LE PROTESTANTISME AUX SOURCES DE LA MODERNITÉ ✵ PROTESTANTISME a toujours été essentiellement « TOUT révolutionnaire, comme toute révolte a toujours été essentiellement protestante. » Carême prêché par le R.P. VENTURA devant l’empereur Napoléon III, en 1857 (cité par Mgr DE S ÉGUR, Causeries sur le protestantisme, ch. 19). EST IMPOSSIBLE de réformer l’Église si la théologie et la « I Lphilosophie scolastiques ne sont pas arrachées jusqu’à la racine avec le droit canon. » LUTHER (1518 – De Wette, I, 64). MARQUE DISTINCTIVE des réformateurs était un pro« LAfond respect pour les autorités présentes, un respect plus profond encore pour la richesse à venir et une révérence vraiment insondable pour la richesse qui serait la leur. » G. K. CHESTERTON, La Chose. Pourquoi je suis catholique, Paris, Flammarion, 2015, p. 176. L’influence du protestantisme sur la philosophie et la théologie modernes par Alexandre-Olivier Musey Introduction D ANS SON MONUMENTAL OUVRAGE, Le protestantisme comparé au catholicisme, écrit en plein milieu du 19e siècle, l’abbé Jacques Balmès remarque : Dès le premier regard que l’on jette sur le protestantisme, soit qu’on le considère dans son état actuel, ou qu’on le suive dans ses diverses phases à travers l’histoire, on s’aperçoit qu’il est d’une difficulté extrême de trouver en lui quelque chose de constant, quelque chose qui puisse être assigné comme formant son caractère constitutif. Incertain dans ses croyances, il les modifie sans cesse, et les change de mille manières ; vague dans ses tendances et flottant dans ses désirs, il essaye toutes les formes, il aborde tous les chemins. Il ne peut jamais atteindre une existence bien déterminée, et on le voit s’engager à chaque instant dans des directions nouvelles pour s’enfermer inévitablement dans de nouveaux labyrinthes. [...] Attaquez-vous le protestantisme dans ses doctrines, vous ne savez où diriger vos traits ; car toujours on ignore, et lui-même ignore, ce que sont ses doctrines ; en sorte que le protestantisme est, de ce côté-là, invulnérable, puisqu’il n’a pas même de corps que l’on puisse frapper 1. N’est-ce pas le même constat que feront saint Pie X dans son encyclique Pascendi dénonçant le modernisme, les Pères du « Cœtus » en défendant la doctrine catholique au concile Vatican II, puis Mgr Lefebvre face aux autorités romaines conciliaires ? 1 — Jacques BALMÈS, Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec la civilisation européenne, tome I, Paris, Librairie d’Auguste Vaton, 1854, p. 7-8. L’INFLUENCE DU PROTESTANTISME SUR LA PHILOSOPHIE… 11 S’il existe quelque chose de constant dans le protestantisme, nul doute qu’il s’agit du libre examen, de l’indépendance de la pensée, c’est-à-dire, le fait de substituer, à l’autorité légitime, le sentiment privé. C’est là le fond le plus intime de la nature de cette hérésie, le point de contact entre toutes les sectes et le fondement de leur ressemblance. Dans son ouvrage, l’abbé Balmès démontra que la Réforme faussa le cours de la civilisation, apporta des maux immenses aux sociétés modernes, et que les progrès qui ont été réalisés depuis le protestantisme n’ont pas été obtenus par lui mais malgré lui. L’illustre publiciste espagnol, cependant, n’a pas souhaité aborder la pernicieuse influence que la Réforme a exercée sur la philosophie et la théologie au cours des derniers siècles. Ce sera l’objet de cette modeste contribution. Sujet vaste et ardu, mais utile cependant, car on y reconnaît sans difficultés plusieurs des idées auxquelles il est constamment fait allusion dans les controverses religieuses de notre époque. Je serai, cela va sans dire, obligé de m’en tenir aux grandes lignes et de négliger quelquefois les nuances qui conviendraient. Les philosophes et les théologiens de profession voudront bien me le pardonner. La raison et la liberté de penser Luther, nous dit-on, fut l’émancipateur de la raison ; en proclamant le libre examen, il aurait jeté dans le monde le principe de la liberté intellectuelle. Qu’en est-il vraiment ? Le mépris de Luther à l’égard de la raison est conforme, d’ailleurs, à sa doctrine générale sur la nature humaine et sur le péché originel. Selon Luther, le péché a vicié l’essence même de notre nature, et ce mal est définitif, la grâce et le baptême recouvrent mais n’effacent pas le péché originel. On pourra donc tout au plus accorder à la raison un rôle tout pratique dans la vie et dans les transactions humaines. Mais elle est incapable de connaître les vérités premières, toute science spéculative, toute métaphysique est un leurre […] et l’usage de la raison dans les matières de la foi, la prétention de constituer, grâce au raisonnement et en se servant de la philosophie, une science cohérente du dogme et du donné révélé, bref la théologie telle que l’entendaient les scolastiques est un abominable scandale 1. Cette attitude d’âme devait tout naturellement s’accompagner d’un profond anti-intellectualisme, favorisé d’ailleurs par la formation occamiste et nominaliste que Luther avait reçue en philosophie. Écoutons-le parler d’Aristote et de saint Thomas : 1 — Jacques MARITAIN, Trois réformateurs, Paris, Plon, 1925, p. 47. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 LE PROTESTANTISME AUX SOURCES DE LA MODERNITÉ 12 Aristote est le rempart impie des papistes. Il est à la théologie ce que les ténèbres sont à la lumière. Son éthique est la pire ennemie de la grâce 1. [C’est] un philosophe rance 2 […], un gamin qu’il faut mettre dans la porcherie ou dans l’écurie aux ânes 3 […], un calomniateur éhonté, un comédien, le plus rusé corrupteur des esprits 4. Quant à saint Thomas, il n’a jamais compris un chapitre de l’Évangile ou d’Aristote 5. […] Il est impossible de réformer l’Église si la théologie et la philosophie scolastiques ne sont pas arrachées jusqu’à la racine avec le droit canon 6. Cette réforme de l’Église, tant souhaitée par Luther interviendra, mais après plus de quatre siècles de mutations et de convulsions profondes de la philosophie et de la théologie. Les principes du Code de droit canonique seront également bouleversés puisque le Code de 1983, publié par JeanPaul II, consacre la nouvelle ecclésiologie adaptée aux principes protestants. Ce n’est pas seulement à la philosophie, mais surtout à la raison que Luther déclare la guerre. Pour lui, Dieu ne nous l’a donnée que « pour qu’elle gouverne ici-bas, c’est-à-dire qu’elle a le pouvoir de légiférer et d’ordonner sur tout ce qui regarde cette vie, comme le boire, le manger, les vêtements 7. » Ce qui correspond d’ailleurs à la pensée du monde moderne. Mais dans les choses spirituelles, elle est non seulement « aveugle et ténèbres 8 », elle est vraiment « la prostituée du diable. Elle ne peut que blasphémer et déshonorer tout ce que Dieu a dit ou fait 9. » Et dans le dernier sermon prêché à Wittenberg : La raison, c’est une prostituée mangée par la gale et la lèpre, qu’on devrait fouler aux pieds et détruire, elle et sa sagesse… Jette-lui de l’ordure au visage pour la rendre laide. Elle est et doit être noyée dans le baptême. Elle mériterait, l’abominable, qu’on la reléguât dans le plus sale lieu de la maison, aux cabinets 10. Quant à la liberté de penser, pratiquement, Luther ne l’admettait que pour lui. La censure était exercée dans l’Allemagne protestante par les — UEBERWEG, « Grundriss der Geschichte der Philosophie », III, 1914, p. 30–32. — Weimar, IX, 43, (1510-1511). — Weimar, VII, 282, 15–16 (1521). — Lettre à Lange citée par JANSSEN, « L’Allemagne et la Réforme », trad. franç., II, 311, note 1. 5 — ENDERS, I, 350 (14 janvier 1519) ; I, 173–174 (24 mars 1518). 6 — DE WETTE, I, 64 (1518). Toutes ces citations sont dans : Jacques MARITAIN, Trois réformateurs, Paris, Plon, 1925, p. 43–45. 7 — Erlang., 49, 229 (1538). 8 — Erlang., 45, 336 (1537–1538). 9 — Erlang., 29, 241 (1524–1525). 10 — Erlang., 16, 142–148 (1546), voir aussi DENIFLE, Luther et le luthéranisme, Paris, A. Picard, 1916, t. III, p. 277–278. 1 2 3 4 L’INFLUENCE DU PROTESTANTISME SUR LA PHILOSOPHIE… 13 princes et les magistrats, à la demande des docteurs. Luther lui-même y eut recours. En 1529 il s’adresse au duc de Mecklembourg, pour qu’il interdise l’impression du Nouveau Testament traduit par Emser. Au 17e siècle les facultés de théologie et les consistoires exercèrent une domination absolue. Renaissance et Réforme En hostilité ouverte avec les droits de la nature et de la raison, le protestantisme primitif était sans prise sur le naturalisme rationaliste de la Renaissance. Pourtant, le jour vint où la raison fit son entrée dans le protestantisme. On peut légitimement s’interroger sur ce qu’il peut y avoir de commun entre un demi païen de la Renaissance et un réformateur protestant qui ne croit pas à la raison. L’opposition est telle que le divorce semble inévitable. Mais la Renaissance et la Réforme partagent un principe commun : le libre examen. De part et d’autre on remonte aux sources de l’antiquité païenne et chrétienne, on s’enquiert des originaux, on veut les connaître, les lire, les commenter, les interpréter librement. De part et d’autre, on tient également pour corrompu l’enseignement donné par l’Église catholique qui apparaît détaché de ses anciennes racines. C’est ce même état d’esprit d’ailleurs, qui orientera bien des débats lors du Concile Vatican II. Ceci explique pourquoi en Allemagne, en Angleterre, en France, il y eut une alliance de fait entre les humanistes et les premiers réformateurs. Cependant, en entrant dans le protestantisme, la raison, n’étant contenue par aucune autorité, devait y détruire progressivement toute dogmatique luthérienne ou calviniste. Du jour où le protestantisme primitif s’alliait avec le naturalisme rationaliste de la Renaissance, ou se laissait pénétrer par lui, il était vaincu d’avance. C’est ce qui a fini par arriver. Un grand nombre de questions religieuses, morales et philosophiques dépendent du point de vue dont on considère la formation des idées. La classification aristotélicienne n’est pas conçue comme une construction de l’esprit humain, comme un modèle, au sens où on l’entend aujourd’hui. Elle est le reflet de la nature elle-même. L’idée de chat, dans mon esprit, provient de l’observation des chats, des caractéristiques de leur nature. Pour Aristote et saint Thomas d’Aquin, nous connaissons la nature des choses et leur existence par notre intelligence. Il n’y a pas d’intermédiaire entre les choses et l’esprit, mais notre intelligence, grâce aux sens et par abstraction des images sensibles, atteint immédiatement ce que sont les choses. Il n’est pas besoin d’être philosophe thomiste pour penser ainsi, c’est simplement conforme au bon sens. La pensée moderne du 17e siècle va tenter de se défaire de cette conception. La pensée va désormais prendre son point de départ dans une représentation des choses au lieu de la LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 14 LE PROTESTANTISME AUX SOURCES DE LA MODERNITÉ chose elle-même. Or le double ou le représentant ne nous permettra jamais de remonter à la chose extérieure, car on ne peut franchir un pont que s’il existe, or ici il n’ y en a pas. Ce fut un ardent anglican, le Chancelier Bacon (1561–1636), difficile à lire, tant ses systèmes présentent des contradictions, qui, un des premiers, fulmina un anathème sur tout le passé de la philosophie d’Aristote. Son refus tout protestant des liens de la Tradition et des entraves de la scolastique l’amène à répudier l’antique syllogisme. Pour lui l’observation des faits particuliers devient la seule méthode légitime pour constater la vérité, comme s’il n’existait pas de vérités nécessaires, indépendantes de l’expérience. C’est sous l’empire de ces principes que la philosophie, isolée de la Révélation, s’est trouvée entraînée vers le scepticisme et que la Physique, faisant divorce avec la Théologie, s’est renfermée dans l’étude exclusive des causes secondaires et a démesurément excité l’insatiable appétit des intérêts matériels. Les germes de sensualisme déposés dans la philosophie de Bacon furent fécondés par John Locke (1632–1704). Dans son Essai sur l’entendement, il doute que nous puissions percevoir les objets eux-mêmes et écrit que nous n’atteignons que les copies de leurs propriétés, leurs idées représentatives. Puisque nous ne savons des choses que leurs effets sur nous, Locke affirme que si nous savons que les choses existent, nous ne pouvons savoir ni ce qu’est le monde, ni ce que nous sommes, ni ce qu’est Dieu. Descartes (1596–1650), contrairement aux deux philosophes anglais Bacon et Locke, qui réduisent les procédés de l’étude à la seule expérience, en vient au contraire, à contester la valeur de l’expérience pour la soumettre à l’unique autorité des conceptions de la raison. Il fait table rase des connaissances des autres pour trouver la vérité en lui-même et par lui-même. Il constate qu’il pense, il en conclut qu’il existe, et il part de cette première perception, pour arriver à reconnaître comme vrai tout ce qui paraîtra à sa conscience d’une évidence intérieure, ou tout ce dont son esprit acquerra une certitude précise et indubitable. La méthode de Descartes est protestante, elle fait du doute le marchepied de la certitude, du libre examen la condition préliminaire de la croyance, de la raison individuelle le juge souverain de toutes les vérités, même s’il prit le soin d’exclure de son doute méthodique les croyances transmises par la Révélation. Le « Je pense donc je suis » de Descartes, va se muer en « Je pense donc les choses sont ». Les principaux disciples français de Descartes furent Pascal (1623–1662) et Malebranche (1632–1715). Ce qui appartient en propre à Malebranche, c’est surtout le système par lequel il fait résider toute véritable causalité au sein de la substance divine. Il conçoit la connaissance en tant qu’action de Dieu en notre esprit, autrement dit, c’est en Dieu que nous voyons les idées des choses (au sens platonicien). Par là il dépouille la créature de toute activité personnelle, il absorbe l’homme dans la divinité et conduit à L’INFLUENCE DU PROTESTANTISME SUR LA PHILOSOPHIE… 15 Spinoza (1632–1677) et au panthéisme. Malebranche voyait tout en Dieu tandis que Spinoza confondit tout en Dieu. Enfin, Leibniz (1646–1716) combattit tout à la fois l’école sensualiste et l’école cartésienne. Luthérien de naissance, son génie le rendit catholique au fond du coeur. Il insistait sur la nécessité d’assujettir l’intelligence humaine, dans l’ordre de la foi, à la décision d’une autorité irrécusable. Il alla jusqu’à défendre la gloire scolastique de saint Thomas d’Aquin, et à la fin de sa vie à écrire une Exposition de la foi pour défendre l’Église romaine. Malheureusement il ne rompit pas tout lien avec la Réforme et son oeuvre est marquée à bien des endroits du sceau de l’erreur, du doute et de la contradiction. En particulier, elle n’eut pas la force d’arrêter les églises dissidentes sur la pente du scepticisme. Montaigne, qui n’en vit que les préludes disait que ce commencement de maladie déclinerait en exécrable athéisme. C’est ce qui arriva. Entre la Révocation de l’édit de Nantes et la mort de Louis XIV, de nombreux réformés émigrent et se réfugient dans les pays d’accueil protestants : l’Angleterre, la Hollande, la Suisse. Par exemple, passés en Hollande puis fixés en Angleterre, Pierre des Maizeaux et Pierre Coste deviennent des intermédiaires entre la pensée anglaise et le monde latin. Le premier édite Bayle (1647–1707), tandis que le deuxième traduit l’Essai philosophique concernant l’entendement humain de John Locke, dont les idées seront exactement démarquées par Diderot, dans l’article « Autorité » de l’Encyclopédie. Beaucoup d’émigrés gagnent la Hollande. Disposant d’un réseau universitaire important, d’un réseau dynamique d’éditeurs-libraires, et favorisant la liberté de conscience, la Hollande permet aux huguenots réfugiés de diffuser dans l’Europe entière une presse critique, faisant entendre les voix de l’hétérodoxie et du rationalisme. Ainsi, dès la fin du 17e siècle, trois journaux d’esprit philosophique sont diffusés : Les Nouvelles de la République des lettres par Pierre Bayle, la Bibliothèque universelle et historique par Jean Le Clerc et l’Histoire des ouvrages des Savants par Basnage de Beauval. Réfugié à Rotterdam, Pierre Bayle (1647-1707) développe une œuvre critique et philosophique considérable, de retentissement européen, fournissant, au prix d’une certaine incompréhension de sa pensée, l’essentiel de ses arguments à la critique religieuse du siècle des Lumières. Ainsi en 1758, on pouvait lire dans l’Année littéraire : « Les ouvrages de Bayle sont l’arsenal où la licence va chercher des armes pour attaquer la religion. » Bayle se veut un professeur de doute et de scepticisme à l’égard de tous les dogmes, de tous les catéchismes, de toutes les orthodoxies. Pour lui, la désacralisation de tous les rites et systèmes théologiques ou philosophiques est une exigence d’honnêteté intellectuelle et morale. Dans son Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : « Contrains-les d’entrer », en 1687, il a essayé de démontrer que la conscience est libre, qu’on ne peut sans sacrilège tenter de la contraindre, que plusieurs confes- LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 LE PROTESTANTISME AUX SOURCES DE LA MODERNITÉ 16 sions chrétiennes peuvent et doivent coexister sans trouble ni combat. Notons, cependant, que le fidéisme de Bayle fut incompris et méconnu par les philosophes rationalistes et déistes du 18e siècle. Réforme et philosophie moderne Le protestantisme [...], disait Mgr Lefebvre, n’est arrivé [...] à des résultats positifs et des résultats excessivement graves que lorsque l’esprit des protestants a atteint l’esprit des universitaires, de ceux qu’on a appelé les philosophes, particulièrement les philosophes du 18e siècle et qu’ils ont fini, par la corruption des idées, à arriver à faire admettre qu’il fallait la séparation du pouvoir civil et du pouvoir de l’Église 1. Aux religions révélées, le 18e siècle va opposer de plus en plus hardiment la religion naturelle et un déisme dont Voltaire s’est voulu le propagandiste convaincu. A considérer l’empreinte de la philosophie des Lumières en milieu protestant au 18e siècle, il est clair qu’il y eut forte imprégnation, et influence mutuelle. En Suisse romande la rigueur dogmatique du calvinisme s’atténue au profit d’une théologie plus libérale, plus tournée vers les problèmes de morale. Le rapprochement avec la philosophie des Lumières ira si loin que d’Alembert crut reconnaître dans les pasteurs genevois des alliés camouflés presque déistes. Au Séminaire de Lausanne, organisé par Antoine Court en 1726 pour former les pasteurs du désert français, le concept calvinien de l’homme esclave du péché est nié ; la nécessité d’une conversion spirituelle est minorée, et l’on préfère mettre en valeur des thèmes d’une morale convenue. Antoine Polier de Bottens, qui dirige le Séminaire de Lausanne de 1754 à 1783, est un voltairien. Court de Gébelin, qui y professe de 1754 à 1763, accorde une importance peu calviniste à la morale, aux oeuvres et à la Raison. Étroitement lié aux philosophes, il est officier de la loge maçonnique la plus rationaliste du Grand Orient de France, les « Neuf Sœurs », où il parraine l’initiation de Voltaire en 1778. En Prusse, à Berlin, la Société des Aléthophiles (les amis de la vérité) compte de nombreux huguenots : Des Champs, Pérard, Formey (qui collaborera à l’Encyclopédie), et Isaac de Beausobre, chapelain du roi de Prusse, dont la pensée exerça une influence notable en France. A la base du projet de l’Encyclopédie se trouve la volonté de critiquer les fanatismes religieux et politiques, de faire l’apologie de la raison et de la liberté d’opinion. Diderot, influencé par la lecture du pasteur allemand J. Brucker (1696-1770), auteur d’une Histoire critique de la philosophie, reprend la démarche sceptique du Dictionnaire de Bayle, en lui donnant une 1 — Mgr Marcel LEFEBVRE, Conférence spirituelle à Ecône, le 2 décembre 1973. L’INFLUENCE DU PROTESTANTISME SUR LA PHILOSOPHIE… 17 extension encyclopédique. De nombreux articles de l’Encyclopédie évoquent incidemment la Réforme, mais quelques-uns lui sont particulièrement consacrés, par exemple l’article « Réformation », un éloge ambigu envers Luther, Calvin « et leurs semblables ». L’article « Réfugiés » marque de la sympathie envers les protestants persécutés « par un zèle aveugle et inconsidéré », et déplore « la plaie profonde causée au royaume par la perte de tant de sujets utiles ». Plusieurs collaborateurs protestants écrivent pour l’Encyclopédie : JeanEdme Romilly (1739-1779), pasteur à Londres, puis à Genève, qui écrit l’article essentiel de « Tolérance », en citant abondamment Bayle. Mais le principal collaborateur de Diderot est le chevalier Louis de Jaucourt (17041779), descendant de Duplessis-Mornais, l’un des plus illustres calvinistes français du 16e siècle. Louis de Jaucourt rédige à lui seul 28% des 61 000 articles et définitions de l’Encyclopédie, soit 17 050 articles. Enfin, il faut noter la collaboration du pasteur Jean Henry Samuel Formey (1711-1797), secrétaire perpétuel de l’Académie royale des Sciences de Berlin durant cinquante ans. Membre des Aléthophiles, il correspond avec toute l’Europe savante ; 17 000 lettres de lui sont conservées. Voltaire connaît bien l’histoire de la Réforme dont il analyse l’implantation et le développement dans plusieurs de ses ouvrages : Le Siècle de Louis XIV, L’Essai sur les mœurs, le Traité sur la tolérance. S’il est en relation intellectuelle et amicale avec nombre de Réformés, il critique la doctrine protestante. Les seuls chrétiens qu’il reconnaisse sont les Quakers, auxquels il consacre quatre de ses Lettres anglaises, parce que leur religion n’a ni dogme, ni baptême, ni communion, ni prêtre, ni ambition temporelle, et donc est vraiment tolérante. Les seuls protestants que loue Voltaire sont les Sociniens, ou Antitrinitaires, c’est-à-dire ses frères en déisme 1. De son côté, Jean-Jacques Rousseau fit la connaissance de Diderot et de l’Encyclopédie, mais ses idées plus spiritualistes finirent par le brouiller avec Voltaire qui le traita de « Judas de la philosophie ». Au commencement du 18e en Allemagne, le système de Leibniz fut adapté par Wolff (1679–1754) qui introduisit dans la théologie protestante le germe de la philosophie cartésienne. Il essaya de simplifier la religion, de la rendre claire et acceptable, en la dépouillant de tout caractère surnaturel. La Bibliothèque allemande universelle, vaste encyclopédie et organe du « parti des lumières », qui exerça une profonde influence sur la pensée en Allemagne de 1765 à 1792, adopta la démarche de Wolff. De son côté, Lessing fit passer dans le champ de l’exégèse biblique le principe de la critique indépendante et purement rationnelle. En 1774 il commença à publier les Fragments d’un inconnu, Reimar, philologue, naturaliste et philosophe, qui prétendait signaler dix contradictions dans les récits de la résurrection, 1 — Le socinianisme est un courant chrétien remontant à l’Italien Fausto Sozzini, francisé en Faust Socin, qui refuse la doctrine chrétienne de la Trinité et se présente comme libéral. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 18 LE PROTESTANTISME AUX SOURCES DE LA MODERNITÉ qu’il déclarait être une invention des Apôtres ; le Christ, en se proclamant Messie, n’aurait voulu que relever la théocratie juive et Jean-Baptiste aurait été l’associé de cette politique. Dans son livre : Le christianisme moderne, Étude sur Lessing , le pasteur français Fontanès salue Lessing comme le père du protestantisme libéral. Ainsi, à la fin du 18e siècle, tout le vieux système luthérien était peu à peu battu en brèche, rien n’avait pu arrêter sa mutation, le rationalisme était maître et pénétrait une grande partie de la dogmatique protestante. Formés dans les universités, les pasteurs en étaient imbus. En France, à la même époque, si le rationalisme remportait d’éclatants triomphes, du moins n’altérait-il pas la doctrine même de l’Église catholique et n’atteignait-il pas la masse du clergé. Il faut désormais considérer celui qui par sa vie appartient certes à ce 18e siècle turbulent, mais dont l’influence et l’action à partir du 19e siècle vont dominer la pensée des temps modernes : Emmanuel Kant (1724– 1804). Kant a transporté complètement dans la métaphysique le principe de Luther : la négation de toute autorité supérieure à la raison humaine. La pensée du philosophe de Kœnigsberg s’appuie sur le rationalisme de Leibniz et de son disciple Wolff. Mais la lecture de Hume (1711–1775) l’éveilla, comme il le dit lui-même, de son sommeil dogmatique. Par ailleurs, l’apologie que fait Rousseau de la liberté donna à Kant l’idée de sa morale. Kant rejette la possibilité de connaître les choses en soi, ou de parvenir à la connaissance métaphysique et sépare radicalement la raison et la foi. Il déclare que nous ne savons rien des choses, telles qu’elles sont en elles-mêmes, mais que nous en connaissons tout au plus les trompeuses apparences. Pour lui, l’intelligence est incapable de connaître la nature des choses. Les apparences sensibles ne nous font rien connaître et ne sont peut-être que des illusions. Les preuves de l’existence de Dieu, tirées de la cosmologie, n’ont plus de sens car elles s’appuient sur le réel existant en soi. Les idées abstraites, provenant de la seule raison et non des choses, ne sont que des classements. Ces classes, ces « catégories », ces schémas, sont innés dans notre conscience et ils ne nous disent rien de la réalité. Si nous pouvons comprendre une chose, ce n’est pas parce qu’elle est intelligible, mais parce que nous la structurons, nous la faisons entrer dans le cadre de nos catégories subjectives. Cette conception de la connaissance, cette inconnaissance conduit à l’agnosticisme. D’autre part, la foi ne vient plus de l’extérieur, de mystères objectifs que je n’ai pas faits, mais elle vient de mon intérieur, elle est l’émanation du besoin religieux : l’immanentisme. Pour Kant, l’acte bon, vertueux n’est pas celui qui a un objet et une fin conformes à la nature (qui pour lui est inconnaissable) mais c’est l’agir dans l’indépendance de tout objet et de toute fin, c’est l’agir par pur devoir. A cet égard, son ouvrage Les fondements de la métaphysique des moeurs L’INFLUENCE DU PROTESTANTISME SUR LA PHILOSOPHIE… 19 est crucial dans la mesure où se trouve formulé l’impératif catégorique dans les termes mêmes repris par Jean-Paul II dans Amour et Responsabilité 1. La conscience morale est autonome et absolue, en matière de foi elle est le souverain juge. La religion n’est ni la source ni le soutien de la moralité, elle n’est qu’un simple postulat de la raison pratique. La raison n’a d’argument décisif ni pour ni contre la Révélation surnaturelle. Où sont d’ailleurs les limites de la nature et du surnaturel ? Où commence le miracle ? Nul ne peut le dire. En ruinant la métaphysique traditionnelle, Kant a ruiné toute défense contre les fausses philosophies, il a entraîné la mort des intelligences. Dans son encyclique Qui Pluribus, du 9 novembre 1846, Pie IX condamne les erreurs d’Hermès mort en 1831, lequel avait essayé de composer le christianisme avec le kantisme. On comprend également le mot de saint Pie X, le 9 mars 1907, au chanoine Gaudeau : « Le kantisme, c’est l’hérésie moderne 2. » L’origine du modernisme, que saint Pie X dénonce dans son encyclique Pascendi, c’est l’idéalisme kantien. L’origine de la foi subjective des modernistes, c’est l’idéalisme d’Emmanuel Kant. Avec le 18e siècle, [...] écrit Marcel De Corte, la raison projette ses seules lumières sur les êtres et les choses. […] Le fossé qui sépare les hommes d’aujourd’hui […] se creuse entre les hommes qui acceptent la condition humaine et ceux qui la récusent au profit d’une conception abstraite et idéologique de l’homme, entre ceux qui fondent la civilisation sur la réalité et ceux qui la font éclater dans l’artifice, entre ceux qui adhèrent à l’éternelle nature de l’homme et ceux qui construisent de toutes pièces un « homme nouveau » dans le laboratoire de leur cerveau. […] Lorsque l’esprit divorce de la vie, […] incapable de rejoindre le réel, il n’atteint plus que ses propres pensées. Il se construit alors un monde intérieur dont il est le maître absolu parce que la vie ne lui rappelle plus les exigences du réel. Ce monde autre que le monde devient pour lui le seul monde qui soit. Le monde de l’expérience vécue lui est objet de haine parce qu’il lui remémore ses carences. Tout lien réel, toute communion, toute articulation vivante avec le monde réel lui est une chaîne dont il doit se libérer, une entrave qu’il lui faut briser. Marx l’a vu mieux que quiconque : « Il ne s’agit plus désormais de connaître le monde, il s’agit de le changer » 3. L’effort commun des trois principaux successeurs de Kant : Schelling (1775–1854), Fichte (1762–1814) et Hegel (1770–1831) va être d’éliminer « la chose en soi » dont Kant reconnaissait l’existence sans toutefois parvenir à la connaître. Jamais l’orgueil humain n’avait pris un tel essor. Satan dit jadis à nos premiers parents : « Vous serez comme des dieux », mais il — Karol WOJTYLA, Amour et Responsabilité, Paris, Stock, p. 20. — Parole de saint PIE X au chanoine Bernard Gaudeau, fondateur de la revue La foi catholique, le 9 mars 1907, in « Éditorial », Le Sel de la terre 5. 3 — Marcel DE CORTE, « Notre civilisation peut-elle être sauvée ? », Séminaire de philosophie, Université de Liège. 1 2 LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 LE PROTESTANTISME AUX SOURCES DE LA MODERNITÉ 20 n’osa point dire comme Schelling : « Vous êtes des dieux ». Sous le règne du polythéisme, on vit des empereurs se mettre eux-mêmes au rang des immortels, mais il fallait être arrivé au siècle des Lumières pour entendre un professeur de Berlin, Fichte, dire à ses auditeurs : « Dans ma prochaine leçon, messieurs, je m’occuperai de créer Dieu ! » Hegel refuse la séparation imperméable que Kant avait imposée entre les choses réelles et concrètes d’une part, et les catégories subjectives d’autre part. Il affirme que tout le réel est rationnel et que tout le rationnel est réel. Il n’y a pas de choses en soi en dehors de la pensée. Ainsi la pensée n’est plus subjective, elle atteint la réalité puisqu’elle est cette réalité, c’est l’idéalisme absolu. Pour Hegel, la pensée n’est pas statique, elle porte en elle-même une loi de développement, une dialectique qui s’opère par la triade thèse–antithèse–synthèse. La transposition de ces erreurs dans le domaine théologique et religieux va être catastrophique. Ainsi, la raison ne peut connaître ni l’existence, ni les perfections de Dieu. Et pourtant le concile Vatican I a bien rappelé que nous pouvons connaître l’existence et les perfections divines à partir des créatures. D’ailleurs, pour Hegel, « Dieu n’est pas mais devient », et l’Église prend conscience d’elle-même à travers les consciences des chrétiens. Les dogmes ne sont plus que des symboles. Aussi, saisissant est l’ouvrage Principes de la philosophie du droit 1 où Hegel définit la volonté par la liberté, qui consiste en ce que la volonté choisissant un objet ne choisit en fait qu’elle-même, puisqu’elle choisit ce qu’elle veut. Hegel insiste beaucoup sur ce qui différencie l’Antiquité du monde moderne : dans un cas, le droit de la liberté subjective n’existe pas, tandis que dans l’autre ce droit est proclamé. La filiation avec la liberté religieuse est évidente. Réforme et magistère postconciliaire S’appuyant sur les thèses de Kant et de Hegel, de nombreux courants philosophiques vont exercer une profonde influence sur la pensée contemporaine, en particulier l’existentialisme, courant philosophique et littéraire qui prend sa forme explicite au 20e siècle, d’abord dans les travaux de Karl Jaspers et Martin Buber dans les années 1930 en Allemagne, puis dans ceux de Gabriel Marcel, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Simone de Beauvoir et Maurice Merleau-Ponty dans les années 1940 et 1950 en France. Sur les conseils de Raymond Aron, spécialiste des philosophes allemands, Sartre va également beaucoup emprunter à la phénoménologie, la science des phénomènes, une méthode qui vient de Husserl (1859-1938). Pour ce dernier, le monde extérieur tel qu’il est, n’a aucun intérêt. Ce qui compte, c’est 1 — En particulier, l’introduction et la 2e partie concernant la moralité. L’INFLUENCE DU PROTESTANTISME SUR LA PHILOSOPHIE… 21 le vécu existentiel, la force de représentation des idées. Citons également Emmanuel Mounier, à l’origine du courant personnaliste et fondateur de la revue Esprit, à laquelle Jaques Maritain va s’associer et collaborer. D’autres philosophes eurent également une influence considérable : Kierkegaard (1813–1855) initiateur du courant existentialiste et Max Scheler (1874-1928) qui tient à la fois de Husserl et de l’existentialisme. Pour Scheler la connaissance spéculative n’a pas d’intérêt. La vie est éclairée par des valeurs immuables (liberté, personne, justice etc.), qui ne sont pas des réalités qui existent et qu’il faut connaître par l’intelligence, mais des idéaux qu’il faut vivre et auxquels il faut communier par l’action, par l’engagement au service des autres. Il est tout à fait remarquable que Karol Wojtyla appartenait à un mouvement d’intellectuels, où se faisait sentir l’influence de Mounier, de Maritain, de Gabriel Marcel. Après son ordination sacerdotale, le 1er novembre 1946, il part pour Rome, où il prépare, sous la direction du père Garrigou-Lagrange, autorité indiscutée en matière d’études thomistes, une thèse sur saint Jean de la Croix. Mais, remarque Rocco Buttiglione : « Une lecture attentive de sa thèse de doctorat montre pourtant comment, déjà […] sa sensibilité était ouverte à diverses interprétations du thomisme […] et tendait à réaliser une certaine réconciliation entre le thomisme et la philosophie moderne, et en particulier avec Kant ou celle qu’élaborait en ces années-là en France Maritain […] et qui donnait au thomisme une certaine dimension existentielle […]. Il est intéressant de noter que la première des principales objections que le père Garrigou-Lagrange fait à Wojtyla concerne le fait qu’il refuse d’utiliser, à propos de Dieu, le terme d’objet ... mais aussi la tendance à développer le côté subjectif du problème. » Revenu à Cracovie, il prépare un second doctorat sur « la possibilité de fonder une éthique chrétienne sur la base philosophique de Max Scheler 1 ». Karol Wojtyla a été formé à l’école des philosophies modernes, quelque part entre l’idéalisme, l’existentialisme, la phénoménologie et le personnalisme, bien loin de l’authentique thomisme. Il en fut de même pour le jeune Joseph Ratzinger qui trouvait la pensée de saint Thomas d’Aquin trop cristalline et qui lui préféra les maîtres du courant libéral allemand, tels Bultmann ou Wilhem Dilthey (1833-1911), le père de l’herméneutique et de l’historicisme. Dès lors, comment s’étonner des derniers pontificats scandaleux et calamiteux totalement dévoués aux revendications de Luther ? Ce dernier, nous l’avons vu, écrivait : « Il est impossible de réformer l’Église si la théologie et la philosophie scolastiques ne sont pas arrachées jusqu’à la racine avec le droit canon. » Luther se serait félicité du nouveau 1 — Abbé Daniel LE ROUX, Pierre m’aimes-tu ? Jean-Paul II, pape de tradition ou pape de révolution ?, Escurolles, Fideliter, 1988. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 22 LE PROTESTANTISME AUX SOURCES DE LA MODERNITÉ code de droit canon de 1983, consacrant la nouvelle ecclésiologie adaptée aux principes protestants, et présenté ainsi par Jean-Paul II : Parmi les éléments qui caractérisent l’image réelle et authentique de l’Église, il nous faut mettre en relief les suivants : la doctrine selon laquelle l’Église se présente comme le Peuple de Dieu et l’autorité hiérarchique comme service ; la doctrine qui montre l’Église comme une communion et qui, par conséquent, indique quelle sorte de relations doivent exister entre les Églises particulières et l’Église universelle et entre la collégialité et la primauté ; la doctrine selon laquelle tous les membres du Peuple de Dieu, chacun selon sa modalité, participent à la triple fonction du Christ : les fonctions sacerdotale, prophétique et royale. [...] et enfin, l’engagement de l’Église dans l’oecuménisme. Tout le droit canon est fait pour garder notre foi, pour soutenir notre foi. Hélas le nouveau code contient des atteintes graves à la foi. Par exemple, un protestant peut signer la définition de l’eucharistie, elle est exposée avec une telle ambiguïté et de telle manière qu’elle n’affirme pas la doctrine catholique. D’autre part le nouveau Droit ne demande plus à un ménage mixte protestant-catholique de signer un engagement stipulant que les enfants seront baptisés catholiques. Enfin, avec l’hospitalité eucharistique, un protestant, pourvu qu’il croie à la présence réelle selon la foi catholique, peut recevoir la sainte communion. Mais croit-il à la transsubstantiation ? Même s’il y croit, a t-il la foi dans toutes les vérités de l’Église catholique ? Comment ne pas évoquer ce passage de l’encyclique Quod apostolici de Léon XIII du 28 décembre 1878 ? En effet, vous savez très bien, Vénérables frères, que la guerre cruelle qui, depuis le 16e siècle a été déclarée contre la foi catholique par des novateurs, visait à ce but d’écarter toute Révélation et de renverser tout l’ordre surnaturel, afin que l’accès fût ouvert aux inventions ou plutôt aux délires de la seule raison. […] Alors, par une impiété toute nouvelle et que les païens eux-mêmes n’ont pas connue, on a vu se constituer des gouvernements, sans qu’on tînt nul compte de Dieu et de l’ordre établi par lui ; on a proclamé que l’autorité publique ne prenait pas de Dieu le principe, la majesté, la force de commander, mais de la multitude du peuple, laquelle, se croyant dégagée de toute sanction divine, n’a plus souffert d’être soumise à d’autres lois que celles qu’elle aurait portées elle-même, conformément à son caprice. L’INFLUENCE DU PROTESTANTISME SUR LA PHILOSOPHIE… 23 Conclusion Il est temps de conclure. Notre-Seigneur n’est-il pas devenu aujourd’hui ce qu’il était pour les Athéniens du temps de l’apôtre saint Paul : le Dieu inconnu ? La situation actuelle de l’Église nous fait penser aux paroles de JésusChrist devant Jérusalem : « Tes ennemis t’environneront de tranchées, ils t’investiront et te serreront de toutes parts. Tes ennemis te renverseront, toi et tes enfants qui sont dans ton sein, et ils ne laisseront pas dans ton enceinte pierre sur pierre » (Lc 19, 43-44). Depuis plus de deux siècles, disait Mgr Lefebvre, tous les papes, jusqu’à Pie XII, font remonter les origines de la crise et de la lutte qui s’est engagée contre l’Église d’une manière ouverte, au 16e siècle, c’est-à-dire au temps de la naissance du protestantisme 1. Il ajoutait : C’est l’esprit nouveau, une réforme, une nouvelle Église, une Église libérale, une Église réformée, semblable à l’église réformée de Luther, en définitive, qui s’est introduite dans l’Église catholique 2. Puis, ce furent ses derniers mots aux séminaristes : La situation dans l’Église est plus grave que s’il s’agissait de la perte de la foi. C’est la mise en place d’une autre religion, avec d’autres principes qui ne sont pas catholiques 3. Face au déferlement des conséquences tragiques de l’hérésie de Luther qui ébranla toute la chrétienté, la sainte Église nous donna le concile de Trente et son Catéchisme. Puis les papes, tels des pères voulant protéger leurs enfants, dénoncèrent sans relâche, pendant des siècles, et de façon ininterrompue, les erreurs modernes issues du protestantisme, avec une force, une constance et une précision qui nous étonnent encore aujourd’hui. Lorsque leur voix s’est tue, lorsque les loups ravisseurs sont venus, Dieu nous a envoyé Mgr Lefebvre. Par son amour et sa charité, Dieu le Père se donne tout entier dans son Fils, il se donne à tel point que son Fils Lui est égal. Il l’engendre en ne retenant rien pour lui-même, car s’il retenait quelque chose, son Fils serait inférieur à lui, il ne serait plus Dieu, il ne serait plus son égal, il serait une créature. De même, le Père, le Verbe et le Saint-Esprit sont égaux, car la — Mgr Marcel LEFEBVRE, Conférence spirituelle à Ecône, 22. — ID., ibid. — Mgr M. LEFEBVRE, dernière conférence aux séminaristes, 11 février 1991, cité par Mgr TISSIER DE MALLERAIS, Marcel Lefebvre, une vie, Étampes, Clovis, p. 639. 1 2 3 LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 24 LE PROTESTANTISME AUX SOURCES DE LA MODERNITÉ charité qui les unit est telle que ni l’un ni l’autre des trois ne retient quelque chose pour lui-même. Le protestantisme hélas, ne connaît pas la naissance à la vie divine, à la filiation de la Sainte Trinité, à ce don surnaturel. Ne peut-on pas affirmer de Mgr Lefebvre, que, lui non plus, il ne retint rien pour lui-même ? S’il avait gardé quelque chose pour lui-même, il n’aurait pas été Mgr Lefebvre. Mais tout ce qu’il a reçu il nous l’a donné, pour l’amour de nos âmes, pour leur salut, pour les générations qui viendront après nous, pour la continuation de l’Église catholique romaine. Il fut essentiellement l’évêque du sacrifice, jusqu’au sacrifice ultime, son fiat de juin 1988 ; il fut l’anti-Luther. ✵ Martin Luther (1483-1546) René Descartes (1596-1650) Emmanuel Kant (1724-1804)