Le saccage de l’abbaye de Marmoutier par Dom Gilles Robiet L’abbaye de Marmoutier, fondée par saint Martin à la fin du 4e siècle, fut pillée et saccagée par les protestants en 1562. Le récit de ce saccage a été consigné dans une Histoire de Marmoutier aujourd’hui perdue et écrite par un moine de l’abbaye, Dom Gilles ROBIET, qui vécut dans la seconde moitié du 16e siècle. Dom Edmond MARTÈNE (1654-1739) a recopié ce récit dans son Histoire de l’abbaye de Marmoutier publiée par l’abbé Casimir CHEVALIER dans les Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. XXV, Tours, Guilland-Verger et Georget-Joubert, 1875. Nous reproduisons le passage recopié par Dom Martène. Le Sel de la terre. D U TEMPS du cardinal Charles de Lorraine fut du tout pillée ladite abbaye de Marmoutier par les huguenots, dont était le chef du pillage le comte de La Rochefoucauld, qui vint céans avec force envahir tous les trésors de l’église, et signamment 1 la table du grand autel où étaient les treize apôtres élevés en bosse, le tout d’argent doré, et fut emporté trois charretées d’argenterie, des reliquaires d’or et d’argent, et autres richesses qui furent brisées en la ville de Tours en lingots et monnaies pour payer les Allemands qui étaient venus au secours desdits huguenots en France. Les ornements de l’église, qui étaient en si grand nombre que lors y avait trois cents chapes, dont la moindre était de taffetas, les autres étaient de drap d’or et d’argent, toile d’or et toile d’argent, que ces misérables faisaient brûler, que infinité d’autres ornements, comme chasubles, tuniques, tapis, ornements, tapisseries, aubes et autres semblables extensilles 2, furent tous volés et emportés. Les livres de l’église, qui étaient beaux et riches à merveille, furent par lesdits huguenots brûlés et déchirés. Toutes les vitres de l’église, 1 2 — « Signamment » : en particulier. — « Extensilles » : objets d'usage. LE SACCAGE DE L’ABBAYE DE MARMOUTIER 79 qui étaient riches de portraits et de peintures, furent entièrement toutes cassées et abattues ; les barres et barreaux de fer, verges et goupilles, furent ravies et emportés, le plomb pareillement, où tombèrent trois ou quatre misérables en les cassant et abattant, qui se tuèrent. A la tour où étaient les grosses cloches, s’efforcèrent à coups d’arquebuse casser lesdites cloches, mais l’on y avait prévu par le moyen que l’échelle fût coupée, et n’y purent monter pour les casser. Les orgues furent toutes rompues, brisées et cassées ; bref, tout ce qu’ils purent faire de mal et ruine fut fait. Les extensilles en toute sorte, qui étaient en ladite abbaye pour l’usage commun des frères, fut tout emporté, ravagé et perdu. Les provisions de l’abbaye furent toutes dissipées et emportées. Somme qu’il fut perdu la valeur de deux cent mille ducats. Et cependant les moines de l’abbaye en fuite, les uns chez leurs parents, les autres chez leurs amis où ils s’étaient réfugiés, et lors ne se faisait aucun service divin en ladite abbaye pour la fureur desdits huguenots, qui dura depuis la fête de Quasimodo jusqu’à la fin du mois de juin ensuivant, durant lequel temps ne se fit aucun service en l’église, comme dit est. Et ce que dessus fut fait en l’an 1562. Et n’eût été quelques vieux et anciens religieux qui ne bougèrent de ladite abbaye, qui prièrent les genoux en terre les chefs desdits huguenots, leurs soldats eussent brûlé tous les titres, papiers et antiquités de l’abbaye, ensemble eussent sapé les quatre gros piliers du mitan de l’église, pour la faire ruiner et tomber, comme ils avaient fait à l’église Sainte-Croix d’Orléans. Entre ceux qui volèrent l’église de Marmoutier, un pendard de savetier nommé Châtillon fit beaucoup de méchancetés et se faisait appeler abbé de Marmoutier, disant qu’il voulait avoir l’abbaye pour sa part, et demeura quelque temps en ladite abbaye avec nombre de brigands comme lui. Mais après, l’on lui fit prendre possession non de l’abbaye, mais d’une roue, sur quoi il fut rompu, où il fut plus de dix ans étendu sur icelle près la Croix-feu-Maistre, tout contre Marmoutier. ✵ LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017