n’avait pas eu des effets uniquement malheureux. Il trouva Wittenberg en pleine effervescence. Comment va-t-il ramener le mouvement dans sa main? Par un coup d’audace. Il est arrivé le 6 mars; le dimanche suivant (8 mars), il monte en chaire. 11 y proclame son infaillibilité. A ceux qu’il veut abattre,il dit hardiment : « Vous prétendez être des esprits éclai­ rés de Dieu. C’est moi qui le premier ai ressenti l'in­ fluence de l'Esprlt. » Et à ses auditeurs : < Chers amis, suivez-moi. Je suis le premier à qui Dieu a dit de vous prêcher sa parole: c’est elle que je vous transmets en cc moment... Toutefois, je ne voudrais pas vous impo­ ser de loi, ni insister pour obtenir une ordonnance; qui voudra me suivre me suivra, qui ne le voudra pas restera ù l’écart . W.. t. x r, p. 8.1. 19-22 ; p.16, 1.21 Belles paroles! Laissons passer trois ans; aux applau­ dissements de Luther, Carlstadt et Münzer seront chassés de la terre de Saxe. 3° Le mariage (13 juin 1525).— Le 26 octobre 1516, Luther, avons-nous vu, parlait de sollicitations de la chair. Depuis lors, à l’endroit de cc que les autour·· spirituels appellent la délicate vertu de pureté, quels avaient été ses troubles cl son attitude ? A certaines confidences de ces années-là, les assauts d’alors sem­ blent bien avoir été formidables. Enders, t, i, p. 131. I. m, p. 189; W.. I. ix, p. 215,4 ; D. P., 1.1, p. 163-184. Vers le même temps, sur les abominations secrètes de la vie des cloîtres, sur les pollutions de ceux qui sc sont condamnés à la chasteté, il a des affirmations tellement universelles que, pour sa propre réputation, elles en deviennent Inquiétantes. Le devoir de tous les uotards, concluait-il, c’était de sortir de ces abo­ minations parle mariage. Une fois de plus, rappelonsnous ce que nous disent à l'vnvi tous les écrivains protestants; la théologie de Luther est le fruit de scs expériences personnelles. Le mardi de Pâques 1523 arrivaient à Wittenberg douze religieuses < délivrées ». Dans la nuit du samedi saint à Pâques( 1-5 avril), avec l’aide de Léonard Koppc, ami de Luther, elles s’étalent enfuies de leur cou­ vent de Nlinbschen. près de Grimma, dans les États du duc de Saxe Bientôt trois de ces religieuses purent retourner dans leur famille. Les neuf autres restaient sans ressources. Luther pourvut à leur entretien. A 1 origine, ils les logea dans son couvent, el bientôt dans des familles de la petite ville Parmi elles était Cathe­ rine de Bora. 11 » >5 LUTHER. LA GUERRE DES PAYSANS Trail admirable de générosité, disent ses admira­ teurs. Assurément; mais l'histoire et les œuvres litté­ raires sont pleines de ces aventures où du milieu de la compassion ne tarde pas à surgir un sentiment plus troublant, plus violent et plus doux, Λ cc senti­ ment, Luther était-il inaccessible ? Dans une langue massive, ces années-là même, ici au chanoine Hcissenbuch, là a l'archevêque Albert de Mayence, il écri­ vait : < De par Dieu lui-même, l’homme est destiné, nécessité, contraint à l’état du mariage... Tous, nous sommes créés pour cet état; notre corps le (ait assez voir... Il est terrible d’arriver ù l'heure de la mort sans avoir eu de femme. Si au moins on avait eu sérieu­ sement l’intention de se marier ! Que répondre ù Dieu quand il nous dira : « J’avais fait de toi un homme; « il ne fallait pas rester seul mais prendre une femme. • Où est la femme ? » \V„ l. xvm, p. 275, 17 (27 mars 1525); Erl., t. un, p. 311 (2 juin 1525). Lui aussi, arrivé ù quarante ans, n'a-t-il pas senti les suggestions du · démon de midi ? » Frédéric de Saxe montrait de la répulsion pour le mariage des prêtres, notamment avec des religieuses. Mais, le 5 mai 1525, il mourait. Le 13 juin suivant, par un coup < subit et merveilleux » de la main de Dieu, Luther se mariait avec Catherine Bora. Enders, t. v, p. 201 (20 juin 1525). Une fols de plus, nous pouvons admirer la merveilleuse harmonie entre les coups subits de la Providence et la préoccupation de Luther de ne pas déplaire ù son prince! Depuis plus de deux ans, Catherine vivait dans l'ambiance de Luther, C’est tout d’un coup, aussitôt après la mort de l’électeur, que Dieu leur manifeste impérieusement â tous deux sa volonté de les unir ! Le 1 1 juin, lendemain du mariage, Justus Jonas écrivait à Spalatin : : Luther a pris Catherine Bora pour femme. Hier j’ai assisté ù la cérémonie el j’ai vu le marié sur le lit nuptial. Je pleurais malgré mol; je ressentais je ne sais quelle impression violente. » G. Kawerau, Der Brie/iuechsel des Justus Jonas, l. i, 1881, p. 94. Le 16, Mélanchthon écrivait ù Camérarius sa fameuse lettre désanchantée, « jérémiade de petite ville ·, suivant l’expression d'Hausrath. A. Hausrath, Luthers Le ben, 1905, t. n, p. 170; il y déplorait le manque de tenue du Béformateur, le feu de la passion que les religieuses avalent allumé en lui. P. A Kirsch, Melanchthon's Brie/ an Camerarius, Mayence, 1900. Quelques jours après, sur un ton encore plus accentué, Bugcnhagen écrivait que · pour faire taire les mauvai­ ses langues, Luther avait dû sc marier ù 1’improvlste ». O. Yogi, J. Bugenhagens Bric/ivechsel, 1888, p. 32. C'est ce que le 16 juin Luther lui-même avait écrit à Spalatin : « J’ai fermé la bouche à ceux qui me diffa­ maient au sujet do Catherine Bora. ■ Enders, t. v, p. 197. De son union, il eut six enfants: Jean(152G), Élisabeth (1527), Madeleine (1529), Martin (1531), Paul (1533) et Marguerite (1531). Élisabeth mourut à huit mois, Madeleine ù treize ans. Les quatre autres lui survécurent. Sa descendance s’est maintenue jus­ qu’à nos Jours. Le mariage apporta ù Luther un certain repos, un repos matériel, une certaine tranquillité ; il avait quel­ qu’un pour tout ordonner dans le vaste couvent. Mais dans une région plus intime, dons les profondeurs de sa conscience religieuse, ce mariage produisit, sinon peut-être le remords toujours cuisant, du moins une inquiétude éternelle. Le mariage de Luther consolida la Reforme. Par là.le Béformateur coupa λ tout jamais les ponts der­ rière lui. Entre lui et les siens, cc mariage éta­ blit un puissant trait d'union. Luther célibataire, seul dans son couvent, tout au plus avec quelques domes­ tiques, c’était l’isolement. A partir de 1525, au con­ traire, les amis purent sc réunir à lu table du maître. 1166 On causa,on discuta, on forma des projets contre le pape, des plans pour l'organisation de la nouvelle Église; on revit la traduction de la Bible, la grande entreprise de Luther. Peu û peu, la maîtresse de maison reçut des pensionnaires; avec une petite rétribution, ils aidaient au confort du ménage. En même temps, ils s'y nourrissaient · de la vraie doctrine . N eût-on passé que huit jours â la table de Luther, on pouvait hardiment retourner dans son pays ; on avait vu le prophète, on avait vécu avec lui; désormais on était soimême vénéré comme un envoyé de Dieu. 4® La guerre des paysans. — L’année 1525 fut l’une des plus importantes de lu vie de Luther; outre son mariage, deux faits considérables l’ont marquée : la guerre des paysans cl sa lutte avec Érasme. Chez les paysans allemands, les écrits du Réfor­ mateur avaient allumé un immense espoir; eux aussi, jusque-Ιά si durement traités, si asservis, ils allaient donc connaître «la liberté chrétienne »! Puis, les princes n’étalent-lls pas « les plus grands fous et les plus grandes canailles de la terre », «un tas de so ûlards et d'enragés· ! XV., t. xi, p. 268. 1; t. xv, p. 251, 2 (1523, 1525). Évidemment, Luther était prêt â se mettre à la tête d’une révolution sociale! Le mouvement partit de l'Allemagne du Sud. A la fin de février 1525, un manifeste en douze articles acheva d’y surexciter les esprits : on y demandait le choix des curés par la communauté chrétienne, la diminution des redevances, l’abolition du servage, le rétablissement des biens communaux. Rapidement, l’insurrection sc répandit dans l’Allemagne entière. Mais elle ne put tenir. Le 15 mai, ù Frankenhauscn, en Thuringc, les paysans furent complètement défaits, ou plutôt massacrés par milliers. Puis, cc furent par­ tout des massacres effroyables. En quelques semaines, l’ordre régna sur des ruines el sur des cadavres. Dès le début, les paysans avaient regardé vers Luther. 11 sc trouva dans un grand embarras. D’idées sociales, même au sens le plus vague et le moins mo­ derne du mol, il n’en avait aucune; pour le guider sur cc terrain, il n’avait que sa conception de la société sous la forme d’une ménagerie, à mener la cravache à la main. Ci-après, Théologie de Luther, col. 131 L Mais il ne voulait pas davantage renoncer à sa popularité. Dès l’abord, il tenta donc une position de juste milieu. C’est en ce sens que, le 20 avril 1525, il lança son Exhor­ tation à la paix. En réalité, aux princes el aux paysans il n’y conseillait guère que la soumission a V Evangile, c’est-à-dire l’adhésion â sa Bétonne. La demande qui chez les paysans lui paraissait la plus audacieuse, c’était la suppression du servage : Abraham, les autres patriarches, les prophètes n’avalent-ils pas eu des esclaves ? Cet article allait directement contre PÉcu/igile; il tenait du brigandage. · XV., t. xvm, p. 326,33. Mais voici qu’avec Thomas Mûnzer, le mouvement gagne la Thuringc el la Saxe. Les princes qui favori­ sent Luther, Frédéric de Saxe par-dessus tout, vont donc avoir â en souffrir! Frédéric est très malade; il va mourir le 5 mai, violemment inquiet de lu révolte qui monte. Le prince Jean Frédéric, son fils, est très favo­ rable au Béformateur; ne va-t-on pas profiler des évé­ nements pour l’indisposer contre lui ? C’est sous l’em­ pire de celle crainte que, vers le I mai, Luther lance son pamphlet Contre les bandes meurtrières et pillardes des paysans. * Il faut arrêter les paysans, les égorger, les passer au fils de l’épée, en secret comme en public. Bien n’est plus venimeux, plus nuisible, plus diabo­ lique qu’un révolté. C’est comme un chien enragé; si tu ne le tues pas, il te tue, et tout un pays avec loi. . W., t. xvm, p. 358, 1 I. A la bataille de Frankenhauscn, « Mûnzer avec quelques milliers de révoltés, écrivait Luther d’une plume alerte, était tout à coup tombé dans la m.... » 1167 LUTHER. LA DIÈTE D’AUGSBOl RG W., t. xvm, p. 367, 13. Il en vint pourtant à quelque commiseration â l’endroit des vaincus, et demanda aux princes d’etre indulgents pour les prisonniers. W., t. xvm, p. 371 Mais le naturel reprit bientôt le dessus; le 31 mai. il écrivait à un ami, que là où persis­ tait l’esprit dc Mûnzer, · il était grand temps d’égor­ ger les paysans comme des chiens enragés ». Erl., t. un, p. 306. (L’était lu son expression favorite. Puis, au moisdc juillet suivant : < Qu’a-t-on jamais vu déplus mal élevé que ccttc crapule dc populace ct de paysans, quand ils ont bu et mangé tout leur soûl et qu’ils se sentent en force!... L’âne a besoin de coups, el la popu­ lace d’être menée par la force. \\t. xvm.p. 391,391. Après la guerre des paysans, Luther put rester l’ami des princes, mais la popularité de jadis et l'influence sur les masses s’étaient pour toujours envolées. « Hypocrite ct valet des princes » : voilà les mots qui restèrent désormais attachés à son nom. Enders., I. v, p. 181, note 1. La guerre des paysans montra au grand jour com­ bien les tendances dc Luther étaient opposées au peuple. La même année, sa lutte avec Érasme le sépa­ rait à jamais du prince des humanistes. Ci-après, Théologie de Luther, Érasme et Luther, col. 1287. 5° L'organisation de Γ Église luthérienne (1522-1530). — L’année 1526 et les suivantes furent surtout occu­ pées par l’organisation de l’Église luthérienne. L’or­ ganisation de l’Église luthérienne ! Ccs mots Jurent dc sc trouver réunis. A l’origine, de 1518 à 1522. Luther insista sur Vinuisibilité dc l’Église. L’Église, c’était l’alliance fraternelle des vrais croyants, des âmes droites ct chrétiennes; connues du Christ seul, ccs âmes avaient le Christ pour docteur et pour guide. Mais très rapidement, après la descente de laWartbourg. les réalités vinrent le tirer de sa conception idyllique. C’est cc que l’on a appelé l’évolution du luthéranisme au protestantisme. Commencée en 1522, ccttc évolution sc termina de 1528 à 1530: en 1528, par l’Instruction pour la visite des églises; en 1529,par la diète dc Spire ct la Protestation qu’y présentèrent les princes luthé­ riens, d'où à eux, puis à tous les réformés s’attacha le nom de protestants; en 1530, par la Con/ession d'Augs boue g. 6° La diète d'Augsbourg (20 Juin-ll nov. 1530): La Con/essitn d’Augsbourg (25 juin 1530). — Depuis la diète dc Worms, Charles-Quint était en Espagne. Les dissensions de l'Allemagne le décidèrent enfin à y revenir. 11 passa par l’Italie ct s’y lit couronner par le pape (21 février 1530); le 15 juin suivant, il entrait à Augsbourg. Du 20 juin au 19 novembre, il y tint Lune des diètes les plus fameuses de l’Emplre. Luther consentit à des négociations, mais · à la condi­ tion qu'on ne toucherait pas à l’Évangile ■·. Enders, L vm, p. 45. Banni de l’Emplre. il ne put lui-même venir à Augsbourg. Mais dès le 23 avril, il s'était fixé le plus près possible, dans la forteresse dc Cobourg, qui faisait partie des États de l’électeur de Saxe. Dc là, il fut l'âme de la résistance. L’Hôtel dc ville d’Augsbourg réunit 12 représen­ tants de ΓEmpire. Comme préparation aux travaux dc la diète, on lit une splendide procession de la FêteDieu (16 Juin). Mais dès ce Jour-là, les dissensions apparurent; les princes protestants refusèrent d’y assister. Puis l’inflexibilité de Luther empêcha tout rapprochement. A Augsbourg, son principal représen­ tant était Mélanchthon. l’homme dc l'habileté et des faux-fuyants. Le 25 juin, il lut devant les États la fameuse Con/ession d'Augsbourg. Elle était signée des protecteurs du nouvel Évangile. Le 19 novembre, Charlcs-Quint publia le recès de la diète. Dans la doctrine, les nouveautés étaient inter­ dites; dans le culte, notamment pour cc qui était des sacrements, de la messe du culte des saints, il fallait 1168 jusqu’au prochain concile s’en tenir au passé. Les prêtres mariés devaient être déposés ct punis; les pré­ dicateurs ne pouvaient être autorisés que par l'évêque. Les ouvrages étalent soumis à la censure. Toute atteinte aux églises et aux couvents était interdite; les biens déjà pris à l’Église devaient lui être rendus. Depuis plus de trois mois, Luther estimait que le diable triomphait à Augsbourg. A Spire, une bande dc diables étaient apparus sous la forme dc moines; ils avaient déclaré qu’ils venaient de Cologne par le Hhin ct qu’ils se rendaient à la diète. Enders, t. vm. p. 185187, 236. Dans cette apparition, Mélanchthon voyait l’annonce d’une « horrible révolution ». Le recès de la diète acheva d’indigner Luther et de l’abattre; de loin, il était porté à s'en exagérer reflet. Quelques mois auparavant, des négociations avec Zwingle avaient échoué à Marbourg. Échec à Marbourg, échec à Augs­ bourg, solitude dc Cobourg, maladies, tout contribua à faire une fois dc plus de son intérieur une mer démon­ tée. Son âme était · comme une terre desséchée par la chaleur et par le vent ». Enders, t. vu, p. 338. Mais le recès d’Augsbourg ne sera pas plus observe que ceux des diètes précédentes, el longtemps encore le protestantisme continuera sa marche ascendante. Le 4 octobre, Luther avait quitté Cobourg; le 13, H était de retour â Wittenberg. //. /..< physionomie nt kêformatkvr. - 1° Le tempérament.· - Dans la periode catholique dc la vie de Luther, nous avons regardé sa physionomie intime, sa vie morale d’alors. Pour un regard du même genre sur la physionomie ct sur la vie privée du Réfor­ mateur, nous sommes arrivés, semble-t-il, à l’endroit le plus favorable. Luther avait un tempérament robuste, le tempéra­ ment d’un paysan saxon. Ce tempérament, puis ses malaises et infirmités ont joué un grand rôle dans sa vie. Il était un sanguin. Le sanguin va de l’avant, sans regarder à droite ni à gauche. Ainsi Luther marche-t-il devant lui; il ne sait plus ce qu’il a dit hier, cl il n’a pas souci dc se le rappeler. De bonne heure, Il ressentit de douloureux malaises. Ses travaux intellectuels, la tension extraordinaire de toute sa vie de Réformateur, ct notamment des années qui vont dc 1518 à 1521, le peu dc soin que presque toujours il prit dc sa santé, sa vie particulièrement négligée dc 1522 à 1525, dans la solitude de son ancien couvent, toutes ces causes suffisent amplement à les expliquer. Sur ccs infirmités, il revient fréquemment, et toutefois en termes assez peu précis; aussi, à distance, est-ll diflicile d'en voir au juste le siège el la nature. Dès sa jeunesse, il éprouva des oppressions, des angoisses dans la région du cœur. Dc là, en partie du moins, ccs terreurs, ces c(Trois que Mélanchthon donne comme la note chractéristlque de sa vie intime. Corpus Re/., t. vî, col. 158. De là aussi, sa nature haletante, travailleuse; dc là, une Inquiétude éternelle, le pous­ sant vers la lutte el vers l’inconnu. Rapidement aussi, sa nervosité alla croissant, el accentua le désordre du cœur. Alors vinrent des vertiges, des bourdonnements d’oreilles, qui ont joué un si grand rôle dans sa vie, des défaillances qui, surtout à partir dc 1522, le jetaient à terre, sans connaissance, des éblouissements, ct à Cobourg en 1530, ■ la difficulté de lire une lettre et dc supporter la lumière ·. Enders, t. vm, p. 162. Cette année-là, il n’a que quarante-sept ans; depuis lors, il ne cessera pourtant de parler de sa vieillesse et du lourd poids de la vie. Évidemment aussi, il était par­ tiellement empoisonné par l’alcool et l’acide urique; des travaux corporels les eussent éliminés; une vie trop Intellectuelle et trop sédentaire les maintenait dans son organisme. Il ressentait en lui des impulsions violentes : en niant la liberté, il n’a fait (pie décrire une expérience personnelle. De là, en partie, du moins, scs 1169 LL'TIIEH. LE HÉEOKMATH H 1170 contradict Ions d’une année à l’autre, d’une page à volontiers à une énergie sans mélange, â la volonté d’un l’autre; Il allait ou le flot l'entraînait.— Luther est voyant qui se laissait diriger par l’étoile, un cas pathologique fort complexe. Luther aime les exagérations massives. En 1524, 2° La phgsl· nomie morale. Luther ne fut ni un spé­ il parle en chaire contre la messe : · Oui, je le dis; culatif, ni un penseur, ni un logicien. D’ordinaire, il est toutes les maisons publiques, tous les homicides, même loin d'être un écrivain varié. A cc point de vue, meurtres, vols et adultères sont moins nuisibles que des extraits habilement choisis sont de nature à donner l’abomination dc la messe papiste. · W., t. xv,p,774.18; une impression fort différente dc celle qui ressort dc voir ci-après, Le nouveau culte, col. 1301 · Sous le ses œuvres complètes. Dans scs sermons, en particu­ papisme, duait-il en 1529, nous étions possédés par lier. on trouve trois ou quatre préoccupations, tou­ cent mille diables. · W., t. xxvnr, p. 452. 11. jours les mêmes : attaques contre les œuvres, beauté dc Dans cc besoin dc violences el d’exagérations, il ne son Évangile, lamentations sur la misère des pasteurs, fut jamais arrêté par la crainte d'affirmations erronées. injures contre le pape, les juifs, les cabales ct les sectes. Il se préoccupait fort peu de dire la vérité; souvent, Mais ccs lacunes elles-mêmes sont loin de l’avoir des­ et fort sciemment, il alla jusqu'au mensonge carac­ servi. Sur les masses, un penseur aura-t-il Jamais une térisé. Au milieu de 1520, il écrivait à son ami Jean grande influence ? Et la musique de la parole publique Lang : « Contre la déloyauté et la perversité du pape, a-t-elle besoin d’une si grande profondeur ou variété ? j’estime qu’en vue du salut des âmes, tout nous est Au contraire, on savait gré à Luther d’être toujours permis. » Enders, t. n, p. 161. prêt a donner de la voix, toujours prêt à venir, avec un Saint Bernard, le grand moine du Moyen Age, avait ton de voyant, distribuer la Parole» dit : < J’ai perdu mon temps; car j’ai mené une vie de Pour parler aux foules cl les entraîner, il avait des perdition. · A partir de 1521, Luther rappellera ce mot dons éminents : de l’imagination, de la volonté, dc la a satiété. A quelle fin ? Afin dc montrer qu’à l’heure passion. Il avait un don étonnant de l’image, de ces dc sa mort, Bernard avait amèrement regretté de s’être images qui se gravent à jamais dans la mémoire. On fait moine, ct qu’il en avait demandé pardon a Dieu. voit « les diables fondre sur lui. aussi nombreux qu’il y Or, quand Bernard avait-il parle ainsi ? Au moins a de tuiles sur les toits . Erl., I. un, p 106; on voit le seize ans avant sa mort; ct non pas malade à mourir, duc Henri de Brunswick leste et agile comme une mais dans un sermon. Pendant ccs seize années, vache sur un noyer, ou comme une truie jouant de la il n’avait cessé dc rester moine et dc s'intéresser vive­ harpe *. W.. t. i.i. p. 522, 7 ; le pape Paul 111 brayant : ment à la vie monastique. D. P., t. i, p. 71-90. Plus Hian, hian », ou pétant comme un âne. Erl., t. xxvi, loin, on verra la conduite dc Luther dans l’affaire du p. 147. Sans doute, c’est dans le domaine des porcheries mariage turc dc Philippe de Hesse. que, dc plus en plus, Luther alla chercher scs images. Luther fut un orateur ct un écrivain populaire. Il Mais cette prédilection était-elle pour déplaire si avait la parole facile, véhémente, sans grand souci de étrangement à son milieu ? la vérité. 11 ne s’attarda pas à la composition d’ou­ Luther fut un homme dc volonté: disons mieux, vrages didactiques ct de longue haleine; dans sa il eut l’art dc ne jamais douter de lui. ou du moins de course échevelée contre le pape, les moines et tout cc ne jamais le paraître; s’il n’eut pas toujours dc la qui était catholique, cc qu'il affectionna particulière­ ment, ce fut la littérature ct le style des pamphlets. volonté, il eut du moins toujours de l’audace : < Tant Un grand nombre dc ccs écrits sont des productions que je vivrai, disait-il en 1532, personne ne saura me braver, s’il plaît à Dieu. » T. R., t. n, n. 1484. L’au­ de quinze à vingt pages, quelques-uns dc moins encore. Plus dc trente ans professeur à l’université de W iltendace, les dehors de l’audace, voilà sa grande force. berg, d ne sut jamais rassembler ses cours pour en Chez lui, ce n'était pas axant tout d’une énergie de fer composer quelque grand traité didactique. Il n’a mis que venait la résistance, c’était plutôt du besoin de la dernière main ni a ses Dictées sur le Psautier' ni a faire bonne contenance. Luther fut un homme de passion. Il détesta violem­ son Commentaire sur VÉpltre aux Romains. C’est sur des notes d’élèves qu’ont été publiés son second Com­ ment les œuvres et la messe, le pape ct les moines. Aristote et la scolastique, Jean Eck ct le duc Georges mentaire sur t'Épitre aux Gâtâtes et son Commentaire dc Saxe. Luther lut un violent. La violence, une vio­ sur la Genèse. Écrivain populaire, Luther usa abondamment de lence faite à la fois de nature cl d’artifice, c’est cc qui proverbes : ■ Trembler n'cmpèche pas dc mourir; — dès l’abord frappe dans son œuvre. Là encore, sans Jeu dc chats, mort des rats! — Pour ch..., il faut avoir doute, il savait s’arrêter à temps; c’était quand il dc la m.... dans le ventre. — Ch., dans tes braies ct traitait avec les puissants, ct tout particulièrement fais-t’en une cravate .etc. E.Tbicle, Luthers Sprichivr· avec ses princes de Saxe. Heureuses natures que, sur lersammlung, 1900, n. 22, 35, 68, 69. Écrivain popu­ les pentes vertigineuses de l’emportement el de la laire, et écrivain populaire du χνι· siècle, il aima les colère, le respect dc l’autorité, je veux dire dc leurs intérêts, sait constamment arrêter à temps! Mais grossièretés. Il a été le Rabelais de Γ Allemagne. En quand le calcul lâchait la bride à sa nature, alors la 1545. quelques mois avant sa mort, il faisait paraître son pamphlet Contre la papauté romaine /ondée par te violence, apparaissait, dans toute sa réaliste fureur. Il écrivait en 1520 : < Je ne puis nier que je ne sois trop diable, avec les caricatures dc VImage de la [xipauté. violent. Mais puisque mes adversaires le savent, ils Large mention d’hermaphrodites, manière de distin­ n’auraient pas dû exciter le chien. · Enders, t. u. guer un homme d'une femme, scène d’accouchement, p. 329. Cette violence venait dc je ne sais quelle impul­ rien n’y manque. Par-dessus tout, on y trouve une sion mystérieuse. En 1521, il écrit qu’il n’est pas maître collection scatologique comme n’en a jamais offert un de lui. qu’il ne sait quel esprit le contraint de blesser livre de controverse religieuse. D. P., t. iv, p. 93 sq. malgré lui. Enders, t. m, p. 93. Qu’on appelle ce dédou­ Homme d’imagination, de volonté, dc passion, blement possession démoniaque, emprise d’une fougue de violence, recourant volontiers aux exagérations non maîtrisée, envahissement des forces de la subconet aux mensonges, orateur ct écrivain populaire, science. ctTet d'un surmenage intellectuel, il restera toutes ces dispositions ont fait de Luther un tribun, toujours qu’il est loin de montrer l’homme parfaite­ souillant dans les masses le vent des révolutions. Il ment maître dc soi. Mais la foule n’a pas le loisir de disait en 1529 : · Je suis né pour lutter ct tenir la cam­ ces analyses psychologiques. Pour peu qu’un homme pagne contre la canaille et contre l’enfer; de là, dans montre de la confiance en soi, elle sc courbe avec mes écrits, une allure de tempête et de guerre. Il me respect. En voyant l'assurance de Luther, elle crut faut arracher les arbres avec les troncs, couper les 1171 LUTHER. LE RÉFORMATEUR haies avec leurs ronces, et combler les marcs stag­ nantes. Je suis le rude bûcheron qui perce la roule et la rend praticable. » \V., t. xxx b, p. 68. Tous ceux qui sc sont arrêtés à Lut hcr ont été frap­ pés de scs accès de sombre tristesse; ceux-là mêmes à qui sa nature était le plus déplaisante n'ont pu se défendre ici d’un mouvement dc sympathie. D’ordi­ naire, ces combats intimes, c’était sous la forme d une lutte avec Satan qu’il sc les représentait. Et c elaient des combats effrayants. Alors, nous dit-il, il en venait à ne plus savoir s’il était mort ou vif ». Scs tentations de doute étaient tellement violentes qu’il cn arrivait à sc demander si oui ou non il y avait un Dieu ». T. K., t. i, n. 1059 (1530-1535). Il disait cn 1510 : 4 Le diable Jette dans l'âme des pensées hideuses, la haine dc Dieu, le blasphème, le désespoir. Voilà les grandes tentations, et pas un papiste ne les a comprises. Ces idiots d’ânes ne connaissent que les tentations de la chair. Cc sont les seules sur lesquelles eux et leurs saints ils ont écrit. Un Jour, poursuivi par une tenta­ tion dc cc genrc-là, Benoît s'est jeté tout nu dans les épines, et il s’est consciencieusement déchiré le c... En réalité, à cette tentation-là, le remède est facile : il y a encore des femmes et des jeunes filles. Mais dans les tentations de blasphème, à la pensée du jugement dc Dieu, on ne voit ni où commence le péché, ni ou sc trouve le remède. » T. B., t. iv, n. 5097. Huit ans auparavant, cc reproche aux ânes dc papistes était moins global : deux d'entre eux, Guil­ laume dc Paris et Gerson, avaient écrit sur ces tenta­ tions. Ci-après, Y Augustinisme de Luther, col. 1195. Mais dc plus en plus, il devait être entendu que le Réformateur s’était élevé comme un rejeton qui sort d’une terre desséchée ». Un soir, dit un récit fameux, les étoiles là-haut bril­ laient au firmament; le ciel semblait cn feu. Vois donc, dit Catherine à Luther; quel beau ciel ! » Luther leva les yeux : « Oui, répondit-il. mais il n’est pas pour nous. » — « Eh, pourquoi, reprit Catherine; est-ce que nous serions dépossédés du royaume des cicux ? * — Luther soupira : · Peut-être, dit-il, nous avons quitté notre couvent. » —■ <11 faudrait donc y retourner ? » reprit Catherine. — « Il est trop tard, répliqua le Docteur; le char est trop embourbé. » El il rompit l'entretien. Andin, Histoire de Martin Luther, 5' édit., 18*16, t. m, p. 180. Ce n'est là qu'une légende. C'est en 1709, dans une œuvre dc polémique dépourvue de cri­ tique, qu’on la trouve pour la première fois. Jean Kraus. Ovicula ex Lutheranismo redux, Prague, 1709, t. n. p. 39. Mais ici encore, la légende aura été une quintessence de vérité; souvent, dans les profondeurs de son âme, Luther entendit sa conscience lui deman­ der s’il n’avait pas désobéi à sa vocation, et si son œuvre venait vraiment dc Dieu. 3° L'union avec Dieu.— Mais enfin, doutes, abatte­ ments n’auraient-ils pas été simplement des tenta­ tions du démon, des épreuves permises par Dieu pour purifier son serviteur ? Derrière ces épreuves, n’y aurait-Η pas eu l’union intime avec Dieu ? Pour séparer l'état de langueur spirituelle, état dangereux, dc l’état de sécheresse spirituelle, état méritoire, quelle est la pierre de touche ? La prière. Pour l'âme, nous dit Tauler, il y a deux hivers. Dans les deux, l’âme est froide. Mais dans l’un, elle se dispose à rester dans sa froideur; c’est le prélude dc la mort. Dans l’autre, elle travaille à rester unie à Dieu; c’est un hiver salutaire, qui présage le retour du printemps. Édit. d’Augsbourg, 1508, celle dont Luther s’est servi. f° 41 v° ; éd. IL Vetter, 1910, p. 61; trad. Noël 1911, t. n, p. 351; ci-après, Luther et tes mys­ tiques col. 1257. Dans lequel de ce deux hivers sc trou­ vait habituellement l’âme de Luther ? Chez les luthériens, depuis Mélanchthon, il a été 1172 assez «l’usage d’appeler Luther un homme dc prière. C. B., Lxr, col. 731, 733: Oraison funèbre de Luther, (22 février 1516). Assurément, Luther avait de belles dispositions pour In prière, dc beaux restes de sa for­ mation catholique et monastique, il aime a exalter la puissance de la prière. Dans ses lettres à des amis, il demande souvent de prier pour lui et pour la cause dc l’Évangilc. L’une des dispositions qui frappait le plus son entourage, et surtout ses inférieurs, c’était la confiance en Dieu. Il était l’élu de Dieu. Dieu l’avait protégé; il le protégerait toujours. De sa mentalité «le religieux, il avait gardé le besoin de s'allirmer en com­ munication directe avec Dieu. Et le prédicateur sentait encore plus le besoin de sc présenter ainsi devant les foules. Chez Luther, on trouvait cc que l’on est haletant de rencontrer chez un directeur spirituel: une voix qui décide au nom dc Dieu. Mais enfin Luther a-t-il été réellement un homme de prière ? Avec les années, l’a-l-il été de plus cn plus ? En 1523, il écrivait à un ami : Je me porte assez bien; mais je suis distrait par mille occupations extérieures; l'esprit est presque éteint, el a rarement le temps d’en­ trer en recollection. Demande à Dieu que je ne finisse pas par la chair. » Enders, t. îv, p. 1 IL En 1532, il sc reconnaît · moins zélé, moins sérieux, beaucoup plus tiède qu’autrefois sous le papisme. Et sous ΓÉvangile, cette tiédeur était universelle ». Mais, ajoutait-il, c’était le diable qui en était cause et non sa doctrine. W., t. xxxvi, p. 169, 12. Ainsi, dans maint endroit des écrits et des actes dc Luther, c’est toujours le diable qui en arrive à triompher de Dieu. Toutefois, dans son second Commentaire sur l'Éptlre aux Gâtâtes, il ose regarder jusqu’à sa doctrine elle-même : Plus nous sommes certains de la liberté que le Christ nous a acquise, plus nous sommes froids et négligents pour exposer la parole, pour prier, pour bien agir, pour sup­ porter le mal, etc. » \V., t. XL b, p. 61. 15 (1535). Ohl sans doute, il priait encore. Vers la fin de 1512, il disait à table : Tous les jours aussi, j’ai à trouver du temps pour prier. Je suis heureux, quand je me couche, dc pouvoir réciter tes Dix Commandements, te Notre Père et un ou deux versets; puis je m’endors en les méditant. » T. IL, t. v, n. 5517. C'était à peu près la prière d’un bon soldat dans les tranchées; c’est moins que la prière de Celui dont il est écrit: - Il passa toute ht nuit à prier Dieu. » El celte prière, avait-elle les quali­ tés dc la vraie prière chrétienne ? Il écrivait en 1531 : Je ne puis pas prier sans maudire. Quand je dis ; Que • ton nom soit sanctifié»,Je ne puis m’empêcher d’ajou­ ter: « Maudit, dninni, honni soit le nom des papistes « et dc tous ceux qui injurient ton nom. » Quand jodis : « Que ton règne arrive », j’ajoute : < Maudit, damné, à • bas soit le papisme, avec tous les royaumes «pii sur la • terre s’élèvent contre le lien ». Quand je dis : « Que ta « volonté soit faite », j’ajoute : « Maudits, damnés, • honnis, à bas soient toutes les pensées et projets des • papistes el de tous ceux qui travaillent contre la • volonté et tes desseins ». C’est ainsi «pie je prie tous les jours, du fond du cœur comme des lèvres, sans me lasser. » \V., t. xxx c p. 170, 19. En 1536, il écrivait à Gaspard Millier : · (’.hcr and, dites donc aussi un Notre· Père de malédiction contre le papisme, pour qu’il attrape la Saint-Valentin. » ErL, t. lv, p. 120. Pour l'Allemand la Saint-Valentin, c était la Saint Païenlin. El Patent in lui rappelait le mot Patten,tomber. W., t. i, p. 112. La Saint-Valentin, c’était le mal caduc ! Plus loin, on verra Mélanchthon se joindre à Luther pour accorder à Philippe de Hesse l’autorisa­ tion d’un second mariage. Le fait s'étant ébruité, le pauvre neurasthénique tomba assez gravement ma­ lade. Luther vint à son chevet. Alors se passa une scène étrange. Luther, effrayé, s’écria : « Ah! comme Je diable a souillé cet organe de Dieu ! » Alors, il se 1173 LI TUER. LE RÉFORMATEUR tourna vers la fenêtre cl sc mit Λ prier. < Il a bien fallu que le Seigneur Dieu m'écoutât, dira-t-il plus tard. Je lui ai jeté le sac devant sa porte.-· Puis il revint vers Mélanchthon, et lui dit cn lui prenant la main : Aie bon courage, Philippe, tu ne mourras point. » De fait, peu A peu, le malade revint A lui. K. K.» t. n, p. 527. · Nous l’avons trouvé mort, écrivait Luther a Jean Lang; par un miracle manifeste Dieu Ta rappelé A la vie. » Enders, t. xni, p. 109 (12 Juillet 1310>. ( Après Luther, scs admirateurs ont vu IA un miracle; d’autres y ont vu du moins la profondeur dc son sens religieux et dc son esprit de prière. Dès lors, j’ose A peine donner mon sentiment. Dans cette scène, je trouve quelque chose qui sonne faux, j’y trouve l’emphase et le charlatanisme du tribun. · Pourquoi te martyriser avec cette affaire, mon pauvre Philippe! Mais Dieu lui-même te donne l’exemple! Il ne s’en pré­ occupe pas, lui. 1 ne femme déplus ou de moins, que lui importe ? La preuve, c’est que Je viens dc le prier, et que, sans avoir témoigné le moindre regret de ce que nous avons signé, j’ai reçu de lui, oui, moi, dc lui, J’ai reçu l’assurance que tu ne mourrais point. » Bref, par ce miracle. Dieu apposait sa signature au bas de la fameuse autorisation! - Avec ces parleurs publics, on ne sait Jamais que penser. Ils ont toujours besoin dc marcher un tambour devant eux. •1“ l.a tenue morale. — Luther revient fréquemment sur le vice national de l’Allemagne, les excès de table et plus particulièrement l’ivrognerie. En 1525, Il disait dans un sermon : ■ Quand on est rond comme un cochon, quand on sc soûle tous les jours, on ne peut ni bien prier, ni rien faire de vraiment chrétien; on n’est qu’un propre a rien. Pour notre crapule et notre ivrognerie, A nous autres, arsouillés d Allemands, il faudrait un sermon et des remontrances bien senties; mais pour faire disparaître cette vie honteuse de cochons el le diable de l’ivrognerie, où trouver un sermon assez fort et vigoureux ? * ErL, l. vm. p. 292. LA encore, Luther a été l’homme de l’Allemagne. Ennemis dc Luther, contemporains indifférents, amis, Lut her lui-même, tous, en somme, en arrivent sur ce point a cette constatation. — Ennemis : le comte Haver de Mansfeld, redevenu catholique après avoir admiré Luther, écrivait en 1522 : Luther n’est qu’un polisson, qui s’enivre à la mode de Mansfeld, el qui aime à s’entourer de jolies femmes. » — Contempo­ rains indifférents ; en 1536, Wolfgang Musculus vient À Wittenberg pour aplanir des difficultés au sujet de la messe el dc la cène; il relaie qu’avec Luther, il a bu, puis bu dc nouveau, et bu encore, toujours \ igourcusement, A la mode de Saxe. — Amis dc Luther : en 1522, Luther est à Erfurt, pour la propagation de la Bétonne; Mélanchthon résume ainsi la première soirée : « On a bu, on a crié, comme de coutume. » L’année suivante, Luther a des vomissements étran­ ges, sur lesquels ses amis cherchent à faire le silence. — Enfin, Luther lui-même : sur son intempérance, notamment sur ses excès dans la boisson, scs let­ tres. ses propos dc table sont remplis de confidences compromettantes. De sa vie monastique, qu'est-ce qui lui est reste le plus gros sur le cœur ? Ses jeûnes et ses morti lient ions, jeûnes et mortifications qui dans sa congrégation n’avaient rien dc particulièrement aus­ tère. En 1519, Il s’accuse « d’excès de table >. En 1530, il se plaint d’entendre · un vrai tonnerre » dans sa tête; il n’en trouve que deux explications : le vin ou le diable, (loutre ses tentations d’abattement, la boisson était l’un de ses principaux remèdes : · Quand je suis tenté, manger et boire est pour mol le double d’un jeûne. A celle vue. le monde crie à l’ivresse ; mais Dieu jugera si c’est IA dc l’ivresse ou du jeûne » J. Paquicr, JjithfF et Γ Allemagne, p. 91-119. Luther n excité de grandes haines cl dc vifs atta­ 117'» chements, D’après une accusation qui remonte à la fin du xvn* siècle, ce serait là un vœu dc Luther sur une Bible conservée à la Bibliothèque du Vatican. Le vœu se trouve, cn effet, dans un manuscrit qui pendant deux siècles a appartenu à cette bibliothèque: d'abord à Heidelberg, le manuscrit avait été porté au Vatican cn 1623, mais il a été rapporté A Heidelberg en 1816. Il est cn cinq volumes, et il contient une traduction allemande dc la Bible. I.e vœu cn question est à la fin du tome n. En voici la traduction complète : • O Dieu, dans votre bonté, — Donnez-nous des capu­ chons cl des chapeaux. — Des manteaux et des habits, — Des chèvres et des boucs. — Des moutons et des bêtes à cornes, — Beaucoup dc femmes cl peu d’enfants. Mais le manuscrit est du Λ Γ· siècle, et le ruai lui aussi. L’original de celte pauvre poésie est anté­ rieur encore : il doit remonter au moins au xin* siècle. Dans ce long cours, le vœu avait subi des transforma­ tions; .au xtn· siècle, par exemple, on se souhaite de belles femmes et encore plus d’enfants ·. FIL de l’indi­ vidualisme de la Renaissance, individualisme qui va s’épanouir dans la Réforme, le vœu du x\* siècle annonce la plaie future dc la dépopulation. L'attribution de ce vœu à Lui hcr est donc une légende. Il n'est que juste de l’ajouter : de cette attri­ bution, c’est pour beaucoup Luther et les luthériens qui sont responsables. Ils avalent si bien chanté qu’avant eux la Bible, cl par-dessus tout la Bible en langue vulgaire, était un livre inconnu! Dès lors, en rencontrant une Bible allemande, on ne songea meme pas qu’elle pût être d’un autre que dc Luther. Grisât. L π, p. 211-213. Luther n’est pas l’auteur du vœu; il ne le mit pas davantage en pratique. 11 fut fidèle à sa femme, éleva scs enfants, cl, tout cn continuant sa vie d étude, sut vivre dc la vie dc famille. 11 ne chercha pas à sc dérober aux devoirs et aux soucis ordinaires de la vie. On ne peut qu’admirer aussi sa puissance de tra­ vail, fruit dc sa santé, il csl vrai, autant que de son énergie. Devant la peste, il sut sc montrer ferme et grand. Devant ce danger, quatre-vingts ans auparavant, un grand pape, Nicolas V, s ciait montre particulière­ ment faible; il avait quitté Borne avec précipitation, défendant, sous peine d’excommunication, qu’on approchât du lieu dc sa retraite. Il avait. Il est vrai, quelques excuses : de lugubres souvenirs dc IJ TUER. DE famille, une santé délabrée, qui avait brisé les ressorts de l'énergie, nulle obligation stricte de demeurer à Home. En 1543, à Genève, Calvin et les pasteurs réformés devaient avoir une conduite beaucoup plus lamentable encore. Luther eut plus de courage. En 1527, In peste s’abattit sur Wittenberg; ΓΙ Diversité sc transporta a léna. De l’électeur, Luther reçut l’ordre de faire de même. Mais il demeura, lui, Catherine et Jean, son premier enfant. En 1529, lors d’une épidé­ mie de la sueur anglaise », en 1538 et en 1539, dans de nouvelles apparitions de peste, il demeura aussi. Son désintéressement a peut-être été trop vanté, 'l out en menant assez large vie, il put laisser à sa mort environ 8 000 florins, c’est-à-dire à peu près 200 000 fr. de notre monnaie d’avant guerre. Mais ccttc fortune n’était pas en argent, ni même en biens productifs. Après sa mort, sa veuve sera obligée de continuer à avoir des pensionnaires ! — Pour les gens dans le besoin, il avait la main largement ouverte. Les étu­ diant" pauvres étaient particulièrement l’objet de sa sollicitude; Il leur donnait de son argent, il Intercé­ dait en leur faveur. Aussi a-t-il excité de grands atta­ chements et de grandes admirations. Toutefois, c'est surtout chez les inférieurs que ccs attachements et admirations ont été durables. A leur endroit il n’avait pas â concevoir d’ombrage. Puis, ces inférieurs n’osaient pas juger le Maître et le regarder en face; quel honneur d’avoir été admis dans son Intimité! Mais chez les égaux, égaux par l’ûgc, la science ou la situation, ce fut plutôt une froideur ct un éloignement croissants. Ccs gens avaient vite fait de voir tout cc que le brillant de Luther avait de superficie), tout ce que, dans sa pose, il y avait de théâtral et de conven­ tionnel. Ils perçaient à jour le parvenu, flatté d’être bien vu des puissants, obséquieux à leur endroit, mais une fois sorti d’avec eux, de plus en plus cassant et grossier. Devant la contradiction, en effet, surtout devant la contradiction de réformés qui prétendaient à l’indépendance, son humeur devint de plus en plus irritable; c’était par simple tendance naturelle, non par une véritable énergie, qu’il était bon et doux. A celle irritation croissante contribua l’influence de Catherine, · ce brandon domestique », comme l’appe­ lait Cruciger. un habitué de la maison. C. B., t. v, col.31 LMélanchthon lul-mtme, d une souplesse si peu commune, en vint à ne le supporter qu’à grand’peine. Finalement, il s’arrêta à la solution des habiles : faire l’éloge de Luther en public; confier scs peines à scs amis. En 1538, Il écrivait à Veit Dietrich : · Tu sais notre esclavage quand lu étais Ici. Eh bien, il est deve­ nu plus dur encore. Pour ne pas donner occasion à des tempêtes, je me réfugie dans le silence pythago­ ricien. » C. B., t. m. col. 591. En 154 1, il déclare que si Luther veut le chasser de Wittenberg, il quittera allè­ grement cette prison. C. R., t. v, col. 462, 474. Luther mort ct les panégyriques prononcés, Mvlanchthon sc rappellera l’esclavage presque honteux » qu’il avait trop longtemps subi. C. IL, t. vi.col.880 (28 avril 1548). '° //homme de l'Allemagne.— Luther, a-t-on dit des milliers de fois, surtout outre-Rhin, Luther est l’homme de l’Allemagne : il est allemand dans l’àine, allemand jusque dans la moelle des os ». Dans l’en­ semble, ce mot est vrai, du moins à l’endroit de l’Al­ lemagne du Centre et du Nord, à l’endroit des » W endes déloyaux » des bords de l’Elbe, suivant l’ex­ pression par laquelle il désignait les gens de Witten­ berg T. B . t. îi, n. 1817 (1532). Allemand, il l’a été par scs qualités : sa bonhomie, son ardeur au tra­ vail ; il l’a été par scs lacunes ct ses défauts : disposition a tout voir sous un angle humain et uti­ litaire, manque d’austérité, inslneérité dans les trac­ tations de la vie publique ; il l'a été par ses ten­ dances, son amour de l’Allemagne, son amour de la Il’AUGSBOl'RG A LA MORT i langue allemande et sa maîtrise dans l’art de la manier; par son besoin d obéir. dans la vie publique, au chef de guerre » qui sait violemment s’imposer, dans sa vie intime à ses impulsions. Lc fond de l’Alle­ mand, c’est l’envahissement de l’être, d’un être robuste, par les forces de la nature ambiante cl de la subsconscience, par un climat rude cl brumeux cl par les impulsions de son être physique. Nature robuste, envahissement de sa volonté par des impul­ sions impérieuses, c’est là tout Luther. La cathédrale de Cologne est le monument na­ tional de l’Allemagne du Bhin ; les œuvres de Lu­ ther sont le monument national de l’Allemagne de l’Elbe. Luther a été l’homme de l’Allemagne : voilà l’une des causes capitales de son succès. IV. De la diète d'Auosuourg λ la mort (15301546). — Après la diète d’Augsbourg. Luther eût pu mourir. Sa traduction complète de la Bible. Il est vrai, ne parut qu'en 1534; mais, dès avant 1530, plusieurs traductions partielles avaient paru, et par ailleurs son œuvre était suffisamment assise. De celle période, les deux faits ou groupes de faits les plus connus du grand public sont les Propos de table et la bigamie du landgrave de Hesse. /. ΛλΝ /·λο/ό." />/; TABLE (1519-154» ). — Apres le mariage de Luther, avons-nous vu, le noir couvent · de Wittenberg fut plus animé : amis, étudiants, pensionnaires partageaient la table du Maître. Lc Docteur aimait cette animation. Porté à s'affaisser, cc bruit, cette jeunesse le réveillaient. El il riait, il plaisantait. Les jours où l’oppression physique, l’angoisse morale étaient plus grandes, il riait ct plai­ santait davantage; les grands rieurs sont souvent les grands mélancoliques. Sa conversation était d’une vie, d’une variété, d’une imagination endiablées. Les images succédaient aux images, avec des expressions de terroir, qui vous enfoncent pour jamais un trait dans la tête. Vers la fin de sa vie, pourtant, le Maître devint de plus en plus silencieux et songeur. Tout le long du repas, il en arrivait à garder < son ancien silence du couvent ». Malhesius, 1906, p. 279. Même alors, toute­ fois, on pouvait le réveiller. Un convive amenait-il la conversation sur le pape, Zwingle, les moines ou Henri de Brunswick, c’était rapidement un long défilé d’ânes, de cochons, île canailles ct de diables. Bientôt, les commensaux et auditeurs eurent regret de voir tant de richesses perdues pour jamais. Quel­ ques-uns sc mirent un peu à l’écart et écrivirent. Luther les voyait faire; de temps à autre, il leur disait : « Tenez, écrivez. » T. B., t. n, n. 1525, 2068. C’est vers 1529 que l’on commença à écrire ainsi les Propos de table ; on continua sans interruption jusqu'à sa mort. Dans ces reproductions, trouve-t-on Luther tel qu'il parlait ? On ne saurait l'affirmer absolument. D’aucun recueil de ces Propos, nous ne possédons les notes ori­ ginales, telles qu'à table même les prenaient des secré­ taires improvisés. Ce que nous axons, ce sont soit les rédactions originales, celles que les secrétaires ont faites à Laide de leurs notes, soit même simplement des remaniements postérieurs. Aux rédactions des secrétaires, nous pouvons sans doute donner encore le nom d'originaux. Mais déjà, çà et là. ccs premiers rédacteurs hésitent à tout écrire. Un soir de 1532, Luther, par exemple, plaignait chaleureusement les eunuques; il ajoutait : · J ch inoldc mlr ehr zwet par lassen ansetzen den ein par lassen aussehneiden. · T. IL, t. ιπ, η. 2865 a, b. De cc propos, Veil Dietrich et Jean Schlaginhaufen, deux des secrétaires d’alors, n'ont rien rapporté ; Cordatus lui-même, qui nous l’a transmis, ne semble pas le citer dans toute sa verdeur. Lorsque Luther parlait d’objets de ce genre, Mathésius. un secrétaire des dernières années, mettait XI'GSBOI RG A I.Λ MORT une croix ou un Irait perpendiculaire. I. R. n. 5096, p. 655. A mesure que les copies s’éloigneront, I la plume se cabrera de plus en plus; on travaillera à édulcorer les propos corsés du Réformateur. D’un même, propos, toutefois, nous avons souvent deux, trois ct jusqu'à quatre rédactions parallèles cl originales. Entre ccs rédactions, l'édition de Weimar facilite les comparaisons; or, on y trouve les mêmes idées, cl souvent les mêmes expressions. Avec un peu d’imagination et d'expérience de la vie, il n’est même pas fort difficile de sc représenter la la conversai Ion, les chassés-croisés des interlocuteurs. En résumé, pour la connaissance de la vie et surtout de l’àmc de 1.ut hcr. les Propos de table ont toujours eu de la valeur; depuis l’édition récente de Weimar, cette valeur s’esl beaucoup augmentée cl est devenue hors de conteste. Comment Luther s'y montre-t-il à nous ? — En France, on imagine volontiers que les Propos de lubie dévoilent un Luther à part, un Luther qui sans ccs Mémoires d’un genre insolite serait demeuré inconnu. C’est là une exagération. En portant ce jugement, c'est surtout aux verdeurs de langage que l’on songe. Assurément, les Propos en renferment un grand nombre. On vient d'en lire un exemple caractéristique. D’autres Propos sont tout aussi crus, quelques-uns peut-être plus encore. T. R., t. ni, n. 3540. Et ces propos sc tenaient devant une femme et des enfants ! Et non seulement devant scs enfants, mais devant d’autres, venus du dehors. En tète de la première édition, celle qu'Aurifaber donna en 1566, se volt une curieuse gravure : à table sont assis Luther ct ses amis; par devant, debout,se tiennent quelques adolescents, ravis des propos auxquels ils ont le bonheur d’être admis! Toutefois, les Propos de table sont loin d’avoir le monopole de ces libertés. Dans scs écrits, et même dans ses sermons, Luther en a semé en abondance. Certains punphh ts de scs dernières années en sont remplis. Dans Lu Papauté romaine /ondée par le diable. Il demande au pape s’il est bien un homme, ct de lui en montrer ses témoins. Erî., t. xxvi, p. 236. Dans ce pamphlet, il aime à répéter que l’Eglise du pape est une Église de p.... et d'hermaphrodites ». Erl., t. xxm, p. 161. Le pamphlet fut suivi de dix gravures exé­ cutées dans l’atelier de Cranach sous la direction de Luther; il les regardait comme son < testament ». Or. elles sont tellement inconvenantes que pendant de longues années, de peur de nuire à Luther, 1 Allemagne protestante en a empêché la reproduction. D. P., I iv, p. 241-265. On aurait même lorl de croire que les Propos de table ne sont qu'une collection ininterrompue d’obscé­ nités et de grossièretés. On y trouve de fort belles considérations sur la miséricorde et la bonté de Dieu, sur nos devoirs envers Lui et envers le prochain, des restes d'envolées mystiques. //. LE < MAlUAGK TURC » DE MHUPPR />/' HKSSE. (1539-1540). La bigamie de Philippe, landgrave de Hesse, son < mariage lurc », et l’autorisation que lui en donna Lut her, est l’un des faits les plus retentissants de l’histoire de la Réforme au xvr siècle. En 15*23, Philippe de Hesse s’étalt marié à une fille du duc Georges de Saxe, Christine; elle lui avait donne sept enfants. Bientôt pourtant il avait songé A un second mariage, à · une seconde femme légitime ». Finalement, il demanda en ce sens aux chefs do la Réforme une autorisai Ion écrite. De nombreux indices montrent, jusqu'à l’évidence, qu’assez souvent Luther avait donné oralement des autorisations de cc genre; suivant son expression, c’étaient là « des Conseils de confession ». Une autorisation écrite lui répugnait. Mais Philippe avait beau être un tyran lascif, il était l’un des principaux soutiens de la cause, 1178 et les luthériens Font appelé le Magnanime . Lc 10 décembre 1539, l’autorisation fut donc accordée; Luther et Mélanchthon la signèrent; puis Bucer ct d’autres encore. Le 1 mars suivant, le second mariage fut célébré en présence de Mélanchthon, de Bucer ct d’Eberahrd de la Thann. Eberhard y était le repré­ sentant de l’électeur de Saxe. Mais trop de personnes étaient dans le secret. Aussi, vers la lin de mai. un bruit affreux » se répandait : le landgrave avait pris un seconde femme; Luther l'y avait autorisé, et en récompense il avait reçu un ton­ neau de vin ! Consterne, Mélanchthon tomba malade; Luther, lui, garda toute sa santé ct son robuste moral. « Mol, disait-il, J’ai la peau épaisse; je suis un paysan, un rude Saxon. » T. B., t. iv, n. 5096. De toute son énergie, il travailla à montrer qu'on devait nier l’exis­ tence de l’autorisation. Le 15 juillet, il disait aux con­ seillers du landgrave : · Quel mal y aurait-il à ce que, pour un plus grand bien, ct en considération de l’Églisc chrétienne, on lit carrément un bon mensonge ? » Pour la conscience, il n’y avait pas là la moindre diffi­ culté. Lens, t. u, 1880. p. 373-376, Puis dans une lettre au landgrave lui-même : · S’il faut en venir à écrire. Je saurai fort bien me tirer d'affaire et laisser Votre Grâce s’embourber.» Endors, L xin, p. Ill (21 juil­ let 1510). Philippe (lr.it par se ranger à la volonté du Réforma­ teur, il ne publia pas le fameux Conseil de confession. Une loi d’empire, de 1332 .défendait la polygamie sous peine de mort ; fort habilement, Luther lui a\ ait rappelé que son indiscrétion pourrait lui être assez nuisible. i Dans le même temps, Philippe ct 1 électeur de Saxe, Jean Frédéric, que, lui aussi, les luthériens ont sur­ nommé < le Magnanime ·, en arrivaient également à s’entendre. Devant le soubresaut de l’opinion publi­ que, l’électeur avait voulu désapprouver le landgrave. Mais Philippe eut vite fait de le rappeler à la raison : n’avait-il pas envoyé un délégué à la célébration du second mariage ? (Fêtait bien à lui, bon sodomite, à faire le prude pour une femme de plus ou de moins! Enders, t. xin, p. 151. n. 3; Lenz. 1.1, p. 302. Ainsi, du temps de Luther ct de Philippe de Hesse, les preuves juridiques concernant le second mariage firent défaut. En toute paix, sécurité et honneur, le landgrave garda donc sa concubine conjugale ». ct Luther, la sérénité de sa conscience. ///.ΛΑ 16Λ0Α iS46;AUl'MS FAITS IJII* >ΛΓ.<Λ r*. — Dans les quinze dernières années de sa vie. Luther continua son enseignement à 1 université de Witten­ berg. Deux cours d’alors sont assez célèbres : son Commentaire sur PÊpUre aux Galafcs, de 1531, ct son Commentaire sur la Genèse. de 1531 à 1515. Tous deux du reste ne nous sont parvenus que par des copies d au­ diteurs; ensuite, ccs copies furent quelque peu revues par le Maître. A cette époque, il travailla aussi à grouper les princes de son parti; en 1531 sc forma la ligue de Smalkalde, en vue d’une guerre contre CharlcsQuinl et les princes catholiques de FEmpire. Mais peu à peu les adversaires deviennent plus nom­ breux cl plus entreprenants. Eux aussi, les princes catholiques s’organisent. Lentement, mais sûrement, l’Église romaine s’achemine vers la Réforme catho­ lique ; en 1545, Paul III en arrive enfin a réunir à Trente un concile œcuménique. Luther et les siens refusent de s’y rendre. \ coté des catholiques il y a les dissidents : les sacramentaircs. Zwingle, Mélan­ chthon lui-même, qui ne croient pas à la présence réelle de Jésus-Christ dans le < Sacrement ·; Xgricola et les antinondstes, qui de la théorie de Luther contre les œuvres prétendent tirer contre la pratique des lois morales des conséquences que Luther repousse; les Juifs, à qui à l’origine il s’étalt allié, et contre qui il finit par mener une violente campagne. 1179 LUTHER. DE LA DIÈTE D’AIÎGSBOURG A LA MORT Pour I unité de la doctrine cl le maintien de la monde, il n eu recours aux princes. Protection peu ctDcace! I usque parmi les siens, il constate de plus en plus la dissolution doctrinale ct la décadence morale. Dissolution doctrinale. En 1525, il trouvait dans sa Réforme presque autant de sectes que de tètes ». W., t. xvm, p. 517, k2. A partir de 1530, la plainte devient de plus en plus angoissante. En 1531, il disait en chaire : Quoique cc soit A un seul que Dieu ait donne el commandé de prêcher l’Évangile, il s’en trouve pourtant d’autres, même parmi ses disciples, qui prétendent s’en acquitter dix fois mieux que lui. · W., t. xxxn. p. 171, 17. Les années suivantes, Bucer, Mélanchthon, beaucoup d’autres songèrent à la con­ vocation d’un concile protestant. Cf., par exemple. T. R., t. in, n. 3900, t. iv, n. 1123; Lenz. Lu. 1887, p. 227 (1513). Luther pensait que l’action des princes serait plus prompte ct plus efficace. ErL, t. i.v, p. 19, 20(1533). Dans l’histoire delà Réforme comme on le sait, ces projets de concile ont été maintes fois repris. Projets de concile, conciles eux-mêmes devaient néces­ sairement échouer. Décision doctrinale suppose infail­ libilité doctrinale; autrement, canons doctrinaux, pro­ fessions de fol pourront s’appeler propos de philo­ sophes, pensées d’Amcs pieuses, expériences religieuses, tout ce que l’on voudra, excepté décisions doctrinales auxquelles serait due l’adhésion intime de l’intelli­ gence. Décadence morale. En 1538, Luther en arrive â excommunier Jean de Metzsch, le syndic de Witten­ berg. à cause de sa vie ouvertement désordonnée. T. R., t. iv, n. 1073 a, b, c, 1381, etc. : voir la table géné­ rale, t. vi, au mot Hans Metzsch. Les autres notables de Wittenberg donnent le même exemple, et ils s’en glorifient. En un an. l'un a 43 enfants. L’autre prend 40 pour 100 d'intérêts, T. R., t. ιν, η. 1073 a. L’année suivante, Luther écrivait au prédlcanl Jean Mantel : « Comme Loth. Je soutire le martyre dans celle abomi­ nable Sodome. » Erl., I. lv, p. 250; Enders, t. xn, p. 293. En 1513, il disait ά table : * Je suis soûl du monde, le monde esl soûl de moi. ct j’en suis très heureux. Je l’ai dit souvent : Je suis une m.... mûre; le monde a le c.. grand ouvert. 11 est temps que j'en sorte. > T. R., t. v, n. 5537. Finalement, quelle esl la grande prévision, quel est le suprême espoir de ce Réformateur religieux 7 C’est lu fin du monde. Déjà, lorsque, à la lin de 1518, il commence à voir dans le pape l’Antéchrist, il se dit que la venue du grand adversaire de Jésus-Christ présage la lin des temps. En 1522, une conjonction de planètes présageait ce grand événement avec ccitilude pour 1521. Erl.. I. x, p. 69, avec les notes 11 ct 13. Puis d’année en année, prophète toujours contredit mais toujours inlassable, il ne cesse de voir arriver cette vague finale el libératrice. Les appels à ce grand jour deviennent de plus en plus pressants et anxieux. Le 16 décembre 1513, il écrivait dans une lettre A Justus Jonas : Venez, Seigneur Jésus, venez... Les maux ont dépassé la mesure. Il faut que tout craque. Amen. Enders, t. xv, p. 28 t. l’n jour en lin. au mois de juillet 1515, il quitte Wittenberg, en apparence pour un simple voyage, en réalité avec le ferme dessein de n’y plus revenir. De Zeitz, il écrit A Catherine : « Mon grand désir serait de n’avoir plus a retourner à Wittenberg. Vends donc tout, jardin ct champ, maison et cour. Je serais très heureux de rendre la grande maison à mon gracieux seigneur. Le mieux pour toi serait de partir avant ma mort, ct de t’établir A ZulsdorIT... Va-t’en donc; quitte cette Sodome. · Enders, t. xvi, p. 270. A la nouvelle de cette lettre, lout Wittenberg est en émoi. les ennemis de l’Évangile allaient triompher! Au grand mécontent, l’université dépêche Bugcnha- 1180 gen et Mélanchthon, la ville .son bourgmestre, l’élec­ teur son médecin. Le 16 août, Luther était de retour. Mais il pouvait demeurer à Wittenberg: son Ame n’en retrouva pas lu sérénité. Le 10 novembre, la veille de la Saint-Martin, il fêlait pour la dernière fois son saint patron et l’anniversaire de sa naissance. 11 y avail là Mélanchthon, Bugenhagen, Crucigcr ct autres. Il leur ouvrit son cœur : il allait bientôt mourir, ct les princi­ paux frères aussi. ' Cc n’est pas les papistes que je crains, disait-il; la plupart ne sont que des Anes bâtés el des épicuriens; mais nos frères nuiront A l’Évangile; ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étalent pas des nôtres. Ils feront plus tori A l’Évangile que les papistes. » Puis, Jetant un regard sur l’avenir de l’Alle­ magne ; · Nos enfants, ajouta-t-il, auront encore à prendre les armes; l'Allemagne connaîtra de mauvais jours. > M. Ratzebcrger, Die handschri/tliche Geschichte ûber Luther, éd. C. G. Neudccker, 1850, p. 131. I luit jours après, il terminait son Commentaire sur la Genèse : < Tel est le livre de la Genèse, disait-il. Que notre Seigneur Dieu accorde A d’autres de mieux faire après moi. Je ne puis plus rien; je suis faible. Priez Dieu pour moi, afin qu’il m’accorde une dernière heure bonne et heureuse. » W„ l. xi.n, ρ,νπΐ; t. xuy, p. 825. zr. la 3/0ΛΤ (17-18 février 1516). — Le 23 jan­ vier 1516, Luther parlait pour Eisleben; le comte Albert de Mansfeld l’avait prié de venir résoudre des difficultés de famille. Le 17 février, il fut très agité. « J’ai été baptisé A Eisleben, disait-il; je vais aussi y mourir. ■ Dans la soirée, il ressentit son oppression de poitrine, se fit frictionner, et redevenu mieux descendit au souper. Il mangea ct but copieusement. Dans sa conversation, comme de coutume, il mêla le folâtre el le sérieux. 11 parla de sa mort ct de la lin prochaine du monde. Après le repas, dit un récit peut-être controuvé, il écrivit à la craie sur le mur le vers rodomont et découragé que jadis A Schmalkalde il avait com­ posé dans une grave maladie : Pestis cram vivus; niorlcns cro mors tun. Papa. Pape, ma vio était ta peste; ma mort sera ta mort. Dès huit heures, il monta dans sa chambre, au pre­ mier étage. Il mourait dans la nuit. Quelles furent les circonstances de celte mort ? — D’après les récits de ceux qui entouraient Luther, il serait mort entre leurs bras, entre 2 ct 3 heures du matin. Seigneur, disait-il, je remets mon Ame entre vos mains. » Puis peu après : < Que Dieu vous bénisse tous. · 11 ajouta d’autres paroles en harmonie avec scs deux grandes tendances doctrinales ; la Justification par la foi et la haine du pape. Enfin Jonas ct Cœlius sc penchèrent A son oreille, ct lui demandèrent très haut s’il persistait dans la doctrine qu’il avait prêchcc. • Oui », répondit le mourant. Ce fut son dernier mot. Mais A assister aux derniers instants de Luther, il n’y avait que des amis. Dans les grandes lignes, il est vrai, leurs récits concordent. Toutefois, sur des points im­ portants ils sont en divergence. Défaillance plus grave; il y a un fait précis, avéré el non sans importance, sur lequel ils s’accordent tous, ct c’est pour le passer sous silence. Vers 3 heures du matin l’entourage de Luther manda le pharmacien Jean Landau pour lui donner un elystère. Landau répondit A l’appel, et nous avons de lui un rérit de son intervention. Or, tandis que les amis de Luther mentionnent la présence de deux médecins, Ils taisent tous l’intervention de Landau. Serait-ce parce que Landau était catholique ? Enfin, cc qui de ces amis serait A soupçonner en premier lieu, scralt-cc la loyauté, ou plutôt son contraire ? Par scs paroles el par ses actes, Luther ne les avait-il pas instruits cent fois de la haute valeur d’un mensonge utile A la cause de FÉvangltel De IA les bruits divergents qui ont couru sur cette list I I TUER. DE LA DIÈTE D'AUGSBOL'RG A LA MORT mort. Très rapidement dans Eisleben, pourtant prèsque entièrement protestante, circula la rumeur que Luther avait été trouvé mort dans son lit. Or, A l'époque, une mort subite était regardée comme un insigne chAUmcnt de Dieu. Le 20 février, dans une oraison funèbre prononcée à Eisleben, Ccclius estima utile de flétrir cc bruit ij v». Voilà une opinion que Luther ne cessera dc taxer dc pélagicnnc; puis il l’attribuera à l’Églisc catholique tout entière. Sur ce point, en réalité, l’Églisc n’a pas dc doctrine définie. 2” Dans l’ordre surnaturel. — Au-dessus dc la nature, il y a en nous la surnature. En dehors de nous, cet ordre est constitué par la révélation ct les sacrements. Mais au dedans dc nous, en quoi consiste-t-il ? En quelque chose dc fort réel, répondent les thomistes. Dans l'csscncc dc l’âme réside l’habitus de la grâce sanctifiante ou grâce habituelle; dans nos puissances ou facultés, diverses énergies, autrement dit diverses habitudes ou vertus surnaturelles. Outre ces forces permanentes, Dieu nous donne des secours pour cha­ cun dc nos actes surnaturels. Ces energies surnatu­ relles, énergies permanentes ct transitoires, étalentelles nécessaires? Oui; Dieu veut nous faire atteindre une tin surnaturelle : le voir un jour face à face; à cette fin doivent correspondre des moyens appro­ priés. Dans leur conception de l’ordre surnaturel, les nominalistes, au contraire, ont transporté le scepti­ cisme avec lequel ils concevaient l’ordre naturel. Là aussi, ils nous montrent tout dépendant uniquement dc la volonté, du bon plaisir dc Dieu, ou, suivant leur expression, dc l’acceptation dc Dieu. Pour nous placer dans l’ordre surnaturel, c’est seulement de fait, dans le monde tel qu’il a plu à Dieu de le créer, qu’une réa­ lité intérieure, la grâce, nous est nécessaire. Sans nous changer aucunement. Dieu aurait pu accepter un acte naturel comme surnaturel, ct cet acte eût change de sphère; il eût acquis une valeur ct un mérite surnatuIX. — 38 ί 187 , LUTHER. INFLUENCE DE L’AUGUSTINISME rds. Ainsi encore, sans même une purification inté­ rieure et réelle, par une simple acceptation tout exté­ rieure à nous, Dieu eût pu nous justifier ct nous rendre dignes de la vie étemelle. Les nominalistes s’occupent peu de la grâce actuelle. Pécheurs, nous pouvons sans elle, on va le voir, nous préparer a la justification; justifiés, la grâce sancti­ fiante nous suffit. Quelles sont les relations dc la raison et de la foi ? La raison ct la foi sont sœurs, dit saint Thomas; cc sont deux voies qui conduisent l’homme à la vérité. Pour les nominalistes, la raison. Incapable de s’élever au-dessus du sensible, ne pouvait contribuer à nous Introduire dans le sanctuaire dc la foi. D’ailleurs, la vérité n’avait rien d’immuable. La fol restait donc suspendue en l'air, sans appui solide flans l’homme. A y regarder dc près, la doctrine chrétienne enseignait même beaucoup de dogmes manifestement opposés à la raison. Pierre d’Ailli, In Hum Sent,, principium, Nicolas Wolf, 1500, f° b, ij v·. Dans leur théologie sur les forces de la volonté à l’endroit dc la grâce, les nominalistes continuaient et accentuaient l’optimisme de leur philosophie; ils en arrivaient à un véritable semi-pélagianisme. Pour nous préparer à la justification, ils ne demandaient pas dc concours spécial dc Dieu, autrement dit de grâces actuelles. « L’acte (naturel) d’amour dc Dieu est la disposition dernière et suffisante pour recevoir la grâce par mérite de convenance. · Gabriel Bid, In 11 uni Sent., dist., XXVIII. t. n, f°, P 1 r°. De là,au Heu dc dire : « A qui fait son possible, Dieu ne refuse pas sa grâce, » les nominalistes disaient : « A qui fait son possible. Dieu donne infailliblement sa grâce. » Dès lors, on était même assez naturellement amené à sc de­ mander si la grâce sanctifiante elle-même était néces­ saire. Pulsqu’en fait la nature avait suffi à nous pré­ parer à sa venue, pourquoi ne suffirait-elle pas aussi à nous mettre vraiment en grâce aux yeux de Dieu ? Enfin, conséquence de leurs tendances rationalistes, les nominalistes étaient portés â négliger l’Écriturc sainte, ainsi que la tradition des siècles chrétiens. Dans leurs subtiles spéculations ils s’occupaient peu de ces sources du dogme. Chez Occam, c’est à peine si ça ct là on les trouve mentionnées. En résumé, le nominalisme avait deux caractères fondamentaux : pour tout ce qui a trait à l’intelligence, il était sceptique ct dissolvant; pour cc qui regarde la volonté, il était semi-rationaliste. //. LA fo/iy Altos SOAflSAUSTL DE LL TH EU. — Pour expliquer les tendances théologiques dc Luther, on a souvent remonté jusqu’à Jean dc Wesel; il avait enseigne à Erfurt au milieu du xv* siècle, et il était mort vers 1 180. Dc fait, une condamnation fut portée contre lui à Mayence en 1179. Mais elle visait seule­ ment des idées sur l’Eglise ct sur les Indulgences, ct sur ce dernier point même il ne semble pas que Luther ait été exactement renseigné. \V.,t.i., p. 601, note a (1539). Contentons-nous de constater qu’à l’époque de Luther, le nominalisme était partout en honneur, ct tout particulièrement à Erfurt. Deux professeurs y avaient un grand renom, et tous les deux apparte­ naient a celte école : Josse Trutfettcr. « le docteur d’Erfurt ·, et Barthélemy Arnold! d’Usingcn: le pre­ mier y ense ignait depuis 1181, le second depuis 1191. Dans le couvent des augustius, toute l’ambiance était nominaliste : Jean dc Paltz, l’un des théologiens les plus célèbres dc l’ordre des augustius; Jean Nothin, «lui professait h l’université. Comme manuel dc théo­ logie, Luther cul le Commentaire de Gabriel Bicl sur tes Sentences, Il avait été imprimé à Tubinguc en 1501. Or. dans cc commentaire, Gabriel, comme on I appelait couramment, déclare expressément qu’il prend Occam pour guide. T. t, Prol., f° A3 r°; Explicit... 118S lin du t. i,f« U v °; t. n, f° Aij r°. Dans son commentaire, Gabriel, comme du reste beaucoup d'autres de ccttc époque, ne reproduit même pas le texte des Sentences; ce recueil n’est pour lui qu’un canevas commode pour donner une suite de la doctrine chrétienne. L’ouvrage de Gabriel fut le grand arsenal où Luther puisa sa science théologiquc. Quand il citera un théologien, cc sera très souvent d’après Gabriel. On lui Inculqua une profonde vénération pour Guil­ laume d’Occam. En 1520, dans sa Réponse aux théo­ logiens dc Louvain et de Cologne, il l’appelle « le pre­ mier et le plus génial de tous les docteurs scolasti­ ques ». 11 ajoute : « Lui, le réprouvé, le damné, l’ex­ communié de toutes les synagogues et spécialement dc celle de Paris, on le laisse aujourd’hui régner â Paris ct dans les meilleures écoles! » W., t. vi, p 183,3. Est-ce à dire qu’il avait beaucoup pratiqué Occam ? Peut-être ne le connaissait-il que par des extraits lus çà ct là, ct surtout dans Gabriel. Il hit davantage Pierre d’Ailli ct Jean Gerson, ct sans doute quelque peu Duns Scot. Le nominalisme intégral : à la fin de 1510, au moment de son départ pour Home, voilà donc à peu près la philosophie ct la théologie de Luther. Déco nominalisme, il gardera toujours beaucoup. Mais avant dc rechercher ce qui lui en restera, ci-nprès, col. 1251, il est nécessaire dc voir les autres influences qui se sont exercées sur lui. Il a peu connu et encore moins goûté la grande théo­ logie du xme siècle, celle d’Alexandre de Halés, dc saint Bonaventure, d’Albert le Grand ct dc saint Thomas d’Aquin. Cette théologie était construite avec la philosophie d’Aristote. Or, dc très bonne heure, il éprouva de l’aversion pour celui qu’il appelait < le philosophe rance ». W., t. ix, p. 43, 5 (1509-1511). A l’axiome : « Sans Aristote, on ne devient pas théolo­ gien, » il trouvait bon de riposter: « sans l’abandon d’Aristote, on ne devient pas théologien. » W., t. i, p. 226. 11 (1517). La théologie du xm* siècle avait une attitude dc calme ct de bon sens qui ne pou­ vait convenir à sa nature emportée et impatiente dc frein. Puis, dans la querelle des indulgences, scs princi­ paux adversaires furent des dominicains : Tctzcl. I lochstratcn, Pricrias, Cnjctan, Catharin. Sa haine contre Thomas ct les thomistes s’en accrut d’autant II écrivait en 1521 : < Thomas est-il sauvé, Je n’en sais absolument rien ; je croirais plutôt au salut de Bona­ venture. Thomas a émis nombre d’opinions héréti­ ques. C’est lui qui a introduit le règne d’Aristote, ce dévastateur dc la pieuse doctrine. > W., t. vm, p. 127. 18. C’était « le prince des bavards; la métaphysique l’avait égaré ». T. K., t. m. n. 3722, p. 561, 10 (1538). Du reste, tous ccs anciens théologiens étaient «des cochons ». J. Fickcr, t. u, p. 110, 3, les thomistes, »dc gros cochons ». W., t. x b, p. 183, 10: 188, 195,201, cl la philosophie thomiste, une doctrine ■ asinesque >. W , t. x b. p. 203, 8; 221. Mais une autre école, l’école august inienne, devait avoir sur Luther une Influence profonde et décisive. II. L’augustinisme. — Sur les rapports de l’homme avec Dieu, rapports qui sc resument dans In justification, le Moyen Age a connu trois grandes syn­ thèses : la synthèse nominaliste, accordant beaucoup aux forces de l’homme, la synthèse augustinienne. leur accordant fort peu, la synthèse thomiste, tra­ vaillant là aussi à garder un juste milieu. Avec des noms differents, cc sont là des tendances de toutes les époques. Luther est parti de la synthèse nominaliste. H n’a jamais goûté la synthèse thomiste. Mais, vers 1510, sur les forces de 1 homme pour le bien, il commence à prendre le contre-pied du nominalisme. Sur ce point 1189 LÜTHEK. I NFUJENCE DE L’AUGUSTINISME scs vues deviennent très pessimistes; il va au delà des iiugustinicnfi les plus avancés. Vers 1518, celte évolu­ tion était terminée. D’où celte nouvelle tendance lui est-elle venue ? Dc son propre fond assurément; toute sa théologie a une empreinte très personnelle, très subjective. Puis d’un besoin dc réaction et dc contra­ diction. Toutefois, ccs nouvelles idées, plus encore les termes qui leur servent dc revêtement font penser en outre à une influence dc saint Augustin ct surtout de certains théologiens que, pour nous servir d’un nom collectif commode, nous appellerons théologiens august iniens. /. M/.vr Al gu.st/s, — Saint Augustin a beaucoup écrit, ct sur des sujets variés. Mais c’est l’ensemble de ses vues sur la grâce que l'on appelle augustinisme. Contre les pélaglcns, il a défendu sur ce point le dogme catholique. Toutefois, une autre impression encore ressort de ses traités sur la grâce ; c’est qu’il a été très fortement frappé du règne du mid dans le monde et de la misère de l’homme. Dc là l’importance extra­ ordinaire qu’il a accordée à la chute originelle. Tout le mal qu’en manichéen et en néo-platonicien, il avait pensé dc la matière cl dc la chair, Il l’a fait un peu pêle-mêle retomber sur celte chute. (L’est peut-être le point où il a été le plus abandonné, surtout depuis deux siècles. < Depuis que notre nature a péché dans le paradis terrestre, écrit-il, nous ne sommes plus engendrés selon l’esprit, mais selon la chair. Tous, nous sommes devenus une pâle de bouc, c’est-à-dire une pâte dc péché. Puisque nous avons perdu tout mérite par le péché, nous n’avons plus droit qu’à la damnation éternelle. » De diversis giurstionibus LXXX1I1, q. lxviii, n. 3, P. Λ., I. xl, col. 71; voir aussi Odilo Rollmanncr, O. S. B., Der Augustinis· inus, 1892, p. 8. Ces lignes ont été écrites vers 396. Depuis lors jusqu’à sa mort (130), plus Augustin s’avança dans scs discussions contre les pélaglcns, plus il accentua ses expressions ct assombrit le tableau des misères dc l’homme déchu. Quand Luther connut-il saint Augustin ? Sous le règne du nominalisme, Augustin continuait toujours d’être mis â une place d’honneur. Dc lui, on lisait surtout les ouvrages qui ne traitent pas dc la grâce. Aussi, vers 1509-1510, avant son voyage en Italie, Luther lut et annota dc saint Augustin plusieurs écrits de cc genre : ΓEnchiridion, les Confessions, la Doctrine chrétienne, la Vraie Hehgion, la Trinité et la Cité de Dieu. W., t. ix, p. 2-27. On le comprend d’autant mieux qu’Augustln était non seulement le patron de son ordre, mais celui de ΓUniversité dc Wittenberg. W. Friedensburg, Gcschichte der Univer­ sit (il W ittenbrrg, 1917, p. 27. Mais 11 ne parait pas qu’avant 1515 il ait rien lu dc scs écrits sur la chute originelle et sur la grâce; il ne devait les connaître que par des citations, lues notamment dans Pierre Lombard. Sans doute, dans une sorte dc préface â scs notes sur les Sentences, il témoigné d’un grand enthousiasme pour Augustin, et, semble-t-il, pour ccttc partie même de son œuvre; il félicite hautement Pierre Lombard dc s’être avant tout appuyé sur lui. W.. t ix, p. 29. Mais on ne saurait dire quand cette preface a etc écrite; d’ailleurs, elle est loin de supposer nécessairement une lecture précise d’Augustin. Plus loin, il cite le traité Dr spiritu et littera cl les Uétracta· lians, t. ix, p. 60, 26; p. 68, 23; p. 71, I; p. 82, 27. Mais il est très douteux qu’à celte époque il eût déjà lu ces deux ouvrages. En 1513, il dira que cc n’est que vers 1515, après la découverte de l’Évanglle », qu'il lut le D> spiritu, Op. ex. tat., t. i, p. 23. Vers la même époque, il lut le traité Dc peccatorum meritis ct remissione, cl le premier écrit Contre Julien. Enders, t. i, p. 63; K. K., t. I. p. 109. HO; J. Picker, t. i, p. tvn. Dans son Commentaire sur TÉpttre aux 1190 Romain», il cite très fréquemment les ouvragée dc saint Augustin sur la grâce. Strohl, 1024. p. 100, 101. //. lex AUaü&TiyiF.xs de la dreuièhe aoolas· côté de saint Augustin, Luther hit, soit comme théologiens, soit comme auteurs de la vie spirituelle ct mystique, des écrivains que leur dépen­ dance à l’égard dc ce docteur a fait spécialement nommer augustiniens. Ie Les deux groupe* d'augustiniens. — Dc saint Augustin à Luther, il y a eu comme deux groupes de théologiens catholiques que l’on peut désigner ainsi. Le premier est le plus remarquable; il comprend la plupart des théologiens de la première scolastique, au xi· ct au xn· siècles : J iugues de Saint-Victor, avec tous les écrits qul ont été mis sous son nom (t 1111 ), 1 iervé de Bourg-Dieu (t 1150 7), Hubert PuUcyn (dc la même époque), Gilbert dc la Porrée (f 1154), Pierre Lom­ bard (> 1161), Robert dc Melun (f 1167), Roland Bandinclli, plus tard pape sous le nom d'Alexan­ dre III (t 1181); enfin Pierre dc Poitiers (fl205). Sur le péché origincl.sur la grâce, sur les points en un mot dont s’est surtout occupé saint Augustin, ces théolo­ giens gardaient fidèlement sa terminologie. Repro­ duisaient-Ils aussi fidèlement ses idées ? Pour couper court, disons qu’ils en faisaient une codification assez pessimiste ;on pourrait appeler leur synthèse un augus­ tinisme d extrême gauche. Alors apparaît le grand mouvement théologiquc qui commence à saint Anselme (1033-1109) pour s’é­ panouir en saint Thomas d’Aquin (1226-1271), et mou­ rir dans les subtilités du xv· siècle. Celle théologie est un haut rationalisme catholique, ou, si l’on aime mieux, un haut intellectualisme catholique, à base d’aristotélisme. En plusieurs endroits, ccttc école s’é­ carte dc saint Augustin; toutefois, sur les points prin­ cipaux, elle ne fait que présenter scs idées d’une manière plus méthodique. Les théologiens dc la pre­ mière scolastique sc tenaient plus près dc la termino­ logie d’Augustin; saint Thomas est peut-être plus près de ses idées elles-mêmes. En 1231, sous l'impulsion du pape Alexandre IV, sc constitue l’ordre des Ermites de Saint·Augustin. C’est alors que paraît le second groupe dc théologiens augustiniens; ce groupe s'identifie quelque peu avec le nouvel ordre. 11 est représenté par Gilles dc Rome (1216 7-1316), Thomas de Strasbourg (t 1357) et sur­ tout Grégoire de Rimini (t 1338). Pendant le xrv· ct le xv· siècles, celle école sc continua, mais sans éclat, dans l’ordre des augustius ct ailleurs encore, avec des nuances et variations qui sont encore mal connues. Du reste, les augustius eux-mêmes n’eurent jamais dc doctrine attitrée, à la manière des dominicains cl des franciscains. Les augustiniens du Moyen Age eurent-ils une influence sur révolution théologique de Luther, sur celle évolution qui devait l’amener i sa théorie dc la justification par la foi ? Aujourd'hui, c'est là le point le plus délicat des recherches sur Luther. Toutefois, dans celle forêt vierge. Je vais essayer de I racer quel­ ques roules. 2° Luther et les augustiniens du X/· au Xl/1* siècle. — La plupart des théologiens du xi· el du xn· siècles furent ignores de Luther et de son époque. · Au commencement du xvi· siècle, les prétendues sources théologlqucs dc Luther dans la première scolastique, Hervé de Bourg-Dieu, Robert PuUcyn, Roland Ban­ dinclli, Pierre de Poitiers, avaient disparu du champ dc la théologie ; les ouvrages de ces théologiens n’etaient pas imprimes, ct en Allemagne il élait censément impossible de sc les procurer manuscrits. » Martin Grabmunn, dans Der Kathotik, 1913,1.1, p. 158. D’ailleurs, dc théologies manuscrites, Luther a lu tout au plus des cahiers reproduisant des cours de profes- 1191 LUTHER. INFLUENCE DE L’AUGUSTINISME scurs contemporains. Toutefois, du xn· siècle, il connut deux théologiens de tendance augustinienne très accentuée : Hugues de Saint-Victor ct Pierre Lom­ bard; du xi·, du xn· et du xin·, trois autres écrivains religieux qui, sans être aussi pleinement de l’école augustinienne, y appartiennent par plus d’un côté : saint Anselme, saint Bernard ct Guillaume de Paris. 1. Hugues de Saint- Victor déduit le péché originel • une corruption ou un vice que par l’ignorance dans l'esprit ct la concupiscence dans la chair nous appor­ tons en naissant ». De Sacramentis (œuvre authenti­ que), 1. I, part, vn, c. xxvin, xxxi, xxxn, P. t. clxxvi, col. 299-302. Ailleurs, il en arrive à dire simplement que « la concupiscence est le péché ori­ ginel ; indifféremment, il écrit donc pêché originel ou concupiscence, P. L., ibid., col. 107. Sans doute, on conteste de plus en plus l'authenticité de la Somme des Sentences, d’où cc dernier texte est tiré; ci-dessus, t. vin, col. 2031; mais ù l’époque de Luther on ne doutait aucunement qu elle fût 1 œuvre de Hugues. Du reste, que cet ouvrage ct autres attribués à Hugues soient de qui l’on voudra, il restera toujours qu’ils sont du xn· siècle, ct qu’à cette époque il y avait un fort courant pour identifier péché originel ct concu­ piscence. De cette identification vont découler des conséquences fort inquiétantes, mais fort logiques. Hugues laisse entendre que le péché originel demeure en nous après le baptême, mais qu’il ne nous est pas Imputé. Ibid. Dans Je traité Des sacrements, son œuvre capitale, il expose que de sol l’ardeur de la concupiscence est mauvaise. A cause du mariage, cc mal ne nous est pas imputé, du moins comme une faute grave; mortelle en soi, la faute n’est alors que vénielle. Id., ibid., col. 494. Enfin, dans son Commen­ taire sur l'Épttre aux Domains, Hugues esquisse ou plutôt décrit clairement la justification extrinsèque. La’concupiscence demeure en nous; nous ne pouvons donc pas aimer Dieu de tout notre cœur. Mais, par bonté, Dieu nous donne la fol; dès lors, ct par un nouvel acte de bonté, il . De conceptu Vir­ ginis, c. xxvii, xxix, P. L., t. CLvm, col. 461, 462. Sur cc point capital, il s’est donc séparé des augustiniens de son temps. Mais, sur plusieurs autres, 11 garde leurs Idées ct leur terminologie. Il estime encore que, dans le non-baptlsé, tous les mouvements de la concupiscence sont des péchés, ct des péchés mortels; Ils sont la suite de la faute originelle; ■ la condition première de l’homme était de ne pas les sentir. » ‘ Ibid., col. 529, 530. D'où le non-baptlsé ne peut que pécher. Col. 504. Sur l’impuissance de l’homme à sc préparer ù la grâce, Anselme a des passages qui, bien interprétés, répondent sans doute ù la théologie la plus orthodoxe, mais qui toutefois sont d’un ton très éner­ gique, ct à tout le moins très éloigné des tendances nominalistes. Col. 502-504, 523. Il semble meme aller jusqu’à dire que Dieu ne donne pas la grâce ù tous. Col. 524 B. Luther avait lu les écrits de saint Anselme, et il y avait mis quelques annotations. On estime que ces notes doivent être contemporaines de scs Dictées sur le Psautier, c'est-à-dire des environs de 1513-1514. 11 y souligne tout particulièrement le passage où Anselme déclare que dans le non-baptlsé tous les mouvements de la concupiscence sont des péchés mortels. W,, t. ix, p. 112, 18. sur P. L., t. clvhi, col. 530 B. 4. Saint Bernard (1091-1153) — Les usages des cloîtres, un récit fameux de Mélanchthon suffiraient à nous avertir que, de très bonne heure, Luther dut avoir connaissance des sermons de saint Bernard. De fait, dans les notes que, de 1509 à 1514 environ, il écrivait au cours de scs lectures, on trouve des citations ou réminiscences de Bernard, notamment de ses sermons sur le Cantique des cantiques. W., I ix, p. 69, 36; p. 107, 20, 28; p. 108, 17; etc. Or, sans doute, le grand abbé de Clairvaux est moins un théologien qu’un auteur de la vie spirituelle ct mystique. Mais sa conception de la vie spirituelle part nécessairement d’une théologie. Et, dans cette théologie, on trouve non seulement la négation de l’optimisme nominaliste sur les forces de la volonté humaine, mais un reflet général de l’augustinisme de l’époque, reflet accru peut-être encore par des tours oratoires. Venue d’un mal, du péché originel, la concupiscence est un mal. P. L., t. clxxxiii, col. 918. Ce mal demeure en nous. Ibid., col. 1175, 1176. Il ressemble aux Jébuséens; on peut le subjuguer, mais non l’exterminer, col. 1059 D; il nous empêche notamment d’atteindre le plus haut degré de l’amour de Dieu; en nous commandant l’impossible, Dieu a voulu nous rappeler à l’humilité. Col. 1021 B, Sans doute, dans des textes précis, saint Bernard nous dit <μιο cette concupiscence ne suffit pas à nous faire condamner. Col. 183, 272 C, 1020 B. Mais Luther excellait à entendre les textes selon scs impulsions; il ne dut pas s’arrêter à ccs passages. 1194 D'autant que souvent Bernard est très dur pour nos œuvres ct notre Justice; sur cc point, il a des expressions que saint Thomas se fût sans doute refusé à écrire. Le sage, dit-il, a peur de toutes scs œuvres; il les scrute, Il les discute, il les pèse. Col. 47 B < Là où le mérite a pris la place, la grâce ne saurait entrer. » Gardons-nous donc de prétendre à quelque chose de nous dans notre Justification. Col. 1107 C. Pour nous mener au ciel, notre sagesse, notre Justice, nos œuvres, celles-là mêmes que nous faisons sous l'influence de la grâce, ne sauraient suffire; comme supplément, il y faut la passion de Jésus-Christ. Col. 882 A. « Nul mérite ne saurait nous rendre dignes du ciel. Le mal existe en nous; c’est un fait ineffaçable. Mais si Dieu ne nous l'impute pas, cc mal sera comme inexistant. · Col. 383 B. Enfin, d'homme est Justifié gratuitement par la fol. » Col. 384 A. A cc dernier passage sc rapporte un récit fameux de Mélanchthon. Dans sa préface au t. n des œuvres de Luther, écrite en 1516, au lendemain de la mort du Réformateur, Mélanchthon raconte sa vie à grands traits. Au couvent, dit-il, Luther était effrayé de la parole de saint Paul : Dieu · a tout enfermé sous le péché, afin que par la foi en Jésus-Christ cc qui avait été promis fût donné à ceux qui croient ». Gai., in, 22. Mélanchthon ajoute · Luther racontait qu’un vieillard l’avait souvent réconforté. Quand il lui exposait scs terreurs, le vieillard lui parlait beaucoup de la fol; il l’amenait ainsi à la parole du symbole : « Je crois à la rémission des péchés. * D’après cet article, disait-il à Luther, ce n’était pas seulement à quelques-uns sans précision que les péchés étaient remis; cette rémission concernait chacun d’entre nous, et c'était ce que Dieu nous commandait de croire. Il confirmait cette interprétation par un passage de Ber­ nard dans un sermon sur l’Annonciation : « Tu dois croire que tes péchés ne peuvent être remis que par celui envers qui lu as péché, el sur qui le péché ne tombe pas. Mais tu dois croire aussi que c’est à toi que par lui les péchés te sont remis. C’est là le témoignage du Saint-Esprit quand il nous dit au dedans de nous : • Tes péchés te sont remis. » Voilà comment Γ Apôtre estime que l’homme est justifié gratuitement par la foi. » Rom. in, 28. Ces propos, ajoute Mélanchthon, avaient réconforté Luther; ils lui avaient fait com­ prendre l’insistance de saint Paul a nous répéter que c’est par la foi que nous sommes justifiés. Peu à peu, la lumière s'était faite en lui, il avait vu l’inanité des commentaires courants sur ccs passages de l’Apôtre. Cétalt alors qu’il s’était mis à lire Augustin. Chez ce Père ct dans les psaumes, il avait trouvé nombre de belles pensées qui l’avaient con­ firmé dans cette doctrine sur la fol. C. R.,l. sa, col. 159. Dans ses grands traits, ce récit doit être vrai. Le vieillard, c’est évidemment le « précepteur » ou maître des novices dont Luther a souvent parlé. De ccs entretiens avec son précepteur, Luther avait été très frappé. Dès ses premiers écrits, il elle le passage de Bernard. J. Fickcr, t. î, p. 73 ; t. n, p. 197 (15151516); Enders. t.i,p. 260 (1518). Dans la suite,lui cl les siens y reviendront volontiers. C. R., t. xv, col. Il l, Mélanchthon (1551); t. xxi, col. 748, Mélanchthon (1513-1514); t. xxvm, col. 388, 389, Mélanchthon (1552); Matheslus, p. 21; Calvin, Institution chré­ tienne, 1. III. c. n, n. 11. De cc récit, il semble difficile de ne pas tirer une conclusion : c’est que, de bonne heure, Luther rencontra sur sa route un ou plusieurs hommes qui semèrent en lui des mots, des idées opposées au nomi­ nalisme; il en fut amené à lire des écrits d’augustlniens. De celte nouvelle tendance, de ccs lectures non dirigées ou mal dirigées devait sortir la théorie de la justification par la foi. « 1195 LUTHER. INFLl ENcE DE L’AUGl ST1MSME Mais en sol. entre Bernard ct Luther, y n L-il ici parenté étroite ? - La ressemblance verbale est frap­ pante. Peut-être nu'inc un certain pessimisme théo­ logique sur les conséquences de la chute originelle met-il entre eux quelque ressemblance de fond. Mais de cc pessimisme Bernard est fort loin siècle. 1. Grégoire de Itimini (t 1358). — Sur des points importants, Grégoire de itimini a émis des idées simi­ laires à celles de Luther. Ainsi, tout en acceptant la théorie des habitus. Il estime qu'en droit grâce habi­ tuelle ct état agréable à Dieu nc sont pas nécessaire­ ment liés; pour surnaturaliser l’ùmc, Dieu pourrait s’unir immédiatement à clic, sans l'intermédiaire d’habitus. In /«m Sent., dlst. XVII, q. i, a. 1 cl 2, Venise, 1503, f® 76 \®, col. 2, ligne 3; f® 78 r’, col. 2; f®78 v·, col. 2. Autre point, de beaucoup plus de poids ici : il identifie le péché originel avec la concupis­ cence; il fait meme de la concupiscence une · qualité morbide dansΓAme», /n Îl^SetÜ .disl.XXX-XXXIll q. i, a. 2, f° 101 v®. Dès lors, si Ton demande : le bap­ tême effacc-t-11 vraiment le péché originel ? Il faut distinguer, répond Grégoire : « il en enlève la respon­ sabilité, mais il n'en enlève pas l'essence. » In II*** Sent., dist. XXX-XXXlii, q. i, a. 4, f® 102v®. Dans l'homme déchu. Grégoire semble maintenir la liberté. in J*m Sent., (list. XXXVIII, q. i, a. 3, conclus, princip., f° 136 r°, col. 1. Mais celte position est-elle bien logique ? Est-elle réelle ou simplement verbale ? Grégoire va jusqu’à estimer que sans la grâce nous sommes incapables d’aucun acte véritablement bon. in JJumSent.. dlst. XXVI-XXVIU. q. i,a. 2. f® 84 v®94 ; de même, dist. XXIX, q. i, a. 2, f® 96 v·. Enfin, sur la faiblesse de la raison cl autres points connexes, Grégoire joignait à son augustinisme des éléments nominalistes. Or, de bonne heure, Luther connut la théorie de Grégoire sur notre prétendue incapacité de rien faire de bien sans la grâce; dans le manuel de Gabriel, clic était très explicitement exposée. In //um Sent, dist. XXVIII, q. unica. Tubinguc, 1501, t. n, f® P ij r®. Pour scs conclusions formidables sur la corruption radicale de l’homme déchu ct la perte complète de la liberté, elle a donc pu lui servir d’amorce. Sans doute on nc volt pas qu’avant 1518 ou même 1519 il ait eu vraiment l’œil ouvert sur Grégoire. Celle annéc-là eut lieu à Leipzig sa dispute retentissante contre Jean Eck. dispute d’où, par parenthèse, il fut loin de sortir vainqueur. Alors, peut-être averti par Carlstadt, il se recommanda hautement de Grégoire de Bimini; seuls en face de tous les scolastiques, Gré­ goire ct Carlstadt avaient des idées justes sur ce qui regardait la grâce ct le libre arbitre. Enders, t. n, p. 109; voir aussi p. 81. Mais le silence de Luther montre-t-il vraiment que, jusqu’alors, les idées de Gré­ goire n’avaient fait que glisser sur son Ame ? On ne saurait l'affirmer sans réticence. 2. Gérard de Zulphen (1367-1398). — Dans scs Dictées sur le Psautier ct dans son Commentaire sur P ÉpiIre aux Domains, Luther rappelle avec grand éloge Gérard de Zutphen et son petit traité Des ascensions spiri­ tuelles. W., I. in, p. 648, 25; Fickcr, t. u, p. 1 15, 3; le traité se trouve dans la Maxima Diblintheca veterum Patrum, t. xxvi, Lyon, 1677, p. 258-289. Dans cc traité, Gérard décrit trois chutes : le désordre causé par le péché originel, nos propres adhérences au bien sensible, le péché mortel. C n-v. Contre ccs trois chutes, nous devons opérer trois ascensions; Gérard les décrit dans l'ordre inverse des chutes : ascension contre le péché mortel, ascension contre l’impureté du cœur, ascension contre le désordre des puissances; du reste, dit-il, celte dernière ascension n’est pas audessus des précédentes, elle va de iront avec clics. C. XLVii. C'est dans les c. n el ni qu’il décrit les suites de la chute originelle. La rectitude originelle, puis le désordre qui suit la chute : toute sa description est très bien ordonnée. Mais on n’y trouve rien que nc pût dire le thomiste le plus orthodoxe. « Par cette chute, y lit-on, nous avons été grièvement blessés; · nos 1198 forces ont été · diminuées cl désordonnées, mai* non complètement détruites »; souvent, mais non pas toujours, « la volonté agit contre la raison ». < Après la justification, la loi de la chair n’est plus une faute; pour ceux qui tout en Jésus-Christ, dit saint Paul, il n’y a aucune condamnation. » C. iu. p. 259 G H; 260 A. La manière dont Luther entendait saint Paul allait directement contre celle de Gérard. Ci-après, col. 1253 vi. Il avait lu rapidement cc petit traité; il ne savait même pas bien de qui il était; dans l’un des deux endroits où il en parle, il l’attribue à son véritable auteur, dans l’autre â Gérard Groolc. Mais les deux chapitres sur les conséquences de la chute originelle lui avaient plu; c’était suffisant pour qu’il s’en emparât en faveur de tes vues. 3. Gerson (1368-1429). — Luther avait beaucoup pratiqué Grrson, surtout ses traites sur la vie spiri­ tuelle. Il avait lu ses deux petits traités Sur tes pollu­ tions de nuit < t Sur les pollutions de jour; W., t. xun, p. 651,29 (1542 ?) : In Gen., xxx, 1; dans Gerson, 1606, t. n, p. 168-495. Il avait sans doute lu aussi les traités De la consolation de la théologie. De la rie spirituelle de Pâme, ct surtout Des remèdes contre l’abattement el les scrupules. Comme il le dit souvent, il le goûtait surtout à cause de scs conseils contre cct abattement, contre les tentations spirituelles. T.R., 1.1, n. 977, p. 195; n. 979; t. n,n. 1263, p. 15, etc. Or, en philosophic, Gerson était loin sans doute d’être un parfait augusllnien. Mais dans ses traités spirituels, il a émis des idées dont, pour construire sa théorie théologique, Luther a pu s'emparer. Dans le dialogue Sur la consolation de la théologie, l’un des deux interlocuteurs, Monicus ou le Solitaire, exprime son effroi à la pensée de la prédestination ct des juge­ ments de Dieu. L’autre, Volucer ou lAilé, dit que sans doute ccs pensées peuvent pousser au désespoir et au blasphème, mais que, méditées avec humilité, elles sont au contraire une source de consolations; il faut n’avoir aucune confiance en soi ni en scs mérites, puis s’abandonner à Dieu, cl tout espérer de sa bonté. Opéra, 1606, l. ni, p. 6-69, surtout p. 14-22. Dans La aie spirituelle de Pâme, et dans Les remèdes contre l'abattement. on retrouve le smêmes Idées; Gerson y parle de la certitude de notre espérance en la miseri­ corde de Dieu. Ibld.,p. 173, 174. Pour les tentations,' elles nc sont de soi jamais péché, fût-ce des pensées de haine de Dieu, de colère cl de blasphème a son endroit. Opéra, t. m, p. 403, 404, etc. 2® L'école augustinienne du ΧΓ· et du XVP siècle.— Mais Hugues de Saint-Victor. Pierre Lombard, Gré goire de Bimini el autres, tous ccs hommes étaient loin­ tains; leur in fluence sur Luther, purement livresque, dut être amorcée, complétée par d’autres plus pro­ chaines. Pour émouvoir, clics auraient sans doute été trop froides; sur des points importants de sa théorie, incapacité absolue de l’homme pour le bien, justice extrinsèque, elle ne lui auraient même pas donné des précisions suffisantes. Sur ces influences prochaines, la lumière commence ù se faire. 1. Agostino Favaroni (t de 1113 à 1145). — Dans la première moitié du xv® siècle, l’ordre des augustins eut comme théologien de renom, puis comme général, \gostino Favaronl. Dans ses œuvres, il fait quelque peu pressentir les idées ct surtout la terminologie de Luther. Ici-bas, l’homme est incapable d’atteindre la justice parjaile. La loi n’est pas pour les bons, mais pour les mauvais. Notre justice ne consiste pas dans des habitus infus en nous; mais c’cst Dieu qui est notre justice jormelle. Enfin, Dieu prédestine A l’enfer aussi bien qu’au ciel. A.-V. Müller, Agostino Faoaroni e la Teologia df Lutero, dans Îiilychnis, Borne, juin 1911. 2. Jean Driédo (1180-1535).— Ce théologien flamand. 1199 LUTHER. INFLUENCE DE L’AUGUSTINISME professeur à Louvain, avait été élevé chez les augus­ tins. Adversaire dc Luther, n’aurait-il pas toute­ fois appartenu à un courant augustlnicn, précurseur du Réformateur? Dans l’ensemble, il faut répondre négativement. C’est surtout dans son traité Dc la grâce el du libre arbitre qu’il parle du péché originel et dc la concupiscence. Opera, Louvain, 1552, t. in, i® 96 sq. Or, sa théologie y est très différente de celle de Luther : Le péché originel, dit-il, comprend deux éléments : l’un, le manque dc justice originelle,... l’autre, une inclination à convoiter selon la chair. · Ibid., [° 118 v® D. Toutefois, Driédo garde quelques expressions propres Λ l’augustinisme. Dans son traité dc la Capti­ vité et de la rédemption du genre humain, il dit qu’après le baptême le péché habite encore dans notre chair, t. n, f®30 x® D. Assurément 1’cxprcssion est de saint Paul, Rom., vu, 17, 20; mais l’interprétation qu’il cn donne est augustinienne. En effet, saint Augustin, saint Thomas, qui cn général n’osait le contredire, plusieurs exégètes à leur suite ont estime qu'ici saint Paul parlait dc l’homme régénéré. Mais les Pères, et avec eux l’exégèse moderne, estiment que c’est l’homme non encore régénéré qu’il a cn vue. Finale­ ment, surtout à cause de l’abus que Luther ct Jansénius ont fait dc celte expression, la langue catho­ lique l’emploie moins qu’autrefois. Ailleurs, Driédo allant plus loin encore, répétera que la concupiscence est mauvaise. T. m, i® 125r®, 161 r°, 165 x®. Enfin, copiant une déformation fréquente alors de textes d’Augustin, il y substituera le mot péché originel au mot concupiscence. Ibid., f® 119r°A.; voir aussi R. Scebcrg, Der Augustinimus des Johannes Driédo, dans Geschichtliche Studien Albert Hauck... 1916, p. 210-219. 3. Seripando (1493-1563). — Pour les courants théo­ logiques dc la fin du xv· siècle et du commencement du xvi·, la récente publication des actes du Concile de Trente est d’une importance capitale. On y voit, prises sur le vif, dans des discussions quelquefois très animées, les Idées d’hommes qui avalent alors de quarante à soixante-dix ans. La formation thcologique dc ces hommes s’était donc faite de 1500 h 1520, alors que Luther était Inconnu; par leurs professeurs, nous remontons même vraisemblablement beaucoup plus haut, à tout le moins jusqu’au milieu du xv® siècle. Or, dans ccs discussions, on voit comme sortir dc terre des idées que l’on ne soupçonnait pas dans la théologie de cette époque; et certaines de ccs idées ont avec celles dc Luther des ressemblances étranges. Ccs ressemblances sc remarquent tout spécialement chez Girolamo Seripando, général des augustins, ct chez les augustins qui l’entourent. Le 25 juin 1546, dans une lettre au cardinal Alexandre Farnèsc, Denis Zanncttini, des Frères mineurs, évêque dc Mylopotamos cn Crète, le constatait avec amertume : « Tous les théo­ logiens s’accordent ù dire que, d'après l’ordre établi par Dieu, les œuvres sont une condition nécessaire dc la justification. Seuls, les religieux dc saint Augustin, je veux dire les grands ceinturés, disent que dc notre côté il n’y a rien dc requis; nous nous y comporterions d’une manière complètement passive ct réceptive, cc qui est une opinion hérétique et luthérienne. Il est de toute évidence que l’ordre entier est infecté. Si, cn présence dc tout le concile, ils ont l’audace dc parler ainsi, jusqu’où ne vont-ils pas dans leurs prédications? Mais leur général devait les connaître; puisqu’il les a fait venir ici, il est manifeste que lui aussi il est de cette opinion Et, dans leurs conversations, ceux qui ne prêchent pas répandent cette ivraie et autres poisons du même genre, marchant à la suite de leur défroqué sacrilège, Martin Luther. Voilà cc que, depuis nombre d'années, je ne cesse de crier, surtout contre 1200 ccs grands ceinturés, soi-disant héritiers d'Augustin.» Concilium Tndcntinum, t. x, 1916, p. 539, 19; ct. p. 586, etc. On le verra fréquemment par la suite : dans le fond ct peut-être plus encore dans la forme, dans les idées ct la terminologie, les ressemblances de cct augusti­ nisme avec la théologie de Luther sont évidentes. D’où venaient-elles? — De l’inllucnce de Luther? Ou, comme l’insinue Zanneltlni, d'un reste d’attache­ ment pour l’ancien confrère ? Plus simplement encore du désir dc faire la part du feu ? Dans ccs ressem­ blances, cc désir d’aller jusqu'au bout des concessions permises a pu s’exercer. Mais qu'on lise les disserta­ tions ct observations dc ccs théologiens; on verra que leurs idées ct moins encore leur terminologie ne purent leur venir ainsi d’une manière tout adventice, alors que leur formation thcologique aurait été déjà ter­ minée. L’influence directe dc Luther, rattachement à l’ancien confrère sont encore moins acceptables; le seul fait qu’une idée avait été émise par Luther devait plutôt les porter à la regarder avec suspicion. Sur ce terrain, le rôle dc Seripando doit retenir tout particulièrement l'attention. Dans son ordre ct dans l’Églisc elle-même, cc personnage occupa alors une place considérable. Le 24 mal 1539, le chapitre général réuni à Naples l’avait placé à la tète dc l’ordre. Quatre jours après, contre quiconque pourrait être légitimement soupçonné d'incliner vers Luther, on avait édicté des peines formidables. Le 12 juillet sui­ vant, Seripando écrivait aux augustins : · Si de près ou de loin certains ont été contaminés par la dépra­ vation luthérienne, cc qu'à Dieu ne plaise, qu’ils s’en aillent. Qu'avec eux les livres dc cette hérésie, s’il s’en rencontre, < soient jetés dehors pour être foulés aux pieds. » Si l'on sait ou que l'on soupçonne que quel­ qu’un est infecté dc cc venin, qu'on se garde de le lui reprocher ou de l’injurier, mais qu’on nous en aver­ tisse aussitôt. · Lettre ms. à la fin dc l’exemplaire des constitutions dc l'ordre, Paris, Bibl. nat., vélins, n. 39 5. Dc fait, Seripando s'appliqua aussitôt à purifier l'ordre des augustins dc toute infiltration luthé­ rienne. Fr. Lauchert, Die italianischen Uterarischen Gegner Luthers, 1912, p. 538. Il resta général jusqu’au printemps dc 1551. Le 26 février 1561,11 fut nommé cardinal, et dc 1561 à sa mort, survenue deux ans après (17 mars 1563), il fut l’un des légats de Pic IV au con­ cile. Or, à cc concile, Seripando avait soutenu des théories parentes de celles dc Luther, notamment sur la double justice, ct il les avait soutenues avec une opiniâtre énergie. Voir ci-après; ct ci-dessus, art. Jus­ tification, t. vm, col. 2166 sq. C'est précisément ù cause de ccs idées que Philippe II s’était opposé à sa promotion au cardinalat. Conc. Trid., t. n, p. lxx, note 10. La vraie raison dc ccs idées, cc n'était donc pas une influence quelconque dc Luther, c'était que dans cer­ tains milieux ct notamment chez les augustins, les idées et la terminologie dc saint Augustin ct des augustlnlcns du xn· siècle étalent plus ou moins demeurées. En défendant cette théologie, Seripando défendait une tradition dc son ordre. Cette tradition devait être assez intime; au concile dc Trente, Salméron ct autres, comme on le verra ci-après, diront que la théorie dc la double justice était toute nouvelle ct qu’elle venait de Luther (16 oct. 1546). La parenté des Idées dc Seripando avec celles dc Luther n'a donc rien qui doive surprendre. Mais la manière fort opposée dont l'Église a traité ccs idées et ccs hommes ne doit pas non plus scandaliser. A toutes les époques de la vie de l’Églisc, certaines théories sc côtoyant ont éprouvé ainsi des traitements fort divers. Maître Eckhart nu xiv® siècle, les jansénistes et les quiet isles au xvn· ont été condamnés. Au contraire, 1201 LUTHER. INFLUENCE DE L’AUGUSTINISME Taulcr ct Suso, disciples ct admirateur· d'Eckhart, ont été béatifiés. Avec des thèses parentes dc celles des Jansénistes, le cardinal Noris a reçu de Benoit XIV le titre dc · très brillante lumière dc l’Églisc ». Tandis que Molinos était condamne à la prison perpétuelle, Pétrucci, son ami ct disciple, était élevé au cardinalat. Affaire de personnes ou erreurs Judiciaires, dira-t-on. Peut-être cn certains cas. Mais, avant lout, la vraie raison de celte différence dc traitement tient à la doc­ trine elle-même. Dans les rapports de l'homme avec Dieu, il y n quelques vérités fondamentales que l’Églisc ne cesse dc maintenir : la distinction réelle dc l’homme d’avec Dieu, et c’était cette distinction qu’Eckhart avait trop oubliée ; la responsabilité dc l’homme envers Dieu, et c’était l’erreur dc Jansénius dc ne pas la maintenir réellement; l’obligation pour le mystique dc respecter la morale, ct c’est cc que semble avoir oublié Molinos. Pour Seripando cl les siens, ils ont toujours maintenu la responsabilité de l’homme envers Dieu ct l’obligation d'observer la morale. Luther, au contraire, a nié fougueusement la liberté; cl, pour affirmer qu’à elle seule la foi neutralise les péchés les plus réels, il a des textes d’une massivité déconcer­ tante. Quel était alors le centre dc cette école augusti­ nienne ? L’Italie, et cn Italie, plus spécialement l’ordre des augustins, peut-être plus spécialement encore l’importante congrégation de Lombardie; c’étaient là sans doute ces « grands ceinturés ■ dont parlait le belliqueux Zannctllnl. Seripando est dc l'Apulic. A côté de lui, on trouve quatre augustins : un maître Gregorio Perfecto de Padouc, Aurélius Philipputlus dc la Rocca Contrata, provincial dc la marche dc Trévlsc, Marianus de Feltro ct Stephanus dc Scstlno; un bénédictin, Luciano dcgli Ottonl, abbé de Santa Maria Pompasla, près de Ferraro; un canne, Joannes Antonius Marlnarius, provincial d'Apullc; un dominicain, Grégoire dc Sienne; un mineur, AntoniusFrexius,dc Pennarolo; un ou deux servîtes : leur général, Augustinus Bonucius, ct Lnurcntlus Mazochlus, cc dernier de Castro franco. Sur chacun dc ces théologiens, voir Cône. Trident., t. n, p. x.xi-cvni; 131, 132; — t. n, p. lxv, 35; — t. v, p. 280, 10 ; t. n. p. i.xxxix, 25; t. v, p. 561-564; — t v, p. 599;— t. v, p. 607-611;— t. x, p. 776, η. 1 ; p. 877, n° 20 ; — t. i, p. 535, 20; — t. x, p. 546, n. 2; p. 996; — t. x, p. 586, 9; — t. v, p. 95-101; t. x. p. 586, n. 8; t. v, p. 581-590; — enfin, cn général, t. v, p. 632, t. x, p. 586, 587, n. 2; p. 691, n. 1. Voir aussi G. Buscbbcll, Reforma· tion und Inquisition in Italien uni die Mitte des XVI Jahrhunderls, 1910, p. 45, 46, etc. Tous ces noms semblent italiens. Quelques autres, il est vrai, dé­ fendent aussi les idées de Seripando, surtout un Espagnol, le « docteur séculier » Antonius Solislus. Cône. Trid., t. v, p. 576; t. x, p. 587, n. 2. Mais on ne voit pas ni qu’ils aient été aussi nombreux, ni qu’ils aient appartenu à un groupe aussi compact, avec des idées aussi profondément ancrées cl une terminologie aussi précise. Pour une théorie dc la corruption radicale de l’homme et d’une Justification intérieure Insuffisante, pour une accentuation dc l’augustinisme du xn· siècle, l’Italie du xv· siècle était un terrain tout préparé. L’Italien d’alors est profondément corrompu; Il est voluptueux, dur et déloyal. La Renaissance est partie de l’optimisme, de l’idée d’une nature non seulement bonne, mais forte, et pouvant facilement trouver cn elle-même de quoi se diriger noblement. Mais, · qui veut faire l’ange fait la bête. · La Renaissance a abouti à la corruption, à la cruauté el finalement au pessimisme. A cette décadence morale, il n’appa­ rut aucun remède. C’est de celle idée que partent 1202 Machiavel ct Luther. L’un ct l’autre trouvent autour d’eux le mal enraciné; ils désespèrent de le guérir ct ils cherchent a s’en accommoder. Sur cette Idée. Machiavel bâtira une théorie sociale : d fallait gou­ verner l'homme sans songer à le rendre bon; dans les tractations sociales et surtout dans les tractations politiques, il serait puéril et dangereux d' < écouter les lois de la morale ·; on y substituera la ruse ct dc fructueux assassinats. Dan·» le même temps, sur les relations de l’homme avec Dieu, des théologiens Italiens auront édifié une théorie semblable. Puis ils auront rattaché cette théorie à saint Augustin ct aux anciens augustinlens. Ces deux théories, théorie sociale ct théorie reli­ gieuse, sc retrouvent chez Luther. Comme on le verra, scs vues sur le pouvoir temporel sont celles dc Machiavel; il est dangereux, il est impossible de gou­ verner d’après l’Évangile. Mais, Italiens politiques, c’est surtout la théorie sociale que Machiavel et son pays ont codifiée et prisée; Germains rêveurs, c’était surtout à la théorie religieuse que Luther et les siens devaient s'attacher. Luther la codifia, l’exagéra; il cn fil sortir la théorie de la Justification par la foi sans les œuvres; dans les relations des hommes avec Dieu, il n'y aura plus à se préoccuper du Décalogue; à la place, on mettra la liberté du chrétien ct la con­ fiance Joyeuse. Ainsi, on laissera dc côté une misé­ rable activité corrompue, ct on s’envolera allègre­ ment vers Dieu. 3e Physionomie de la théologie augustinienne à la fin du Moyen Age. — A la fin du Moyen Age, quelle est la physionomie dc la théologie dite augustinienne ? Comme type, prenons le groupe de Seripando et de son entourage au concile de Trente. Dans leur théo­ logie, on trouve tout un ensemble d idées et d’expres­ sions, toute une synthèse notablement différente de celle dc saint Thomas d'Aquin et de nos théologiens contemporains, tous fortement imprégnés d’Aristote ct de saint Thomas. Les textes qu’ils mettent en lumière sont ceux qui parlent de la grandeur dc Dieu, de sa liberté sans bor­ nes, des abîmes dc ses desseins. Ainsi, dans la concep­ tion dc Dieu, on cn arriverait facilement au nomina­ lisme, à Γagnosticisme, à un Dieu caché ct redoutable. Pour peindre l'homme, on prend surtout les textes qui parlent de son néant et dc sa misère, qui le repré­ sentent comme un pauvre être tout pétri de péché. Chez cct homme, le baptême ne peut mettre que des germes de guérison; le baptise continue tellement à être un mal vivant qu'il pèche avant mémequesa volonté ait agi. Bref, dans la manière dc concevoir l'homme, c’est une tendance constante au pessimisme, au mani­ chéisme. Tendance constante aussi à confondre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel. On accorde très peu à l’état de nature déchue; pour qu’un acte soit bon, d’une bonté simplement naturelle, on cn arrive très vite ù réclamer la grâce. Dans le christianisme. H y a deux grandes attitudes à l’endroit dc la chute originelle. Les uns diront avec Bossuet : · Contemplez cc grand édifice; vous y verrez des marques d’une main divine; mais l’inégalité de l’ouvrage vous fera bientôt remarquer cc que le péché a mêlé du sien.» Sermon sur la mort, 1662. Ainsi l’expé­ rience suffit à montrer cn l’homme une déchéance. C’est le sentiment de saint Augustin; c'est du moins celui des augustinlens, augustinlens catholiques comme Bossuet, augustinlens hétérodoxes comme Luther et Jansénius. Les autres diront : Oui, l’homme est faible. Mais nous ne voyons pas pourquoi il n’au­ rait pu être créé dans l’état où il naît. La déchéance originelle ne nous a enlevé que des dons surnaturels ct gratuits; elle est un fait affirmé par la révélation; on ne saurait la prouver par l’expérience. A des degrés 1203 LUTHER. INFLUENCE DE L’AUGUSTINISME divers, ce point de vue a été celui d’une partie des grands théologiens du Moyen Age, de la plupart des théologiens de la Compagnie de Jésus. Sur la vie chrétienne et la vie mystique, ces deux conceptions entraînent des vues notablement différentes. Il n’y a rien de bon en nous, tout y est corrom­ pu, disent volontiers les nugustinlcns; le mieux sera donc d’agir le moins possible, afin de mieux laisser Dieu opérer en nous. Logiquement, voire même prati quement, cette école ne conseillera que les vertus négatives. Et les augusliniens trouveront là un fonde­ ment plus assuré pour l’humilité. Notre nature est faible, dit l’autre conception, mais elle n’est pas vraiment viciée; clic pourra, elle devra donc coopérer à faction de Dieu. Λ son célèbre ouvrage d’ascétisme, saint Ignace de Loyola donnera pour titre : Les Exer­ cices spirituels. En spiritualité et en mystique, les deux conceptions pourront sc servir à peu près de la même langue; toutes deux pourront célébrer l’évacuation de nousmêmes, la désappropriation, afin de laisser Dieu péné­ trer et agir en nous; mais, sous les mêmes expressions, elles cacheront des concepts fort différents. Avant tout, les augusliniens auront en vue la suppression de notre activité elle-même; les autres, surtout la suppression des fins égoïstes de cette activité : si peu fertile qu’il soit, pensent-ils, le terrain naturel de notre Ame peut et doit toujours être cultivé; mais la perfec­ tion consistera à sortir de plus en plus de nous-mêmes pour nous épanouir en Dieu. Dans la forme, je veux dire dans la marche de l’ex­ position cl de la discussion, dans failure générale en un mot, les différences entre l'augustinisme de Seripando el la théologie désormais courante sont aussi très accentuées. Là, peu de précision; d’ordinaire on sc borne à citer des textes sans chercher à les interpréter; partout c’csl quelque chose de moins charpenté; il y a plus de couleur que de dessin. Et pour couronner le lout, c’est u c répulsion constante pour ce que l’on regarde comme l'intrusion de la philosophie dans la doctrine révélée. Dans un rapport des 26-27 novem­ bre 1516, sur la théorie de la double justice, Scripando prononcera à cc sujet des paroles qui sonnent comme celles de Luther : · On dira · L'application des mérites • de Jésus-Christ ne se fait que par l’infusion en nous •de la grâce sanctifiante. » Assurément,on parlera ainsi si pour toute sagesse l’on n’a que la science prise chez les philosophes, et si l’on ne sait parler que de la caté­ gorie de la qualité. « Conc. Trid.91. v, p. 672; critique de saint Thomas, I»-11», q. ex, a. 2. Au résumé, cet augustinisme est moins une théolo­ gie qu’un catéchisme développé; moins une science raisonnée du dogme qu’une simple croyance. Scri­ pando veut sc borner à discuter « sur les faits, non sur les possibles, sur la pratique, non sur des theories; sous prétexte de mieux entendre les vérités du salut, il ne veut pas abandonner le sens de la doctrine révé­ lée ». Conc. Trtd., t. v, p. 668, 30. 4e Luther cl ( école uugustinienne du Λ F· et du XVI* slide. — Luther eut évidemment connaissance des idées de FavaronI, et plus encore de celles des augusliniens italiens du commencement du xvi· siècle. Dans la seconde moitié du xv· siècle, Andréas Proies (1429-1502) fonde la congrégation des augusllns d’Allemagne Or, le modèle qu’il prend, c’est la congré­ gation italienne dite de Lombardie. En 1455 cl 1456, il avait étudié la théologie à Pérouse, cl son cas ne fut certainement pas unique. Th. Kolde, Die deulsche Augustiner Congrégation, 1879, p. 97, n. 2. Aussi, chez les auguslins de qui Luther avait appris à entendre la justice de Dieu au sens philosophique, comme une justice formelle ou active »; la seconde sur la date dc « la révélation », la troisième sur le lieu précis où elle s'était produite. Dc quels docteurs Luther veut-il parler ? Dcnific répond : Des Pères dc l’Église, des théologiens et surtout des exégètes. Et dans un recueil d'extraits il a montré que, du îv· siècle au commencement du xvi·, pas un seul écrivain catholique » n’avait entendu ce passage comme le prétendait Luther. Die abcndlûndischen Schriftausleger, 1905 ; voir aussi D. P., t. i, p. xvi; t. n, p. 317-366. Mais Luther nous dit que jusqu’à sa découverte, c’était au sens philo­ sophique qu'il avait entendu la justice de Dieu. Il est donc plutôt probable que les docteurs qu’il avait en vue c’étaient des philosophes, notamment ses docteurs nominalistes. A.-V. MQllcr, Luthers Werdegang, 1920, p. 122 sq.; K. IIoll, dans Festgabe dargebrachl... Avon Harnack. Tubinguc, 1921, p. 73 92. Sur la date de « la révélation >, tous aujourd'hui, protestants comme catholiques, s'accordent pour avancer celle que Luther a indiquée. Dcnific pro­ posait la fin dc 1515, après le commentaire sur les trois premiers chapitres dc l’Épltre aux Romains; c'était là qu’il trouvait < le moment précis dc la crise morale et doctrinale dc Luther ». D. P., t. n, p. 36-1 sq., surtout -108. Après s’être élevés violemment contre Dcnific, les protestants ont ici renchéri sur lui. Volontiers, ils placent la découverte de Γ Évangile entre le doctorat dc Luther (18 octobre 1512) et le commencement des Dictées sur le Psautier (semestre d'hiver dc 1513). E. Hirsch, Initium theologia: Lutheri, 1910. p. 161-165; O. Scheel, Luther, t. n, p. 321. H. Thomas, Zur Wûrdigung dcr Psalmenvorlesung Luthers von 1513-151S, 1920, p. 49-51; H. Strohl, 1922, p. 144. En effet, cc fut sans doute à ccttc époque, dans la première moitié dc 1513, que Luther cn arriva à une conception assez précise dc la foi Justifiante; donc avant son premier Commen­ taire sur les Psaumes, et non avant le second, comme il l'écrira cn 1545. C'est alors que dut sc produire l'Événement de la Tour, dont on parle tant cn Allemagne. Maintes fols, surtout à table, Luther est revenu sur cc grand évé­ nement intérieur. Qu'était ccttc tour; et surtout dans ccttc tour quel fut au juste le lieu de la découverte ? Ccs dernières années, les discussions à cc sujet ont été très âpres. Elles portent sur un point assez piquant. En 1532, Luther disait à ses convives : < Le Saint-Esprit m’a donné cette intuition dans ce cloaque. > T. R., t. n, n. 1681, t. m, n. 3232 a. Ailleurs, on le fait simplement parler dc la tour; puis du cloaque et de la tour; puis d’un hypocaustum ou pièce chaufléc. T. R., I. in, n. 3232a;32326; Bindscil, L i, p. 52; voir aussi F. Loofs, dans Theologische Sludien und Kritiken, Lutherhejt, 1917, p. 354, n. 2. Dc ccs cabinets ou de cette pièce chaufléc, que faut-il choisir ? Plusieurs raisons incli­ nent à sc décider pour les cabinets. Dc l'avis général, le premier récit, où ils sont seuls mentionnés, est le plus authentique. En outre, à la Wartbourg et les 1208 années suivantes, Luther décrira scs constipations avec un réalisme et des détails fort expressifs. A. Cabanès, Les indiscrétions de l'histoire, t. vi, s. d. (1909?) p. 37. Dans « le cloaque · du couvent, il devait donc sans doute être obligé à de longs séjours, la tète occu­ pée ailleurs. Or quelle répugnance y avait-il à cc que l’Esprit-Saint choisit ce lieu pour lui parler ? Quel lien symbolique, au contraire, entre la révélation et l'endroit où elle sc produisait! Sur le cloaque dc la nature, la foi justifiante descendait, fleur pure et embaumée, venue directement du Ciel. Porté aux antithèses, Luther devait aimer A sc répéter : < L’Es­ prit souille où bon lui semble. » A la fin de sa vie, l’Apo­ calypse lui servira bien à montrer que la tiare du pape était l’endroit tout désigné pour sc soulager à fond. D. P., t. îv, p. 129, 130 cl la gravure v dc l'image de la Papauté. Tel est l'Événement de la Tour. Pour son entrée au couvent, Luther avait été frappé comme Paul sur le chemin dc Damas. Pour sa grande théologie dc la justification, il avait reçu une révélation plus intime. Plus tard, toutes ccs illuminations d'en haut recevront leur couronnement à la Wartbourg, la nouvelle Patmos. Pourtant, l'Église n’avalt-ellc pas la mission dc con­ trôler les illuminations privées? Saint Paul n'avait-il pas dit, cc saint Paul à qui Luther aimait tant à sc comparer : « Quand même un ange du ciel vous an­ noncerait un autre Évangile que celui que nous avons annoncé, qu’il soit anathème. » Mais comment négliger des impulsions si violentes ? Comment renon­ cer à y voir des appels de Dieu ? Et y renoncer pour sc soumettre à qui ? A l’Église d’Alexandre VI et des évêques d’Allemagne, à l’Église qui venait de placer sur le siège dc Mayence le futur trafiquant des indulgences, le jeune viveur Albert dc Hohenzollern, évêque, deux fois archevêque, électeur et chan­ celier de l’Empirc à vingt-quatre ans! Pour voir, par­ dessus ces faits transitoires, l'épouse et la représen­ tante dc Jésus-Christ, il eût fallu des idées générales et de l’abnégation. Mais au Heu d’idées générales, Luther n'eut jamais que de fortes impulsions; au lieu d’humilité et d’oubli de soi-même, H n'eut jamais qu’un grand orgueil et un attachement obstiné à scs impulsions. Après VÉvénement dc la Tour, il restera fermement attaché ù la théorie dc la fol justifiant sans les œuvres. Comme on le verra au chapitre suivant, ccttc théorie était le fruit de scs experiences intimes; elle était le poème de sa vie. Pour la soutenir, il dédaignera dc plus cn plus d’en appeler à la tourbe des théologiens. Au début dc sa lutte contre les Indulgences et même plus tard, il admettra encore quelque peu l’autorité des Pères. Enders, t. i, p. 149, 190 (1518). Mais il déclarera bien haut qu’il n'a que faire des théologiens scolastiques. < maîtres nouveaux », dépourvus d’autorité. W., t. I. p. 243, (nov. 1517?) · il n’y en avait pas un à avoir compris un seul chapitre dc l’Évangilc ou dc la Bible! · Endors, t. 1, p. 174 (24 mars 1518). C’était la lourde bévue dc Jean Eck d'être allé puiser scs fantaisies chez ccs gens-là; pour lui, il sc glorifiait dc n'avoir rien à faire avec eux! W., t. i, p. 281, 282, 284-286, 293 (1518). < Sur les auteurs et les opinions qui l’ont influencé, Luther a toujours été très réservé. Presque constam­ ment, il nous laisse entendre que scs idées sont sorties spontanément dc ses méditations comme Minerve du cerveau dc Jupiter. > Grisar, t. î, p. 131; dc même Müller, dans Theol. Sludien und Kritiken, 1915, p. 158, 159. Pour la traduction dc son Nouveau Testament à la Wartbourg, il semble prouvé aujourd'hui qu’il s'aida dc travaux allemands antérieurs. Mais vingt- 1209 LUTHER. LA DÉCHÉANCE ORIGINELLE quatre ans durant, il n’eut jamais le loisir d’en faire la confidence ! De plus cn plus, il fut entendu que sa théorie de la Justification lui était venue directement du Ciel. III. La déchéance originelle. —Aux environs de 1510, la déchéance originelle commença à se montrer ù Luther comme une corruption radicale et irrémé­ diable; de plus cn plus, ccttc corruption devint pour lui un axiome intangible. C’esf là le fond de sa théologie. On peut étendre à toute ccttc théologie cc que Bellar­ min dit du péché originel : « Toute la controverse entre catholiques et luthériens est de savoir si la corruption de la nature et surtout si la concupiscence cn soi, telle qu’elle demeure même dans les baptisés et les justes, est proprement le péché originel. » De amissione gratia et statu peccati, 1. V, c. v, Opera, 1870-1874, t. v, p. 401. Cc chapitre et le suivant sont les deux chapitres fondamentaux dc ccttc étude. Dans celui-ci, nous ver­ rons les destructions; dans le suivant, la reconstruc­ tion. Sur les destructions, nous verrons d'abord les linéa­ ments qu’avait pu lui fournir la théologie précédente; puis cc qu’entre scs mains ccs linéaments sont deve­ nus; enfin, par manière dc conclusion, sa lutte contre les œuvres. /. LE PÉCHÉ ORIGINEL ET LA CONCUP!AGENCE JUS· Qü’a LUTHER. — Dans un sens strict, la concupiscence, cc sont les sollicitations dc la chair, les sollicitations sexuelles; dans un sens général, c’est toute tendance vers la créature au détriment de nos tendances vers le Créateur; c’est l’obstination intime et tenace dc tout notre être à demeurer dans le fini. C’est cn cc sens que saint Paul et saint Jean parlent dc la chair cn l’oppo­ sant à l’esprit. Horn., vin, 7; Gai., v, 19-22; I Joa., n, 16. Mais le sens dc cc mot établi, il reste encore deux grandes manières d’entendre que la concupiscence serait le péché originel. Ou cc péché sera la concupis­ cence elle-même, ou il sera la relation morale entre la concupiscence et la faute d’Adam. L’application dc celte distinction au baptisé cn fera aussitôt saisir l’importance. Bien qu’atténuée quelque peu, la concu­ piscence demeure cn nous après le baptême. Si le péché originel consiste dans la concupiscence elle-même, il faudra dire qu’nprès le baptême, cc péché subsiste cn nous.Peu ù peu, sous l’influence dc l’âge et de la grâce, il s’atténuera, mais il ne disparaîtra vraiment qu’à la mort. Seulement, Dieu ne voudra plus le voir; le péché existera toujours, mais il ne nous sera plus imputé. Si, au contraire, le péché originel consiste dans la relation morale dc la concupiscence avec la faute d’Adam, le baptême détruit ccttc relation cl le péché n’existe plus cn nous; avec la faute d’Adam, notre concupiscence n’a plus dès lors qu’jme rclahntiju^nrique (j) La pensée de^ainl AunustinS— Quelle était sur cc point la pensée dJ August in ? Des centaines dc fois, A partir de 397, il a dit que le péché originel c’était la concupiscence. Mais, tout aussi catégoriquement, il a affirmé qu’nprès le baptême le péché originel était complètement détruit. Par exemple, Contra duasepistulk^ Pclagianorum (420), 1. I, xm, 27, P T., t. xuv, col. 5G3. Or il a aillrmé aussi qu’nprès le baptême (fait du reste trop facile A constater) la concupiscence sub­ siste en nous. Il s’ensuit donc inéluctablement que pour lui la concupiscence ne suffit pas à constituer le péché originel. Dans l’homme déchu, elle a avec la faute d’Adam une relation de droit, une relation morale; Dieu nous impute la faute d’Adam, par où la concupiscence est arrivée ea nous. Dans l’homme régé­ néré, elle n’a plus avec ccttc faute qu’une relation de fait, une relation historique; elle demeure comme un fait, non comme une responsabilité, c’est-à-dire non comme une souillure, comme une faute. Contra Julia­ num (421), I. VI. xix, 60, P. L., t. xuv, col. 858. 1210 Mais que les expressions d’Augustin fussent obs­ cures, souvent même audacieuses dans le sens d’une identification du péché originel cl de la concupiscence, l’histoire des Idées religieuses dans l’Église d’Occident suffirait A le prouver. De nombreux théologiens, même nettement catholiques, ont cru qu’il avait enseigné celte identité,________ Dc saintfAugustlnà saint Anselme jèt même jus­ qu’au xm· siècle, on sc borna à peu près à répéter que le péché originel consistait dans la concupiscence; souvent, on mettait indifféremment l’un ou l’autre mot Pierre de Poitiers (t 1205), Sent., 1. H, xix, P. L., t. ccxj, col. 1015; J.-N. Espenberger, 1905, p. 101,111, 136, 148; Kock, dans Theol. Quartalschrift, 1913, p. 446. Sous ces mots, quel sens au juste mettait-on ? On sc bornait à répéter religieusement comme des formules les expressions d’Augustin. Dès lors, on s’habitua peu à peu A les prendre au pied de la lettre, c’est-à-dlrc à identifier..CQJQPlètcine^t la concupis­ cenceayeç le pécK^Îfgincl. ^^TGacîlon de*aini Anselme. — Cet excès appela une réaction. Saint Anselme (1033-1099) définit le péché originel « la privation de la justice que chaque homme doit posséder », et cette justice, c’était « la rectitude dc la volonté ·. De conceptu oirginali, c. xxvn, xxix. S’autorisant d’Anselme cl le codifiant, saint Thomas dit que la privation dc la justice originelle était l’élément formel du péché d’origine ». IMI·, q. Lxxxn, π. 1 et 3. La concupiscence en était l’élé­ ment matériel, c’est-à-dire quelque conséquence plus indéterminée ; cf. a. 2, et a. 3, ad 3^ ; cf. ci-dessus, t. vm, col. 2038* D’ailleurs, ajoutèrent dc plus cn plus les théologiens, historiquement sans doute la concupiscence rappelle le péché originel : c’est par lui qu’elle est apparue ou du moins qu’elle s’est accentuée dans l’homme. Dc soi. toutefois, elle n’est pas mauvaise; créé dans l’état de pure nature, l’homme l'eût connue à peu près comme aujourd’hui. La concupiscence, c’est la tendance qu’ont nos facultés vers leur activité naturelle, et c’est la jouissance qu’elles trouvent dans cette acti­ vité : jouissances dans la possession dc la richesse, jouissances corporelles, jouissances intellectuelles. Mais notre activité est soumise à des lois. Or, souvent la concupiscence nous incite violemment A transgresser ccs lois; c’est cn cc sens qu’on peut la regarder comme mauvaise. La concupiscence, disaient donc saint Anselme el saint Thomas, était une conséquence du péché originel mais elle n’était pas cc péché lui-même. Au fond, ccttc conception n'était qu’une manière plus claire d’expri­ mer celte relation morale de la concupiscence avec le péché d’Adam, cn quoi saint Augustin avait placé le péché originel. L’enseignement dc la vieille école augustlnicnnc s’évanouit alors peu A peu, comme sc dissolvent des humeurs morbides dans un organisme sain et puissant. 3° Persistance dc la doctrine, augustinienne. — Toute­ fois, comme on l’a vu dans le chapitre précédent, l’ancienne manière dc voir conserva çA et là des parti­ sans. Parmi eux, on cite Henri de Gand (1220-1295), Grégoire de Rimini (t 1358), Seripando (Il 3-1563), enfin quelques autres depuis le concile de Trente. Dc l’identification fruste du péché originel el dc In concupiscence, les august iniens du χπ· au xvi· siècle avaient tiré dc sombres conséquences. 1. Par elle-même, la concupiscence est coupable. Seulement, dans le baptisé, Dieu l’excuse; il ne lui impute plus ce péché. C’est ce qu’on lit dans Hugues de Saint-Victor, /’. L., t. clxxv, col. 471, 472; I. clxxvi, col. 107, dans Robert Pulleyn, t. clxxxvi, i col. 755, et dans Roland. A.-M. Gicti, Die Sentenzen Polands, 1891, p. 202. Au xvi· siècle, celte théorie 1211 LUTHER. LA DÉCHÉANCE ORIGINELLE reparaît chez Driédo, Opera, 1552, t. m, f° 118, 119, chez Scripando cl les siens. Cône. Trid., t. v, p. 191, 195, 203; \V. Koch, dans Theol. Quartalschri/t, 1913, p. 551, 552; 1914, p. 115-123. Une strophe de la sé­ quence pour la fêle de la Pentecôte est sans doute un écho de celte doctrine : Sine tuo numine Nihil est In hornine Nlhll est Innoxium. 1212 fies justes sur la terre. Leur effort tend à éliminer de 1 plus cn plus ces restes de péché qui sont en eux. Hervé / de Bourg-Dieu, P. L., t. clxxxi, col. 693, cf. col. 1189; J Étienne de Sestino, Cône. Trid., t. v, p. 607-611 I (25 oct. 1516). Seul, Jésus-Christ a pu accomplir par/ faitement les deux préceptes : < Tu ne convoiteras pas; lu aimeras Dieu de tout ton cœur; » seul, Il a eu la V justice parfaite. Hugues de Saint-Victor, P. L., k t. CLXXV, COj, —------------ - ---------T*Efi mCpuisque la concupiscence demeure en noTT^ jusqu’à la mort, avec ses convoitises contre l’esprit, elle est inextirpable, indéracinable; elle est invincible, elle ct le péché avec elle. C’est Robert Pulleyn, Pierre Lombard ct Jean Driédo qui nous le disent. P. J.., t. clxxxvi, col. 755, 854, 855; t. exa, col. 86 C; Opéra 1552, t. m, f° 98 r> : Invincibilis /ornes. 2. Péché originel cl concupiscence, c’est tout un; cn outre, du péché originel nous sommes responsables autant que dc nos fautes personnelles. Dès lors, tous les mouvements de la concupiscence sont des péchés, les plus spontanés aussi bien que les plus volontaires. Dans le non-baptisé, ils sont des péchés graves; après 11. LUTHER ET LA CORRl EI ION RADICALE //' le baptême, graves encore en soi, Dieu ne les regarde que comme véniels. Ainsi, au xn· siècle, parlent lhomme dT.chv. — L’identification du péché originel Hugues de Saint-Victor, T. L„ t. clxxv, col. 471, 474, et de la concupiscence est étrange et dangereuse. Le 175, Robert Pulleyn, l. clxxxvi, col. 855, 863-865, et baptême est impuissant à effacer le péché originel; le Pierre Lombard, t. ex en, col. 84 I); ainsi au concile de mal est plus fort que le bien, Satan plus fort que Dieu. Trente, et avec force, a parle Scripando. Cône. Trid., Cette théorie fait songer au manichéisme. Mais pen­ t. v, p. 194, 195; Theol. Quartalschri/t, 1913, p. 551, dant longtemps, une erreur peut fort bien ne pas pro­ 552; 1914, p. 115-123. Le péché est dans la chair; duire tous scs fruits. Retenu par le bon sens et l’adhé­ toutes les fois que la chair s’agite, elle p< chc. En cc sens sion au dogme catholique, on n’en tire pas toutes les Hildebert dc Lavardin (1057-1133) ct Hervé dc Bourgconséquences qu’elle comporte. On s’arrête au bord de Dieu (t 1150?) ont des déclarations explicites. P. L., I l’abîme, cl on dit équivalcinincnt : « O profondeur iné­ t. clxxï, col. 998; t. clxxxi, col. 1189. — Plus loin puisable de la sagesse cl de la science de Dieu 1 Que ses nous verrons que dc là aussi découle la théorie dc ccs jugements sont insondables ct scs voies incompréhen­ théologiens sur le mariage. sibles I » Dans l’opposition entre le dogme ct les consé­ 3. Dc la culpabilité de la concupiscence, les augus- quences de spéculations fâcheuses, on verra naïvement liniens concluaient fort logiquement à 1*impossibilité un mystère voulu par Dieu, un reflet de sa sagesse d’accomplir la loi. On connaît le passage dc saint Paul : infinie ! < Je ne faisjuu rr veux, mais je fais cc que je Mais le développement de l’arbre ne saurait rester l ais... (Tffom., vu, 15JDe l'avis général aujourd’hui, éternellement contrarié. C’est ce qui advint ici avec cc passage s'applique à l’homme avant la régénéra­ I Luther. La théorie de l’identification du péché originel tion. Longtemps, il est vrai, à la suite dc saint Augus­ ct dc la concupiscence allait Hugues dc Saint-Victor, I dire dans le péché. · Dès scs Dictées sur le Psautier, il P. J... t. clxxv, col. 471, 475. Au concile de Trente, identifie péché originel ct concupiscence. \V., t. m. Scripando parla absolument dans le même sens. Cône. p. 171,26;p. 175,30(Ps. xxx); t.iv, p. 497, 14 (I\s.,l); Trid., t. v, p. 191, 195, 661. 670 (26-27 nov. 1516). t. iv, p. 351, 20 (Ps. i.xi). « Il est convenable que Ces théologiens étaient logiques. La concupiscence est nous devenions injustes et pécheurs, afin que Dieu une force ct une tone coupable; les mouvements soit reconnu juste dans scs paroles. » W., t. iv, p. 385,5 spontanés en sont des péchés. Or la concupiscence ne (Ps. cxvjii, 163). Dans les baptisés, les mouvements dc mourra qu’avec nous. Ici-bas, nous ne pouvons donc la nature sont toujours mortels, mais Dieu ne les jamais rester sans convoitise coupable », ni « aimer regarde plus que comme véniels. \V., t. iv, p. 343, 22 Dieu dc toutes nos forces n Jusqu’à ce que cette concu­ (Ps., cxvm, 75). piscence soit complètement déracinée, l’homme n’est Dans le Commentaire sur TÉpltre aux Pomains, la pas complètement justifié ; sur cette terre, il n’a donc théorie de la corruption intégrale de l’homme déchu jamais lu /uλ(icrfparjaiteJ.cs sacrements, la grâce font est pleinement énoncée. Sans cesse Luther y répète que que le péché, r’fol-iMÏire la concupiscence, ne règne k péché originel cL concupiscence, c’est tout un. « Qu’estplus en nous; ils ne peuvent l’empêcher d’adhérer à ! ce donc que le péché originel ? D’après les subtilités nos entrailles comme une lèpre inguérissable. Le bien I des théologiens scolastiques, c’est la privation ou le parfait, la justice parfaite serait l’accord parfait de la rnaii<|uc de la justice originelle... Mais d’après l'Apôpartie inférieure dc nous-mêmes avec la partie supé­ I tre et la simplicité du sens chrétien..., c’est la privarieure; le mal complet, l’accord complet dc la partie K tion entière et universelle dc rectitude, cl dc pouvoir ♦upéricure avec l’inférieure. Tant que la partie infé­ U [pour le bien ] dans toutes les énergies tant du corps rieure lutte contre la s.npukiirr. il ne peut donc y i que dc l’âme, dans l’homme tout entier, homme intéavoir qu une justic$mpar/aitc^\ïnsi cn est-il pour tous I rieur et homme extérieur. » J. bicker, t. n, p. 113, 144. 1213 LUTHER. LA DÉCHÉANCE ORIGINELLE De cette identification, Luther va tirer, cn les ren­ forçant, les conséquences qu’en avaient déduites cer tains augustlnlcns des âges précédents. — 1. Identique à la concupiscence, le péché originel demeure cn nous après la justification; notre justice n’est donc qu'/mputée. Meker, t. π, p. 1. · Cc n’est pas par une Justice ct une sagesse propres, c’est par une justice et une sagesse étrangères que Dieu veut nous sauver. » Ibid., p. 2. Aussi, tout en étant justifiés, nous demeurons pécheurs; jusqu'à la mort nous sommes moins justes en fait qu’ « en espérance ». Ibid., p. 106-108. Alors, déjà, pour désigner notre intérieur après comme avant la justification, on voit apparaître le mot fameux d'ignominie. Ibid., p. 334, 33. L’année suivante, dans son Commentaire sur l'Épitre aux Hébreux, il dit que « nos vertus ne sont qu’apparentes, ct sont cn réalité des vices ». 156, dans J. Meker, 1918, p. 35. 2. Tous les mouvements de la concupiscence sont des péchés. Sans la grâce, l’homme ne peut que pécher. J. Meker, t. n, p. 212. La nature n'est que convoitises; elle est l’homme charnel, ct la chair, c’est non seule­ ment le corps, mais l’àrnc elle-même; tant que l’âme n’est pas sous l’influence de la grâce, elle est complète­ ment assujettie à son corps. Apres la chute, l’esprit s’est retiré et dans l’homme il n’est plus resté que la chair, sans liberté pour le bien. Commentaire sur l'É pitre aux Domains, dc 1515, Commentaires sur l'Épitre aux Gâtâtes, dc 1519 et dc 1531, Traité du serf arbitre, de 1525, exposent longuement cette anti­ thèse dc l’esprit ct dc la chair. Voir au chapitre sur le serf arbitre, col. 1283. Dans les justes, la corruption de la nature, mortelle de soi, devient vénielle. J. Meker, t. n, p. 123, 332. Mais, dans la suite, Luther semble avoir maintenu dc moins en moins cette distinction. Au justifié Dieu n’imputait plus aucunement ses fautes, ni comme mor­ telles, m comme vénielles. Aussi en arriva-t-il à relé­ guer le purgatoire parmi les fantômes inventés par le diable. Müller-Kolde, Die sijmbotischcn Bûcher, 12· édit., 1912, p. 303(1537). 3. Dc la culpabilité de la concupiscence, Luther, lui aussi, en arrive tout naturellement à l’impossibilité en cette vie d’accomplir la loi et d'y atteindre à la justice parfaite. 11 nous est impossible d’aimer Dieu dc toutes nos forces ». bicker, t. n, p. 110, I. 1-5; et surtout p. 121,27. 4. Enfin la concupiscence est invincible; après la chute, nous n’avons plus dc liberté pour le bien : « Où est maintenant le libre arbitre?... Par nous-mêmes, il nous est dc toute impossibilité d’accomplir la loi. » Meker, t. n, p. 183. 1 I. Luther préludait ainsi à sa dis­ pute de I leidelherg ( 1518), où il devait soutenir que ·la liberté pour le bien n’était qu’un titre sans réalité ». \V., t. i, p. 351, 13e thèse; voir aussi J. Kœstlin, Lutherstheologic, 1.i, p. 215; t. n, p. 121. et à son mot favori que « le libre arbitre est mort ». \V., 1.1, p. 360 (1518), etc. Le retentissement de la querelle de Luther avec Érasme sur la liberté m'oblige à rejeter plus loin le chapitre sur le serf arbitre. Dès maintenant toutefois, il est nécessaire dc rechercher ce Aujourd’hui, nous dirions dans une langue assez différente pour la forme, sensiblement identique pour le fond : « Je ne suis responsable que de mes faits de conscience, non des faits ct des Impulsions de ma subconsdencc. » Voilà une doctrine de clarté, voilà le bon sens catholique. Avec Luther, l’Allemagne protestante aura une autre conception : c’est que l'homme a le péché dans le sang, ct que le mal humain ne saurait être détruit. Lc chrétien n’aura guère qu’à laisser le mal produire à l’aise scs végétations innommables, tandis que, sur ccs moisissures de fumier, il s’envolera vers Dieu par le sommet de son àme. 2° Les causes de la théorie. — Dès maintenant, nous pouvons voir quelques-unes des contradictions formi­ dables de la théorie de Luther; l'homme doit agir, ct il ne peut produire que le mal; il est responsable envers Dieu, et son activité est complètement néces­ sitée. Dans les chapitres suivants apparaîtront des contradictions non moins étonnantes. Lc nominalisme a été le dissolvant intellectuel qui lui a permis de ne pas être choqué de ccs contradic­ tions. C'est donc là une première cause de la théorie, cause indirecte, sans doute, mais toutefois fort impor­ tante. Cette théorie, le nominalisme l'a amenée aussi parvole de réaction; il exaltait les forces de la volonté; Luther en a été amené à dénier à l’homme déchu toute 12 IG force pour le bien. De la théorie de Luther, les idées de saint /Augustin ct beaucoup plus celles de certains augustinlcns du Moyen Age ont été une seconde cause, cause plus prochaine ct plus immédiate. A l'augusti­ nisme, il faut peut-être joindre de vagues Influences platoniciennes. Mais, à l’origine, ce n'était pas l'augustinisme que Luther avait adopté. Et pourquoi alla-t-il au delà des vues des plus sombres augustinlcns ? Dans cette attitude, faut-il ne voir que l’éclosion de méditations intellectuelles sur l’identité du péché originel ct de la concupiscence ? Non; les grandes constructions Intel­ lectuelles viennent moins de la tête que du cœur, moins de l’intelligence que de l’activité globale; elles résu­ ment les préoccupations d’un homme ou de son époque. C’est tout spécialement le cas pour Luther; constam­ ment scs partisans nous répètent que scs idées sont le fruit d’expériences, ct par-dessus tout d'expériences personnelles. 1. Sur cc terrain, je trouve unep rcmière cause de la théorie dans la tendance de l’Allemagne, au pessi­ misme. — Pessimisme dans la littérature et, ce qui est plus caractéristique ici, dans la mythologie populaire : < A passer un certain temps dans la familiarité des légendes germaniques d’outre-Bhin, on en garde l'impression d’une ambiance hostile, d'une lutte à peu près impossible de l’homme contre des puissances mystérieuses, de l'œuvre humaine perpétuellement défaite par des êtres jaloux, des fatalités naturelles qui semblent ressortir de partout. L'homme s’y débat per­ pétuellement sous des inimitiés insondables ct farou­ ches. C'est même le pathétique de ces luttes terribles qui confère le plus fort de son émotion au lyrisme populaire d’outre-Bhln. » Maurice Barrés, Lc Génie du Rhin, dans Revue des Deux Mondes, 1er janvier 1921, p. 18. « Cette lutte à peu près impossible contre des puis­ sances mystérieuses, ce pathétique de luttes terri­ bles, » c'est toute la vie ct toute la théologie de Luther, cest notamment le principe générateur de cette théologie, la corruption irrémédiable de l’homme déchu. Pessimisme dans la philosophie. Pour la philoso­ phie allemande, c’est presque un axiome que l’intelli­ gence humaine est incapable d’atteindre le vrai. De là, chez Kleist, chez Nietzsche, chez maint autre, le désespoir sombre d’intelligences aspirant à saisir le vrai, mais sc disant qu'elles ne peuvent atteindre qu’à un phénoménisme sc modifiant tous les jours. El c'est presque un axiome aussi que notre volonté est inca­ pable de liberté. Sans doute, la philosophie allemande accorde beaucoup à la volonté. Mais à quelle volonté? En regard d'une hésitation anxieuse à rien affirmer sur l’être des choses, elle tendra constamment à affirmer < un volontarisme où domine une puissance arbitraire et complètement Impénétrable à l’esprit ». • Finalement, il semble Impossible à un Allemand d’attribuer à l’activité morale une spontanéité véri­ table, et d’en faire plus que l’expression d’une force cosmique universelle. . E. Bréhlcr, Histoire de la philo­ sophie allemande, 1921, p. 105-120. Voir aussi Ch. And 1er, Nietzsche, 1.1, 1920, p. 89; t. m, 1921, p. 166. L'Allemagne, l'Allemagne du Nord surtout, est portée au pessimisme ct à la terreur. Ici encore, Luther fut · le grand Fils de l’Allemagne ». Son enfance fut triste : triste le foyer paternel, et tristes ses pre­ mières années d'études. Plus tard, à la Wartbourg, au lieu de se réjouir de « la liberté chrétienne » reconquise, son àme sera constamment envahie par l’elTroi de visions diaboliques. II fut l’un de ccs grands rieurs qui sont de grands mélancoliques. Les tentations dont il pariera avec une sauvage éloquence, ce seront les ten­ tations d'abattement. 1217 LUTIIEH. LA DÉCHÉANCE ORIGINELLE 121S 2. Mais contre la tristesse allemande, contre sa p. 719, 30 (1525); ci-après le chapitre sur le serf arbitre. propre tendance â la mélancolie, Luther eût pu réagir; Or, Luther a beau avoir une tendance au mensonge, de fait, pendant les siècles catholiques du Moyen Age, ici l’on ne distingue ni aspect mensonger, ni motif de la tristesse allemande ne produit pas de fruits délétères. mensonge. Les causes dernières de la théorie de Luther doivent Mais en 1515, dira-t-on, Luther ne pouvait-il donc donc sc chercher ailleurs : par-dessus tout, sa théorie jamais réagir contre les impulsions de sa nature ? lui vient de la pratique de son époque ct de scs propres Était-Il donc tombé si bas ? Non, semble-t-il; c’est pourquoi, dans les expériences personnelles de Luther, tendances h lui-même. De la pratique de son époque. Λ Γunisson, tout parti­ il faut ici donner une large part a ses dispositions et culièrement dans le monde religieux, celte époque tendances intérieures : à cette époque, sa théorie semble s’écrier : « Le mal est trop universel ct trop apparaît en partie comme l’expression d'une crainte, enraciné; il n'y a pas Λ essayer de réagir. » Les huma­ ct d’une aspiration; de la crainte de ne pouvoir plus nistes ont vanté l'homme; ils ont voulu prendre pour résister; de l’aspiration a se débarrasser de toute règle la nature humaine, ct, par nature humaine. Ils ont entrave, à vivre comme un moine de l'abbaye de entendu à peu près uniquement les passions les plus Thélèrne, aspiration trop écoutée, trop caressée cl, réalistes; vite, ils en sont arrivés à être voluptueux ct partiellement, déjà mise en pratique. durs. — Chaque époque inspire à quelque penseur ou A cette époque, tout dans sa vie concourt à nous le rêveur une théorie de la vie; Il codifie cc qu’il volt peindre sous ccs couleurs. Pourquoi sc tourner si àprese pratiquer autour de lui. L'Amérique est le pays de ment contre les observants, sinon parce qu'au fond de la vie intense; elle a produit William James et sa son àme, il sentait sourdre ces tendances vers une théorie du pragmatisme. La vie de Bismarck ct l’élé­ vie plus libre ? Puis, peu à peu, le moine disparaît, vation de l’Allemagne au xix· siècle sc résument dans la piété s’en va, et jusqu’aux exercices essentiels de la le mot tristement célèbre : · La force, c'est le droit. » vie du prêtre. En même temps, les passions violentes Alors Nietzsche est venu avec sa théorie du surhomme reparaissent. Vers 1514-1515, il parie de passions et sa Volonté d’étre fort, de devenir fort par tous les invincibles, ct celles qu’il cite, ce sont bien celles qu’on moyens, en rejetant avec mépris la morale des esclaves. lui connaît : la colère, l’orgueil, la luxure. W., t. iv, Au commencement du xvi· siècle, la décadence ne p. 207, etc. Les années suivantes, la voix de la chair semblait pas comporter de guérison Intime ct réelle; devient de plus en plus ardente ct turbulente; dans un d’où cette époque, on l'a vu, a produit Machiavel et sermon, il parle de la lutte atroce »qui sc livre en lui Luther. Tous les deux ont codifié les tendances de leur contre la chasteté. W., t. ix, p. 215 (janvier 1519). A époque et de leur pays: de là,nu xvi· siècle,la fortune Staupltz, il avoue qu’il est · sujet à sc laisser entraîner par les mouvements de la chair ». Enders, 1.1, p. 131 étonnante des deux t héories. 3. Point d’arrivée des mœurs de l’époque, la théorie (20 février 1519); de la Wartbourg, il écrira à Mélanch­ de Luther le fut aussi de scs propres dispositions inté· thon « qu’il brûle, dans l’immense incendie de sa chair Heures. — On sait quelle place prépondérante Denifie indomptée ». Enders, t. ni, p. 189 (13 juillet 1521). a attribuée à cette dernière cause; il ne voit guère L’orgueil devient incommensurable. Déjà très apparent qu’elle : la théorie de la concupiscence invincible est ct très choquant dims ses notes de 1509-1511 sur les le irait de chutes répétées devant les assauts d’une Sentences, il augmente chaque jour au milieu des nature fougueuse. Dans son étude sur Luther, travail triomphes de Wittenberg. Rapidement, laisser-aller le plus complet que nous ayons, le P. Grisar a atténué et orgueil en arrivent à lui faire prendre pour des les couleurs sombres de ce tableau. Dans le Luther de directions d’en haut toutes les impulsions de sa nature 1515, il sc refuse Λ voir un homme corrompu ct inca­ ct de ses passions. Puis, avec les années, il saura de moins en moins ce pable d’elTorts contre lui-même. Puis, i) a ajouté une cause à celles dont on parlait déjà. En 1511, Luther que c’est que de sc dominer. Dans tout le cours de se tourna violemment contre les observants de son l'histoire de l’Églisc serait-il possible de trouver chez ordre; dès lors il ne pessa de censurer leurs prétentions un réformateur religieux des ouvrages qui aient la à être saints par leurs prières et leurs œuvres. De la, xiolence cl le débraillé de scs pamphlets contre Jean ta dit Grisar, peu à peu, le dénigrement des œuvres, puis Saucisse (1511), ou contre la Papauté romaine fondée de l’activité humaine jusque dans sa racine. Grisar, par le diable (1545) ? En résume, les causes de la théorie de Luther, ce 1 .1, p. 92-94. Si dans l’intérieur de Luther, Denifie a voulu voir sont des causes intellectuelles : textes souvent mal l’unique cause de la théorie, il s’est trompé. Mais que compris de saint Paul et de saint Augustin, théorie cette cause ait existé, c’est ce qui ne peut être mis en pessimiste, identifiant le péché originel ct la concu­ doute. Plus haut, on a vu que pour Luther, concupis­ piscence; plus encore, ce sont des causes morales : cence invincible ne pouvait signifier une simple ten­ tendance de l’Allemagne ct de Luther au pessimisme; dance au mal, mais notre activité tout entière. Or, décadence morale de la Renaissance en Italie, de la fin du Moyen Age en Allemagne, ct désespérance de historiens ct théologiens luthériens nous le répètent à l’envl : la théologie de Luther est le fruit de ses expé­ pouvoir y remédier; antagonisme de Luther contre riences personnelles, intimes. Donc, cc n est pas seule­ les observants de son ordre, son âm · tourmentée, ment une racine de mal, racine inextirpable, qu’il a dominée par des passions violentes. Enfin, pour bro­ ressentie en lui; c’est l’entrainement de toute son acti­ cher sur le tout, cc sont des causes indirectes : imagi­ vité par la concupiscence. A ses vues sur la concupis­ nation, fougue, manque de direction au cours de scs cence invincible cl le serf arbitre, une expérience per­ éludes, dissolvant nominaliste; ccs causes indirectes sonnelle aurait-elle donc manqué; y aurait-il eu là une l’empêchèrent de remarquer les contradictions fla­ exception ? Mais ici nous sommes à l'origine même de grantes de sa théorie, ou ramenèrent même à s’en celle théologie, à l’origine de sa théorie de la justifica­ féliciter. ///. la LUTTf. coxtm u.s œvvrî \ — Sur l’état tion. Cc serait cc point capital qui ne viendrait pas de surnaturel et les œuvres, la théologie catholique com­ son expérience intime' D’ailleurs ici, c’est lui-même qui nous répond : pour munément admise sc déduit de la doctrine sur le l’affirmation du serf arbitre, c’est-à-dire pour l'affir­ péché originel Avant tout, cc péché est la privation mation de la victoire totale de la concupiscence sur de la justice originelle, donc la privation de dons sur­ notre activité, c’est à l’expérience qu’il en appellera. naturels ct gratuits. Dans l'état de déchéance, l’homme W., t. vn, p. 1 15, 29 (1521); t. xvm, p. 631, 33, n’est pas radicalement corrompu; il peut faire quelque IX. — 39 mer. de Tiir.oi.. catiiou 1219 LUTHER. I. \ DÉCHÉANCE OR IC, IN ELLE 1220 bien, des actes intrinsèquement bons. Élevée à Vetat i de Jésus-Christ, aller directement à Dieu sans passer surnaturel, son activité produit des actes bons, d’une par le Médiateur. bonté surnaturelle. Le 10 octobre 1528, il commentait en chaire celte En face de cette théorie de bon sens, Luther nous parole de .Jésus : < Je me sanctifie moi-même pour eux, présente des vues passionnées, avec des principes afin qu'eux aussi ils soient sanctifiés. · Joa., xvn, glanés cà et là pour les rendre acceptables. Plus tard, 19. Ce sermon fait partie d’une série sur les discours de il dira à table : « Dans ma lulle, c’est à la confiance Jésus après la cène; de l’avis de Kœsllln, ils sont de dans les oeuvres que je m’en suis pris dès l’abord. · ceux qui nous font le mieux connaître Luther comme T. K., I. n, n. 1963 (1531). C’est fort exact. Luther a prédicateur. K. K., I. n, p. 427. Cc jour-là, il fil de longs eu la logique de la passion : il a su frapper à l’endroit développements sur ses pensées de prédilection : la qui le gênait par-dessus tout, lui ct son époque. Dans sainteté du Christ, l’inutilité des œuvres, surtout des ses écrits, les passages contre les œuvres sont Innom­ œuvres extérieures, la permanence du péché en nous brables. Au cours môme de cette élude, on a pu le el notre incapacité d’accomplir des actes méritoires, constater ct on le constatera encore : dans scs attaques, W., t. xxvin, p. 176-177. Dans l'intimité cl à l'univer­ dans scs polémiques, c’était constamment la lutte sité c’était le même enseignement. · Un jour, lit-on contre les œuvres qu’il envisageait en premier Heu. dans les Propos de table, il vit son enfant en train de Une observation quelque peu attentive fait même ...se soulager. H le prit dans ses bras ct dit : < Tout découvrir chez lui deux attaques différentes contre les comme c'est par leur ni..., leur p...., leurs gémisse­ œuvres, chacune avec son principe pour la légitimer : ments et leurs cris que les gens méritent leur boire l’une contre l’activité humaine en général, ct cela et leur manger, de même nous aussi, c’est par nos parce que celle activité était foncièrement mauvaise, mérites que nous méritons le ciel. » T. H., t. π, n. l’autre plus accentuée encore, contre les œuvres exté­ 1438 (1532). En 1537, dans une dispute théologlque, rieures, et cela parce que l’activité du corps était il résumait en quelques mots sonores son aversion trop vulgaire pour être utile à l'âme. La première contre le mérite : * Les mots faire, agir, être nécessaire Offensive vient d’un vague augustinisme, la seconde au salut enferment l’idée de mérite cl d’obligation, rt d’un vague platonisme. Peu importait, du reste, le c’est là une idée à rejeter. P. Drews, Disputationen, principe en vertu duquel les œuvres étaient condam­ p. 159. nables; l’important c’était de les tuer. Ainsi en seraLe pessimisme de Luther l'aAienait naturellement t-il dans la lutte contre la liberté : il l'attaquera à au quiétisme. L’homme est un mal vivant et toute la fois au nom de la corruption de l’homme déchu cl son activité est viciée. Notre perfection consistera de la toute-puissance divine. donc à ne pas agir, afin de laisser Dieu agir unique­ Nos cei/ores sont mauvaises; elles n'ont donc aucun ment en nous. mérite devant Dieu. — C’est par une pure faveur, dit Cc sera là aussi l’idée mère du quiétisme du xvnr siè­ la théologie catholique, que Dieu nous a appelés à cle; par Balus ct Jansénius, il tirait son origine de une fin surnaturelle, la vision béatitique. Mais puis­ Luther, origine qu’il ignorait peut-être lui-même, ou qu’il nous impose cette faveur, il sc doit à lui-même du moins dont il n’osait se faire l’aveu. Quoique ccsoil de nous donner le moyen d’y atteindre; il doit mettre à cc mouvement que reste attaché le nom de quiétisme, à notre disposition la vie surnaturelle, c’est-à-dire la on peut dire qu’en comparaison de Luther, ses prin­ grâce. Dès lors que Dieu nous a ainsi donné sa grâce, cipaux représentants, Molinos, Malaval, et surtout nos actes ont réellement une valeur surnaturelle; ils Fénelon, n'étaient que des quiéllsles pâles ct discrets. sont donc un principe de mérite. En les posant, nous Nos actes peuvent avoir une valeur sociale, tem­ acquérons un mérite véritable ou de condigno. 5ans porelle (ci-après, col. 1310); ils n’ont aucune valeur doute, cc mérite s’appuie sur une promesse de Dieu; religieuse, ni morale; ils nous enorgueillissent plutôt, mais il ressort aussi de la nature même des choses. ct ainsi ils nous détournent de Dieu. Voilà ce que D’un gland jeté convenablement en terre, il doit nor­ Luther répétera de mille manières; pour afllrmcr, pour célébrer le besoin de l’inaction dans l’ordre du malement sortir un petit chêne; semence surnaturelle, la grâce doit produire en nous des fruits proportion­ salut, il trouvera des paroles tranchantes et enthou­ nés. Dieu lui-même ne peut rien contre; il ne peut siastes. En 1531, par exemple, il disait dans son Com­ réaliser l’absurde, faire que la grâce existe el agisse, mentaire sur l’Épitre aux Gâtâtes : < Celte très excel el qu’elle ne nous rende pas gracieux. En outre, d’après lente justice, la justice de la foi, que sans nos œuvres la plupart des théologiens modernes, Dieu, par une Dieu nous impute par le Christ, ce n’est ni la justice libéralité subséquente, nous donne une récompense civile, ni la cérémonielle, ni celle de la loi divine, ni supérieure encore à celle que méritent nos actes, celle attachée à nos œuvres; elle est d’un genre abso­ lument différent, à l’opposé de toutes ces justices fécondes par la grâce. Pour l’entrée même dans l’ordre surnaturel, nous ne actives, elle est purement passive. Ici, nous ne faisons pouvons pas la mériter, au sens strict du mot. Tou­ rien, nous ne rendons rien à Dieu; nous nous bornons tefois a à qui fait son possible, dit un adage célèbre à recevoir cl à subir l’action d’un autre, l’action de en théologie. Dieu ne refuse pas la grâce. » Dieu «qui agit en nous. De là le meilleur nom pour Sur le mérite, voilà renseignement catholique ordi­ cette justice de la foi nu justice chrétienne c’est celui naire. de justice passive. > W., t. XL ci, p. 41, 15. Sur ce point, l’école que représente Scripando devait Luther n’a pas porté cc quiétisme dans la pratique évidemment avoir des vues analogues à sa théorie sur de sa vie; de par son éducation catholique, il avait le pèche originel; elle était plutôt opposée à un mérite une autre tendance; de par sa nature, il avait une véritable. Dans des notes privées, Scrip indo écri­ activité forte el débordante. Dans sa théologie ellemême, comme on l’a maintes fols el fort justement vait : « Si excellentes qu'on les suppose, les œuvres méritoires, si elles ne sont miséricordieusement accep­ remarqué, il lui était impossible de s’en tenir à son tées par Dieu, ne sont pas dignes de la vie éternelle. · quiétisme Voici le sommet de cette théologie, la foi Cor·. il. 7 rid.. t. n, p. 132, 15. Justifiante : la fol saisit la justice qui nous est imputée Avec sa théorie sur l’activité corrompue de l’homme (col. 1221 sq.). Pour saisir ainsi cette justice el déchu, Luther en arriva naturellement à la négation pour la maintenir en nous, pour garder notre con­ absolue du mérite. Dans le chrétien qui cherche à agir fiance en Dieu ct la certitude de notre salut, Luther en vue de Dieu el du ciel, il travaillera constamment nous exhorte même à de grands efforts, a beaucoup a montrer un orgueilleux qui veut se dresser en face d activité. Mais, si réduite, si minime que dans celle 1221 M TUER. LA JUSTIFICATION PAR LA 1 01 confiance un voulût faire la pari de l’homme, encore est-il que cette pari existerait : nous avons là un acte humain. Or, Luther nous l’a dit ct répété : de l’ac­ tivité de l'homme tout est mauvais. Dans cette acti­ vité, il n’y a donc logiquement aucune amorce pour entrer dignement en relations avec la miséricorde de Dieu, avec l’in fluence de Dieu en nous; dans la théo­ rie de Luther, la nécessité d’un acte humain, ct d'un acte humain pour le point capital de notre justifica­ tion, c'est la une énorme contradiction. Mais les contradictions étaient ce qui lui pesait le moins; il y voyait même une manière heureuse d’humllier la raison au profit de la fol . Sur les œuvres, voir aussi, ci-après, V. Lu religion el la morale, col. 1240 sq. IV. La justification PAii la foi. — Le nominaUsine a conduit Luther au mépris de la raison humaine, l’augustinisme, au mépris de toute activité humaine. Pourtant, il a besoin de pardon, besoin aussi de con­ fiance en Dieu. Ce besoin de pardon ct de confiance, nous dit-on assez justement, est même parmi les notes caractéristiques de sa vie ct de sa doctrine. Mais com­ ment réparer tant de ruines ? Tout à coup, de cet abîme de pessimisme, il s’é­ chappe dans un optimisme hilarant; il chante la toi justifiante, la confiance inébranlable en la miséricorde de Dieu. L’est cc côté optimiste que nous allons explorer. Nous sommes au sommet de la théologie de Luther. /. LA bouiiLE justice. — Ici encore Luther dut avoir des précurseurs. 1° La théorie de Seripando. — Au concile de Trente, Scripando mit en avant une théorie singulière, celle de la double justice; il la soutint avec une telle persé­ vérance que, désormais, cc sera vraisemblablement à son nom qu’elle restera attachée. Déjà Pallavlclni, Noël Alexandre ct Theincr avaient esquissé son attitude sur cc point. Mais c’est le récent recueil des actes du Concile de Trente qui a vraiment fait ici la lumière. Le 8 octobre 1546, on y voit Scripando demandant aux théologiens du concile de ne pas rejeter inconsi­ dérément la théorie de la double justice; c’est cc jour-là que la question sc présente ouvertement pour la première fois. Cône. Trident., t. v, p. 486-488; t. x, p.674, 10. Les jours suivants, el surtout du 15au26 oc­ tobre, elle est longuement discutée : douze jours durant, dans dix réunions ou congrégations, au mé­ contentement d’un grand nombre, Scripando avec trois augustins, un servi’c ct un « docteur séculier » retient sur cette question les théologiens du concile. Puis, dans un long mémoire qu’il lit à la réunion des 26-27 novembre 1546, U présente la défense de son opinion. Enfin des notes intimes nous découvrent encore mieux sa pensée. Ibid., I. n, p. 432 (oct. 1546); l. v, p. 523-633 (15-26 oct. 1516); p. 634-641 (5 novem­ bre 1546); p. 663, n. 2 (8-26 nov. 1546); p. 666-676 (26-27 nov. 15 16); p. 829, : 9 (19 août 1546). Cf. Romi sche Quartalschri/t, 1906, t. xx, p. 175-188; 1909, t. xxin, p. 3-15. Qu’csl-ce que Scripando cl les siens entendaient par cette double justice ? De prime abord, il n’est pas très facile de le saisir. Outre que c’est le propre de celte école de se tenir dans un certain vague, Scripando voilait sans doute çà ct là ses idées par crainte de paraître trop favoriser Luther; dans son long mé­ moire des 26-27 novembre 1546, pièce capitale sur cette opinion, ne commence-t-il pas par constater avec tristesse qu’elle lui a attiré beaucoup d’attaques ct causé beaucoup de tristesse ? Abordant ensuite son sujet, il y a deux manières, dit-il, d’entendre que la justice de Jésus-Christ nous est imputée; la première, que nous n’aurions aucune justice intérieure; mais en réalité, ajoute-t-il, c’est là n’admettre qu’une seule · 1222 justice, celle de Jésus-Christ; cette conception n'est pas catholique; la seconde, que nous avons une jus­ tice intérieure, et qu’elle est une communication de la justice de Jésus-Christ. — Jusqu’ici, rien que d’assez répandu dans la théologie catholique. Mais quel est le degré, quelle est l’intensité de cette communication de la justice du Christ ? Peu à peu, Seripando nous apprend que, pour répondre à ce que Dieu demande de nous, cette justice intérieure n’est pas suffisante; dans la mesure fixée par Dieu, mesure qui nous est toujours inconnue» il y faut une certaine addition ou imputation extrinsèque des mérites de Jésus-Christ ; à côté d’une justice inhérente, la grande majorité des justes a besoin d’un supplément de justice, d’une justice imputée. Cône. Trident., t. v, p. 668-671. Il y a une difïérencc entre la justification ct la sanctification. De pécheurs, la justification nous rend justes. La sanctification consiste à vivre en justes et à obéir â la loi de Dieu. Ibid., t. v, p. 333-336. C’est ce que résument fort bien ces deux titres d’un document du concile : · Théologiens d’après qui la justice Inhérente suffit sans aucune autre imputa­ tion de la justice du Christ; — théologiens d'après qui, au contraire, la Justice inhérente ne suffit pas, ct qui demandent une imputation de la justice du Christ.» T. v, p. 632. On a ainsi le côté négatif de la théorie; pour répon­ dre aux vues de Dieu sur nous, notre justice inté­ rieure n’est pas suffisante. Par là, la théorie se dis­ tingue de l'opinion généralement reçue dans la théologie catholique. Dans la suite de son mémoire, Scripando insista sur le côté positif de sa throne; exis­ tence en nous d une justice intérieure et cfTels que celle justice y produit; par là, il marque les dliTérences entre ses vues ct celles de Luther : « Les luthériens, dit-il, mettent tout dans la fol : suivant leur manière de parler, elle saisit la justice ( du Christ ] qui nous est imputée. Au contraire, à côte de la foi, l’opinion que je viens d’exposer met les œuvres ct les mérites, et elle admet la justice inhérente; elle s? borne à demander qu’à l’àmc craintive il soit permis d'espérer; qu’a l’Anic, dis-je, qui tremble en songeant à son imperfec­ tion, il soli pennis de sc tourner vers les mérites de Jésus-Christ ct d’espérer en la miséricorde de Dieu. » T. v, p. 674, 32. En d'autres termes, alors que Luther n’admet lait qu’une justice imputée, Seripando, a côté de cette justice extrinsèque, admettait une jus­ tice intérieure; alors qu’en rejetant les œuvres, le mé­ rite el la liberté, la théorie de Luther était destruc­ tive de l’eflorl, celle de Seripando les mettait à côte de la foi, el sauvegardait ainsi l’énergie humaine; en face de la vague confiance q Uléliste de Luther, elle plaçait l’activité de l’homme, sanctifiée par la grâce I de Dieu. 2° Raisons de cette théorie. — l. La théorie de la double justice sc présente comme l'épanouissement normal des idées de Seripando cl de l’augustinisme extrême. La concupiscence est le pécht originel; dans la mesure où elle subsiste en nous (et c’est un fait d’expérience qu’elle ne disparaît complètement qu’avec la mort), le péché y subsiste lui aussi. Nous restons donc toujours plus ou moins pécheurs; il nous est impossible d’être changes intérieurement ct d’ac­ complir la loi autant que nous y sommes obligés, impossible d'atteindre à la justice que Dieu est en droit d exiger de nous. Ainsi, quoi que nous fassions, notre justice intérieure sera toujours insuffisante. Mais Dieu y suppléera; d'une manière extérieure, H nous imputera les mérites de Jésus-Christ. Nous aurons une double justice : une justice intérieure cl une justice exléricure. Sans doute, comme on l’a vu (col. 1219) beaucoup de théologiens nous disent que Dieu nous récompense au delà du mérite de 1223 LUTHER. LA DOUBLE JUSTICE nos œuvres. Mais pour appuyer leur assertion, ce n’est pas à la vieille conception d'une nature pro­ fondément corrompue qu’ils en appellent, c’cst à la bonté dc Dieu. On comprend donc pourquoi Scripando ct les siens étaient si fort attachés à ccttc théorie : bien loin d'étre adventice, elle tenait à leurs idées fondamentales sur la chute originelle et la justification. 2. Mais, en outre, Scripando ct les siens, si ennemis de toute apparence de rationalisme, sc recomman­ deront dc textes dc l'Écriture ct dc la Tradition. Cc sont en partie ceux que, lui aussi, Luther avait allégués. Ccs textes parlent dc la faiblesse dc l'homme déchu, du virus dc la concupiscence, du besoin constant où nous sommes d'être traités avec miséricorde. Dc l’Écriture, ils aiment â citer le verset d’Isaîc : la fourberie des papistes · 11 n’y avait rien de convenable a attendre; ils entendaient bien toujours que la justification ne se produisait pas seulement par la fol, mais encore · par les œuvres, par une 1223 charité ct une grâce qu'ils appelaient Inhérente ». Pour lui, au contraire, « il n’y avait rien à valoir devant Dieu que son Fils Jésus-Christ ». Enders, t. xm, p. 342 (10-11 mal 1541). Enfin, en 1579-1580, la Formule de concorde codifia la justice purement extérieure ct imputée : < Notre justice tout entière est en dehors de nous; elle réside uniquement en Notrc-Sclgneur Jésus-Christ. » Pars II, c. in, n. 55; Mûllcr-Kolde, 1912, p. 623. Voilà donc en nous la lèpre inguérissable du péché En regard, ct d'une manière fort conséquente, Luther met le Christ comme noire justice formelle. Voir Enders, t. rx, p. 20 (1531) ; cf. 1). P., t. m, p. 287294. Seripando lui-même rejetait celte expression comme une monstruosité. Cône. Trid.t t. v, p. 487, 9; p. 672, 9. Mais on en volt assez bien la genèse. Constamment, Luther est hanté pnr le souvenir de l'habitus de la grâce sanctifiante, cette forme infuse dans notre âme. Ci-après, col. 1237 sq. Il riposte : « Non, il n'y a rien d’infus en nous. Notre justifica­ tion, c'est le Christ, extérieur à nous. Le Christ est la forme extérieure qui nous justifie. » Formelle, réelle, notre justification l’est assurément. Sceberg, 1917, p. 211 η. 1 ; mais d’une forme, d’une réalité extérieure à nous. Cc qui nous est Intérieur, c’est la concupiscence, et la concupiscence, c’est nous-mêmes : êtres corrompus travaillant pour le fini, nous ne pourrions nous en débarrasser qu'en nous anéan­ tissant. · Tu es ma justice; Je suis ton péché, dit Luther à Jésus-Christ; pour exprimer notre jus­ tification, ce fut là pour lui l’antithèse définitive. Ficker, t. n, p. 334» 33; Enders, t. i, p. 29 (8 avril 1516); p. 60 (5 oct. 1516); W., t. i, p. 593. 25(1518); t. π, p. 1 15, 16 ; 147, 21 (1519). Plus tard, il écrira sur la première page d’un psautier : Tu justitia mea9 ego peccatum tuum. O. Albrecht, dans Theol. Studien und Kritikcn, 1920-1921, p. 276. Notre foi ou confiance se tournera vers le Christ» elle le saisira ct c'est ainsi qu'elle aussi elle pourra s’appeler notre «justice formelle r. W., t. xl a, p. 364,12 (1535). Comme on le verra plus loin, la théorie de la pré­ motion physique a pu contribuer à conduire Luther à la négation de la liberté; de même, celle de certains augustiniens sur la double justice l’a conduit à la jus­ tice tout imputative. Ainsi le voulait celte nature fruste, ignorante des nuances ct de la complexité de la vie, cette nature fougueuse ct violente, brisant toutes les barrières el n’aimant à se reposer que dans les extrêmes. Ainsi, enfin, le voulait son intérieur bouleversé. Le voilà ù Wittenberg, dans son cabinet de travail, moine encore aux environs de 1516; plus tard, vers 1523, sentant non loin de lui sept religieuses échappées de leur couvent, ct a qui. pour quelque temps, il a donné refuge dans le sien; à partir de 1525, devenu le mari de l’une d'elles, Catherine Bora. De son organisme en ébullition montent, montent tumul­ tueusement vers son cerveau-les matières en fusion : pensées d’orgueil et de complaisance, à l’idée, si sou­ vent et si crûment exprimée, qu’il est un grand théo­ logien; pensées de domination, à l’idée que là-bas, plus loin et plus loin encore, son nom retentit bruyam­ ment, renvoyé des collines à la plaine; poussées de colère contre les papistes, masse abjecte, et qui pour­ tant veut encore lui résister; contre un Carlstadt, un Zwingle, un Agricola, qui ne veulent pas reconnaître sa mission; poussées de la chair, qui demande, scs assouvissements. Mais, se dit Luther, toutes ccs pensées, toutes ces impulsions viennent de la concu­ piscence ; toutes, elles sont donc des péchés. Et pourtont, moi. le grand Envoyé de Dieu, il y a longtemps que Je suis justifié. Il est haletant, les trails crispés, comme dans ce tableau de Charles Bauer, alors qu’au milieu de la nuit, un éclair zigzague à sa fenêtre, ct 1229 ijthek/la foi justîi iante que la foudre éclate dans le jardin de l'ancien couvent. Christliches Kunstbtatt, 1904, p. 51, 55. Il se répète avec horreur : « Moi, l’envoyé de Dieu, moi pleine­ ment justlhé, et mol pourtant plein de péchés ! » Et il conclut : < Cc n’est qu’à ma mort (pic mon intérieur sera modi hé, a ma mort que. suivant l'expression de l'aigle de Pathmos, Il y aura < un nouveau ciel et une . nouvelle terre ». Jusque-là, toute ma Justice ne sera qu’empruntée; dans mon intérieur, on ne saura trou­ ver » que noirceur diabolique ». W., t. xl à, p. 407, 33 (1532). ///. /.a ro/ JUSTIFIANTE. — Dieu nous imputera la justice de Jésus-Christ. Mais comment nous l’appropricrons-nous ? Par la foi; « la foi saisira la justice qui nous est imputée; » elle la fera ainsi devenir nôtre; c’est elle qui permettra à Dieu de nous faire celte imputation. Corruption de l'homme par le péché originel, manque plus ou moins complet de liberté, prédesti­ nation au ciel ct même à l’enfer, tout cela se rencontre plus ou moins chez d’autres, et notamment chez les jansénistes. Mais, ajoutent ccs derniers, ccs désirs que nous ressentons de faire le bien, ccs élans vers Dieu bien infini ne sont pas atrophiés pour jamais. Avec la grâce de Dieu, ces vestiges, ccs témoins d’un état passé peuvent revivre et se forti lier. Lut lier le nie; les bonnes auprès n’ont rien à faire avec la justification. Comment l'homme sera-t-il donc justifié ? C’est ici que Luther va apporter sa reconstruction, ce qui dans sa théorie de la justifica­ tion lui appartient en propre. Sur notre corruption, Dieu peut mettre un manteau, je veux dire les mérites de Jésus Christ. Ce sera une justification tout extérieure, un revêtement de marbre sur le bois pourri d’une cabane. Dans le travail de notre salut, Jésus-Christ, et Jésus-Christ seul, est actif, nous n’avons pas à l’être nous-mêmes; vouloir coopérer par nos œuvres à ce qu’il a surabondam­ ment accompli, cc serait lui faire Injure. El corn­ meal l’homme obtiendra-t-il de Dieu ce manteau, je veux dire cette attribution extérieure des mérites de Jésus-Christ ? Par la foi ou, pour parler plus exac­ tement, par la confiance en Dieu ct en Jésus-Christ. L'homme continuera de produire des fruits de mort; mais, par la confiance qui sera dans son cœur, il méri­ tera que Dieu lui attribue les mérites de Jésus-Christ. Enfin, quand il sentira en lui cette confiance, il aura la certitude de son salut. Foi justifiante, certitude de la Justification et du salut, voilà les éléments capitaux qui vont couron­ ner la théorie de Luther sur la Justification. 1° Les antécédents. - Ici, encore, dans les quinze siècles chrétiens qui avaient précédé, il est possible de trouver des expressions qui, de plus ou moins loin, font penser ù la fol de Luther. Dans l’Évangilc même ct dans saint Paul, la foi est souvent indiquée comme la cause de notre justifica­ tion. < Jésus voyant leur fol dit au paralytique : Mon fils, aie confiance, les péchés le sont remis. » · O femme, votre foi est grande; qu’il vous soit fait selon votre désir. » Et dans l'Épttre aux Remains, saint Paul dit que l'homme est justifié par la foi ». L’ex­ pression de /oi justifiante peut donc avoir un sens parfaitement orthodoxe. Elles aussi, remarquait déjà Mœhler, les écoles du Moyen Age connaissaient une foi qui suffisait à Justifier; cette fol, c’est celle qui est vivifiée par la charité ct qui est accompagnée des œuvres. J.-A. Mœhler, Symbolik, 9» édit., 1913, p. 145; tr. Lâchât, t. L 1852, p. 170; G. LJunggrcn, 1920, p B, etc. Plusieurs théologiens catholiques, surtout à la fin du Moyen Age, ont aussi confondu la foi et la confiance en Dieu H. Sceberg, Die Lehre Luthers. 1917, p. 234. n. L 1230 A côté de celle fol vivante, la théologie connaît depuis longtemps la foi informe, c’est-à-dire la foi qui demeure alors même (pic l’àme n’est plus en grâce avec Dieu. Au Moyen Age. plusieurs théologiens ne partagèrent pas cette opinion ou plutôt Ignorèrent cette terminologie. Dans ΓÉcriture ct les Pères, la foi a une si grande efficacité que, dans la fol morte, sans la charité ni les œuvres, ccs théologiens ne pou­ vaient sc résoudre à voir une foi véritable. CL Hugues de Saint-Victor, P. L., t. clxxv, col. 535; t. clxxvd, col. 984. C’est dans le même sens qu’au concile de Trente parlera Seripando, ainsi que plusieurs évêques et théologiens. Cone. Trid., t. v, p. 280,335, 336,346, 352, 480, 725, 729, 741, 743. Après avoir répété la parole de saint Paul que < l'homme est justifié par la foi », le concile lui-même dit : Si l’on attribue la Justification à la fol, » c’est parce que la foi est pour l'homme le commencement du salut, le fondement et la racine de toute justification; c’est que sans clic II est impossible de plaire à Dieu et d'avoir part à son héritage ». Scss. vr, c. 8. Sur la foi morte, Luther partage l'opinion, ou. si l'on veut, la terminologie d'Hugues de Saint-Victor, de Seripando ct autres augustiniens; il ne la reconnaît pas comme une foi véritable. Dès scs annotations sur les Sentences (1509-1511), il écrit : » La foi infuse vient ct s’en va avec la charité. Les trois vertus théo­ logales sont inséparables. » W., t. ix, p. 90, 25. La date de cc texte prouve que, de bonne heure, les infiltrations de l’école augustinienne arrivèrent jus­ qu'à lui. Souvent, dans la suite, Il parlera de la même manière. J. bicker, t. n. p. Il; W., t. u. p. 425, 13: p. 566, 31; t. xi. b, p. 35, 16. 2° La théorie de Luther. — Mais Luther va s’avan­ cer bien au delà de vues ct de termes théologiqucs quelque peu bizarres. La foi justifiante va devenir la pièce capitale d’une théologie nouvelle. Après quelques audaces partielles, c’est en 1518 qu il en vint ù exposer pleinement comment il entendait cette expression. Au mois d’avril de cette année-là, on l’a vu dans la Vie de Luther, le chapitre général de sa congrégation se tint à Heidelberg. Voir col. 1155. Ce fut lui que l’on chargea de diriger la dispute théo­ logique. Sa renommée, son action pendant les trois années de son vicariat (qui précisément expiraient a cc chapitre), ces raisons suffisent-elles à expliquer ce choix? Déjà, du moins dans l’intérieur de sa congré­ gation, scs idées sur la chute originelle ct la justifica­ tion étalent bien connues. Bien loin de le faire écarter, ccs idées auraient-elles donc contribué à le désigner? Dans la congrégation de Staupilz. aurait-on donc eu une certaine tendance vers un augustinisme extrême, peut-être du reste importé d'Italie? Luther établit quarante thèses, vingt-huit sur la théologie, douze sur la philosophie. Les thèses sur lu théologie contenaient toute sa théorie sur l’incapacité de l’homme a faire le bien, avec la foi Justifiante comme couronnement : « Quelque belles ct quelque bonnes que puissent paraître les œuvres humaines, il est néanmoins probable qu’elles sont toutes des péchés mortels. > Les bonnes œuvres de l’homme justifié sont des péchés, à tout le moins des péchés véniels. « Après la chute, le libre arbitre n'est qu’un vain titre; lorsqu’il fait son possible, il pèche mortellement. » W., t. 1, j). 353, thèses 3, 6-12, 13. < Le Juste n’est pas celui qui fait beaucoup d’œuvres, mais celui qui sans œuvres croit beaucoup au Christ. La loi dit : « Fais cela, » ct l’œuvre ne s’accomplit jamais; la grâce dit : < Crois en lui, » ct dès lors tout est accompli. » Thèses 25, 26. « Mais on dira : Qu’allons-nous donc faire ? Bien, • puisque nous ne pouvons que pécher? · Je réponds : ■ Non, mais à celle vue tombe à genoux, demande 1231 LUTHER. LA CERTITUDE DU SALUT 1232 * la grâce ct rejette ton espérance sur te Christ, cn qui cn effet, nous justifions Dieu, ct par suite nous obte­ « est notre salut, notre vie et notre résurrection. » nons qu’il nous justifie. Nous justifions Dieu, parce W., t. r, p. 360,34 : exposé dc la thèse 16. Là où l’on que nous nous reconnaissons pécheurs; nous rendons attendait la précision scienti tique d’un théologien, on hommage à sa véracité, à sa justice, à sa bonté. En trouve la réponse verbeuse d’un prédicateur ! Si Ton retour, celte foi nous justifie. » Luther au couvent, dans n'a pas la liberté, comment sc décider ainsi à tomber Revue des questions historiques, 1914, 1.I, p. 366-370. à genoux ? D’aillcurs ne sera-ce pas là faire une Le dernier des biographes dc Luther, Otto Schell, œuvre? Ne sera-ce pas retomber dans la pratique de résume ainsi l’idée centrale dc In théologie dc Luther : l'axiome affreux : « A qui fait son possible, Dieu ne Dieu a porté sur moi un jugement. Je n'y puis rien, refuse pas sa grâce? » je n’ai pas la liberté de m’y soustraire. Par la fol, je C'était là, nous dit Luther, < la théologie dc la crois à cc jugement. La foi est mon acceptation du Juge croix », W., t. i, p. 354, thèses 21, 22, 24; apparem­ ment dc Dieu. Mais, dès lors que Dieu me donne la fol, ment parce qu’elle crucifiait l’orgueil humain, sans c’est qu’il m’a jugé favorablement. Et je lui suis recon doute aussi parce qu’elle obligeait à tout attendre de naissant dc cc jugement favorable. Ainsi, comme le la croix dc Jésus-Christ ct rien de nos œuvres. dit Habacuc, « le juste vit dc la foi ». · Justice passive, Mais qu‘cst-cc donc, en définitive, que la foi jus­ justification par la foi, justice imputée, ce sont là de* tifiante ? Sur la nature dc cette foi, sur le rapport expressions identiques. » Et les œuvres suivront, im entre la fol, la charité ct les œuvres, quelle était la luctablemcnt. O. Scheel, t. n, p. 327-330; dc même vraie pensée dc Luther? Comme on l’a fait souvent Loofs, dans Theol. Studien und Kritiken, 31 oct. 1917, remarquer, c’est ici le point central dc sa théologie, I p. 323-420. ct c’en est le point le plus obscur, le plus hérissé de Enfin, quelle est la différence radicale entre celle fol contradictions. La foi justifiante, c’est encore quelque ct celle des théologiens du Moyen Age dont les idées peu la foi au sens catholique, c’cst-à-dirc l’adhésion auraient le plus annoncé Luther ? C'est, nous dit Secde l’intelligence aux vérités révélées. Mais cette joi berg, que tous les théologiens catholiques, même les historique, celte chaîne de dates ne dit rien à Luther. plus excentriques, ont parlé d’une collaboration de H. Sccberg, Die Lehre Luthers, 1917, p. 237. La foi l’homme à l’œuvre dc Dieu. Ils appuient rotre con­ dc Luther, c’est avant tout la ferme confiance en fiance sur la grâce dc I )ieu et sur les mérites du justifié; Dieu, la ferme confiance que si nous allons à lui, il Luther ne l’appuie que sur la grâce dc Dieu. Die Lehre nous sera favorable, cn ce monde ct cn l’autre. La Luthers, 1917, p. 234. Cette remarque est juste; c’est fol Justifiante, c’est donc aussi l’espérance. dire équivalcmment que la note fondamentale de la Voici comment la décrit Kôstlin, le maître reconnu théologie de Luther, c’est la corruption inguérissable dc la biographie ct de la théologie dc Luther : < La foi de l’homme déchu, et la mort de sa liberté. est essentiellement une confiance, une confiance com­ Luther exalte tellement la foi ou plus précisément plète du cœur à l’endroit du Christ; la confiance cn la confiance dans le Christ que, pour de nombreux théo­ la miséricorde qui nous est accordée à cause du logiens protestants, clic est le seul point essentiel de son Christ; par cette confiance, nous tenons pour certain Credo. Comme membres dc l’Église, comme frères dan* qu’à cause du Fils de Dieu, victime ct médiateur, nos le Christ, ne reconnaît-il pas tous ceux qui « cherchent péchés nous sont remis. Mais cette confiance ne reste Dieu dc tout leur cœur et de toute leur âme, tous ceux pas dans le domaine général; Luther insiste tout par­ qui ne se confient qu’à la miséricorde de Dieu ·, ticulièrement sur l’application de l'objet de la foi un tous ceux » qui croient au Christ cl qui ont confiance sujet croyant : je crois que c'est précisément à moi que cn lui »? W., t. xxvm, p. 580, 30 (1529); Erl., t. lu, Dieu est favorable, à moi qu'il pardonne. Cette condi­ p. 392. tion, dit Luther, rend particulièrement difficile l’adhé­ Dès lors, l’amour de Dieu ct les autres œuvres sion à cct article du pardon de Dieu. Sans doute, par passent à l'arrière-plan. La foi, amour de la tête, rem­ certains côtés, l’adhésion aux autres articles l’est place la charité, amour du cœur. · Mme et fais ce que davantage, si, par exemple, on veut cn saisir le sens, tu voudras, » dit saint Augustin; < crois ct fais cc que ou cn donner un exposé; mais dans l’article de la tu voudras, » dit Luther. rémission des péchés, le point très difficile est que /r. la CKRT11 CDE nu .sali r. — A cause dc la chute chacun doit sc l’appliquer â soi-même. C’est avec originelle, la concupiscence ct moi, c’est tout un; je peine que l’homme parvient à celle persuasion, alors pèche constamment, mais, cn me rejetant sur le Christ, que, par ailleurs, il doit avoir une grande frayeur de la je suis justifié. Luther va faire encore un pas en avant, colère ct du jugement dc Dieu. Mais lorsque nous sai­ ct sa théorie dc la justification sera complète. Celte sissons bien cct article de la rémission des péchés et justification par la foi, le chrétien peut ct même doit cn qu’il devient pour nous un fait d’expérience, alors avoir la certitude; il aura même non seulement ht aussi nous saisissons facilement les autres, sur Dieu, certitude qu’il la possède, mais encore qu’il ne la per­ la création, l’incarnation, etc.; ils deviennent pour dra jamais, et qu'ainsl il sera sauve; le vrai chrétien a nous des objets d’expérience. Avec celle vraie foi, je la certitude dc son salut. crois ct je suis certain que Dieu est mon Dieu à D’une manière générale, renseignement catholique moi, parce que c’est à moi qu’il parle ct qu’il remet dit : Par la foi, nous sommes certains que Jésus-Christ les péchés. » Luthers Théologie, t. n, p. 180. nous a laissé des sources surnaturelles de justification, Après une fine analyse de la foi d’après Lut hcr, notamment la doctrine ct les sacrements. Mais pour M. Cristianl conclut, à peu près dans le même sens : nous, à moins de cas fort rare d’une révélation privée, Pour Luther, la fol est quelque chose d'infiniment nous ne sommes jamais vraiment certains dc nous être complexe Dans ce mot il fait entrer d’abord un élé­ assimilé ccs sources. Concile dc Trente, sess. vj, c. 9; ment traditionnel, l’adhésion de l’esprit aux enseigne­ S. Thomas H-IIæ, q. cxn, a. 5 ; Cunc. Trid., t. v, ments du Christ. Mais la crainte, l’humilité, l’abandon p. 559, 1 I. désespéré entre les bras dc Dieu, la conviction qu’on Encore moins sommes-nous assurés de la permanence est couvert de péchés, que tout cc que l’on fait est dc ccttc justification, c’est-à-dire dc notre persévé­ péché, le sentiment dc notre impuissance cn face dc la rance finale.* loi divine, la confiance tremblante dans le Christ, 1° Les antécédents. — Mais, dans la théologie catho­ unique Sauveur, l’effort angoissé pour avoir la foi, lique, ces notions ont subi quelques fluctuations. Sans toujours plus dc fol, tout cela aussi, c’est la foi. El être partisan de la certitude de la Justification ni sur­ il n’est pas étonnant que cette foi justifie. Par elle. tout de celle du salut, De civ. Dei, I. XI, c. xn, saint 1233 LUTHER. LA CERTITUDE DU SALUT Augustin parle souvent de notre connaissance de l’habitat Ion de Dieu cn nous, In Epist. Joan, ad Parthos, tr. vm, 12, sur c. iv, f. 12, 13; dc la certitude dc notre espérance, lu Ps., xxxxni, 5; Contra Faustum Manich., 1. NI, c. vn, vin. Au Moyen Age, certaines formules similaires semblent aller jusqu'à favoriser l'idée que Ton peut avoir la c rtitudede son salut. Pierre Lom­ bard définit l’espérance : « Une attente certaine de la béatitude future. » Sen/., 1. Ill, dist. XXVI, n. 1, P. L., t. cxai, col. 811; cf. S. Bonaventure, éd. dc Quarracchl, t. m, p. 553. Le mot comporte une expli­ cation fort orthodoxe : du côté des moyens que Dieu nous octroie pour faire notre splut, notre espérance est certaine; du côté de notre utilisation dc ces moyens, elle ne l’est pas. Toutefois, cette certitude attribuée à l’espérance pouvait engendrer des malentendus. Voir G. Ljunggren, 1920; il donne dc nombreux détails, peu sensationnels du reste. Aujourd’hui, enfin, on tend ù accentuer la possibilité dc la certitude dc notre justification. Au concile dc Trente, on agita la question dc la certitude dc la grâce ct du salut. Sur la possibilité dc la certitude dc la grâce, on discuta très longuement, avec presque autant d’insistance que sur la double justice. A tenir pour celte certitude, il y eut vingt ct un théologiens contre quatorze; vingt ct un théologiens mineurs, c'est-à-dire sans dignités ecclésiastiques. Mais presque tous ne l’affirmaient que pour certains cas. Cone. Trid., t. v, p. G32, 633. Seul, l’abbé bénédictin, Luciano degli Ottoni, piètre théologien, semble-t-il, sc montra favorable à la certitude du salut. Ibid., p. 659, 35; sur cc Luciano, voir Cône, Trid., 1.1, p. 208, n. 8. 2° La théorie de Luther. — Pour Luther, là aussi, sa doctrine fut d’abord intégralement celle dc l’Églisc catholique. Dans son, Commentaire sur ΓÊpitre aux Romains, il disait encore : « Nous ne pouvons savoir si nous sommes justifiés. » J. Fickcr, t. n, p.89, 2. C'est par la certitude delà grâce, ou, pourparler plus exactement, par la certitude de la justification qu’il commença. Quelques théologiens catholiques avalent enseigné que l’homme pouvait être certain dc possé­ der la grâce; saint Augustin ct saint Thomas avaient pense que du moins nous pouvions avoir la certitude dc posséder la foi. Cf. pour S. Augustin, Enarr. in Ps. x, 5, P.L.,1. xxxvi,col. 134; pour S. Thomas, In Jl*& Cor., xm, 5, lect. 2; Sum. theol., I* 11*, q. cxn, a. 5, ad Or, pour Luther, fol ct justification, c’était tout un 11 n’est donc pas surprenant qu’assez vile il ail estimé que nous pouvions être certains de notre justification. Quand l’ensclgnc-t-il pour la première fols ? Peut-être dès 1517-1518 ; dans son Commentaire sur l'Epltrc aux Hébreux, il a des passages que l’on peut interpréter en cc sens. D. P., I. ni, p. 286, n. 3; p. 370, n. 2; p. 371, n. 1; p. 158, n. 2; J. Fickcr, Luther. 1317. 1918, p. 35, 36, notes sur les pages 15, 16. Pourtant, cc n’est peutêtre qu’un peu plus lard que l’on trouve vraiment chez lui cette doctrine. Loofs, p. 721, n. 6; Grisar, t. i, p. 211,212, 308. A Augsbourg, devant le cardinal Cajetan, il reven­ dique pleinement la certitude dc sa justification. W., t. u, p. 13, 6. A son retour,dans son premier Com­ mentaire sur ΓEpttre aux Gâtâtes, il enseigne de même celle certitude sans réticence, et il cn appelle au « témoignage P. Drews, p. 116, thèse 21. Inutile d’ajouter quece n'est pas à cet objet que s’appli­ que la comparaison d’Augustin ! 11 dit que Dieu < ne doit pas posséder la sagesse, mais que de fait il la possède ». Epist., clxii, 2. Pour le bon arbre qui pro­ duit de bons fruits, la comparaison est de Jésus-Christ lui-même. Mais Jésus-Christ n’a jamais parlé contre notre liberté, il n’a jamais dit que l’observation dos commandements était inutile au salut. Comme toute comparaison, celle-ci ne s’applique pas de tous points. Un homme n’est pas un arbre. Et pour le bon arbre lui-même, ne lui arrivera-t-il jamais de produire des fruits mauvais? D’ailleurs, le but de la comparaison de Jésus-Christ, c’était d'opposer les actes aux paroles: ne Jugez pas quelqu’un sur des paroles, sur des dehors mielleux et hypocrites; jugez-les sur sa conduite. Mais avec sa théorie du serf arbitre, Luther était constamment porté à voir dans l’homme un automate. « Dans sa théologie, dit Kœstlin, la fol et l’EspritSaint engendrent nécessairement en nous l’amour de Dieu, puis l’amour du prochain et toutes les bonnes œuvres. » Luthers Théologie, 1906, t. n, p. 206. Par­ tout. on sent Luther poussé par des impulsions vio­ lentes. qui se terminent à la négation farouche de la liberté. Sans doute aussi, cette explication était-elle quelque peu influencée par des vues antérieures. 1245 IJ THICK. AU-DESSUS DE LA MORALE Platon avait estimé que la science du bien en entraînait la pratique. Depuis Denys l’Aréopaglte, la comparai­ son du soleil répandant nécessairement la lumière était partout chez les théologiens et les mystiques. Mais cc n'est pas ù l’accord des œuvres avec la foi que Denys l’applique; c’est à la bonté de Dieu sc répan­ dant dans tous les êtres. Cette production des œuvres par la fol lui avait été aussi quelque peu enseigné · par Staupltz. N. Paulus, Historisches Jahrbuch, 1891, p. 309-346. Malheureusement, cet enchaînement ne répond ni ù la révélation ni à l'expérience. Fol et confiance en Dieu ne signifient ni ne produisent néces­ sairement l'harmonie de notre activité avec la loi de i lieu. 3. Souvent, Luther s’échappe vers une autre expli­ cation; déjà on la sent poindre dans plusieurs des textes où il nous montre les œuvres découlant infailli­ blement de la foi. Mais elle est infiniment plus hardie; d’un bond, elle nous mène au seuil du panthéisme de Hegel. En soi, dit Luther, aucun acte n’est bon ni mau­ vais. Tant vaut l’homme, tant valent scs actes; c’est nous seuls, ce sont nos dispositions qui font le bien et le mal de nos œuvres. Si l’homme n’est pas justifié, toutes ses œuvres sont mauvaises; si.au contraire.il est justifié, toutes sont bonnes; ou, du moins, puisque la concupiscence est toujours là pour les vicier, elles sont toutes réputées bonnes. A la fin de 1520, il dit dans son célèbre traité De la liberté du chrétien : < Cc ne sont pas les œuvres bonnes qui rendent l’homme bon; c’est l’homme bon qui rend scs œuvres bonnes. Cc ne sont pas les œuvres mau­ vaises qui rendent l'homme mauvais; c’est l'homme mauvais qui rend ses œuvres mauvaises. » W., t. vn, p. 32.G; 61,27; Kuhn, p. 49; Cristiani, p. 50 . Et en 1531, dans son second Commentaire sur ΓÉpttre aux Gâtâtes : < C’est une erreur pernicieuse des sophistes (c’est-à-dire des catholiques) que de distinguer les péchés d’apres le fait et non d’après la personne. Pour le croyant, le péché est le même et a issi grand que pour l’incroyant, mais au croyant il est remis et non imputé ; à l’incroyant il est retenu et imputé. Pour le croyant, il est véniel ; pour l’incroyant, il est mor­ tel. Cette différence ne vient pas de cc qu’en soi le péché du croyant est moindre, et celui de l’incroyant plus grand; elle ne tient pas aux péchés, elle tient aux personnes. » W., t. xl b, p. 95. Cinq ans après, avec plus de décision encore, il disait dans son entre­ tien théologique avec Mélanchthon : « SI les vertus et les œuvres de Paul étaient justes, c’était que luimême était juste. C’est à cause de la personne que l’œuvre plaît ou déplaît. » Erl., t. lvîii, p. 351; T. H., t. vi, n. 6727. Ainsi présentée, la théorie est très simple et très harmonieuse : l’homme fait la morale de scs actes. Le Dieu du nominalisme fixe la morale comme H lui plaît; créé à l’image de cc Dieu, c’e.l suivant ses dispo­ sitions intimes que l’homme façonne la pâte de la moralité. Ce qui porte à croire que c’était bien la la pensée, ou. pour mieux dire, la tendance profonde de Luther, c’est que pour le non-juslifié, il garda toujours cette explication : dans le non-jusllilé, toutes les actions sont mauvaises; pour cet homme, honorer son père ou le tuer sont deux péchés mortels. La contre partie apparaît monstrueuse : pour le justifié, pour celui qui aura la foi, un assassinat, un parricide va-t-il donc devenir un acte bon et digne de louange ? Que l’on médite bien le passage suivant, d’un sermon de 1525, cl l’on sc demandera si Luther était si éloigné de celte conclusion. Il explique la recommandation de saint Paul à Timothée d’avoir < la charité venant d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une fol sincère ». Il n’est pas possible, dit-il, de sc débarrasser des pensées impures; qu’on 12 46 en chasse une, il en vient cent autres. « \voir le cœur pur, conclut-il, cc n’est donc pas exclusivement ne rien penser d impur ; c’est recevoir de Dieu une illumination et acquérir ainsi la certitude que dans la loi 11 y a rien pour souiller notre conscience. Ainsi le chrétien en arrive à savoir que l'observance ou l'inob­ servance de la loi ne lui nuit en rien; que s'il /ail ce qui est défendu ou omet ce qui est prescrit, il n'y a pas là pour lui de péché. Il ne peut pas pécher, parce que son cœur est pur. Au contraire, un cœur impur se salit et pèche en tout. » W., t. xvn, p. 111,18. Cet abandon d’une moralité objective, d’actes de sol bons ou mauvais, allait contre le principe même d’où partaient les trois autres explications sur les rapports entre la foi justifiante et la morale, à savoir l’existence d’actes de soi moraux ou Immoraux. Mais pour Luther, cette contradiction importait peu; par­ tout et toujours, ce qui le préoccupe avant tout, ce n’est pas la pensée, cc sont les conclusions. Or ici, la conclusion à tirer, c’était que le joug de la morale n’était pas tolérable. •L Jusqu’à présent, nous avons vu Luther essayer tant bien que mal de joindre la fol et la morale, l’in­ telligence et la volonté. Mais les explications qu’il donne à cette fin sont par trop caduques. Des œuvres radicalement viciées ne sauraient être une condition de la foi; 1’enchatnement infaillible des œuvres à la fol est une affirmation gratuite; la négation d’actes de soi moraux ou immoraux est une monstruosité. Luther le sentait. C'est pourquoi, assez souvent, sur­ tout dans scs moments de spontanéité, il s’échappe vers une quatrième vue : actes moraux, actes immoraux, obligation de faire le bien et d’éviter le mal, opit cela peut exister ou a pu exister: mais le justifié n a pas à s’en préoccuper. — Que cette Idée se soit vraiment présentée à lui, bien plus, qu’elle résidât dans les pro­ fondeurs de son ûme, qu’elle le hantât, on peut déjà le conclure de ses diatribes contre la Loi. Mais, en outre, nous avons de lui en ce sens des paroles trou­ blantes, des attitudes étranges. En 1518, il dit dans son Sermon sur la triple jus­ tice : « La justice du Christ nous vient par la foi. Qui possède cette justice, même s’il vient a pécher, n’est pas condamné. » W., t. n. p. 15, 5, 9. Pour Luther, l’année 1520 fut l’année de l’enivre­ ment, de l’enthousiasme. Alors, il déclarera que pour entendre Infailliblement la Bible, pour posséder l’inté­ grité de la doctrine révélée, il suffit d’un peu de bonne volonté et des lumières d’un enfant; alors il ne songe pas à la nécessité d une Église, d’une communauté quelconque; alors il dit hardiment à Léon X qu’il < ne peut tolérer de règles pour interpréter la parole de Dieu ». W., t. vu, p. 17,29 (ocL 1520): alors, il est tout entier à son individualisme mystique, tout entier à sa joie d’entendre la Parole résonner au fond de son Ame. Et cette Parole intérieure, que lui dit-elle ? Fol, foi, confiance, confiance; foi seule, confiance sans préoccupation; délaissement de toutes ces œuvres dont la hantise l’a si longtemps et si cruellement tour­ menté; épanouissement de làme en un Dieu miséri­ cordieux. Une Église venant l’encadrer, le resserrer avec des coercitions intellectuelles et légales, une règle morale venant diriger, brider sa volonté, tout cela le restreint, le guindé jusque dans ses allures; tout cela est inutile et odieux. Voilà la grande nouveauté, la grande découverte qui mettait Luther au comble de la joie. Pour célé­ brer cette découverte, il a des pages d’un lyrisme étrange. Désormais, il en avait donc fini avec le joug de la loi et les tourments de la conscience. Voila l’Évangile, c’est-à-dire la Bonne Nouvelle qu’il venait annoncer au nom de Dieu. Depuis des siècles, celte vérité était restée cachée; la pauvre humanité avait 1247 LUTHER. AU-DESSUS DE LA MOB \LE été courbée par l’Église romaine sous le joug inutile et pesant de la pénitence, sous l’obligation de tendre à la perfection par des œuvres personnelles. Luther, au contraire, venait lui apprendre à sc cacher sous l’aile de Jésus-Christ, A s'envoler par la confiance, par le sentiment, dans une douce rêverie, jusqu’au pied du trône de Dieu. Alors aussi, l’indépendance du nouveau prophète à l’endroit de toute loi morale est affirmée sans ambages; pareille à un enfant nu qui prend de joyeux ébats sur un tapis mo lieux, elle étale candidement son impudeur. Le 6 octobre, Luther lance un pamphlet violent, la Captivité de Babylone, 1’un de scs grands écrits réfor­ mateurs. 11 y dit : «Tu vois comme le chrétien est riche; même en té voulant, il ne peut perdre son salut par tés plus grands péchés, à moins qu’il ne refuse de croire. L'incrédulité mise à part, il n'y a pas de péchés qui puissent le damner. Si la foi retourne aux promesses que Dieu a faites au baptisé, ou qu'elle ne s’en écarte pas, en un instant tous les péchés sont absorbés par clic, ou plutôt par la véracité divine; car, si tu con­ fesses Dieu ct que tu t’abandonnes avec confiance à ses promesses, il nc peut sc renier lui-même. » W’.,t. vj, p. 529, IL L’année suivante, dans le calme de la Wartbourg, il écrit à Mélanchthon; c’est la même note que dans l’écrit public, sinon qu'elle est encore peut-être plus accentuée. « Sois pécheur ct pèche for­ tement, mais confie-toi ct réjouis-toi plus fortement dans le Christ, vainqueur du péché, de la mort ct du monde. Tant que nous serons ici-bas, il faut que le péché existe... 11 nous suffit d’avoir reconnu l’Agncau qui porte les péchés du monde; alors le péché ne pourra nous détacher de lui, irions-nous avec des femmes mille fois en un jour, ou y tuerions-nous mille de nos semblables. » Enders, t. ni, p. 208 (1er août 1521). Sur cc texte ct autres semblables, pourrais-je essayer de terminer enfin une controverse séculaire ? Voici le texte original : Esto peccator et pecca fortiter, sed fortius fide ct gai de in Christo, qui victor est peccati, mortis ct mundi. Peccandum esi, quamdiu sic sumus; vita hicc non est habitatio justiliiv, sed exspectamus, ait Petrus, cados nonos ct terram novam m quibus justitia habitat. Sufficit qu d agnovimus per divitias gloriæ Dei agnum, qui tollit peccatum mundi; ab hoc non avellet nos peccatum, etiamsi millies, rnillics uno die fornicemur aut occidamus. Pour rnillics rnillics j’ai mieux aimé reproduire la traduction courante : mille fois. Peut-être faudrait-il plutôt traduire par : un million. Ainsi, dans la Vulgate, saint Jérôme écrit : * Millia millium ministrabant ci; mille milliers [(Fanges) le servaient. > Daniel, vn, 10. Mais J'ai hâte d’en arriver A la question capitale : s’agit-il ici de péchés qu’une foi ou confiance subsé­ quente aurait amené Dieu à nous pardonner ? Oui, dit M. Norbert Weiss, directeur du Bulletin du Protes­ tantisme français : · Pour tout esprit non prévenu..., pour quiconque lit ccs paroles sans prévention, Luther veut dire : Quand même tu serais un très grand pécheur, ct que, par impossible, tu aurais commis en un Jour mille paillardises ou meurtres, la grâce de Dieu en Jésus-Christ, agneau sans tache, offert pour notre rédemption, est encore plus grande. > Intermé­ diaire, 10 mars 1918, p. 221; Bulletin du Pr. fr., jan­ vier-mars, 1918, p. 79. Ainsi (si je comprends bien), vienne la confiance en Dieu; elle comportera le regret des fautes commises; de nouveau nous serons donc en grâce avec lui. Nous avons ici trois moments : Ie Un jour (prenons le 1er août 1521), quelqu’un commet un millier de fornications ou d’homicides : Etiamsi rnillics, milites uno die fornicemur aut occi­ damus 2’ Le lendemain, 2 août, il a la foi justifiante : Agnovimus agnum; 3° Avec ccttc foi, il devient ou 1248 redevient l’ami de Dieu ct l’héritier du ciel : Ab hoc (agno) non avellet nos peccatum Sous cntendez qu’avec elle la foi amène l’amour de Dieu, et le tout est on ne peut plus catholique romain ! Mais, malheureusement, ce n’est pas là le sens de la lettre de Luther. 11 est trop certain que, dans ce pas­ sage, les deux premiers moments de la justification catholique sont intervertis : 1° Quelqu’un a la foi jus­ tifiante; 2° 11 commet un millier de fornications ou d’homicides; 3° Au milieu de ccs déportements, il peut garder la foi justifiante, ct par conséquent rester l'ami ct l’héritier de Dieu. Copiant l’expression de M. Weiss, je nc crains pas de dire : · Pour quiconque lit ccs paroles sans prévention, » voilà le sens des paroles de Luther. Entre les protestants qui, autrefois du moins, tra­ duisaient comme M. Weiss, et les catholiques, qui décidera ? Je ne vois qu’un tribunal, celui de la gram­ maire latine. Luther commence par supposer que nous avons la foi : Agnovimus agnum; nous avons reconnu l’agneau. » C’est un fait acquis, exprimé par le parfait de l'indicatif. Voilà l'étal : la fol justifiante. 2° Vient ensuite une supposition, la supposition d'un fait nouveau : elle est au mode potentiel. Kicmann et Lcjay, Syntaxe latine, § 20ü. Cc fait nouveau ce serait un millier dç fornications ou d'homicides. 3° Que s’ensuivra-t-il ? < Nous n'en serons pas séparés de l'agneau : a b hoc non avellet nos peccatum. » M. Weiss traduit : Etiamsi fornicemur aut occida­ mus , par : Quand même lu aurais commis. · C'est traduire le mode potentiel absolument comme le mode irréel du passé! Kicmann ct Lcjay, § 207. Et que l’on ne vienne pas dire : « Mais ailleurs Luther enseigne que la foi ou confiance entraîne Infailliblement les œuvres. » Il suffit de lire le présent texte pour voir qu'ici il abandonne celte prétendue connexion. D'ailleurs, si je me suis arrêté à cc texte, c'est qu’il est connu et comme passé en proverbe. Mais pour montrer chez Luther la disjonction entre la religion et la morale, les deux textes précédem­ ment cités et ceux qui vont suivre sont tout aussi caractéristiques, et peut-être d’une clarté plus nette encore. Mélanchthon, le grand humaniste, devait apparem­ ment comprendre le sens des mots latins dont il se servait. Or, au mois de décembre 1521, il faisait paraître la première édition de scs Loci communes, le manuel de théologie de la Bétonne» naissante. Il y explique, lui aussi, que la Loi tout entière y compris le decalogue, est abrogée. Seulement, dit-il, «ceux qui sont dans le Christ sont attirés par l'esprit à accomplir la loi. » C. /?., t. xxî, col. 19G, n. 109, 1. 25. Très bien; mais enfin si ccs croyants ne l’accomplissaient pas? Mélanchthon répond : « La loi est abrogée non pour qu’on nc l’accomplisse pas, mais pour que, même non accomplie, elle ne condamne pas. · Ibid., col. 197, n. Ill, L 18; répété timidement dans l’édition de 1535, ibid., col. 159, ce passage a complètement disparu dans celles de 1513 ct années suivantes. Ainsi, 1° «l’at­ tirance > à accomplir la Loi n’est pas une nécessité; 2° Si le justifié n’obéit pas à cctte attirance, ct qu’il transgresse la Loi, il nc s'ensuit pas qu'il soit con­ damné. » Dans la suite, Luther sc contiendra davantage. Toute sa vie pourtant, sa pensée sur cc point restera celle de 1520 ct de 1521. Même après sa descente de la Wartbourg (1·Γ mars 1522) ct les luttes qui suivront, même après sa querelle de 1537 avec Agricola, qui l’effraiera en tirant de sa théorie une partie des consé­ quences logiques qu’elle contenait, il continuera d’user à l’endroit des œuvres à peu près de la même langue que jadis. En 1530, à Jérôme Weller, son élève de prédilection, il conseillera do narguer le diable < en 1249 LUTHER. AU-DESSUS DE LA MORALE faisant quelque bon péché, en éloignant de scs yeux ct de son esprit le Décalogue tout entier, ■ Enders, t. vni, p. 160, 161. En 1532, il disait dans un sermon : « Honnis l’incré­ dulité, il n’y a plus de péchés; tout le reste, des babioles. Quand mon petit Jeannot va faire caca dans un coin, on en rit et c'est lini. Fides facit ut stercus non feteat. Résumé des résumés : l’incrédulité est l’unique péché envers le Fils. » W., t. xxxvi, p. 183, 7. Tout cc sermon développe la même pensée. c texte porte : · Hormis l’incrédulité, il n'y a plus l. de péchés; tout le reste, cc sont des péchés de M. Si­ mon. » Qu’cst-cc que cc M. Simon ct scs péchés ? Le commentateur met en note : * Par là, Luther entend de petits péchés insignifiants. · C'est bien cela; mais pourquoi est-ce M. Simon qui a la spécialité de cette sorte de péchés ? En 1523, dans un sermon aussi, Luther avait employé le même proverbe; là, le même commcnlatcuredonnc des renseignements plus précis. W., t. xiv, p. 127, 16. On en trouve d’autres dans les dictionnaires de Lexer ct de Grimm. Simon, c’est Sieniann, et Siemann c’cst un mot composé de Sic, Elle et de Mann, Lui. Sicmann, c'est donc un hommefemme, un homme « sous la pantoufle » de sa femme, un homme dans le ménage de qui « la femme porte la culotte », un benêt, un bêta. Puis, la comparaison avec le petit .Jeannot rend la pensée de plus en plus claire. Les péchés du justifié, c’est peut-être de l’ordure, mais c’cst l’ordure d’un enfant de la maison. Si l’on garde la fol, cctte ordure ne saurait empêcher de demeurer l’enfant chéri de Dieu, ct d’avoir part ù l'héritage du ciel. Luther trouvait ccttc comparaison lumineuse. Quelques semaines après, il la développait à table : N'cst-il pas désolant, disait-il, de nous voir accorder tant d’importance à nos péchés ? Pourquoi nc pas estimer notre baptême à l’égal d’un patrimoine ? Un prince a beau ch... dans son berceau, il n'en demeure pas moins prince. Un enfant a beau ch... cl p... dans sa culotte ou sur les genoux de son père, il n'en demeure pas moins l’héritier des biens paternels. Mon .Jean nc met en avant que sa naissance; je suis son père, dit-il; il est donc mon héritier. Ainsi ce n'est pas en nous qu’est notre justice; si je nc suis pas pieux, le Christ n’en garde pas moins sa piété. » T. R., t. n, n. 1712. L’enchaînement reste toujours le même : 1. Quelqu’un a la foi justifiante; 2. ensuite, il pèche : il.... s’oublie dans sa culotte ou sur les genoux de son père ; 3. il n’en garde pas moins son patrimoine : il reste prince, il reste l’héritier de son père. Ayons donc la foi, ct nous pourrons tout à notre aise nous oublier sur les genoux de Dieu. Si, < pour tout esprit non prévenu ». ces textes n’ont pas cj sens, il faut renoncer à entendre jamais le latin ou l’allemand de Luther. Et quel peut bien être aussi le sens de celte conver­ sation de Luther avec Catherine Bora ? < Le Docteur demanda à sa femme si elle croyait être sainte. Elle répondit avec étonnement : · Comment puis-je être sainte, moi une si grande pécheresse 1 » Le Docteur répliqua : < Voyez l’abomination papislique, comme < elle a empoisonné les âmes; elle les a pénétrées jus« qu'à la moelle des os. On nc peut plus voir que sa • justice propre. » Puis, se tournant vers sa femme, il lui dit : « Enfin, tu crois bien que tu es baptisée et « chrétienne ? Eh bien ! crois donc aussi que tu es « sainte... Si tant de baptisés ne sont pas saints, c’est « qu’ils nc croient pas au baptême; ainsi, le baptême < n'est plus pour eux le baptême. » T. R., t. ni, n. 2933 b (1533). Pour rejeter le sens des citations que l’on vient de lire, une formule superficielle ne saurait suffire, et pas davantage un soubresaut d’indignation. Il y a des nier, ni: tiiéol. catiiol. 1250 péchés qui « nc damnent pas » ; ct ces péchés sont loin de sc borner à de vagues impulsions lointaines, a « des mouvements de la nature contre la sainte vertu de pureté », comme dirait une pieuse religieuse; ccs péchés, < c’est un millier de paillardises en un Jour ou autant d’homicides ». Cc serait dans une école augustinienne d’extrême gauche que Luther aurait pulsé sa théorie de la jus­ tification. Eh bien ! que l’on fouille les plus hardis des théologiens augustiniens du Moyen Age ct de la Renaissance, Hugues de Saint-Victor, Scripando ct autres, et que l’on cite d’eux des passages de cc genre 1 Jusque-là, nous gardons le droit de dire qu’entre l’augustinisme catholique ct la théologie de Luther, il y a la distance d’un océan. Luther, dira-t-on, est loin d'avoir toujours parlé ainsi. Assurément; mais voit-on protestants cl ratio­ nalistes feuilletant un François de Sales ou un Alphonse de Liguori; ct tout à coup, au milieu de mille pages de la plus pure morale, en trouvant une seule de cc style ! Les textes qui précèdent ne sc prêtent pas à une union indissoluble de la religion ct de la morale, pour les interpréter en ce sens, il faut constamment oublier la langue latine et la langue allemande. Que l’on sou­ mette à des latinistes le texte de la Captivité de Baby­ lone : Christianus, etiam volens, non potest perdere salu­ tem suam quantiscumque peccatis, nisi nolit credere. Nulla enim peccata eum possunt damnare, nisi sola incredulitas. W., t. vi, p. 529, 11. Que l’on soumet)? à des germanistes le sermon ct le propos de table de 1532 : Non est peccatum amplius quam incredulitas, alia sunt here Simons peccata, ut quando mein hensiehen ynn den ivinckel scheust, des lacht man. Fides facit, ut stercus non fcieat. Summa summarum incredulitas peccatum solum in filium. W., t. xxxvi, p. 183,7; — Ein kindt bletbt htrres paternorum, ob es dem waiter au/ die schoss uder in die hosen scheist und saicht. T. R., I n, n. 1712. 2° Points sur lesquels les explications de Luther se heurtent avec la morale. — Lorsque Luther met en présence sa théorie de la foi justifiante et la morale, voilà donc les trois explications auxquelles il a recours : la production infaillible des œuvres par la foi; la production de la moralité de l'acte par le croyant lui-même; l'insouciance à l’endroit de la mo­ rale, Je nc m'arrête pas nu passage où il représente les œuvres préparant à la foi : ccttc vue ne cadre pas avec sa théorie de l'inutilité des œuvres. A la fin de cet exposé, il sera sans doute A une clarté plus grande de montrer le point précis où chacune de ccs explications se heurte avec la morale. Toute morale a un fondement, une condition ct une conséquence. Le fondement, c'est la distinction entre les actes bons et les actes mauvais, avec l'obligation de produire les bons ct de s’abstenir des mauvais; la condition, c’est la liberté; la conséquence, c’est la sanction. — Luther a gardé la sanction de la morale, le ciel ou l’enfer; simplement, avec sa négation de la liberté, il en n fait une sanction arbitraire cl tyran­ nique. — Il a détruit violemment la condition de l’acte moral, la liberté. Celte négation, il est vrai, il n’a Jamais osé la mettre nettement en face de l’obliga­ tion morale: toutefois, on la sent percer dans la pre­ mière de ses explications : la fol engendre nécessaire­ ment les œuvres. D’ailleurs, toutes scs Inconsé­ quences ou habiletés ne le feront pas échapper à cctte conclusion : qui n’a qu'un serf arbitre n’est pas vrai­ ment responsable. — H a ruiné le fondement même de l’obligation, la distinction entre le bien ct le mal. 11 y est arrive par plusieurs voies. Le fondement de l’obligation, c’cst l’Être même de Dieu fixant par son intelligence l’être des créatures et IX. — 10 1251 LUTHER. LE NOMINALISME DE LUTHER le développement normal de leur activité. Avec un Dieu nominaliste, Luther ne donne à notre obliga­ tion aucun fondement assuré : cc n'est pas des exi­ gences profondes delà réalité qu’il fait dépendre l’obli­ gation, c’est du bon plaisir dc Dieu. C’est ce que l'on a vu au chapitre sur le nominalisme cn général et ce que l’on verra au chapitre sur le nominalisme dc Luther. Finalement, il s’arrêta h deux morales oppo­ sées : la morale privée, dont il demanda la règle à l’Évangilc; la morale publique dont, sur les traces de Machiavel, il demanda la règle uniquement aux lins dc l'État. Mais, par une tendance au panthéisme, il va souvent au delà de tout nominalisme; il cn arrive à déclarer que dc soi il n'y a aucun acte bon ni mauvais. Devenu partie Intégrante de Dieu et d’un Dieu nomi­ naliste, l’homme lui aussi crée le bien et le mal. C'est sa seconde explication. Puis, il se reprend. Sans doute, il y a des actes dc sol bons ou mauvais; il y a une morale. Mais pour ma religion et mon salut, il n'est pas nécessaire d’en pratiquer les préceptes. Cette pratique est impossible et inutile. Impossible : mon activité est totalement corrompue, inutile : la fol suffit à me justi lier; pour mon union avec Dieu, la pratique de la morale est donc superflue, ou du moins elle n’est pas néces­ saire. De même qu'une activité selon la Loi est inu­ tile au salut, ainsi une activité contraire à la Loi n’est pas nuisible au salut. Sans doute, le Justifié sera enclin à développer convenablement son activité; mais si cc développement ne sc produit pas « il suffira de reconnaître l’agneau qui porte les péchés du inonde»; le Justifié « n’en demeurera pas moins l’héritier des biens paternels ·. C'est la troisième explication de Luther. Chez Luther, voilà donc la morale privée détachée de la religion. Dans la théologie luthérienne, ccttc disjonction ne s’est pas maintenue. Après scs luttes de 1537 contre Agricola, Luther lui-même l'énonça moins; après la mort du Réformateur, Mélanchthon acheva de la faire disparaître de la théologie luthé­ rienne. Mais enfin les faits sont les faits. Luther a-t-II écrit le passage et tenu les propos qu'on vient dc lire ? Et ces passages, ccs propos, de quand sont-ils ? Ils s’échelonnent entre 1518 et 1533; ils sont au zénith de son action réformatrice. Pour la morale publique, Luther sera en un sens beaucoup plus audacieux encore : il lui donnera un but, un objet différents du but et de l’objet de la morale privée : entre l’Évangilc et l’État, entre le chrétien cl le citoyen, il mettra une opposition irré­ ductible. Dans le luthéranisme, ccttc seconde dis­ jonction s’est maintenue; Jusqu’à nos jours. Ci-après, COl. 1311 s((. VI. Le xomînaijsme et l'auuustimsmi: de Lutiieh. — De 1501 à 1512 environ, Luther a étudié le nominalisme et il a été initié à l’augustinisme. De 1513 à 1518, il a construit sa théorie de la Justification. Jetant un regard en arrière, résumons cc qu’il a fait de son nominalisme et dc son augustinisme; à propos de l'augustinisme, nous chercherons d’abord en quel rapport Luther est avec saint Paul. /. Lh xowyMw: de lvthek. — Le nomina­ lisme, avons-nous vu, avait deux caractères fonda­ mentaux : pour tout ce qui a trait à l’intelligence, il était pessimiste, sceptique, et dissolvant; pour ce qui regarde la volonté, il était optimiste et semi-ratio­ naliste. Luther repoussa violemment ccttc seconde tendance, ce à quoi put l’amener aussi son esprit de contradiction; mais, sans peut-être sc rendre compte d’où il tenait le scepticisme nominaliste, il le garda, le poussant même à des conséquences auxquelles les nominalistes n’avaient pas songé. Avec nos forces naturelles, nous pouvons accom­ 1’252 plir l’acte d’amour dc Dieu par-dessus toutes choses et observer les commandements; par là, cl avec le seul concours général de Dieu dans l'ordre naturel, nous nous préparons n l’état de grâce : à partir des environs de 1515, Luther ne cessa de s’élever contre ccs propositions nominalistes. En 1519, il écrit au sujet de la dispute théologique qu’il venait dc soutenir ù Leipzig, contre Jean Eck : < Cc « théologlsme », à qui je dois toutes les tortures de ma conscience, s est évanoui dans celte dispute. » Puis, sur cc < théologlsme » il donne des détails : • J’avais appris autrefois que le mérite était en partie de convenance, et en partie de justice; qu’en faisant son possible, l’homme pouvait acquérir la grâce; qu'il était capable d’écarter les obstacles à sa venue en nous, capable aussi dc ne pas lui en opposer; qu’il pouvait observer les commandements de Dieu quant à l'acte lui-même, quoique non selon l’intention du législateur; que, dans l’œuvre du salut,-le libre arbitre pouvait, par lui-même, choisir l’une ou l’autre de deux contradictoires; que, par scs seules forces natu­ relles, la volonté pouvait aimer Dieu par-dessus tout; que, par conséquent, tout cn restant dans l'ordre naturel, l’homme pouvait accomplir l’acte d’amour, d’amitié dc Dieu; el autres monstruosités, qui sont pour ainsi dire les principes fondamentaux dc la théologie scolastique. Elles remplissent les livres, et nos oreilles à tous cn sont assourdies. » W., t. n, p. 101, 20. C'est là comme un résumé de toute la doc­ trine nominaliste sur la nature et la grâce. A voir Luther s'attaquant ainsi aux nominalistes, on serait donc porté à croire qu'il a violemment rompu avec eux. En réalité, cn métaphysique et en logique, il est toujours resté occainistc. Il n'a pas dc méta­ physique. Comme philosophe, il ne connaît que le monde dc la matière et de l’individuel. Il n'a pas de principes dc logique, et il s'en glorifie; pour lui, la logique n'est qu’un simple jeu dc l’esprit. Il porta dims sa théologie cc manque dc métaphysique cl de logique. Vers 1513, il cn arriva à sa théorie dc la justification par la foi : nature radicalement viciée; confiance cn Dieu et justification, survenant malgré le mal qui subsiste cn nous. Nous avons vu les causes dc celte théorie : augustinisme d'extrême gauche, impul­ sions allemandes, décadence dc l’époque, état d’âme dc Luther. Mais comment unira-t-il les pièces dispa­ rates dc cet étrange assemblage ? C’est là que le nomi­ nalisme vint à son secours; dans l’ordre dc la nature et dans celui dc la grâce, il lui avait appris à tout traiter avec un complet scepticisme. Ici, deux grands principes du nominalisme lui vin­ rent particulièrement en aide. Un principe de méta­ physique : la réalité des êtres et des actes n’a aucune importance; leur valeur dépend uniquement du bon plaisir dc Dieu, dc l’acceptation de Dieu; dans l’ordre dc la vérité et dans l’échelle des valeurs morales, Dieu peut tout bouleverser. Un principe de psychologie et dc logique : l'intelligence humaine est incapable d’atteindre le vrai avec certitude; aussi n’a-t-clle rien à voir dans les choses dc la foi : entre la raison et la fol, il y a disjonction ou même souvent opposition flagrante. Dans ses spéculations ou mieux scs décla­ mations sur notre justification, sur les rapports entre la raison et la foi, Luther ne cessera de s’inspirer de ces deux principes; simplement, au mot d'acceptation il substituera celui d'imputation. 11 poussera même ccs principes à leurs dernières conséquences; ainsi, il ira encore plus loin que scs anciens maîtres. De droit, disaient les nominalistes, Dieu pourrait donner à un acte naturel un mérite surnaturel. De fait, dit Luther, il va plus loin encore;à un homme dont la nature cl la xolônti demeurent mauvaises, il Impute les mérites 1253 IJ THEN ET SAINT AUGUSTIN «le Jésus-Chnst, cl il l'appelle au ciel. Celle élection parait absurde. Mais la raison n'a rien à faire avec la fol; plus elle trouve un dogme absurde, plus cc nous est une raison de l'accepter. //. Λ.4/Λ’/ ΓΛΙ Λ, .ΧΛ/ΛΓ Al (ΙΙ'ΜΙΧ KT LUTHXR, — Dans les chapitres précédents, on a trouvé plusieurs comparaisons entre certaines idées de Luther et celles des principaux august iniens du Moyen Age el de la Renaissance. Dresser pour chacun d eux un tableau d'ensemble des ressemblances cl des différences serait long et fastidieux. Mais pour saint Paul et pour saint Augustin, celte vue globale sera sans doute utile et intéressante. 1° Luther et suint Paul. - · Paul et Jean étaient les modèles dc Luther. Comme Jean, Luther avait eu sa Pathmos, le château dc la Wartbourg. Mais c'était à Paul surtout qu'il ressemblait. Comme lui, il avait eu son chemin de Damas, qui l'avait conduit au cou­ vent; comme lul.il avait eu scs ravissements. Ci-après, Luther et les mystiques, col. 1257. C'était même l’intui­ tion d’un mot dc saint Paul qui dominait toute sa théologie : Dans l'Evangile nous est révélée une jus­ tice de Dieu qui vient de la foi. » Or, en réalité, saint Paul a eu le sort dc tous les ins­ pirateurs de Luther; Luther l’a déformé dans le sens dc ses impulsions. Sans doute, saint Paul a eu le sen­ timent profond du péché; sans doute aussi scs fortes expressions contre la Loi peuvent dérouler un esprit inattentif et préoccupé. .Mais saint Paul n’a jamais été un adhérent de la théorie de la Justification sans les œuvres et par la fol seule. Luther commence ainsi son Commentaire sur t'Épl· Ire aux Romains : < L idée capitale de celle épllrc est de détruire, d'arracher cl de ruiner toute sagesse et toute justice dc la chair, puis de planter, d’établir et d’exalter le péché. » J. bicker, t. n. p. 1. La force créatrice du mal, voilà donc ce que, dès 1515, on trouve dans Luther; voilà cc qui. désormais sera le fond de sa pensée, cl cc qui sera aussi le fond de la pensée allemande. \V. Braun. Die Pedeutung der Con· eupiscenz in Luthers Lebon und Lehre, 1908, p. 200; É. Bout roux, dans Rame des Deux Mondes, 15 ocL 1911, 15 Juin 1917 et surtout 15 juin 1916. L'Alle­ magne du Moyen Age ne connaissait pas celte con­ ception : Eckhart lui-mème, le hardi penseur du XIVe siècle, le Dante de l’Allemagne, au dire dc Bûtlncr. son éditeur et admirateur (Meister Hckeharts Schriften und Predigten, t. i, 2· edit., léna, 1912, p. I), Eckhart s’était tenu loin de cc pessimisme : c'est à Luther que l'Allemagne en doit l’éclosion, ou du moins la résurrection. D'ailleurs, que l’idée capitale » de saint Paul dans son Épltrc aux Romains ne soit pas de détruire toute sagesse de la chair . c’est ce que de plus en plus l’on s'accorde à reconnaître, même parmi les exégètes du protestantisme allemand. De fait, saint Paul attribue quelque valeur à la sagesse simple­ ment humaine : les païens, dit-il, ont connu ce que l’on peut savoir de rMcu Rom., i, 19-21. L'activité de l'homme peut être bonne: Dieu « rendra à chacun selon ses œuvres ». Gloire, honneur cl paix à tout homme qui fait le bien », dit l’Apôtre; et cet homme, cc peut être non seulement un Juif, mais un Gentil. Boni., h, 6, H). Dans celte épllrc, bien moins encore s'agit-il · de planter, d'établir et d’exalter le péché». baul-ll, dit saint Paul, que nous demeurions dans le péché pour que la grâce abonde? Loin de là! Nous qui sommes morts au péché, comment vivrions-nous encore dans le péché? ■ Rom., vi. 1-2. Le péché demeure dans l’homme Jusiilié : voilà cc que saint Paul n’a pas dit, el voilà au contraire cc qu’à partir de 1515, Luther a dit de plus cn plus; après avoir, semble-t-il, adhéré à la théorie d’une 1254 double Justice, justice cn partie inhérente, cn partie extérieure à nous, i) parla de plus en plus d’une jus­ tice purement extérieure et imputée. · Nous sommes morts nu péché, dit saint Paul; comment vivrionsnous encore dans le péché ?» « Nous sommes en mémo temps pécheurs el Justes; pécheurs cn fait; Justes par {imputation et la promesse de Dieu » : cette déclara­ tion dc son Commentaire dc 1515-1516, bicker, t. n, p. 108, 12, Luther ne cessera de la répéter. La théorie sc couronnera par Γ affirmai ion tranchante dc notre ter/arbitre, c’est-à-dire de notre automatisme en face de nos impulsions, de celles de la nature ambiante ou de celles de Dieu. Devant l’océan du péché, s’avançant en vagues tumultueuses, Paul se redresse cl s'élève, Luther sc courbe cl s'abat; il se sent embourbé dans la fange. Puis, avec de grands airs, dont le Saxon dénué dc bon sens ne sent pas le comique, il sc met à chanter la confiance cn Dieu, la confiance cn la puissance et en la bonté d'un Dieu manichéen, d’un Dieu limité par un mal incurable et que pourtant il punira, d’un Dieu qui lui-mème ne peut nous faire sortir de Γογd ure, et qui pourtant nous reproche d'y demeurer, et qui, pour y être demeurés, damnera à jamais le plus grand nombre d’entre nous ! Sur la société religieuse et la société temporelle, Luther n’a pas davantage les vues de saint Paul. Paul a constamment dans l’esprit une communauté reli­ gieuse; c'est elle qui est le coq>s du Christ· Dans son Epltre aux Romains notammer t, domine partout cette idée que l’homme fait partie d’un tout religieux. Aux Romains et aux Corinthiens, il n'oublie pas davantage dc dire qu’ils font partie aussi d’un tout temporel. Son christianisme est un principe organisateur. Celui dc Luther est individualiste, avec des retours vagues et lointains vers la collectivité humaine. Sur l’Église, comme on le verra plus loin, il n'a jamais eu dc notion quelque peu précise. Pour l’ordre civil, il l'abandonne à la direction des princes, en leur rappe­ lant avec instance qu’entre les principes de Γ Évan­ gile et i administration d’un Étal, il y a une irréduc­ tible opposition ! 2® Luther et saint Augustin. — Comme on l’a vu col. 1189, ce n’est, que vers 1515, semble-t-il. que Luther lut les traités de saint Augustin sur la grâce. Or. à celte époque, il avait déjà élaboré les grandes lignes dc sa theorie de la justification Les tendances pessimistes de saint Augustin lui plurent; il travailla sur ccs données, les déforma et les canalisa vers sa théorie préférée. Aussi sa doctrine cn arriva-t-elle ù être loin de celle d Augustin : « Comme Luther, dit Kœstlln. Augustin avait enseigné que c’était uni­ quement par un dessein de Dieu et par l'opération de Dieu, non par scs propres forces et son activité naturelles, que l’homme était Justifié el sauvé. Mais Augustin était loin d’avoir ajouté que c’était unique­ ment à cause de la foi que Dieu regardait l'homme comme juste... Il n’avait pas dit davantage que l’homme ainsi Justifié ne pouvait Jamais rien faire qui fût méritoire devant Dieu. Il ne connaissait pas non plus cette certitude immédiate du salut, cette Joie, celte liberte intérieure que la foi justifiante avait données à Luther. » K. K . L i, p. 138. En d’autres tenues, dans le point de départ, c’est-à-dire dans scs vues sur l’homme déchu, Luther, du moins cn partie, s’accorde avec saint Augustin; mois dans le point d’arrivée, dans la manière dont l'homme déchu doit sc relever. la différence entre eux est radicale; dans l’homme Justifié, Augustin admettait un changement intérieur, réci; Luther.au contraire, ne voyait qu’une confiance permettant à Dieu dc couvrir des mérites dc Jésus-Christ un Intérieur sans changement. Ce qui séparait Luther de saint Augustin, c était sa théorie 1255 LUTHER ET SAINT AUGUSTIN fondamentale, la théorie dr la justification par la foi sans les œuvres. 1. Affirmations d'Augustin. Pour Augustin, le péché originel est véritablement enlevé par le bap­ tême: «Nous disons que le baptême donne la rémis­ sion dc tous les péchés, qu’il arrache les fautes sans se borner à les couper. Non, pour nous, il n'y a pas dc racines dc péchés pareilles aux racines de cheveux coupés; les péchés ne demeurent pas dans la chair corrompue, pour repousser, ct avoir besoin d’être cou­ pés de nouveau. » Contra duos epist. Pelag., I. I, xm, 26. La justice qui vient après le péché n'est pas une justice extérieure à l'homme : elle habite réellement en lui : · Lorsque notre nature est justifiée de son impiété par son Créateur, elle est changée d’une forme déformée en une forme harm mieusc. » De Tri­ nitate, 1. XV, vm, 11. « Dc même que l'âme est la vie du corps, ainsi, quand Dieu a ressuscité une ûrne dc la mort du péché, il est la vie dc cette Ame. » In psalm. LXX, serm. n, 3. Dans son épltrc, saint Jacques a exalté les œuvres : « Vous voyez, dit-il, que l’homme est justifié par les œuvres ct non par la foi seule. » Jac., n, 21. A cause dc ccs paroles ct autres semblables, l'épîtrc dc Jacques n’était pour Luther qu'une « épltrc dc paille », indigne de figurer dans l’Écriture. Erl., t. i.xni, p. 115 (1532). Or, pour prouver le mérite de nos œuvres, dc celles que nous accomplissons cn union avec Dieu, c’est précisément à ces paroles dc saint Jacques qu’Augustin aime à en appeler. Il dit même expressément que par là saint Jacques voulait aller contre la fausse Interprétation des pas­ sages où saint Paul enseigne que l’homme est justifié par la foi sans les œuvres. Quæsl. LXXX///,q. lxxvi; In psalm. XXXI, scrm. IL 3; Dc fide ct operibus, .XIV, 21. Nos œuvres sont méritoires ct nécessaires : c’est à le prouver que saint Augustin a consacré tout son traité Sur la foi et les œuvres, ct de longs chapitres dc son Enchiridion. Dans le premier dc ccs écrits, il rappelle le mot dc Jésus-Christ : « Retirez-vous dc moi, maudits; car j’ai eu faim ct vous ne m’avez pas donne à manger... » Ainsi, dit Augustin, < JésusChrist leur reproche non pas d’avoir manqué dc foi, mais dc n’avoir pas fait le bien. Par là, il voulait nous enseigner que la foi sans les œuvres était morte et ne suffisait pas à nous mener à la vie éternelle. Il nous annonce donc qu'il rassemblera toutes les nations, qui paissaient dans les mêmes pâturages. Il y cn a qui lui diront : « Seigneur, quand esl-cc que nous vous avons vu souffrir, et que nous avons manqué de vous secourir ? » Voilà précisément ceux qui croyaient en lui, mais qui n’avaient aucun souci de faire des bonnes œuvres, comme sl la foi morte suffisait à mener à la vie éternelle. » De fide et operibus, xv, 25. 2. Évolution de l'attitude de Luther à l'endroit d'Augustin. — A l’origine, Luther sc réclamait d'Au­ gustin. Le 18 mal 1517, Il écrivait à Jean Lang : Notre théologie et saint Augustin font des progrès ct régnent dans notre Université. · Enders, t. i, p. 100. Pour Luther, Augustin se dressait alors en face dc Thomas, de Scot, de Gabriel, de toute l’armée des scntcntlaircs : cc Père devait remporter la victoire, parce que lui-même s'appuyait sur le pur Évangile et sur saint Paul. Alors, Luther prétend appuyer sur Augustin l'identification du péché originel et dc la concupiscence, la permanence du péché originel dons le baptisé, l’identification du péché mortel cl du péché véniel, l'incapacité totale de l'homme déchu pour le bien. D. P., t. ni, p. 6-31, 15-17; ci-dessus, col. 1210 sq. Sl habile qu’il fût à s’illusionner cl à sc sugges­ 1256 tionner, il lui fut pourtant impossible de ne pas en arriver à voir le fossé qui le séparait d’Augustin Dans un Commentaire sur la première épllrc de saint Jean. Il disait cn 1527 : « Dans Augustin, on trouve pou de chose sur la foi; dans Jérôme, rien. Aucun des anciens docteurs n’a celle limpidité dc doctrine qui enseigne la foi pure, lis recommandent souvent les vertus et les bonnes œuvres, plus rarement la foi. » W„ t. xx, p. 776, 22. Mais ce Commentaire n'était destiné qu’à un audi­ toire d'élèves, auditoire que la peste avait même con­ sidérablement réduit Pour le grand public, ces con­ fidences eussent pu être dangereuses. Aussi, dans h Confession d’Augsbourg, revue par Luther, quand Mélanchthon cn vient à exposer la théorie dc la jus­ tification par la foi, il sc recommande hautement d'Augustin : « Cette doctrine sur la foi se trouve par­ tout dans saint Paul. Et que l’on n'aille pas ergoter ct prétendre que c’est là une interprétation nouvelle de Paul : toute cette doctrine a le témoignage des Pères. Dans de nombreux volumes, Augustin défend la grâce et la justice de la foi contre le mérite des œuvres. Dans son ouvrage Sur la vocation des Gentils ct ailleurs, Ambroise enseigne la même doctrine. Assurément, cette doctrine est méprisée par ceux qui ne l'ont pas expérimentée ; mais les consciences pieuses ct craintives y trouvent dc très grandes con­ solations. » J.-'Γ. Müller-T. Kolde, Die sgmbolischcn Bûcher, 1912, p. 45. Dans V Apologie de la Confession, Mélanchthon insiste davantage encore sur l'autorité d'Augustin : chez cc Père, dil-ll, les témoignages cn faveur dc la fameuse théorie « sont si clairs, que, pour les comprendre, il n’est pas nécessaire d'être fort intelligent; il suffit d'être attentif ». Millier-Kolde, p. 92; voir aussi, p. 101, 106, 107, 151, 218. En avril ou au commencement dc mai 1531, la Con­ fession ct l'Apologie de la Confession furent éditées ensemble à Wittenberg, par les soins de Mélanchthon. Or, à la fin de mai, le même Mélanchthon écrivait à son ami Jean Brcnz, le grand propagateur dc la Réforme cn Souabc : « Sur la foi, je vois ce qui t’em­ barrasse. Tu restes encore attaché aux fantaisies d’Augustin. Tandis qu'il nie que la justice naturelle soit réputée par Dieu comme une justice vraie, en quoi il a parfaircment raison, il cn vient ensuite à imaginer que c’est à cause dc l'accomplissement dc la loi, opéré cn nous par l’Esprit-Saint, que nous sommes réputés justes... Augustin ne répond pas assez à la pensée de Paul, quoiqu’il s’en approche plus que les scolastiques. Moi aussi sans doute je dis qu’Augustin est complètement dc notre avis; mais c'est à cause dc la persuasion générale; cn réalité, il ne met pas assez cn lumière la justice de la foi. » Cette justice de la fol, voilà au contraire, ce que, dans son Apologie, lui, Mélanchthon, avait travaillé à mettre cn pleine lumière. « Toutefois, ajoute-t-il, à cause des calomnies des adversaires, il ne m’a pas été loisible d’y parler comme je le fais avec loi en cc moment, quoique, en réalité, ici ct là, cc soient les mêmes pensées que j’exprime. » Enders, t. ix, p. 18, 19. Celte lettre fut soumise à Luther. Il la trouva fort correcte. Il y ajouta toutefois un post-scriptum, mais a quelle fin ? Afin de mieux expliquer encore le caractère extérieur de la justice dc la foi, c’est-à-dire afin dc sc séparer encore plus nettement d’Augustin. EL voilà la loyauté que dans l’exposé solennel de leur doctrine, dans l’exposé du point central dc cette doctrine, apportaient les deux chefs dc la Réforme allemande ! En public, il était clair comme le jour qu’Augustin était un préluthéricn ; qui prétendait le contraire était un misérable ergoteur. En particulier, on se confiait que, si l’on parlait ainsi, c'était à cause dc la persuasion générale ». Mais le rôle d’un deten- 1257 LUTHER ET LES MYSTIQUES leur de la doctrine chrétienne, sera-t-il donc dc flatter la persuasion générale ? Puis, celte «persuasion , qui donc avait travaillé à la créer? Aussitôt, Brcnz ne s’en déclara pas moins en­ chanté d’explications qui lui parais» dent · dignes du canon » de l’Écriture. C. B., t. n, col. 510 ; Endcrs, I. IX, p 38. Les explications si lumineuses données à Brcnz, c'est-û-dire ce rejet d’Augustin, Luther ne les pro­ duisit jamais nettement au grand jour. Seulement, dans la préface à l’édition de scs œuvre·, latines, un an avant sa mort, il dit qu’Augustin « n’est pas par­ venu à rendre clairement la doctrine de l’imputation >. Op. vartl arg.t t. i, p. 23. C’est là le seul aveu fait vraiment en public. Et l’on voit cn quels termes édul­ corés; il semble vraiment que pour rendre la doctrine de la foi justifiante, cc n’étaient pas les idées ellesmêmes qui manquaient à Augustin, c’était simple­ ment une langue appropriée. Mais avec les amis, on était plus ouvert. En 1532, Luther disait à table : · Depuis que, par la grâce de Dieu, j’ai compris saint Paul, je n’ai pu avoir dc con­ sidération pour aucun docteur. Au début, je lisais Augustin ou plutôt je le dévorais; mais la porte s’ou­ vrit à moi sur saint Paul; j’appris à connaître la jus­ tice dc la foi, ct cc fut fini d’Augustin. » T. B., t. i, n. 317 (1532). Et une autre fois : « Augustin n’a pas eu une notion exacte de la justification. » T. B., t. n, n. 1572 (1532). VII. Luther et les .mystiques. — /. Ecrivais MYSTIQUES QUE LUTHER A COSXOS ET GOUTES. — Quels sont les mystiques (pie Luther a connus ct ceux qu’il a goûtes ? De bonne heure, sans doute à son retour dc Borne, il connut le pseudo-Denys Γ Aréopagite, qui, avec saint Augustin, a eu une si grande influence sur la théologie mystique dc l’Église d’Occident; il le regardait comme un disciple des apôtres, et n’était porté qu'à l’en estimer davantage. Mais à la dispute théologique dc Leipzig (1519), Jean Eck lui opposa Dcnys en faveur de la hiérarchie catholique. Dès lors, Luther l’attaqua ou le laissa de côté. Dans sa Captivité de Babylone, il dit qu’il n’y a pas à s’attarder à ce que Denys dit des sacrements; il lui reproche d’attacher trop d’impor­ tance à la philosophie ct de ne pas assez parler du Christ. W., t. vi, p. 5. l. 562 (1520). Il s’intéressa davantage à saint Augustin ct à saint Bernard; toute sa vie, il ne cessa dc les citer, tout cn déformant du reste souvent leurs paroles ct leur doc­ trine. Saint Bonaventure n’eut que peu dc temps le don de lui plaire. Il connut Gerson, du reste plutôt théologien que mystique, et dont, cn clîet, ce fut sur­ tout le nominalisme qu’il s’assimila. Il serait fort exa­ géré de dire d’une manière générale que Luther était familiarisé avec les mystiques allemands. Il ne con­ naissait pas les sermons d’Eckhart, ni Suso et son Livre de la Sagesse éternelle; or, pour Déni fie, cet ouvrage est «le plus beau fruit de la mystique alle­ mande »; l’auteur a su y allier la plus tendre piété Λ une surprenante clarté dc doctrine. Il ne connaissait non plus ni Jean Buysbrocck. ni Gérard Grootc, ni Henri de Louvain, ni Ludolphe le Chartreux, ni Tho­ mas à Kcmpis. Les deux mystiques allemands que connut surtout Luther sont Jean Taulcr ct la Théologie germanique. Dc bonne heure il connut aussi les Ascensions spiri­ tuelles de Gérard de Zutphen. Mais il dut lire ce traité fort rapidement, cl il ne semble pas même cn avoir bien saisi lo sens. Ci-dessus, col. 1197. 1° Jean Tauter est l’un des plus illustres mystiques allemands, peut-être le plus profond des mystiques catholiques. On sait peu de chose dc sa vie. il est né cn Alsace, peut-être à Strasbourg, aux environs de 1258 1291. Très jeune, peut-être des l’âge dc quinze ans. ii entra au couvent des dominicains dc cette ville. Puis il fut envoyé â Cologne, et peut-être à Paris, pour sc former à la théologie. Ensuite, dc longues années durant, il prêcha sur les bords du Bhm, notamment à Strasbourg et à Cologne. Il mourut a Strasbourg, le 16 juin 1361. Il laissait des Sermon*. D’autres écrits lui ont été attribués : Le livre de ta pauvreté spirituelle, les institutions, des Méditations ou Exercices sur la vie et la passion de Jésus-Christ, des lettres et quelques opuscules, bref, une abondante littérature mystique. Mais il n’y a que scs sermons qui soient authentiques. Encore tous ceux qui ont circulé sou» son nom sont-ils loin d’être dc lui: au xiv* cl au xv· siècle, on était enclin à lui attribuer tous les sermons mystiques. Du reste, cc qui nous importe ici, c’est moins un Taulcr authentique que Taulcr tel que le connais­ saient Luther cl ses contemporains. La première édi­ tion des œuvres dc Tauler parut a Leipzig, en 1498. elle ne contenait que des sermons; il y cn avait SL presque tous authentiques. Parmi les autres éditions, on peut citer celle d’Augsbourg, de 1508, celle dc Bâle, dc 1521, ct celle dc Cologne, dc 1543. L’édition d’Augsbourg ne fit que reproduire celle de Leipzig, cn la traduisant dans le dialecte du pays. C’est celle dont Luther s’est servi. W., t. ix. p. 1. 95; c’est donc à ccllc-là que, pour juger dc l’influence dc Tauler sur Luther, il faut sc référer avant tout. L’édition dr Bâle, dc 1521, contenait 12 sermons nouveaux, qui du reste ne sont pas tous dc Tauler. Luther ne fut peut-être pas étranger à cette édition; cn tout cas, des le mois de décembre 1521, il la recevait a la Wartbourg. A.-V. Müller, Luther und Tauler, 1918, p. 16. La doctrine dc Taulcr est orthodoxe. C’est la doc­ trine mystique catholique, entendue au sens de saint Thomas, dc saint Augustin ct peut-être quelque peu dc l’école augustmicnnc. Régénéré par la grâce, l’homme est devenu enfant de Dieu ct « participant dc la nature divine ». En termes énergiques cl profonds, Taulcr épuise pour ainsi dire cette idée dc notre participa­ tion à la vie divine par l’état de grâce ou de surnature. Mais l’âme peut aller plus loin; par une faveur spé­ ciale de Dieu, elle peut avoir conscience de cette influence surnaturelle, elle peut la sentir eu elle. Elle la sent non par son imagination ou par son intelligence aidée des représentations dc l’iniagination, mais par son intelligence intuitive, par les données dc la cons­ cience, cn un heu où il n’y a rien dc fourni par les sens. C’est là l’union mystique. Par ses puissances supérieures, l’intelligence et la puissance affective, pures de toute alliance avec le sensible, l'âme roif. saisit Limage de Dieu, qui est gravée dans son « fond », dans son essence même. Mais assez souvent les expositions dc Tauler sont fort obscures. L’obscurité est comme l’apanage des mystiques; ils n’ont pas de langue pour décrire cc que, dans le fond dc leur âme, au-dessous du monde des images, ils voient ct ils ressentent. Chez Taulcr. à cette cause générale d’obscurité, il s’en joint qui lui sont propres. 11 a éciit cn allemand. C’est là Lune des causes de sa grâce : l’allemand du Moyen Age a quelque chose de naïf et dc primesautier. tout parti­ culièrement sous sa plume. Mais cette langue jeune était peu apte aux sujets métaphysiques; la termi­ nologie théologique ct mystique y était à peine ébau­ chée. Puis, il y a la manière propre dc Taulcr : scs expressions à fortes images, sa langue qui tient moins dc la précision de la scolastique que de la profondeur du sentiment Enfin, cc n’est pas de lui directement que nous tenons un grand nombre dc ses sermons: plusieurs, ct peut-être la plupart, nous sont parvenus sous forme de copies, rédigées par des auditeurs ou 1259 LUTHER ET LES MYSTlnl ES surtout 7 C’est un écrit d’une centaine de pages, un petit écrit, comme la plupart de ceux (pii ont eu de l’influence sur la marche de l’humanité. Il semble avoir vu le jour au xiv· siècle, vraisemblablement peu après 1350, D’après une petite préface, que l’on trouvait dans le manuscrit qui a servi à Luther en 1518, ct que l’on trouve aussi, équivalemmenl, dans le manuscrit de 1497, l’auteur était un prêtre, qui avait la fonction de custode dans la maison des Chevaliers de l’ordre tcutonique, à Francfort-sur-le-Main; le milieu du xiv· siècle fut l’époque de l'eflloresccncc de cct ordre? C'était donc un Ami île Dieu, c'est-à-dire un de ces nombreux mystiques qui. du reste sans organisation précise, vivaient sur les bords du Khin nu xiv· siècle. Son travail est un petit traité de la vie parfaite, écrit dans la langue allemande encore quelque peu à scs débuts, assez obscur, influencé par le néoplato­ nisme chrétien et par la scolastique. Gel te Théologie est-elle orthodoxe ? — Chez les catholiques, l'estime où l’ont tenue Luther et beau­ coup de protestants l’a fait passer pour un ouvrage dangereux, ou même formellement opposé au dogme. De nos jours, beaucoup de protestants et de ratio­ nalistes vont jusqu’à y trouver des idées panthéistes. Or, sans doute, la langue en est imprécise. Mais, de fait comme d’intention, l’œuvre est vraiment ortho­ doxe. Sur Dieu, sur les idées éternelles d’après les­ quelles Dieu a crée, sur la vraie lumière et la fausse, la volonté bonne ct la mauvaise, elle a des considéra­ tions très justes el très élevées. Çà et là, on sc heurte a des expressions obscures : mais en général il est très facile de les interpréter dans un sens orthodoxe : elles ne sont que la traduction allemande d’expressions latines de la théologie scolastique. L'auteur a un reflet de la grande théologie du xni· siècle plutôt qu'il n’est lui-même théologien; c’était une âme pieuse et ardente, avec d’excellentes intentions. C’est bien ainsi qu’on s'imagine un chapelain de l’ordre tcutonlquc, enrôlé parmi les Amis de Dieu. Dans ce traité, rien de luthérien avant Luther Luther, ce sera le pessimisme nominaliste, avec lu disjonction entre les données de la raison et celles de l.i foi; cc sera la volonté, les impulsions de la nature pre­ nant le pas sur les directions de l’intelligence; ce sera la haine d’Aristote et de * Thomas >; cc sera le pessi­ misme des augustinlcns d’extrême gauche, renforcé encore, ct singulièrement, par des outrances propres; dès lors, ce sera la corruption Intégrale de la nature humaine el la justification par la foi sans les œuvres; cc sera le rejet de l’Eglisc, ct. pour couronner l’édi­ fice, cc sera la certitude du salut. Dans la Théologie germanique, d n’y a rien de tout cela. //. INFLUENCE DES J/FSTIQUEX 8 Ut LUTHER. 1° Notes générales. - Pourquoi Luther a-t-il tant goûté Tauler, la Théologie germanique, et même les écrits mystiques en général ? Ce . \ , f® 151 i®, V , p. 265, 28; N., t. IV, p. 2«»O. Ces passages, des passages similaires ont dû beau­ coup plaire a Luther; ils ont été vraisemblablement pour beaucoup dans son enthousiasme pour Taulcr. Toutefois, par eux-mêmes, ils sont loin de nous pré­ senter un Taulcr partisan de la corruption absolue et irrémédiable de l’homme déchu; beaucoup de théo­ logiens ct d’auteurs de la vie spirituelle. maître Thomas » lui-même, ont pu employer ce langage, sans croire a ccttc corruption, couronnée par la perte complete de notre liberté. Par là. ils veulent simple­ ment nous enseigner l’humilité. Chez Taulcr. on trouve des preuves péremptoires que c’est bien là sa pensée. H dit, par exemple, que l'homme déchu est faible et malade ■, cc qui est tout différent que d’être mort. A., f® 176 r®; V.,p. 329,18; N., t. v, p. 110. Dans l’homme après la chute, il trouve encore la synderèse, ccttc tendance profonde vers le bien: très ouvertement, il suppose dans cet homme des lumières pour le vrai ct I des forces pour le bien. A . l· 22 v«; V„ p. 25, 12. N., t. n, p. 48. 49 v®: A., f® 31. V.. p. 12. 28: N . I. n. p. 166. etc. Il faudrait citer toute l’œuvre de Taukr. Voir D. P., I. in. p. 132-136; G. Siedel, Die Mgetik Taulers, 1911, p. 47 sq. Bien plus, dans les passages sur le néant de l'homme, sur le mal son unique apanage, ce ne sont pas les suites du pêche originel que Tauler a surtout en vue; c’est la théorie aristotélicienne ct thomiste de la nécessité de la motion divine. Personne ne sc donne cc qu’il n’a pas. Or de nous-mêmes nous ne possédons que le néant. Tout le bien qui est en nous, tout le positif de notre être cl de nos actes, actes naturels aussi bien quactes surnaturels, tout ce positif vient de Dieu. Au contraire, tout le négatif, défectuosités physiques, intellectuelles, morales, tout ce négatif vient de nous-mêmes, de notre condition d’êtres limités ou encore d’une augmentation de ces limitations. De lui-même l'homme n’a rien: tout ce qu’il possède, peu ou beaucoup, il le lient directement de Dieu; de luimême. il ne peut que détruire tout bien, à l'intérieur ct à l’extérieur. S'il y a quelque chose en lui. cela ne vient aucunement de lui. · A., P 173r®; V., p. 163. 23; N . I v. p. 93. L’homme doit avoir une profonde humilité, attentif à ce qui lui appartient en propre, c’est-à-dire à son néant. S’il v a en nous quelque autre chose, cela n'est certainement pas à nous. > A.. f® 118r°; V., p. 187. 17; N . t. m, p. 122. Notre nature nous conseille la noble vertu d’humilité. Si nous nous considérons nous-mêmes avec loyauté el avec justice, intérieurement el extérieurement, nous trouvons toujours que nous ne possédons rien de bon. que de nous-mêmes nous ne pouvons rien. · \ .1 '·1γ°;\ ..p 322.31 : N . t m, p. 228. 229. Borli fiez-vous en Dieu, dit saint Paul; ce que vous ne pouvez pas par vous-mêmes, vous le pouvez par lui. s \ . P 157r®; V., p |Û3. 28. \ . I n. p 226. Celle faiblesse dont parle si souvent Tauler, ce ' n’est donc pas surtout à la chute originelle qu'il la 1263 LUTHER ET LES MYSTIQUES fait remonter; c’est plus haut, â notre condition même d’êtres créés el finis. De là, dans notre être et dans nos actes, des restrictions ou défectuosités congénitales; de là aussi, dans notre développement, des difformités ou maux : maux physiques, intellec­ tuels, moraux : un être fini ne se développe pas toujours en conformité avec sa loi, avec les besoins profonds de sa nature. C'est là la pure doctrine thomiste. Seulement l’ex­ posé d’une nouvelle théorie rappellera toujours la langue qu’employait l’époque précédente. En décri­ vant scs idées innées, Descartes fera souvent penser à la théorie des idées acquises, et Kant supposera souvent la connaissance du noumène comme un point qui va de soi. Ainsi, en décrivant la nécessité de la motion divine, saint Thomas et Tauler, son dis­ ciple, pourront rappeler les sombres exposés par les­ quels les augustinlens peignaient les suites de la chute originelle. Toutefois, de cct augustinisme l’un ct l’autre n’ont gardé que des échos lointains. b. Sur Uactiotté nécessaire au salut. — Enfin el surtout, de la chute originelle Tauler est loin de con­ clure au rejet de notre activité dans l’œuvre de notre salut. Dans de nombreux passages, au contraire, il dit expressément que nous devons coopérer à l’action de Dieu en nous. Fréquemment el avec instance, il recommande la pratique des vertus. Le premier dimanche de carême, il parle de l’er­ reur qui pousse à < s’affaisser dans un repos naturel », au lieu de « chercher Dieu par le désir », à « jouir de cc repos... sans pratiquer les vertus ». S’en prenant directement aux Frères du libre esprit, il ajoute : Personne ne peut être affranchi de l’observance des commandements de Dieu, ni de la pratique des vertus. Personne ne peut être uni à Dieu dans le repos sans amour ni désir de Dieu. Personne ne peut être saint ou devenir saint sans bonnes œuvres. » Bâle, f° 183r®-v®, 185 r®; N., t. n, p. I ll, 112, 152. Le jour de l’Ascension, il parle à l’avance directe­ ment contre Luther : ■ Il y a des religieux, dit-il, à qui Notre-Seigncur reproche leur incrédulité ct la dureté de leur cœur. Mais Ils sc raidissent contre ces réprimandes. Il leur serait pourtant bon de reconnaître cette dureté ct cette incrédulité; alors, on pourrait venir à leur secours. Saint Jacques dit : · La foi sans • les œuvres est morte. » Notre-Scigneur dit : Celui qui croira ct sera baptisé sera sauvé. Nous n’avons la foi que de bouche. Saint Paul dit : « Nous tous qui avons été baptisés dans le Christ Jésus, nous avons été baptisés en sa mort. » Saint Augustin dit : «Si l’on • ne va pas à Dieu par un vivant amour ct par les œuvres, il n’y a pas de foi véritable, mais une simple < foi des lèvres. » A., f® 51 r®; V., p. 285. 19; N., t. n. p Le jour de la fête du Saint-Sacrement : « Gardezvous de croire avec un grand nombre que pour s’unir au Sacrement (de l’eucharistie) on doit tout laisser de côté, être affranchi (de toute œuvre), ct avoir un genre de vie complètement à part. » A., f® 81 r»; V., p. 119, 36; N., t. ni, p. 169. Le X· dimanche après la Trinité : « N’attends pas que Dieu t’infuse la vertu sans travail de ta part. » Λ. ί® 120 r· ; V., p. 179,11 ; N., t. m, p. 160. Le XII· di­ manche, il explique comment pourra s’opérer en nous la venue de Dieu, la nativité de Dieu; cc sera, dit-il. par notre abandon à Dieu ct à sa volonté, un abandon absolu. Mais comment entend-il cet abandon ? «Tu n’as pas besoin de t’engager dans des pratiques spéciales; garde seulement avec soin et ardeur les commande­ ments de Dieu ct les articles de la foi chrétienne. » Λ., ί®127ν·; V.,p. 397, 8; N., t. iv, p. 23. Luther a annoté cc sermon. W., t. ix, p. 96, 103, n. 51. Le XIII· dimanche. Il explique le texte : Tu aime- | Γ26ί i ras Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute tes forces, de tout ton être. « Faisant sien un exposé \\„ t. IX. p. 102. 103. Dans son Commentaire sur TÈpitre aux Bomains, Luther recommande ù l’égard de Dieu une passivité sans réserve; puis il sc réfère à Tauler; J. Fickcr, l. n, p. 205, 206. Dans scs écrits postérieurs, il a contre les œuvres de nombreux passages où, sans donner toujours scs références, c’est encore de ses mystiques préférés qu'il s’inspire. Dans son traité De la liberté du chrétien, le souvenir de Tauler et de la Théologie germanique est particu­ lièrement vivant; bien qu’à l'état latent, il sc sent à de nombreux passages. Mais sous les mêmes expres­ sions, l’idée est radicalement modifiée : le principe et la fin de nos actes y sont envisagés sous des aspects fort différents. Tauler ct la Théologie germanique disent : SI l'homme laisse agir Dieu en lui, l'acte par­ tira d’une cause infinie ct il retournera vers un but infini; dès lors, lacté sera désintéressé, digne d'un vrai chrétien. Au contraire, si l’homme ne laisse pas Dieu agir en lui, l'acte partira d’un être limité, fini, partiel; à cc principe correspondra un but du même genre, but limite, fini, partiel; dès lors l’acte sentira Γ appropriation. J. Paquicr, L'orthodoxie..., 1922, p. 53-69; A., f® 38 \·; V.,p. 54, 20; N., t.u,p. 10-12; — A., P 197 r°;V.r p.257, 21; N.,l. v,p. 269, 270. Luther dit au contraire : Si l'homme est l’auteur de l’acte, la cause de cet acte n’est pas seulement limitée, finie; elle est corrompue, mauvaise. A cette cause corrcs- 1267 Ll TIIEB ET LES MYSTIQUES pondra un but non pas seulement partiel el insuffisant, mais mauvais; cc sera la recherche du mal vivant que nous sommes. Tous les actes qui viennent dc l’homme sont donc des péchés. De cette idée de la corruption dc l’homme naît en particulier chez Luther une manière toute différente de voir V homme intérieur cl V homme extérieur. Il faut vivre selon l'homme intérieur; c’est l’idée capitale de Tauler et de la Théologie germanique, et c'est aussi celle que développe Luther dans son traité De la liberté du chrétien. La division même du traité est prise d’un texte de Tauler ; Ne soumets, dit-il, ton être intérieur qu’à Dieu seul; mais abaisse ton être extérieur, dans une vraie et sincère humilité, devant Dieu ct devant toute créature. · A.» f° 146 r·; V., p. 370, 22; N.» t. iv, p. 122. « Le chrétien, dit Luther, est le maître de tout, maître très libre et qui n’est soumis à personne. Le chrétien est le serviteur dc tout serviteur, plein dc déférence ct soumis à tous. · W., t. vu, P 21» I’· Pourtant, entre les deux concepts il y a un abîme. Tauler ct l'auteur dc la Théologie germanique sont surtout des thomistes; leurs concepts sur la fin dc l’homme et sur les moyens d’y atteindre sont ceux dc saint Thomas d’Aquin. Luther est un pessimiste, un manichéen, estimant que l'homme déchu est un mal vivant. Pour Tauler ct la Théologie germanique, l’homme intérieur c'est l’homme qui écoute scs aspi­ rations profondes, qui travaille à retourner vers l'unité infinie où sc trouve son exemplaire, l’idée éternelle d'après laquelle il îi été créé. Mais comment sc pro­ duira cc retour, ccttc ascension? Par toute son activité consciente, aidée dc la grâce divine, activité de son corps comme activité dc son àme. Ccttc union intérieure avec Dieu, personne au monde, dira fort justement Tauler, ne saurait la rom­ pre. A., f® 196-198; V., p. 253-2.58; N., t. v, p. 261272. Par cette union, l’homme sera libre dc tout empire des créatures. Mais, par son être extérieur, il est en rapport avec ces créatures, notamment avec les autres hommes. C'est ■ cet être extérieur que, dans une vraie et sincère humilité, il faut abaisser devant Dieu et devant toute créature ». A., f° 1 46 v®; V., p. 270, 22; N„ t. iv, p. 122; ci-dcssus col. 12GI. Aussi les religieux, par exemple, doivent-ils être soumis à l’Églisc ct à scs censures. A., f® 196-198 ; ci-après col. 1269. D’un tour dc main, Luther va changer toute ccttc construction. Pour lui, l’homme intérieur, c’est l’homme avec la foi ou confiance en Dieu ; l’homme extérieur, c’est toute l'activité humaine, corrompue par la déchéance originelle. Par la confiance, l’homme intérieur s’élèvera vers Dieu : ainsi, il sera libre. Libre de quoi ? Dc toute ccttc activité viciée qui continuera de pulluler sur la terre, vers, reptiles innommables, grouillant dans une marc d’ordures, rejets impuis­ sants que, par un reste dc vie, dans une poussée de sombre désespérance, l’arbre robuste veut projeter encore, alors qu’il a été abattu, ct que, pour lui, la source dc la vie est tarie. L'activité humaine n’aura plus aucune valeur religieuse, elle n’aura plus qu'une valeur temporelle et sociale. L’homme intérieur, c'est l'homme de I'Évangile, l’homme extérieur, c'est Γhomme de la Loi. Ainsi, pour Luther, c’cst sans doute aussi par la grâce que l’homme s'élèvera vers Dieu. Mais c’cst par la grâce seule, sans concours aucun de la nature, et cctle grâce se réduira à produire en nous la foi, c’est-à-dire le sentiment dc notre union avec Jésus Christ et avec Dieu. Enfin Luther rejettera la principale autorité sociale devant laquelle il faut en conscience * abaisser son tire extérieur »; purement et simplement, il rejet­ tera l’Église. 1268 Concluons avec le protestant Braun : «On ne sau­ rait nier l'influence scolastique sur la doctrine des mystiques allemands. Chez eux, finalement, c’est la préparation de l’homme qui décide si l’homme sc tour­ nera vers le fond le plus intime de son âme; même après le péché, cette préparation lui reste possible... Maint passage dc Tauler rappelle l'axiome scolas­ tique : « A qui fall son possible, Dieu ne refuse pas la grâce. · Les passages nous mènent même plus loin : l’entrée en Dieu, cc but final que Tauler donne à la mystique, n’csl que l’entrée en soi-même. Luther n’a pas remarqué ce côté de la doctrine dc Tauler. « Avec sa conviction dc la corruption absolue du genre humain, il n’avait pas le droit de s’appuyer complète­ ment sur les mystiques du Moyen Age. Dans leurs descriptions de la nature de l’homme, la part du bon l’emporte notablement sur celle du mauvais; le point vers lequel ils font converger toutes les lignes de · la théologie de l'union intime avec Dieu », c’est ce bon côté indestructible; pour employer le mot scolastique, c’est la syndcri.se. » \V. Braun, Die Itedeutung der Concupiscent in Luthers Leben und Lehre, 1908, p. 283, 284, 296. 3° L'Église. Évidemment,.les mystiques préfé­ rés dc Luther devaient lui servir aussi à légitimer sa révolte contre l’Églisc ct l’aider à établir une reli­ gion individuelle. Or quelle est la position de Tauler, de la Théologie germanique ct des mystiques catholiques en général à l'endroit dc l’autorité de l’Églisc ? 1. J.es mystiques catholiques ct l'Église. a} Les mystiques jouissent avec intensité d’une direction privée. Dieu les illumine ct les conduit : d’une manière plus intime que les autres chrétiens, ils ont conscience dc cette illumination ct de ccttc direction ; ils n’ont pas autant besoin d'être dirigés: ils volent. Toutefois, ils sont loin de rejeter la direction dc l’Églisc. Ils ont beau parler dc la passivité dc l'état mystique, ils savent que l’homme y existe toujours, ct son activité aussi· du moins à l’état réceptif, que, dès lors, dans les influences les plus réelles dc Dieu, nous apportons notre appoint. Comment le nieraient-ils, eux qui sont chrétiens, el qui connaissent la parabole où JésusChrist affirme la collaboration dc la semence et du terrain qui la reçoit ! Dès lors, dans les actes mysti­ ques, il faut distinguer la part de Dieu et la part de l’homme ct, pour y parvenir, il sera nécessaire d’être guidé par l’autorité doctrinale dc l’Église. En outre, ils nous avertissent que l'uhlon mystique est un pri­ vilège, privilège dc peu d’âmes, cl (pic pour ces âme·» elles-mêmes elle n'est pas permanente. En dehors de celte union, il sera plus nécessaire encore d’être guidé par une autorité représentante dc Dieu ct dc JésusChrist; seule, ccttc autorité saura distinguer du divin les fantaisies dc l'imaginai ion et les apports de la subconscience; seule, clic saura garder la révélation telle epic nous l’a donnée Jésus-Christ. Tauler, la Théologie germanique, les autres auteurs mystiques que Luther avait lus étaient soumis â l’Églisc. Seule­ ment, il se peut bien qu'en général les mystiques voient la direction de l’Églisc sous un autre angle (pic nous. Dans l’autorité de l’Églisc, les catholiques ordi­ naires, semble-t-il, voient surtout, suivant la nature de leurs préoccupations, ou une direction intellec­ tuelle ou une direction administrative, et ccs direc­ tions leur apparaissent quelque peu sous la forme d'une contrainte. De là.à l’endroit de l’Églisc, une posi­ tion quelque peu gênée. Pour d’autres, l’Églisc n'est plus seulement un moyen de communiquer avec Dieu, elle est aussi une fin en sol; Ils veulent sc servir d’elle; s’ils Ihonorent,ce n’est pas avec une sincérité complète; c'est, en partie au moins, afin de recevoir d’elle des fax cnrs. 1269 IJ THICK ET LES MYSTIQI ES ( liez Ica iuysliquc.% ccs préoccupations moins éle­ vées n’cxhtcnt pas, ou Ils les refoulent aussitôt Us n’ont qu’un but : réaliser dans leur vie le précepte dc Jésus-Christ : · Aimer Dieu par dessus lout, et le pro­ chain comme soi-même. (.omine l'autorité dc (Église maintient efficacement ce commandement, ils accep­ tent celle autorité sans difficulté; ils l'acceptent avec Joie, s'arrêtant peu ou point A co qu’elle a de trop humain. Ainsi, ils finissent souvent par ne plus penser beaucoup ù l’Églisc; l'acceptation de l’Églisc est com­ plètement entrée dans leur Ame de chrétien; elle fait comme partie dc leur nature. Ainsi celui qui sc porte bien ne songc-t-Π guère ù sa santé; c’cst tout naturel­ lement, sans les constantes préoccupations du valé tudinairc, qu’il l'utilise comme moyen d’action. b} La Théologie germanique parle peu dc l’Église. Des ouvrages fort répandus dans l’Églisc catholique, ΓImi­ tation de Jésus-Christ, le Combat spirituel, le Traité de l’amour de Dieu n’en parlent pas davantage. Pour­ quoi l’auraient-ils fait? Ce n’était pas leur objet. Le but de l’Églisc est dc protéger l’édifice dc Jésus Christ ; mais par elle-même, l’Église ne crée ni la doc­ trine, ni la morale, ni les sacrements, ni la vie inté­ rieure du chrétien; elle ne crée pas, elle confirme. Les traités dc vie spirituelle ne s'attardent donc pas au rempart protecteur de la vie divine; ils vont droit â cette vie elle-même. Pour la Théologie germanique, on sent qu’elle sc meut dans le cadre dc l’Églisc. Au c. xiv, elle parle d‘ une confession sincère »; au c. xxiii, elle recommande le respect * des sacrements, ainsi que des coutumes, règlements, lois ct commandemonts dc la sainte Église chrétienne »; au c. xi.nr, elle parle du sacrement de l'eucharistie (la première citation est d’après l’édition l hl, les autres d'après l’édition Mandel). Enlin, l’auteur sait qu’A son époque pour administrer les sacrements, ainsi que pour faire les lois et commandements dc la sainte Église chré­ tienne », il existait un sacerdoce; or. il n’a pas la moindre allusion pour le rejeter. Dans l’Églisc, n’avait-il pas du reste lui-même une fonction, celle dc custode dans une maison de chevaliers dc l’ordre leutonique ? c) Taulerparle davantage de l'Église. Certains sujets de ses serinons, vertus d'obéissance, dc pauvreté, files dc saints, l’amenaient A des développements sur la vie dc l’Églisc et de scs dignitaires. Et c’était l'épo­ que des dernières luttes entre le Sacerdoce ct l'Empire, entre les papes Jean XXII, Benoit XII, Clé­ ment VI el l’empereur Louis de Bavière (1323-1349); des excommunications mi-religieuses, mi-politiques demandaient que l’on précisât la nature de l’autorité de l’Église. C’est IA notamment l’objet du sermon pour la fête dc saint Matthieu. A„ P 196-198; V.. p. 253-258: X., t. v, p. 261-272. Tauler y distingue l'homme exté­ rieur ct l’homme intérieur. L’homme extérieur dépend dc l’Églisc. Si l’Églisc lance une excommunication, une suspense, un interdit, il faut s’y soumettre, ne plus participer aux cérémonies et sacrements dont l'Église nous défend l'usage. Et Tauler va se mettre en scène : comme il le remarque, < cc qu’il va dire de lui s'applique ù tous ». · Dieu dans sa bonté ct la sainte chrétienté m’ont donné mon ordre, et ccttc coule ct cet habit ct mon sacerdoce, rt la charge d’enseigner, cl celle d'entendre les confessions. S’il arrivait que le pape et la sainte Église, dr qui Je tiens tout cela, voulussent me l’enlever, Je devrais tout leur laisser cl ne pas demander pourquoi Ils en agiraient ainsi, si toutefois j’étais un homme vraiment aban­ donné [A Dieu]... Mais, si quelque autre voulait m’enlever l’une de ces choses. |mêmc| si j’étais un homme vraiment abandonné (A Dieu), je devrais choi­ sir la mort plutôt que de me le laisser prendre. De 1270 même, si la sainte Église voulait nous enlever exté­ rieurement le Saint-Sacrement, nous devrions nous soumettre. Mais, nous l’enlever spirituellement. cela n’est au pouvoir dc personne. Mais tout ce qu’elle nous a donné, elle peut nous le reprendre, et nous devons abandonner tout cela sans aucun murmure ni protestation. » A., f« 196 v·; V., p. 255, 11 ; N’., I.v, p 2G5 Voilà pour i homme extérieur. Mais l homme inté­ rieur ne dépend que de Dieu, rt d en est tout particu fièrement ainsi des hommes appelés A des voies mys­ tiques. · Sur ccs hommes le pape n’a aucun pouvoir, car Dieu lui-même les a délivrés. Saint Paul dit : » Si vous êtes conduits par l’esprit, vous n’étes plus < sous la Loi. » A., f· 197 x*, V.,p. 258, 16: X , t. v, p. 272 : traduction lointaine. Ce passage a la main, on a voulu voir en Tauler un précurseur de Luther dans sa révolte contre l’Églisc. A.-V. Muller. Luther und Tauler, 1918, p. 129. Mais aujourd hui encore, après le concile du Vatican, un théologien catholique, un prédicateur catholique pourrait les faire siennes; il aurait simplement A ne pas les exposer inutilement ct A la légère; car l’Église est voulue par Jesus-Chnst; elle, et les richesses spirituelles dont elle est la gar­ dienne. elle est pour nous le moyen normal pour communiquer avec Dieu. Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui encore, nombre de théologiens esti­ ment que l’Église n’a pas de pouvoir direct sur nos actes intérieurs. A. Lehmkuhl, Theologia moratis, 9* edit., 1898, L r, n. 130-132. C’était la, semble-t-il, l'opinion de saint Thomas, dc cc maître Thomas · dont Tauler aimait tant A Invoquer l’autorité. Cf. 1· 11«, q* χα, a. I; q. c, a. 9; 1D-II\ q. αν, a 5. En tout cas, cl c est Ici proprement la réponse a la diffi­ culté qui nous occupe, tous les catholiques admettent que, par une erreur ou une défaillance morale des chefs de l’Église, leurs censures, excommunications, sus­ penses ou interdits, peuvent tomber a faux. Quand ces peines frappent une collectivité. État, ville, asso­ ciation quelconque, il est même évident que, si mé­ ritées soient-elles, il y aal ors des innocents qui pâtis­ sent avec les coupables. Comment doivent donc agir les victimes innocentes de ccs peines, peines im­ méritées ou peines collectives ? Comme le dit Tauler, elles doivent s’abstenir dc participer à des sacrements qui leur sont interdits, mais elles doivent continuer de communiquer avec Dieu. \u lieu dc la communion sacramentelle, ccs gens feront la communion spirituelle; comme le dit Tauler, nous enlever ccttc communion n’est au pouvoir de personne au monde. Voilà ce qu’un demi-siècle avant Tauler, dans un magnifique chapitre dc ses révélations, écrivait sainte Gertrude. Legatus divinir pietatis, I. Ill, c. xvî, Kerelationes, l. i. 1S75. p. 113-116. Voilà cc qu’au xx· siècle tout théologien catholique continue d enseigner I t ’n siècle ct demi après Tauler. un autre grand domi­ nicain, Jérôme Savonarole, allait monter sur le bûcher. Paganotti Benedetto, évêque de Vasona. procédait à la dégradation du condamne; plein d'émotion, il oublia la formule consacrée cl il dit : Je le sépare dc l’Églisc militante et dc l’Église triomphante. ■ Sans se trou­ bler, Savanorole le reprit : « Dc l’Église militante, oui. mais dc la triomphante, non; cela dépasse vos attri­ butions. · Tauler. rejeter l’autorité dc l’Églisc ! Mais qu’on lise donc ce passage de son sermon pour la veille de l’Épiphanie : * J'ai un sous-prieur, un prieur, un pro­ vincial, un évêque, un pape. Tous sont mes supérieurs. Voudraient-ils tous me faire du mal. sc tournant tous contre moi comme des loups pour me mordre, je devrais me tenir humblement soumis à eux. dans un véritable abandon ct une véritable soumission, sup­ portant celle peine avec patience, sans murmure ni 1271 IJ TUER ET LES M YSTIQUES protestation. A. J· 8ι°; V., p. 15, 7; N., L i. p. 370. Cn instant auparavant, il avait parlé « des prélats dc la sainte Église ». Ailleurs encore, cctle expression revient sur ses lèvres. A., (° 13 v°; V., p. 66,28; N., t. n, p. 232. Dans le passage même qu'on vient de lire pour la fête de saint Matthieu, il parle du pape ct deux fois de la sainte Église ». On sent jusqu'à l’évidence un homme qui sc meut dans le cadre dc l’Église. 2. Comment Luther interprète cette doctrine. - Ici encore, suivant sa méthode constante, Luther va modifier Taulcr dans le sens dc ses préoccupations. Dans le sermon pour la fête de saint Matthieu, Taulcr suppose constamment deux points : le premier, que l’état mystique est un privilège exceptionnel, le second que l’Églisc existe, qu’elle a autorité sur nous et que, normalement, c’est dans son sein que nous devons nous mouvoir; cc n’est que dans des cas exceptionnels, dans le cas de censures universelles ou portant ù faux, que nous pouvons vivre en dehors d’elle, ct commu­ niquer directement avec Dieu. Luther va nier ccs deux points. Dc l’état mystique, il va faire l’état ordi­ naire de tous les chrétiens; ct la seule Église qu’il reconnaîtra, cc sera une Église invisible, une société des Ames justifiées. Dans sa négation dc l’Églisc visible, Taulcr ct la Théologie germanique apaiseront les re­ mords de sa conscience. La révolte accomplie, quelques éléments de direc­ tion lui resteront; un certain bon sens, des débris de catholicisme, de l’obséquiosité à l’égard du pouvoir temporel. Mais combien ccs lueurs crépusculaires seront insuffisantes I Insuffisantes pour le diriger. Avec son tempérament peu limpide, où constam­ ment des vapeurs montent, montent encore du fond dc l’organisme, avec son tempérament allemand, fait dc poussées exubérantes et impatientes de frein, le voilà seul, sans boussole, dans une nuit sans étoiles; son mépris dc la raison humaine et de l’Église l’aban­ donne à la merci de son imagination et de ses passions tumultueuses. Lueurs Insuffisantes aussi pour le récon­ forter ct le consoler. Dans ccttc course vers l’inconnu, dans ccttc révolte non seulement contre l’autorité dc l’Église, mais contre presque toute l’organisation sociale du Moyen Age, il va sc heurter à des contra­ dictions violentes : au dehors, à des forces puis­ santes, au dedans, à des incertitudes ct à des terreurs. Dans la solitude de la Warlbourg, ces terreurs devien­ dront angoissantes ct risqueront de l’accabler. Mais, dans ccs tempêtes du dedans ct du dehors, scs mystiques lui viendront encore cn aide; pour son intelligence ils ont été l’occasion d’une erreur sur l’au­ torité de l’Églisc; â sa volonté, ils vont aussi fournir un appui; cc qu’ils ont dit de la nuit de T âme ct dc Vcnfer mystique sera pour lui une source de force et de consolations. La nuit dc l'Amc, l’enfer mystique est un état inter­ médiaire ct plein de souffrances morales où l’âme passe pour aller dc l’état dc propriété à l’état d’abandon à Dieu; par la croix, elle va dc la nature à la grâce, dc l’obscurité à la lumière. Elle n’est plus attachée â la nature, mais elle n’est pas encore abîmée cn Dieu comme dans son élément. Alors elle sc remplit du sentiment dc son néant; elle s’abat, ct ne trouve plus rien ù quoi sc retenir; clic est obligée dc faire effort pour se rattacher à la foi; elle est dans les ténèbres absolues. Dieu permet cette nuit, cet enfer, pour puri­ fier l’ûme, la débarrasser de tout attachement à ellemême ct aux créatures; il est jaloux du cœur des siens. Taulcr parle souvent de la nuit de l’âme. Dans un très beau passage d’un sermon pour le deuxième dimanche après Pâques, il appelle cct état un hiver; après avoir parlé de l’état dc sécheresse qui vient de l’attache aux créatures, il dit ; ■ Il est encore un autre 1272 hiver: c’est celui oùsc trouve l'homme bon ct conforme à Dieu, qui aime Dieu et le préfère à tout, ct qui se garde avec soin du péché, et qui pourtant est aban­ donné de Dieu pour ce qui est A., f° il v°; V.,p.61,35; N„ Lu, p. 35 4; cl» La Théologie germanique, elle aussi, parle éloquem­ ment dc l’enfer mystique : * Avant d’entrer au ciel, l’âme du Christ a dù aller en enfer. 11 doit en être ainsi pour l’ûme de l’homme. Or, voici comment cela u lieu. Lorsque l’homme en arrive à sc connaître ct à se considérer lui-même, il se trouve très mauvais et indigne dc tout bien, de toute consolation dc la part de Dieu ou des créatures. Alors il croit ne mériter qu’une éternelle perte et damnation et dc cela même il se réputé indigne... Pendant que l’on est ainsi cn enfer, personne ne saurait nous consoler, ni Dieu, ni créature. 11 est écrit : * En enfer, il n’y a pas dc rédemp­ tion. » C. xi, Mandel, p. 25, 26. (Dans ces quelques lignes, on saisit l’allure bizarre assez ordinaire â la Théologie germanique.) Dans sa pensée et dans sa vie, Luther avait intro­ duit ou allait introduire des éléments nouveaux, qui n'étaient pas chez les mystiques allemands du xiv· siècle : toute une théorie théologique, faite a son imago, ct contraire au dogme dc l'Eglise» l’indépen­ dance â l’égard dc la direction dc l’Églisc; c’est-à-dire cn somme précisément celte attache ù soi-même, celte « propriété > que la nuit dc l'âme a pour mission de com­ battre. Mais c’est ce qu’il ne voulut pas voir. Il s’appli­ quera donc ù lui-même ct à son état les passages où scs mystiques préférés avaient décrit ccttc nuit bienfai­ sante, présage d'une resplendissante aurore. Troubles physiques, angoisses morales, contradictions, persé­ cutions, à scs yeux tout cela va sc changer cn épreuves envoyées par Dieu pour le rendre digne dc sa mission et l’y faire persévérer. Avant dc prêcher, Jésus n'avall11 pas subi les tentations du désert? L’Églisc pourra le rejeter : il y verra une nouvelle épreuve destinée à le rapprocher de Dieu. Il a cn ce sens nombre de confi­ dences ; elles sont des plus sincères qu’il ait faites, dc celles aussi qui lui ont le plus attiré d'admiration, d'attachement et dc compassion. Dans son Commentaire sur ΓÉpitre aux Romains, il aime ù revenir sur les tribulations des justes. C’est Taulcr qui l’inspire ; quelquefois il le nomme explici­ tement. Sur le passage : < Nous ne savons pas cc que nous devons demander dans nos prières, » il expose que souvent Dieu nous fait attendre l’objet de nos désirs; mais c’est pour notre bien, ct il nous faut savoir nous soumettre : < Sur cette patience ct résignation, ajoute-t-il, voyez Taulcr, qui le mieux dc tous a traité cette matière cn langue allemande. ■ .1. Fickcr, t. n, p. 205. C’est sa première mention de Taulcr; il a trouvé chez lui comment sc tranquilliser : Taulcr sera son mystique de predilection. Nous sommes en 1516. C’est l'époque où 11 change la doctrine dc l’Églisc, où liberté, œuvres disparaissent devant le serf arbitre ct le quiétisme. Il ne sc possède plus; son âme est une mer déchaînée. Dans le même Commentaire, il écrit : « Si la violence continue de la tentation nous faisait blasphémer, nous n’en serions pas perdus. Je le dis pour la consolation dc ceux qui sont constamment obsédés dc pensées de blasphèmes ct tombent dans une crainte maladive. Violemment extorqués par le diable, ces blasphèmes sonnent par­ fois ù l'oreille de Dieu, plus agréablement qu’un joyeux Alleluia. » Fickcr, t n, p. 227, 6. Page juste au point de vue doctrinal, mais qui nous décèle une âinc 1273 LUTHER ET L'ÉTAT RELIGIEUX battue par les flot·, une sorte de surhomme puissam­ ment tourmenté. Quelque temps après, il écrivait à un ami, religieux prémontré : · Je te demande instamment dc prier pour moi; de jour cn jour mon ûme s'approche de l'enfer; je deviens constamment plus mauvais ct plus misé’ râble. » Enders., t. î, p. 76 (lin de 1510). Il sc rappelait ainsi l’un dc ses psaumes préférés, le psaume i.xxxvii : Ma vie s’est approchée dc l'enfer; les Ilots dc votre colere, ont passe sur mol et vos terreurs ont jeté cn mol l'épouvante. · Ps. lxx.xvh, 3, 17, Vnlg. Souvent, ù celte époque, il aimeâ parler dc l’amour dc la croix, du besoin des souffrances. Bien que presque toujours sur un ton quelque peu faux ct outrancier, il a des paroles pieuses et émouvantes pour peindre la néces­ sité de nous rejeter cn Jésus-Christ ct dc nous abriter sous les mérites de sa passion. Voir par exemple : Enders, t. i. p. 13, 37; W., t. i, p. 238, n. 17, 18; p. 628 < 1 >16-1518). Au milieu de 1518, sous le titre de Solutions sur la râleur des indulgences, il public une défense dc ses fameuses thèses du mois d'octobre précédent. Il y parle « de la crainte ct de l'effroi, vrais supplices du purgatoire et de l'enfer ». < Qu’ils sont nombreux, ajoute-t-il, ceux qui aujourd'hui même sont abreuves dc ces souffrances! Jean Taulcr, dans ses sermons allemands, qu'ensclgne-l-ll autre chose que le support de ces peines ?... Moi-même, je connais un homme qui affirmait les avoir souvent éprouvées; elles étaient dc très courte durée, mais si intenses ct si infernales que la langue ni la plume ne les saurait exprimer; qui ne les a pas expérimentées ne saurait y croire. Si elles persistaient, ne fût-ce qu'une demi-heure ou même que la dixième partie d’une heure, on cn serait détruit dc fond en comble, ct tous nos os réduits cn cendres. Alors Dieu paraît horriblement irrité, ct l’univers entier avec lui. » W., t.i. p. 655-557; dc même, Enders, L i. p. 223. < Je connais un homme. » Dc l’avis commun, cct homme, c’était Luther; il empruntait ainsi l’expres­ sion de saint Paul parlant de son ravissement nu troi­ sième ciel. Comme saint Paul, il était assailli < par les combats du dehors, les craintes du dedans ». En com­ paraison de ccs craintes intimes, ses luttes extérieures n’étaient guère que des jeux d’enfants! Mais, de saint Paul, il savait aussi que « tous ceux qui veulent vivre avec piété dans le Christ Jésus auront ù souffrir persé­ cution ». Aussi, anxiétés cardiaques, remords de con­ science, il mettra tout sur le compte des épreuves spirituelles et de la nuit mystique. En 1520, à In fin dc son manifeste A la noblesse allemande, il écrira : « Je sais que si ma cause est juste, elle doit être condamnée sur la terre et justifiée seulement au ciel par le Christ... \ussi. ma plus grande inquiétude ct ma principale crainte, c’est qu’elle pût rester sans condamnation. l’y verrais un signe certain qu’elle ne plairait pas à Dieu. Pape, évêques, curés, moines, théologiens, que tous s’avancent donc à l’cnvl contre elle; ce sont des gens tout désignés pour persécuter la vérité suivant leurs errements invétérés. · W.. t. vî. p. 469, G. Théorie de la justification parla fol, rejet de l’Églisc, les sermons dc Taulcr et la Théologie germanique con­ tribuèrent donc notablement ù maintenir Luther dans ces fausses directions. Mais ni cct effet fâcheux. ni la prédilection dc Luther et des protestants pour ces œuvres ne doivent troubler le regard dc l’historien. I es protestants ont toujours témoigné de l’admiration pour saint François d’Asslse; François n’en devient pas aussitôt protestant. Puis, a côté des paroles il y a les actes : écoulons cc que les gens font plutôt que cc qu’ils disent. Luther n quitté son ordre et il s’est marié. Et ses admirateurs nous disent que par ccs actes il a été en pleine logique 1774 1—! i avec sa doctrine; cc serait même par raison, nou«. dit-on, ct non par entrainement, qu'il se serait marié. Que ce soit ca conduite qui ail correspondu â scs idées ou plutôt ses idées aux tendances de sa volonté et de son cœur, peu importe ; il est certain qu’en effet, entre idées ct conduite, il y n eu ici chez lui correspondance parfaite. Mais entre les paroles et les actes dc scs mys­ tiques préférés, n'y aurait-il donc pas eu la même har­ monie ? Leurs actes ne doivent-ils pas expliquer leurs paroles ? Or. pas plus que Bernard, Tauler n'a quitté l'Église ni son ordre pour se marier. Et du custode de Francfort, on ne sait non plus rien de semblable. Dans son Traité de la liberté du chrétien, Luther a écrit : « Cc ne sont pas les œuvres bonne·* qui rendent l'homme bon; c’est l'homme bon qui rend ses œuvres bonnes. Ce ne sont pas les œuvres mauvaises qui rendent l’homme mauvais; c’est l’homme mauvais qui rend scs œuvres mauvaises. » W.f t. vn, p. 32, 6; p 61, 27; ci-dessus, col. 1215. C’est là une admirable peinture dc son âme. Oui, il savait a merveille, cl d’un tour de main, faire le bon et le mauvais, changer le sens d’un écrit, d’une parole, et y substituer une cou­ leur à son gré. A qui veut entrer dans la voie de la perfection, Taulcr, la Théologie germanique, ne cessent dc prêcher la désappropriation. N'est-fl pas évident que de ccttc désappropriation Luther manquait abso­ lument. Au lieu d’une âme humble et désappropriéc. saintement indifférente sous l’action de Dieu, il n'apportait qu’un besoin envahissant dc tout déformer selon sa fantaisie, de tout modeler à son image. Taulcr el la Théologie germanique ne sont pas les précurseurs dc Luther. Mais quelle profonde tristesse que de voir les fleurs dc la piété catholique devenir pour lui le parfum enivrant qui va achever de lui donner le vertige ct le précipiter hors de l'Église ! VIII. L'état heugli-x et li manage. — Théorie dc la justification par la foi sans les œuvres, haine dc Rome amenèrent Luther à une lutte violente contre la plupart des idées catholiques sur l’état religieux et le mariage. C’est surtout cn 1521 ct 1522 que cette lutte sc produisit au grand jour. /. L·'fi TA T MSLIGIBCX,— La haine dc Luther contre les ordres religieux ne se montra qu’assez tard. Dans le fond tic son cœur, il gardait dc l'affection pour cct ordre de Saint-August in oû il était librement entre, où il avait été choyé et adulé. Mais après la diète dc Worms ct sa rupture definitive avec Rome, la Ipgique dc la passion fut plus forte; il fallait lutter contre les grands remparts de deux objets abhorres : les œuvres ct la papauté. Enfin, contre les ordres religieux, Luther avait « la haine du défroque », avec le désir du défroqué dc voir ses anciens confrères marcher û sa suite. Aussi, dès la Wartbourg, cette haine se produisit-elle.exubé­ rante et féroce. Au mois de septembre 1521, il écrivit Sur les cœur deux series de propositions ou thèses W., t. vm, p. 313-335. Voilà, dit Bugenhagen, qui va produire une révolution. · A la Wartbourg aussi, il écrivit un long sermon sur le même sujet W., t. x o, lr· partie, p. 555-728; puis un traité latin qu’il intitula : De rotis monasticis judicium, W.. t. vm. p. 564-669, parut au mois de février suivant. Ibid., p 566, 688. η. I Désormais, il éprouvera un plaisir maladif â attaquer les vœux el les ordres religieux. I ne de ses productions les plus violentes cn ce sens est sa Brève réponse au livre du duc Georges, cn 1533. W .. t. wxvm, p 1 11-170. Ses accusations contre la vie religieuse sont nom­ breuses. 11 les développe avec passion et habileté, avec l’habileté d’un rhéteur qui du reste sc préoccupe fort peu dc la vérité : l’important était de frapper fort. Mais elles viennent toutes dc deux grands griefs : la vie religieuse suppose le mérite des œuvres, elle suppose ct favorise une religion collective. 1275 LUTHER ET LE MARIAGE La sic religieuse suppose le mérite des œuvres; clic est donc opposée a l'idéal de la vie chrétienne : par leurs vœux ct leurs œuvres, les religieux renient JésusChrist. Voilà contre elle le grief capital de Luther. Dès le début de son traité Sur 1rs vaux monastiques, il inet une section avec ce litre : Les vœux ne s’ap­ puient pas sur la parole de Dieu; ils y sont opposés. * W.. t. vm, p. 378. Alors il rappelle que saint Paul ne voulait pas qu’on l'ImitAt cn tant que Paul, mais qu’on imitât le Christ cn lui. Au contraire, les règles ct les statuts des ordres avaient pour but de mettre les religieux cn dehors et au-dessus du Christ; les fondateurs de ccs ordres supplantaient Jésus-Christ. De son point de vue, Luther avait raison. L’état religieux s’appuie bien sur Jésus-Christ, et Luther évidemment ne l’ignorait pas; mais cc n’est pas au sens de la théorie de la justi Beat ion par la foi. Au contraire, de la doctrine catholique sur le mérite des œuvres, la vie religieuse est l’cillorcscence. Pour Lu­ ther. elle était donc la vie antichrétienne par excel­ lence. Et s’obliger à ce genre de vie par des vœux, c’était sc vouer au mal pour sa vie durant. Puis, la vie religieuse parle en faveur d’une religion collective, cn faveur de « la communion des saints ·. Et les ordres religieux sont cn général le grand rempart de la papauté. Pour Luther, c’était là une autre grande raison de les haïr. Les attaques de Luther contre les ordres religieux curent un immense retentissement. Chez le peuple et chez les religieux clics trouvèrent d'autant plus d’écho qu’a celle époque beaucoup de couvents étaient trop riches, beaucoup de religieux paresseux ct profondé­ ment tombés. En outre, comme on l’a dit fort justement, il n’y a pas d’erreur sans une part de vérité. Si nous comparons les ordres de fondation récente à ceux des premiers siècles ct même du Moyen Age. nous trouvons entre les uns cl les autres de notables dlflérences. Ccs dilTérenccs ne portent pas seulement sur la manière de s’organiser ct de s’administrer, mais sur la manière de comprendre la vie religieuse elle-même. Or. c'est dans le sens des désirs de Luther que les modifications se sont accomplies. Les moines, dit Luther, ct les chrétiens en général, ont renié Dieu pour ne s’appuyer que sur leurs œuvres; Us ont mis de côté la confiance en Dieu. Avec une poésie de tribun, il nous représente les pauvres chré­ tiens courbés sous la terreur, et obligés â se relever par leurs pénitences, aussitôt qu’ils ont quitté leurs petits souliers d’enfants ·. W., t. xxxvn, p. 661, 3 (Janv. 1331). Il reproche aussi aux moines de s’appuyer sur leurs fondateurs au détriment de Jésus-Christ. Or, le sentiment qui s'est de plus en plus épanoui dans le catholicisme moderne est celui de l’amour de Dieu ct de Jésus-Christ, de la confiance cn Dieu et cn JésusChrist; In communion est devenue plus fréquente qu’au Moyen Age: au xvn· siècle s’est établi le culte du Sacré-Cœur; ce culte et celui de l'eucharistie ont rem­ placé en partie le culte de la croix, très en honneur au Moyen Age Les congrégations modernes ont été préoc­ cupées d’afllrmer leur union directe avec Jésus-Christ, cl de ne s’enserrer dans aucun particularisme : nous avons non les Ignutiens ou les Philippiens, mais la Compagnie de Jésus, T Oratoire de Jésus. Le religieux, «lisait Lui her. pratique mécanique­ ment un ensemble d’œuvres extérieures. Or le reli­ gieux moderne est en ce sens beaucoup moins chargé que celui d’autrefois. Il a moins de prières vocales el d’observancet : à Cluny, au xr siècle, nous dit suint Pierre Damien, c’est à peine si, par les plus longs jours de l’été, Pofllcc du chœur avec les autres observances monastiques laissaient aux religieux une demi-heure de libre pour converser dans le cloître. P. L., t. cxîjv. 127G col. 380; 1). P.. I i. p. 361 De même, le religieux moderne a moins de Jeûnes que celui du Moyen Age. Les jésuites n’ont pas d autres jeûnes que ceux de l’Eglise el, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, ils ont été imités par les congrégations fondées apres la leur. Par contre, le religieux moderne a tous les Jours la méditation ou oraison mentale; Jusqu'au xvr siècle, au contraire, la méditation connue pra­ tique régulière était inconnue dans les couvents. A. Poulain. S. J . Traités des grâces d'oraison, c. n, j5. Le religieux, disait Luther, méprise le laïque : il se croit le seul véritable chrétien. Les couvents fermés du .Moyen Age pouvaient frapper les imaginations et faire naître des pensées de cc genre. Avec le religieux moderne, accessible à tous, on songerait à peine à la formuler. Il a un ministère et des œuvres : sa vie active est intense. Aussi l’axiome : Le moine est pour soi, le prêtre est pour les autres, n'a-t-il plus guère de signifi­ cation. Plus que tout autre, saint François de Sales, élève des jésuites, apôtre chez les protestants, nourri de sens français, a prêché et introduit dans le monde moderne l’extension de la spiritualité el de la perfec­ tion chrétiennes. Dans ces modifications, faut-il voir l'influence de Luther? Peut-être en partie. Toutefois, il semble plus conforme à l’histoire d’y voir une manifestation d’une loi générale : constamment, l’Église tend vers une spi­ ritualisation plus haute. Sans le stimulant de la Réfor­ me, c’eût été peut-être plus lentement que cette éléva­ tion de l’étal religieux se serait produite; elle n’eût pas manqué toutefois de se réaliser. Mais ces modifications n’ont pas changé la su bstance de l’état religieux. L'Église catholique a toujours dit : Tous, religieux ou laïques, nous sommes partis de l'Être infini el nous devons tendre vers lui. Nous devons le faire par toute notre activité consciente : l’acte par lequel, consciemment ct volontairement, nous nous unissons à Dieu, autrement dit l'acte d’amour de Dieu, cet acte couronne toute notre activité : il est l’acte humain par excellence; pour tous les hommes, l’acte d’amour de Dieu est donc l’idéal suprême de la vie. Ici, le religieux a le même but que le laïque. Sans doute, il prononce des vœux; mais ces vœux ne lui donnent pas un nouvel idéal de vie chrétienne : ils vont simplement à écarter des obstacles qui, dans la poursuite de l’idéal proposé à tous, sc mettent facile­ ment sur notre roule. Les ouvres qu'il accomplit ne sont pas un but : elles sont un moyen pour arriver au but suprême qui est d’aimer Dieu; cl pour quelles soient bonnes, elles doivent être faites en union avec Jésus-Christ. L’entrée en religion, la profession, l’obéis­ sance, les privations, les Jeûnes, toutes ces pratiques peuvent sans doute devenir mécaniques, mais, en soi, elles sont sagement ordonnées vers ce but suprême. Pour plus de détails, voir D. P,, surtout t. i ct u; J. Paquier, L'état religieux et le mariage d'après Luther, dans Revue du clergé /Tançais, l. lxxvi. 15 mai 1911, p 383-117 il. LE mariacE. — Les Idées de Luther sur le mariage ressortent de maint endroit de ses œuvres; c’est un des points sur lesquels il aime le plus à reve­ nir. Mais, pour peindre son attitude à l'égard du ma­ riage, il y a un document capital, son Sermon sur lf mariage H l’a publié à Wittenberg en 1522, vraisem­ blablement à la fin du mois de septembre. Dans le préambule. Il le nomme lui-même < un sermon ». Mais la longueur de l’écrit permet à peine de croire qu’il l’ait prononcé tel qu'il l’a publié. Il l’a intitulé sim­ plement : \ om chelichm Î.ebcn, Dr la idc conjugale. W., t. x b, p. 266-304. IjS 1° Doctrine de l'Église sur le mariage. Ici. comme sur tant d'autres points, Luther part de la doctrine catholique pour la contredire. Pour bien comprendre 1277 LI Til LB ET LE MAH I AGE scs vues, pour les bien situer, il est donc nécessaire de se rappeler «l’abord cc que, d'après la loi naturelle ct (’Évangile, l'Église catholique enseigne sur lr mariage. 'foule sa doctrine sur cc point est fondée sur ce principe : les passions violentes «pii sont cn nous ont pour but dernier la conservation de l’espèce humaine et non notre propre plaisir. Mais chez l’homme, être qui se sent vivre, chaque faculté doit normalement trouver une jouissance dans son exercice : 1rs sens dans les actes extérieurs, l'intelligence dans l'acte de In pensée, le cœur dans l'affection ct le dévouement, la volonté dans une décision prise. Ainsi cn est-il pour les passions dont il s'agit ici. Mais le but en est plus impor­ tant que celui des actes qui se terminent à l'individu : dès lors, on comprend qu’à leur exercice Pieu ait atta­ ché une jouissance plus grande. Quand, dans l'exercice de ces passions, nous recher­ chons le plaisir uniquement pour lui-même, sans vou­ loir atteindre le but «pic Dieu leur a assigné, en nous opposant même à l'obtention de cc but, Il y a désordre. Il y a désordre à manger ct à vomir pour manger encore, comme faisaient les Bomains de la déca­ dence. De mémo, Il y a désordre à rechercher les jouissances sexuelles tout cn visant à les frustrer de leur but normal, «pii est de fonder une famille. Avant tout, le mariage a donc un but social : une famille À fonder, des enfants à élever. Et pour la sta­ bilité de la famille, pour le bien des enfants, l'Église demande Γindissolubilité ct l'unité du mariage. Enfin, nous dit-elle, Jésus-Christ a donné au mariage chrétien une noblesse toute particulière; il cn a fait un sacre­ ment. 2° Réaction de Luther. — Contre ces points ct d'autres encore Luther va exercer sa tendance à la réaction. Réaction contre l’époque précédente. Le xv· siècle avait enrôlé des prêtres sans utilité sociale, des reli­ gieux sans vocation: par là, il avait semblé dire que leur état, leur habit suffisaient à les mettre au-dessus des gens mariés. D'où Luther représentera le pape comme l'cnnemi-né du mariage: «S'il avait le pouvoir de créer, il n’aurait pas fait l'ombre d’une femme, ct il n en laisserait pas une sur la terre. » W., I. xux, p. 798, 28(1 août 1515). Les papistes « envoyaient le mariage au diable t. XV., t. xxvn, p. 26,28 (19 janvier 1528). Par reaction, par une certaine tendance alle­ mande â ne comprendre l'homme que comme père de famille, il aura des termes dithyrambiques pour célé­ brer le mariage cl la vie de famille. Il parle avec force des obligations familiales, des humbles devoirs de chaque jour, devoir du père, de la mère, des enfants. Lui-même se mariera. L’origine de cc ménage sera loin d'être sans ombres. Souvent aussi, la femme ct les enfants de Luther ressentiront son caractère irascible. Toutefois, comme époux et père de famille, il saura sc soumettre allègrement à ces devoirs quotidiens qu’il rappelait aux autres. Ici, paroles ct actes de Luther ont eu cl ont encore dans le protestantisme une heu­ reuse influence. Mais ce ne sont pas ccs idées «pic Luther a en vue «les l’abord. Du moins est-il qu’à côté il en a d'autres, nntlchréttonnes et dissolvantes. L'Eglise catholique avait fait du mariage un étal social, avec une auréole spirituelle et religieuse; Luther va en faire un état Individuel, avec des préoccupations physiologiques et purement profanes. Ce qui l’obsède, c’est le côté réa­ liste du mariage ; pour la femme ct surtout pour I homme, le mariage est un remède donné par Dieu pour céder honnêtement à la concupiscence. IL Bœhincr, Luther, 3* édition, 1911, p. 157. Or la concupiscence est à la fois mauvaise el Invincible. Delà, à l'endroit du mariage, Luther tire deux conclusions ; la première, c’est que de soi le mariage est mauvais: la seconde, c’est qu a la femme cl plus encore à l'homme 11 est 1278 nécessaire; dans certains cas, on pourra donc recourir au divorce; mieux encore : si à un homme une femme ne suffit pas, d pourra cn prendre deux a la fois Ainsi, les attaques de Luther contre le mariage viennent des mêmes préoccupations que celles contre les ordres religieux ; sa conception de la nature déchue ct sel tendances individualistes. La corruption de notre nature rend inutiles 1rs œuvres du religieux: elle rend le mariage à la fols mauvais ct nécessaire, La réaction individualiste pousse, là a supprimer des collectivités cl des vœux enserrant des individus, ici à détruire l’indissolubilité du mariage. 1. Le mariage est radicalement mauvais. — Ici encore, plusieurs augustimens avaient précédé Luther. De soi, disaient-ils, l’acte conjugal lui-même était bon; mais la concupiscence concomitante était gravement cou­ pable; seulement, a cause de la fondation d'une famille, Dieu était indulgent pour cette déformation. D. P., t. Π, p. 461-169. — Luther accepta pleinement cette théorie. Il disait cn 1519 : « Dans le mariage, les docteurs ont trouvé trois biens ou avantages (le sacre­ ment, la fidélité, la descendance). Ces biens compen­ sent la concupiscence coupable qui s'y glisse, et l’em­ pêchent d’être condamnable... Dès Ion. la délecta­ tion perverse de la chair, dont personne n’est exempt, n’est pas répréhensible dans les rapports conjugaux, elle qui, en dehors du mariage, est toujours mortelle si on la satisfait. Ainsi la sainte humanité de Dieu couvre la honte et la pervers tté de la delectation de la chair. » W., t.n.p. 168,1. 10 <4 32. En 1521, il écrit dans son Jugement sur les vaux monastigues : « Comme le dit le psaume u le devoir conjugal est un péché, un péché proprement furieux. Par l’ardeur ct la volupté perverse qui s'y trouvent, il no diffère en rien de l’adultère ct de la fornication. Il faudrait donc ne pas y tomber, ct pourtant les époux ne peuvent l’éviter. Finalement, Dieu ne le leur impute aucunement et cela par pure miséricorde. · W., t. vm, p. 651. 19. (Sur une modification â apporter au texte de celte édition, voir : D. P., t. n, p. 83, n. 2, et Scheel, 1905, p. 197, n. 277.) L'année suivante, il écrit : Malgré tous les éloges que je viens de donner à la vie conjugale, je n’entends pas concéder à la nature qu'il n'y ail pas là de péché; corrompus par Adam, la chair et lr sang, comme le dit le psaume L. sont conçus cl nés dans le péché. Le devoir conjugal ne s’accomplit donc jamais sans péché; mais, par mise­ ricorde. Dieu pardonne cc péché, parce que l’ordre du mariage est son œuvre; par ce péché, il maintient tout le bien qu it a mis ct béni dans le mariage. > W., t. x b. p. 301; fin du Sermon sur le mariage. Plusieurs années après. Luther dira aussi : * Dieu couvre le péché, sans lequel il ne peut y avoir de gens maries. » W.» t. xui, p 582.30 (1538). Si Dieu ne fermait les yeux, il n’v aurait donc aucune différence entre l étal conjugal et l’adultère ou la fornication : voilà ce que Luther a souvent répété, ct dans les termes les moins voilés. Mais, ajoute-t-il, parce que l’acte du mariage est dans l’ordre voulu par Dieu, Dieu ne nous impute pas cc qu’il contient de honteux ct d’impur. » W., t xun, P 154, 26 (15411) Il semble même avoir dépassé la vieille conception des august iniens sur le mariage. Pour ceux-ci, l'acte conjugal, faute grave cn sol, n’était plus que vénielle chez les justifiés. Luther, au contraire, avons-nous vu, finit par ne plus reconnaître de péchés véniels, même chez les baptisés ct les justifiés (plus haut, col. 1213). Chez tous, l’acte conjugal était donc une faut* grave. Mais, chez les justifiés, la foi en couvrait tout le mal. Les protestants modernes sont eux-mêmes étonnés ct choqués de celte conception. Dans son commen­ taire du Jugement sur les vaux monastigues, Scheel 1279 LUTHER ET LE MARIACE constatait que, sur ce point, la théologie protestante moderne ne s’inspirait pas de celle de Luther, quoique, dit-il, on laissât croire le contraire au peuple. Scheel, ir. 1905, p. 197, n. 22S. Il ajoutait que le Comité de la Société de ΓHistoire de la Bé/orme avait décidé de faire sur ce point un travail très précis, pour répon­ dre notamment aux accusations de Déni île. La même année, Bcnrath faisait la même promesse. Karl Bcnrath, Zur Abwehr rbmischer Geschichtsbehandlung, fa.se. 1, Luther im Kloster, Halle, 1905, Vorbemcrkung, au verso de la couverture, ct p. 5, 6. Mais cc projet ne semble pas avoir eu de suites. Il ne pouvait en avoir de sérieuses, car Luther a vraiment dit qu’en sol le mariage était foncièrement mauvais; et bien loin d’être un hors-d'œuvre dans son système, cette assertion en est une conséquence logique. 2. Le mariage est obligatoire. — Mais en même temps que toujours mauvaise, la concupiscence est invin­ cible : quand elle sc présente à nous (ct à moins d’un don tout ù fait exceptionnel elle se présente â tous), il est absolument impossible d’y résister. Aussi, bien que radicalement vicié, le mariage est commandé par Dieu; il est le moyen établi par lui pour remédier à « la nécessité ». W., t. xn, p. 11 1,31 (1523). C’est la seconde idée que Luther aime Λ exposer sur le mariage. Cette conception inférieure, toute physiologique, ressort clairement de maint passage de scs œuvres : • Le corps du chrétien doit produire des germes, sc multiplier ct se comporter comme celui des autres hommes, comme celui des oiseaux ct de tous les ani­ maux; c’est à cette lin qu’il a été créé par Dieu, en sorte que, lorsque Dieu ne (ait pas de miracle, la néces­ sité demande que l'homme s’unisse à la femme, et la femme à l'homme. » W., t. xn, p. 113, 30 (1523). — Luther aime ù insister sur la nécessité du mariage : • Il ne s’agit pas ici de caprice ou de conseils; c’est une nécessité commandée par la nature que tout ce qui est homme doit avoir une femme ct tout ce qui est femme doit avoir un homme. Car la parole de Dieu : « Croissez ct multipliez-vous, n’est pas un précepte; c’est plus qu’un précepte, c’est une opéra­ tion divine qu’il n’est pas en notre pouvoir d’écar­ ter ou d’admettre; cette opération m’est aussi néces­ saire que d’être un homme, et plus necessaire que de manger, de boire, d’aller ù la selle, de cracher, de dormir et de me réveiller. Cette opération est notre nature même, un instinct aussi profondément enraciné que les membres que nous avons à cet eiTct ! > W , t. x b, p. 276, 17 (1522). Déclarations semblables ou même plus énergiques dans W., t. νι, p. 112 (1520); l. xn. p. 6G (1523); Erl., t. îaii.p. 287 : Luther a Reissenbusch(1525). < Le plus beau cadeau pour une jeune femme, c’est de lui faire un enfant; après, bonsoir ù toutes les idées qui lui passaient par la tête. ■ T. IL, t. ni, n. 3166 (1536) : à un jeune couple. Et pour un jeune gars, il n'y a qu’un remède, c’est de lui donner une femme; autrement il ne peut pas rester en paix. · i R . t m, n 1655 (1 >·'·?!. 3. Le mariage peut être dissous. Le mariage avait pour but l’assouvissement d’instincts sexuels indomp­ tables : dès lors, Luther devait forcément être amené a en sacrifier l indissolubilitv. SI l’Eglisc veut que le mariage soit indissoluble, c est sans doute parce qu’il représente l’union de Jésus-Christ avec son Église; c’est aussi parce que l’amour n’aime pas les réticences et les arrières-pen­ sées; mais c'est surtout pour la stabilité de la famille, pour le bien des enfants. Parlant d’un principe dif­ férent, Luther en arriva ù une conclusion dilTéjente aussi. Dans la Captivité de Babylone (1520), il admet déjà la possibilité , p. 291; sur I Cor., vn, 10, IL Mais cette restriction n’était pas dans la logique de scs idées; aussi l’année suivante il y renonçait. Lorsque, après une séparation, une partie voulait sc réconcilier et que l’autre ne le voulait pas, la première avait Je droit de sc remarier. La raison en était tou­ jours la même : l’impossibilité de vivre dans la conti­ nence. W., t.xu.p. 119,26(1523). Puis il relie cc cas au précédent : alors le conjoint · qui est parti par colère ou par tout autre déplaisir » se conduit vraiment en païen; l’autre partie peut donc se remarier. W., t. xu, p. 121,37. En 1530, il reproduira la même doctrine; si une femme s’obstine ù vouloir partir, son mari Unira par lui dire : · Va-t’en, p..... va-l‘cn au diable. » W., t. xxx c, p. 222. 2. /) Vers 1536 enfin, Luther introduisit un dernier cas de divorce, ou plutôt, cette fols, un simple cas d’annulation de mariage. Un homme qui, avec dis­ pense papale, s’ôtait marié avec la veuve de son frère devait considérer la dispense comme un abus d · pouvoir, laisser sa femme cl contracter un nouveau mariage. W. Kockwell, Die Doppelehe Philipps von Hessen, 1904, p. 202 sq.; Enders, t. xiv, p. 181 (16 fô\ricr 1512). Il s’agissait de faire plaisir à Henri VIH, el de le gagner au luthéranisme. g) Ebloui par scs vues tout individualistes sur la nécessité du mariage, Luther a même des passages où il laisse clairement entendre que le mariage n'est qu’un contrat de louage, résiliable au |.ré des parties. Dès 1521, il le dit dans son Jugement sur les vaux monas· tuples. W., t. vin, p. 610-616, surtout 616 : Vel mo­ nente confuge vel consentiente. Le vœu, dit-il, doit être fait et gardé en toute liberté. Il doit être fait « par ceux qui y sont poussés merveilleusement par l'esprit du Christ ». Et le vœu de chasteté ne peut être que conditionnel. Il se fait une objection : Mais l’état du mariage lui aussi ne sera-t-il donc que conDICT. 1>E TH LOU CAT HOU 1282 dltlonncl ? Pourra-t-on l’abandonner pour le céli­ bat ? Il répond : · La liberté évangélique ne règne que dans les relations entre Dieu et toi, nnn dans celles que tu as avec ton prochain,.. Autrement, il serait permis de faire ct de rompre ii sa fantaisie toute sorte de contrats, de traites cl de pactes. Dans le mariage, tu t’es donné û un autre qui a droit ct pouvoir sur toi. Sans son consentement. Dieu ne veut pas lui enle­ ver cc droit, sous prétexte de te voir le mieux servir. Mais si cc droit cesse par la mort ou le consentement du conjoint, voici que comme auparavant lu as recou­ vré pleine liberté entre toi rt Dieu, pour te marier ou rester dans la continence. » En 1523, il dit dans le même scns.ct d’une manière plus explicite encore : La liberté chrétienne veut · que devant Dieu toutes les choses extérieures soient a notre libre disposition, ct qu’un chrétien puisse en user comme il lui plaît, s'en servir ou les laisser de côté. En effet, saint Paul ajoute : « devant Dieu », c’est-à-dire, en tant que cela regarde Dieu et loi. Car en te mariant ou en ne te mariant pas, en devenant cccl ou cela, serviteur ou indépendant, en mangeant ceci ou cela, tu ne rends pas service ù Dieu; de même, en sens opposé, si lu laisses de côté ou que lu ajournes l’une de ccs choses, tu ne lui causes ni déplaisir ni offense. En résumé, tu n’as d’autres devoirs envers Dieu gué de croire en lut et de le confesser; pour tout le reste, il te laisse libre de faire cc qu'il te p'ail, sans aucun danger pour ta consciente. Si même tu , p. 283,8 (1522). Le mariage devenait une union pour le plaisir des époux et surtout pour le plaisir de l’homme. Si les vues de Luther avaient suivi leur développement normal, le mariage serait vite devenu ce contrat résiliable au gré des parties qu’il faisait déjà entrevoir. Mais sur ce point comme sur plusieurs autres, luthériens ct surtout princes luthériens furent retenus par le bon sens et par une certaine ambiance catholique; ils revinrent à une pratique plus sage que les enseignegnements du Réformateur. Toutefois, dans le luthé­ ranisme allemand, le mépris de Luther pour la femme s’est toujours quelque peu maintenu. IX. Le serf arbitre et la prédestination. Érasme et Luther (1524-1536). — Philosophie ct théologie de Luther ont leur couronnement dans l'affir­ mation farouche du serf arbitre et de la prédestination. En 1521, une attaque d’Érasme lui permit de présenter ccttc affirmation avec plus d'outrance que jamais. /. PRELIMINAIRES.— La liberté est l’un des points le plus impérieusement affirmés par la conscience. I Elle est la condition nécessaire de l’obligation morale I et de la responsabilité. De fait, nous dit la doctrine catholique, Dieu nous a mis en mains la liberté comme J une arme noble ct périlleuse. La chute originelle a I amoindri notre liberté pour le bien; elle nc l’a pas j supprimée. Elle n’a pas fait de nous un mal vivant; I l’homme est faible, il n’est pas foncièrement cor­ • rompu. Originairement, nous aurions même pu être créés dans l’état où nous naissons aujourd’hui; la chute n'a rien enlevé aux éléments constitutifs.de ! notre nature. Il n’est pas vrai que nous nous recher­ i chions nécessairement en tout, au point de gâter par I ccttc intention les meilleurs de nos actes. Et le plaisir ! que nous pouvons trouver à faire le bien n’est pas un I mal; c’cst le plaisir qu'un être vivant ct qui se sent vivre éprouve normalement dans un harmonieux déve­ 1 loppement de scs énergies. Survenant pour nous for­ ! tifier, la grâce ne détruit pas notre nature, elle la com­ I plète; la foi complète les lumières de la raison, les autres grâces, les forces de la volonté. Après l’arrivée I de la grâce, notre liberté subsiste. En lin. force finie ct, dans beaucoup de cas. force très combattue et contrariée, la liberté a ses degrés : Dieu, les forces ambiantes, l’atavisme, l’éducation peuvent peser sur notre volonté. Ainsi, avec des nuances, a toujours parlé la théo­ logie catholique. Puis elle a cherché à accorder les forces divines avec les forces humaines, prescience et puissance de Dieu avec la liberté de l’homme. Sur ce terrain, les discussions ont été très âpres ct l’on a dû finir par reconnaître qu’il y resterait toujours du mys­ tère. II y a eu trois grands groupes de solutions : l’au­ gustinisme, le thomisme, le molinisme. L’augusti­ nisme dépeint l'homme placé entre deux délectations : la délectation terrestre, fruit de la concupiscence, la délectation céleste, fruit de la grâce. Dans le dévelop­ pement de ccs idées, saint Augustin a toujours main­ tenu la liberté. Ci-après col. 1286. Mais ces disciples ne sc sont pas toujours tenus dans de sages limites. En outre, cette théorie est peu philosophique : elle ne va guère qu’à constater un fait, le fait de grands cou­ rants essayant d’entraîner l'homme. Depuis le jan­ sénisme, clic a été de plus en plus abandonnée. Restent les deux autres théories : la théorie tho­ miste ct la théorie moliniste. La première accorde plus ή Dieu, la seconde plus à l’homme. J. Paquicr, Le Ja/isénà/ne, 1909, p. 202-225. 128'. //. LE SERE ARIH ERE DANS LUTHER JOêQU'BN — 1° Les affirmations de Luther. — Dans son premier ouvrage, les D idées sur le Psautier, Luther maintient encore le libre arbitre. · Mon âme est en mon pouvoir, dit-il en s'adressant à Dieu, ma liberté me permet de­ là perdre ou de la sauver, en choisissant ta loi ou en la rejetant » W., t. iv, p. 295, 31. Toutefois quelques psaumes auparavant, comme on'Ic verra bientôt, Il dit clairement que Jésus-Christ n’est pas mort pour tous les hommes et que par conséquent tous les hommes n’ont pas le pouvoir de sc sauver. Dans le Commentaire sur V Êpilre aux Romains, il en arrive fréquemment à la négation de la liberté, du moins de la liberté pour le bien. Eicker, t. n, p. 187, 208, 210, 212, 225; voir ci-dessus, col. 1213. Toutefois, l’on ne saisit pas toujours s’il attaque vrai­ ment toute liberté pour le bien, ou celle opinion des nominalistes que, par no» propres forces, nous pouvions nous préparer â la grâce. Mais, de plus en plus, à partir de 151 G, il lit de la négation de la liberté dans l’homme déchu le centre de sa théorie de la justification. Au mois de septem­ bre 1516, il faisait soutenir par Barthélemy Bernhardi des thèses sur les forces et sur la volonté de Vhomme sans la grâce. * Sans la grâce, y lit-on, la volonté de l’homme n’est pas libre, mais esclave, quoiqu’elle suive sans résistance. » Sans la grâce, la volonté pèche dans tout ce qu’elle fait. W., t. i, p. 117, 38; p. 148, 2. Le 1 septembre 1517. il instituait une Dispute contre la théologie scolastique. On y lit : » 11 est faux que l’appétit soit libre de se décider duns un sens ou dans l’autre. Sans le secours de la grâce, la volonté de l’homme produit nécessairement des actes déformés ct mauvais.» W., 1.1, p.221, thèses5,7; de même29-32. En 1518, a Heidelberg, en 1519 dans les actes de la Dispute de Leipzig, contre Jean Eck, il se prononçait énergiquement contre la liberté : « Le libre arbitre est mort... Nous sommes toujours les esclaves de la concupiscence ou de la charité; toutes deux sont les dominatrices de notre libre arbitre.» W., t. i, p.360,9 (1518); t. n. p. 121, 10 (1519). Le 15 juin 1520, Luther est condamné par Léon X. Au commencement de l’année suivante, il fait paraître son Assertion de tous les articles de Martin Luther condamnés par la dernière bulle de Léon X. Contre la liberté, il y est déjà tout aussi tranchant qu’il le sera cinq ans plus tard dans son traité Du serf arbitre. C’est déjà la même définition de la liberté, de manière à en arriver plus facilement a la nier. En 1525, il défi­ nira la liberté : « Une force qui peut sc tourner libre­ ment à droite ou à gauche, qui ne cède ni nc soit soumise à aucune autre. ■ W., t. xvm, p. 637, 9. Celle liberté ne se trouve vraiment qu’en Dieu, peut-être même seulement chez le Dieu des nominalistes. Or. dès 1521, Luther dit dans le même sens : « Le libre arbitre n’est qu’une fiction; qui a jamais fait tout cc qu’il voulait ? » W., t. vn, p. ! 15. 1 l, 16. Voilà, dit Luther, ce que nous enseigne l’Écriture « A défaut de l’Écriture, voilà aussi cc que nous ensei­ gnent abondamment l’histoire entière el notre propre vie a chacun de nous;... voilà cc que nous affirme l’expérience universelle. » \V., t. vn, p. 145, 29. Dans cet écrit, comme Érasme le fera remarquer en 1521, Luther esquisse deux raisons de la négation de la liberté. Jusque-là, c’était seulement à cause de la chute originelle que l’homme n’était pas libre, ct il conservait la liberté pour les actes inférieurs de la vie. Aujourd’hui, Luther donne de cctte négation une autre raison, d’ordre beaucoup plus général : c’est comme créature que l’homme est soumis à la nécessité. Pré­ cédemment, dit-il, il a accordé que chez l’homme la liberté était un litre, le titre d’une propriété perdue. 11 s’est trompé. 11 aurait dû dire simplement que » la 1285 LUTHER. LE SERT ARBITRE ET LA PRÉDESTINATION liberté est une pure fiction. Tout arrive par une néces­ sité absolue. Ainsi l’a fort justement enseigné Wiclef, dans un article condamné à Constance. » C'est Satan qui a inventé le mot de libre arbitre. Infini, Dieu ne saurait sc laisser influencer par les modifications de sa créature; il doit donc tout décider et tout faire en elle, le mal comme le bien; l'homme est contraint d'agir selon les décrets immuables de Dieu. W., t. vu, p. 115, 26; p. 1 16, 5, 35, etc.; Érasme, Opera, t. ix, col. 1221. Dès la fin de 1516, Luther avait quelque peu hasardé celte théorie; même pour les actes inférieurs, cc n’était qu'un semblant de liberté que l'homme pos­ sédait. Carl Stange, Die altesten ethischen Disputatlonen Luthers, 1904, p. 16,2. Mais le mol était furtif, ct d’ailleurs Érasme nc pouvait connaître un texte qui n'a été publié qu'en Γ·"Ι. Ainsi Luther trouve deux grandes causes du serf arbitre; une cause théologique ct une cause philoso­ phique : être déchu, l'homme n’a pas de liberté pour le bien; être fini, il n’a aucune liberté. En France, on a trop attribué à Calvin la paternité de celte seconde idée. Dans son Assertion, Luther conclut : < Sur les autres articles, papauté, conciles, indulgences el autres bali­ vernes sans grande importance, on pourrait encore tolérer la légèreté ct la niaiserie du pape ct de sa suite. Mais de toute ma doctrine, c'est ici le point le meilleur cl le plus important. A voir ces malheureux ainsi dérai­ sonner, ôn nc peut retenir un regret et quelques larmes. » W., t. vu, p. 118, 14. En 1521 et 1522, Mélanchthon fit un cours sur VÉ pitre aux Romains et la Première êpttre aux Corin­ thiens. Luther se procura les notes d’un auditeur, et dès 1522 il les publia. Siée commentaire lui avait tant plu, c’était que Mélanchthon, alors tout entier dans son orbite, y niait fougueusement le libre arbitre : < Dans toutes les créatures, y disait-il, tout se produit avec nécessité. Qu’il reste donc fermement établi que Dieu fait tout, le mal comme le bien. Aussi bien que la vocation de saint Paul, l’adultère de David est proprement son œuvre. · Ph. Melanchtonis Annotationes... (1522), dans Grisar, Luther, t. n, p. 710, n. 1. A cc commentaire. Luther mit une pré­ face : · Personne n’avait mieux écrit sur saint Paul. A côté de ce commentaire, ceux de. Jérôme et d'Origène n’étaient que des plaisanteries ct des inepties. ■ W . t. x b, p. 309, 13; p. 310, 5. A côté de la négation de la liberté apparaît vite chez Luther l’idée de la prédestination au ciel ou A l’enfer. Au couvent, la prédestination avait été son grand souci. S’il y était entré, c’était peut-être déjà par une préoccupation angoissante A l'endroit de l’élection divine. De ccs angoisses il crut sortir par l'alhrmalion d’un choix éternel, contre lequel l'homme aurait tort de vouloir se débattre. Op. hit. rar. arg., t. i, p. 16 (1545); T. K., I. i, n. 1009, 1017; t. lu, n. 3680 (1530-1510); ci-dessus Vie de Luther, col. 1151, En face de sa double théorie contre le libre arbitre, Luther a aussi sur la prédestination deux theories juxtaposées : l’une partant de la condition de l'homme déchu, l’autre des décrets éternels de Dieu. D’après la première, l’homme déchu est destine A la répro­ bation éternelle; seuls, ceux que Dieu consent A tirer de cet étang de perdition sont appelés au ciel. D’après la seconde, c’cst do toute éternité que Dieu destine une créature intelligente soit nu ciel, soit A l’enfer W., t. xvm, p. 781, 1, p. 705,706; Humbert claude, p. 12G, n. 1. Mais ccs deux théories mènent absolu­ ment A la même conclusion ct Luther les distingue assez peu. Dès les Dictées sur le Psautier apparaît l’idée d’un nombre restreint de prédestinés; < C’est pour scs élus que le Christ a bu le calice d’amertume; ce n’est pas 1286 pour tous les hommes, > W., I. iv, p. 227. 32. Dès lors, Luther était préparé à mal comprendre les fortes expressions de saint Paul sur la liberté de Dieu ct son Indépendance dans la distribution de la grâce. Dans son Épitre aux Romains, saint Paul dit do païens qui ont méconnu Dieu : « C'est pourquoi Dieu les a livrés aux désirs de leur cœur. * Cc n’est pas IA seule­ ment, dit Luther, un abandon du coupable, une per­ mission de Dieu, c’est un commandement et un ordre. J. l icker, t. n, p. 21, 14; sur Born., i, 24. Tout au long de son Commentaire sur l’Épltrc aux Romains, il parle de la prédestination, et il y rattache ses atta­ ques contre le libre arbitre. J. Ficker, Un, p. 22-23, 208-210, 225, etc. Dans un passage alambiqué, il semble même parier d’une justice inamissiblc el éter­ nelle. J. Fickcrt, t. π, p. 153, 11. Le réprouvé peut faire cc qu’il veut, il péchera : Dieu enserre dans son décret tous les détails de sa conduite. Il ne s’ensuit pas que Dieu veuille le péché; s’il le. veut, c’est pour montrer dans l'homme la grandeur de sa colère a l'endroit du péché... * Cc n’est qu'a Dieu qu’il est permis d'avoir une volonté de cc genre. » J. Ficker» t. n, p. 22, L I, 17. Ainsi, Dieu ne sc borne pas A permettre le péché et la damnation; il prédestine a l’enfer; puis il fait que le réprouvé « veuille spontanément être dans le péché et y demeurer ». J. Ficker, t. n, p 213,17. · Que personne nc se plonge dans ces spéculations, dit Luther, sans avoir l’âme purifiée; il tomberait dans l'abîme de l'horreur et du désespoir. » J. Ficker, t. n, p. 226, 6. En 1521 parurent les Lieux théologigues de Mé­ lanchthon. De celte première édition, tout inspirée de Luther» la prédestination est l'âme. Edit. Th. Kolde I960, p. 67, 74, etc. Or, pour Luther, c’était là « un livre invincible, digne non seulement de parvenir â l'immortalité, mais de figurer dans le canon des Ecri­ tures ». XV., t. xvin, p. 601, 5 (1323). 2. Origine de la théorie. — D’où venait A Luther la théorie du serf arbitre ct de la prédestination ? Comme prédécesseurs dans le inonde catholique, on lui a donné saint Augustin, plusieurs augustiniens ct saint Thomas. A.-V. MOI 1er, Luthers theologische Quellen, 1912, p. 117-145» el dans Theologische Slud ten und Knliken, 1915, fasc. 2, p. 161... Saint Augustin aurait nié la liberté. La vérité, c est que de 388 à 395 il a écrit Sur le libre arbitre un ouvrage où tous sont unanimes à reconnaître qu'il le defend énergiquement contre les manichéens. Eu 412» il écrit une longue lettre sur ce traite (la 143·), ct, dans scs Rétractations, de 426-427, c’est-à-dire trois ans avant su mort, H y consacre un long chapitre. L. I, c. îx. Dans les deux cas, est-ce pour dire qu’il a changé d'avis ? Tout au contraire : cc que dans ce traité il a écrit autrefois contre les manichéens il le maintient ct il l’explique contrôles pélagiens. Dans les Retractations. il a fait mainte réserve sur certains de scs ouvrages, sur ceux-là spécialement qui avaient précédé son épis­ copat (396); sur son traité du Libre arbitre, au contraire, il n’a rien trouvé A reprendre. Alors que Luther par­ lera du serf arbitre, saint Augustin ne cesse de répéter qu’il entend maintenir le libre arbitre. Sans doute, il dit que le bon usage de ce libre arbitre vient de Dieu, 1. I. îx, 6, mais les molinlstes eux-mêmes le disent; les thomistes l’alllrment encore plus énergiquement, el pourtant ils nc laissent pas que d'afllrmer la liberté de l'homme, même sous l'inilucncc île la grâce cfllcacc. Enfin, on connaît le mol célèbre d'Augustin : < Dieu t'a créé sans toi, mais il nc veut pas te justifier sans toi. · Serm., clxix, 13, P. L., I. xxxvni. col. 923. Au xn* siècle, certains augustinitms auraient nié la liberté : Hobert Pullcyn. Pierre Lombard. Pierre de Poitiers, /*. L., t. clxxxvi, col. 894; W., t. xvm, p. 665. 21 sq.; P. Z.., t. ccxi, col. 1037; au siècle sui­ vant, saint Thomas lui-même en aurait fait autant et 1287 LUTHER. LA LUTTE AVEC ÉRASME après lui toute son école. Cf. D. P., t. ni, p. 273, n. 1. La réponse est facile. Sur l’accord de la grAcc et de la liberté, ces docteurs et d’autres ont pu employer des formules peu heureuses, recourir Λ des théories discutées. Mais cc qui importe, cc n’est pas de voir comment ils ont cherché â concilier la nécessité de la grâce et l’existence de la liberté; c’est de voir si vrai­ ment, en face de la science et de la puissance de Dieu, ils ont parlé de serf arbitre. C’est peut-être sur cc terrain que l’on voit le mieux comment Luther sait parodier les textes de saint Augustin et de saint Ί ho­ rnas. Il s’entend à merveille à dénaturer cc que saint Augustin dit de la faiblesse de l'homme déchu, saint Thomas de la faiblesse de la cause seconde. Où ces deux hommes avaient affirmé la liberté de l’homme en face de Dieu et de sa grâce, l’esprit fruste et sim­ pliste de Luther a conclu au scr/ arbitre. Laissons de côté ces causes livresques. Le vrai précurseur de Luther dans sa négation de la liberté, c’est le tempérament allemand; la vraie cause de sa négation de la liberté, c’est qu’il était lui-même pro­ fondément Allemand. D’un bout â l’autre de la phi­ losophie allemande circule un courant qui nie la liberté. Kant semble faire exception. Mais en réalité, s’il admet la liberté, c’est comme noumène et non comme phénomène; or, chez lui, le noumène est invéri­ fiable; seul le phénomène peut sc constater. L’Alle­ mand, l’Allemand du Nord surtout, se sent envahi par des forces étrangères, par des impulsions irrésis­ tibles. Or, Lut her était · l’Allemand » par excel­ lence. Ces forces étrangères, ces impulsions irrésis­ tibles, il les sentait en lui, phalange furieuse mon­ tant à l’assaut de sa volonté. Aussi, pour affirmer le serf arbitre venons-nous de l’entendre en appeler < â l’expérience universelle ». W., t. vn, p. 115, 29. Chez lui, avons-nous vu, la négation de la liberté vient de deux points de l’horizon : l’homme est un être déchu; l’homme est un être fini. Cc sont là comme deux alluvions d’origine différente. L’idée de la cor­ ruption irrémédiable de l’homme déchu venait d’une sorte de manichéisme, d’un augustinisme d’extrême gauche; celle de la domination entière de Dieu venait en partie de la conception nominaliste d’une volonté divine ne connaissant aucune règle, en partie de la mésintelligence de la théorie thomiste. Ces deux rai­ sons allaient à se détruire l’une l’autre. Si avant la chute l’homme était libre et que même maintenant il le soit pour les actes ordinaires de la vie, comment aller dire que la liberté est l’apanage de l’Êtrc infini ? Et si la liberté est l’apanage de l’Êtrc infini, pour­ quoi en regarder l’absence chez l’homme comme une privation et la suite d’une déchéance ? Mais au-des­ sous de ces contradictions intellectuelles, il y avait l’unité vivante d’une nature fougueuse, et qui sc sen­ tait dominée, entraînée par les forces de la sub­ conscience. Pour expliquer cet entraînement, toutes les raisons étaient bonnes. D’ailleurs, le nominalisme avait appris à Luther quo les contraires pouvaient coexister. Et le tribun sent moins le besoin de frapper juste que de frapper fort; si dans l’oreille d’un audi­ teur fasciné et étourdi deux raisons vont à sc ren­ forcer, qu’importe qu’en elles-mêmes clics aillent à sc détruire ! ΙΠ. ÊRASUE ET LO TU ER. LEURS RELATIONS JUSQU’EN 1324.— L’humanisme et la Réforme, Érasme et Luther ont de nombreux points de contact : attaque contre les hommes d’Égllsc, mépris particulier pour les moines, retour à des livres d’un lointain passé pour leur demander la direction totale de notre vie profane ou religieuse, individualisme, place centrale donnée à l’homme dans leurs préoccupations, accep­ tation de la décadence des mœurs et de la dureté qui s’ensuivait. 1288 Mais, sur un point capital, humanistes cl réformés divergeaient profondément ; ils avaient de l’homme une conception tout opposée, Pour l'humaniste, l'homme était foncièrement bon; avant tout, il devait développer sa nature. Ce développement s’opérait par notre liberté; elle était le plus beau de nos apa­ nages. Pour Luther, au contraire, l'homme était fon­ cièrement mauvais; la chute originelle l’avait radica­ lement corrompu; depuis lors, il ne pouvait faire que le mal. Aussi de plus en plus avait-il fait de la néga­ tion de notre liberté la clef de voûte de nos relations avec Dieu. Cette conception était aux antipodes de celle d’Érasme. Nourri du rationalisme ancien et de la morale classique, celui-ci ne pouvait voir ni dans notre nature un mal vivant, ni dans notre volonté un Instrument tout passif, un véritable jouet entre les mains de Dieu. Les grands hommes qui s'étalent dé­ voués pour les nobles causes, les Socrate, les Décius, les martyrs du christianisme, n’auralcnt-lls donc eu aucun mérite propre ? Instruments de la toute-puis­ sance divine, ils n’eussent servi qu’à lui donner l’oc­ casion de se manifester 1 Jamais un humaniste ne pouvait souscrire à de pareilles affirmations. Pour des esprits qui visaient avant tout au développement de la personnalité humaine, le fatalisme était inacceptable. Ainsi, pour expliquer le dissentiment qui s’éleva entre Érasme et Luther, il n'est pas nécessaire de recourir à des froissements personnels ni à d’autres considérations de ce genre : l'opposition entre ces deux hommes naissait de l'idée même qui tenait le plus au cœur de chacun d'eux. Mais, avec une santé ruinée par l’étude, Érasme n’aimait pas la lutte, et, avec un sens très précis des réalités et influences terrestres, Luther voulait mé­ nager le puissant humaniste. Puis, comme on l’a vu, ils avaient en commun le mépris de l’administration catholique. Aussi leurs relations restèrent-elles long­ temps correctes et furent-elles même d'abord en appa­ rence assez cordiales. Ce n’est qu’au mois d’avril 1519 qu’Érasmc reçut pour la première fois une lettre de Luther. Mais déjà ces deux hommes sc connaissaient autrement que de réputation. Érasme était en relations avec des amis de Luther, Mélanchthon, Jean Lang, Justus Jonas, Spalatin. Il avait soutenu avec énergie la cause de Rcuchlin, et Luther lui aussi avait souhaité le triomphe des hébrafsants. Il avait en grande estime la science d’Érasme. Dans son Commentaire sur l'Épttre aux Romains, par exemple, on voit qu’il attendait avec impatience l’apparition de l’édition du Nouveau Tes­ tament que préparait Érasme. Cette édition parut à Bâle, au mois de février 1516. Aussitôt, c’est-àdire à partir de son commentaire du c. ix, Luther utilise cc travail. Pourtant, dès cette époque, son admiration pour Érasme n’allait passons mélange.Dès le 19 octobre 1516, les restrictions apparaissent. Érasme, écrivait Luther à Spalatin, n’entend pas correctement les idées de saint Paul sur la justice des œuvres et sur le péché originel; il sc nourrit de saint Jérôme (que Luther n’aimait pas), et il n'apprécie pas Augustin. Luther prie donc Spalatin de présenter à Érasme ces critiques, qui d’ailleurs, ajoute-t-il, n’atteignent pas l’estime duc à son érudition. Enders, t. i, p. 63, 64. Spalatin transmit à Érasme, « ainsi qu’à un Apol­ lon Pythicn », les critiques de Luther. Du reste, il n’en désignait l’auteur que par l’expression vague d’ « un de ses amis ». P. S. Allen, Epistolæ Erasnu, t. n, 1910, p. 117, 118 (11 déc. 1516). Ainsi, dès 1516. Luther va droit au point qui le séparera d’Érasme. Ses réserves allèrent en s’accentuant. Dans une lettre à Lang, du 1·» mars 1517, son opinion sur 1289 LUT H EK. LA LUTTE AVEC ÉRASME Érasme n presque déjà pris sa forme définitive. · Je i lis notre Érasme, écrit-il, et Je le goûte de moins en moins ». Sans doute, ajoulc-t-ll, on ne peut qu’ap­ prouver scs attaques contre l'ignorance des moines, • mais je crains qu’il ne fasse pas suffisamment cas du Christ et de la grâce divine, dont il est beaucoup moins instruit que Le Fèvre d’Élaplcs. » Érasme est-il un vrai théologien ? Cc n’est pas très sûr; le christia­ nisme n’a pas pénétré son esprit; pour lui, l’humain a plus de poids que le divin. Enders, t. i, p. 88. Toute­ fois, ù cause du talent d'Érasme, à cause de sa lutte contre les moines, et pour ne pas heurter l’opinion, Luther sc taira encore en publie; bien plus, pour ne’ pas faire connaître ces réticences,· il accablera Érasme de louanges ». Enders, t. i, p. 141 (18 janvier 1518). C’est dans ces dispositions que, le 28 mars 1510. il lui envoya sa première lettre. Il y affecte de la timidité, il y raille l’éducation scolastique, si odieuse aux hu­ manistes; mais il met pour ainsi dire Érasme en demeure de prendre parti pour la Réforme. A cette époque, Érasme lui aussi avait sur Luther et la Réforme des idées arrêtées. Il louera toujours Luther de s’être élevé contre les abus de l’Église; mais, dès l’origine, il résista aux tentatives faites pour lier la cause de l’humanisme à celle de la Réforme. C’est là le sens de sa réponse à Luther; réponse très courtoise, mais avec refus de le suivre. Érasme, Opera, t. ma, col. 44 1 ; Enders, t. n,p. 64(30 mai 1519). En même temps toutefois, flatté sans doute de la démarche de Luther, il conseillait à Frédéric de ne pas « abandonner un innocent à des mains impies ». Allen, t. m, p. 531 (14 avril 1519). Les années suivantes, Érasme continue d’aider Luther dans son travail de démolition. A Cologne, le 5 novembre 1520, il fait à Frédéric de Saxe la réponse terrible : « Luther a commis deux fautes : il a touché à la couronne du pape et au ventre des moines. » Toutefois, à partir de 1521, on volt peu à peu arriver la rupture. Au milieu de cette année-là, Érasme songe à écrire en faveur de l'apaisement. Luther, qui le sait craintif, cherche à l’intimider : < S’il affronte les hasards de la lutte, il verra que le Christ ne redoute ni les portes de l’enfer, ni les puissances de l’air; tout bégayant, je ferai face à cc grand maître de la parole. » Enders, t. m. p. 376 (28 mal 1522). Érasme était loin d’être un héros de bravoure. Mais, pressé à la fois par les catholiques qui lui demandaient d’affirmer enfin scs convictions, piqué par Luther cl les siens qui semblaient le mettre au défi de sc tourner contre eux, il songea à un travail sur le libre arbitre. Le 21 novembre 1523, il écrivait à son ami Jean l'abri que · le petit livre était commencé ». Au com­ mencement de septembre 1524, la Diatribe sur le libre arbitre paraissait chez Froben. Avant tout, elle était dirigée contre Luther, mais peut-être aussi quelque peu contre Carlstadt. Opera, t. ix, col. 1215-1218; Joh. von Walter, Des, Erasmus, De libero arbitrio ΔιχτρΙδη, 1910. Le sujet était merveilleusement choisi. La question de la liberté humaine était le centre, la quintessence des idées des deux adversaires. Aux yeux d’Érasme, ce choix devait présenter un autre grand avantage, 'fout en le rangeant parmi les catholiques, l’affirmation de la responsabilité humaine en face de Dieu ne favo­ risait en rien l'administration de l’Église catholique ; au contraire, elle était plutôt une protestation en faveur des droits de l’individu. C’était le point où Érasme pouvait le plus facilement être à la fois catho­ lique cl anticlérical. /r. la diatribe si r le librk arbitre. — Dans la Diatribe et dans VHyperaspistes ou Défense de la Diatribe, Érasme a discuté la question de la liberté en profane, en humaniste et en homme du monde, 1290 plutôt qu’en théologien. Il y est plutôt moliniste; héritiers de son humanisme, les jésuites l’ont été aussi de sa théorie de la liberté. I] n'a même pas su prendre les précautions des molinistes pour se garder de dire que la volonté humaine commençait l’oeuvre sans la grâce; il est ainsi quelque peu tombé dans un vrai semi-pélagianisme. Opera, t. tx, col. 1220, 1221 ; éd. J. Walter, p. 19. Sa définition même de la liberté semble aller Jus­ qu'à cet excès; il parait l’avoir prise des nominalistes : • Ici, nous considérons le libre arbitre comme la force par laquelle la volonté de l’homme peut s'appliquer à cc qui regarde le salut éternel ou s en détourner. » Opera, t. ix, col. 1220, 1221; éd. Walter, p. 19. Cette définition exclut la prémotlon thomiste d’une grâce de soi efficace. Elle attribue mime au libre arbitre · la possibilité de s’appliquer à ce qui regarde le salut éter­ nel ». Or, sans la grâce, cette application elle-même ne saurait sc produire. Par celte tendance à beaucoup accorder à la liberté, Érasme manquait d'habileté. Sans doute, vers la fin de son traité, il semble accorder à Luther qu’en face de la grâce on peut considérablement restreindre la part du libre arbitre. En faisant de cette concession le fond même de son travail, il «ût été plus habile. Au lieu de s'inspirer des Pères accordant davantage aux tones de la liberté, notamment des Pères grecs, Il eût agi plus sagement en prenant les théories catho­ liques qui sc préoccupent d’abord des droits de Dieu, théorie de saint Augustin et de saint Thomas sur la prédestination avant la vue de nos mérites, théorie de saint Thomas sur la grâce qui nous meut suavement mais infailliblement vers le bien. Érasme aurait pu relever d’étranges expressions de Luther où 1 on voit qu’il a exagéré la théorie thomiste, où il suffirait de retrancher ou d’ajouter un mot, de donner à la phrase un autre tour pour qu’elle cessât d’être fata­ liste cl hérétique, et qu'elle redevint thomiste et fort catholique. Par ex. J. Fickcr, t. n, p. 22, 1. 25; W., t. xvm, p. 615, 31; p. 709, 10; p. 712, 10. Dans sa Diatribe, Érasme a pu çà el là s’inspirer de saint Thomas, J. Walter, p. xxm sq.; en général, néanmoins, l’esprit n'en semble pas thomiste. Dans son H yperas pistes, il ccri a : « La Diatribe évite constamment d imputer le salut aux mérites de l’homme; elle l’attribue tout entier à la grâce. » Op., t. x.col. 1500.C'était donc là son intention. Mais l'exé­ cution n’y a pas répondu; dans ces deux écrits, il a continué ce que dès 1516 lui reprochait Luther : il s’est séparé de saint Augustin pour beaucoup accorder à la liberté . 11 est une autre intention à laquelle il s’est mieux conformé. En débutant, il avait dit : · Je discuterai, Je ne jugerai pas. » Il conclut de la même manière : « J’ai conféré, que d’autres jugent.» Op., t. ix. col 1216, I 1218; éd. Walter, p. 5, 92. En aucun endroit il ne s’est départi de la plus parfaite courtoisie; il attaque vivement cl non sans éloquence les théories de son adversaire, il les juge dépourvues de fondement et néfastes pour la morale. Jamais, toutefois, il ne s’en prend à Luther lui-même; jamais il ne l’accuse d’hérésie. Au xvi· siècle, celte réserve était très rare, notamment dans les polémiques religieuses. La Diatribe fut loin de satisfaire pleinement les catholiques. En 1526, elle fut même censurée par la Faculté de théologie de Paris. Cependant, de nom­ breuses el chaudes félicitations arrivèrent à Érasme. Georges de Saxe lui écrivait : < Continue la lutte; le pape, l’empereur, tous les grands de l’Église sont avec loi; l’épouse même du Christ, notre sainte mère l’Église te sourira... Le Christ saura te remercier. » llorawitz, Erasmiana i; dans Wien. Akad. Hist. PMI. 1 Klasse, t. xc, 1878, p. 134 (13 février 1525). 1291 LUTHER. LA LUTTE AVEC ÉRASME r. le SEEf arbitre (1525). — Dès le mois P. 712, 20. « Dieu fait tout cn tout, et sans lui rien ne sc fait. » P. 709, 10. « Que Dieu ne puisse et ne fasse pas tout, ou que quelque chose sc fasse sans lui, cc sera toujours là un Dieu ridicule... Par toute-puissance dc Dieu, j’entends non la puissance par laquelle il s’abstient de beaucoup d'actes qui sont cn son pouvoir, mais la puissance actuelle par laquelle il fait tout cn tous; j’entends, le sens dc l’Écriture quand elle l'appelle le Tout-Puis­ sant. > P 718, 19, 28. < Dieu opère tout cn tout, et même dans les impies. Après avoir tout créé, c’est lui seul aussi qui meut, active, entraîne tout par la mo­ tion de sa toute-puissance; celte motion, rien ne sau­ rait l'éviter ni la modifier; tout y obéit docilement, chaque être selon les énergies qu'il lui a départies. · P. 753, 29. Ainsi, « tout ce qui arrive est absolument nécessaire. » P. 670, 26. A ccttc loi générale, l’homme ne fait pas exception; dès l'état d’innocence, il était soumis à cette nécessité universelle. Dieu, aime à répéter Luther, est l’être immuable, nécessaire : donc tout doit exister et agir nécessaire­ ment. Mais à Dieu lui-même reconnaissait-il la liberté? On peut très légitimement sc le demander. Il en vient à faire appel au destin des anciens, dont les décrets réglaient fat dement l’existence et l’opération de tous les êtres, sons en excepter les dieux : «Pourquoi, à nous autres chrétiens, ci s notions seraient-elles si étranges, alors que, chez les païens, les poètes et le peuple luimême les avaient constamment à la bouche ! Pour 1293 LUTHER. LA LUTTE AVEC ÉRASME ne citer que Virgile, combien de fois ne parle-t-il pas du destin ! « Tout, dit-il, se tient sous une loi fixe.·· » 11 soumet au destin jusqu'à ses dieux immortels; Jupiter et Junon doivent céder devant lui. - 1\ 617, 23; dc même 718, 19. Ailleurs, il est vrai, Luther affirme bien haut la liberté divine. P. 636, 28; 662, 5; ci-dessus, col. 1292. Finalement, il semble que pour lui Dieu a été libre une fois, dans ce que l’on pourrait appeler le premier moment de l’éternité. Alors il l'a été pleinement, déme­ surément; il a régie ù la fols la vérité des êtres et leur existence. P. 712, 32. Mais ces décrets une fois fixés, rien n’y saurait être changé : même dans son activité en dehors dc lui-même, dans son activité par rapport aux créatures, il n’a plus dc liberté. Aux deux théories de Luther cn faveur du serf arbi­ tre correspondent, on l’a vu, deux théories sur la pré­ destination : prédestination restreinte par suite du péché originel, prédestination fixée dc toute éternité. P. 784, 1; 705, 706; ci-dessus, col. 1285. Dieu a-t-il le droit dc nous élire et de nous réprouver ainsi, sam liberté ni œuvres de notre part ? C'est Ici que sc pré­ sente ce que les protestants nomment volontiers la haute conception que Luther s’est faite dc la gran­ deur de Dieu. Le bien el le mal dépendent uniquement de la volonté dc Dieu, ou pour mieux dire, dc son bon plaisir. En face dc cc Dieu effrayant el implacable, la peur, une résignation passive el tremblante serait la disposition chrétienne par excellence. Luther estime même, et il aime à répéter, que Dieu a deux volontés : l’une révélée et manifestée en Jésus-Christ, l’autre cachée dans les profondeurs de son être. Par sa volonté révélée, nous dit-il, Dieu veut sauver tous les hommes; mais par sa volonté cachée et adorable 11 appelle arbi­ trairement à la vie ou à la damnation éternelle. Par celle seconde volonté, il est » le Dieu caché ·, expres­ sion que Luther emploie avec prédilection. W., t. xvm, p. 684, 35; 685, 3; 686, 6; 689, 18, etc. Il n’y a pas là comme deux degrés dc la même volonté, il y a deux volontés différentes, contradictoires. Les llmldcs, dit Luther, s’arrêtent à la volonté révélée; mais pour les hommes pieux, pour les mystiques, il n’y a que la volonté cachée qui compte; ils l’adorent, mais sans la scruter, car ils savent qu’elle est sans motif ni raison, ni règle, ni mesure, et que, supérieure à tout, elle est en tout la règle suprême. « Si cc que Dieu veut csl bien, ce n’est pas parce qu’il doit ou a dû le vouloir ainsi; au contraire, si ce qui arrive est bien, c’est parce que Dieu cn a décrété la bonté. » P. 712, 35; dc même p. 719, etc. Prétendre impo­ ser des I arrières à lu volonté dc Dieu, c’est vou­ loir le soumettre « au cinquième livre dc VÉthiqiu d’Aristote ou nu Code dc Justinien ». P. 729, 21. D’apres sa volonté cachée, « Dieu aime les hommes ou il les hait d’un amour ou d’une haine éternelle et immuable, et cela non seulement avant leurs œuvres, mais avant même que le monde existât. » P. 724, 34. Dc toute éternité, l’enfer attend les uns cl le royaume de Dieu les autres. P. 691. 9. Et Luther présente à sa manière celte grande épo­ pée dc l'humanité que saint Augustin avait tracée dans la Cf/é de Dieu. et que saint Ignace dc Loyola devait reprendre dans sa méditation des deux Éten­ dards. D’un côté, il y a les charnels : Satan les conduit fatalement à leur perte; de l’autre, les justifies : grâce Λ l’opération dc l'Esprit, ils parviennent néces­ sairement û la béatitude. * Entre les deux rivaux, la volonté humaine est comme une monture. Si Dieu la monte, elle vn où il veut, et c’est ce que dit le psaume : · Je suis comme une brute devant toi. · SI c’est Satan, elle va où il veut. Il n'est pas en son pouvoir dc courir vers l’un des deux cavaliers, de rechercher l'un ou l’autre; cc sont les cavaliers qui i 129'· luttent pour l'atteindre el s’en emparer. » P. 635. 17. D’ailleurs, il est assez, impropre d'opposer l’action de Satan à celle dc Dieu. « Dieu meut tout avec néces­ sité; c’est lui qui fait toul, même chez Satan et chez I impie. > P. 7; c’est ce que prouve son indignation. Si elle était libre, il n’en serait pas ainsi. Consulte Vexpérience : tu ver­ ras combien il est impossible d'amener à son idée celui qui est sous l’empire d’une préoccupation con­ traire. » El pour couronner le tout, c’est de nouveau l’affirmation d une mission, d’une action irrésistible dc Dieu en lui ; « Pour cc que je suis, pour l’esprit et les pensées qui m’ont jeté dans ccttc entreprise, je m’en rapporte à Celui qui sait tout. Oui. il sait que tout cela a été l’œuvre dc sa volonté, et que Je n’ai pas été libre do m’y soustraire. Depuis longtemps, du reste, n’a-t-il pas été par trop visible qu'il cn était ainsi ! > P. 6 11, 15, Telle est, répandue çà et là, la doctrine du traité du Ser/ arbitre. Luther y voyait le couronnement de toute sa théorie dc la justification par la foi sans les œuvres : < Par ton affirmation du libre arbitra, dit-il à Érasme, lu abandonnes le Christ et tu rejettes toute l’Écriture. » W., t. xvm, p. 779, 31; de meme, p. 516. Du reste, ajoute-t-il, Érasme a parfaitement choisi son sujet; il a fort bien compris que la discussion ne pouvait porter · sur la papauté, le purgatoire, les indulgences, ou autres balivernes du même genre ». Ibid., p. 786, 28. Aussi, pour son traité du Ser/ arbitre, Luther eut-il toujours une grande prédilection. Le 9 Juillet 1537. il écrira a Capito : < 11 n’y a pas un de mes ouvrages ou je me reconnaisse véritablement, si cc n’est peut-être le traité du Ser/ arbitre cl le Caté­ chisme. » Enders, t. xî, p. 247, 9. De fait, cet écrit reflète et résume la personne cl la 1295 LUTHER. LA SOCIÉTÉ SPIRITUELLE 1296 doctrine du Réformateur. Il est violent, torrentueux, i ct la tradition. Dc ccttc doctrine II a deux interprètes : mal composé, avec un penchant plus accentué que I l’Église ct les illuminations privées. Il a un culte, publie jamais vers le paradoxe, mais d'un souille puissant. ct privé, dont l’Église est la dépositaire ou la créatrice, Luther en a plus châtié le style que dans ses autres Luther nia la tradition doctrinale, et supprima œuvres latines. 11 s’y livre moins à son penchant à l’Église dans toutes scs attributions : comme canal de l’injure massive et à la grossièreté. Il cherche à sc cette tradition, c