Le témoignage des convertis par le frère Louis-Marie O. P. H UMAINEMENT PARLANT, le protestantisme semble vainqueur. Après avoir brisé la Chrétienté, n’a-t-il pas imposé à la planète entière ce qu’on appelle globalement le monde moderne ? N’a-t-il pas même réussi à s’infiltrer dans la hiérarchie catholique, en lui communiquant ses erreurs ? Le vague panthéisme humanitaire qui domine nos sociétés occidentales n’est rien d’autre que le stade ultime du protestantisme libéral. Son concurrent, le protestantisme fondamentaliste, envahit l’Amérique latine. Et l’Église conciliaire elle-même est bien plus protestante que catholique. Peut-on rêver triomphe plus complet ? Pourtant, malgré toutes les apparences, nous pouvons tranquillement affirmer que le protestantisme est déjà vaincu. Il mène depuis Vatican II un assaut dont l’ampleur et la vigueur sont impressionnantes, mais c’est l’ultime accès de frénésie d’un moribond. En réalité, le protestantisme a déjà été défait. Il a déjà manifesté toutes ses failles, par lesquelles des millions de personnes se sont déjà évadées de ses griffes. Quelques chiffres Il faut ici rappeler les chiffres d’avant Vatican II, non par nostalgie, mais parce qu’ils indiquent le vrai rapport de forces, qui s’exerce dès que les catholiques sont simplement ce qu’ils doivent être : catholiques. Aux États-Unis, durant toute la première moitié du 20e siècle, des dizaines de milliers de protestants rejoignaient chaque année l’Église catholique 1. En Angleterre, on comptait 8 000 conversions par an au début du 20 e siècle, et plus de 10 000 par an à la veille de Vatican II 2. Et si les chiffres n’étaient pas toujours aussi impressionnants, la tendance était universelle. Avant Vatican II, le protestantisme était partout en recul – et même en état de décomposition avancée en bien des endroits. 1 —L’Official Catholic Directory enregistre, aux États-Unis, 38 232 adultes rejoignant l’Église catholique en 1930 ; 73 677 en 1940 ; 119 173 en 1950 ; 146 212 en 1960. 2 — Pour l’année 1953, l’annuaire catholique britannique enregistrait 11 900 convertis (à comparer aux 90 936 baptêmes d’enfants) ; en 1964, 14 174 conversions. 158 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME Au début du 20e siècle, un journaliste eut la curiosité de rechercher les descendants de Luther. Il en découvrit qui portaient encore son nom, mais avaient émigré en Pennsylvanie ; tous étaient devenus catholiques. L’un d’eux, le P. Louis Luther, était moine bénédictin. De même, le dernier descendant direct de John Knox – chef du calvinisme en Écosse – était non seulement catholique, mais religieux, sous le nom de frère Joseph. On peut y voir des clins d’œil de la Providence 1. En protestantisant l’Église, Vatican II a réussi à inverser les choses. Mais la réalité demeure. Le succès insolent que connaît aujourd’hui le protestantisme ne vient pas de sa force, mais uniquement de notre faiblesse. Le chemin de retour Comment donc s’évader du protestantisme ? Existe-t-il un itinéraire sûr, parfaitement balisé, vers le véritable bercail du Christ ? La réalité est plus mystérieuse, parce qu’elle est surnaturelle. Les brebis perdues ne reviennent pas d’elles-mêmes. Le Bon Pasteur vient les chercher, une par une, de façon personnalisée. Son intervention est parfois extraordinaire : c’est le miracle. Elle est plus souvent invisible, mais pas moins efficace. Les deux cas méritent d’être considérés. Quelques interventions extraordinaires Pour convaincre les hérétiques d’adorer le Saint-Sacrement, vénérer les reliques, honorer la sainte Vierge et les saints, Dieu est plusieurs fois intervenu par des miracles – au 16e siècle et ensuite. La sainte eucharistie contre les démons Le jeune Florimond de Raemond avait rejoint les calvinistes après avoir assisté à l’exécution d’un hérétique. En 1565, il est ramené à la foi catholique par un spectacle encore plus impressionnant, à Laon : Une jeune femme possédée par une série de diables est finalement libérée, après plusieurs interventions cléricales et épiscopales. Au grand agacement des protestants, les améliorations partielles de son état, puis la délivrance finale n’ont été rendues possibles que par la consommation eucharistique, et Beelzebub (Belzébuth) en personne s’est proclamé le maître des huguenots (à l’un d’eux qui lit les Psaumes de Marot devant la possédée, il a jeté un « Me penses1 — Faits cités dans la brochure américaine Converts tell of their Happiness, Our Sunday Visitor press, Huntington (Indiana), 1924, p. 26 et 32. LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 159 tu chasser avec tes plaisantes chansons que j’ai aidé à composer 1 ? »), mais a reconnu son impuissance face aux autorités romaines : le miracle prouve le dogme de la transsubstantiation. […] On retiendra que l’un des témoins oculaires, Florimond de Raemond, est alors revenu au catholicisme […]. Il devait consacrer un chapitre à l’édifiante victoire divine : « Comment Dieu au temps que les sacramentaires combattaient le S. Sacrement, fit plusieurs miracles par icelui » : « Au lieu de Jésus-Christ, [ils] nous donnaient du pain à l’autel », mais Dieu édifie par le miracle 2. On en trouve le récit dans son grand livre posthume, partiellement achevé par son fils, Histoire de la naissance, progrez et decadence de l’heresie de ce siècle, divisée en huit livres, publié en 1605 […] 3. Le miracle eucharistique de Faverney (1608) Frédéric Vuillard, calviniste depuis son enfance, et orfèvre de son état, assiste en 1608, au spectaculaire miracle de Faverney, en Franche Comté : il voit, comme des milliers d’autres témoins, l’ostensoir portant le SaintSacrement maintenu en l’air pendant trente-trois heures, après l’incendie de l’abbatiale. Il finit par s’agenouiller, pour adorer. Après avoir abjuré le protestantisme, il portera ce témoignage dans une lettre du 26 juin 1619 : […] Le 26 mai 1608, retournant de Présigny à Montbéliard, je passai à Vesoul, tout au matin, où arrivant je trouve le peuple en émotion pour avoir su que la nuit précédente, en l’église abbatiale de Faverney, il s’était fait un grand miracle et qui durait encore pour lors, assurait-on. Aussitôt je me résolus d’assouvir ma curiosité en cela, de façon que je me portai audit Faverney avec plusieurs milliers de personnes. Et là arrivé, je m’approchai d’un endroit de ladite église qui sépare le chœur avec la nef par le moyen de certains treillis de fer fort épais où je vis des marques d’un grand embrasement et de tous côtés des cendres et charbons et le reste d’un autel de bois – que l’on me dit avoir été apprêté le jour d’avant pour exposer le Saint-Sacrement – qui était en partie brûlé. Et au milieu de toutes ces marques et restes d’un grand feu, je vis un ciboire d’argent, doré aux moulures et extrémités, qui était en l’air, sans toucher ni être soutenu de rien que ce fût, ce qui me fit frémir, quoique hérétique alors, et je refusai de croire ce que je voyais, si bien que je sortis de l’église et y retournai plus de trente fois pour voir et revoir et, s’il était possible, comprendre tel miracle. Enfin, après avoir prié Dieu de me faire la grâce d’être éclairci de ma foi, j’entrai en la considération que tel ciboire ne pouvait naturellement subsister en l’air sans quelque cause surnaturelle. De plus, je m’étonnai comme ledit ciboire et le Saint-Sacrement avec les reliques enchâssées au même 1 — Cité par Marc VENARD, « Le démon controversiste », in Michel PÉRONNET, dir., La controverse religieuse, Actes du 1er Colloque Jean Boisset, univ. Montpellier III, 1980, t. II, p. 49. 2 — Florimond DE RAEMOND, Histoire de la naissance, progrez et decadence…, op. cit., I, XII, p. 202-207 : « [Le miracle] que j’ai vu, et qui m’a retiré de la gueule de l’hérésie ». 3 — Patrick CABANEL, Histoire des protestants en France, Paris, Fayard, 2012, p. 405. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 160 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME ciboire et le papier qui bouchait le tuyau d’un côté du cristal auquel était un débris du doigt de sainte Agathe martyre n’avaient été brûlés, puisque de tous côtés je voyais et le marbre brisé et un des chandeliers d’étain en partie fondu et lesdits treillis tous blanchis pour avoir été ardents par la grande chaleur et véhémence dudit embrasement. De plus, je m’étonnai que le ciel qui couvrait ledit autel n’était pas brûlé au dessus et à l’endroit du Saint-Sacrement et que les parchemins qui contenaient les bulles et indulgences, quoique relevés au milieu des cendres, n’étaient aucunement brûlés, hormis toutefois le sceau de cire fondue. Tout cela considéré, je ne pus faire que pour lors je ne fusse touché en l’âme et que je ne crusse ce que ma religion jusqu’alors me défendait de croire, si bien qu’à l’instant je me mis à genoux pour adorer Dieu que je voyais en l’air vaincre les flammes 1. Ce miracle a honoré un ostensoir-reliquaire. Outre le culte eucharistique, il confirme donc, secondairement, le culte des reliques. Libérée par une relique du Christ En 1578, une calviniste de Genève, prénommée Genièvre, possédée du démon depuis 27 ans, est libérée de façon spectaculaire, grâce à l’imposition de ce qu’on appelle aujourd’hui le Linceul de Turin (mais qui était à l’époque à Chambéry). Elle abjure le protestantisme, malgré les calvinistes, qui veulent la ramener de force à Genève 2. Éclairée par la sainte Vierge Au début du 17e siècle, la jeune Madeleine Boinet, en Saintonge, a une apparition de la sainte Vierge pendant qu’elle assiste au prêche calviniste : Madeleine Boinet […] bien qu’élevée dans l’hérésie, ne fut jamais véritablement hérétique. Une lumière intérieure lui fit toujours connaître les vérités de la foi et, dans son cœur, elle les croyait, invoquait les saints, aimait tendrement la sainte Vierge, goûtait la solitude, ne parlait presque point et possédait la présence de Dieu dans une douce paix. 1 — Frédéric VUILLARD, lettre du 26 juin 1619 au Conseil de la ville de Dole (archives communales de Dole, cote 1340). Texte modernisé et légèrement abrégé. (On trouvera le texte original en annexe.) — Le miracle eucharistique de Faverney (25-26 mai 1608) est très solidement attesté grâce à une enquête canonique quasi-immédiate (du 29 mai au 9 juin 1608) qui recueillit vingt-neuf récits distincts du miracle, signés et attestés sous la foi du serment par 54 témoins (8 religieux de l’abbaye, 13 autres ecclésiastiques, et 33 laïcs dont 5 femmes). Ces témoignages ont été édités en 1908 dans le recueil intitulé Le miracle de la sainte Hostie conservée dans les flammes à Faverney en 1608 (2e éd. complétée, Besançon, imprimerie Jacquin, 1908). — On peut également consulter Émile PIROLLEY, L’Hostie sauvée des flammes, Histoire du miracle de Faverney et des hosties miraculeuses, Paris, Alsatia, 1950. 2 — Ada G ROSSI, « Un carteggio inedito di san Carlo Borromeo (1578-79) : la Sindone e l’esorcismo di una calvinista », dans la revue Ævum (université catholique du Sacré-Cœur de Milan), LXXXIX (2015), p. 687-720. LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 161 Ce qui la détermina à se déclarer catholique fut une faveur qu’elle reçut de la sainte Vierge. Un jour, comme elle était au prêche, cette reine des anges et des vierges lui apparut dans une vision intellectuelle, l’appelant amoureusement par son nom et lui montrant une bonté de mère. Elle lui manifesta le privilège de son immaculée conception, lui imprima une haute idée de l’admirable union que Dieu a faite en elle de la virginité avec la maternité et lui fit faire réflexion sur le peu d’estime et d’amour que les huguenots témoignent pour la virginité, qui est cependant fort recommandée par Notre-Seigneur et par son apôtre saint Paul, et qui élève les hommes en quelque manière à la condition des anges. Madeleine était en la vingtième année de son âge, quand elle fit publiquement profession de la foi catholique 1. Menacé par la sainte Vierge Le 25 mars 1649, dans la paroisse de Vinay, en Dauphiné (Isère), le calviniste Pierre Port-Combet taille son osier. Son épouse, Jeanne Pélion, lui fait remarquer que ce jour est chômé, mais les protestants ne respectent guère les fêtes de la sainte Vierge. Tout à coup, sous les coups de serpe, l’arbre se met à saigner. Pierre, effrayé, appelle sa femme, puis un voisin, nommé Caillat, devant qui le prodige se renouvelle. L’affaire s’ébruite. Elle attire l’attention des autorités. Elle suscite un procès civil et une enquête canonique. Elle a même les honneurs de la presse de l’époque 2. Les catholiques viennent visiter le lieu, des guérisons s’y produisent, on érige un oratoire. Le fils aîné de Pierre abjure le protestantisme en janvier 1657, mais Pierre subit de fortes pressions de la part de ses coreligionnaires, et ne se décide pas. Or, en mars 1657, labourant le champ du prodige avec ses bœufs, il voit une Dame d’une grande majesté, qu’il décrira à son épouse comme « vêtue de blanc, enveloppée en partie d’un manteau bleu », avec « un crêpe noir, abattu légèrement sur les yeux 3 ». Cette Dame l’interroge sur l’osier, le miracle, le sanctuaire, les gens qui viennent y prier, puis lui demande, mine de rien, si l’hérétique qui a bénéficié du prodige va se convertir. Comme il esquive la question, elle l’interpelle : « Misérable ! Crois-tu que je ne sais pas que cet hérétique, c’est toi ? » Il pique ses bœufs pour s’enfuir. Mais elle les arrête d’un geste et lui déclare : Sache donc, homme timide et trop longtemps obstiné, sache que ta fin approche ; si tu ne changes d’état, tu seras un des plus grands tisons d’enfer qui fût 1 — Biographie de Madeleine Boinet († 29 octobre 1650) reproduite par Michel de Certeau dans Correspondance de Jean-Joseph Surin, Paris, DDB, 1966, p. 190-191. 2 — Le pionnier du journalisme français, Théophraste Renaudot, raconte ce « fait insolite » dans sa Gazette du 24 août 1650. 3 — Le détail de l’apparition est connu grâce à une déposition devant notaire, dont l’acte authentique est encore conservé aux archives départementales de l’Isère. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 162 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME jamais. Mais si tu te convertis, je te protègerai devant Dieu. Dis au public que leurs prières ne sont pas assez ferventes […]. De fait, il est bientôt saisi par une violente maladie et abjure publiquement le protestantisme. Avant de mourir (le 22 août 1657), il certifie encore son récit de l’apparition de la Vierge, demandant que son corps soit déposé au pied de l’osier miraculeux. Ce miracle de Notre-Dame de l’Osier et le sanctuaire de Notre-Dame de Bon-Rencontre qu’on bâtit en son honneur contribueront fortement à libérer le Dauphiné du protestantisme 1. Les miracles des saints Siècle après siècle, des centaines de protestants ont été ramenés à l’Église par les miracles des saints. Le duc Jean-Frédéric de Brunswick (1625-1679), par exemple, né dans une famille qui avait suivi Luther dès l’origine, assiste aux miracles de saint Joseph de Cupertino, à Assise. Il renonce alors aux droits de sa souveraineté pour devenir catholique. Quatre motifs ordinaires Mais la plupart des conversions se font pour des raisons beaucoup plus prosaïques. Le docteur Ruddick, de Boston, par exemple, a beaucoup de catholiques parmi ses patients. Il finit par être étonné du calme avec lequel nombre d’entre eux accueillent la mort. Il constate une résignation tranquille, une confiance en Dieu qui contraste avec ce qu’il voit ailleurs : Pour les catholiques, la mort semblait n’être pas la même chose que pour les autres hommes 2. A travers son métier, ce médecin perçoit dans l’Église catholique quelque chose d’inhabituel, voire surhumain, peut-être même divin. Ce constat, plusieurs fois répété, le mène à la foi. — A partir d’une tout autre expérience, l’historien Frédéric Hurter suit un raisonnement identique. En étudiant l’action des papes aux 12e et 13e siècles, il constate la charité catholi- e 1 — Déjà au 16 siècle, la sainte Vierge était intervenue à plusieurs reprises en Suisse (notamment à Wesemlin, en 1531 et à Ziteil, dans les Grisons, en 1584) pour protéger les fidèles contre la contamination hérétique. — Au Laus, la Vierge, qui apparut pendant 54 ans (1664-1718) à Benoîte Rencurel, lui reprocha sévèrement de n’avoir pas dit clairement à des protestants qui l’interrogeaient que leur religion les menait à la damnation. — Au 20e siècle, le protestant Bruno Cornacchioala, qui avait fait la guerre avec les Rouges en Espagne et avait été fanatisé au point de vouloir assassiner le pape Pie XII, fut également converti par une apparition de la Vierge (samedi 12 avril 1947) à la grotte des Trois Fontaines, à Rome. 2 — Cité dans la brochure Converts tell of their Happiness, p. 6. LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 163 que, l’œuvre surnaturelle des papes, et se dit à son tour : il y a là quelque chose d’inhabituel, voire surhumain, et même divin. Il se convertit 1. N’y a-t-il donc qu’un seul type de démarche ? Assurément non. On peut distinguer, chez les convertis, au moins quatre types d’approche : • le regard historique : attentif à l’origine et à l’évolution des choses ; • le regard pratique : soucieux d’ordre et de bonne organisation ; • le regard scientifique, ou plus exactement, puisqu’il s’agit de religion, doctrinal : exigeant la vérité et la certitude ; • enfin, le regard mystique : tout préoccupé de s’élever vers l’Absolu. Ces angles de vue ne sont pas exclusifs. L’un ou l’autre prédomine sans éliminer les autres, qui viennent le renforcer ou le nuancer. C’est une question d’accentuation. 1. Le regard historique : quelle continuité ? Les esprits attentifs à l’origine et à l’évolution des choses veulent voir la continuité entre le fondateur, il y a 2000 ans, et leur religion d’aujourd’hui. Protestants sans se poser de questions pendant des années, ils saisissent tout à coup que leur « Réforme » a été une rupture, et donc une séparation entre Jésus-Christ et eux. Dès qu’ils l’ont vu, cette pensée les poursuit. Le pasteur anglican Hugh Benson, qui se croyait prêtre – sans être validement ordonné – et dont le père était le prétendu « archevêque » de Cantorbéry 2 aimait célébrer dans de vieilles églises anglaises. Mais en voyant sur des dalles le nom des prêtres qui y avaient officié au 13e ou au 14e siècle, il lui semblait souvent entendre l’un d’eux lui murmurer : Es-tu bien mon successeur ? Ta « messe » est-elle vraiment la même que celle, qu’ici-même, je célébrais ? Même inquiétude, dès le 16e siècle, chez certains protestants de la deuxième génération, qui demandent à leurs parents : Pourquoi donc avezvous rompu avec la tradition ? En Bohême, le jeune Vilém Slavata, qui sera 1 — Frédéric Hurter (1787-1865), qui était président du consistoire de Schaffouse, abjura le protestantisme en 1844. Dans l’Exposé des motifs qu’il répandit pour expliquer sa conversion, il en faisait remonter l’origine à ses travaux sur le pape Innocent III (1198-1216) : « Les études que j’ai dû faire pour cette histoire fixèrent mon attention sur la structure merveilleuse qui distingue l’édifice de l’Église catholique ». — Dans cette Histoire du pape Innocent III, il écrivait déjà : « Si nous considérons combien l’établissement de la papauté surpasse en durée toutes les institutions européennes, comment elle les a vues naître et disparaître ; comment, au milieu de ce flux et reflux des vicissitudes humaines, seule elle a toujours conservé et défendu, sans aucune trace de changement, l’esprit qui lui donne la vie, serons-nous étonnés si beaucoup d’hommes la regardent comme le roc immobile dont la tête s’élève au-dessus des vagues mugissantes pendant le cours des siècles ! » (t. 1er, p. 95). e 2 — Les anglicans du 16 siècle ont modifié les rites d’ordination au point de les rendre invalides. Leurs prêtres et évêques ne sont que des laïcs revêtus d’ornements sacerdotaux. — Voir LÉON XIII, Apostolicæ curæ et caritatis (13 septembre 1896), DS 3315-3319. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 164 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME victime de la défenestration de Prague en 1618, quitte en 1597 le mouvement calvinisant de son père, pour rejoindre l’Église. Son père l’accuse de trahison. Mais lui, dans sa correspondance, répond, comme un refrain : J’ai la même foi que mes ancêtres. « Saint Venceslas et les évangélisateurs de la Bohême étaient catholiques. Ils étaient envoyés par Rome. Il est impossible d’en douter, puisque tous les monuments antiques l’attestent 1. » Au siècle suivant, Christine de Suède donne l’exemple remarquable d’une reine qui est la tête d’un puissant royaume et qui dépose tranquillement la couronne pour devenir catholique. Elle est la fille du grand champion militaire du protestantisme, le roi Gustave-Adolphe. Elle a été éduquée dans le plus strict luthéranisme. Mais c’est une femme de tête qui, avant d’être reine, consacrait douze heures par jour à l’étude. Elle pratique cinq ou six langues et s’intéresse autant à la littérature qu’à l’histoire, la jurisprudence, les mathématiques, l’astronomie, ou… la théologie. Elle lit les Pères de l’Église, et commence à douter. Une fois sur le trône, elle fait venir secrètement des jésuites. Elle est bientôt convaincue de la vérité de l’Église romaine, mais comment éviter de tomber sous l’accusation de haute trahison qui menace toute conversion au catholicisme 2 ? Elle envisage un compromis. Ne pourrait-elle pas se convertir secrètement, et recevoir du pape une permission spéciale pour participer une fois par an à la Cène luthérienne – culte officiel du pays – afin de rester sur le trône et préparer, peu à peu, une évolution vers le catholicisme ? Sans même transmettre la demande au pape, les jésuites lui expliquent que c’est impensable. On ne sert pas la vérité en usant du mensonge. La reine se décide à déposer la couronne et s’enfuit secrètement du pays – sous un déguisement – pour pouvoir faire profession de foi catholique à la Noël 1654, à Bruxelles, entre les mains du dominicain Guémes 3 . Au 20e siècle, même argumentation chez Evelyn Waugh. Il était anglican ; pourtant, après avoir perdu toute foi religieuse, il choisit de revenir à l’Église catholique plutôt qu’à l’anglicanisme : Lorsqu’un catholique a perdu la foi et veut la retrouver, il retourne inévitablement à l’Église qu’il avait quittée. Pourquoi n’ai-je pas fait de même ? En cette affaire, l’Européen me semble jouir d’un certain avantage, notamment par rapport à l’Américain. Je me rends bien compte qu’il est possible à un Américain de grandir dans telle ou telle région des États-Unis sans jamais réaliser la position unique de l’Église. Il considère les catholiques comme les mem1 — Voir František TEPLÝ, « Proč se stal Vilém Slavata z Chlumu a Košumberka z českého bratra katolíkem », dans Sborník Historického Kroužku, roč XIII (1912), p. 205-221 et XIV (1913), p. 25-41 et 171-181. 2 — Le protestantisme a été imposé à tous les étages de la société suédoise par un savant mélange de violence et de mensonge qui a mérité le nom de lutherrorisme (voir Le Sel de la terre 99, p. 46-51). Une fois qu’il est installé au cœur de l’État, où il sert de prétexte et de justification à toutes les ambitions, on ne se libère pas facilement d’un tel système idéologique. 3 — Avec Mathilde de Canossa et Marie-Clémentine Sobieski, Christine de Suède est une des rares femmes à avoir son tombeau dans la basilique Saint-Pierre de Rome. LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 165 bres d’une société parmi tant d’autres, qui, toutes, réclament allégeance avec une égale vraisemblance. Mais cela n’est pas possible à un Européen. L’Angleterre a été catholique pendant neuf cents ans, protestante pendant trois cents, et finalement agnostique pendant un siècle. L’armature catholique est à peine légèrement dissimulée sous chacune des phases de la vie anglaise. Histoire, topographie, législation, archéologie révèlent partout leurs origines catholiques. Et sortant d’Angleterre, le voyageur découvre le caractère local et temporaire des hérésies ou schismes, et le caractère éternel de l’Église. C’était pour moi une évidence aveuglante qu’aucune hérésie, aucun schisme, ne pourrait être vrai et l’Église fausse. Il était possible que l’ensemble fût faux, que toute la Révélation chrétienne fût imposture ou malentendu, mais, si la Révélation chrétienne était vraie, alors l’Église était bien la société fondée par JésusChrist. Et toutes les autres familles spirituelles n’étaient valables que dans la mesure où elles avaient sauvé quelque chose des deux naufrages du Grand Schisme et de la Réforme. Cette affirmation était pour moi si claire qu’elle ne supportait pas la moindre discussion. Il ne restait donc plus qu’à examiner les arguments historiques et philosophiques prouvant l’authenticité de la Révélation chrétienne. J’eus alors la chance d’être présenté à un intelligent et saint prêtre qui mena cette démonstration ; après quoi, convaincu intellectuellement, mais peu ému sensiblement, je fus reçu dans l’Église 1. C’est ce qu’on peut appeler l’argument des pierres 2. Venu convertir les Français au protestantisme baptiste, l’Américain Ken Guindon raconte : Au cours de mes visites dans les vieilles églises, je suis […] impressionné par l’âge des pierres, ces vénérables témoins de l’histoire. J’écoute attentivement les explications du guide sur tel autel du 4e siècle, ou ce monastère du 9e siècle, et je me pose cette question : « Ici, il n’y a pas de doute, les vestiges sont là ; mais où sont ceux de nos églises baptistes ? » Les vestiges catholiques sont moins visibles aux États-Unis, mais l’américain Francis J. Beckwith, qui revient à l’Église en 2007, raconte comment il eut l’impression de recevoir un véritable coup de poing sur le nez en lisant, en 2005, ces réflexions d’un historien protestant : Chaque année, je dis dans mon cours d’histoire de la Réforme que le catholicisme romain est, au moins en Occident, la position par défaut. Rome est bien mieux fondée à revendiquer la continuité historique et l’unité institutionnelle que 1 — Evelyn WAUGH, « Come inside », dans The Road to Damascus, vol. I, Londres, W. H. Allen, 1950, p. 10. — Une traduction française (par Raymond J OUVE) a été publiée dans la revue Études, mai 1952, p. 148-149. 2 — « Si eux se taisent, les pierres crieront », dit Jésus (Lc 19, 40). — Ken Guindon, qui avait été témoin de Jéhovah avant d’être baptiste, a raconté son long retour à l’Église catholique dans La Vérité vous rendra libres, Le retour à l’Église d’un ancien témoin de Jéhovah, Pneumathèque, 1989. — Voir Le Sel de la terre 98, p. 183-185. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 166 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME n’importe quelle dénomination protestante, en laissant de côté cet étrange hybride qu’est l’évangélicalisme 1. A la lumière de ces faits, nous avons donc besoin de bonnes, de solides raisons pour n’être pas catholiques ; en d’autres termes, n’être pas catholique doit être un acte positif de volonté et d’engagement […]. Il semblerait pourtant que beaucoup de ceux qui se nomment eux-mêmes évangéliques n’aient en réalité aucune bonne raison pour un tel acte volontaire ; la conclusion évidente semble être qu’ils doivent, décemment, rejoindre l’Église catholique romaine. Pour ma part, je ne peux suivre ce chemin, d’abord à cause de ma conception de la justification par la foi, et à cause de mon ecclésiologie ; mais ceux qui rejettent la première et manquent de la deuxième n’ont pas de base réelle pour justifier ce qui est, en réalité, un acte de schisme de leur part 2. Beckwith se sent visé et douloureusement atteint. • Visé, car il appartient à cette mouvance qui se prétend « évangélique » et qui, à force d’employer ce mot, oublie facilement qu’elle n’est qu’une des résultantes de la révolte luthérienne. • Atteint, en particulier, par l’affirmation que le catholicisme est la position par défaut. Car l’évangélicalisme a précisément la même prétention. Il se voit comme le christianisme normal, hors de toute dénomination particulière. Pour lui, seule la Bible compte, et la vérité n’appartient en propre à aucun groupe humain. Estimant que sa position va de soi, il se croit autorisé à exiger que l’Église catholique justifie devant lui toutes les particularités de sa doctrine. Beckwith réalise tout à coup que la réalité est exactement l’inverse. Le christianisme qui apparaît depuis l’origine sur les radars de l’histoire n’est pas la mouvance évangélicaliste 3, mais bien l’Église catholique 4. Et cette constatation historique inverse la charge de la preuve. 1 — En anglais : Evangelicalism. On pourrait traduire : « la mouvance des chrétiens qui se disent évangéliques », mais c’est long sans cesser d’être ambigu. L’adjectif évangélique a existé bien avant cette mouvance protestante, et il désigne communément tout ce qui se rapporte à l’Évangile ; il n’y a aucune raison de laisser des protestants se l’approprier. — Pour désigner une réalité nouvelle, le plus simple est souvent de forger un nouveau mot. 2 — Carl TRUEMAN, recensant l’ouvrage Is the Reformation Over (de Mark Noll et Carolyn Nystrom) dans la revue Reformation (nº 21, novembre 2005). — Cité par Francis J. BECKWITH dans sa préface à l’ouvrage Evangelical Exodus (ouvrage dirigé par Douglas M. BEAUMONT), San Francisco, Ignatius Press, 2016, p. 8. 3 — Évangélicaliste : le terme est inconnu des dictionnaires (et un peu trop long), mais on ne peut employer ni le nom évangéliste (réservé aux quatre auteurs des Évangiles), ni l’adjectif évangélique (voir l’avant-dernière note). — Le terme fondamentaliste n’a pas exactement la même extension, ni la même connotation. 4 — C’est le même constat qui mena John Henry NEWMAN à l’Église : « Protestantism is not the Christianity of history » (An Essay of the Development of Christian Doctrine, Londres, 1846, p. 7). Il ajoutait : « To be deep in history is to cease to be a Protestant » (« Approfondir l’histoire, c’est cesser d’être protestant »). — Chesterton notait de son côté : « La première erreur courante au sujet de l’Église catholique est l’idée que c’est une église. […] C’est un simple fait historique que l’Empire romain était l’Empire et non une petite nation. Et c’est un simple fait historique que l’Église romaine est l’Église et non une secte. » (G. K. CHESTERTON, The Catholic Church and Conversion, 1926 – traduction française par Robert AOUAD, L’Église catholique et la conversion, Paris, Bonne Presse, 1952, p. 63). LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 167 C’est aux protestants (même parés du beau nom d’évangéliques) de justifier leur séparation. Je réalisai à cet instant que j’étais en schisme avec l’Église catholique et que, la charge pesait sur moi, et non pas sur l’Église, de rendre compte de mon état présent de non-communion. […] Changement de paradigme, réorientation radicale dans ma façon de concevoir la relation à l’Église universelle. Je ne me voyais plus debout devant un buffet ecclésial proposant des fragments de christianisme où je pouvais ramasser les croyances qui correspondaient à mes prédilections théologiques. Je me trouvais moi-même sous un Credo que je n’avais pas inventé, plutôt que dans une confession qui était sous mon contrôle 1. Deux ans plus tard, en mai 2007, Francis Beckwith démissionne de sa charge de président de l’Evangelical Theological Society 2. On peut ici rappeler un mot du comte de Stolberg 3. Cet Allemand avait scandalisé tout son entourage en abandonnant la religion de Luther pour devenir catholique. « Moi, lui lance un jour le duc de Saxe-Cobourg, je n’aime pas ceux qui changent de religion ! ». — « Moi non plus, répond Stolberg. Et c’est précisément pour ça que je ne veux plus suivre Luther. » 2. Le regard pratique : quelle unité ? Beaucoup d’esprits sont plus attentifs au présent qu’au passé. Moins sensibles à la continuité, ils ont le sens de l’ordre et de l’organisation. Ce qui les frappe n’est pas tant la rupture avec le passé que la division et l’éparpillement qui accompagnent nécessairement le protestantisme. Au 20e siècle, Marie Carré a expliqué sa conversion dans un petit chefd’œuvre, intitulé : J’ai choisi l’unité 4. Mais l’argument vient de loin. Au 19e siècle, le pasteur anglican William Palmer (1811-1879) prend conscience de la réalité protestante lors d’un voyage en Prusse : en plus — Francis J. BECKWITH dans sa préface à l’ouvrage Evangelical Exodus, p. 8-9. — F. J. BECKWITH, qui admet malheureusement les nouveautés conciliaires, a retracé son parcours dans Return to Rome : Confessions of an Evangelical Catholic, Brazos Press, 2009. 3 — La conversion du comte Frédéric-Léopold de Stolberg (1750-1819) fit beaucoup de bruit en Allemagne, et en entraîna plusieurs à sa suite. — Mme de Staël note dans son ouvrage De l’Allemagne : « Le comte Frédéric de Stolberg, homme très respectable par son caractère et par ses talents, célèbre dès sa jeunesse comme poète, comme admirateur passionné de l’antiquité et comme traducteur d’Homère, a donné le premier, en Allemagne, le signal de ces conversions nouvelles, qui ont eu depuis des imitateurs. » (Œuvres complètes de madame la baronne de Staël-Holstein, Paris, 1838, t. 2, p. 233). e 4 — Marie CARRÉ (1905-1983), J’ai choisi l’unité, Chiré-en-Montreuil, 5 éd., 2011. — L’ouvrage aborde des aspects très divers dans des chapitres aussi vivants que solidement documentés : la primitive Église, la papauté, l’eucharistie, le libre arbitre, le salut, la confession, la tolérance, la sainte Vierge, les miracles de Lourdes, les couvents, le concile de Trente, etc. — Le récit proprement dit de la conversion de Marie Carré a été présenté dans ses Mémoires d’une jeune fille gaie (Paris, Debresse, 1965). Les deux ouvrages sont à lire et à recommander, mais le deuxième est malheureusement épuisé. 1 2 LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 168 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME des sectes dissidentes, qui pullulent de façon anarchique, il constate que même l’Église nationale n’est qu’un assemblage de communautés disparates sans aucune hiérarchie ni doctrine commune. Où est donc LE christianisme ? Après beaucoup d’hésitations et de voyages (Grèce, Russie, Palestine,…), après s’être rattaché un temps à la théorie puseyenne des trois branches 1, il se rend à l’évidence et rejoint l’Église catholique en 1855. Certains voient subitement qu’il n’existe, au fond, qu’une seule alternative : l’anarchie (christianisme totalement individuel sans aucune organisation) ou bien la hiérarchie catholique. Ainsi le pasteur Robert R. Hull : En tant que protestant, je protestais autant contre le protestantisme que contre le catholicisme. Je rejetais toute apparence d’organisation comme étant une œuvre purement humaine. Dès que je compris qu’une unité externe et un gouvernement étaient nécessaires, je devins catholique. Pour moi, c’était clair : — soit aucune Église (No church) ; — soit l’Église catholique 2. La question est indémodable, car il n’y a rien de plus pratique que l’unité et l’organisation. Aussi, même aujourd’hui, alors que le pape et les évêques conciliaires sont loin d’être un modèle d’autorité saine et efficace, des protestants reviennent régulièrement à l’Église où ils trouvent, au moins en principe, de quoi rassurer leur besoin d’ordre et d’autorité. En 2014, un des pasteurs les plus connus de Suède, Ulf Ekman, annonce qu’il devient catholique. Il a rencontré des problèmes d’organisation dans la structure protestante qu’il a fondée, et s’est tout à coup demandé, très honnêtement : Après tout, au nom de quoi puis-je imposer mon autorité ? J’étais confronté à des problèmes d’ecclésiologie. Je me demandais si mon autorité était légitime, et si elle était authentique. Jésus n’a pas seulement donné l’Évangile, mais aussi des structures, et des Apôtres pour les diriger. Je m’interrogeais : Où est l’Église fondée par le Christ ? Cela m’a poursuivi pendant plus de quinze ans et m’a conduit vers le catholicisme 3. 1 — Pour éviter d’avoir à quitter son Église nationale, l’anglican Pusey (1800-1882) inventa la théorie dite des trois branches : la vraie Église catholique (universelle) fondée par le Christ ne se limiterait pas à l’Église romaine, mais comprendrait aussi la branche des schismatiques orientaux, et celle des anglicans. Les partisans de cette thèse, bien qu’anglicans, se nomment eux-mêmes anglo-catholiques. Le pasteur Palmer, qui y adhéra un temps, fut contraint d’en voir l’inanité après s’être vu refuser la communion aussi bien par les Grecs et les Russes que par les catholiques. 2 —Robert R. HULL, « Becoming a catholic was a most logical step », dans la brochure Converts tell of their Happiness, p. 12. 3 — Ulf EKMAN, interrogé dans Famille chrétienne nº 2004 (6 juin 2016), à propos de son ouvrage De la megachurch à l’Église catholique, Paris, Cerf, 2016. LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 169 Même démarche, en Kabylie, pour l’ancien islamiste, Hassan Bouziane. Il a été baptisé par des méthodistes en 1999, et il reste protestant jusqu’au moment où il découvre la faille : J’ai eu une querelle avec un pasteur, et je lui ai demandé : Qui t’a donné cette mission ? Et j’ai vu qu’il y avait un problème d’organisation. Alors j’ai prié le Seigneur. Et là, j’ai rencontré un Père Blanc. Ce que je trouve bien, chez les catholiques, c’est qu’il y a une doctrine, un règlement formidable. Et puis l’obéissance. Et cela fait un an que je connais la prière à la Vierge Marie 1. Marie Carré notait, en 1962 : L’intransigeance catholique est logique, normale, obligatoire (d’obligation biblique). Le protestantisme serait normal aussi, mais sans pasteurs. Il y a une religion chrétienne : un Dieu, un Christ ; un pape, une Église, un baptême, une foi, une communion, une justice, une promesse, un jugement… A côté de cela, n’importe qui a le droit de « protester » et de se faire une religion personnelle. C’est logique, c’est normal, du moins c’est logiquement humain, c’est normalement humain. L’homme est un esprit de contradiction. Mais il n’y a pas besoin de pasteurs envoyés de personne, pour diriger une religion dont le propre est de ne pas vouloir être dirigée. Tout est contradiction dans le protestantisme. […] Le pasteur se dit envoyé de Dieu, mais en remontant de pasteur en pasteur on arrive toujours à quelqu’un qui s’est envoyé lui-même. Pourquoi prétendre à un pouvoir reçu de quelqu’un qui ne l’avait lui-même pas reçu et donc ne pouvait pas le donner ? […] Je comprendrais fort bien le protestantisme, mais sans pasteurs, sans églises, sans culte 2. Le protestantisme ne serait logique qu’en cessant d’exister. 3. Le regard doctrinal : quelle certitude ? Sans avoir forcément le sens de la continuité avec le passé, ni celui de l’organisation pratique, certains esprits ont le sens de la vérité. Si Dieu a donné une révélation aux hommes, c’est pour qu’ils puissent connaître la vérité avec certitude. A quoi bon leur lancer un texte sacré pour qu’ils se disputent sur la façon de l’interpréter ? Il ne peut y avoir certitude doctrinale sans une autorité doctrinale. Même des non-croyants le voient nettement. Le premier choc qui a ébranlé le protestantisme d’Elisabeth Baker ne venait pas d’un catholique mais d’un incroyant : un rationaliste, bien logique, qui insistait sur l’incohérence radicale du protestantisme 3. Pour tout homme sensé, disait-il, il n’y a que deux positions possibles : — Hassan BOUZIANE interrogé dans Famille chrétienne nº 1630 (8 avril 2009). — Marie CARRÉ, J’ai choisi l’unité, p. 345-346. — Cité par Théodore MAINAGE O. P. dans L’Heure des âmes, De l’intellectualisme moderne à la foi, Paris, Lethielleux, 1912 (2e chapitre : « Miss Baker »), p. 99-100. 1 2 3 LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 170 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME • le rationalisme, qui refuse toute révélation divine, • ou bien le catholicisme, qui protège cette révélation divine grâce à l’action d’une autorité doctrinale infaillible. Entre les deux, la position protestante est incohérente. L’écrivain d’origine protestante William Harrell Mallock, encore agnostique, voyait très nettement que l’Église catholique est la seule forme viable du christianisme, parce qu’elle seule comporte ce que réclame logiquement une religion révélée : une voix infaillible pour affirmer et défendre de façon vivante ce qui, sans cela, ne reste qu’un texte du passé incapable de se protéger efficacement contre les fausses interprétations 1. A partir du moment où l’on admet que Dieu s’est révélé aux hommes, seule l’Église est cohérente, parce qu’elle seule propose un moyen sûr de distinguer cette révélation. Si les protestants ne le voient pas, c’est qu’ils jugent l’Église à l’aune de leurs propres préjugés : Le protestantisme qui nous environne de toutes parts, a tellement faussé les idées dans l’esprit public, que la vérité, quand il s’agit de l’Église romaine, nous paraît tout à fait étrange. Nos théologiens l’ont toujours représentée comme une secte protestante déchue et lui ont surtout reproché d’avoir abandonné des doctrines qu’elle n’a jamais professées. Ils n’ont pas vu ou pas voulu voir que la différence essentielle qui la distingue des églises protestantes, c’est, non pas tel ou tel dogme, mais l’autorité qui est le fondement de ses dogmes. Les protestants, n’ayant pas d’autre base de leur croyance que la Bible, ont toujours supposé comme une chose toute naturelle que les catholiques avaient la même base et ils n’ont pas eu assez d’invectives contre ces traîtres qui, disaient-ils, avaient abandonné leur foi primitive ; comme si ce n’était pas un fait notoire que la doctrine fondamentale de l’Église romaine, c’est sa perpétuelle infaillibilité 2. Infaillibilité indispensable, car, sans elle, le monde religieux nous apparaît comme une réunion de déistes qui sont tous d’accord sur le point précis qu’il faut faire la volonté de Dieu, mais qui se divisent sur la question de savoir quelle est cette volonté de Dieu et quelle peut être la nature de Dieu. Munis de la seule Bible, les protestants ne sont guère plus avancés. Des pasteurs mettent tranquillement en doute la divinité du Christ, ou même l’existence de Dieu, sans qu’aucune autorité ne puisse intervenir. Robert Hugh Benson expliquait à un Français venu l’interroger : Ce qui me fit douter de l’Église protestante et me détacha d’elle, c’est qu’elle ne nous apporte sur aucun des points essentiels de la doctrine ou de la morale une direction assurée. […] Le Christ est-il le Dieu fait homme ou seulement un 1 — William Harrell MALLOCK dans son ouvrage Is Life Worth Living. 2 — William Harrell MALLOCK, Is Life Worth Living. Traduction française par le P. FORBES S.J., La Vie vaut-elle la peine de vivre. Études sur la morale positiviste, 1882, p. 392. James LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 171 grand prophète ? Nous nous perdions, sur ce sujet capital, dans un abîme de controverses sans fond. Sur la notion de Dieu, mes collègues ne parviennent même pas à se mettre d’accord. La plupart croient à un Dieu personnel, d’autres à une Divinité lointaine et mystérieuse, plus ou moins résorbée dans le vaste univers. Un ministre suisse avait dit un jour devant moi : « Dieu, c’est un grand point d’interrogation, nimbé d’espoir 1 » […]. En parcourant le monde, j’avais rencontré en tous lieux des églises et des missionnaires catholiques dont les solutions, sur tous les problèmes qui me tourmentaient, étaient parfaitement fixes et cohérentes. […] Dès lors, le protestantisme m’apparaissait comme jetant encore dans l’Océan humain quelques bouées de christianisme, des planches éparses de salut auxquelles chacun se raccroche comme il veut et comme il le peut ; le catholicisme, que j’avais eu le loisir d’étudier à fond, se dressait au contraire à mes yeux comme un vaisseau gigantesque, aux flancs robustes, conduit par un équipage discipliné, et dont le gouvernail est tenu par un pilote, par un pape, remarquable, depuis vingt siècles, par la fixité de sa direction. Je n’ai plus hésité. Je suis monté à mon tour sur le grand navire qui conduit les âmes et j’y ai retrouvé cet apaisement incomparable de la conscience : la certitude. L’Église catholique est une grande société d’assurance contre le risque intellectuel. Elle est un gouvernement immuable et fort qui dissipe nos doutes et assure nos pas, nous relève de nos défaillances et nous ramène de tous nos écarts. C’est pourquoi je me suis attaché à elle pour toujours 2. Le même écrivait ailleurs : C’est seulement pour une religion morte que des documents écrits peuvent suffire. Une religion vivante doit toujours être en état de s’adapter à un milieu nouveau sans rien perdre de son identité propre 3. Le grand Chesterton note, de façon assez voisine : L’Église catholique est la seule chose qui épargne à l’homme l’esclavage dégradant d’être un enfant de son temps […]. Nous n’avons vraiment pas besoin e 1 — Cette phrase est citée par un autre converti du 20 siècle, qui avait longtemps fréquenté le protestantisme libéral : Lucien Puel de Lobel. « Il me souvient d’une discussion au cours de laquelle nous insistâmes de toutes nos forces, Pierre de Lescure et moi, pour obtenir de l’un de nos camarades protestants une définition du christianisme. Malgré une vive répugnance à formuler sa pensée : Le christianisme, finit par dire celui-ci, est une combinaison d’altruisme et d’individualisme. Le Christ n’était même pas mentionné. Il s’agissait assurément d’une doctrine spirituelle, mais elle était purement humaine. C’était bien une foi minimisée. L’un des nôtres (et non des moindres) ne nous avait-il pas proposé, presque sérieusement, cette définition de Dieu : C’est un point d’interrogation nimbé d’espérance ». (Lucien PUEL DE LOBEL, cité dans l’ouvrage de Théodore MAINAGE O.P. Les Témoins du renouveau catholique, Paris, Beauchesne, 1917, p. 226-227.) 2 — Robert Hugh BENSON (1871-1914), à New York, en 1914 ; propos recueillis et cités par l’abbé Jean DESGRANGES dans son ouvrage Attaques contre l’Église (Trente ans de conférences contradictoires, 2e série), Paris, de Gigord, 1935, p. 31-33. 3 — Robert Hugh BENSON, Confessions of a Convert, Londres, Longmans, 1913, p. 147. (Traduction française : Les Confessions d’un converti, Paris, éd. de l’Homme nouveau, 2008). LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 172 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME d’une religion qui ait raison quand nous avons raison. Nous avons besoin d’une religion qui ait raison quand nous avons tort 1. Nous avons besoin d’une autorité religieuse pour nous protéger contre l’erreur. Les protestants qui prétendent le contraire y recourent eux aussi. Au 17e siècle, à Saumur, l’ancien calviniste Isaac Papin (1657-1709) notait : Quoique les protestants ne parlent que d’examen [libre examen], leur peuple et la plupart de leurs docteurs ne jugent de rien par examen […]. Ils sont tout aussi tranquilles et aussi satisfaits de leur religion que vous de la vôtre. Ce repos n’est qu’un effet de l’autorité que chaque secte a sur l’esprit de ceux qui la suivent. […] Dans sa naissance, [le protestantisme] se disait obligé à ne rien croire que par la force de son examen ; dans son progrès, il dispense toute sa postérité de la nécessité de l’examen ; lui impose l’obligation de demeurer dans les sentiments qu’il lui prescrit ; et lui défend même d’écouter ses adversaires 2. Papin s’était d’abord voulu rigoureusement fidèle au principe du libre examen. Il refusait même de condamner les Sociniens (protestants avancés qui nient la Sainte Trinité). Bossuet (qui recevra son abjuration) raconte : Il est toujours demeuré fort persuadé de la divinité de Jésus-Christ, et par là très éloigné des Sociniens. Mais comme il ne s’en éloignait que par des raisonnements qu’il faisait en son esprit sur l’Écriture, et qu’il voyait que les autres en faisaient de tout contraires, sans qu’aucune autorité qui fût sur la terre pût déterminer les esprits d’un côté plutôt que de l’autre, il ne voyait point par quel endroit il pouvait les condamner ni les exclure du salut, non plus que les autres sectes du christianisme. Alors donc, il composa le petit livre De la foi réduite à ses justes bornes, où il est vrai qu’il donne à pleines voiles dans la Tolérance universelle 3. Encore manuscrit, cet ouvrage tomba entre les mains du fameux Pierre Bayle, qui le fit imprimer. Mais à la différence de Bayle – qui s’installa confortablement dans la libre pensée, et la transmit aux « philosophes » des « Lumières » – Isaac Papin sut en voir les limites : Il allait donc dans le chemin de la Tolérance, sans que rien le pût retenir, jusqu’à ce qu’ayant aperçu que le principe de la Réforme qui le forçait à tolérer les Sociniens, ennemis de la divinité de Jésus-Christ, le poussait encore plus loin, et qu’il fallait nécessairement étendre la Tolérance au-delà des bornes du christianisme : c’est-à-dire le salut hors de Jésus-Christ, et tolérer toute religion, ce qui était, à dire le vrai, n’en avoir aucune. A la vue de cet abîme, saisi de frayeur, il 1 — Gilbert Keith CHESTERTON (1874-1936), The Catholic Church and Conversion, 1926 (trad. par R. AOUAD, L’Église catholique et la conversion, Paris, Bonne Presse, 1952, p. 79-81). 2 — Isaac PAPIN, Les deux Voies opposées en matière de religion : l’examen particulier et l’autorité, Liège, chez Françoise Hoyoux libraire, 1713 (réédition posthume, mais revue et complétée par l’auteur, de l’ouvrage intitulé La Tolérance des protestants et l’autorité de l’Église, imprimé à Paris en 1692), p. 112, 186 et 214. 3 — BOSSUET, annexe au Sixième avertissement sur les lettres de M. Jurieu ; cité en tête de l’ouvrage d’Isaac PAPIN, Les Deux voies opposées, 1713, p. XXV-XXVI . LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 173 fit un pas en arrière. Il se mit à envisager la sainte et inévitable autorité de l’Église catholique ; il crut, il se convertit 1. Deux siècles plus tard, même démarche, chez un universitaire allemand du 20e siècle, Albert de Ruville. Ce professeur d’histoire a remonté tant bien que mal la pente du protestantisme libéral en se convainquant, à force de travaux, que, oui, Jésus est bien le Messie ; qu’il s’est réellement affirmé Dieu ; qu’il a racheté le monde par son sang, etc. Autant de vérités chrétiennes fondamentales que ses professeurs protestants avaient mises en doute et qu’il avait dû reconquérir à grand peine. Mais il notait ensuite : Ce qui me causait surtout de l’ennui, c’est qu’il fallût autant réfléchir pour avoir une foi solide. Somme toute, ma foi était et restait une foi de réflexion et qui manquait en réalité de la vraie garantie… Était-il admissible de fonder sur un travail de réflexion la foi de la masse inculte, bien plus, celle des peuples plongés encore dans la barbarie primitive, qui ne pourraient qu’avec le temps et peut-être jamais, accomplir ce travail nécessaire ? Était-il admissible de faire dépendre de ce seul travail de réflexion la jouissance des bienfaits de la religion ? Cette masse inculte, ces peuples barbares devaient-ils être privés de la véritable conviction religieuse, des bénédictions divines, jusqu’au moment où l’instruction les aurait rendus capables d’en comprendre complètement la signification et la nature intime ? C’était là un inconvénient d’une irrécusable évidence 2. Ruville voit vite que la seule solution est l’Église catholique. Au 21e siècle, même expérience du pasteur baptiste Brian Mathews : Les divisions à l’intérieur du protestantisme, avec ces milliers de dénominations différentes dont les membres se veulent tous fidèles à la seule Écriture, me frappèrent tout à coup […]. Je compris, de façon lumineuse, que le christianisme ne pouvait pas avoir été conçu comme un gigantesque puzzle théologique que chaque chrétien devrait résoudre par le moyen du libre examen, avec, en pratique, un espoir quasi nul de poser les pièces importantes au bon endroit 3. Certains protestants reconnaissent que la majorité des chrétiens ont besoin, en pratique, d’être guidés dans leur compréhension de l’Écriture. Mais où trouver les guides ? – Dans les Églises fidèles à l’Évangile, répon1 — Ibid., p. XXVII. — Isaac Papin abjura publiquement les erreurs protestantes dans les mains de Bossuet, le 15 janvier 1690. Cette abjuration provoqua un véritable cri de rage du ministre calviniste JURIEU, intitulé : Lettre pastorale aux fidèles de Paris, d’Orléans et de Blois sur le scandale arrivé à Paris le 15 janvier 1690 par l’apostasie de M. Papin, qui a renoncé à la Religion réformée entre les mains de M. l’évêque de Meaux dans l’église des Pères de l’Oratoire. C’est pour y répondre que Papin rédigea son ouvrage de 1692 (dédié à Bossuet). 2 — Albert VON RUVILLE (1855-1934), Zurück zur heiligen Kirche, Berlin, Walther, 1910. Traduction française (par G. Lapeyre) : Retour à la sainte Église, Paris, Beauchesne, 1911, p. 17-18. — Albert de Ruville abjura le protestantisme en janvier 1910. 3 — Brian MATHEWS « A Story of Conversion : Trusting in the Authority of Christ », dans l’ouvrage Evangelical Exodus, 2016, p. 122. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME 174 dent-ils. – Et comment distinguer ces Églises ? – En comparant leur enseignement avec celui de la sainte Écriture ! On tourne en rond. Avec cet argument circulaire, des centaines de groupements concurrents se présentent comme les interprètes autorisés de la Parole de Dieu et brandissent, pour le prouver, leurs interprétations privées. Brian Mathews voit clairement qu’il faut un autre critère. Et il découvre que seule l’Église catholique échappe au cercle vicieux, en définissant la véritable Église non pas d’abord comme celle qui est fidèle à l’Écriture (car il faut déjà comprendre l’Écriture, pour pouvoir vérifier), mais comme celle qui bénéficie de la succession apostolique : L’Église est définie par la succession apostolique, qui implique une chaîne ininterrompue d’évêques remontant depuis l’époque présente jusqu’aux premiers Apôtres qui ont été ordonnés par le Christ lui-même. En d’autres termes, le Christ a donné aux Apôtres l’autorité d’enseigner en son nom, et les Apôtres ont transmis à d’autres, par l’imposition des mains, cette autorité divine d’enseigner en son nom 1. Quant au slogan protestant Sola Scriptura (pas d’autre autorité doctrinale que la Bible), il l’exécute en quatre lignes : Un des plus notables défauts du slogan Sola Scriptura est que l’Écriture ellemême ne l’enseigne pas, ce qui fait que ce principe s’auto-réfute. Pas un seul verset de la Bible (qu’elle soit protestante ou catholique) ne dit ou n’enseigne que l’Écriture est la seule autorité infaillible pour la foi 2. Argument classique. Au 17e siècle, Jacques Mestayer, ancien pasteur protestant de Lusignan, converti au catholicisme en 1617, est interpellé par le pasteur de Châtellerault, Paul Geslin de La Piltière, qui le somme de produire un passage de la Bible autorisant à prier les saints. – Montrez-moi d’abord, répond-il, dans cette même Bible, un verset prouvant que seule la Bible règle la foi 3. — Brian MATHEWS, ibid., p. 123. — Brian MATHEWS, ibid., p. 125. — Dans le même ouvrage, une annexe examine en détails les passages que les protestants essaient parfois d’invoquer pour justifier leur slogan Sola Scriptura (notamment 2 Tm 3, 16-17, 1 Co 4, 6 ou le psaume 19, versets 7 à 9). Non seulement aucun de ces passages n’a le sens que les protestants prétendent y découvrir, mais beaucoup d’autres passages montrent que l’enseignement oral des Apôtres (appelé Tradition orale par la théologie catholique) a la même autorité que ce qui a été mis par écrit (voir Mt 28, 19 ; Mc 16, 15 ; Jn 21, 24-25 ; 1 Co 11, 2 ; 15, 3 et 11 ; 2 The 2, 15 ; 3, 6 ; 2 Tm 1, 13 ; 2, 2). D’ailleurs, les Écritures ne disent pas que la Bible mais bien l’Église est le pilier de la vérité. (Annexe 3, p. 200-212). 3 — Fait rapporté par P. CABANEL, Histoire des protestants en France, p. 407-408. — Le pasteur ne put présenter le verset qu’on lui demandait, mais il mit les rieurs de son côté en présentant à son ancien collègue, qui ne connaissait pas l’hébreu, une Bible en cette langue. 1 2 LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 175 4. Le regard mystique : quelle sainteté ? Après le regard doctrinal, porté par ceux qui ont le sens de la vérité et qui réclament, à bon droit, la sécurité de la foi, on peut enfin mentionner – c’est le quatrième point de vue – le regard mystique qui permet à des protestants de constater tout à coup, avec effroi, que leur religion est vide. Le mot revient fréquemment sous leur plume. Le pasteur luthérien Hans Schnieber raconte son chemin vers l’Église 1 en soulignant combien la célébration de la Cène lui paraissait vide. Pour pouvoir jouir de la présence réelle, il se fit même ordonner prêtre par un évêque janséniste avant de consentir à s’avouer qu’il devait rejoindre l’Église catholique. Même constat de vide chez une des compagnes de la pédagogue moderne Maria Montessori, l’américaine Mary Pyle, qui s’adonnait avec zèle à la lecture de la Bible, mais se sentait, dit-elle, de plus en plus vide. Elle ne peut trouver le réconfort que dans la sainte eucharistie 2. Tourment analogue pour le pasteur allemand Jan Albani qui avait été envoyé en Autriche, vers 1897, pour des missions anticatholiques intitulées Los von Rom (Séparons-nous de Rome). Pendant des années, il employa tout son zèle à essayer de faire apostasier quelques catholiques autrichiens (pas les meilleurs, notait-il avec dépit). Or pendant la guerre de 1914, il eut le désir de voir de près l’apostolat des aumôniers catholiques ; il s’aperçut qu’il portait des fruits très différents du sien : J’avais célébré la Cène pour un régiment d’infanterie juste avant son départ pour Verdun, et je dus me rendre à l’évidence que, sur les 2 000 hommes qui y avaient assisté, il n’y en avait peut-être pas deux qui en soient sortis avec une idée positive et satisfaisante de ce qu’ils avaient célébré. L’effet de la messe et de la communion sur les soldats catholiques semblait tout à fait différent 3… La présence eucharistique attire souvent, comme un aimant, les âmes de bonne volonté. A Colmar, au 19e siècle, de pieux protestants sont ainsi choqués de la façon dont le pasteur traite les restes de la Cène, qui, pour eux, doivent être une réalité sacrée. De plus, ils ont l’impression de ne pas être rassasiés dans leur faim spirituelle. M. Abt raconte la suite : Le jour de l’Ascension [1840] nous avions été encore au temple protestant et avions assisté à l’office, sans savoir que ce devait être la dernière fois. 1 — Hans SCHNIEBER, Mein Weg zur Kirche (Mon chemin vers l’Église), Nuremberg, Sebaldus-Verlag, 1948. 2 — Mary Pyle (1888-1968) issue d’une famille américaine protestante, reçut le baptême catholique en 1918. Après avoir été l’assistante de Maria Montessori elle fut, à partir de 1923, une des dirigées du Padre Pio, et tertiaire franciscaine. 3 — Cité dans la brochure Converts tell of their Happiness, p. 27. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 176 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME Mais huit jours plus tard, le vendredi, la servante catholique – qui allait à la messe avant de venir chez nous – laissa là, par oubli, ou plutôt par miséricorde de Dieu, son livre de prière. C’était le soir après souper. Ma femme, voyant ce livre, le prend, sans savoir ce que c’est. Elle l’ouvre… Elle tomba sur les litanies du Saint-Sacrement et lut ces mots : Pain des anges, pain vivant, pain qui renfermez toutes les douceurs ! Fruit de l’arbre de vie, source de grâce, nourriture des élus, trésor des croyants… Pendant qu’elle lisait ces paroles, le rayon de la grâce traverse son âme : – Comment, dit-elle, serait-il là, le pain de la vie que je cherche depuis si longtemps et dont je brûle de me nourrir ? La grâce pénétrait dedans son cœur et, en l’illuminant, lui faisait goûter un ineffable bonheur. Aussi ne put-elle plus se détacher de son livre bien-aimé. Oubliant le sommeil elle resta là toute la nuit. Plus elle lisait, plus elle trouvait de beautés et de délices nouvelles. Quand, le lendemain matin à sept heures, la servante revint, ma femme était encore là, assise au même endroit. Elle avait lu et relu ses chères litanies du saint sacrement. Elle dit à la servante : « Je veux aller avec vous à l’église catholique. Je veux voir ce que j’ai appris à connaître dans votre livre, et j’espère que la confiance que je sens de trouver enfin mon Dieu ne sera point trompée. » Le lendemain, dimanche de la Pentecôte, elle alla donc à la grand’messe. A peine fut-elle entrée dans l’église que, pénétrée de respect, elle disait dans son cœur : Dieu est ici, ce lieu est saint. De retour à la maison, elle vint me dire : « Ah ! maintenant, j’ai trouvé le lieu du repos : là, mon âme possède la paix et le salut, là seulement réside le vrai Messie et le Sauveur que nous cherchions inutilement dans le protestantisme. Venez plutôt et le voyez aussi. Quant à moi, je vous en prie, accordez-moi votre consentement ; il faut que je devienne catholique. L’Église catholique est la seule véritable Église, la seule qui puisse nous donner le bonheur pour cette vie et pour l’autre. A tout prix soyons catholiques. » […] 1. La lumière ne suffit pas Une rupture, puis la division, l’instabilité, le vide. C’est le protestantisme, « royaume de l’absence 2 ». Commencer à le voir, c’est déjà s’orienter vers la véritable Église. Pourtant, cette lumière ne suffit pas. Quand l’intelligence a été éveillée, il faut l’action de la volonté pour : 1 — Cité par Emmanuel ABT S.J. (fils des convertis) dans « Une conversion de protestants par la sainte eucharistie », Études, t. 120 (août 1909), p. 477-479. — Mme Abt (née Élisabeth Klein) est morte en 1853. 2 — « Protestantisme et islamisme méritent l’un et l’autre, bien qu’à des titres fort divers, d’être appelés royaumes de l’absence » Roger-Thomas CALMEL O. P. dans Itinéraires 162, p. 4. LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 177 • accepter de chercher honnêtement la vérité, malgré le pressentiment des difficultés que cela va occasionner ; • lutter courageusement contre les obstacles qui peuvent parasiter la réflexion : préjugés ou sentiments ; • vaincre le pire des ennemis de la foi : l’appétit d’indépendance, qui répugne à se soumettre à une autorité intellectuelle ; • enfin et surtout, prier. Chercher honnêtement la vérité La lumière attire, mais trouble en même temps l’hérétique. Elle remet toute sa vie en cause. Entre l’amour de la vérité et le désir de tranquillité, qui sera le plus fort ? La première réaction est souvent d’étouffer les questions gênantes. Pourtant, comme un signal d’alarme, l’inquiétude grandit. La grâce pousse dans le même sens. Le pasteur Vernon Johnson raconte le trouble qui le saisit un jour face à la question de l’unité de l’Église : Pendant une semaine je méditai sur ces problèmes […], argumentant en tous sens ; je vis enfin que je ne pourrais plus trouver de repos avant d’avoir résolu cette question de l’unité et de l’autorité. […] Je voyais que pour rester loyal, il me fallait considérer cette question en face. J’en frémissais cependant dans tout mon être car, si les prétentions catholiques romaines se révélaient justes, les décisions à prendre devaient déraciner toute ma vie, détruire mon utilité apparente, causer des peines et des tristesses sans fin à nombre d’âmes que j’aimais […] et me conduire tout droit à la solitude et à l’appréhension de l’inconnu. Mais à ce moment, je n’étais pas du tout convaincu et je n’imaginais même pas que Notre-Seigneur pût réellement demander un tel sacrifice. Tout ce que je savais alors, c’est qu’il me fallait lire et relire le Nouveau Testament, avec ces trois questions au premier plan de mon esprit : Autorité – Unité – Pierre 1. Il n’est jamais facile de changer de religion. Mais au pressentiment des difficultés que cela va causer, se joint tout un ensemble de répugnances, préventions et préjugés, aussi bien négatifs (contre l’Église) que positifs (pour le protestantisme). Préjugés contre l’Église Habitués depuis leur enfance à haïr de tout leur cœur l’Église romaine (la Grande Babylone), le pape (l’Antéchrist) et les prêtres catholiques (suppôts 1 — Vernon Cecil JOHNSON (1886-1969), One Lord, one Faith, San Francisco, Ignatius Press, 2008, p. 29-30 (1e éd. : Londres, Sheed and Ward, 1929) ; traduction française par I. MATHIEU et F. TOURNEUR, Un Seigneur, une foi, Paris, Cèdre/C.L.C., 1975 : voir p. 25. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 178 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME de Satan), certains protestants sont incapables de rester sereins lorsque l’Église est en cause. Les préjugés ne sont pas seulement installés dans l’intelligence : ils sont enracinés dans la sensibilité. Selon le mécanisme du réflexe pavlovien, les noms ou les images catholiques suscitent immédiatement des sentiments hostiles. Parfois, c’est seulement le mépris. « On m’avait laissé entendre que les catholiques sont des gens dont le développement cérébral est en retard et qu’il est donc préférable de ne pas les fréquenter », raconte Marie Carré 1. Plus souvent, c’est la colère ou la peur : Aussi loin que je peux me souvenir, mon protestantisme consistait essentiellement en une horreur générale envers « Rome », qui était à mes yeux une entité atroce, terriblement malfaisante. Comment j’avais pu contracter ce sentiment, je n’en ai pas la moindre idée 2. Elisabeth Baker dut mobiliser toute sa curiosité et son goût du risque pour décider, malgré sa peur, de pénétrer dans l’enceinte d’un couvent. Non sans avoir ordonné à son cocher, si elle ne revenait pas dans le quart d’heure, de porter d’urgence à son frère un message d’alarme : Je suis dans le couvent des dominicaines, je ne puis plus en sortir. Au secours ! 3. D’autres convertis racontent la prière : « Seigneur, anéantissez l’Église de Rome » qu’on leur faisait réciter quand ils étaient enfants, et Horace Chapman (ancien pasteur) décrit la crainte instinctive qu’il éprouvait, lorsqu’il approchait du quartier catholique : Dans ma jeunesse, la conviction qu’il n’y avait rien au monde de si pervers qu’un catholique avait pénétré si avant dans mon esprit et s’en était si violemment emparé que, lorsque je passais dans le quartier des catholiques, Brunswick Square, j’évitais de poser les pieds sur les jointures des pierres, de peur que je vinsse à faire le signe de la croix et que je devinsse catholique 4. Cette angoisse n’est pas anecdotique. Newman a noté que les protestants « sont incapables de donner aucune autre raison solide et ferme de la séparation, si ce n’est celle-ci : le Pape est l’Antéchrist 5 ». Et il prête cette explication à un jeune théologien anglican : 1 — Marie CARRÉ, Les Mémoires d’une jeune fille gaie, Paris, Debresse, 1965. L’auteur ajoute qu’elle avait « quelques doutes sur le dédain que [s]es parents professaient pour cette mystérieuse religion », parce que « les gens du passé […] étaient beaucoup plus extraordinaires que les gens vivants. Et […] tous, ils étaient catholiques. » Mais c’est son passage dans une église catholique qui fut la première amorce à sa conversion. Elle assista à la messe sans y rien comprendre, mais « subitement l’église fut pleine d’une présence qui dominait tout ». 2 — Harry WILSON, ancien pasteur épiscopalien, cité dans Converts, p. 11. 3 — Th. MAINAGE O. P., « Miss Baker » dans L’Heure des âmes, 1912, p. 127, 4 — Horace CHAPMAN, cité par Th. MAINAGE O. P., L’Heure des âmes, p. 100-101. 5 — J. H. NEWMAN (1801-1890), Apologia pro vita sua, Londres, Longmans, 1875, p. 55. LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 179 Lisez un peu l’histoire de la Réforme et vous verrez que la doctrine que le pape est l’Antéchrist est la vie de ce mouvement […]. [Cette doctrine] qu’il y a quelque chose de mauvais, de corrompu, de dangereux dans l’Église de Rome […] est nécessaire pour être un bon anglican. Vous devez croire cela, ou bien vous devez passer à Rome […]. Sans cette forte répulsion, vous ne pourrez pas résister aux grands appels, aux attraits immenses de l’Église de Rome. Elle est notre mère ! […] Si je venais à perdre cette défiance, si la certitude que j’ai de sa corruption venait à être détruite, je me joindrais à elle dès demain […]. Nos Réformateurs ont senti que la seule façon de rompre le lien d’allégeance qui nous attachait à Rome était la doctrine de sa profonde corruption. Nos théologiens l’ont aussi compris. S’il est une doctrine sur laquelle ils sont d’accord, c’est que Rome est l’Antéchrist, ou un antéchrist. Conséquemment, cette doctrine est nécessaire à notre position 1. Ces préjugés ont leur revers. Ils suscitent parfois une réaction où Chesterton voit la première phase de sa conversion : Je désirais défendre les papistes des calomnies et de l’injustice, non pas (consciemment du moins) parce qu’ils auraient détenu une vérité spéciale, mais parce qu’ils étaient victimes d’une spéciale accumulation d’erreurs 2. Or cela l’emmène beaucoup plus loin que prévu : Il est impossible d’être juste vis-à-vis de l’Église catholique. Du moment où les hommes cessent de l’attaquer, il se sentent attirés vers elle 3. Pourtant, en général, les préjugés ont la vie dure. Nés d’une habitude qui fait tenir pour évident ce qu’on a souvent entendu répéter, et d’une sorte de mimétisme qui intègre dans la vie personnelle les réactions de haine ou de peur qu’on ressent dans son entourage, ils ne peuvent ordinairement être détruits par une seule expérience contraire (à moins qu’elle soit très intense). Seul un contact répété avec la réalité les fait fondre peu à peu. — J. H. NEWMAN, Loss and Gain, Story of a convert, Londres, J. Burns, 1848, p. 247-249. — G. K. CHESTERTON, The Catholic Church and Conversion, 1926 (traduction française par Robert AOUAD, L’Église catholique et la conversion, Paris, Bonne Presse, 1952, p. 49-51). 3 — G. K. CHESTERTON, L’Église catholique et la conversion, p. 53. — Chesterton remarqua avec surprise que la haine anti-catholique invoquait des prétextes toujours nouveaux (et parfois contraires à ceux qu’on invoquait la veille) sans jamais se remettre en question : « J’ai découvert qu’un grand nombre de libéraux comme moi étaient empressés de poursuivre la querelle protestante, même s’ils ne tenaient plus du tout à la foi protestante. […] Découvrir qu’on a calomnié quelqu’un pour une raison quelconque, qu’on a refusé de présenter des excuses et qu’on a inventé un autre prétexte contre lui afin de pouvoir continuer dans cet esprit de calomnie, m’a fait l’effet, très tôt, d’un comportement assez déplorable. J’ai résolu de prendre en considération l’institution calomniée […] et la première question évidente a été : pourquoi les libéraux se montraient si peu libéraux à son sujet ? Quelle était la signification de cette querelle si constante et si inconstante à la fois ? […] Cela m’a conduit, pour finir, à la seule réponse logique […] : la chose est haïe comme nulle autre ne l’est, simplement parce qu’elle ne ressemble à rien au monde. » (G. K. CHESTERTON, La Chose – Pourquoi je suis catholique, Paris, Flammarion, Climats, 2015, p. 101 ; traduction de Pierre Guglielmina – 1e éd. anglaise : 1929). 1 2 LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 180 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME Préjugés pro-protestants Les préjugés positifs sont aussi difficiles à vaincre. Une religion héritée de ses parents semble intouchable. Comment l’abandonner sans trahir ses ancêtres, offenser sa famille et agresser ses propres souvenirs d’enfance ? Le pasteur norvégien Knud Krogh-Tonning est effrayé par ce qu’il découvre dans les écrits de Luther. Mais il a appris à le vénérer : J’étais accoutumé à la règle que, lorsqu’il s’agissait de Luther, il fallait tout interpréter pour le mieux, tandis que, envers ses adversaires on voulait tout interpréter pour le pis. Il fallait (pensais-je) excuser Luther jusqu’à l’extrême. Lorsqu’il découvre l’affaire de la bigamie du landgrave de Hesse, Knud se décide à décrocher le portrait de Luther qui ornait jusqu’ici son bureau. Trouver des excuses […] me fut absolument impossible, malgré la meilleure volonté du monde. Le principe de tout interpréter pour le mieux ne peut pas obliger à appeler blanc ce qui est noir, et bon ce qui est mauvais, par respect pour Luther 1. Il rejoint l’Église catholique le 13 juin 1899. Il lui aura fallu près de dix ans pour évacuer ses préjugés. Faut-il heurter les préjugés ? Ici, se pose une question pratique. Faut-il attaquer de front les préjugés des égarés – au risque de blesser – ou, au contraire, attendre qu’ils fondent d’eux-mêmes – au risque de ne jamais les voir sortir du congélateur ? Discernement délicat. Il faut imiter le bon médecin, qui sait qu’une opération sera douloureuse, mais qu’elle est nécessaire. Il y prépare son malade avec prudence et charité, mais sans la retarder indéfiniment. Ainsi agit la sœur Maria-Flora avec le savant danois Niels Steensen, de passage à Florence. Elle entretient des liens de bon voisinage et lui déclare un jour : Votre Luther était un mauvais homme. Niels se met dans une colère telle que la religieuse n’en a jamais vue : Ma sœur, je vous prie de ne parler que de ce que vous savez. A la longue, les paroles feront pourtant leur effet. Mais Niels aura besoin d’un deuxième choc. La femme de l’ambassadeur de Lucques, Lavinia Arnolfini, qui lui expose patiemment la foi catholique, finit un jour par lui déclarer (2 novembre 1667) : Puisque vous n’avez pas vous-même la volonté d’arriver à la connaissance de la vérité, je ne dois plus perdre mon temps inutilement ; ne venez donc plus ici que si vous êtes décidé à devenir catholique. 1 — Knud KROGH-TONNING (1842-1911), En Konvertits Erindringer [Souvenirs d’un converti], Copenhague, 1906. LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 181 Niels a suffisamment de lumière pour reconnaître en l’Église catholique la véritable Église du Christ, mais il hésite à rompre avec la religion de son enfance. Il a besoin de cette sorte d’ultimatum pour se décider. Il sait profiter de la grâce, et demande immédiatement à être reçu dans l’Église. Ce grand savant qui fit plusieurs découvertes médicales, et qui est considéré comme le père de la géologie, deviendra finalement prêtre catholique 1. Vaincre la volonté d’indépendance Mais plus encore que les préjugés – positifs ou négatifs – il faut vaincre la volonté d’indépendance. Elle répugne à se soumettre à une autorité intellectuelle et trouve dans le libre examen protestant un allié incomparable. Beaucoup de convertis y insistent. — Daphné Pochin Mould : Celui qui a toujours vécu dans la foi catholique ne peut imaginer […]. C’est une chose d’être convaincue intellectuellement de la vérité de la position romaine, c’en est une autre de s’engager soi-même à devenir catholique. Accepter l’autorité de Rome, déclarer que l’on croira tout ce que l’Église propose de croire, m’apparaissait un pas désespéré, un suicide de l’esprit. Je redoutais toute autorité. Je gardais encore un attachement profond pour l’individualisme protestant. Comment, dans ces conditions, pourrais-je me soumettre à une Église autoritaire comme était celle de Rome 2 ? Vernon Johnson, décrivant la mentalité du protestant : Il devient rétif et anxieux à l’idée d’une autorité ecclésiastique ayant le pouvoir de […] dire d’une façon très définie ce qu’il doit croire […], allant parfois jusqu’à lui demander d’aller contre son jugement personnel. Il craint précisément qu’on lui demande d’aliéner sa liberté de conscience en la soumettant à un autre homme. […] Cette terreur face à toute autorité ecclésiastique définie pénètre toutes les mouvances de l’Église d’Angleterre d’aujourd’hui. […] Ce qu’il leur faut, c’est une autorité qui appuie les doctrines que leur jugement personnel les a amenés à accepter. Si cette autorité entrait en conflit sur un point quelconque avec leur jugement ou leur façon de voir, elle perdrait toute valeur. Cette façon de concevoir l’autorité laisse place à l’indépendance et au jugement privé. […] Lorsque je me trouvai face à face avec l’autorité de l’Église catholique, telle que je la vis à Lisieux, autorité absolue et inflexible, exigeant au nom de NotreSeigneur la complète soumission de l’individu, […] je sentis tout mon être se révolter, tant j’étais plein de craintes et de doutes. Assurément, une conception aussi 1 — Sur Niels Steensen (1638-1686) : P. GRÉGOIRE O. P. (Danemark) dans Esprit et vie, 1992, p. 62-64 et 92-95. 2 — Daphné POCHIN-MOULD (1920-2014), The Rock of Truth (autobiographie relatant sa conversion), London, Sheet and Ward, 1953 (cité dans Le Sel de la terre 93, p. 178). LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME 182 extrême de l’autorité n’était pas nécessaire : elle estropiait l’intelligence, elle paralysait tout progrès social, elle poussait l’individualité au suicide. Elle était sûrement en opposition complète avec l’esprit de Notre-Seigneur dans les évangiles ; et pourtant […] 1. Kenyon Reynolds : Nous voulons décider qui est Dieu et quels sont ses commandements, au lieu de nous demander ce que Dieu a dit, sans souci de ce qui nous est agréable ou non. L’orgueil de l’esprit, c’est de décider, de choisir, au lieu de dire : si le Christ est Dieu, je crois ce qu’il a dit 2. Le biographe d’Elisabeth Baker raconte : Contre toute attente, au moment de toucher le but, elle va se rejeter violemment en arrière. Tentation suprême, à laquelle peu de convertis ont échappé […]. Quand la preuve de la vérité est établie, la volonté se trouve tout à coup en face des conséquences de l’acte imposé par la conscience, et, n’étant pas complètement purifiée, elle se cabre. Or la passion de Miss Baker […] c’était l’indépendance. L’habitude de critiquer, d’apprécier, de juger toutes les religions et toutes les philosophies lui rendaient insupportable la perspective d’avoir à fléchir son intelligence et sa conscience devant une vérité sans appel. […] Les âmes ainsi éprouvées n’ont qu’une idée : s’armer de n’importe quel prétexte pour éviter de conclure, reculer une échéance qu’elles redoutent et qu’elles désirent, et qui plane sur elles à la fois comme la menace d’un malheur et la promesse d’une délivrance 3. C’est ce que Chesterton appelle : « l’étape au cours de laquelle l’homme essaie de ne pas se convertir 4 ». Avant de faire le pas décisif, Elisabeth Baker recherche désespérément une autre issue. Elle multiplie les rencontres. Elle visite le théologien anglican Pusey, qui finit par lui demander si elle n’est pas venue chercher auprès de lui une excuse pour se joindre à l’Église de Rome. C’était, en réalité, tout l’inverse ! Mais si l’on ne peut entrer dans l’Église sans baisser la tête, on constate ensuite qu’elle est plus vaste au dedans qu’au dehors 5. Miss Baker raconte : Jusqu’à l’heure où je devins catholique, j’avais eu des moments de doute et de crainte, jusqu’à cette heure j’avais redouté que le catholicisme n’enchaînât ma liberté. A partir de cette heure, je connus que son expression authentique se — Vernon JOHNSON, One Lord, one Faith, p. 34-35 (voir : Un Seigneur, une foi, p. 29-31). — Kenyon REYNOLDS (1892-1989) cité par Philippe SORAS, De la Standard Oil au couvent, Kenyon Reynolds, Paris-Tournai, Casterman, « Convertis du XXe siècle » nº 18, 1952, p. 11. 3 — Th. MAINAGE O. P., « Miss Baker » dans L’Heure des âmes, 1912, p. 130-132. 4 — G. K. CHESTERTON, L’Église catholique et la conversion, p. 53. 5 — « When [the convert] has entered the Church, he finds that the Church is much larger inside than it is outside. » CHESTERTON, The Catholic Church and Conversion, 1926, p. 49. 1 2 LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 183 traduisait en caractères de lumière et de liberté ; […] tous les doutes s’évanouirent, et mon seul regret fut d’avoir si longtemps remis le dernier pas 1. Prier Cette tentation suprême à laquelle peu de convertis ont échappé ne provient pas seulement de la volonté d’indépendance. Elle est liée à la nature même de l’acte de foi. Car si l’intelligence peut voir de façon certaine que JésusChrist et son Église sont fiables et qu’il faut donc les croire (c’est ce qu’on appelle les motifs de crédibilité), elle ne peut aller plus loin. Les motifs de croire peuvent être évidents, mais les vérités à croire ne le sont pas. La raison discerne qu’il est raisonnable d’entrer dans l’Église et de se soumettre à son enseignement. Elle peut même constater que c’est une obligation morale. Mais elle ne peut, toute seule, adhérer fermement à un enseignement dont elle ne voit pas l’évidence. La volonté doit intervenir. On pensera peut-être qu’entre le constat de l’intelligence : « Je dois entrer » (ou : je dois me soumettre), et la décision de la volonté : « j’entre » (ou : je me soumets), il n’y a qu’une simple formalité, un pas insignifiant. C’est oublier que c’est précisément le pas qui introduit l’âme dans l’ordre divin, et que cet ordre surnaturel dépasse toutes les forces humaines. Si déjà, dans l’ordre humain, il ne suffit pas de voir qu’il faut sauter du plongeoir pour en avoir la force, que dire quand il s’agit de plonger en Dieu ? Il faut un secours spécial, proportionné à l’acte à accomplir : surnaturel. [Quand] l’ère des recherches est close, une seule issue demeure, et si la volonté hésite à s’y engager, ce n’est pas en recommençant indéfiniment des recherches qui aboutissent toujours au même résultat, ce n’est pas en s’obstinant à réclamer un supplément de lumière pour l’intelligence qu’on parviendra à l’y engager, mais en obtenant pour cette volonté le supplément de force qui lui fait défaut et qui lui permettra d’exécuter ce à quoi depuis longtemps elle a consenti. Mais il arrive que Dieu n’accorde cette grâce qu’après un long temps d’épreuve. L’expérience des convertis […] montre la grande différence qu’il y a entre le jugement de crédibilité – qui est, en soi, d’ordre naturel et se présente comme la conclusion d’évidences et de raisonnement naturels – et l’acte de foi, la soumission à l’Église, qui est essentiellement surnaturel. Il n’est pas la conclusion d’un syllogisme. La force qui contraint l’homme à ployer les genoux devant l’Église vient d’ailleurs que de la seule raison. La raison conduit l’homme jusqu’à la porte de l’Église et condamne ceux qui restent en route, mais ce n’est pas elle qui y fait entrer 2. L’ancien pasteur Vernon Johnson confirme : — Elisabeth BAKER, citée par Th. MAINAGE O. P. dans L’Heure des âmes, p. 137-138. — Edmond CHAVAZ, De Cantorbery à Rome, Quelques témoignages de convertis, Liège, Pensée catholique, 1933, p. 38-39. — Belle brochure, fortement documentée. 1 2 LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME 184 Ce n’est pas, en définitive, l’argumentation qui est le facteur décisif ; c’est quelque chose de tout différent qui amène l’âme à l’acte de volonté. Il est possible de voir clairement les arguments et cependant de rester dehors 1. D’où l’importance capitale de la prière. Dieu convertit rarement d’un seul coup. La progression se fait par étapes, et l’homme doit correspondre à la grâce. Il doit accepter, à un moment ou à un autre, de mendier humblement le secours divin qui lui permettra d’avancer davantage. Étape décisive dans toute conversion. Alors qu’il était encore pasteur puritain à Boston, John Thayer récitait quotidiennement cette Prière pour la lumière : Dieu tout-puissant et éternel, Père des miséricordes, Sauveur du genre humain, je vous supplie humblement par votre souveraine bonté d’illuminer mon esprit et de toucher mon cœur afin que par la vraie foi, espérance et charité je puisse vivre et mourir dans la vraie religion de Jésus-Christ. Je suis sûr que, comme il n’y a qu’un seul vrai Dieu, il n’y a aussi qu’une seule foi, une seule religion, une seule voie de salut, et que toute autre voie qui s’en éloigne ne peut que mener à la misère sans fin. C’est cette foi, ô mon Dieu, que je désire ardemment embrasser, afin de sauver mon âme. Je proteste donc devant votre divine majesté et je déclare par tous vos divins attributs que je suivrai la religion que vous daignerez me montrer être la vraie ; et que j’abandonnerai, quoi qu’il en coûte, celle dans laquelle je découvrirai l’erreur et la fausseté. Il est vrai que je ne mérite pas cette faveur, à cause de la grandeur de mes péchés, dont j’ai une immense douleur parce qu’ils ont offensé un Dieu si bon, si grand, si saint et digne de mon amour ; mais ce que je ne mérite pas, j’espère l’obtenir de votre infinie miséricorde, et je vous conjure de me l’accorder par les mérites du Précieux Sang qui a été répandu pour nous pauvres pécheurs par votre Fils unique Jésus-Christ. Amen 2. Cette prière mena son auteur à l’Église catholique. Et la réciproque ? Avant de conclure, il faut évoquer ceux qui font le voyage inverse, de l’Église vers l’hérésie. Ils sont très nombreux, aujourd’hui. Mais les deux courants n’ont rien d’analogue. Un prêtre qui eut le malheur de se faire protestant, puis le bonheur de se repentir, a fait le récit de son aller-retour : Depuis longtemps déjà, je vivais d’une manière tout à fait indigne d’un prêtre ; étant venu en contact avec quelques pasteurs protestants, ceux-ci m’ont fait croire que l’Église catholique est dans la voie de la perdition, qu’elle est pleine d’abus. Voulant être indépendant, je trouvais le joug de l’Église, quoique léger, 1 2 — Vernon JOHNSON, One Lord, one Faith, p. 145. (Un Seigneur, une foi, p. 145.) — Cité dans la brochure Converts tell of their Happiness, p. 30. LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 185 trop dur pour moi. Le protestantisme me permettait le mariage, me promettait une bonne position, enfin je croyais trouver, en devenant protestant, tout ce qui peut flatter les sens et rendre la vie douce et commode. En effet, j’ai mené pendant cinq ans une vie fort agréable, mais une chose ne m’a pu être donnée : c’est la conviction du protestantisme. En effet, s’il avait d’abord cru découvrir dans le protestantisme « des éléments qui pussent plus ou moins tranquilliser ma conscience et me procurer une certaine sécurité », ils s’évanouissent vite. Il aperçoit bientôt « des arguments aussi frappants, aussi péremptoires, des motifs aussi fondés CONTRE le protestantisme », et seule le retient en son sein « la position brillante que me procurèrent les protestants en Hollande ». C’est alors que j’ai dit : « Vous ne pouvez rien me donner en échange de mon âme ? Que votre argent périsse avec vous ! » Et après avoir énuméré onze motifs de son retour à l’Église, et posé seize questions aux protestants, il conclut : Ayant donc une vive douleur d’avoir poursuivi et calomnié l’Église catholique, et par là offensé Dieu […], je me condamne, moi, mes écrits hérétiques et mes vices, avec une sérieuse et sincère repentance, et recourant humblement à la grâce de Dieu, je le supplie de subvenir à ma misère. Que Dieu très bon, père de miséricorde, daigne avoir pitié de moi et me pardonner mes péchés pour l’amour de son Fils Jésus-Christ notre Sauveur ! […] Né et élevé au sein de l’Église catholique, que j’avais malheureusement quittée par faiblesse et séduction, je m’attacherai désormais inébranlablement à sa doctrine, à ses pratiques, à ses pasteurs les évêques, et à son chef […] 1. Laissons à Mgr de Ségur le mot de la fin : Terminons par une considération importante. Jamais on n’a vu un catholique pieux et instruit se faire protestant pour mieux servir Dieu, tandis que l’on voit chaque jour, et plus que jamais, les protestants les plus honnêtes être ramenés à la foi catholique par l’étude plus approfondie de la religion et par le désir de mieux vivre. De plus, on n’a jamais vu un bon catholique se faire protestant au moment de mourir ; et très souvent des protestants se font catholiques à cet instant suprême où la vérité seule peut influer sur une aussi grave détermination. Cela seul suffirait pour faire voir de quel côté est la vérité religieuse 2. ✵ 1 — Pierre Julien François DE GEEST, Le libre examen du protestantisme ou Motifs de mon retour au catholicisme, Bruxelles, De Morteer, 1858. 2 — Mgr Gaston DE SÉGUR, Instructions familières, 1864, p. 156-157. — On trouvera, en annexe 2, le récit d’une de ces conversions in extremis : celle du pasteur Atger (que Mgr de Ségur avait eu l’occasion de rencontrer à Paris). LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 186 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME Annexe 1 Témoignage de Frédéric Vuillard sur le miracle de Faverney Frédéric Vuillard, né le 15 novembre 1580, à Montbéliard, dans une famille protestante, a abjuré le protestantisme après avoir assisté au miracle de Faverney, le 26 mai 1608. Il a vu, comme des milliers de témoins, l’ostensoir (qu’il nomme ciboire) portant le SaintSacrement maintenu en l’air pendant l’incendie de l’abbatiale. Il en porte témoignage dans une lettre du 26 juin 1619 adressée à « Messieurs les Viceconte maïeur, Conseil et Escheuins de la Ville de Dole ». Voici, avec l’orthographe et la ponctuation d’origine, le passage essentiel de cette lettre : DIRAY donc et vous certifie en vérité que le vingt sixieme de JEmayVOUS 1608 retournant que je faisois de Présigny et Fouuans ou j’avois quelques affaires auec le sieur Baron de Lanque au lieu de mon origine a Montbelliard je passé a Vesoul tout au matin ou arriuant je trouue le peuple d’illec en émotion pour avoir sceu que la nuict précédante en l’église abbatiale de Fauuerné il s’y estoit faict un grand miracle et quy duroit encore pour lors asseuroit on. Aussy tost je me resolu d’assouir ma curiosité en cela plustot que ma déuotion comme lors hérétique de façon que je me pourté aud. Fauuerné auec plusieurs milliers de personnes tant dud. Vesoul que les lieux circonuoisins quy accouroient la a la nouuelle dud. miracle. Et la arriué je m’approché d’un endroit de lad. eglise quy sépare le cœur auec la nef par le moyen de certains treillis de fer fortz espéis ou je vis des marques d’un grand embrasement et de tous costez des cendres et charbons et le reste d’un autel de bois que l’on me dict auoir esté appresté le jour deuant pour exposer le Saint-Sacrement quy estoit en partie bruslé et au milieu de toutes ses marques et reste d’un grand feu je vis un siboire d’argent doré aux molures et extrémitez quy estoit en l’air sans attoucher ni estre soustenu de rien que ce fust ce que me fist frémir quoy que hérétique pour lors et refusois de croire ce que je voiois si bien que je sortis de l’église et y retourné plus de trente fois pour veoir et revoir et s’il estoit possible comprendre tel miracle. Enfin après auoir prié Dieu de me faire la grace destre esclaircy de ma foy j’entré en la consideration que tel siboire ne pouuoit naturellement subsister en l’air sans quelque cause surnaturelle deuant plustot fondre au bas estant du poids d’enuiron un marc ce que je pouuois bien recognoistre estant de la profession d’orphaiure et de plus m’estonné comme led. siboire et le Saint-Sacrement avec les Reliques enchasséez au mesme siboire LE TÉMOIGNAGE DES CONVERTIS 187 et le papiers quy bouchoit le tuiau d’un costé du cristal auquel estoit un débris du dois de Ste Aguate martire n’auoit esté bruslée puis que de tous costé je voiois et le marbre brisé et un des chandeliers d’esteing en partie fondu et lesd. treillis tous blanchis pour avoir esté ardants par la grande challeur et vehemence dud. anbrasement de plus que le ciel quy couuroit led. autel n’estoit bruslé au dessus et à l’endroit du Saint-Sacrement et que les parchemins quy contenoit les bulles et indulgences quoy que releuées du millieu des cendres n’estoit aulcunement brullez ormy toutesfois le ceau de syre fondue tout cela considéré je ne peu que pour lors je ne fusse touché en l’ame et que je ne creusse ce que ma religion pour lors me deffendoit de croire, sy bien que a l’instant je me mis à genoux pour adorer Dieu que je voiois en l’air vaincre les flames et le prier de me faire la grace de pouuoir un jour estre desuelopé de toutes erreurs que de mon costé je y apporterois toute ma force vigilance et solicitude necessaire : Ce que Dieu par sa Ste miséricorde m’accorda, exaulsant ma prière Car depuis je n’ay cessé de m’informer des points de la foy Chatolique Apostolique et Romaine, desquels je n’estime m’estre voulu informer, si par tel spectacle Dieu ne m’eut esueillé, tant auprès de plusieurs prestres séculiers que religieux cappucins et jésuites qu’autres en sorte que enuiron quatre ans après je fis abjuration de toutes hérésie et instanment profession de la foy chatolique à Besançon […] 1. Annexe 2 La conversion d’un pasteur des Cévennes Témoignage de Mgr de Ségur, sous le titre : « Le pasteur Atger et la confession » (en 1864) : E N JUIN 1858, je vis à plusieurs reprises, à Paris, un fort digne homme, nommé François Atger, âgé de quarante-cinq ans et exerçant depuis une vingtaine d’années la profession de pasteur protestant. Il était depuis quelque temps pasteur à Pont-de-Montvert, dans les Cévennes. C’était un homme instruit, droit et honnête, sincèrement religieux. Depuis longtemps ses collègues, les pasteurs, se moquaient de ses sympathies pour les institutions catholiques, et l’appelaient le chanoine. Ce pauvre homme m’écrivit d’abord, puis m’exposa de vive voix ses incertitudes au sujet de la vérité, son antipathie croissante pour l’anarchie 1 — Frédéric VUILLARD, lettre du 26 juin 1619 au Conseil de la ville de Dole (archives communales de Dole, cote 1340), citée d’après le recueil documentaire Le miracle de la sainte Hostie conservée dans les flammes à Faverney en 1608 – Notes et documents publiés à l’occasion du IIIe centenaire du Miracle, 2e éd. complétée, Besançon, imprimerie Jacquin, 1908, p. 179-180. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 ÉCHAPPER AU PROTESTANTISME 188 doctrinale des sectes protestantes et finit par reconnaître la seule voie qui, par la vérité, mène à la vie. « C’en est fait, je suis catholique, me dit-il en me quittant ; je vais mettre de l’ordre à mes affaires de famille ; puis, je reviendrai, avec mes deux fils et ma pauvre femme, si elle consent à me suivre. » Il ne put revenir ; ses affaires, puis sa santé le retinrent dans ses montagnes, où il vient de mourir, il y a quelques mois. Malgré les obsessions et les violences qui le poursuivirent jusqu’à ses derniers moments, il a pu, m’a-t-on écrit, se confesser au vénérable curé de Pont-de-Montvert, abjurer, sur son lit de mort, l’hérésie de Calvin et paraître avec la robe nuptiale au tribunal de l’éternel époux de l’Église. Il me raconta, au milieu de nos conversations et causeries intimes, deux faits qui lui étaient arrivés à lui-même et qui n’avaient pas peu contribué à lui démontrer l’excellence religieuse de la confession. Il y a quelques années – me dit-il – j’étais en mission ; je me rendais à cheval à une petite ville où je devais prêcher. Je portais derrière moi, sur la selle de mon cheval, une modeste valise, renfermant quelques effets et une somme d’agent assez ronde, sept cent et quelques francs. Un voleur adroit, coupant les courroies de cette valise, parvint à me la dérober sans qu’il m’ait jamais été possible de découvrir où et comment cela s’était fait. Une pensée singulière se présenta alors à mon esprit : Le pays que je traverse est catholique ; si par hasard mon voleur est catholique de naissance, et qu’il vienne tôt ou tard à se confesser, j’ai quelque chance de retrouver mon bien. Tout en me moquant moi-même de cette ridicule espérance, j’y pensais souvent ; et quelle ne fut pas ma surprise, en même temps que ma joie, lorsqu’un beau jour, peu de semaines après le temps pascal, je reçus avis du curé de l’endroit où j’avais été volé, que je pouvais faire toucher chez lui la somme même que j’avais perdue. On vous la doit, m’écrivait le prêtre, et je suis chargé de vous la faire tenir. Une autre fois, je fus volé dans un autre village, tout protestant ; on m’avait pris quatre cent trente francs. Je suis perdu, dis-je à ma femme, il n’y a aucun espoir : il n’y a pas là de catholiques. Mon argent ne revint jamais. Je tiens ces curieux détails de la bouche même du pauvre pasteur Atger. Ils prouvent qu’il y a du bon dans l’Église catholique, quoiqu’en disent les hérétiques et les incrédules, et que la confession peut être utile même à des pasteurs protestants 1. ✵ 1 — Mgr Gaston DE SÉGUR, Instructions familières, 1864, p. 229-231.