Deux martyrs dominicains par Jean de Rechac O.P. Les protestants ne se sont pas contenté de vandaliser, violer des sépultures et détruire des églises ; ils ont massacré une grande quantité de prêtres, de religieux et de fidèles catholiques. En France, cela a commencé bien avant le « massacre de Wassy 1 » dans lequel, pourtant, l’historiographie officielle place le début des guerres de religion. Voici deux exemples, pris parmi des centaines d’autres. Il s’agit du martyre de deux religieux dominicains, l’un du couvent d’Angoulême, le père René Poivet et l’autre du couvent de Castres, le père Pierre Guillot. Ces récits sont tirés de l’ouvrage de l’historien dominicain Jean DE RECHAC (dit de Sainte-Marie, 1604-1660) : Les vies et actions mémorables des saints, bienheureux et autres illustres personnages de l’ordre des FF. Prêcheurs, les beatifiez de l’Église dont on célèbre les festes par tout l’Ordre ou en divers endroits, avec le triomphe des martyrs du même Ordre (Paris, chez Sébastien Huré, 1650, t. 3). Rechac écrivait dans la première moitié du 17e siècle ; il a donc pu rencontrer des témoins survivants des faits qu’il rapporte 2. Le Sel de la terre. N OUS COMMENCERONS par la ville d’Angoulême, où les hérétiques firent les entrées de leurs tragédies sanglantes, contre les catholiques : l’histoire fait horreur des excès qu’ils y commirent, on en peut juger par la rage qui les poussa de fouiller dans les cendres de Jean, comte d’Angoulême, aïeul du roi François 1er : ils ouvrirent son séer 1 — Le 1 mars 1562, le duc de Guise, passant par Wassy (bourg de Champagne situé sur ses terres) avec une escorte, apprend qu’une assemblée de protestants se tient dans une grange située à l’intérieur de la ville, ce qui constitue une transgression à l'édit royal signé six semaines plus tôt (janvier 1562). Les émissaires envoyés par le duc sont mal reçus et l’altercation dégénère en violence, faisant une vingtaine de morts du côté protestant. Le parti huguenot répand aussitôt le bruit que le duc a prémédité cette attaque et appelle à la lutte ouverte. En fait, la lutte armée et les massacres de catholiques avaient commencés bien avant : dès janvier 1561, les huguenots avaient lancé des opérations militaires pour s’emparer des villes. Mais faire de Wassy la cause prochaine des guerres de religion permet d’en reporter la responsabilité sur les Guise et le parti catholique. Voir Michel DEFAYE, Le Protestantisme assassin, éd. du Sel, 2010 (3e éd.), p. 8-14, et Le Sel de la terre 99, p. 73-76. 2 — La ponctuation du texte original a été mise en conformité avec les usages actuels. DEUX MA RTYRS DO MI NI C A I NS 81 pulcre, brisèrent son cercueil de plomb et en firent des balles de mousquet. Ils dispersèrent ses os et jouèrent à la boule de sa tête. Mais venons à ce qui touche notre histoire particulière. Le martyre du père René Poivet Ils se jetèrent dans notre couvent, le pillèrent et en démolirent une partie, et enfin, ils y massacrèrent deux pères qu’ils y attrapèrent, l’un qui s’appelait Jean Bolé et l’autre est inconnu de son nom. Ils y trouvèrent encore un bon vieillard âgé de 70 ans, nommé Jean Chauveneau, lequel ils relancèrent dans une basse fosse, où il mourut heureusement dans une extrémité de misères, pour n’avoir jamais voulu consentir à leur nouvelle fausse doctrine. Quelques temps après, l’an 1598, le père René Poivet, prêchant glorieusement et constamment pour l’ancienne religion catholique, apostolique et romaine dans la même ville, ils s’en saisirent et le martyrisèrent cruellement. Il était profès du couvent d’Angers, docteur en théologie de la faculté de Paris ; ses mérites le firent élire prieur du couvent de Chartres, l’an 1564, le 18 juillet, après y avoir prêché l’Avent [en] 1556 et le Carême [en] l’an 1561. Son trienne 1 achevé, il fut élu prieur de notre couvent d’Angoulême, quoique tout ruiné, et, poussé d’un zèle pour la foi, il s’en vint tête baissée dans cette ville pour y contrecarrer l’hérésie qui y faisait de grands dégâts spirituels pour les âmes et matériels pour les églises. Il y prêcha d’un cœur et d’un ton apostoliques, redressa plusieurs dévoyés, et fit tête de bronze et d’airain aux huguenots. Eux, ne pouvant souffrir ce torrent d’éloquence pour déchiffrer leurs erreurs, et ce courage plus qu’humain les bravant dans les lieux où ils étaient les plus forts et à la vue de leurs supplices, ils résolurent de s’en défaire. Ils mirent en effet leur résolution, se saisirent de sa personne et lui firent mille promesses et offres de très grands avantages, s’il voulait changer de sentiment sur le très Saint-Sacrement de l’autel. Les caresses n’ayant rien avancé pour leur dessein, ils vinrent aux menaces et encore moins avancèrent-ils. Les supplices et les tourments suivirent après, et ils n’eurent d’autre pouvoir que de lui arracher l’âme du corps, mais non jamais son ancienne croyance. Ils le prirent et le dépouillèrent jusqu’à la ceinture et, en cet équipage, le conduisirent par les carrefours de la ville, deux bourreaux lui tenaillant, déchirant et brûlant la poitrine avec des tenailles embrasées par le bout dont on le tourmentait. Cependant il y avait un sergent qui criait à haute 1 — « Trienne » : triennat (les prieurs conventuels dominicains sont élus pour trois ans). LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 MÉFA I TS 82 DU PRO TES TA NTI S ME voix : « Voici le prédicateur papiste, qui enseigne la fausseté et fait paillarder les fidèles avec la messe. » Après avoir souffert ce tourment et cet affront, on le remit en prison, et ayant appris qu’on le devait faire mourir, il demanda permission de célébrer la messe pour la dernière fois. Les hérétiques firent un grand éclat de rire à cette demande et lui dirent qu’il l’aurait, mais à leur façon : et, en même temps, ils le menèrent sur le pont et le firent monter sur un échafaud ; là, ils le vêtirent de certains haillons en dérision de la messe et de l’Église romaine et, au lieu de l’étole et de fanon 1, lui mirent au bras et à l’entour du col des grosses courroies de cuir. Il fut durant quelque temps leur risée et, en le voyant toujours constant en la foi du très Saint-Sacrement, ils le précipitèrent du haut du pont avec deux autres bons prêtres, dans la rivière. L’eau n’y étant pas creuse, il se brisa presque tout et n’étant pas encore mort, quelques-uns lui tirèrent une mousquetade 2 qui l’acheva pour cette vie et lui fit commencer l’éternelle. C’est en particulier le père Nicolas Le Fevre, dans son livre de recherches sur le couvent de Chartres, qui décrit son martyre, l’ayant appris sur les lieux mêmes, et fut ainsi rapporté dans le chapitre général de Rome, l’an 1569, devant le pape Pie cinquième. […] ✵ Le martyre du père Pierre Guillot D ANS CASTRES, les hérétiques accrurent fort le nombre de nos martyrs. Ayant été sur les lieux, j’appris de nos pères les particularités de la mémoire que le chapitre général de Rome [de] 1569 fait du martyre du père Pierre Guillot et de ses compagnons. Ce père était de bonne naissance et porté grandement au bien : avant que le fléau de l’hérésie vint fondre sur cette malheureuse ville pour ses péchés, il ne faisait autre chose dans ses prédications que tonner contre les vices et annoncer au peuple quelque grand abandon et très juste de Dieu. Ces cœurs endurcis ne faisant aucun profit de ses remontrances, l’hérésie planta son siège dans cette ville, et les catholiques fermes dans la foi servirent de sujet aux cruautés de ces nouveaux calvinistes. Ils enfermèrent dans le couvent les religieux qui étaient au nombre de quarante, [en] comptant le prieur, et quatre cents catholiques. Ils en tirèrent le prieur qui était le père Pierre Guillot et le mirent en basse fosse, pour tâcher, à force de mauvais traitements, de le ranger à leur parti. Ce1 2 — C’est-à-dire de manipule. — Le mousquet est une arme à feu ancêtre du fusil. DEUX MA RTYRS DO MI NI C A I NS 83 pendant ils sollicitaient les religieux à renoncer au papisme, comme ils disaient, et d’embrasser leur prétendue religion réformée : ce qui, Dieu merci, ne fit aucun effet en eux, mais, au contraire, ils persistèrent en l’ancienne doctrine que l’Église romaine avait toujours enseigné. De quoi l’on peut justement s’étonner, vu que de ce temps-là, comme remarque le sieur de Remond en la septième partie de son livre des hérésies de ce temps, forces religieux et chanoines se laissaient abuser, notamment à l’aspect des plaisirs de cette vie qui leur étaient offerts, et dont impunément ils pourraient jouir ; dans Castres même, la moitié des chanoines du chapitre sentait 1 fort mal de la religion catholique. Tous ces prisonniers, donc, persévérant constamment en la foi, le père Guillot, d’un autre côté, faisait merveilles pour le soutien et la défense de l’Église romaine. Un des plus zélés catholiques de ce temps-là fut mis avec lui dans la même prison, et celui-ci, par après en étant délivré par la puissance de ses amis, racontait à nos religieux que les huguenots le [le père Guillot] sollicitaient à changer de croyance par toutes sortes de voies et que toujours il les renvoyait avec une fermeté de cœur admirable. Ce qu’il faisait paraître davantage lorsque ces séducteurs l’ayant quitté : il s’entretenait privément dans la prison, car, débordant alors avec plus de sentiment de la vérité qu’il croyait et de désir de mourir pour la défense de celle-ci, il lui faisait des exhortations autant ferventes que solides, pour ne démordre jamais de ce que l’Église lui avait appris. Or, comme ce grand personnage avait un grand talent de prêcher la parole de Dieu, ces nouveaux dogmatisants n’ayant aucun ministre qui pût l’approcher de bien loin pour débiter ses pensées, ils le vinrent flatter en prison et le supplier de leur faire quelques exhortations, sans rien toucher des points qui étaient en controverse. Il le fit en partie, car enfin il se laissait emporter à son zèle et déclamait contre la fausseté de la nouvelle religion. C’est ce qui aigrissait au dernier point les hérétiques et, au sortir de la chaire, ils le bâtonnaient dos et ventre et le ramenaient en prison. Ceci lui arriva cinq et six fois, et de plus en plus ; nonobstant les promesses qu’il faisait de ne parler que des choses morales, il tonnait contre Calvin et ses sectaires, et à proportion il était moulu et brisé de coups. Enfin, un jour, les hérétiques voulant montrer qu’il n’avait rien gagné sur eux par ses déclamations, ils l’habillèrent avec des ornements sacerdotaux et le mirent sur un âne, la face tournée vers la queue, avec un mors de cheval à la bouche ; ces impies le menèrent ainsi par la ville jusque dessus le pont de la rivière d’Agout, chacun le huant et injuriant comme sait faire une populace mutinée. La sédition s’échauffant à force de brocards et moqueries sanglantes, un coquin, par le commandement des échevins de la ville, lui donna un coup de poignard et les autres le jetèrent dans l’eau ; il 1 — « Sentait » : supportait. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 MÉFA I TS 84 DU PRO TES TA NTI S ME revint par après sur l’eau, et leva son bras, criant tant qu’il pouvait : « Credo, Credo, Credo ! » Ce coup fait, les hérétiques se ruèrent alors dans le couvent et y massacrèrent trente-neuf religieux et quatre cents catholiques, dont il y en avait quatre-vingts pris dans Bence, qui est un lieu des comtes de Clermont, à deux lieues de Castres, bien qu’ils se fussent rendus à composition de la vie sauve 1. Tous, après avoir reçu un grand coup de massue sur la tête, et le père Guillot, furent jetés dans un puits, lequel fut tellement comblé pour en éteindre la mémoire, que nos pères qui ont remis le couvent sur pied ne l’ont encore pu découvrir. Celui qui donna un coup de couteau au bienheureux père devint aveugle et, quand nos religieux vinrent pour se rétablir dans la ville, il leur venait souvent demander l’aumône et confessait la faute qu’il avait commise. Ce fut en ce temps qu’ils brûlèrent les saintes reliques de saint Vincent martyr, lesquelles nous avions en ce couvent. […] Cruautés protestantes en France au 16e siècle (gravure ancienne) 1 — A condition d’avoir la vie sauve.