ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME ✵ on n’a vu un catholique pieux et instruit se faire pro« J AMAIS testant pour mieux servir Dieu, tandis que l’on voit chaque jour, et plus que jamais, les protestants les plus honnêtes être ramenés à la foi catholique par l’étude plus approfondie de la religion et par le désir de mieux vivre. » Mgr DE SÉGUR, Instructions familières, 1864, p. 156-157. Bossuet champion de la foi L’Exposition de la doctrine catholique sur les matières de controverse par Hugues Saint-Martin B OSSUET est né le 27 septembre 1627 à Dijon, a été ordonné en 1652 et est mort à Paris le 12 avril 1704. Son nom évoque immédiatement ses oraisons funèbres, son rôle de précepteur du Dauphin, ses querelles doctrinales avec l’archevêque de Cambrai Fénelon ; mais son incessante préoccupation, le fil conducteur de sa vie fut le retour des protestants à l’unité. L’Exposition de la doctrine de l’Église catholique sur les matières de controverse n’est certainement pas son œuvre la plus connue, son Histoire des variations des églises protestantes (1688) l’est indubitablement davantage. C’est pourtant cet écrit qui décida très certainement Bossuet, par les fruits qu’il porta, à poursuivre son œuvre d’apologiste du dogme tridentin ; c’est également sur les questions et les attaques que suscita ce premier monument, que Bossuet bâtit ses Variations. Après la passe d’armes de 1654-1655 à propos du Catéchisme de Paul Ferry, Bossuet, en 1666, reprend par rencontres et par correspondance, les pourparlers avec ce ministre de l’école réformée de Metz, ville dont il est l’archidiacre. L’année 1669 lui apporte sa promotion à l’évêché de Condom suivie de peu par le préceptorat du Dauphin. Mais cette charge ne devait pas le détourner de l’œuvre capitale à laquelle il avait résolu de consacrer sa vie et qu’il devait poursuivre cinquante ans durant : le retour des protestants dans le giron de l’Église catholique. Il entreprend pendant près de trente ans (1666-1691) et avant sa rencontre avec le célèbre philosophe allemand Leibniz (1691-1702) une campagne prodigieusement active de conférences et de controverses avec les plus représentatifs des ministres calvinistes. Le premier acte allait en être, en 1671, la publication de son chef-d’œuvre : l’Exposition de la doctrine catholique. B O S S UET C HA MPI O N DE L A FO I 87 Genèse de L’Exposition de la doctrine Cet ouvrage s’inscrit dans le contexte plus vaste de parution d’ouvrages de controverses : le théologien janséniste Nicole en 1669, La perpétuité de la foi, en 1671, Réponse générale au Livre de Claude ; un des plus éminents jansénistes, Antoine Arnaud, en 1672 : Renversement de la morale de Jésus-Christ par la doctrine des calvinistes touchant la justification. Les protestants ne répondent pas tous avec le même aplomb à ces attaques ; l’un d’eux, Isaac d’Huisseau, pasteur de Saumur, publie en 1670 la Réunion du christianisme, ou la manière de rejoindre tous les chrétiens dans une seule confession de foi, ouvrage dans lequel il avançait très loin dans la voie du retour. Mal lui en prit, ses coreligionnaires l’excommunièrent et l’accablèrent au point de le faire mourir de chagrin, dit-on, moins de deux ans après. La genèse du texte Dès l’année 1665, avant d’entreprendre son grand dialogue avec Paul Ferry, Bossuet rédigea des écrits apologétiques à l’adresse des illustres personnages de l’époque. Ces pages n’étaient autre chose que l’ébauche de sa prochaine Exposition. Elles eurent un succès considérable. Dès 1665, le marquis de Dangeau et son frère Courcillon, tous deux petits-fils de Duplessis-Mornay, figure emblématique des premiers temps du protestantisme, abjuraient l’hérésie. En 1668, c’était le maréchal de Turenne, grand nom de l’armée française ; en 1669, le comte de Lorges. Conscient de l’importance et de l’ampleur d’une telle œuvre, Bossuet soumit ses écrits à l’examen de onze évêques et deux laïcs (Turenne et Condé, premier prince du sang, lui aussi grand militaire), ainsi qu’à Harlay (qui venait de succéder à Péréfixe de Beaumont, ami de Bossuet, sur le siège archiépiscopal de Paris). Les exemplaires soumis à l’examen lui furent retournés assortis de remarques et de critiques ; Bossuet s’en inspira et l’ouvrage parut la même année 1671 sous sa forme définitive, sous le titre d’Exposition de la doctrine de l’Église catholique sur les matières de controverse. La stratégie de Bossuet Le dessein de ce traité, tel que l’auteur l’exprime lui-même est de « proposer simplement [les sentiments de l’Église catholique] et les bien distinguer de ceux qui lui ont été faussement imputés 1. » Cela part d’un 1 — BOSSUET, Jacques-Bénigne, Exposition de la doctrine de l’Église catholique sur les matières de controverse, Paris, Sébastien Mabre-Cramoisy, 1671, p. 2. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME 88 constat résumé ainsi par Bossuet « j’ai remarqué, en différentes occasions, que l’aversion que ces Messieurs ont pour la plupart de nos sentiments, est attachée aux fausses idées qu’ils en ont conçues, et souvent à certains mots qui les choquent tellement, que s’y arrêtant d’abord, ils ne viennent jamais à considérer le fond des choses 1». Dans ce bref ouvrage Bossuet va à l’essentiel ; il ne s’agit pas d’exposer la totalité de la religion catholique, ni d’entrer dans des disputes d’école sur des questions que l’Église n’avait pas encore tranchées telle l’infaillibilité pontificale et l’Immaculée Conception, mais d’exposer les seules vérités attaquées par les protestants au sujet desquelles l’Église s’était exprimée lors du Concile de Trente. Ainsi, selon ses propres mots, d’une part plusieurs disputes s’évanouiront « parce que l’on reconnaîtra qu’elles sont basées sur de fausses explications de notre croyance 2 » ; d’autre part, ces disputes auront une portée diminuée et ne porteront pas atteinte à la foi. Différentes matières y sont abordées. Tout d’abord l’Église catholique reçoit tous les articles fondamentaux de la foi et le culte religieux se termine à Dieu seul. Ensuite il s’intéresse à l’invocation des saints, aux images et reliques, à la justification, au mérite des œuvres. Viennent ensuite les questions des satisfactions, du purgatoire, des indulgences, des sacrements, de la Présence réelle, des mots « faites ceci en mémoire de moi », de la doctrine calviniste sur la « Réalité », la transsubstantiation, le sacrifice de la messe, l’épître aux Hébreux, la communion sous les deux espèces. Enfin les questions de textes et d’autorité : la parole écrite et non écrite, l’autorité de l’Église, les sentiments des réformés sur l’autorité de l’Église et enfin l’autorité du Saint-Siège et de l’épiscopat. Œuvre méconnue… au grand retentissement Une diffusion européenne Achevée d’imprimer le 1er décembre 1671, l’Exposition allait connaître un immense succès, au cours de ce même mois de décembre une deuxième édition eut lieu. Les onze évêques examinateurs signèrent une approbation collective dans laquelle ils la recommandaient à leurs diocésains avec « l’assurance que les peuples en seraient édifiés 3 ». L’influence de l’Exposition s’étendit à toute l’Europe par le moyen de traductions. Dès l’année 1672 Claude Fleury, familier de Bossuet et précepteur des princes de Conti, la traduisit en latin. — BOSSUET, Jacques-Bénigne, Exposition…, p. 2. — BOSSUET, Jacques-Bénigne, Exposition…, p. 4. — Cité in GAQUÈRE François, Les suprêmes appels de Bossuet à l’unité chrétienne, Beauchesne, 1969, p. 79. 1 2 3 B O S S UET C HA MPI O N DE L A FO I 89 Une traduction flamande, parue en 1679, connut également trois éditions. Mgr Guillaume de Neercassel, évêque de Castorie écrivit à Bossuet : « le livre est lu avidement par les ministres, par les peuples, à l’envi. C’est un succès sans exemple, et nous-mêmes […] à peine le pouvons croire 1. » Une édition irlandaise fut publiée ainsi que deux éditions anglaises, dont l’une connut en trois mois plusieurs rééditions de chacune 5 000 exemplaires. Jacques II Stuart, qui lui devait beaucoup sa conversion, en avait favorisé la diffusion 2. Des éditions allemandes eurent lieu à Molsheim, Strasbourg et Cologne. En Suède, Bossuet trouva une aide précieuse en la personne de l’ambassadeur, le marquis de Feuquières, qui y fit connaître la traduction latine de Fleury, les frères Pufendorf, savants luthériens, furent pour lui de précieux alliés ; mais son déplacement à l’ambassade d’Espagne et la politique du roi de France ne permirent pas à l’ouvrage de porter tous ses fruits. Rome connaissait les sentiments des réformés à l’encontre de Bossuet, l’accusant d’avoir atténué, déformé et trahi la doctrine de l’Église catholique. Pourtant, contrairement à ce que certains avaient espéré, le cardinal Bona trancha de manière très favorable à Bossuet : « En somme, l’Exposition demeurera une éclatante manifestation de l’excellente doctrine de l’évêque de Condom, de la supériorité de ses talents, et ce prélat est appelé assurément à rendre de signalés services à l’Église 3. » Le cardinal Chigi, neveu de feu le pape Alexandre VII, lui apprit que les sentiments du cardinal Bona étaient partagés par tous les membres du Sacré-Collège et par ceux, en particulier, de la congrégation de l’Index, qui déclaraient n’y voir « pas l’ombre d’une faute 4 ». De fait, c’est à Rome, sur les presses soit de la congrégation de la Propagande, soit du Saint-Office qu’allaient être imprimées diverses traductions de l’Exposition. Le pape Innocent XI avait salué avec satisfaction l’impression italienne de 1678 ; il s’exprima lors d’un premier bref le 4 janvier 1679 : « l’Exposition est un ouvrage digne de l’attention et de l’estime de tous, merveilleusement propre à instruire les dissidents, à triompher de ceux-là même d’entre eux qui semblent les plus obstinés… Nous en promettons de très grands fruits pour la propagation de la foi catholique 5. » Une nouvelle édition de l’Exposition parut en 1679 à Paris arborant le bref pontifical ; elle 1 — Lettre de l’évêque de Castorie à l’abbé de Ponchâteau, 25 octobre 1678 in Œuvres complètes de Bossuet, volume XXVI, p. 268, Paris, L. Vivès, 1862-1875. 2 — GAQUÈRE François, Les suprêmes appels de Bossuet à l’unité chrétienne, Beauchesne, 1969, p. 82 3 — Lettre du Cardinal Bona au Cardinal de Bouillon, 19 janvier 1672, cité p. 108-109 in BOSSUET, Exposition de la doctrine de l’Église catholique sur les matières de controverse, Paris, Sébastien Mabre-Cramoisy, 1686. 4 — Lettre du Père Hyacinthe Libelli, maître du Sacré Palais, au Cardinal Sigismond Chigi, le 26 avril 1672, cité p. 112-113 in BOSSUET, Exposition de la doctrine de l’Église catholique sur les matières de controverse, Paris, Sébastien Mabre-Cramoisy, 1686. 5 — Œuvres complètes de Bossuet, volume XIII, pp. 44-47, Paris, L. Vivès, 1862-1875. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME 90 comportait également un « Avertissement » réfutant quelques attaques et établissant que la doctrine catholique était en tous points conforme aux décisions du concile de Trente. Innocent XI en fut tellement satisfait qu’il adressa à Bossuet le 12 juillet un second bref de louanges 1. Il nous rapporte lui-même ces faits avec l’humilité qui lui est coutumière dans sa Dissertation sur la réunion des protestants d’Allemagne 2. L’accueil réservé à l’Exposition Nous avons un écho de l’intérêt et de l’admiration que suscitaient ces textes dans une des lettres de Madame de Sévigné à sa fille, Madame de Grignan : « J’entends dire qu’il n’y a rien de plus beau 3 ! » Quant au ministre protestant Jurieu, il s’écriait : « Le monde s’entête de l’Exposition ; l’on ne voit de toutes parts que des chutes scandaleuses… La maison brûle et si le zèle de vos réformés de France ne se rallume, ils sont à la veille de voir la ruine générale de leur parti 4. » En Allemagne l’Exposition est qualifiée de « livre d’or » par Ferdinand de Furstenberg, évêque de Paderborn 5. Leibniz, luthérien pourtant, la désigna sous le nom d’« Aurea Fidei Expositio 6 ». Quelques murmures contre l’Exposition Bien sûr, Bossuet ne fut ménagé ni par les siens, dont quelques-uns l’accusèrent d’avoir travesti ou accommodé sa foi afin de la rendre plus attrayante, ni par les réformés qui l’accusaient des mêmes griefs. Il se contenta d’écrire un Avertissement en préface à son édition de 1679, il y répondait de manière succincte et sans appel aux détracteurs de son traité. L’archevêque de Paris, Harlay, à qui Bossuet s’était adressé afin d’examiner son texte, parla un moment de le condamner ; il fut cependant obligé de s’incliner devant l’unanimité de l’Assemblée du Clergé de 1682 et approuva l’Exposition. Pour affaiblir l’autorité d’un livre qui fit si vive sensation et opéra tant de conversions, les réformés firent alors grand bruit des variations de l’auteur. Dans sa Réponse au livre de M. l’évêque de Condom, publiée quelques mois après l’Exposition, le théologien réformé Marc-Antoine de La Bastide préten— Œuvres complètes de Bossuet, volume XIII, pp. 48-49. — Œuvres complètes de Bossuet, volume XVIII, p. 44. — Lettre de Madame de Sévigné à Madame de Grignan, 13 septembre 1671. — Cité in DIMIER, Louis, Bossuet, Nouvelle Librairie Nationale, 1916, p. 198. — Lettre de Ferdinand de Furstenberg, évêque et prince de Paderborn à Bossuet, 29 mai 1673 ; in Œuvres complètes de Bossuet, volume XIII, pp.38-41, Paris, L. Vivès, 1862-1875. 6 — LEIBNIZ, Gottfried Wilhelm, Opusculum adscititio titulo Systema theologicum inscriptum, Paris, 1845, p. 77. 1 2 3 4 5 B O S S UET C HA MPI O N DE L A FO I 91 dit que ce traité avait paru « trois diverses fois et toujours dans un état assez différent 1 ». La première d’entre elles n’est en réalité que le tirage destiné à être corrigé par les évêques et laïcs choisis à cet effet. Quant aux autres états, nous savons, de l’aveu même de Bossuet, qu’il envoyait au fur et à mesure qu’il rédigeait le texte, des copies à Turenne qui les diffusait à son tour. Des comparaisons faites entre ces différents états ont par ailleurs prouvé que les « variations » ne portaient nullement atteinte à la doctrine et n’étaient rien d’autre que les états successifs d’un même texte. Les fruits de l’Exposition Les conversions et abjurations se multiplièrent en France. Antoine Arnauld parle de 30 000 de 1677 à 1681 2. Paul Pellisson, homme de lettres et historiographe du roi, en annonçait officiellement 12 000 au pape Innocent XI 3. Ce n’étaient plus seulement des personnages de haut rang, mais aussi des hommes et des femmes de toutes conditions, dont de nombreux ministres : les Bréguet, les Vigne etc. Voici quelques exemples de conversions retentissantes. • Les frères Dangeau Philippe de Courcillon-Dangeau avait abjuré et était rentré dans le giron de l’Église au mois de juillet 1665. Louis de Dangeau avait été sans doute ébranlé par la conversion de son frère. « Les raisons de M. Bossuet, écrit-il, ces raisons si vives, si solides, pénétrant mon esprit, me déterminèrent enfin à me faire catholique, et ce fut entre ses mains que j’abjurai toutes mes erreurs. Sans lui, ajoutait-il plus tard, jamais n’aurait eu lieu ma réunion à l’Église 4. » Le 10 octobre 1668, Bossuet fut désigné par l’archevêque de Paris, Péréfixe, pour recevoir l’abjuration du marquis. Cette cérémonie se fit en présence d’un petit nombre d’amis, dans l’église des Carmélites de la rue du Bouloi. Quelques années plus tard, le marquis entrait dans les ordres sacrés. Fort lié avec l’abbé de Choisy, ils composèrent ensemble quatre dialogues sur L’immortalité de l’âme, La Providence, L’existence de Dieu, La Religion 5. e 1 — DE LA BASTIDE, Marc-Antoine, Réponse au livre de M. l’évêque de Condom, 2 édit., Rouen, 1673, p. 5. 2 — Cité in GAQUÈRE François, Les suprêmes appels de Bossuet à l’unité chrétienne, Beauchesne, 1969, p. 80. 3 — Cité in GAQUÈRE François, ibid., p. 80. 4 — Cité in RÉAUME, Alexandre (Abbé), Histoire de Jacques-Bénigne Bossuet et de ses œuvres, Paris, L. Vivès, 1869, t.1, p. 351. 5 — Publiés en 1684 à Paris, chez Sébastien Mabre-Cramoisy. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 92 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME • Turenne et Lorges Turenne était né et avait été élevé au sein d’une famille protestante ; Mlle de Caumont-Laforce, qu’il épousa en 1651 était une ardente calviniste. Lors de l’incendie du Louvre il vit le feu s’arrêter subitement, à l’approche du Saint-Sacrement qu’on apportait de Saint-Germain-l’Auxerrois 1. Mme de Turenne mourut au mois d’avril 1666. Enfin, en 1668, Mme de Longueville, parvint à le mettre en relation directe avec Bossuet, que le maréchal connaissait d’ailleurs depuis plusieurs années. Après avoir entendu l’archidiacre de Metz dans quelques sermons et lors de conversations particulières, il accepta enfin des conférences régulières sur la religion. En ce moment-là même, son neveu, le comte de Lorges, demandait à Bossuet ses lumières. Aucun ne connaissait le secret de l’autre. Enfin, le 23 octobre, le grand capitaine fit son abjuration. Clément IX fit adresser au converti ses plus paternelles félicitations. • Mademoiselle de Duras (1678) Dame d’atours de Madame, elle avait été élevée dans la religion protestante par sa mère, sœur de Turenne. La lecture de l’Exposition ébranla ses convictions. Elle voulut entendre elle-même, dans une disputatio, les deux hommes que l’Église romaine et le mouvement réformé présentaient comme leurs champions. Résumé de la dispute entre Bossuet et le ministre Claude Bossuet exposait en ces termes la doctrine des réformés. D’après les principes de la Réforme il n’y a point d’autorité infaillible en matière de foi; le simple particulier a donc le droit de soumettre les décisions de l’Église à l’examen de sa raison. Alors le simple particulier pourrait croire qu’il entend mieux l’Écriture, par conséquent qu’il a plus de science, plus de lumière, plus de grâces, plus enfin de Saint-Esprit que tous les docteurs, tous les saints, toute l’Église ! A cela Claude répondit qu’à la venue du Messie ce furent des particuliers qui le reconnurent et des docteurs revêtus de l’autorité qui le condamnèrent. Les individus comprirent donc mieux l’Écriture que le corps enseignant, que l’interprète de la parole de Dieu, que la synagogue. Bossuet répondit à cela que la synagogue n’avait reçu l’autorité que pour un temps : les prophètes l’annoncent de la manière la plus claire et la plus formelle. A la venue du divin Maître, elle tombe pour faire place à une plus haute autorité. Donnez-nous Jésus-Christ enseignant lui-même, nous n’avons plus besoin de l’Église ; mais si vous ôtez l’Église, il nous faut Jésus-Christ en personne. 1 — Il s’agit sans doute de l’incendie du Louvre qui dévora, le 6 février 1661, une partie de la galerie des Rois. Une lettre de Louis XIV à son beau-père (23 mars 1661) précise : « L’accident n’en fût pas demeuré là, si Dieu, par un miracle visible, n’eût arrêté le cours des flammes, faisant changer le vent tout à coup. » (Recueil Morelly, tome 1, p. 9-10). B O S S UET C HA MPI O N DE L A FO I 93 Ici, à la demande de mademoiselle de Duras, le débat s’engagea sur la séparation des réformés d’avec l’Église romaine. Bossuet objecta à Claude qu’ils ne pouvaient pas plus que tous les hérétiques, répondre à la question que les Pères posaient aux ariens : « Où étiez-vous hier ? Pourquoi êtes-vous sortis de l’Église ? » Claude répondit qu’ils n’en étaient pas sortis mais qu’ils en avaient été chassés. « Si on ne vous en avait pas chassés, y seriez-vous restés ? — Oui. » Bossuet poursuivit : « Vous y étiez donc, dans la voie de la vérité et du salut ; mais encore une fois, comme communion séparée de l’Église, où étiez-vous hier ? » Claude objecta que rien ne les obligeait à répondre à cette question ; les juifs et les païens ne pouvaient-ils pas l’adresser aux premiers chrétiens ? ne pouvaient-ils pas dire à JésusChrist même : « On ne parlait pas de vous hier? » Et Bossuet de répondre : « Quoi ! lorsque Jésus-Christ commença sa prédication, on pouvait lui dire, comme je vous le dis, qu’on ne parlait pas hier de lui ni de sa venue ? Qu’était-ce donc que saint Jean-Baptiste, et Anne la prophétesse, et Siméon, et les mages, et les pontifes qui indiquèrent Bethléem comme le lieu de sa naissance ? Y a-t-il eu un seul moment où Jésus-Christ n’ait été attendu dans l’Église où il est né, si bien attendu que les juifs l’attendent encore ? Les prophètes l’ont constamment rendu présent dans le cours des âges : Il était hier, il est aujourd’hui et sera aux siècles des siècles 1. » Le 22 mars 1678 Bossuet reçut l’abjuration de Mlle de Duras dans l’église des Pères de la doctrine chrétienne. • Lord Perth Lord Perth, de la maison de Drummond, grand chancelier d’Écosse, se convertit dès la première année du règne de Jacques II 2 (1685). Son exemple eut la plus heureuse influence sur sa femme et sur toute sa famille qui se convertirent également. Ses lettres nous apprennent que ce furent les ouvrages de Bossuet qui préparèrent son retour à l’Église romaine, et surtout le livre de l’Exposition de la doctrine catholique. Il entretint avec lui une correspondance fournie de 1680 jusqu’en 1688 ; une grande admiration y transparaît : « J’achèterais avec joie trois heures de conversation avec vous, en allant nu-pieds jusqu’à Meaux, et demandant mon pain durant tout le chemin (25 juillet 1686) 3. » Dans une autre de ses lettres, en date du 12 novembre 1685, il disait à Bossuet : « Vous êtes comme un autre saint Paul, dont les travaux ne se bornent pas à une seule nation ou à une seule province. Vos ouvrages parlent présentement en la plupart des langues de l’Europe, et vos prosélytes publient vos triomphes en des langues que vous n’entendez 1 — La relation de ce débat fut imprimée en 1682, peu de temps après la clôture de l’assemblée du clergé. 2 — BAUSSET, cardinal Louis de, Histoire de Bossuet, évêque de Meaux, Versailles, J. A. Lebel, 1821, 3e éd., t. 2 p. 351. 3 — Œuvres complètes de Bossuet, volume XXVI, p. 375-381, Paris, L. Vivès, 1862-1875. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME 94 pas 1. » A la révolution de 1688, le prince d’Orange, devenu roi d’Angleterre, fit arrêter le chancelier Perth, et il fut enfermé dans les prisons d’Édimbourg ; du fond de sa prison, il écrivait à Bossuet des lettres qui annonçaient sa pieuse résignation.  Bossuet demeure pour tous, et malgré les siècles qui nous séparent de lui, un monument d’éloquence sacrée. Chez lui, la force des mots n’est pas une vaine parure. Il ne se complaît pas dans les exercices de virtuosité rhétorique. Ce qui l’anime, ce qui le rend éloquent, c’est son âme de feu, une âme emplie du constant souci de voir revenir au bercail les brebis égarées. Jacques-Bénigne BOSSUET (1627-1704), par Hyacinthe Rigaud 1 — Œuvres complètes de Bossuet, volume XXVI, p. 360-362.