ÉTUDES DE PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE Directeur : Étienne GILSON —---------------------------------- XLVII-------------------------------- GODESCALC D’ORBAIS ET LA TRINITÉ LA MÉTHODE DE LA THÉOLOGIE A L’ÉPOQUE CAROLINGIENNE PAR JEAN JOLIVET ANCIEN ÉLÈVE DE L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE AGRÉGÉ DE PHILOSOPHIE Ouvrage publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique PARIS LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE J. VRIN 6, Place de la Sorbonne, ve 1958 Sur l'avis de Monsieur P. Vignaux, Directeur d’Etudes, et de Messieurs A. Koyré et 0. Lacombe, Commissaires responsables, le présent mémoire a valu à Monsieur J. Jolivet le titre d’élève di­ plômé de la Section des Sciences Religieuses de l’Ecole Pratique des I Imiles Eludes. Le Président de la Section, Signé : Ch.-H. Puech. Le Directeur d’Etudes, Signé : P. Vignaux. Les Commissaires responsables, Signé : A. Koyré, O. Lacombe. K IA Mlllimu III I ... . IIIIIH ι>.ΜΓ.Λΐ.<ι, Ulin, uu unn, u ; in p«iihm up de Ferrières), que M. Gilson qualifie de « véritable humaniste »1 2 ; on peut donc considérer que sa formation fut une des meilleures que l’on pût recevoir à l’époque. Lui-même nous raconte tel souvenir du temps de ses études, nous rapporte une facétie qui sent la pédan­ terie, au moins selon notre goût actuel : « ...non immerito sic (sci/. Dardanus) a me olim in scola vocabatur quidam a quo factus est versus enormis insulsus informis3... ». Le nombre de références scrip­ turaires et patristiques que l’on trouve dans ses œuvres est, nous le verrons, considérable. Quant à sa connaissance des auteurs pro­ fanes, elle correspond, en gros, à celle que l’on peut s’attendre à trou­ ver chez un clerc qui a fait scs études dans la première moitié du ixe siècle (mais s’est toutefois surtout intéressé à la théologie et à la grammaire). Enfin, une confirmation du caractère exemplaire, si l’on peut dire, de la culture de Godescalc, nous est fournie indirec­ tement par Hincmar de Reims. Dans son traité De una cl non trina deitate, l’archevêque ne ménage pas à son adversaire les qualificatifs 1. Cf. E. Αμλνν, L’ôpoque carolingienne (Histoire de l'Eglise, par Fliche et Martin, 6), Paris 1937, p. 321. 2. E. Gilson, La Philosophie au Moyen Age, 2e éd., Paris 1944, p. 223. 3. P. 285, 9-10. Le contexte et la note de Dom Lambot éclairent l’allusion et la plaisanterie. 2 18 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC peu aimables (comme il était de coutume dans les polémiques du temps) ; pourtant il ne lui reproche que rarement (trois fois) de ne pas savoir de quoi il parle : il lui reproche à deux reprises de ne pas connaître le grec1 ; et une fois, de se réclamer de la grammaire sans connaître Donat et sa théorie des singuliers à sens de pluriel1 2. En somme, on a l’impression, en lisant Hincmar, qu’il discute avec un égal, intellectuellement parlant, et qu’il lui reproche des lacunes qu’il juge graves pour un clerc qui se mêle de théologie et de grammaire, bien plutôt qu’une absence totale de culture, ni même qu’une cul­ ture rudimentaire. En définitive, pour reprendre les termes d’un vieil auteur, « on ne peut pas nier qu’il (Godescalc) n’eût de l’esprit, de l’étude et de la subtilité.... »3 ; précisons une partie (pour commen­ cer) de ce jugement en examinant les connaissances essentielles de Godescalc. , Pour ce travail4, nous disposons d’un instrument fort utile : la Table des citations que Dom Lambot a placée à la suite de son édi­ tion des œuvres théologiques et grammaticales de Godescalc56 . L’essen­ tiel de notre tâche présente est contenu dans cette table : il ne s’agit que de l’expliciter, et de fournir, le cas échéant, quelques exemples plus détaillés. Nous répartirons cet inventaire sous quatre rubriques : références « sacrées » (scripturaire, liturgiques, patristiques) ; culture philosophique ; culture logique ; culture grammaticale. Godescalc témoigne d’une connaissance précise de l’Ecriture sainte : l’examen des tables de Dom Lambot permet de relever environ 920 ci­ tations de l’Ancien Testament (dont près de 500 des Psaumes), et, à quelques unités près, 1200 du Nouveau Testament. Ces textes sont invoqués, bien entendu, pour des raisons théologiques, mais aussi bien dans un contexte grammatical, que ce soit pour citer des exemples de l’emploi de la préposition « in »e, ou pour se poser un problème de syntaxe7 — deux exemples auxquels on pourrait en ajouter des dizaines d’autres. — On dénombre encore quelque 260 citations litur­ giques, dont près de 200 empruntées au seul Responsorial : les pages 1. Hincmar, De una et non Irina deitate, III (P.L. GXXV, 529 D-530 A) et VI (ibid. 536 C-D) ; peu après ce dernier passage, et au même propos, Godescalc est toutefois qualifié d’« imperitus · (ibid. 538 À). Mais Hincmar est enclin à l’hyper­ bole. 2. Id. ibid., VIH (P.L. CXXV, 540 D-541 B). En fait, Godescalc n’ignore pas Donat, mais il n’a pas l’air de connaître ce à quoi Hincmar fait allusion. 3. Maître L. Ellies du Pin, Nouvelle Bibliothèque des Auteurs ecclésiastiques, 2e éd., tome VII, Paris 1696, p. 10. 4. Amorcé d’une façon brève, mais très pénétrante, par F. Chatillon, dans son compte rendu de l’édition Lambot : Bevue du Moyen Age Latin, V (1949), p. 262-263. 5. P. 522-557. 6. P. 359-372. 7. P. 470. 19-22. JO IA MlilHUHI III I..I- A ■>·.<· ·.·*■ -.··.·! I lllhll lli||Qll|r, III UIHHCNIIAMI ■■·........*■ ·· ·■ * ‘ ‘ ■ · ·· INTRODUCTION 19 427-458 de l’édition Lambot (soit près de la moitié de V Opusculum II de rebus grammaticis) sont consacrées à des Adversaria in librum responsalem : ces Adversaria consistent presque tous en des remarques grammaticales, occasions pour Godescalc de redresser une construc­ tion ou une forme verbale qui lui paraît fautive, ou de présenter telle thèse qui lui tient à cœur, par exemple sur le « vitium alternitatis » (répétition de l’i dans le corps d’un mot) et sur l’étymologie de tel nom propre1. On relève encore environ 700 citations patristiques. L’examen dé­ taillé de ces références permet de préciser un peu davantage la nature de l’érudition de Godescalc en cette matière. Peu de citations de Pères grecs : une ou deux de saint Athanase, de saint Basile, de saint Cyrille d’Alexandrie ; moins de dix de saint Grégoire de Nazianze, de saint Jean Chrysostome, d’Origène ; à cette trentaine de textes se limitent les références de Godescalc à la patristique orien­ tale. En revanche, les Pères latins sont souvent mis à contribution, particulièrement ceux du ive siècle : si saint Ambroise n’est cité que six fois, et saint Hilaire, qu’une fois (et à tort), saint Jérôme l’est plus de soixante-dix fois. Quant à saint Augustin, les extraits de ses œuvres représentent environ la moitié des citations patristiques faites par Godescalc. On sait que celui-ci est nourri de l’œuvre augustinienne, et qu’il applique à son auteur la formule de louange qui par la suite devint pour ainsi dire classique : « post apostolos Ecclesia­ rum magister »1 2 : ce nombre élevé de références n’a rien qui doive étonner (pas davantage si l’on songe à l’époque). Les œuvres essen­ tielles sont mises à contribution, soit à propos de la prédestination et de la grâce, soit à propos de la Trinité (le De Trinitate est cité une trentaine de fois). Qui chercherait à établir avec précision l’influence de la pensée de saint Augustin sur celle de Godescalc devrait aussi faire entrer en ligne de compte, avec les œuvres strictement augustiniennes qu’énumère Dom Lambot3, les textes d’Alcuin plus ou moins directement inspirés des écrits sur la Trinité, et dont Godescalc fait d’amples extraits45 . Citons également saint Fulgence : Godescalc copie de longs passages du De fide, à propos de la Trinité6, et cite cinq fois le traité relatif à la prédestination et à la grâce. — Parmi les Pères des autres siècles, signalons6 saint Grégoire le Grand (cité plus de 1. P. 456, 20 — 457, 17. Cf. note de Dom Lambot p. 456, et sa remarque cri­ tique de la page xm. 2. P. 327, 5-6. Pour l’histoire de cette formule, cf. F. Chatillon et G. Bardy « Post apostolos Ecclesiarum magister » ; dans Revue du Moyen Age Latin, VI (1950), p. 313-316. 3. P. 545-548. 4. P. 108-113 ; 117-130 : extraits du « De fide sanctae Trinitatis ». 5. P. 101-103 ; 103-108. ____________ IN I IHlHIK I ION Ul «■■··< ..................................... lu .1. liilllbill lillllliul It. I u, ,1.1 Λί.·|/. II I I ll.ll, p. 262 263. 5. P. 522-557. 6. P. 359-372. 7. P. 470, 19-22. 20 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC 70 fois, à peu près aussi souvent que saint Jérôme), et saint Isidore (un peu plus de 30 citations) ; l’auteur des Etymologiae est surtout utilisé en tant que source de science profane : les livres VII et VIII, qui contiennent la théologie, étant invoqués moins de dix fois. A côté de cette documentation scripturaire et patristique, les con­ naissances philosophiques de Godescalc paraissent fort minces — et le paraîtraient encore, même si l’on n’instituait pas cette comparai­ son. De la philosophie antique, rien, ou presque. Platon n’est cité qu’à travers saint Ambroise, à propos de l’histoire de Γ Anneau de Gygès1. Quant à Boèce, Godescalc lui emprunte essentiellement une définition de la nature et de la personne1 2, un assez long extrait du De duabus naturis... relatifs à la différence entre « substantia » et « subsistentia »34 , et, presque en son entier, le traité Utrum pater et filius ac spiritus sanctus de divinitate substantialiter praedicentur1. Peut-être connaît-il les réflexions sur le quo est et le id quod est que contient le De Trinitate : nous le verrons par la suite. En somme, la culture philosophique de Godescalc est assez courte, il connaît peu d’auteurs. En outre, on ne voit guère chez lui de tendance à dépas­ ser par lui-même ce niveau, à penser personnellement les problèmes : lorsqu’il a affaire à une question un peu technique, il recopie un phi­ losophe — et c’est ce qui nous vaut ces trois pages de Boèce dont il vient d’être fait mention — ou même un glossaire5. On ne voit pas que, mis à part Platon et Boèce, il cite même le nom d’aucun philosophe — pas même Aristote, auquel se réfère pourtant à plu­ sieurs reprises Isidore de Séville, dans plusieurs livres des Etymolo­ giae auxquels se reporte, à d’autres fins, Godescalc. Il ne semble pas que sa curiosité, pourtant vive dans le domaine théologique, ait été beaucoup éveillée par les choses de la philosophie. Certes, il lui arrive, comme il est normal si l’on songe à la nature des sujets qu’il traite, d’utiliser des concepts philosophiques : le concept de substance, par 1. Il s’agit d’un passage du De o/pciis, III, 5, inspiré de Cicéron, qui cite luimême Platon. C’est pour Godescalc l’occasion de s’étonner qu’un auteur païen ait pu avoir une pensée aussi élevée : «... revera vehementissime miratum me fateor frequentissime quomodo videlicet ex ore pagani tam salubrem senten­ tiam sapientia dei nobis est dignata conferre » (p. 476, 11-13). Cf. infra p. 157158. — Et plus loin, il oppose la sagesse de ce philosophe Λ la folie de tel pen­ seur chrétien : « Plato paganus nollet etiam tunc peccare si posset latere, et ecce pro dolor Plato Christianus non timet damnabiliter et letabiliter peccare, cum procul dubio nequeat non patere » (p. 477,8-11). C’est là un exemple des déve­ loppements généraux auxquels se livre Godescalc à propos des thèmes gramma­ ticaux ou littéraires. 2. P. 383, 15-16. Boèce, De duabus naturis..., IV (P.L. LXIV, 1345 C). 3. P. 133-134. Boèce, Ibid. III (P.L. LXIV, 1344 B-1345 B). 4. P. 134-136. Boèce, Utrum Pater... substantialiter praedicentur (P.L. LXIV, 1299 D-1302 B ; les dernières lignes manquent). 5. P. 29, 22 : à propos de l’étymologie de « persona » ; cf. infra, p. 39. ιι/ί^ΙΐΊ · i iIiuib llri’iir illi Λ|ιψ*ιι 4 μ, ( I » >U>, |> 111 111. 3. P. 545-548. 4. P. 108-113 ; 117-130 : extraits du « De fide sanctae Trinitatis ·. 5. P. 101-103 ; 103-108. INTRODUCTION i illlu, VI 21 exemple, avec l’opposition entre « substantia generalis communis uni­ versalis » et « substantia propria specialis et individua »*. Mais il semble bien que ces termes, avec le sens technique, qu’il en pouvait assimiler, lui viennent des théologiens qu’il a lus, et tout particu­ lièrement de saint Augustin1 2, sans doute aussi de Boèce. Godescalc utilise ces expressions, nous le verrons mieux par la suite, sans trop se donner la peine de les approfondir par une méditation personnelle ; d’ailleurs, il s’en sert assez peu : nous n’en sommes pas encore aux temps où la philosophie sera suffisamment élaborée et repensée pour fournir un matériel conceptuel abondant à la réflexion théologique. Dans le domaine logique, les recherches de Godescalc ont été à peine plus poussées que dans le domaine proprement philosophique ; on peut même dire que plusieurs de ses contemporains ont su beau­ coup plus de dialectique que lui3. Certes, il connaît l’existence de cette science, et même davantage ; il s’en fait une haute idée, et au besoin il en fait l’éloge : « Dialectica vera discernit a falsis non autem quod absit confundit vera cum falsis », proclame-t-il au synode de Quierzy, après avoir réfuté l’argument d’un contradicteur45 . Mais ici encore, on ne peut dire que ses connaissances précises aillent bien loin. Il n’en est pas, comme Alcuin, à étudier la façon dont on peut appliquer à Dieu les dix prédicaments aristotéliciens6 : le mot même de prédicament, aussi bien que celui de catégorie, ne se rencontre pas dans ses œuvres, et nous avons vu plus haut que, quand il a be­ soin d’une définition de la substance, il copie Boèce. On ne trouve pas trace de lecture de Martianus Capella. 11 n’utilise ni le De dia­ lectica, ni les Categoriae X, attribués à saint Augustin. Il ne semble même pas les avoir lus — ou, s’il les a lus, il n’en a rien tiré : on ne 1. P. 29, 23-26. Cf. aussi p. 270, 26-27 : «natura substantia vel essentia». 2. Ainsi pour le concept de libre-arbitre : Godescalc utilise et cite (p. 146154) divers textes de saint Augustin, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, etc... Les textes groupés sous le titre général Quaestiones de anima (p. 283-294) sont composés de même ; Godescalc commence même par donner une bibliographie (p. 283-285). Pour le détail des références, cf. les notes de Horn Lainbot aux pas­ sages cités. — Notons toutefois que, à propos de l’âme, Godescalc cependant développe des idées personnelles, beaucoup plus que pour les autres questions de philosophie. Ainsi, il cherche à rendre clair le phénomène de la génération par une comparaison avec le ver, qui, coupe en plusieurs parties, se transforme en autant de vermisseaux (p. “2'.i(J) — et il réfléchit assez longuement sur les rai­ sons de la stérilité des femmes (p. 292-294). 3. Pour la liste des œuvres logiques connues à l’époque, cf. A. Van de Vyver, Les étapes du développement philosophique du Haut Moyen Aye, dans Hevue Belge de Philologie et d'Histoire, tome VII, n" 2 (avril-juin 1929), p. 425-452. Plus par­ ticulièrement, ici, p. 437-440, et 451-452. 4. P. 157, 5-6. Cf. Isidore, Etymologiae, II, 22, 1 : « Dialectica... docet... in pluribus generibus quaestionum quemadmodum disputando vera et falsa diju­ dicentur ». 5. Alcuin, De fide, sanctae Trinitatis, I, XV (P.L. CI, 22 C-24 B). 22 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALG trouve pas chez lui l’usage de notions aussi essentielles, surtout pour un auteur féru de grammaire, que celles de « simplex verbum », de «verbum conjunctum», de «dictum» et «dicibile », etc... ; ces concepts dépassent manifestement sa culture. Toutefois, il ne fau­ drait pas sous-estimer à l’excès les connaissances logiques de Godescalc. Il connaît au moins le syllogisme, et utilise à quatre reprises la définition qu’en donne Isidore1, bien qu’il n’entre pas dans les détails fournis par cet auteur. A tout le moins entoure-t-il sa pré­ sentation, par le choix du vocabulaire, d’une atmosphère majestueuse et mystérieuse : « Syllogismus est argumentum et sententia cornuata satisque prudenter et inevitabiliter captiosa »2. Mais le développe­ ment théorique est à peine plus long que cette présentation imagée : « Quia scilicet syllogismi multis modis fiunt3, plurimum tamen inter alios trimembris ille placet mihi qui constat propositione adsumptione conclusione »4. En revanche, Godescalc, en plusieurs lieux, nous donne des exemples de syllogismes, empruntés à des auteurs sacrés : saint Paul, commenté par saint Jérôme (Gâtâtes, II, 215 ; III, 18® ; III, 217), saint Augustin8. Lui-même bâtit des raisonnements, un peu complexes dans la forme, mais à structure syllogistique, en partant de prémisses empruntées à des textes sacrés : ainsi des cinq syllo­ gismes, relatifs à la prédestination, des pages 157, 19 -158, 28e ; ou encore des syllogismes relatifs à la trina deitas, que nous trouvons pages 85-86, et page 101, et sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir en étudiant plus spécialement la théologie trinitaire de Go­ descalc. Pour l’instant, bornons-nous à constater le faible étiage de la culture logique de notre auteur : nulle référence aux bases de la dialectique, c’est-à-dire au contenu des premiers traités de YOrganon, tels que Godescalc a pu ou aurait pu les connaître à travers, par exemple, Isidore, ou saint Augustin ; quant à l’appareil syllo­ gistique, un schéma exact, mais rudimentaire, dont l’utilisation est rare, en somme, si l’on compare le nombre des références données ci-dessus à la masse totale de l’œuvre de Godescalc ; ajoutons que ces mises en œuvre de l’instrument logique sont en général précé­ dées d’un avis10 qui laisse penser que l’auteur ne pouvait se dispen1. Isidore, Etymologiae, II, 9, 3. 2. P. 206, 20-21 ; même texte, p. 418, 18-19. 3. Résumé bien court de Isidore, Etymologiae, II, 9, 1-18 et 28, 1-26. 4. P. 206, 22-24. 5. P. 156, 2-4 ; p. 207, 1-3 ; p. 419, 1-3 ; p. 459, 20-22. 6. P. 156, 4-6 ; p. 207, 4-6 ; p. 419, 3-5 ; p. 459, 22 - 460, 2. 7. P. 156, 6-8 ; p. 207, 6-8 ; p. 419, 5-7 ; p. 460, 2-4. 8. P. 156, 9-10, 17-20 ; p. 207, 9-10. 9. Cf. aussi p. 207, 10-26. 10. « Quod velut trina est deitas sic clinin sit Irinn divinllas, shut oumino vc IA HFIIIIIHt I llftll ΗΗΙΙ||ΙΙ< 111· t|il|itsit|l INTRODUCTION 23 ser d’avertir solennellement son lecteur — marque que ce procédé de démonstration lui était peu familier, même si l’on tient compte des habitudes de style de Godescalc1. Au total, ses connaissances logiques sont bien à peu près du même niveau que ses connaissances philosophiques. En fait, la science dont Godescalc se réclame le plus volontiers, celle à laquelle, nous le verrons, il se réfère avec une insistance et une confiance qui peuvent à divers titres nous paraître aujourd’hui étonnantes, c’est la grammaire. On sait l’importance de cette dis­ cipline dans la culture antique, et, ce qui nous intéresse plus spécia­ lement ici, dans la culture médiévale commençante2. C’est à médi­ ter sur les choses grammaticales que commence à se former une ré­ flexion déshabituée des spéculations abstraites et philosophiques : on pourra voir des exemples de ce phénomène en consultant le travail de Thurot3 ; on y relèvera des embryons de réflexion physique (sur l’air : page 74), métaphysique (sur les rapports entre matière et totalité, incorporel et intelligible4 : pages 74-75), logique (sur l’espèce : page 75). On y constatera des recoupements établis plus ou moins artificiellement entre la grammaire et la théologie (trois personnes verbales, trois personnes dans la Trinité : page 65), voire des appré­ ciations morales portées sur la grammaire (condamnée quand elle prend ses exemples « de fabulis gentium » : page 69, note 1). On pourra y relever aussi nombre de bizarreries dans les raisonnements (voir les échantillons cités par Thurot, pages 70-73). Mais ces mélanges et ces étrangetés ne sont, au fond, que des signes de l’importance de la grammaire pour les penseurs de l’époque : c’était la forme la plus élaborée du savoir profane, et il fallait que toute science en partît ou s’y ramenât. Godescalc n’échappe pas à cette force d’attraction exercée par la grammaire sur ses contemporains, il y reconnaît lui aussi la discipline fondamentale, le type même de toute connaissance, riche en difficultés5, mais source de savoir vrai, même en matière rationaliter scilicet proponendo regulariter adsumendo veraciter concludendo di­ cens hoc modo... » (p. 85, 13-17). Ou encore : « Ceterum volo ut sit syllogismus trimembris deinceps notissimus vobis quippe qui profuit prodest proderit cum revera ceteris multis tum simul etiam nobis » (p. 155, 21-23). 1. Cf. Dom G. Morin, Gottschalk retrouvé, dans Revue Bénédictine, 43 (1951), p. 303-312. 2. Cf. H. I. Marrou, Histoire de l’Education dans /’Antiquité, Paris 1948, p. 435-461. 3. Ch. Thurot, Notices et extraits de divers manuscrits latins pour servir à l’his­ toire des doctrines grammaticales au Moyen Age, dans Notices et extraits des ma­ nuscrits de la Bibliothèque Impériale et autres bibliothèques, tome XXII, 2” par­ tie, Paris 1868. 4. Λ propos d’une phrase de Priscien : « Littera est prima materies vocis hu1111111111' 111(11 V 1(1 UH »n______________________ ___ „ _________ IHItmhin iihh iw 9. Cf. aussi p. 207, 10-26. 10. « Quod velut trina est deitas sic etiam sit trina divinitas, sicut omnino ve­ rissimo nrmim sio nrofooio I * rl f■ ■>... ·.· *'..... '........ " 21 i.A Mi.Tiioiii·: l'HÉoLotiiyUL·: ι»ι·: godescalc théologique : « trina deitas » est au singulier et n’a aucun sens au pluriel « velut noverunt universi qui vel mediocriter artis gramma­ ticae sunt periti »*. Un savant est appelé tout uniment « gramma­ ticus »2. Certes, Godescalc a dû trouver bien amère l’accusation que lui porte Hincmar : qu’il connaît mal Donat3 ! D’autant plus que, si, en fait, Godescalc ne semble pas connaître la théorie à laquelle Hincmar fait allusion ; si, même, sa connaissance de Donat n’est pas extrêmement poussée (il le cite six fois, d’après les estimations de Dom Lambot4, il reste qu’il connaît assez bien nombre d’autres gram­ mairiens ; que sa culture grammaticale est autrement étendue que sa culture philosophique et logique ; qu’en fin, il se complaît mani­ festement dans la réflexion purement grammaticale. — Il connaît bien Priscien, qu’il cite une cinquantaine de fois ; il connaît aussi l’œuvre grammaticale que l’on attribuait alors à saint Augustin ; il connaît les traités de Charisius, de Pompée, les commentaires de Servius sur Virgile5 ; il cite plusieurs glossaires, et le De orthographia d’Agroecius, ainsi que celui de Bède®. 11 cite deux fois Virgile le Gram­ mairien. Au total, cela fait une quantité assez considérable de textes, que ces mots fassent aussi allusion au caractère strict des règles de la grammaire par opposition à celles de la rhétorique ; mais ces deux sens ne sont peut-être pas incompatibles 1. P. 23, 14-15. 2. P. 23, 10-11 : « ...illi qui sunt grammatici si nolunt esse simul et haere­ tici... ». 3. Hincmar, De una et non trina deitate, VIII (P.L., CXXV, 540 D - 541 B). 4. P. 555. 5. Ajoutons qu’il cite Virgile tout près de cinquante fois, et qu’il n’est pas sans connaître Térence, Cicéron et Horace ; les citations qu’il donne ne sont pas toutes dans Priscien, ce qui laisse penser qu’il a pris un contact direct avec les auteurs. — On peut consulter aussi, si l’on admet, avec Manitius, que VEclogc Theoduli est l’œuvre de Godescalc, la dissertation que J. Ostcrnachcr a consa­ crée aux sources littéraires — sacrées et profanes — de ce texte (Quos auctores latinos et bibliorum sacrorum locos Theodulus imitatus esse videatur, Urfahr prope Lentiam, 1907) ; il en résulterait que Godescalc aurait connu plus de poètes la­ tins qu’on ne pourrait penser, si l’auteur n’ajoutait (p. 17) : « ...quanquam non ausim affirmare cum novisse omnes locos, quos attuli : ex suo quisque ingenio disceptet, quid Theoduli doctrinae judicet tribuendum, quid casu existimet irrep­ sisse » : tel est l’écueil où se heurte souvent la recherche des sources 1 —■ Nous laissons à Osternachcr la responsabilité d'une méthode d’analyse qui ne recon­ naît que deux causes possibles à la création littéraire : l’imitation et le hasard (qui ne voit donc qu’inintelligibilité hors de la causalité linéaire). 6. A ce propos, notons un fait curieux. Godescalc cite cet ouvrage de Bède à plusieurs reprises, et à propos de mots dont les initiales se répartissent en di­ vers endroits de l’alphabet : il devait donc connaître ce texte dans son ensemble (cf. l’index de Dom Lambot, p. 544). Or, il nous dit (p. 25, 26-27) : « ...non très pluraliter luces aut paces dici sinuntur ab arte grammatica... », alors que Bède relève, dans son De Orthographia, que Salluste emploie le pluriel « paces » (Keil, Grammatici latini, tome VII, p. 283, 16-17). Godescalc a-t-il lu distraitement ? son édition était-elle tronquée ? ou a-t-il négligé la remarque de Bède, en son­ geant qu’il avait pour lui Donat, Priscien, Charisius et Pompée ? Cf. infra, p. 71-72. lie, rails ΙΚ6δ. 4. Λ propos d’une phrase de Priscien : « Littera est prima materies vocis humanae individua INTRODUCTION 25 surtout si on les met en balance avec l’indigence des citations phi­ losophiques. La liste des autorités grammaticales alléguées par Go­ descalc correspond assez bien à celle que donne Thurot lorsqu’il énu­ mère les sources qui ont alimenté la réflexion des grammairiens du ixe au xie siècles1. Cependant, en face de ces connaissances assez précises et abondantes, on note quelques lacunes. Par exemple, Go­ descalc ne semble pas connaître le De. grammatica attribué à saint Augustin : d’une part, on n’en relève aucune citation dans ses tra­ vaux ; d’autre part, alors que l’auteur du De grammatica donne pour correcte la forme « conjunx », Godescalc n’admet que « conjux »1 2 : il ne craint pas de s’opposer à l’autorité de Priscien, mais il ne fait aucune mention de l’autorité augustinienne (alors qu’ordinairement il ne se fait pas faute — Hincmar le lui a suffisamment reproché — de critiquer les auteurs avec qui il n’est pas d’accord, même saint Paul, et Jérôme, et Augustin, et Bède3). D’un autre côté, on ne trouve pas chez Godescalc de citation du Livre I des Etymo­ logiae d’Isidore, qui est consacré à la grammaire. Cette absence de référence est-elle due à l’usage d’un exemplaire tronqué4, ou à une autre cause ? Quoi qu’il en soit, il est manifeste que la spéculation grammaticale est, chez Godescalc, une véritable passion. On relève dans ses œuvres une bonne quantité de textes à contenu purement grammatical : sur quelque 500 pages publiées par Dom Lambot, 150 environ sont consacrées aux Opuscules grammaticaux — soit près du tiers du total5 — ce qui, une fois réservée pour mémoire la Γ 1. Thurot, op. cil., p. 62. 2. P. 374, 30-375, 1 ; p. 375, 13 ; p. 141, 22-24, Godescalc se réfère aux Ile■* gulae attribuées à saint Augustin ; mais il y trouve une justification de la forme « conjux ». La forme « conjunx » se trouve dans le De Grammatica, P.L. XXX11, 1391. 3. Hincmar, De una et non trina deitate, XV (P.L. GXXV, 583 B-C). Pour la critique (grammaticale) de saint Paul (traduit), cf. par exemple p. 354, 3-4. Hinc­ mar ici n’est pas de très bonne foi. 4. On sait que certains manuscrits des Etymologiae (entre autres le Basileensis F. III 15, copié à la fin du vni° siècle è Fulda, l’abbaye même où Godescalc a fait ses études) ne comprennent pas le livre I du texte de saint Isidore (cf. W. M. Lindsay, Isidori Hispalensis Episcopi Etymologiarum sioe Originum libri XX, Oxford s.d., p. vu sqq.). 5. Certes, de temps à autre, apparaît, mêlée à la grammaire, telle réflexion, tel développement même, à caractère moral ou théologique. Mais ces exceptions ne suffisent pas à modifier l’ordre de grandeur indiqué ci-dessus, qui seul im­ porte ici. Ajoutons qu’en sens inverse il n’est pas très rare de trouver des remarques grammaticales mêlées aux développements théologiques : par exemple, au cours d’un raisonnement relatif aux prophètes païens et aux sibylles, Godescalc utilise le verbe « accidere » ; aussitôt, au milieu de la phrase laissée en suspens, il glisse quelques lignes de grammaire : « nam velut scite distinxere plerique : Accidunt mala contingunt bona eveniunt utraque, licet quod proprie perhibent ortographi saepe fautes inproprie contemnant artigraphi ut est illud : Nomini quot accidunt ? » (p. 164, 11-14 ; voir référence de Dom Lambot). Ou bien, à propos de la « verisimilitudo », au milieu d’exemples purement théologiques, apparaît un développement sur les mots en « ux ». 26 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC part de hasard toujours présente dans la découverte des textes, est bien d’accord avec l’importance, ci-dessus rappelée, que présentait la grammaire pour les hommes de ce temps. Ces développements grammaticaux ne présentent certes pas un caractère très systéma­ tique ; la réflexion n’y est pas aussi élaborée qu’elle l’est, par exemple, chez un Smaragde1. Mais, tels quels, ces textes témoignent d’un désir de recherche et d’une documentation certains. Λ les lire, on voit Godescalc se poser une foule de problèmes, et les traiter avec une indéniable fermeté d’esprit (même si les solutions paraissent par­ fois douteuses). Ses dires sont toujours appuyés par de nombreuses références profanes et sacrées (ces dernières en plus grand nombre) ; les théoriciens de la grammaire sont mis à contribution, sans que Godescalc s’attache superstitieusement à leurs explications. Il ne craint pas de s’opposer à Donat2, de lui préférer, à l’occasion, Priscien3. Il semble assez souvent que ces remarques soient notées à l’occasion ou au cours de quelque lecture : Godescalc relève dans un auteur une expression intéressante4 ; ou bien, il note le sens d’un mot rare, trouvé dans un texte érudit5. Parfois, il oppose sa propre conception à celle qu’il trouve exposée ; alors, comme il est normal, il ne prend pas la peine de nommer son auteur®. On a l’impression de surprendre dans tout cela le travail d’un esprit curieux, qui amasse des matériaux, parfois sèchement, parfois avec une plus grande abon­ dance de détails, suivant, sans doute, les circonstances, ses propres connaissances, ou l’intérêt qu’il prend à la question. Il arrive que la rédaction soit plus poussée, et vraiment systématique : ainsi de la longue De In praepositione explanatio1 ; les divers sens de « in », et les constructions correspondantes, sont énumérés avec des exemples à l’appui : presque tous sont tirés de l’Ecriture, et l’on comprend 1. Cf. J. Leclercq, Smaragde et la grammaire chrétienne, dans Revue du Moyen Age Latin, IV (1948), p. 15-22. Voir aussi Thurot, op. cil., p. 65-69. 2. P. 409, 1-5. 3. P. 390, 15-16 ; Servius est ici joint à Donat. 4. Par exemple, p. 357, 10-12 : « Missa facio id est « non remoror » « absolvo » « delibero ». 5. Par exemple, p. 357, 17 : extrait d’Isidore de Séville : » Mastruga », vestis germanica ex pelliculis ferarum » ; cf. Etymologiae, XIX, 23, 5. C’est éga­ lement Λ Isidore qu’il emprunte des étymologies curieuses ; « vultus » a volun­ tate dictus » (p. 389, 9 ; p. 505, 14) : c’est un souvenir des Etymologiae, XI, 1, 34 (« Vultus vero dictus, eo quod per eum animi voluntas ostenditur. Secundum voluntatem enim in varios motus mutatur, unde et differunt sibi utraque... vul­ tus animorum qualitatem significat ») ; ou encore « mulier... a mollitie dicta · (p. 505, 15-16) : cf. Etymologiae, XI, 2, 18 ; « vulpes pro volpes eo quod sit volu­ bilis pedibus » (p. 389, 10 ; p. 505, 12-13) : cf. Etymologiae, XII, 2, 29 ; « ursus pro orsus eo quod de ore suo formet foetus » (p. 389, 10-11 ; p. 505, 14-15) : cf. Etymologiae, XII, 2, 22. 6. Par exemple, p. 3Γ>3, 1 5 : Çmilescnlç critique 'JM IA MMIIHIH lllilll HHlUtll |i| tpilil el-AI · imi» le nommer. 27 INTRODUCTION que Godescalc, en développant la signification de cette préposition si employée, pense faire une œuvre extrêmement utile à ceux qui veulent avoir une pleine intelligence des textes : « Vobis mitto egre­ giam inclitamque regulam de « in » praepositione ex qua nonnulli maximum inducti sunt in errorem etiamque hi qui confitentur se plurimam habere partem de grammaticae artis doctrina... o1 ; aussi recommande-t-il au destinataire (un évêque non identifié1 2) de prê­ ter la plus grande attention à cette explication (« sedulae medita­ tionis intentione perlegere »3) s’il veut en tirer le plus de profit pos­ sible (« maxime inde fructum potestis vobis adquirere »4) et acquérir une érudition incontestable (« quaestiones non ignobiles grammaticis de hoc potestis facere »56 ). Puis, la revue des sens se déroule, avec 7 précision et sans commentaires. — Enumérons, pour fixer les idées, quelques sujets traités par Godescalc dans ses opuscules grammati­ caux, utilisant, par exemple, les premières pages de YOpusculum pri­ mum9 ; nous lisons successivement : une étude sur le génitif’, mis, soit après un comparatif, soit « graeco more », à la place de l’ablatif, soit avec un sens partitif — avec des critiques de Priscien, des réfé­ rences à une Ars grammalica attribuée à saint Augustin, et une bonne quantité de citations (y compris Térence, Cicéron, et Virgile); — une remarque de métrique, relative à la quantité de certains mots ter­ minés en « ia »8 ; —- des notes sur le sens de certains mots rares9 ; — parfois une sèche notation lexicographique pourrait donner lieu à une méditation plus approfondie, à raison des mots mis en cause10*.— Ces remarques successives sont la plupart du temps disposées sans grand ordre ; parfois, au contraire, elles sont toutes consacrées à un objet précis, ainsi de la longue suite de réflexions groupées par Dom Lambot sous le titre général de Adversaria in librum responsalem, et aux­ quelles il a été fait allusion plus haut11. Dans cet amas de réflexions, références et notules, apparaît de temps à autre tel ou tel passage qui excède la question grammaticale, soit qu’il la dépasse en y pre- 1. P. 359, 7-360, 7. Ce passage est suivi d'une critique de Donat « non per om­ nia sequendus » (p. 360, 10), au nom de ce que l’on trouve « apud autores neo­ tericos » (p. 360, 10-11) ; pour ce dernier mot, cf. note de Dom Lambot, ad loc. 2. Cf. p. 359, note de Dom Lambot. 3. P. 360, 13. 4. P. 361, 11-12. 5. P. 361, 13-14 ; noter ce trait de mœurs intellectuelles. 6. P. 353 sqq. 7. P. 353, 1-356, 14. 8. P. 356, 15-357, 9. 9. P. 357, 10 sqq. 10. Ainsi de la note de la page 358, 5 : « Anima vivit, animus et ratio sapit, cor intelligit · ; il y a là le germe d’un classement des facultés, ou tout au moins des fonctions fondamentales de l’homme. IM i iiniiiii i niH 'JU I,lh I’"'"’"' 'I 1 ■’· 1,1 I' ■'·"·■ I · I I> ,ι i I,. \ 11. .»> ... uisu . pro orsus co quod de ore suo formel foetus » (p. 389, 10-11 ; p. 505, 14-15) : cf. Etymologiae, XII, 2, 22. ___ *'· Par exemple, p, 353 1-5 ; Godescalc critique Priscien sans le nommer. ” '· ""........ 28 i.λ Μΐ.ιιιουι: iiii':oi.ouiqiii·: ι>ι< godescalc nant pied, soit que, tout simplement, il lui soit étranger ; nous cite­ rons ainsi, presque au hasard (puisqu’il ne s’agit pas d’étudier com­ plètement la pensée de Godescalc, mais de fixer quelques points de repère) : un précepte de méthode (critique de la « verisimilitudo », qui, de même que l’eau déforme à l’œil les objets qu’on y plonge, trompe ceux qui n’y prennent pas garde, « non solum in humana litteratura verum et in divina quoque scriptura »*) ; — une manière d’élévation mystique1 23; — une distinction entre « oratores » et « gram­ matici »s ; — une distinction entre « oportet » et « expedit », qui per­ met l’exégèse de certains passages scripturaires, spécialement de saint Paul45; — un développement purement théologique sur la sagesse de Dieu et le Christ6 ; — une hiérarchie des pouvoirs8, etc... : il serait beaucoup trop long d’énumérer tous les passages où Godescalc s’évade de la pure grammaire vers d’autres domaines. Toujours est-il que ces écarts, même s’ils déroutent un peu le lecteur, ne le désorientent jamais complètement, à cause de l’union étroite que maintient l’au­ teur entre la réflexion sur la grammaire et la réflexion sur les choses divines ; dans ses développements théologiques, il reste très attentif à la lettre du texte, pour l’interpréter le plus strictement possible et en tirer un sens clair et démonstratif7 ; il lui arrive de faire appel à l’étymologie pour préciser et appuyer un développement8 ; ses cri1. P. 375, 28-29. 2. 373, 1-6. 3. P. 390, 1-391, 4. La grammaire est appelée « angustam et artam artem » (cf. supra p. 23, n.5), et s’attache Λ la forme stricte de la phrase : ainsi, on dit : « Nemo virorum illorum qui vocati sunt gustabit cenam meam » (Luc, XIV, 24). Mais la rhétorique s’attache plutôt au sens : « Ceterum qui rhetoricam amplis­ simam latitudinem vel latissimam amplitudinem attigit ipsam licenter ac regu­ lariter litteraturam quasi neglegendo praetermittit et ad sensum se potius trans­ ferens, propter pluralem qui sequitur numerum id est virorum illorum qui vo­ cati sunt « gustabunt » auctorabiliter per figuram dicit » (p. 390, 4-9). Il y a là un dépassement de la forme par le sens qui pose le problème de l’expression ver­ bale, et il est regrettable que Godescalc n’entre pas dans un grand détail ; il est vrai que pour ce faire il lui faudrait élaborer une philosophie de la signification pour laquelle la pensée n’était pas encore mûre. — La distinction se poursuit — en termes empruntés à Donat : « Scitis enim quod scemata dianoeas ad oratores pertinent, ad grammaticos lexeos » (p. 390. 10-11) ; 1’expression « sceina diano­ eas · est employée une autre fois (p. 413, 18). C’est toujours la même distinc­ tion, posée mais non développée, entre la pensée et l’expression ; mais elle reste isolée chez Godescalc. 4. P. 396, 11-397, 16. 5. P. 404, 1-406, 18 ; même texte, p. 294, 23-297, 18. 6. P. 412, 6-26 ; exemple inverse (grammaire au milieu de la théologie) : p. 141, 11-14 ; cf. supra, p. 25, n.5. 7. Ainsi, p. 404, 22-24 : commentaire de saint Paul (Romains, VI, 10). 8. Par exemple, p. 146, 11-13 : « Inspice aethimologiam quod ideo vocatur dei illius verbum quod aeque sicut pater ejus est vere bonum ■ ; cf. note de Dom Lambot, pour l’origine de cette « étymologie ». Voir aussi un cas plus complexe, p. 165, 13-15 : « Siquidem daemon et daemones dicuntur quasi dumon et dumones, id est sciens ac scientes, qui profecto falluntur nescienter et omnino fal­ lunt scienter » (cf. saint Augustin, Cilé de Dieu, IX, 20). Ii hi '.I. I'. 10 s«|i|. 10. Ainsi de la note de la page 358,5 : « Anima vivit, animus cl ratio sapit, cor intelligit » ; il y a là le germe d’un classement des [acuités, ou tout au moins des fonctions fondamentales de l’homme. IN THODUCTION « ’29 tiques des textes liturgiques sont souvent inspirées par une réflexion théologique1. Inversement, les textes scripturaires sont souvent in­ voqués par Godescalc pour appuyer ses théories grammaticales ; il va même plus loin : nous savons par Thurot1 2 que l’autorité de la Vul­ gate est, à cette époque, couramment préférée à celle des grammai­ riens ; si haute que soit leur science, elle reste subordonnée à la pa­ role divine. Même chose chez Godescalc : nous trouvons chez lui bon nombre de passages où il marque nettement la hiérarchie entre le sacré et le profane. Nous avons vu plus haut (à propos de la prépo­ sition « in ») que l’autorité de Donat ne prévaut pas contre l’usage du latin biblique. L’Ecriture est encore prise pour référence gram­ maticale dans les questions de syntaxe3, de vocabulaire45 , de stylis­ tique6 : en effet, la référence « juxta dominum »® prévaut sur toute autre, et les textes dictés par le Saint-Esprit sont vénérables dans leur lettre même : « Hoc enim nobis est vehementer observandum ut quicquid ab spiritu sancto cognoscitur esse dictatum simul ac dictum nullatenus audeamus dicere quod absit inmutandum, nam magnopere nobis apostolus jubet vitare novitates vocum »7. Il y a donc échange de services entre l’étude théologique et scripturaire, et la réflexion grammaticale : la seconde permet de préciser et de fortifier la première, qui inversement étend la seconde et témoigne pour elle. Peut-être cette analyse de la place et du rôle de la grammaire dans la culture de Godescalc a-t-elle semblé longue, bien qu’elle ait été réduite à l’essentiel et ait laissé de côté beaucoup de références supplémentaires et de points particuliers. Mais il faut se rappeler, comme on l’a vu plus haut et comme on le sait de reste, que la science gram­ maticale représente à l’époque la partie principale de la culture pro­ fane, et ce qu’elle comportait de plus fécond. Elle est la seule dis­ cipline, en dehors des disciplines sacrées, qui soit objet de réflexion personnelle8. Elle représente en somme, toutes proportions gardées, 1. Ainsi, p. 449, 3-7. 2. Thurot, op. cil., p. 81-82, 85. Cf. aussi J. Leclercq, Smaragde et la gram­ maire chrétienne, dans Revue du Moyen Age Latin, IV (1948), p. 15-22. 3. P. 381, 4-21 ; p. 409, 1-5. 4. P. 417, 14-19 ; à propos du mot « contubernium ». 5. P. 409, 1-5 ; Donat est ici pris à partie nommément, pour avoir dit que des prépositions ne pouvaient pas se combiner (« cohaerere »), alors qu’on trouve dans l’Ecriture des expressions comme « de sub cujus pede » (Tobie, III, 15). 6. P. 311, 4. 7. P. 381, 10-14 ; cf. aussi p. 390, 21-22 ; p. 440, 9-10 ; p. 452, 9-11 ; etc... Nous aurons l’occasion de revenir sur la signification de cette attitude (cf. infra, ch. II, section D, in fine). 8. Si on laisse de côté certaines manifestations exceptionnelles, par exemple le texte d’Alcuin cité plus haut (p. 21, n. 5), qui cherche à introduire les concepts logiques dans la théologie ; et nous ne parlons pas, évidemment, de Jean Scot. 30 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC et toutes précautions prises contre le parallélisme facile et les assi­ milations fallacieuses, un élément avancé de la culture comme seront plus tard la dialectique1, puis la mathématique, la physique, plus tard encore l’histoire ; un domaine de recherche, une technique de pensée solidement tenue et développée, où l’esprit se forme par un travail propre, et qui lui sert à la fois d’outil et de modèle pour une élaboration plus vaste de son objet. Cet objet, en l’occurence, c’est l’ensemble des choses sacrées, décrit à travers des textes inspirés : d’où l’importance que l’on peut d’autre part attribuer à une disci­ pline qui donne la clef de l’interprétation des textes dans leur lettre même. On comprendra la place que devait occuper la grammaire, le rôle qu’elle devait tenir, en raison composée de tous ces fac­ teurs1 2. Au terme de cette étude, nous voyons quelle est dans ses grandes lignes la culture de Godescalc. Elle se caractérise avant tout par un grand développement des connaissances scripturaires et patristiques, qui permet à notre auteur d’abondantes citations, et la constitution de dossiers34 , tels les Excerpta de trinitate*, les Testimonia Euange­ 5 liorum de praedestinatione... et Testimonia apostoli Pauli de re prae­ dicta*, sans compter le dossier qu’il fut contraint, sous la torture, de brûler lui-même au concile de Quierzy. A côté de cette matière théologique, des instruments de réflexion, les uns rudimentaires 1. Voir, à propos des questions soulevées par cet état de choses, l’article de M. D. Chenu, O. P. : Grammaire et théologie aux XII· et XIIIe siècles, dans Arch. d’Hist. doctr. et lit. du Moyen Age, X (1936), p. 19-20. 2. Ajoutons, pour n’être pas trop incomplet, que Godescalc s’intéresse à l’occa­ sion à des « sciences » encore non systématisées, mais dont les détails frappent un esprit curieux. Il s’intéresse à la zoologie : nous avons vu plus haut (p. 26, note 5) qu’il va chercher dans Isidore de Séville des étymologies qui se réfèrent à des particularités de moeurs chez le renard, l’ours ; or, le livre XII des Etymo­ logiae, où il les a trouvées, traite des animaux, et il a bien dû y lire d’autres détails. Lui-même sait bien que le cheval dans une bataille, pressent quel parti sera vain­ queur : il montre par son comportement joyeux que la victoire est proche, et c’est un signe infaillible (de même des oiseaux de proie, qui s’attachent d’avance à l’armée qui sera vaincue). Il a peut-être pris ce détail chez Isidore (Etymolo­ giae, XII, 1, 44 : « Solent ex equorum vel maestitia vel alacritate eventum futu­ rum dimicaturi colligere ») ; mais lui-même en a fait l’expérience, comme il nous le raconte dans un développement consacré aux sibylles et aux prophètes païens (p. 162-171 ; pour le cheval, p. 169, 8-22 ; les oiseaux de proie : p. 169, 5-8) : assis­ tant en Dalmatie à un combat entre les Esclavons et les Grecs, en compagnie de son filleul Gottescalc, il avait enjoint au jeune homme de prêter grande atten­ tion à ce que feraient les chevaux, et l’expérience répondit à son attente. 3. Trait caractéristique de cette époque : cf. J. de Ghellinck, Le mouve­ ment théologique du XIIe siècle, 2° éd., Bruges, Bruxelles, Paris, 1948, p. 19-24 ; 26-37 ; 102-103. 4. Titre de Dom Lambot ; p. 101-130. 5. P. 197-200. INTRODUCTION 31 — philosophie, logique —, l’autre beaucoup plus vigoureux et pas­ sionnément étudié : la grammaire. Reste à savoir comment un esprit ainsi nourri et préparé posera et résoudra les questions que soulèvent les choses divines — et plus spécialement, selon notre propos, la ques­ tion de ja Trinité. ■: I I i Η I » ί I i3 i.= H . l -ë fHHlWjê HtMli f/lihih>^H/lle «h» S /j" U* I.mnhor. ·» IA mi iiiiihi i in i U unii,|i u ni ■ iiiii>miîai.<; puis le « trinus » : il serait donc inutile d’indiquer dès maintenant les problèmes posés par chaque terme, tout particulièrement par le second. Nous bornant à l’expression complète, nous y reconnaissons, évidemment, l'affirmation du double caractère de la divinité (essen­ tiel pour toute théologie trinitaire, comme on l’a rappelé plus haut). Nous remarquons ensuite que l’implication d’un problème logique dans l’expression numérique se manifeste lorsque Godescalc ne se contente pas de. l’expression ramassée que nous avons citée, mais la précise en la mettant sous la forme : « naturaliter unus, personaliter trinus ». Par exemple : « Trinus est personaliter et unus naturaliter deus dominus spiritus...»1. L’examen de ces adverbes, ou plus exac­ tement de la signification attribuée par Godescalc aux substantifs sur lesquels ces adverbes sont formés, ne pourra se faire avec un détail suffisant que lorsque nous aurons à interpréter le « unus » et le « trinus ». Toutefois, il est nécessaire de fixer rapidement les idées sur ce point, si nous ne voulons pas que la formule citée plus haut reste vide. Le mot « natura » a plusieurs sens chez Godescalc, comme il est normal ; ou plutôt, un sens fondamental se développe en nuances selon le contexte*2. « Natura » désigne, en thèse générale, ce qu’il y a de fondamental, de permanent, dans un sujet, et ce dont on peut inférer certains prédicats : ainsi, Dieu est dit : «certus... et subti­ lis in sua natura »3 ; de même « solus deus habet immortalitem per naturam »45 . De cette façon, « natura » pourra s’opposer à « gratia » 7 6 comme ce qui vient du dedans à ce qui s’ajoute du dehors : les textes cités font état d’une transmission par grâce de ce qui est en Dieu par nature ; ou encore, suivant la tradition paulinienne, on mettra en comparaison le Christ et les élus, « ille filius proprius isti adoptivi ille natura isti gratia »s. Λ ce point pourrait se placer la doctrine de la double nature du Christ, et celle de la nature pécheresse, dans la ligne même du sens déjà précisé. Remarquons aussi l’opposition natura-figura, dans un développement relatif à l’Eucharistie®, comme de ce qui est réel (« in re ») à ce qui est espéré (« in spe »)’. Nous voyons donc que, pour qui considère les emplois du mot « natura » chez Go1 Ici encore, on pourra se reporter à la · Table des mots et expressions » de l’édition I.ambot, article · naturaliter » (p. 649). 2. A vrai dire, Godescalc reproduit la définition de Bocce : « « Natura » est cujuslibet substantiae specificata proprietas » (p. 383, 15), mais il ne la com­ mente nullement ; il faut donc chercher à travers les textes le sens qu’il lui re­ connaît. 3. P. 485, 5. 4. P. 492, 5. 5. P. 455, 16-17. 6. P. 336, 9. 7. P. 336, 8-9. MiHIIN, p. <><.// .< h. 33, 16. 3. P. 309, 16-24. Dans la même perspective, voir une curieuse construction p. 144, 9-12 : « Quod autem spiritus sanctus, cum sit per se deus tarn bonus paritor itf tom»»* wtor n iiu.ui mu. imwinm u<·.. A'J ia »ii iiiiiiii i hi ill niihjiu ni uiiiii MiAl i de sa culture fuite plus haut. Il nous faut, maintenant dissocier l’expres­ sion complète, et passer à l’examen de chacun des termes : « Deus unus », « Deus trinus » (ou « deitas trina »). C. - Deus unus Il n’y a qu’un seul Dieu : c’est ce que l’on sait depuis que Dieu et Moïse ont parlé face à face, et contre les divers paganismes le mono­ théisme juif a farouchement gardé ses positions. Mais dans un con­ texte chrétien le problème est tout autre ; ce n’est plus à l’extérieur que la pluralité s’affirme : à l’intérieur de l’être divin lui-même, le nombre apparaît ; pourtant, il ne s’agit de restaurer aucun poly­ théisme : le Nouveau Testament achève l’Ancien, il ne le contredit pas. L’effort de la théologie chrétienne tend à développer cette union complexe d’unité et de pluralité : nous venons de voir comment Godescalc expliquait cette synthèse. Mais chacun des termes mérite un traitement particulier : il faut d’une part défendre la Trinité en face de la tradition hébraïque ; et il faut aussi défendre l’unité, en face du paganisme d’abord, puis des spéculations gnostiques et des héré­ sies qui risquent de dissocier la divinité en trois termes. Autrement dit, pour reprendre les formules que nous avons déjà utilisées, il faut, après avoir affirmé le « Deus unus et trinus », poser le « Deus trinus » et le « Deus unus ». Commençons par le dernier ; ce n’est pas sans doute que l’unité ait priorité sur la trinité, ni l’inverse, puisque Dieu est inséparablement un et trine ; mais d’un côté, par ce fait même, il nous est loisible, après avoir posé la synthèse, de commencer par l’un ou l’autre des termes de l’analyse ; en outre l’affirmation de l’unité correspond au thème le plus ancien de la tradition judéochrétienne ; enfin, comme c’est surtout la théorie de la « trina deitas » qui distingue Godescalc dans l’histoire de la théologie trinitaire, il vaut mieux la réserver pour la fin. Nous pourrons, pour l’examen de ce point nouveau, adopter un plan analogue, dans ses grandes lignes, à celui que nous avons pré­ cédemment suivi : attestations de la thèse empruntées à Godescalc ; usage des autorités scripturaires et patristiques ; examen des appro­ fondissements personnels apportés par notre auteur, ces derniers se rattachant à des modes de raisonnement philosophiques et théolo­ giques, et à la grammaire. Il va sans dire que le détail des textes débordera souvent la netteté des grandes lignes ainsi posées : outre que le « Deus unus » n’est en somme qu’une abstraction par rap­ port au « Deus unus et trinus », et qu’ainsi les développements se mêlent, nous savons que les textes de Godescalc ne sont ni écrits ni disposés d’une façon assez systématique pour qu’un plan logique cor­ responde exactement au traitement effectif des matières. |'iu" .................. il ιμιι |llll I IIIIIllyMI 1. P. 33, 17-23. Ill,HH IINIIH tl.’l La formule « unus et trinus » est, nous l’avens vu. extrêmement fréquente dans les textes dont nous disposons. En revanche, les affir­ mations isolées de l’unité de Dieu sont moins nombreuses, encore qu’on ne puisse pas dire qu’elles soient exceptionnelles. La plupart du temps, Godescalc les intercale dans les développements qui traitent à la fois de l’unité et de la trinité. Toutefois, ne serait-ce qu’en faisant des extraits, on peut trouver des textes précis. Ainsi : « ...tu deus qui interpretaris timor et tu deus caritas qui interpretaris amor... non quod absit tres naturaliter timores et amores verum naturaliter unus es timor et amor.... »x. Ou encore: « ...non sunt ullo modo tres credendi spiritus quemadmodum nec tres dii domini nec tres vitae sapientiae salutes virtutes deitates divinitates majestates potestates neque tria lumina principia culmina, quod arrianorum est pernicio­ sissimum virus »1 2. Et de même qu’aux textes en prose, on peut s’adres­ ser aux poésies : Sedula dulci laus genitori et tibi proli, flamini et ipsi perpes et uni laus deitati.34 Mais en somme le principal n’est pas tant de trouver des attesta­ tions de l’unité de Dieu, que de voir comment Godescalc prouve cette unité. En général, répétons-le, son argumentation porte moins sur l’unité que sur la liaison de l’unité avec la trinité. Néanmoins, en pratiquant encore les extraits nécessaires, on arrivera à isoler ses raisonnements sur ce point. Cela est assez facile lorsqu’il arrive à Godescalc, après avoir défendu le « unus et trinus », de préciser qu’il ne pose pas pour autant une pluralité de dieux (précision bien nécessaire, si l’on pense à la vigilance facilement agressive de Hincmar 1). Ainsi, dans un texte tiré d’un opuscule De Trinilate*, Godes­ calc, après avoir montré que Dieu est un esprit « naturaliter unus, personaliter trinus », imagine que son lecteur, ou qui que ce soit, pourrait bien penser qu’il y a trois esprits dans la Trinité, en se fon­ dant sur le texte de saint Matthieu, IV, 1 : « ductus est Jesus in de­ sertum a spiritu », qui établit une différence entre Jésus conduit, et 1. P. 24, 21-24. On remarquera le « naturaliter unus · : ce passage est extrait d’un paragraphe qui commence ainsi : « Da deus vere ac vive naturaliter une personaliter trine... » 2. P. 264, 13-17. 3. Godescalci Carmina, H, 13 ; éd. Traube, Monumenta Germaniae Historica, Poetae latini aevi karolini, III, p. 726. 4. P. 259 sqq. ; le titre est de Dom Lambot. 54 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC l’esprit conducteur1. La réfutation de l’erreur possible est étayée sur des textes scripturaires accompagnés d'une exégèse peut-être moins convaincante que ne le croit Godescalc. Voici le texte : « ...responde sine qualibet cunctatione quod sicut non sunt duo dii pater et filius quamvis psalmista dicat : Unxit te deus deus tuus1 2, ubi prorsus in­ tellegitur deus unguens et deus unctus, ita non sunt duo spiritus ducens et ductus nec ob id etiam duo sunt dii quia dixit dominus discipulis suis : Vos me amastis et credidistis quia a deo exivi3, et ei dixerunt discipuli : Credimus quia a deo existi4. Patet enim sine dubio quod deus exivit a deo non tamen ideo duo dii sunt ullo modo sicut nec ob id duo domini quia dicit scriptura : Pluit dominus a do­ mino56vel : Dixit dominus domino®, ncc ideo tres domini quia dixit dominus : Et nunc dominus misit me et spiritus ejus7. Claret ergo quod sicut non sunt duo domini mittens et missus gignens et geni­ tus nec duo dii unguens et unctus ita non sunt duo spiritus ducens et ductus. Sed si audire vis qui sint duo spiritus, plane dominus et diabolus adsumens et adsumptus temptans et temptatus vincens et victus superans atque superatus duo sunt spiritus quia diversi peni­ tus. At in spiritu qui est trinitas non est quod absit ulla pluralitas, quia nulla diversitas sed omnino compar aequalitas. Amen »8. On reconnaît dans cette argumentation des procédés déjà analysés, le principal étant l’utilisation des textes sacrés. Le texte des Psaumes (CIX, 1) : « Dixit dominus domino meo : sede a dextris meis » est d’ailleurs souvent utilisé par Godescalc lorsqu’il parle du Père et du Fils ; de même, le texte d’Isaïe (XLVIII, 16) se retrouve à diverses reprises dans son œuvre. L’idée générale de cette exégèse — ou plu­ tôt de cette amorce d’exégèse — c’est que partout où, dans l’Ecriture, il est question de Dieu, il faut comprendre les différences qui y sont mises comme des différences de personnes, non de nature. On sou­ haiterait voir justifiée cette interprétation ; sans doute Godescalc s’appuie-t-il sur une tradition bien établie ; peut-être ses citations de l’Ancien Testament lui paraissent-elles d’autant plus probantes que la formulation explicite du mystère trinitaire n’est pas anté­ rieure à la venue du Christ. Toujours est-il que les citations qu’il accumule lui permettent de répondre à la difficulté : il n’y a pas deux esprits, l’un conduisant, l’autre conduit, mais un seul Dieu en plu- 1. 2. 3. 4. 5. 6. P. 267, 19-21. Psaume XLIV, 8. Saint Jean, XVI, 27. 76id„ 20. Genèse, XIX, 24. Psaumes CIX, 1. DEUS UNUS f f 55 sieurs personnes (deux ici) ; si l’on veut absolument distinguer deux esprits, ces deux esprits seront Dieu et le Diafile, « diversi penitus » ; il ne s’agit donc pas de deux esprits dans la Trinité, où il n’y a « nulla diversitas »x. La fin du texte cité déborde l’usage de l’autorité scrip­ turaire pour faire intervenir un raisonnement d’un autre ordre, sur lequel nous aurons à revenir. Pour l'instant bornons-nous à consta­ ter que, dans ce passage au moins, l’argumentation exégétique de Godescalc manque de force probante — à moins qu’on ne l’étaye par une tradition ; mais alors, c’est cette tradition qui fait toute la force du raisonnement. En fait, Godescalc a pris soin de constituer un dossier patristique relatif à la Trinité : ce dossier est reproduit, pages 101-130 de l’édi­ tion Lambot, sous le titre (ajouté par l’éditeur) de Excerpta de Tri­ nitate. Il est inutile d’analyser le détail des citations1 2, mais on peut au moins noter que pas mal de ces extraits concernent l’unité de Dieu. Ainsi en est-il, par exemple, des extraits de saint Fulgence3, ou de saint Augustin4. Même, il arrive à Godescalc de se référer à des auteurs plus récents : saint Isidore5, et Alcuin®. Il est regrettable que Godescalc n’ait pas commenté directement toutes ces pages qu’il cite : nous verrions d’une façon plus précise la manière dont il inter­ prète et utilise les autorités qu’il juge assez importantes pour en copier d’aussi longs fragments. Toujours est-il que, nous le voyons, les arguments tirés de l’Ecriture sont, dans l’ensemble, assez déce­ vants ; les extraits patristiques sont plus riches, mais, pour ainsi dire, muets. En revanche, on trouve des passages beaucoup plus in­ téressants, où Godescalc présente ses raisonnements personnels (en les appuyant, bien sûr, sur des citations ; mais l’essentiel est qu’elles prennent place dans un contexte d’approfondissement théologique propre à l’auteur). C’est de ce côté qu’il nous faut maintenant nous tourner. Le texte qui nous servira de point de départ fait suite immédia- 1. Cette exégèse mériterait peut-être davantage d’explications que n’en donne Godescalc. 2. Ce pourrait être le travail de qui chercherait à déterminer quelles sont les sources de Godescalc, et comment il y réagit. Ici, nous nous occupons seulement de la façon dont il prouve ses thèses relatives à la Trinité. 3. P. 101-102. 4. P. 113 sqq.. Notons que Godescalc n'accepte pas passivement, à propos de cette question de l’unité divine, toute assertion patristique, fût-elle de saint Au­ gustin ; ainsi il lui reproche d’avoir dit dans un sermon : « dies ex die duo sunt dies » (« dies ex die » devant équivaloir à « filius ex patre ») ; Godescalc n’accepte pas cette dualité (p. 140, 21-26). De même, et malgré saint Jérôme, le Père et le Fils « non sunt duo domini » (ibid., 14-21). 6. Psaumes CIX, 1. 7. Isaïe, XLVIII, 16. ΠΒ nnnln ΙοιικίιΙ A celui que iiuiim iivoiin utilisé île iui'iuc façon poui étudier la thèse du « Deus unus et trinus ». Il s'étend de. la page 260, 23, à la page 262, 22. Le développement, un peu sinueux, est plus solide dans l’ensemble que celui que nous venons de voir. Etudions-en les points principaux. L’argumentation commence tout à fait comme celle que nous avons déjà citée : on pourrait penser qu’il y a trois esprits dans la Trinité « quia singillatim unaquaeque persona per se spirat sicut ait ipse filius de spiritu sancto : Spiritus ubi vult spirat... &1. Mais on ne dit pas qu’il y a trois vies dans la Trinité « quia unaquaeque persona vivit ac vivificat »1 2 : la preuve en est fournie par trois citations scrip­ turaires beaucoup plus pertinentes que plus haut — ou dont la per­ tinence est beaucoup plus évidente ; elles sont toutes trois de saint Jean : « sicut pater habet vitam in semetipso, sic dedit et filio ha­ bere vitam in semetipso » (V, 26) ; « sicut pater suscitat mortuos et vivificat, sic et filius quos vult vivificat » (V, 21) ; « spiritus est qui vivificat » (VI, 64). Ainsi, les trois personnes sont mises en cause ; et pourtant, il n’y a pas trois vies divines, mais une seule. — De même, « Neque 1res propterea dicendi sunt dii id est timores, neque tres domini quia singillatim unaquaeque persona similiter et aequa­ liter ab omnibus nobis timetur nostrique semper coaequali domina­ tione dominatur »3. Ainsi, tout à l’heure, le fait que chaque personne vive et vivifie, qu’il y ait donc pluralité d’actes de vie et de vivi­ fication, n’entraînait pas une dispersion de la vie divine ; de même, et inversement, la crainte unique de Dieu et la domination unique témoignent en faveur de l’unité. Et ici apparaît la notion fonda­ mentale, bien que mal explicitée, de communauté ; déjà indiquée par les « sicut... sic » des deux premières citations johanniques, re­ prise dans l’expression « coaequali dominatione », elle va revenir plus nettement : « ...cum sit in trinitate deo domino vita spiritu co­ aequalis et consubstantialis naturaliter unitas, abest omnimoda pro­ cul penitus pluralitas »4 : à l’unité de vie et d’esprit que nous venons de constater correspond, pour ainsi dire, la communauté dans l’éter­ nité, l’égalité et la substance, et il semble bien que ce soient ces trois aspects de la communauté qui garantissent l’unité ; en effet, ils im­ pliquent qu’il n’y a nulle différence en Dieu — différence qui entraî­ nerait un défaut : « Atque ubi nulla deitatis vel dominationis nec 1. P. 260, 25-27 ; Ia citation est de saint Jean, III, 8 ; elle est suivie d’une lacune dans le texte de Godescalc. 2. Ibid., 28-29. 3. L’interprétation de « deus » comme « timor » est fournie par saint Isidore (Etymologiae, VII, 1, 5). 4. P. 261, 10-12. Mimlhi , «ίη»Ι H lui l< |Hinhi< iI hvuIi <111 d«nn mi h«hii«ii : ■ . Γ.Ι 00). (.1. aussi p. 102, H 11 -· l ater el lUius et spiritus sanctus unus est spiritus el unus est deus per naturam, ubi est essen­ tialiter aeternaliter et aequaliter caritas individua concordia compar et potestas Iu na liNiiH R F 1 (11 virtus est dicta semperque dicenda. Sic potestas principium pleni­ tudo. Ac per hoc simul totae tres personae trina et una fortitudo et medicina... Igitur incomparabiliter tres personae in quibus est omnimoda parilitas et aequalitas omnino singulari sub numero tri­ nus et unus deus trina et una dici debet deitas... etc. o1. Ce passage est long, mais fort clair (une fois accepté le postulat philologique signalé plus haut, et que Godescalc exprime tout au long dans un autre texte que nous étudierons dans la prochaine sec­ tion) : les anges, créatures excellentes, et parfois même des hommes (ainsi Ruben), sont appelés d’un nom abstrait, pour exprimer qu’ils possèdent au plus haut degré la qualité indiquée par ce nom ; mieux, il arrive qu’un ordre entier d’anges soit nommé au singulier (ce qui semble indiquer une égalité totale, équivalente à une unité profonde, dans la participation éminente à une qualité) ; à plus forte raison Dieu pourra-t-il être désigné par un terme abstrait2, et les trois per­ sonnes ensemble par un singulier (comme il arrive pour les chéru­ bins, et pour la même raison, bien que plus légitimement encore). On retrouve ici l’unité par la perfection, perfection impliquant iden­ tité complète de caractère, il n’y a donc là rien de précisément nou­ veau pour nous. En revanche, nous voyons s’esquisser la question de l’attribut divin exprimé par un mot abstrait, qui jouera un rôle de premier plan dans la théorie de la « trina deitas ». Ce texte occupe donc une situation mitoyenne, il se situe à l’articulation de deux développements (l’extrait que nous en avons donné comporte d’ailleurs l’expression « trina et una », et doit être référé, pour être compris complètement — comme nous l'avons signalé —, à un autre pas­ sage spécialement consacré à la question de la « deitas trina » : ces deux remarques corroborent bien ce que nous venons de dire). Pour l’instant, considérons-le simplement comme présentant un aspect par­ ticulier du thème de la perfection comme garantie d’unité. Mais revenons à la liaison entre l’égalité et l’unité. Nous venons de voir exposée, soit seule, soit assortie de l’idée de perfection, l’identité de vouloir, de puissance, etc..., entre les trois personnes. La réflexion va plus loin dans les profondeurs du mystère trinitaire, lorsqu’on se trouve en présence d’un autre thème : non seulement l’une quelconque des personnes est égale à l’une quelconque des deux autres, et ne s’en distingue pas du point de vue des attributs, mais, de la même façon, chaque personne n’est pas moins que la Trinité entière ; c’est là une forme d’égalité extra-arithmétique qui peut nous mettre sur la voie d’une conception plus précise de la divinité. ---------------------1. P. 93, 21-94, 21. 2. Ce qui amorce en outre le thème « deus trinus deitas trina ». 62 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC Voici un texte, extrait encore de la section De diversis que nous avons déjà mise à contribution : « Vos vero sciatis volo quod, quam­ vis tam bonus et tam magnus sit deus unaquaeque persona sicut est trinitas tota, attamen quia in his tribus personis nulla est in vo­ luntate inaequalitas nulla in potestate diversitas sed est in ipsis tri­ bus personis omnimoda aequalitas et omnimoda parilitas, propterea deus unus est trinitas »*. La pensée est complexe, d’autant plus que Godescalc condense sans pitié son argumentation, et joue à la fois sur le thème de la trinité et sur celui de l’unité (comme son objet l’y oblige). Par la bonté, par la grandeur, chaque Personne est égale à la Trinité entière ; Godescalc a transposé un peu plus haut (p. 297, 23-298, 9) un texte de saint Augustin qui traite de cette question, et il s’en est servi pour réfuter les Sabelliens : chaque Personne est parfaite en ellemême (« per se est integritas perfectio plenitudo », p. 298, 11-12), puisqu’elle est égale à la Trinité, on doit donc en conclure qu’il y a bien réellement des Personnes distinctes, et non de simples moda­ lités d’un seul être. Mais il ne. faut pas, sous prétexte de réfuter Sabellius, tomber dans l’hérésie symétrique : il faut sauvegarder la foi en l’unité divine. L’axiome « tam bonus et tam magnus est deus unaquaeque persona sicut est trinitas tota » a servi plus haut à prou­ ver l’existence réelle des Personnes ; le « quamvis » qui le précède maintenant indique que cette pluralité n’est pas exclusive de l’unité. Cette unité est prouvée par l’absence de toute inégalité dans le vou­ loir comme de toute diversité dans le pouvoir (thème classique de la théologie trinitaire catholique) ; or, l’unité de vouloir entre la créature et Dieu les unit l’un à l’autre (« Qui adhaeret domino unus spiritus est » ; I Cor., VI, 17) et unit entre elles les créatures qui s’unissent à Dieu (« Omnis spiritus laudet dominum », Ps., CL, 6 : le Psalmiste met « spiritus » au singulier) ; en Dieu même l'unité de vouloir doit donc fonder l’unité (p. 299, 25-30). On pourra remarquer dans cette seconde partie l’exploitation de certaines analogies, garanties par des textes scripturaires, qui per­ mettent d’approcher le mystère divin, et que nous avons appelées « paradigmes spirituels » : il n’y a donc là rien de nouveau sur le plan de la méthode. Le plus intéressant se trouve dans la première partie (celle qui a été citée intégralement : « Vos vero sciatis volo, etc... ») ; Godescalc y utilise saint Augustin, et en général des idées déjà élaborées par plusieurs siècles de théologie catholique : cela n’a rien de bien curieux. Ce qui est plus notable, c’est qu’il y fait jouer, sans le dire, ce principe de l’égalité dans la perfection , DEUS UNUS 63' que nous l’avons déjà vu mettre en œuvre. On le voit en rappro­ chant ce texte de ceux qui ont déjà été cités plus haut (p. 59) et spé­ cialement du troisième, où l’égalité du vouloir et du pouvoir est mise en parallèle exact avec l’égalité de la gloire et de la majesté (cf. le dernier membre de phrase de ce texte). C’est donc l’égalité dans la perfection qui fonde à la fois la pluralité et l’unité : du rapport même que méconnaissait Sabcllius, mais qui pouvait sembler fatal à l’unité divine, jaillit au contraire cette unité ; la « concordia », la «potestas compar », se lient à la « gloria integra perfecta pariter et plena » (p. 462, 8-11). Π y a donc là une relation dialectique assez intéres­ sante. On la repère, certes, à travers des textes dispersés — tout au moins dans le manuscrit ; il n’est pas absurde de penser que Go­ descalc avait au moins entrevu ce passage d’un même argument à deux conclusions apparemment opposées ; mais ce n’est pas prouvé : bornons-nous à signaler cette possibilité. Cette déduction de l’unité à partir de l’égalité se précise encore d’une autre façon, à partir de l’idée de proximité spirituelle révélée par le prologue de saint Jean. Hincmar nous a conservé un texte1 où Godescalc, au dire de l’archevêque lui-même2, affirme l’unité di­ vine3 : « Nam cum deo patre vivit et regnat deus filius juxta illud : Et verbum erat apud deum et deus erat verbum. Ecce deus apud deum. Pariliter etiam credimus novimus et confitemur apud deum patrem et apud deum filium regnare deum spiritum sanctum. Abest tamen deorum pluralitas ubi est naturae essentiae substantiae majes­ tatis potestatis deitatis unitas et aequalitas ». Inutile ici d’entrer dans beaucoup de détails : l’argument est fort clair, et très classique, puisqu’il consiste avant tout à fournir comme preuve un texte inspiré choisi parmi les plus célèbres, et les plus fréquemment mis à contri­ bution par les théologiens de la Trinité. Nous aurions pu le faire figu­ rer parmi les exemples de preuve par autorité scripturaire, si la der­ nière phrase ne nous orientait vers ce qui est l’objet actuel de notre étude : la réflexion personnelle de Godescalc sur l’unité divine. Or, nous trouvons fréquemment ici le même type d’argument que nous voyons depuis un moment déjà, à savoir la négation de la plu­ ralité par l’égalité entre les personnes (et par l’unité, dit aussi Godes­ calc, ce qui est trop immédiat pour fonder une preuve valable). Cette égalité est impliquée par la présence à Dieu du Verbe et par sa divi­ nité ; et cette égalité est à la fois égalité de nature (« naturae essen- 1. Hincmar, De una et non trina deitate, XVIII (P. L. CXXV, 604 C-D). Onle trouve dans l’édition Lambot, p. 34, 3-9. çnj)roni<· lie coBirn.lictinn : · sibi ipsi dissimihl ïiS iiHfil fth Γ»Γnnioth lili titillis tin tiae substantiae... deitatis ») et égalité de force (« majestis potesta­ tis »). Mais nous le voyons, ce passage est loin de valoir, quant à la qualité du raisonnement, ceux que nous avons déjà cités. Il paraît servir plutôt de rappel (il faudrait savoir quel était le contexte que lisait Hincmar, mais qu’il n’a pas reproduit) que de véritable argu­ ment. Mais on y voit au moins, encore une fois, comment Godescalc sait emprunter à l’Ecriture un texte bien choisi1, et l’assortir d’un commentaire qui, si bref soit-il, contient pourtant une référence claire à ses thèmes favoris. Métaphysique ? Enfin, si l’on reste toujours sur le plan de ce qu’on pourrait appe­ ler la réflexion conceptuelle, ce problème de l’unité divine, joint im­ plicitement à la notion de perfection, rejoint la question de l’être de Dieu, dans un texte dont les résonances philosophiques et la for­ mulation même sont techniquement plus compliquées que d’ordinaire chez Godescalc : « In unum igitur deum patrem1 2 omnipotentem cre­ dere me profiteor cumque aeternum immortalem impassibilem ea immortalitate et ea aeternitate qua interminabilis vitae totam pariter complectitur praesentiam per suae simplicis naturae proprietatem qua seipsum sua omnimoda incircumscripta atque incomprehensibili et invisibili implet praesentia mira et magna et mirabiliter potentissima, ejusque esse tantummodo esse, non enim in eo aliud est « esse » et aliud « est » aut esse aliud in eo quod est, nihil enim ei accidit quod absit sed in eo et « esse » et « est » per tantam simplicitatem idem est ut jure credatur ipse solus esse in eo quod est, et manet in simplicitate suae indicibiliter magnae praesentiae... »3. Ici, nous débouchons sur les plus vastes perspectives métaphysiques et théo­ logiques : Dieu est éternel ; cette éternité est une propriété de sa nature, qui est simple et ne comporte donc pas de changement, Dieu étant toujours pleinement soi-même : car en lui, Vest et l’esse — l’exis­ tence et l’essence — sont identiques, et il n’est pas en lui d’accident. On reconnaît des thèmes fondamentaux de la théologie chrétienne — et de la philosophie qu’elle s’est donnée — depuis, disons, saint Augustin et Boèce4 : Godescalc n’était donc pas ignorant de ces hautes 1. Cette citation du prologue de saint Jean sert à un autre endroit (p. 266, 5-13), accompagnée de textes liturgiques, à confirmer la thèse du « naturaliter unus, personaliter trinus ». 2. Il ne s’agit pas ici de Dieu le Père, première personne de la Trinité, mais de Dieu considéré comme Père. D’ailleurs, le paragraphe d’où est extrait ce texte commence ainsi : « O deus omnipotens trine et une... ». 3. P. 308, 17-309, 3. Cf. p. 83, 25-26 : « trinus et unus perfectus ens id est existens », sans nul commentaire. 4. La formule par laquelle Godescalc désigne l’éternité est manifestement ins­ pirée de Boèce (Philosophiae Consolatio, V, pr. 6, 4 ; P. L., LXIII, 858 A) ; Fiden­ k I I ί S I I I , > . I , H, I......... , I ,, , I, ,1. III I< I < . . I . I.......... le trouve dans l'édition Lambot, p. .3-1, 3-!>. 2. Qui en profite pour accuser Godescalc de contradiction : « sibi ipsi dissimi- ...... Hl-Hh ItNIiM flh spéculations. Mais, et cela est remarquable, il se contente de les in­ diquer ; avec précision, certes, mais sans aucunement les développer, alors qu’au contraire il accumule avec délectation les mots qui lui paraissent 1e. plus capables d’exprimer l’éternité. La métaphysique ne lui est pas inconnue, mpis il ne s’y attarde pas volontiers ; son royaume à lui, c’est celui des deux premiers arts libéraux ; ici, le soin littéraire l’emporte sur le souci d’analyse conceptuelle — ou plutôt le remplace. On trouve encore dans ces lignes le thème fon­ damental que nous examinons depuis quelque temps : la simplicité essentielle de Dieu, qui est la suprême garantie de son unité ; dironsnous que ce thème est ici éclairci par la réflexion philosophique ? il est plus juste de dire qu’il est accompagné et comme rehaussé d’expres­ sions philosophiques. On peut donc, si l’on veut, présenter ce texte comme le sommet de la réflexion de Godescalc en ce domaine : le point où il s’élève le plus haut, et en même temps celui où il ne sé­ journe pas ; rappelant en cela la colombe kantienne, il ne reste dans la sphère métaphysique que juste assez pour s’apercevoir qu’il n’y peut demeurer. Noms divins : théologie et grammaire. Nous avons, en examinant la thèse générale « Deus unus et trinus », rencontré un mode de raisonnement que nous avons pu rap­ procher de l’usage augustinien des paradigmes : nous avons notam­ ment cité un texte où Godescalc compare la synthèse de l’unité et de la pluralité en Dieu à la nature de l’homme, à la fois un (en tant qu’homme) et double (en tant qu’âme et corps). Il n’est pas question de reprendre ici à nouveaux frais l’étude de ce passage1, clair en luimême, et qui a pour but d’illustrer, pour ainsi dire, le mystère de la Trinité, bien plutôt que de poser plus spécifiquement l’unité, sans plus, de Dieu. Rappelons-en toutefois quelques lignes qui ont pour intérêt (tout en évoquant par leur contexte l’usage, chez Godescalc, de l’analogie) de nous présenter un mode de raisonnement mitoyen entre la réflexion proprement philosophique et la réflexion grammaticale, et d’amorcer la question, sur cette même frontière, des noms divins. f I I ; f < I H .. tité en Dieu de Γ « esse » et de Γ « est » transpose le texte du De Trinitate, II (P. L. LXIV, 1250 G) ; et Boèce explique dans le même ouvrage (ibid., 1251 A, 1252 B) qu’il n’y a pas d’accident en Dieu. Cette dernière idée n’a-t-elie pu être aussi ins­ pirée à Godescalc par saint Hilaire ? Mais il est remarquable que ce Père ne semble pas connu de notre auteur (cf. l’index de Dom G. Lambot), qui d’autre part trouvait ce thème développé par saint Augustin (par exemple : De Trinitate, IV, 1, 1 ; XV, 13, 22). 1. P. 310, 22-311, 23. 5 66 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC Reprenons le début de ce texte : dans l’homme, il y a deux sub­ stances, l’une corporelle, visible et mortelle, l’autre incorporelle, in­ visible, immortelle. Quand on les appelle de noms spéciaux, on uti­ lise le pluriel (« pluraliter proferuntur ») ; on emploie le singulier quand on les appelle d’un nom qui leur est commun. De meme, Père, Fils et Esprit seront nommés au pluriel quand on se servira de noms qui désignent les relations par lesquelles ils sont distingués (« rela­ tivis nominibus »), mais au singulier quand on les groupera sous un nom « naturel, commun, général » (« naturali communi generali no­ mine ») ; nous retrouvons ici une idée déjà rencontrée : le concept « Dieu » est « général », il s’applique à plusieurs termes (qui sont les personnes divines) — c’est là que se glissera la critique de Hincmar. Rien donc jusqu’ici de bien nouveau, l’unité divine ressemble dan­ gereusement à une unité générique. Mais reprenons la lecture de notre passage : les perspectives fondamentales ne changeront pas, mais nous trouverons un autre mode de preuve : « ...naturali com­ muni generali nomine quod est «deus» «dominus««spiritus» non effe­ runtur pluraliter ullo modo sed deus ingenitus deus genitus dens proce­ dens simul naturaliter unus deus esse cognoscitur probatur omni modo : quia in his tribus personis nulla fuit est aut erit immo nec quod absit esse potuit potest aut poterit diversitas vel inaequalitas vel quantulacumque dissimilitudo »*. Les dernières lignes nous renvoient à une étude déjà faite2. Le reste du texte a déjà été vu, mais dans une autre intention : nous avons signalé simplement la dualité de points de vue qu’implique la dualité grammaticale singulier-pluriel, parce que notre propos était alors d’examiner la liaison en Dieu de l’unité et de la trinité. Main­ tenant notre intention a changé, et corrélativement doit changer l’éclairage de ces lignes et un sens plus complet peut s’en dégager : il s’agit d’y trouver des preuves de l’unité de Dieu, différentes de celles que nous avons déjà passées en revue. Or, nous trouvons une argumentation d’allure grammaticale : les noms que nous donnons à Dieu, que ce soit « deus », « dominus », ou « spiritus », se mettent au singulier (précisons : au moins dans cet usage ; nous verrons plus loin une preuve du même genre, mais fondée sur un fait plus général, grammaticalement parlant) ; et par là est démontré (« probatur ») Γ « unité naturelle » (« naturaliter unus ») de Dieu. Ce serait le lieu de reprendre les remarques faites à propos des « non tres timores » et des différences entre les mots « persona » et « spiritus »3 : il y a dans l’usage grammatical des termes un sens implicite qu’il importe 1. P. 311, 16-22. DEUS UNUS 67 au théologien de mettre au jour s’il veut trouver des thèmes de ré­ flexion et d’argumentation précis — et ce procédé implique une con­ fiance à la fois en la valeur de la tradition (qui nomme Dieu) et en celle du langage (qu’on utilise pour ces appellations). On remarque en outre ici l’affirmation très nette de cette confiance : « cognoscitur probatur omni modo », il ne s’agit pas seulement d’un indice, à pro­ longer par un raisonnement d’autre sorte, mais d’une preuve parfai­ tement suffisante à elle seule (même si on en fournit d’autres à l'oc­ casion). Il est sans doute inutile de répéter ce qui a déjà été dit à ce sujet1 ; et cette citation reprise n’aurait peut-être d’autre inté­ rêt que de rappeler une caractéristique intéressante de la pensée de Godescalc, si elle ne nous permettait de soulever la question des noms divins. Il ne s’agit pas ici de spéculations analogues à celles que l’on trouve dans le Corpus Dionysien : la pensée de Godescalc est, nous le savons, peu familière avec la théologie grecque ; rien ne laisse supposer qu’il ait lu la traduction de Denys par Hilduin ; ajoutons que Jean Scot Erigène a terminé la sienne au moment, à peu près, où Godescalc mourait à Hautvillers. — Pourtant il s’intéresse à la façon de nom­ mer Dieu, soit qu’il distingue noms naturels et noms personnels, soit qu’il énumère des appellations qui conviennent à la divinité. Pour le premier point, nous pouvons d’abord nous référer au texte que nous venons de citer à nouveau. Les personnes sont désignées par des noms relatifs, Didu par un nom « commun » : cette « commu­ nauté » de dénomination entre les trois personnes correspond, nous le savons, à une communauté de nature, tandis que les noms rela­ tifs se réfèrent à ce qu’il y a d’original chez le Père, chez le Fils, chez le Saint-Esprit : « ...licet pluraliter efferantur propriis ad invicem relativis nominibus, tamen naturali communi generali nomine... non efferuntur pluraliter ullo modo.. »2 ; ce texte ne présente rien que d’extrêmement classique, au moins dans la distinction qu’il établit entre la substance et la relation à l’intérieur de la divinité : c’est la doctrine que, par exemple, expose saint Augustin dans le cin­ quième livre du De Trinitate. Mais si l’on se réfère à un autre pas­ sage de Godescalc, on relève une contradiction dans sa théorie, qui révèle un flottement et un manque évident de clarté dans l’idée qu’il se fait de la nature des noms attribués à Dieu ; Hincmar nous signale en effet un texte3 qui prend le contre-pied de celui que nous venons 1. Rappelons cependant le texte de la page 23, où sont mises en opposition la « tritheoteia > catholique et les « tritheoteiae » ariennes. Cf. supra, p. 48. 1. P. 311, 16-22. 2. Cf. supra, p. 59-60. IIH H Mi imihK ilifiii imhiiu tu iiiiih mi ai < de citer. Le voici : « Illud etiam patet et absque nubilo claret quod nomina personalia non sunt ullo modo relativa sed potius essentia­ lia sive substantialia sicut sunt et naturalia. Hoc tamen inter se tantummodo differunt quod nomina naturalia totis tribus personis aequaliter sunt communia sive generalia, at personalia singulis so­ lummodo personis probantur esse propria sive specialia, quemad­ modum verbi gratia cum dicitur dei natura totius trinitatis com­ munis cognoscitur essentia, cum vero dicitur persona nonnisi unius ex trinitate specialis dinoscitur esse substantia. Revera enim natu­ rale nomen dei quando generaliter ponitur totas tres pariter complec­ titur personas, personale vero solummodo singulas ». On voit ce qu’im­ pliquent ces lignes : il ne faut pas attribuer aux personnes un être de relation, qui ne conviendrait pas à leur mode de réalité ; il faut dire que les noms à elles attribués désignent aussi bien une essence et une substance que ceux qui leur sont, communs (« sicut sunt et naturalia »). C’est la question déjà soulevée de la nature des personnes ; Godescalc refuse évidemment tout ce qui lui paraît leur conférer un être moins plein que celui de Dieu ; il ne peut donc pas les « réduire » à des relations intérieures à la substance divine (et, nous l’avons vu, « substance » désigne chez lui le sujet dans toute sa réalité, ce qui le conduit à poser une substance de chaque personne prise à part — « individua singulorum substantia s1). Inversement, par une ma­ nière de nécessaire équilibre, les noms communs aux trois personnes, c’est-à-dire les noms attribués à Dieu sans autre précision ne désignent plus qu’une sorte d’idée générale, qui enveloppe (« complectitur ») les personnes prises ensemble1 2. Certes les premières lignes semblent mettre sur le même plan noms personnels et noms naturels, assimilés les uns et les autres aux noms essentiels ou substantiels ; dans ces 1. P. 29, 26. Cf. supra, p. 38. 2. C’est ici le lieu de rappeler un texte déjà étudié, avec les problèmes déli­ cats qu’il pose : « ...cum dei natura nihil aliud sit quam generalis communis atque universalis omnium trium substantia, et unaquaeque in trinitate persona nihil sit aliud quam propria specialis et individua singulorum substantia et essentia... · (p. 29, 23-26) ; il y a donc deux sortes de substances (est-ce à rapprocher de l’ari­ stotélisme ?), ce qui est d’autant plus certain que dans la « nature » de Dieu est mise en évidence · omnium trium substantialis generalitas communitas univer­ salitas unitas » (p. 30, 1-2). On voit la difficulté : ce que donne « substantialis... unitas », l’expression « generalitas communitas » le retire (réservons le mot « uni­ versalitas », qui pourrait désigner une réalité supérieure, mais qui semble bien aussi aller avec le second membre de notre diptyque) ; en définitive, il est très difficile de savoir quel est le mode d’être de cette « substance générale ». Ne de­ mandons pas à Godescalc de résoudre le problème de Porphyre. Signalons pour­ tant le point qui fait problème. — Dans notre interprétation, nous maintenons ce qui semble le plus vraisemblable : l’interprétation de la · generalis substan­ tia · dans un sens voisin de celui de la « substance seconde » aristotélicienne. Mais il est évident aussi bien que c’est là poser une question dont Godescalc n’au­ rait peut-être même pas compris le sens véritable. 1» ■ trilhcoteiii » catholique cl les . Irillieolciae . ariennes. Ct. su/iru, p. 4«. 2. P. 311, 15-18. hli.UU HNtlH conditions, il serait inexact d’attribuer à Godescalc une théorie comme celle que nous venons d’exposer. Pourtant, on ne peut se défendre de l’idée que l’équation « noms personnels = noms substantiels = noms naturels » est, pour ainsi dire, irréversible ; les noms person­ nels auraient, en somme, la signification que l’on attribue d’ordi­ naire aux noms naturels (celle de désigner une substance) — sans que cela implique que, inversement, les noms naturels aient la signi­ fication que l’on vient de reconnaître aux noms personnels ; il s’agi­ rait donc d’un changement de perspective par rapport aux thèses les plus généralement acceptées de la théologie trinitaire — au moins occidentale. Cette interprétation ne ressort pas directement des lignes précédemment citées, mais elle paraît au moins vraisemblable si l’on se rappelle ce que nous savons déjà de la pensée de Godescalc. Certes — et c’est une preuve supplémentaire de ce que nous venons d’avancer — Hincmar n’a pas de peine à déceler là-dedans des accents capables d’offenser l’orthodoxie (« exsecrandis blasphemiis »), ni à montrer que Godescalc est ici en désaccord avec saint Augustin : « ...dicentem quod nomina personalia non sunt relativa, sed natu­ ralia, comprobat mentiri sanctus Augustinus in multis locis... &1. C’est là à la fois une critique d’importance, étant donné le poids des thèses augustiniennes dans les discussions théologiques, et un argu­ ment ad hominem, puisque, nous le savons, Godescalc connaît bien saint Augustin, s’appuie sur lui aussi souvent qu’il le peut, et, d’une certaine façon, cherche à identifier sa pensée à la sienne propre (« Au­ gustinus noster », a-t-il coutume de dire, ce qui froisse Hincmar). On peut remarquer en effet que, si l’originalité de saint Augustin, dans l’histoire de la théologie trinitaire, a été de « concevoir la nature divine avant les personnes »1 2, Godescalc, lui, semble assez curieuse­ ment ne pas le suivre sur ce point et rappelle plutôt la conception des théologiens grecs, qui, une fois posées les personnes, les rassem­ blent ensuite dans l’unité de la substance divine. Quoi qu’il en soit de la correction théologique des thèses de Go­ descalc, nous voyons, par ce premier examen de la question des noms divins, que l’on peut relever une incertitude dans sa théorie des noms relatifs, et que dans la mesure où cette incertitude peut être dissipée, on aperçoit une perspective qui ne ressemble nullement à celle de saint Augustin : Godescalc insiste sur les personnes plus que sur la divinité. Mais, cette question une fois débrouillée, il en subsiste une autre : soit Dieu — peu importe maintenant la question des per1. Hincmar, De una et non trina deitate, XVI (P. L., CXXV, 581 C-D). Suivent un résumé de la pensée de saint Augustin sur la question, et des citations de Boèce. 2. E. Portalié, cité par E. Gilson, La Philosophie au Moyen Age, 2’ éd., Paris 1944, p. 131. 70 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC sonnes — comment le nommer ? Encore une fois, il ne s’agit pas de spéculer, à la façon du Pseudo-Denys, sur la légitimité du fait même de nommer Dieu ; il s’agit plutôt de préoccupations du même ordre que celles que manifeste Isidore de Séville au début du livre VII de ses Etymologiae : énumérer les noms que l’on peut attribuer à la divinité. Seulement, là où Isidore procédait à un classement systé­ matique et sec, Godescalc, moins ordonné, ou plus lyrique, se livre à des énumérations où les mots se suivent en une succession verti­ gineuse, riment, s’accumulent1. Ce n’est pas le lieu d’étudier la forme littéraire de ces développements, mais de chercher ce qu’on peut en tirer pour la question du « Deus unus »1 2. Or, on peut y trouver deux choses : un thème déjà rencontré et une argumentation de nature grammaticale. Nous avons déjà vu3 que l’être parfait en un genre pouvait être désigné non seulement par un adjectif, mais par le substantif abstrait lié à cet adjectif : ainsi, les anges du troisième ordre sont-ils appe­ lés « virtutes » et chacun d’eux est « virtus »4. De même, Dieu, qui est parfait, sera dit non seulement « pacificus », « lucens », « salva­ tor », « excelsus », etc... ; mais il est aussi « procul dubio », « pax », « lux », « salus », « celsitudo », etc... ; dans le paragraphe qui com­ mence page 84, 11, Godescalc n’énumère pas moins de vingt-six adjectifs de ce genre, auxquels correspondent vingt-six mots abstraits, qui désignent les uns et les autres soit des attributs métaphysiques (comme « fortis-fortitudo », « perfectus-perfectio »), soit des actions bénéfiques (comme « requiescens-requies », « delectator-delectatio »), soit même, pour ainsi dire, des traits de caractère (« alacer-alacritas », « hilaris-hilaritas », « jocundus-jocunditas »). Il n’y a rien là, semblet-il au premier abord, qui puisse concerner la question de l’unité divine. Pourtant, à regarder d’un peu plus près, nous l’y voyons comme en filigrane. Nous avons remarqué d’abord que l’idée de per­ fection permet, par la médiation de l’idée d’égalité, de poser l’unité entre les trois personnes divines (nous pouvons dire les substances divines, puisque les « relativa nomina » ont été rejetés) ; or, c’est également l’idée de perfection qui nous fait appeler Dieu « pax », « lux », « salus » etc... : il semble donc bien y avoir une liaison entre ces deux thèmes, qui admettent l’un et l’autre la même notion comme pivot. Dépassons cette conclusion encore abstraite : le concept, pris 1. Cf. par exemple p. 83-84 ; p. 268, etc... 2. Du même coup, nous laissons de côté la question des attributs divins, ou de la légitimité d’attribuer à Dieu tel ou tel prédicat (« aeternus », « altissimus », «immensus », etc...), puisqu’elle n’est pas liée directement à la question trinitaire. DEUS UNUS 71 en général, n’enferme pas la pluralité des sujets, mais l’unité d’une essence ; d’autre part, il implique la pureté absolue de cette essence qu’il désigne, indépendamment de la différence de degrés qui peut se présenter dans les existences particulières. Or, nommer Dieu au moyen d’un concept, c’est affirmer en lui l’absence de degrés, donc en exclure la pluralité des participations qualitatives, donc y poser l’unité ; il ne peut y avoir plusieurs essences de chacun des carac­ tères énumérés, mais une seule ; Dieu étant identifiable à cette essence est bien un. On peut évidemment reprendre l’interrogation qui se présente toujours en pareil cas : Godescalc a-t-il explicitement pensé cela ? Sans doute, le pensant, l’eût-il dit ; mais pour le dire il faut des habi­ tudes de pensée qui n’étaient sûrement pas les siennes (entre autres, une théorie de l’essence) ; autrement dit, nous développons ici ce qui est logiquement enfermé dans une forme de réflexion encore par­ tiellement obscure à elle-même. Extrapolation, si l’on veut ; mais extrapolation légitime, dans la mesure où elle découvre une axiomatique qui reste chez Godescalc à l’état latent. Au surplus, le plus sûr moyen de ne pas risquer d’aventures en ce domaine, c’est de laisser l’auteur à lui-même : mais comment concilier ce procédé avec l’intention de situer la pensée de cet auteur dans l’histoire de la mé­ thode ? Mais si Godescalc n’a pas déroulé tous ces raisonnements à par­ tir du concept de perfection, parce qu’il n’était pas maître de sa logique implicite, au moins était-il grammairien : et des idées expri­ mées dans le passage que nous venons de citer, il va tirer un argu­ ment d’ordre grammatical. La grammaire, nous le savons, était pour lui la science par excellence, il est tout naturel qu’il s’y réfère, là aussi, pour prouver l’unité de Dieu. Ce n’est pas à la syntaxe qu’il s’adresse ici, mais au simple vocabulaire. Nous venons de voir que Dieu, « pacificus » et « lucens », pou­ vait, à cause de sa perfection, être nommé la paix même, la lumière même : « pax » et « lux ». Or, ces noms divins sont utilisés aussi dans la Schedula Gothescalci que nous a transmise Ilincmar ; et ils servent à prouver que Dieu ne peut être plusieurs, mais un : « Cuncta sic esse ceu dixi (scii. Deum esse unum), in duobus probari potest paten­ ter nominibus singularis tantummodo numeri, hoc est in luce pariter et pace. Lux enim et pax ingenita, et lux et pax genita, quin et lux atque pax procedens, non tres pluraliter luces aut paces dici sinun­ tur ab arte grammatica... e1. Si l’on se reporte aux œuvres des gram­ mairiens latins, on voit en effet que selon la plupart d’entre eux les ■ · deil.Ur, Prologue (P. Γ... C.XXV, iiioIn « lux » cl « pnx » lie (Όΐιιροι lent pus de pluriel, C'est, pour nous borner à ceux que cite Godescalc ici ou là dans ses écrits, le cas de Donat : « (sunt)... semper singularia generis feminini, ut pax lux »* ; de Priscien : « ...alia quoque plurima, ut « sanguis », « pulvis », « pax », quae tam singulariter quam pluraliter prolata idem possunt signifi­ care. Sed pluraliter non utimur, quia auctoritas deficit »2 ; de Charisius3 ; de Pompée4. On constate que, mis à part, peut-être, Priscien (qui déclare n’avoir pas trouvé de pluriel « paces », « luces », mais n’en affirme pas l’impossibilité), tous ces auteurs estiment que les mots « pax » et « lux » sont nécessairement au singulier®. Donc, pense Godescalc, ce qu’ils désignent est essentiellement singulier, c’està-dire un : ce qu’il fallait démontrer. Nous retrouvons ici ce même état d’esprit déjà souvent rencontré : la croyance en une sorte de parallélisme entre la structure méta­ physique des choses, et la structure grammaticale des mots et des phrases qui les désignent. Ainsi une analyse de l’expression verbale peut nous livrer des indices certains relativement à l’être que cette expression représente. Cela est sensible lorsqu’on lit le commentaire du « Ego sum (pii sum » de l’Exode — dénomination dont on peut tirer par approfondissement l’existence essentielle, l’immutabilité, l’éternité, l’unicité de Dieu. Mais c’est là un cas très particulier parce qu’il s’agit d’un nom unique et proféré par Dieu lui-même, de sorte qu’il enferme toute une révélation : ainsi l’ont compris tous les com­ mentateurs de ce texte capital. Or, avec Godescalc, nous allons beau­ coup plus loin : indépendamment des noms spécialement forgés pour exprimer le tout de ce qu’ils indiquent, on peut se livrer à un examen, dans le même esprit, de vocables couramment utilisés, et transposer sur le plan métaphysique les résultats de l’enquête gram- 1. Donat, Ars grammatica, II, 4-9 ; éd. Keil, Grammatici latini, tonic IV, p. 376. Godescalc cite, p. 476, 3, un passage voisin tiré du même chapitre (De nomine ). 2. Priscien, Institutiones, V ; éd. Hertz, dans Keil, Grammatici latini, tome II, p. 175. 3. Charisius, Institutio grammatica, I, XI ; éd. Keil, Grammatici latini, tome I, p. 32. 4. Pompée, Commentum Artis Donati, éd. Keil, Grammatici latini, tome V, p. 167. 5. Notons pourtant l’exception de Bede, De orthographia, VII, « Pax singula­ riter solum refertur : Sallustius paces rettulit « judicia, bella atque paces » » (éd. Keil, Grammatici latini, tome VII, p. 283) ; voilà donc une de ces « autorités » dont Priscien niait l’existence. Mais Godescalc, qui connaît l’ouvrage de Bède, ne tient pas compte de ce passage. Cf. supra, p. 24, note 6. — Remarquons que cette preuve par la structure grammaticale est tout à fait voisine de celle que nous citons dans notre Introduction (supra, p. 24) : « trina deitas » n’a de sens qu’au singulier, « velut noverunt universi qui vel mediocriter artis grammaticae sunt periti ». Mais comme ce second exemple est moins original, nous préférons insister sur le premier, qui en contient toute la substance, et mieux manifestée. |i| HR Hhlll 7Λ maticale. De même que, comme nous venons de le dire, le nom sinaïque de Dieu enferme une révélation explicite, solennellement sou­ lignée et authentifiée par les circonstances de son apparition et par sa transmission sacrée, de même le langage contiendrait une sorte de révélation immanente et implicite (si ces trois mots acceptent d’être joints) dont seuls ceux qui sont instruits en la connaissance grammaticale connaissent l’importance, et que seuls ils savent, par leur art, correctement interpréter. « Lux », « pax » : mots profanes, des auteurs païens les ont employés ; mots communs, qui ne dési­ gnent pas couramment un sujet personnel, mais des réalités de l’ordre physique ou social. Mais voici qu’on peut les appliquer à Dieu, si lumineux qu’il est la lumière même, si pacifique qu’il est la paix même. De ce fait ces deux mots ne changent pas de forme, mais ils prennent une grande importance pour le théologien ; et ce théolo­ gien qui est aussi grammairien sait que les formes « luces » et « paces » n’existent pas ; il en conclut immédiatement que Dieu, « lux » et « pax », ne peut non plus être mis au pluriel ; donc, Dieu est un. La même forme de raisonnement avait, on s’en souvient, été utilisée à propos de « spiritus » (doublé par le mot « persona » quand on a besoin du pluriel, d’où il ressort que « spiritus » doit désigner essen­ tiellement un être singulier) ; mais dans ce cas l’argumentation gram­ maticale était moins pure, elle se doublait du crédit accordé à la tradition théologique. Ici, le postulat grammatical suffit à fournir une preuve au théorème relatif à l’unité de Dieu. Au terme de cette deuxième section de notre étude, nous pouvons jeter un regard en arrière ; nous constaterons que les domaines où se meut ordinairement la pensée théologique de Godescalc sont ceuxlà mêmes que nous avons déjà énumérés à la fin de la première étape. La révélation est évidemment le fonds sur lequel toute spéculation est bâtie, la matière sur laquelle travaille la réflexion. Quant aux procédés d’élaboration et de présentation du donné révélé, ils se répartissent en quelques genres bien déterminés : recours aux théo­ logiens antérieurs, dont les œuvres servent à la fois d’appui dans la discussion et de tremplin pour la recherche ; usage, pour la formu­ lation et la justification des thèses présentées, de notions à contenu philosophique (communauté ; égalité impliquée par la perfection...) ; usage de paradigmes ; enfin, spéculation grammaticale, fondée sur la confiance en une convenance profonde entre l’univers du discours et la nature des êtres. C’est en dernière analyse cette sorte de logique du langage qui se rapproche le plus, dans la méthode de Godescalc, de la philosophie : car, nous l’avons vu, l’usage qu’il fait des concepts métaphysiques les plus fondamentaux (est, esse) reste rudimentaire, et se réduit à une sorte de résumé scolaire, sans approfondissement ni développement personnel ; ce n’est encore qu’une philosophie 74 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC d’aide-mémoire. Même sur le plan de la réflexion théologique, Godes­ calc, qui s’affirme pourtant augustinien, semble avoir mal assimilé la doctrine des relations divines : nous avons pu remarquer que sa pensée présentait, sur ce point, quelque flottement. — Tout cela s’accorde bien avec l’impression d’ensemble qu’a pu laisser l’étude du « deus unus et trinus », à quelques détails près (et ces différences secondaires s’expliquent par la différence des matières traitées : c’est ainsi, par exemple, que l’étude du « deus unus et trinus » réclame un usage plus important du paradigme que l’étude du « deus unus »). — Mais c’est à défendre la formule « deitas trina » que Godescalc consacre la réflexion la plus attentive ; c’est dans les argumentations et les discussions qu’il présente à ce propos que nous allons trouver la partie la plus originale de sa théologie trinitaire, et que s’accuse­ ront le plus vivement les particularités de sa méthode. D. - Deus trinus, deitas trina Nous abordons maintenant un sujet plus anciennement connu et étudié que les précédents ; nous avons vu plus haut1 que la querelle de Godescalc et de Hincmar à propos de l’expression « deitas trina » était citée et résumée assez fréquemment par les historiens — encore qu’ils n’accordent à cette question que des développements brefs : la chose leur était connue par Hincmar, qui, dans son De una et non trina deitate, dirigé contre Godescalc, donne des textes de ce dernier. Mais ils ignoraient, nous le savons, quantité d’autres textes sur les­ quels nous pouvons nous appuyer pour mieux apprécier la portée de la querelle et les arguments de Godescalc. Nous sommes donc en présence de deux séries de documents : certains sont connus depuis très longtemps par les citations de l’archevêque de Reims ; d’autres sont nouveaux. Cela doit nous inciter à adopter, pour la présente section, un plan différent de celui que nous avons suivi dans les deux autres. Au lieu d’étudier d’abord la présentation de la thèse puis les arguments de différentes sortes destinés à la soutenir, nous sui­ vrons un ordre plus historique. Nous examinerons d’abord la pensée de Godescalc telle qu’elle nous apparaît à travers les citations qu’en fait Hincmar ; et ce premier travail constituera en même temps une présentation de la thèse. Puis, nous résumerons les reproches adressés à Godescalc par son adversaire, et nous verrons par là ce que cette thèse implique, ou peut impliquer, d'hétérodoxe ; cela nous mettra sur la voie d’une interprétation et d’une argumentation théologiques DEUS TRINUS, DIETAS TRINA 75 plus générales, et nous pourrons aborder l’étude des autres preuves fournies par Godescalc : comme ces preuves sont, pour la plus grande part, contenues dans les textes nouvellement découverts, notre exa­ men respectera à la fois l’ordre logique de la présentation, et l’ordre historique au double titre de la connaissance de la querelle et de la querelle elle-même (on peut présumer en effet que les textes les plus riches en preuves systématiques ont été écrits après le De una et non irina deitate et les extraits qu’il contient ; d’ailleurs, ces textes comportent plusieurs allusions à l’ouvrage de Hincmar et à son auteur). Indépendamment de la Schedula Gothescalci reproduite en tête du De una et non trina deitate, les développements de Godescalc fournis par Hincmar se répartissent tout au long de la volumineuse critique qu’en fait l’archevêque ; Dom Lambot les a rassemblés dans la pre­ mière partie de son édition, de la page 26 à la page 36, en respectant l’ordre et le découpage établis par Hincmar, et en y joignant, selon la suite même des développements, tout ce qui peut dans le De una et non trina deitate intéresser l’histoire de la pensée de Godescalc. On a donc là une suite continue de documents qu’il suffira de résumer pour présenter un premier état, plus catégorique que démonstratif, de la pensée de Godescalc. Etude des textes de Godescalc cités par Hincmar. Celui-ci était parti, nous raconte Hincmar, de la dernière strophe d’un hymne du commun de plusieurs martyrs où il est dit « Te trina deitas unaque poscimus o1, et il avait développé cette idée que, de même que l’on dit « trinus et unus deus », on peut dire « trina et una deitas »2. Peut-on, se demande Godescalc dans sa Schedula, dire que la déité n’est nullement trine, mais seulement une, tout en restant orthodoxe ? Tout dépend de la façon dont on précise sa pensée : si l’on dit que la déité est « personaliter una », on partage l’hérésie des Sabelliens, qui, adoptant cette thèse, sont obligés de dire que le Père a souffert la passion et la mort (d’où le nom de « patripassiani » qui leur a été donné). Il faut dire, si l’on veut rester dans l’or­ thodoxie, que la déité est « naturaliter una, personaliter trina », comme il est évident que Dieu est « naturaliter unus, personaliter 1. Cf. p. 19, 21-20, 5 ; P. L., CXXV, 473 C, 475 Λ. Hincmar insiste sur le fait que l’auteur de l’hymne (il s’agit de l’hymne ■ Sanctorum meritis inclyta gau­ dia ») est inconnu (« auctor penitus ignoratur ») et qu’il y a là un goût pervers de la nouveauté et de la réclame chez Godescalc et ses « complices et satellites > (« delectabiliter vocum novitatibus ut innotescerent incumbantes »). Parmi ces alliés du moine novateur, l’Archevêque cite Ratramne de Corbie (mêlé égale­ ment à la querelle de la prédestination), et en qui, selon Schrôrs (op. cit., p. 152- -... — ---J........................ f............. ..· f «V HWF»TnnnWF I T=»»m ΙΤΙΤΪΙ» »»»Ϊ-Ι||Η Min In vol)' il'uiie iiilci ρι,ΊιιΙΙοιι i l il'ilin· ιιιριιιιΐΐΊΐΙιιΙίιιιι I lu'oliiglqin ·> ΤΠ I I Ml’ΓΠΠΤΪΙ ιΗγΊΗ «Itililllli IlH nilllhil Η π trinus ». On ne peut sans altérer gravement la théologie trinitaire changer l’expression « trinus et unus deus » en « sanctus et unus deus » : de même, on ne peut transformer l’expression « trina et una deitas » en « sancta et una deitas » sans commettre un péché mor­ tel (« sine mortis exitio ») ; supprimer l’adjectif « trina » revient à dire que la « deitas » est seulement « una » : c’est tromper la foi des « simples »1. Or, poursuit Godescalc, cette expression est parfaitement ortho­ doxe, comme le prouvent les Actes du Sixième Concile Œcuménique, de Constantinople, qui, tout en condamnant les Ariens, qui adorent trois divinités, emploient l’expression « trina deitas » — sans même ajouter « una », la singularité étant suffisamment attestée par le nombre (grammatical) du nom et de l’adjectif. A cette autorité, on peut joindre Prosper (« trina majestas »1 2), Prudence (« trina pietas»3), Arator (« trina potestas »4), et l’usage fait par les Grecs du mot « trisagium », traduit en latin par la formule « trina sanctitas ». Ainsi, on peut renvoyer dos à dos les Ariens et les Sabelliens : Dieu est « naturaliter unus, personaliter trinus », puisque le Père est Dieu, le Fils est Dieu, l’Ksprit est Dieu, chacun d’une façon originale. De même, et dans les mêmes conditions, le Père est déité, le Fils est déité, l’Esprit est déité : la déité est donc une et trine. Et de même que le Fils est dit « potestas prima » (selon un texte de Michée, IV, 8 : « Et tu, turris nebulosa filiae Hierusalem, ad te veniet, et usque ad te veniet potestas prima »), chaque personne est elle aussi « po­ testas prima », puisqu’elles sont égales : rejetons donc l’arianisme (pour qui il y a « tres potestates »), et le sabellianisme (« potestas personaliter una »), et suivons la doctrine catholique (« potestas na­ turaliter una et personaliter trina »). « Tritheoteia, id est trina dei­ tas » est au singulier, comme le montre la grammaire : cela suffit à prouver que l’adjectif « trinus » n’a rien qui puisse sentir l’arianisme (nous avons déjà analysé ce texte plus haut56 ). Et Godescalc repro­ duit ici la strophe qui commence par « Te trina deitas unaque pos­ cimus », la transcrit au pluriel, comme pourraient le faire les Ariens (pour refuser évidemment cette transposition), et y ajoute trois vers de son cru : 0 deitas vigila quae trina vocaris et una Crederis assereris cognosceris atque probaris, Auxiliare tuis ut egemus ad omnia servis®. 1. La pointe finale du développement est dirigée contre Hincmar qui, dans son ressort, faisait chanter « Te sancta deitas... >. 2. Psbudo-Prosper, De promissionibus et benedictionibus Dei, V, 14, 18. 3. Prudence, Cathemerinon, III, 20. 4. Arator, De actibus apostolorum, I, 205-206. 5. Cf. supra, p. 47-48. 6. P. 21, 26-23, 31. P. L., CXXV, 477 A-478 B. Π. lu innivpailFI »1 litLi ι*ι|ίΐπί· · It· » ···..!. >l< il h» ι ■ Ιιιμίι · ιΐ| .ιι· ιιιι> ■ («delectabiliter vocum uovltiitlhu» ni IiiiioIiwhihiiI ΙικίιιιιΙηιιιΙκ» ■). Piirmi > ο» alliés du moine novateur, Γ Archevêque cite Katranuic de Corbie (mêlé égale­ ment à la querelle de la prédestination), et en qui, selon Schrârs (op. cit., p. 152HlUUlt Ρ'·Ί'■ -UH IlllYei'HÛre π··1'»"1 nbl',· et victorieux. ημπΐτΗΙΗΠΐΠΐί’ΪΤ*ϊ TRfHÀ 77 Puis vient une exhortation à maintenir l’intégrité de chaque per­ sonne1, tout en maintenant l’unité de Dieu1 2. La liaison entre l’unité et la trinité est illustrée par l’exemple du baptême, éclairé par une phrase de saint Paul : « Siquidem quando baptizamur id est tinguimur, ter procul dubio mergimur et tamen propterea trina ipsa mersio et trinum baptisma, id est trina tinctio, non quod absit tres mersiones et tres tinctiones aut tria baptismata sed una est generaliter mersio et una tinctio id est unum baptisma dicente apostolo : Unus dominus, una fides, unum baptisma »3. De même, il n’y a qu’une seule foi (« Una fides », dit saint Paul), bien qu’on puisse la dire « trina » ou « terna », suivant le vers de Sedulius : Iste fidem ternam, ast hic non amplectitur unam4. Puis nouvelle exhortation à ne pas se damner avec les Sabelliens, mais à croire en la « tritheoteia trina deitas» etc...56 . 7 Enfin vient la preuve grammaticale déjà examinée® de l’unité de Dieu : « lux » et « pax » ne peuvent être mis au pluriel. On ne peut pas dire « tres (luces, paces) naturaliter ut latrat haeresis arriana », ni « personaliter una sicut somniat haeresis sabelliana », mais « natu­ raliter una , personaliter trina »’. La Schedula s’achève sur une sorte de prière, et dans le texte de Hincmar la critique commence. On voit comment se présente ce développement dans son ensemble : son intention principale est de justifier l’expression « deitas trina », tout en se gardant aussi bien de la droite sabellienne que de la gauche arienne (si l’on peut dire) : d’où ce balancement entre l’unité et la trinité, destiné à montrer, en dernière analyse, que seule la formule « una et trina deitas » respecte la totalité de la révélation, en faisant la synthèse des thèmes que les hérésies adoptent séparément. Il y a là, par delà les arguments de détail (autorités diverses, analogie avec le baptême, réflexion grammaticale) un mode de preuve plus subtil, en ce sens qu’il n’est pas localisé dans un passage particulier du texte, mais qu’il ressort de son mouvement même. C’est un principe de composition et un procédé de justification très général, que l’on pour­ rait retrouver à d’autres moments de l’histoire des idées : pensons simplement à Pascal entre Epictète et Montaigne, pour nous borner à un seul exemple suffisamment significatif. L’absorption synthétique 1. P. 24, 1-18. P. L., CXXV, 478 B-D. 2. P. 24, 19-27. P. L., CXXV, 478 D-479 A. 3. P. 24, 28-25, 8. P. L., CXXV, 479 A-B. Ephésiens, IV, 5. Cf. P. L., Cil, 981 C (Magnus Senonensis Archiepiscopus, Libellus de mysterio baptismatis) : « trina dimersio ». 4. P. 25, 9-13. P. L., CXXV, 479 B. Sedulius, Carmen Paschale, I, 324. 5. P. 25, 14-22. P. L., CXXV, 479 B-C. 6. Cf. supra, p. 71-73. 7. P. 25, 23-26, 8. 78 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC des doctrines opposées est considérée comme une garantie de vérité. Nous venons d’examiner le plus long des extraits transmis par Hincmar. Les autres sont, matériellement parlant, beaucoup moins importants ; il se trouve en outre que nous avons eu l’occasion de les utiliser presque tous à un moment ou à un autre de notre étude. Résumons-les brièvement. — Le passage suivant1 est consacré à la notion de personne (« Siquidem inde dicitur in deo persona quod per se sit una ») et à celle de nature divine : substance commune de la divinité, substance spéciale de chacune des personnes, d’où résulte une distinction (« patefacta est deo gratias luce clarius inter unam dei naturam et tres personas differentia ») qui nous conduit à poser la déité comme à la fois une et trine. — Puis, vient le texte où Godescalc nie que les noms personnels soient des noms relatifs : ce sont des noms substantiels, propres à chacune des personnes, alors que les noms naturels conviennent aux trois à la fois1 2 ; ce texte a été suffisamment analysé pour qu’il soit inutile d’y revenir ici. — Il est suivi du passage3, déjà examiné lui aussi, où l’on distingue entre les invocations adressées à la Trinité entière, et celles où l’on s’adresse à une seule personne ; c’est ici également que Godescalc reprend à son compte l’exégèse classique du texte de la Genèse (I, 26) : « Fa­ ciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram ». Tout cela est destiné à montrer en quel sens le singulier, en quel sens le plu­ riel, peuvent être utilisés à propos de Dieu, et se termine par une invocation où les trois personnes sont à la fois unies et distinguées : « Hinc et ego dixi crebro spiritui sancto : Veni benedicte deus domi­ nus paraclyte, veni missus a benedicto deo domino paraclyto in no­ mine benedicti dei domini paraclyti et sit semper omnis honor laus et gloria merito vobis benedicto deo domino paraclyto, trino et uni vestroque simul benedicto nomini necnon et numini. Amen »4. On aura remarqué au passage le « trino et uni ». — En cinquième lieu, un court fragment de phrase : « cum sit ex trinitate, ceu liquet, una­ quaeque persona per se dominus deus »5, suivi immédiatement (« paulo post », dit Hincmar) d’un texte dans le même sens®. On n’y relè­ vera que deux passages. D’abord l’interprétation d’une conjonction : 1. P. 29, 22-30, 5. P. L., CXXV, 580 B. Cf. supra, p. 38 sqq. 2. P. 30, 7-18. P. L., CXXV, 581 B-C. Cf. supra, p. 67 sqq. 3. P. 31, 1-32, 3. P. L., CXXV, 588 D-589 C. Cf. supra, p. 50. 4. On peut se demander dans quelle mesure Godescalc n’a pas voulu obtenir ici un effet de « style artiste » en employant presque toute la déclinaison. Cela n’aurait rien que de très compatible avec son goût pour le cliquetis des mots, et serait en accord avec certaines manifestations de l’esprit littéraire du temps. Cf. Dhuoda de Septimanie, Liber, éd. Bondurand, 1887, ch. XXI, p. 112, où on remarque une recherche de même ordre ___ DEUS TRINUS, DEITAS TRINA 79 on lit dans le psaume LXI, verset 3 : « Ab ipso enim salutare meum. Nam et ipse deus meus et salutaris meus », et cela doit être appli­ qué au Christ. Or, remarque Godescalc, le « et » indique que le Fils aussi est Dieu : d’où résulte que chaque personne est Dieu (« Ubi dum non dicitur : Nam ipse deus meus, sed potins et ipse deus meus, procul dubio patefecit et patefacit deus spiritus sanctus quod sicut deus pater est per se deus sic est et filius »). Cela est évidemment à mettre au dossier de l’interprétation grammaticale des textes. Ensuite, notons que l’on trouve dans ce fragment quelques lignes déjà uti­ lisées1 sur les invocations « tibi deo », « vobis deo », « vobis diis ». — En sixième et septième lieux, deux extraits sur lesquels nous n’aurons pas à insister : l’un1 2 contient une interprétation curieuse de la for­ mule qui termine les oraisons dans la liturgie romaine3, l’autre4 com­ mente le « Et verbum erat apud Deum et Deus erat verbum » du prologue de saint Jean. — Le fragment suivant, qui est l’avantdernier, nous retiendra davantage56 . C’est une prière (« infidelem ora­ tionem », dit Hincmar). Godescalc y demande au Christ de l’exaucer selon sa divinité, et de prier son Père, selon son humanité, de lui envoyer le saint Esprit. 11 emploie l’expression « vobis benedicto deo domino paraclyto », et prie le lecteur de ne pas s’étonner de cette formule insolite (« Porro ne te moveat illud quod ibi pluraliter dici­ tur..., cognosco quia sic procul dubio congruit dici »). Et il donne sa justification : « Nam quando loquimur ad unam ex trinitate per­ sonam, non ad trinitatem loquimur sed ad unum quemlibet ex tri­ nitate ». L’idée générale n’est pas neuve, nous l’avons déjà rencon­ trée*. Ce qui est plus intéressant, c’est l’emploi de la préposition « ex » pour désigner le rapport entre une personne et la Trinité’. En effet, ce mot semble désigner un rapport d’un sujet à son espèce, ou à sa matière, comme le fait remarquer saint Augustin (De Tri­ nitate, VII, 6, 11), et parler de personne « ex trinitate » revient en somme à d’stinguer, en Dieu, l’existence (personnelle) de l’essence (divine, c’est-à-dire trinitaire)8. Nous y reviendrons quand il sera 1. Cf. supra, p. 50. 2. P. 33, 26-28. P. L., CXXV, 604 B. 3. Godescalc critique la formule « qui vivis et regnas cum deo patre in uni­ tate spiritus sancti deus », » ne filius quod absit esse spiritus sancti deus pute­ tur » ; il est manifeste que sa construction de la phrase est fautive (il faut ratta­ cher « deus » à « qui », et « spiritus sancti » à « in unitate ») ; ou tout au moins il craint, trop subtilement peut-être, que cette faute ne puisse être commise. Hinc­ mar adopte, lui, la lecture la plus naturelle (P. L., CXXV, 604 C). 4. P. 34, 3-9. P. L., CXXV, 604 C-D. 5. P. 34, 12-26. P. L., CXXV, 604 D-605 A. 6. Cf. supra, p. 50. «1,1* »ΟΙ·Ι« mi · ιιψι··ι>ιιιΙ lllllll lit il». I llIH I SI Hi I I III ii'iiillnll limi <|u«' Ή’ ti^n ■< > 1111 > η 111 > I < < nvi'i mm μιιόΙ |ιιιΐιι Ιι< ιΙΙιμιιΊΙη motu, et serait en accord avec certaines manifestations de l’esprit littéraire du temps. Cf. Dhuoda de Septimanie, Liber, éd. Bondurand, 1887, ch. XXI, p. 112, où on remarque une recherche de même ordre. ___ _ m I*. 112. 2Η·2,Λ 1'- /_ π __ JxU2_U______ mm question d’apprécier plus en détail la pensée de Godescalc ; mais il fallait signaler ce texte, et amorcer le problème qu’il pose. Enfin, le dernier extrait1 est encore une prière au Christ : Godescalc y met un point final à son traité, et le signe en quelque sorte par une accu­ mulation de mots de même désinence et par le rappel de ses deux thèses théologiques essentielles : la prédestination (« Domine deus noster et magister Jesu Christe, pro solis electis crucifixe ») et la « trina deitas » (« vobis domino deo nostro vero ac vivo uni simul ac trino »). La polémique entre Godescalc et Hincmar. Voilà donc quels sont en gros, et tels qu’ils nous apparaissent à travers l’œuvre de son adversaire, les points principaux de l’ouvrage de Godescalc. On sait de reste que ces textes lui valurent une vio­ lente polémique avec Hincmar. L’archevêque, nous l’avons vu, était attaqué d’une façon bien claire, et à plusieurs reprises : pour avoir remplacé l'expression «trina deitas» par «sancta deitas», il était chargé d’un péché mortel ; et les allusions au sabellianisme de ceux qui refusent la « trina deitas » étaient transparentes. Mais il prit sa revanche : renvoyant la balle, il accusa Godescalc de verser dans l’hérésie arienne, voire dans le paganisme, et de blasphémer de mille et une façons. Voilà donc les deux antagonistes — vieux adversaires, qui avaient déjà bien combattu à propos de la « gemina praedesti­ natio »1 2 — solidement installés l’un et l’autre pour ou contre la for­ mule « trina deitas ». Avant de passer à un examen historique de cette querelle, nous pouvons nous poser une question adventice : quel est, du strict point de vue de la vérité théologique, le dan­ ger de la thèse soutenue par Godescalc, et l’importance corrélative de la modification apportée par Hincmar ? Tous les auteurs ne sont pas d’accord là-dessus. D’un premier point de vue, Hincmar a agi prudemment en supprimant l’expression « trina deitas », et Godescalc eût été sagement inspiré en ne se mêlant pas de cette histoire ; c’est par exemple, l’avis de P. Godet3 : « Dans l’hymne des vêpres, au com­ mun de plusieurs martyrs, en 860, l’archevêque avait remplacé l’expres­ sion « trina deitas », qui lui semblait à juste titre impliquer la dis­ tinction arienne des trois personnes, par celle de « summa deitas » ; 1. P. 35, 24-36, 4. P. L., CXXV, 613 C-D. 2. Godescalc y avait perdu la liberté, après une longue flagellation. Hincmar s’y était donné une peine infinie, en écrits et en démarches, et s’y était attiré pas mal de critiques, aussi bien à propos de sa théologie que des extrémités où l’avait poussé son sens de l’autorité hiérarchique : ce qui, étant donné ce que nous savons de son caractère, dut le mortifier considérablement. 3. P. Godet, Gottschalk, dans Vacant-Manoenot-Amann, Dictionnaire de Théologie catholique, VI, 1500-1502. ϊίΐΗΓηΐίό|ΐύ,'Ίπ'Γϊη ϊ*·itti’h hi ϊιΙ»ι« ffiluTifll» ί)1 ι 4. ι·. :ιι, .ι ί. γ. ι... CXXV, βΟ4 ι. ι·. (’WWV, Ηιίι ι » 5. Ρ. 34, 12-26. P. L., CXXV, 604 D-605 Λ. Ill tin iltlHlil, lll lfAM ΙΙΙΙΝΑ HI Gottschalk, aveuglé par la haine et par une idée fausse de l’unité divine, accusa Hincmar de sabellianisme ». D’autres sont plus modé­ rés : ainsi Héfélé1, pour qui Hincmar « avait évidemment raison », mais qui admet que, tout compte fait, la question ne présente pas une telle importance. C’est à ces derniers que l'on est tenté de se rallier — voire de reprocher de ne pas aller plus loin — quand on remarque que saint Thomas d’Aquin, la suprême garant de l’ortho­ doxie catholique, ne craint pas d’employer l’expression même qui troublait le repos de l’archevêque de Reims : « Te trina deitas unaque poscimus »1 2, et que l’Eglise a continué de chanter « Te trina deitas ». Quant à l’auteur anonyme de la Notice Bibliographique, extraite de V Histoire littéraire de la France, que l’on trouve en tête du tome CXXV de la Patrologie Latine, il va plus loin que Héfélé, et déclare, à peu de chose près, que le De una et non trina deitate offre un intérêt fort mince, et n’est guère, tout compte fait, à l’honneur de Hincmar3. Ces appréciations, si diverses soient-elles, ont ceci de commun, qu’elles se placent au niveau d’une orthodoxie pleinement maîtresse de ses formules, alors qu’il serait plus convenable de remettre la question dans son horizon historique : celui d’une théologie déjà bien élaborée, mais encore incomplètement systématisée, et d’une époque où la médiocrité des instruments philosophiques et dialectiques con­ centraient sur la lettre des énoncés toute l’attention des théologiens. On comprend mieux alors le sens de la querelle entre Hincmar et Godescalc — et l’on est moins porté à la traiter de haut, ou inver­ sement à y chercher plus qu’on y peut trouver. Sans doute fallait-il ce genre de spéculations, pour que puisse mûrir plus tard une pensée théologique accomplie : il faut les considérer selon leurs propres normes et à leur propre échelle, si l’on veut les comprendre réellement, sans se contenter de les juger. Hincmar consacra donc à la réfutation de Godescalc un volumineux traité4 où il emploie un nombre impressionnant de textes scriptu- 1. C. J. von Hefele, Histoire des Conciles, trad, par Dom II. Leclercq, tome IV, Paris, 1911, p. 233. 2. Prières de saint Thomas d’Aquin, traduites et présentées par M. l’abbé Sertillanges, Paris, s. d., p. 28. 3. Cf. P. L., CXXV, 19 : « Il parait dans cet ouvrage beaucoup d’érudition, et autant de subtilité. Mais il roule tout entier sur une fausse conséquence, que Gothescalc prévient dès l’entrée de son écrit, en déclarant que le Trina ne tombe que sur les personnes, et nullement sur l’essence ou la nature divine. Quant aux accusations dont Hincmar y charge Ratramne, il se contente de les avancer, sans se mettre en devoir de les prouver, quelque graves qu’elles soient. Le style qu’em­ ploie l’auteur est véhément, et se ressent presque partout de sa mauvaise humeur contre Godescalc. Au reste, l’Eglise n’en a pas trouvé les raisons fort concluantes, puisqu’elle a continué de chanter le « Te Trina Deitas ». — Ce dont Hincmar accuse Ratramne, c’est d’avoir tronqué et falsifié des textes patristiques. 4. Cent cinquante colonnes de la Patrologie. 82 LA MÉTHODE THËOLOGIQUE DE GODESCALC raires, conciliaires, et surtout patristiques ; son objet est avant tout de montrer que l’expression « trina deitas » est arienne ; d’autre part, il cherche à montrer, à plusieurs reprises, et en utilisant le même procédé (citations accumulées), qu’il est nécessaire de prendre contre Godescalc de sévères sanctions. Si les historiens ne sont pas d’accord sur la pertinence de l’expression « trina deitas », ils observent en général que l’œuvre de Hincmar ne se recommande que par l’érudi­ tion qui s’y déploie, et que la netteté n’est pas sa qualité principale. C’est, par exemple, l’avis d’un ancien auteur, déjà cité dans notre introduction, Maître L. Ellies Du Pin, qui élude non sans adresse le double problème d’apprécier la valeur de l’œuvre d’un point de vue théologique et d’un point de vue littéraire : « il est visible, nous dit-il1, que cette dispute n’est qu’une question de nom1 2, qu’Hincmar traite pourtant fort au long et fort sérieusement dans le gros traité intitulé, De non trina Deitate, rapportant plusieurs passages des Pères et faisant plusieurs raisonnements dont il serait assez inutile, et même ennuyeux de faire des extraits ». On trouve une opinion semblable dans le livre de M. E. Amann3 : après avoir estimé que l’origine de la querelle était « oiseuse », il nous montre Hincmar se mettant « d’ur­ gence à la rédaction d’un énorme traité » et ne réussissant « qu’à produire une œuvre où nul ne fut tenté de pénétrer », et il ajoute que « c’est un fatras où bien peu d’historiens de la littérature théo­ logique se sont risqués ». Enfin, Manitius porte un jugement ana­ logue : « Godescalc s’étant prononcé pour la justesse de la formule « trina et una deitas », Hincmar écrivit bien en 860, contre sa thèse, le traité De una et non trina deitate, mais sans réfuter réellement son adversaire : il n’avait pas assez de culture philosophique pour cela. Cet écrit consiste ainsi principalement en un entassement de cita­ tions patristiques »4. Malheureusement pour Hincmar, et pour ses lecteurs, ces critiques sont fondées ; le mode de composition de Godescalc, parfois si dé­ routant, paraît un modèle de clarté à qui jette les yeux sur le tra1. Maître L. Ellies du Pin, Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, 2e éd., tome VII, Paris, 1696, p. 10. 2. C’est cela même, remarquons-le, qui doit paraître intéressant à un histo­ rien de la méthode. 3. E. Amann, L'époque carolingienne, dans Histoire de l’Eglise, publiée sous la direction d’A. Fliche et V. Martin, tome 6, Paris, 1937, p. 337, et ibid., note 6. 4. M. Manitius, Geschichte der lateinischen Literatur des Mitlelalters, I, Mün­ chen, 1911, p. 340. —Mettons à part le cas de Schrôrs, qui, dans son étude sur Hincmar, (pp. cil., p. 150-160), donne un résumé court mais suffisamment clair du De una cl non trina deitate. Il ajoute que la critique de Hincmar fait maté- DEUS TRINUS, DEITAS TRINA 83 vail de son adversaire. Hincmar a sans doute un style plus facile dans le détail que celui de Godescalc, mais, dans l’ensemble, le De una et non trina deitate n’est pas d’une lecture attrayante, ni même aisée. Il faut pourtant indiquer quelles sont les principales critiques dont Hincmar charge Godescalc. Nous ne nous étendrons pas long­ temps sur ce sujet, qui n’est pas réellement le nôtre : mais cela nous permettra de voir un peu plus clair dans la controverse, et de mieux comprendre les arguments de Godescalc. Il n’est pas question de faire à proprement parler un résumé de ce texte : ce serait beaucoup trop long, et peu clair, à cause des pro­ cédés de composition de Hincmar. Nous allons simplement classer les principaux chefs d’accusation (ce que Hincmar ne s’est pas donné la peine de faire : il accumule les idées à mesure qu’elles lui viennent) et signaler les plus significatifs. L’idée centrale de Hincmar, c’est que Godescalc est enfoncé pro­ fondément dans l’erreur, qu’il est assimilable à un païen1, ou à Arius1 2, parce que, en disant « trina deitas », il introduit le nombre dans la divinité. Pour prouver qu’on ne peut pas sans erreur grave poser l’existence de plusieurs dieux, Hincmar multiplie les citations, em­ pruntées presque toutes aux meilleurs auteurs de la théologie occi­ dentale : il fait preuve effectivement ici d’une érudition extrêmement étendue. Nous n’insisterons pas sur ces extraits, qui ne sont valables contre Godescalc que dans la mesure où celui-ci pose bien trois dieux par sa « trina deitas ». C’est donc plutôt aux arguments invoqués par Hincmar pour prouver ce fait qu’il nous faut nous attacher : c’est là le centre de la discussion. Hincmar exprime très clairement son jugement vers le début de son traité : il indique que Godescalc a erré « volens proprii sensus assertionibus, sine Scripturae testimoniis, sineque catholicorum sen­ tentiis (critique de méthode), allegare quia sicut Deus naturaliter unus et personaliter dicitur trinus, ita deitas naturaliter una et persona­ liter trina dici debeat (résumé de la thèse adverse). Sed quod dicit Deum personaliter trinum et naturaliter unum, verum dicit (ce qu’elle a de vrai) ; quod autem dicit confiteri debere deitatem sic persona­ liter trinam, sicut naturaliter unam, profecto mentitur (ce qu'elle a de faux)»3. II accepte donc que l’on dise « Deus trinus », mais non pas « deitas trina » : en effet, dit-il, « deitas » est la même chose que 1. P. L., CXXV, 479 D-480 Λ. Godescalc est également présenté comme le fils du Diable (554 D ; cf. 565 D), et comme son porte-parole (548 Λ). 2. Ibid., 480 G ; 497 Λ ; 526 B ; 533 A. Hincmar utilise aussi, pour désigner Godescalc, le mot « ariolus » : il y a là probablement un jeu de mots, car ce terme .lu n iuli U. 340. Mi'ttnilh Λ pmi ...... I"*'··. 'I'". .............. » *"·«· **··' Hinc'mar (op. cil., p. 150-160), «tonne un résumé court mais sulllsaminciit clair du De una et non trina deitate. Il ajoute que la critique de Hincmar fait maté­ riellement fausse route : il aurait dû circonscrire, le débat en montrant que 1 expres- Π MFTHfw τΙΙΙΜΙffl'IHl'fc II" πΗΠΡΗΠιί· « natura », et il faut dire « una substantia, una deitas, una divinitas, una essentia »x ; dire que la nature de Dieu est trine, c’est immédia­ tement la diviser, lui ôter son unité, au mépris de ce que disent saint Augustin « et ceteri orthodoxi doctores »1 2. Dans ces conditions, si l’on met une « propria deitas » en chaque personne, on pose du même coup trois dieux3 ; en fait, la déité ne souffre pas la division, et est la même en chacune des personnes4. Cela ne veut pourtant pas dire qu’elle se réduit à une essence abstraite, ni qu’on peut parler de personnes « ex Trinitate » : et Hincmar de reprendre les textes de saint Augustin déjà évoqués5, qui refusent toute assimilation de la divinité à une matière dont les personnes seraient formées, comme à une essence dont elles participeraient6. Ainsi, on doit garder soi­ gneusement la notion de noms relatifs pour comprendre la notion de Trinité : « Trinitas in relativis personarum nominibus est. Deitas non triplicatur, sed in singularitate est »78 . « Pater », « Filius », sont .......... («<* A)· 2 Ibid 480 <■ 1'1/ A 520 H; 533 A. Hlmniar utilise aussi, pour désigner Godescalc,’ le mot ’< ariolus : il y a là probablement un jeu de mots car ce terme PlWt ttUWlbien être pris comme un diminutif du nom propre l_Armi·’·. llîhii TltlNIllli III 11 IS IIIINA Hh grec que la vérité de sa thèse : le préfixe « tri » veut dire « ter », et ne doit pas être interprété comme équivalent de « trina i1. Godescalc est un « imperitus »1 2 : il se réclame des grammairiens, mais il ignore que Donat cite des mots qui sont singuliers à l’oreille (« sono »), mais pluriels pour le sens (« intellectu »), et qu’il existe des adjectifs qui joignent une notion de pluralité au substantif auquel ils se rapportent : ainsi de «trinus», on peut dire «trina trinitas», mais non «trina deitas »3. (On se rappelle que l’idée de trinité se comprend par la relation, non par la substance). De même, Godescalc a tort d’assi­ miler « ternus » et « trinus » : le premier qui vient de « ter », désigne un mouvement de répétition (« motum exprimimus »), sans impliquer de pluralité dans les choses, au contraire de « trinus », qui vient de « très »45 : cette ignorance est apparentée à celle du sens exact de « tritheoteia ». Voilà l’essentiel des arguments fournis par Hincmar ; certes, il y en a un certain nombre d’autres, mais plus accessoires6. D’autre part, ils ne se présentent pas dans l’ordre que nous leur avons imposé (on aura pu s’en convaincre en consultant les références), et souvent ils se répètent et s’enchevêtrent, toujours mêlés de longues citations. Mais on voit du moins failure générale de la pensée. Elle est, tout compte fait, moins sommaire et dépourvue d’intérêt que les critiques veulent bien le dire. On peut certes lui faire deux reproches essen­ tiels : de manquer d’exacte pertinence, en passant souvent (mais non toujours) à côté de la pensée réelle de Godescalc ; et de manquer d’originalité (en quoi Hincmar est sûrement inférieur à son adver­ saire). Mais, au moins, ce qu’il sait, il le sait bien, il est certain de la vérité de ce qu’il a pu lire chez saint Augustin et chez d’autres, et il le répète jusqu’à satiété. C’est avant tout à la distinction entre substance et relation qu’il s’attache, cette distinction que Godescalc avait négligée, malgré sa lecture de saint Augustin : c’est autour de ce pivot que s’ordonne tout le reste de sa critique. C’est parce que « deitas » ne se réfère pas à la même catégorie logique que « Pa­ ter » ou « Filius », que l’on ne peut pas dire « trina deitas ». Une fois accepté que l’adjectif « trinus » met la pluralité dans le substantif auquel on l’accole, on est contraint, ou d’accepter qu’il y ait trois dieux, ou de condamner Godescalc. Ce dernier, considérant les noms personnels comme des noms substantiels, ne sauve l’unité de la divi1. Ibid., 536 C-D. 2. Ibid., 538 Λ. 3. Ibid., 540 D-541 B. 4. Ibid., 565 D-566 C. 5. Nous laissons 1. Par exemple, p. 371, 8-11. 2. Il convient ici de se demander si cette identification d’un être existant à une essence, par le moyen terme de la perfection (au moins relative), n’est pas un reflet plus ou moins déformé des idées exprimées dans le De Trinilate de Boèce : Dieu est « id quod est », car Dieu est parfait, donc simple (op. cil., II ; P. L., LXIV, 1250 C). Mais on observera aussitôt que Godescalc étend d’une certaine façon aux êtres composés ce qui, pour Boèce, n’est valable que dans le cas de Dieu : il admet qu’une créature « parfaite » sous un certain rapport puisse être identifiée avec cette essence qu’elle incarne parfaitement ; il semble donc placer un intermédiaire entre l’absolue perfection divine et l’imperfection des êtres créés : la perfection relative de quelques êtres privilégiés ; cette conception rappelle cu­ rieusement le platonisme, qui intercale les Idées entre le Bien et le monde sen­ sible. 3. L’idée centrale de ce premier passage, avec les mêmes citations de saint Jérôme, est reprise dans un texte des pages 136-138 (c’est le troisième morceau des Responsa de diversis). Le contexte en est très compliqué ; outre le thème que nous venons de rappeler, on y trouve en effet : 1° le rappel des distinctions entre trois personnes de même nature (« celsitudo ingenita, genita, procedens »), d’où résulte la thèse de la « trina et una deitas · ; i 2° l’idée que l’unité et la trinité sont corrélatives : « non esset deus unus verus ac vivus nisi fuisset et esset deus trinus » (137, 16-17) ; cette idée n’est pas d’ailleurs vraiment prouvée, sinon par : 3° sa mise en relation avec l’égalité fondamentale des trois personnes, d’où ressort également le refus d’une quaternité. < Comme ces différentes thèses sont développées en d’autres lieux avec plus de clarté, nous n’insisterons pas davantage sur ce texte, qui pourrait à d’autres titres être intéressant, comme fournissant un résumé assez complet de la théologie trinitaire de Godescalc. — Cf. aussi p. 207, 27-209, 19. Godescalc y reprend des ex­ pressions hébraïques (Sidon = venatio — venatores), les noms des ordres angé­ liques, et cite l’exemple des peuples latins soumis à l’Orient (» Venetici », « Dal­ matici ») qui appellent l’Empereur « dominatio, regnum, imperium ·. Il cite aussi îles li'xtcs d<· snini Angiislin. <·! de l’Ecrit ni«·. «inl vΐ|·Ι<· dii peuple» Intius soumis Λ I’Orlont (« Venetici », « I »>i& M*en« hu»si <Ιυ ΓιιιιΙοιΙΙό μ i Ipliliitli<·. 6. P. 82, 22. Cf. saint Augustin, De Trinitate. Vf, 7, 9. 7. P. 82, 23-24. Ici, Dom l.ambqt renvoie à un ^ssage anaiogJ^j^J^l·^— III HH IBINIIR, hUIIAR IIIIHA 11,1 latéral1 une confirmation a contrario, précédée de quelques mots d’exhortation à honorer ces « hommes parfaits », qui caractérisent bien le style qu’il emploie quand il veut avertir solennellement son lec­ teur1 2. Cette nouvelle remarque s’appuie en partie sur un des textes cités immédiatement auparavant, et elle tend à montrer que, si les hommes parfaits sont nommés tous ensemble au singulier, inversement, les hommes injustes sont désignés par des substantifs abstraits au pluriel : « Homines nimis injusti possunt injustitiae dici sicut et nimis tenebrosi sunt tenebrae superius dicti »3. On voit là une con­ séquence de la confiance de Godescalc en la vertu du langage, et de ses recherches pour en exposer toute la valeur : des choses contraires doivent nécessairement être exprimées par des constructions gramma­ ticales contraires4. Godescalc, maintenant, n’a plus qu’à reprendre l’examen de la nature divine, pour voir s’ouvrir devant son appétit théologique et littéraire un thème inépuisable. Il commence par décrire la situa­ tion particulière de chaque personne divine de la même façon que, plus haut, il a décrit celles d’Adam, d’Eve, d’Abel, puis de Pierre, de Paul, de Jean : « Solus pater sic est deus ut non sit ex deo, et so­ lus filius sic est deus ut sit genitus a deo, et solus spiritus sanctus sic est deus ut procedat a deo qui genuit deum et a deo qui genitus est a deo »56 . Voilà donc les trois personnes, chacune avec sa divi­ nité et son rapport spécial aux deux autres. Mais nous ne sommes plus dans la même perspective que plus haut, avec nos deux séries d’ « hommes parfaits » ; en effet, « unaquaeque persona per se est omnino perfectus deus atque perfecta una deitas atque divinitas »e, et de ce que nous avons vu longuement exposé dans les pages qui ' ♦’ 1. P. 82, 24-30. 2. « O mi lector veritatisque dilector noie sis horum quod absit ulla ratione aliquando neglector sed potius capax sagax perspicax sicut oportet inspector ». 3. P. 83, 3-5. Mais Godescalc, un peu plus loin (p. 89, 16), nomme Dieu « tri­ nae et unae deliciae », en se fondant sur un texte de saint Augustin (Confessions, ix, 1, 1). 4. Ici se placent quelques lignes que nous n’analysons pas dans le corps du texte pour ne pas briser le développement, mais qu’il faut signaler justement parce qu’elles indiquent un glissement de pensée qui fait dévier Godescalc de la droite ligne de son argumentation vers le thème de l’union mystique. Il commence par reprendre les termes employés par saint Paul dans les textes qu’il vient de citer : « omnes justi simul una justitia, sicut omnes perfectae virgines atque lucentes virgo vocatur (remarquer le singulier) et lux una » ; et il explique : « quia scilicet Christus et ejus ecclesia tanquam caput et corpus, et sponsus et sponsa, sic prorsus est una persona ». On voit nettement le passage de l’unité métaphysique (liée à l’idée de perfection et d’essence) à l’union spirituelle dont nous avons déjà eu à nous occuper (cf. supra, p. 41 sqq.). C’est manifestement le sens de la première citation de saint Paul qui a induit Godescalc à dériver vers un thème qui lui était familier, sans prendre garde à la suite logique des idées. 5. P. 83, 12-15. 6. P. 83, 15-17. 94 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC précèdent, sort la conclusion : « profecto patet absque ambiguo cla­ ret sine nubilo liquet sine scrupulo1 quod trinus et unus perfectus deus atque divinus est trina et una deitas atque divinitas »1 2. Nous retrouvons ainsi la première affirmation du début de ce texte, alors tirée directement de la philologie hébraïque. Mais elle a été, dans l’intervalle, précisée, nuancée selon qu’il s’agit de perfection humaine ou de perfection divine, et, enrichie maintenant de toutes ces idées connexes qui la mettent en valeur, elle prend plus de relief et de vivacité. A présent, Godescalc va pouvoir donner libre carrière à son goût pour les développements, et se livrer à cette longue énu­ mération d’adjectifs appliqués à Dieu, et transposés en substantifs abstraits, à laquelle nous avons déjà fait allusion3. Il se dispense d’expliquer dans le détail chacune de ces appellations, mais, comme il l’indique, il se contente d’un seul exemple (« per unum tamen pro­ babo cum plana plenaque sufficientia »4) : Dieu n’est pas appelé « virilis » en latin (« non fuit nccesse in usu latini eloquii ut vocetur deus trinus et unus virilis sicut trinus et unus fortis »5) ; pourtant, Dieu est bien « virtus trina et una » : c’est ce qui est prouvé par l’Ecriture, où chaque personne de la Trinité est appelée « virtus » ; et Go­ descalc cite ici trois textes empruntés tant à l’Ancien qu’au Nou­ veau Testament6. — On peut se demander quelle est la signification de ce passage. Certes, il est clair que Godescalc y poursuit le dévelop­ pement de sa thèse centrale : que Dieu peut être nommé au moyen d’un substantif abstrait. Mais pourquoi choisir justement un sub­ stantif auquel ne correspond aucun adjectif, non certes dans l’usage cou­ rant, mais dans l’usage théologique ? Sans doute pour bien montrer que le substantif abstrait est le véritable moyen, le plus essentiel, de nommer Dieu, l’adjectif, que l’on emploie aussi pour parler des hommes, et en général des êtres imparfaits, étant de cette façon inadéquat. Cette excep­ tion prise pour exemple fortifie donc d’autant la thèse fondamentale. b) Syllogismes. Ici s’achève la partie grammaticale de l’argumentation, et Godes­ calc va utiliser maintenant un autre procédé de preuve : la logique. Les choses ne sont d’ailleurs pas aussi simples : il ne s’agit pas uni1. On sent Godescalc tout heureux de sa preuve, tant pour l’idée qu’elle con­ tient que pour la façon dont elle est menée. 2. P. 83, 17-19. « Trina », et non « triplex ». 3. Cf. supra, p. 70, Nous pouvons ici élargir cette perspective : si on ne se limite plus au paragraphe qui commence p. 84, 11, ce n’est plus vingt-six, mais une quarantaine de couples de ce genre qu’il faut dénombrer. I i» or. on ______ _________________________ ______ DEUS TRINUS, DEITAS TRINA 95 quement de reprendre à nouveaux frais et sur un nouveau pied l’ar­ gumentation déjà développée. Godescalc, changeant de méthode, change aussi légèrement d’objet, et se propose de démontrer que l’on peut dire « trina divinitas » de la même façon que l’on dit « trina deitas ». A vrai dire, la différence semble mince ; elle a pourtant un sens précis. Il suffit, pour le comprendre, que l’on se souvienne que Dieu — « Deus » — est dit aussi « divin » — « divinus » — ; que de « deus trinus » on tire directement, comme nous l’avons vu, la for­ mule « deitas trina » ; mais que le mot « divinus », même s’il est tou­ jours lié à « deus », n’en peut pas pour autant être réputé exacte­ ment synonyme, ni non plus, en conséquence, « divinitas », de « dei­ tas » ; et qu’enfin, le mot « divinitas », qui s’oppose à « humanitas », est surtout employé pour désigner l’une des deux natures du Christ (cette dernière idée apparaîtra plus clairement lorsque nous verrons le détail de l’argumentation). Pour toutes ces raisons, l’établissement de la formule « divinitas trina » exige un traitement spécial, auquel Godescalc va s’employer en construisant deux syllogismes. Il annonce son entreprise avec quelque solennité, comme il convient lorsqu’on va mettre en œuvre un mode de raisonnement à la fois puissant et difficile, qui demande un éclaircissement préalable : « Quod velut trina est deitas sic etiam sit trina divinitas, sicut omnino verissime promo sic profecto triformi trimembrique firmissime syllogismo probo rationabiliter scilicet proponendo regulariter adsumendo vera­ citer concludendo... »x. La majeure (« propositio ») du premier syl­ logisme est de forme hypothétique (sans que Godescalc précise, bien entendu, cette particularité) : « Si non est ut ego dico trina divinitas, ergo non a solo filio sed etiam simul a patre et spiritu sancto est adsumpta humanitas »1 2 ; elle signifie que le refus de distinguer dif­ férents termes à l’intérieur de la divinité conduit nécessairement à affirmer qu’elle a tout entière assumé la nature humaine : en consé­ quence, la distinction entre les diverses personnes perd sa significa­ tion. La mineure (« adsumptio ») pose une affirmation théologique classique : « non est autem a patre et a spiritu sancto quod absit ullo modo sed a solo tantum filio adsumpta humanitas »3. Et la con­ clusion se tire d’elle-même, sans qu’il soit besoin d’y insister : « est ergo trina divinitas »4. Le syllogisme est très clair ; on pourrait le formuler ainsi (en appelant Λ la proposition : « est trina divinitas » 1. P. 85, 13-17. 2. P. 85, 17-19. Godescalc ajoute : « quia prorsus ut claret humanitatem adsumpsit divinitas ». Il ne s'agit pas ici d’un élément du raisonnement, ce n’est » Γ I' III IIIHH ·, HI HUH · lll|llR» ■ .'I, Ci. «itpni, |i. 70, Noun iinuvnim lef Mniglr «·<Ήι> live : *1 on 11« »o limite plus au paragraphe qui commence p. 84, 11, ce n’est plus vingt-six, mais une quarantaine de couples de ce genre qu’il faut dénombrer. 4. P. 84, 25-26. ..... .......................... 11 II Mi ..... Ort μ^μμμ»»»·········· ΙΑ Μι llllllll- I lllhll lllllljllh III· IIIIIH AI Al (1 et B la proposition : « a solo filio adsumpta est humanitas ») : Si non A, non B ; or B ; done A ; on encore (en appelant toujours A la proposition : « est trina divi­ nitas », et B’ la proposition : « a patre et a spiritu sancto est adsumpta humanitas ») : Si non A, B’ ; or non B’ ; donc A. On voit le principe formel de l’argumentation : la proposition « est trina divinitas » est posée soit par l'affirmation d’une proposition B dont la négation est impliquée par celle de la proposition à démon­ trer ; soit par la négation d’une proposition (B’) dont l’affirmation est impliquée par la négation de la proposition à démontrer. Cela implique, évidemment, soit que A et B sont liées dans l’affirmation comme elles le sont dans la négation (première formule) ; soit que la fausseté de B’ pose la vérité de A aussi légitimement que la faus­ seté de A impliquait la vérité de B’ (seconde formule) : en d’autres termes, que A et B’ ne peuvent être fausses ensemble (qu’elles sont contradictoires). On ne peut reprocher à Godescalc de n’être pas remonté à la source de son raisonnement ; retenons simplement à son actif la construction d’un syllogisme fondé sur des relations entre vérités révélées, et la pratique du raisonnement par l’absurde (seconde formule). Mais il ne s’en tient pas là et nous donne un second syllogisme (« Item idipsum probetur et altero modo s1). La majeure en est extrê­ mement complexe ; l’essentiel de sa formulation est à peu près de même forme que plus haut ; mais elle est préparée par une exégèse d’un texte sacré, empruntée elle-même aux Homélies sur l’Euangile de saint Grégoire le Grand : « Gloriosus Gregorius papa sanctissimus dicit ponens et exponens illud quod per psalmitam de se dei filius dixerit : In Idumaeam extendam calciamentum meum : Calciata ad nos divinitas venit1 23 . Itaque si non est trina divinitas, ergo et pater et spiritus sanctus venit ad nos calciatus »s. Et la suite du raison­ nement se poursuit d’une façon parfaitement claire, voisine de celle du premier syllogisme : « Non autem pater et spiritus sanctus sed solus filius id est divinitas genita sive generata humanata incarnata et nata venit ad nos calciata. Est ergo velut claret omnino divinitas 1. P. 85, 22-23. 2. Psaume LIX, 10. Saint Grégoire .7, 3. 3. P. 85, 23-86, 1. le Grand, Homiliae in Evangelium, I, 1. P. 85, 13-17. 2. P. 85, 17-19. Godescalc ajoute : « quia prorsus ut claret humanitatem adsumpsit divinitas ». Il ne s’agit pas ici d’un élément du raisonnement, ce n'est htlfi illINlri, lihllta HHHA 07 trina »l. Le schéma formel est 1e, même que celui du premier syllo­ gisme traduit selon la seconde formule (raisonnement par l’absurde), si bien que l’on peut dire que ce second raisonnement est comme prélevé sur le premier, changeant simplement le contenu de B’. Le principe de contradiction est ici encore le ressort caché de l’argu­ ment. La majeure suppose maintenant, pour être comprise, une exégèse empruntée à un auteur révéré, ce qui la complique : l’argu­ ment repose sur l’autorité de l’Ecriturc Sainte et sur l’autorité de saint Grégoire ; il met donc en jeu à la fois deux principes de démon­ stration, la logique et l’autorité des Pères1 2. Jetons un dernier coup d’œil sur ces deux syllogismes tels qu’ils se présentent dans le texte de Godescalc : nous voyons combien celui-ci, soit par goût, soit par maladresse, accumule les difficultés autour de ses preuves, au lieu de les réduire à leur expression la plus stricte et la plus efficace. Le premier syllogisme met en jeu deux séries d’implications à la fois : Si non Λ, non B mais B’ ; or, B et non B’ ; donc A. Pour y voir plus clair il a fallu d’abord dissocier les deux raisonne­ ments groupés en un (observons ici que le croisement des négations entre la majeure et la mineure rend plus sensible, pour ainsi dire, le jeu du principe de contradiction, qui, si l’on y regarde de plus près, n’a cours en fait que dans la seconde formule : la rhétorique ici renforce — ou compromet ? — la dialectique). — Le second est d’un schéma plus simple, mais la majeure s’y charge d’une exégèse compliquée. Nous sommes encore loin du style dépouillé de la grande scolastique ; cette remarque n’est pas hors de propos : le style philo­ sophique est un élément important de la méthode, donc de la pensée ; il n’en est pas un simple vêtement. Après diverses citations, où il est question certes de « divinitas », mais non de « trina », vient un passage curieux, qui met en cause directement le lecteur dans son humanité même : « Quisquis igitur dicit quod perfectus trinus divinus non sit trina divinitas non est dignus ut sit homo rectus ne dicam perfectus id est ipsa humanitas, quia certe semetipsum necat quisquis istud negat. Unde crebro sic solebam et soleo dicere disputando : Infelix homo et miser homuncio fieri vult a deo perfectus homo id est humanitas, et deus qui sem­ per est perfectus non esset deitas atque divinitas ? »3. Autrement dit, 1. P. 86, 2-4. 2. Nous avons déjà vu un cas où Godescalc utilisait conjointement la gram­ maire et l’autorité. 3. P. 86. 21-87, 3. 98 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC celui qui refuse de nommer Dieu « deltas », « divinitas », nie la per­ fection divine (puisque, nous l’avons vu, le substantif abstrait est le nom qui convient par excellence à l’être parfait) ; par ce blasphème il renonce à sa dignité, à sa perfection propre et se voue à l’enfer, procédant à une sorte de suicide logique et théologique à la fois (« semetipsum necat quisquis istud negat »*) : il y a là le germe d’une réflexion sur les rapports entre la valeur morale, ou religieuse, et la plénitude de l’existence, qui s’infléchit curieusement vers une per­ spective logique, en vertu du thème général dominé par la question des rapports entre la perfection et l’essence. Il est regrettable que Godescalc ne développe pas davantage ces idées, qui, certes, ne nous renseigneraient sans doute pas directement sur sa théologie trinitaire, mais ouvriraient des perspectives sur son ontologie. c) L'Ecriture et les Pères. Ce qui vient maintenant, jusqu’à la fin de ce premier fragment, offre moins d’intérêt que ce que nous avons vu jusqu’à présent. Go­ descalc, après la preuve grammaticale et la preuve logique, utilise la preuve scripturaire et patristique. Il tient pour suffisamment, justifié l’emploi de l’adjectif « trinus », et s’occupe maintenant d’étendre le nombre des substantifs auxquels le joindre : « gloria trina », « trina majestas — potestas — pietas — sanitas — suavitas — pulchri­ tudo — requies — firmitas — claritas — salus — laus », « trinae et unae deliciae — divitiae ». Le détail des développements ne mé­ rite pas qu’on s’y arrête. L’argumentation est, en gros, toujours la même : Godescalc cherche dans l’Ecriture des textes où Dieu soit appelé de l’un des noms cités plus haut ; le cas échéant, il ajoute à ces références scripturaires des textes d’auteurs tels que saint Augus­ tin, le Pseudo-Prosper, saint Cyprien, saint Jérôme, Prudence — voire Arator et Wandalbert1 2. Pour pouvoir étendre aux trois personnes ce qui souvent est dit d’une seule, il use d’un axiome théologique em­ prunté au Quicumque du Pseudo-Athanase : « Qualis est pater et filius talis est et spiritus sanctus »3. Au passage, on peut trouver ici ou là quelques lignes qui méritent 1. A un lecteur moderne cette remarque de Godescalc peut paraître bizarre, recherchée — moins convaincante que baroque. Mais cette bizarrerie est carac­ téristique de l’esprit de Godescalc, trop passionné et trop peu métaphysicien pour séparer nettement le domaine des idées abstraites de celui de la vie religieuse et morale. Même si l’on veut voir dans ce passage la marque d’une influence de Boèce (cf. supra, p. 9, n. 2) on observera la transposition que Godescalc lui fait subir. 2. Il trouve deux fois chez Arator l’expression « trina potestas », et il la trouve une fois chez Wnn<1 nII>rrt <’.<· sont Ion leulc» citation». avec <·<·1|<·« <1ιι Picudo- DEUS TRINUS, DEITAS TRINA 99 de retenir l’attention. Ainsi du développement de la page 89, 16-24» qui semble faire curieusement se rejoindre le plan de la logique et celui de l’existence. On peut le résumer ainsi : « Universa vanitas omnis homo vivens », dit le Psalmiste1 ; « perfectus homo est ipsa humanitas », dit saint Jérôme (il s’agit du texte qui ouvre le frag­ ment que nous finissons d’étudier) : on voit donc que l’on utilise un substantif abstrait pour désigner aussi bien le plus bas degré du mal1 2 que la perfection dans le bien, et cela nous permet, appuyés sur l’autorité des Psaumes et de saint Jérôme, d’appeler Dieu « deitas et divinitas ». Mais, cet argument grammatical, nous l’avons mis en évidence d’une façon artificielle : chez Godescalc, il est mêlé à un autre raisonnement : « vanitas », et « humanitas », qui témoignent en faveur de « deitas », ne sont pas seulement des faits grammaticaux qui établissent la légitimité d’un autre fait grammatical ; ce sont aussi, si l’on se porte au plan de l’existence, l’ensemble des hommes mauvais, et l'ensemble des hommes bons ; ce qui nous donne ceci : « ...vide innumerabilia milia testimoniorum tam de parte reprobo­ rum ubi est omnis homo vivens vanitas quam de parte electorum ubi est omnis perfectus homo humanitas, et scias quod trinus et unus perfectus deus atque divinus est trina et una deitas et omnino divinitas »3. On voit en somme que le témoignage grammatical en­ traîne avec lui le témoignage des êtres existants désignés par les mots considérés : on ne peut concevoir de divergence entre deux réalités aussi profondément apparentées que le langage et les choses — ou peut-être faut-il dire : entre ces deux aspects de la même réa­ lité que sont le langage et les choses. « Vanitas » n’est pas simple­ ment un nom, c’est aussi l’ensemble des damnés ; et ce que « vani­ tas » et « humanitas » sont à « deitas » sur le plan grammatical — l’at­ testation d’une possibilité linguistique —, les damnés existants et les élus existants le sont par rapport à la divinité existante — le vi­ vant témoignage rendu par le plus grande vertu et par le comble de la noirceur à la perfection suprême. Des divers exemples déjà rencontrés de la philosophie du langage qui est celle de Godescalc celui-ci est sans doute le plus étonnant4. Un peu plus loin, Godescalc, à partir de textes de saint Augustin, de Prudence, rappelle que Dieu peut être exprimé « sub plurali nu- 1. Psaume XXXVIII, 6. 2. Godescalc semble oublier son développement de la p. 83, 3-5, qui parait mettre nécessairement au pluriel l’ensemble des méchants. 3. P. 89, 20-24. 4. On notera toutefois, ici encore, que cette philosophie n’existe probablement (I W'« JT Un ΛΙκνίΊΐ.ι „ Ιι·Ηΐ·ρι>ΜΐΙι·ι full subir. 2. 11 trouve deux fois chez. Arator l’expression « trina potestas », et il la trouve une fois chez Wandalbert. Ce sont les seules citations, avec celles du PscudoH MtHifiiH iiirol JnbiiH in mini muii mcro »*, et part de cette idée pour affirmer à nouveau (sans vrai­ ment le prouver) que « deitas naturaliter una » et « deitas persona­ liter trina » sont profondément liées. Et il complète et corrobore la dernière formule par ces mots : « ...certe praeter tres personas solas bonas non est quarta persona quae sit bona quia prorsus ut ait do­ minus : Nemo bonus nisi solus deus1 2 scilicet deus trinitas non quaternitas»3. L’idée principale de ce passage est éclairée par deux autres textes. Le premier4 se réfère explicitement à l’hérésie de Nestorius : « Non quod duo filii vel christi sint duo deus et homo velut latra­ vit Nestorius — non enim fecit humanitas ut accederet quod absit deo trinitati quaternitas sed mansit ut erat trinitas... » ; le second5, plus complexe, renvoie dos à dos Eutychès et Nestorius, et associe au nom de ce dernier celui de Felix d’Urgel (« Felix infelix »). On voit donc que ce refus d’une « quaternité » vise le nestorianisme, et l’adoptianisme qui lui est assimilé. Le fond de la pensée n’offre nulle difficulté, il est dans la ligne de l’orthodoxie. Ce qui est plus diffi­ cile à saisir, c'est qu’il y ait là une argumentation, et non une simple affirmation : le « quia » nous invite à chercher là-dedans une preuve. On pourrait certes répondre que Godescalc n’est pas toujours très exigeant sur la qualité des raisonnements, et il lui arrive6 de prodi­ guer des « ergo » et des « igitur » fort peu logiques. Pourtant, nous pouvons chercher du côté de l’idée de perfection (en liaison peutêtre avec le « mansit quod erat trinitas » de la page 246). On ne pour­ rait parler de quaternité qu’en élevant la personne humaine du Christ au même rang que les autres, et singulièrement que sa personne di­ vine. Or, il faudrait pour cela affirmer que, à un moment de l’his­ toire, un être, qui, par hypothèse, n’était pas Dieu jusqu’alors, s’est trouvé, ou a été fait, suffisamment parfait pour être égalé à Dieu. Soit, comme genre de perfection, la bonté. Cet être, quatrième per­ sonne, est donc bon à l’égal de Dieu. Mais nous savons que c’est impossible. Donc, sans qu’il y ait confusion entre l’humanité et la divinité du Christ, il ne faut pas en faire deux personnes distinctes ; la Trinité reste trinité, et si l’homme Jésus est aussi bon que Dieu, c’est qu’il est lui-même Dieu : il ne s’ajoute pas à la Trinité déjà constituée, si l’on peut dire (« ut erat »). Et nous pouvons, en der­ nière analyse, maintenir le « personaliter trina ». Le fragment s’achève sur quelques autres considérations et exhor1. P. 90, 10. 2. Luc, XVIII, 19. 3. P. 90, 23-26. 4. P. 246, 18-21. 5. P. 295, 22-296, 5. 6. Cf. p. 86, 5-24 (pour nous borner au passage que nous étudions en ce mo­ ment). i IifiiUWsir ΜίΚυΙιί ’’hiïilltu ιιιιι tUvi>lii|i|i»llli ni . h i, Godescalc se livre à une exégèse grammaticale d’un texte de saint Paul (Romains, XIII, 3-4) : < Vis non timere potestatem ? Bonum fac et habebis lau­ dem ex illa. >lllll AllHII«l|l| i I IlMtillU Allgiii limini noelhlit \h piirlhia <( plu» lil»«nl, dit Godescalc (p. 90, 12) à ia suite de saint Augustin (dans un texte non identifié). Mais, notons-le, il critique saint Jérôme et saint Augustin pour des expressions voisines (p. 140) : en l’absence d’un exposé systématique, il n’est pas facile de voir comment Godescalc unit des deux attitudes. Cf. aussi p. 40, n. 3). 2. P. 30, 2-3. 118 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC sancto pariter et pariliter naturaliter et substantialiter deus magnus, et tamen specialiter solus est agnus juxta quod dicimus ei : Domine deus agnus dei... »*. Ces thèmes nous sont familiers : ils emplissent, explicites ou sous-jacents, les analyses de toutes les sections du cha­ pitre précédent. A chaque pas, en effet, nous avons retrouvé la même perspective, selon laquelle les personnes sont diverses dans l’unité, et une dans la diversité. Le canevas de notre travail nous est donc fixé : il nous faut étudier la façon dont les personnes prennent cha­ cune sa situation propre à l’intérieur de la communauté trinitaire ; ensuite, nous pourrons voir comment se coordonnent la nature1 2 et l’activité de ces personnes ; après quoi seulement nous pourrons pas­ ser à l’étude du Père, du Fils, de l’Esprit. Godescalc s’attache assez souvent à exprimer, d’une façon ou d’une autre, ces rapports complexes d’unité et de diversité que tout théolo­ gien doit maintenir avec le plus grand soin s’il ne veut, en insistant trop sur l’un des aspects au détriment de l'autre, verser dans l’héré­ sie (sabellianisme ou arianisme, dirons-nous à la suite de Godescalc qui, nous le savons, dénonce fréquemment ces deux erreurs oppo­ sées). — Tantôt ce sera une prière qui, par sa formulation, rappellera ce qu’est la Trinité : « Veni benedicte deus dominus paraclyte, veni missus a benedicto deo domino paraclyto in nomine benedicti dei domini paraclyti et sit semper omnis honor laus et gloria merito vobis benedicto deo domino paraclyto, trino et uni vestroque simul benedicto nomini necnon et numini. Amen »3. L’analyse de cette invocation dessine les traits essentiels de la théologie trinitaire : la distinction des trois personnes, et leur unité de nature indiquée par la similitude des mots employés à propos de chacune ; le « trino et uni » si fréquent chez Godescalc ; le « vobis... deo »4 qui, par sa cons­ truction, unit de façon frappante le singulier et le pluriel dans une synthèse dont l’expression dépasse l’usage de la syntaxe courante, comme le mystère trinitaire dépasse les catégories ordinaires du rai­ sonnement ; enfin, plus subtil mais sans doute aussi net, l’usage de la déclinaison presque entière, qui semble rendre sensible à une oreille et à un esprit grammairiens la diversité des spécialités personnelles unifiées dans la communauté de nature, de même que les flexions diverses multiplient le substantif sans le diviser et selon ses fonc­ tions5 — tout dans ce texte se réfère, comme à un centre et à un 1. P. 197, 10-13. 2. « ...quicquid ingenitus pater habet ingenitum in sua natura etc... » p. 100, 9 sqq. ; cl. supra p. 105). L’imprécision de l’idée de nature dans la philosophie de Godescalc est évidemment la source de scs difficultés. a i·. :ii, a? XL i. __ ______________ - LES PERSONNES DE LA TRINITÉ 119 principe, au dogme de la Trinité. — Mais il arrive aussi, et plus sou­ vent, que Godescalc résume en quelques lignes les caractéristiques de chacune des trois personnes (nommées ensemble) ; ce mode de présentation est extrêmement fréquent, il n’est pas question d’en énumérer tous les exemples. Nous pouvons pourtant en étudier quel­ ques-uns. Le texte qui représente le mieux ce genre de développement, et aussi sans doute un des plus systématiques, se trouve dans la sec­ tion De diuersis, p. 300, 1-17. Godescalc s’y appuie sur des textes évangéliques, commentés par saint Grégoire le Grand dans ses Homiliae in Euangelia. Ainsi : « Simile est regnum caelorum homini regi qui fecit nuptias filio suo1, quod sic expositum est a beato Gregorio : Deus pater deo filio nuptias fecit1 2. Ergo per se est deus qui fecit nuptias deo et per se est deus cui fecit nuptias deus et per se est deus qui procedit de deo qui fecit nuptias deo et de deo cui fecit nuptias deus »3. On voit suffisamment que le « ergo » est quelque peu pré­ somptueux, car la conclusion dépasse ce qui est posé dans la double prémisse évangélique et patristique (le « per se » n’est pas suffisam­ ment prouvé par la comparaison des deux personnes divines à deux personnes humaines ; l’introduction du Saint-Esprit excède les textes de départ) ; on voit aussi que cette prémisse, dans ce qu’elle a de théologiquement fécond (l’exégèse symbolique d’une parabole) est empruntée à un auteur antérieur. On n’a donc pas là exactement un raisonnement, ni un développement nouveau, mais seulement une affirmation complaisamment précisée, et qui tire sa vérité de la con­ naissance et de l’acceptation d’une tradition, non d’une élaboration personnelle. Autant pourrait-on en dire du deuxième passage, que nous reproduisons sans autre commentaire : « Item aliud ejusdem domini : Sicut misit me pater et ego mitto vos4, id est : Sicut misit me pater deus deum et ego mitto vos homo homines5. Ergo per se est deus qui misit deum et per se est deus quem misit deus et per se est deus qui procedit de deo qui misit deum et de deo quem mi­ sit deus »e. Mais le plus souvent Godescalc n’invoque pas d’autorité autre que celle de l’Ecriture7 : il se contente de rappeler, de la même façon que ci-dessus, quels sont les rapports et les différences entre les personnes divines. La plupart du temps elles ne sont considérées que d’un seul 1. 2. 3. 4. Matthieu, XXII, 2. Saint Grégoire le Grand, Homiliae in Euangelia, II, 33, 3. P. 300, 3-8. Jean, XX, 21. <|IH> IhhiiiIIIIj (iiilil Ii.Hh I lliniill lilli III mill HrtllliH tli |i Hill, (I ni|i|, , it ,u p. Iuli). I I ni i »1 Λ, I'.I· ni ile I hli'i· ilr inituri· linns hl plilliisoplllo île Godescalc est évidemment la source de ses difficultés. 3. P. 31, 27-32, 3. _ 4, Çf. p 33 l_Z g· 3L 'jm* ' U£" i 13(1 ΙΛ Ml llllllll IUI I II .< X11 yl > l‘. Ill·; IIOlHtNGAI.C point de vue. Ainsi de ces lignes où est posée la structure trinitaire fondamentale : « ...solus pater sic est deus ut non sit ex deo sed ge­ nuit deum, et solus filius sic est deus ut genitus sit a deo, et solus spiritus sanctus sic est deus ut procedat ex ingenito simul et ex ge­ nito deo... »’. Ou encore, celles-ci, où Godescalc prend pour point de départ un texte biblique et en tire la même conclusion : « Sic etiam cum recolis vel audis : Invocabo dominum patrem domini mei1 23 , vides dominum qui habet filium esse patrem solum, et dominum qui habet patrem non esse nisi filium, nec non et ex ingenito genitoque pro­ cedentem dominum cognoscis esse spiritum sanctum »s. Ou encore : ♦ Ecce claret denuo quod pater est deus non tamen de deo, et filius deus non a se tamen sed a patre deo, et spiritus sanctus deus non a se sed procedens ab ingenito simul ac genito deo »4. Tout cela ne fait que donner un schéma assez abstrait de la Tri­ nité, réduit aux rapports principaux. Mais il arrive aussi que Godes­ calc brode sur ce thème général, en se rattachant à tel ou tel attri­ but divin au lieu de s’en tenir au simple nom « deus » ; dans ce cas il part ordinairement d’un texte qu’il commente en insistant sur l’attribut qu’il y trouve signalé. Ainsi décrit-il la Trinité de Dieucharité : il cite un passage de saint Paul56où il est question de Dieu le Père : « qui... nos... transtulit in regnum filii caritatis suae... » ; et de commenter : « Caritas vero quae filium habet solus est pater deus ingenitus caritas ingenita. Porro caritas quae patrem habet solus est filius caritas genita. Caritas vero quae nec patrem habet genitorem nec filium a se genitum solus est spiritus sanctus caritas ipsa procedens »®. De même pour Dieu-clarté : « Garriebam tibi deo meo deliciis meis claritati meae », écrit saint Augustin7 ; commen­ taire : « Nam deus pater est paterna claritas sed ingenita, filius cla­ ritas genita, spiritus sanctus est claritas procedens a claritate inge­ nita et a claritate genita »89 . De Dieu-clarté, rapprochons Dieu-lumière : « cum confiteris dominum Christum esse lumen de lumine et dicis ad deum patrem utique lumen : In lumine tuo videbimus lumen’, profecto si prout opto mundi cordis es, lumen quod non est de lumine 1. P. 22, 17-20. 2. Ecclésiastique, LI, 13. 3. P. 266, 13-18. Ces lignes sont précédées de citations du Prologue de saint Jean et du Credo, où sont indiqués les rapports de filiation : « Et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum ; Deum de Deo lumen de lumine Deum verum de Deo vero · (p. 266, 6-9). 4. P. 270, 18-21. 5. Colossiens, I, 12-14. 6. P. 98, 17-21. On notera le « caritas ipsa ·, qui détermine une attribution particulière au Saint Esprit. 7. Saint Augustin, Confessions, IX, 1, 1. 8. P. 90, 6-9. 9. Psaume XXXV, 10. à 3. 4. 5. HiÜlll IliihHÎiliii II· iHiAHih ΙΙηΗΠΙΙΗρ lu hΙ·ιΗ»||< lin, II, II, il. Ι·. 300, 3 Μ. Jean, XX, 21. Saint Grégoire le Grand, op. cit., TT, 26, 2. LES l'EltSONNEM 1>K. LA IHINIIÎ. 121 patrem et lumen de lumine genitum filium lumen vero quod ex in­ genito genitoque lumine procedit spiritum sanctum esse vides »*. Par­ fois les choses se compliquent et Godescalc traite de plusieurs attri­ buts à la fois, en s’arrangeant pour les rapporter aux diverses per­ sonnes, différemment dans chaque cas, grâce au jeu des substantifs et des adjectifs : « Sic per se substantialiter naturaliter sempiternaliter unaquaeque persona, deus videlicet ingenitus vera aeternitas, deus genitus aeterna veritas, deus ab ingenito genitoque procedens deo aeterna et vera caritas »1 2. D’autres fois Godescalc fixe son attention non sur un attribut à proprement parler, mais sur une représentation symbolique de la divinité qu’il trouve attestée dans l’Ecriture : « Ita quoque cum dicis : Rex vero laetabitur in deo3 et cum recolis dixisse filium : Ego autem constitutus sum rex ab eo4 cumque dicis : Rex virtutum di­ lecti56aisque rursus ipsi regi : Deus judicium tuum regi da et justi­ tiam tuam filio regis®, procul dubio regem cui est filius patrem, et regem cui est pater filium et regem quoque ex ingenito genitoque rege procedentem spiritum sanctum mentis intuitu cernis »7. Citons, dans le même ordre d’idées, cette référence à la figuration spatiale classique des rapports entre le Père et le Fils : « Dominus a cujus dextris sedet dominus pater est, dominus qui sedet a dextris domini filius est, dominus in quo David vocat dominum suum sedentem a dextris domini spiritus sanctus est »8. Enfin, outre les rapports schématiques, les attributs éternels, les figures, Godescalc introduit encore dans ses descriptions de la Tri­ nité les circonstances historiques selon lesquelles Dieu en sa deuxième et sa troisième personnes entre en contact avec l'homme ; ainsi en est-il de ce rappel de l’incarnation appuyé sur un texte sacré : « Dominus in cujus nomine venit dominus pater est, dominus qui venit in nomine domini910 11 filius est, dominus qui procedit de domino in cujus nomine venit dominus et de domino qui venit in nomine domini spiritus sanctus est »19 ; de ce texte fondé sur les paroles du Christ relatives à son Ascension : « Ascendo ad patrem meum et patrem vestrum deum meum et deum vestrum11. Ergo per se est deus ad 1. P. 266, 25-30. 2. P. 462, 11-15, Même texte p. 310, 5-8. 3. Psaume LXII, 12. 4. Psaume 77, 6. 5. Psaume LXV77, 13. 6. Psaume LXX7, 2. 7. P. 266, 18-24. 8. P. 319, 20-23. 9. Matthieu, XXII, 43-44. 10. P. 319, 16-19. 11. Jean, XX. 17. 122 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC quem ascendit deus et per se est deus qui ascendit ad deum et per se est deus qui procedit de deo ad quem ascendit deus et de deo qui ascendit ad deum s1 ; et de cet autre, plus complexe, où se retrouvent à la fois la génération éternelle du Fils, l’incarnation, et la Proces­ sion et la mission du Saint-Esprit : « Deus enim pater sic est deus ut non sit ex deo sed ex semetipso genuit deum, et deus qui sempiternaliter patrem et temporaliter habet hominem matrem deus est filius, et deus qui nec deum genuit nec a deo genitus est sed ab inge­ nito deo principaliter et a deo genito pariliter procedit, quem deus mittit in nomine domini, spiritus sanctus est »2. On voit que dans tous ces textes Godescalc ne cherche pas à con­ struire des preuves personnelles, mais se contente de résumer les données traditionnelles relatives à la Trinité, chaque fois selon la perspective fournie par un texte scripturaire ou patristique. Ce n’est pas la présence de ce texte au départ du développement qui peut nous autoriser à voir là une véritable argumentation ; il faut distin­ guer deux choses : la forme générale, le rythme, de toutes ces des­ criptions, que donne la triplicité des points de vue (« Pater — filius — spiritus sanctus — sic est deus ut etc... ») — et le contenu parti­ culier à chaque passage, selon qu’il est question d’un attribut divin, ou d’une figure, etc... Il est évident que c’est la forme qui devrait manifester l’élément logique, si preuve il y avait ; or, précisément, c’est le contenu qui est authentifié par le texte de base, parce qu’il ne fait, pour ainsi dire, que le moduler ; l’élément formel ne fait qu’appliquer à la diversité des cas le concept universellement accepté, en théologie orthodoxe, de la structure trinitaire, et, de ce fait, ne peut être assimilé à une véritable argumentation. Davantage : dans la plupart des cas, il dépasse la donnée scripturaire, où il n’est géné­ ralement question que de la première ou de la deuxième personne, en étendant l’élément révélé à la troisième — et cela, sans autre preuve que la garantie de la tradition théologique implicitement pré­ sente. En somme, si on veut parler de preuve, il faut expressément préciser que cette preuve est en dehors de l’idée exprimée : elle réside dans l'élaboration théologique antérieure, que Godescalc accepte et sur laquelle il se fonde sans éprouver le besoin de la reformuler pour son compte personnel. Il n'est pas question de le lui reprocher, car il serait bien impossible, et vain, de reprendre toute question au départ à chaque occasion ; mais il est pourtant nécessaire de bien marquer que l’on ne trouve pas d’argumentation véritable dans les passages que nous venons d’étudier. Bien plutôt ce sont ces passages qui servent à amener, dans la plupart des cas, la conclusion à la- LES PERSONNES DE LA TRINITÉ 123 quelle Godescalc s’attache avec le plus de soin : « deitas est trina »L Ces premières considérations sur les rapports généraux entre les personnes de la Trinité se rattachent donc, comme il est naturel, aux points de vue plus essentiels sur la nature de la Trinité, et spé­ cialement à la théorie de la « deitas trina ». Mais aussi bien Godescalc n’oublie-t-il pas l’autre aspect des choses : Dieu est un, et, en par­ lant du statut des personnes, il est amené à se référer encore à la question de l’unité. Nous avons déjà vu1 2 l’unique substance divine rassembler en elle la diversité des natures personnelles. Nous savons également que le concept d’unité est rejoint assez souvent par la médiation du concept d’égalité : « ...Non est pater major filio neque filius major spiritu sancto sed omnino totae tres personae sibi sunt invicem coaequales et coaeternae »3. Nous avons plus haut45 étudié cette égalité d’un point de vue abstrait, en considérant Dieu en luimême, et les personnes en elles-mêmes, indépendamment du détail de leurs rapports. Maintenant, nous pouvons voir les choses de plus près, en considérant ce que nous avions jusqu’à présent réservé. Cela ne renforcera pas la thèse déjà analysée, qui se soutient très bien dans son autonomie, mais cela nous permettra de la développer en faisant entrer en jeu la particularité concrète des diverses personnes. Ainsi, l’égalité formelle posée entre elles se précise lorsqu’on la réfère à la génération et à la procession divines : « ...claret omnino sine scrupulo patet sine nubilo liquet absque ambiguo quod Christus deus aeterna veritas majus excelsum est id est genita celsitudo atque sublimitas, quippe quam sibi coaequalem coaeternam genuit pater vera aeternitas, ingenitum videlicet excelsum id est ingenita celsi­ tudo atque sublimitas. Inde procedit procedens deus spiritus sanctus aeterna et vera caritas procedens excelsum id est procedens celsitudo atque sublimitas »6. On voit bien comment l'unité abstraitement posée se déploie et s’explicite selon la façon dont chaque personne est en relation avec les deux autres ; autrement dit, les rapports généraux entre les personnes se précisent non seulement quant à la différence, mais aussi quant à l’égalité — plus exactement encore, quant à l’éga­ lité dans la différence*. La même conclusion pourra être obtenue à 1. Cf. supra, p. 93. 2. Cf. supra, p. 111-113, et in/ra, p. 132. 3. P. 23, 3-6. Voir aussi l’usage fréquent de l’adverbe « pariter » dans les for­ mules où Godescalc met en jeu plus d’une personne. 4. Dans la section Deus unus du chapitre I. 5. P. 136, 23 - 137, 4. 6. C’est ainsi que Godescalc refuse l’inégalité arienne entre les trois personnes, qui ferait en fait poser trois dieux : « ...si valut latrant arriani sic spiritus sane- !1g i|ill 124 I I ill ή ulll· m l ? Ι’ΙΗΙΗΙ ΠΙΙΊΙ Itflllh I I |i|li|inll ili FF WPfll FWB NI < HH, III l'nin llislnll Λ III i.λ méiiiode niikoLoaryuE de godescalc propos de deux personnes seulement, et à partir du statut propre de l’une d’entre elles. Ainsi « Filius propterea secundum divinitatem imago est patris quia penitus est ei coaequalis coaeternus et consubstantialis s1. Nous retrouverons ce texte quand nous étudierons la deuxième personne. Mais nous comprenons dès à présent com­ ment peuvent se combiner la nécessaire égalité et la difference des situations. De même, en comparant non plus les deux premières personnes, mais les deux dernières, nous trouverons une attestation de leur égalité profonde dans un texte curieux, inséré dans le De una et non trina deitate de Hincmar*1 23 : « Ab imperitis non bene dici­ tur : Qui vivis et regnas cum deo patre in unitate spiritus sancti deus, ne filius quod absit esse spiritus sancti deus putetur ». A tra­ vers la faute de construction (« spiritus sancti » rattaché à « deus », et non à « unitate »s) on voit bien le refus de mettre entre deux per­ sonnes de la Trinité une inégalité qui ferait de l’une le dieu de l’autre. Ce texte est isolé, et c’est regrettable : il serait intéressant de savoir dans quel développement il se plaçait ; tel quel cependant il va exac­ tement dans le même sens que celui que nous avons cité juste avant lui. Enfin, cette égalité, cette unité des personnes, se manifeste encore dans l’unité de volonté qui les anime : « ...una semper voluntas pa­ tris et filii et spiritus sancti... »4. Nous atteignons ici une perspective différente de celle que nous venons d’examiner : il ne s’agit plus d’unité d’essence, mais d’unité d’action56 . Et ici se recoupent le concept d’unité et le concept de prédestination, puisque l’acte par lequel Dieu prédestine les hommes sort directement de son vouloir éternelle ...revera coaeterna est deo tamquam consilii voluntatisque suae dispositio prae­ destinatio sua »e — « praedestinatio sua quae non est quod absit de nihilo sed omnimodo de sapientiae suae profundo pio justoque consilio multiplicique copiosissimo ditissimo uberrimo bonique totius integerrimo thesauro »7. Or, la prédestination n’est pas l’œuvre d’une seule des personnes, mais de la Trinité entière : « ...dei dispositio sive prae­ destinatio non est quod absit solius patris ullo modo sed communis rimus sapientissimus altissimus, tunc sine dubio sicut tres dii et domini ita nihilo­ minus propter diversitatem et inaequalitatem sui tres extitissent spiritus · (p. 268, 13-20). 1. P. 145, 28 - 146, 1. 2. P. 33, 26-28 ; P. L., CXXV, 604 B. Cf. supra, p. 79, n. 3. 3. C’est ce qu’a bien compris Hincmar (loc. cit.). 4. P. 218, 16-17. 5. Λ rattacher à l’idée exprimée, par exemple, p. 241, 12-14 : « ...ubi nulla dei­ tatis vel dominationis nec ulla vivificandi vel spirandi est differentia nulla pror­ sus ibi est pluralitatis indigentia ». Cf. supra, p. 56-57. 6. P. 339, 20-21. 7. P. 340, 1-4. Cf. aussi p. 341, 18 : · voluntas dei quae deus est », et ibid., 3 sqq. / < y I lldfll IM »P| HUH flfill· 1111'1« <111 IIIRplIIU I. 1. I·. 1.1(1, 2.1 1.17. 4. 6. C'est ainsi que Godescalc refuse l’inégalité arienne entre les trois personnes, qui ferait en fait poser trois dieux : « ...si velut latrant arriani sic spiritus sanc­ tus fuisset ninanus potens clrniciis bonus lient us pulcher snpli tri iilhi·, ni Illius l.l CI.III. I Τι est pariter et pariliter, non filius1 sed praeparatio totius trinitatis omni modo »1 2. Les trois personnes coopèrent donc également à la prédestination, et nous voyons sous ce nouveau jour le rapport des personnes diverses se concentrer en une unité intime (du fait de l’assi­ milation à Dieu de sa propre volonté)3. Nous pourrions reprendre à propos de toutes ces idées les consi­ dérations que nous avons faites un peu plus haut ; ces divers déve­ loppements ne présentent pas de véritables preuves : ils reposent sur des thèses admises, ou se situent à l’intérieur d’argumentations plus générales (par exemple, à propos de la prédestination). Mais il est préférable de conclure sans plus ce début d’étude des personnes di­ vines. Cette première section est sèche, les éléments dont elle aurait pu s’enrichir ayant déjà été présentés dans l’examen de la Trinité en général : il est évident que pour parler, par exemple, de l’unité des personnes, comme nous l’avons fait dans la troisième section du premier chapitre, on ne pouvait se dispenser de mettre en jeu les rapports généraux entre les personnes. Ainsi, pour prendre sa pleine ampleur, cette étude doit-elle être considérée dans l’horizon général du chapitre précédent. Inutile d’insister davantage là-dessus : pré­ ciser complètement reviendrait à reprendre toutes les analyses déjà faites. Mais il faut maintenant dépasser ces premières généralités, et aborder l’étude de chaque personne en particulier. B. - Le Père Il est assez peu question du Père, en tant que personne isolée, dans l’œuvre de Godescalc ; le plus souvent, nous le voyons associé au Fils et à l’Esprit dans la Trinité, posé à la fois dans sa ressem­ blance et dans sa différence : sur ce point, nous renvoyons aux déve­ loppements de la section précédente, où la première personne est citée à son rang, avec les attributs divins qu’elle partage avec les autres et la singularité d’être inengendrée (« ingenita »). Inengendré, le Père semble se dérober dans l’impénétrable, alors que le Fils et l’Esprit, qui trouvent en lui leur principe, peuvent être définis plus facilement par référence à lui, et en outre par leurs rôles respectifs dans les rapports entre. Dieu et l’homme. Certes, tout 1. Godescalc montre que la prédestination, bien que sortie de Dieu, n’est pas le Fils de Dieu : d’où cette idée qu’elle vient des trois personnes, ce qui n’est pas le cas du Fils. 2. P. 340, 14-17. 3. De même les trois personnes coopèrent au mystère eucharistique, chacune à sa manière mais d’un unique vouloir orienté vers un unique effet : « ...pater qui sacrificata sanctificat... filius qui communicantes vivificat... spiritus sanc­ tus per quem deus ea creat et consecrat... » (p. 331, 12-14). 126 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC autant que le Fils le Père est «vivant » : « ...filius vivens viventis patris viva est imago »x. Mais c’est d’une vie beaucoup plus mysté­ rieuse, parce qu’elle ne trouve sa source qu’en elle-même ; elle est, sitôt que désignée, opaque à l’entendement. La pensée se trouve, devant cette plénitude d’existence originelle, qui par son indicibilité même définit la première personne, aussi désarmée que devant l’idée nue de la divinité (abstraction faite des distinctions personnelles) et que Moïse devant le nom essentiel : « Qui est ». C’est sans doute pour cette double raison qu’ordinairement est rapporté au Père ce qui, dans l’Ancien et le Nouveau Testaments, désigne, en général, Dieu. Ainsi, c’est au Père, et au Père seul, qu’est rapportée la parole qui créa l’homme : « Faciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram »*. Godescalc ne cherche pas ici à préciser si les autres per­ sonnes (notamment la deuxième) sont ou non mises en cause dans cet acte créateur. En revanche la création du monde inanimé est présentée comme œuvre du Père, par le Verbe : « ...cum in prin­ cipio creandi dixisset deus : Fiat lux, fiat firmamentum, fiant luminaria3, voluit innotescere ut suo simplici et incommutabiliter bono verbo per quod faciebat omnia responderet creatura... »4. On touche ici du doigt encore une fois la difficulté que l’on vient de signaler : il est extrêmement malaisé de parler du Père sans mettre en cause le reste de la Trinité, ou tout au moins le Fils, si l’on veut rester dans l’orthodoxie ; la création elle-même, faite « a deo per verbum », ne peut être rattachée à la première personne seule sans nous entraîner à une distinction trop tranchée à l’intérieur de la nature et de l’acti­ vité trinitaires ; les rôles des personnes sont certes différents, mais elles agissent ensemble, et il faut bien le souligner : si le Père est source de la Trinité, comme principe inengendré5, il n’est pas pour autant source unique des créatures. Ainsi encore les âmes sont-elles créées conjointement par le Père et le Fils, sans que Godescalc mette de différence entre leurs rôles respectifs : « ...pater et filius operentur solummodo novas animas creando... »β.1 6 5 4 3 2 1. P. 146, 4-5. 2. Genèse, I, 26 ; p. 31, 16. Cf. p. 380, 23-381, 1 : « ...dicit deus pater : Illic producam cornu David » (Psaume CXXXI, 17) : c’est le Père qui règne sur l’An­ cien Testament, et y dispense le succès et la ruine. 3. Genèse, I, 3, 6, 16. 4. P. 306, 16-19. 5. Cf. l’adverbe « principaliter », souvent accolé au nom du Père lorsque Godes­ calc décrit les rapports trinitaires. 6. P. 288, 11-12. Cela montre bien que, si Godescalc n’a pas parlé du Fils Λ nioiui» dt' In iréiitlnii de 1Ίη11ι111in. e'esl nuis dimlt1 ‘ima Intention su&idali . llnr LE PÈRE 127 Si nous revenons aux données scripturaires, nous retrouvons la même idée : le Père est mis en cause dans sa relation avec le Fils. Ainsi en est-il des passages poétiques qui indiquent une dualité di­ vine : « ...in psalmo : Nonne deo subjecta erit anima mea ? de patre dicitur ut declarat illud quod de filio sequitur : Ab ipso enim salu­ tare meum. Nam et ipse deus meus et salutaris meus, hoc est Jesus meus »* ; ou encore : « ...dicit pater filio : Postula a me et dabo tibi gentes hereditatem tuam et possessionem tuam terminos terrae »2. De même pour les textes prophétiques où est indiquée la génération du Verbe : « ...dicit Esaias patri de filio : Ros enim qui a te est sani­ tas eorum est »3. Les mêmes remarques s’appliquent aux passages où Godescalc interprète des textes du Nouveau Testament : « ...si deus pater qui erat in Christo pendente in crucis ligno etiam reprobum mundum reconciliavit sibi... »*. De même, la Rédemption met en jeu à la fois la bienveillance du Père (« dei patris erga hominem benivolentiam ») et l’obéissance du Fils (« dei filii oboedientiam humili­ tatem patientiam »5). — Tout cela (et nous aurions pu fournir bien d’autres exemples) montre que, lorsqu’il est question du Père, il est très rarement question du Père seul, mais que, conformément à la tradition trinitaire classique, est mise en jeu du même coup la per­ sonne du Fils1 *8. 6 5 4 3 2 De même, et d’une façon plus développée, il arrive que Godescalc parle du Père non en lui-même, mais, en tant que principe de la Tri­ nité, par le biais des deux autres personnes. En principe, c’est d’elles qu’il s’agit ; mais si on restitue la logique des rapports, c’est au Père que la pensée se réfère premièrement ; ainsi dans ce texte extrait d’un développement sur la prédestination : « Sicut enim manus do­ mini dextera domini brachium domini et misericordia dei deus est filius, et sicut digitus dei donum dei et calor dei deus est spiritus sanctus, ita gratia dei vel deus fdius est vel deus spiritus sanctus est. Ob id autem tam filius quam spiritus sanctus gratia vocatur 1. P. 33, 2-5. Cf. Psaume LXI, 2-3. 2. P. 217, 17. Cf. Psaume II, 8. Cf. aussi p. 189, 5 sqq. (Ecclesiastique, XXIV, 13). 3. P. 88, 19-89, 1. 4. P. 158, 22-24. Cf. II Corinthiens, V, 19. 5. P. 214, 4-6. 6. C’est sans doute à quelque idée de cet ordre qu’il faudrait se reporter pour comprendre un fragment énigmatique (p. 42, 23-26), où Godescalc nous dit que celui qui rapporte la passion du Christ au salut et à la rédemption des élus et des damnés « est en contradiction avec le Père lui-même » (« ipsi deo patri con­ tradicit ») ; sans doute citait-il une parole attribuée au Père, où il trouvait une confirmation de sa théorie de la prédestination. Le contexte de Hincmar (De ι., ,ir:h •.thintinne tlissrrhilio posterior, XXXV ; P. L., CXXV, 370 Λ) pourrait m'.-n-Lu. ...,Ιι,,η, UUu luul aemlt cuulli'illle uni’ une w l "V-H- - («mMim »t »HH»»W» HWH1» HH HHHI HH l'H* HHtl|H· ··«'“'· mil Aitrit le» ia|i|>ii godescalc quia gratis uterque nobis a deo patre datur »*. Mais ici, on le voit, nous avons glissé comme insensiblement de l’idée du Père considéré en lui-même à celle du Père considéré comme l’origine des relations qui définissent la Trinité. En fait, on peut dire que jamais il n’a été question du Père seul à proprement parler (sauf peut-être lorsque nous en étions à la création de l’homme — et il ne semble pas que l’omission que nous avons alors remarquée soit volontaire, ni signi­ ficative : Godescalc n’en tient pas compte), et toute cette section, si brève soit-elle, n’aurait qu’un objet illusoire. En réalité, la dif­ ficulté à laquelle nous nous heurtons était doublement prévisible : elle tient d’abord au fait que les personnes de la Trinité se conçoivent par leurs relations réciproques — même si on se les représente, ainsi que le fait Godescalc, comme ontologiquement premières par rapport à la substance divine commune : les textes qui viennent d’être cités le prouvent bien ; et l’origine suprême n’échappe pas à cette loi. En outre, et c’est la seconde raison, cette difficulté tient encore à ce qui est propre à la nature du Père, et que nous avons rappelé au début des présents développements : alors que le Fils et l’Esprit jouent l’un et l’autre un rôle évident, et comme dramatique, dans l’histoire humaine, le Père réside dans les ténèbres les plus profondes de l’éternité1 2. En somme, ces quelques pages auront eu l’utilité de nous remettre en face de la structure trinitaire, par la sorte d’impasse où elles nous ont conduits. Et nous allons voir qu’il est beaucoup plus facile de parler du Fils et de l’Esprit, puisqu’à leur propos ne se pose nul problème d’origine absolue, et que leur fonction et leur histoire —- pour ainsi dire — font la matière principale du Nouveau Testament. C. - Le Fils S’il est assez peu parlé du Père dans l’œuvre de Godescalc, il y est en revanche souvent question du Fils. Sa qualité de personne de la Trinité le mêle à la plupart des questions qui concernent ce mystère fondamental du Christianisme. Son rôle de médiateur, son histoire terrestre, les institutions qui s’y rattachent, mettent en jeu les problèmes de la prédestination, de la double nature du Christ, de l’Eucharistie, de l’Eglise. Autant de thèmes dont chacun peut donner matière à de longs développements. Evidemment, il en est dont nous ne pourrons aborder le détail : ainsi, celui de la prédesti1. P. 185, 19-24. Ce passage se réfère à de nombreux textes scripturaires ; voir les références dans les notes correspondantes de l’édition Lambot. 2. Le Père est « vera aeternitas ■ (p. 462, 13). Voir aussi le Livre III du De Tri­ nitate de saint Augustin. I I | | l Iliulh'H ·) J hHiih ilollln Hhiil il min |ιηΗιΙπ ηΗιΙΙιΙΗ4· HH I'Aih, Hfi II IhîiivhII iiiih confirmation de sa théorie de la prédestination. Le contexte de Hincmar (De praedestinatione dissertatio posterior, XXXV ; P. L., CXXV, 370 Λ) pourrait fnirc penser A lu volonté prédestinante do Dieu (qui serait contredite par une 1.1 I II.H 1.111 nation ; c’est un point si capital dans la théologie de Godescalc, qu’il vaut mieux se contenter de l’indiquer que le traiter à moitié. Même parmi les autres, celui de l’Eucharistie, celui de l’Eglise, ne peuvent prétendre à un traitement très ample — bien qu’il s’agisse de questions très importantes, et directement liées au rôle salviflque du Christ ; nous nous écarterions trop du domaine trinitaire en leur consacrant tout le développement qu’elles mériteraient si notre per­ spective était plus générale. Donc, nous insisterons davantage sur la situation du Fils à l’intérieur de la Trinité, et, sans négliger com­ plètement les études qui s’y rattachent, nous nous contenterons soit de les signaler, soit d’y faire de brèves allusions, dans la stricte mesure où cela sera utile à notre propos. Le Fils, deuxième personne de la Trinité, est engendré (« genitus »), à la différence du Père : nous renvoyons ici encore une fois à la pre­ mière section du présent chapitre, où chaque description des rap­ ports entre les personnes définit le Fils comme l’élément engendré (qu’il soit appelé « caritas », ou « lumen », ou « rex », ou de tout autre nom). Il est donc à la fois identique au Père, parce que l’un et l’autre est Dieu, et différent du Père, parce qu’il n’est pas le principe. A propos de l’identité, nous n’avons rien à ajouter à ce qui a été dit de l’unité divine et des rapports généraux entre les personnes. La différence a été traitée d’un point de vue général lorsque nous avons étudié la « deitas trina ». 11 nous reste à la considérer de plus près, en prenant pour référence non plus le Dieu trine, mais spécialement le Fils. Il est d’abord vérité : « aeterna veritas s1, et ce caractère se déploie concrètement dans sa situation personnelle. En effet, le Fils de Dieu est la Sagesse de Dieu, comme nous l’apprend l’Ecriture : « Sapientia aedificavit sibi domum »1 2 — ce qui s’interprète ainsi : le Fils s’est construit une demeure charnelle dans le sein de Marie34 . Godescalc 6 5 explique longuement ce texte, en interprétant tout le symbolisme qu’on y peut trouver1 ; nous reviendrons sur ces développements en étudiant la double nature du Christ. Pour l’instant gardons-en sim­ plement cette idée, d’ailleurs classique, que le Fils est la Sagesse du Père. — Il en est également le Verbe : « ...invisibile dei verbum ge­ nitus deus de ingenito deo »5, verbe divin (« divinitas verbi »e), par qui le Père a créé toutes choses : « ...bono verbo per quod faciebat 1. 2. 3. Fils 4. 5. 6. P. 462, 13-14. Proverbes, IX, 1. Nous voyons déjà par cet exemple qu’il n’est guère possible de traiter du sans rencontrer à chaque instant le fait de l’incarnation. P. 294, 23-297, 18 ; p. 404, 1-406, 18. P. 146, 10-11. P. 334, 9. 9 130 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC omnia... s1. Ce mot même : verbe, indique que le Fils est aussi bon que le Père, comme nous l’apprend Γ « étymologie » : « Inspice acthimologiam quod ideo vocatur dei filius verbum quod aeque sicut pa­ ter ejus est vere bonum »1 2. Ces notions de rôle créateur et de bonté se retrouvent dans celle de grâce ; Dieu le Fils est lui-même la grâce de Dieu : « Gratia tam deus filius quam deus spiritus sanctus nonnunquam dici reperitur in scriptura sacra. Namque de filio sic habes in apostolo : Ut gratia dei pro omnibus gustaret mortem3 et iterum : Adeamus ergo ad thronum gratiae cum fiducia »4. Dans ces conditions, on peut dire que la grâce de Dieu est identique à Dieu — soit Dieu le Fils, soit Dieu l’Esprit, et, plus spécialement, en parlant du Fils : « ...manus domini dextera domini brachium domini et misericordia dei deus est filius »56 . Tous ces passages sont évidemment appuyés, implicitement ou explicitement, sur des textes scripturaires, ou sur une tradition théologique bien établie. Au point où nous sommes arrivés, nous savons que le Fils vient du Père, qu’on l’assimile soit à quelque chose d’essentiel au Père (sagesse), soit à une activité (grâce, verbe, miséricorde), et qu’on peut le comparer à un membre de Dieu (main, bras). Tout cela lui confère une très haute réalité, puisque, nous le savons, il est égal au Père au moins en bonté — mais n’atteste pas encore une pleine égalité : rien ne nous interdit jusqu’à présent de mettre une hiérarchie entre les personnes, et, plus parti­ culièrement ici, de subordonner le Fils au Père®. Le Fils, image du Père. En fait, il est une notion qui va nous permettre de maintenir à la fois la génération du Fils par le Père, et l’égalité du Père et du Fils : c’est la notion d’image. Elle se trouve précisée dans un texte7 qui traite d’abord de l’incarnation du Verbe : à ce propos, Godescalc remarque qu’il y a une différence importante entre la ressemblance de nous à Dieu — qui a son origine soit dans la création, soit dans la 1. P. 306, 18. Cf. supra ce qui concerne la création. 2. P. 146, 11-13. Dom C. Lambot indique, dans la note qui correspond à ce passage, que cette curieuse étymologie se retrouve dans Smàraode, In partibus Donati expositum (inédit) ; cf. J. Leclercq, Smaragde et la grammaire chrétienne, dans Revue du Moyen-Age Latin, IV (1948), p. 20-21. 3. Hébreux, II, 9. 4. Hébreux, IV, 16. Le texte de Godescalc se trouve p. 184, 11-15. 5. P. 185, 19-20. Tout ce développement est compris dans un opuscule rela­ tif à la prédestination ; il est consacré à prouver, par l’identification de la grâce à Dieu, que la nature n'est pas supérieure à la grâce. 6. Sauf évidemment le « Deum de Deo » du Symbole, que nous avons évoqué dans In première accllon. Cf annal le refio de la Idôimihlr mlniiii'. ρ LX.'i. IΊ LE FILS 131 réforme intérieure — et la ressemblance de Dieu à nous, que le Fils a daigné prendre en sortant pour ainsi dire de la divinité (« extra divinitatem »). Ce système de ressemblances en sens contraires devient clair, si l’on songe que la ressemblance est de l’image au modèle, non l’inverse : « Imago enim hominis homini est similis non homo imagini suae, quia non iste factus est ad similitudinem illius sed illa potius picta est ad similitudinem hujus »L — A partir de là, nous allons comprendre — quittant le thème de la Rédemption pour celui des rapports trinitaires — que l’égalité entre le Père et le Fils n’est pas réversible, et nous allons voir quel en est le sens : « Hinc etiam quia se praebet occasio supprimendum non puto quod deus pater non debet dici aequalis deo sed deus filius aequalis deo »1 2. Ici Godes­ calc éprouve le besoin de prendre appui sur deux textes scriptu­ raires heureusement choisis : un de saint Paul (Philippiens, II, 6 : « Non rapinam arbitratus est esse aequalis deo ») et un de saint Jean (V, 18 : « Patrem suum dicebat deum aequalem se faciens deo »). D’où on tire que le Fils est l’image du Père3, non l’inverse ; l’image est parfaitement égale au modèle (« in nullo secundum divinitatem dissimilis, quinimmo sic omni modo similis ut penitus aequalis »4). L’homme est dit à la fois « image de Dieu » et « à l’image de Dieu » (à cause de la création) ; le Fils est seulement « image de Dieu » (à cause de la génération divine) : « talis tamen imago qualis deus aequa­ lis deo»B ; et on dit que le Fils est égal au Père, non l’inverse, « quia filius est de patre non pater de filio, species de genere non genus de specie »β. Ce texte important est à la clef de toute une série de thèmes. Nous y voyons d’abord réaffirmée l’idée de filiation divine et l’égalité entre les personnes (et l’on sent affleurer ici sous le raisonnement l’idée de perfection qui joue un rôle capital dans l’analyse de l’unité divine : on pourra se référer ici au chapitre 1, section C). Cette égalité des personnes, liée au fait que le. Fils est l'image du Père, se retrouve dans le cinquième passage des Responsa de diversis : « Filius propterea secundum divinitatem imago est patris quia penitus est ei coaequalis coaeternus et consubstantialis. Cum enim sint duo nec ulla sit in filio quod absit dissimilitudo sed omnimoda prorsus parilitas et aequa­ litas nedum similitudo, rite pariliter filius vivens viventis patris viva 1. P. 301, 22-25. 2. P. 301, 26-28. 3. On retrouve ici, comme dans le texte cité plus haut, l’idée que c’est au Père que l’on rapporte plus spécialement tout ce qui concerne Dieu, quand ce dernier mot est pris sans autre précision : le Père n’est pas dit · égal à Dieu », parce qu’il est Dieu ; le Fils est <111 ■ égal Λ Dieu ·. r'wl ή dire égal nu Père >t n »n ·mHHim * |uiiil»*l, IlMt I lilmilllii iillml il« hi h>a<« Λ fll«ll, l|ii« lu lint 111« ιι'«Μ pun Hiipèi l«iuc u hi giAcc. 6. Sauf évidemment le « Deum de Deo » du Symbole, que nous avons évoqué dans la première section. Cf. aussi le refus de la hiérarchie arienne, p. 268, 1320 (cf. supra, n. 123, n 6) ______ . . __ .. — . ____ " III ............I iihbUm——n I.................. ■■■ " 11 — 132 LA MÉTHODE THÉOLOOiyUE DE GODESCALC est imago d1 ; autrement dit, ce n’est pas le fait que le Fils est image du Père qui nous fait dire qu’il est égal au Père : inversement, c’est l’égalité qui nous fait conclure que l’un est l’image de l’autre (« Cum enim sint duo etc... ») ; faute de ce statut particulier, le Fils ne se distinguerait plus du Père, de sorte que nous retrouvons la différence au sein même de ce qui semblait tendre à une quasi-identité : le rap­ port d’une image vivante à un modèle vivant, l’un et l’autre par­ faits. C’est là encore une façon de poser les personnes antérieure­ ment à leurs relations mutuelles, ou plutôt de surajouter ces relations à un rapport d’égalité qu’elles viennent détailler et rendre ainsi plus intelligible : conformément au schéma que nous avons déjà con­ staté1 2, la Trinité n’est pas exposée par Godescalc comme le déploie­ ment d’une diversité à l’intérieur d’une unique nature originelle, mais comme la réunion dans une communauté substantielle de trois per­ sonnes dont chacune est Dieu ; c’est ce qui paraît ressortir avec évi­ dence de cette façon d’exposer les rapports entre la ressemblance et l’égalité qui lient le Fils et le Père : dire que le Fils est égal au Père parce qu’il en est l’image, ce serait montrer à l’œuvre le développe­ ment de la nature divine, le jeu avec elle-même et en elle-même d’une réalité infinie qui ne peut se poser pour soi que cette position ne jaillisse du même coup à la plénitude de l’être ; ce serait adopter le schéma occidental classique de la génération du Fils. Au contraire, placer, comme le fait Godescalc, l’égalité avant la ressemblance, c’est, pour ainsi dire, montrer la convergence de deux personnes divines vers le foyer de leur divinité commune — cette convergence ne se résolvant pas en une fusion identifiante, mais les différences se maintenant par le fait que chaque personne joue, par rapport à l’autre, un rôle propre qui sauve son originalité ; dans ce cas précis, le Fils joue, par rapport au Père, le rôle d’image. Si nous revenons à notre premier texte — dont nous avons sus­ pendu un moment l’analyse pour le rapprocher de celui qui nous a donné l’occasion de retrouver une particularité de la théologie tri­ nitaire de Godescalc — nous voyons que nous ne l’avons pas encore épuisé. N’oublions pas qu’il comprend deux parties : la seconde traite du rapport entre le Père et le Fils, mais la première porte sur l’in­ carnation (le titre du passage est d’ailleurs De incarnatione domini). Or, cette dualité de thèmes nous amène à celui de la double nature du Christ : divine et humaine. Ce n’est pas encore le moment d’abor­ der spécialement cette question, mais nous pouvons déjà y toucher dans la mesure où elle intéresse la question de l’égalité entre le Père et le Fils. Un des passages groupés dans la longue section De prae1. P. 145, 28-146, 5. 2. Cf. supra, p. 111-113. t i ?i ..n ,ριΙπιΙτρ iff, > 'lltltlll »|IIIIS I· »»l® |H»V* limit ' I" <|||<« Toil i'tip|H)ilc phltt pipôilnlrnirtil hilll <’<’ qui c. I il Ml LE El LS 133 destinatione a pour titre : Quare filius nunc aequalis nunc minor patre dicatur1. Godescalc y reproduit un fragment du De fide sanctae tri­ nitatis d’Alcuin — fragment que l’on retrouve copié dans les Excerpta de trinitate — qui explique que les textes scripturaires, en apparence contradictoires, sur l’inégalité et l’égalité du Fils avec le Père, s’in­ terprètent facilement si l’on songe aux deux natures du Christ : homme (« in forma servi ») il est inférieur au Père ; Dieu (« in forma dci ») il lui est égal. Godescalc commente ce passage d’une façon très claire, très simple, attaquant au passage Nestorius, puis Eutychès, et en profite pour indiquer que. la résurrection des hommes apportée par le Christ est double : résurrection des âmes par le Christ-Dieu, résur­ rection des corps par le Christ-homme1 2. « Species de genere ». Enfin, toujours dans notre premier texte, nous remarquerons la conclusion : « ...filius est de patre non pater de filio, species de ge­ nere non genus de specie »3. Cette comparaison est énigmatique, au moins à une première lecture. 11 n’est pas question de prendre le texte à la lettre : on ne peut pas dire que le Fils soit une espèce du genre Père, ce serait une absurdité manifeste. On ne peut pas com­ prendre non plus que le Père enferme en lui l’essence de la divinité, dont le Fils participerait, comme une espèce participe du genre : ce serait mettre entre les deux personnes une différence de nature, et une inégalité, contradictoires avec tout ce que nous connaissons de la pensée de Godescalc à ce sujet ; cela ne s’accorderait pas non plus avec l’idée qu’il se fait du Père, puisqu’il en parle toujours, pour ainsi dire, en liaison avec les autres personnes. Le mot « genus » peut désigner chez Godescalc l’origine ethnique : ainsi, « ...Paulus aposto­ lus hebraeus quidem genere... »4 ; mais en cette acception il n’est pas en corrélation avec « species ». Le mot « species », de son côté, peut désigner la figure sensible d’un être (« ...in columbae specie ...spiritum sanctum... »56 ), ou — sens voisin — la perception effective d’une réalité spirituelle, par opposition à la foi (« ...fidemque nostrae peregrinationis vertat in speciem suae beatissimae contemplatio­ nis... »β) ; il est clair que ces deux sens ne conviennent ni l’un ni l’autre à notre texte — à moins que l’on ne fasse du Fils l’équiva1. P. 245, 1 - 247, 15. 2. P. 246, 1-18. On se souvient que l’exemple de l’homme, un en deux sub­ stances, a servi à Godescalc pour exposer la liaison en Dieu de l’unité et de la pluralité (cf. supra, p. 49). 3. P. 302, 12-13. 4. P. 314, 15. 5. P. 456, 4-5. 6. P. 305, 12-14. 134 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC lent d’une apparition du Père, ce qui serait subordonner le premier au second comme l’apparence à la réalité — ou assimiler le Fils à un ange, en étendant abusivement la théorie des théophanies de l’Ancien Testament que développe saint Augustin aux livres II et III du De Trinitate. En fait, il est impossible d’expliquer littéralement ces quelques mots : il faut essayer de voir à quel mouvement de pen­ sée ils renvoient. Godescalc vient de nous expliquer que le Père et le Fils sont égaux, mais qu’en posant cette égalité on prend le Père comme terme de comparaison, non l’inverse ; cette irréversibilité du rapport tient à la génération du Fils par le Père — la génération est elle aussi un rapport irréversible. De la même façon, le Fils est conçu comme l’image du Père : une image est image de quelque chose, mais on ne compare pas ce quelque chose à sa propre image. Nous avons donc là encore une ressemblance qui ne va que dans un sens. Or, Godescalc a pu se souvenir à ce propos du rapport entre le genre et l’espèce : dans ce cas aussi, la pensée est irréversible ; et l’on peut dire également, par une sorte de métaphore, que l’espèce sort du genre, puisque le genre entre dans la compréhension de l’espèce, qui disparaît avec le genre (le genre, ajoutons-le, est aussi nécessaire à l’espèce que la race à un individu ; et le genre sert à classer les espèces, comme les nationalités à classer les hommes : nous retrouvons ici un sens du mot « genus »). Ajoutons que la notion d’image, qui est le pivot de tout le passage, a pu introduire plus ou moins consciem­ ment l’idée de « species », prise au premier des sens que nous avons donnés plus haut : d’où une sorte de syncrétisme mal démêlé de ces deux concepts ou à tout le moins une association non critiquée. En somme, ces quelques mots, « species de genere non genus de specie », ne doivent pas être interprétés comme une explication de ce qui précède — ni même être pensés sur le même plan. Il semble bien qu’il y ait là une simple note de rappel, amenée par la structure du rapport que l’on venait d’examiner, et destinée peut-être — on peut le supposer, ou non, peu importe — à préparer d’autres développe­ ments, ou d’autres réflexions. Si l’on cherche une interprétation plus serrée, qui lie plus fortement cette fin de phrase au reste du texte, on est conduit à des perspectives aussi peu vraisemblables que celles que nous avons examinées : la seule voie qui nous reste est donc bien celle que nous avons suivie. Rappelons, pour corroborer cette exé­ gèse, que pour Godescalc, peu instruit en logique et pourtant plein de déférence pour cette science, toute occasion peut être bonne d’en rappeler une loi1 ; et ajoutons que le texte entier ne fait pas partie d’un développement suivi, mais constitue un des passages, ou frag- 1 LE FILS 135 meats, groupés sous le titre De diversis ; il s’y trouve à deux reprises (pages 301-302 et 313-314), et encore mêlé aux opuscules grammati­ caux (pages 478-479) : on peut supposer qu’il s’agit d’une note déta­ chée, qui n’a pas sa place dans un développement suivi ; il est donc vraisemblable que les derniers mots doivent s’interpréter comme une sorte de note en marge, rappel ou amorce1. Nous voyons donc qu’il y a égalité entre le Père et le Fils (les pas­ sages de l’Ecriture où le Fils est donné comme inférieur au Père mettent en cause, nous le savons, l’humanité du Christ, non sa divi­ nité) ; mais cette égalité ne « passe » que dans un sens, si on nous accorde cette image physique qui permet de rendre plus sensible le mouvement interne de la Trinité (le rapport d’image à modèle n’étant pas plus réversible que le rapport de fdiation). Ces concepts d’éga­ lité et de filiation se réunissent dans une idée d’intimité spirituelle, déjà indiquée par le prologue de saint Jean2 ; mais cette synthèse est expressément signalée dans une note du premier opuscule gram­ matical, note de vocabulaire qui se développe en théologie : « « Con­ tubernium » collegium. Habet enim sapientia contubernium dei3 ; quia revera secundum divinitatem per omnia consubstantialis coaeterna coaequalis ei, utpote deus de deo lumen de lumine dominus de domino vita de vita salus de salute virtus de virtute majestas de majestate potestas de potestate »4. Il est visible qu’ici « sapientia », comme plus haut, et conformément à la tradition théologique, désigne le Fils, et que ce Fils est présenté à la fois comme dérivé du Père — de Dieu, plus exactement, mais nous savons que dans les textes de ce genre les deux noms ont le même sens — et comme son égal, d’après les formules mêmes du symbole développées selon quelques autres appel­ lations. Ainsi, le Fils égal au Père pourra être dit « potestas prima ». Le mot « potestas » se réfère à sa divinité, Dieu étant non seulement puissant, mais la puissance même, selon la signification, longuement étudiée déjà, du substantif abstrait. Dire de plus qu’il est « potestas 1. Cet emploi du mot « species » pour désigner une personne divine ne semble pas propre à Godescalc, et Hincmar s’en est occupé ; cf. son De una et non trina deitate, P. L., CXXV, 529 Λ : » ...Prudentius, fortasse metri lege coactus, ad demonstrandum tres personas unius substantiae... scribit dicens : Est tria summa Deus, trinum specimen, vigor unus. Sed quoniam, ut Priscianus dicit, a specie deducitur specimen, in Deo trinum specimen catholice non potest dici, ut Augustinus in libro septimo de Trinitate (VII, 6, 11), dicit « quia non sunt tres species unius essentiae, Pater et Filius et Spiritus sanctus ». Mais dans le passage que nous étudions, il s’agit uniquement du rimpnrl du l'Ilx nu Père. exprimé pur In fonnul·' > species de genero · Il III N 137 1.16 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC prima », c’est refuser de le subordonner au Père, d’en faire un être dérivé (bien qu’il soit engendré). Godescalc trouve la confirmation de cela dans un texte de Michée (IV, 8) : « Si quaeritur ubi dicatur filius potestas prima, habetur in Micha : Et tu, turris nebulosa filiae Hierusalem, ad te veniet et usque ad te veniet potestas prima. Et hac sententia subvertitur penitus haeresis arriana quia revera filius non est potestas secunda sed prima, potestas prima naturaliter una personaliter trina »L Voilà donc une preuve scripturaire de l’égalité absolue, et de l’identité de nature, du Fils avec le Père1 2 : Godescalc n’a besoin ici d’aucune élaboration spéciale, il lui suffit d’avoir un texte qui s’applique à la deuxième personne de la Trinité ; c’est un exemple d’argument scripturaire à l’état pur. Et c’est encore pour nous une preuve que la pensée de Godescalc se sépare volontairement de l’arianisme, d’autant plus peut-être que les critiques de Hincmar cherchaient à l’y assimiler3. Le Médiateur. Or, ce Fils égal et consubstantiel au Père, a une fonction dans l’histoire des rapports entre Dieu et l’homme. « Gratis datus45 », il est médiateur entre les deux. 11 est envoyé par le Père : « Inmittet angelum dominus id est angelum magni consilii filium pater inmittet. Angelus domini id est filius qui est angelus domini angelus magni consilii »67 . Selon cette mission, le Fils effectue, pour le Père, la rédemp­ tion du genre humain : « In domino misso dicit sanctorum multi­ tudo : Occisus es et redemisti nos deo8. Non dicunt : Redemisti nos tibi, sed deo. Ecce deus in sanguine suo redemit electos deo. Domi­ nus enim qui sic est deus ut sit agnus dei cui dicitur : Agnus dei, ipse nos redemit deo »’. On voit ici comment la distinction person­ nelle entre le Père et le Fils se double d’une distinction selon leur rôle dans les rapports de Dieu avec les hommes : le Père est Dieu pour qui on rachète les hommes, le Fils est Dieu qui rachète les hommes pour Dieu (le Père). L’analyse que pratique Godescalc sur le texte de l’Apocalypse revient à apprécier ce qu’impliquent exactement les termes, et la façon dont une correction apportée changerait cornplè1. P. 183, 3-8. 2. Et plus simplement, avec Dieu : on aura remarqué que ce texte applique au Fils, « potestas prima », la formule fondamentale « naturaliter una persona­ liter trina ». Inconséquence si l’on s’en tient à la lettre du texte, mais qui s’explique si l’on consent à la dépasser. 3. Cf. supra, p. 123, n. 6 (entre autres passages). 4. P. 185, 24. 5. P. 420, 20-22. Godescalc commente et utilise ici des textes liturgiques. 6. Apocalypse, V, 9. Remarquer l’allusion au Saint Esprit : « in domino misso » ; cf. infra, p. 156, n. 4. 7. P. 310, 17-21. ,:,πίΓ^ιΓ«7ι' γν7 ; ΜΗΐη·*"ί···· ·■* ϊ····η··'J I I •·ψΗΙ| V ·" LE FILS ■ «p·'·'*” -<« κ^0·· 137 tement la théologie de la Rédemption et de la Trinité : assimiler sans plus Dieu qui rachète et Dieu pour qui Dieu rachète abolirait la distinction entre les personnes, et rendrait inintelligible la Rédemp­ tion, qui s’articule elle-même sur l’incarnation : « ...misertus est nostri qui fecit nos et vidit nos venit ad nos redemit nos et in spi­ ritu vivificante factus est homo, factus est nobis mediator ad summa interclusor ad ima contra illum qui nobis fuerat culpa nostra media­ tor ad ima interclusor ad summa s1. C’est ce que nous trouvons dans la première partie du texte qui nous a déjà servi pour étudier la no­ tion d’image : « Crebro ponitur « foras » pro « extra » praepositione ut foras civitatem « foras murum ». Hinc igitur ait papa Gregorius : Per eum quem similem nobis foras agnovimus, il est : extra divini­ tatem, solummodo scilicet similem secundum humanitatem »1 2. Le Fils est celle des personnes divines qui est sortie de la divinité, comme le dit Godescalc après saint Grégoire le Grand, pour descendre dans l’humanité, et c’est par cette incarnation que la Rédemption est ren­ due possible, l’homme ne pouvant être sauvé que par la mort d’un Dieu fait homme : « ...redemptus est per passionem mortem et san­ guinem domini Christi... »3. Et comme la Rédemption fait partie du plan divin, on peut dire que l’instrument de ce rachat a été prédes­ tiné à ce rôle45: c’est du moins ce que dit saint Paul ; mais nous ne pouvons comprendre que Dieu soit prédestiné par Dieu sinon en introduisant une nouvelle caractéristique du Fils, la dualité des na­ tures : « Item dicit beatus Paulus apostolus : Filius dei praedestina­ tus est6, non secundum divinitatem quae sempiternalitcr est et erat, sed secundum humanitatem quae non erat »e. Les deux nalures. En abordant cette question des deux natures du Christ, nous chan­ geons déjà de domaine. Jusqu’ici, notre étude du Fils restait dans les strictes limites de la théologie trinitaire : la filiation divine, l’éga- ♦" 1. P. 307, 5-9. 2. P. 313, 9-12 ; p. 478, 21-24. — On retrouve le même passage, mais seule­ ment à partir de « hinc igitur », p. 301, 12-302, 13. On remarquera que ce déve­ loppement théologique prend son départ dans une constatation grammaticale. 3. P. 282, 2-3. 4. Ce serait ici le lieu d’introduire un développement sur la théorie de la pré­ destination, si notre propos était d’étudier l’ensemble de la théologie de Godes­ calc. Mais il est impossible d’aborder cette question, qui est vaste. Qu’il nous suffise de rappeler qu’on peut en gros assimiler la pensée de Godescalc sur ce point à ce qui se trouve de plus radical dans l’augustinisme : théorie de la « massa dam­ nata », sacriflce du Christ réservé aux seuls élus, etc... On se rappelle que c’est un janséniste, Gilbert Mauguin, qui, en 1650, publie avec d’autres pièces des textes inédits de Godescalc. 5. Romains, I, 4. 6. P. 344, 17-19. 138 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC lité des personnes, même la théorie de la Rédemption (qui implique des rapports précis entre le Fils et le Père) nous ramenaient, par des chemins nouveaux, aux problèmes déjà examinés dans le pre­ mier chapitre. Mais à présent nous abordons la christologie : l’union, dans la deuxième personne de la Trinité, d’une nature divine et d’une nature humaine, ne concerne plus seulement la question trinitaire. Elle lui est pourtant apparentée d’assez près ; c’est pour cela que, dans notre Introduction, nous avons rangé la question de l’adoptia­ nisme parmi les problèmes relatifs à la théologie de la Trinité. Aussi, tout en nous souvenant que nous ne sommes plus exactement dans l’axe de notre sujet, traiterons-nous, bien que brièvement, les ques­ tions que pose la christologie de Godescalc : il y aurait trop d’abstrac­ tion, comme nous le verrons, à les négliger purement et simplement. Donc, dans le Christ, deux natures, une personne, l’unité englo­ bant la dualité grâce à l’assomption de la nature humaine par la nature divine : « Sicut apostolus ait, Christus est dei virtus et dei sapientia. Ipsa vero sapientia aedificavit sibi domum1 id est huma­ nitatem ex anima rationali simul et carne constantem, quam scili­ cet domum sibi intra uterum beatissimae Mariae semper virginis aedi­ ficavit, eamque sibi in unitatem personae non post aedificationem sed inter aedificandum id est dum aedificaret copulavit. Sic enim manens quod erat adsumpsit quod non erat ut id tamen adsumeret dum faceret non postquam faceret, quia si postmodum assumpsisset duplex prius persona prout Nestorius hereticus latravit quod absit fuisset. Verum tamen ex duabus et in duabus naturis una sic per­ sona mansit et manet ut humanitatem divinitas assumeret non se quod absit ipsa consumeret, nec tamen assumptam postmodum huma­ nitatem velut in divinitatem convertendo sicut Entiches alter peraeque perversus hereticus baubavit id est latravit absumeret »2. On voit dans ce texte les éléments principaux de la christologie : un rappel de la génération du Fils, et une théorie de l’incarnation. On remar­ quera que Godescalc est très soucieux de précision dans l’exposé des faits et le choix des termes : ainsi, il pose avec grand soin la contem­ poranéité de la conception du Christ et de l’assomption de la nature humaine (« non post aedificationem sed inter aedificandum id est dum aedificaret...; ...dum faceret non postquam faceret»), pour éviter les problèmes embarrassants que pourrait susciter l’existence d’abord indépendante d’un individu humain assumé ensuite par Dieu ■(« ...si postmodum assumpsisset duplex prius persona... fuisset ») ; on perçoit ici un écho des querelles adoptianistes (quelques lignes plus bas Godescalc fait allusion à Félix d’Urgel, qu’il range avec LE FILS 139 Nestorius, et selon qui il y aurait « duo ...Christi et duo filii »1). Le Christ est à la fois créateur en tant que Dieu et créé en tant qu’homine, ou mieux : le Fils, créateur en tant que Dieu de sa propre humanité, assume cette humanité au moment précis où il la crée (« ut id tamen adsumeret dum faceret »). Donc, l’unité de la personne incarnée n’est pas divisée par la dualité des natures. 11 n’y a même pas de spécia­ lisation, pour ainsi dire, entre Dieu et Marie, dans l’incarnation du Verbe : Dieu le Père est père à la fois du Christ-homme et du ChristDieu, et Marie est « dei genetrix », et pas seulement mère du Christhomme, et cela, « propter unitatem personae » ; la seule différence est que Dieu est père « aeternaliter », et que Marie est mère « ex tempore »2. — Inversement ces deux natures restent deux à l’inté­ rieur de cette unité, aucune des deux n’est abolie par l’autre : la divinité ne s’absorbe pas dans l’humanité (« ut humanitatem divi­ nitas assumeret non se quod absit ipsa consumeret »), ni l’humanité n’est détruite par la divinité (« nec tamen assumptam postmodum humanitatem velut in divinitatem convertendo »). De la sorte on se garde d’Eutychès après s’être gardé de Nestorius. En somme, dans ce problème, on se trouve devant une difficulté de même ordre que lorsqu’on cherche à élaborer une doctrine de la Trinité : il s’agit toujours de maintenir à la fois une pluralité et une unité, en évitant de diviser l’unité (contre Arius comme contre Nestorius) comme de supprimer la pluralité (contre Sabellius comme contre Eutychès). La vérité de cette double perspective est prouvée de deux façons : contre Nestorius, Godescalc cite un passage de saint Paul (Romains, IX, 5) : « Quorum patres ex quibus Christus secundum carnem qui est super omnia deus benedictus in saecula » ; ainsi est attestée la divinité du Christ historique et sensible (« secundum carnem »). Contre Eutychès, un autre texte de saint Paul (Romains, VI, 10) : « Quod autem vivit vivit deo ». Mais cet argument ne prend sa pleine valeur que grâce à l’analyse théologico-grammaticale qui l’accompagne : en effet, nous dit Godescalc, « non... dicit : Quod autem vivit, vel : Qui autem vivit deus, sed : Quod autem vivit vivit deo »3 ; autrement dit, le passage de saint Paul, en distinguant par le cas grammatical le sujet de « vivit » et Dieu, pose bien une dualité dans le Christ, con­ damnant ainsi les hérétiques qui veulent tout unifier en lui. Et l’on 1. P. 295, 24. Séparer dans le Christ la nature humaine de la nature divine revient à poser une quaternité : « non enim fecit humanitas ut accederet quod absit deo trinitati quaternitas sed mansit ut erat trinitas · (p. 24G, 19-21). C’est par ce refus de la quaternité que la question christologique se relie le plus étroite­ ment Λ la question trinitaire. ΜΜΙΜΚΜΜΗΜ···········*·*··***·· kU ΙΊ^ΙΙι1 140 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC retrouve ici les deux perspectives selon lesquelles le Christ peut être dit à la fois soit égal, soit inférieur au Père : Dieu, il peut dire « Ego et pater unum sumus ο1 ; homme, « Pater major me est »1 2. Ainsi, il y a une union toute particulière de deux natures en un seul sujet (« In domino nostro Jesu Christo duas perfectas et unitas credimus et confitemur esse naturas divinam videlicet et humanam... »3), et Godescalc, à qui, nous l’avons vu, le souci de la précision théologique n’est nullement étranger, cherche à fixer par le vocabulaire cette situation spéciale : « In unitate personae duarum divinitatis videli­ cet et humanitatis copulatio conexio coadunatio conjunctio natura­ rum dicitur jure commercium »4. On jugera peut-être que cette accu­ mulation de synonymes est plus propre à brouiller les idées qu’à les fixer, chaque terme posant des problèmes de signification ; rendons au moins hommage à la volonté de ne pas laisser flotter le discours au hasard des sens vulgaires, ou tout au moins non-théologiques. On retrouve dans ce passage le mot « copulatio », déjà utilisé dans le texte que nous avons cité plus haut (« humanitatem... sibi... copu­ lavit ») ; quant au mot « commercium », Godescalc l’emploie ailleurs5 pour désigner l’union en Dieu de l’Eglise : et nous voyons s’ouvrir ici d’autres perspectives qui, au delà même de la christologie, nous entraînent vers la théorie du Corps mystique6. Tous ces thèmes où concourent l’unité et la dualité nous font voir dans le Christ un seul esprit personnel, à deux natures : « Ipsius domini Christi alius est non quod absit personaliter sed naturaliter 1. Jean, X, 30. 2. Jean, XIV, 28. 3. P. 186, 12-14. 4. P. 416, 5-7. 5. P. 297, 10. 6. Godescalc nous indique que le Christ et l’Eglise sont « tanquam sponsus et sponsa caput et corpus et membra... una persona » (p. 288, 18-19), et il reprend ici simplement la tradition paulinienne ; nous avons vu plus haut (cf. supra, p. 41-42) que ces divers modes d’union fournissaient des paradigmes de l’unité trinitaire. Cette union avec le Christ nous est un gage de salut (p. 345, 2-4 : « ...quod jam de ipso capite factum est in re hoc etiam de membris ejus dicitur esse fac­ tum in spe dicente apostolo etc... »), mais, et nous retrouvons ici la doctrine de la prédestination, seuls les élus constituent le corps mystique ; les réprouvés ne font pas partie du troupeau : « non oves Christi sed haedi sunt Antichristi » (p. 345, 23), ils ont pour chef le Diable (cf. p. 58, 5 sqq. ; cf. infra, p. 145, n. 2). Cette théorie de l’unité des créatures — de certaines créatures — avec Dieu dépasse la stricte question christologique, puisque les Anges, qui ne participent pas de la Rédemp­ tion, sont compris dans l’unification par la grâce : « Igitur adhaerens domino omnis angelus beatus et omnis homo electus unus est cum domino per dei gra­ tiam spiritus » (p. 299, 26-28) ; et Godescalc prouve cette unité par une exégèse grammaticale du Psaume CL, 6 : « Unde sic sat bene est dictum in fine psalmo­ rum : Omnis spiritus laudet dominum. Non enim dicitur : Omnes spiritus laudent dominum ». Encore une fois, l’analyse des formes du langage — et plus spécia­ lement de celui des textes inspirés — sert à Godescalc à appuyer une thèse théo­ logique. I ’ FF** ’****( " «»··=·« ρι.,,,κ,ψ .. » V»T«VV r. ..«·.-··» - »,-· · --iifü« .|. ii 1111 >■ i ■< i ni I < qiii hi i|u· Hun ι ΙιιΉΙοΙιψΙιριη kc relie le plus étroltenieill A lu ι|ΐιη·ΙΙιιιι lilnlliiliv. J I I I I, I I I 'iiit h· ulli· du Nuliil l'.iprll (Imis l'incarnation, cf. in/ra, p. 149 LE FILS i f' 141 spiritus juxta divinitatem alius naturaliter spiritus juxta humanita­ tem, simul tamen non duo sed unus est personaliter spiritus propter personae unitatem, nam spiritus deus dei filius spiritus ubique totus nusquam remotus et spiritus hominis creatus ac per hoc localis atque circumscriptus de quo dicit evangelium : Et inclinato capite emisit spiritum a1. Ce texte n’aurait pour intérêt que de redire des thèses déjà entendues, s’il n’amenait une. comparaison avec la dualité de l’homme : « Uniuscujusque nostrum alius est naturaliter homo exte­ rior alius interior dicente apostolo : Et si exterior homo noster cor­ rumpitur, tamen is qui intus est renovatur de die in diem2, simul non homines duo sed unus est homo teste ipso Christo qui totum hominem sanum fecit in sabbato »3. Ainsi est encore reliée la question de l’unité du Christ à celle de l’unité des trois personnes divines par la médiation de ce paradigme de l’homme, double et un4. Et cette introduction de l’anthropologie nous ramène, par un autre chemin, au thème de la résurrection, déjà entrevu6 : « ...per ipsum Christum duas factas fieri faciendas esse cognoscimus resurrectiones hominum, unam scilicet a morte animarum alteram a morte corporum, sed ani­ marum resurrectio fit per deum Christum et resurrectio corporum per hominem Christum... »6. Cette dualité des résurrections, parallèle à la dualité des natures du Christ, est corroborée par deux textes tirés de l’Evangile de saint Jean : « ...mortui audiunt vocem filii dei et qui audierunt vivent »’, et « ...mortui qui in monumentis sunt audient vocem filii hominis et procedent qui bona fecerunt in resurrectionem vitae, qui autem male in ressurectionem judicii »8. On voit comment se soutiennent mutuellement, et de points de vue divers, la « composition » de l’homme et celle du Christ : du point de vue du savoir, la dualité des natures du Christ, révélée par les textes sacrés, nous est rendue plus accessible par notre propre dualité humaine, dont la connaissance nous a été inculquée par toute la tradition philosophique et religieuse ; du point de vue de la chose, la totalité de notre être complexe est promise à l’immortalité parce que le Christ total, Dieu et homme, nous a acquis le salut : « ...potiorem ...resurrectionem ...per divinitatem... »®, « ...inferiorem ...re- 1. Jean, XIX, 30. P. 334, 12-19. 2. Il Corinthiens, IV, 16. 3. Jean, VII, 23. P. 334, 19-24. 4. La suite du texte reprend aussi d’autres analogies : unité de l’homme avec Dieu (I Corinthiens, VI, 17) : « Qui adhaeret domino unus spiritus est » ; de l’homme avec la femme. 5. Cf. supra, p. 133. 6. P. 246, 1-5. 7. Jean, V, 25. 8. Jean, V, 28-29. 9. P. 216, 1 1. 142 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC surrectionem ...per humanitatem Christi...1 » ; la hiérarchie des na­ tures symbolise avec la hiérarchie des substances2. — Si on se tient à une perspective générale sur la Rédemption, l’idée est claire, simple, et prête à de belles méditations sur l’unité et la précision de l’œuvre divine. Dieu s’incarne et reste Dieu pour racheter tout l’homme. Si l’on approfondit cette thèse en se référant avant tout à la christo­ logie, les choses se compliquent ; si l’homme est composé de deux substances, Fame et le corps, le Christ, en tant qu’homme, les com­ porte également : il faudrait donc ici préciser comment il sauve, par cette première dualité, un seul des éléments du « composé humain »3, le salut du second élément étant assuré par la divinité du même Christ. Autrement dit, le parallélisme si exact se disloque — à moins que l’on n’attribue la divinité qu’à l’âme du Christ, le corps seul étant humain : mais on entrerait alors en contradiction avec le texte cité plus haut, où on nous présente l’esprit personnel et un du Christ comme participant des deux natures, nature divine, nature humaine. D’autre part, en associant ainsi la divinité et l’humanité, chacune à chacune, à l’âme et au corps séparément, on retomberait dans les difficultés du nestorianisme, ou tout au moins de l’adoptianisme. Il faut donc se résigner à ne voir, dans cette théorie de la résurrection, qu’une recherche de symétrie où le goût des arrangements formels l’emporte sur l’exactitude de l’analyse théologique ; Godescalc, encore une fois, va trop vite : entraîné par le paradigme de la nature humaine, il transpose sans précaution le thème anthropologique dans le domaine de la théorie du salut, sans s’apercevoir que la division des substances, attribuée à l’homme, devait se retrouver intégralement dans le Christ, puisque celui-ci est de nature humaine — pleinement homme, quoique pas seulement homme. Après tout, on a pu faire à des penseurs d’une autre envergure que Godescalc le reproche de pratiquer de « fausses fenêtres ». Le corps du Christ. A cette question du corps du Christ, comme à celle de la Rédemp­ tion, se rattache tout naturellement celle du corps eucharistique. Sur ce sujet, on possède au moins deux opuscules (pages 324-337). Il est certain qu’une analyse exhaustive de ces passages, abstrus d’ailleurs, 1. P. 246, 16-17. 2. Cf. p. 310, 22 sqq. : « Caro et spiritus in unoquoque homine duae sunt sub­ stantiae etc... » 3. A propos duquel on pourrait reprendre la question traditionnelle de l’unité du composé humain. Cf. p. 334, 19-23 : « Uniuscujusque nostrum alius est natu­ raliter homo exterior ollus Inferior simul nnlein non Immines dim soil unus t-sl iiiiiiiii * 1 laits It tlu liiêu in >ii4âit-±. 4. P. 139, 23-25. 5. P. 139, 25 - 140, 1. 6. Jean, V, 19. 7. P. 140, 4-5 : « ...sicut spiritus sanctus procedit a patre sic procedit a filio >. 8. P. 140, 5-9. 9. Aussi bien on aura remarqué que la dernière phrase de cette seconde preuve renvoie implicitement au contenu de la première argumentation : Godescalc n’ignore évidemment pas qu’en théologie la logique s’articule étroitement sur le donné de la Révélation, le suppose, et s’y réfère continuellement. I 1 I in . i VfHn « " Ji ΓΙ AilHflRIIH, llr 11 lllllilh', IV, 211 i ini, viiL ut s I l|i 'I I’· if suilli AimiiiiiH, »/>. i ll . XV, '211, 4H. __ kUfe MMlib li» — LE SAINT-ESPRIT 149 seul registre, mais préoccupé de montrer selon plusieurs procédés la vérité de ce qu’il avance. Sans doute, en cette question du Filioque, a-t-il bénéficié du fait que les idées qui s’y rapportent étaient « dans l’air » à l’époque ; toujours est-il que, quelle que soit son originalité, nous saisissons bien ici, sur un exemple particulièrement net, et sin­ gulièrement bref, ce que pouvait être pour lui l’idéal de la preuve théologique. Le Saint-Esprit cl Γ Incarnation. Donc, le Saint-Esprit procède à la fois du Père et du Fils. Mais cette vérité, simple en somme, au moins dans les limites où nous venons de la voir traitée, si l’on s’en tient à l’éternité des relations divines, se complique si l’on considère l’historicité de l’action divine : l’Esprit procède du Fils, mais le Fils s’est incarné par l’opération de l’Esprit. Comment résoudre cette question ? Godescalc s’y attache dans la même section d’où nous venons de tirer sa preuve de la double procession. Le point de départ lui est fourni par la réflexion sur la propriété grammatico-théologique d’un texte — et ce fait n’a rien qui puisse nous étonner, que l’on songe à l’esprit en général de la théologie, toujours soucieuse de formulations exactes, ou à l’orien­ tation intellectuelle de Godescalc, attentif aux choses grammaticales. Voici comment s’organise le long développement qui traite du rôle du Saint-Esprit dans l’incarnation1. Ceux qui évaluent exactement les choses (« sane sapientibus ») doivent se demander s’il ne vaut pas mieux dire : « Et incarnatus est de spiritu sancto ex Maria vir­ gine », que « ...et Maria Virgine ». En effet, utiliser la conjonction « et », c’est mettre en somme sur le même plan, relativement à la génération humaine du Christ, le Saint-Esprit et Marie : ceux qui préfèrent remplacer « et » par « ex » « formidant ne si dicatur : et Maria virgine, putetur esse dominus noster Jesus Christus filius spi­ ritus sancti secundum humanitatem quemadmodum scilicet filius est dei secundum divinitatem »1 2 : car, puisqu’on doit maintenir, comme on y est contraint par le fait de la divinité du Christ, la paternité divine de Dieu — en sa première personne3 — on serait contraint de donner deux pères à Jésus ; et comme un fils ne peut avoir plus d’un père, on pose implicitement du même coup une dualité de Fils ; ce qui est impossible : « ...si duos patres haberet non unus filius deus 1. P. 142, 19-145, 26. En droit, cette étude aurait pu aussi bien être faite dans la section précédente ; en fait, comme c’est du Saint Esprit que se préoccupe surtout Godescalc dans le texte que nous allons analyser, il vaut mieux la pla­ cer ici. 2. P. 142, 22-25. 3. On voit ici nettement encore ce que nous avons signalé dans la section B de ce chapitre : il n’est pas rare que le Père soit appelé simplement « Dieu ». 150 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC et homo sicut est sed duo filii quod absit essent s1 ; sans que Godes­ calc le dise explicitement, nous retrouverions une quatcrnité, avec un Fils-Dieu engendré par Dieu le Père, et un Fils-homme né du Saint-Esprit et de Marie : ce serait renouveler l’erreur de Nestorius. En fait, on ne peut pas diviser de cette façon la personne du Christ, ni, par voie de conséquence, dédoubler sa génération : Marie est non seulement la mère du Christ-homme, mais aussi « propter unitatem personae teothocos est id est dei genetrix »1 2 ; de même, Dieu est père « non modo divinitatis Christi sed etiam propter unitatem per­ sonae ex duabus et in duabus naturis in virginali videlicet utero conjunctis pariter etiam humanitatis Christi est genitor »3. De cela résulte clairement (« claret igitur sole splendidius ») que le Christ a un seul père et une seule mère, « licet aeternaliter pater ex tempore sit mater »45: on respecte ainsi à la fois la dualité, en lui, des natures, et l’unité de sa personne, que dissocieraient les conclusions nestoriennes que l’on est forcé de tirer si l’on donne le Saint Esprit comme le père de Jésus. Que doit-on mettre dès lors sous la formule « incar­ natus est de spiritu sancto ex Maria virgine », en liaison avec ce que nous savons maintenant de la filiation du Christ ? Le Saint-Esprit est « don de Dieu » (« Spiritus sanctus sic est deus ut sit etiam donum dei dicente filio : Qui biberit ex aqua quam ego do »6), il faut donc comprendre que le Christ s’est incarné « de spiritu sancto hoc est de dono dei »β : et ceux qui chantent « et Maria virgine » doivent sous-entendre une préposition telle que « ex », ou « de », qui marque bien que le rôle du Saint-Esprit et le rôle de Marie, dans l’incarnation du Verbe, se situent à des plans tout à fait différents7. Telle est la thèse que Godescalc expose. Les grandes lignes en sont claires, même si l’expression parfois l’est moins dans le détail : le Christ a un père — Dieu, et une mère — Marie ; le Saint-Esprit n’est pas son père (sans quoi il y aurait deux pères, donc deux fils), c’est le « don de Dieu » qui est à l’origine de l’incarnation. 11 est difficile de voir si Godescalc met une différence entre les prépositions « de » et « ex », puisque, après avoir écrit à plusieurs reprises « de spiritu 1. P. 142, 27 - 143, 1. 2. P. 143, 4-5. 3. P. 143, 5-9 ; Godescalc appuie cette dernière affirmation sur un texte de saint Paul (Romains, VIII, 32) : « Proprio filio suo non pepercit deus sed pro nobis omnibus tradidit eum ». 4. P. 143, 12-13. 5. P. 143, 17-19. Jean, IV, 13. On remarquera qu’ici « deus · désigne le Fils aussi bien que le Père. 6. P. 143, 24. Cf. p. 307, 7 : « In spiritu vivificante factus est homo ». 7. Ici, Godescalc donne un exemple évangélique qui montre qu’on doit par­ fois, après une conjonction, sous entendre mu· préposition · Nlsl qui renatu» 152 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC LE SAINT-ESPRIT 151 sancto ex Maria virgine », il les donne comme équivalentes par trois fois (page 144, 2, 5, 7) ; en tous cas, derrière cette ambiguïté gramma­ ticale, le sens est évident : ni selon la divinité, ni selon l’humanité, le Saint-Esprit n’est le père du Christ. — La démonstration est faite, mais Godescalc, dans la suite du texte (pages 144, 9-145,26), en re­ prend les idées principales, pour les préciser et les approfondir. Il reprend d’abord le statut du Saint-Esprit : personne divine égale aux deux autres, et à la Trinité entière (« deus tam bonus pariter ac tam magnus ut simul pater et filius et etiam simul totae tres per­ sonae non sit major aut melior deus... s1). Il est dit « don de Dieu », comme l’enseigne saint Augustin. Le même docteur (« doctor saga­ cissimus ac disputator cautissimus »2) nous décrit les conditions principales de l’incarnation : « qualiter dominus noster Jesus Christus deus dei filius et de spiritu sancto natus sit non sicut filius et de Maria virgine sicut filius »3. Godescalc cite ensuite le symbole attribué à saint Athanase, où le Christ est décrit comme « deus... ex substantia patris ante saecula genitus et homo ... ex substantia matris in saeculo natus », « conceptus... de spiritu sancto natus ex Maria virgine »*. Le Christ est bien réellement né de Marie, saint Augustin et saint Gré­ goire nomment sa conception « nativitas ». Enfin, comment inter­ préter le rôle du Saint-Esprit ? Godescalc nous montre, par un exemple scripturaire, que la préposition « de » ne renvoie pas nécessairement à la personne : lorsque le Psalmiste dit à propos du Fils : « Et ado­ rabunt de ipso semper »6 il ne faut pas penser sous ce « de ipso », la personne divine, mais son enseignement. De même, le « de spi­ ritu sancto » ne désigne pas la personne même du Saint-Esprit — de telle sorte que le Christ serait, selon la chair, fils du Saint-Esprit — mais bien plutôt le don de Dieu qui caractérise la troisième personne (« ita est deus ut sit etiam donum dei »e). Donc, derechef, « de spi­ ritu sancto » équivaut à « de dono dei »’ — et il faut dire « ex Maria virgine », puisque, même si l’on dit « et Maria virgine », il faut quand même sous-entendre « de » ou « ex »8. Ce texte, s’il manifeste une assez grande richesse de points de vue, et aborde plusieurs questions essentielles de la théologie trinitaire et de la théologie de l’incarnation, ne présente pas cependant, on le 1. P. 144, 9-12. On remarquera le singulier · sit ». Cf. supra, p. 50. 2. P. 144, 17-18. 3. P. 144, 19-21. Godescalc se réfère ici aux chapitres 38-40 de Γ Enchiridion, où le problème est posé, et la solution exposée, d’une manière tout à fait sem­ blable. 4. P. 144, 26-29 ; Symbole, art. 29. 5. Psaume LXX1, 15. LE SAINT-ESPRIT 153 152 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC voit, un ordre très satisfaisant. Chacune des deux parties donne bien une succession d’idées qui s’appellent selon une logique interne suf­ fisamment forte — encore qu’elles s’anastomosent parfois d’une façon qui rend difficile le découpage précis de l’exposé (mais cela n’est pas tellement rare dans les écrits de Godescalc) — mais la deuxième par­ tie ne fait que reprendre la première en élargissant les perspectives, et en précisant le détail : on ne voit pas pourquoi une troisième par­ tie ne viendrait pas s’ajouter aux deux premières — et le « Amen » par lequel se clôt tout le passage impose une fin au développement plutôt qu’il ne le termine réellement1. En outre, cette deuxième partie, si l’on en^met à parCle dernier développement, consiste sur­ tout en?” citations’destinées à étayer les idées énoncées dans la pre­ mière. De’sorte que, en dernière analyse, on a l’impression de lire un texte rédigé en deux’fois : une première rédaction pose les thèmes, avec l’appareil logique^ et scripturaire convenable ; puis, après re­ lecture de son’écrit, l’auteur ajoute des compléments érudits et des éclaircissements. Evidemment, nous ne prétendons pas retracer là l’histoire réelle de la composition de ce passage : ce serait imprudent, dans les conditions actuelles de notre connaissance de Godescalc. Nous cherchons seulement à rendre sensible la physionomie de ces trois pages importantes, mais finalement moins élaborées que plusieurs autres (par exemple, que le premier opuscule. De trina deitate). Ureste que, pris dans son détail, ce texte met en œuvre et l’autorité et la logique d’une façon parfaitement claire : même s’il doit beaucoup, ici comme en d’autres textes, à saint Augustin, Godescalc, en ajou­ tant aux développements de son maître des remarques et des cita­ tions qui lui sont propres, fait preuve d’une maturité théologique incontestable. « Donum Dci ». Ce que nous tirons de plus important de ce passage, dans la per­ spective d’une théorie du Saint-Esprit, peut se résumer en deux pro­ positions connexes : le Saint-Esprit n’est pas le Père (du Fils), parce qu’il est don de Dieu. — Elucidons davantage cette seconde idée : dire que l’Esprit est don, c’est dire — puisqu’en même temps il est Dieu — qu’il y a identité entre une émanation de Dieu, pour ainsi dire, et Dieu lui-même ; c’est bien au fond ce qu’implique la notion de procession : une des personnes de la Trinité est constituée à par­ tir des deux autres, elle en sort. Or, Godescalc relie, non seulement l’idée de procession, mais aussi l’idée de filiation divine, à celle de grâce : nous avons déjà vu, dans la section précédente de ce cha1. P. 145, 26. Γ Hi WlnHli/mM», mi un ι ι...... ι s ■ i in H I i*|. il U LE SAINT-ESTRIT 153 pitre1, comment le Fils, sorti de Dieu, pouvait selon Godescalc être assimilé à la grâce. Il en est de même du Saint-Esprit, et Godescalc s’y attache même davantage. Revenons au texte auquel nous venons de faire allusion, et qui est emprunté à un opuscule De praedestina­ tione. L’idée de départ est simple : on ne peut pas dire que la nature soit supérieure à la grâce, « cum gratia sil deus »1 2 ; en effet, « gratia tam deus filius quam deus spiritus sanctus nonnunquam dici reperitur in scriptura sacra »3. On trouve en effet à ce propos des textes chez saint Paul (si l’on se souvient que l’Esprit Saint est envoyé par le Christ, donc par Dieu : en vertu de l’unité de l’action trinitaire comme de sa situation personnelle propre, le Fils est considéré tan­ tôt comme Dieu, dispensateur de la grâce, tantôt comme grâce dis­ pensée par Dieu ; c’est le premier aspect qui importe ici) : « Infelix ego homo 1 Quis me liberabit de corpore mortis hujus ? Gratia dei per Jesum Christum dominum nostrum »45; « Unicuique nostrum data est gratia secundum mensuram donationis Christi »6 ; « Divisiones gratiarum sunt, idem autem spiritus »e ; « Ut resuscites gratiam quae est in te per ( impositionem manuum mearum) »7. Arrêtons un moment. Pour tirer de ces passages la conclusion qu’en tire Godescalc, il faut procéder à des rapprochements assez complexes, qui ne sont pas indiqués : d’abord, pour assimiler le der­ nier texte aux deux premiers, se rappeler que l’imposition des mains a valeur de sacrement, et, comme telle, détermine une intervention divine ; ensuite se rappeler que, comme la grâce, l’Esprit est envoyé par le Christ, pour se croire autorisé à appliquer au second les ensei­ gnements qui concernent la première : mais de ce que l’origine est la même, il ne résulte pas que les deux réalités soient une seule ; quant au troisième texte, il peut aussi bien signifier que l’Esprit est dispensateur de grâce, et pas uniquement que la grâce est une mani­ festation de l’Esprit. Au total, ces citations ne sont pas aussi pro­ bantes que veut bien le penser Godescalc : d’abord, il n’indique pas la manière de les utiliser ; ensuite, même interprétées et développées, elles exigeraient encore une longue élaboration pour qu’on puisse en conclure que « gratia » a le même sens que « spiritus sanctus » ; tout ce qu’on peut en tirer réellement, c’est que la grâce est, comme le 1. Cf. supra, p. 130. 2. P. 185, 4. Pourtant, dans un autre texte, Godescalc semble distinguer Dieu et la grâce : « ...orandus est Christus fortior (daemone) et spiritus septi­ formis et gratia multiformis » (p. 159, 21-22). Ce dernier « et ■ relic-t-il des réali­ tés différentes, ou développe-t-il ce qui vient d’être exprimé ? 3. P. 184, 11-13. 4. Romains, VII, 24-25. 5. Ephésiens, IV, 7. 6. II Corinthiens, XII, 4. 7. II Timothée, I, 6. Les trois derniers mots manquent dans le texte. 154 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC Saint-Esprit, « donum dei ». — Mais Godescalc utilise encore un texte de l’Ancien Testament : « Suscitavit deus spiritum sanctum pueri junioris cui nomen Danihel »* ; il affirme que « spiritum sanctum » désigne « l’esprit créateur » — le Saint-Esprit ; si l’auteur sacré écrit « spiritum pueri », c’est pour indiquer que l’Esprit a été donné au jeune homme — comme le montre, pense Godescalc, le rapproche­ ment avec un texte de saint Paul : « Spiritus prophetarum prophetis subjectus est »1 2, et un autre de l’Ancien Testament, où Elisée dit à Elie : « Oro ut sit duplex spiritus tuus in me »3. — En fait, ici en­ core il est difficile de souscrire sans plus à l’interprétation de Godes­ calc, qui semble bien confondre le Saint-Esprit avec les charismes. Dans le cas présent, comme tout à l’heure, les textes n’ont de force probante en faveur de la thèse de Godescalc que si cette thèse est déjà supposée ; encore faudrait-il démontrer plus précisément qu’ils l’illustrent ; mais en tous cas il n’est pas question de prétendre qu’ils la prouvent. L’exégèse est trop rapide ; peut-être se réfère-t-elle à des exposés oraux ; peut-être Godescalc se proposait-il d’établir plus solidement une interprétation dont nous n’aurions ici que le cane­ vas ? Toujours est-il que dans ce passage Godescalc va vite, et que nous sommes encore loin d’une véritable démonstration4. Dans tout ce texte, qui est, ne l’oublions pas, consacré d’abord à la grâce, Godes­ calc est tellement préoccupé de prouver — dans l’horizon de sa théorie de la prédestination — que la nature est inférieure à la grâce, que d’un coup il fait monter celle-ci jusqu’à l’être divin, sans tenir compte des degrés intermédiaires possibles. C’est ainsi qu’il peut assimiler l’Esprit et la grâce et qu’il peut encore l’appeler « digitus dei donum dei et calor dei »5. Mais en réalité la seule conclusion qu’il soit légi­ time de tirer, c’est que la grâce est issue de Dieu, et donc qu’il est possible de la référer au Saint-Esprit. 1. Daniel, XIII, 45. 2. I Corinthiens, XIV, 32. 3. II Rois, II, 9. Godescalc remarque ailleurs, à propos du texte d’Ezéchiel (XXXVII, 9) : < A quattuor ventis veni spiritus », qu'il peut y avoir plusieurs interprétations du mot « spiritus · : « Hieronimus hoc intellegit de spiritu sancto, ceteri de spiritu nostro a parte qua fuerit venturo et proprium corpus unius­ cujusque recepturo » (p. 484, 14-16). 4. Même remarque à propos des citations de même ordre faites page 185, où la grâce est assimilée à Dieu sans distinction de personnes ; nous n’en discutons pas pour faire plus bref : un examen plus prolongé n’apporterait rien de nou­ veau. — Remarquons aussi que les textes relatifs au Fils, extraits du même pas­ sage, et cités dans la section précédente (cf. supra, p. 130), semblent plus probants — encore que l’on puisse à leur propos, et du point de vue d’une stricto îhêologh· irpreiiilre mm <|||ι·;.η<,λι.ι'. pâble de ehnniMr L»« 11 · ·· LE SAINT-ESPRIT 159 lui qui parlait par leur bouche, et le recueil de leurs paroles, ou de leurs écrits, a formé les Livres sacrés. L’Esprit Saint a donc, pour ainsi dire, rédigé un texte : il en résulte que ce texte présente une valeur particulière, divine, et qu’on ne peut y toucher comme à un écrit profane. C’est là une position bien classique : la Bible, le Nou­ veau Testament, sont des documents d’une valeur inestimable, parce que dictés par Dieu. 11 n’y aurait pas lieu d’insister beaucoup sur ce thème, qui n’est pas particulier à Godescalc, si celui-ci n’étendait pas le respect de l’Ecriture sainte jusqu’à la lettre même. De cette façon, les textes sacrés seront des autorités grammaticales, et d’au­ tant supérieures aux autres œuvres, que leur auteur est au-dessus des hommes (« ...ita sicut dicendum dictavit dominus deus dicere possumus »x). Ainsi, on pourra employer « illic » pour marquer la direction : « ...regulariter nos dicere docuit ipse dominus deus noster spiritus sanctus : Illic enim ascenderunt tribus tribus domini »2 ; même jeu à propos de l’emploi du pluriel au lieu du singulier, quand la pluralité est impliquée par le sujet : « ...hic dimisit numerum singu­ larem et se licite transtulit spiritus sanctus ad pluralem»3. La même re­ marque est valable à propos de la liturgie : elle aussi est, dans sa lettre même, œuvre du Saint-Esprit : « ...cum spiritus sanctus per apostolicos pontificesque praecipuos Caelestinum atque Gregorium... ordinaverit ad missam in responsorio versum quinta feria canen­ dum etc... »4 ; « Dominus deus noster spiritus sanctus ita dictavit romano pontifici scribendum simul atque dicendum etc... »6. 11 en résulte que c’est une faute grave d’altérer même un texte liturgique® : « Male siquidem facit qui propter unam syllabam spiritui sancto facit injuriam »’ ; il s’agit ici d’une question de métrique : le sens doit passer avant la forme ; ou mieux, si nous nous rappelons ce que nous venons de voir à propos de la grammaire, c’est au Saint-Esprit à nous donner des leçons de versification, non l’inverse. Il est cou- 1. P. 380, 15-16. Cf. p. 381, 10-12 : « Haec enim nobis est vehementer obser­ vandum ut quicquid ab spiritu sancto cognoscitur esse dictatum ». Cf. Smaragde, cité par Thurot, Notices et extraits..., p. 81 : « Donatum non sequimur, quia for­ tiorem in divinis scripturis auctoritatem tenemus » ; cf. ibid., p. 85. 2. P. 380, 21-23. Psaume LXXI, 4. 3. P. 390, 21-22. On remarque que l’Esprit Saint est inspirateur de la version latine elle-même : tous ces exemples ne concernent en rien le grec ni l’hébreu, sans doute inconnus à Godescalc. On pourrait rapprocher cela de son recours à la philologie hébraïque (cf. section C du chapitre I) ; on aurait ainsi les éléments, non élaborés, d’une étude de la philosophie du langage, et spécialement du lan­ gage sacré, chez Godescalc. 4. P. 141, 25-28. 5. P. 380, 1-2. 6. Godescalc ne pensait-il pas Λ Hincmar modifiant un hymne pour lui faire dite .le samja ilellas ■ ait Heu île · 1« liltui ile|||ts · 'I ,|l liw ■■rffPi’’’!” nTr Ifwwmmrw ΠπηΠΓΜ™ IWI |lffl i. . I li i . i i I , I , frlli I....... Ill . .1.1.111. oil fl |||I Im ιμιιιΐ ιιχ Hull ■ liirhi If hill*· (111*1'11·· ··"!’'* '· I"*”· MHtal nut I hlilfiik 160 I UHtfH il» U|«l« | Ht»·· II Μ IΜ ·»|Η»·4*·· μ*· àâtwUe». LA ME11IODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC pable de changer les textes établis par l’Eglise, comme saint Paul nous en avertit expressément : « ...magnopere nobis apostolus jubet vitare novitates vocum »L La tradition est garante de la valeur des expressions : « Displicet enim jure vocum novitas ubi regulariter stat antiquitatis veritas »1 2 — et cette règle s’applique pleinement à la liturgie : « ...minime mutari debuit traditio romani antiphonarii »3. Donc, le Saint-Esprit est source de toute science, même de la gram­ maire, et il est impie de préférer des règles humaines, donc incer­ taines, aux règles véritables qu’il fait appliquer à ses prophètes : « Multa... in divinis libris indita repperiuntur quae grammaticis con­ traria esse videntur, sed non ita per omnia sentiendum est, quia quicquid spiritus sanctus auctor et fons totius sapientiae per os sanc­ torum suorum loquitur non est contra artem, immo cum arte quia ipse est ars artium cui omne mutum loquitur... »4. Nous rejoignons ici, en terminant ce chapitre consacré aux per­ sonnes divines, un des aspects fondamentaux de la culture de Godes­ calc : la grammaire. Nous avons vu combien cette science était im­ portante pour lui, et qu’il fallait la comprendre non dans une perspec­ tive antique, mais dans un contexte chrétien : science excellente parmi toutes, la grammaire doit pourtant être replacée dans l’en­ semble du monde, qui est pénétré de l’action divine5. Nous voyons maintenant nettement la liaison entre la théologie et la grammaire : non seulement la science des mots, des accords, aide l’homme préoccupé des choses divines à comprendre le message sacré ; mais l’auteur même de ce message, l’Esprit Saint, est maître de cette science. Méditer sur la grammaire, c’est aussi méditer sur l’œuvre divine. Le théologien est grammairien, et le grammairien, théologien. Toutes les sciences se réunissent dans une perspective qui s’ordonne autour de l’action de Dieu. C’est dans l’Ecriture que Godescalc va chercher les lois du langage, de même que c’est à saint Paul qu’il emprunte des exemples de syllogismes. Ces démarches sont très caractéristiques d’une pensée centrée tout entière sur le sacré, et dont les connaissances profanes s’ordonnent toutes à la méditation théologique. 1. P. 381, 13-14. 1 Timothée, VI, 20. On se rappelle que Hincmar reproche à Godescalc et à ses partisans d’avoir été séduits « novitatibus vocum >. 2. P. 447, 21-22. 3. P. 453, 5-6. 4. P. 505, 17-21. 5. Cf. J. Leclercq, Smaragde et la grammaire chrétienne, dans Revue du Moyen Age Latin, IV (1948), p. 15-16 : « Tout se tient, dans le inonde racheté ; les réa­ lités même d’ordre philologique prennent leur sens à la lumière de ce qu’enseigne la théologie sur l’univers entier >. 'I I .Hill, . ·>· , I! ..... h...... i, ιιη |ΗΜΙ·Ι||| Il pn» Λ llliicinnr modlflnnl un hymne pour lui taire !||ΙΡ . ι>. «,ιιι,Ιη ilnllM * nu II··»» il<> i le trlnn <Ι<ΊΙιι» ■ ? I I Uli, I iU. CONCLUSION Notre but était d’étudier la méthode de Godescalc à travers ceux de ses écrits qui concernent la Trinité. Nous venons d’examiner l’en­ semble de ces textes en les classant selon leur contenu : nous avons ainsi vu revenir, de chapitre en chapitre, un certain nombre de pro­ cédés de preuve, qui manifestaient l’unité d’une forme personnelle de pensée à travers la variété des objets. C’est cette forme de pensée — cette méthode — qu’il nous faut maintenant considérer pour ellemême, terminant notre étude par un exposé plus systématique de ce qui en est le principal propos. Il s’agit donc de dégager, en s’appuyant sur les textes les plus significatifs, les postulats plus ou moins con­ scients qui sont impliqués par les développements de Godescalc, et les schèmes selon lesquels ces développements s’organisent. C’est de cette façon que nous pourrons nous rendre un compte exact de sa méthode — de même que pour étudier nue branche de la mathé­ matique on en dégage les principes régulateurs (axiomes et règles opératoires). C’est par les règles de l’argumentation que nous com­ mencerons cet examen, réservant pour la fin celui des idées fonda­ mentales vers lesquelles nous orientent — plus ou moins explicite­ ment — les écrits de Godescalc. Le style de pensée de Godescalc. Nous venons de parler de règles, de principes régulateurs : est-il légitime, après cela, de s’occuper du régime affectif et mental de Godescalc ? Non, si l’on se place au niveau des idées pures, de la méthode stricte et désincarnée ; oui, si l’on cherche, tout psycho­ logisme mis à part, à saisir cette méthode dans sa mise en œuvre concrète. Une simple « psychographie » serait inadéquate à notre projet : étudier un moment de la méthode théologique ; mais inver­ sement, ce serait oublier l’histoire que de se borner à une épure logique. Au surplus, nous savons que Godescalc se veut écrivain tout autant que théologien, et que par son style, chargé à notre goût, il cherche 162 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC sans doute à persuader tout autant qu’à convaincre. Si nous étudions sa méthode de preuve, rappelons-nous que cette méthode met en œuvre la rhétorique à côté de la dialectique1 ; si les arguments sont comme enveloppés des prestiges littéraires, il est convenable d’étu­ dier le climat personnel dans lequel mûrissaient et se développaient les argumentations théologiques de Godescalc. La passion des idées et de la discussion semble être le trait le plus marquant de son esprit ; il est sans cesse occupé à ruminer des pen­ sées1 2 : cette constante préoccupation pourra aussi bien le faire qua­ lifier d’« esprit bizarre »3 que d’« infortuné... toujours en rébellion »4 — à moins qu’on ne voie en lui « l’un des plus puissants esprits du ixe siècle »5 ; ces diverses appréciations ne sont pas nécessairement contradictoires entre elles. Il n’est pas illégitime de rappeler son « tempérament combatif », ni l’ivresse que pouvait lui procurer, en ces temps où la culture ne faisait que se réveiller, « le vin pur de la pensée »e. Nous savons aussi par Hincmar7 à quelles excentricités de paroles et d’actions il en vint : les mauvais traitements qu’il eut à subir ne furent vraisemblablement pas étrangers à cette demifolie. Quant à son obstination farouche, elle éclate aussi bien dans l’ardeur qu’il met à la controverse, que dans son refus, et même sur son lit de mort, de rien rétracter de sa théorie de la double prédesti­ nation. Avec ce caractère dur et ardent, un esprit vif, ingénieux, soucieux des précisions qui permettent de serrer de plus près la vérité (cf. supra, p. 87) ; Hincmar lui reproche son goût pour la « novitas », méconnaissant peut-être ce qu’il pouvait y avoir de fécond dans ce désir, même maladroit, d’élucider toujours davantage le donné révélé. Son acharnement à discuter et à prouver lui fait aborder la question en litige de tous les côtés possibles (cf. supra, p. 105), et sa plus belle réussite, sur ce plan de la controverse, est sans doute le texte où, à la fois et comme indivisiblement, il voue Hincmar à la damnation et fortifie la thèse que l’archevêque condamnait (cf. supra, p. 103-104) ; cette page est exemplaire aussi en ce sens que Godescalc y exprime sa thèse de la prédestination et celle de la « deitas trina et una », tout en y manifestant les traits essentiels de son caractère et de son intelligence, le tout coulé dans ce style ardent et baroque, plein d’en­ 1. Cf. Isidore de Séville, Etymologiae, II, 23 ; 24. P. L., LXXXII, 140 B ; 141 C. 2. H. Schroers, Hinkmar, Erzbischof von Reims, Freiburg i. B., 1884, p. 151. 3. P. Godet, Gottschalk, dans Vacant-Mangenot-Amann, Dictionnaire de Théo­ logie Catholique, VI, 1500. 1 II 11 I »»··.·», I lie mrilliir ΙΊ il lllljiil, I niiflnh, |llll, I I p 'JIO. CONCLUSION 163 thousiasme et de la volonté constante d’entraîner l’adhésion du lec­ teur, et qui est si caractéristique*1 : tout Godescalc en cinquante lignes 1 Une présentation complète de l’homme, de sa pensée et de son histoire se développerait très facilement à partir de ce simple texte. Tout cela — passion, tour d’esprit, style même — c’est le milieu où s’engendre et se nourrit la pensée systématique, ce n’est pas en­ core cette pensée elle-même, encore moins la méthode à laquelle elle se plie. Il faut déplacer l’analyse, quitter la psychologie pour entrer dans la logique. Comment procède Godescalc dans la conduite de son argumentation ? 11 manie cinq outils différents, d’importance et de valeur inégales : liaison de textes (bibliques, patristiques...) ; liaison de concepts (théologiques, philosophiques, logiques) ; liaison de jugements (raisonnement formel : le syllogisme) ; jeux de symé­ trie ; preuves grammaticales. Il ne peut être question d’énumérer, à propos de chacun de ces types de preuve, tous les exemples qu’on en peut relever dans les textes relatifs à la Trinité ; il suffira de quelques rappels, puisqu’aussi bien on a déjà pu lire, dans les cha. pitres précédents, des études et des résumés de tous ces passages. L'argumentation : les textes. D’abord, donc, les preuves par les textes, scripturaires et patris­ tiques. A son niveau le moins élaboré, ce genre d’argumentation se présente sous forme de « dossiers », de recueils de citations plus ou moins longues, empruntées à des auteurs de poids, relativement à une question donnée. Ce mode de composition, si l’on peut dire, n’est pas rare à l’époque carolingienne : citons, pour nous en tenir à l’his­ toire de Godescalc, le dossier constitué par Loup de Ferrières pour défendre la thèse de la double prédestination2, et celui que Raban Maur recommandait d’établir, pour la combattre3. Le De una et non trina deitate de Hincmar est essentiellement composé de longs extraits patristiques et conciliaires, soudés entre eux par les commentaires de l’Archevêque : mais ces commentaires sont rarement longs, leur auteur étant visiblement soucieux de reprendre pied et souille le plus vite possible ; il semble qu’on assiste au passage à gué d’un cours d’eau peu sûr. — Godescalc a lui aussi composé au moins un dossier de ce genre, publié par Dom Lambot sous le titre « Excerpta de Tri­ nitate » (p. 101-130) : on y trouve des extraits de Fulgence, d’Isidore, 1. Cf. le compte rendu de l’édition de Godescalc par Dom C. Lambot, par F. ('.iiatii.i.un, illins Hri’ur du Moyen Age Latin, V (1949), p. 256-258. 1 L f. L..L "L" J1 l'llfl.Ùl!"'llll> 'ir itllil!* ÿiitieilinntl'ii·/, B. itgl» 4. 5. 0 a 164 F· ιιηημ, Himt'HlflR, nail* v»i »m mamhphhi am*hh, rurioDimiirr <>« i llr„ Cullinllqiie, VI, IhOO. 11,0, Tavi.oh, 'l'hr mediaeval Mind, London, 11)11, t. I, p. 215. Dom <1. Moiun, llolltehallt rrtroiioê, dans Hri’iie Iténédlellne, 43 (DIM), p, 303. II M»iiihhi 'iiliif AUfHtHlI '· l'iniijii«lliil»1· <'! nil II |''UH|IU· lltiti Hi ll v|li |i|0i |ai> »1 i»|||fi il» I minpl> im ill Illl·1 |Ι|ίΙ||Β·Ι* 168 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC cepts, sont des schèmes grâce auxquels l’esprit peut avancer dans la connaissance de la structure trinitaire. — On voit, et cela n’a rien qui puisse nous étonner, que ces concepts philosophiques sont beau­ coup moins élaborés (dans les textes de Godescalc bien entendu) que les concepts théologiques ; nous savons que sa culture philoso­ phique n’était pas fort grande1 ; et d’autre part les véritables objets de sa curiosité et de son activité intellectuelles sont, comme il appa­ raît d’après ses œuvres, la théologie et la grammaire. Entre les concepts logiques et les concepts grammaticaux, la dif­ férence est souvent malaisée à saisir ; les rapports et leur expression sont considérés ensemble, en fonction d’une doctrine implicite que nous examinerons plus loin. En outre, il en est de ces concepts comme des concepts philosophiques : ils sont mis en œuvre dans des déve­ loppements théologiques bien plutôt qu’analysés pour eux-mêmes. Le meilleur exemple à la fois de blocage de la logique et de la gram­ maire, et de leur mise au service de l’élaboration théologique, est sans doute fourni par le raisonnement qui sert de base à la thèse de la « deitas trina », et que nous avons vu à plusieurs reprises (cf. supra, p. 60-61 ; 70 ; 71 ; 88-94 ; usage implicite p. 45) : un être porteur d’une qualité poussée à son plus haut degré, par là même exemplaire, et comme identifiée à son essence (ou son idée ?), semble n’exister que pour elle et par elle, et sera désigné en conséquence par le même substantif abstrait que cette qualité (« Perfectus divinus homo non est divinus sed divinatio... Perfectus homo non est homo sed ipsa humanitas ») ; dans ce principe qui évoque curieusement le plato­ nisme, on voit combien il est difficile de distinguer la part qui revient à l’ontologie et à la logique de celle qui revient à la grammaire, si l’on se souvient que c’est une remarque de saint Jérôme sur la phi­ lologie hébraïque qui a fourni un point de départ à la pensée de Godescalc. Dans le cas particulier et privilégié de la nature divine, la perfection entraîne l’identité des attributs et de l’essence, et Dieu est essentiellement existant, et d’autre part une Personne divine n’est pas inférieure à la Trinité entière, si bien que les trois personnes, dont chacune est Dieu, seront dites à elles trois non pas « deitas triplex et una » (comme trois hommes exemplaires chacun en son genre sont dits « humanitas triplex et una »), mais « deitas trina et una », la « triplicitas » impliquant une pluralité radicale de nature que n’implique pas la « trinitas ». — Ainsi, la théologie vient donner 1. Philosophe, Godescalc ne l’est certes pas ; mais on ne saurait dire non plus qu’il reste insensible aux choses philosophiques : on a plutôt l’impression qu’il subodore les problèmes métaphysiques sans les traiter, ni même parvenir à les poser clairement ; son esprit est trop subtil pour ne pas les pressentir, mais trop tnal armé pour s’en rendre maître. I. Λιι i Iiiiilllliiniii'l ; nu on iw trouve pim cher. (iodencnlc de développement poKoorol fiiiiui'l liiiioiln Io pioodoll, oil In rllètorlipir, ou Ι<· plun nouviMil Inn deux, lit» ÿiHÜ ΒΜβ If Μ**· CONCLUSION 169 un sens nouveau et comme une dimension nouvelle à cette spécula­ tion logico-grammaticale, de même que les idées platoniciennes que nous y apercevions comme en filigrane viennent confluer, dans l’ho­ rizon du christianisme, en un Dieu parfait, en qui la trinité n’est pas exclusive de l’unité de nature, à cause précisément de cette per­ fection. — Cette unité des trois Personnes divines, il arrive à Godes­ calc d’en élaborer la notion d’une façon moins complexe : par exemple, en évoquant l’unité d’un acte, ou d’une formule, que la répétition ne multiplie pas réellement (cf. supra, p. 112-113 ; il exploite vrai­ semblablement ici un texte de Boèce — De Trinitate, c. III ; P. L. LXIV, 1251 B — que cite Hincmar dans le De una et non trina dei­ tate ; Godescalc ne semble pas connaître le De Trinitate de Boèce ; le passage de Godescalc en question serait donc postérieur au traité de Hincmar) ; ou encore, en étudiant l’unité de vouloir entre les Personnes de la Trinité (cf. supra, p. 124-125). — Toujours à pro­ pos du concept d’unité, on voit Godescalc s’efforcer d’indiquer de façon précise la manière dont les natures humaine et divine s’unissent dans la personne du Christ ; à la vérité, cet effort est un simple effort de vocabulaire : cinq mots sont proposés pour exprimer ce rapport mystérieux («copulatio connexio coadunatio conjunctio... commer­ cium », p. 416, 5-7 ; cf. supra, p. 140) ; mais le travail sur le plan du langage n’est jamais complètement distinct du travail sur le plan de la logique : cette liaison, vraie dans tous les cas, l’est particulière­ ment, nous le savons, dans le cas de Godescalc.— Enfin, nous avons vu (supra, p. 133-135) que, pour exprimer le rapport du Fils au Père, Godescalc le comparait à celui de l’espèce au genre ; nous avons cherché une explication à cet étrange « species de genere » qui ter­ mine un paragraphe, sans nul commentaire (p. 314, 10), et il nous était apparu qu’il fallait l’interpréter sans doute comme un glisse­ ment de pensée, le résultat d’une sorte d’association par ressemblance (de structure logique). Après tout, il n’est pas illégitime de penser que les fautes de logique ne doivent pas être écartées de l’étude de la méthode, pas plus, en somme, que la pathologie de la physiologie. Ce manque de rigueur dans l’usage d’un couple de concepts n’a rien de bien étonnant, si l’on songe à ce qu’était la culture de Godescalc (cf. Introduction, C) ; de même qu’il n’y a pas lieu de s’étonner s’il prend pour une. preuve ce qui n’est que l’évocation d’un thème théolo­ gique familier (cf. supra, p. 122-123). Les faits doivent bien plutôt nous aider à mieux nous représenter un moment de l’histoire intel­ lectuelle où un théologien, un grammairien, ingénieux et érudit, capable de soutenir des querelles où s’intéressaient les plus grands de ses contemporains, pouvait, avec tout cela, laisser passer des erreurs de logique assez lourdes ; cela même — n’irions-nous pas jusqu’à dire : cela surtout ? —a son importance pour l’histoire de la méthode.. 170 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC L’argumentation : les syllogismes. On n’avait pas encore retrouvé le goût de l’étude dialectique ; il n’apparaît pas que Godescalc ait lu les écrits logiques de Boèce ; quant aux secs résumés d’Isidore de Séville, ils ressemblaient trop à un formulaire pour que leur lecture puisse donner une culture véri­ table à qui ne connaissait pas d’avance le contenu de VOrganon. C’est pour cela que Godescalc fait du syllogisme l’usage que l’on sait (cf. supra, p. 22-23) : il utilise rarement ce genre de raisonne­ ment1, et, quand il l’utilise, il l’annonce solennellement, faisant appel aux formes les plus travaillées de sa rhétorique ; on pense alors à la majesté mystérieuse des formules initiatiques, et quand par hasard l’annonce est brève, c’est l’énoncé des propositions qui se charge d’ornements stylistiques (p. 155, 13-21). C’est, ici encore, un trait significatif d’un régime intellectuel, qu’une science qui ne devrait évoquer que clarté et précision s’entoure d’une sorte de nuage : elle paraît peu accessible, elle représente comme un savoir réservé aux quelques esprits assez forts pour en pénétrer les arcanes. — Nous savons (cf. supra, p. 95 sqq., p. 107) comment Godescalc bâtit les trois syllogismes qui lui servent à corroborer sa thèse de la « deitas una et trina », il serait vain de reprendre ici le détail de l’analyse. Notons seulement que ces syllogismes ne jouent qu’un rôle d’appoint dans l’ensemble du travail de Godescalc ; et rappelons que le pre­ mier d’entre eux présente une complexité un peu déroutante, et que sa rigueur n’est pas parfaite. — Ainsi, les liaisons purement logiques, tout comme les concepts qu’utilise Godescalc, révèlent une certaine insuffisance : nous avons vu que des notions aussi importantes que celles de nature, d’essence, d’existence, de substance, de relation et de personne (cf. supra, p. 67-69), n’étaient que peu ou pas élaborées ; nous voyons maintenant que les articulations logiques sont faibles1 2. La théologie de Godescalc manque de cette forte armature dialec­ tique qui assurera plus tard la solidité des Sommes — et il ne pou­ vait en être autrement. Ce qui, indépendamment des textes qu’il allègue, soutient sa réflexion, c’est surtout, sur le plan des intuitions d’ensemble, la perception de certaines symétries (au moins possibles), et, sur le plan de l’analyse de détail, la réflexion grammaticale. 1. On se borne ici à considérer l’usage explicite et volontaire de la construc­ tion syllogistique. Si Ton admet que le syllogisme est la forme canonique de tout raisonnement, il faudra dire que Godescalc l’utilise toujours, dès qu’il raisonne : mais tout discours, parlé ou écrit, étant par hypothèse réductible à des séries de syllogismes, on n’énoncerait alors qu’une généralité parfaitement inutile. 2. Il arrive qu’un développement soit lié à un autre, non par une nécessité logique ou théologique, mais par une simple association provoquée par un mot (et par lu passion que i réflexions sur In · polos las > lit sUlitu (' I'll) ...................... ........ 172 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC CONCLUSION 171 L'argumentation : les jeux de symétrie. Les schèmes selon lesquels s’organise la pensée de Godescalc peuvent être dits esthétiques, en entendant par là qu’ils sont déterminés moins par la structure propre de l’objet que par certains rythmes ou répar­ titions des idées : oppositions, balancements, correspondances (il semble qu’une influence augustinienne mal dominée, et réduite, en cela du moins, au plus superficiel, soit à noter ici ; cet « Augustinus noster » qui, sous la plume de Godescalc, indignait tant Hincmar, est, de ce point de vue de psychologie intellectuelle, plein de signi­ fication). Le style même, nous le savons, témoigne de ce goût pour les contrastes et les reflets. Mais ce qui nous intéresse le plus, c’est évidemment l’allure que ce tour de pensée peut donner à la « vision du monde » (théologique et philosophique) de Godescalc, quels thèmes fondamentaux il suscitera, selon lesquels se développeront la recherche et l’argumentation, et qui paraîtront, par leur structure même, por­ teurs d’intelligibilité. Λ cause de leur importance toute spéciale, ces thèmes seront nécessairement peu nombreux. — Signalons d’abord l’idée selon laquelle, d’un plan à l’autre, la réalité — sensible, spiri­ tuelle, divine — témoigne d’une unité d’organisation : c’est ce qu’im­ plique l’usage des paradigmes. Ce n’est certes pas Godescalc qui a inventé cela, mais on voit nettement ce qui pouvait lui plaire dans cette méthode d’exposition des mystères : une conception « projec­ tive », si l’on peut dire, de l’être, telle que d’un ordre à l’autre cer­ taines structures se retrouvent, identiques dans leur loi, et diverses selon leur contenu. C’est cette conception platonisante, et plus pré­ cisément augustinienne, qui permet à l’esprit de se tourner vers la Trinité; mais, outre cette valeur théologique, on voit l’aspect satis­ faisant qu’elle présente, du point de vue d’une esthétique (ou d’une logique) de la philosophie, combinant l’unité et la variété des divers degrés de l’être, et faisant de l’ensemble du réel une série de varia­ tions sur quelques thèmes fondamentaux. Ainsi, nous avons vu com­ ment certains modes d’union (du Christ et de l’Eglise ; union des sexes), ou d’unité dans la diversité (soleil, éclat, chaleur ; âme) sym­ bolisaient avec la synthèse trinitaire de l’un et du multiple ; ainsi encore de la correspondance entre l’action de l’Esprit Saint et les propriétés physiques de l’huile ; l’arithmétique fournit aussi bien une distinction entre deux espèces du nombre, qui permet de présenter une justification du mystère trinitaire (cf. supra, p. 41, 45 ; p. 157 ; p. 112). Le sensible, le mathématique, et le spirituel offrent donc des analogies et des schèmes à la réflexion théologique. — De l’organi­ sation générale du monde, passons à l’action divine : nous y trouvoiih 1<· ΙΙκ'ίικ· iiii/>, cit., p. 165. 2. De Trinitate, VI, 7, 9. 174 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC à toutes les philosophies qui admettent un « parallélisme logicogrammatical ». Sauf exception, un mot quelconque est susceptible d’affecter des formes diverses, selon certaines variations dans les rapports que l’objet qu’il désigne soutient avec d’autres objets. D’abord, le mot varie en nombre : or, la considération du nombre est très importante pour qui parle d’un Dieu un quant à la nature, trois quant aux per­ sonnes. Ce Dieu nous a lui-même enseigné la façon dont les nombres grammaticaux doivent être employés à son propos, quand il a dit : « Faciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram » ; Godes­ calc reprend l’analyse classique qui, de ce texte, conclut à l’unité de la nature et à la pluralité des personnes, par une simple inspec­ tion grammaticale. L’hérésie consiste, inversement, à mettre un plu­ riel là où il faudrait un singulier, ou le contraire, car on pose ainsi de faux rapports, que la réalité, telle que l’expriment l’Ecriture, les Pères et les Conciles, ne vérifie pas (cf. supra, p. 47-51). La prière elle-même doit, par sa formulation, exprimer la nature du Dieu à qui elle est adressée ; elle peut et doit user de toutes les possibilités de la langue pour être théologiquement correcte : d’où la formule « tibi deo gratias » adressée à une seule personne, et la formule « vobis deo gratias » adressée aux deux autres (cf. supra, p. 50, p. 118). En outre, pour comprendre le vrai sens d’une phrase, il est bon d’exa­ miner le nombre du sujet et celui du verbe ; ainsi le même mot « gen­ tilitas » peut être mis soit pour « gentilis », soit pour « gentiles » ; si le verbe dont il est sujet est au pluriel (par « scema dianoeas ») le second sens sera le bon ; sinon, le premier (cf. supra, p. 109-110). Un nom ou un pronom peut varier en cas et en genre : l’exégète doit savoir analyser correctement ce deuxième genre de variation grammaticale, s’il veut bien interpréter l’Ecriture et ne pas tomber dans l’hérésie ; ainsi la phrase de saint Paul (Romains, VI, 10) : « quod autem vivit vivit Deo » permet de réfuter Eutychès (cf. supra, p. 139). De même on pourra exprimer, par un usage judicieux de la décli­ naison latine, la vérité de certains rapports théologiques (cf. supra, p. 117, p. 156). — Il se peut que les règles normales de variations ne soient pas vérifiées dans le cas de certains mots : de telles exceptions sont significatives ; c’est ainsi que l’absence de pluriel des mots « lux » et « pax », qui sont des noms divins, témoigne que Dieu est unique (cf. supra, p. 71-73) : comment un substantif qui n’admet pas de pluriel pourrait-il désigner un être qui ne serait pas essentiellement unique ? Enfin, il faut veiller à l’emploi correct des prépositions, car de tels mots traduisent des rapports bien déterminés entre les substantifs qu’ils relient ; ninsi In différence des rôles respectifs de l’Esprit Saint ^1 de liluilu «luit I hi> >niiidli)ii du I Ile |nu nuuquAi pin Γ» iiiplid de 176 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC CONCLUSION 175 deux prépositions différentes (cf. supra, p. 149-151, en tenant compte de la remarque restrictive de la page 150). On sait que Godescalc a écrit un traité De In praepositione (p. 359-374) ; il s’y attache à dé­ terminer précisément les sens divers que peut prendre ce mot dans les textes sacrés, pour lesquels Donat ne suffit pas (p. 360, 10-11) : cette étude a donc un intérêt exégétique et théologique aussi bien que grammatical. Nous retrouvons ici assez aisément l’esprit de la première méthode de preuve que nous ayons examinée : la preuve par l’Ecriture. Une théologie fondée sur des textes suppose une com­ préhension juste de ces textes, c’est-à-dire une science grammaticale suffisante. En ce sens, la méthode de Godescalc ne se distingue en rien de celle de n’importe quel théologien à l’intérieur de n’importe quelle religion révélée. Ce qui lui est plus particulier, et qui dépend en partie de l’esprit de son temps, c’est la pratique de ces raffinements exégétiques que nous venons de constater : ici encore, apparaît à l’horizon de notre recherche cette philosophie du langage qui soustend la méthode de Godescalc, que nous avons déjà entrevue, et qu’il nous faudra bientôt examiner en détail. La philosophie implicite. Après les règles de l’argumentation, nous passons donc aux idées fondamentales que suppose la théologie trinitaire de Godescalc. Avant d’en commencer l’examen, nous devons nous interroger sur sa nature, son sens, la façon dont il doit se dérouler ; sur sa légitimité aussi. Il s’agit en somme de pratiquer une série d’inférences vers la méta­ physique. Cet exercice n’aurait pas d’objet si Godescalc nous avait livré par ailleurs un système philosophique complet. Mais, nous le savons, ce n’est pas le cas. Godescalc traite de questions très parti­ culières selon que l’occasion s’en présente, et n’a pas le temps, ni peut-être le goût, ni sans doute les moyens, de consacrer des études spéciales à la philosophie (non plus qu’à la théorie de la preuve). Nous aurons donc à exposer brièvement ce qui dans sa pensée reste à l’état implicite, mais qui n’en est pas moins important, puisque chez chacun toute pensée formulée est référée à des postulats le plus souvent informulés — car on les considère comme allant de soi — et souvent même mal connus de celui qui en développe spontané­ ment les conséquences : c’est cette couche fondamentale, non criti­ quée, extérieure et logiquement antérieure aux jugements et raison­ nements volontairement organisés, qui donne leur sens en fin de compte aux élaborations conceptuelles au delà de ce qu’on y trouve à une simple lecture. On voit donc le double but de la recherche que nous allons entreprendre : d’abord, mettre dans une perspective plus vilsll 11 |,lll lull, il 1*11, Hull 1.111 Mil» il· |.| I' II,! I ill I ill ill CONCLUSION 177 176 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC et par là même — second résultat — décrire les linéaments princi­ paux de sa philosophie. Ajoutons que cela pourrait servir à une con­ naissance plus précise des possibilités théoriques qu’offrait à un esprit suffisamment fort la culture carolingienne. Certes, l’élément implicite dont nous venons d’indiquer sommai­ rement la présence constante et nécessaire à l’horizon de toute théorie est d’autant plus vaste que l’auteur étudié est moins avancé dans la philosophie, c’est-à-dire dans la mise en question de soi-même et de sa pensée (axiomatique et problématique, liées d’ailleurs l’une à l’autre) : pour élaborer une réflexion critique, ou, moins radicalement, un discours de la méthode, il faut avoir passé par bien des questions, avoir assimilé et dépassé beaucoup de scepticisme. Au ixe siècle, évidemment, on n’en est pas là, la philosophie qui commence à peine à se reconstituer n’a pas encore traversé les diverses crises historiques qui à plusieurs reprises l’ont contrainte à réexaminer ses principes. Il en résulte aussitôt que, d’une part, on ne trouvera chez Godescalc nul retour sur les conditions et les problèmes de la vérité, et que d’autre part il ne se posera même pas les questions métaphysiques intérieures à son propre dogmatisme1, trop fortes encore pour un esprit philosophiquement peu exercé. Cela limitera donc considéra­ blement le champ de notre enquête2 : mais cette enquête, mieux --------------------------- 1. Il ne faut pourtant pas négliger ce que dit Godescalc de la « verisimilitudo » : il y a là le germe d’une théorie de l'erreur, c’est-à-dire au fond d’une théorie de la méthode. Il en parle dans deux textes ; l’un, p. 138, 25 sqq. : « Est vitium ni­ mis noxium quod vocatur verisimilitudo quo frequentissime falsitas non modo a tardiusculis verum etiam peritissimis quin acutissimis a viris asseveratur omni­ no pro vero... » ; 1’autre, p. 375, 16 sqq. : « Est opertum vitium nimis utique nisi deo donante caveatur nocivum quae vocatur verisimilitudo... » ; dans ce même passage, Godescalc donne l’exemple de la rame qui semble brisée et des doigts qui semblent raccourcis quand ils sont plongés dans l’eau. Il ajoute que cette erreur est à craindre « non solum in humana litteratura verum et in divina quoque scriptura » (p. 375, 28-29) : elle sévit donc sur le plan de la perception, sur celui de la science et sur celui de la science sacrée. Cette généralité est inté­ ressante, car une théorie complète aurait pu s’y accrocher. — Ailleurs (p. 142, 7-11) Godescalc rappelle, en citant saint Augustin (De Trinitate, I, Prooemium), deux vices de l’esprit : la « praesumptio » (« priusquam veritas pateat ») et la « praesumptae defensio falsitatis ». Malheureusement, il ne décrit ni le méca­ nisme de l’erreur, ni les moyens de s’en garder : ici encore, nous n’avons qu’une amorce. 2. Il n’y a nulle contradiction à poser d’un côté l’importance de l’élément im­ plicite, et à affirmer de l’autre la brièveté de son examen. D’un point de vue absolu, évidemment, il doit être d’autant plus long de l’exposer qu’il est plus ample. Mais du point de vue de l’enquête historique, il est certain que plus l’implicite est im­ portant en comparaison de la pensée explicite, plus l’examen doit en être court, si on veut ne pas trop excéder ce qui aurait un sens pour l’auteur lui-même. L’Impli­ cite a plusieurs couches, et plus elles sont nombreuses, moins on peut y descendre profondément — à moins d’éliminer l’histoire, et de considérer les choses sous un aspect d’éternité qui n’a que peu de rapports avec une étude concrète des doc­ trines. \ / < j 1 ! CONCLUSION 5 177 que tous préliminaires, mettra en évidence d'elle-même la nature et les limites de son objet. Sur le plan donc de la métaphysique, nous pourrons tenter de déterminer quelques aspects importants de la pensée non-développée de Godescalc. Certes, il y aura lieu de prendre les précautions néces­ saires, dont nous venons dans la note précédente de fixer les condi­ tions très générales, et dont nous nous sommes déjà inquiétés1. Tou­ jours est-il que ce mode de recherche en profondeur est possible, dans les limites d’une interprétation positive et prudente (positive parce que prudente), et nécessaire même pour une meilleure compré­ hension de la théologie trinitaire de Godescalc2. Nous pouvons de ce point de vue examiner trois (ou quatre) thèmes qui sous-tendent les développements que nous avons examinés, et qui tous nous re­ portent à la métaphysique. Un aspect nominaliste. ,· Le rapport entre les personnes et la nature divines nous retiendra d’abord ; outre son intérêt évidemment primordial dans une théolo­ gie de la Trinité, nous verrons que la conception que nous en offre Godescalc pose des problèmes philosophiques assez curieux. On sait que Godescalc a tendance à attribuer aux personnes une priorité ontologique par rapport à la nature ; c’est ce que lui reproche Hinc­ mar, et nous avons vu que ce reproche n’était pas sans fondement. La nature est présentée comme une substance commune, générique (« generalis ») ; les noms personnels, comme des noms substantiels, et non relatifs (ce qui est fort peu augustinien). C’est pour fonder d’une façon décisive la distinction réelle des personnes que Godescalc maintient, contre tout assaut, sa formule de la « deitas trina » ; si la déité est seulement une, pense-t-il, il faut admettre que les per­ sonnes n’ont pas d’existence originale : c’est alors l’hérésie sabellienne, et il considère que Hincmar n’est en fait qu’un sabellien. A quoi Hincmar répond qu’une nature ne pouvant sans contradiction être à la fois une et trine, et la nature de Dieu étant évidemment une, on ne peut sans tomber dans l’arianisme accepter d’accoler à « deitas » l’adjectif « trina »3. Godescalc tient ferme sa distinction : « naturaliter una, personaliter trina », et sans doute ce second adverbe a-t-il un sens très riche ; la « persona » est, l’étymologie nous l’en1. Cf. supra, p. 34, 71, etc. 2. Car il est bien entendu que c’est à elle seule que nous nous référons, comine c’est d’elle seule que nous nous sommes occupés tout nu cours do cette étude : il n’est pas question que cette conclusion dépasse les prémisses précédemment élucidées. 3. · Hoc nomen feminini generis adjectivum ne mobile, quod hic est Imposi­ tum Trina... » (Hincmar, /)e una rl non trina deitate ; /*. L., CXXV, M2 B). io 1 78 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC seigne, « per se una » ; chaque personne divine a d’autre part sa propre déité (« suam propriam deitatem »). C’est donc, semble-t-il bien, l’opposition d’une communauté à une existence concrète que reflète l’opposition du « naturaliter una » au « personaliter trina » ; la nature une se situerait au point de rencontre et de mystérieuse union de trois existences à la fois différentes et identiques ; mais dans une déité qui serait seulement une, et non trine, il n’y aurait point place, pour ainsi dire, pour trois personnes distinctes, dont chacune a sa propre déité. Dans l’hypothèse d’une influence du De Trinitate de Boèce sur la pensée de Godescalc, l’attribution à chaque personne d’une déité propre entraînerait la position de trois essences divines. Quoi qu’il en soit, l’unité semble seconde par rapport à la trinité, la déité est ontologiquement moins dense que chaque per­ sonne, et l’on y voit mal cette simplicité absolue que Hincmar vou­ lait surtout maintenir ; les termes dont se sert Godescalc pour la préciser sont significatifs : il parle d’absence de différence (p. 270, 28), d’égalité (p. 299, 24 ; cf. p. 311, 20-22 : « ...nec... diversitas vel inaequalitas vel... dissimilitudo ») ; il est remarquable qu’en refu­ sant de considérer les noms personnels comme des noms relatifs, il décrive l'unité divine à l’aide de termes qui désignent, en somme, des relations. On peut donc légitimement penser que si, pour lui, la nature divine est bien indivisible, c’est parce qu’une nature en général ne peut être divisée, étant abstraite — pas plus que l’iné­ galité ne peut se glisser dans l’égalité, ni la différence dans la nondifférence. Tout cela semble annoncer la conception nominaliste de la Trinité : la réalité étant du côté des personnes, la nature divine partagerait le sort des termes universels. Godescalc serait-il donc un précurseur de Roscelin1 ? Essence et perfection. Mais revenons à l’argument logico-grammatical qui nous fait passer de la formule admise : « Deus unus et trinus » à la formule discutée : « deitas una et trina » ; les perspectives se renversent. Nous savons en effet que l’on passe de « Deus » à « deitas » comme de « perfectus homo » à « humanitas » ; la qualité à son degré exemplaire est expri­ mée par un substantif abstrait au singulier : elle se confond avec son essence ; si cela est valable pour l’homme, ce doit l’être encore plus pour Dieu. On affirme donc par là qu’un existant et une essence peuvent être désignés par un seul et même nom, dès lors que cet 1. Contre les Sabelliens, Roscelin défend précisément la formule " substantia lilim ri hlples < (< f I' I . CI XXVIII, Slid) 1 rl «lllllt AlKt'Imx l'n <■ tesln (Il ii'êlall pinnlaiil |f«< iKimme 6 lenli »KI»I* une de MIM limiHiOi I 4. e. «·■ H- 180 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC (puissances de l’âme), le monde même de la charité (union du Christ et de l’Eglise) ; ainsi, à tous ses étages, le domaine entier où se déploie l’action divine reflète-t-il certains aspects de la nature divine. Il y a donc dans l’être une unité profonde, grâce à laquelle la connais­ sance d’un plan de la réalité permet de passer à celle d’un autre plan : c’est une inférence analogique dont Godescalc n’explicite ni la méthode, ni le fondement métaphysique, mais qui suppose encore un certain platonisme. Pour passer, par exemple, du plan humain au plan divin par voie d’analogie, il faut bien postuler la ressemblance de l’homme à Dieu, quelque similitude de structure1 qui rende possible ce qu’en langage platonicien on nommerait une ascension dialectique. C’est donc bien ici encore le platonisme qui semble nourrir la méthode théologique de Godescalc — un platonisme évidemment transmis par saint Augustin, un exemplarisme pour qui sont rassemblés en un seul Dieu créateur le modèle idéal et le démiurge du Timée. Or, cette thèse fondamentale, selon laquelle une analogie profonde lie les uns aux autres les divers degrés du réel se retrouve enfin dans la théorie du langage — dernier objet de notre recherche. Le langage. Il y a nécessairement d’étroits rapports entre la méthode de Godes­ calc et la philosophie du langage qui se dégage de ses écrits : il nous faut l’expliciter, et en découvrir les racines, si nous voulons notam­ ment comprendre l’usage, pour nous étrange, qu’il fait de la gram­ maire dans la conduite de son argumentation. A l’examen, cette doctrine s’avère assez complexe : il vaut mieux, pour être clair, l’expo­ ser synthétiquement. — Dieu crée le monde par son verbe (« bono verbo per quod faciebat omnia », p. 306, 18) ; Dieu parle aux hommes dans l’Ecriture (cf. supra, p. 158-160), et c’est précisément pour cette raison qu’il ne faut pas préférer les règles que formule Donat à celles qu’appliquent les écrivains sacrés. Voilà donc deux oeuvres du même divin auteur : le monde, l’ensemble des choses ; et une série de textes, c’est-à-dire un ensemble de mots. Ces mots sont des mots humains, certes, mais aussi bien le langage humain est-il né sous les yeux de Dieu, dans l’innocence de l’Eden : Godescalc connais­ sait évidemment le chapitre II de la Genèse (il en cite même — à des fins grammaticales — le verset 23 où Adam donne son nom à la femme). Par son origine et par l’usage que l’Esprit Saint en a fait, le langage est donc pénétré d’une influence divine, et porteur de vérité : c’est, en lui-même, une quasi-révélation (cf. supra, p. 72-73), rendue encore plus vénérable par la révélation proprement dite qu’il 1. Cf. p. 306, 16-307, 1. CONCLUSION 181 véhicule. Sa valeur est, en somme, soustraite au temps, au change­ ment, et au trouble qu’ils apportent : si forte est chez Godescalc cette conviction, qu’il en arrive parfois à oublier qu’un mot peut être pris en des sens différents à différents endroits de l’Ecriture (cf. supra, p. 154). Le langage est donc une sorte de doublet de la création1, elle-même fruit du Verbe divin ; ce système de signes, presque aussi ancien que les choses réelles qu’il reflète a autant de consistance qu’elles (et les choses ne peuvent-elles pas être ellesmêmes des signes, selon l’enseignement de saint Augustin ? ainsi,, la création et le langage sont très profondément liés). « Nomina, natura » : les premiers ne sont pas seulement un écho lointain de la seconde, le résultat toujours discutable et révocable d’une insti­ tution arbitraire ; ils sont dans la nature en même temps qu’ils la désignent, et le mot « nomen » peut être employé pour indiquer lesattributs de Dieu : « nomina quae habet in sua natura » (p. 100, 16-17). Mais dans cette adéquation du langage à la chose, et au cœur même de l’édifice de la parole, l’irrégularité peut se glisser, tout comme le mal est entré dans la création. On peut parler à tort, par erreur ou par mensonge ; on peut même nommer improprement les choses divines, c’est le cas des hérétiques (cf. supra, p. 50-51) ; ainsi est troublée la pureté du reflet des êtres dans les mots. Dans le langage lui-même, les règles grammaticales peuvent être négligées : un gram­ mairien — Godescalc par exemple — peut relever des fautes jusque dans un texte liturgique (cf. les Adversaria in librum responsalem). Chose plus remarquable encore, l’expression peut prendre des formes différentes suivant qu’on veut respecter strictement les lois gram­ maticales (« scema lexcos ») ou traduire plus exactement la nature et les rapports des choses (« scema dianoeas ») ; ce conflit, ou tout au moins cette divergence, entre la grammaire et la rhétorique (cf. p. 390, 1-9) signale quelque désaccord entre le langage et l’univers qu’il est chargé de désigner en le reflétant (en principe) : s’il faut dire « vobis Deo gratias », plutôt que « tibi Deo » ou « vobis Diis », quand on prie la Trinité, c’est que le langage purement grammatical est incapable de traduire exactement le réel ; certes, il s’agit là de la formulation d’un mystère, et l’on pourrait penser que cette inca­ pacité n’a rien qui doive surprendre ; mais il est possible qu’un verbe soit mis au pluriel même si son sujet est au singulier, pourvu que le sujet ait un sens collectif — et à propos de choses humaines : il 1. Il est certain que Godescalc a lu le De Trinitate de saint Augustin ; a-t-il' été retenu par le passage où est décrit le rapport du verbe Intérieur à la parole (IX, 7, 12) ? et par celui où est marquée la ressemblance entre le verbe et la chose (XV, 13, 22) ? 182 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC y a donc bien au sein du langage du vague, du flottement, de l’irré­ gularité (cf. supra, p. 50-51 ; p. 108-1 11)1. Puisque les mots peuvent porter l’erreur aussi bien que la vérité, on ne pourra ni s’y fier aveuglément, ni s’en défier absolument. Aussi voyons-nous Godescalc occupé constamment de cette ambiguïté du langage ; c’est cette méfiance, cette attention tout au moins, qui expliquent certaines particularités de sa pensée et de sa méthode dans la recherche, dans l’énoncé des thèses, dans l’argumentation. — Ce que veut découvrir Godescalc, c’est une formule. Non par souci littéraire, encore que, nous le savons, l’exact balancement des termes puisse donner à l’esprit une raison supplémentaire d’être satisfait. Il cherche un ensemble de mots qui, par eux-mêmes et par leurs rap­ ports réciproques, représentent fidèlement les choses vers lesquelles ils doivent orienter la pensée ; un énoncé vrai, un peu comme le phy­ sicien ne veut écrire que l’équation, la formule, qui exprime vérita­ blement un phénomène ; ce qu’est pour lui l’univers symbolique du calcul, l’univers symbolique de la langue latine l’était pour Godescalc : un réservoir inépuisable de combinaisons de signes, une infinité de liaisons possibles dont quelques-unes seulement correspondent à la réalité des choses. Une prière, un énoncé théologique (cf. supra, p. 50, 79 ; p. 75, 87) peuvent être formulés de bien des façons différentes, si l’on n’accepte pour règles du discours que celles de la grammaire ; mais le langage, qui est un reflet du réel, n’est pas absolument fidèle : il peut en donner plusieurs images contradictoires entre elles ; il faut que la réflexion théologique intervienne pour élire un seul d’entre ces possibles, pour qu’entre toutes les propositions dicibles seule soit dite celle qui correspond au réel — à ce réel infiniment vénérable qu’est la nature divine. Si Godescalc et Hincmar s’opposent à pro­ pos de la prédestination, c’est parce que l’archevêque estime que la doctrine du moine est lourde de conséquences morales fâcheuses. Mais les deux mots « trina deitas » sont l’occasion d’une nouvelle controverse : pourquoi, sinon parce que les deux adversaires s’accordent pour attribuer une grande importance à la formule qui doit exprimer la structure trinitaire ? Si le langage transposait exactement et néces­ sairement le réel, une querelle de ce genre serait inconcevable ; s’il était radicalement trompeur, de même ; mais le langage est comme l’homme après la chute, il peut se perdre dans l’erreur ou se sauver dans la vérité. C’est cette « contrariété du langage » qui est au fond 1. Isidore de Séville n’ignore pas, lui non plus, que certains noms n’ont pas été donnés aux choses « secundum naturam », mais « secundum placitum » ; ce caprice humain brouille la science des étymologies (Rtumologiae, T, 29 ; P. L., I XXXII, ion II (',) 183 CONCLUSION de la polémique de la « trina deitas », et qui explique les efforts de Godescalc pour trouver des énoncés justes. Allons plus loin : une proposition fausse qui se glisse dans un traité théologique, ce n’est pas là un accident négligeable, un simple « raté ». L’objet est de trop d’importance pour qu’il en soit ainsi, et le lan­ gage nous concerne trop profondément. De l’erreur théologique au blasphème la distance n’est pas grande, et l’un et l’autre sont portés par le langage. « Cur tibi displicuerit deus ita », demande Godescalc à Hincmar, qui nie. que la « deitas » soit « trina » (p. 96, 29). « Certe semetipsum necat quisquis istud negat » (p. 86, 23-24) : l’hérésie est cause de damnation ; mais cette coupable négation empêche celui qui la profère d’être « homo rectus ne dicam perfectus id est ipsa humanitas » (p. 86, 22-23) ; le suicide métaphysique par lequel on se voue à l’enfer est corrélatif d’une sorte de suicide logique par lequel on dépouille la perfection de l’homme, c’est-à-dire l’humanité. Il serait erroné de ne voir dans ces lignes de Godescalc qu’un simple jeu littéraire : il y a pour lui entre la grammaire et l’existence des correspondances précises et réelles, comme en témoigne le texte sur le double témoignage des élus et des damnés (cf. supra, p. 99) ; d’après saint Jérôme, le réprouvé peut être dit « vanitas » (selon le Psalmiste : « Omnis homo vivens vanitas »), et l’élu, « humanitas », parce qu’il est « perfectus homo » ; c’est là un argument grammatical à l’appui de la formule « deitas trina », et nous en connaissons le nerf ; mais, écrit Godescalc, « vide innumerabilia milia testimoniorum tam de parte reproborum... quam de parte electorum... » (p. 89, 20-22) : si le témoignage grammatical, pour ainsi dire, est multiplié par le nombre des élus et celui des damnés, c’est que la grammaire n’est pas un simple ensemble de règles abstraites : elle est comme incar­ née ; il faut concevoir une existence grammaticale, si étrange que cela puisse nous paraître. Est-ce là le fruit d’une pensée confuse, ou un aspect d’une concep­ tion du monde parfaitement consciente de soi ? Ou encore, et plus vraisemblablement, l’ébauche à jamais imparfaite d’une métaphy­ sique qui n’a pu arriver à terme, faute d’une technique intellectuelle suffisante ? Quoi qu’il en soit, nous sommes loin du nominalisme qui se laissait entrevoir sous la théorie des personnes divines ; d’ailleurs, ce qui dans la théologie trinitaire de Godescalc peut rappeler Rosce­ lin n’a de nominaliste que les conséquences, pour ainsi dire, sans les prémisses ; il serait au reste bien étonnant que Godescalc, si ori­ ginal soit-il, ait pris une telle avance sur l’histoire. Fondamentale­ ment, il est platonicien, nous l’avons vu à plusieurs reprises — si l’on peut dire platonicien un auteur qui n’a rien lu de Platon. Il a lu saint Augustin, et cela suffit. Mais il est grammairien, et il cou hllflll tille suite dw liltilniilsiiu hi >«ιηιηηΙΙ< >il ιΙ,,ι,ηι »4hI IhH» I· 184 LA MÉTHODE THÉOLOGIQUE DE GODESCALC thèses du Cratyle, il voit dans le monde du langage une région du monde réel total : les structures linguistiques sont fondées dans l’être qu’elles signifient, et les rapports et les flexions des mots sont le dé­ calque parfois brouillé des relations ontologiques ; il y a participa­ tion du langage à l’être et à ses lois. C’est là sans doute l’aspect le plus central de la pensée de Godescalc : ses procédés d’argumen­ tation en témoignent, par le rôle important qu’y joue la grammaire. Le niveau de la culture à l’époque carolingienne, et la nature de la religion chrétienne, contribuent à la formation d’une telle métaphy­ sique du langage ; lorsque la grammaire est à peu près la seule science profane qu’on connaisse, il est naturel qu’on la fasse intervenir très largement dans le réflexion, et qu’on justifie cette intervention par une philosophie réaliste du langage ; d’autre part, une religion fondée sur des textes révélés exige pour son enseignement et son approfon­ dissement l’usage de la science grammaticale ; par sa doctrine de la révélation et de la création du monde et de l’homme d’un côté, par sa doctrine de la chute et son expérience des hérésies de l’autre, elle force à méditer sur la valeur et sur la fragilité de la parole. Tout cela, d’une façon ou d’une autre, se retrouve chez Godescalc. Une fois terminé cet examen d’ensemble, nous voyons mieux com­ ment se présente la méthode de Godescalc. A partir des textes sacrés, il cherche à construire des formules théologiques précises ; pour y parvenir, et pour les justifier, il bâtit des raisonnements dont nous avons constaté la variété. Malgré quelque effort pour introduire la logique dans son argumentation, ses raisons sont le plus souvent grammaticales. La métaphysique qui transparaît à travers ses textes et sa méthode est fort peu élaborée ; on s’aperçoit, quand on cherche à la préciser, qu’elle est d’esprit platonicien. Dans tout cela, on re­ trouve, nuancée par des caractéristiques d’époque, la préoccupation fondamentale de la théologie scolastique : faire servir les raisonne­ ments et les sciences profanes à un approfondissement toujours plus poussé du donné révélé, à une formulation toujours plus exacte et mieux justifiée de la doctrine chrétienne. Godescalc apporte à cette tâche, avec toute la science ou presque que son siècle pouvait four­ nir, l’ardeur d’une pensée personnelle, et tourmentée ; on peut le considérer comme un bon représentant, dans son originalité même, du premier âge de la méthode théologique médiévale. BIBLIOGRAPHIE Agroecius. — Ars de Orthographia (éd. H. Keil, Grammatici latini, t. VII, Leipzig, 1878-1880). Alcuin. —De fide sanctae Trinitatis (P. L., t. CI). Amalaire. — De ecclesiasticis officiis (P. L., t. CV). Amann, E. — L’époque carolingienne, dans Histoire de l’Eglise, pu­ bliée sous la direction de A. Fliche et V. Martin, t. 6, Paris, 1937. Ambroise (S.). — De officiis ministrorum (P. L., t. XVI). — Enarrationes in psalmos XII (P. L., t. XIV). Anselme de Cantorbery (S.). — Liber de fide Trinitatis et de Incar­ natione Verbi (P. L., t. CLVIII). Ansileubus. — Glossarium (Glossaria latina jussu Academiae Bri­ tannicae edita, t. I, Paris, 1926). Arator. — De Actibus Apostolorum (P. L., t. LXVIII). 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Agroecius : 24. Alcuin : 11, 12, 13, 19, 21, 29, 41, 55, 92, 133, 164. Amalaire : 143. Amann (E.) : 15, 16, 17, 82, 87. Ambroise (saint) : 19, 20, 21, 143, 144, 145· Anselme (saint) : 13, 178. Ansileubus : 39. Arator : 76, 98. Aristote : 20, 37, 112. Arius : 83, 106, 139. Athanase (saint) : 19, 49, 150. Athanase (Pseudo-) : 98. Augustin (saint) : 19, 21, 22, 24, 25, 27, 28, 34, 37, 40, 41, 45, 46, 49, 55, 57, 58, 62, 64, 65, 67, 69, 79, 84, 85, 86, 87, 90, 91, 92, 93, 98, 99, 103, 104, 107, 109, 117, 120, 128, 134, 135, 143, 145, 147, 151, 152, 157, 158, 164, 171, 173, 176, 179, 180, 181, 183. Balaam : 158. Βαβού (G.) : T9. Basile (saint) : 19. Beatus (saint) : 9, 143. Bède : 24, 25, 72. Bède (Pseudo-) : 143. Boèce : 7, 20, 21, 34, 36, 37, 39, 57, 64, 65, 69, 84, 90, 98, 104, 107, 111, 112, 164, 167, 169, 170, 178, 179. Bondurand (E.) : 78. Caiphe : 158. Candide de Fulda : 143. Célestin (saint) : 159. Charisius : 24, 72. Charlemagne : 9. Chatillon (F.) : 16, 18, 19, 163. Chenu (M.-D.) : 30. Cicéron : 20, 24, 27. Cyprien (saint) : 98. Cyrille d’Alexandrie (saint) : 19. Daniel : 154. David : 10, 121, 126, 156. De Ghellinck (J.) : 30. Denys l’Aréopagite (Pseudo-) : 67, 70. Dhuoda de Septimanie : 78. Donat : 18, 24, 26, 27, 28, 29, 51, 72, 85, 159, 175, 180. Elie : 154. Elipand : 9, 10. Elisée : 154. Ellies du Pin (L.) : 15, 18, 82. Epictète : 77. Ethérius : 9, 145. Eutychès : 100, 133, 138, 139, 174. Eve : 90, 91, 93. Ezéchiel : 134. Faustus Manichaeus : 146. Félix d’Urgel : 9, 10, 11, 100, 138. Florez (H.) : 143. Fulgence (saint) : 19, 55, 163. Gabriel (saint) : 60, 102. Gilson (Et.) : 8, 17, 69, 143, 164, 173. Godet (P.) : 15, 80, 162. Grégoire de Nazianze (saint) : 19, 40, 147. Grégoire le Grand (saint) : 19, 41, 58, 96, 97, 104, 119, 137, 143, 151, 159, 165. Hefele (C. J. von) : 15, 81. Hertz (M.) : 72, 86. Hilaire (saint) : 19, 40, 49, 65, 84. Hildegaire de Meaux : 16. Hilduin : 67. Hincmar de Reims : 14, 15, 16, 17, 18, 24, 25, 34, 38, 41, 46, 47, 53, 60, 63, 64, 66, 67, 69, 71, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80-87, 89, 92, 103, 104, 106, 111, 112, 113, 124, 127, 135, 136, 159, 160, 162, 163, 167, 169, 171, 177, 178, 182, 183. Horace : 24. Isaïe : 41, 54, 88, 89, 127, 137. 190 TABLE DES NOMS DE PERSONNES Isidore de Séville (saint) : 20, 21, 22, 25, 26, 30, 46, 55, 56, 70, 86, 87, 145, 162, 163, 170, 173, 182. Jacob : 60. Jean Chrysostome (saint) : 19, 21. Jean l’Evangéliste (saint : 54, 56, 58, 63, 64, 79, 91, 93, 11g, 120, 121, 131, 135, 136, 140, 141, 147, 148, 150, 155, 156, 165. Jean Scot Erigène : 29, 67, 87. Jérémie : 112. Jérome (saint) : 19, 20, 22, 25, 30, 40, 41, 55, 60, 88, 89, 90, 98, 99, 102 108, 109, 117, 145, 154, 168, 173, 183. Jésus-Christ : 10, 11, 28, 36, 37, 53, 54, 79, 80, 95, 100, 104, 105, 109, 110, 112, 121, 123, 127, 128, 129, 132, 133, 135, 137-145, 148, 149, 150, 151, 153, 156, 157, 165, 180. Job : 102. Judas : 110, 165. Origène : 19. Osternacher (J.) : 24. Pascal (B.) : 77. Paschase Radbert : 143, 145. Paul (saint) : 22, 25, 28, 30, 37, 40, 41, 42, 45, 62, 77, 91, 92, 93, 102, 103, 104, 120, 127, 130, 131, 133, 137, 138, 139, 141, 146, 148, 150, 153, 154, 156, 160, 164, 165, 174. Photius : 12. Pierre (saint) : 91, 93, 103, 112. Pierre Damiens (saint) : 48. Placidus : 39. Platon : 20, 158, 17g, 183. Pompée : 24, 72. Porphyre : 68. Porta lié (E.) : 6g. Priscien : 23, 24, 25, 26, 27, 72, 86, 135Prosper (Pseudo-) : 76, 98. Prudence : 40, 4g, 76, 98, 99, 135. Keil (H.) : 24, 72, 86. Koyré (A.) : 8. Raban Maur : 17, 163. Raphael (saint) : 60, 102. Ratramne de Corbie : 16, 75,81,85. Roscelin : 178, 183. Ruben : 60, 61, 102. Lambot (C.) : 8, 15, 16, 17, 18, 19, 21, 24, 25, 27, 28, 30, 34, 35, 36, 38, 40, 43, 53, 55, 57, 63, 65, 67, 75, 88, gi, 103, 104, 128, 130, 144, 163. Leclercq (H.) : 15, 81. Leclercq (J.) : 26, 2g, 130, 160. Léon III : 9. Lindsay (W. M.) : 25, 173. Loup de Ferrières : 17, 163. Lubac (H. de) : 145. Luc (saint) : 28, 100, 112, 147, 165. Sabellius : 62, 63, 139. Salluste : 24, 72. Salomon : 91, 158. Saul : 158. Schrof.rs (H.) : 15, 16, 75, 82, 162. Sedulius : 77. Sertillanges (abbé) : 81. Servius : 24, 26. Smaragde : 12, 26, 2g, 130, 15g, 160. Mabillon (J.) : 144. Magnus de Sens : 77. Manitius (M.) : 15, 24, 82. Marie (sainte) : 10, 129, 138, 139, 143, 149, 150, 151, 174. Marius Victorinus : 86. Marrou (H. I.) : 8, 23, 162. Martianus Capella : 21. Matthieu (saint) : 46, 53, 110, 118, 121, 156, 157· Mauguin (G.) : 16, 137. Michée : 76, 136. Migetius : 9, 10. Moïse : 52, 126, 147. Montaigne : 77. Morin (G.) : 15, 23, 35, 88, 162. Nestorius : 11, 100, 133, 138, 139, 150. 192 Taylor (H. O.) : 15, 162. Térence : 24, 27. Théodule : 24. Théodulf : 12. Thomas d’Aquin (saint) : 7, 81, 112. Thurot (C.) : 23, 25, 26, 29, 15g· Tichonius Afer : 145. Tobie : 2g. Traube (L.) : 35, 53, 147. Usher (J.) : 16. Van de Vyver (A.) : 21. Vignaux (P.) : 8. Virgile : 24, 27, 3g, 101. Virgile le Grammairien : 24. Walafrid Strabon : 17. Wandalbert : 98. TABLE DES MATIÈRES TABLE DES MATIÈRES Avant-Propos .................................................................................... Introduction..................................................................................... A. - Les controverses trinitaires à l’époque carolingienne... 9 B. - L’importance, dans l’œuvre de Godescalc, de sa théo­ logie trinitaire............................................................................... 14 C. - La culture de Godescalc........................................................... 16 Chapitre I. — .............................................................. 33 A. - Préambule méthodologique .................................................... 33 B. - Deus unus et trinus ................................................................ Natura, persona........................................................................... Premier texte, rôle de l’Ecriture............................................. « Divinitatis ubertas » ................................................................ Paradigmes...................................................................................... Liturgie........................................................................................... Usage de la grammaire ............................................................ 35 35 40 43 45 46 47 C. - Dons unus....................................................................................... Perfection, égalité, unité ............................................... Métaphysique ?............................................................................. Noms divins : théologie et grammaire................................. 52 58 64 65 D. - Deus unus, deitas trina............................................................. Etude des textes de Godescalc cités par Hincmar.............. La polémique entre Godescalc et Hincmar ........................ Premier texte................................................................................... a) grammaire....................................................................... b) syllogismes........................................................................ c) 1’Ecriture et les Pères................................................... Deuxième texte.............................................................................. Troisième texte............................................................................... Quatrième texte :réfutationd’une objection.......................... Personnes divines et divinité....................................................... 74 75 80 88 88 94 98 102 104 108 111 ChapitreIL Λ LA TRINITÉ — LES PERSONNESDE LA TRINITÉ.................. Rapport* géliôiiuix Rapports génôram rnlir <ίιΙι·<> ι<“< pm ρπικοηπι-κ >ιι>ιιιι·>ι 117 117 I 17 192 TABLE DES MATIÈRES B. - Le Père .......................................................................................... 125 C. - Le Fils.............................................................................................. Le Fils, image du Père.............................................................. « Species de genere »................................................................... Le Médiateur................................................................................. Les deux natures......................................................................... Le corps du Christ....................................................................... 128 130 133 136 137 142 D. - Le Saint-Esprit ......................................................................... Le Saint-Esprit et l’incarnation............................................. « Donum Dei »................................................................................ Les dons et l’action de l’Esprit.............................................. Le langage divin......................................................................... 146 149 152 155 158 Conclusion .................................................................................................... Le style de pensée de Godescalc................................................... L’argumentation : Les textes............................................................ L’argumentation : les concepts ....................................................... L’argumentation : les syllogismes ................................................. L’argumentation : les jeux de symétrie........................................ L’argumentation : la grammaire...................................................... La philosophie implicite ................................................................... Un aspect nominaliste ....................................................................... Essence et perfection ......................................................................... Les paradigmes................................................... Le langage................................................................................................ 161 161 163 166 170 171 173 175 177 178 179 180 Bibliographie............................................................................................... 185 Table 189 des noms de personnes................................................................ 2-1958 — Imprimerie Ch.-Α. BÉDU ■— St.-Amand (Cher) Dépôt légal ier trimestre 1958 : n° d’imprimeur, 1728 I II I IN I I I I I Librairie J. Vrin, 6, place de la Sorbonne, Paris V* PUBLICATIONS DE L’INSTITUT D’ÉTUDES MÉDIÉVALES DE MONTRÉAL SÉRIE in-8 raisin, volumes brochés ’ ÉTUDES D'HISTOIRE LITTÉRAIRE ET DOCTRINALE DU XIII· SIÈCLE. ' Première série, 200 pages, 4 hors-texte. M.-D. Chenu. Maîtres et bacheliers de l* Université de Paris vers 1240. Description du ma­ nuscrit Paris, Bibl. Nat. lat. 15652. Th. Charland. Les auteurs d' « Artes praedicandi » au Xlll· siècle, L. Lachance. Saint Thomas dans l'histoire de la logique. G.-Ed. Demers. Les divers sens du mol « ratio * au moyen âge. Autour d'un texte de Maître Ferrier de Catalogne (1275). J.-M. Parent. La notion de dogme au XIII· siècle. G. Albert, J.-M. Parent, A. Guillemette. La légende des trois mariages de Sainte-Anne, Un texte nouveau. G. et J. de Jocas. Le livre d'heures de la famille de Jocas. II. ÉTUDES D’HISTOIRE LITTÉRAIRE ET DOCTRINALE DU XIII· SIÈCLE, Deuxième série. 210 pages. E. Long pré. Gauthier de Bruges. R. Martineau. La Summa de divinis officiis de Guillaume d'Auxerre. P. Peohaire. La notion dionysienne du Bien selon les commentaires de S. Albert le Grand F. Drouin. Le libre arbitre dans l'organisme psychologique selon S. Albert le Grand. M. Bergeron. La structure du concept de personne : histoire de la définition de Boise. M.-D.‘ Chenu. La psychologie de la foi dans la théologie du Xlll· siècle. L. Taché. Chorévêques et abbés. III. PARÉ (G.), BRUNET (A.), TREMBLAY (P.>. — La Renaissance du XII· siècle. Les écoles et l'enseignement. 324 pages. IV. DESMARAIS (M.-M.). — Saint Albert le Grand, docteur de la médiation mariale. 172 pages. V. RÉGIS (L.-M.). — L'opinion selon Aristote, 282 pages. VI. PEGHAIRE (J.). — « Intellectus » et < Ratio » selon saint Thomas d'Aquin. 318 pages* VII. 'CHARLAND (Th.-M.). — Artes Praedicandi. Contribution à l’histoire de la rhéto­ rique au Moyen Age. 422 pages, avec reproduction hors-texte. VIII. PARENT (J.-M.), O. P. — La doctrine de la création dans l'Ecole de Chartres. Études et textes. 224 pages. IX. ETHIER (A.-M.). — Le « De Trinitate · de Richard de Saint Victor. 1930, 128 pages X. PARÉ (G.). — Le Roman de la rose et la scolastique courtoise, .1041, ^16 pages. XI. CHENU (M.-D.), O. P. — Introduction à l'Etude de saint Thomas d'Aquin. 1950, 306 pages. XII. RAYNAUD DE LAGE (G.). — Alain de Lille, Poète du XII· siècle. 1951, 192 pages. XIII. VANIER (P.), 8. J. — Théologie trinilaire ches saint Thomas d'Aquin. Evolution du concepi d'action notionnelle, 1953, 156 pages. XIV. GIGUÈRE (R.-M.), O. P.— Jean de Sècheville : De Principiis naturae. Texte avec introduction, note< et tables. 1957, 232 pages. XV. DEMAN (Th.), O. P. — Le traitement scientifique de la morale chrétienne selon saint Augustin, 1957, 136 pages. ’ I. , . ; • ; I I I ’ Série in-12 : Conférences Albert ! , le Grand GILSON (Et.), de l’Académie Française. 1947. Philosophie et Incarnation selon saint Augustin. Relié pleine toile, 56 pages. VIGNAUX (P.). 1948. Nominalisme au XV' siècle. Relié pleine toile, 100 pages. RÉGIS (L.-M.), O. P. 1949. L'Odyssée de la Métaphysique. Broché de 96 pages. MARROU (H.-L). 1950. L'Ambivalence du temps de l'histoire chez saint Augustin. Broché de 86 pages. DEMAN (Th.), O. P. 1951. Aux origines de la théologie morale. Broché de 116 pages. GEIGER (L.-B.) O.P. 1952. Le Problème del'Amour chez saint Thomas d'Aquin. Broché de 134 pages. SALMAN (D.), O. P. 1954. La Place de la Philosophie dans l'Universitê Idéale. Broché de 70 pages. GANDILLAC (M. de), professeur à la Sorbonne. 1955. Valeur du temps dans la pédagogie