Recensions ☞ Luther et le luthéranisme C ETTE ÉTUDE du père Henri Suso DENIFLE (1844-1905), faite d’après les sources (sous-archiviste du Saint-Siège de 1885 à sa mort, l’auteur a eu accès à toutes les archives romaines), reste le travail le plus riche, le plus complet et le plus sérieux sur Luther, sa vie, son œuvre et sa doctrine. A sa parution en Allemagne, en 1904, l’ouvrage a provoqué une vive polémique parce qu’il révélait le vrai visage de l’hérésiarque, ses écrits authentiques – y compris ceux qu’on aurait voulu cacher –, ses contradictions internes, ses préjugés grossiers et ses obscénités. L’image du réformateur vertueux et génial, du colosse qui a changé la carte de la chrétienté, en est sortie singulièrement flétrie. Mais ce n’est pas là l’aspect le plus intéressant de l’ouvrage. L’auteur, philosophe et théologien confirmé, historien rigoureux, grand connaisseur de la scolastique, du Moyen Age et des mystiques allemands du 14e siècle, analyse systématiquement la pensée de Luther qu’il va puiser à la source des textes. Puis, ayant scientifiquement circonscrit chaque erreur, il la réfute soigneusement et en montre les désastreuses conséquences. Pour parvenir à ce résultat, le père Denifle a entrepris l’étude régressive de la vie et des écrits du réformateur jusqu’aux débuts de son professorat. Puis, pour contrôler les résultats de ses recherches, il a fait le même chemin en sens inverse en suivant l’évolution de Luther année par année. Surtout, il a recherché, dans la vie du réformateur, le moment psychologique qui permettait de comprendre sa personnalité et d’expliquer le succès de sa révolte, moment qu’il fixa entre 1515 et 1518, lorsque Luther enseignait les principes du luthéranisme, notamment dans son commentaire de l’épître aux Romains. Pour saisir la valeur de ce travail immense, paru un an avant la mort de son auteur, il faut considérer que l’activité scientifique déployée par le savant dominicain au cours de sa carrière avait embrassé, dans des domaines les plus divers (histoire, théologie, mystique), à peu près toute l’époque qui va du 13e au 16e siècle. Et, sur cette période, on peut dire que, d’une façon générale, le père Denifle a renouvelé tous les sujets dont il s’est occupé. Il a débarrassé l’histoire d’une foule d’erreurs ou de légendes, établi d’une manière irréfutable un grand nombre de points jusque-là ignorés ou contestés, et fourni à ses successeurs des matériaux sûrs puisés aux meilleures sources. Nul 228 L E C T U R E S n’était mieux préparé et mieux qualifié que lui pour examiner avec compétence l’histoire des doctrines luthériennes. Pendant ses études de philosophie et de théologie à Gratz, à Rome et à Saint-Maximin près de Marseille, écrit M. le professeur Kirsch 1, il se sentit attiré principalement par les chefsd’œuvre d’Aristote et étudia en même temps l’usage qu’en avaient fait les grands scolastiques du Moyen Age. […] C’est ainsi qu’il se prépara à l’étude de saint Thomas d’Aquin dont les œuvres sont à la base de la formation théologique des jeunes clercs de l’Ordre des Frères Prêcheurs. Il était donc solidement armé pour aborder l’étude des déviations doctrinales de la scolastique décadente du 14e siècle, de l’occamisme, de l’augustinisme et du luthéranisme. Quelle méthode et quels procédés de travail le père Denifle a-til employés dans la composition de son ouvrage ? Il s’est servi de la méthode analytique sur laquelle il s’exprime comme suit dans la préface de son Histoire des universités du Moyen Age (p. XXIII) : « La méthode analytique est l’unique chemin qui nous conduise aux lois véritables ; elle nous préserve contre la méprise qu’on commet si souvent et qui revient à chercher des preuves en faveur d’idées et d’affirmations préconçues en nous faisant généralement 1 — « Le R. P. Denifle, O. P. Notice biographique et nécrologique » (Revue d’histoire ecclésiastique, 1905, p. 666). perdre de vue l’adage si juste : qui nimis probat, nihil probat. [qui trop prouve, ne prouve rien] » […] Le père Denifle s’était fait une habitude d’aller puiser aux sources originales même pour les textes déjà imprimés. […] Pour ses travaux, il confrontait, classait, utilisait le plus de copies possible même d’un seul ouvrage ou document. Dans une intéressante étude sur sa personnalité (Kölnische Volkszeitung, 13 juillet 1905), un de ses amis, Mgr Ehses, rappelle à ce propos que son travail n’avait rien de mécanique et qu’il examinait soigneusement toute pièce, toute feuille qui passait par ses mains, bien qu’il ne pût l’utiliser immédiatement. C’est à cette méthode sévère et à ce culte des sources originales que les travaux historiques du père Denifle doivent de n’être réformables en somme que par l’apport de pièces nouvelles 2. Chevalier de la vérité, cet athlète de la science était toujours prêt à la défendre envers et contre tous. Il n’hésitait pas à exprimer avec une franchise brutale sa pensée sur les hommes et sur les choses. C’est dans son ouvrage sur Luther que cette absence de ménagements éclate le plus. Il a voulu « frapper au cœur le réformateur 3 », à visière découverte et par des moyens scientifiques. Lui-même s’en est expliqué en ces termes : 2 — Auguste PELZER, « Le père Henri Suso Denifle des Frères Prêcheurs (18441905) », in Revue néo-scolastique, 12ᵉ année, n°47, p. 371-372. 3 — « Luther aux yeux du rationaliste et du catholique. Discussion de principes avec Harnack et Seeberg », annexe au t. 4 de Luther et le luthéranisme, p. 8. R E C E N S I O N S Depuis mon enfance, écrit-il en 1903, j’ai regardé la franchise et la probité comme les bases du commerce avec le prochain. Depuis trente ans, j’ai livré maint combat sur divers terrains, mais il est un point que tous mes adversaires m’accorderont : ils savent où ils en sont chez moi, ils savent que je vais de l’avant droit et ouvertement et que je n’enveloppe ni ne cache mes pensées. Cela vaut aussi quelque chose. Si je reconnais quelque chose comme un mensonge, je l’appelle un mensonge ; si je reconnais quelque chose comme une malice, comme une fausseté et comme un faux, je le désigne par ces mots. Que l’œuvre du père Denifle soit une arme excellente et particulièrement efficace dans l’arsenal doctrinal antiprotestant, nous en avons une preuve a contrario dans le jugement que portent sur elle les théologiens conciliaires, ceux qui n’hésitent pas à déclarer Luther « Père de la foi » ou, comme disait Congar, « un des plus grands génies religieux de toute l’histoire 1 ». Ces nouveaux théologiens reprochent à Denifle un parti pris qui l’aurait conduit à méconnaître la grandeur de Luther, sa passion pour l’Évangile et les gigantesques avantages dont nous serions redevables au protestantisme. Mais les faits parlent d’eux-mêmes assez haut : Luther a bien écrit, parlé et agi comme le dit le père Denifle ; ce sont là des faits et, contra factum, non fit argumentum. Comme le re1 — Une vie pour la vérité. Jean Puyo interroge le père Congar, Paris, Centurion, 1975, p. 59. 229 marquait lui-même le savant dominicain au sujet des attaques que son livre lui valut : « Cette conduite rageuse prouve simplement que j’ai frappé juste 2. » Avec les ouvrages de Döllinger, Janssen et Grisar, l’œuvre du père Denifle constitue donc une référence sûre pour qui veut étudier sérieusement le luthéranisme, et il est heureux que l’excellente traduction française due à l’abbé Jules Paquier, qu’on ne trouvait plus qu’en bibliothèque, soit aujourd’hui rééditée. En cette année « Luther », la lecture de Denifle est un remède souverain pour n’être pas empoisonné par le venin œcuménique dont sont remplis les discours épiscopaux et pontificaux. Fr. E.-M. Père Henri DENIFLE O.P., Luther et le luthéranisme. Étude faite d’après les sources, traduit de l’allemand par J. Paquier. Reprint de la 2e édition (Paris, Picard, 1913), Cadillac, Éd. Saint-Rémi, 2016, 4 volumes (426 p. ; 496 p. ; 502 p. ; 317 p. + opuscule annexé : « Luther aux yeux du rationaliste et du catholique », 41 p.), 100 € (les 4 vol.), 14 x 20, 5 cm, ISBN : 978-2-8162-0372-1. 2 — « Luther aux yeux du rationaliste et du catholique », p. 5. LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 230 L E C T U R E S ☞ Le passé ne meurt pas L E HASARD DES LECTURES nous met parfois entre les mains des ouvrages touchants. C’est le cas du petit livre de souvenirs, Le passé ne meurt pas, de l’universitaire Jean de Viguerie, spécialiste de l’histoire religieuse des 17e et 18e siècles, ainsi que de la Révolution française. Jean de Viguerie est un chercheur dont les travaux sont assez peu connus en dehors des milieux traditionalistes et nationalistes. Mis à part son Histoire et dictionnaire du temps des Lumières, paru dans la collection « Bouquins » chez Robert Laffont en 1995, ses douze autres ouvrages – sauf, peut-être, ceux qu’il a publiés aux Éditions du Cerf en 2010 et 2012 – ne sont pas de ceux que l’on retrouve dans toutes les bibliothèques universitaires ni même dans toutes les bonnes bibliothèques d’histoire religieuse. Le problème est qu’il fut délibérément ignoré par ses collègues, par les libraires et par les médias, en raison de ses convictions religieuses (traditionalisme) et politiques (Action française, proche du Front National). Pourtant, l’homme que l’on découvre dans cet ouvrage n’est ni borné ni sectaire. Il semble même plutôt sympathique et ouvert. Lorsqu’il organise ses colloques annuels de Fontevraud (dont l’idée vient du gaulliste Bernard Tricot), de 1976 à 1989, il est, selon ses propres mots, « libéral et accueillant » (p. 133). En effet, il n’y a aucun exclusivisme dans le choix des conférenciers et la célèbre abbaye fondée par Robert d’Arbrissel accueille des universitaires aux profils très variés, des religieux, ainsi que des acteurs des sujets à l’ordre du jour. Ainsi, la rencontre sur « Les Résistances spirituelles » voit une intervention de dom Gérard, laquelle donne lieu à un débat houleux qui se termine d’une manière étonnante. Né à Rome en 1935 dans une famille d’Action française et royaliste, Jean de Viguerie grandit dans le sud-ouest de la France. Scolarisé d’abord au sein de sa famille, il poursuivit ses études au collège de Saint-Théodard à Montauban de la Cinquième à la Première, séjour qui fait l’objet du troisième chapitre de l’ouvrage, après celui sur Rome et celui sur le Giponié, la maison familiale. La classe de Terminale, Jean de Viguerie la suivra à Toulouse où il fut marqué par la figure de Louis Jugnet, son professeur de philosophie, à qui il rend un vibrant hommage. Son témoignage sur ce thomiste, qui a peu écrit mais beaucoup enseigné, est une pièce maîtresse à verser au dossier de Jugnet, car Jean de Viguerie ne l’a pas seulement connu comme professeur en Terminale, mais il a continué à le côtoyer et à faire appel à ses lumières lorsqu’il était étudiant et même plus tard. Les deux hommes furent très proches et Jean de Viguerie nous fait découvrir un Jugnet pris sur le vif, un homme affable envers ses étudiants, toujours disponible, jamais moqueur, même devant les R E C E N S I O N S questions les plus stupides, un professeur soucieux d’éclairer les intelligences et de les mettre en garde contre ceux qui pourraient leur faire du tort. C’est le Jugnet du quotidien que l’on découvre, Jugnet à qui il doit tant, Jugnet qu’il considère comme un maître. Il doit également à Maurras, il le dit clairement, mais sans trop s’attarder, probablement parce qu’il ne l’a pas connu personnellement. Et puis, il y a le grand-père paternel et parrain, frère convers à l’abbaye de la Pierre-qui-Vire (où il est entré quatre ans après la mort de son épouse), qui lui enseigne lors de ses séjours « la bonne façon de se conduire dans la vie, les bons usages, les bons comportements » (p. 58). Viguerie devient l’enfant du monastère ; il est « partout où travaillent les frères convers » (p. 59). De belles pages sont également consacrées aux « Grands », ses grands-parents maternels. Ce sont des personnalités de la bourgeoisie nantaise, des rentiers d’Action française dont il ne doit plus rester beaucoup de spécimens. Jeune étudiant, Jean de Viguerie fit un séjour de sept mois à Milan, auquel il consacre un chapitre, afin de préparer son mémoire principal du diplôme d’études supérieures d’histoire. Il travaille sur l’histoire moderne du 17e siècle italien. Son mémoire est intitulé Les Carcano. Une famille milanaise au 17e siècle. C’est durant cette période qu’il s’essaya au journalisme politique en faisant une chronique italienne pour La Nation française. 231 Ensuite, ce fut l’Algérie, mais dans un milieu privilégié. Il fit la guerre en tant qu’instituteur dans un petit centre éducatif près de Mouzaiaville. C’est en Algérie qu’il rencontra deux universitaires qui devinrent pour lui de grands amis : René et Suzanne Pillorget. Dans ce chapitre, le témoignage de Jean de Viguerie sur le putsch des généraux du 21 avril 1961 est fort intéressant, de même que sa relation sur l’état d’esprit des appelés. Plus tard, après son mariage avec Talou, il fut nommé assistant à la faculté des lettres de Paris. C’est là, à la Sorbonne, qu’il vécut mai 68 de l’intérieur. Témoin des événements, témoin très proche puisqu’il dut contribuer à assurer la protection du centre de recherche de Roland Mousnier. Il fut donc « habitant » de la Sorbonne pendant un certain temps, assurant des gardes de jour mais aussi de nuit. Ayant vécu les choses de l’intérieur, il peut en parler avec légitimité. Son témoignage est percutant et les événements qu’il rapporte croustillants lorsqu’ils ne sont pas révoltants. Retenons ceci : « De ma vie je n’ai jamais entendu parler autant. Ni écrire autant. Tous les murs sont tapissés de slogans et d’affichesprogrammes interminables. On s’exprime à qui mieux mieux et, je dois le dire, en bon français. J’y repense souvent et me dis qu’aujourd’hui les étudiants seraient incapables de parler et d’écrire ainsi. Ceux de mai 68 ont obtenu l’utopie tant souhaitée. L’utopie a LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 232 L E C T U R E S rendu les suivants stupides et analphabètes. (p. 121-122) » Après la Sorbonne, Jean de Viguerie fut nommé maître de conférences au département d’histoire de l’Université d’Angers. C’est une période sur laquelle il s’attarde. Tout un chapitre est consacré à son séjour dans cette ville. C’est à cette époque qu’il rencontra Mgr Marcel Lefebvre et Jean-Marie Le Pen sur lesquels il exprime sa pensée. Après le chapitre sur Angers, on pourrait s’attendre à ce qu’il parle de la période postérieure, celle durant laquelle il fut professeur à l’université de Lille... Étrangement, ce n’est pas le cas. De cette étape de sa vie, il n’est pas question dans l’ouvrage. Cependant, le lecteur n’y perd pas au change puisque l’auteur consacre le chapitre suivant aux conférences qu’il donna en France. Il évoque les sujets, les publics, les salles et la condition du conférencier. Ces pages sont truculentes. Le dernier chapitre est consacré aux écrits de l’auteur, de la thèse aux publications qui suivirent. Jean de Viguerie y parle notamment de ses éditeurs, de la diffusion de ses livres et des lecteurs. Concernant ces derniers, l’auteur note le fait suivant : « Nous sommes lus mais ceux qui nous lisent, contents ou pas contents, ne nous écrivent plus. L’interruption s’est produite au début des années 2000. Jusqu’à cette époque, pour chaque livre paru je recevais de nombreuses lettres, plus de cent pour les Deux Patries. Je compare : pour Les Pédagogues en 2012, deux lettres ; pour l’Histoire du citoyen en 2014, quatre. Et pourtant ces livres ne se vendent pas plus mal que les précédents. Alors lit-on ce qu’on achète ? » (p. 164). Peut-être pas toujours, en effet, mais il faut aussi dire que la civilité n’est plus et qu’à l’heure des « emails » et des « sms », ils ne sont plus nombreux ceux qui ont le courage de prendre une feuille (les dernières sont dans le tiroir de l’imprimante), de sortir la plume (lorsqu’il y en a encore une dans la maison), d’écrire (les doigts font vite mal pour les habitués du clavier), de mettre la lettre dans une enveloppe avant de se déplacer au bureau de poste car, bien sûr, il n’y a plus de timbres dans les secrétaires des salons. Ce petit livre est le plus léger des ouvrages de Jean de Viguerie. Il s’agit d’un récit parsemé d’anecdotes, parfois croustillantes, dans lequel il nous promène dans son intimité en racontant quelques épisodes de sa vie, en dressant le portrait de personnalités familiales et en évoquant ses maîtres. L’ouvrage est remarquablement écrit. Les phrases sont courtes et s’enchaînent de façon logique. Il s’agit véritablement d’un beau livre que les lecteurs habituels de Jean de Viguerie liront avec le plus grand intérêt et qui fera découvrir aux autres un homme fort attachant. Ph. dL. Jean DE VIGUERIE, Le passé ne meurt pas, Versailles, Via Romana, 2016, 173 p., 19 €. R E C E N S I O N S 233 ☞ Un regard français sur le nationalisme québécois L E JOURNALISTE FRANÇAIS Jean-Claude Rolinat (NationalHebdo et Présent) et le militant nationaliste québécois Rémi Tremblay (Fédération des Québécois de souche) ont rédigé en commun un ouvrage qui résume l’histoire du Québec dans une optique résolument indépendantiste. C’est un travail de journalistes plutôt que d’historiens. Les chapitres qui portent sur la période qui précède la Révolution tranquille (1960) laissent à désirer, mais ceux qui traitent des événements politiques plus récents sont de meilleure qualité. Ce livre permettra au lecteur français qui connaît peu le Québec d’avoir une rapide vue d’ensemble, et au lecteur québécois de se rappeler plusieurs événements qui ont fait les manchettes, mais que l’on a parfois oubliés trop rapidement. Les auteurs soutiennent que le Parti Québécois a noyé le projet d’indépendance nationale dans une idéologie mondialiste et multiculturaliste, qui lui enlève finalement sa raison d’être. Pourquoi faire l’indépendance du Québec si l’on a l’intention de l’intégrer aussitôt dans une République fédérale universelle sous l’autorité de l’ONU ? Pourquoi se séparer de la fédération canadienne, bilingue et multiculturelle, pour créer un État québécois souverain, mais bilingue et multiculturel ? Le PQ propose une souveraineté juridique qui n’aurait rien d’une véritable indépendance politique, économique ou cultu- relle. Ses militants de base restent plus ou moins nationalistes, mais ses dirigeants, qui sont bien intégrés dans les réseaux occultes du Nouvel Ordre mondial, ne semblent plus vraiment croire au projet souverainiste. Ils parlent encore d’indépendance dans les congrès de leur parti, mais ils ne se préoccupent que de « bonne gestion économique » lorsqu’ils accèdent au pouvoir. Dans le contexte de la « mondialisation des marchés », le discours indépendantiste québécois paraît de plus en plus folklorique. Même s’ils ne le disent pas clairement, on sent que les auteurs souhaiteraient que le projet d’indépendance du Québec soit plutôt véhiculé par un parti de droite dans le style du Front National. Rolinat et Tremblay soulignent à quelques reprises que la religion catholique a été historiquement au cœur de l’identité culturelle canadienne-française. Ils constatent, avec un certain regret, que la Révolution tranquille a chassé l’Église hors de la société civile. Ils admettent que les Québécois n’ont pas réussi à se construire une nouvelle culture nationale post-catholique. Mais quel est leur propre idéal identitaire ? Ils décrivent l’impasse du souverainisme péquiste, mais ils ne semblent pas avoir de projet alternatif à proposer. L’ouvrage est préfacé par le Québécois d’origine française Richard Le Hir, qui a été président de l’Association des manufactu- LE SEL DE LA TERRE No 100, PRINTEMPS 2017 234 L E C T U R E S riers canadiens (1989-1994) et brièvement ministre dans le gouvernement péquiste de Jacques Parizeau (1995-1996). Le Hir a ensuite quitté le PQ et il dirige maintenant le blogue Vigile.québec, qui prône un certain nationalisme identitaire. Dans la préface, il affirme que c’est l’idéologie des droits de l’homme qui a brisé l’identité québécoise, en commençant par la cellule familiale. « A qui profite ce crime, demande-t-il, car c’en est un, sinon à ceux qui ont conçu ce projet de gouvernance mondiale ? » (p. 14.) Richard Le Hir nous invite à étudier l’histoire de l’Église catholique au Québec. Il est sur la bonne piste. Toutefois, il semble vouloir immédiatement rassurer les bienpensants de la rectitude politique en écrivant : « Le Québec doit se réapproprier son histoire et se réconcilier avec son passé religieux […] [Mais] il ne s’agit absolument pas de suggérer qu’il doit redevenir religieux […] [car] la sensibilité de l’époque n’est pas du tout en phase avec un renouveau religieux. » (p. 15.) L’auteur de la préface recommande finalement à l’État québécois de consacrer plus d’argent à la préservation du patrimoine architectural religieux, qui est d’un grand intérêt touristique. C’est la montagne qui accouche d’une souris. J’aimerais poser une question aux trois écrivains : si l’identité québécoise ne peut plus être cimentée ni par la foi catholique ni par l’idéologie des droits de l’homme, sur quoi d’autre pourrait-on la fonder? En réalité, le Québec sera catholique ou il ne sera pas. La renaissance de la nation canadiennefrançaise ne se fera que dans le sillage de la renaissance miraculeuse de la sainte Église. Nous ne pouvons peut-être pas réaliser cet idéal dans l’immédiat, mais nous pouvons préparer le terrain, ne serait-ce que dans nos propres âmes. « Un Canadien français qui n’est pas catholique, disait l’historien Thomas Chapais, c’est quelque chose de monstrueux. » Commençons par redevenir nousmêmes d’authentiques Canadiens français, et le reste de la société québécoise suivra, comme l’intendance. J.-C. DUPUIS Jean-Claude ROLINAT et Rémi TREMBLAY, Le Canada français, de Jacques Cartier au génocide tranquille, préface de l’ancien ministre Richard Le Hir, Paris, Dualpha, 2016, 252 p., 25 €. ❊ ❊ ❊